EN NOTRE NOM de PHILIPPE COLMANT (Demdel) / Une lecture de Philippe LEUCKX

Voilà le quatrième roman policier de Philippe Colmant, connu surtout pour ses beaux livres de poésie. Voici donc la quatrième enquête du Commissaire Van Calster, accompagné de ses trois adjoints, Brumière, Hichoumi et Genot.

L’intrigue se déroule en 2019 et se clôture – ironie du sort – par le coronavirus en avril 2020.

Un journaliste fouille-merde très doué est assassiné : Patrick Rosimont enquêtait sur le destin de familles de milliardaires belges. L’une de celles-ci, visée par l’enquête, se nomme Pradenne et a une réputation (« en notre nom ») de longue date, remontant au règne de Léopold I.

À grand train, le romancier nous mène par le bout du nez, mêle les sous-intrigues, les fausses pistes et en profite pour nous concocter une part non négligeable de l’histoire de Belgique et de ses grands entrepreneurs. Les « grandes familles » existent bel et bien, elles cachent souvent des secrets bien gardés.

D’une plume vive, beaucoup de dialogues qui suscitent le suspense, l’écrivain réussit à nous convaincre que l’affaire piétine, se terminera en « pipi de chat » pour reprendre l’expression de l’inspecteur de police, joué par Jouvet, dans le film « Quai des orfèvres » de Clouzot. Oui, durant plus de deux cents pages, l’affaire se présente avec les pires difficultés d’enquête. La trahison de deux inspecteurs, les pressions d’un juge d’instruction peu clean, et le tour est joué pour nous engluer dans une triste affaire belge, dont il est grandement probable comme pour toutes les autres qu’elle ne sera pas résolue.

Le Commissaire, qui laisse sa petite famille à l’abri, mêle doutes et certitudes, agit comme un limier zélé qui ne veut pas laisser filer l’anguille, qu’il tient déjà.

Colmant écrit d’une manière limpide, évite les poncifs du genre, maintient le suspense jusqu’au bout. Son style, vivace et clair, donne à la lecture un brin d’élégance et de rapidité. Les chapitres sont rondement menés.

À conseiller aux amateurs de polars bien ficelés, bien écrits, attisant la curiosité du lecteur qui ne s’en laisse pas conter.

Un beau roman.

Philippe COLMANT, En notre nom, Demdel, 2021, 244p., 12,50 euros.

Le roman sur le site de Demdel

les livres de Philippe Colmant chez Demdel

DEUX JEUNES POETES ITALIENS (poèmes traduits par Philippe LEUCKX)

Philippe Leuckx (auteur de D'Enfances) - Babelio

Philippe LEUCKX

PAOLO COSCI

Sorelle stelle | effigie edizioni

Maintenant tu sais

que le vide est ce plein plus tremblant

que toute poésie scintille à partir d’une déchirure –

tu cherches les symptômes

avant que le rythme les agrège –

la parole rétrograde au stade minéral

criblée par la première obscurité.

+ + + + + + +

ALESSANDRO GRIPPA

Alessandro Grippa - da "Alcuni primi posti" - Atelierpoesia.it

Les mots

La langue se ferme sur le pré.

Tu veux l’écrire (et elle est ridée et brille dans la première chaleur)

mais les mots ne te reconnaissent pas

en les pensant tu t’endors dans cette position au creux de la vallée étroite et légère. Etroite et légère la voix qui affirme les images vues en rêve;

 les yeux à l’intérieur de l’ombre tendre; c’est un jour lumineux;

les échanges de fourmis, les voix des parents au salon se mêlent au rêve. Maintenant que tu es éveillé, tu te surprends au miroir;

connu qui hésite à travers les draps, opaque (et est opaque le cliquetis qui tombe de la gouttière).

Tu te vois aller vers la fenêtre, l’ouvrir. Respirer.

Tu voudrais parler au vide de la fenêtre tu voudrais dire le vide

du pré, du ciel; de la hauteur du vent qui balaie tout ce qui balaie.

