ZIZANIE DANS LE MÉTRONOME de PASCAL WEBER (Cactus Inébranlable) / Une lecture d’Éric ALLARD

Pour son premier ouvrage au Cactus Inébranlable, Pascal WEBER propose une riche moisson d’aphorismes poétiques percutants, pertinents et impertinents de la plus belle eau. Qui connectent, comme son titre, en référence au roman de Queneau, l’indique, les deux pôles du moteur weberien : le débridement verbal et une rigueur mâtinée d’une bonne dose de fantasque. On comprend que, chez Weber, la règle, comme dans l’Oulipo, est ce qui permet de sortir des sentiers battus pour explorer des voies littéraires neuves tout en bousculant le monde, jusqu’à le changer, selon le précepte majeur du premier manifeste du surréalisme. Mélange heureux qui donne les fruits qu’il nous est donné de goûter au long de l’octantaine de pages denses du présent recueil.

Après une auto-présentation originale, Weber délivre ses apophtegmes qui traitent d’une pluralité de thèmes sur un mode singulier parmi lesquels on trouve, en leitmotiv, la non-pipe de Magritte, l’adresse de l’assassin de Steeman ou l’aphorisme lui-même. Des propos habilement formulés qui égratignent notamment les institutions étatiques et leurs serviteurs ainsi que le non-respect de l’environnement par l’espèce humaine.

La poudre à canon fut inventée bien avant le Big Bang

La vie du grain de café ne tient qu’à un filtre.

Le Surréalisme court encore, il faut lancer un Man Dada Ray.

L’enfer, c’est les auteurs.

L’inventeur va enfiler son bleu de trouvaille.

Le nez coule de source au milieu de la rivière.

La forêt, c’est fatal, va manquer à l’appel.

Les étoiles filantes forment l’éphémère alphabet de la nuit.

Pour percer dans la vie, il faut une baïonnette.

On trouve aussi des phrases plus brèves qui possdent la beauté marmoréenne des vers mallarméens ou perecquiens.

L’art, méduse, est une œuvre d’eau.

Là-bas, laborieuse, bosse une baleine.

La mer en silence redore son écume.

Bref, un recueil qui combat la conformité de pensée et la platitude sous toutes ses formes par le moyen de l’aphorisme pour battre en brèche nos idées reçues, aiguiser notre regard et donner du relief et du goût à la langue.

Le photomontage de couverture est l’oeuvre de Frédérique Longrée.

À commander ici sur le site du Cactus Inébranlable

Une interview de Pascal WEBER à découvrir (sur le site de Vincent PESSAMA)

DIS, PETITE SALOPE, RACONTE-MOI TOUT… d’OLIVIER BAILLY (Cactus Inébranlable) / Une lecture d’Éric ALLARD

Ce roman d’Olivier BAILLY est-il un drame de la jalousie quand elle devient obsessionnelle, rapport d’un dérèglement mental ou métaphore d’un monde où la femme érigée en statue de fiel, en mangeuse d’hommes, met le mâle à ses pieds, en position de n’être jamais rassasié par elle ? Même et forcément si le mâle est gros, affecté d’un féroce appétit de vivre et du souci d’en découdre avec l’existence, avec tout ce qu’elle offre – notamment en termes de rêves via la publicité et ses modes de consommation. Inévitablement on pense au Swann de Proust, à L’Enfer de Chabrol d’après un scénario de Henri-Georges Clouzot. Mais sur fond d’un monde déboussolé, abreuvé d’idées toutes faites.

Ce gros-là, jamais nommé, ne fait pas régime, il ingère tout, plus dans la vitesse que dans la profusion. S’il s’est piqué dès l’adolescence d’une femme enfant (le prénom à lui seul, Vanessa, est tout un programme lolitesque, avec références à Gainsbourg – dans le titre et l’épigraphe – et Paradis), elle va ensuite mordre à l’hameçon, au-delà de ses espérances, donner tout d’elle, jusqu’à un enfant. Mais ce ne sera pas assez, il ne voudra jamais le croire, croire en son étoile, car il est programmé pour le malheur (le bonheur est trop commun, trop partagé), d’où sa dépendance à elle comme objet transitionnel (le livre montre que la relation à ses parents n’a pas été satisfaisante), voué à disparaître.

