SI JE T’OUBLIE, JÉRUSALEM de WILLIAM FAULKNER / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
JEAN-PIERRE LEGRAND

Si je t’oublie Jérusalem,
Que ma droite m’oublie !
Que ma langue s’attache à mon palais,
Si je ne me souviens de toi,
Si je ne fais de Jérusalem
Le principal sujet de ma joie.

Ce psaume CXXXVII donne son titre à ce magnifique roman de Faulkner, audacieux dans sa forme et complexe quant aux ressorts psychologiques de ses personnages.

Sous le titre générique de Si je t’oublie, Jérusalem, Faulkner entrelace deux récits : Les Palmiers sauvages et Vieux père.

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Les Palmiers sauvages retracent la passion exclusive et destructrice dans laquelle s’isolent Harry et Charlotte que nous suivons à la trace, dans un périple halluciné traversant les Etats de sud et du Middle West ; fuite autant que chute, grand saut dans la nuit qui se referme sur eux sous la forme d’un avortement qui tourne mal.

Harry est un jeune interne dans un hôpital de la Nouvelle-Orléans. Il n’a jamais connu l’amour. Charlotte est une artiste manquée qui s’étiole dans un milieu de créateurs velléitaires aux audaces convenues et auprès d’un mari complaisant et sans relief. Elle a deux enfants dont nous ne saurons rien.

La jeune femme exerce une étrange fascination. Voici comment elle apparaît à Harry la première fois qu’il la rencontre : « (…) une jeune femme de moins de vingt-cinq ans, vêtue d’une robe en coton imprimé, avec un visage qui ne prétendait pas à la beauté et n’était même pas maquillé à l’exception de la grand bouche passée au rouge et une cicatrice longue d’un pouce qui lui marquait la joue. (…) Maintenant, elle le regardait et il vit que ses yeux n’étaient pas noisettes mais jaunes, comme des yeux de chat, et qu’elle le dévisageait fixement avec un regard dont l’intensité excédait la simple effronterie, où la spéculation excédait la fixité. Il lui répondit. Puis il ajouta, sans avoir l’intention de se dire, sans même savoir qu’il allait le dire, et il lui semblait se noyer, vouloir et volonté, dans le regard jaune : « c’est mon anniversaire. J’ai vingt-sept ans ».

Le jeune interne est pétri de conformisme, avide de respectabilité : son impécuniosité est un premier prétexte pour refuser l’amour ; pas de couple respectable sans argent. Mais, il découvre un portefeuille dans une poubelle : la somme rondelette qu’il contient fait sauter l’obstacle entre cette espèce de passivité agissante qui le meut et la volonté farouche de Charlotte qui a choisi Harry comme objet d’un amour qu’elle imagine pouvoir façonner à l’image de cette œuvre d’art qu’elle poursuit sans jamais pouvoir l’atteindre. « J’aime faire l’amour et fabriquer des choses avec les mains » dit-elle. De ses doigts habiles et inlassables sortent des statuettes « bizarres, fantastiques et perverses » qui ne la satisfont jamais, échouant à saisir  le mouvement qui la fascine. Harry et Charlotte  deviennent amants et quittent tout.

Repli en une autarcie radicale hors du temps (les deux amants vivent au bord d’un lac et épuisent lentement leur réserve de boites de conserve) et tentative de réinscription dans le monde et sa temporalité sans jamais trouver de point d’équilibre, rythment cette passion étrange où s’expriment la domination furieuse de Charlotte et la passivité malléable et distanciée d’Harry, empêtré dans une logique d’échec et de culpabilité masochiste. Dépourvue de tendresse et de sensualité, cette passion exhale un parfum de mort que rappelle avec insistance le vent noir qui agite d’un bruit sec les branches des palmiers de la plage toute proche du bungalow où les deux amants viennent échouer au terme de leur périple.

Vieux père est un récit composé après coup et qui vient s’intercaler entre les différents chapitres des Palmiers sauvages. Il raconte l’odyssée d’un forçat envoyé en barque, sur les flots furieux du Mississippi, au secours d’habitants en péril lors de la grande crue de 1927.

En s’ouvrant sur les mots « Il était une fois », l’épopée du forçat sur le « Père des eaux », a d’emblée la connotation d’un mythe, d’une nouvelle genèse, la grande crue prenant les allures du déluge biblique : « Il faisait nuit noire maintenant. C’est-à-dire que la nuit était complètement tombée, le ciel gris s’était dissous et évaporé, et cependant, par une sorte de renversement pervers, la visibilité de la surface des eaux s’était accrue d’autant, comme si la lumière de l’air que la pluie de l’après-midi avait balayée s’était rassemblée sur les eaux comme l’avait fait la pluie elle-même, si bien que maintenant le flot jaune s’étalait devant lui, presque phosphorescent, jusqu’au point même où cessait la vision ».

Voulu par Faulkner comme un contrepoint au premier récit, Vieux Père m’apparaît davantage comme une sorte de basse continue ou même une sorte de « storyboard » métaphorique des Palmiers sauvages.

Les deux récits témoignent d’une double malédiction.
Tout d’abord celle des deux amants : lui en nouvel Adam (« Alors, Adam ? dit-elle ») ; elle, en Lilith d’un nouveau genre (« J’ai été attiré dans un paradis d’imbécile par une vieille putain ; j’ai été étouffé et dépouillé de ma force et de ma volonté pour la vieille et lasse Lilith de l’année »).

Cette allusion à l’un des personnages les plus fugaces de l’Ancien testament (Une ligne dans le livre d’Isaïe) n’est pas gratuite. Lilith est un démon féminin de la tradition juive. Dans les légendes sémites, elle est présentée comme la première femme d’Adam D’après la Kabbale, elle refusait dans l’acte sexuel qu’Adam fut au-dessus d’elle. Devant l’obstination machiste d’Adam elle quitta le Paradis terrestre. Dieu la condamna à voir mourir chaque jour une centaine de ses enfants (la gueuse était très prolifique). Rendue enragée par ce cruel verdict, Lilith se jura de dévorer tous les nouveau-nés qu’elle pourrait. Charlotte est bien une nouvelle Lilith : dominatrice dans ses rapports sexuels avec Harry, sa conception d’un amour parfait et absolu oppose passion et génération et confine à un désir de mort et d’anéantissement, un refus de la vie. « Lorsque les gens s’aiment fort, s’aiment vraiment, ils n’ont pas d’enfants, la semence se consume dans l’amour, la passion ».

Maudit, notre forçat dont nous ne connaîtrons jamais le nom l’est également. Alors qu’il erre sur les flots du Père des eaux depuis de longs jours, notre nouveau Noé aperçoit un cerf émergeant de l’eau et se mettant à courir : « Terre croassa-t-il ? » Faisant écho au corbeau de la genèse, cet oiseau noir se nourrissant de charogne, cette exclamation est pour moi le signe que la victoire apparente du forçat sur les éléments n’augure pas une nouvelle alliance : comme le souligne la théologie, ce croassement « figure une  représentation des pensées les plus obscures de notre vie qui ne font qu’aller et venir, se nourrissant des ordures d’un monde en putréfaction ».

Magnifiquement écrit, ce chef d’œuvre de Faulkner s’ouvre puis se referme sur une même nuit, dans le sifflement et le bruissement sec des palmiers de la plage et l’odeur de la mer apportée par le vent noir mêlé de sable. Le style est éblouissant et on mesure à la lecture tout ce qu’un Claude Simon que j’admire également doit à Faulkner: les deux écrivains affectionnent les longues phrases indécises, procédant par accumulation, nourries de métaphores, coupées de parenthèses et bifurquant brusquement en associations d’idées.

