LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : ON NE CHOISIT PAS TOUJOURS SA FAMILLE / Une chronique de Denis BILLAMBOZ

arton117866-225x300
Denis BILLAMBOZ

La famille, ce grand problème qui agite encore aujourd’hui tellement notre société n’a pas laissé indifférents les écrivains. Dans cette chronique, j’en ai réuni trois qui ont abordé récemment ce sujet à travers des récits qui ne sont peut-être pas très éloigné de leur vécu. EDMÉE DE XHAVÉE évoque des mariages bien peu sincères dans un double roman, DIDIER DELOME révèle les relations houleuses qu’il a eues avec sa mère et TANIA NEUMAN-OVA raconte l’histoire d’une adolescente à la recherche de ses vraies racines ne pouvant se satisfaire de celles qu’on lui propose. La famille, un sujet bien complexe, épineux et même parfois, hélas, carrément nauséabond.

 

Toffee suivi de La preferida

Edmée de Xhavée

Chloé des Lys

Résultat de recherche d'images pour "toffee la preferida edmée de xhavée"

Avec cette nouvelle publication qui comporte deux courts romans qui tous les deux évoquent la diversité des relation sentimentales qui peuvent naître entre deux personnes et, éventuellement, les conduire au mariage, Edmée de Xhavée nous rappelle qu’elle n’est pas seulement une excellente nouvelliste mais aussi une très bonne romancière. Elle sait magnifiquement disséquer tout ce qui se passe entre deux personnes qui s’aiment, s’aiment de plus en plus, plus souvent de moins en moins, parfois ne s’aiment pas du tout et, dans certains cas, finissent même par se détester. Elle est experte pour dénouer tous les liens qui se nouent, se dénouent et finissent par s’embrouiller dans un groupe de personnes pour composer des couples mariés, des cercles d’amis, des relations inavouées, tous ce qui rapproche ou sépare les êtres amenés à se croiser fréquemment. Elle connaît aussi très précisément les mécanismes qui animent la société bourgeoise du XX° siècle qui sert de fond aux deux histoires qu’elle raconte dans ces deux romans.

Toffee c’est une petite bonniche bien ambitieuse, elle veut sortir de sa condition ancillaire en épousant un industriel beaucoup plus âgé qu’elle, il vient de perdre la femme qu’il adorait. L’auteure raconte comment, bien des années plus tard, sa fille se rend dans un hospice pour rencontrer le fils de l’industriel en question et essayer de restituer l’histoire comme elle s’est réellement déroulée.

Résultat de recherche d'images pour "edmée de xhavée"
Edmée De Xhavée

La preferida, c’est la grande sœur ambitieuse qui veut toujours être sur le devant de la scène quitte à écarter sa petite sœur quand un beau parti se présente. L’auteure donne la parole aux différents protagonistes de cette histoire pour dévoiler les manœuvres de cette séductrice plus intéressée par un joli héritage en perspective que par son mari. C’est avec une réelle malice et sans aucune concession  qu’Edmée démonte le machiavélique projet que cette ambitieuse a ourdi avec cynisme pour enfin trôner sur le siège sur lequel sa mère n’a jamais pu se pavaner malgré le pédigree de son père.

Edmée de Xhavée passe ainsi à la moulinette une société qu’elle connaît bien, une société où les apparences ont plus d’importance que la réalité, une société où il faut éclabousser les autres pour exister au-dessus d’eux, une société où le mariage, et même parfois l’amitié, sont d’abord des associations d’intérêts avant d’être des unions de personnes qui s’aiment et s’apprécient. On dirait qu’à travers ces portraits de familles, elle cherche à montrer le vrai visage de cette société qu’elle ne semble pas beaucoup apprécier. Mais même si ses personnages s’embrouillent régulièrement dans leurs amours et leurs amitiés, créant des situations toutes plus inextricables les unes que les autres, semant le chagrin et le malheur dans les cœurs et les corps, il reste que tous les héros et héroïnes de ces deux histoires éprouvent tous de l’amour qui est, hélas, rarement partagé et encore plus souvent contrarié par un environnement trop intéressé.

Et si l’amour n’était qu’un sentiment à durée déterminée entre des êtres libres et responsables, à l’abri des intérêts des autres … ?

Le livre sur le site de l’éditeur

Laissez-moi vous écrire, le blog d’EDMÉE DE XHAVÉE

+++

Les étrangers

Didier Delome

Le Dilettante

Dans son précédent livre, « Jours de dèche », Didier Delome raconte l’irrésistible descente aux enfers d’un flambeur qu’il pourrait bien avoir été. J’avais écrit dans mon commentaire que cette histoire n’était pas close qu’il lui faudrait un autre développement où il raconterait ses démêlés avec le monde de l’édition pour faire publier son livre, son histoire invraisemblable, son parcours chaotique, l’origine de tous ses travers et de tous ses déboires. Didier a bien écrit cet autre livre mais le sujet en est tout autre, il concerne bien ce qui pourrait être l’origine de tous ses travers et déboires, mais il va chercher ceux-ci dans les rapports houleux, et même pire que ça, qu’il aurait entretenus avec sa mère. Il serait donc ce fils rejeté par sa mère qui, caché derrière un pilier de l’église Saint Jean de Montmartre, assiste au baptême de sa petite-fille auquel son fils qu’il a abandonné avant sa naissance, a donné le même nom que la mère agonie. « Nous avions beau être du même sang au lieu de me percevoir comme la chair de sa chair, j’incarnais pour elle un corps étranger, qui plus est indésirable parce que masculin. Une entité dégoûtante, insupportable que son propre corps devait à tout prix expulser de son environnement… »

Le récit de ses rapports de ce fils avec sa mère commence par cette phrase lapidaire et foudroyante : « Ma mère était gouine et je ne souhaite pas à mes pires ennemis d’endurer mon adolescence auprès d’Elle. Longtemps les deux mots qui m’ont le mieux évoqué cette femme ont été honte et dégoût ». Cette histoire ne commence pas avec sa naissance à lui mais avec sa naissance à elle, cette période lui étant donc inconnue, il a recours à l’un des meilleurs amis de sa mère pour reconstituer cette partie de l’histoire qui court de la rencontre de sa mère avec cet ami devenu patron d’un célèbre cabaret pour homosexuels de Pigalle. Françoise, la mère était au moment de leur encontre une très jeune fille androgyne, très belle, mais peu soucieuse de son charme. Ils fréquentaient tous les deux une bande qui traînait du côté de Saint Lazare et s’encanaillait à Pigalle. Sa famille très composite avait assez d’argent pour qu’elle donne libre court à ses petits caprices jusqu’au jour où elle est tombée amoureuse d’un bellâtre qui l’a engrossée et entraînée en Algérie où il l’a bien vite délaissée.

Author Picture
Didier Delome

L’expérience algérienne tourne vite à la débandade et Françoise rentre au pays avec Didier qu’elle confie à sa belle-famille, son frère partant avec son père putatif. Elle reprend ses activités à Pigalle où elle rencontre une femme richissime qui la prend sous son aile sans jamais pouvoir en faire son amante. Cette union se brise quand une autre femme l’enlève et se met en ménage avec elle. C’est dans ce foyer de deux lesbiennes que Didier débarque un jour pour six années de son plus grand malheur. Il subit alors les pires avanies et les pires humiliations jusqu’à ce qu’il décide de s’enfuir pour construire une autre vie. Une vie qu’il bâtira à l’image de celle que sa mère a érigé, puisqu’au moment de revivre cette histoire, il observe le fils qu’il a abandonné, comme sa mère l’a lui aussi abandonné, faisant baptiser sa fille en lui donnant comme pour le narguer et le meurtrir un peu plus, le nom de la mère qui l’a torturé : Françoise.