Et cette addiction est au-delà du sexuel et du textuel, et bien loin de l’amour, du moins tel qu’on nous le rabâche, idéal et altruiste, tourné vers l’autre, le bien-être de l’autre… 

Sur le chemin impossible entre lui et Vanessa, il y aura une fillette qui ne pourra jamais combler l’espace pris par sa mère dans le mental de son père et qui devra dégager. Pour qu’il aille au bout de son délire, de sa propre histoire. D’où l’idée qui ressort du récit qu’on se choisirait très tôt un scénario de vie à tourner, à dérouler et que le fou serait le réalisateur tyrannique qu’aucun aléa de tournage ne ferait dévier de son projet.

Ce qu’il sait faire de mieux, notre homme c’est vendre, des histoires pour « refiler une quelconque camelote », que ce soit par téléphone ou de vive voix, se servant de tous les éléments susceptibles de favoriser l’opération, et sans état d’âme.

Dis, petite salope…, c’est une image fixe de femme prise à l’adolescence, innocente et salope en puissance, qui phagocyte toutes les histoires, les fait proliférer tel un cancer dans un organisme qui n’a plus d’autre raison d’être. Vanessa, elle, est privée de parole, tout ce qu’elle dit est tourné en mensonge, nié dans sa vérité par le film que se fait son mari.

C’est aussi, on l’aura compris, une métaphore du romancier. Qui, sur l’objet sacré de la littérature, produit des histoires sans fin. Qui ne valent que pour son amour des mots et qui ne demandent qu’à être jugées sur leur style, sur leur façon de raconter. Si le lecteur adhère, c’est vendu-gagné.

Tout alimente la parano du gars, et cela donne lieu à des scènes tragicomiques autant qu’épouvantables, auquel s’adresse un narrateur froid, distancié qui débiterait un acte d’accusation.

Le lecteur, pris à partie au même titre, est happé dans la chute de l’Asocial. Les faits sont relatés sans répit, tout nous est donné à lire : les produits et les marques, les opinions comme les actions des personnages, tout va vite chez cet homme pressé d’en finir.

Quand tout a été dit-perdu, quand on est à la rue avec l’inconscient, sans toit, sans toi, sans tu à qui s’adresser, on peut à nouveau parier sur un chiffre, une idée fixe. Tant qu’il y a de la vie, du verbe, de la folie…

 « Qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, on ira

Toutes les bonnes sœurs et tous les voleurs

Toutes les brebis et tous les bandits

On ira tous au paradis, même moi »

C’est paru dans la collection des Cactus Poche à petit prix du Cactus Inébranlable avec une photo de couverture de Massimo Bortolini.

À découvrir et à commander sur le site du Cactus Inébranlable

2021 – LECTURES DÉCONFINÉES : NOUVELLES D’ICI ET D’AILLEURS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

La nouvelle, un genre littéraire difficile à maîtriser mais qui est très agréable à lire quand l’auteur a su raconter une belle histoire en ménageant une chute inattendue, surprenante, étonnante, …, mais surtout pas convenue. Les éditions de l’AUBE ont eu la belle idée de rassembler des grands auteurs classiques dans un recueil qui évoque l’amour de la mère et que je vous présente ci-dessous avec une nouvelle de Claude DONNAY, homme de lettres au talent protéiforme.

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L’amour d’une mère

Recueil de nouvelles choisies par Julie Maillard

Editions de L’Aube

A l’approche de la Fête des Mères, les Editions de l’Aube édite ce très joli recueil de nouvelles sélectionnées avec beaucoup de finesse et de goût par Julie Maillard. « Tendre et doux ou âpre et violent, l’amour d’une mère est une force qui peut tout emporter sur son passage ». Au travers des neuf textes qu’elle a sélectionnés, Julie Maillard nous le démontre. J’ai choisi de nommer les auteurs et leur texte afin que chaque lecteur puisse rechercher l’original et éventuellement le situer dans son contexte éditorial ou dans l’œuvre de l’auteur.

Hans Christian Andersen – Histoire d’une mère – Un conte radieux comme Andersen en a beaucoup écrit, plein de poésie et de romantisme mais du romantisme comme on en écrivait au XIX° siècle. « Comment as-tu pu trouver ta route jusqu’ici ? demanda la Mort, et comment as-tu fait pour t’y être rendue plus vite que moi ? ».

