FORÊTS NOIRES de ROMAIN VERGER, par Nathalie DELHAYE

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Nathalie DELHAYE

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AU PLUS PROFOND

Un jeune chercheur en géologie est envoyé au Japon, au pied du Fuji-Yama, près d’une des plus vieilles et importantes forêts de ce pays, afin d’y étudier l’influence du magma sur la végétation. Contraint de s’y rendre, laissant derrière lui sa vieille mère en souffrance, écarté vraisemblablement par une hiérarchie et des collègues indélicats, il se lance dans cette exploration avec appréhension, d’autant que la forêt Aokigahara Jukai (mer d’arbres), semble attirer nombre d’hommes qui n’en reviennent jamais..

Cette expérience va fortement perturber le jeune homme, en proie à de douloureux souvenirs, toujours liés à la nature et aux arbres. Romain Verger nous offre ici comme un enchevêtrement d’histoires, avec en fers de lance l’arbre et la forêt. Accueillante comme nous pouvons la connaître, celle-ci se trouve bientôt envahissante, asphyxiante, horrifiante. Les souvenirs de l’enfant devenu adulte resurgissent de manière violente, avec des figures l’ayant marqué à tout jamais, des personnalités effrayantes ou mystérieuses, fragilisant le petit être qu’il était et l’adolescent grandissant.

Comme toujours, l’auteur nous emporte au creux de nous-même et nous rappelle nos craintes. Mystères d’enfance et apprentissage de la vie, références aux adultes qui nous entouraient, influence du copain d’école pour le moins louche, lectures angoissantes, chacun(e) de nous a grandi sur un terreau bien spécifique, alimenté de ces éléments qui enrichissent nos vies.

Mêlant les jeux d’enfants, les instants glauques et les battues angoissantes, ce livre nous fait voyager certes aux abords du Mont Fuji-Yama, mais surtout au plus profond de nos âmes.

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Le livre sur le site de Quidam Editeur 

Le site de Romain Verger

 

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2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE : IN MEMORIAM, par Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

La rentrée littéraire s’achève quand vient le temps d’honorer celles et ceux qui nous ont quitté, je vais donc consacrer cette chronique à des commémorations spéciales de personnalités disparues depuis plus ou moins longtemps. Je commencerai cet acte de mémoire en évoquant le centenaire de la mort d’APOLLINAIRE la veille de l’armistice de 1918. J’enchaînerai avec la célébration du dixième anniversaire de la mort du mythique couturier Yves SAINT LAURENT, avant de conclure avec un entretien entre Jean-Pierre CANON, un célèbre libraire bouquiniste bruxellois, décédé en ce début d’année et Serge Meurant et Frédérique Bianchi.  Je célèbrerai la mémoire d’Apollinaire avec un magnifique disque-livre, Yves Saint Laurent avec une nouvelle biographie très complète et Jean-Pierre Canon avec le dernier entretien qu’il a confié à ses amis sur son lit d’hôpital.

 

IL EST GRAND TEMPS DE RALLUMER LES ETOILES

Cabaret-cantate par REINHARDT WAGNER

Disque-livre – Label 10h10

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Il y a un siècle, le 9 novembre 1918, décédait l’immense poète Guillaume Apollinaire, la Grande Guerre l’avait épargné, la grippe espagnole ne lui laissa pas la même chance, elle profita de ses blessures et de sa faiblesse pour l’emporter au paradis des poètes. Il avait choisi de défendre la France avant de demander la nationalité française et de mourir pour elle. Cent ans après, jour pour jour, le Label 10h10 publie ce disque-livre pour honorer la mémoire de ce grand auteur devenu héros de la patrie aux côtés de tous ceux dont le nom est inscrit sur les monuments aux morts de toutes les communes de France.

Pour réaliser ce magnifique témoignage du talent d’Apollinaire et commémorer sa bravoure, Reinhardt Wagner qui a composé toutes les musiques du CD, a réuni des artistes eux aussi fort talentueux. Les poèmes d’Apollinaire sont lus par Denis Lavant et Tania Torrens dit les narrations écrites par Reinhardt Wagner et André Salmon. Les chansons d’Apollinaire et celles de Frank Thomas et Reinhardt Wagner sont chantées par Emmanuelle Goizé et Héloïse Wagner accompagnées par Ghislain Hervet et Reinhardt Wagner.

Ce livre comporte un cahier illustré par Sylvie Serprix et un CD, les deux supports rassemblent les mêmes textes, les mêmes poèmes, les mêmes chansons qui racontent les grandes étapes de la vie du poète. Un bref texte introductif, lu par le récitant, met en scène chaque événement rapporté qui est ensuite illustré par la lecture d’un poème d’Apollinaire ou, alternativement, par une chanson tirée d’un poème du maître ou écrite par les deux auteurs cités ci-dessus. Le résultat est absolument magnifique, l’alternance de poésie, de musique et de chants plonge le lecteur/auditeur dans une atmosphère de quiète douceur qui contraste fortement avec la violence des événements que le poète a vécus. Comme si les instigateurs de ce témoignage avaient voulu mettre en évidence le grand écart émotionnel existant entre l’œuvre du poète et son expérience dans la guerre.

Il chantait l’amour comme d‘autres chantent leur religion :

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine

Il aimait la couleur, il chantait les peintres, Picasso, Braque, Laurencin, … et le célèbre douanier

Tu te souviens, Rousseau, du paysage aztèque,

Des forêts où poussaient la mangue et l’ananas,

Des singes répandant tout le sang des pastèques

Et du blond empereur qu’on fusilla là-bas

Il était amour et art, couleur et musique, il est mort, bien trop tôt, par le fer des hommes en folie et les microbes de l’épidémie galopante. Il reste aujourd’hui ce magnifique objet qui témoigne par l’écrit, le chant et la poésie, de la paix, de la douceur et de l’amour qui inondaient son cœur.

A l’approche de Noël, ce magnifique disque-livre fera un superbe cadeau, il enchantera tous ceux qui ont aimé le poète et les chansons puisées dans ses vers.

