2022 – FLEURS DE TEXTES : EXERCICE DE STYLE / La chronique de DENIS BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Profitant de cette rubrique, j’ai voulu mettre en évidence trois auteures, toutes les trois éditées chez M.E.O., qui ne se contentent pas de raconter des belles histoires mais qui cherchent aussi à séduire le lecteur par un mode narratif très personnel, une vraie recherche stylistique, une réelle inventivité littéraire. J’ai donc associé dans cette chronique Chloé DUSIGNE, Annie PRÉAUX et Françoise PIRART qui toutes les trois ont fait preuve de créativité littéraire et d’inventivité stylistique dans le dernier roman qu’elles ont publié.


Les passeurs de mots

Chloé Dusigne

M.E.O.


Dans l’univers de l’économie sociale et solidaire où je me suis investi pendant de nombreuses années, on promeut et développe le concept d’économie circulaire. En lisant ce texte de Chloé Dusigne, j’ai eu l’impression qu’elle cherchait à inventer une forme de littérature circulaire où l’auteur transmet son texte à celui qui le rend accessible au public par des textes édités sous forme de livres ou déclamés sur des scènes de théâtre. Le public peut alors se nourrir de ces livres et de ces spectacles pour créer de nouveaux textes qui à leur tour peuvent emprunter le même parcours. La boucle est toujours bouclée, un livre ou un spectacle peut toujours faire naître un autre livre ou un autre spectacle.

Dans ce texte, Maurice, vieux libraire solitaire, gère une librairie artisanale traditionnelle comme il n’en existe plus que très peu. Il vend les livres qu’il aime, ceux qu’il voudrait que ses clients lisent. Un jour Maurice reçoit un carton de dossiers qu’ils pensent écrits par son ami parti en Afghanistan défendre un peuple et une culture qu’il aime et dont il traduit l’une des langues, le farsi. Il transcrit vite ses textes pour qu’ils soient accessibles et les proposent à un metteur en scène qui veut bien en faire une pièce de théâtre mais à une condition : que l’auteur qui a quitté la troupe revienne pour jouer la pièce. Maurice est chargé de convaincre cet acteur de revenir dans la troupe qu’il a quittée alors qu’il jouait un texte traduit du farsi. C’est au cours des entretiens successifs qu’il a avec cet acteur que Maurice découvre le véritable nom de l’auteur des cahiers qu’il a reçus. La boucle semble ainsi se refermée : la pièce afghane a donné envie à un auteur d’écrire des cahiers qu’un mystérieux donateur a déposés à la librairie de Maurice qui veut les faire éditer dans ce même théâtre, dans une pièce mise en scène par la même réalisatrice et joué, s’il le veut bien, par le même acteur.

Cette intrigue circulaire n’est peut-être pas le principal intérêt du livre même s’il en est un argument fort et original. J’ai trouvé que le travail d’écriture était lui aussi très intéressant dans ce texte elliptique où l’auteure donne la parole à plusieurs narrateurs apportant chacun un éclairage sur l’intrigue racontée, utilise plusieurs procédés littéraires en insérant dans le corps du roman des passages pour décrire des lieux, des scènes, des personnages ou des objets et même des dialogues pour éclairer certains aspects de l’intrigue. A mon sens, ce texte est un véritable exercice de style littéraire qui évoque le circuit du livre, la mise en scène des beaux textes, les événements le plus marquants de notre époque et la grande faiblesse d’une humanité incapable de se gérer autrement que par la force et la violence.

On ressent bien dans ce livre le grand amour de l’auteure pour les mots, les textes, les livres. l’écriture, la lecture… « On ne brade pas un livre. Cela ne se fait pas. On le caresse, on le respire, on le tord, on le plie, on le dévore, mais on ne le brade pas ». On comprend bien que le titre est un hommage destiné e tous ceux qui, tout au long de la chaîne du livre, le font vivre, respirer, circuler, exister pour enchanter, instruire, divertir… les lecteurs ! Tous les inconnus dont on ne lit jamais le nom sur les pages de début ou de fin, tous les anonymes qui font passer le livre d’une étape à l’autre, parfois même jusqu’à ce qu’il revienne au départ de son périple pour renaître sous une autre forme…

Le livre sur le site des Editions M.E.O.


Disparu d’un trait d’encre

Annie Préaux

M.E.O.


Aline Esse veut écrire un nouveau roman mais elle n’a aucune inspiration, alors quand un jeune homme se présente pour louer la maison de ses parents décédés, elle décide de lui donner le rôle qu’elle a joué face à son père. Elle écrit donc la vie d’Alexandre qui incarne celle qu’elle a été, dans le roman il deviendrait le fils de Roger son père. Ainsi Alexandre Esse deviendrait Alexandre Saintclaes (d’après le nom de son ami Xavier Claessens), fils de Roger Saintclaes, sculpteur et peintre, père d’Aline Esse.