Jules Renard – L’enfant gras et l’enfant maigre – Une très courte nouvelle comme une réplique, une excuse, une politesse qui ne sert qu’à masquer une cruelle réalité. « Chère Madame, je ne dis point cela parce que vous êtes sa mère, mais savez-vous que je le trouve très bien aussi, le vôtre, dans son genre ! ».

Alphonse Daudet – Les mères – Un amour maternel surdimensionné rempli d’une foi inébranlable en son pouvoir qu’une mère éprouve pour son fils soldat. « Quand il parut, la façade du fort en fut toute illuminée ».

Marguerite Audoux – Mère et fille – Quand la mère qui a trop protégé sa fille devient sa rivale, l’affrontement devient inéluctable mais l’amour conduira l’une au sacrifice que seule une mère peut consentir pour son enfant. « Va, maman, épouse monsieur Tardi, afin que de nous deux il y en ait au moins une qui ait nu peu de bonheur ».

Guy de Maupassant – La Mère Sauvage – Une mère même éloignée de son fils ne l’oublie jamais, la Mère Sauvage vengera impitoyablement son fils tué à la guerre. « On trouva la femme assise sur un tronc d’arbre tranquille et satisfaite ».

George Sand – Les mères de famille dans le beau monde – Un texte très corrosif, amer et, en même, temps, acide qui dénonce le ridicule des femmes qui veulent encore paraître quand elle devrait se contenter d’être des modèle pour leur fille. « Jugez donc quelle révolution, quelle fureur chez les femmes, si on les obligeait d’accuser leur âge en prenant à cinquante ans le costume qui conviendrait aux octogénaires ».

Maxime Gorki – La mère du traître – L’histoire d’une mère qui voudrait se revêtir du déshonneur de son fils pour lui épargner la honte et la punition qu’il mérite. « Je suis sa mère, je l’aime et je me considère comme coupable de sa trahison ».

Léon Bloy – Jocaste sur le trottoir – Comme dans une tragédie grecque, un fils est manipulé par des forces supérieures qui l’amène à coucher avec sa mère. « Un jour le terrible drôle, qui savait ce qu’il faisait, me donna l’adresse – … – d’une femme « charmante, quoiqu’un peu mûre », qui me comblerait de délices ».

Charles Dickens – L’histoire de la mère Comme souvent dans les histoires de Dickens, cette mère est affligée par ce qu’on l’a privée de ses enfants qu’elle ne renoncera jamais à retrouver. « … cette femme simple et naïve, mais grande par l’amour et la foi, semblait déjà appartenir au ciel ».

J’ai choisi ces quelques copeaux de textes, à mon sens fort explicites, pour démontrer tous les personnages qu’une mère peut être pour ne pas perdre son ou ses enfant(s). Que les enfants se souviennent de tout ce que leur mère leur a donné et qu’ils n’ont qu’une seule mère aussi immense soit son amour, sa générosité et son abnégation.

J’ai trouvé ces textes admirables, comme il est agréable de lire la belle langue qu’était encore la nôtre au début de ce siècle et au précédent. Merci à l’éditeur et à Julie Maillard de nous avoir offert de si jolies phrases. Je rangerai ce recueil aux côtés de La Mère de Maxime Gorki, de La Mère de Pearl Buck et quelques autres livres qui évoquent la mère dans tout ce qu’elle représente pour nous tous.

Le recueil sur le site des Editions de l’Aube

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Rose, Marie, Madeleine et moi

Claude Donnay

Lamiroy

Rose, Marie, Madeleine et moi #184

Rose c’est la maman du narrateur qui raconte son histoire, comment il devenu muet après le décès brutal de sa mère à un âge où les mamans ne devraient pas mourir. Marie, c’est la Vierge Marie celle qu’on célèbre le 15 août, le jour où Rose a été frappée d’un accident vasculaire cérébral, celle qui n’a pas veillé sur la maman de l’enfant si dévasté qu’il en a perdu la parole. Madeleine, c’est la cliente qui apporte une montre à l’enfant devenu adulte et expert en horlogerie mécanique, pour la réparer, c’est la fille qui a séduit le jeune homme et s’est mise en ménage avec lui.

