LA FACTURE de JONAS KARLSSON, une lecture de Nathalie DELHAYE

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par Nathalie DELHAYE

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Un homme heureux

La quarantaine, célibataire, un Suédois reçoit par courrier une facture exorbitante, 5 700 000 couronnes à régler. Convaincu d’une erreur administrative, il se renseigne et apprend que cette somme a été calculée en fonction d’un indice sur le bonheur dont il a bénéficié jusqu’alors. Interloqué, il conteste, mais rien ne peut changer, c’est ainsi, la formule a parlé et il est redevable.

C’est donc un retour en arrière que cet homme va s’imposer. Il cherche dans sa vie routinière ce qui lui est arrivé de si formidable, au point de devoir tant d’argent. Un petit boulot dans un ciné club, quelques connaissances, pas vraiment d’amis au sens réel du terme, plus de famille, il mène une vie tranquille. Passionné de cinéma, il apprécie de regarder tous ces films, s’enquiert du petit détail, ressent de vraies émotions. Peiné d’être seul, il se souvient parfois de Sunita, une fille rencontrée à l’université, repartie en Inde pour vivre sa vie. Mais alors ? Il est où, le bonheur ?
Il rappelle régulièrement Maud, la fille de l’organisme qui suit son dossier, partage avec elle son désarroi, parle de sa vie banale et sans intérêt, et ne trouve pas de solution à son problème. Pas de biens, pas d’économies, rien pour honorer sa dette.

Ce livre semble fait pour nous interpeller sur nos petits bonheurs. Bien que nos vies nous paraissent ordinaires, il faut regarder autour de soi et voir que certains se trouvent moins chanceux… La pauvreté, la maladie, la solitude, toutes ces choses bien difficiles à supporter sont le lot quotidien de nombre de personnes.

Et pourtant notre homme ne comprend pas pourquoi il se trouve tant taxé, son indice du bonheur atteignant un seuil maximal. Il est pourtant un élément qui va faire doubler sa dette, un moment vécu qui semble pouvoir combler une vie toute entière, mais c’est peu dire qu’il ne s’en soit pas rendu compte, et ce constat le laisse amer…

Un roman intéressant qui tente de définir le bonheur, qui incite à réfléchir à nos propres vies, à nos envies, à nos regrets, qui donne des pistes, mais une question demeure. C’est quoi, le bonheur ?

Le livre sur le site d’Actes Sud 

JONAS KARLSSON chez Actes Sud

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LE JOUR D’AVANT de SORJ CHALANDON, une lecture de Nathalie DELHAYE

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par Nathalie Delhaye

Contre l’oubli

Emile Zola, en son temps, avait narré l’histoire des mines de charbon dans son livre Germinal, récit réaliste et bien documenté de l’enfer que vivaient les mineurs au quotidien.


Dans « Le jour d’avant », Sorj Chalandon évoque le grand roman, et raconte une histoire des mines de 1974, la catastrophe de Liévin du 27 décembre. Quarante et un morts victimes du grisou, drame dont les responsabilités ont été assumées par les Houillères du bassin du Nord-Pas-de-Calais lors d’un procès en 1981, les précautions n’ayant pas été prises pour éviter la catastrophe. Une première en France, un événement…

Michel est un homme désespéré. Il vient de perdre son épouse, atteinte d’une maladie grave. Plus de famille, pas d’enfant, il se sent seul et se laisse envahir par la nostalgie et la mélancolie. Il est routier pour une entreprise de transports en région parisienne. Un jour, il décide de retourner sur les terres de son enfance, près de Liévin. Son père, agriculteur, y avait exploité sa petite ferme qu’il tenait à transmettre à son aîné, Joseph.
Michel, admiratif de ce grand frère, se laissait guider et buvait ses paroles. A son image, il rêvait d’être pilote automobile, obnubilé par un poster de Steeve Mc Queen, alias Michaël Delaney, dans le film « Le Mans » dont ils avaient récupéré l’affiche. Le jeune garçon avait grandi simplement, les manifestations d’affection étaient rares, la vie était rude, le contexte difficile.

