TROIS CONTES de CRAD KILODNEY (Cormor en nuptial) / Une lecture de Paul GUIOT

LE MODÈLE OUBLIÉ de PIERRE PERRIN (Robert Laffont) / Une lecture de Paul GUIOT
PAUL GUIOT

Les éditions Cormor en Nuptial ont eu l’excellente ou l’exécrable idée (à vous de voir) de faire traduire et publier cet auteur canadien marginal, peu connu en Europe et pour cause puisque ses textes distillent un humour noir et mettent en lumière des personnages en proie à des déviances sexuelles extrêmes.

Ce qui force l’admiration, c’est que l’auteur nous décrit la part sombre de l’humain dans un style clair, factuel, presque distant, nous épargnant tout jugement moral, comme d’autres vous parleraient de la bonne société anglaise au 19ème siècle ou de l’ascension du Mont Blanc, le tout saupoudré d’un humour pince-sans-rire et ravageur. L’ensemble procure un effet décoiffant.

La première nouvelle, « O’Driscoll, étrangleur de poules » met en scène un juge qui préfère violer et étrangler les poules de son poulailler plutôt que « souiller » son épouse. Le juge fait la paire avec le procureur Mintz. À eux deux, ils représentent sans doute ce que l’Amérique a produit de plus pur en termes de morale catholique, de Justice bafouée et de refoulements sexuels.

La seconde nouvelle, « Préparation spirituelle à la castration », est un mode d’emploi en 10 jours pour parvenir à l’étape ultime, à savoir l’émasculation volontaire du candidat. Ce texte semble être adressé aux hauts responsables des religions qui souhaitent que leurs représentants mâles restent chastes. Ce vade-mecum pourra paraître sadique mais je gage que, s’il était appliqué à la lettre, le pape en aurait fini depuis belle burette avec les affaires de pédophilie qui bassinent ses oreilles sacrées !

Last but not least, la nouvelle intitulée « Le chien du gardien de la centrale nucléaire » se déroule dans un un monde sur lequel le IIIème Reich a pris le pouvoir. L’auteur imagine qu’Hitler n’a pas commis les erreurs stratégiques qui ont provoqué sa perte, non, il a gagné la guerre et, en bon chef, il a consacré toute sa vie à l’amélioration des conditions de vie de ses citoyens. Nos voisins allemands sont donc restés nazis. Épanouis, ils passent leurs temps libres à boire de la bière et à pratiquer un bondage corsé. L’histoire se déroule dans une centrale nucléaire qui tourne à toute berzingue. Je ne vous en dis pas plus, j’espère seulement vous avoir mis l’os à la bouche.

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Crad Kilodney (1948-2014)

Le livre partage son titre avec le célèbre recueil de Flaubert. Ceci m’aurait paru être un trait d’humour absurde de la part de l’éditeur si je n’étais tombé sur ce passage d’une lettre que l’auteur de la Bovary adressa  à Georges Sand : « Quant à laisser voir mon opinion personnelle sur les gens que je mets en scène, non, non, mille fois non ! Je ne m’en reconnais pas le droit. Si le lecteur ne tire pas d’un livre la moralité qui doit s’y trouver, c’est que le lecteur est un imbécile ou que le livre est faux au point de vue de l’exactitude. Car, du moment qu’une chose est vraie, elle est bonne. Les livres obscènes ne sont même immoraux que parce qu’ils manquent de vérité. Ça ne se passe pas « comme ça » dans la vie. »

N’est pas un auteur trash qui veut, et je gage que Crad Kilodney n’a pas spécialement tenu à le devenir, tant il semble l’avoir été avec un naturel désarmant. Nous remercierons donc le ciel et ses gènes d’avoir fait de lui ce qu’il fut.

Reste que cet ouvrage s’adresse à un public averti. S’il n’est pas à mettre entre toutes les mains, je remercie l’éditeur d’avoir fait en sorte qu’il tombe entre les miennes.

Le livre sur le blog de Philippe Billé, le traducteur

Les Editions CORMOR EN NUPTIAL sur Facebook 

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LE MODÈLE OUBLIÉ de PIERRE PERRIN (Robert Laffont) / Une lecture de Paul GUIOT

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Paul GUIOT

Avec « Le modèle oublié », Pierre Perrin rend hommage à Virginie Binet, qui fut la compagne, le modèle et enfin la mère du fils unique de Gustave Courbet (1819-1877).