Le disque-livre sur le site de 10 h 10

Un extrait: Poèmes à Lou par Tania Torrens et Denis Lavant

Le disque en écoute sur Youtube

 

Yves SAINT LAURENT – LE SOLEIL ET LES OMBRES

Bertrand Meyer-Stabley – Lynda Maache

Editions Bartillat

Il y a dix ans déjà, une étoile d’éteignait dans le ciel de l’élégance, le Prince de la mode, Yves Saint Laurent, décédait le 1° juin 2008. A l’occasion de cet anniversaire, Bertrand Meyer-Stabley et Lynda Maache, à travers une biographie très documentée, font revivre l’espace d’une lecture ce prince de l’ombre qui mit si bien les femmes dans la lumière. La haute-couture parisienne a vu de nombreuses étoiles scintiller au firmament de l’élégance mais seul Yves Saint Laurent, et Coco Chanel évidemment, sont entrés dans la légende devenant des mythes atemporels.

Les auteurs racontent comment Yves, petit garçon chéri de sa mère adulée, coupait déjà, à Oran là où il est né, des robes en papier pour habiller les poupées de ses sœurs dès l’âge de dix ans à peine. Son talent se vérifia très vite, à dix-huit ans, il gagne un premier trophée qui lui ouvre les portes de la plus prestigieuse maison du moment, Dior, dont il devient très vite le chef couturier, en 1957, après le décès brutal de Christian Dior. Sa vie ne sera alors qu’un long chemin de gloire et de souffrance, jalonné par les crises d’angoisse qui précèdent chaque collection et les triomphes qui accueillent quasiment chacune de leur présentation. La rencontre avec Pierre Bergé avec qui il formera un couple mythique : le génie créatif et l’homme d’affaires avisés, sera décisive, à eux deux ils créeront un véritable empire en déclinant la haute-couture dans le prêt-à-porter et les parfums.

Ce tableau idyllique est moins brillant qu’on pourrait le penser au vu de la réussite artistique et des résultats économiques de leur association. Yves est un grand anxieux qui a besoin d’évacuer ses trop plein de tension dans des fêtes de plus en plus en folles qui le conduisent au bord du gouffre, vers la déchéance. Pierre Bergé et ses amis dressent une véritable barrière autour de lui pour le protéger de ses démons afin qu’il ne sombre pas dans l’abîme qui l’attire irrésistiblement. Seuls le dessin, la création, les défilés le maintiendront à la surface jusqu’à ce qu’il se retire au sommet de sa gloire ne voulant pas compromettre son nom et sa renommée avec les productions de ceux qui lui ont succédé. Aucune ne tache ne pouvait salir sa légende, « Il vivait dans un monde où la beauté n’avait pas de prix, était la seule règle, l’ultime exigence ».

Les auteurs ont su faire revivre le mythe, pénétrant partout où le prince de la mode vécut aussi bien pour son travail que pour son plaisir, décrivant les vêtements de légende qu’il créa, les parfums immortels qu’il produisit, les défilés qui resteront à jamais comme des moments de magie. Ils s’attachent surtout à montrer combien Yves Saint Laurent a contribué à la naissance d’une femme nouvelle, active, libérée, sortie de son salon qui arpente les rues, travaille et participe à la vie sociale et politique. Yves Saint Laurent c’est une rencontre avec Dior et Pierre Bergé mais c’est surtout une grande compréhension de la femme du dernier tiers du XX° siècle, de ses envies, de ses besoins, de ses préoccupations et de ses désirs. Il est devenu leur idole et le restera à jamais car les mythes sont immortels.

« Cet immense créateur a fait plus que dessiner des vêtements, il a réinventé la garde-robe des femmes ».

Il a libéré les femmes, les rendant encore plus belles malgré leurs nombreuses activités.

Ce livre n’est pas seulement une ode au prince de la mode, c’est un témoignage très documenté sur la vie à la fin du XX° siècle dans le monde de la mode, du luxe, de la création, des affaires mais aussi de la nuit et de ses excès et tourments. Il a dix ans Yves Saint Laurent s’éteignait à Paris mais on étoile brillera à jamais au firmament de l’élégance et de l’esthétique.

Le livre sur Amazon

Les Editions Bartillat

Yves Saint Laurent répond au questionnaire de Proust, sous l’oeil de Pierre Berger

 

DANS L’ODEUR DES LIVRES ET LE PARFUM DU PAPIER D’ARMENIE

Entretien avec JEAN-PIERRE CANON, libraire de La Borgne Agasse

Serge Meurant et Frédérique Bianchi

Les carnets du dessert de lune

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Jean-Pierre Canon libraire bouquiniste à Bruxelles pendant plus de quarante ans est décédé en janvier dernier, ses amis auteurs, lecteurs, libraires, éditeurs, … tous amoureux des livres l’ont accompagné lors de son dernier séjour à l’hôpital où il leur a fait cadeau du bilan d’une vie passée au milieu des livres. C’est un véritable testament littéraire qu’il a livré à Serge Meurant et Frédérique Bianchi qui le publient dans cet opuscule avec des photographies de Daniel Locus.

« Il nous fit don à travers nos conversations d’un héritage précieux, d’une parole vive, celle d’un résistant. Il nous raconta, au fil des jours, l’histoire de ses librairies, sa passion pour les livres, ses rencontres, ses amitiés ».

Jean-Pierre Canon raconte comment il a commencé dans le métier avec un maigre stock de livres avancés par un ami, comment il s’est développé sur des niches où il y avait peu de concurrence, notamment la littérature prolétarienne dont il est devenu un des plus grands spécialistes et le propriétaire d’un fonds d’une grande richesse. Mais ce qui ressort surtout de cet entretien, c’est sa passion pour les livres et pour ceux qui les écrivent. Il a reçu de nombreux auteurs pour des séances de signature ou simplement pour des visites amicales. J’ai ainsi retrouvé dans cet ouvrage de nombreux auteurs dont j’ai eu le plaisir et la chance de lire au moins un bout de texte. Je ne m’aventurerai pas à essayer d’en faire la liste, c’est un véritable survol de ma vie de lecteur que j’ai effectué en lisant ces quelques pages. J’ai retrouvé André Dhôtel que j’ai découvert adolescent et Christine van Acker dont j’ai lu un roman il y a quelques années seulement, toute une vie de lecture qui défile dans les propos de Canon.