Dans son premier livre, Didier Delome inspirait plutôt la pitié, la commisération, la compassion pour ce pauvre type égaré dans le monde des pauvres qu’il ne connaissait pas du tout. Dans ce second opus, plus alerte, plus poignant, plus incisif, il ne se plaint pas, il dénonce les mères qui ne veulent pas aimer leur progéniture et les pères qui les abandonnent à leur triste sort. C’est un véritable réquisitoire contre ceux qui procréent sans se soucier de savoir comment ils élèveront le fruit de leurs étreintes. C’est aussi une page d’histoire du quartier de Pigalle de la fin de la guerre à nos jours, avec la faune, surtout homosexuelle, qui le hante la nuit, du taulier à la prostituée, du barman à l’hôtesse qui fait boire le client et à tous ceux qui y font régulièrement la fête au milieu des touristes et autres gogos. Mais, ce livre n’est pas qu’un documentaire sur Pigalle, qu’un réquisitoire contre les mauvais parents, c’est aussi une œuvre littéraire savamment construite qui retient toute l’attention du lecteur d’un bout à l’autre de sa lecture.

Et, peut-être qu’un jour prochain, Didier nous racontera comment il a retrouvé son fils et surtout la petite fille qui lui permettra de pardonner tout ce que sa mère lui a fait subir… ?

Le livre sur le site de l’éditeur

+++

Miss Patchouli

Tania Neuman-Ova

M.E.O.

Miss Patchouli

Après une jeunesse tumultueuse, Lilou a eu trois filles avec deux maris différents, l’aînée restée avec son père avec laquelle elle vit en parfaite harmonie et les deux plus jeunes qui vivent encore dans le foyer familial avec leur mère et leur père. Alana, la plus âgée des deux est très instable, elle inflige une vie infernale, au-delà même du supportable, à sa famille mais surtout à sa mère qui essaie de la protéger comme elle peut de tous les dangers dans lesquels elle sombre souvent de son simple fait. Elle est inapte à l’école, elle en change souvent sans grand succès, elle ne travaille pas, se laisse aller, choisit toujours les pires fréquentations jusqu’à vouloir entrer dans un gang, tâte de la drogue et du porno. Et chaque fois que sa mère essaie de parer au pire, la situation dégénère en un affrontement d’une extrême violence.

Pour supporter cet enfer, Lilou essaie de se remémorer sa jeunesse à elle, une jeunesse pas très brillante non plus, une jeunesse d’errance, de voyage sans but réel, sans moyens suffisants. Elle n’était, elle aussi, pas très stable, elle avait quitté l’école très tôt pour chercher des boulots qu’elle quittait très vite, tout aussi vite que les petits amis qu’elle séduisait et que les aventures qu’elle interrompait toujours en catastrophe faute de moyens financiers ou sous la menace d’un danger pressant. La venue au monde de son premier enfant lui avait fait comprendre qu’il fallait qu’elle se stabilise, qu’elle donne un sens réel et concret à sa vie. Ses multiples expériences lui avaient tout de même apporté une certaine expérience dont elle voulait faire profiter sa fille qui, bien évidement refusait toute intrusion de ses parents dans ses aventures d’adolescente en quête de liberté et d’autonomie.

Tania Neuman-Ova
Tania Neuman-Ova

Tania Neumann-Ova raconte une histoire bouleversante qui ressemble peut-être à la sienne, une vie passée dans des couples décomposés, recomposés, déliquescents où l’amour, même s’il existe, n’arrive ni à s’exprimer ni à atteindre son objectif, seule la violence explose au grand jour avec une extrême virulence. C’est aussi, d’une certaine façon, un réquisitoire contre cette mode ambiante qui voudrait que chacun puisse avoir des enfants sans toujours penser à ce qu’ils deviendront quand ils seront plus grands ni comment ils accepteront leur naissance. La lutte qui oppose la mère et sa fille c’est aussi le choc des générations qui ne se rencontrent pas dans un univers technologique qui a très, trop, rapidement évolué, notamment les réseaux sociaux qui ont bouleversé l’univers des jeunes et peuvent devenir les armes les plus permissives.

Il ressort aussi de cette dramatique histoire la faiblesse quasi pathologique des protagonistes qui ne tirent aucune leçon de leurs mésaventures récurrentes. Elles sont toujours aussi peu persévérantes, aussi peu courageuses dans l’effort, aussi peu dégourdies, influençables, manipulables, prêtes à foncer tête baissée dans le premier traquenard ou à se laisser séduire par la pire des crapules. Elle me rappelle une camarade qui se plaignait d’être toujours embarquée dans des mésaventures ennuyeuses, je lui avais alors dit : « Lorsque que tu as un ennui, tu te dépêches de le découper en deux pour être sûre d’en avoir un pour le lendemain ». Lilou, Alana, aujourd’hui je pourrais peut-être vous dire la même chose mais il y a un non-dit dans cette histoire qui pourrait expliquer une bonne partie des problèmes que vous rencontrez, du genre de ceux qu’on pousse comme la poussière sous le tapis familial. Ce livre sera peut-être l’occasion de chasser cette poussière… ?

Le livre sur le site de l’éditeur 

 

 

Publicités

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 38. LIVREUR DE PISSAT

Résultat de recherche d'images pour "manneken pis"

 

Le livreur de pissat propose un assortiment d’urines d’une large variété de goûts et d’une enviable variété de jaunes.

Des extraits d’urines rares de Miley Cirus, Ariana Grande, Bradley Cooper, Lady Gaga ou Joaquin Phoenix se vendent à prix d’or au marché noir même si leur authenticité demeure contestée. Leur pissat très prisé peut être combiné, sur demande et moyennant bonbon, à tout cocktail d’urine.

Quand vous avez fixé votre choix dans le menu affiché sur écran, le livreur de pissat vous apporte dans un élégant flacon transparent en verre recyclé (fini le vieux flacon malpropre en plastique honni des mers célibataires et de Écolos décolorés !) le composé réclamé. Même si vous avez hâte de l’avaler, vous dissimulez votre trouble et en payant stoïquement le livreur.

Contre un joli pourboire, il peut aussi vous pisser dans la bouche.

RÉÉDITION d’extraits de NOUS NOUS SOMMES TROMPÉS DE MONDE de CLAIRE LÉGAT (Encres Vives #442) / Une lecture de Philippe LEUCKX

Résultat de recherche d'images pour "Philippe leuckx"
Philippe LEUCKX

Chantée par Ayguesparse, Hubin, Goffin, la poésie de Claire Légat (1938) est d’un lyrisme âpre qui embrasse intimisme et sens de l’homme. Dans de longs poèmes innervés de beautés, la poète ose se dire dans l’espace de l’univers : « Nous sommes la même plage visitée par la mer » ou « Je ne cherche pas à t’habiter : ton visage devient mon espace ».

Claire Légat

« Je revois mon enfance posée comme un couteau » pourrait être la bannière d’une poésie qui sait mêler humeurs des voyages, « le destin des villes », « les routes (qui) ne mènent nulle part », « nomades des famines ».

« Et je suivrai des yeux les migrations prochaines » : belle déclaration d’une poète attentive « à la terre étrangère », aux « fragments de ciel » et aux « enfants des grandes villes de cendre ».

Elle entreprend d’analyser les blessures du monde, ses cicatrices, ses urgences :

« famines sans nom » ou « patries immobiles » empêtrées dans leur misère.