Le Modèle oublié

La vie de Virginie ne fut pas une sinécure : son amant était doté d’un tempérament et d’un souci d’indépendance tels qu’ils primaient sur toute considération d’ordre moral ou familial.

Si l’on visualise tous quelques toiles célèbres du peintre, Pierre nous apprend à mieux connaître l’homme qui fut un être doué mais arriviste, égocentrique et peu porté sur l’esprit de famille. Il finira par abandonner Virginie, même si c’est elle qui, lassée par les absences répétées du peintre, quitte le domicile. Elle ne supportait plus qu’il déserte annuellement le domicile concubinal pour aller passer l’été à Ornans, où le peintre retrouvait ses sœurs et son père qui n’ont jamais reconnu l’existence de Virginie ni de son rejeton.

Pierre nous rappelle également par le détail – jamais lassant ! – l’époque politique et culturelle tourmentée qui correspond à la durée de vie du peintre, ces années durant lesquelles la France voit se succéder, non sans heurts, la Restauration, le second Empire, la Commune.

On prend aussi plaisir à côtoyer les contemporains du peintre : Baudelaire, ami de Courbet et de sa compagne, Proudhon, Hugo, Flaubert, toutes ces figures incontournables qui façonnèrent le 19ème siècle.

Pierre propose donc bien plus qu’une biographie attrayante d’un peintre hors normes, il peint aussi la fresque d’une époque où l’on traversait les rues de Paris en enjambant les barricades, pistolet au poing, pour passer du salon littéraire à l’atelier du peintre.

Au-delà du plaisir de lecture – la prose de Pierre, fluide, se laisse siroter avec bonheur -, Le Modèle oublié est le résultat d’un travail de documentation considérable. Il superpose une étude des mœurs d’un peintre tout dévoué à son œuvre géniale, à ses plaisirs de bouche et à ses fantasmes érotiques, un plaidoyer pour l’égalité des sexes (concept qui ne semblait guère émouvoir Courbet), l’existence relativement dramatique de sa compagne et de son fils – qui mourront tous deux avant lui – et l’histoire politique mouvementée de la France au 19ème siècle.

Courbet sort de ce récit un peu terni aux yeux du lecteur, du fait de son âpreté au gain et d’une morale peu recommandable. Mais n’est-il pas de mise, chez certains génies artistiques dotés d’un ego surdimensionné, de passer aux yeux de certains pour des goujats notoires ?

Je gage que le magnifique romancier qu’est David Lodge ne renierait pas cette œuvre, lui qui prône qu’un livre doit divertir son lecteur tout en lui apprenant quelque chose.

 

Le Modèle oublié sur le site des Editions Robert Laffont 

La présentation du roman en présence de l’auteur à la Librairie Gallimard

Les événements de la rentrée littéraire autour du roman de Pierre Perrin

 

 

 

 

TOUR DU MONDE, un ALBUM de CHANSONS d’HÉLÈNE PIRIS – Une écoute de Paul Guiot

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Paul GUIOT

TOUR DU MONDE, un album de chansons d’Hélène Piris, la p’tite bête de scène qui monte qui monte qui monte !

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Auteure, compositrice, interprète, multi-instrumentiste, arrangeuse un rien dérangée … Hélène Piris a plus d’un tour dans son monde. Son dernier album ? Un bijou, un cadeau de cette bonne dame (très) nature. Avec cet opus copieux, la jeune artiste lyonnaise nous offre un ticket pour un Tour du Monde sans kérozène, rien de moins !

Les textes développent les thèmes de l’appartenance à la terre (Belle Phocéene, Tu reverras ton pays, Les montagnes de l’Atlas…). Qu’il soit de pierre, d’argile ou de sable, Hélène regarde le monde à travers ses beaux yeux rieurs : … quand j’dis que l’monde est beau / alors que toi tu crois / que l’monde est aussi laid que toi…  Dans la chanson « Tour du monde », elle pressent la vanité qu’il y a à vouloir fouler chaque cm² de notre planète meurtrie : Qu’est-ce qu’on fait / qu’est-ce qu’on fait après / quand on en a fait le tour

Pas naïve et un brin nostalgique, la donzelle, quand elle chante « Tu reverras ton pays », la chanson qui m’a semblé être le bijou, la cerise sur le gâteau de son univers musical : Mon pays / Où es-tu / Vestiges d’un royaume perdu / Je ne sais plus qui tu es / As-tu jamais existé / Es-tu encore mon pays ?