Mais ce qui m’a le plus ému dans cet entretien, au-delà de l’échange, au-delà du témoignage, au-delà de la passion des livres et même au-delà de la complicité qui semble lier les protagonistes de cet entretien, c’est la grande amitié qui les réunit autour d’une même passion. Des vieux amis discourant autour d’une pile de livres et de leurs verres de bière mais le poète le dit beaucoup mieux que moi dans ces quelques vers placés en exergue de cet entretien :

« Face à face, sans parler,

Nulle parole, un sentiment immense,

Le sac de livres est ouvert sur le lit,

La pluie tape sur le prunier en face du store ».

Ryokan

Tant qu’il restera des libraires et des bouquinistes comme Jean-Pierre Canon capables de transmettre leur passion avec un tel enthousiasme, le livre aura encore de beaux jours devant lui même si certains lecteurs, comme moi, n’osent pas entrer dans l’antre du bouquiniste de crainte d’acheter trop de livres. L’odeur des vieux livres peut-être une addiction fatale pour le passionné de lecture.

Le livre sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE

 

 

L’HORIZON et autres poèmes atmosphériques

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l’horizon

 

la femme est l’horizon

des hommes de paysage

 

et dans le lit de la rivière

s’accordent les rêves des carpes

 

qui ne dit mors consent

à la chevauchée nautique

 

du fruit de ta bouche

je tire la pulpe avec les dents

 

du sac de ton sexe

je fais un gant de lucre

 

l’esclave au bûcher

implore la grâce de l’eau

 

tous les cétacés grandissent

dans la peur du baleinier

 

et moi je me risque

à marteler la dalle du souvenir

 

tandis que dans les excès d’espace

crèvent les espèces rares

 

et ces mots pour plaire

au brasier qui t’enflamme

 

de jour comme de nuit

de la terre jusqu’au ciel

 

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l’ordre des rêves

 

dans la nuit

 je dérange

 l’ordre de tes rêves

 orange

 

 tu mêles

à tes parfums

 l’odeur du large

 qui imprègne

 mes narines

 

au bord

de tes fantasmes

 je redore

la robe

 que tu m’as donnée

 

celle du vin

de tes lèvres

à demi troublé

par la couleur

du couchant

 

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le chocolat fondant

 

dans le chocolat fondant
sur le monde
et les jambes d’une femme

je cherche la praline rare
la fève de cacao
le fondu au noir

la truffe la profiterole
le bonbon glacé
la cerise sur le Moka

la saveur sacrée
le muffin délicat
le brownie marron

le macaron léger
le caramel mou
la friandise foncée

la secrète liqueur
l’huile de noix
le café fort

qui éblouira mon palais
et ma langue
et mon précieux goût de toi

 

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murmure

 

ta voix me murmure
le temps qu’il fait
au coeur de la plus sombre
des prisons

ta soif appelle
le vert des feuilles de vigne
pour couvrir d’ivresse
l’horizon

tu reviens du soleil
avec le sang

qui coule dans les veines
des saisons

tu retiens le désir
de former
au bord de mes lèvres
un seul nom

 

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la femme araignée

 

l’étoile de liens

qu’elle tisse avec la soie

 

la tient à distance

des charmes salaces de l’amour

 

la rapproche du trou noir

maelström

 

où s’enlacent à l’infini

temps et pattes velues

 

dans l’oeil vorace

du désir

 

la femme araignée

est nue sous sa toile

 

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balayer les lumières

 

le temps s’allonge

dans ma couche

chaque nuit un peu plus

 

 je me prends les pieds

dans ses jambes longues

comme des aiguilles

 

quand je sors sur le seuil

balayer les lumières

qui m’empêchent de voir

 

la course ténébreuse

des étoiles

vers la première heure du jour

 

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l’instant à la source

 

le vent balaie

le mot tempête

de son vocabulaire

 

le temps coupe

l’instant à la source

du langage

 

 le sang songe

à se passer

du rouge aux rêves

 

un jour le monde

n’aura plus de mots

pour dire le désir

 

on sera contraint

d’user de signes

pour se faire aimer

 

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l’étoile trouble

 

ta peau

sous mon regard

se noie

dans un ciel

de félicité

 

et je vois

trouble

l’étoile

où je peine

à aborder

 

mes lèvres

cherchent

tes rêves

perdus

dans la nuit

 

la naine rouge

de ta bouche

brûle l’hydrogène

de mon amour

fanal

 

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ne rien dire

 

ta peau blêmit

sous les caresses

de la lune

 

et tes mains se tendent

vers l’inatteignable

 

ne rien dire

du corps de l’autre

tant que le ciel

 

ne s’est pas figé

dans le marbre de la nuit

 

marcher

dans le temps qui sombre

douter jusqu’à demain

 

d’arriver à l’heure

du regard partagé

 

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avant

 

je lécherai tes rides

et ton rire

et le riz amer

de ton fiel

 

je lécherai tes verts

et tes gris

et le verre tranchant

de ton vin

 

je lécherai le sang

de tes veines

et la sueur

de ta peau

 

je lécherai tes airs

et tes ors

et tes plombs

dans l’aile

 

je lécherai le oui

et le non

de tes cris

dans le noir

 

je lécherai

sur tes lèvres

le jus de cerise

des baisers

 

avant

de cracher

mon venin

dans ta bouche

 

E.A.

LE DON DES MORTS de DANIÈLE SALLENAVE, par Philippe LEUCKX

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Philippe LEUCKX

Oui, il y a un « Don des morts », certes, offrande des livres d’auteurs disparus, parfois morts au combat (Alain-Fournier), mais plus largement don de nos morts, au-delà des guerres, des cimetières et des célébrations, morts qui ont légué telle couleur des yeux (je pense au beau poème de Supervielle consacré aux yeux de sa mère défunte), tel paysage mental, telle culture, tel gène précieux !

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Le livre de Sallenave, par ailleurs essayiste remarquable de « L’églantine et le muguet, « Castor de guerre », « Rome », « Nous, on n’aime pas lire »), par ailleurs admirable nouvelliste (Un printemps froid), par ailleurs remarquable romancière (Les portes de Gubbio, La vie fantôme, Adieu, D’amour, Viol, Les trois minutes du diable…), est sans doute, avec « Qu’est-ce que la littérature? » de Sartre et « Le degré zéro de l’écriture » de Barthes l’un des essais les plus féconds sur ce qu’est l’apport de la littérature à l’existence humaine.