Tu voudrais mais tu ne possèdes pas

les mots pour ce qui manque.

UN CHEF-D’OEUVRE DU CINEMA BELGE : DÉJÀ S’ENVOLE LA FLEUR MAIGRE (1959) de Paul MEYER (1920-2007)/ Une chronique de Philippe LEUCKX

A (re)voir sur Auvio, l’un des plus grands films belges : « Déjà s’envole la fleur maigre » de Paul MEYER, 1959.

Titre tiré d’un vers de S. Quasimodo.

Immigration, intégration : le film a été tourné dans le Borinage (Flénu, Quaregnon..)

L’histoire d’une arrivée d’une famille de migrants, l’installation des enfants à l’école, le détour par le charbonnage, l’accueil plus ou moins réussi des uns et des autres…le fil conducteur est un regard aigu sur les réalités. Pas de narration traditionnelle ni de scènes coups de poing. Meyer est un artiste qui travaille dans la nuance, le détail, le réalisme.

Des séquences fabuleuses avec des enfants plus vrais que nature qui dévalent le terril sur des platines à tartes, où Domenico distribue des bonbons imaginaires, où des scènes nocturnes distillent une vraie mélancolie. L’ultime, avec Domenico et l’orphelin qui mime les gestes du père d’Attilio sur son propre visage, est intense, inoubliable. Deux figures qui se rapprochent, se serrent, s’éloignent dans la nuit pleine.

Une des scènes où Domenico, du haut d’un terril, apprend à Luigi, dix ans, ses premiers mots français et lance : « Borinage », « Charbonnage », « Chômage », semble annoncer celle de « Padre Padrone » où les Sardes partant vers la péninsule claironnent leur désenchantement en usant de la rime !

La « fleur maigre » du titre revient çà et là illustrer le propos : cet été 59, tout n’est que terre craquelée, « polvere » et « fleur maigre ».

Du grand cinéma : on y voit certes l’influence des néoréalistes mais aussi le regard chaleureux du Christian-Jaque de « l’Enfer des Anges » (1941).

Fêté par un public cinéphile.

Avec « Misère au Borinage », « Les enfants du Borinage », « Les convoyeurs attendent » et « Rosetta » : un des fleurons de notre cinéma. La mise en scène – parfois en longs plans fixes – est d’une rigueur exemplaire et la direction d’acteurs, miraculeuse, invisible. Lors de la fête au coron, le travelling arrière est saisissant et préfigure la fin d’un monde : fermeture des charbonnages, chômage, retour au pays.

FRAGMENTS DES CRIS de Didier GIROUD-PIFFOZ (Vent des Lettres) / Une lecture de Philippe LEUCKX

Les livres de l'éditeur : vent des lettres - Decitre

Regroupant des poèmes écrits le long d’une cinquantaine d’années, aux beaux titres (« Eclosion », « Des soleils ivres », « Fêlures du temps » etc.), le livre expose donc des fragments de vie, où blessures et amours ont semé leurs poèmes.

Le poète, en de brefs textes, cerne ainsi une « âme sertie/ sur la courbe d’un sein »; il « veut boire » aux gestes de l’autre; il a le sens de l’image sensuelle qui enivre :

« Etreinte lapidaire

L’haleine épie

la gangue qui s’effrite.

Sous l’aréole

éclot

la mandragore ».

Il chante la lumière, évoque la sève, la « semence noire », il « s’abandonne au souffle exaltant de ta féminité ».

Oui, chez le poète, « la caresse attise le sang ».

J’aime beaucoup cette délicate attention au corps de l’autre, « la chaude salive du temps qui bat ».

Didier sait entourer l’autre d’une tendresse sensuelle qui exalte ces pages.

Aucune lourdeur, une pudeur exemplaire, un lyrisme contenu mais vif comme rosace de perles : cette écriture enchante; le regard vivace y perle souvent; la chair s’y appelle chair; l’autre a un corps qui attire, que l’on aime.

