LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 125. GESTIONNAIRE DE ZÉROS


Depuis l’arrivée des zéros, ils donnent du fil à retordre à la numération décimale. Les zéros qui s’intercalent, les zéros qui se multiplient, les zéros qui dérogent aux espaces traditionnels, qui ne gardent pas leur rang, perturbent l’ordre numérique, mettent les comptables sur le nul, les derniers profs de maths scolaire sur le carreau.

Les Oulipiens en perdent leur (chiffrage) latin – qui les raccrochait encore un peu aux lettres – ; les Pataphysiciens se glanent sur le champ littéraire, à la saison des Prix à-terre, à bout de forces narratives, pris d’une peur panique à l’idée de ne plus trouver la moindre solution imaginaire à leur ubuesque observation du réel.

À la roulette, le zéro est le chiffre qui fait gagner la banque. À la roulette russe, point de zéro ; tout le monde gagne !

Hors-jeux, les zéros sont à bord de voitures à gyrophare à l’arrêt, une Jupiler à la main, une cigarette électronique dans l’autre, prêts à sanctionner le conducteur, le piéton, le cycliste, le trottinettiste qui franchira la ligne franche ou la vitesse réglementée afin de les plumer et les mettre sur la paille à enflammer la misère sociale.

Les zéros sont devant le tableau noir, à canaliser les accès à la Connaissance, avec un carnet de notes et un stylo rouge ineffaçable. Fort de leur savoir sanctionné – ou non – par une attestation de l’Education nationale, ils imposent leurs points droits dans le fondement des apprenants qui seraient tenté d’aller s’instruire par d’autres voies.

Les zéros sont aux frontières, traquant le migrant ou l’expatrié, le déterritorialisé revenu de son pays d’origine, le nomade, l’exilé involontaire espérant trouver le bonheur sur terre loin de son lieu de naissance…

Les zéros tracent des lignes entre les gens, les espèces, les genres, les chiffres de l’espoir et la liberté de conter. Ils contraignent, méprisent, font valoir leur lois aux nombres récalcitrants.

Les zéros sont aux manettes de tous les pouvoirs, c’est la raison pour laquelle on leur laisse les mains libres, une faculté de nuire aux numérations non décimales comme aux arithmétiques sauvages.

Il faudrait leur faire rendre glose et gorge, mais c’est eux qui nous saignent, arrêtent tous les développements. C’est eux qui nous enterreront, recouvriront nos dépouilles de leur nullité.

Le gestionnaire de zéros est l’instrument des pouvoirs en place. Comme eux, il sait qu’il manquera toujours de zéros pour marquer le temps de leur vide multitude et empocher les mises. 



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