LISEZ-VOUS LE BELGE ? LA BELGIQUE, L’OTAN ET LA GUERRE FROIDE – Le témoignage d’André de Staercke d’ESTELLE HOORICKX (Racine) par JEAN-PIERRE LEGRAND

Les Belles Phrases participent, pour la deuxième année consécutive, à l’opération Lisez-vous le belge ?

En connexion, cette fois, avec l’émission littéraire de Guy Stuckens Les rencontres littéraires de Radio Air libre.

La campagne de cette troisième édition court du 1er au 30 novembre 2022. Elle est organisée par le PILEn, nos contacts y étant Flore Debaty (chargée de mission) et Nicolas Baudoin (chargé de programmation).

Rappel des objectifs de l’opération :

« (…) célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».


Estelle Hoorickx, La Belgique, l’OTAN et la guerre froide – Le témoignage d’André de Staercke

Essai (440 pages) paru en 2022 aux éditions Racine à Bruxelles, avec une préface de préface de Georges-Henri Soutou.


La Belgique, l’OTAN et la guerre froide est un ouvrage original et ambitieux. Il ressuscite un quart de siècle de la politique étrangèrede la Belgique dans le cadre de l’Alliance atlantique. Il couvre les années 1950 à 1976. Son angle d’attaque est inédit : il est centré sur un homme de l’ombre, un diplomate : André de Staercke.

Qui est André de Staercke ?

Né à Gand en 1913, dans une ancienne famille industrielle du textile André de Staercke fait toutes ses études chez les jésuites. Ces longues années de « jésuitière » – la formule est de lui – façonnent sa culture classique et chrétienne mais sans en faire pour autant un catholique pratiquant. La souplesse retorse des bons pères infuse cependant largement son tour d’esprit personnel, ce qui, plus tard, le rendra allergique à la raideur janséniste d’un Couve de Murville.  Il passe la Seconde Guerre mondiale à Londres, dans les valises du gouvernement Pierlot. Il devient alors un proche de Paul-Henry Spaak et de Winston Churchill. C’est de cette époque que date aussi une amitié profonde et durable avec le dictateur Salazar dont il apprécie l’intelligence rigoureuse alliée à une surprenante équanimité. Cette relation chaleureuse peut aujourd’hui nous choquer. Mais, après tout, de Gaulle lui-même s’effarouchait peu des horreurs perpétrées par le voisin Franco : en 1970, après son départ du pouvoir, c’est au vieux dictateur qu’il rendra visite à l’issue de sa longue balade en Espagne.

Après la libération, de Staercke devient secrétaire du prince-régent Charles. Il décrit l’homme qui « sauva le brol » comme ombrageux et solitaire. Il a les mots d’une Sévigné rehaussée de Saint-Simon lorsqu’il évoque l’amitié qui lie le prince au même Salazar :

« (…) leur caractère, leur pensée, leur timidité, leur repliement et jusqu’à cette secrète solidarité provenant, chez l’un comme chez l’autre, d’une extraordinaire accession au pouvoir qui laissait toujours quelque trouble et quelque incertitude, tout les rapprocha et les unit. »

A la fin de la Régence, en juillet 1950, de Staercke quitte la scène politique belge : direction l’OTAN, où il devient représentant permanent de la Belgique.

Une carrière à l’OTAN

L’OTAN … Dans son chapitre préliminaire, Estelle Hoorickx brosse rapidement un très intéressant tableau de la scène politique belge au sortir de la guerre et revient sur l’adhésion de la Belgique à cette organisation dès sa création le 4 avril 1949. Spaak est alors Premier ministre. A lire cette introduction -nécessairement synthétique, on retient l’image d’un Spaak exprimant l’angoisse du monde lors de son célèbre « Nous avons peur » prononcé devant l’Assemblée générale de l’ONU en 1948. Nous sommes frappés par un sentiment d’évidence.
Pourtant, d’autres historiens comme Rik Coolsaet rappellent qu’à la Libération, Spaak avait une tout autre idée en tête : la constitution d’un troisième bloc de l’Europe de l’Ouest piloté par la Grande Bretagne et faisant contrepoids aux deux Grands. Un traité d’amitié entre l’URSS et la Belgique était d’ailleurs sur le feu. Selon Coolsaet, ce sont les pressions américaines, les réticences britanniques mais surtout les perspectives – bien réelles – du plan Marshall qui auraient eu raison des convictions de ce pragmatique ondoyant qui, à cette époque, ne croyait guère en une réelle menace militaire soviétique. L’historien gantois va plus loin : en dramatisant soudainement son discours, Spaak aurait eu pour unique but de justifier sa subite volte-face.

Or donc, de Staerck devient rapidement et pour plus d’un quart de siècle le représentant permanent de la Belgique auprès du Conseil de l’Atlantique Nord, principal organe de décision politique à l’OTAN. Sa carrière est sur ses rails. Il va progressivement acquérir une influence considérable. Il est vrai qu’il est servi par les circonstances : son ami Spaak est ministre des Affaires étrangères entre 1954 et 1957 puis entre 1961 et 1966. Dans l’intervalle, il occupe le fauteuil de Secrétaire général de l’OTAN.

Partageant une même conception du monde d’après-guerre, les deux hommes s’épaulent l’un l’autre. Par ailleurs, unilingue flamboyant, Spaak tire sans nul doute parti de l’entregent de son ami dont l’aisance en anglais facilite les relations interpersonnelles au plus haut niveau international.

