DIX POÈMES de JEAN-CLAUDE CROMMELYNCK

Jean-Claude Crommelynck

1072 Terribles chimères.

Coup d’état à l’échelle du monde

le capital à pris tous les pouvoirs

et épouvante ses esclaves soumis.

Il n’y a plus de rivages, il n’y a plus d’abris

Cette lave sur nos yeux

dans nos bouches

le poids de ces corps inertes sur nos épaules

comme un joug de chair putride.

Nous traversons les forêts blessées

les troncs calcinés nous agrippent

de leurs griffes de cendre.

viennent les terres disparues où le désert est tyran.

Nos hardes sont devenues plumes sombres

et s’enracinent dans nos peaux.

Telles des chimères terribles

nous effrayons ceux qui nous croisent.

Ils professent leurs fureurs prophétiques

qui laissent une pâleur sur nos bouches

et nous jettent les pierres de lapidation

auxquelles on n’échappe pas.

+ + + + +

1073 Errements en terre d’ombre I

Je m’allonge vers les cieux

me courbe en arc immense

je suis ce cristal qui diffracte la lumière

et de couleur, je repeins l’horizon.

En mai, j’enjambe les forêts

fais signe à Vénus accrochée à la lune

qui nous regarde tous, prostrés

dans une lente immobilité.

Aucun ne se souvient de la grandeur du monde

de la force d’Éole

et de la puissance sans borne de Râ.

Tous ont oublié le chant de l’eau

le fracas des cataractes

la sagesse qu’ont les montagnes

pour se mouvoir en millénaires

avec la lenteur des astres.

Tous ne pensent qu’à avoir et empiler

ce qu’ils ont sorti de la terre

ne sachant rien de la véritable richesse.

Sur le gazon que je foule

couvert d’ambroisie déposée par les dieux

mes pas laissent des empreintes sombres et lourdes

Je me prépare aux visites de Morphée

sur cette couche céleste

harassé par mes errements en terre d’ombre

dans les sables lourds.

Il sera toujours temps ce demain pour exhaler ma fureur.

+ + + + +

1074 Errements en terre d’ombre II

Vaincu par mes chagrins je me pose

en cet antre sombre où le jour ne peut atteindre

et me prends ce repos qui éloigne la folie.

Une brise ravive par ses caresses les roseurs de la peau

il fait un froid sépulcral qui laisse réfléchir

et calme les ardeurs des foudres du destin.

Enclin à baisser les paupières, se clore et ainsi ouvrir

les portes à Morphée

et à ses vaisseaux de rêves qui insufflent les pensées du lendemain.

Ici, protégé des humains, je goûte un répit calme

loin de leurs guerres, meurtres et tromperies

certain d’avoir pour un temps échappé

à leur traque éternelle de cannibales.

Recueilli je me confie à la nuit

mon corps plus grand que l’humanité entière

repose comme Atlas jusqu’aux bords de la Terre

En songe mes ailes touchent les étoiles

je frôle l’astre de feu au retour

vêtu de la cape faite de voiles lactés.

Le sceptre de foudre brandit dans mon poing

doté d’une force nouvelle digne des olympiens

je repars sur les voies de mes injustes royaumes.

+ + + + +

1075 Errements en terre d’ombre III

Je cherche les oracles et les temples d’amour

cachés aux yeux des profanes.

Sur la route, partout les dieux sont dissimulés

derrière de fausses insignifiances :

de simplissimes figures

vieux ivrognes grognant

jeunes éphèbes à peine pubères, vierges encore de tout

dans la peau de quelques animaux communs

lièvres, carpes, renard, sangliers

loups, serpents, vaches ou libellules

allez donc savoir qui est qui.

Ne pouvoir qu’à son cœur se fier

en espérant avoir le don de double vue.

Le merle a lancé son neuvième chant

le soleil l’a patiemment écouté

et attendu pour déployer ses rais

La route est large

les compagnons ne manquent pas

pinsons, rossignols, mésanges la haie d’honneur me font

Je fais ma joyeuse entrée en forêt

où les arbres m’invitent dans leurs antres séculaires

m’honorent de leur fraternité et m’hébergent

en échange, de quelques poèmes.

Entre leurs troncs nombreux

ils enserrent une nappe d’eau claire

où tous, dieux et bêtes vont boire.

Dans la pureté de sa transparence

on voit les poissons affleurer la surface

l’œil sévère comme celui d’un cheval

ils viennent murmurer les lois divines aux oreilles

des têtes penchées qui se désaltèrent.

Si la chance me sourit j’y verrai le faune sans nom

car nul n’a de nom dans les bois

celui qui a le pouvoir d’accorder le changement en eau ou arbre

ce qui, ici, est un suprême honneur.

Sinon il me laissera partir au prix d’un baiser doux

Grande sera l’envie de lui céder

il a le charme des sirènes

et le temps se suspend entamant ma volonté toujours plus.

Mais rien ne m’a distrait de ma quête

en rêve j’ai baisé ses lèvres et suis reparti sans me retourner.

+ + + + +

1076 Errements en terre d’ombre IV

La brume s’est levée et m’engloutit

après de longs instants à tâtons

je suis sorti vainqueur de ce sombre nuage

paré de tous les dons

diamant à multiple facettes, éblouissant de tous les yeux.

Debout, toujours un peu penché par rapport à l’axe de l’univers

capter les mondes cachés dans les périphériques regards

que je verse méthodiquement dans mon alambic poétique

Je suis un butineur, le front orné tel le parvis d’Apollon

par « Connais-toi toi-même »

à l’instar de Protée capable de médusantes métamorphose.

Dresser des paysages comme de grandes toiles de fond

prêtent pour le déroulement de drames et comédies

que je grave sous vos yeux charmés.

Nous croyons pouvoir un jour changer le sort défavorable

cela justifie notre immobilité

et les dieux pleurent déjà nos futurs défaites.

Sur cette terre vert-de-gris aux oliviers millénaires

se sont croisé les pieds d’Achille et de Patrocle

leurs bras ont brandit des glaives

mais leurs mains se sont caressées

et le velours sombre de leurs cils, en baissant les yeux s’est mélangé

le souffle de leur haleine d’un parfum amoureux à scellé leurs lèvres dures

d’où le sourire était banni depuis tant de guerres.

Sur cette terre enfin je suis et pose mes pas

dans l’empreinte de celles des dieux

De ma lame je frappe le rocher

et de sa blessure jaillit une source nouvelle

qui, dans les futurs, fera une grande Babylone de félons et de rustres

mais au présent abreuve la terre et fait grandir encore les oliviers

couvre les champs du blond des blés, cheveux bien-aimés de Gaia

où les bluets sont mes pensées égarées qui tentent un dernier geste.

+ + + + +

1077 Achille 2020

Avec le long soupir des ressuscités

la gorge encore emplie de terre

les sifflements et le fracas de guerre

il court

n’évite pas la balle qui le suit

et comme un coup de poing

se fiche dans son cou.

Le métal traverse son larynx

ses pieds courent encore

tandis qu’il s’écroule lentement

maculant les herbes vertes

de son sang rouge comme des fleurs.

Un couple de soldats enlacés

se porte des coups en étreintes serrées

flanc contre flanc

sexe contre sexe

et tombent unis

sous les rafales de mitraillette

qui les foudroient l’un et l’autre.

Beaucoup s’abandonnent

leurs yeux restés ouverts regardent dans le vide

vers la dernière étincelle de lumière à l’horizon.

Là, un pauvre guerrier

couvert de boue et de sang

la vie s’échappe à flot des ses blessures

les mains parcourant ses plaies sans y croire.

Ses amis qui le regardent tituber en silence

lèvent les bras

et supplient les dieux nourris à leur douloureuse tristesse

de les épargner

mais l’un après l’autre ils s’affalent

touchés tour à tour sans la moindre pitié.

L’ami chéri s’est couché

sur le corps de son compagnon agonisant

et le pleure avec des étranglements de douleur

il sera le seul rescapé de l’unité.

Beaucoup de mères vont retenir leurs larmes

avant de le savoir.

+ + + + +

1081 Constat 20/20

Je restais sans lire

sans parler

assis sur une chaise

devant la fenêtre

à regarder le confinement éteindre toute vie.

Le regard dans le vide de celui de ma tête

j’attendais sans rien attendre.

Simplement laisser couler le jour puis la nuit

dans cette espèce d’infini où règnent

les prisonniers mis au secret

dans les encres du crépuscule.

+ + + + +

1083 À ciel couvert

Sous la chaleur intense

d’un réchauffement constant

nos ombres assoiffées

courent au devant de nous

chaotiques et affolées

projetant leurs silhouettes effarées

sur les murs de séparation

Quand tous auront souffert

on se baignera dans les larmes du monde

transpercés de douleurs nouvelles

Tout change

bêtes et pierres

dieux et démons,

le silence et les mots

Le poème est une bouteille qu’à la terre

la mer rejette sous une tonne de plastique

nous reste à chanter l’écume

rire sous la bulle du monde

devenue prison

grande chambre à gaz

par soucis de sécurité

+ + + + +

1084 Avant l’écœurement

Je propose que l’on s’achète

des masques-à-gaz et des gilets-pare-balles

70 millions d’humains ont quitté leur pays

dont la moitié est des enfants

Pour construire un nouveau monde

il faut d’abord faire crouler l’ancien

saborder l’économie est un bon point départ

si en plus on muselle et cloître la population

on peut renverser les valeurs à son aise

Est venu le temps où nous sommes sacrifiés par nos pairs

Nous vivons encore comme il y a trois mille ans

occupé à nous génocider allègrement

laissant derrière nous les murs troués des cités vides

Patiente est la graine qui bientôt va mûrir

La résistance contre la terreur

passe toujours par une violence légitime

il faudra écarter les murs et laisser dévaler le fleuve liberté

baigner les terres assoiffées

si l’on ne veut pas que la graine soit gammée.

+ + + + +

1085 Veille

Le soleil a mis une éternité à descendre

comme s’il ne voulait pas abandonner le ciel

Le soir me cueille

je suis là enseveli sous mon corps

écrasé dans le sol

dans l’impossibilité de bouger

les yeux à peine ouverts

Pris dans le roulis rituel du souffle et du noir absolu

cœur audible dans le silence des fournaises à venir

Un frémissement des arbres prévient de l’orage

le gout de liberté devient palpable

et l’héroïque de l’évasion m’enivre

La sauvage innocence des rêves

son essence si réelle laisse des souvenirs indélébiles

des émotions vierges de toute culture

Il y a cette oppression de la poitrine

où cogne le cœur affolé du dormeur

Le hibou hulule la liberté du haut des barricades

Lune s’est lentement élevée fine comme une ligne courbe

Je repose avec l’œil du chien aux aguets

dans un sommeil profond où j’ai conscience de tout.

+ + + + +

JEAN-CLAUDE CROMMELYNCK dit CeeJay. Né à Bruxelles en 1946, a publié dans plusieurs revues de poésie en Europe, au Maroc et aux USA traduit en français, russe et en anglais.Édition en 2014 chez Maelström Réévolution d’un premier recueil de poésie « Bombe voyage bombe voyage ». 2015 Poèmes traduit en anglais dans un n° spécial qui lui est consacré : MGV2 Issue 81, Irlande. 2017 Le Prophète du Néant, recueil de poésie soufi pour réconcilier l’orient et l’occident avec 13 traductions en arabe chez Maelström. 2019 Derrière les paupièresL’immensité aux éditions de L’Arbre à Paroles de Amay…

Son dernier recueil est paru en février 2020 aux éditions du Coudrier : L’Arbre de Vie 

SONIA ELVIREANU : POÈMES extraits de ENSOLEILLEMENTS AU COEUR DU SILENCE

Sonia Elvireanu

Les flâneries de Sappho

la sandale de Sappho

flâne à l’aube sur les sentiers,

cueille sur la semelle la rosée,

la pourpre des pavots,

les herbes bruissantes,

le souffle des vents,

l’eau des sources

et les sorts,

elle agite ses lacets de soie

dans les cheveux des ondines,

tels les susurrements de l’envie

sous les bras des nymphes,

ses traces, des ondoiements diaphanes

et des feux sur l’eau.