Ce nouveau roman s’inspire donc directement de sa la vie qu’elle a menée auprès de son père et de son ami, autre sculpteur, Xavier Claessens. Peu à peu le roman prend forme, Aline se rapproche de plus en plus de son locataire qui s’implique de plus en plus, lui aussi, dans la construction du personnage qu’il est censé incarné dans le roman au point de jouer un véritable rôle dans l’histoire mise en abyme par Aline. La fiction se construisant au fur et à mesure de leurs rencontres et des compléments apportés par la sœur adoptive d’Aline, Hyang Su une jeune femme retournée en Corée pour y apprendre l’art de la laque. Dans le roman, elle apparaît sous les traits de Jinhwa qui aurait eu une relation avec Roger. L’histoire familiale et la fiction s’interpénètrent de plus jusqu’au jour où Alexandre disparait…

Alors commence le roman que nous lisons, au moment où Aline Esse est interrogée par la police après la disparition de celui à qui elle loue la maison de ses parents. Il s’appelait lui aussi Esse, Alexandre Esse, il était enseignant artiste, elle l’avait accueilli avec plaisir car elle avait un penchant pour la sculpture que son père lui avait fait découvrir quand elle était encore enfant. Alexandre était arrivé juste comme, devant sa feuille désespérément blanche, elle essayait de mûrir un nouveau roman.  L’interrogatoire se poursuit sous la forme d’un huis clos qui m’a rappelé un certain film portant cette expression comme titre. Elle n’a rien à dire et pourtant le policier qui semble tout savoir de sa personne et de sa vie, ne la lâche pas. Il pense qu’elle a joué un rôle dans la disparition d’Alexandre Esse, le vrai.

Le roman d’Annie Préaux est un véritable exercice littéraire, une mise en abyme de l’histoire de Roger Claessens et de son fils Alexandre dans la vraie vie d’Aline et de son père et de quelques autres protagonistes de la fiction. Les personnages de cette fiction s’identifient de plus en plus à ceux qu’ils incarnent ; Hyang Su, devenue Lilli Esse, ressemble de plus en plus à Jinhwa, Alexandre Esse s’incarne de plus en plus dans la vie d’Alexandre Claessens au point de vouloir devenir le successeur artistique de Roger Claessens, incarnation littéraire de Roger Esse. Les deux histoires se confondent de plus en plus, les personnages semblent naviguer d’une histoire à l’autre annihilant ainsi le temps qui les sépare pour mieux se confondre dans une seule et même histoire garante d’un temps stable et immuable et des valeurs que représentent la fiction et ceux qui l’ont inspirée.

Ce roman qu’il faut lire avec une grande attention, pour ne pas perdre les protagonistes au cours de leur pérégrination entre les deux histoires, est aussi une aventure dans le monde de la sculpture, de la peinture sur encre, de la laque en Belgique et en Corée. En le lisant, j’ai pensé à ce magnifique livre illustré de Mekeyong Lee dans lequel elle représente dans des peintures à l’encre « Les petites épiceries de mon enfance ». C’est aussi une réflexion sur l’inspiration et la création littéraire et sur la notion de temps dans le récit.

Un bel exercice de funambulisme littéraire !

Le livre sur le site des Editions M.E.O.


Tout est sous contrôle !

Françoise Pirart

M.E.O.


Ce recueil est composé de nouvelles différentes, surtout par la taille et les thèmes qu’elles abordent mais moins par le fond, une sorte de fil rouge semble vouloir relier ces textes de façon que le lecteur puisse en tirer une morale, des impressions sur la vie écoulée et peut-être aussi des conclusions utiles à l’approche de la fin de la vie. Des liens intertextuels relient certains textes à d’autres, des mots, des expressions, des lieux, des personnages, des événements appariassent dans différents textes comme pour conférer une certaine unité à ce recueil. Pour conclure, le recueil dans un exercice littéraire que les adeptes de l’Oulipo n’auraient sans doute pas renié.

Françoise Pirart n’a pas atteint l’âge auquel il devenu nécessaire de rédiger un testament, fût-il littéraire. Cependant son recueil est empreint d’une certaine nostalgie, d’enseignements qu’elle a tirés du temps écoulé, d’un certain désabusement devant les événements qu’elle vécus, subis même pour certains. Ce recueil est une sorte de panorama de ce que fut la vie à la fin du XX° siècle et au début du XXI° siècle, la période où, comme moi, même si elle est beaucoup plus jeune que moi, elle a vécu l’essentiel de l’existence qu’elle a déjà accompli. Une forme de satire de la société bienpensante et peu généreuse de cette époque, de ce monde de m’as-tu vu, de petits bourgeois prétentieux, de frimeurs, …

Ce recueil comporte surtout des nouvelles courtes, quelques pages pas plus, pourtant quelques-unes sont plus conséquentes que les autres mais surtout plus originales : un ancien président de la République devenu très vieux regarde le monde depuis sa maison de retraite de luxe, ils se souvient de ses concurrents, de ses prédécesseurs, de ceux qui l’ont entouré et surtout de ce qu’il a fait, de ce qu’il n’a pas fait, des promesses proférées et non tenues. Il évoque aussi le pouvoir qu’il faut bien assumer et surtout conserver… Une maison hantée qui rend malheureux tous ceux qui ont voulu y habiter apporte un petit côté fantastique, les déboires d’un couple homosexuel confronté aux mêmes problèmes que les hétérosexuels, …

Et avec tout ça, le temps qui coule inexorablement, la fin qui approche et à laquelle il faut commencer à penser un peu. Le temps qui emporte les amours de jeunesse, les espoirs, les projets, les ambitions, les amitiés, … C’est un regard lucide, clairvoyant, mais aussi ironique, sardonique, teinté d’un humour parfois un peu noir que Françoise Pirart jette dans le rétroviseur de sa vie. Le monde tel qu’il a été avec ses joies, parfois, mais surtout avec ses déceptions et ses fausses promesses. Un monde de patrons qui oublient leur épouse et leur famille, de vieux qui se dessèchent dans des EHPAD, d’éditeurs qui refusent des manuscrits sans les lire, de voitures folles qui se percutent, d’amours incompris, impossibles, étouffés, usés, de politiciens incompétents. Mais comme l’a dit un président : « Tout est sous contrôle ! ».

Un tout livré dans une écriture fine et policée qui laisse glisser en douceur aussi bien l’ironie que le sarcasme ou l’amertume et la dérision.

Le livre sur le site des Editions M.E.O.

Le site de Françoise PIRART


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