PROSES SOUFFLÉES (201-220) d’ÉRIC ALLARD – PEINTURES de LISANDRO RAMACCIOTTI

« Ida », huile sur toile, 100 x150 cm – Lisandro Ramacciotti

201.

Quand le puits parle, il raconte l’histoire de l’eau. Celle tombée du ciel. Pas celle qui monte à la tête, frappe les tympans, s’évide en larmes, fond en neige. Pas celle qui va de la source à la mer après bien des déboires. Celle de la goutte qu’on n’entend plus.


202.

Dans une autre nuit, je bois au rêve. Des étoiles coulent dans ma gorge plaine, mes yeux épient les pétales de neige, mes dents épilent les poils de renne. Sur la piste de tes lèvres, j’observe le cours d’une rivière, que je lape. De tes griffes tu marques mon poème.


203.

Je prie les prairies, j’étale les étoiles : ma flamme grandit. Il est 5 heures. Je crois au crime, je tente le temps : mon souffle meurt. Il est 20 heures. Je palpe le paradis, mon feu renaît. Je vole le vent, mes ailes me portent. Je m’évanouis dans la voilure. C’est bientôt minuit.


204.

Quand tu me rases, je tends la joue pour ne pas saigner, je tends la vulve pour ne pas m’écarter, je rends les poils légers, je sens la lame glisser, je mens sur le plaisir éprouvé, je lance les hostilités glabres et glacées en place des amabilités forcées. Je jouis salé.


205.

Je ne souffre pas de ne pas te voir, tu vois. Ce que tu vis ne m’empêche pas de respirer, tu vois. Ce dont tu doutes ne m’empêche pas de croire en toi, tu vois. Ce que tes mains disent ne m’empêche pas de lire dans tes pensées, tu vois. Ce que tu regardes, je le vois en rêve.


206.

Quand je contemple le temple de la joie, j’implore le dieu du plaisir. S’il m’exauce, j’explose sur le seuil avec la bénédiction des cieux. Silence, crient les vestales en train d’entretenir le feu sacré : « Ici, on casse les kamikazes avant qu’ils causent un incendie ! »


207.

Les chaussons de la secrétaire me font repenser à ses pieds nus quand, directeur soumis à ses charmes, je lui suçais les orteils sous son bureau. Si elle appréciait, elle ne manifestait pas son trouble. Aujourd’hui, je ne suce plus que mon pouce, sous son regard attendri.


208.

Dans un sablier géant, une joute oppose une horloge parlante à un réveil muet. Entre le lancement du chronomètre et sa chute, c’est à celui qui débitera le plus de temps morts. En cas d’ex-aequo, on accordera la durée d’or au plus silencieux.


209.

Qui a perdu la langue ? Dans quelle image indéfinie, sous quel verbiage, derrière quel mur de silence l’a-t-on-terrée ? Rendez-nous la lampe à éclairer les mots, à distinguer les idées, à éclaircir les secrets, à séparer les reflets des objets ! Le domaine des lumières est menacé.


210.

Quand je veux briser le mur du silence, je casse des consonnes, je broie des voyelles, j’écrase des phrases, je mutile des mots. Avec les virgules survivantes, je fabrique des guillemets pour encadrer un dialogue où deux personnages se disent je t’aime. 


« Mirella », huile sur toile, 85×110 cm – Lisandro Ramacciotti

211.

Sur la scène, une seule pièce. Elle brillait de tout son or face à un public conquis. Après l’entracte, la pièce présenta son revers : le pile valait le face et les spectateurs applaudirent à tout rompre le triomphe de l’oeuvre jusqu’au tomber de rideau sur le faussaire.


212.

Elle était immensément jolie mais pour apprécier tous les aspects de sa beauté, il eût fallu posséder un engin spatial inimaginable. Sans les télescopes adéquats, elle semblait un point sans rayonnement. Elle mourut 10 000 ans avant qu’on organisât le premier voyage vers elle.


213.

Libre de hacher, il hachura. Libre d’héberger, il habita. Libre de hisser, il haubana. Libre d’honorer, il humilia. Libre d’hameçonner, il harponna. Libre de hanter, il horrifia. Libre d’hydrater, il humecta. Libre d’halluciner, il hypnotisa. Libre de héler les h, il les hua.


214.

L’amour est aveugle et je ne vois que toi. Faut-il que la voie soit rue pour que la ville s’y engouffre ? Faut-il que la nuit soit loi pour que le rêve y déroge ? Faut-il que le ciel soit clair pour que l’ombre d’un nuage le hante ? Le vent seul est fidèle à l’idée du souffle.


215.

Pour installer ses livres autour de son lit, il prit l’univers à bras-le-corps et le plia 10 exp 80 fois en 2. Même si cela lui prit du temps, il parvint à leur ménager de l’espace. C’était sans compter sur la vitesse d’expansion de sa bibliothèque de chevet.


216.

Nos ombres nous grandissent et nous soudent. Nos ombres nous survivent, l’espace d’un ensoleillement. Elles imprègnent la surface de nos songes jusqu’à la fin de la nuit. Au matin, nos ombres nous rapetissent et nous séparent. Le soleil a tourné dans le lait de l’aube.


217.

Sur la lampe mouillée, la lumière glisse. Elle tombe dans le noir du langage. Inutile de la ressaisir, la langue est morte et les mots sont tout noirs. On peut les blanchir, certes, avec des torches et des vers libres. Mais le soleil manque et le courage d’oser encore dire.


218.

Je mange à la table de tes yeux un regard tendre. Des miettes de soleil tombent dans l’escarcelle du sensible. Il faut trente éclats de lumière pour faire une ligne de clarté et je suis à l’autre bout du jour. J’allume la lampe pour voir l’ombre de ma faim sur ta peau.


219.

Quand j’ai élevé mon soleil et mis ton masque à l’heure de midi, je ferme la porte de l’aulne aux merles et aux scolytes. Je cale le temps, je rembourre mes ombres. Je lance mon repas avec l’adresse d’un lanceur d’astres. Je peux me reposer sur mes azalées.


220.

Au train où va l’espace, j’aurai dépassé les cercles du temps quand l’heure viendra de te peindre. Je soufflerai les dernières bougies du ciel, j’allumerai le plafonnier, je verserai sur la lampe de chevet toutes les couleurs du voyage. Je dormirai dans ta lumière.


« Brunella », huile sur toile, 130×80 cm – Lisandro Ramacciotti

Retrouvez les oeuvres de Lisandro RAMACCIOTTI, notamment, sur Facebook et Instagram !


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