24.07.2020

+ + + + +

Sur le sable de mon île

je veux que cesse le cauchemar

la culbute de la boule malade qui nous a séparés,

te parler de mon île où j’ai rencontré

la solitude de dedans le ciel,

pourquoi n’es-tu pas venu

nager dans ma mer

tandis que les arbres bleus,

alignés le long du sentier,

ondoient le sable coloré

de leur ombre lumineuse,

le souffle de l’onde pure,

le contour nacré du quartz,

le ciel saupoudré

d’étoiles,

le silence, tout autour,

que trouble mon murmure,

et le sable sur lequel j’écris

l’amour, la solitude,

le silence du rivage

qui t’attend.

                                     25.03.2020

+ + + + +

Le désert bleu

un bleu émerveillant d’oiseau bleu

ruisselle dans le désert,

éblouies, les dunes ne respirent plus,

le sable, une mer d’ondes azurées,

l’air ne brûle, ni ne gèle

le ciel de dunes infinies,

le vent blotti  à l’aisselle du désert

n’est que souffle bleu,

des bédouins et des chameaux passent à travers son azur

comme sur un sentier enchanté

vers une ville fata morgana

cachée dans les sables célestes,

des traces de pas montent et descendent sur les dunes,

des lignes bleu marine sur l’azur,

je suis le sentier marin creusé par les anges

pour arriver au-dessus du désert.

                                          3.06.202

+ + + + +

La crête de la solitude

la tristesse de mes paumes vides

fauche les vagues d’herbes alourdies par la pluie,

je hume le levant des matins épiés d’envie,

la douceur des lointains dans les feuillages,

le brin d’herbe enchante de vert le silence

du nid de la solitude et du bec jaune du merle,

elle creuse dans mes paumes ton silence et l’envie,

la rosée endort le désert et le rêve.

                                                25.05.2020

+ + + + +

Atteindre son ravin

abandonne la file de peaux étrangères,

déguisements collés à toi,

laisse voler le papillon au plus loin,

toucher ta paupière et tes sens,

t’envelopper de ses ailes diaphanes

dans une voile fine et transparente,

par laquelle passent toutes les couleurs du monde.

                                 23.05.2020

+ + + + +

Le mystère de l’argile

des déserts s’étendent entre les gens,

des espaces arides, non habités,

des camouflages bizarres arrêtent

le fluide d’entre les vivants,

la splendeur de la terre est atteinte

de fantômes sélénaires et funéraires,

le roseau rêveur ne se courbe plus au vent,

enterré sans mots d’adieux,

des déserts s’étendent entre moi et toi,

des sables mouvants,

nous passons ailés dans l’air brûlant

éprouvés par la lumière et la grâce.

                                22.05.2020

+ + + + +

Le chant du silence de la rue

un monde suspendu

entre le silence et la panique,

entre la révolte et le rêve,

avec d’étranges souvenirs

et des histoires racontées en sourdine

pour se retrouver,

avec la nostalgie des couleurs

et des odeurs éloignées,

avec le paradis perdu

avant d’être reconnu,

une colère sourde

s’accroche aux fenêtres

et le chant du silence

offert à tous.

                   5.04.2020

+ + + + +

Le carnaval avec son unique masque

la ville est pleine de masques blancs,

sans costumes de carnaval, 

des ombres étranges échappées de l’hôpital,

un silence fluide les relie tel un fil de télégraphe,

elles glissent l’une près de l’autre 

ne se cherchent plus, s’écartent,

le carnaval avec son unique masque

est muet,

il te prend à contre coeur en file indienne,

la ville est malade,

elle n’a ni bouche ni nez,

elle aussi est muette,

un bandage blanc s’étend

sur son visage tel un champignon,

les yeux ne sont que des cernes blancs.                                        

                             8.04.2020

+ + + + +

L’autre rive

De mon rivage je tente d’apercevoir l’autre côté

à travers le souffle bleuâtre du matin,

la mer roule ses horizons troubles jusqu’à moi

avec les murmures étranges de là-bas,

les deux rives bruissent telles des âmes jumelles

qui pleurent de n’être réunies sous le même ciel.

                                            7.04.2020

+ + + + +

L’arbre enchanté

dans une chute libre,

des miettes de vie,

des lambeaux de rêve,

tu rêves peut-être,

t’éloignes de toi,

des horizons rongés,

tu  franchis des seuils bas,

rentres sous la terre,

elle te rejette

à l’ombre d’émeraude

de l’arbre enchanté,

l’oiseau du paradis

danse. 

                             26.03.2020

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Sonia ELVIREANU, poète, romancière, critique, essayiste, traductrice, est membre de l’Union des écrivains roumains, professeur associée à l’Université technique de Cluj-Napoca, Roumanie. Elle a reçu plusieurs prix de poésie, critique, essai et traduction. Elle écrit en roumain et en français.

Elle a publié deux livres chez L’Harmattan.

Le Souffle du Ciel de Sonia Elvireanu (L’Harmattan), lu par Jean-Michel Aubevert

LES LIÈVRES DE JADE de Denys-Louis COLAUX et Eric ALLARD (Jacques Flament) / Une lecture de Philippe BRAHY

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Un livre n’est pas une couverture à la mode qui perdrait tout intérêt le lendemain d’un dîner de gala. Il est de même pour les toiles d’un peintre, sic. Les peintres, Denys-Louis COLAUX les aimaient. Je pense à « CERCHEUR D’ART » (1) ce livre grand-format où il nous parle de : 60 ARTISTES CONTEMPORAINS de ses amis, un exemple à suivre, pour Éric Allard.

Colaux (Denys-Louis)

Denys-Louis COLAUX nous a quitté le 22 juillet 2020. C’était une belle plume. Il avait acquis ses lettres de noblesse et il était engagé dans le social. C’était un passionné. Il nous a quitté bien trop tôt à l’âge de 61 ans. Il laisse une œuvre de poète, nouvelliste et romancier, voire de critique d’art. C’est donc une bonne raison pour (re)parler de ce livre commis à quatre mains dont la notice. Les deux auteurs se commentent et se présentent. Plus encore, ils accordent en « Paroles de poète ».

Éric ALLARD préface d’un même élan le livre et nous dit : « Voilà, j’ai cheminé avec lui (Denys-Louis COLAUX) dans un double récit en miroir […] tout en gardant en ligne de mire la Lune ». Elle ne sera jamais oubliée, pas plus le genre féminin qu’elle représente.

Après avoir rencontré la Lune et LA femme, Denys-Louis rencontre Éric !

Au titre 7 – Reconnaître Allard :

— « Allard, Allard, vous ici !…
— Allard, mon frère en poésie…

« Allard eut un geste étrange, celui, me semblait-il, d’un roi qui jette son sceptre aux orties. […] — J’aime, affirma Allard, les poétesses toutes lues qui m’offrent un dernier vers. » Le ton est donné…

Après s’être acoquinés dans un bistro d’une femme toute de noir vêtue, après s’être querellés avec un client, nos deux compères vont comme Verlaine et Rimbaud, dans la lumière blafarde d’une pleine Lune.

LUNAISON FATALE. Éric ALLARD.

En liminaire, Colaux expose son projet à Éric : ils se feront pourfendeurs de Lune pleine et de LA femme.

Un livre inattendu où, poésie, fiction, et érudition nous propulsent sur la Lune dans la « Mare Fecunditatis » en des aller-retour et une petite mort si ce n’est la mort elle-même. — Denys-Louis Colaux à Éric : « Dans l’inavouable but d’intriguer les femmes, afin de vamper les nymphes, de les envoûter, les aguicher jusqu’à ce qu’un insoutenable désir s’en suive, tu te sapes de pied en cap, tu t’enfouis sous les étoffes, tu t’enturbannes de la fontanelle aux orteils. »

Après avoir cherché en vain les femmes Denis-Louis Colaux écrit : « — J’ai vu la Lune renversée par un chien fou. Se pourrait-il, Allard, que parfois la Lune aboyât aux chiens ? »

Soudain tout bascule, c’est l’oracle possible, les dernières volontés de Denis-Louis Colaux, ses épitaphes possibles : « Tu meurs vraiment, c’est inéluctable, le jour où tu deviens ce livre que plus personne ne lit. Et tout le reste n’est que littérature. […] En vérité, je te l’écris, je n’ai jamais vu Dieu, ni l’humanité. » Et, c’est « jour de deuil », « Il n’est pas bon d’enterrer son ami. » [.…] s’ensuit « La chute dans le néant » et il termine à coups d’encensoir en apprenant la mort d’Anita Ekberg : «… femme spectaculaire, ton passage m’a ému et laisse le trouble dans son village. » À charge pour Allard, de conclure sur « Les femmes dans la lune ». Allard définitif : « Pendant que Colaux regarde les femmes dans la lune, je m’éloigne doucement pour ne pas déranger son rêve. Je me retire sur la pointe des mots. » Si ceci n’est pas divinatoire, il faudra me l’expliquer.

Je recommande à tous la lecture de ce bon livre où l’on trouve plus de profondeur que de coquecigrue.

Philippe G. Brahy

  1. LES LIÈVRES DE JADE.
    Éric ALLARD et Denys-Louis COLAUX

    Paroles de poètes
    JAQUES FLAMENT ÉDITIONS
    ISBN : 978-2-36336-229-2
    12 €.
  1. CHERCHEUR D’ART. 2017.
    60 ARTISTES CONTEMPORAINS.
    Jacques Flament Éditions

    ISBN : 978-2-36336-302-2
    Série limitée de 200 tirages.

Chez le même éditeur JFE :
Denys-Louis COLAUX

2016. CE QUE, S’IL FALLAIT CROIRE,
JE CROIRAIS AVOIR ÉTÉ.

ISBN : 978-2-36336-283-4 ~ 15€

cequesilfallaitcroirejecroiraisavoirete-couverture

2018. EXTINCTION DES FEUX ?
ISBN : 978-2-36336-344-2 ~ 15€

DE TOUTES MES FARCES d’ÉRIC DEJAEGER (Cactus Inébranlable)/ Une lecture d’Éric ALLARD

Ne nous laissons pas abattre !

Dans ce nouveau recueil d’irréflexions où, dixit l’auteur, il faut déraison garder, Éric Dejaeger n’a rien perdu de sa force de frappe, et il s’en  sert pour asséner ses aphorismes un peu marteau sur ces cibles favorites. Les coups pleuvent et les clous plient. Les attaques visent autant les frasques et travers du bien nommé Homo Facebookus que les corps hors-norme, il est vrai, pour les besoins d’un bon mot, d’un calembour du meilleur cru ou d’une contrepèterie pétante. Tout ce qui dépasse, dépare, se monte la tête, est étêté, ravalé, ramené à son néant d’origine, à sa poussière finale. C’est la méthode Coué-blessures, que ça plaie ou non.

Sourd dans cette entreprise de destruction martelée d’humour, souvent noir, des appels au calme, à la sérénité et, même, ici ou là, des formes de confidences. Mieux vaut, certes, sortir casqué pour se prémunir des coups portés.

Mais au moment où on regrette l’époque des saillies de Charlie Hebdo non encore battues en brèche par les mots d’ordre des ayatollahs, ce recueil tombe à point pour clamer que, sans liberté de blasphémer, de faire tomber les tabous, toujours sur fond de croyance, la vie ne serait point raisonnable, et qu’il faut la défendre bec et ongles.