Cette histoire, c’est une histoire triste mais une histoire pleine de tendresse et d‘émotion, l’histoire d’un enfant qui n’a jamais pu admettre le décès brutal de sa mère et qui, toute sa vie, en a voulu à celle qui devait la protéger de ses pouvoirs divins. La haine qu’il développe alors est si violente qu’elle provoque une véritable fureur iconoclaste l’incitant à détruire toutes les statues de la Vierge qu’’il rencontre et à détester toutes celles qui portent le nom de Marie. Mais, tout le monde n’a pas pour prénom usuel le premier affiché à l’état civil…

Claude c’est un auteur d’une grande sensibilité qui écrit tout aussi bien des vers, des romans que des nouvelles comme celle-ci. C’est aussi un excellent dénicheur de talents littéraires, il découvre régulièrement d’excellentes et excellents poètes, j’en ai déjà lu un certain nombre, je peux en témoigner.

L’ouvrage sur le site des Editions Lamiroy

ARCHIE ET ANARCHIE de CLAUDE LUEZIOR

Archie et Anarchie

Il me faut vous l’expliquer derechef : le monde est divisé en deux sortes de personnes: les adeptes de l’archie et ceux de l’anarchie.

Les premiers sont adorateurs du dieu classeur et de son cousin contemporain, l’ordinateur. Ils vénèrent les tiroirs, les bibliothèques, Descartes, les neurones à l’aplomb, les buis taillés au cordeau, les allées, tout en se méfiant des bosquets. Ils sont archis, comme on dirait architectes. Ou archiprêtres, avec une Bible à la main, dix commandements, un codex, une règle monastique.

Les seconds sont baroques, voire rococos, tout saupoudrés d’angelots qui volètent à l’entour. Ils tiennent du cirque Barnum et du bazar oriental, avec des effluves poivrées, des chansons en pagaille, des graffitis arc-en-ciel, un drapeau aussi noir que paradoxal, des calicots couleur géranium, des gilets jaunes, des idées vertes, des herbes folles : ce sont les anarchistes.

Ma famille est divisée en deux clans apparemment irréconciliables : les archis qui classent de manière compulsive mais qui ont de la peine à se souvenir dans quel classeur tel ou tel document a bien pu trouver refuge. Les autres, d’un naturel résolument anarchiste, militent chez les poètes et vivent sous de vertigineuses piles de documents. Lesquels semblent sans foi ni loi mais puisent leur logique dans d’improbables racines. Toujours est-il qu’ils retrouvent, dans cet apparent dépeçage de la pensée, à peu près tout ce qu’il leur faut par une sorte d’intuition, de génie géographique, de boussole interne qui défie l’entendement.

De quelle race êtes-vous donc ? En vérité, il arrive parfois que les deux espèces cohabitent et filent un amour tendre.

Le site de Claude LUEZIOR

PRENDRE MOT de PHILIPPE LEUCKX (Dancot-Pinchart) / Une lecture de Gaëtan FAUCER

Chaque page est une ode au poème, à la rue, aux gens et à la vie.

Dans ce recueil de poésie, l’auteur nous embarque dans son univers bien à lui.

Une agréable sérénité s’installe au fil d’une lecture douce et apaisante.

On a l’impression que le silence parle.

Poèmes à lire dans le désordre ou dans l’ordre des pages… qu’importe, la furtive musique du silence est constante.

Philippe Leuckx est le premier auteur à être publié aux éditions Dancot-Pinchart. Longue vie à la poésie, hommage aux mots et bonne chance à cette nouvelle maison ! 

Les mots clés du recueil : Ville / Gens/ Poème

Les Editions Dancot-Pinchart sur Facebook

EN NOTRE NOM de PHILIPPE COLMANT (Demdel) / Une lecture de Philippe LEUCKX

Voilà le quatrième roman policier de Philippe Colmant, connu surtout pour ses beaux livres de poésie. Voici donc la quatrième enquête du Commissaire Van Calster, accompagné de ses trois adjoints, Brumière, Hichoumi et Genot.

L’intrigue se déroule en 2019 et se clôture – ironie du sort – par le coronavirus en avril 2020.

Un journaliste fouille-merde très doué est assassiné : Patrick Rosimont enquêtait sur le destin de familles de milliardaires belges. L’une de celles-ci, visée par l’enquête, se nomme Pradenne et a une réputation (« en notre nom ») de longue date, remontant au règne de Léopold I.

À grand train, le romancier nous mène par le bout du nez, mêle les sous-intrigues, les fausses pistes et en profite pour nous concocter une part non négligeable de l’histoire de Belgique et de ses grands entrepreneurs. Les « grandes familles » existent bel et bien, elles cachent souvent des secrets bien gardés.