Toutefois, un vitalisme de tout instant sourd de ces poèmes qui sèment roses et espoirs au milieu de nulle part.

Le site d’ENCRES VIVES

CLAIRE LÉGAT sur le site de l’AEB

 

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 37. DÉCORATEUR D’ANTÉRIEUR

Résultat de recherche d'images pour "horloge passé"

 

Le décorateur d’antérieur est l’expression impropre qu’on donne encore au recomposeur de passé ou au refaçonneur de souvenirs.

Nombreux sont ceux qui trouvent que leur passé ne leur donne pas entière satisfaction car, il est vrai, que c’est un passé de merde, fait d’échecs, d’élans non rencontrés, de refoulements et de regrets voire de quelques souffrances morales autant que physiques, de publications chez Le Saule à mots, au Tétras Plégie ou au Pré taillé alors qu’on s’imaginait volontiers aux Editions des 24 Heures de Paris ou au Midi d’Arles.

Nombre d’entre nous souhaitons donc donner une autre coloration à nos souvenirs, corriger tel détail du panorama, telle personne de sa biographie sentimentale au profit d’une autre, plus avenante vue de loin, abattre une date, toute une période, changer de genre de vie comme on change désormais de sexe, tout refaire comme pour un ravalement de façade ou de visage.

Le décorateur d’antérieur délivre ses conseils (c’est une espèce de coach temporel), il fait profiter de son expérience (même s’il n’a pas d’ancienneté) et propose ce qui se fait de mieux dans le domaine en plongeant dans vos racines son (in)filtreur de souvenirs. Ça coûte un bras (long) mais on n’a plus rien sans quelques billets, en liquide ou en octets.

À la fin des travaux, vous possédez une mémoire neuve, le parfait du passé, ce destin qui convient à votre caractère bien trempé (et parfois dégoulinant, il faut le dire), les réussites qui satisfont votre ego et des souvenirs qui ne tournent pas au vinaigre dans le bocal de votre cerveau quand le soir, à la lumière huileuse de la lune, vous faites appel à un fragment bien dur, quoique désormais en miettes, de votre passé. Si vous tâtez de la plume, vous pouvez vous voir à nouveau chez Aldin Mireille (avec l’appui d’Anémie Notombes) ou au Treuil (avec le remorquage d’un Philippe Lederm).

Et dès votre passé recomposé, votre futur antérieur ne pourra que s’y accorder et vous filerez vers le paradis des bienheureux, l’âme en paix, en sorte que, même les placides girafes de Pairi Daiza envieront, à cou sûr, votre biographie flambant neuve.

TROIS PHOTOGRAPHES EXPOSENT À LA VERRERIE DE BRAINE-LE-COMTE / Une chronique de Philippe LEUCKX

Résultat de recherche d'images pour "philippe leuckx"
Philippe LEUCKX

 

Résultat de recherche d'images pour "photographies exposition braine le comte verrerie"

 

Coline* a demandé à des hommes de s’exposer un peu plus à son regard, alors qu’ils ont déjà connu nombre d’aléas et de situations difficiles.

Les clichés, mats, en belles couleurs apaisées, tissées de feuilles d’automne et de chairs , donnent à lire des corps d’hommes qui se libèrent des contraintes, pas d’impudeur dans ce regard qui montre la nudité jusqu’à la taille, pas de regard de voyeur mais d’esthète. Coline respecte trop cette réticence des gars à se montrer à nu. Il en sort de très belles photos (les modèles ne sont pas il est vrai des rebuts) où respirent les corps, dans une lumière tamisée qui donne chair à la chair.

 

Boris** travaille sur la brillance et la rotation des éléments. Ses couleurs, hautement saturées, donnent le vertige. Des manèges, des décors qui virevoltent sous nos yeux. Chez Boris, c’est la couleur en vibration rapide qui est sens. Ainsi faut-il lire ces grands tableaux qui assument vertige et rapidité. Ce sont des figures urbaines, sans traces humaines, des paysages abstraits en rotation, on sent la volonté d’inscrire des mouvements, des colorations, des circonvolutions d’éléments engagés dans la course moderne. Un maître de la couleur, pour sûr, et une maîtrise de ses matières qui se nomment turbulences, agitations, flous volontaires.

  

Michel*** adore le jazz et toutes les musiques. Fanatique des concerts et visuel dans l’âme, il en ramène des traces luministes, instantanés en noir et blanc de toute beauté sur des gestes, des moments, des instruments de solistes qui s’épanchent dans leur art. Un saxophoniste, tous muscles tendus, se tord le corps pour nous faire vibrer : la virilité des modèles, la profondeur des grisés, la vertu de nous immiscer dans le concret des visages qui ne se savent photographiés, tout concourt à nous donner des fulgurantes visions de la musique où chaque geste tend à parfaire l’instrument, la voix. Parfois, ce caravagisme se restreint à montrer des éclats de lumière, un rai sur un bras, un trait.

 

Philippe Leukx, ce 13 octobre 2019.

*COLLEEN PLATBROOD, **BORIS LENEARTS, ***MICHEL VAN RHIJN

La page Facebook de La Verrerie

Le site du Centre Culturel de Braine-le-Comte

SAPIENS – UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’HUMANITÉ de YUVAL NOAH HARARI / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

CUEILLETTE MATINALE de MARTINE ROUHART, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Dans ce livre polémique, phénomène éditorial de l’année 2015, Harari, historien israélien, se propose d’exposer – et de nous faire comprendre dans une langue simple et agréable – l’histoire de l’humanité et surtout le sens qu’elle peut dévoiler sur le très long terme.

Englobant histoire et préhistoire et faisant fi de toute approche événementielle, Harari nous livre sa vision de l’aventure humaine dont il tente de cerner la dynamique, d’en déceler les constantes et les moyens éventuels de l’influer. Ce faisant, Harari use de toutes les ressources savantes à sa disposition : l’histoire, les sciences économiques, la géographie humaine, l’anthropologie, la sociologie et un zeste de philosophie. Il sort de ce creuset syncrétique une œuvre qui, par endroit, suscite les railleries des spécialistes mais maintient tout au long de ses 500 pages l’intérêt du lecteur avide d’une vision à la fois originale, iconoclaste et parfois inquiétante de cette longue évolution qui, d’un charognard pas très doué a fait le prédateur le plus agressif de la planète.

A ses débuts, Sapiens est un chasseur-cueilleur mâtiné de charognard. Il vit, à la manière des actuels chimpanzés, par groupes de 20 à 50 individus. Voici 70.000 ans un fait majeur survient qu’ Harari baptise « révolution cognitive » : c’est l’apparition du langage articulé. Par sa souplesse, ce langage permet, en associant un nombre limité de sons et de signes, de formuler une infinité de phrases verbales ; il permet ainsi d’échanger – puis plus tard de stocker – un nombre grandissant d’informations sur le monde extérieur et très vite sur les membres du groupe humain lui-même. Moteur de connaissance au sens large, le langage articulé permet de renforcer la solidarité du groupe et d’en augmenter la taille critique. Par la boucle de rétroaction qu’il forme avec la pensée, l’irruption du langage articulé porte en germe tout le devenir de notre savoir et de notre destin.