Si je t’oublie Jérusalem est probablement l’un des romans est plus sombres de Faulkner, par moment douloureux à lire.
On termine sa lecture légèrement fourbu et vide d’espoir à l’image de son personnage Harry : « Pas même des traces d’amour dit-il. Rien de cet accord tendre et sauvage, de la course des pieds nus vers le lit dans la pénombre, des couvertures qui ne s’ouvrent pas assez vite. Rien que le grincement symptomatique du sommier, le soulagement prostatique matinal de dix ans de mariage »

Si je t’oublie, Jérusalem dans la collection L’Imaginaire

Les ouvrages de William FAULKNER chez Gallimard (Folio compris)

William FAULKNER dans La Pléiade 

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VOLTAIRE, CORRESPONDANCE, tome 1 de La Pléiade / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Dans un texte de La Guerre du goût, Sollers interpelle son lecteur : « Vous êtes déprimé. Vous avez envie d’y voir clair. Vous trouvez l’époque nulle, confuse, grégaire (…). Vous allez à la bibliothèque, vous choisissez des livres de « La Pléiade ». Vous emportez avec vous treize tomes de la Correspondance de Voltaire et un volume de ses contes. Vous ajoutez un Rabelais, un Montaigne (…) »

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J’ai suivi ce conseil, un peu aidé il est vrai par le hasard : j’ai acquis pour deux fois rien (trois peut-être) les fameux treize volumes de La Pléiade. Je viens d’en terminer le premier. Il couvre les années 1704 à 1738. Voltaire y acquiert déjà la célébrité mais le temps des grandes affaires est encore à venir.

Un mot de l’édition tout d’abord. La Pléiade reprend l’édition de Théodore Besterman. Elle ne dit cependant pas un mot de ce dernier. Qui était-il ?
Théodore Besterman est un véritable personnage de roman. Anglais passablement excentrique et fort riche, il fit, dès l’âge de  treize ans, l’acquisition de ses premières lettres de Voltaire. Au sortir de courtes études, il fait ses débuts comme critique et historien des sciences occultes et, à dix neuf ans, publie son premier ouvrage consacré à la divination par la boule de cristal. Dès les années trente, il se réoriente vers les activités bibliographiques et lance son projet de bibliographie universelle des bibliographies. Projet titanesque qu’il élabore seul, sans aucune aide de quiconque. L’ouvrage fait rapidement autorité dans son domaine très spécifique. Passionné par le XVIIIème siècle, Besterman publie en 1952 la première édition des carnets de Voltaire. Puis, de 1953 à 1965, il donne la première édition fiable de sa correspondance. Fanatique de Voltaire et plus réticent quant à la personnalité de Rousseau, il se murmure qu’il appela son chien Jean-Jacques pour avoir le plaisir, de « le rappeler à l’ordre ».

C’est donc l’édition Besterman enrichie de quelques découvertes que reprend Gallimard. Cette édition est cependant expurgée des lettres adressées à Voltaire par des tiers. Ce recentrage est compréhensible vu le volume énorme des lettres échangées avec toute l’Europe. Peut-être aurait-il été plus opportun de sacrifier une exhaustivité – pas toujours nécessaire – des lettres écrites par Voltaire – au profit des envois significatifs de quelques-uns de ses correspondants, ce qui aurait mieux éclairé et relancé l’intérêt de la correspondance de Voltaire elle-même.

Concernant l’appareil critique on ne peut que s’étonner. De nombreuses notes sont parfaitement inutiles. Par exemple l’une d’elles qui nous signale que les corrections proposées par Voltaire dans sa lettre à Frédéric alors Prince héritier de Prusse, visent non pas le 3ème mais bien le 4ème vers de l’Elégie que ce dernier lui soumet. Par contre, là où le lecteur aurait besoin de quelques indications pour se repérer dans le dédale des furieuses controverses  qui agitent cette première moitié de siècle, silence, nada. Le lecteur peu coutumier du XVIIIème siècle a donc tout intérêt à se documenter sous peine que pas mal d’allusions lui échappent. Un petit exemple en passant ; cette lettre du 23 décembre 1737 adressée à Formont : « Les esprits sont à Paris dans une petite guerre civile ; les jansénistes attaquent les jésuites, les cassinistes s’élèvent contre Maupertuis et ne veulent pas que la terre soit plate aux pôles. Il faudrait les y envoyer pour leur peine ». Il faut savoir qu’à l’époque l’Académie des sciences est mise en ébullition par la vive querelle qui oppose la vieille garde cartésienne (Cassini, Fontenelle et Réaumur) à la nouvelle génération emmenée par Maupertuis et acquise aux récentes théories de Newton. Celles-ci anéantissent les hypothèses de Descartes, grand penseur mais physicien un brin fantaisiste. Afin de vérifier les théories de Newton, une expédition a été envoyée à la hauteur de l’équateur avec mission de mesurer un axe de méridien terrestre. L’objectif (voir sur ce sujet le bel ouvrage d’E. Badinter, Les Passions intellectuelles) est de mettre enfin d’accord newtoniens et tenant de Descartes : la Terre est-elle allongée aux pôles ou aplatie des deux côtés ? « Citron ou mandarine ? ». Voilà qui éclaire le propos de Voltaire et aurait eu à mon sens sa place dans une édition correcte de sa correspondance.

Toutes les lettres réunies dans cette édition ne sont pas impérissables mais, passé un premier petit tour de chauffe, on se laisse vite prendre à leur magie.
Ce qui transparaît au premier coup d‘œil, c’est à la fois l’activité débordante de Voltaire et l’extrême diversité de ses centres d’intérêts qui en font un digne représentant des Lumières et de l’esprit encyclopédique de l’époque. Poésie, théâtre, recherches et écrits scientifiques (Voltaire s’était installé un véritable laboratoire de physique), philosophie, histoire, aucun domaine n’échappe à cet esprit éclectique. Esprit curieux, Voltaire est aussi polyglotte, ce qui n’est pas si courant en France. Exilé en Angleterre après son altercation avec le chevalier de Rohan, Voltaire maîtrise très rapidement la langue anglaise, au point de rédiger une partie de sa correspondance en anglais (qui est livrée ici dans sa version originale avec une traduction en notes). Il admire les institutions de ce pays fort en avance sur celles de la France, s’entiche de ses philosophes (ce qui est alors à la mode) et découvre avec ferveur Shakespeare (le Corneille de Londres) dont il s’attache à faire connaitre l’œuvre en France. Sa correspondance de l’époque témoigne des traductions qu’il entreprend, notamment de Jules César. Des traductions qui, selon le mot de Jacques De Decker, ne sont plus guère comestibles aujourd’hui, Voltaire ayant trop sacrifié au « bon goût français » en coulant l’œuvre du grand Will dans le moule indigeste de l’alexandrin. Il n’empêche : Voltaire est sans doute le plus anglais des auteurs français.

Les correspondants de Voltaire sont multiples et ses lettres empruntent tous les styles : didactique, drôle, emporté, nerveux, émouvant, sarcastique, ou encore  révérencieux. Sur ce dernier chapitre, Voltaire qui, à l’occasion, fait montre d’un réel courage, peut aussi s’abaisser au style courtisan. Par exemple lorsqu’il s’adresse au Prince Frédéric qui vient de lui soumettre une ode de sa composition : « J’ai reçu de nouveaux bienfaits de Votre Altesse Royale, des fruits précieux de votre loisir et de votre singulier génie. Il faut bien quand votre cœur se joint à votre esprit, qu’il en naisse un chef d’œuvre ».

Tout au long de cette correspondance, les exemples de fayotage ne manquent pas. Cela n’oblitère en rien à mes yeux les mérites de Voltaire. De mon point de vue, les flattés si outrageusement infatués d’eux-mêmes sont bien plus à blâmer que les flatteurs. Dans le contexte de l’époque, Voltaire n’abuse pas de la flagornerie. Souvenons-nous, avec Saint Simon, d’un certain Alberoni qui, quelques décennies plus tôt, s’était résolu à plaire au duc de Vendôme, à quelque prix que ce fût. Le petit Duc nous rapporte que Vendôme s’étant « torché le cul » devant lui « Alberoni s’écrie: O culo di angelo! et courut le baiser. Rien n’avança plus ses affaires que cette infâme bouffonnerie », conclut le mémorialiste.

A l’occasion homme de cour, Voltaire conserve, par rapport aux faveurs, une distance critique proche d’un très salutaire cynisme. Au retour d’un séjour à Fontainebleau, il écrit :
Le pied ferme et l’œil vers le ciel,
J’étais au bord du précipice.
J’en fus sauvé par l’Eternel.
Car on peut aller au bordel
Sans y gagner la chaudepisse.