Danièle Sallenave nous convainc qu’il est impossible de vivre complètement sans les livres. « Sans le recours » ou « le secours » des livres. Les livres sont les dons « que nous font les morts pour nous aider à vivre » (p.39)

Ce qu’elle a découvert très tôt : « une vie mutilée », « dépossédée » ; une vie « sans les livres » (p.42)

Avec le livre, « on s’évade alors du monde non pour le quitter, mais pour le rejoindre » (p.54)

« Pour que le monde soit, il me fallait, dit-elle, qu’il fût décrit » (p.61)

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Danièle SALLENAVE

Un monde où le livre se découvre : dans le calme, pour, et là Sallenave réactive une pensée bachelardienne, que « nous lisions » : « Nous ne lisons plus, nous rêvons; mais c’est peut-être la même chose » (p.64)

D’autant que, dans un monde difficile, le livre est un recours pour l’homme : combien de gens laissés « aux bords de la culture » car « les temps que nous vivons, ce monde où nous vivons est terrible pour les sans-culture : il ne leur laisse aucune chance » : constat terrible, terriblement vrai. (p.72)

Révolutionnaire au meilleur sens du terme, Sallenave croit à  » l’émancipation  » grâce à la culture, grâce au livre.

Le vitalisme de Sallenave luit fait écrire assez naturellement que « la littérature est une expérience de la vie, capable de transformer celui qui l’a fait » (p.91).

SALLENAVE, LE DON DES MORTS, Gallimard, 1991, 192p.

Le livre sur le site des Éditions Gallimard

Les livres de Danièle SALLENAVE sur le site de Gallimard

2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE : PHILOSOPHER, une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

La rentrée littéraire ce n’est pas seulement des belles histoires, des beaux romans, des textes élégants, …, c’est aussi des documents qui font réfléchir, qui s’interrogent sur la nature, la condition, le comportement, l’essence et l’avenir de l’homme sur la planète. Et, à ce propos, je voudrais vous présenter deux ouvrages parus très récemment en librairie : un livre d’Alain GUYARD qui dénonce toutes les théories philosophiques oubliant que l’homme est depuis l’origine un nomade qui se confronte aux autres et aux divers milieux qu’il fréquente, et une réédition d’un recueil de nouvelles de Jean DUTOURD qui, lui, s’en prend à tous les dogmes qui veulent organiser la vie malgré la dure réalité qui les contredit souvent. Deux textes qui ont en commun de refuser les théories, dogmes, croyances et autres systèmes qui tendent à encadrer la vie dans un carcan intellectuel oubliant que l’homme est d’abord un animal même s’il est le plus évolué de la création.

 

NATCHAVE

Alain GUYARD

Le Dilettante

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Au bout de quelques pages seulement, j’ai revu les images du DVD, La philosophie vagabonde, que Yohan Lafort a consacré à Alain Guyard et à sa pratique de la philosophie ambulatoire. En effet, comme la médecine développe la chirurgie ambulatoire, Alain Guyard, lui, pratique la philosophie ambulatoire, portant la bonne parole là où on l’attend le moins mais là où elle apporte le plus. Ce DVD est une façon de mettre en images les pensées que le philosophe expose dans le présent ouvrage. Dans cet opus, il explique sa démarche, la précise, la formalise, lui donne des racines, une généalogie et une famille… Natchave, prendre la route, mettre les adjas, aller voir ailleurs, la philo vagabonde comme un manouche sans contraintes de lieu à rejoindre, de temps à respecter, de production à assurer.

Pour conduire sa démonstration Guyard convoque Socrate celui qu’on nous présente régulièrement comme un notable bien établi, « petit père bedonnant aux yeux d’écrevisse, au mariage malheureux et aux vêtements à l’hygiène douteuse, Socrate, qui … n’a quitté son trou que pour faire son service militaire, Socrate, de tous les hommes est le plus sage…  Qu’aurait-il besoin de partir en voyage, cet homme-là ? » Tous semblent avoir oublié que Socrate a effectué un long séjour en Thrace à l’époque où cette région n’était pas peuplée de Béotiens mais de rustres peut-être encore moins cultivés qui lui ont enseigné tout ce que l’école ne lui a pas appris : la science des chamans.

A leur contact il a compris que le savoir académique, les rites cultuels et la théogonie mythologique n’étaient pas seulement une nourriture pour érudits, cruciverbistes et sophistes en tout gendre mais d’abord une tentative de compréhension et de domestication des forces qui gouvernent le monde sans qu’on puisse les maîtriser. Une tentative d’organisation et de structuration de la société fondée sur le savoir transmis de génération en génération par ceux qui savent, les initiés, les chamans, tous ceux qui ont accepté de croire en l’inexplicable et de se l’approprier. Tout ce savoir qui ramène toujours à la caverne, pas à celle de Platon, mais plutôt à celle des qui abritaient les premiers hommes déjà confrontés aux nécessités conditionnant leur survie.

Dans les tribulations de Socrate, Guyard retrouve l’errance des manouches qu’il a fréquentés quand il était plus jeune comme il le confesse :

« Il m’a toujours fallu, à moi, l’appel de la route, le détour et l’errance, la dérive et le campement de fortune … La faute, sans doute, à mon enfance, passée au milieu des rabouins, bohémiens, romanichels et autres manouches. »

Et ainsi, il convoque autour de la marmite de son raisonnement tous les affamés de la route, tous ceux qui depuis près d’un millénaire arpentent les routes et les sentes, tous les traîne la misère formant confréries, compagnies, bandes de pillards, armée déguenillée plus souvent inorganisées que structurées, détroussant, rançonnant, saccageant… Tous ces vagabonds désœuvrés abandonnés par la guerre, rejetés par la peste ou le choléra, pourchassés par tous les pouvoirs organisés ont cherchés ce qui leur était nécessaire et ont découvert le savoir essentiel celui qui permet de survivre. Et le philosophe est celui qui part à la rencontre de ces vraies gens, ceux qui luttent en permanence pour survivre, afin de comprendre ce qui conditionne notre vie. Notre vraie vie pleine et totale, celle qui échappe à toutes les contraintes imposées par d’autres.

Cette démarche nécessite disponibilité et exclut donc toute activité professionnelle.