Pour ne pas se laisser abattre, servons-nous des mots comme d’une arme de résistance massive !

Et, pour se mettre en ordre de bataille, voici une sélection d’aphorismes frappants !

Tout bon médecin cherche des pouls à ses patients.

Mon divan est interdit de psy.

Ce top-modèle ne m’a pas posé de lapin. Variante : ce mannequin ne s’est pas défilé.

Le mathématicien qui se lance dans le roman doit savoir conter.

L’erreur est « Tu m’aimes. »

Très bien conservée, elle eut droit à 60 ans à une retraite aux flancs beaux.

Un homme de paille ne fait jamais d’étincelle.

Une journée à lire, sans écrire, est un pur plaisir.

Au crématorium, la musique adoucit la mort.

Après deux ou trois jours, un gréviste de la faim n’est plus capable d’emmerder qui que ce soit.

La plus belle façon de se passer d’un emploi est de vivre en autarcie. Ce qui demande beaucoup de travail.

Jésus tombe pour la cent vingt-huitième fois.  Quel calvaire pour les spectateurs !

On se doutait que ces poètes vicieux créeraient un cercle.

Le chimiste préfère les combinaisons aux nuisettes.

Livre introuvable : Alice au potager des merveilles par Les Huit Scaroles.

+ + +

L’illustration de couverture est de Jean-Paul Verstraeten.

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

Court toujours, le blog d’Eric DEJAEGER

Un dossier et une interview d’Eric Dejaeger (en 2002)

Vient aussi de sortir chez le même éditeur :

LIMITATION DE LA POÉSIE Cours clastique en préparation au bac à ordures d’André STAS & Éric DEJAEGER

AU FOND UN JARDINET ÉTOUFFÉ de MORGANE VANSCHEPDAEL (MaelstrÖm) / Une lecture de Nathalie DELHAYE

AVANT QUE J'OUBLIE d'ANNE PAULY (Verdier) / Une chronique de Nathalie DELHAYE
Nathalie DELHAYE

Percutant

Chronique, ou confession, d’une jeune fille vivant à la campagne, loin de la grande ville, Bruxelles, et qui se trouve contrainte de s’y rendre, finalement, afin de poursuivre ses études. Un parallèle, je pense, avec un provincial français qui découvre subitement Paris, j’y ai trouvé beaucoup de similitudes. On pourrait croire à l’émerveillement, il n’en est point, Bruxelles paraissant aux yeux de l’étudiante sous son plus triste jour, nul artifice et peu de mots pour embellir la Capitale. Fuyante, presque apeurée, frustrée d’une vie sociale qui lui échappe, la jeune fille poursuit péniblement son chemin… Et puis un jour, l’échappatoire, enfin elle part et découvre un monde inconnu, une autre façon de vivre, des amis enfin, et elle se libère !

BSC #84 Au fond un jardinet étouffé

J’ai été assez surprise par le ton employé, une écriture franche, assez tranchée, surtout s’agissant des descriptions de Bruxelles, qui appuie là où ça fait mal, qui montre que oui, Bruxelles, c’est ça.

Et puis ce ton change, l’aventure continue et le personnage s’adoucit, l’apaisement se dévoile, et le retour assez redouté coule de source, au final, et semble bien moins préoccupant, pour laisser place à l’autre face, une jeune femme réjouie qui a changé de regard sur les choses.

Une écriture prometteuse pour ce jeune talent qui se défend bien sur ce format court, et un opus intéressant dans la collection « Bruxelles se conte ».

Le Bookleg sur le site de l’éditeur

LA VIE DU POÈTE (61-75) : FRAGMENTS POMPEUX

Calcul de Votre Chemin de Vie - Therapeute holistique, paris 17, coach,  EFT, energeticien, Pierre Villette, Liberation emotionnelle, soins  energetiques, massages, reiki, hypnose, Reiki, chi nei tsang, soin  energetique

61.

Pendant qu’il marche sur la plage, le poète impressionne le sable et les objectifs, il est dans le vent de l’histoire littéraire, il marque l’année de la poésie de sa nation, il sait donner des vagues défuntes une image larmoyante par ses mots choisis dans le registre du coeur, les pleurs se mêlent à la mer qui l’engloutirait bien s’il était moins féru de son importance.

Puis il demande aux journalistes s’il doit refaire un plan, s’il a piétiné dans le sens du vent, si la mer derrière lui donnait de beaux reflets à son crâne dégarni et à ses propos mesurés sur l’état de la poésie dont il ferait bien, tiens, une plaquette, tant qu’à profiter de l’année de tous les succès et de l’engouement des éditeurs pour ses images balnéaires.

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62.

Le jour de la Fête nationale, le poète est invité dans la tribune présidentielle pour assister au défilé ; il a son triangle rouge à la boutonnière et vue sur les ministres et les généraux, il voit passer les différents corps d’armée de son pays mais aussi les nouveaux camions de pompiers et les belles ambulances ; il se retrouve en enfance et il lâche une caisse monumentale dont l’odeur parvient juqu’aux narines du président.

Puis il se dit que c’en est fini pour sa rosette et admire les prouesses de l’homme volant en regrettant de n’avoir pas été meilleur en surf pendant ses vacances à la mer.

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63.

Pendant la Pentecôte, le poète flamboyant pète le feu, marche sur des braises, il reçoit l’esprit sain et se met à parler sept langues dont le néerlandais et le wallon. Lui qui avalait n’importe quoi, des vers comme un mort, des flammes comme un fakir, du porc comme un mécréant, du poisson-scie et du requin marteau, de la viande de cheval les jours de tercet…

Puis il écrit des poèmes vegans, plats comme des feuilles d’eucalyptus, des poèmes sans goût et transparents, qu’on ne voit même pas sur la page avant qu’il parte en fumée dans le grand autodafeu qui clôt chaque année en beauté le Marché de la Poésie.

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64.

Pendant la Fête de la musique, le poète troubadourise, guitarise et vocalise à tout-va, il doit faire vit pour ne pas décharger à la face de l’été l’essence de sa semence et garder des forces vives pour le reste de la saison.

Puis, gardant un œil sur la rentrée littéraire et la chute des bonnes feuilles qui se profilent à grands pas, il adresse des bouquets de louanges à ses critiques préférés via Messenger ou WhatsApp.

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65

Pendant la commémoration du D-Day, le bon poète hait Trump et Macron et le Coca zéro, il pense aux Russes, à ce qu’aurait été une bonne démocratie populaire si l’Armée rouge avait atteint la côte normande plus vite. Il n’est pas naïf, non, il sait qu’il y aurait eu des moments douloureux, une liberté d’expression réduite mais qui aurait favorisé l’éclosion d’ une poésie plus réaliste, plus en phase avec le monde social, et comprise et psalmodiée par tous au son d’une musique militaro-folklorique, et plus de Mur pour séparer les Europes, et surtout pas de rock, cette musique de malade.

Puis il compose une ode à Poutine à cheval dans la taïga, torse nu et muscles bandés, un rien bandant pour le moujik qu’il est resté au fond de son cœur de chou rouge.

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66.

Pour répondre à la montée des populismes, le poète se met à vouvoyer sa muse et prend ses grands airs avec le petit personnel du supermarché de la poésie où il se ravitaille en produits locaux, il déclame à sa main droite des poèmes truffés de locutions latines et de références à la mythologie grecque.

Puis qu’il ne s’étonne guère si les éditeurs le boudent, si la critique ne rend plus compte de ses recueils autopubliés et si sa muse se tire avec un poète pas rasé qui versifie de la sorte :

Société de nantis, de gros bouffeurs de viande

Tout au fond de ton fion, je troue le capital

Si t’as mal au derche, c’est qu’tu chies de l’amiante

Quant à tes vins de merde, ils sentent trop l’anal

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67.

Pendant qu’il prend (un peu trop vite) le virage de la transition écologique, le poète se retrouve immobilisé, dans un recypark, les quatre fers en l’air, invalide mais heureux de contribuer désormais à la décroissance dans la lignée d’une vie placée sous le signe du dénuement propre à ses origines modestes.

Puis il se met à écrire de la poésie minimaliste pour économiser davantage de mots et des aphorismes sans queue ni tête qu’on prend un peu vite pour de la poésie surréaliste.

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68.

Pendant qu’il vote, le poète revoit tous les isoloirs de sa vie d’électeur obligatoire, le temps passé, toujours trop court, derrière le rideau à zyeuter le petit peuple des assesseurs condamné au travail dominical pendant que le crayon rouge attend son choix, sa voix, son poids d’insecte électoral.

Puis il sortira, tel un acteur du changement social, déboulant sur la scène devant ses admirateurs déposer ses bulletins dûment tagués de mots d’ordre anarchistes dans les urnes et que le président du bureau de vote (élu depuis deux mois à ce poste de prestige) déclarera : Trucmachinchose a voté ! en ignorant, ce con, qu’il vient de prononcer le nom du président de l’Union locale des Ecrivains.

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69.

Au sortir du bureau de vote, le poète a l’esprit clair  – à l’écoute de La Première, il est presque mort de rire à l’écoute des humoristes politiques de C’est presque sérieux –, il pense à réunir un préfacier de métier et un jeune illustrateur cubiste pour accompagner d’un bon mot (comme il les aime) à son éditeur les dix-sept textes et demi de poésie brève pensés dans la file d’attente.

Puis il achète Détective et une revue de mots croisés pour écrire un polar oulipien tout en suivant la soirée de débats post-électoraux. 

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70.

Pendant le dépouillement des votes, le poète pense à Tintin, Milou et aux jurons du capitaine Haddock et se dit que, s’il continue, les admirateurs de Franquin vont lui tomber sur la bosse et lui faire regretter ses idées noires.

Puis, il écrit des vers à la gloire de Walt Disney pour être sûr de se faire publier à la rentrée par un éditeur aux yeux doux qui aime Bambi, Donald et le château de la Belle au poil gluant.

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71.

Pendant la constitution des coalitions, le poète demeure dans son cabinet de travail à préparer son discours de Stockholm qu’il lira devant son miroir de table Ikea au son de l’Abba (du) jour. Il a une connaissance partiale de la politique, juste assez pour lancer quelques anathèmes de façade (sur les réseaux sociaux) ou devant son miroir (s’il les méprise), de façon à ce qu’on ne le prenne pas pour un égocentrique réac : pour lui, tous les vers se valent pour autant qu’ils donnent livre liesse et que le lecteur abonde dans la file devant son stand au marché matinal de la Poésie.

Puis il élève la voix pour demander à sa muse quand on mange.

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72.

Lors de la formation de la coalition de gauche, le poète chantonne du Ferrat et du Mokaiesh à l’oreille des députés et promet de vivre dans la misère et le dénuement, il déclame du Neruda et du Mandelstam aux ministrables en espérant décrocher une place de chef de cabinet à la Culture.

Puis, quand Le Parti est relégué dans l’opposition, il ravale sa tristesse et se met à  écrire sur les avatars de la vie politique un sonnet polaire en hendécasyllabes léonins et lipogramme en p,t, b., histoire d’oublier dans la contrainte poétique sa déception personnelle.

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73.

Pendant son ascension, le poète gravit quatre à quatre les marches de la renommée, il domine bientôt le ciel des Belles-Lettres ; à ses ailes d’aigle s’accrochent de nombreux oiseaux de basse-cour avant qu’ils ne versent sur les bas-côtés du champ littéraire, dans les sillons glaireux du polar polaire, du tanka cracra, de l’aphorisme à sensation ou du théâtre de rue.