Voltaire (François Marie Arouet de Voltaire) (1696–1778), ArtistJean Antoine Houdon,Sculpture
Voltaire (François Marie Arouet de Voltaire) (1696–1778) par Jean Antoine Houdon, en 1778

En  1734, un événement capital survient dans la vie de notre auteur. Les Lettres philosophiques font scandale ; l’éditeur français est embastillé, une lettre de cachet est lancée contre Voltaire et, le 10 juin, un arrêt du Parlement condamne ce livre  » propre à inspirer le libertinage le plus dangereux pour la religion et pour l’ordre de la société civile « . Le même jour, un exemplaire est brûlé. Voltaire qui a déjà tâté de la Bastille s’enfuit au château de Cirey où l’invite Gabrielle Emilie de Breteuil, Marquise du Châtelet. La Marquise est une authentique savante : entre ces deux esprits supérieurs, le coup de foudre est immédiat : une longue relation s’installe.

La situation de Voltaire ne manque pas de piquant : la dame est tout de même un peu mariée et le château appartient à Monsieur son époux. Cela présente certaines contraintes dont Voltaire s’amuse. Souhaitant héberger un de ses protégés à Cirey , Voltaire a l’accord d’Emilie, mais il lui faut encore celui du Marquis : « Linet (le protégé) a la parole de Mme du Châtelet. Il est honteux pour l’humanité que cette parole ne suffise pas. Mais Mme du Châtelet a un mari. C’est une déesse mariée à un mortel et ce mortel se mêle d’avoir des volontés »

La longue liaison entre Voltaire et Madame du Châtelet est particulièrement touchante car elle est nourrie d’une sincère admiration : « Ce qu’elle a fait ou moi dans l’indigne persécution que j’ai essuyée et la manière dont elle m’a servi m’attacherait à son char pour jamais, si les lumières singulières de son esprit et cette supériorité qu’elle a sur toutes les femmes ne m’avaient déjà enchaîné. Jugez quel attachement infini je dois avoir pour une personne dans qui je trouve de quoi oublier tout le monde, auprès de qui je m‘éclaire tous les jours, à qui je dois tout. (….) Emilie qui en imagination et raison l’emporte sur les gens qui se piquent et de l’une et de l’autre. Elle a de l’esprit sans jamais le vouloir, elle est vraie en tout ».

Au passage, Voltaire professe au sujet des femmes une opinion bien en avance sur son temps.  « Les femmes sont capables de tout ce que nous faisons et la seule différence qui est entre elles et nous c’est qu’elles sont plus aimables ». Si on compare avec des écrits contemporains de Rousseau, le contraste est saisissant même si d’aucuns font de Rousseau l’artisan d’une image renouvelée de la femme. Dans sa lettre à d’Alembert, Rousseau écrit : « Il peut y avoir dans le monde quelques femmes dignes d’être écoutées d’un honnête homme ; mais est-ce d’elles en général, qu’il doit prendre conseil, et n’y aurait-il aucun moyen d’honorer leur sexe, à moins d‘avilir le nôtre ? ».

Les lettres de ce premier volume éclairent encore d’un jour intéressant la genèse d’une œuvre à laquelle Voltaire accorde beaucoup de prix : Le siècle de Louis XIV.  Œuvre historique, elle vaut davantage par l’intention qui l’a mise en branle que par sa réalisation finale. De même que Flaubert n’écrira jamais ce « livre sur rien » qu’il appelait de ses vœux, Voltaire ne concrétise qu’à demi l’ambitieux projet qui était le sien : « C’est moins une histoire des arts qu’un tableau du siècle que j’ai en vue. Par exemple, un arrêt du conseil qui met hors de prison tous les malheureux qui y étaient détenus pour sorcellerie m’est plus essentiel qu’une bataille. (…) Une erreur détruite, un art inventé ou perfectionné me parait quelque chose de bien supérieur à la gloire de la destruction et des massacres ». Ceci préfigure une conception très moderne de l’histoire qui ne viendra à maturation que bien plus tard.

La lecture des lettres de ce premier volume laisse donc entrevoir une personnalité « protéiforme » aux talents multiples. Voltaire lui-même peine à se définir : «  Vous m’avez pris pour un poète, écrit-il à Jeanne Françoise Quinault, et les Allemands je ne sais sur quoi de fondé, me prennent pour un philosophe. Peut-être ne suis-je ni l’un ni l’autre ». N’est-ce pas là le secret de son empreinte durable dans notre imaginaire : Voltaire échappe aux classifications et tout en lui respire l’humanisme en actes. Difficile de trouver dans ses écrits cette idéalité abstraite que l’on perçoit chez Rousseau et qui se prête à tous les malentendus voire aux dérives mortifères. Sans doute Voltaire découvrira-t- il bien plus tard le ressort de son art. Dans une lettre célèbre de 1767, il écrit : « Jean-Jacques écrit pour écrire, moi, j’écris pour agir ».

La Correspondance de Voltaire dans La Pléiade 

Subversion  de Voltaire, par Philippe Sollers 

MÉMOIRES de RAYMOND ARON (Robert Laffont) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

 

Il était une fois une époque pas très éloignée de la nôtre où les utopies prospéraient comme autant de fleurs de l’esprit. La réalité avait perdu de son importance. On en avait même plus rien à cirer : il valait mieux, disait-on, avoir tort avec J.-P. Sartre que raison avec R. Aron.

Mémoires

Je ne connaissais jusqu’ici que quelques bribes de l’existence de Raymond Aron et de son œuvre. Un remarquable documentaire diffusé récemment sur la chaîne « Toute l’histoire » m’a donné envie d’en savoir plus. Je me suis donc attelé à la lecture de ses mémoires parus tout juste après sa mort.

Ecrits par un « spectateur engagé », les mémoires de R. Aron suscitent dès l’abord l’intérêt du lecteur du simple fait de leur chronologie qui embrasse les trois premiers quarts du XXème siècle. Intérêt mais aussi frustration : né en 1905, Aron nous livre sur l’avant et l’après- guerre un témoignage de première main, d’une lucidité rare en ces temps d’idéologies dévastatrices. Mais en mourant subitement en 1983, il manque la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS dont il n’a jamais pressenti la possible imminence. Quelle aurait été son analyse de ce « séisme tranquille » ? Nous ne le saurons jamais.

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Plutôt à gauche et pacifiste, le jeune Aron s’inscrit à la SFIO en 1926. Choix politiquement engagé mais curieusement dénué de toute passion. Pourquoi cette adhésion s’interroge-t-il cinquante ans plus tard : « Je dois une réponse que mes lecteurs n’accueilleront pas sans sourire : il fallait faire quelque chose pour le peuple ou pour les ouvriers. Je me l’imposai au titre d’une contribution à la cause de l’amélioration des classes malheureuses ». Tout Aron est là : une espèce pas si rare de laïc janséniste. Très rapidement en désaccord sur tout avec la gauche Aron se plaira toujours à souligner un point sur lequel sa sensibilité s’accorde avec celle de la « vraie » gauche : il « déteste par-dessus-tout ceux qui se croient d’une autre essence. ». A méditer par les « importants d’aujourd’hui » amateurs ou non de homards.

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Début des années trente, Aron comme tous les intellectuels de son époque, assiste à la montée conjointe du nazisme et du communisme dans sa version soviétique. Il ne cache pas les séductions que l’un et l’autre de ces régimes exercèrent. Ce qui nous frappait, écrit-il, c’était le contraste entre la paralysie des régimes démocratiques et le relèvement spectaculaire de l’Allemagne hitlérienne, les taux de croissance publiés par l’Union soviétique. Détaché en Allemagne, Aron est aux premières loges des diatribes d’Hitler. Celui-ci lui fait horreur : « l’orateur me hérissait ; sa voix, hypnotique pour certain, m’était presque intolérable ; sa grossièreté, sa vulgarité me répugnaient et me laissaient stupide face à l’enthousiasme de millions d’Allemands. Hitler respirait la haine, il incarnait le mal, il signifiait pour moi la guerre ». Le mot est lâché : la guerre. Aron tourne le dos à Alain, l’un de ses maîtres en pacifisme : la guerre est inéluctable ; il est vain voire criminel de discuter avec Hitler. La lutte contre le nazisme devient pour lui la priorité absolue. Cette lutte, il ne l’entend pas sur le mode antifasciste de la gauche de l’époque plutôt pro-soviétique: le criticisme idéologique d’Aron se marque dès cette époque et pour le restant de son existence par son refus constant de tout régime ou règne un parti unique. Pour lui la ligne de partage des eaux idéologiques n’oppose pas fascisme et antifascisme mais démocratie et régime totalitaire. Position salutaire et ambiguë. Salutaire car elle le préservera des errances où se fourvoieront bien des intellectuels français dans l’après-guerre, l’antifascisme devenant pour le communisme stalinien et post-stalinien, une formidable occasion de se trouver un nouvel espace politique, qui va assurer son expansion puis lui permettre la « prolongation de son bail » au-delà de sa propre déroute. Position ambiguë qui le conduira par exemple à une sous-estimation des méfaits du régime de Salazar et réciproquement à une surestimation (qu’il finira par reconnaître) du péril de la prise de pouvoir par les communistes associés à la gauche du Mouvement des Forces Armées.