Une carrière au croisement de l’histoire

Estelle Hoorickx suit la carrière du diplomate en structurant son étude en trois volets qui épousent les grandes lignes de fracture de l’époque : la montée en puissance de l’OTAN entre 1950 et 1955, conjuguant Guerre froide et réarmement de l’Allemagne ; l’exacerbation des tensions entre 1956 et 1962 qui, sur le fond d’une paradoxale coexistence pacifique, culmineront lors de  la  seconde crise de Berlin  et de celle de Cuba : un concept cher à de Staercke en sortira, le couple défense-détente, la version politico-militaire de la confiance-méfiance. Enfin la période de Staercke se termine avec l’après-Cuba, qui s’étire jusqu’en 1975, année de la signature de l’Acte final d’Helsinki. S’insèreront encore, dans ce vaste panorama, les palinodies diverses entourant le projet avorté d’une Communauté Européenne de Défense, la crise de Suez, la guerre de Corée puis celle du Vietnam, le retrait de la France du Commandement intégré de l’OTAN, et on en passe…
En 1973, Renaat Van Elslande succède à Pierre Harmel aux Affaires étrangères. C’est le premier Flamand à occuper ce poste, ce qui en dit long sur l’outrageuse emprise francophone sur ce département. Le nouveau venu s’avère un furieux flamingant avec lequel de Staercke entretient des relations polaires. Ce changement de cap n’est sans doute pas étranger à la démission en 1976 de notre diplomate francophone de Flandre qui ne parlait pas le flamand.

Le multilatéralisme : la potion magique des petits États

Tout au long de son ouvrage, l’historienne montre bien tout le parti que la Belgique – et son représentant permanent – tire du multilatéralisme. Celui-ci démultiplie l’influence de notre petit pays en renforçant sa position de go-between entre les grands partenaires de l’OTAN voire même entre ceux-ci et l’URSS, contribuant ainsi à un relatif rapprochement Est-Ouest. Nous sommes sidérés des relations personnelles nouées entre Spaak et Khrouchtchev, qui accordait à l’influence de la Belgique un prix qui nous surprend aujourd’hui.

Sous l’impulsion de de Staercke, devenu le doyen écouté du Conseil atlantique, cet organe s’est progressivement mué en un instrument très souple de discussion et de travail, palliant au fil du temps le déficit de consultations réciproques qu’avaient souligné les grandes crises.

Au-delà de l’influence en coulisse d’un de Staercke et du rôle de premier plan joué par des ministres XXL comme Spaak mais aussi Harmel, le livre d’Estelle Hoorickx nous apprend – ou nous rappelle – combien, depuis sa création, l’OTAN fut sans cesse appelée à s’interroger sur elle-même, son utilité, sa fonction, le dosage du militaire, du politique et de l’économique dans l’action déployée et sur son rôle en-dehors du périmètre géographique de l’Alliance. La guerre en Ukraine renouvelle cette interrogation.

Á titre personnel, je suis frappé de voir combien, pendant des décades, la politique étrangère belge allia un atlantisme parfois complaisant à un multilatéralisme qui servait ses intérêts mais aussi sa phobie maladive d’une hégémonie franco-allemande. Tout cela ne fut pas sans conséquence sur la tournure que prit la construction européenne limitée à sa sphère économique. Consacré « Père de l’Europe », Spaak vit toujours celle-ci comme un des éléments d’un « Commonwealth atlantique ». L’Europe politique pouvait attendre…

En guise de conclusion

Une fois tournée la dernière page de La Belgique, l’OTAN et la guerre froide, on demeure admiratif mais un peu étourdi. Le travail est titanesque. L’auteure a brillamment exploité la montagne d’archives, d’articles, d’interviews à sa disposition. Dérivé directement de sa thèse de doctorat défendue en 2020, l’ouvrage présente les avantages et les inconvénients de cet exercice universitaire. Il explore son sujet dans le détail mais suppose acquises certaines connaissances qui échappent aux béotiens dont je fais partie. Certes, des notes éclairantes et nombreuses sont reportées en fin de volume mais cela rompt parfois le cours naturel de la lecture. Ne boudons cependant pas notre plaisir : ce livre est exigeant avec son lecteur mais il lui procure en retour une connaissance bien plus fine d’une période charnière de notre histoire.


Quelques mots sur l’auteure

Estelle Hoorickx est commandante d’aviation, docteure en histoire contemporaine et attachée de recherche au Centre d’études de Sécurité et Défense de l’Institut royal supérieur de Défense (IRSD). Elle a multiplié les articles très savants dans son domaine de prédilection :  l’évolution de l’environnement sécuritaire de l’UE et de l’OTAN.

L’éditeur

Créées en 1993, les éditions Racine occupent une position enviable dans le secteur de l’édition en Belgique francophone. Elles comptent à leur actif plus de 1000 titres et éditent chaque année plus d’une soixantaine d’ouvrages.

Deux pôles principaux structurent le catalogue de la maison : le « beau livre » (architecture et patrimoine, arts et arts décoratifs, histoire et régions, photographie, gastronomie, nature et jardins, tourisme…) et les livres d’essais (histoire, société, politique, économie…). Je vous invite à visiter leur site :  https://www.racine.be/fr

Jean-Pierre LEGRAND

Publicité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s