Préférant les percussions aux batteries électroniques, Hélène privilégie les instruments acoustiques – et quel bonheur ! Parfaitement à l’aise dans tous les styles musicaux – que ce soit le folk le jazz ou la java -, Hélène, avec ou sans sabots, est la digne descendante des Brassens, des Nougaro… Rien de moins !

Il faut la voir sur scène ! Qu’elle soit accompagnée de ses amis musiciens ou enfourchant son violoncelle en solo, Hélène vous offre sa pêche, sa voix fraîche et azurée, son talent d’interprète, le tout saupoudré d’une pointe humour malicieux.

La vie d’Hélène est faite d’échanges. Elle accompagne d’autres artistes, comme son cœur de chanteur, Frédéric Bobin, qui a lui-même prêté sa voix et sa guitare à l’album.

Cette année, elle passait en première partie d’artistes comme Liane Foly ou Sanseverino. Son agenda ne désemplit pas… Suivez-la via sa page Facebook ou son site internet et essayez d’aller à sa rencontre, vous ne le regretterez pas.

Dans sa dernière chanson en date, Ma chérie, Hélène évoque avec beaucoup de douceur une pratique barbare tristement célèbre, l’excision :

Belle Phocéenne 

Les montagnes de l’Atlas

Film « ambiance studio d’enregistrement » 

La page Facebook d’HÉLÈNE PIRIS

Le site d’HÉLÈNE PIRIS

 

DERRIÈRE L’ENVERS DU DÉCOR de JOAQUIM CAUQUERAUMONT (Cactus Inébranlable) – Une lecture de Paul Guiot

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Paul GUIOT

« Derrière l’envers du décor », le 50ème petit Cactus, est signé par Joaquim Cauqueraumont.

Couverture derriere l envers du decor

Bien au chaud sous sa couverture rouge, « Derrière l’envers du décor » est sorti de presse au début de cette année. Son auteur, Joaquim Cauqueraumont, est un être furieusement curieux mais pas de tout, non ! Il est surtout curieux de curiosités… qu’elles soient studieusement culturelles, mondialement sonores, fugueusement géographiques ou tout houblonnement gastronomiques.

Vous ne serez donc pas étonnés de découvrir dans les phrasques de ce jeune auteur hennuyer un fatras composé de bric, de broc, de briques, de breloques…  Comme dans tous les recueils d’aphorismes, qu’ils soient de Chavée, de Scutenaire ou de tout autre écrivain moins connu, certaines phrases de Joaquim ne m’ont pas adressé la parole – les impolies ! – alors que d’autres m’ont enivré dès le premier vers ! Cela est peut-être dû à la loi du genre, qui plus est quand ce genre est malmené par un individu aussi peu scrupuleux des us sages ! Une chose est sûre : l’ouvrage gagne à être lu de A à Z car j’ai eu la nette impression qu’il s’améliorait au fur et à mesure que les pages défilaient.

L’auteur n’hésite pas à citer ses influences, à dédier certaines phrases à ses amis, auteurs, éditeur, musiciens qui ont fait de lui ce qu’il est : un joyeux melting pot pluri-indisciplinaire auto-revendiqué.

« Bon esprit, bon esprit ! » aurait dit Norge… « Bonnes mœurs », c’est moins sûr… et ouf ! on préfère. Une chose est sûre, l’auteur ne se prend pas la tête, si ce n’est entre ses deux mains, pour la secouer jusqu’à en faire sortir des idées saugrenues.

Avec jo et chouchou fayt 04 10 2015
Joaquim Cauqueraumont, au centre, en compagnie de ses éditeurs, Styvie Bourgeois et Jean-Philippe Querton

Mention spéciale pour les illustrations de Gwen Guégan qui donnent des ailes à cet ouvrage original !

Il brisa un tabou et se mit du silence plein les mains.

 

La cambrure de ton dos est une piste à caresses.

 

Trompettiste de qualité, il dut parcourir quelques Miles pour en arriver là.