Mais, comme chacun sait, la guerre éclate. Aron part pour Londres où il prend en charge, avec d’autres, la rédaction de la France libre, la feuille proche – à ses débuts – du mouvement gaulliste et éditée depuis Londres. Ses rapports avec de Gaule sont intermittents et parfois orageux. Aron n’est pas un homme de cour tandis que de Gaule est d’un caractère ombrageux et vétilleux. Au-delà de cette opposition de caractères, la méthode et les visées gaulliennes inquiètent Aron qui se fend d’un article fort mal pris : « L’ombre des Bonaparte » (A posteriori, cet article semble moins pamphlétaire qu’il n’y paraît puisque tout récemment, sur LCI Henri Guaino, en appelait sans rire, au gaullo-bonapartisme).

Dans ses mémoires, Aron écrit : « Dès juin 1940, de Gaulle s’est tenu pour le dépositaire de la légitimité. Du coup, sa mission s’est transfigurée à ses propres yeux. Ce qu’il revendiquait apparemment pour lui-même, c’était pour la France qu’il le revendiquait. S’il regardait comme des transfuges les Français qui combattaient dans les forces anglaises, c’est qu’ils incarnaient la France et qu’à ses yeux, les batailles diplomatiques contre les alliés n’importaient pas moins que la guerre contre l’ennemi. La reconnaissance qu’il arracha « envers et contre tout » bénéficiait à la France qui, grâce à lui et par lui, n’avait jamais quitté le camp de la liberté et de la victoire. Vision épique, mythique de l’Histoire qu’il n’était pas interdit de refuser ».

L’après-guerre voit s’installer la guerre froide et son lot d’outrances idéologiques qu’on peine à imaginer aujourd’hui. Viscéralement anti-communiste (surtout dans sa version soviétique), Aron entame ce que François Furet appelle plaisamment « sa longue course solitaire dans l’intelligentsia française ». Son amitié avec Sartre – déjà chancelante – n’y résiste pas. Le grand philosophe de la liberté n’y va pas, il est vrai, avec le dos de la cuillère : « tous les anti-communistes sont des chiens ». Même si on accepte la part de jeu inhérente à tout écrit polémiste, la violence et surtout l’aveuglement de Sartre et sa complaisance à l’égard de l’Union soviétique surprennent chez un intellectuel de cette stature.

Les années d’après-guerre inaugurent un parcours intellectuel qui ne prendra fin qu’avec la mort d’Aron. Historien, économiste, sociologue, philosophe, Aron met toutes ces disciplines au service d’ouvrages souvent exigeants, d’un enseignement qui fait date et d’une activité de journaliste dont on n’a plus guère l’exemple aujourd’hui.

Un cours passage au RPF de de Gaulle et la poursuite de relations intermittentes avec ce dernier la confirme dans son (absence de) credo : il n’est décidément pas gaulliste. Outre les ambiguïtés de la geste gaullienne (Je vous ai compris, Vive le Québec libre et l’effarant Peuple sûr de lui et dominateur), il reproche surtout au grand homme sa rupture avec l’Alliance atlantique nourrie du mirage, un brin passéiste (fantaisiste ?) d’une Europe de l’atlantique à l’Oural. Ce faisant de Gaulle « répandit dans le pays une image mensongère du monde, il excita l’antiaméricanisme latent du peuple français et fit oublier que l’Union soviétique militairement établie au centre de l’Europe, constituait (…) la seule menace véritable ». Soulignons que cette protestation d’indépendance de la France n’était pas exempte de cynisme : tout en faisant apparemment cavalier seul, de Gaulle n’ignorait pas que les Etats Unis continuaient d’assurer la sécurité de l’Europe …et de la France.

A la lecture du présent livre, on peut s’interroger quant au contenu exact de la pensée aronienne. Opposé aux historiens/journalistes convaincus de démêler en temps réel tous les fils entrelacés de « l’histoire se faisant », Aron est tel qu’il se décrit : un spectateur engagé. Il creuse ses analyses mais évite si possible les jugements de valeur. Pour autant, il ne prétend pas à une totale objectivité, bien conscient que toute analyse est tributaire d’une table de valeurs qui, comme le soulignait déjà Marc Bloch, ne relève d’aucune science positive. Même si la tentation existe (« Appelons de nos vœux la venue des sceptiques s’ils doivent éteindre le fanatisme »), Aron se défend de tout scepticisme. Peu à peu il construit une critique idéologique qu’avec un peu de provocation, il qualifie de marxiste (Aron est un grand lecteur de Marx) et de kantienne. Marxiste puisque Marx cherchait toujours au-delà du langage et des illusions, l’expérience authentiquement vécue. Kantienne puisqu’elle condamne la philosophie de l’histoire dont l’ambition dépasse les limites de la connaissance et des prévisions légitimes. En somme Aron respecte le marxisme comme outil d’analyse (parmi d’autres) mais rejette avec horreur son penchant au prophétisme. « L’horreur des religions séculaires me rend quelque sympathie pour les religions transcendantes. »

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Au fil de toutes ces années, Aron croise bien des hommes de pouvoir tout en maintenant ses distances. L’un d’eux fait exception et deviendra l’un de ses amis. Il s’agit d’Henri Kissinger.

Un autre homme politique l’amuse puis l’inquiète : c’est François Mitterrand. Sa description est savoureuse : « Il nous ramène aux précédentes républiques, à un parti hexagonal, à la politique littéraire, à l’ignorance du monde. Son allergie aux problèmes de gestion est admise, même dans les milieux proches de lui. Il ressemble aux « grands hommes » de la IVème République, épris de belles lettres, avec un talent de plume qu’il cultive ». Bien vu. Pourtant et c’est sans doute un effet de ses propres œillères, Aron redoute au-delà du raisonnable l’accès de Mitterrand au pouvoir. Ce qui me gêne chez lui, écrit-il, « c’est sa conversion tardive au socialisme, que je crois malheureusement sincère et idéologique ». Comme quoi, tout le monde peut se tromper…

Si les mémoires d’Aron sont précieux comme témoignage d’une époque et d’un itinéraire intellectuel, ils sont assez peu diserts concernant l’homme privé. En quelques phrases sobres, il évoque le décès très jeune d’une de ses filles et le handicap d’un autre de ses enfants. Il se montre moins réservé quant à son père, adoré et plaint à la fois, peut-être même inconsciemment méprisé. Se dispersant, cédant à la facilité, ce père n’a pas été à la hauteur de ses talents. De père tout-puissant il s’est dégradé dans l’esprit de son fils, en un père humilié qui lui laisse en héritage la dure mission de porter les espoirs de sa jeunesse et de lui apporter une sorte de revanche. Cela marquera Aron toute sa vie : toujours il craindra lui aussi d’avoir galvaudé son talent dans la facilité du journalisme et d’ouvrages qu’il jugera trop marqués par les circonstances. Comme beaucoup d’autres, Aron a pris conscience de sa judaïté avec l’Holocauste. Il évoque sa ligne de conduite avec beaucoup de simplicité : « Ne jamais dissimuler mon appartenance, sans ostentation, sans humilité, sans surcompensation de fierté ».