D’une plume vive, beaucoup de dialogues qui suscitent le suspense, l’écrivain réussit à nous convaincre que l’affaire piétine, se terminera en « pipi de chat » pour reprendre l’expression de l’inspecteur de police, joué par Jouvet, dans le film « Quai des orfèvres » de Clouzot. Oui, durant plus de deux cents pages, l’affaire se présente avec les pires difficultés d’enquête. La trahison de deux inspecteurs, les pressions d’un juge d’instruction peu clean, et le tour est joué pour nous engluer dans une triste affaire belge, dont il est grandement probable comme pour toutes les autres qu’elle ne sera pas résolue.

Le Commissaire, qui laisse sa petite famille à l’abri, mêle doutes et certitudes, agit comme un limier zélé qui ne veut pas laisser filer l’anguille, qu’il tient déjà.

Colmant écrit d’une manière limpide, évite les poncifs du genre, maintient le suspense jusqu’au bout. Son style, vivace et clair, donne à la lecture un brin d’élégance et de rapidité. Les chapitres sont rondement menés.

À conseiller aux amateurs de polars bien ficelés, bien écrits, attisant la curiosité du lecteur qui ne s’en laisse pas conter.

Un beau roman.

Philippe COLMANT, En notre nom, Demdel, 2021, 244p., 12,50 euros.

Le roman sur le site de Demdel

les livres de Philippe Colmant chez Demdel

LE MONOLOGUE DU VOISIN KAKFA d’ALAIN HOAREAU (Jacques Flament) / Une lecture d’Éric ALLARD

Contrairement au K. du récit de Kafka qui ne parvient jamais à pénétrer dans le Château, le narrateur de celui d’Alain Hoareau y entre d’emblée, sans peine. Et « rien ne [l’] oblige d’y demeurer »

Le château est une prison créée par soi où « il n’y a rien d’autre à faire que de nouer des relations entre locataires ».

Il réalise vite qu’il est épié par d’innombrables yeux derrière les portes des pièces dont certaines  communiquent entre elles.

« Rien n’était moins protecteur que les hauts murs du château, le danger venait du château lui-même. »

C’est ainsi qu’il fait le constat d’être enfermé dans la solitude d’un monologue…

Si on y reste, c’est dans l’espoir d’être vu de l’extérieur.

« Il fallait que l’espoir d’être remarqué de l’extérieur fut immense et prometteur. »

Illusoirement, l’occupant du château se croit le maître des lieux, le « châtelain plénipotentiaire de l’importance de sa vie » comme le fait que les pratiques à l’intérieur du château diffèrent de celles qui ont cours à l’extérieur et que l’espoir d’une reconnaissance est infondé : là, on parle sans retenue ni contrainte mais sans être entendu plus qu’ailleurs.

Comme on peut y entrer librement, on peut y sortir à sa guise même si, une fois entré, installé, on n’en sort plus vraiment. On est prédestiné à y retourner.

Le règlement d’ordre intérieur au château étant fixé, la seconde partie du monologue confronte le narrateur, à la faveur de la pénombre, avec un individu réduit à une silhouette se révélant être peu ou prou un double de lui-même, en tout cas un occupant de la même chambre et se prévalant des mêmes droits sur son passé…

Le narrateur s’installe pour son « dernier combat » et pose la question de ce qu’il reste à faire quand « il devient possible de se reconnaître dans ce que dit l’autre ».

Le fameux dispositif mis en place peut facilement s’interpréter, dans la première partie, surtout, comme ce qui est à l’œuvre sur les réseaux sociaux. L’éclairante métaphore nous rappelle qu’on a dépassé le stade où l’homme kafkaïen était condamné à rester aux abords du château, dans l’espoir d’y accéder. Maintenant qu’on y a une chambre à demeure et la jouissance des mêmes privilèges, ou peu s’en faut, que ceux des châtelains d’antan, tout espoir de se fuir ou de nouer une entente profitable avec autrui étant anéantis, la confrontation avec soi-même devient inévitable et d’autant plus risquée…

Un texte interpellant, d’une cinquantaine de pages, qui appelle à être relu voire entendu et qui se prête à une mise en scène, à une adaptation scénique, tant la permanence d’un décor entre chien et loup, hanté de silhouettes, ainsi que le noeud d’interrogations auquel le narrateur est soumis le réclament.

Le livre (+ extrait) sur le site des Editions Jacques Flament

Alain Hoareau répond aux questions de Jeanne Orient.