Joseph décida un jour de descendre à la mine, d’y faire carrière, et de signer un contrat avec les Charbonnages de France, défiant son père…

Et puis vint le coup de grisou de 1974. Joseph s’est retrouvé à l’hôpital, pour y mourir 26 jours après ses compagnons.

Dans l’esprit de Michel, cette douleur est profonde. Son père décède un an après, las de chagrin, après avoir laissé un mot à l’intention du jeune homme.

Ce mot, Michel le gardera tout au long de sa vie, expliquant ses drames à sa compagne, avec le culte du souvenir, se forgeant une carapace et une soif de vengeance, bien malgré lui…

C’est un bel hommage que rend l’auteur aux « gueules noires ». Il y dénonce le peu de reconnaissance de l’Etat vis à vis de ces mineurs exposés à de multiples risques, morts souvent victimes de la mine et du charbon. Le ciel gris, les foyers modestes, la misère relèvent d’un constat qui était bien présent lors de ces années, dans les terres minières. Les quelques plaques commémoratives et l’inscription du Bassin minier au Patrimoine Mondial de l’UNESCO ne suffisent pas à démontrer l’implication de ces familles qui ont souffert corps et âmes pour l’extraction du charbon. Car tout le monde donnait de sa personne, les drames du voisin se partageaient, la communauté des mineurs avait heureusement une certaine solidarité. Mais face aux grands, aux puissants, tous étaient si insignifiants.
Le Michel de son livre se sent soudain investi d’une mission, venger sa famille de la mine, ainsi que les autres. Et c’est un combat qu’il va mener seul, de façon insidieuse, délivrant enfin sa haine et son ressentiment. Un parcours poignant, une vie brisée par ces souvenirs récurrents maintenus par un véritable mausolée gardé jalousement, un refuge indispensable pour ne pas oublier les siens.

Le dénouement de l’histoire pourra surprendre le lecteur, après l’avoir impliqué dans le combat de Michel et lui avoir procuré émotion et empathie.
Un livre qui marque, pour ne pas oublier un pan tragique de notre histoire…

Le livre sur le site des Editions Grasset 

SORJ CHALANDON chez Grasset

PAROLES DE FLIC, L’ENQUÊTE CHOC de JEAN-MARIE GODARD, une lecture de Nathalie DELHAYE

 

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par Nathalie DELHAYE

Un livre utile

Jean-Marie Godard a suivi de près plusieurs « flics » dans leur quotidien, et les a interrogés intimement sur leur vision du métier, leurs rapports avec les autres, la difficulté de concilier vie professionnelle et vie familiale, et les problèmes rencontrés dans l’exercice de leur fonction.

Paroles de flics

   On pouvait s’attendre à un ouvrage édulcoré, il n’en est rien. La réalité est décrite de plein fouet et fait de cet ouvrage une enquête tout à fait conforme à ce que vivent les policiers aujourd’hui. Le désamour des Français, le peu d’intérêt de la hiérarchie, le manque de moyens, tout est passé au peigne fin, par des policiers en activité qui évoquent aussi leurs faiblesses. L’auteur parle du Courbat, un centre qui reçoit les fonctionnaires qui craquent. Tout n’est pas révélé, on sent le poids du droit de réserve, mais au travers des témoignages on imagine la douleur. On devine un manque de formation, pour les jeunes policiers qui découvrent la misère humaine de plein fouet, arrivant souvent les premiers sur les lieux, face à des situations difficiles. L’empathie, le sang froid, la psychologie, tous ces critères méritent plus ample information.
Un métier difficile, afin de servir l’Etat avec fierté et de faire respecter la loi, pour peu de considération et beaucoup d’humiliation.
Un livre qui rappelle qu’un policier est humain, qu’il a une famille, qu’il n’a pas vocation à malmener son prochain, qu’il n’a pas fait ce métier pour ça.
Un livre utile…

Le livre sur le site des Editions Fayard

LES ANNÉES CREUSE de DANIEL BIRNBAUM

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par NATHALIE DELHAYE

 

Madeleine de Proust

Daniel Birnbaum, romancier et poète, évoque ici la Creuse qu’il a connue quand il était enfant.
Ce recueil offre une lecture très agréable, qui peut convenir à chacun(e) d’entre nous, tant les souvenirs peuvent se rapporter à nos propres expériences. A petits pas, on avance à la découverte des paysages chers à l’auteur, des activités partagées avec son grand-père ou ses amis, de ses premiers émois amoureux.
Bucoliques et apaisants, ces poèmes nous transportent sur les sentiers Creusois, à l’affût du poisson qui jaillira du ruisseau, aux aguets des oiseaux nichés dans les arbres, des petits riens qui offrent un havre de paix et rappellent l’insouciance de nos jeunesses perdues.