Surtout, le langage articulé fait de Sapiens un animal social d’un type nouveau. D’autres animaux, on le sait, ont un comportement ou une structuration de type social. Cette structuration n’évolue cependant que de manière très lente, au rythme des changements génétiques. Par l’effet du langage et du renforcement des capacités réflexives dont il s’accompagne, Sapiens est en mesure de modifier son comportement et d’influer sur son milieu de manière autonome ; il s’affranchit de la génétique. Bien plus, le langage – et plus tard l’écriture – permet à Sapiens de parler de choses jamais vues, de créer des réalités imaginaires. Lorsque ces réalités imaginaires sont intersubjectives, elles acquièrent la dimension d’un mythe. C’est sur de tels mythes que des groupes de plus en plus nombreux vont développer leur coopération et s’agréger en sociétés. Sapiens est devenu un animal culturel qui par sa capacité fictionnelle a le pouvoir de fédérer un nombre d’individus de plus en plus grand. Revers de la médaille, en même temps qu’il conquiert de nouveaux pouvoirs, Sapiens alourdit son casier judiciaire : il a éliminé les autres hominidés (les hypothèses d’Harari sont toutefois contestées) et, partout où il est présent, de multiples autres espèces animales ont déjà disparu.

Il y a environ 10.000 ans, nouvelle rupture : c’est la révolution agricole qui s’installe un peu partout. C’est alors que Sapiens se met à consacrer la majeure partie de son temps et de ses efforts à manipuler la vie d’un petit nombre d’espèces végétales et animales. Son régime alimentaire se modifie et il se sédentarise. Sapiens n’y gagne pas grand-chose sur le plan individuel : sa vie devient plus difficile, les maladies plus fréquentes, la violence toujours aussi présente et souvent plus dévastatrice. Cette révolution marque pour Harari la « plus grande escroquerie de l’histoire ». Ce n’est pas l’homme qui a domestiqué le blé, c’est le blé qui a domestiqué l’homme. Rejoignant Dawkins (je vous conseille la lecture du Gêne égoïste) Harari s’exclame : « Mais alors, qu’est-ce que le blé a offert aux agriculteurs ? Sur le plan individuel, rien. C’est à l’espèce Homo sapiens qu’il a apporté quelque chose. La culture du blé a assuré plus de vivres par unité de territoire, ce qui a permis à l’Homo sapiens une croissance exponentielle ». Les chasseurs-cueilleurs vivaient « bien » en petit nombre ; l’agriculture leur permet de survivre plus nombreux. Comme le rappelle déjà Dawkins, les lois de l’évolution n’ont que faire du bonheur : « La réussite d’une espèce dans l’évolution se mesure au nombre de copies de son ADN ».

La révolution agricole entraîne la concentration d’individus dans les premières villes puis les empires. Ces ensembles sont consolidés en de vastes réseaux de coopération maintenus par ces ordres imaginaires (car absents de toute réalité « naturelle »)  que sont les hiérarchies fondées sur les religions,  le droit et les normes sociales de toutes sortes. Le polythéisme se développe : un peu partout se noue une alliance entre une prêtrise qui dirige les consciences et une aristocratie prédatrice. Harari voit là une étape majeure qui n’est pas loin pour lui de s’identifier avec la chute que presque tous les mythes reprennent : Sapiens s’est arraché à l’animisme synonyme de symbiose intime avec la nature pour s’inscrire dans un monde hiérarchisé par les Dieux.
Hiérarchisation implique domination et contrôle : le développement des activités a pris une ampleur telle qu’elle risque d’échapper au contrôle de l’esprit. Cette « surcharge mémorielle »  est le moteur d’une innovation qui nous fait entrer dans l’histoire : l’apparition des chiffres, des signes, puis de l’écriture. Bien avant d’être l’instrument de la littérature et de la poésie, l’écriture sera la servante de la première bureaucratie de l’histoire. Comme le rappelle Bergounioux (Le style comme expérience), « l’écriture a à voir avec l’exploitation de l’homme par l’homme sous sa forme primitive, l’esclavage dans les premiers empires de l’Antiquité ».

Si l’escargot de l’évolution commence à s’époumoner, une troisième révolution plus radicale l’attend encore vers l’an 1500 de notre ère : c’est la révolution scientifique. Sur ce plan l’hypothèse d’Harari est très originale : « La Révolution scientifique a été non pas une révolution de savoir, mais avant tout une révolution de l’ignorance. » La grande découverte qui l’a lancée a été que « les hommes ne connaissent pas les réponses à leurs questions les plus importantes ». Changement de taille puisque jusque-là les connaissances étaient strictement balisées par les Ecritures qu’elles ne pouvaient contredire sans risque. Symptomatique de cette révolution de l’ignorance est l’évolution des cartes du monde : sur les cartes du moyen-âge les régions inconnues ou peu familières étaient emplies de monstres ou de prodiges ; au tournant du XVIème siècle, elles sont figurées par des espaces libres, ouverts à l’exploration.
Cet aveu d’ignorance fut rapidement associé à l’idée que des découvertes scientifiques pouvaient nantir l’homme de pouvoirs nouveaux. L’idée de progrès – ignorée jusque là – se fait jour et avec elle, une nouvelle dynamique s’enclenche; nous changeons de paradigme : l’ère de la croissance technologique commence. Elle n’a plus fait que se renforcer, pour le meilleur et pour le pire. Quoi qu’il en soit, pour Harari c’est cette conversion à la révolution de l’ignorance qui explique l’essor des grands pays européens jusque-là en retard sur d’autres civilisations.

Résultat de recherche d'images pour "yuval noah harari"
Yuval Noah Harari

Au terme de ces trois révolutions successives dont la dernière se poursuit, la question légitime est celle du sens de l’histoire. Quel est-il ?
Harari part de la notion de culture qui n’est pour lui rien d’autre que ce réseau d’instincts artificiels découlant des constructions imaginaires (mythes et fictions) soutenant un ordre social donné. Ces cultures ne sont pas immuables. Parcourue de tensions, de contradictions, d’incohérences, déchirée par des valeurs contradictoires, toute culture est animée d’une incessante dynamique qui la conduit à résoudre ses contradictions en se hissant à un niveau supérieur. Ce mouvement incessant a un sens : il marche vers toujours plus d’unité. A défaut d’être, à l’instar d’Harari, un mondialiste convaincu, on est néanmoins forcé de constater qu’en longue et moyenne période, au-delà des phases de recul ou de bifurcation, « le nombre d’univers séparés coexistant sur terre » n’a cessé de se réduire. Récemment, une émission de télévision était consacrée à la Belle époque. On y voyait des images de l’exposition universelle de 1900 : le puissant exotisme qui se dégageait de ce spectacle ne serait plus du tout le même aujourd’hui.

Partant de ce constat, Harari s’intéresse ensuite de manière très pertinente aux facteurs qui ont favorisé cette convergence des cultures vers l’unité. Il en voit trois. Ce sont trois « ordres imaginaires » potentiellement universels, ressortissant respectivement  aux domaines économiques, politiques et religieux à savoir : l’ordre monétaire, l’ordre impérial et l’ordre des religions universelles. On retrouve au passage ce qui me semble être l’idée force du livre : la suprématie progressive de Sapiens est un effet de sa capacité d’élaborer des fictions qui développent et renforcent les structures de coopération entre les hommes.

La monnaie a ceci de particulier qu’elle n’a de valeur que dans notre imagination. Elle n’est pas une réalité matérielle mais bien une construction psychologique intersubjective basée sur la confiance mutuelle. Elle possède, dirions-nous, un pouvoir démultiplicateur de confiance  basé sur la croyance partagée : si une personne adhère au système, les autres ont intérêt à faire de même et ainsi de suite. Elle repose sur deux principes : la convertibilité universelle et la confiance universelle (deux personnes peuvent toujours coopérer à n’importe quel projet). Ces principes ont permis à des millions d’inconnus de coopérer efficacement dans le commerce et l’industrie. Cet effet universalisant et facteur d’unité présente un côté pile : la confiance qui résidait dans les rapports entre personnes s’est reportée sur un signe monétaire, tout se réduisant progressivement aux lois de l’offre et de la demande.