Un vrai poète, au chant universel :

« Sous l’écorce en brèche

lécher, aux sources du sang,

l’aube fontanelle »

« Fragments des Cris » de Didier Giroud-Piffoz, Vent des lettres, 2021, 136 p., 12 euros.

Le recueil sur le site de LesLibrairies.fr

Didier Giroud-Piffoz sur les site du Vent des Lettres

AU REVOIR LISA de Françoise HOUDART (M.E.O.) / Une lecture de Philippe LEUCKX

Au revoir Lisa

Le dernier livre de Françoise Houdart respire l’air des familles brouillées, le grand air des voyages.

Lisa veille sa mère à l’hôpital, qu’un AVC a laissée désemparée. Elle revient sur ses années d’enfance, ses territoires, le vieux tilleul du village borain, et le départ de son père Auguste, qu’Eugénie sa mère ne lui a jamais expliqué, alors qu’elle avait dix ans.

Le roman alterne les points de vue et recueille une matière affective de premier ordre. En 1966, Auguste part en France pour toujours et les deux femmes de sa vie ne le verront plus.

Dans une langue précise, simple, assez poétique, Françoise nous livre un roman aigu, tendu et âpre.

Les relations familiales, leurs secrets, les rumeurs, les sous-entendus forment un paravent à l’étude romanesque entreprise.

Le Borinage, entre autres, sert de décor.

Arras, Florence sont d’autres paysages traversés.

Si le temps est le grand ordonnateur romanesque, il distribue les non-dits, les mensonges, les oublis. Toute vie en comporte, et la romancière sait que cette matière est de premier plan pour aiguiser les fervents de son roman. Qu’on y voyage, qu’on y change de domicile, n’est qu’une partie du puzzle psychologique qui s’y joue.

Eugénie, grabataire, épanche quelques regrets.

Lisa, aidée de la voisine Yvette, va rassembler les bribes de trois vies bousculées.

De 1955 à 1998, que d’eau a coulé. La fille, férue d’Allemagne, a vu heureusement le Mur de Berlin écroulé. Auguste a poursuivi sa vie, caché, au fond pas si loin.

Le livre est poignant comme toutes les histoires intimes de nos vies.

Fidèle à ses terroirs, la romancière les connaît avec le coeur de celle qui aime raconter des histoires. De ces récits de vie qui arrivent à tous les seuils des maisons, quand ils se propagent si vite, et parfois si mal, pour le destin des personnages.

A ce propos, évoquons la construction de l’histoire, fortement charpentée en cinq parties signifiantes. La narration en retire un gain d’authenticité et de plausibilité.

On ne révélera pas bien sûr l’épilogue, émouvant, logique. Des ruines d’une histoire familiale, on peut reconstruire un pan neuf. Comme pour Berlin.

Un très beau roman.

Le roman sur le site des Editions M.E.O.

DEUX OUVRAGES de PHILIPPE COLMANT, parus chez Demdel, lus par PHILIPPE LEUCKX

Philippe COLMANT, Ciel et terre remués, Demdel, 2020, 60p., 12 euros; très belles aquarelles de l’auteur, des masques comme des encres.

Ciel et terre remués

Philippe Colmant a tenu le journal poétique des jours de confinement, quand la vie est « précaire » et l’attente longue, entre ciel immobile et terre que seule l’espérance remue. Comme ce souvenir d’île, comme cette attente de caresses de l’amour.

Pour qui aime amoureusement les paysages, il s’agit d’une période morte, « j’habite tout au fond/ De mon canapé gris », dit le poète au « coeur exproprié ».

Les cinquante-deux poèmes réussissent à nous emporter : « nous vivons de mémoire », « la lame de désir » ou « je me rêve vivant » connotent une volonté de survivre, de dépasser cette vie de « résident intranquille ».