Puis, parvenu au faîte de la gloire, statufié, ADNisé et anagrammatisé de son vivant, il s’élève dans un beau panache de fumée et une odeur de poésie brûlée après s’être immolé par le feu pour n’avoir pas trouvé dans les toilettes de l’Académie du papier hygiénique filigrané à son nom.

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74.

Plus le poète vieillit, plus le poète acquiert de la notoriété. Même s’il publie moins, son œuvre passée résonne davantage, se répand comme l’eau croupie par les déjections naturelles quand on tire la chasse ; elle s’évacue mais ne disparaît pas pour autant de la vasque publique. Quand il atteint l’âge vénérable de 118 ans et devient le doyen de l’humanité, on en oublierait presque qu’il a obtenu son prix Nobel 50 ans plus tôt.

Puis il faut savoir que la statue de sable du poète du front de mer repose sur du vent.

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75.

Pendant le temps du coronavirus, le poète est sur son lit de douleurs à souffrir le martyr, non pas, hélas pour nous, qu’il soit touché par le mal mais à l’idée que son éditeur, sans le sou, presque sur la paille, à l’instar des artistes du confinement privés de public et de leurs rentrées d’argent, ne pourra plus subvenir à ses besoins pressants en impression.

Puis il réalise que Mark Zuckerberg est un des seuls humains à profiter de la crise, un des rares à lui procurer encore un espace public où déposer ses texticules à la vue de tous et, pour tenir, le temps de la crise, il met de côté ses a priori sur le néolibéralisme démoniaque des jeunes loups de la Silicon Valley car il faut bien vivre de son art pour faire fructifier son fonds ténébreux.

LETTRES BISONTINES : LORIS BARDI et LEÏLA BAHSAÏN / La chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

J’ai eu la chance de lire au cours des semaines passées deux auteurs qui ont un rapport direct avec Besançon, ma ville de résidence actuelle et depuis très longtemps. Un roman de Loris BARDI, né à Besançon, édité par Le Dilettante, comme Cécile VILLAUMÉ, une autre bisontine dont j’ai commenté un ouvrage l’an dernier. Et un roman autobiographique de Leïla BAHSAÏN qui, elle, est née au Maroc mais elle a suivi des études à Besançon et je crois qu’elle vit encore dans la région, son roman m’étant parvenu en suivant la route du bouche à oreille local. Deux textes qui prouvent qu’au pays de Victor Hugo, il y a encore des belles plumes.

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La position de schuss

Loris Bardi

Le Dilettante

Bardi position schuss

« Lui nous parla de l’articulation des âges de la vie et des intervalles qu’il considérait être les étapes transitoires fondamentales pour passer d’un état de vie à un autre. Pour lui, tout se situait dans ces intervalles, dans le balancement des cycles ». Lui, un artiste chinois explique à Thomas le chirurgien orthopédiste ce qu’est pour lui une articulation. Thomas, chirurgien orthopédistes des stars newyorkaises, connaît parfaitement les articulations du squelette humain mais sa vie s’articule mal autour de la cinquantaine qu’il a dépassée depuis un certain temps en ne connaissant que des désagréments.

Il connaît notamment un véritable dilemme avec son éthylisme croissant qui contrarie de plus en plus son brillant parcours chirurgical, mais sur lequel il compte pour démarrer la carrière littéraire dont il rêve depuis un long temps déjà. La cinquantaine passée, son travail commence à le lasser malgré la gloire et la notoriété, sans compter l’aisance financière qu’il lui procure. Il croit fermement que tous les grands auteurs étaient des alcooliques invétérés qui ne trouvaient leur inspiration et leur audace que dans l’alcool, il aurait pu ajouter la drogue sans pour autant que cela soit avéré. Depuis son divorce, il est de plus en plus seul, son équipe le lâche peu à peu pour ne pas être, un jour, obligée d’assumer une erreur médicale qu’il pourrait commettre sous l’emprise de l’alcool. Sa solitude s’épaissit, il croit de moins en moins en lui et tend à se laisser aller. Et pourtant d’autres croiraient encore en lui s’il se reprenait.

Author Picture
Loris Bardi

Ce texte d’un jeune compatriote bisontin raconte une histoire new-yorkaise, du New-York des quartier chics, de la frime, de la renommée, de l’image qu’il faut toujours montrer, de la notoriété qu’il faut soigneusement entretenir, des erreurs qu’il ne faut pas commettre, des relations qu’il faut bien choisir, …, tout un ensemble de règles sociales qu’il faut scrupuleusement respecter pour ne pas se faire éjecter vers des cercles moins huppés, pour rester à la pointe de la pyramide sociale.

C’est aussi le problème de la cinquantaine que de nombreuses personnes redoutent, le moment où les couples s’usent après avoir élevé leurs enfants, où les corps commencent à fatiguer, où il faut faire de plus en plus d’efforts pour plaire et séduire, le moment où il faut accepter de ne plus être ce qu’on a été mais aussi de croire en ce qu’on est encore et en ce qu’on peut encore réaliser.

Dans ce texte d’une écriture soignée, remplie de mots savants, Loris Bardi démontre une belle connaissance de New-York, de la vie qu’y mènent ses habitants, notamment ceux qui résident dans les quartiers le plus prisés, de la médecine de pointe, du monde de l’art mais aussi de toute la puérilité qui se dégage du mode de vie, des us et coutumes et des règles sociales de cette société qui ne sait pas toujours comment dépenser l’argent qu’elle gagne trop facilement. Sa fortune n’est souvent que la mère de son ennui et de ses déboires !

Le livre sur le site du Dilettante

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Le ciel sous nos pas

Leïla Bahsaïn

Albin Michel

Le Ciel sous nos pas - Leïla Bahsaïn

Cette histoire, inspirée peut-être par celle de l’auteure, raconte la vie qu’une jeune fille marocaine a menée entre la Place de la Dame Libre où elle résidait dans une ville du nord du Maroc et la cité des Petits Nègres où, après le décès de sa mère, elle a échu auprès de sa sœur dans la région parisienne. La vie entre la liberté que sa mère célibataire revendiquait malgré les contraintes sociales et religieuses imposées par la société marocaine et la vie dans la discrimination qu’elle a découverte dans cette ville dont elle a longtemps rêvé, qu’elle croyait le « nombril du monde ».

L’auteure raconte sa mère, femme libre, trafiquante, éducatrice sévère, intraitable sur l’instruction et sa sœur très vite mariée avec un jeune homme de l’émigration qui l’emmène de l’autre côté de la Petite Mer. Elle était bonne fille et bonne élève mais n’était pas très obéissante, elle se permettait des libertés que la mère n’aurait jamais acceptées. La mort de cette dernière l’oblige à rejoindre sa sœur qui réside dans un quartier populaire, elle découvre alors la vie dans les cités parisiennes ou de la proche banlieue, sans se laisser intimider toujours aussi déterminée et décidée à s’en sortir par les études. Il lui faut toujours conjuguer les règles du quartiers, de la communauté et de la société avec ces fichues hormones que les filles doivent maîtriser mais que les hommes peuvent laisser déborder. Elle croit cependant en la liberté même si « la liberté ne se vend pas sur un rayon de supermarché non plus. La liberté se gagne et se paye à la sueur du corps ».

Le ciel sous nos pas, ôde à la femme libre de Leïla Bahsaïn | Middle East  Eye édition française
Leïla Bahsaïn

Cette histoire, au moins en partie autobiographique, décrit une société où la politique et la religion sont étroitement mêlées sans jamais réellement pouvoir définir leur territoire et compétences respectifs. D’autant plus que la société de consommation à outrance qui sévit au Maroc comme ailleurs, perturbe encore plus les mœurs et les coutumes. Cette confusion, les expatriés et les migrants l’ont transportée dans les cités où ils ont été entassés sans autre forme d’intégration. C’est l’histoire de la débrouille, du fort contre le faible, mais aussi celle de l’intégration par l’instruction et la culture et, hélas, aussi celle de la manipulation des faibles et des incultes par les extrémistes. C’est le triste sort des pays et des cités où « on vous sert une éducation dépouillée de toute culture, … ! On vous enfonce dans le culte de la consommation et on vous enferme dans une pensée prête à porter ».

Leïla écrit son texte avec verve, gouaille, humour, dérision, évoquant le langage imagé, vif, rapide des cités. Les formules fulgurantes fusent à longueur de pages, mais elle les enrobe dans une belle culture littéraire, elle connaît ses classiques, elle connaît la langue et ses formules de styles, j’ai remarqué quelques allitérations et zeugmes fort bien venus. Leïla ne fait aucune concession, elle dit ce qu’elle voit, ce qu’elle vit, ce qu’elle pense, la réalité de la situation que les émigrés connaissent aujourd’hui. Elle ne cherche pas à défendre l’un ou l’autre, elle dénonce tout ce qui ne marche pas, elle réfute tous les faux semblants et hypocrisies d’où qu’ils viennent. Elle n’évoque qu’une croyance, celle en l’instruction qu’elle dévoile en évoquant son investissement pour l’alphabétisation des femmes dans son pays natal. « Chaque écrivain est un poète qui livre une vérité du monde. Le mot écrit n’a rien à voir avec le mot dit. Le mot dit est volatil, il bascule vite dans la grande consommation et le fast-food ».

Le livre sur le site d’Albin Michel

JE VERBALISE / AUTOPORTRAÎTRE en U, V, W, X, Y & Z

Ballon Lettre U Bleu : Ballon lettre bleu sur Sparklers Club

J’ulcère les ❤ fielleux

J’unis un poil de lecteur avec une plume de poète pour la vie d’un poème

J’unis une carte et 1 dé à reflets pour 1 jeu de miroir

J’urine à la raie et au nez des ondinistes convaincus

J’use de trucs et ficelles pour emballer mes écrits

J’usine une pièce de théâtre de collection pour 1 théâtre antique

J’usurpe l’identité d’1 auteuriscule pour passer inaperçu du comité Nobel

J’usurpe l’identité d’un clown pour faire carrière en politique

J’usurpe l’identité d’1 taon irritable pour prendre la mouche

J’utilise du fil à retordre pour enfiler mes noeuds

J’utilise un pendule pour trouver l’or du temps

J’ultrafiltre les appels à témoigner pour la postérité

J’ulule pour distraire la chauve-souris des chats-huants

J’use de muses usées pour peindre mes croûtes

Ballon Lettre V Bleu : Ballon lettre bleu sur Sparklers Club

Je vacille entre une lueur passée et l’avenir d’une allumette

Je vagabonde entre les alinéas de la littérature

Je vague à l’âne sur une planche de turf

Je vague d’effrois en égarements climatiques

Je vainc la maladie du sommeil avec des papillons de nuit

Je vainc la timidité du barman en lui offrant un verre

Je vais avec une langue chargée sur une voix sans issue

Je valide un silence de fond d’étang

Je valse avec une SDF (Sans Danse Fixe)