L’ordre impérial dans lequel Harari voit un facteur décisif dans la marche vers l’unité est plus contestable. « Un empire, écrit Harari, présente deux caractéristiques essentielles : il règne sur un nombre significatif de peuples distincts ayant chacun une identité culturelle différente et un territoire séparé ; il joint à la flexibilité de ses frontières un appétit d’extension pratiquement illimité ».
Avec le courage de ses opinions mais aussi beaucoup de témérité, Harari tente de réhabiliter la notion d’empire en contestant les deux objections qui lui sont faites : ça ne marche pas et quand bien même cela fonctionnerait, il s’agit d’un odieux système d’asservissement.

La première objection est balayée avec beaucoup de légèreté : si l’empire ne fonctionnait pas, il n’aurait pas été la forme d’organisation politique la plus courante dans le monde depuis 2500 ans. C’est un peu court : comme pour la bêtise, le temps ne fait rien à l’affaire. Nombre d’empires se sont effondrés sur eux-mêmes, le dernier en date étant l’empire soviétique vicié en son cœur depuis le début.
La seconde objection est écartée au nom de la philosophie un brin cynique « du mal pour un bien ». « Peindre en noir tous les empires et désavouer tout l’héritage impérial, c’est rejeter l’essentiel de la culture humaine », les profits de conquêtes impériales  ayant aussi servi à financer la philosophie, les arts, la justice et la charité. On peut entendre cette logique de l’héritage ou à tout le moins lui accorder le bénéfice d’inventaire ; cela ne peut conduire à valider la démarche impériale comme  principe d’action dans le futur. Je l’avoue, Harari me semble ici se perdre dans les sables mondialistes. Une chose est de constater la nécessaire coopération entre les peuples face à des enjeux mondiaux comme le défi climatique, autre chose est de se résigner à la dilution progressive de toutes les cultures et la promotion d’un néo-colonialisme qui ne dit pas son nom.

Dernier facteur d’unité, la religion. Dans une vision extrêmement « matérialiste», Harari distingue soigneusement la spiritualité de la religion, à tel point que l’on croit entendre en écho la célèbre répartie d’Ordrealphabetix « La mer ? Quel rapport entre la mer et mes poissons ? ». Pour Harari, la religion est un système de normes et de valeurs humaines fondé sur la croyance en un ordre surhumain. Les ordres sociaux et les hiérarchies sont toujours fragiles, d’autant plus que la société est vaste. Le rôle historique de la religion a été « de donner une légitimité surhumaine à ces structures fragiles » . Elle n’est rien d’autre qu’un ordre imaginaire à ce point  intersubjectif qu’il est tentant (pour les croyants) de lui attribuer une qualité objective. Cette objectivité lui permet de chapeauter tous les autres ordres imaginaires en les légitimant. Cette vision – qui hérisse le poil de nombreux commentateurs  – éclaire d’un jour nouveau la longue alliance – du moins dans le monde catholique – entre le clergé et une aristocratie prédatrice. Constatant l’intolérance qui a longtemps accompagné les principales religions monothéistes, Harari en vient à regretter l’animisme, le polythéisme et même l’idolâtrie. S’il est exact que les empires polythéistes admettaient plus facilement que leurs successeurs monothéistes la coexistence de courants religieux différentiés, c’est oublier un peu vite la pratique (très variable) du sacrifice humain pratiqué par ces les polythéistes et idolâtres de tout poil.

Ces trois cents dernières années, les religions théistes n’ont cessé de perdre de l’importance. Harari estime qu’elles ont été en partie supplantées au cours de cette période par des religions séculaires  « de la loi naturelle » (que Harari appelle aussi « religions humanistes ») comme le libéralisme, le communisme, le capitalisme et le nazisme. Dans cette vision, il n’y a pas lieu de distinguer idéologie et religion : l’un et l’autre sont un système de valeurs humaines se fondant sur une croyance en un ordre surhumain. S’il est choquant de mettre dans le même sac communisme, libéralisme et nazisme, Harari s’en défend par avance : il étudie les structures agissantes sur une longue période. L’histoire n’est pas affaire de morale.

Alors, où en sommes-nous aujourd’hui et où allons-nous ?
L’humanisme évolutionniste reprend du poil de la bête sous la forme de son dernier avatar, le transhumanisme. Pendant ce temps, entre les valeurs de l’humanisme libéral et les dernières découvertes des sciences de la vie, s’ouvre un gouffre de plus en plus large, le libre arbitre étant concurrencé par le jeu subtil des hormones, des gènes et des synapses. La modernité a brouillé notre horizon en jetant aux vents les vérités révélées qui nous guidaient. Un empire économique mondial se met progressivement en place, les richesses s’accroissent  (avec de somptueuses inégalités) mais l’homme n’est pas plus heureux. Une angoisse le tenaille : celle du sens de son action.

Harari se garde de prophétiser (il le fait semble-t-il plus volontiers dans son ouvrage suivant) mais une chose lui paraît certaine : nous ne pouvons revenir en arrière. La seule chose que nous puissions faire  « c’est influencer la direction que nous prenons. (…) Mais puisque nous pourrions bien être sous peu capables de manipuler nos désirs, la vraie question est non pas « Que voulons-nous devenir » mais « Que voulons-nous vouloir ? »» Une question dit-il, qui donne le frisson. En effet…

On sort de ce livre, à la fois dense et copieux, avec une vision un brin schizophrénique du monde : un optimisme économique fondé sur les bienfaits supposés (mais contestables) de la mondialisation et une profonde angoisse anthropologique face au basculement possible vers une cyber humanité. Le message du livre semble être : « Voilà ce vers quoi nous allons, si cela ne vous plaît pas, freinez et braquez si vous pouvez, mais sachez qu’il est impossible de vous arrêter ». On peut juste espérer que la collision ne sera pas mortelle. Pas très encourageant…

Le livre sur le site d’Albin Michel

Le site de Yuval Noah Harari

 

 

 

LES LECTURES D’EDI-PHIL #20 : SPÉCIAL PRIX EMMA MARTIN DU ROMAN

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE
Philippe REMY-WILKIN (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 20 (octobre/novembre 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

Un spécial Prix Emma Martin du roman !

Sept romans (Alexandre Millon, Daniel Adam, Victoire de Changy, Claudine Tondreau, Elodie Wilbaux, Bruno Wajskop et Gilles Horiac) ; les maisons d’édition Samsa, Murmure des Soirs, Onlit, M.E.O., Autrement, Bord de l’eau et 180°.

 

J’ai eu l’honneur d’être sollicité pour intégrer un Jury AEB (Association des Ecrivains Belges francophones) attribuant le Prix Emma Martin du roman. Clause de confidentialité oblige, je ne dirai rien des échanges entre membres lors des trois phases, des sélections successives ou du choix final ; je me limiterai à des appréciations personnelles sur des livres qui ont particulièrement retenu mon attention (et dont je n’avais pas parlé précédemment). À noter tout de même que le cru était excellent, tant au niveau de la quantité que de la qualité.

 

(1)

Coup de cœur !

Alexandre MILLON, 37 rue de Nimy, Les incroyables Florides, roman, Murmure des Soirs, Esneux, 2019, 171 pages.