Le poète saisit les moments forts d’un « ennui » qui « confine à la folie ». En images simples, avec une prosodie qui donne musique par ses hexamètres, Philippe « fait le tour du coeur », alors que « nos vies abstruses » défilent sans témoins ni acteurs.

Des scènes simples donnent vie à des silhouettes, vues d’une fenêtre, en plongée vers un cimetière, en alerte de ciel.

Les poèmes assez brefs, le plus souvent entre six et douze vers, respirent le talent de quelqu’un qui aime vivre, fêter la vie, la repérer même au travers des espaces clos.

C’est l’occasion de brandir sa crainte de la mort, de se confier en ami, de se laisser aller dans les bras de l’amour.

Retenue, discrétion, profondeur, densité sont les marques du poète. Le sang qu’il innerve à ses mots est d’un beau rythme de feu.

J’aime surtout sa grâce d’écrire sans lourdeur aucune, avec une science des mots justes et de belles images discrètes mais prenantes :

« J’attends la nuit sans haine,

L’espace évaporé » (p.16)

« J’entrerai dans la nuit

Le visage gracié » (p.32)

« Je tente de comprendre

La tristesse du ciel » (p.41)

Le futur n’est pas clos et le poète se plaît à entrevoir derrière les miasmes, les murs, une nouvelle « lumière », « tourné vers mon retour », le poète sait, mieux que quiconque, héler l’espoir, « le pain de la mémoire ».

Un très beau livre où chaque lecteur puisera des ressources.

Le recueil sur le site des Editions Demdel

Les trois phrases de Philippe Colmant – Soutenir la famille Mgroyan
Philippe Colmant

Philippe Colmant, Cette vie insensée, chants et contre-chants, Demdel, 2020, 118p., 12 euros. Préface de Claude Donnay. Très belles aquarelles de l’auteur aux titres métaphysiques.

Amazon.fr - Cette vie insensée - Philippe Colmant - Livres

Ce beau livre de poésie vient d’obtenir le Prix Jean Kobs 2020. Il le mérite pour plusieurs raisons. La discrétion du travail de l’auteur lui vaut d’approfondir ses sentes poétiques : l’enfance, les parents, l’amour, l’amitié, le voyage entre les mots.

Rien ne pèse dans ces poèmes vrais, ressentis au plus juste de leur émotion, de leur sensibilité. Philippe Colmant procède ici à un retour dense à ses premières années et les retraverse, nourrissant notre lecture de ses perceptions subtiles, légères, âpres, toujours vécues en chair, en sève, en sang, en tendresse. J’aime ces effusions nobles d’une âme qui se livre, cherche sens dans « l’insensé » des récits de nos vies.

Les images très belles dessinent un univers où « il faut porter son ciel » : »La lumière s’essouffle/ En passant la buée » (p.37)

« J’aime quand tu me parles

Puisant au fond de toi

le coeur de la lumière »

Il faut beaucoup d’espérance pour secouer la torpeur, faire naître dans les mots, dans leur musique, tous ces jeux de lumière.

Philippe sait tutoyer le grave (« son sang d’encre » ou « son corps d’ombre ») et rameuter l’enfant que chaque poème porte.

Le « tu » si présent dans les textes, le « nous » convoqué montrent combien le poème s’ouvre à l’autre pour y gagner de force, de conviction, de pureté.

Ces très beaux poèmes qui découvrent « la vérité » sous « la fleur » réfléchissent les temps : personnel, du monde qui court, des horloges cruelles.

Le poète peut connaître des « soirs de solitude », mais il « porte haut le coeur » : symbole s’il en est de toute la tendresse qu’il peut exprimer vers le monde, vers « le fleuve du jour ».

Il peut rêver d’une « île sur la mer », d’une « étoile pure ».

On pourrait multiplier ces ouvertures que les mots, les beaux mots de Philippe, inscrivent dans les brèches de ses textes, tous ces sens attendus quand la vie n’en a plus.

