TROIS CONTES de CRAD KILODNEY (Cormor en nuptial) / Une lecture de Paul GUIOT

LE MODÈLE OUBLIÉ de PIERRE PERRIN (Robert Laffont) / Une lecture de Paul GUIOT
PAUL GUIOT

Les éditions Cormor en Nuptial ont eu l’excellente ou l’exécrable idée (à vous de voir) de faire traduire et publier cet auteur canadien marginal, peu connu en Europe et pour cause puisque ses textes distillent un humour noir et mettent en lumière des personnages en proie à des déviances sexuelles extrêmes.

 

Ce qui force l’admiration, c’est que l’auteur nous décrit la part sombre de l’humain dans un style clair, factuel, presque distant, nous épargnant tout jugement moral, comme d’autres vous parleraient de la bonne société anglaise au 19ème siècle ou de l’ascension du Mont Blanc, le tout saupoudré d’un humour pince-sans-rire et ravageur. L’ensemble procure un effet décoiffant.

La première nouvelle, « O’Driscoll, étrangleur de poules » met en scène un juge qui préfère violer et étrangler les poules de son poulailler plutôt que « souiller » son épouse. Le juge fait la paire avec le procureur Mintz. À eux deux, ils représentent sans doute ce que l’Amérique a produit de plus pur en termes de morale catholique, de Justice bafouée et de refoulements sexuels.

La seconde nouvelle, « Préparation spirituelle à la castration », est un mode d’emploi en 10 jours pour parvenir à l’étape ultime, à savoir l’émasculation volontaire du candidat. Ce texte semble être adressé aux hauts responsables des religions qui souhaitent que leurs représentants mâles restent chastes. Ce vade-mecum pourra paraître sadique mais je gage que, s’il était appliqué à la lettre, le pape en aurait fini depuis belle burette avec les affaires de pédophilie qui bassinent ses oreilles sacrées !

Last but not least, la nouvelle intitulée « Le chien du gardien de la centrale nucléaire » se déroule dans un un monde sur lequel le IIIème Reich a pris le pouvoir. L’auteur imagine qu’Hitler n’a pas commis les erreurs stratégiques qui ont provoqué sa perte, non, il a gagné la guerre et, en bon chef, il a consacré toute sa vie à l’amélioration des conditions de vie de ses citoyens. Nos voisins allemands sont donc restés nazis. Épanouis, ils passent leurs temps libres à boire de la bière et à pratiquer un bondage corsé. L’histoire se déroule dans une centrale nucléaire qui tourne à toute berzingue. Je ne vous en dis pas plus, j’espère seulement vous avoir mis l’os à la bouche.

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Crad Kilodney (1948-2014)

Le livre partage son titre avec le célèbre recueil de Flaubert. Ceci m’aurait paru être un trait d’humour absurde de la part de l’éditeur si je n’étais tombé sur ce passage d’une lettre que l’auteur de la Bovary adressa  à Georges Sand : « Quant à laisser voir mon opinion personnelle sur les gens que je mets en scène, non, non, mille fois non ! Je ne m’en reconnais pas le droit. Si le lecteur ne tire pas d’un livre la moralité qui doit s’y trouver, c’est que le lecteur est un imbécile ou que le livre est faux au point de vue de l’exactitude. Car, du moment qu’une chose est vraie, elle est bonne. Les livres obscènes ne sont même immoraux que parce qu’ils manquent de vérité. Ça ne se passe pas « comme ça » dans la vie. »

N’est pas un auteur trash qui veut, et je gage que Crad Kilodney n’a pas spécialement tenu à le devenir, tant il semble l’avoir été avec un naturel désarmant. Nous remercierons donc le ciel et ses gènes d’avoir fait de lui ce qu’il fut.

Reste que cet ouvrage s’adresse à un public averti. S’il n’est pas à mettre entre toutes les mains, je remercie l’éditeur d’avoir fait en sorte qu’il tombe entre les miennes.

Le livre sur le blog de Philippe Billé, le traducteur

Les Editions CORMOR EN NUPTIAL sur Facebook 

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LES DOSSIERS DE REMUE-MÉNINGES (III) : CAROLINE LAMARCHE

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UNE LITTÉRATURE TONIQUE

Prenez, lisez, voici mon corps.

Caroline Lamarche

La besogne des mots

Caroline Lamarche écrit dans le vif des mots, dans un style qu’on pourrait  qualifier d’expressionniste, travaillant la forme plus que la couleur, axé sur les pulsions et les ruptures de sentiment, et réduisant à leur emploi minimum qualificatifs et adverbes, cet ornement du langage. Ce sont les substantifs qui comptent, les mots qui affirment une présence, définis par leur besogne plutôt que par leur sens, comme le conçoit Bataille. Pas de chapeau ou de larges manches pour faire illusion.

Elle défend une écriture qui montre ses failles, ses fractures, avec des déséquilibres qui font avancer. Non une littérature léchée, fermée, immobilisée. Le prêtre du Jour du Chien prend deux cailloux lisses en main et finit par observer que celui qui irradie le plus, possédant ce pouvoir d’ « appeler les caresses » est celui dont « l’envers est creusé d’une strie, présente une imperfection,  une blessure »  –  à l’image du sexe de la femme. Court dans les livres de Caroline Lamarche ce goût pour l’inaccompli, l’inadéquat, les « abandonnés de naissance ».

 

Un physique de rêve

Avec 3 romans, des nouvelles et des poèmes, Caroline Lamarche a fait entendre une voix singulière. Si elle a écrit un roman érotique, La nuit l’après-midi, elle s’est toutefois démarquée  d’un « peloton de romanciers et romancières interchangeables » qui, ces dernières années, ont cru faire preuve d’innovation en  parlant platement de sexe, avec un « excès de réalité » et dans une « désoccultation menée tambour battant », opération qui s’est avérée sans prise sur le lecteur. Il n’en est résulté « rien d’étrange, d’insondable, de délicieux ni même de repoussant», fait remarquer Annie Le Brun dans un essai, Du trop de réalité, paru chez Stock. Le Brun rappelle ce qui, d’après Hans Bellmer dans sa Petite Anatomie de l’inconscient physique, rend perceptible tel détail physique.

« Tel détail, telle jambe, accessible à la mémoire et disponible, bref n’est réel, que si le désir ne le prend pas fatalement pour une jambe. L’objet identique à lui-même reste sans réalité. »

Les descriptions de relations charnelles rudes qu’entretient la narratrice avec l’ « homme roux » sont mises en perspective par la naissance de chatons, par les marques de tendresse que leur prodigue leur mère.  Elles sont peuplées de « comme », de métaphores empruntées au monde extérieur, au « mouvement des choses »,  les transportant à un niveau de conscience, d’intériorisation bien éloigné de la surface de la peau qui enregistre les vibrations sensorielles, où naît ce trouble qui se transmet au lecteur.