Je valse comme un pestiféré au milieu de danseurs de Saint-Guy

Je vampirise un cou de lapin

Je vandalise un magasin de frappes & attaques

Je vanne des sacs de saillies

Je vante l’amitié entre les pubs

Je vante le dernier auteur qui m’a adressé un opuscule

Je vaporise de l’eau de poème sur une prose terne

Je vaque à mes occultations

Je varie les positions de lecture pour en finir avec la littérature assise

Je vascularise tes seins pour voir tes bleus au coeur

Je vaseline une paire de narines qui me font du nez

Je vaux à peine la penne d’une flèche de Cupidon

Je vaux le délassement de mes lacets de chaussures

Mise à jour de la section "à vendre" - Le Son de chez Patatorz...& Friends

Je vends l’adresse du rêve à un marchand de sommeil

Je vends la fleur au fusil à la peur au ventre

Je vends la tête du travail au corps de métier

Je vends le vent d’hiver à la pluie de printemps

Je vends un prix littéraire à un auteur bon marché

Je vends des chaussures de cache à des marcheurs embusqués

Je vends le prix du plaisir à un fabricant d’orgasmes

Je vends un abri de jardin à un défenseur de potager

Je vends le fond de mon coeur à une forme de carré

Je vends un inventaire à la Prévert à un donneur de Paroles

Je vends un dresseur d’alexandrins à un cirque poétique

Je vends un trait d’esprit à une règle de l’art

Je vends mon diaphragme au diacre pour une photo pieuse de mon intimité 

Je vends une corde à fauter à un fou à lier

Je vends un stade anal à un club de trous du cul

Je vends mon cher axe au démon de la symétrie

Je vends un moment mémorable à un collectionneur de souvenirs

Je vends du vent à un marchand des quatre saisons

Je vends de l’air à un souffleur de verre

Je vends un bâton de pluie à un dynamiteur de nuages

Je vends un paquet d’anecdotes à un faiseur d’histoires

Je vends un portrait de gaine (avec dame) à une galerie de ceintures

Gif animé gratuit > Alphabet > Page 166

Je veille au grain de chapelet glissé entre les cuisses de la novice

Je veille sur une nichée de doux rêveurs

Je veine les cartes de la chance pour avoir du coeur

Je veine les feuilles du hasard

Je vêle au mont Sinaï et mon fils veau de l’or

Je vente les airs de bise battue d’une tempête de poche

Je vente les mérites d’une tempête de poche

Je verbalise mes autoportraits

Je verdoie sur les rires de mon enfance

Je vérifie la validité de mon assurance sur l’état des doutes

Je vérifie mon compte en langue dans ta bouche enregistreuse

Je verge les flammèches de mon feu intérieur

Je verglace la surface du cercle polaire

Je verse de l’aube bouillante sur les matins caniculaires

Je verse 1 vent de folie sur un feu follet

Je véhicule du sens jusqu’à la prochaine station essence du verbe

Je vérifie l’état des noeuds avant chaque départ en bondage

Je verrouille l’accès à mes miroirs secrets

Je verse aux plus déforestés des pièces d’orme

Je verse une larme de glace bifide sur un ours bipolaire

Je végète dans la littérature fléxitarienne, je viande dans l’édition alternative végane

Gif animé gratuit > Alphabet > Page 166

Je vicie l’air littéraire avec mes pétarades de mots

Je vidange les intestins du gladiateur avant qu’il comble l’appétit du lion

Je vide la corbeille de l’espace dans la poubelle du temps

Je vide ma corbeille pour compléter mon intégrale de fonds de tiroir

Je vide une mer de regard de tous ses cils

Je vieillis avec l’enfant qui dort au fond de moi

Je vieillis moins vite quand je cours les rayons (lumineux)

Je viens en zigzag d’une lignée d’antinatalistes repentis

Je viens de vivre

Je vire au poète de concours lorsque je vise des prix

Je vire cent sonnets sur un compte poétique universel

Je virevolte avec un flocon rencontré il y a deux secondes

Je vis dans l’erreur qu’elle me corrige

Je vise le très long terme avec ma flèche du temps

Je visite un phonème de fond en comble

Je visualise le sort de ma queue dans une boule de billard

Je vitre mes balles pour qu’elles partent en éclats

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Je vois des voix dans la nuit

Je vois le vin voyager dans les verres

Je vois le venin serpenter sur ta peau

Je vois les veines irriguant tes seins

Je vois une pluie de grains de beauté

Je vois la lune de l’asile libérer ses rayons

Je vois dans l’oeil du vol la tache de l’aile

Gif animé gratuit > Alphabet > Page 166

Je vocifère pour finir enfermé dans une chambre d’échos

Je voile d’un foulard pudique mon gros cou

Je voile une ferme nue pour couvrir son fourrage

Je voile ta nudité pour la couvrir de mystère

Je vois à travers les livres les écrans de l’ignorance

Je vois l’aube fermer l’oeil de la nuit

Je vole au-dessus des montagnes de riz des vues imprenables sur les petits Chinois

Je vole au-dessus des montagnes des vues imprenables

Je vole au secours d’une conductrice de charme déguisée en déesse

Je vole une voyelle au marchand de cnsnnes

Je vomis un brownie aux termites mal cuit

Je voue une admiration sans borne à l’informe

Je voyage en pathos dans un mélodrome

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Je westernise un coin de Wallonie avec une Whinchester de la FN et un wisky-péké

Je wifise un lieu de cartes pour webcamer une partie de whist

Je xylographie le mot xérès pendant que j’en bois

Je yoyote de la touffe quand je yodle sous un chapeau tyrolien ou que je youyoute sous un voile

Je zappe moins que je n’abécédairise le grand bazar de l’aphoristologie

Je zerbe quand zébu

Je zézaye pour ne plus zozoter

Je zigzague pour ne pas rentrer tout droit

Je zinzinule bravement le matin avant de zigonner bêtement l’après-midi

Je zone dans l’Anthropocène

Je zoome par souci du bétail sur le rire de la vache qui pisse

Je zoome pour mieux zieuter les zèbres de mon quartier

LES LECTURES D’EDI-PHIL #36 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 36 (septembre 2020)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche :

un essai (Luc Dellisse), un récit (Jean Lemaître), trois romans (Stanislas Cotton, Patrick Dupuis/Agnès Dumont, Benoît Sagaro), un conte fantastique (Alex Pasquier) et deux recueils de poésies (Sylvie Godefroid et Carino Bucciarelli) ; les maisons d’édition La Lettre volée, Otium, Murmure des Soirs, Weyrich/Noir Corbeau, Les Nouveaux Auteurs, AEB, Le Scalde et L’Herbe qui tremble.

Préambule

A l’occasion de cette rentrée 2020, je me réjouis du nombre de numéros de ma mini-revue déjà édités par Les Belles Phrases, je voulais apporter mon obole au microcosme. Je vais poursuivre le sillon mais en amenuiser la programmation. C’est que, à côté de mes deux vies principales (la première est la création, en matinée ; la deuxième est normative, limitée aux soirées), la troisième (la médiation culturelle) s’est diversifiée et démultipliée.

Il y a mes articles, sur l’édition belge encore, dans Le Carnet, mais, dans Les Belles Phrases, il y a désormais un feuilleton sur les perles du patrimoine littéraire belge, en duo avec mon collègue Jean-Pierre Legrand, et la reprise d’un autre, sur l’histoire du cinéma, en équipe, avec Nausicaa Dewez, Daniel Mangano et Krisztina Kovacs (et d’autres, ponctuellement). Ajoutons l’envie de mener un feuilleton musical aussi. Hors Belles Phrases ou Carnet, je suis devenu chroniqueur littéraire sur Radio Air-Libre, j’ai accepté d’intégrer le comité de rédaction de la revue Marginales, été sollicité pour des présentations publiques, des jurys, etc.

Bref, et je le dis pour les auteurs et éditeurs qui souhaitent m’envoyer des livres, s’impose pour moi, pour survivre à la submersion et continuer à profiter au mieux de mes activités, la nécessité d’une alternance, sur cette plateforme, entre les différents sous-ensembles. Qu’on devrait donc retrouver chacun tous les trois ou quatre mois.

(1)

Luc DELLISSE, Un sang d’écrivain, essai, La lettre volée/collection essais, Bruxelles, 2020, 154 pages.

Amazon.fr - Un sang d'écrivain - Dellisse, Luc - Livres

L’objet-livre

Magnifique ! Avec l’auteur en filigrane sur la couverture. Le bleu pâle de celle-ci transfiguré par le bordeaux qui glisse depuis la quatrième de couverture.

L’auteur

Luc Dellisse est l’un de nos meilleurs auteurs. L’un de ceux qui possèdent le CV le plus passionnant artistiquement. L’un des rares écrivains ou romanciers belges francophones qui puissent interroger le monde, leur art, leur vie d’une manière analytique, philosophique. En clair ? L’un des collègues dont j’apprécie le plus savourer un paragraphe, une poignée de pages, un chapitre. Pour me sentir compris ou, au contraire, bousculé, incité à une réflexion nouvelle. Pour le pur plaisir aussi de me couler dans une langue belle et inventive mais sans pesanteur, d’une fermeté rare.

Le livre

Un sang d’écrivain me semble prolonger le travail méditatif découvert dans Robinson. Ce dernier ouvrage questionnait le monde, ce qu’il est devenu, la manière dont nous pouvons encore y trouver une place, un sens, résister. Ce nouvel opus resserre la focale sur la manière dont Luc Dellisse appréhende son métier d’écrivain, le pouvoir des mots, la langue. Le texte avance au gré de chapitres courts, intenses, de « petites touches où se mêlent l’analyse, le témoignage, l’humour et l’imaginaire, la situation réelle d’un écrivain dans le premier quart du XXIe siècle » (selon la quatrième de couverture).

Quelques plongées pour effleurer les contenus

Dans Introduction, Dellisse rappelle une vérité qui échappe à la plupart : l’écriture n’est pas un hobby ou une manière de gagner sa vie. Il s’agit d’une activité difficile, souvent ingrate, lourde de conséquences sur la vie de celui/celle qui s’y adonne, son interaction avec le réel, et celle-ci relève de la nécessité. Somme toute, d’un Chemin de Damas, d’une Pentecôte. Et tant pis si le tombé en écriture possédait les talents menant à une vie matérielle confortable, ils doivent céder, reculer.

Dellisse assène un éloge de la lecture ultrarapide. Qui va à rebours de ce que l’on a souvent enseigné. C’est, selon lui, la meilleure manière de saisir la portée réelle d’un ouvrage. Il faut « lire tendu ». Il affine ensuite et reconnaît les mérites, différents (complémentaires ? et il faudrait alors s’offrir de luxe de doubles lectures ?), de la lecture très lente. Ce qu’il condamne ? La « vitesse moyenne », « la flânerie », qu’il assimile au « péril des fausses profondeurs », au danger de « ne capter rien de l’essentiel ».

Dans Le grand jeu, Dellisse évoque l’écriture comme « un moment de retrait, d’absence, de maquis ». Il faut « pouvoir vivre simplement, et presque pauvrement » mais « sans devoir s’en soucier ». Un équilibre, une tranquillité sobre qui était au cœur de Robinson. L’écriture, malgré ses embûches et ses âpretés, en devient une porte d’accès au bonheur, donnant un sens à une mise à distance des corvées et autres soucis matériels qui encombrent nos esprits et corrompent la saveur de nos vies.

Dans Le cadran solaire, l’auteur va plus loin :

« Les mots servent à fixer les choses pour qu’elles existent. (…) La plupart du temps, on est vague, c’est-à-dire rien. On comprend vaguement l’histoire, on éprouve vaguement des sensations heureuses ou malheureuses ».

Les mots apporteraient du poids aux éléments du réel, un supplément d’âme. Un sens, dessiné par une « flèche noire » (quelle belle formule !). L’écriture aiderait à passer de la vie à l’existence ?

Une réflexion sur l’anticipation des faits par les inventions de l’écrivain me rappelle une conversation avec Jacques De Decker, qui croyait aux signes, à la capacité des créateurs de les repérer. Une soirée récente avec un ami d’enfance philosophe aussi : il me citait Jung et son attention à l’égard des synchronicités. Il ne faudrait pas oublier Freud, qui a évoqué les convergences comme indices d’une vive intelligence jusqu’à un certain point, d’une névrose au-delà dudit point.