J’ai entamé la lecture la tête emplie de doutes : ce livre a connu une première édition, en 2004, soit il y a quinze ans, et l’éditeur était une instance officielle, bref ça sentait la commande, l’institution, le musée… La première page creuse la mise en alerte :

« Léon Losseau (1869-1949) était un intellectuel passionné – bibliophile, photographe, numismate, membre de nombreuses sociétés savantes – qui transforma sa maison en un hôtel particulier doté de tout le confort moderne et de décors Art Nouveau somptueux. Etc. »

Un livre au service de la ville de Mons, de la Maison Losseau ?

 

J’entre pourtant aisément dans la matière du livre, sur les pas de Rimbaud et Verlaine, croisant la composition d’Une saison en enfer, la découverte miraculeuse de son édition originale (cinq cents exemplaires rescapés, alors que le poète l’avait quasi entièrement détruite !).

Cette séduction initiale précède l’entrée véritable dans le livre. Une première partie nous projette en 1901 dans la foulée du Découvreur qui n’est pas Christophe Colomb mais Léon Losseau. Qui apparaît dans sa vie de tous les jours, ses relations, ses décors, ses activités…

Après quelques pages, le Chemin de Damas : Millon est devenu un de mes auteurs belges préférés ! C’est que… Réussir à rendre immédiatement attachant son personnage et donc à rendre captivantes ses déambulations et ses cogitations n’est pas à la portée du premier venu. J’éprouve un plaisir vif mais naturel : Millon écrit excellement, mais possède en sus l’art de distiller des notations humanistes :

« Losseau ne va pas chez la Berthier (NDA : sa maîtresse) pour s’encanailler, mais plutôt pour se confronter à l’étrangeté de cette fille, et qui sait, mieux se comprendre lui-même. »

Ou philosophiques :

« L’art de contredire ou de se contredire, ce n’est pas d’être contrariant, c’est de faire cohabiter au mieux les élans du cœur et les déductions de la pensée. »

C’est un petit miracle. Losseau, déployé par Millon, n’a rien d’un fossile exhumé d’archives poussiéreuses mais devient une sorte d’idéal, de modèle, quasi une incarnation métaphorique digne des contes du XVIIIe siècle. Tout en étant pleinement humain, c’est-à-dire fragile, sa propre émancipation/réalisation restant en deçà de ses idées : « Esprit libre, héritier des Lumières (…), Léon Losseau est aussi tout embarrassé d’entraves familiales et de conservatisme social (…). On devine, dans sa vie affective, un cloisonnement typiquement bourgeois, certes insatisfaisant mais dont on pressent les premiers craquements. »*

Un second miracle tient à ce que Losseau et Millon me font rencontrer Rimbaud et sa poésie comme jamais. Les citations d’Une saison en enfer coulent le long des parois du texte premier et lui confèrent des allures de chambre d’ambre, de grotte labyrinthique renfermant le trésor de la Beauté du monde ou du Sens de nos engagements. On s’envole au gré des phrases et du souffle des idées, des images :

« Un grand vaisseau d’or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. »

 

Une deuxième partie nous transporte en 1913, Léon a quarante-quatre ans et a transformé sa demeure en un chef-d’œuvre de l’Art Nouveau, non pas figé mais habité, dans tous les sens du terme, où l’on converge autour du maître des lieux pour échanger, débattre dans une rare élévation des cœurs et des esprits.

Les hiatus temporels nous éloignent de la biographie stricto sensu. Quelle est la nature de ce livre ? Une esquisse de vie sous la forme de tableaux biographiques ? Avec des accents d’essai, d’étude historique ? Et une coloration très littéraire pourtant (mille notations psychologiques ou poétiques) …

 

Choc ! Une troisième partie débute en avril 2016, en compagnie d’autres personnages, contemporains : « Esther, fraîchement divorcée, en équilibre instable sur le fil de sa vie, en mal d’écriture et à la recherche de l’insaisissable Rimbaud ; Bastien, qui, jusque-là, s’est contenté d’effleurer les choses en suivant des prétextes fallacieux pour ne rien entreprendre » **. Un roman ! Dont l’irruption redistribue les cartes d’analyse du livre et son identité, dévoile sa structuration globale, son projet. Le ton est différent, la modernité et le second degré déboulent, le narrateur marque son territoire.

Que se passe-t-il ? Une juxtaposition ? L’auteur a repris son texte et lui a ajouté une deuxième trame, qui se déroule un siècle après la première. Mais la juxtaposition, pour abrupte qu’elle soit, renvoie à une orchestration renouvelée du tout. N’est-il pas question ici du devenir des idées sur plusieurs générations ? Rimbaud infuse Losseau mais la germination intellectuelle met du temps à fleurir, porter des fruits, se prolonge par-delà les décennies à travers des héritiers/disciples :

« (…) il aborde Esther, en lui disant que Le Bateau ivre est pour lui comme une sorte d’unité de mesure qui servirait à évaluer notre degré de folie, et donc en fin de compte notre sincérité. »

Ne déflorons pas l’intrigue romanesque et ses surprises. Mais avouons avoir passé notre temps, au cours des derniers chapitres, à cocher des lignes et des paragraphes, parfois des pages entières. Quelques échos de notre envol :

« (…) cependant il nous faut rappeler l’harmonie entre ce qu’on est et ce qu’on tend à être en créant. » ;

« (…) nous parlons de la joie de comprendre au sens de prendre dans ses bras, d’embrasser quelque chose qui nous soutiendra jusqu’au bout. » ;

« (…) elle relit Rimbaud. L’endiablé allume son feu. On pourrait s’y brûler, mais Esther s’y réchauffe, elle s’installe au milieu du campement nomade, à la belle étoile. » ;

« L’enthousiasme est un art martial d’anticipation créatrice d’une Joie future qui prendrait appui sur une petite joie présente (…) c’est, au-dedans de nous, un vieil escalier de pierre envahi d’herbes sauvages, qui nous permet de gagner en intensité, de dynamiser du sens. » ;

« Ils cherchent des lieux de tranquillité, des randonnées tracées comme des partitions à entendre et à voir, autant de possibilités d’harmonie. » ;

« Si on a l’esprit nomade, une fenêtre peut suffire. Deux battants s’ouvrent sur un cerisier, un petit carré de jardin et c’est déjà voyager, dépayser la pensée, rêver et recréer sa vie sur un petit rebond d’enthousiasme. »

Un art de vivre ? Un traité éthico-esthétique ? Décidément, après le traité de morale privée de Luc Dellisse (évoqué en septembre en ces pages), voilà nos auteurs qui glissent leurs voilures sous l’appel du Grand Large :

« Nous avons heurté savez-vous d’incroyables Florides… ».

 

* Jean-Pierre Legrand. Voir :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/19/37-rue-de-nimy-dalexandre-millon-murmure-des-soirs-une-lecture-de-jean-pierre-legrand/

** Martine Rouhart. Voir :

https://www.areaw.be/alexandre-million-37-rue-de-nimy-les-incroyables-florides-roman-murmure-ses-soirs-2019-presentation-par-martine-rouhart/?fbclid=IwAR0PdWBPZfhM6QVEj8LFSfzhGPervdrNgL6JrNOn6UaEWMjs8-WBj5BMaOc

 

(2)

Daniel ADAM, Eaux perdues, roman, Onlit, Bruxelles, 2014, 123 pages.

Résultat de recherche d'images pour "ONLit eaux perdues"

Introduction.