«  Il me perfore sans répit, mon ventre est une cloche contre laquelle sonne un battant monstrueux « ; « Mon sexe est une toupie qu’il fait tourner de plus en plus vite, à coups de fouet… » ; « Mon esprit est pieds nus, un jeune dieu au réveil que mon sexe mange, puis écoute à pulsations fines, petite lampe fragile dans son rouge ostensoir. »

Caroline Lamarche s’inscrit hors des limites de cette réalité en empruntant au domaine du rêve qu’elle a beaucoup pratiqué à titre personnel. L’Ours commence par ces mots : « Une nuit, je fais ce rêve : je suis dans un grand lit, avec un inconnu. »

Au début de  La nuit l’après-midi, celle qui parle reconnaît avoir « répondu à un songe ». Le prêtre du Jour du chien commence par déclarer : «  Il est étrange que je n’aie pas encore rêvé  de ce chien, alors que sa course démente m’habite tout le jour » .

Les différents narrateurs font découler leur témoignage d’un rêve  préalable, d’ une espérance : ils emploient toutes leurs forces à vivre ce rêve jusqu’à son terme.

Le corps du texte

Caroline Lamarche met en relation, en communion le corps et le texte, le texte étant  le corps fait Verbe. L’écrivain écrit avec son corps et, en toute logique, devenir chaste (comme le veut la narratrice de L’Ours) équivaut à éliminer du corps tout ce qui ne sert pas à cet usage. On peut lire que « l’écrivain partage avec le prêtre le privilège de paraître parfaitement désincarné »  et que « nos rapports étaient purement littéraires, c’est-à-dire purement liturgiques »

Pour parvenir à cela, il faut avoir éprouvé l’infinie capacité des corps dont on est dans l’ignorance.

« Tant que vous ne saurez pas quel est le pouvoir d’être affecté d’un corps, vous n’aurez pas la vie sage, vous n’aurez pas la sagesse. » dit Gilles Deleuze commentant Spinoza. A quoi on peut ajouter : Et vous ne pourrez pas écrire !

« De tout temps, mon corps m’a sauvée. » écrit la femme de La nuit l’après-midi  qui affirme par là que la confiance en son corps est la condition pour le mettre à l’épreuve (des coups, des éléments), dans le but de le tonifier, d’augmenter sa puissance d’agir.

Et cette phrase qu’on peut lire, superbe définition de l’écriture :  « Je me dis qu’il faut écrire comme on plante sa lame dans un corps détesté, avec un détermination telle que le sang nous épargne. ». On repense à Georges Bataille, l’auteur de La Littérature et le mal, que Lamarche aime, et à cette interrogation qu’il pose pour guider notre choix vers les vrais livres :  « Comment nous attarder à des livres auxquels sensiblement l’auteur n’a pas été contraint ? »

A la fin de L’Ours, Mariuca, l’amie de l’adolescence, la presque sœur, se donne la mort en empruntant la moto de son père. On ne s’étonnera pas d’apprendre que Caroline Lamarche écrive un livre sur le suicide.

Éric Allard

 

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INTERVIEW

 

Vous ne tenez pas à impliquer des êtres proches dans vos livres bien que vous donniez souvent l’illusion que la narratrice se confond avec l’auteure. Le devoir de l’écrivain est-il de ne pas s’identifier à ses personnages? Comment y parvenir ?
Je ne pense pas que la narratrice se confonde avec l’auteure. Auquel cas ma vie serait un roman. Ce qu’elle n’est pas. Par contre, le devoir de l’écrivain est bien de s’identifier à chacun de ses personnages, du plus visible au plus discret, il faut même s’identifier aux animaux et aux objets.

Que pensez-vous d’une démarche, a priori différente de la vôtre, entreprise par entre autres écrivains Christine Angot, Serge Doubrovsky ou Michel Leiris ?
Ce que j’ai lu d’Angot et de Doubrovsky provoque chez moi une sorte de recul. Impression qu’il manque une distance entre la vie et l’oeuvre, précisément. Qu’il y a « viol » des personnes identifiables dont se nourrit le récit. Pavese disait qu’un personnage de roman est une émanation de deux ou trois personnages vivants, une sorte de synthèse alchimique. En ce qui me concerne, c’est le cas. Je ne peux écrire un livre que lorsque je rêve du personnage principal, qui n’est ni untel, ni untel, mais une fiction née des émotions qu’untel plus untel, révélateurs malgré eux d’un secret qui m’est propre, ont fait naître en moi. Ce genre de vision me vient au terme d’un travail d’écriture intense, mais qui ne suffit pas toujours : il faut compter aussi avec le temps, avec l’alchimie souterraine de la mémoire, qui a ses saisons, son rythme. Dans le « Jour du chien », c’est dans le personnage du camionneur, qui est, à priori, le plus éloigné de moi, que je me retrouve le mieux. Dans mon recueil de nouvelles, l’oiseau mécanique de la nouvelle « J’ai cent ans » parle infiniment plus de moi que toutes les histoires où je mets en scène une femme qui dit « je ». Dans une autre nouvelle, « Léo et moi », le personnage de Léo est fait de trois personnes que j’ai rencontrées en l’espace de vingt ans. Souvent, une personne qui
déboule dans ma vie ranime des visages que je croyais oubliés.

Attribuez-vous des traits ou opinions personnelles, des faits qui vous sont arrivés ou dont vous avez été témoins, à vos personnages ? Par quelle transformation aboutissent-ils sur la page? (un exemple, peut-être…)
Tous les écrivains s’inspirent de leur vie et de celle des autres : il n’est pas d’autre matériau, l’imagination à l’état pur n’existe pas. Mais cette « utilisation » ne peut se concevoir qu’au prix d’une démarche formelle exigeante, approfondie, un peu comparable au « travail de rêve » décrit par Freud. Condensation, déplacement, etc.
Exemple : « Le jour du chien ». Je dédie ce livre au chien aperçu sur l’autoroute le 20 mars 1995 sur l’autoroute E411. Il y a donc eu un vrai chien, et moi, dans une voiture. Le chien du livre, lui, est une figure mythique, un objet de transfert pour 6 personnages dont aucun ne peut se confondre avec l’auteure que je suis, même s’ils m’empruntent, par des voies détournées, des réflexions ou des traits de caractères.

Observez-vous une évolution dans votre technique d’écriture (sur quels points, dans quel sens) ?
J’avance moins à l’aveuglette, je bâtis une sorte de synopsis avant d’écrire. Par ailleurs je travaille avec moins d’ »états d’âme », en faisant usage de ma force (ou de ma faiblesse) de manière plus apaisée.

Quels sont les paysages originels qui ont nourri votre imaginaire, au sens où les entend Olivier Rolin, » lieux des années d’apprentissage, espaces sentimentaux par quoi nous sommes attachés au monde, les isthmes de la mémoire« ?
Le Nord de l’Espagne, le Sud de l’Irlande, le parc de Versailles, la ville
de Paris, les Fagnes, une propriété familiale dans la région de Liège.

Vous vivez en Belgique. Quelles sont les particularités de la Belgique auxquelles vous êtes attachée et qui vous font rester ici plutôt qu’ailleurs ?
La qualité de la vie et des relations. La proximité de Bruxelles, cosmopolite, créative envers et contre tout, vivable point de vue mobilité et espaces verts. Mais je ne suis pas amoureuse de la Belgique ni de Bruxelles. Impression que c’est un non-pays, une non-ville. Je ne suis de nulle part. Ou plutôt des lieux (cités plus haut) qui m’ont marquée
poétiquement. Auxquels peuvent s’ajouter Berlin ou Londres, et auxquels s’ajouteront, je l’espère, d’autres lieux.