Décrochage temporel interroge le dédoublement qui s’opère chez un véritable créateur. Les endroits ou les époques imaginaires dans lesquels il se réfugie (enfant, adolescent mais adulte aussi), sont « intenses et stimulants », bien plus que ceux de la vie réelle, à tel point qu’ils introduisent une autre réalité, qui est peut-être plus réelle car plus puissante/imprégnante, chargée de sens, de souvenirs, de propulsion vers la construction d’un avenir.

Et la suite…

N’en disons pas plus. Chaque chapitre (et il y en a plus de 60 !) apporte son lot de réflexions et d’interrogations, d’émotions aussi. Qu’il s’agisse du rapport à « un vieux coffre de pirate littéraire » surgi des limbes avec sa « masse sans fin de papiers griffonnés » au fil des années. Ou de celui à une langue, le français. Du rapport aux aléas du métier aussi (les séances de dédicaces, pour la grande majorité des auteurs, renvoient à une prise de conscience répétée de leur « obscurité »). Du rapport à un monde, un environnement qui n’a jamais été aussi hostile à la démarche intellectuelle, artistique. Etc.

Ah, encore. Le livre se conclut sur une annexe bien singulière, 4 pages de « Remarques sur la machine littéraire » qui livrent 33 réflexions, qui ont un goût d’aphorismes :

« (…) On crée pour faire des beaux objets avec les échecs de sa vie. Et le secret, c’est sa connaissance intime de l’échec mise au service de victoires invisibles. » ;

« (…) la seule chose qui compte ce n’est pas de commencer mais d’aller jusqu’au bout. (…) Apprendre à finir EST apprendre à écrire. »

Ce livre de grande qualité doit se déguster chapitre par chapitre. Ou alors… ? Au grand trot, selon la théorie initiale de l’auteur ?

Pour en savoir davantage sur Luc Dellisse

Avec mes collègues Jean-Pierre Legrand et Julien-Paul Remy, nous avons consacré un feuilleton en trois épisodes à son remarquable (je l’ai classé dans mon Top 5 de l’année 2019) « petit traité de vie privée » Libre comme Robinson :

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https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/27/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-15/

(1)

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/01/le-coup-de-projo-dedi%e2%80%90phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-16-special-luc-dellisse/

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https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/11/les-lectures-dedi-phil-17-special-luc-dellisse-episode-2/

(3) https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/15/les-lectures-dedi-phil-18-special-luc-dellisse-episode-3/

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Jean LEMAITRE, La commune des lumières, récit, Otium, Paris, 2019, 170 pages.

La commune des Lumières ; Atonio Gonçalves Correia, la Révolution pour  viatique - Jean Lemaitre - Otium - Grand format - Librairie Pax LIÈGE

Le premier contact avec le livre

Il est très positif. Belle couverture. Belle mise en place. L’éditeur, Otium, conjugue un projet idéaliste avec une orchestration soignée : coproductions, impression à Barcelone (choix qui marie la qualité d’une façon à un ancrage symbolique, la ville s’étant opposée au totalitarisme franquiste), suivi du texte, préface d’un historien/professeur d’université, insertion dans une collection, Les taupes, qui métaphorise « ce qui chemine obstinément, des résistances souterraines et des irruptions soudaines ». 

L’auteur

Jean Lemaître (ce nom pour quelqu’un qui écrit sur l’anarchie !), se retire une partie de l’année en Alentejo (un tiers de la superficie du Portugal mais seulement 700 000 âmes), ce qui lui offre un créneau original : il peut nous parler de réalités portugaises méconnues avec les bénéfices du recul et de la sympathie engrangée auprès des autochtones.

Le projet

Il s’agit de révéler une « voix étouffée », l’épopée d’un homme et d’une utopie. Le sous-titre donne les clés du contenu : « Portugal, 1918. Une utopie libertaire. » Nous allons plonger dans la réalité (méconnue) d’un pays, ou d’une vaste région, l’Alentejo, au sud de Lisbonne. Pour suivre l’épopée d’un homme et d’un rêve. Antonio Gonçalves Correia.

Le décor

Nous sommes transportés dans un monde qui évoque le film 1900, de Bertolucci :

« En Alentejo (NDLR : en 1916), les habitants ne peuvent même plus se payer un pain quotidien, parce que ces messieurs les latifundistes préfèrent stocker le blé plutôt que de le vendre aux habitants, n’hésitant pas à affamer des villages pour faire grimper les prix sur des marchés extérieurs, les villes, et davantage porteurs. »

 Une société fossilisée, à deux vitesses. La majorité des habitants sont des paysans journaliers exploités sans vergogne, à 90 % analphabètes. Ils n’ont aucun droit social, ne passent que trois ans à l’école avant de travailler, ils n’ont pas accès aux soins de santé et leurs enfants courent pieds nus.

Plus largement, Jean Lemaître, en quelques pages, brosse le tableau de la situation du pays entier, le Portugal.  De sa naissance à sa mort, le héros du livre, Antonio Gonçalves Correia, va connaître la monarchie, le coup d’Etat de 1910, la république (espoir puis déception), la présidence autoritaire de Sidonio Pais (1917-1918), un régime militaire (dès 1926) et la dictature de Salazar (dès 1933), soit l’avènement du fascisme, avec son flot d’horreurs : règne de la surveillance et du contrôle de la pensée, des paroles, des écrits ; délations, arrestations arbitraires, etc.

Quelques réticences…

Ce livre n’est pas une étude historique ou un essai, mais ce n’est pas un roman, une fiction. Un récit ? Le style est peu littéraire, avec des familiarités/naïvetés : « être grondés », « comment une chatte pourrait-elle retrouver ses petits ? », « il lui fallait bien gagner sa croûte », etc. Côté fond, le cliché riche/exploiteur et pauvre/généreux effleure à un moment ou l’autre (« Voilà pour le cannibalisme des grands bourgeois de ce monde ! »). Or beaucoup de nantis et d’éduqués, à travers l’histoire, ont quitté leurs rangs pour vouloir un bien plus général, se préoccuper des opprimés, améliorer leur sort (mon beau-père gynécologue, un grand bourgeois, consacrait une partie importante de son temps à soigner les plus pauvres ou à se battre pour les droits de la femme) ; d’autre part, tous les types de comportement se retrouvent à tous les niveaux de la société, l’exploiteur, le délateur, le tortionnaire, l’abuseur peuvent être un chef de rayon, un sergent, un ouvrier, un chômeur, etc.

… mais évacuées dans un deuxième temps

Jean Lemaître a peut-être commis une maladresse d’expression ou je donne trop d’importance à une intervention ponctuelle. A la vérité, l’auteur, comme son héros d’ailleurs, se situe dans la vie au-delà des clichés et clivages, hors fanatisme et dans l’intégrité. Il ose nous montrer un curé anticonformiste, s’interroger sur la complexité d’un meurtrier (celui du tyran Pais) ou sur l’intimité de son personnage principal, nimbé jusque-là dans l’idéal :

« Antonio s’est toujours prononcé en faveur de l’égalité et de la liberté entre les deux sexes. Aurait-il accordé à Ana ou à Adelia la même liberté qu’il s’est attribuée à lui-même ? »

Cette phrase, dans sa simplicité apparente, est très percutante. Et engage au recul, à la nuance, à la sortie du binaire et de l’angélisme. Et me rappelle cette anecdote, lue dans ma jeunesse, d’un militant héroïque de la lutte civique des Afro-Américains… qui refusait l’émancipation de son épouse.  

 Ce qui emporte l’adhésion

J’ai délaissé mes paramètres habituels pour me concentrer sur le principal : ce livre concerne des notions essentielles et s’avère profondément utile, il informe, émeut, fait réfléchir et pousse à agir, tout en étant d’un abord aisé.

Le style est simple ? Il se met au service de ses objectifs. S’adresser à des gens simples (mais pas que) pour leur parler d’autres gens simples (mais pas que), en leur rappelant qu’il n’y a pas de fatalité ou de ténèbres absolues. A toutes les époques et en tous lieux, des hommes se dressent et résistent, se préoccupent d’améliorer le sort de leurs congénères, étant les relais nécessaires de la vraie humanité, lovée au fond de nos cœurs plus qu’au sein de la réalité quotidienne.

Le style est simple ? Il est naturel, vivant, dynamique, il contribue à nous offrir une présentation claire de la situation. Il est agréable, les pages défilent sans ennui ni difficulté, on a très vite assimilé le contexte et les décors, les forces en présence et les enjeux, les personnages, en un coup de crayon, ont acquis un relief.

Il y a une mise en abyme du choix d’écriture, l’auteur du livre rejoint ce que son héros, journaliste ou orateur, a lui-même pratiqué :

« Pour se faire comprendre, il n’est point besoin de pontifier : il utilise des images suggestives, des exemples fondés sur le vécu. (…) Une manière d’écrire conviviale, directe, populaire, qui tape dans le mille ?»

Antonio Gonçalves Correia (1886-1967)

Une vie édifiante. Excellent élève, il est arraché à l’école à dix ans et expédié au loin en quête de travail. Un traumatisme. Il se réalise une première fois, épousant Ana à 19 ans (ils auront dix enfants) et brillant comme représentant de commerce : lettré, d’une bonne humeur à tout crin, pédagogue et convivial, il s’attire le respect et la sympathie des populations.

Mais l’homme veut offrir davantage, apporter son obole à la mutation du pays, à l’amélioration des conditions de vie des gens. Avant d’agir, il va se préparer (un peu sur le modèle de Las Casas, ce Dominicain défenseur des Indiens). En lisant beaucoup, se familiarisant avec les idéaux des anarchistes : Léon Tolstoï, Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, Francisco Ferrer… Il affine son personnage (végétarien) et sa philosophie : non-violence, égalité et liberté, émancipation, collaboration, partage…

La Question sociale

Son premier grand engagement consiste à animer un journal, La Question sociale. Il veut toucher un maximum de monde, éveiller les consciences, préparer le terrain d’une révolution pacifique, progressive.

Ses principes ? Il faut prêcher par l’exemple, tenter de convaincre mais sans forcer quiconque. A défaut de persuader, semer le doute dans un esprit est essentiel. Il faut être cohérent, large et ouvert : vouloir l’émancipation des femmes, l’abolition des frontières et la fraternité universelle. Intégrer la nuance, la tolérance : un curé peut, à l’encontre de la hiérarchie catholique, vouloir le bien de ses ouailles les plus défavorisées voire mépriser la propriété privée.

La Commune des lumières

Ereinté, il finit par céder le relais côté Question sociale. Ce n’est pas qu’il baisse les bras devant les difficultés. Il veut aller plus loin, concrétiser ses idées au sens le plus fort. Son idée ?  Créer un village anarcho-communiste dont la réussite inspirera, fera tâche d’huile.

La Comuna da Luz, près de Vale de Santiago, voit le jour en 1916, dans une propriété achetée avec ses pauvres réserves. 15 hommes et 15 femmes y travailleront la terre ou fabriqueront des chaussures, une institutrice quitte tout pour les suivre, les soutenir, éduquer leurs enfants. Solidarité, frugalité, amour de la nature… Les valeurs qui se développent paraissent soudain très modernes, quand l’écologie ou la décroissance sont in, quand l’ultra-libéralisme patauge dans ses impasses et écœure.

La suite ?

Je vous laisse la découvrir. Cette communauté sera-t-elle, comme tant d’autres utopies, minée par des conflits internes ? Les autorités vont-elles rester les bras croisés devant une expérience qui peut donner des idées à toute une région, un pays ? Qu’adviendra-t-il de notre Antonio Gonçalves Correia, dont la silhouette (grande barbe et chapeau noir à large bord) va s’apparenter, au fil des années, à une figure de légende de l’Alentejo ?

(3)

Stanislas COTTON, Le joli monde, roman, Murmure des Soirs, Esneux, 86 pages, 2020.