« Ainsi, par oisiveté, le vagabond s’applique le plus naturellement du monde à atteindre au détachement que convoitent les plus grands maîtres spirituels »

Mais il ne faut surtout pas confondre l’oisiveté avec la fainéantise, elle n’est que disponibilité pour « ne-pas-faire », pour échapper aux contraintes, pour penser à, pour vivre pleinement… Guyard a explicité sa pensée, la vérité est là-bas, au bout de route, ailleurs, il faut aller à sa recherche, prendre le temps de réfléchir, écouter les autres surtout ceux qui rencontrent le plus de difficultés pour vivre seulement… Et surtout faire la fête et ne pas croire tous ceux qui veulent nous faire avaler leurs couleuvres pour nous obliger à renter dans leur rang en produisant et consommant pour qu’ils s’enrichissent encore plus.

« Il faudrait que nos lettrés et nos clercs se mettent à la ribauderie et s’acoquinent avec les gueux, les fainéants et les vauriens. Et qu’ils sachent user du pouvoir libérateur du rire ».

Chacun lira ce livre avec son vécu et ses penchants mais nul ne restera indifférent à l’argumentation de Guyard et surtout pas insensible à sa magnifique prose qui charrie comme un torrent en furie des mots lourds comme des rochers, des mots qui assènent ce qui voudrait être des vérités. La vastitude de son champ lexical laisse deviner l’immensité de sa culture qui lui permet de convoquer à sa démonstration Socrate et Antisthène, Dionysos et Bacchus, Villon et quelques bandits de grands chemins, des alchimistes, des hérétiques de tout poil, des penseurs orientaux, tous ceux qui ont cherché la sagesse sur la route (comme Kerouac peut-être … ?).

En refermant ce livre, j’ai cependant ressenti comme une absence, Cendrars n’était pas là peut-être trop occupé à jouer du surin entre manouches et roms, lui qui a tant arpenté les routes des villes et des campagnes et les chemins du savoir.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

LES DUPES

Jean DUTOURD

Le Dilettante

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Jean Dutourd, pour moi, c’est le souvenir de « Au bon beurre » un texte lu vers la fin de mon adolescence, un texte dont j’ai gardé un bon souvenir et pourtant j’ai, comme toute une génération, vers la fin des années soixante, tourné le dos à cet auteur. Quand la jeunesse battait le pavé derrière diverses banderoles prônant de multiples idéologies différentes, il n’était pas de bon ton de lire Dutourd traité de réactionnaire « facho » par cette génération en ébullition. Il est donc, aujourd’hui, tout à fait opportun de revenir vers cet auteur et de constater ce qu’il a voulu dire dès la fin des années cinquante à ceux qui déjà allumaient la mèche qui allait jeter toute une génération dans la rue.

« Les Dupes », c’est un recueil de trois nouvelles qui veut faire comprendre aux lecteurs que tous les systèmes de pensée ou de croyance, toutes les idéologies, religions, superstitions, inventés par les hommes finiront par butter sur des réalités bien concrètes et difficiles à contourner. Ainsi le pauvre Baba, totalement à l’écoute de son maître en philosophie veut mettre en œuvre les théories qu’il a apprises en participant à la guerre d’Espagne du côté des Républicains. Malgré sa forte volonté et son engagement derrière les théories de son maître, il butte rapidement sur la perversité humaine et les aléas d’une vraie guerre pleine de rebondissements et d’imprévus.

Dans la seconde nouvelle, Dutourd créé un révolutionnaire allemand, Schnorr, venu à Paris pour participer à la Révolution de 1848, qui s’en prend aux Français incapables de conduire la moindre révolte car incapable de suivre une idéologie claire et d’appliquer une théorie définie a priori par des penseurs éclairés. Schnorr écrit des lettres à Bakounine pour dénoncer cette incapacité et rencontre même Lamartine et Hugo pour leur dire combien leur révolution est vouée à l’échec. A travers les bouillonnantes activités de ce personnage, Dutourd, lui, cherche à démontrer la puérilité et vaineté de toutes les théories qu’il veut mettre en œuvre.

Dans la troisième nouvelle, Emile Tronche affronte le diable et refuse de céder à sa tentation, il croit en ce qu’il voit et ne veut pas céder aux sirènes de ceux qui promettent, pas plus qu’aux menaces de ceux qui effraient. C’est le sage qui aurait tiré les leçons des deux autres nouvelles admettant que la vie ne soit pas forcément un long fleuve tranquille, ce qu’il faut savoir accepter sans forcément croire à un bien hypothétique grand soir.

Boudé, décrié, critiqué, voué aux gémonies pendant les années soixante et soixante-dix, Jean Dutourd n’avait peut-être pas totalement tort, avec cette réédition de « Les Dupes » chacun pourra se faire une opinion. Il avait déjà bien compris que ceux qui défilaient sous les bannières de toutes les idéologies en « isme » ou se réfugiaient dans des croyances, superstitions ou religions manipulées par des gourous, grands prêtres et autres sommités adulées étaient les vraies dupes.

« La vraie dupe est dupe de soi, dupe de ses idées, de ses sentiments, de la fausse conception qu’elle se forge de la vie et des hommes. »

Et peut-être aussi de sa trop grande confiance en ceux qui croient détenir la formule magique pour améliorer la marche du monde.

A travers ces trois nouvelles, et en considérant l’histoire de la fin du XX° siècle, force est de constater que de nombreuses idéologies et croyances se sont éventées et qu’il aurait peut-être fallu savoir raison mieux garder ? Nous ne le saurons jamais, on ne réécrit pas l’histoire.

« La raison explique tout, éclaire tout. Mais une fois tout expliqué et tout éclairé, on est Gros-Jean comme devant. »

Et si ce recueil était déjà une leçon de résilience ? Et une leçon adressée à tous les philosophes de télévision qui veulent sans cesse refaire le monde ?

Le livre sur le site de l’éditeur

 

ALIX : LE RETOUR ? par Philippe REMY-WILKIN

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par Philippe REMY-WILKIN

ALIX : le retour ?

Veni, vidi, vici !

Offrant un nouvel opus à la mythique série BD, David B. et G. Albertini peuvent-ils reprendre à leur compte la citation de César ? Peut-on inférer de leur reprise des réflexions sur cette entreprise périlleuse, sur le rapport maître/disciples/imitateurs ?

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Une publicité tonitruante sinon barnumesque.

Je le disais encore récemment à mon collègue et ami, le poète et performer Vincent Tholomé, à propos d’échanges sur la série TL  Twin Peaks… le retour :  » Il n’y a pas d’Eternel retour ! ». (NDLA : OK, on dit ça le lundi mais on dit/vit le contraire mardi, soit, soit, soit ! )

Veni, vidi, vici. Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu.

