2022 – FLEURS DE TEXTES : LES ARCANES DE L’HERITAGE / La chronique de DENIS BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

L’héritage est souvent un moment crucial dans la vie des familles, plus le patrimoine transmis est conséquent, plus les risques de querelles pouvant aller jusqu’au meurtre sont importants. Sabine BOURGEY s’est intéressée à cette question et en a tiré un livre didactique bourré d’anecdotes. Pour publier une chronique sur ce sujet, j’ai associé ce livre à un roman de Pierre SÉRISIER, paru récemment, racontant l’histoire rocambolesque et tumultueuse de la transmission d’une colossale fortune en Normandie.


Dans les coulisses de l’héritage

Sandrine Bourgey

Lucien Souny


Historienne spécialisée en numismatique, Sabine Bourgey intervient régulièrement pour réaliser des expertises dans le cadre de successions, elle a donc eu, à de nombreuses occasions, l’opportunité de connaître de près des héritages avec la cohorte de problèmes qu’ils peuvent engendrer. Dans son texte, elle évoque la succession de Johnny Hallyday comme modèle d’école pour étudier l’héritage en France et même, sur certains points, dans d’autres pays. « La succession de Johnny Hallyday … est un cas d’école, car presque tous les éléments susceptibles de créer un conflit se sont trouvés réunis ». Dans cette succession, il y a presque tout l’éventail de ce qui peut constituer un héritage : des biens matériels, des biens immatériels et des droits divers (auteurs, image, …), une famille recomposée où les héritiers n’ont pas tous les mêmes droits, plusieurs testaments relevant de législations différentes. Et pour finir, l’inévitable conflit entre héritiers avec ses suites judiciaires et ses accords à l’amiable. L’auteure a donc suivi ce schéma pour construire son plan et exposé les problèmes liés à l’héritage.

Elle ne s’est cependant pas limitée à étudier ce qui peut être transmis et comment cela peut être transmis, elle a aussi évoqué tous les problèmes collatéraux générés par une succession dès qu’il y a quelques biens en jeu. Certains héritages comportent des titres divers pouvant aller jusqu’à une fonction monarchique ou à un honneur reconnu et très convoité. Parfois des fortunes colossales sont en jeu mais il n’est pas nécessaire que l’héritage soit fabuleux pour que la jalousie, la haine, la rancœur, l’envie, la concupiscence, … conduisent jusqu’au meurtre, les exemples sont pléthoriques. L’auteur appuie son exposé sur de nombreux exemples bien réels qui illustrent toutes les facettes que peut prendre une succession.

Ce livre est ainsi un excellent manuel pour bien comprendre comment on peut transmettre et hériter. L’auteure explique clairement les fondements et les modalités juridiques du droit successoral qui est souvent différent selon les pays où résident les testataires. Le droit et les pratiques successoraux sont intimement liés à l’histoire, la culture, la religion et même à une certaine conception de la vie. Toutes les sociétés ne considèrent pas l’héritage de la même façon, il est parfois question de transmission familiale de pouvoir, de fortune, de droits, d’honneur, de biens, etc… mais dans d’autres sociétés il est parfois plutôt question de transmettre à ceux que l’on juge dignes ou méritants ou même à ceux que l’on a aimés. Les lois ne sont pas figées et peuvent évoluer et faire évoluer la taxation liée à l’héritage pour rééquilibrer les inégalités sociales. Certains militent même pour la suppression pure et simple de l’héritage familial. Ne serait-il pas convenable de légiférer quand on voit à longueur de journée à la télévision, ou quand on vide sa boîte à lettres, des messages rédigés par des grands spécialistes du marketing, tendant à attirer les legs des plus faibles vers des causes pas toujours clairement définies. Les causes dites humanitaires ne sont pas les plus exemplaires en la matière !

Ce livre est un véritable manuel du testataire et de l’héritier, un livre d’histoire, un recueil d’anecdotes drôles, navrantes, rocambolesques, désopilantes, affligeantes, …, un sujet de réflexion sur la possession et sa transmission, mais aussi un support pour les très jolis dessins de Dominique Grouille. Et, surtout, il nous rappelle que la succession est l’occasion d’ouvrir la boîte de Pandore familiale et qu’à cette occasion beaucoup de choses peuvent apparaître : les fameux secrets qui dormaient jusqu’alors paisiblement sous le tapis familial, des fortunes inespérées, des dettes encore moins espérées et même un père, des frères, des sœurs, des cousins, des cousines, …, toute une famille qui vient élargir le cercle des héritiers.