L’écriture varie la longueur des textes : parfois, le quatrain, le huitain résonnent d’urgences; les poèmes plus longs maîtrisent le lyrisme et décrivent en belles variations les mouvements du coeur aimant, bouleversé, ajusté, reconnaissant (je pense à l’hommage au « père », par lui-même devenu père).

« L’enfance perdue », grâce à la rosée, peut sans cesse renaître et insuffler ici la grâce des images.

Et le temps d’un poème, parfois aussi, reviennent les beaux souvenirs caillouteux de jadis.

Un livre à lire, à relire : magnifiquement juste, admirablement écrit.

Le recueil sur le site des Editions Demdel

Tous les ouvrages de Philippe COLMANT chez Demdel

Ces deux articles sont à paraître dans Nos lettres, la revue littéraire de l’AEB

DANS LE MIROIR D’ORPHÉE de Demosthenes DAVVETAS (Traversées) / Une lecture de Philippe LEUCKX

Le Grec Davvetas, par ailleurs professeur de philosophie de l’art et essayiste, nous propose ici un large choix de poèmes, dont les meilleurs sont les plus brefs, à mon sens. Il y explore, sous forme d’aphorismes et de textes courts, les profils et contours de son existence :

La langue met le monde

en état de désordre consenti.

(p.133)

Je me suis fatigué à chercher

de corps en corps

de caractère en caractère

un amour abstrait, impersonnel.

(p.205)

La tristesse ajoute-t-elle

ou ôte-t-elle du poids ?

(p.120)

Solitude, amour, déperdition, beauté, altérité, vérité sont les thèmes fondateurs de cette poésie que l’on pourrait taxer de métaphysique tant elle se prête à réflexion profonde sur « le bonheur », « l’harmonie naturelle », le vide  qui projette l’existence « au sein des mots » « (où) se cache l’infini ».

La connaissance de soi et de ses abîmes traduit ici une vision profonde de l’univers, sans ego, mais tournée vers l’autre et ses précipices.

Le poète exprime ici en aphorismes, en monostiches  un regard aigu pour que l’espace s’élargisse, offre des arêtes et des points d’ancrage.

Découpé en sept sections , le livre, assez copieux, délivre une poésie de l’essentiel « dans le sang de la vie » car « tel Orphée je languis de désir/ de retourner près de toi ». En quoi, la préface de Bordes est particulièrement éclairante : place du Logos, du corps, de l’esprit. La philosophie grecque baigne ce recueil d’une aura prégnante.

Demosthenes DAVVETAS, Dans le miroir d’Orphée, Traversées, 2019, 236p., 15 euros. Traduction du grec par Xavier BORDES.

Le livre sur le site de Traversées

LE PRINTEMPS DES BELLES PHRASES : LE REGARD DU JOUR de Christophe PINEAU-THIERRY (Ed. du Cygne) / Une lecture de Philippe LEUCKX

Editions du Cygne - Le regard du jour

Un premier livre de poèmes, sobre, aux textes brefs, une sorte de journal intérieur qui décrit minutieusement, sans trop d’images, le passage du temps et le regard qu’on peut en garder dans la « marche du crépuscule », « la fatigue de l’aube » ou encore lorsqu’il s’agit de « contempler l’étoile ». Les poèmes ne débordent pas de la page : ce sont entre huit et douze vers des fragments de vie, « ce regard de rose », « la lampe dans son refuge ».

On sent une grande attention à l’autre, à son visage ; une certaine tension sensuelle et partageable.

De beaux textes qui honorent « la lenteur du moment », « l’enchantement de l’âge » et qui ont comme qualités premières d’être bien écrits et de suggérer plus que de nommer.

« Visage qui regarde/ la pénombre du chemin », le poète sait inscrire sa langue et affûter son regard de promeneur « sur ce chemin blanc/ (qui) éclaire ta visite ».

Le poète a les mots doux, simples, prenants. D’une « évidence simple » comme il le dit lui-même, sobrement.

Le livre ainsi évite maniérisme et poncifs poétiques (hermétisme, afféterie).