 

– Combien coûte un sabre de Samouraï ?
– Je ne sais pas mais sepukku d’argent.

 

Sourire à la vie et découvrir toutes ses caries.

 

À trop vouloir théoriser on en oublie l’insolence.

 

Faire des choses à tout bout de champ, c’est risqué de tomber dans le fossé.

 

Maintenant on veut le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière, mais tout ça sans lactose.

 

L’hommage est une masturbation du souvenir.

 

Le livre sur le site de l’éditeur

DES MOTS EN PASSAGE, Le remarquable blog de JOAQUIM CAUQUERAUMONT

Le site de GWEN GUÉGAN

JUSTE UN DOIGT DE LIBERTÉ de MAX ZOUIC (Le Chat polaire) – Une lecture de Paul Guiot

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Paul GUIOT

Le Chat Polaire se lance sur les chemins de l’édition poétique en publiant une auteure Lyonnaise qui répond au surnom pétillant de Max Zouic.

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Son âge ne nous apprendra rien, le tout étant de constater l’évidence frappante de la verdeur de cet esprit mature. Le seul ordre qui semble régir l’envie de Max est liberté : liberté de ton, ton au naturel, ton à l’huile de massage, ton… onguent de message… liberté qui n’est ni grande, ni petite – liberté étant un concept difficilement mesurable à l’aune d’un système (m)étriqué. En un mot, disons que la liberté dont il est question pour Max est juste… immense.

Avec « Un doigt de liberté » – un seul suffit – Max Zouic illustre probablement le désir de ses éditeurs (tiens, au fait, as-tu remarqué, lecteur, qu’« éditeurs » est l’anagramme de « tu désires » ? ) : offrir une poésie allégée des normes et des dogmes, une poésie qui met des mots sur… oui, les désirs –quels qu’ils soient ! – et sur les choses de la vie, cette putain de vie telle qu’on la rêve, telle qu’on la cauchemarde, telle qu’on la vit avec ses hauts si hauts et ses bas qui filent.

L’affaire aurait un goût de déjà-vu se elle n’était écrite avec un style décomplexé, ou si cette liberté n’était entachée d’événements douloureux, de doux leurres qui alternent avec l’indispensable exultation des corps.

Ce poème commence le recueil et annonce bien la suite :

Tu reluques mes courbes écrites au stylo
et t’offusques qu’elles t’émeuvent et soulignent le beau
Et je m’offre
à ton trouble
à ta gêne
Tu devines la scène
l’effleures à peine
et tu me trouves obscène
Mais tu n’as rien vu et c’est de ton désir dont tu rougis
Tu m’intimes la pudeur de mes heures intimes
Tu estimes mes erreurs et me mésestimes
Sais-tu où je situe l’indécence

Où tu montres toute crue la vulgarité

Où elle n’est plus évoquée

Où le malheur des autres te conforte dans le bonheur des tiens

L’image contient peut-être : 1 personne, assis
Max ZOUIC

L’amour a la part belle, a sa part d’ailes, part d’elles, revient à elles dans ces mouvements d’elles sans cesse recommencés, car Max écrit le mot « femme » au féminin et au grand jour de son amour pour celle qui partage ses jouir et ses nuits :

Avec ou sans filtre
elle s’inspire
de nos volutes lascives
et s’enlace en corps
et s’infiltre le manque
à l’envie d’encore
Consume-moi
jusqu’à te brûler les doigts
et puis souffle-moi
souffle l’émo
souffle-moi les mots
Plus le choix
Tu m’écrases
Tu m’oppresses
quand tu me laisses sans toi
Reconsume-moi
encore et en corps
sans voix et sans cesse
à retenir les maux

 

Max conte aussi ses erreurs ; elle les regarde droit dans les yeux avant de les achever d’un coup sec :

On ne s’abîme plus
On fait super gaffe à ne plus prendre de jus
On signe l’épitaphe des écueils qu’on ne veut plus

On décline les combats sordides

Max s’envoie en l’air, oui… au propre et au figuratif, et toujours avec ce style décomplexé.

Juste fumer une cigarette et disparaître en volutes

Consumée en même temps qu’elle
Dans la virevolte et sans vos luttes

Cette petite finaude garde la ligne, quand elle vous avoue en toute sincérité avoir besoin vital de ses proches, « liberté » n’étant pas compatible avec « solitude ».