Dans quelle tradition littéraire érotique inscrivez-vous La Nuit l’après-midi ?
J’ai écrit « La nuit l’après-midi » sans avoir lu un seul livre érotique de ma vie. Ensuite j’ai découvert de très belles choses. Bataille est ma référence favorite. « L’histoire de l’oeil » surtout, mais aussi ses écrits théoriques.

Quels ont vos maîtres en écriture? Quels sont les écrivains d’aujourd’hui dont vous appréciez le travail ?
Kafka. Flaubert. Tchékhov. Carson Mac Cullers. Karen Blixen. Melville. Conrad… Ceux qui racontent des histoires. Les livres de Conrad sont très autobiographiques, mais le lecteur ne se sent jamais voyeur, il ne demande pas à toutes les lignes : tiens, est-ce que Conrad a vécu ça? Non, le caractère autobiographique se dissout dans la portée universelle du récit, voilà pourquoi, à mon sens, de tels livres parlent plus intimement à la
lectrice que je suis que les « auto-fictions » d’aujourd’hui. Je ne parlerai pas d’écrivains, mais de livres. « Rouge décanté » de Jeroen Brouwers, « Rituels » de Cees Nooteboom, « La grande Beune » de Pierre Michon, « Les grandes blondes » d’Echenoz, « Mars » de Fritz Zorn, « Le grand cahier » d’Agota Kristof, et j’en passe…

Pouvez-vous nous dire quelques mots de ce livre que vous citez dans L’ours: La gueule du lion de Kathleen Raine ?
C’est le récit du dernier amour de la poétesse Kathleen Raine, celui qu’elle éprouva pour le célèbre naturaliste Gavin Maxwell, qui était homosexuel. Amour chaste, brûlant, épreuve totale.

Quel usage faites-vous de la poésie, en tant que lectrice, en tant qu’écrivaine? Qu’est-ce qui, pour vous, la distingue fondamentalement du roman? Pourquoi cette préférence pour Apollinaire ?
Apollinaire pour l’amour, la musique, l’intelligence, la culture, l’audace, et l’actualité toujours vive de ses textes. Et parce que, dans les moments difficiles, un de ses poème, que je connais par coeur, me vient spontanément aux lèvres, et me recentre.
Je lis peu de poésie proprement dite. Ma vie ne me donne pas l’occasion de plonger dans le poème par la lecture. Le poème dit à voix haute me touche, par contre, immédiatement.
Je viens de la poésie, je suis donc exigeante en ce qui concerne la musique et le rythme de ma prose, je lis mon manuscrit à voix haute avant de l’envoyer à l’éditeur, l’audition en révèle les moindres défauts.

« La Ville Neuve ne doit s’orner d’aucune tache de couleur, son architecture seule témoigne de sa beauté« , écrivez-vous dans L’ours à propos de la maquette conçue par l’étudiant en architecture. De même, vos romans, en raison de leur force d’expression, semblent ne rendre que le noir et blanc, à l’exception notoire du rouge à propos duquel vous écrivez que « par son ambivalence, il protège du profane comme de la surabondance de sacré. » Quel est votre rapport aux images dont votre narratrice relève l’aspect inoffensif (« aucune image ne m’inquiète, chaque mot me met au supplice« ), à la couleur donc, aux arts plastiques en général ?
Dans tous mes textes (nouvelles, romans), il y a des références aux arts plastiques. De tous les sens, je privilégie la vision, à cause du travail personnel que j’ai fourni sur mes propres rêves. Je suis donc naturellement sensible au travail des peintres et à l’équilibre des couleurs. Je ne suis pas responsable de mes visions, mais bien de leur « rendu », qui
passe par les mots. Les mots : matériau ingrat, résistant, récalcitrant.

Il y a peu de références musicales ou cinématographiques dans vos livres.  Qu’écoutez-vous par ailleurs comme musiques; quels  sont les films que vous avez aimés ?
J’hésite toujours à mettre des références cinématographiques ou musicales.
Non par ignorance ou désintérêt, loin de là, mais parce que cela me pose un problème technique. Si j’évoque un tableau de Rembrandt, par exemple, je peux le décrire en quelques lignes, le faire voir au lecteur qui ne le connaît pas. Mais un film! Il faut alors raconter une histoire dans l’histoire, c’est un peu compliqué. Même problème pour la musique. J’écris en écoutant les Variations Goldberg par Glenn Gould, mais je ne mets pas Bach, ni Glenn Gould, dans mes livres, ou alors il faudrait le faire comme
Thomas Bernhard, consacrer tout un livre à Glenn Gould, de sorte que le lecteur qui n’a pas connaissance des variations Golberg par Glenn Gould « entende » néanmoins la musique. J’écoute toutes sortes de musiques, Monteverdi comme Manu Chao, Ella
Fitzgerald comme Chopin. J’aime les films de Cassavetes, de Godard, de Kurosawa, « Blow up » d’Antonioni… Le dernier film qui m’a fascinée : « Festen », de Vintenberg.

Vous réactivez la figure anachronique du prêtre? Pourquoi cet intérêt?
Qu’est-ce que la figure du prêtre vous sert-elle à exprimer ?
La figure du prêtre me sert à exprimer mon propre rapport à la chasteté, telle que la décrit la tradition spirituelle. La chasteté comme moyen d’accéder à la vision. Ou comme manière de se donner à tous en n’étant à personne. La chasteté comme réservoir d’énergie. On est bien loin des idées simplistes que véhicule le discours courant.
Par ailleurs les êtres « anachroniques », peut-être précisément parce qu’ils sont « hors de notre temps », qu’ils ne correspondent en rien aux stéréotypes véhiculés par les médias, qu’ils n’ont pas, ou plus, de pouvoir, portent un regard très aigu sur notre société. Ce sont des révélateurs.

Vos écrits témoignent de beaucoup d’attention portée aux visages, à
l’oeil (« la lampe du corps, c’est l’oeil« ) – ce qui l’entoure et le désigne (cils, sourcils). Est-ce en raison de leur charge expressive, de ce qu’ils disent des possibilités du corps, des souffrances cachées, des émotions réprimées… ?
Oui. La perfection d’un visage m’importe peu. Je le trouve toujours extrêmement beau s’il est nu, s’il se donne. C’est très rare. Cela dépend du regard qu’on lui porte.

Pouvez-vous nous dire quelques mots du livre, du roman sur lequel
vous travaillez en ce moment ?
Je travaille le thème du suicide. C’est le sujet le plus difficile qui soit. Non que je veuille être exhaustive, malgré le « devoir d’enquête » que je me suis imposé : il y a des bibliothèques pour cela, des centres de prévention, et les innombrables histoires que les gens vous racontent dès que vous dites le mot. Mais parce l’acte de se prendre la vie est tellement individuel que seule l’écriture, acte individuel par excellence, peut en rendre compte dans tout son mystère. Un livre comme « Oui » de Thomas Bernhard n’explique rien. Mais on « comprend » tout, dans le sens de « prendre avec soi », de s’identifier à la personne qui, à la fin du livre, s’ôte la vie. De même, un récit comme « l’artiste de la faim » de Kafka, qui rend compte d’un suicide « passif » en quelque sorte, en dit infiniment plus que toutes les théories sur la perte de sens du monde contemporain.