César l’aurait dit, les auteurs de la BD, le citant, ont joué avec le feu : ce titre, mis en corrélation avec un battage médiatique inattendu, impose une attente hors normes.

Ainsi donc, à en croire l’éditeur, des médias, après des décennies de reprises diverses, Alix serait ressuscité ! Tudieu, on aurait ENFIN, six ou sept décennies plus tard, retrouvé l’allure des albums mythiques L’Ile maudite et La Tiare d’Oribal ! Merci, au passage, pour les nombreux scénaristes et dessinateurs qui n’ont jamais cessé de propager la série… Ils ont donc meublé ?

 

Un rappel.

 

Alix et Jacques Martin, l’œuvre originale.

Passé mes premières passions purement ludiques (Spirou, Bob et Bobette, Johan et Pirlouit…), Alix et Blake et Mortimer sont les séries qui m’ont fait prendre la BD au sérieux. Jacques Martin et Edgar P. Jacobs ont tous deux (dans la foulée d’Hergé, avec lequel ils ont tant et tant collaboré jusqu’à être co-animateurs de Tintin) apporté un soin si méticuleux à leurs réalisations qu’ils en ont hissé un genre vers de nouvelles ambitions.

Couverture de Alix -1- Alix l'intrépide

Alix. Un cas d’école. Un premier album, Alix l’intrépide, improvisé (Martin ne rêvait absolument pas de l’Antiquité !) et offert par les circonstances, qui copie/colle dans ses premières pages le célèbre Ben-Hur avant de s’abandonner à des aventures rédigées quasi au jour le jour sur le mode picaresque, présentant un héros, un jeune Gaulois intégrant le monde romain de Jules César, qui débute esclave avant d’être adopté par un patricien latin, un modèle inspiré par le précité Ben-Hur et peut-être Amnorix le Carnute (dont je lus les romans enfant).

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Dès le deuxième album, Le Sphinx d’or, Martin assure un récit beaucoup plus construit et invente le thriller historique, bien avant les romanciers Ellis Peters, Umberto Eco, etc.

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Les troisième et quatrième albums, auxquels se réfère notre Veni, vidi, vici, sont L’Ile maudite et La Tiare d’Oribal, deux chefs-d’œuvre de la BD franco-belge du premier âge d’or. Le dessin prometteur mais hésitant des deux premiers livres cède la place à un trait beaucoup plus affirmé, même s’il tire encore vers la ligne claire et la caricature dans le troisième avant de s’émanciper et de créer le style Martin, dont beaucoup d’experts considèrent l’apogée dans le sixième* numéro de la série, Les Légions perdues. Il y a des scènes d’un baroque échevelé, hallucinant dans l’aventure maritime qui nous mène au-delà des Colonnes d’Hercule. Des reconstitutions formidables de Babylone (rebaptisée), des Jardins suspendus, d’un barrage dans l’aventure mésopotamienne. La BD, ici, cède la place au cinémascope. Martin, comme Jigé avec ses westerns (Jerry Spring), élargit l’écran, ose dessiner comme un cinéaste, un créateur de fresques. Nous vivons une révolution graphique. Quant aux récits, ils sont extraordinairement atmosphériques et tendus, chargés de péripéties, de suspense, de relations humaines de qualité aussi (Oribal est un modèle de prince éclairé et généreux, il y a des liens inter-ethniques qui méritent le détour et la réflexion).

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Ensuite ? Quelques beaux ou très beaux albums. Le dernier Spartiate, Le Tombeau étrusque (avec ses adorateurs de Moloch-Baal, qui m’ont fait cauchemardé), d’autres encore sans doute mais mon feeling s’est dilué, ma passion se faisant purement sensuelle, tout entière vouée aux décors, aux reconstitutions de la vie antique, au dessin léché de Martin. Les récits me captivaient moins (une question d’âge ?). Pis encore : un malaise me saisissait, sans cesse grandissant, à l’encontre des notations singulières distillées dans la série, je percevais un rapport détonnant (une complaisance dépassant la dénonciation ou l’exposition ?) à la cruauté, la perversion (beaucoup de vignettes sadomasochistes ?), qui bouleversaient les codes de la BD de jeunesse.

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Mais qu’importe ! Martin, Alix sont restés, de par les fondations de la série, une référence absolue pour mon imaginaire et même mes ambitions créatives. J’admire profondément ce créateur. Et « qui aime bien bene castigat ».

 

Veni, vidi, vici, reprise ou méprise ?

 

Ayant resitué la sortie de cet album dans un contexte élargi, penchons-nous sur sa valeur intrinsèque.

Quid du fond ? Vu l’irruption aux manettes de David B, issu de la Nouvelle BD, on s’attend à des surprises, à du décapant. Et ? Il y a quelques trouvailles de scénario, d’écriture, certes. Par exemple, Enak se fait plus mordant, jette un regard critique sur le comportement d’Alix, le titille alors qu’une relecture des albums mythiques les montre dans un rapport dominant/dominé désagréable (le nombre de fois où Alix fait la leçon à son ami égyptien me laisse sans voix !). Il y a, parallèlement et a contrario, la volonté de retrouver les séquences flash-back (vignettes didactiques) de l’âge d’or. Etc. Mais tout cela me semble assez dérisoire quand le récit lui-même ne présente AUCUN intérêt et s’avère centrifuge, plusieurs sillons étant abandonnés dans la foulée de leur ouverture (relations d’Alix avec la veuve d’Agrippa puis une jeune servante, retour d’Arbacès cliché au possible et… en queue de poisson : on l’oublie en cours de route !) pour finir par une relation confuse avec une… géante dont la présence semble totalement incongrue et projette, quasi, dans un autre univers.

Giorgio Albertini et David B. - © Daniel Fouss/Musée de la BD test
Giorgio Albertini et David B.

Quelle déception à ce niveau ! Si j’avais pu relayer l’auteur, j’eusse creusé la personnalité d’Arbacès et expliqué les raisons de son engagement pour Pompée, ce qui l’a fait tel que nous le connaissons depuis sept décennies. Il y a une ouverture en ce sens, on remonte loin dans le temps, on sait qu’il a servi Mithridate et son fils Pharnace, qui a assassiné son père pour se rapprocher de Rome et de Pompée. On effleure une matière shakespearienne mais je parle de mon imagination personnelle, parce que David B. se limite, lui, au super-méchant caricatural qui surgit du néant pour y retourner. Il veut venger Pompée ? On n’en saura pas plus.