Faut pas m’laisser seule
Vous êtes mon sol
Toute seule je tombe

Alone
je creuse mes blessures
Alone je suis mes fêlures
et j’avale le gouffre
jusqu’à c’que j’métouffe
Alors alone
j’me jette à l’eau

Elle aime les femmes, oui, mais pas toutes :

Oui elles sont jeunes et jolies
mais vides aussi
moi j’aime les femmes
pas les gamines
J’aime qu’elles aient les ailes des années assumées
j’aime leur peau fanée

Et, suivant les traces d’un vieux grand frère dont le conseil reste d’une actualité toute printanière, elle va voir si la rose…

J’irai te déflorer la lune
Toucher du doigt ton entrechat
Ta matière en cupule

Une chose est sûre, Max, la voix que tu nous traces n’est ni fanée, ni éraillée… et le seul mot qui me vienne à l’esprit pour clore cette note est… encore !

Max Zouic, « Un doigt de liberté », aux éditions Le Chat Polaire, couverture et illustrations par Pétula Rocher.

La page Facebook du Chat Polaire

MAX ZOUIC poète

 

CÉCITÉ INTERDITE de JEAN-LOUP NOLLOMONT (Cactus Inébranlable) – Une lecture de Paul Guiot

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Paul GUIOT

Après « Les aphorismes de Jean-Loup » et « Pensées Nyctalopes », Jean-Loup Nollomont nous revient avec « Cécité Interdite », un ouvrage au titre on ne peut plus percutant. Dans l’introduction à ce 3ème opus, ce grand caresseur de rêves devant l’éternel (pour peu qu’il soit féminin) nous confie combien il aimerait écrire, toute sa vie durant, un livre sur le livre qu’il n’écrira jamais… Ne trouvez-vous pas qu’il exégèse un brin ?

Couverture cecite interdite 28112018

Articulé en deux parties, un titre annonce, anticipe, contrebalance la ou les phrases qui vont suivre. Privilégiant une certaine longueur en bouche, ses aphorismes donnent rarement dans l’ultra bref.

Plus en phase
Le souvenir romantique d’un dîner aux chandelles brille au loin comme une lueur de secours dans la mémoire des couples qui n’en sont plus à une panne d’électricité près.

L’auteur ne se satisfait pas de pensées uniques. Il aime les préliminaires, il développe une idée souvent multiple, ne laissant deviner son intention qu’à la chute de rein.

Les nouveaux cancres
Bûcheurs invétérés, ils délaissent les copains, les loisirs et les affaires de cœur, ils ne pensent qu’à s’instruire ; leur soif d’apprendre est sans limites, toutes les matières sont bonnes pour pouvoir l’étancher. La plupart finissent ainsi par sombrer dans l’étude avant de se retrouver au fond d’une salle de classe, affalés sur leur banc, cuvant leurs connaissances pour avoir su plus que de raison.

Omniprésent, l’humour est tantôt cru, tantôt absurde, tantôt vache… voire les trois à la fois.

L’enfance de l’art
Il y a un art de vieillir pour lequel je ne saurais trop encourager les vocations précoces.

La pirate de l’air
Tu la regardes dans les yeux, elle détourne le regard.
Tu la regardes dans les cieux, elle détourne un avion.

Ma petite vérole
C’est ça, un enfant : on le couve comme une maladie, mais vient un beau jour, il faut bien se résoudre à laisser quelqu’un d’autre l’attraper à notre place.

Tout détournement, tout retournement de situation est bienvenu.

L’œil du maître
Il ne faut pas des années d’exposition à un tableau pour reconnaître le faux amateur du vrai passionné d’art.

Jeux de mots et inventions verbales sont plus à l’horreur qu’à l’honneur.

Un seul hêtre vous manque
Déflorestation : viol d’une forêt vierge.

Pas morte la bête
Moi non plus, je ne suis pas à l’abri d’un coup de mou, c’est pourquoi je crois fermement à la résuérection.

Shirley entre autres
J’ai quelques amies protestantes que je revois de temps en temple.

Quelques quatrains parsèment l’ouvrage ; ils arrivent comme de délicieuses récréations poétiques, rendant la promenade encore plus légère, même si elle est parcourue à l’aide d’une canne blanche.