DEUX JEUNES POETES ITALIENS (poèmes traduits par Philippe LEUCKX)

Philippe Leuckx (auteur de D'Enfances) - Babelio

Philippe LEUCKX

PAOLO COSCI

Sorelle stelle | effigie edizioni

Maintenant tu sais

que le vide est ce plein plus tremblant

que toute poésie scintille à partir d’une déchirure –

tu cherches les symptômes

avant que le rythme les agrège –

la parole rétrograde au stade minéral

criblée par la première obscurité.

+ + + + + + +

ALESSANDRO GRIPPA

Alessandro Grippa - da "Alcuni primi posti" - Atelierpoesia.it

Les mots

La langue se ferme sur le pré.

Tu veux l’écrire (et elle est ridée et brille dans la première chaleur)

mais les mots ne te reconnaissent pas

en les pensant tu t’endors dans cette position au creux de la vallée étroite et légère. Etroite et légère la voix qui affirme les images vues en rêve;

 les yeux à l’intérieur de l’ombre tendre; c’est un jour lumineux;

les échanges de fourmis, les voix des parents au salon se mêlent au rêve. Maintenant que tu es éveillé, tu te surprends au miroir;

connu qui hésite à travers les draps, opaque (et est opaque le cliquetis qui tombe de la gouttière).

Tu te vois aller vers la fenêtre, l’ouvrir. Respirer.

Tu voudrais parler au vide de la fenêtre tu voudrais dire le vide

du pré, du ciel; de la hauteur du vent qui balaie tout ce qui balaie.

Tu voudrais mais tu ne possèdes pas

les mots pour ce qui manque.

15 (NOUVELLES) BRÈVES RENCONTRES : De LA MÉPRISE au MÉPRIS

2 Personnes Davoir Un Dialogue Icône De Vecteur De Glyphe Plat Dernier Cri  Conversation Entre Deux Personnages Avec Bulles Vecteurs libres de droits  et plus d'images vectorielles de Affaires - iStock

La méprise

– Busnel, vous l’aimez Busnel ?

– J’ai vu tous ses films.

– On ne doit pas parler du même.

La Voie lactée, le Charme discret de la bourgeoisie, Cet Obscur Objet du désir…

– Non, lui, c’est La Grande Librairie.

– Et c’est bien ?

+

La reconstruction

– Je me suis reconstruit

– À quel endroit ?

– Sur mes propres ruines.

– Et ça tient ?

– Mieux qu’avant.

– L’architecture contemporaine, quand même !

+

Le vol du coeur

– On a volé mon coeur, commissaire.

– Lieu, heure et date de l’infraction?

– Je ne sais pas où ni quand ça s’est passé.

– Des soupçons sur les auteurs du forfait?

– Pas le moindre.

– On vit beaucoup mieux sans, croyez-en mon expérience.

+

La fin du cinéma

– Il faut quitter la salle !

– Que se passe-t-il ?

– Le film est terminé depuis un siècle.

– Je n’ai pas fini de manger mes pop-corns.

Le cinéma est mort

– Et où vais-je aller cuver mon coca ?

+

Le poids de la musique

– Combien pèse l’orchestre?

– Environ dix pianos.

– Et la musique?

– Des tonnes de notes.

– Et le silence?

– Deux demi-soupirs.

+

L’amitié littéraire

– J’ai lu ton livre.

– Et moi le tien.

– Je l’ai beaucoup aimé…

– Pour ma part, je pense que c’est ton meilleur livre.

– Si ce n’est la fin qui m’a, disons, interloqué…

– Pour tout dire, j’ai aussi quelques nettes réserves à formuler sur le tien…

+

Les bons lecteurs

– On ne trouve plus de bons lecteurs.

– Ils sont tous occupés à écrire.

– Lisent-ils même ce qu’ils ont écrit?

– Ils n’ont pas le temps de se relire…

– Qu’ils sont déjà emportés par l’écriture d’un nouveau livre…

– Qui ne sera pas plus lu.

+

Les écrivains géniaux

– Ma bonne fée, dites-moi où sont les écrivains géniaux ?

– Sur les réseaux sociaux, ils sont féconds.

– J’y cours lire leur prose brève.

– Ils sont nombreux et beaux.

– Peut-on aussi leur montrer notre affection ?

– Il n’attendent que ça, les fripons!