Propos recueillis par Éric Allard

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Un INÉDIT de CAROLINE LAMARCHE

LA PORTE D’EN-BAS

Je devais me rendre pour parler de mon livre dans une école qui surplombait un fleuve. C’était un pensionnat de jeunes filles de bonne famille. Je me suis perdue, je crois que je n’avais pas envie d’arriver, pourtant il le fallait. Je me suis arrêtée au bord du fleuve qui roulait souplement ses eaux brillantes et j’ai frappé à la porte d’une petite maison ouvrière.

Une femme est apparue, suivie d’un homme soupçonneux. Leurs visages étaient d’une laideur qui aurait pu être méchante, mais qui me fut bonne, à cause de tous les frais visages de jeunes filles en uniforme que j’allais devoir affronter. La femme m’indiqua la route à suivre, à flanc de colline, elle le fit dans son accent d’en-bas. Je crois que l’homme buvait, sa tête bourgeonnante disait quelque chose de cet ordre, et peut-être aussi de l’ordre de battre de temps en temps sa femme ou de jouer aux cartes en mangeant de la tarte au riz. Comment savoir? Là, en tout cas, il n’y avait pas beaucoup de lumière et pas beaucoup d’argent, pas beaucoup de paroles non plus. Un chien aboyait au bout d’un
couloir sombre.

Plus tard, les visages des jeunes filles, leurs poignets fins et blancs sous la manche d’uniforme m’ont fait oublier cette porte entrouverte au fond de la vallée. Les fenêtres de l’école donnaient sur le fleuve qui brillait en contrebas, large et calme, les jeunes filles dominaient le paysage de la hauteur de la colline et de leur buste, et en bas, me disais-je, la porte s’est refermée dans la petite maison sombre, le chien s’est tu.

Le professeur était un jeune intérimaire à peine plus âgé que ses élèves. Il me dit avec un léger embarras qu’il n’avait plus mon livre, car dernièrement la maison de ses parents avaient brûlé, et, dedans, sa bibliothèque. Mais, parce qu’il l’aimait, il connaissait mon livre par coeur, d’ailleurs ses notes sur mon livre étaient restées à l’école, dans un cartable de cuir qui avait échappé au désastre. Il me parlait en souriant, ses cheveux étaient fins avec une mèche épaisse, il avait la tête d’un chevalier de la Table Ronde. Je lui ai demandé ce qu’il enseignait précisément, la littérature du Moyen-Age, de la Renaissance, du Siècle d’Or – dans ce cas mon livre constituait une exception, une sorte de récréation improvisée -, ou le vingtième siècle, dans lequel j’étais entrée par la petite porte, celle d’une enfant du pays dont les livres sont publiés à Paris, et qui, dès lors, devient quelqu’un qu’on montre : à quoi ça ressemble un écrivain? Il me répondit que, par ordre du Ministère, il lui était interdit, de même qu’à tous les professeurs de ce pays, d’enseigner l’histoire littéraire. Il lui fallait procéder par thèmes, et le thème de cette année était le héros. Le héros dans la Chanson de Roland comme dans le don Quichotte, l’antihéros chez Céline, quelques héros ratés, peut-être, dans mon livre, et tout cela se mélangeait, les héros n’appartenaient à aucune époque et les livres, désormais, étaient sans âge, arrachés du ventre de l’Histoire, pensait avec mélancolie le jeune professeur (je lisais alors dans ses pensées).

Parfois, j’ai envie de tomber dans un fleuve brillant et très froid et de suivre son cours jusqu’à la mer pour me guérir de tout ce qui ne va plus dans le sens de l’Histoire, pensait encore le jeune professeur. Sa maison avait brûlé, et dans sa maison, mon livre.

BIBLIOGRAPHIE [au moment de la parution du numéro]

Caroline Lamarche est née en 1955
L’arbre rouge, poèmes, éditions Caractères, Paris,1991.

La nuit l’après-midi, roman, Spengler, Paris 1995, Minuit, Paris, 1998.
J’ai cent ans, nouvelles, L’Age d’homme, Lausanne, 1996.

Le jour du chien, roman, éditions de Minuit, Paris, 1996 Prix Rossel 1996.
Dix, recueil collectif, Grasset-Les Inrockuptibles, Paris 1997.

L’ours, Gallimard, Paris, 2000.

Paru dans le REMUE-MÉNINGES #24 de Juin 2001

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CAROLINE LAMARCHE ET SES LIVRES

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Caroline Lamarche sur le site de L’ARLLFB

Ses publications chez Gallimard 

Ses publications aux Editions de Minuit 

Ses publications aux Impressions Nouvelles 

Le site de CAROLINE LAMARCHE 

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À LIRE AUSSI !

Les Dossiers de REMUE-MÉNINGES (I) : JEAN-PHILIPPE TOUSSAINT

Les Dossiers de REMUE-MÉNINGES (II) : ANDRÉ BLAVIER 

 

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 12. VÉRIFICATEUR DE VERS

Avis de vérification de comptabilité

 

Le vérificateur de vers est un géomètre de la métrique, un gardien des formes fixes. Il maintient la poésie dans ses rails et la littérature sur la voie de la raison.

Inlassablement il mesure la longueur des vers, la richesse des rimes, il décompte les pieds, iambes ou dactyles et garde le poème dans son pré carré.

Les poètes narratifs, les poètes spatiaux, les poètes oraux, les poètes en prose font volontiers appel à lui pour que leur production ordinaire rentre dans le rang de la convention, présente une apparence d’ordre ou les sortent de l’avant-garde où on les a accidentellement parqués, faute d’une appellation plus opportune.

Il intervient aussi pour fourrer d’alexandrins les textes débraillés et ponctuer la prose d’écrivains véloces plus pressés de faire impression que de marquer les esprits.

Il se fait tancer aussi, c’est bien le moins ; on le traite volontiers de Saisi de la césure, de Sot du sonnet, de Fada du dodécasyllabe, d’Affreux du lai, de Baladin de la ballade, de Taré de l’atelier (d’écriture). Il prend sur lui car il a une famille de jeunes nouvellistes à nourrir dont un éditeur en herbe qui, à cinq ans, déjà, imprime des cacas de pigeon sur des feuilles de rhubarbe reliées avec de la sève de bouleau.

Quand personne ne le voit, pour son plaisir, il écrit des vers sans rime ni raison, il invente des formes à usage unique, il fait œuvre littéraire (alors que d’autres saturent leur bibliographie de livres vides) – dans le plus strict anonymat.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 11. MASSEUR DE LANGUE

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Un peu comme la plante de pied, la feuille de vigne ou le crâne de Bruce Willis, la langue possède une infinité de points sensibles en liaison avec le reste du corps. 

Le massage de langue se pratique avec les pouces et les index, exceptionnellement avec les majeurs ou doigts d’honneur. Palpation, malaxation, tirage, c’est volontiers brutal, limite vomitif, mais très vite profitable. De façon à amener ensuite de la douceur, de la délicatesse partout. On peut opérer le massage après nappage de miel ou huiler avec du Saint Emilion grand cru. Si le massé est coquet, il pourra demander un bout de langue en biseau avec léger retroussis, tatouage et piercing personnalisé. 