L’image omniprésente du « Pépé », que l’on retrouve dans nombre de séquences, apporte une note d’émotion particulière, ayant marqué pour toujours l’esprit du petit garçon, de l’adolescent, de l’adulte que l’auteur est devenu.

Pourquoi ?

Mais enfin pépé
pourquoi ne m’as-tu jamais raconté ta guerre ?
Parce que j’étais trop petit ?
Tu avais peur que je ne comprenne pas
pourquoi tu avais quitté ton village
pour partir si loin
pour aller te battre contre d’autres
qui avaient eux aussi quitté leur village
Qu’y avait-il de mauvais
dans ces villages ?
Tu avais raison pépé
je n’aurais pas compris
mais toi je suis sûr
que tu n’as jamais compris non plus 

Des phases de déchirement parfois surgissent, un ton mélancolique, des regrets de ce qui n’est plus, toujours liés à un endroit précis, une action, un sentiment.
C’est un recueil très intimiste que nous livre le poète, mais il partage sans compter ces images d’enfance et ses états d’âme, sachant amener le lecteur à chercher dans sa mémoire des parallèles ou des similitudes.

« D’où ? », c’est la question souvent posée, et le titre du premier poème.
« Je suis d’où ? », c’est celui du dernier, auquel à présent l’auteur peut répondre, s’étant livré au plus profond de lui-même, construit sur des bases solides, en toute simplicité, à l’image de sa Creuse tant aimée.

Le livre sur le site des Editions Jacques Flament

En savoir plus sur Daniel Birnbaum

RAVIVE de ROMAIN VERGER

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1ereravive.jpgPlongée dans l’abîme

Après avoir lu deux romans de Romain Verger, j’ai voulu découvrir cet auteur comme nouvelliste. « Ravive » est un recueil de neuf nouvelles, toutes très sombres, fantastiques et intrigantes.

L’auteur nous emmène sur les traces de son enfance, en Bretagne, où il revient avec son lot de peine et son expérience de vie.

Les souvenirs remontent à la surface, comme tant de choses effrayantes, flottent sur la mer, au gré de ses flux et reflux, et ravivent dans les esprits des douleurs profondément enfouies.

On s’interroge beaucoup à cette lecture, à juste titre, Romain Verger nous incitant à découvrir nombre de mots inconnus au fil des pages, tourmentant notre perception par des situations dangereuses, des êtres monstrueux, des constats amers.

Oui, c’est une écriture qui dérange le pauvre lecteur qui, malgré le sentiment de malaise exprimé, veut découvrir la prochaine nouvelle, parce qu’elle apportera un autre éclairage sur l’humanité, sur sa profondeur, sur sa laideur.

Certes ce n’est pas une lecture facile, comme celle d’autres ouvrages de cet auteur, qui nous bouscule et nous emmène dans un autre univers, le sien, qui est remarquable.
Regard très noir et êtres étranges, horreur parfois, mais il y reste le lien avec nos propres vies qui ne manquent pas de douleur et hélas parfois d’atrocités…

Un livre en neuf épisodes à découvrir par petites touches peut-être, afin de ne pas sombrer dans l’abîme, avec une écriture qui situe bien les lieux et leur magie, et campe l’ambiance de moments angoissants.

 

 
 
 
 
 
Les précédents romans de Romain Verger lus par Nathalie Delhaye:
 
 

 

VERS LES RIVAGES VIERGES d’ÉRIC ÉLIÈS (textes) et MAJA BIALON (photographies)

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41HWJCNH41L._SX313_BO1,204,203,200_.jpgInvitation à la méditation

   Étrange mariage que les poèmes et les photographies unis dans cet ouvrage, « Vers les rivages vierges » nous emmène bien au bord de la mer, à pas lents sur le sable ou dans les rochers.