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Pour ma part le trajet intellectuel de R. Aron dans le XXème siècle m’a passionné. Dans le cadre de mes trop lointaines études, je me suis intéressé au stalinisme et au maoïsme. Mon père lui-même se disait communiste et très tôt il m’a été difficile de comprendre autrement que par le jeu de l’aveuglement volontaire et/ou d’une secrète attirance pour la force, la complaisance manifestée à l’égard de l’Union soviétique. Quant au maoïsme, je fus consterné à la lecture du célèbre « Petit livre rouge » : mélange inquiétant d’infantilisme et de violence, il m’était incompréhensible que tant de jeunes intellectuels s’en soient revendiqués. Dans le halo évanescent de ces lointains souvenirs, la figure de Raymond Aron m’est apparue comme celle de l’honnête homme qui, se tenant à distance des passions, peut à l’occasion se tromper, même lourdement, mais ne se départit jamais d’une exigence d’honnêteté intellectuelle.

Certes, il m’a semblé qu’il faisait bien peu de cas du maccarthysme et des véritables persécutions dont nombre d’artistes ou d’intellectuels furent les victimes aux Etats-Unis. Sans doute considérait-il que la guerre même froide reste une guerre. J’aurais aimé néanmoins plus de considération pour ces hommes qui eux aussi ont lutté pour la liberté de penser.

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Grand intellectuel mais concret, Aron fut un homme au-delà des partis comme je les aime. Vilipendé tant par les gaullistes que par les antigaullistes il a ces mots, toujours d’actualité dans notre climat de polémique permanente : « Les inconditionnels acclament les événements même quand ceux-ci tournent en dérision leurs serments d’hier. Les adversaires dénoncent le général de Gaule même quand les événements accomplissent leurs espoirs d’hier. Est-ce être gaulliste ou antigaulliste de ne ressembler ni aux uns ni aux autres? ».

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LE MYSTÈRE CLOVIS de PHILIPPE DE VILLIERS (Albin Michel) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Dans un livre qui date déjà de quelques années, l’historien Marc Ferro nous rappelle que « lorsqu’il est écrit dans les manuels de la IIIeme République que nos ancêtres étaient les Gaulois, cette assertion n’était pas destinée à faire croire aux enfants des peuples colonisés qu’ils en étaient les descendants comme on s’est plus à en gloser mais  que nos ancêtres n’étaient pas les Francs. Le fondateur de la nation n’était donc pas Clovis, baptisé à Reims et fils de l’Eglise. Il figurait simplement un roi barbare, vainqueur d’autres rois barbares, qui avaient envahi la Gaule et se l’étaient soumises ».

Dans son ouvrage « Le mystère Clovis », Philippe de Villiers se réapproprie cette vieille lune – qui en vaut bien d’autres – des origines chrétiennes de la France mais en tentant de lui donner une nouvelle légitimité. Dans ce mixte de roman et de docufiction, l’auteur se fend de quatre cent pages dont l’unique justification tient dans la thèse où culminent les dernières lignes : contrairement à ce que les manuels scolaires nous apprennent, le baptême de Clovis n’a pas eu lieu en 496 à Tolbiac, mais le 25 décembre 508 à Tours, sur le tombeau de Saint Martin. De Villiers y voit le signe qu’au Roi guerrier de Tolbiac implorant un Dieu guerrier, se substitue un monarque qui « laisse s’épanouir en lui une nouvelle royauté, une royauté oblative ». Ce faisant Clovis s’identifie au Roi de pauvreté et de miséricorde, portant ainsi, pour les siècles qui vont suivre, le jeu, intime et précieux de correspondances allégoriques entre l’onction, l’autorité, le dépouillement, l’offrande et la souffrance. A vrai dire je trouve tout cela un peu farce (surtout lorsque l’auteur nous refait le coup de la colombe céleste serrant dans son bec, non un fromage mais la sainte ampoule).

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J’avoue ma plus grande proximité avec Jacques Le Goff qui décrit l’itinéraire de Clovis en quelques lignes roboratives : « Il devient seul roi des Francs en faisant assassiner de petits souverains francs établis à Cambrai, Cologne et ailleurs. Son coup de maître est de se convertir au catholicisme (…) et de se faire le champion de l’orthodoxie face aux autres barbares ariens ». L’enjeu largement mythologique de de Villiers consiste à transmuer l’acte de Clovis en une conversion sincère et à faire de ce dernier un Roi des pauvres, un nouveau Christ. A mes yeux , ramenée à ce qu’elle est réellement, la conversion de Clovis ne fonde pas les racines chrétiennes de la France mais inaugure un malentendu durable. Mais, sur ce sujet, chacun son point de vue. Plus gênant, dans son obsession clovissienne, de Villiers justifie tous les massacres au nom du triomphe de l’orthodoxie sur l’hérésie arienne, faisant même de la dernière campagne d’Aquitaine, une guerre de libération. Pour notre auteur, les grands crimes ne sont rien lorsqu’il en sort un bien (supposé) supérieur.

Venons-en au texte lui-même. Il est très bien construit. Il est rédigé à la première personne. Nous sommes « dans la tête de Clovis ». Une tête dans laquelle l’auteur a toutefois fait un peu le ménage, poussant les vieux meubles dans les coins pour faire place à quelques-unes de ses plus lancinantes idées. Nous y voyons ainsi passer des vagues de « migrants au coutelas facile » et quelques conceptions très villersiennes pour un Franc, sur la décadence et la chute des empires. On n’est pas loin du jeu de rôle. Sur son destrier blanc, ce guerrier sauvage rappelle vaguement quelqu’un ; ce long tarin qui se profile sur l’horizon qu’enflamme les dernières lueurs du soleil ne vous est pas inconnu ;  ça y est, vous y êtes : Hé Philippe, arrête, on t’a reconnu, on sait bien que c’est toi.

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Philippe de Villiers

Que dire du style ? D’aucuns, sans doute influencés par la quatrième de couverture qui louange « une évocation gorgée de couleurs et de furieuses sonorités » y ont vu une reconstitution confondante de vérité. Il est vrai que si l’auteur nous entraîne  bien à la suite d’un Clovis de chair et de sang, j’ai très vite été agacé par l’espèce de sabir vaguement moyenâgeux que l’auteur prête à son saint homme en nous fourguant, à pleines brassées, des désinences en ail(le) (la serventaille, la mortaille, les devinailles), en ment (les embuissements, les imaginements, les tourmentements de l’âme) ou l’une ou l’autre pépite du style « je l’emberliquoquiais (Cela vaut bien l’abracadabrantesque chiraquien). Il faut bien admettre que tout cela vous a un petit relent Jacquouille la fripouille qui n’était peut-être pas entièrement calculé. Passons, j’ai adoré « Les visiteurs ».

Malheureusement le style jacquouillesque n’évite pas toujours certaines lourdeurs comme ici ; lorsque Clovis évoque son cousin Ragnacaire qu’il compte bien occire : « On me rapporte que, désormais tout gonflé de vanité, plongé dans la luxure, couvert de pullentise, enflammé de cupidité, regorgeant ‘adultère, il s’enfle d’un si fol orgueil qu’il débagouille des jurements insensés contre toute la cité de Cambrai ». Cette phrase fait facilement un bon quintal…
Heureusement, notre auteur peut aussi trouver des accents poétiques et filer délicatement la métaphore lorsqu’il s’agit de jeter dans nos pattes une gente dame au regard habité : « Le Rhin coule à flots dans l’émeraude de ses yeux » (On dirait du Cabrel en toute petite forme).

Parfois (trop rarement) un humour involontaire fait remonter en nous de bons souvenirs. Ainsi cette description insoutenable de la conduite contestable des brutaux Thuringiens à l’égard des femmes franques : « Après avoir été étendues dans les ornières des chemins , (elles) furent encordelées avec du nerf de bœuf à des pieux de sapin. Les tourmenteurs firent ensuite passer sur elles des chariots lourdement chargés de choux détrempés , et quand leurs os eurent été brisés, ils les donnèrent en pâture à la chiennerie hurlante de leur serventaille ». Prodigieuse cette trouvaille des choux détrempés. Mieux encore que la recette du cheval Melba du regretté Desproges ( Dénuder une demi-douzaine de jouvencelles, tapissez-en un chemin creux, faite tremper un tombereau de choux, réservez les…).

Aller, reconnaissons-le : ce livre m’a fait passer un bon moment.