Daniel Adam me ramène à mes débuts dans la médiation culturelle. 2001, l’appel de Michel Torrekens, la revue Indications, deux articles la première année. Le premier rencontrait mes aspirations naturelles (mondialistes) et me permettait d’évoquer un cador, l’Irlandais Joseph 0’Connor. Le deuxième m’a ramené à mes racines. Le Belge Daniel Adam venait d’être primé pour une nouvelle (Fureur de Lire), j’avais pu l’écouter performer lors d’un Tournai-la-Page. M’avait marqué la vie insufflée dans son travail : il emportait le public, le faisait rire ou savait l’émouvoir. Ce qu’il avait confirmé dans son premier roman, Lucid Casual. J’ai raté son deuxième (finaliste du Rossel !) mais voici le troisième. Publié il y a cinq ans déjà.

 

Premier contact. Un bel objet. Une belle mise en page. Sobre. Moderne.

Deuxième contact. Je retrouve tout ce qui m’avait séduit il y a dix-huit ans avec un zeste de fermeté, de maturité supplémentaire.

Quelques pages suffisent, je noterai cet opus avantageusement. C’est (très) bien raconté et c’est (très) bien écrit. Mieux : ce roman respire la modernité, dans le bon sens du terme, une modernité classique si je puis dire, qui rappelle (comme un Delperdange) la meilleure littérature américaine. Présence de nerfs, de squelette… Pas de mou ni de creux. Et quelques audaces (changement de personne dans la narration, du je au il ; absence de guillemets pour certains discours directs, etc.)

Pourtant, à y regarder de plus près, c’est un roman francophone, traversé de notables envolées poétiques :

« Même les trains semblaient passer sur la pointe des roues. » ;

« Il regarde Romy dormir comme on retrouve un papier chiffonné dans sa poche sans en comprendre le sens. » ;

« Depuis, il arpentait sa vie comme on marcherait à contrecourant d’une rivière en crue, l’eau jusqu’aux cuisses, cherchant l’improbable gué. ».

Ajoutons, en contrepoint du récit tendu, à sa petite musique dramatique, d’autres envolées, comiques, qui m’ont rappelé des pages de Lucid Casual. Par exemple, lorsque les femmes enceintes se retrouvent et se lâchent contre le sexe fort (fort ?) :

« – Oui, mais moi, le papa est parti, lâche Gisèle, comme en s’excusant.

  • Parti ?
  • Oh !
  • Où ?
  • Loin ?
  • Ça, c’est bien les hommes.
  • Tu n’es pas la première, rassure-toi.
  • Y en a qui sont là, mais c’est comme s’ils n’y étaient pas.
  • Moi, je préférerais que le mien s’en aille.
  • Tous les mêmes, ils tirent leur coup puis ils s’en vont.
  • Les hommes, comme dit ma mère, faut les mener par le bout de la queue. Et de toute façon, un homme à la maison, c’est un enfant de plus. »

Comme l’annonce l’excellente 4e de couverture, voici « un roman sur la paternité, la mémoire, la famille et l’amour ».

 

Le pitch ?

Vincent, la vingtaine, va être père. Il s’installe avec Romy dans une nouvelle maison, un peu perdue à la campagne, une gare à proximité et un talus, où il prendra l’habitude d’aller flâner. Car il est un peu immature encore, de ces gens qui possèdent une horloge interne au timing original, qui se règlent plus lentement mais plus fermement sans doute, pour aller plus loin ou plus longtemps.

Au lieu d’un bonheur béat, il est assailli par mille doutes, mille angoisses. Lui reviennent des morts (son père, son grand-père, sa sœur… après son accouchement). D’où une vision quasi apocalyptique de la grossesse et de la naissance :

« (…) j’ai peur de son regard, de ses reproches, de son avenir et de sa mort, inéluctable. J’ai peur des autres et du destin qui s’acharne sur ma famille. J’ai peur que tes eaux ne se perdent et qu’une fois encore elles m’inondent. J’ai peur d’être échoué au milieu d’un monde indifférent, accroché à mon désespoir comme à un peloton d’exécution, et que le premier cri de ce bébé ne déclenche la salve mortelle des fusils. »

Vincent s’enfuit, d’ailleurs, lors de sa première séance de préparation. Et on peut être agacé par la fragilité du héros ou par sa capacité à créer des drames abyssaux à partir des drames ordinaires de la vie. Les comparer à ce qu’endurent des Syriens, des Congolais des Grands Lacs… On peut aussi applaudir la capacité à plonger en soi, à fouiller les zones d’ombres, à accepter une confrontation avec le doute, la quête du Sens, le deuil…

 

C’est un livre qui n’ennuie jamais. Qui surprend. Ferme. Décapant. Perturbant.

Bémol : l’épilogue semble une partie ajoutée qui déstabilise voire incurve le sens de ce qui précède, le brouille plus qu’il ne l’approfondit.

 

(3)

Victoire DE CHANGY, L’île longue, roman, Autrement, Paris, 2019, 193 pages.

L'île longue

Après une vingtaine de pages, je marque le coup et me félicite : j’ai découvert une écriture ! Haut-de-gamme. A la fois classique et moderne. Inventive mais sans effet tapageur. Naturelle et travaillée. Habitée :

« De ces clichés exposés qu’on ne peut s’empêcher de toucher parce qu’ils ont l’air en 3D. Qu’ils ont l’air d’avoir une écorce, une peau, quelque chose d’épais, un supplément. »

Avec de fines notations poétiques au détour des phrases :

« Un peintre iconoclaste a su, un jour, nommer la couleur des yeux de Tala : l’outre-noir. »

Une poésie qui imprègne les protagonistes, élève leur niveau de perception et d’échanges :

« Bijan nous cache des coquillages sous le matelas, au niveau des âmes et sous l’oreiller inexistant. Elle dit que c’est pour orienter les songes. »

Qui plus est, le pitch est intéressant, interpellant même. Une jeune femme quitte l’Europe au débotté pour filer vers l’Iran en quête de mystère et de sens. Comme on filait jadis vers les Indes ? On a donc droit à un choc culturel, à une balade dans l’Iran profond et ses contradictions, ses impasses et ses trésors. D’autant que notre héroïne croise la route d’une jeune femme, Tala, s’attache à elle, à sa famille (sa petite fille Bijan, sa mère trop tôt disparue).

 

Mais.

Après une soixantaine de pages, je cale. L’autrice écrit très bien et raconte bien mais raconte peu, elle ressasse une manne de sensations autour des liens entre les personnages (un réseau minimaliste : l’héroïne, jamais nommée, Tala et Bijan, la mère) mais fait l’impasse sur les mille et une aventures d’un tel voyage, se braquant sur l’intime.

 

Puis.

Le récit acquiert une autre dimension quand les trois héroïnes larguent les amarres pour aller tout au sud du pays, le long du Golfe Persique, vers cette île longue où la mère a vécu il y a très longtemps. Que s’est-il passé ? Pourquoi a-telle perdu la volonté de parler… avant sa maladie dégénérative ? On touche à l’âme du pays. À son histoire récente. À l’enfer imposé par un régime totalitaire, la délation, la prison, la torture…

 

L’autrice, à peine trentenaire, possède une maîtrise impressionnante. Un espoir de nos Lettres, assurément ! A suivre !

 

(4)

Claudine TONDREAU, L’Adorante, roman, Samsa, Bruxelles, 2016, 137 pages.

Un bel objet. Un livre bien édité. Pas si fréquent. L’éditeur ? Christian Lutz qui, au Cri, a révélé les Alain Berenboom, Patrick Delperdange, Nadine Monfils, Xavier Deutsch, Arnaud de la Croix… Qui a publié G.H. Dumont, Delzenne, Muno, Compère, Benoît-Jeannin… Le dernier Grand Historique (après le retrait d’André Versaille) ! Qui a droit, d’ailleurs, à plusieurs pages dans la Bible de l’édition belge*.

Plongée.

