2022 – FLEURS DE TEXTES : CACTUS DANS LA CANICULE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Les cactus apprécient particulièrement la canicule, j’ai donc trouvé opportun, en pleine chaleur estivale, de construire une chronique comportant deux recueils d’aphorismes édités par Cactus Inébranlable Editions : le premier de Claude LUEZIOR, Emeutes, et le second de Serge WERREBROUCK, Le destin obtempéré. Je confirme, les Cactus supportent très bien la canicule, j’y reviendrai prochainement.


Emeutes

Claude Luezior

Cactus Inébranlable Editions


Habitant à moins de cent kilomètres de la Suisse, j’ai pourtant rarement l’occasion de lire des livres écrits par des auteurs helvètes, romands ou valaisans notamment. C’est donc avec un réel plaisir que j’ai découvert dans les P’tits Cactus celui-ci écrit par un auteur venu d’Helvétie. Il propose un recueil d’aphorismes tout à fait original, il a choisi un thème bien défini et déjà très documenté : les émeutes, qu’il traite sous leurs divers aspects. Comme dit son éditeur : « Révolte et compassion sont les trames de sa prose », moi j’ajouterais : nostalgie et déconvenue. Pour mettre en évidence ces divers aspects des émeutes, il a constitué des sortes de chapitres dans lesquels il regroupe quelques aphorismes traitant d’un même thème, donnant ainsi l’impression que l’ouvrage pourrait être lu comme un essai constitué de fragments courts, percutants, fulgurants, hilarants…

« Cet opuscule commence comme un manuel du parfait émeutier. Non pas petit livre rouge du dissident mais évocation débridée, noire de flics, quitte à voir un peu jaune ».

L’auteur peint l’émeute comme un cri de Munch, plein de désespoir condamnant tous les conjurés, révoltés, les réfugiés, les fils de pauvre : « nous vous condamnons à la vie, avec, pour peine supplémentaire, cent ans de démocratie ». Le paradoxe s’installe au cœur des aphorismes, la démocratie étant vécue comme une peine, une plaie…

L’émeute s’exprime sans mots : « Non pas des mots, mais des cris vociférés, à peine mâchés, têtes nues, au bout d’une pique ». « Pas de syntaxe mais des pavés que l’on descelle ». Et, paradoxe encore, « Sous la visière de jais, le gendarme suintant de peur. Face à lui sa propre chair ». De l’apologie, l’auteur glisse ainsi vers les affres de la révolte.

La révolte c’est un cri de colère, de débordement, de désespoir qui, hélas, est rarement suivi d’effet : « Bec dans l’eau, les grévistes s’en vont siroter leur chocolat chaud et engloutir un relief d’ortolan tiré de son fourneau ».

Et ainsi, page après page, l’auteur décrit sa manifestation, pleine de couleurs, de rouge surtout, elle se délite avant le carnage, infiltrée, infectée, infestée par « …ceux-là, tout en noir, black blocs complotant contre les lumières ». « Pandémie récurrente de quelque projet atavique ». Après avoir dépeint ses émeutes en couleurs, en tapage et « brailleries », en mouvements lents comme des vagues un jour sans vent ou brusquement affolés par une intrusion en noir, il s’interroge sur l’intérêt de ses mouvements plus ou moins spontanés, sur leurs éventuels rapports avec les belle effervescences populaires d’antan., sur ce qu’elles apportent à ceux qui souffrent, à ceux qui n’ont pas, à ceux qui ne reçoivent que des gnons, horions et autres châtaignes…

Le peuple a perdu la sagesse, il recourt au jeu de la violence auquel il sait qu’il a de bonnes chances de perdre mais ce n’est peut-être pas une raison pour se taire et rester couché. Ce recueil est empli de considérations provoquant une réflexion profonde, il serait impossible de toutes les citer, il faudrait copier chaque ligne de ce recueil.

« Je déteste l’émeute. Peut-être est-elle libératrice ? »

Le recueil sur le site du Cactus


Le destin obtempéré

Serge Werrebrouck

Cactus Inébranlable Editions


Pour bien comprendre toute l’émotion qui se dégage de ce recueil et de son auteur, il faut lire attentivement la préface de Michèle Valet et les propos de l’éditeur. Serge Werrebrouck a abandonné son emploi d’instituteur pour devenir surveillant d’internat afin de pouvoir consacré plus de temps à la littérature à laquelle il vouait une véritable passion. Il était extrêmement cultivé, il pratiquait six ou sept langues, selon son éditeur, il aimait la musique, Bach en particulier. Il est décédé en 1996, beaucoup trop tôt, sans n’avoir jamais rien publié bien qu’il ait beaucoup écrit. Peut-être qu’il s’en fichait un peu… ? Heureusement, son ami Armand Jaspard, dépositaire de son œuvre dactylographiée, a patiemment recopié ses textes afin de les rendre acceptables par un éventuel éditeur. Il a eu la belle idée de s’adresser au Cactus inébranlable, le désormais grand spécialiste des formes courtes et notamment de la publication de recueils d’aphorismes. Jean-Philippe Querton a vite flairé le bon coup, le recueil à ne pas rater, il l’a publié.

Ce recueil, je l’ai lu un peu différemment de tous les autres que j’ai déjà lus car il est très dense et même un peu touffu. On imagine bien l’auteur, féru de la langue et de tous les usages qu’on peut en tirer, observant avec attention le monde qui gravite autour de lui pour le décrire, le narguer, le railler, le sublimer, … , selon son humeur. On sent bien dans ses aphorismes, sa passion pour les mots qu’il combine avec une grande application et une grande attention pour les détourner de leur sens premier, pour en proposer une autre acception, pour leur donner un contenu qu’ils n’ont, a priori, pas. Serge est un jongleur, il fait voltiger les mots et les expressions pour leur faire dire tout ce que sa grande imagination peut leur faire évoquer avec dérision, pertinence ou impertinence, humour ou désolation devant la bêtise humaine.

Afin de vous donner un avant-goût de ce recueil, j’ai laissé mon plaisir de lecteur choisir quelques aphorismes parmi tous ceux qui m’ont ravi :

« On connait ses proches à leurs reproches. »

« La franchise consiste dans l’exonération de droits. »

« Loin du pieu, loin du cœur. »

« Ne prêtez pas à autrui les défauts qui ne vous appartiennent pas. »

« Si Jésus avait été marchand de nougat, il y aurait moins de crétins. »

« Prenez le temps d’en perdre. »

On aurait aimé être à la place de Michèle Valet et écrire chaque jour pendant des années, une lettre à Serge pour recevoir, en retour, ses impressions. Cette chronique sera ma lettre à sa mémoire, une forme d’hommage à son talent.

Le recueil sur le site du Cactus


Pour découvrir l’entièreté du catalogue des CACTUS INEBRANLABLE Editions


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