Le livre sur le site d’Albin Michel 

LES ANNÉES DIFFICILES de HENRY BAUCHAU (Actes Sud) / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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JEAN-PIERRE LEGRAND

 

Madame de Rémusat estimait que les écrivains se montrent dans leur correspondance avec un vêtement de moins. J’estime qu’on peut étendre la maxime à leurs journaux et c’est pourquoi je les aime tout particulièrement. Dans ce registre, l’écrivain belge Henry Bauchau m’est très cher. J’aime son œuvre et j’ai eu le plaisir de l’apercevoir plusieurs fois au café Métropole à Bruxelles où j’avais mes habitudes. Très émacié par l’âge et la maladie, il avait une  manière de physionomie de « chevalier à la triste figure ». Sur ses lèvres,  on devinait toutefois l’ombre d’un très beau sourire et dans son regard un mélange d’extrême fatigue et d’intelligence attentive. Il avait l’élégance aristocratique de ceux qui ne paraissent pas se soucier de leur mise. L’ensemble de son journal est maintenant publié en plusieurs volumes chez Acte Sud. J’ai commencé leur lecture par les volumes consacrés à la fin de sa vie  pour aboutir aujourd’hui  à ces « Années difficiles ».

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« Les années difficiles » couvrent les années 1972 -1983. Ces pages m’émeuvent beaucoup car de manière tout à fait fortuite, elles multiplient les résonances avec ma propre vie.

A l’entame de ce volume, Bauchau fête ses soixante ans. Il a déjà toute une œuvre à son actif – surtout de poète – mais la reconnaissance du public tarde. Il vit à Gstaad et s’est dispersé dans diverses activités lucratives qui tournent mal : au bord de la ruine, il aspire à se consacrer à son œuvre qu’il pressent en devenir.

« Je sens, dit-il, que je traverse ce mois-ci  une épreuve décisive. Ou je parviendrai à aller de l’avant, et L. avec moi, je ne sais pas encore où mais en tout cas vers une dimension plus exacte de moi-même et une relation plus juste avec l’ensemble, ou bien je n’aurai plus de raison de demeurer plus longtemps sur terre  n’ayant pas répondu à l’attente qui est derrière l’épreuve ».

Ces lignes me touchent beaucoup car mes soixante ans viennent eux-aussi de sonner l’heure d’une angoissante interrogation sur moi-même.

Sautons directement à la dernière page. Bauchau écrit :

« Le Roi Léopold III vient de mourir dans son grand âge à plus de quatre-vingt-deux ans, lui que j’ai vu de près et si beau lors de son couronnement quand il devait avoir trente-trois ans. J’étais soldat alors et sur un cheval noir, je faisais partie des cavaliers qui encadraient le carrosse de la jeune reine. Il est mort et il me semble qu’avec lui une part de ma vie est morte ».

Il se trouve qu’au moment du décès de Léopold III en 1983, je faisais mon service militaire et à ce titre, je fus des fantassins qui rendirent les honneurs au défunt roi, le long du cortège funèbre. Une partie de la vie de Bauchau s’évanouissait dans l’ombre sépulcrale de ce roi contesté tandis, qu’au contraire, ma vie d’adulte ne faisait que commencer. J’ignorais encore par quel drame il me faudrait passer.

Entre la première et la dernière page, dix années s’étirent donc, marquées par la lente entrée dans la vieillesse mais paradoxalement éclairées par une profonde remise en question, prélude d’un renouveau créatif qui fera de Bauchau un auteur enfin reconnu à sa juste mesure.

Henri Bauchau est un être complexe, torturé, sujet aux dépressions. Croyant – ou désirant croire – il s’est éloigné du christianisme, n’imaginant pas que l’adhésion au Christ soit possible sans cette conversion qu’il imagine illuminante. Il se trouve spectateur d’un catholicisme qui manque d’élan et se trouve pour l’heure, dépourvu d’un véritable pasteur. Imaginons, écrit-il, la rencontre de Rimbaud et de Paul VI ? Qu’en pourrait-il résulter ? « Mais la rencontre de Rimbaud et de Saint François ?». Au fil des pages, perce le besoin d’un maître spirituel, voire d’un gourou. Un temps, Il croit trouver cette figure tutélaire en Simone Weil dont il goûte à la fois l’obéissance à une réalité incontournable et son attention qui se confond avec une disponibilité complète et constante. Il s’en éloigne pourtant : son dolorisme exacerbé de la philosophe le rebute et cette volonté de ne plus être , qui culmine dans ses dernières années interpellent le psychothérapeute qu’il est devenu entre-temps. Accepter ce qui arrive et lui être attentif suffit à Bauchau : le « non du renoncement n’est pas nécessaire ».

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Il s’intéresse alors à Mao auquel il consacre huit ans de sa vie, rédigeant une monumentale biographie qui sera un désastre éditorial. À nouveau c’est l’image d’un père puissant qui étend son ombre sur l’œuvre de l’écrivain ( Il avait déjà consacré une pièce à Gengis Khan ). Mais cette fois, il a compris qu’il s’agit pour lui d’une « œuvre obstacle », d’une muraille qu’il doit gravir ou renverser pour libérer ses forces créatrices.

« La beauté de ce travail c’est que tout en m’apprenant comment on libère un peuple (sic) il est une œuvre de libération personnelle. C’est à nouveau un barrage qu’il faut franchir pour que la voie s’ouvre à de nouvelles œuvres et à de nouvelles perspectives ».

Tout ce travail consacré à cette figure de « père puissant » témoigne d’une peur de poursuivre à son terme l’accomplissement de soi et constitue en même temps  l’ultime épreuve de force qui ouvre l’être profond  à sa libération : « Il (le livre sur Mao) a été peut-être une résistance à la grande œuvre romanesque que j’imagine porter encore en moi ». Mao prend donc l’allure insolite de l’instrument d’une autoanalyse qui permet enfin à Bauchau de se défaire du mythe, du chef, du sauveur. « Piocher mon propre sol, voilà les mots qui désormais montent en moi ».

Au terme (temporaire) du cheminement que nous donne à voir ce très beau livre, nous découvrons un Bauchau finalement très proche de Simone Weil mais débarrassé de son désir de sainteté. En somme, il se détend : il est enfin capable de ne plus s’opposer.

Acceptation et attention sous-tendent désormais une manière de voir le monde et d’en modifier le spectacle simplement en changeant « la focale ». Une page magnifique fera mieux comprendre.
« Je suis dans le bureau d’Ariane. En face de moi, la Seine couleur charbon, l’île qui pourrait être belle mais qui ressemble à un terrain vague, plus loin l’usine à gaz, les maisons de Rueil et le mont Valérien. Espace désolé par l’homme où survit en quelques points une sorte de beauté maigre et résignée. La grâce est là aussi, celle qui suffit.
Changer l’angle de vision. Je me penche à la fenêtre, je vois dans les jardins les pruniers et les cytises en fleurs, impression d’allégresse ; sur la Seine, trois chalands descendent le courant. Sentiment de beauté, de présence irrépressible du printemps. »

La période qui suivra ces années difficiles sera particulièrement féconde. Comme une « floraison tardive sur un arbre pourtant déjà largement dépouillé ».

Le livre sur le site d’Actes Sud

 

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LE PRÉSENT D’INCERTITUDE de Henry Bauchau, lu par Jean-Pierre Legrand 

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DERNIER JOURNAL de Henry Bauchau, lu par Jean-Pierre Legrand 

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HENRY BAUCHAU chez Actes-Sud

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KASPAR HAUSER de VÉRONIQUE BERGEN (Espace Nord) / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

La quatrième de couverture nous dit de Véronique Bergen, qu’elle est romancière, philosophe et poète. Publié une première fois en 2006 et réédité cette année, Kaspar Hauser ne fait pas mentir cette présentation : alliant un naturel rare au souci constant de la forme, le roman convoque, dans un même élan, souffle romanesque, visée philosophique et redécouverte du langage. Le style, éblouissant mais sans jamais rien de sur-écrit, donne envie, presque à chaque page, de lever les yeux un court instant, de songer, en le savourant, à ce qui vient d’être lu.

 

 

Comme certains opéras, le roman s’ouvre sur un court prologue qui nous dit en une page l’essentiel de ce que nous devons savoir.