Le massage de langue achevé, le propriétaire de la bouche se sent régénéré, il parle plus fort et déblatère davantage sur ses semblables. Il tourne des phrases plus perfides, lance des saillies plus pointues. En d’autres termes, il sera plus à même de rendre toutes les subtilités de langage dans l’art de proférer des rosseries.

Il pourra de même recrier à pleins poumons lors des manifestations de la rentrée syndicale contre le réchauffement de la manette (de jeu), l’augmentation des taxes sur les étincelles et l’extinction des voix de préférence. Il pourra à nouveau massacrer du Jean Ferré (un croisement de vieux chanteurs) en choeur, reprendre autour du feu de camp du Renaufray (un hybride de pieux chanteurs) ou bien siffler l’Halleluia d’Haendel, s’il a l’esprit rebelle, en pleine célébration d’une fête laïque. 

S’il n’a pas de disposition pour le chant, il pourra lécher avec fruit lèvres, nez, fentes, trous, pointes, poils, fesses et faces de toute forme et de toute texture.

Signalons enfin qu’il est formellement interdit au masseur, pendant ses heures de travail, d’user d’autre chose que des doigts. 

 

VOLTAIRE, CORRESPONDANCE, tome 1 de La Pléiade / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Dans un texte de La Guerre du goût, Sollers interpelle son lecteur : « Vous êtes déprimé. Vous avez envie d’y voir clair. Vous trouvez l’époque nulle, confuse, grégaire (…). Vous allez à la bibliothèque, vous choisissez des livres de « La Pléiade ». Vous emportez avec vous treize tomes de la Correspondance de Voltaire et un volume de ses contes. Vous ajoutez un Rabelais, un Montaigne (…) »

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J’ai suivi ce conseil, un peu aidé il est vrai par le hasard : j’ai acquis pour deux fois rien (trois peut-être) les fameux treize volumes de La Pléiade. Je viens d’en terminer le premier. Il couvre les années 1704 à 1738. Voltaire y acquiert déjà la célébrité mais le temps des grandes affaires est encore à venir.

Un mot de l’édition tout d’abord. La Pléiade reprend l’édition de Théodore Besterman. Elle ne dit cependant pas un mot de ce dernier. Qui était-il ?
Théodore Besterman est un véritable personnage de roman. Anglais passablement excentrique et fort riche, il fit, dès l’âge de  treize ans, l’acquisition de ses premières lettres de Voltaire. Au sortir de courtes études, il fait ses débuts comme critique et historien des sciences occultes et, à dix neuf ans, publie son premier ouvrage consacré à la divination par la boule de cristal. Dès les années trente, il se réoriente vers les activités bibliographiques et lance son projet de bibliographie universelle des bibliographies. Projet titanesque qu’il élabore seul, sans aucune aide de quiconque. L’ouvrage fait rapidement autorité dans son domaine très spécifique. Passionné par le XVIIIème siècle, Besterman publie en 1952 la première édition des carnets de Voltaire. Puis, de 1953 à 1965, il donne la première édition fiable de sa correspondance. Fanatique de Voltaire et plus réticent quant à la personnalité de Rousseau, il se murmure qu’il appela son chien Jean-Jacques pour avoir le plaisir, de « le rappeler à l’ordre ».

C’est donc l’édition Besterman enrichie de quelques découvertes que reprend Gallimard. Cette édition est cependant expurgée des lettres adressées à Voltaire par des tiers. Ce recentrage est compréhensible vu le volume énorme des lettres échangées avec toute l’Europe. Peut-être aurait-il été plus opportun de sacrifier une exhaustivité – pas toujours nécessaire – des lettres écrites par Voltaire – au profit des envois significatifs de quelques-uns de ses correspondants, ce qui aurait mieux éclairé et relancé l’intérêt de la correspondance de Voltaire elle-même.

Concernant l’appareil critique on ne peut que s’étonner. De nombreuses notes sont parfaitement inutiles. Par exemple l’une d’elles qui nous signale que les corrections proposées par Voltaire dans sa lettre à Frédéric alors Prince héritier de Prusse, visent non pas le 3ème mais bien le 4ème vers de l’Elégie que ce dernier lui soumet. Par contre, là où le lecteur aurait besoin de quelques indications pour se repérer dans le dédale des furieuses controverses  qui agitent cette première moitié de siècle, silence, nada. Le lecteur peu coutumier du XVIIIème siècle a donc tout intérêt à se documenter sous peine que pas mal d’allusions lui échappent. Un petit exemple en passant ; cette lettre du 23 décembre 1737 adressée à Formont : « Les esprits sont à Paris dans une petite guerre civile ; les jansénistes attaquent les jésuites, les cassinistes s’élèvent contre Maupertuis et ne veulent pas que la terre soit plate aux pôles. Il faudrait les y envoyer pour leur peine ». Il faut savoir qu’à l’époque l’Académie des sciences est mise en ébullition par la vive querelle qui oppose la vieille garde cartésienne (Cassini, Fontenelle et Réaumur) à la nouvelle génération emmenée par Maupertuis et acquise aux récentes théories de Newton. Celles-ci anéantissent les hypothèses de Descartes, grand penseur mais physicien un brin fantaisiste. Afin de vérifier les théories de Newton, une expédition a été envoyée à la hauteur de l’équateur avec mission de mesurer un axe de méridien terrestre. L’objectif (voir sur ce sujet le bel ouvrage d’E. Badinter, Les Passions intellectuelles) est de mettre enfin d’accord newtoniens et tenant de Descartes : la Terre est-elle allongée aux pôles ou aplatie des deux côtés ? « Citron ou mandarine ? ». Voilà qui éclaire le propos de Voltaire et aurait eu à mon sens sa place dans une édition correcte de sa correspondance.

Toutes les lettres réunies dans cette édition ne sont pas impérissables mais, passé un premier petit tour de chauffe, on se laisse vite prendre à leur magie.
Ce qui transparaît au premier coup d‘œil, c’est à la fois l’activité débordante de Voltaire et l’extrême diversité de ses centres d’intérêts qui en font un digne représentant des Lumières et de l’esprit encyclopédique de l’époque. Poésie, théâtre, recherches et écrits scientifiques (Voltaire s’était installé un véritable laboratoire de physique), philosophie, histoire, aucun domaine n’échappe à cet esprit éclectique. Esprit curieux, Voltaire est aussi polyglotte, ce qui n’est pas si courant en France. Exilé en Angleterre après son altercation avec le chevalier de Rohan, Voltaire maîtrise très rapidement la langue anglaise, au point de rédiger une partie de sa correspondance en anglais (qui est livrée ici dans sa version originale avec une traduction en notes). Il admire les institutions de ce pays fort en avance sur celles de la France, s’entiche de ses philosophes (ce qui est alors à la mode) et découvre avec ferveur Shakespeare (le Corneille de Londres) dont il s’attache à faire connaitre l’œuvre en France. Sa correspondance de l’époque témoigne des traductions qu’il entreprend, notamment de Jules César. Des traductions qui, selon le mot de Jacques De Decker, ne sont plus guère comestibles aujourd’hui, Voltaire ayant trop sacrifié au « bon goût français » en coulant l’œuvre du grand Will dans le moule indigeste de l’alexandrin. Il n’empêche : Voltaire est sans doute le plus anglais des auteurs français.