   Les effluves à portée de narine, le bruit des vagues et l’apaisement, tout est là pour inviter le lecteur à la méditation face à l’étendue bleue.

   C’est un moment de plaisir que de lire ces poèmes, on y trouve des images, beaucoup d’images, appuyées par les photographies en noir et blanc, mais qui ne s’imposent pas trop et nous laissent l’occasion d’imaginer encore. Les regrets aussi apparaissent au coin d’une dune, la nostalgie se ressent, mais l’espoir, beaucoup d’espoir surgit de l’écume.

   Cette poésie certes structurée se lit pourtant sans contrainte, l’auteur a su éviter le piège de la poésie cadrée et non fluide, qui peut gêner la lecture et faire fuir les réfractaires à la poésie classique. Ici tout se déroule, va et vient, les rimes sont riches et les poèmes très bien réalisés, de sorte que les jambages et figures imposées n’alourdissent pas la lecture.

   Une image, un poème, un beau mariage somme toute, qu’il est agréable de découvrir, lire et relire.

 

Le livre sur le site de l’éditeur

 

WAKOLDA de LUCÍA PUENZO

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81w7o9uyzvl.jpgLe loup dans la bergerie

Il est des livres achetés qui trônent sur la bibliothèque pendant des mois, sans que l’on sache réellement pourquoi. C’est le cas de celui-ci. Sans même lire la quatrième de couverture, la photo de la poupée au regard angoissant m’avait stoppée dans mon élan.

Ce livre nous plonge en Argentine, à la fin des années cinquante. De nombreux dirigeants nazis ont fui en Amérique du Sud, et ce pays en abrite, en accueille, en couvre sans plus de précautions. De nombreux sympathisants, voire nostalgiques, offrent leur concours à ces monstres. D’autres ferment les yeux, ou ignorent vraiment qui ils sont.

C’est le cas de la famille de Lilith, jeune fille de douze ans qui souffre de nanisme. Fraîche, pétillante et heureuse de vivre, elle ne tarde pas à attirer l’attention d’un homme, un prédateur, un scientifique, le meilleur scientifique allemand, comme disent certains, Josef Mengele. Manipulateur, il ne tarde pas à s’immiscer dans la vie de cette famille, touchant les cordes sensibles, flattant le père, Enzo, qui fabrique des poupées pour sa fille.21006394_20130516095314308.jpg

Plusieurs thèmes sont abordés dans ce livre.

D’abord le rôle de l’Argentine, pays protecteur des nazis en fuite, mais aussi pays ayant persécuté, parqué dans des camps de concentration et exterminé des populations entières d’Amérindiens, à la fin du 19ème siècle, un parallèle qui glace le sang.

Ensuite, le personnage de Mengele, ses actes, son esprit pervers, son don de manipulation, sa cruauté. L’auteure essaie de retranscrire ce qu’était cet homme, au travers de pensées plus sombres les unes que les autres, et relate l’emprise qu’il avait sur les gens qu’il cotoyait.

Et Lilith, personnage central de cette histoire, prête à tout pour grandir, gagner quelques centimètres, afin que les autres ne se moquent plus d’elle à l’école. Enfant touchante et obnubilée par le médecin (qui se prétend vétérinaire), elle se rend complice innocemment, totalement abandonnée à son prédateur.

Reste l’histoire des poupées, Herlitzka, jolie blonde presque parfaite, échangée contre Wakolda, poupée Mapuche qui détiendrait certains pouvoirs… 
L’Aryenne contre le Sang mêlé, de quoi offrir encore au lecteur matière à réfléchir.

Ce livre est dérangeant par les thèmes évoqués, troublant par une atmosphère pesante, et horrifiant par les faits relatés. Certes faits inspirés, puisque c’est un roman, mais la volonté de Lucia Puenzo de transmettre et raconter l’horreur n’est pas à démontrer.

Ce livre a été adapté au cinéma par l’auteure elle-même, « Le médecin de famille ».

 

Le roman sur le site des Éditions Stock

Les romans de Lucía Puenzo

Bande-annonce du film tiré du roman