Caterpillar
Je prends mon engin à deux mains,
Et fouille le fond de tes entrailles,
Creusant un tunnel sous tes reins :
L’amour, ça creuse comme le travail !

Un dernier extrait adorablement absurde… et belge.

L’un filme, l’autre peint
Installé dans un compartiment-musée de ma mémoire, je consulte ma montre, questionne le contrôleur : « Excusez-moi, nous sommes bien dans le Delvaux pour Namur, n’est-ce pas… mais oui, suis-je bête, je reconnais parfaitement l’œuvre qui me transporte, et je ne peux pas m’être trompé de tableau. Excusez-moi encore, Monsieur, mais si je me suis permis de vous poser cette question, c’est qu’une fois à destination, il me restera encore pas mal de chemin de fer à fer. »

« Cécité Interdite », c’est 80 pages de pur bonheur autorisé à la vente (9€… une paille !). Il vous suffit de contacter Cactus Inébranlable éditions.

Pas si Brève de lecture, par Paul Guiot.

 

Cécité interdite sur le site de l’éditeur

Pensées nyctalopes de J.-L. Nollomont sur le site de l’éditeur

Belgique, terre d’aphorismes sur les site de l’éditeur

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SIDÉRALES de TRISTAN ALLEMAN (Traverse) – Une lecture de Paul Guiot

N'AI-JE de CÉCILE DELALANDRE (Le Bateau ivre) - Une lecture de Paul Guiot
Paul GUIOT

Avec « Sidérales », Tristan Alleman nous emmène dans un monde de douceur, d’amour et de nature. La relative simplicité du lexique, la fluidité des phrasés procurent à ses poèmes une musicalité presque suave.

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Tu

Laisser tes yeux se perdre

              en l’eau d’un temps si pur

Que vibre enfin la larme

             en tes lueurs infantes

D’un arc-en-ciel intense

           et recouvrant le monde

 

Oh oui le monde oh oui

             tant tel qu’il soit immense

Ainsi je me te vois

             au miroir  de tes yeux

Toute multicolore

            et toute fine d’eaux

 

Au point de n’être plus

            en frêle matador

Qu’un homme aimant qui t’aime

             et qui t’aime plus fort

Et plus fort  et plus fort

            et plus fort très encore

Norge nous parlait de plumes, d’oie et d’oiseaux libérés ; Tristan lui emboîte le pas, à sa manière. L’amour les oiseaux, les prénoms de femme sont autant de prétextes à se lancer dans le vide. Qu’importe si le sujet a déjà été visité mille fois, pourvu qu’on ait l’ivresse des sons qui donnent aux mots une lumière nouvelle. N’est-ce pas là que réside un des secrets du poème ?

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Tristan ALLEMAN

Les textes en prose alternent avec les vers scandés. Les répétitions sont fréquentes. Tristan en use comme s’il voulait se rendre compte de l’effet que procure la texture des verbes sur le tympan, ou savourer la beauté intrinsèque des mots qu’il emploie. Chemin faisant, l’auteur fait monter la sauce incantatoire tout en finesse.

Les chats 

Sur les toits naissent les chats

Les chats naissent sur les toits

Qu’un vieux peintre s’apitoie

Sur leur sort, sur leurs émois

Sur leur plainte et leurs ébats

Qu’un vieux peintre, qu’un vieux roi

De leurs yeux qui n’ont pas froid

Peignent le nocturne effroi

De l’aveugle monde en proie

Aux félines et troubles voix

Au fol et félin combat

Sous la lune qui flamboie

Sous la lune et sur les toits

La nuit, quand viennent les chats

En lisant Sidérales, maintes fois j’ai entendu la voix de Ferré, ou un air de Bossa. Sans forcer le passage, la musique s’est superposée au texte.

Ecrits dans un espace de 25 ans, Sidérales est le fruit d’un temps et d’un labeur dont le poids ne se ressent à aucun instant, tant la légèreté reste de mise. Bel exemple de patience à m(’)éditer…

Sidérales, Tristan Alleman, éditions Traverse, couverture de Véronique Goossens

Le recueil sur le site de l’éditeur

Tristan ALLEMAN sur Espace Livres & Création