Les correspondants de Voltaire sont multiples et ses lettres empruntent tous les styles : didactique, drôle, emporté, nerveux, émouvant, sarcastique, ou encore  révérencieux. Sur ce dernier chapitre, Voltaire qui, à l’occasion, fait montre d’un réel courage, peut aussi s’abaisser au style courtisan. Par exemple lorsqu’il s’adresse au Prince Frédéric qui vient de lui soumettre une ode de sa composition : « J’ai reçu de nouveaux bienfaits de Votre Altesse Royale, des fruits précieux de votre loisir et de votre singulier génie. Il faut bien quand votre cœur se joint à votre esprit, qu’il en naisse un chef d’œuvre ».

Tout au long de cette correspondance, les exemples de fayotage ne manquent pas. Cela n’oblitère en rien à mes yeux les mérites de Voltaire. De mon point de vue, les flattés si outrageusement infatués d’eux-mêmes sont bien plus à blâmer que les flatteurs. Dans le contexte de l’époque, Voltaire n’abuse pas de la flagornerie. Souvenons-nous, avec Saint Simon, d’un certain Alberoni qui, quelques décennies plus tôt, s’était résolu à plaire au duc de Vendôme, à quelque prix que ce fût. Le petit Duc nous rapporte que Vendôme s’étant « torché le cul » devant lui « Alberoni s’écrie: O culo di angelo! et courut le baiser. Rien n’avança plus ses affaires que cette infâme bouffonnerie », conclut le mémorialiste.

A l’occasion homme de cour, Voltaire conserve, par rapport aux faveurs, une distance critique proche d’un très salutaire cynisme. Au retour d’un séjour à Fontainebleau, il écrit :
Le pied ferme et l’œil vers le ciel,
J’étais au bord du précipice.
J’en fus sauvé par l’Eternel.
Car on peut aller au bordel
Sans y gagner la chaudepisse.

Voltaire (François Marie Arouet de Voltaire) (1696–1778), ArtistJean Antoine Houdon,Sculpture
Voltaire (François Marie Arouet de Voltaire) (1696–1778) par Jean Antoine Houdon, en 1778

En  1734, un événement capital survient dans la vie de notre auteur. Les Lettres philosophiques font scandale ; l’éditeur français est embastillé, une lettre de cachet est lancée contre Voltaire et, le 10 juin, un arrêt du Parlement condamne ce livre  » propre à inspirer le libertinage le plus dangereux pour la religion et pour l’ordre de la société civile « . Le même jour, un exemplaire est brûlé. Voltaire qui a déjà tâté de la Bastille s’enfuit au château de Cirey où l’invite Gabrielle Emilie de Breteuil, Marquise du Châtelet. La Marquise est une authentique savante : entre ces deux esprits supérieurs, le coup de foudre est immédiat : une longue relation s’installe.

La situation de Voltaire ne manque pas de piquant : la dame est tout de même un peu mariée et le château appartient à Monsieur son époux. Cela présente certaines contraintes dont Voltaire s’amuse. Souhaitant héberger un de ses protégés à Cirey , Voltaire a l’accord d’Emilie, mais il lui faut encore celui du Marquis : « Linet (le protégé) a la parole de Mme du Châtelet. Il est honteux pour l’humanité que cette parole ne suffise pas. Mais Mme du Châtelet a un mari. C’est une déesse mariée à un mortel et ce mortel se mêle d’avoir des volontés »

La longue liaison entre Voltaire et Madame du Châtelet est particulièrement touchante car elle est nourrie d’une sincère admiration : « Ce qu’elle a fait ou moi dans l’indigne persécution que j’ai essuyée et la manière dont elle m’a servi m’attacherait à son char pour jamais, si les lumières singulières de son esprit et cette supériorité qu’elle a sur toutes les femmes ne m’avaient déjà enchaîné. Jugez quel attachement infini je dois avoir pour une personne dans qui je trouve de quoi oublier tout le monde, auprès de qui je m‘éclaire tous les jours, à qui je dois tout. (….) Emilie qui en imagination et raison l’emporte sur les gens qui se piquent et de l’une et de l’autre. Elle a de l’esprit sans jamais le vouloir, elle est vraie en tout ».

Au passage, Voltaire professe au sujet des femmes une opinion bien en avance sur son temps.  « Les femmes sont capables de tout ce que nous faisons et la seule différence qui est entre elles et nous c’est qu’elles sont plus aimables ». Si on compare avec des écrits contemporains de Rousseau, le contraste est saisissant même si d’aucuns font de Rousseau l’artisan d’une image renouvelée de la femme. Dans sa lettre à d’Alembert, Rousseau écrit : « Il peut y avoir dans le monde quelques femmes dignes d’être écoutées d’un honnête homme ; mais est-ce d’elles en général, qu’il doit prendre conseil, et n’y aurait-il aucun moyen d’honorer leur sexe, à moins d‘avilir le nôtre ? ».

Les lettres de ce premier volume éclairent encore d’un jour intéressant la genèse d’une œuvre à laquelle Voltaire accorde beaucoup de prix : Le siècle de Louis XIV.  Œuvre historique, elle vaut davantage par l’intention qui l’a mise en branle que par sa réalisation finale. De même que Flaubert n’écrira jamais ce « livre sur rien » qu’il appelait de ses vœux, Voltaire ne concrétise qu’à demi l’ambitieux projet qui était le sien : « C’est moins une histoire des arts qu’un tableau du siècle que j’ai en vue. Par exemple, un arrêt du conseil qui met hors de prison tous les malheureux qui y étaient détenus pour sorcellerie m’est plus essentiel qu’une bataille. (…) Une erreur détruite, un art inventé ou perfectionné me parait quelque chose de bien supérieur à la gloire de la destruction et des massacres ». Ceci préfigure une conception très moderne de l’histoire qui ne viendra à maturation que bien plus tard.

La lecture des lettres de ce premier volume laisse donc entrevoir une personnalité « protéiforme » aux talents multiples. Voltaire lui-même peine à se définir : «  Vous m’avez pris pour un poète, écrit-il à Jeanne Françoise Quinault, et les Allemands je ne sais sur quoi de fondé, me prennent pour un philosophe. Peut-être ne suis-je ni l’un ni l’autre ». N’est-ce pas là le secret de son empreinte durable dans notre imaginaire : Voltaire échappe aux classifications et tout en lui respire l’humanisme en actes. Difficile de trouver dans ses écrits cette idéalité abstraite que l’on perçoit chez Rousseau et qui se prête à tous les malentendus voire aux dérives mortifères. Sans doute Voltaire découvrira-t- il bien plus tard le ressort de son art. Dans une lettre célèbre de 1767, il écrit : « Jean-Jacques écrit pour écrire, moi, j’écris pour agir ».