« En septembre 1812, quelques mois après sa naissance, le fils du grand-duc Charles de Bade et de Stéphanie de Beauharnais est enlevé dans un lieu secret . (…) 1828, un jeune homme à la démarche malhabile débarque sur une place de Nuremberg en répétant « je voudrais devenir cavalier comme mon père l’a été ».

Météore surgi de nulle part, d’un monde hors autrui et hors langage, le jeune homme du nom de Kaspar Hauser se retrouve d’un coup projeté sur la scène des hommes et des mots ».

C’est la course de cette météore et sa tentative, au sortir de la nuit de sa geôle, d’entrer dans le monde des hommes que scrute ce beau roman. Pour y parvenir il donne la parole aux différents personnages qui ont (dé)jalonné son existence. C’est un roman polyphonique dont les différentes voix s’éclairent mutuellement. Le procédé n’est pas rare mais moins fréquente est sa totale réussite.  Chaque voix possède ici sa singularité propre et on n’a pas cette impression si fréquente qu’un même personnage s’exprime sous différents patronymes.

On retrouve aussi, dans les propos prêtés au narrateur et transposés dans la narration, un écho du Traité des couleurs de Goethe selon lequel les différentes teintes dont se pare le monde naissent de la médiation de la lumière et de l’ombre.

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Kaspar Hauser (1812-1833)

Dès avant sa naissance le monde de Kaspar tourne sur un axe que le doigt du destin a dangereusement incliné : à l’un des pôles, sa mère, Stéphanie de Beauharnais ; à l’autre, la comtesse de H, marâtre de Charles de Bade, obsédée par l’anéantissement de celui-ci et de sa lignée. C’est elle qui peu après sa naissance fait enlever et séquestrer le petit Kaspar.

L’entrée de la jeune Stéphanie dans la famille de Bade est placée sous le signe de l’ombre :

« Mes noces qu’enfant j’imaginais solaires, consacrèrent explicitement mon union avec une lune pâle et morose – Charles – tandis qu’implicitement elles me liaient à une lune noire de ressentiment et de scélératesse – la comtesse de H ».

À son arrivée sur les terres de la Comtesse, la jeune épousée est saisie d’une étrange vision :

« Je vis l’ensemble du décor – ciel, jardin, sculptures, forêts environnantes  – virer à l’anthracite à l’instant même où Charles posa le pied sur cette terre, comme si une souillure s’épandait jusqu’à contaminer tout le paysage ».

Source obscure qui tarit la lumière, Charles est lui-même le jouet de la comtesse de H, incarnation du mal absolu, plus Iago dans sa logique infernale que lady Macbeth dans son tourment final. En effet, nul remord chez cette esthète du mal.

« J’éprouve, dit-elle, une joie insigne à démasquer la fausse rigidité qui n’est qu’une somme de déficiences et d’infirmités. Je commence par saper l’un des piliers de base de l’édifice psychique : attenter à un fondement garantit l’ébranlement de toute l’architecture. Coupant l’ancre du bateau, je l’ampute de ses voiles, mets ses pavillons en berne et ralentis sa vitesse avant de l’amener à sacrifier son cap pour le mien ».

La relation entre la comtesse de H et celle qui d’emblée sera sa victime dépasse de très loin la banale dialectique du bien et du mal, de la pureté et de la corruption. Taraudée par un désir d’absolu, fille de l’homme et fille de Dieu, cadenassant ses désirs de peur de « chavirer dans une seule dimension », Stéphanie se réfugie dans un mysticisme enfantin qui la convainc qu’elle doit faire vivre en elle « l’Alliance que le Créateur avait passé avec nous ses élus (…) Moi Stéphanie de Beauharnais, j’étais née d’un passage de Dieu dans l’axe de le terre. Je savais d’un savoir immémorial, qu’un Beauharnais que ne visitait plus le souffle de Dieu chutait hors de sa condition d’exception léguée à la naissance  ».

Cette certitude dérive vers un dolorisme hautain enté sur un puissant orgueil que l’âcre comtesse finit par débusquer :

« Au début, je ne me m’aperçus point de l’immense orgueil qu’elle retirait du piétinement de toute fierté. Par la suite, je me rendis compte que je devais sans cesse resserrer les mailles, inventer de nouveaux cachots et donjons pour la maintenir prisonnière. Sans moi, je la savais perdue ; avec moi, je la savais esclave. Personne dans notre entourage ne comprit ni la nature ni l’intensité du pacte qui nous nouait l’une à l’autre ».  

On peut se demander d’ailleurs si ce n’est pas tout autant l’orgueil de celle qui ne peut admettre le désaveu implicite de son Élection que le sentiment d’une écrasante culpabilité qui amène progressivement Stéphanie à refuser tout lien maternel avec Kaspar.

Kaspar : cet îlot de lumière sur lequel l’ombre semble se ruer… Son geôlier nous le décrit dans la nuit de son cachot :

« C’est qu’il voyait dans le noir ce gamin, c’est qu’il nageait dans le noir comme un poisson dans l’eau. La nuit ou le jour, ses yeux pouvaient pas faire la différence. Il se balançait d’avant en arrière, rampait au sol comme une chenille ».

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Véronique Bergen

Cette oscillation autistique se retrouve dans le discours que V. Bergen prête à Kaspar où prolifèrent anaphores et répétitions (« Dans mon trou, le temps ne trichait pas (…), , dans mon trou mon non-soleil me traitait mieux que le soleil (…), dans mon trou rien ne se passait (…).)

Le plus captivant chez Kaspar est sa chute brutale dans le langage. Sa « voix » qui rythme le récit et le témoignage du docteur Feuerbach qui l’examine, nourrissent une réflexion sur l’origine du langage et l’arrachement à l’immédiateté du monde qu’implique le surgissement du mot flanqué de son pouvoir de représentation. Dès ses premiers entretiens avec Kaspar, Feurbach est frappé par son animisme radical et par le fait qu’il identifie les éléments de la réalité davantage par le biais de la couleur que par celui des formes. La première fois qu’il a vu de la neige, Kaspar l’a associée à la couleur blanche, et a ensuite appelé « neige » tout ce qui était blanc – les oies, les robes de mariée, le lait et les chevaux.  Tout ceci nous rappelle le Rousseau de L’Origine des langues :

« (…) le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé le dernier. (…) D’abord on ne parla qu’en poésie ; on ne s’avisa de raisonner que longtemps après ».

Le langage de Kaspar se diffracte encore davantage en images sous l’effet de l’élan qui le pousse vers Eléonore sa jeune voisine, confirmant en cela que l’irruption du langage et de la poésie manifestent le franchissement d’un seuil affectif. Kaspar est une métaphore du poète.

Même chose pour le sens moral : Feuerbach identifie chez son patient « la nature a priori d’une conscience morale transcendant toutes les variables empiriques ». Artificiellement proche d’un état de nature Kaspar entend encore cette voix devenue pour nous lointaine et délaissée que nous avons remplacée par la « loi positive » faite de règles et de conventions générées par l’institution sociale.

En faisant s’exprimer Kaspar dans cette sorte de langue première qui est la sienne puis et en décrivant son apprentissage à marche forcée du langage institutionnalisé et formel des hommes sociabilisés, Véronique Bergen souligne avec maestria l’effet d’arrachement et d’appauvrissement que cela entraîne. Comme Starobinski l’a mis en évidence dans ses commentaires sur Rousseau, nous voyons les qualités instrumentales l’emporter sur les valeurs expressives du langage.

« La parole ne renvoie plus à la vérité du sujet ; bien au contraire, elle entraîne celui-ci hors de lui-même pour le vouer à l’impersonnalité du concept ».

C’est exactement ce qui se produit chez Kaspar. Laissons le témoigner :

« Je pleure le mot qui ne me rend pas la chose (…). Je pleure parce qu’on a pris mes non-mots d’avant et lorsque j’essaie de les retrouver dans mes larmes, je sais que les phrases des hommes décapitent mon ancien royaume. J’ai perdu ce que j’avais en partage avec la nuit, j’ai perdu l’unité qui ne se divise pas, la saison qui les englobe toutes ».

Si proche de  l’origine, Kaspar ne peut que se perdre sur les chemins où on le jette.