Christophe PINEAU-THIERRY, Le regard du jour, éd. du Cygne, 2021, 62p., 10 euros.

Le recueil sur le site des Editions du Cygne

LE PRINTEMPS DES BELLES PHRASES : LA BONNE VIE de Jean-Pierre OTTE (Cactus Inébranlable)/ Une lecture de Philipe LEUCKX

Quelle bonne idée de publier cet excellent écrivain et dont notre souvenir de ses beaux livres des années 70/80 est toujours intact. Le lyrisme, le sens de la prose, l’éloge de la femme et de la nature, ah ! Ces bords de Lienne, à Bras !

Le voici de retour avec un choix de fragments qui forment livre, extraits par un ami de passage qui notait chaque bout de texte intéressant pour lui. L’ami est parti, les fragments alignés sur le cahier sont là, à lire, à dévorer.

Otte constitue ainsi un vrai livre de réflexion (grâce à Sergueï), d’aphorismes, de pensées, de citations, d’analyses brèves :

Personne n’est tout entier compris entre son chapeau et ses chaussures.

Nous portons un paradis perdu dans l’attirance du sang.

Nous sommes non seulement d’un  point de la planète et d’un moment particulier, mais de tous les continents et de tous les temps, contemporains de tout.

Il a son mot – juste, précis, bien écrit – sur tout : l’individualité, la communication, la mort, le nouvel âge, l’étudiant, la révolution, le sport, l’internaute etc.

Ce philosophe lettré et stylé nous donne ainsi rendez-vous avec ses pensées les plus secrètes, qui, associées ainsi les unes aux autres, jouent le tremplin de la réflexion, par un intertexte qui souffle le feu, la raison, le bon sens, la dérision aussi.

Otte célèbre les « buveurs de vent, ivrognes de la fluidité, partisans inconditionnels du prodige ordinaire qui avive et vivifie le sang, aiguise les sens… » : tout Otte est là, sensuel, vrai, humaniste en diable.

Jean-Pierre OTTE, La bonne vie, Cactus Inébranlable, 2021, 72p., 10 euros.

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable

MOTS DÉSERTS, SUITE RUSSE de Denis EMORINE (Unicité)/ Une lecture de Philippe LEUCKX

Les mots sont déserts parce qu’ils renvoient à des images de souffrance et de deuil. Dédiés à nombre de figures russes (le poète est lui-même de cette ascendance-là), les poèmes signalent un travail âpre et vigoureux autour de souvenirs liés aux camps, à l’Est, aux forêts de bouleaux, à tous ces morts et absents.

Carmen , Anna, Dominique, Marina, Boris, des noms célèbres souvent,  ponctuent ces messages d’une empathie brillante et singulière car le poète n’arrive pas à évacuer ce lourd passé, ces « mots déserts » alors qu’il faudrait une matière vive, réconfortante.

Ce sont des textes pleins de sang, de sève, de vie ; il en faut du courage pour remuer toute cette désespérance humaine :

Sont-ils vraiment morts

les bourreaux de l’Est

Du fond de la nuit russe

monte une voix brisée

celle de ton passé

lorsque le sang

coulait sur ta poésie

Hommages aux siens, à la « voix étouffée » de son père, ces poèmes conjurent comme des prières les pires moments pour les transcender et faire de ce noeud de douleur quelque chose qui s’apparente à la vie retrouvée.

L’écriture, pour signifier cette souffrance, tempère le lyrisme de constats graves, évite le ton du sentimentalisme pour offrir au lecteur des blasons de vérité. Chaque poème ne dépasse pas la page. Chaque poème s’inscrit dans un devoir de mémoire, clair et prenant. On sent la traque de tendresse, la trace de l’effroi, la trame du souvenir.

Un beau livre de deuil.

Denis EMORINE, Mots déserts, suite russe, éditions unicité, 2021, 86p., 13 euros. Préface incisive de Giovanni Dotoli. Page de couverture signée Colette Klein.

Le recueil sur le site des Editions Unicité