Un style ! Original. C’est très bien écrit, très au-dessus de la norme, même s’il n’y a pas un mouvement naturel à la Dannemark. Les premiers mots :

« Elle traverse, pâle et lente hostie jamais mâchée, froide, indifférente, la fenêtre découpée dans le toit. »

Le vocabulaire, recherché (« chantournée », etc.), ne sera pas trop intrusif mais participera d’une mise en condition du lecteur en vue d’un voyage aux limites du fantastique. Il y a aussi, dès le premier chapitre, ce qui s’avérera la grande force du livre : la métaphorisation des épisodes narratifs (qui renvoient à une vision du monde, un rapport à l’autre, au monde, à soi) et la mise en abyme :

« Elle a l’apparence du plâtre : une concrétion calcaire, un morceau de Titanic, un minuscule cercueil marin. »

Ces mots renvoient à une planche déposée par le maître d’œuvre d’un atelier d’écriture, support du jour des imaginations. Et décrivent déjà Hildegarde, qui sera le centre du roman qui suit la mise en écrin.

 

Le pitch ?

Une dame se retrouve seule, le mari parti en Patagonie (temporairement, définitivement ? pourquoi ? ils ne sont pas séparés officiellement, il lui proposera même de le rejoindre), les enfants moins présents, plus volatiles, dans une maison, un quartier qui s’érodent, s’estompent… Elle s’inscrit à un atelier d’écriture et planche sur la planche… qui inspire le récit qui constitue l’essentiel du roman.

Le roman mis en abyme ? Notre narratrice se prend de passion pour la vie, la trajectoire de la traductrice allemande qui partage son bureau, Hildegarde. Or celle-ci se décompose littéralement sous ses yeux, victime d’une maladie de la peau.

 

Après un premier élan pour l’écriture, un retrait. Le récit ne m’accroche guère et manque de densité narrative. Les vies des deux dames m’indiffèrent. L’intérêt de parler bien de… rien ? J’ai l’impression d’être confronté à la vacuité de la vie de bobos. La narratrice est à la fois incapable de se remettre en question/changer de vie en osant suivre son mari comme elle est incapable de se réinventer sans lui. On est loin du féminisme ! La femme, somme toute, regrette l’émancipation de ses enfants ou l’esprit d’aventure de son mari. Sans mari ni enfants, point de salut, le vide ? Et l’objet de sa passion ? Cette Hildegarde. Qu’a-t-elle de spécial à part cette maladie ? D’autant qu’on se doute très vite que tout tourne autour de traumatismes de jeunesse. Mais… Banal !

 

Ma lecture vit un troisième temps. Où le charme se fait nettement plus opérant. C’est que… derrière les insignifiances du premier niveau narratif, il y a de fréquents échos d’un deuxième niveau, infiniment plus intéressant, troublant. Je pénètre soudain, sans y prendre garde, dans la magie du livre. Les mises en abyme de la condition humaine se mettent à se multiplier. Chaque vie doit tourner autour d’un axe et celui-ci, même après des décennies, est fragile. Disparaît-il ou s’éloigne-t-il et on se met à flotter en apesanteur, le sens, qui est le sang qui nous anime, se délave. D’où le recours à des substituts censés meubler le vide soudain, la néantisation voire la peur de la mort :

« Comme je voudrais, moi, que l’être Hildegarde ne soit pas perdu pour la postérité. ».

On effleure une solitude ontologique. On en frémit sur ses bases, on se cramponne à sa/ses balise(s). Il suffit d’un rien pour se trouver projeté dans la houle, pour se percevoir sur un à-pic étroit, le gouffre sous les pieds, le vertige au cœur et la nausée.

La narratrice, dès lors, en acquiert une autre dimension. Elle nous représente, surtout tous ceux qui luttent contre la dilution qui nous encercle, les historiens, les écrivains, les protecteurs de musées, de patrimoines. Lutter contre l’effacement. Mais le doute surgit :

« Mon projet d’en garder trace par l’écriture est vain. »

Ce qui pourrait signifier : « Tout ce que nous faisons pour ne pas disparaître est inutile, nous repoussons à peine l’inéluctable. »

Mais. Si tout est vain, que l’on se raccroche à une Hildegarde, au sauvetage d’une cathédrale, à la rédaction d’une œuvre shakespearienne…

On quitte étourdi et mal à l’aise.

 

* … de Tanguy Habrand et Pascal Durand. Voir :

https://lesimpressionsnouvelles.com/catalogue/histoire-de-ledition-belge/

 

(5)

Elodie WILBAUX, Le voisin de la Cité Villène, M.E.O., Bruxelles, 2018, 170 pages. 7/10.

Un été immobile

Une jeune autrice belge installée en France. Un premier roman. Qui oscille entre documentaire et autofiction. Conjugue deux récits. Le premier occupe la plus grande partie du livre. Une docu-fiction commentée ? Il y a de ça. On part d’un fait divers, les méfaits d’un pédophile entre 85 et 94. La narratrice est la compagne d’une des victimes. Tom a décidé de porter plainte, il a attendu des années, le procès s’ouvre, ils se sentent bien seuls. Le deuxième évoque un autre abus de pouvoir, une autre manipulation, celle qu’a subie la narratrice au début de ses études universitaires (de par un professeur/amant).

 

Ce livre m’inspire des sentiments très contradictoires.

Si on la joue simple, je dirai que j’ai lu sans quasi m’arrêter. Ce qui apporte un premier bon point, un gros. L’autrice écrit bien et raconte bien. Mes réticences auront donc à voir avec ce qu’elle raconte.

Pourtant, la reconstitution du procès, en ses différentes phases, l’analyse des comportements des divers camps, la gestion des faits passés (les abus subis, les séquelles, la plainte et sa réception) et présents (la difficulté à transformer un vécu réel en un discours cohérent et convaincant), tout cela est très bien rendu.

Me gênent un manque d’imagination en dehors du procès (on reste trop extérieur par rapport au bourreau et à sa mère, à d’autres complices) et un relevé très clinique eu égard au fait que l’autrice tire un peu trop la couverture à elle, insinuant sa propre histoire et finissant par nous assommer par un mélange de dramatisation excessive (elle ne cesse de se dire réduite en mille morceaux, incapable de se réparer.. ?. mais ce n’est pas elle qui a été violée, ce ne sont pas ses parents qui l’ont abandonnée, etc. ET encore : comment comparer sa manipulation par un amant pervers alors qu’elle est majeure avec ce qu’ont subi des enfants ?) et de narcissisme (elle se présente comme une bombe sexuelle en sus – sans jeu de mots – d’être extraordinairement présente et même nécessaire, trop nécessaire).

Quoi qu’il en soit, c’est un bon livre mais on est passé à côté d’un très bon livre. Selon mes critères.

Un roman ? Pas tout à fait. Ou pas du tout ? Mon excellent collègue du Carnet, Tito Dupret, le signalait dans sa recension, il s’agit d’un témoignage. Et, de fait, l’autrice gagne sa vie en animant des ateliers d’écriture et en écrivant des biographies.

 

In fine, hors Prix Emma Martin, deux romans analysés dans Le Carnet et les Instants.

 

(6)

Gilles HORIAC, La Peau de l’autre, 180° éditions, 2019, 195 pages.

La peau de l'autre, Polar

Voir : https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/07/28/horiac-la-peau-de-lautre/

 

(7)

Bruno WAJSKOP, La Force du crabe, Bord de l’eau, 2019, 109 pages.

Résultat de recherche d'images pour "bruno wajskop la force du crabe bord de l'eau"

Voir : https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/09/11/wajskop-la-force-du-crabe/

 

Edi-Phil RW