« Tous les trajets se perdent dans les sables. »

Le livre sur le site d’Espace Nord

 

LA BOUTEILLE À LA MER : JOURNAL 1972-1976 de JULIEN GREEN / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

« Un air, le dernier de la cantate 170 de Bach, est d’une beauté ensorcelante, je veux dire par là qu’il s’empare de vous et ne vous quitte plus ». Ce que dit Julien Green de la musique de Bach, je suis tenté de le reprendre à mon compte concernant le journal de cet auteur aujourd’hui fort délaissé. Ses pages sont « ensorcelantes ».

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Le journal de Julien Green couvre près de soixante ans répartis-en de nombreux volumes. Je viens de lire en priorité le tome relatif aux années 1972 -1976 joliment intitulé « La bouteille à la mer ». J’avais 13 ans en 1972 et cela m’amusait de retrouver sous la plume du diariste, l’écho de mes années « de formation » durant lesquelles je commençai à m’intéresser à l’actualité, à l’histoire se faisant.

L’actualité « brûlante » de son époque n’est pourtant pas le sujet du journal de Green. Elle n’intervient qu’au gré de très brèves annotations sur les nouvelles du jour – la mort de Pompidou, celle de Franco, la guerre du Kippour, la loi Veil …- et comme quelques notes ravivent le souvenir d’une mélodie oubliée, l’époque se remet en place comme un vieux décor d’opéra.

Il y a un peu de tout dans ce beau journal : des impressions de voyage, des rencontres, de brèves notes de lecture, des humeurs, du désespoir parfois, un amour constant de la musique et imprégnant chaque seconde de la vie de l’auteur, une spiritualité exigeante qui prend la forme d’un catholicisme sinon intégriste, du moins traditionnel.

Elevé par sa mère dans la religion de l’Église épiscopale qui, aux États-Unis, correspond à l’anglicanisme, Green se convertit au catholicisme après la mort prématurée de celle-ci. Il a alors seize ans. Avec l’intransigeance des convertis il se montre rapidement très critique pour ces chrétiens de France jugés bien trop tièdes ; sous l’influence et l’instigation de Maritain dont il sera toujours proche, il leur consacre un essai au vitriol : le Pamphlet contre les catholiques de France.

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Julien Green, en 1933, à l’âge de 33 ans.

Pourtant l’homme n’est pas tout d’une pièce. Homosexuel à une époque peu tolérante sur le sujet, sensuel et cédant à une sexualité impérieuse dans le Paris de l’après-guerre (celle de 14), il vit comme un déchirement les exigences de la chair et l’aspiration à la spiritualité la plus haute. A ce titre il est exemplaire d’une époque où la religion entretenait un rapport névrotique à la sexualité avec laquelle beaucoup de croyants ne pouvaient composer qu’au prix d’une écrasante culpabilité. Green connait le doute, sa foi parfois chancelle, d’autres sagesses le tentent. C’est probablement Pierre Gaxotte qui, dans son discours de réception de Green à l’Académie française a, sur le sujet les mots les plus justes :

« (…) même conquis par le plaisir, même tenté par certaines croyances du bouddhisme sur la métempsychose et surtout sur l’irréalité du monde sensible, vous n’avez jamais perdu la foi. Mais ce Julien Green qui s’est dit, un jour de jeunesse, ivre de Dieu, doit revenir au divin et il y reviendra lentement, mais inexorablement, avec des révoltes, des craintes, des impatiences, des pauses au bord de pascaliens abîmes de tristesse, tout cela d’autant plus pathétique que si vous portez en vous certains caractères de dureté – vous vous êtes comparé une fois au silex – il n’est que très peu d’âmes aussi vulnérables que la vôtre. »

Son rapport à l’Eglise est également bien ambigu. Le faste de Saint-Pierre et le luxe de certains cardinaux offusquent cet ancien anglican et dans le même temps, allergique aux nouveaux chants chrétiens et à une messe désormais débarrassée de tout idée de sacrifice, il suspecte sans cesse l’Eglise catholique de glisser vers le protestantisme : « je n’ai pas quitté l’anglicanisme en 1916 pour m’y retrouver en 1975 ». Au fil des pages, on doit bien reconnaître que la foi un peu raide de Green confine souvent à l’intolérance et ce n’est pas là l’aspect le plus plaisant du personnage.

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Julien Green par Henry Cartier-Bresson en 1971

Au-delà du diariste, Green est un formidable lecteur et un grand écrivain : qu’il lise ou qu’il écrive, c’est toujours avec la recherche constante d’un style. Ses modèles sont, entre bien d’autres, Baudelaire et Saint Simon qu’il lira toute sa vie. Fasciné par la vacuité infernale de Versailles et le regard halluciné qu’y jette le petit Duc, il écrit : « Il y a dans toute cette hallucination, le génie d’un des ensorcelés qui écrit comme jamais on n’écrira plus. C’est du point de vue spirituel l’imitation la plus parfaite du néant de l’enfer ». Le style décapant de Saint-Simon se retrouve sous la plume de Green, précisément lorsqu’il décrit le tableau « Louis XIV et sa famille » vu à l’exposition consacrée au mémorialiste :

« La Cour, grande peinture : Louis XIV de profil, vieux dindon infatué : dans un coin, souriante et ronde, la Palatine, la seule qui ait l’air humaine dans cette ménagerie de bêtes apprivoisées qui tremble sous l’œil du vieux dompteur à perruque. Grande toile sinistre. »

Impossible après cela de voir encore le Grand Roi. Sans doute est-il préférable, comme Voltaire, de plutôt admirer le grand Siècle…Il y a comme une consanguinité entre Saint-Simon et Green qui se révèle dans les portraits souvent franchement drôle et d’autre fois nimbés d’angoisse et presque de surnaturel comme ici :

« A l’une des tables du restaurant, une dame sexagénaire au visage de morte, yeux mi-clos à la prunelle glauque, engloutit un énorme ragoût, puis une glace sur laquelle elle verse goutte à goutte un épais chocolat, boit une bouteille de vin rouge, demande sa note, réclame une diminution, se lève et s’en va non sans m’avoir jeté un regard interrogateur, image de la mort, le visage décharné, la peau verte, les yeux sans éclat, presque sans vie. »

Pour Green, la littérature est avant tout affaire style. Hostile à toute préciosité il aime retrouver dans une phrase un naturel vif et recherché sans ostentation.

« J’aime que les termes employés soient inévitables, mais parfois surprenant, non parce qu’ils sont rares mais parce qu’ils sont justes, et juste avec une sorte d’éclat qui fait d’eux quelque chose d’à la fois rare et familier ».

Plus d’un passage du journal, parmi les plus intéressants évoquent des voyages. La manière qu’a l’auteur de « vivre » un paysage m’a particulièrement frappé par sa proximité avec Jacques Lacarrière, autre écrivain que j’affectionne. Chez tous deux, la magie des lieux agit comme la conjuration de l’angoisse et du tourment qui vrillent l’âme au souvenir lancinant « de ce qui ne reviendra jamais, jamais ». Là où Lacarrière discernait les traces immémoriales de civilisations disparues dans « certaine façon de hocher la tête et de garder le silence » Green éprouve l’abolition de toute chronologie que procure l’impression de « déjà vu », forme de pressentiment d’une éternité possible. Ainsi en voyage en Irlande, il écrit :

« Cette immense étendue est d’une mélancolie indicible, le silence y est énorme, troublé parfois par le grand murmure du vent. C’est ce qu’ont vu et entendu les hommes d’il y a mille ans, rien n’a changé, les ruines d’une abbaye romane à ciel ouvert, les nuages gris passant dans de grandes déchirures de ciel bleu, il n’y a pas de mot pour décrire la tristesse et la joie que cela donne dans une complète abolition du temps ».

Abolir le temps, retrouver un sens dans les sédiments qu’il laisse sur la page n’est-ce pas là le désir avoué ou non de tous les diaristes? Concernant Julien Green cela ne fait aucun doute : « Cette journée qui me paraît sans intérêt maintenant ma paraîtra tout autre, dans un an ou deux, quand je relirai cette page. C’est peut-être la seule raison pour laquelle je veux essayer de tenir un journal ».

La Bouteille à la mer dans le tome VI de ses oeuvres complètes dans la Pléiade

JULIEN GREEN chez Gallimard