OWEN WINGRAVE de HENRY JAMES (Rivages) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND



J’aime beaucoup les nouvelles d’Henry James.

Certes quelques-unes sont purement alimentaires et d’autres pâtissent parfois de leur destination première, la publication en feuilletons.

Somerset Maugham les trouvait assommantes. Plus vacharde, Virginia Woolf ironisait sur l’irruption parfois abrupte du fantastique dans des nouvelles comme Owen Wingrave : « le pauvre Owen reçoit un coup sur la tête asséné par le fantôme d’un ancêtre ; un seau suspendu dans un corridor sombre aurait encore mieux fait l’affaire ». Les géants sont souvent cruels entre eux…

Et pourtant, s’agissant d’Owen Wingrave, voilà une nouvelle qui, aujourd’hui encore, a bien des choses à nous dire. Le sujet en est assez simple. Owen Wingrave est le dernier rejeton d’une lignée de hobereaux soldats de père en fils et qui meurent au combat. Orphelin élevé par sa tante et son grand-père dans le culte de cette glorieuse hécatombe, le jeune Owen termine brillamment une formation militaire auprès de son mentor Spencer Coyle. Mais, au dernier moment, il décide de tout plaquer : la guerre et son cortège de violences lui font horreur. Il ne fuit pas. Bien au contraire, il affronte sa famille – les vivants et les morts, fantômes compris – dans un combat qui est celui de sa vie : il met son courage de soldat à briser ses chaînes et à s’affranchir des fausses valeurs d’un cercle familial rigide et sclérosé. Il en mourra.

Loin du bricolage un peu facile que suggère perfidement Virginia Woolf, le fantastique dans lequel baigne cette nouvelle contribue à un sentiment de porosité entre l’état psychique du jeune Owen et son environnement immédiat. Cet escalier monumental de la demeure familiale qu’il lui faut gravir chaque soir sous le regard des ancêtres dont les portraits sévères semblent s’animer à son passage, la chambre désormais fermée mais hantée par le lointain aïeul qui tua l’un de ses jeunes fils, tout concourt, bien avant Freud, à un climat d’inquiétante étrangeté . Surgis du plus profond de l’intime, angoisse et malaise névrotiques trahissent le combat d’Owen contre la force obscure et mortifère qui, génération après génération, oblitère les volontés et les détourne vers son œuvre de mort.

Il n’est pas étonnant que Benjamin Britten se soit saisi de cette œuvre qui exalte l’affirmation de soi face à un milieu aliénant et prône un étonnant pacifisme. En réalité, les deux sujets sont liés : le jeu de la guerre est imposé à Owen par la tradition familiale tandis que celle-ci-tire sa légitimité du mensonge selon lequel la guerre serait à la fois une nécessité et la seule école du vrai courage.

Britten était lui-même un pacifiste convaincu. C’est donc sans surprise que les dialogues ciselés par sa librettiste Myfanwy Piper reflètent avec insistance cet aspect de l’œuvre de James :
« S’il ne tenait qu’à moi, ce serait un crime de tirer l’épée pour sa patrie, un crime pour les gouvernements d’en donner l’ordre. (…) Je n‘ai pas peur. Le courage de la guerre est un faux courage, le courage de la paix, celui que tous les poètes connaissent, remporte toutes les victoires ».

L’intérêt de la nouvelle de James comme de l’opéra qu’en tire Britten est de tordre en une même spirale monstrueuse les destins individuels et collectifs : l’individu comme les sociétés sont-ils à jamais condamnés à rejouer les tragédies du passé ? Où la littérature rejoint l’actualité car c’est exactement la question que se posait l’historien essayiste Yuval Noah Harari dans un article du Courrier international paru peu avant que V. Poutine n’envahisse l’Ukraine. L’humanité peut-elle changer ? écrivait-il. La guerre est-elle l’inéluctable horizon d’un monde dominé par la loi de la jungle ? Selon Harari, cette loi n’est pas une loi de nature mais une invention de l’homme : étant son auteur, celui-ci peut la modifier. A plus d’un siècle de distance, Henry James nous glisse son avis sur la question. A l’instructeur Coyle qui lui demande ce qu’il propose pour éviter la guerre, Owen répond crûment :
« C’est aux gouvernements et aux cabinets de le dire. Eux ils auront vite fait de trouver une alternative, dans ce cas, s’ils comprennent qu’ils seront pendus s’ils n’y parviennent pas. Qu’on en fasse un crime capital cela aiguisera l’esprit des ministres ! »
C’est exactement la position de Britten : la guerre est un crime, d’où qu’elle vienne.
Je ne suis pas très loin de partager cette opinion. Certes le pacifisme est traditionnellement raillé au nom de son insensibilité aux limites de la non-intervention et de la tarte à la crème de l’esprit munichois qu’il ne finirait jamais de ressusciter. Bien sûr, les guerres légitimes existent ; celle du peuple ukrainien en est une. Mais elles ne tardent jamais très longtemps à dégénérer elles-mêmes en crimes de guerre : ceux-ci sont consubstantiels à ce délire de l’humanité quel que soit le camp. L’actualité se chargera bientôt de nous le rappeler une fois encore si seul un bellicisme à outrance est encore écouté.

L’ouvrage sur le site de Rivages


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