POÈMES AU VENTILO / ÉRIC ALLARD



LA STABILITÉ DU PARASOL

J’appuie sur l’été
là où c’est bancal
là où ça questionne
la stabilité du parasol.

Lassé des travaux maritimes
et des coups de vent,
sur le sable des corvées
j’écris : « À l’aide, ménagères ! »

Elles prennent le soleil
sans protection langagière.
Sur leur peau se repandent
les lettres du mot « cataracte ».

J’envisage de brûler mes yeux
aux mêmes rayons u.v.
sauf que j’ai perdu la boussole
et le sens de la déforestation.

Sur une civière
en forme de cornet à glace
on emporte la plage
loin des crèmes solaires.

Dans une brume de chaleur
j’aperçois mon ophtalmo
occupé à éteindre
un feu de paupières.


LE CIMETIÈRE MARIN

Trop chaud pour s’écarter
de la piscine
alors je creuse
le pediluve…

Et je tombe sur un cimetière marin
fait de pieds grecs, de pieds noirs
de pieds anglais de 30, 48 cm
de pieds égyptiens, de pieds de parasol…

On trouve même des orteils bien conservés
qui me font de l’oeil
auxquels je réponds
d’un long regard coulé.

Quand, enfin, j’émerge
c’est au milieu de la mer
sur le périscope
d’un sous-marin nucléaire.

Ils sont à la recherche
de requins ukrainiens nazis,
me rassure le commandant de bord russe
qui m’accueille comme un des leurs.

Je me vois en Capitaine Achab
pourchassant Moby Dick
quand je me retrouve dans les bras
du maître-nageur qui m’a vu plonger.



L’APPEL DE LA SIRÈNE

Une sirène appelle sur mon portable
et je ne l’entends pas :
j’ai les oreilles bouchées avec de la cire
tel un Ulysse de l’ère numérique.

Je finis par la voir sur Skype
dans un luisant maillot saumon
avec une nageoire caudale propre
à faire pâlir une constellation d’étoiles de mer.

On s’ébat dans un métavers liquide
quand un poète perfore-mer
vient lui seriner deux ou trois
poèmes sonores de sa décomposition…

Ma sirène s’en laisse conter
et la voici muette d’admiration
près de nager sur les palmes de l’aède
sur toutes les scènes sous-marines.

C’est que les sirènes en général
savent distinguer un poète des grandes profondeurs
d’un antédiluvien pêcheur de phrases
du vieux pourtour méditerranéen.



ESPÈCES MENACÉES

Prends le soleil !
Laisse respirer tes tatouages !

me dit mon psy
depuis sa thébaïde aux Seychelles.

L’été, je fais des crises d’heliophobie
lui rappellé-je
dans un sms froid comme
une peau d’ours polaire.

Mon psy me répond texto :
Va te faire voir en selfie,
espèce de cétacé du Crétacé,
de feu follet du Pyrocene !

Quand il est en colère
mon psy révèle sa vraie nature
de climatosceptique,
de diplodocus de divan.



CINÉMA CLIMATISÉ

Trop chaud pour lire
je m’écarte des livres
et mets le feu
à La Grande Librairie.

(Un Busnel enflammé
a juste le temps
de passer le tison
à un Trapenard brûlant.)

Je me fais un film
de glace et d’épée
dans lequel un lépreux chevalier
combat la desquamation des squales.

Un film d’épouvante
dans lequel un vampire à pales
glace le sang de ses victimes
avant son algide forfait.

Un western inuit
dans lequel un cow boy bipolaire
tire plus vite le morse
que son ombre gelée.

Un thriller spatial
où un OVNI serial killer
abat froidement
une théorie d’étoiles bouillantes.

Après la séance de ciné
je pose la touche finale
à ce poème climatisé
en sirotant un Long Island Iced Tea.




PRÈS DU VENTILO*

Près du ventilo
le dromadaire rebosse
le chevalier cathar(r)e éternue
ma plume s’envole.

Près du ventilo
l’airbag s’ouvre (plus vite qu’une salade iceberg)
l’air guitariste s’électrise (plus vite que le poète performe)
ma feuille de vigne prend l’air (plus vite qu’un deltaplane).

Près du ventilo
la mer s’enroule
le ciel pédale
la terre me tourne.

Près du ventilo
la noix pêche (le noyé)
la fraise citronne (dans son jus)
mon kiwi carambole (sur un abricot, Oh!).

Près du ventilo
le lilas se prend pour la lavande
le narcisse se prend en selfie
ma rose se prend tous les vents.

Près du ventilo
les croix pieuses plissent
les dieux preux pâlissent
mon pastis prie.

Près du ventilo, je me remets à lire
un aphorisme par seconde
un poème par minute
un roman et demi par jour.


*durée de lecture : 1 min

Portiragnes, 31/07-5/08/22


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