La Correspondance de Voltaire dans La Pléiade 

Subversion  de Voltaire, par Philippe Sollers 

2019 – LECTURES FRAÎCHEUR : LECTURES STIMULANTES / Une chronique de Denis BILLAMBOZ

2019 - LECTURES FRAÎCHEUR : NOUVELLES FRAÎCHES / Une chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

Une bonne idée pour garder un peu de fraîcheur dans les méninges et éviter la somnolence apathique en période de canicule ou de grande chaleur : lire des aphorismes et autres formules courtes et percutantes qui titillent les neurones. CACTUS INÉBRANLABLE Éditions a pensé à ses lecteurs désœuvrés risquant de s’exposer à l’ennui, il a édité une belle provision de ces textes stimulants, de quoi alimenter quelques belles heures de lecture sous des ombrages bien frais.

 

Cactus Inébranlable Editions

 

UNE PELLICULE SUR LA TÊTE D’UN PAUVRE TYPE

Patrick HENIN

Couverture une pellicule sur la tete d un pauvre type

Dans son propos introductifs, l’éditeur avoue qu’il ne sait pas grand-chose de cet auteur de « bonne rumeur » faute d’être de « bonne réputation » et il nous nous donne un conseil que, pour une fois, j’ai suivi : « Alors puisqu’on ne sait rien en dire, autant le lire… ».

Je l’ai donc lu et j’ai été convaincu, Patrick Henin est un auteur plein d’esprit et de finesse qui observe notre monde avec attention sans faire aucune concession. Certain chroniqueur a dit que ce recueil était bien équilibré, qu’il abordait tous les sujets importants, j’en convient tout à fait, mais, pour ma part, j’ai retenu quelques thèmes que j’ai trouvés très présents parmi les aphorismes présentés.

La bêtise humaine est évidemment le premier thème que l’auteur évoque, comme moi, il s’étonne que nous résumions toute la vie à des chiffres, des pourcentages, des ratios, des équations et qu’on oublie que le monde est aussi fait d’émotions, de sensations, d’impressions, de sentiments, d’idées, de pensées, …

« Plus on chiffrera le monde, plus les hommes iront chercher leurs mots ailleurs. »

Et comme tous les pouvoirs ne dirigent qu’en s’appuyant sur des chiffres, ils font tous faillite en entraînant le monde dans la grande muraille de vide qui nous entoure.

« Cette société est un assemblage aussi fragile que la porcelaine et je ne m’étonne pas qu’on élimine d’abord les éléphants. »

Dans ce recueil, l’éléphant est très présent, c’est le symbole de la destruction de la planète, la métaphore de l’incapacité des hommes à assurer leur bien être sans hypothéquer leur avenir. Les marchands ont aveuglé les dirigeants comme les consommateurs en les gavant d’illusions.

« Et on voudrait nous faire croire que si nous avons des pieds, c’est pour acheter des chaussures. »

Il restera toujours l’amour même si l’amour est un chemin souvent jonché d’embûches

« Elle m’avait donné l’épreuve de son amour. » Mais, « Avant qu’elle s’en aille, j’ai creusé un trou dans sa mémoire et je m’y suis caché. »

Alors pour dernier refuge, il nous restera les mots en espérant qu’ils ne seront pas altérés, dévoyés, estropiés.

« Business is business, mais pourquoi toujours parler en anglais ? Les saloperies sont des saloperies, c’est tout ! »

Alors rêvons, espérons que les mots seront plus efficaces que les bombes

« Quand est-ce que les mots couchés sur le papier se lèveront et marcheront dans la rue. »

Notre combat n’est pas seulement sur terre et dans les airs, il est surtout dans les mers, les mers qui lancent ce cri que nous n’entendons pas :

« Il y a tellement de bouteilles à la mer aujourd’hui, que c’est elle qui appelle au secours. »

 Le livre sur le site de l’éditeur

Cactus Inébranlable Editions

SOUS L’AVERSE, EN MOCASSINS

Pierre-Alain MERCOEUR

Couverture sous l averse en mocassins

Avant de rédiger cette chronique, j’avais jeté un œil sur l’anthologie que Jean-Philippe Querton a consacrée à l’œuvre d’Achille Chavée dont je parlerai plus tard. Il y rapporte une citation d’André Stas qui m’a fait immédiatement penser à ce recueil de Pierre-Alain Mercoeur que je venais juste de refermer : « Les auteurs d’aphorismes saisissent l’instant, s’y confondent pour le confronter avec leur temps intérieur, le silence… ».

J’ai tout de suite eu l’impression que cette définition s’appliquait particulièrement bien à cet auteur, il a su se dégager, sans y renoncer pour autant, du jeu de mots, du calembour, … pour rester au plus près de l’aphorisme tel que le définissent les auteurs qui font habituellement autorité en la matière. Je sais, le genre supporte mal l’autorité, le classicisme, l’exemple, … et s’exprime surtout dans l’invention, la créativité, l’inspiration mais il me fallait des mots pour exprimer ce que je pensais, alors…

« Le lecteur dans le tramway, cocher imperturbable malgré les cahots du transport, tient fermement les rênes de son livre ».

Pas Possible, Mercoeur m’a suivi, il m’espionne ! En effet, un recueil d’aphorismes m’accompagne quelques fois dans les transports en commun, ça se glisse facilement dans une poche, on peut interrompre et reprendre sa lecture à n’importe quelle page… et ainsi j’ai découvert Pierre-Alain Mercoeur que je ne connaissais pas encore.

Comme je l’ai dit plus haut, j’ai tout d’abord remarqué son originalité, sa façon de raconter des bribes de vie en quelques lignes sans chercher à faire un jeu de mots ou un calembour mais plutôt à décrire à sa façon des situations insolites, incongrues, ou qu’il rend insolites, incongrues, dans sa description. Comme dit son éditeur : il tricote des aphorismes et, c’est moi qui ajoute, en mettant toutes ses mailles à l’endroit pour que ses phrases restent belles et souples, qu’elles montrent une réalité que son œil seul a vue. Il a le sens de la formule :

« La corbeille à papier déborde de mouchoirs froissés comme si ma santé ne trouvait pas l’inspiration. »

Il sait débusquer la puérilité de notre civilisation et captant ses petits travers, qu’il dénonce en détournant un réalité devenue trop commune pour attirer l’attention.

« L’homme s’est exercé sans le savoir pendant des siècles à faire défiler des images sur un écran tactile, en passant son doigt sur la couche de poussière. »

J’ai aussi apprécié ses traits d’esprit, ses raccourcis, ses formules, qui détournent un petit rien quotidien pour en faire une inspiration drôle, une image insolite, un quiproquo incongru…

« « Sans tes lunettes, je ne te reconnais pas sur ces photos » me dit-il, alors je lui tendis mes lunettes ».

Et puis comment ne pas évoquer cette poésie qui nimbe de nombreux textes de ce recueil.

« Un verre d‘eau posé au pied du lit où viennent s’abreuver la nuit tous les petits animaux de ma solitude ».

« Le soleil qui s’éponge le front avec un nuage ».