Clipart animé de dialogue de deux personnes, PowerPoint Animation | 00452 |  PoweredTemplate.com

Le grand complot

– Vous aussi, vous croyez à un complot universel?

– Cela ne fait aucun doute.

– Toute cette mécanique habilement réglée…

– Depuis toujours.

– Par un maître d’oeuvre hors du commun…

– Qu’on appelle Dieu mais allez savoir qui se cache derrière cet affreux pseudo.

+

Mon ange

– Je vous présente mon ange.

– Comment s’appelle-t-il ?

Manuel. Et le vôtre ?

Intellectuel.

– Il se connaissent, m’a-t-on dit.

– De très loin.

Les tas

– Ce tas d’ombre est à vous ?

– Non, il est au soleil.

– Et ce tas de bois, ce tas d’eau ?

– Ils sont à la forêt et à la rivière.

– Et ce tas de joie ?

– Il est à l’homme heureux.

+

Les derrières

– Il y a quoi derrière l’histoire ?

– Je n’ai pas le temps d’aller voir.

– Il y a quoi derrière la mer ?

– Un livre de sable.

– Il y a quoi derrière le miroir ?

– La trace d’un regard.

+

Le corps du capitaine Marleau

– Ah! Le corps du capitaine Marleau!

– Et les jolies jambes de superstar du Sergent Flagada!

– Ce jeu de mots à même la chair : Rend[s]-nous l’art, Jean!

– Et celui-ci: J’suis amoureux d’une congolaise…

Et sa mère est Madame Caca.

– On ne tombera pas d’accord.

– On n’est vraiment pas de la même époque!

+

À bout de souffle

– Vous êtes à bout de souffle, on dirait.

– J’ai beaucoup médit.

– La médisance, c’est haletant.

– C’est un sport méprisé.

– Et vous pensez faire quoi pour vous regonfler.

– Je vais aspirer l’air de la bienveillance.

+

Le Mépris revisited

– Et mes pronoms démonstratifs, tu les aimes?

– Oui, ils sont jolis.

– Tu les aimes, mes articles définis, mes locutions adverbiales?

– Oui, énormément.

– Et mes participes employés avec avoir, et mes imparfaits du subjonctif?

– Je t’aime totalement, verbalement, grammaticalement…

Les possibilités du dialogue de sourds - Desseins animés

ROSE, MARIE, MADELEINE ET MOI de CLAUDE DONNAY (Lamiroy) / Une lecture d’Éric ALLARD

Rose, Marie, Madeleine et moi #184

Le narrateur de cette nouvelle ne parle plus depuis le décès de sa mère survenu quand il avait dix ans. Perte dont il n’a jamais fait le deuil. Il en veut à la Vierge Marie qui « n’a pas levé le petit doigt pour empêcher la mort de sa mère » pour une autre Marie, qui était croyante. Depuis, il a, pour le moins, pris en aversion les statues de la Vierge.

Il parle néanmoins aux montres dont il répare le mécanisme grippé ou encrassé. Sur son lieu de travail, il rencontre, sans échanger avec elle une parole claire, l’autre femme de sa vie, une prénommée Madeleine, avec laquelle il se… marie. Madeleine est croyante elle aussi et se lie avec sa tante Léo. Elles prévoient, avec le narrateur et son père, un voyage à Lourdes qui comprendra la visite de l’inévitable grotte de la Vierge, lourde de sous-entendus. Là, il fera une découverte d’autant plus surprenante qu’elle va remuer des douleurs non cicatrisées.

Quant à Rose, il vous faudra lire le récit pour savoir quel va être son rôle…

Derrière le fil de l’intrigue, Claude Donnay interroge la fonction du langage et l’enracinement, toujours bien présent, des prénoms dans un fonds religieux (ou floral), donc irrationnel, et son retour inopiné à la faveur de circonstances particulières. Et quand l’inconscient collectif ou personnel refoule, cela peut avoir des conséquences funestes sur des individus qui n’ont pas pris la mesure de cette réalité. Quand on joue sur les prénoms, on atteint au plus intime des êtres, cela devient une question de vie ou de mort, nous dit à sa manière Claude Donnay, poète, romancier et éditeur.

Ce texte aussi réjouissant que bien conduit est paru dans l’allègre collection des Opuscules des Editions Lamiroy.

L’Opuscule sur le site des Editions Lamiroy

Le blog de Claude Donnay