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Un très court roman ! Voilà qui me rassure comme auteur, en 2019, d’une macro-nouvelle de 35 pages et d’un micro-roman de 60. Il n’y a pas de bon volume a priori, il faut dire ce qu’on a à dire sur un sujet, un récit et ses personnages, puis en rester là, sans gonfler artificiellement, se répéter.

De quoi est-il question ? Sur le site de l’éditeur, le critique Thierry Detienne nous offre les grandes lignes du livre :

« (…) L’auteur y narre à sa demande l’histoire d’un auteur dont il est devenu l’ami et à qui il a promis de la publier après sa mort. (…) le récit écrit à la première personne semble sorti tout droit de la bouche de l’ami perdu et il débute alors que celui-ci a 16 ans et qu’il découvre l’amour avec la belle Anja. (…) Des miliciens douteux ont envahi le village et ils ont pénétré dans les maisons où ils s’adonnent à des exactions innommables. (…) le confident n’a jamais plus parlé de cet événement qui hante pourtant ses nuits et ses jours. N’y peuvent rien le procès de guerre et les témoignages de survivants, les discours d’empathie. (…) »

(voir le texte complet :https://murmuredessoirs.com/le-joli-monde.php)

Un drame. Situé dans « ces plaines que l’on dit sans fin, dans les territoires situés à l’Est ». Qui survient il y a plusieurs décennies. L’auteur Ariel Bildzek, à son décès, doit avoir dépassé les quatre-vingt ans. Malgré le voile ténu qui imprécise l’ensemble pour lui conférer davantage d’universalité, notre esprit se tend en direction de la Pologne et des exactions nazies commises sur les Juifs.

Un procès. Retentissant et d’envergure. Une Commission d’enquête, organisée par le Concert des Nations, se penche sur les faits, appelle des témoins à la barre, l’horreur déferle à nouveau, jusqu’à déformer l’appréhension du monde des uns et des autres. Comment vivre le monde, les humains après… ça ? Réminiscences !

Un vieil homme en quête d’une clé sur son passé. Qui semble avoir vécu une parenthèse désenchantée entre les 16 ans du drame et sa fin prochaine, une vie qui love ses mystères en marge d’une carrière lumineuse (réussite comme écrivain, gloire, reconnaissance, retraite sur un île italienne).

Trois temps. Trois mouvements pour notre auteur mélomane (Bach, Gould). Amoureux de culture, devrait-on élargir, tant les allusions fusent, au cinéma (Laurel et Hardy, Ingrid Bergman et Casablanca, Fellini et Sophia Loren, etc.), à la littérature (Beckett, Neruda, etc.).

Mes impressions ? Elles sont contrastées. Ou, plus exactement, un premier flux (de restrictions) a cédé progressivement devant un second (de notes positives), voire même un renversement de perspective.

A charge.

Ce récit, de par ses thématiques et ses décors, renvoie aux deux romans de Marcel Sel, Rosa et Elise, parus chez Onlit. Qui offrent d’amples épopées, des personnages approfondis et bouleversants, des narrations fermes, nourries, rebondissantes, de nouveaux angles de vue sur des sujets a priori rabâchés.

La structuration ajoute son poids à la mise à distance. Dès le départ, au lieu de plonger dans le récit (j’en reviens à Sel et au cri initial d’Elise), on se confronte à un récit-cadre (voire même à un double cadre) : un auteur A’’ raconte un auteur A’, qu’anime Stanislas Cotton/l’auteur A. A’’ instille le doute sur la véracité de son roman, son approximation, ses libertés. L’auteur A/Cotton) a, en sus, derrière lui, une grande carrière de dramaturge, et ses présentations, ses mises en place s’apparentent souvent à des didascalies. Et il y a le découpage, très marqué, musicalisé, pour ses trois parties (d’un texte déjà si court).

Au niveau des contenus, je partage la plupart des élans de l’auteur (A, A’ ou A’’ ?) tout en étant embarrassé de les voir plusieurs fois assénés de manière appuyée : la race humaine est pourrie, l’Europe est une abomination (cf son attitude face à l’émigration), etc. Ce qui n’est que partiellement vrai et donc faux. Il y a à toute époque et en tout lieu des flambeaux de l’humanité, qui cachent des enfants juifs, refusent de commander un peloton d’exécution, donnent des cours gratuits à un adolescent défavorisé, etc.

A décharge. Malgré mes restrictions, j’ai lu les pages avec plaisir. L’écriture est belle et chargée (de réflexion, d’émotion). J’y ai retrouvé des fragrances de mes lectures de jeunesse préférées, ces pièces philosophiques de Camus, Sartre, Giraudoux qui virevoltaient tout en conférant du poids aux mots, aux situations :

« – Je ne le crois pas, Mademoiselle. Avec les barbares meurt l’esprit et le doute n’est plus permis. Si le doute n’est plus permis, la mort danse et les mouches engraissent. C’est une énorme cochonnerie. »

On a donc de très bons dialogues :

« – Une croqueuse de morts…

  • Pardon ?
  • La hyène sort le soir.
  • Je ne comprends pas.
  • Je ne suis pas guide au musée des horreurs. Je ne veux pas déterrer les cadavres. Regardez-moi au fond des yeux. Qu’est-ce que vous voyez ? Regardez bien au fond de mes yeux, je doute que vous y trouviez autre chose que le cadavre de Dieu. »

Et puis… Stanislas Cotton se contredit pour le meilleur. Ou plutôt… il ME contredit, il contredit MA lecture ! Cet écrivain est subtil, ce que disent les deux auteurs (A’ et A’’) de SON roman n’est pas ce qu’il dit, lui (A). Ce qu’il ressent et pense est plus nuancé. L’humanité est pourrie ? Lara et Joop sont de belles personnes, en construction, qui renvoient à ma théorie des flambeaux contrepointant l’horreur du panorama. Joop, photographe lors du procès, n’adopte-t-il pas Ariel et ne tente-t-il pas ensuite de lui offrir le meilleur ? 

Une tradition moderniste traverse ce livre – repérons et savourons – et redistribue les cartes, dans la foulée des codes. Il faut accepter la volonté du pointillé et du concis, de la fulgurance, l’évacuation du grand ensemble romanesque classique. Ce qu’on perd à droite (en n’étant pas emporté par un élan orchestral), on le gagne à gauche en ayant l’occasion de se focaliser sur une poignée d’enjeux majeurs :

« Comment parler de ce qui est indicible ? Non, la question n’est même plus comment raconter ça, tout ça. Mais tout simplement pourquoi. Tu comprends, Joop, pourquoi ? Tu peux me dire à quoi sert tout ce cirque ? Ça ne sert à rien, strictement à rien. »

In fine ? Un livre qui peut frustrer ou exalter. Mais un auteur à découvrir, à fréquenter. D’une élévation certaine. Je coche son nom.

(4)

Alex PASQUIER, Le cerveau électrique, conte/micro-roman fantastique, AEB, Bruxelles, 2020. Texte (de 1917) établi par Frédéric Vinclair, avec une introduction et quelques documents (photographies de l’auteur ou de pages du manuscrit, etc.).

L’auteur

Alex Pasquier (1888-1963) était un docteur en droit, qui s’est spécialisé dans les procédures de divorce. Dans le milieu des Lettres belges, son nom perdure à travers l’attribution d’un prix décerné par l’AEB, l’Association des Ecrivains belges.

L’AEB

Pasquier en a été le président, après y avoir assumé diverses fonctions. Or l’idée a germé tout récemment de prendre en compte les archives de cette association, de redécouvrir des textes oubliés, parfois à tort, par malchance. Saluons le travail d’orpailleur de Frédéric Vinclair (par ailleurs, un rouage essentiel du fonctionnement de l’AEB), sous l’égide de la présidente Anne-Michèle Hamesse.

Le livre et son contexte

La première pièce exhumée est un conte de jeunesse qui paraît comme Hors-série n° 1 de la revue de l’AEB Nos Lettres. Et appelle donc d’autres découvertes. Dans son introduction, Frédéric Vinclair nous révèle le lancement, en 1919, chez Polmoss, à Bruxelles, d’une collection belge de « romans scientifiques ». La première peut-être, selon l’Encyclopédie de l’utopie et de la science-fiction. Cette collection, hélas, ne livrera qu’un seul titre, Le secret de ne jamais mourir, signé… Alex Pasquier. Le cerveau électrique eût dû suivre mais… Les aléas de l’édition, dont le détail, ici, nous échappe, ont fait que le texte est resté dans un tiroir pour finir par aboutir (mystérieusement) dans les collections de l’AEB.

 Il est émouvant d’observer un tel sommeil, plus d’un siècle, une résurrection, qui est ici comme une première vie véritable. Il est émouvant de se pencher sur un confrère du passé, d’entrevoir ses espoirs et ses déceptions, publications et lettres de refus. Nonobstant, il réalise un parcours intéressant : il fonde une revue, il édite divers livres et change de registre, aborde le roman historique (la Première Guerre mondiale et l’occupation allemande), le conte, l’essai (trois sur Maeterlinck !), le grand reportage, la biographie.

Le cerveau électrique

Le manuscrit d’origine date de 1917. Il comptait quarante-sept feuillets qui deviennent une trentaine de pages. Le texte n’est pas une longue nouvelle, il y a cinq chapitres et différentes temporalités. On parlera plutôt de micro-roman pour le gabarit et de conte fantastique pour la tonalité.

Le pitch ?

Le narrateur, un professeur de psychophysiologie réputé, Georget, nourrit une profonde estime pour son collègue savant Fortier et se montre très dépité de ne pas le croiser au Congrès de Psychologie de Paris. Il décide d’aller prendre de ses nouvelles chez lui, à Moulins. Or la villa bucolique et ses dépendances sont en cours de transformation. Une usine semble s’y bâtir. Fortier a déménagé ? Non. Georget découvre que son ami se consacre corps et âme à un projet fou : créer une machine à penser, un cerveau électrique. Que va-t-il advenir de cette tentative prométhéenne digne d’un apprenti-sorcier ?

Le style est vivant, fluide. La narration est aisée, agréable. Même si l’on peut regretter la disproportion entre la description/restitution et l’action proprement dite. Le lecteur sera soufflé par l’anticipation de notre ordinateur :

« La machine, à présent, sait tout ce qu’il est donné à l’homme de savoir. Bien plus : par la rigueur infaillible de son investigation, elle a déjà dépassé l’état actuel de nos connaissances en bien des domaines. »

Pour rappel, Alex Pasquier rédige son Cerveau électrique en 1917. On songera cependant à des textes plus anciens, le Frankenstein de Mary Shelley ou L’Eve future de Villiers-de-L’Isle-Adam.

Nous attendons avec intérêt la prochaine édition de Frédéric Vinclair. Et applaudissons sa démarche.

(5)

Patrick DUPUIS et Agnès DUMONT, Une mort pas très catholique, roman/policier, Weyrich/Noir Corbeau, Neufchâteau, 188 pages, 2020

Une mort pas très catholique" d'Agnès Dumont et Patrick Dupuis - Le  Capharnaüm Éclairé

Voir mon article dans Le Carnet :

(6)

Benoît SAGARO, La conjonction dorée, roman/thriller, Nouveaux auteurs, Paris, 546 pages, 2020.

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Voir mon article dans Le Carnet :

(7)

Sylvie GODEFROID, Les longs couloirs, recueil de poésies, avec des photographies de Mélanie Patris et Pauline Caplet, Le Scalde, Bruxelles, 237 pages, 2020.