Le livre sur le site de l’éditeur 

Cactus Inébranlable Editions

SILENCE, CHAVÉE, TU M’ENNUIES

1031 aphorismes rassemblés par Jean-Philippe QUERTON

Couverture chavee

« L’aphorisme m’accompagne depuis des années, je m’en suis nourri, parfois gavé sans jamais parvenir à m’en rassasier. » Jean-Philippe Querton confesse sa passion débordante pour les formes littéraires courtes, très courtes et même ultra courtes.

Après avoir publié en 2018, une magnifique anthologie des aphorismes produits par les auteurs belges dans  « Belgique, Terre d’aphorismes » de Michel Delhalle, il crée à nouveau l’événement en ce début d’année 2019 en publiant, à l’occasion du cinquantième anniversaire du décès d’Achille Chavée, l’intégrale des aphorismes qu’il a édités dans divers recueils et même certains qui n’ont été publiés, jusqu’à ce jour, que dans des revues, parfois glissés au creux d’un poème. Achille Chavée, c’est un peu l’idole de Jean-Philippe, c’est celui qui « a été le premier à me donner le goût de la forme brève, la passion de l’aphorisme qui fait sourire ou laisse rêveur, le plaisir de déguster ces phrases courtes, incisives, … »

Pour accompagner ces 1031 fragments et conférer une plus grande solennité à son hommage, Jean-Philippe Querton a battu le rappel des amis et des admirateurs du célèbre auteur. Christine Béchet a écrit une préface, courte évidemment, mais incisive et percutante, soulignant le côté drôle des textes de l’auteur.

« Toute l’œuvre de Chavée se promène entre le séreux parfois grandiloquent et l’humour de l’homme qui regimbe. Grimace métaphysique ou clin d’œil malicieux du poète qui s’observe, observe le monde, désacralise, démystifie ».

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Nombreux sont ceux qui ont témoigné, Simone son épouse, André Lorent, Pol Bury, André Balthazar, Jean-Paul Baras, Michel Voiturier, Jacques Sojcher, Pierre Della Faille, André Miguel, Achille Béchet , Michel Delhalle, Jérémie Sallustio, chacun a mis en évidence un aspect de cet homme hors du commun qui, outre ses textes, a laissé une image dans son paysage, dans sa rue, à la Louvière, dont il fréquentait assidûment le bistrot et surtout dans la littérature contemporaine belge et même dans toute la littérature francophone. Tous ces témoins confirment, si nécessaire, qu’Achille Chavée est désormais entré dans la légende où, après cette publication, il restera ancré à jamais.

Avant d’avoir lu cette intégrale, je connaissais un peu cet auteur parce que ses amis et ses admirateurs en parlent avec une telle admiration que ça suscite la curiosité et l’envie de goûter soi aussi à ce régal littéraire. Pour moi, l’aphorisme a longtemps été un mystère, je n’avais jamais compris sa définition, j’ignorais si de quelconques règles pouvaient le définir. Après quelques années passées en compagnie des publications du Cactus inébranlable et à recevoir les avis, remarques et réflexions de Jean-Philippe Querton, désormais je sais qu’on ne le définit pas, qu’on ne le réglemente pas : on le sent, on le goûte, on le déguste, on s’en délecte. C’est toute une éducation du goût littéraire qu’il convient d’acquérir en lisant, lisant encore, les grands auteurs et tout d’abord Achille Chavée. Après la lecture de cette intégrale, je crois que je commence à le comprendre surtout, quand en ce jour de canicule, je lis : « J’aime le soleil mais à l’ombre ». Comment vous faire mieux partager mon problème actuel ? Merci Achille.

A travers cette publication, c’est un formidable hommage que Jean-Philippe Querton rend à son idole. Je voudrais vous laisser cette citation du maître de la forme courte, qu’il a placé juste avant la préface de cet ouvrage, je crois que vous comprendrez mieux le sens profond de son œuvre après l’avoir lu.

« (…) la réalité qui nous entoure garde toujours son agressivité. Et il est indispensable, bien sûr, de tenir compte de cette réalité. Et il faut s’en défendre. Et pour ma part je crois que j’ai trouvé dans l’aphorisme (…) un système d’auto-défense. Et ça crée aussi un équilibre entre le lyrique et le réel ».

Et « Encore et toujours, à la fortune du mot ! », surtout quand il est bon !

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable 

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LE MODÈLE OUBLIÉ de PIERRE PERRIN (Robert Laffont) / Une lecture de Paul GUIOT

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Paul GUIOT

Avec « Le modèle oublié », Pierre Perrin rend hommage à Virginie Binet, qui fut la compagne, le modèle et enfin la mère du fils unique de Gustave Courbet (1819-1877).

Le Modèle oublié

La vie de Virginie ne fut pas une sinécure : son amant était doté d’un tempérament et d’un souci d’indépendance tels qu’ils primaient sur toute considération d’ordre moral ou familial.

Si l’on visualise tous quelques toiles célèbres du peintre, Pierre nous apprend à mieux connaître l’homme qui fut un être doué mais arriviste, égocentrique et peu porté sur l’esprit de famille. Il finira par abandonner Virginie, même si c’est elle qui, lassée par les absences répétées du peintre, quitte le domicile. Elle ne supportait plus qu’il déserte annuellement le domicile concubinal pour aller passer l’été à Ornans, où le peintre retrouvait ses sœurs et son père qui n’ont jamais reconnu l’existence de Virginie ni de son rejeton.

Pierre nous rappelle également par le détail – jamais lassant ! – l’époque politique et culturelle tourmentée qui correspond à la durée de vie du peintre, ces années durant lesquelles la France voit se succéder, non sans heurts, la Restauration, le second Empire, la Commune.

On prend aussi plaisir à côtoyer les contemporains du peintre : Baudelaire, ami de Courbet et de sa compagne, Proudhon, Hugo, Flaubert, toutes ces figures incontournables qui façonnèrent le 19ème siècle.

Pierre propose donc bien plus qu’une biographie attrayante d’un peintre hors normes, il peint aussi la fresque d’une époque où l’on traversait les rues de Paris en enjambant les barricades, pistolet au poing, pour passer du salon littéraire à l’atelier du peintre.

Au-delà du plaisir de lecture – la prose de Pierre, fluide, se laisse siroter avec bonheur -, Le Modèle oublié est le résultat d’un travail de documentation considérable. Il superpose une étude des mœurs d’un peintre tout dévoué à son œuvre géniale, à ses plaisirs de bouche et à ses fantasmes érotiques, un plaidoyer pour l’égalité des sexes (concept qui ne semblait guère émouvoir Courbet), l’existence relativement dramatique de sa compagne et de son fils – qui mourront tous deux avant lui – et l’histoire politique mouvementée de la France au 19ème siècle.

Courbet sort de ce récit un peu terni aux yeux du lecteur, du fait de son âpreté au gain et d’une morale peu recommandable. Mais n’est-il pas de mise, chez certains génies artistiques dotés d’un ego surdimensionné, de passer aux yeux de certains pour des goujats notoires ?

Je gage que le magnifique romancier qu’est David Lodge ne renierait pas cette œuvre, lui qui prône qu’un livre doit divertir son lecteur tout en lui apprenant quelque chose.

 

Le Modèle oublié sur le site des Editions Robert Laffont 

La présentation du roman en présence de l’auteur à la Librairie Gallimard

Les événements de la rentrée littéraire autour du roman de Pierre Perrin