Quid de la forme ? Il y a une volonté évidente de retrouver le dessin du deuxième Martin (celui qui émerge après les deux premiers albums d’Alix), de miser sur la nostalgie donc, de nous renvoyer à des sensations enfouies. Mais. La nostalgie a bon dos et la rêverie ne tient pas la route. Tant le dessin est approximatif, irrégulier, au point de s’apparenter à un patchwork alignant, autour de quelques jolies cases, de beaux décors (certains animés, très réussis) ou des expressions de visages d’un autre temps, une immense majorité d’élucubrations graphiques sombrant dans le ridicule et la laideur. Ce qui est le comble vu l’essence de la série, cette recherche d’un esthétisme, d’une rigueur…

In fine ?

« Je suis venu, j’ai vu… et je me suis encouru ! »

Je crois qu’on peut être sévère quand une telle prétention a été affichée autour de la sortie de l’album. Quand on s’attaque à un tel monument et qu’on s’avère incapable de lui donner le moindre lustre. Un artiste ne doit se lancer dans une aventure que si elle répond à une nécessité… intérieure.

N’épargnons pas l’éditeur ou les gestionnaires de l’héritage. Il est impossible d’égaler les albums mythiques, qui comportaient 62 pages quand les contemporains ne dépassent pas les 46. Ceci dit sans comparer le nombre de cases par planche (15 parfois dans La Tiare). En clair ? Il faut désormais raconter une histoire sur deux albums, en diptyque, si on veut échapper à une impossibilité technique d’ampleur, d’approfondissement. Surtout dans ce registre du thriller historique.

 

Trop de fidélité tue la fidélité ?

 

Une réflexion en surplomb. Sur l’art, la créativité, la manière de réussir une reprise.

Un bon disciple ne copie/colle pas son maître, ou seulement au début de son envol. L’aîné a pris le cadet par la main et lui a enseigné mille choses, ce dernier doit à un moment donné digérer l’héritage, lâcher la main et porter l’art du premier plus loin, ailleurs, en conserver l’essence mais l’adapter au monde dans lequel il vit et qui n’est pas celui de son maître. Un Mozart, né cinquante ans plus tard, n’aurait pas fait du Mozart de la fin du XVIIIe mais un Mozart qu’on peine à imaginer. On songera d’ailleurs à la tradition des tombeaux chez les poètes, qui n’avait rien d’un meurtre rituel ou d’une désacralisation du maître mais tout de la compréhension sublime d’une nécessité ontologique.

Les grandes œuvres n’appartiennent ni à l’académisme (de la reproduction des codes) ni à l’avant-garde (du renouvellement des outils), ou alors rarement. Elles nécessitent le double mouvement de l’ancrage dans la tradition et du dépassement transcendantal de celle-ci. Une grande œuvre est de son temps et de tous les temps, peut parler à un large public tout en se livrant pas au premier assaut.

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Jacques Martin 

Le cas de Martin est édifiant. Car tant et tant se sont réclamés de lui, prolongeant sa veine historique. Or on distingue très nettement les épigones, les Chaillet et autres Pleyers, tant d’autres dans leur foulée, qui ont tenté de reproduire Martin, sans jamais y parvenir en sus. De faux disciples ou de mauvais disciples (malgré leurs qualités, et je les ai lus en son temps avec plaisir) car Martin n’aurait jamais dessiné ou raconté comme ils le firent s’il était né 25 ou 50 ans plus tard.

A contrario, un André Juillard est parti de sa passion pour Martin pour se doter d’un arsenal graphique personnel, porter plus loin l’art de son maître dans des récits infiniment plus modernes, réalistes. Il est l’héritier véritable de Martin et un immense artiste. Comme Giraud (Blueberry) le fut pour Jigé (Spring).

L’art de la reprise ? Une bonne reprise ne peut jamais se limiter à un copié/collé, à une imitation, elle doit partir d’une digestion et d’une appréhension/compréhension de l’essence d’une œuvre, mais il s’agit d’être fidèle à l’esprit, non à la lettre. Comme un traducteur ! Avec plus de liberté et d’obligation de distorsion.

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Or, justement, Alix, est encore édifiant. Car il y a une reprise très réussie en parallèle de la série première. Une série plus adulte, Alix senator, où Valérie Mangin au scénario et Thierry Demarez au dessin osent réinventer le mythe. Avec ces vrais créateurs, on retrouve l’univers et les personnages de la série mais vieillis, ils ont 50 ans, Alix est sénateur sous Auguste, ils ont des enfants (NDLA : chacun séparément, mauvaises langues !), qui peuvent plus logiquement courir, s’émouvoir à tout crin. Et on approfondit les caractères, les biographies. On quitte la surface pour le volume.

En résumé, la série Alix, depuis des décennies, n’est plus qu’une caricature de ce qu’avait réussi Martin, une série industrielle sans âme et sans créativité, quand la série Alix senator est pleinement vivante, dynamique, attractive, prolongeant un élan créatif et faisant pleinement œuvre.

* On en oublierait les mérites du cinquième, La Griffe noire, une variation réaliste et sombre sur le thème du poison vengeur développé dans Les Sept Boules de Cristal/Le Temple du Soleil). J’ai un rapport fantasmatique avec L’Île maudite mais La Tiare d’Oribal et La Griffe noire complètent mon tiercé magique.

Philippe REMY-WILKIN

ALIX, Veni vidi vici sur le site de Casterman

ALIX, tous les albums sur le site de Casterman

 

 

 

 

 

LE MONARQUE DES OMBRES de JAVIER CERCAS, une chronique de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

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Le 21 septembre 1938, Manuel Mena, oncle paternel de la mère de Javier Cercas  – et donc grand-oncle de l’écrivain -, meurt à l’âge de 19 ans lors de la bataille de l’Ebre, décisive dans le cours de la guerre civile espagnole. Fervent franquiste ou du moins ardent phalangiste, il est alors sous-lieutenant au sein d’une unité de choc, le 1er tabor de tirailleurs d’Ifni. Appartenant à titre posthume au clan des vainqueurs, le jeune Manuel s’installe dans la mémoire familiale comme un héros d’Homère, une sorte d’Achille à la vie courte mais couronnée par une belle mort :

« la mort d’un jeune homme noble et pur qui, tel Achille dans l’Iliade, fit montre de sa noblesse et de sa pureté en jouant son va-tout tandis qu’il lutte en première ligne pour des valeurs qui le dépassent. »

Pour la génération qui le suit et singulièrement pour son petit neveu Javier Cercas le héros homérique se mue en un paradigme de l’héritage le plus accablant de la famille, lesté du passif fasciste de Manuel mais aussi de tout le passé politique de la famille.