Les longs couloirs - Sylvie Godefroid - Babelio

Je renvoie au très bel article de mon jeune collègue Julien-Paul REMY, publié dans Karoo :

https://karoo.me/livres/les-longs-couloirs-re-poetiser-le-territoire-de-lamour-et-du-corps

Et au mien, publié dans Le Carnet : 

On reste en poésie pour conclure cette rentrée de septembre…

(8)

Carino BUCCIARELLI, Singularités, recueil de poésies, L’Herbe qui tremble/collection D’autre part, Paris, 127 pages, 2020.

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Quel bel objet-livre ! Le grain du papier, de la couverture, la photographie d’Antoine Peuchmaurd sur celle-ci, la quatrième de couverture, la mise en page, tout est très réussi. Et je suis heureux de retrouver un vieux camarade des années Indications/Karoo à la barre de la collection, Thierry Horguelin.

Paris ? Il y a pourtant un soutien du Fond national de la littérature… belge et les auteurs publiés sont Luc Dellisse, Jan Baetens, Laurent Demoulin, des compatriotes (du meilleur acabit). Cette maison, spécialisée en poésie contemporaine, a-t-elle épousé le concept appliqué par Le castor astral ou Le bord de l’eau, à savoir adosser une collection belge à une maison française ? Un concept que j’aimerais voir se multiplier, une synergie du meilleur aloi en théorie.

Quid du recueil ? Il réunit trois ensembles de poésies de Carino Bucciarelli, qui est aussi romancier (Mon hôte s’appelait Mal Waldron, chez M.EO., en 2019) et nouvelliste (Dispersion chez Encre rouge en 2018). Quelques visages réédite des textes écrits entre 1985 et 1992. Dix étincelles livre des textes émergeant de la pause singulière opérée par notre auteur durant une quinzaine d’années (il se montre énigmatique à ce propos dans un liminaire : « Les raisons exactes de mon attitude feront peut-être l’objet d’explications. Ou peut-être pas. »), après des débuts remarqués, une belle carrière qui l’avait mené à L’Age d’homme, une maison suisse très prestigieuse. Enfin, Couleurs inouïes correspond à son actualité (ou presque : janvier 2019).

Je me réjouis du retour affirmé (5 livres en deux ans, que j’ai tous évoqués en ces pages) de cet auteur… singulier. Ses Singularités interpellent les lecteurs en en répandant une atmosphère trouble, inquiétante, tamisée par l’humour.

Choisissons trois extraits, un par sous-ensemble.

(1)

« Ne vous étonnez plus qu’un pas familier

résonne à vos côtés

quand vous cheminez l’après-midi dans les rues

une présence invisible est amicale compagnie

élevez alors la voix la voix sans crainte

une oreille bienveillante écoutera vos confidences

  avec une chère discrétion »

(2)

« Mon interlocuteur a retiré sa jambe de bois

« Sans cette foutue prothèse

je pourrai mieux me confier ! »

Il me regardait

avec ce sourire narquois

que l’on voit sur les visages des forains

J’ai gardé un seul souvenir de cette soirée

mais lui aussi je l’ai oublié »

(3)

« En ce jardin aux couleurs inouïes

nous cherchons le moment propice pour pénétrer

  dans la mort

Plus les feuilles éclatent de leur vert huileux et

  luisant

plus nous nous approchons du seuil de nos vies

Le jardin est commun

je ne suis pas seul

d’autres « moi »

c’est-à-dire d’autres « vous »

errent en souriant

le cœur envahi

par une sérénité inattendue »

Voir nos précédents articles sur l’auteur, où je commente ses talents, son style, son univers :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/03/17/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-francophones-belges-10/ (le roman Mon hôte s’appelait Mal Waldron et le recueil Poussière)

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/05/01/les-lectures-dedi-phil-30-special-poesie-avec-bleu-dencre-le-coudrier-les-carnets-du-dessert-de-lune/ (le recueil Quinze rêves)

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/03/28/le-coup-de-projo-dedi-phil-rw-sur-le-monde-des-lettres-belges-mars-2018-1-2/ (le recueil Dispersion).

Edi-Phil RW.

SAINT BERNARD. L’art cistercien de GEORGES DUBY / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

« Que vient faire, chez des pauvres comme nous, si toutefois vous êtes vraiment pauvres, que vient faire tout cet or dans le sanctuaire ? » Cette apostrophe de Saint Bernard situe bien le débat qui se noue au premier tiers du XIIeme siècle  entre ceux qui veulent manifester la toute-puissance de Dieu en entourant  le rituel liturgique d’ un environnement de splendeurs semblable à celui des rois et ceux qui se demandent si ce Dieu qui a pris le visage du Christ, s’accommode vraiment  de tels fastes. Ce sont ces derniers, écrit Georges Duby, que la parole de Saint Bernard a touché.

Saint Bernard de Georges Duby - Editions Flammarion

« Saint Bernard. L’Art cistercien »  n’est certainement pas une biographie. Le parcours de vie de Bernard de Clairvaux est à peine entrevu et sa personnalité esquissée en quelques brèves notations qui suggèrent le profil d’un « homme tumultueux, brutal, injuste, au corps brisé d’abstinences ». Ce n’est pas non plus une étude exhaustive  des chefs d’œuvre de l’art cistercien. Duby se défend d’œuvrer en historien de l’art.

Alors ? En réalité, la visée de Duby est d’essence sociologique, voire même anthropologique. Il s’agit pour lui de saisir l’art cistercien comme une des composantes de l’expression de la société de ce temps telle qu’elle se définit par ses croyances et l’image qu’elle se fait d’elle-même. Il s’agit aussi, dans une perspective qui n’est pas étrangère aux analyses marxistes, d’établir le lien entre l’évolution de la production artistique et le transfert des centres de pouvoir, politiques ou économiques qu’elle accompagne. Duby installe son poste d’observation au croisement de l’idéologie de l’époque axée sur la théorie des trois ordres et la pensée d’un homme, celle de Bernard de Clairvaux.

« L’intention de ce livre, écrit Duby, est de découvrir quelques-unes au moins des  consonances entre la pensée d’un homme, les formes qui cherchèrent à donner de cette pensée une autre expression que verbale, le monde enfin qui environnait cette pensée et ces formes ».

A son origine, le monachisme est intimement lié à une vision de la société en trois ordres : « Ici- bas, les uns prient, d’autres combattent, d’autres encore travaillent ». Sur cette base, le monachisme s’est établi au centre d’une société qui croyait fermement que les renoncements et les prières de quelques-uns pouvaient sauver le peuple entier des vivants et des morts.

Très vite, au sein des monastères et des églises, la fête liturgique s’est accompagnée d’un foisonnement artistique,

Entre autres fonctions l’œuvre d’art au sens large (architecturale, picturale, …) remplit rapidement  une mission à la fois sacrificielle et oblative : elle enveloppe les rites du christianisme d’un environnement de splendeurs, manifestant la toute-puissance de Dieu par les signes mêmes du pouvoir temporel des rois. Par là-même, elle est sacrificielle, car consécration d’une partie des richesses arrachées à la terre par  la peine des hommes. L’œuvre d’art est aussi offrande ; car  «  rendant grâce, l’œuvre était sensée attirer d’autres grâces, de même que dans la société de ce temps, tout don appelait un contre-don ».-

L’ostension de fastes, de luxe et de grandeur culmine dans les travaux menés par Suger dans l’abbatiale de Saint Denis : Suger est convaincu qu’aucun luxe n’est de trop s’il s’agit de rehausser la pompe des liturgies.
C’est à peu près au même moment (les deux hommes s’opposeront violemment) que Bernard avance une autre vision des choses, nourrie d’une exigence de dépouillement. Place est faite à l’oraison privée : le rite au plus profond, s’intériorise ; l’ornementation est bannie, laissant voir la pierre nue. Tous les miroitements de la Jérusalem de l’Apocalypse que Suger convoquent par tous les moyens de l’Art, c’est, pour Bernard,  à l’intérieur de l’âme qu’ils doivent resplendir.

Saint Bernard n’a pas fondé l’ordre de Cîteaux mais a puissamment contribué à son développement à partir de l’abbaye de Clairvaux qu’il accepte  de reconstruire en 1134. Aux yeux de Duby cette date est décisive car tout bascule alors : avec des talents de véritable écrivain, Bernard poursuit ses Sermons sur le cantique des cantiques. Il y  développe  une pensée, une morale, qui inspirent le chapitre général de Cîteaux qui, précisément en 1134 et pour la première fois, édicte des règles relatives à l’art sacré. Sont désormais interdits le décor sculpté et peint ainsi que l’usage des vitraux de couleur. La lumière conserve une charge symbolique intacte, mais c’est une lumière non fardée : les bâtiments seront éclairés de verrières en grisaille sans autre décor que celui des réseaux de plomb. L’illustration des livres est aussi strictement limitée : la grande Bible de Clairvaux sera exécutée dans une rigueur et une austérité qui tournent le dos aux riches enluminures passées.

Radioscopie - Georges Duby [3] (1981) - YouTube
Georges Duby (1919-1996)


La thèse de Duby est que s’il n’a rien bâti lui-même, saint Bernard a joué un rôle déterminant par sa pensée et ses écrits sur le premier art cistercien. « Sa parole a gouverné, comme le reste, l’art de Cîteaux. Parce que cet art est inséparable d’une morale qu’il incarnait, qu’il voulait de toutes ses forces imposer à l’univers, et en particulier, aux moines de son ordre ».

La pensée de Saint Bernard est une pensée conquérante mais aussi conservatrice. L’homme est issu d’un bon lignage et, à l’exception des moines convers issus de la paysannerie, ce sont essentiellement des chevaliers convertis qui vont le rejoindre. Duby souligne avec brio la connivence entre l’élan des moines de Cîteaux et l’esprit de chevalerie. Il faut dit-il, « voir en Cîteaux  la chevalerie transfigurée ». Ceci explique l’échec de Saint Bernard sur le long terme : son impulsion se heurte très rapidement sur des points majeurs au monde en pleine mutation. Les progrès de l’économie de la fin du XIIeme siècle et du début du XIIIeme siècle provoquent l’effritement de la société d’ordres et l’émergence d’une autre image mentale de la société faite d’un assemblage plus souple de conditions multiples. L’idée se fait jour « qu’il appartient à chacun de faire son propre salut,  que celui-ci ne saurait s’acheter, s’obtenir par l’entremise d’autrui mais qu’il se gagne. Avec le reflux de Cîteaux, c’est le monachisme qui se clôt ».

Le livre de Duby laisse par endroit percer le soupçon que les faits sont subordonnés à la thèse de l’auteur et qu’il lui arrive de leur faire quelque violence. A la lecture, on peut conclure à une unité un peu outrée du modèle de Cîteaux qui ne laisse guère de place à la diversité de ses applications. Toutefois, l’ensemble est écrit avec un réel bonheur d’écriture. Duby est de ces historiens trop rares qui réservent toujours un plaisir du texte même si, à l’occasion il force sur certaines figures de style ou frôle le risque d’un ton solennel à l’excès. Fidèle à l’idée que les représentations mentales et la sociologie d’une époque ont une influence très concrète dans les domaines les plus éthérés, il lui arrive aussi d’être gentiment caustique. Par exemple lorsqu’il souligne la bonne noblesse  de Bernard de Clairvaux : « Un bon sang est le seul jugé capable à l’époque de faire un saint ».

Curieusement, c’est dans l’un de ses autres livres (L’Europe au Moyen-Âge) que Duby formule le mieux la conclusion que l’on peut tirer de ses réflexions: « Une volonté de rigueur, de simplicité qui vient de Cîteaux, une volonté d’illumination qui vient de Saint-Denis. De cette conjonction est né le principe de ce que les gens ont nommé l’art de France ».
Pas de meilleure mise en perspective de l’art gothique.

Le livre sur le site de Flammarion