L’auteure cite Sacha Guitry qui a dit : « Une famille qui s’entend est une famille qui n’a pas encore hérité ». Après avoir lu ce livre, certains feront peut-être en sorte que cette maxime devienne obsolète … au moins pour leur famille ?

Le livre sur le site de Sabine Bourgey


Mensonges et privilèges

Pierre Sérisier

L’Aube


Après avoir lu seulement quelques dizaines de pages de ce long roman, j’ai pensé très vite aux sagas familiales écrites par les grands auteurs du XIX° et du début du XX° siècles. Evidemment l’écriture de ce roman n’a rien avoir avec celle des textes classiques, elle est beaucoup plus contemporaine, vive, alerte, percutante, enrichie de nombreux mots issus du jargon professionnel ou d’expressions fleurissant surtout dans les cités populaires actuelles. L’auteur possède un réel talent pour créer des images fort expressives en ayant recours à des figures de style, oxymores, zeugmas, métaphores, …, ou en inventant des formules percutantes et en suggérant des comparaisons audacieuses.

Sous la forme d’une chronique très précisément minutée, ce texte décrit avec minutie la machinerie diabolique qui détruit en une seule journée deux riches familles normandes étroitement liées par des unions matrimoniales ou adultérines et surtout financières et patrimoniales. La famille Saint Soens, très grosse fortune rouennaise, a confié la gestion de son patrimoine et de ses intérêts à l’Office notarial Lambert. Le notaire propriétaire de cet office décède accidentellement quelques jours avant que le mari déshérité par contrat de mariage de l’héritière de la fortune saint Soens et son fils décident de balancer leur épouse et mère par-dessus la rambarde de la mezzanine. La pauvre ne survit pas à cette agression, vengeance, appât de l’héritage, … ? Les assassins grâce à leur fortune étouffent tous les soupçons que pourraient formuler la police, la justice, la médecine légale et tous les curieux intrigués par cet accident arrivant à point nommé.

La bataille pour l’héritage commence , le notaire a trois héritiers : un notaire ivrogne et drogué mis sur la touche par son père, une fille brillante mais peu motivée par le notariat et un second fils généalogiste qui par profession, et peut-être plus par vice, aime à fouiner dans la vie des gens. Ce dernier a découvert depuis un certain déjà temps que le notaire a aussi une fille adultérine dont la mère est l’héritière assassinée. C’est alors une intrigue digne du roman le plus noir qui se dessine, des clans se forment et se déforment, des alliances se nouent et se dénouent. Chaque parti initie les coups le plus tordus, les plus vicieux, pour faire trébucher ses adversaires et récupérer l’énorme héritage. Pierre Sérisier a tricoté une intrigue machiavélique, à plusieurs entrées, une pour chaque intriguant, qui ne manquera de surprendre les lecteurs les plus rompus à la lecture des polars, romans noirs ou thrillers.

Ce roman n’est pas qu’une intrigue savamment tricotée, c’est aussi un tableau bien sombre, même si l’ironie est souvent le moteur des descriptions satiriques de l’auteur, de la société actuelle et surtout des grandes familles plus ou moins dégénérées qui possèdent d’immenses fortunes. C’est une démonstration de la déliquescence sociale affligeant le monde actuel, c’est une véritable condamnation de la société merchandisée où tout se vend et s’achète, « même les bonnes consciences », c’est une inquiétude prégnante devant la virtualisation de la société et de ce fait de sa déshumanisation.

Et il y aussi dans ce texte une véritable ode à la musique, toutes les formes de musique que l’auteur apprécie particulièrement même s’il déplore que désormais la musique n’est plus qu’un produit de consommation qu’il faut vendre le plus possible et non plus un art, une inspiration, un souffle, un élan, une joie, un bonheur,… La musique qui a perdu toute la créativité qu’elle avait à la fin des sixties et au débit des seventies, la musique qui accompagne la déliquescence sociale, la déshumanisation de la société et l’enrichissement de ceux qui sont déjà trop riches.

Moralité, l’argent ne fait pas le bonheur, c’est bien connu, mais il attire toujours autant les envieux, l’auteur a sur le démonter autrement et laisser une petite lucarne entrouverte sur un monde peut-être moins corrompu ?

Le roman sur le site de l’éditeur


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