Devenu écrivain, Javier Cercas hésite longuement à écrire sur ce personnage encombrant. Il hésite sur la démarche : faut-il s’en tenir à la stricte réalité et faire œuvre d’historien ou de journaliste ? : Faut-il inventer une fiction à partir des faits réels ou, autre solution, convient-il de mêler les deux genres ?

Comme souvent avec Javier Cercas, la solution narrative choisie est originale : « Le monarque des ombres » mêle deux voix, celle de l’historien qui écrit le parcours d’un homme et celle du romancier qui enquête en vue d’un hypothétique roman qui s’écrit sous nos yeux en un astucieux contrepoint.

Au départ les deux lignes mélodiques sont très divergentes. Dans la seule photo qui subsiste  de Manuel Mena posant en uniforme d’apparat, le romancier voit un visage d’enfant, tout au plus d’adolescent et « quant aux yeux, ils ne sont pas tournés vers l’objectif et ne paraissent regarder personne ». La vision de l’historien, gauchie par son point de vue rétrospectif, laisse percevoir « dans son regard direct et sa bouche circonflexe une lueur antipathique de sa suffisance d’impitoyable sale gosse ».

Au fil des pages, les deux voix de ce qui demeure un roman, vont se rapprocher et parfois se croiser, passant dans un même chapitre de la troisième personne de l’historien au « je «  du romancier.
Dans cette dynamique contrapuntique qui donne son rythme au roman, la démarche de départ semble s’ouvrir à de nouvelles perspectives qui, progressivement, dépassent l’objet premier de l’enquête. Tout empêtré dans la légende familiale, la honte et la culpabilité, au départ  il s’agissait pour le narrateur-romancier  de comprendre pourquoi un jeune homme généreux et enthousiaste, noble et pur, a-t-il pu lutter pour une aussi mauvaise cause. Qu’avait-il en tête ? Qui l’a poussé ?

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Javier CERCAS

Les lecteurs coutumiers de Javier Cercas se douteront assez rapidement que le personnage de Manuel, ses motivations profondes et son ressenti ne seront pas élucidés une fois pour toutes. L’essentiel échappe toujours : comme d’autres de ses romans celui-ci  recèle donc une question simple en surface – pourquoi un jeune homme modeste mais instruit s’est-il engagé dans les troupes franquistes – mais qui, dans ses profondeurs, a une portée morale considérable et engage la complexité infinie de l’âme humaine. Cette question est une énigme ; un point au-delà duquel l’auteur renonce à se prononcer. C’est le point aveugle : question à partir de laquelle se déploie le roman comme une vaine tentative d’y répondre.

Cette « vaine tentative » qui dans son précédent roman prenait des allures symphoniques, fait davantage songer ici à une musique de chambre, une sorte de sonate pour deux instruments, dont les voix clairement identifiables font surgir thèmes et motifs qui s’entrecroisent : l’exil intérieur de Manuel que les doutes assaillent et isolent au milieu des siens, l’exil en Catalogne de la mère de Cercas, réincarnation du lieutenant Drogo du Désert des Tartares, installée dans l’attente sans fin d’un retour impossible ; l’idéalisme guerrier et ses errances opposé à la grisaille librement consentie d’une existence sans relief mais sans crime, le rôle de l’historien et du romancier confrontés tous deux à la même béance des faits, …et toujours au final cette question : pourquoi écrit-on ? « Pour ne pas être écrit » répond la voix du romancier, pour retrouver la tonalité propre de son être.

A mesure que l’enquête historico-romanesque progresse, Manuel Mena se libère progressivement de la gangue familiale. Ses derniers écrits et certains témoignages l’attestent : dans l’horreur de la guerre, l’intrépide franquiste semble avoir été gagné par le doute. L’Achille de l’Iliade devient celui de l’Odyssée, qu’Ulysse visite aux enfers, triste « monarque des ombres », rêvant de troquer son sceptre contre n’importe quelle servitude dans le monde des vivants. Je réalisai, écrit Cercas, que « Manuel Mena cessait d’être pour moi (…) une funèbre légende de famille, le symbole de toutes les erreurs et la culpabilité et la honte de mes ancêtres(…) pour devenir un homme en chair et en os, seulement un garçon digne qui est revenu de ses idéaux, un soldat perdu dans une guerre qui lui est étrangère et dont les raisons lui échappaient ».

A la fin des fins, le cas Ména conserve ses zones d’ombre. Mais avec Cercas, nous avons mieux compris l’impasse de la culpabilité et de la honte.  Comme chacun, je suis , écrit Cercas, « en permanence sur le pic infinitésimal et fugace et prodigieux et quotidien de l’histoire, dans le présent éternel, avec la légion incalculable intégrés en moi (…), avec toute leur vie passée devenue ma vie présente. Je compris qu’écrire sur Manuel Mena voulait dire  écrire sur moi, que sa biographie était ma biographie ».

La dernière page tournée, un passage d’Archives du nord de Margueritte Yourcenar m’est revenu en mémoire. Elle y décrit son grand-père s’échappant d’un wagon de chemin de fer en feu lors de la catastrophe ferroviaire de Meudon :

«  L’image qui surnage pour moi de ce désastre du temps de Louis-Philippe n’en est pas moins celle d’un garçon de vingt ans fonçant la tête la première à travers une brèche, aveugle et sanglant comme au jour de sa naissance, portant dans ses couilles sa lignée ».

Que cela nous plaise ou non, qu’on l’assume ou pas, nous sommes l’incarnation de tout le passé et le point de passage de tout l’avenir.

Le Monarque des ombres sur le site d’Actes Sud

Le Point aveugle de Javier Cercas, lu par Jean-Pierre Legrand

 

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