L’ECLIPSE D’UNE OMBRE de FABIAN DI MARIA (Maelström) / Une lecture de PHILIPPE LEUCKX


Voilà un premier livre de poésie, dû à un jeune écrivain de quarante ans.

Sur le thème de l’initiation au voyage et à la découverte de soi, une poésie très maîtrisée aux images brillantes.

« Apprends à devenir » ou « les arbres n’abrègent jamais leur litanie » versent ce livre vers une éthique du vivant.

Le verbe apprendre revient comme un leitmotive et le regard cerne bien le monde où le temps est « altéré » et la quête essentielle.

« Chaque chemin mène » indique l’orientation prise.

La mémoire joue des tours et le roi « terrassé ».

La sensualité honore nombre de pièces d’un puzzle intime, où chacun tient sa place : mère, père, roi, …

Le désir comme la peur parfument cette poésie sensible, où l’oeil du chasseur sait toucher au plus profond « les âmes folles ».

« Pépite de l’instant » semble l’apologue d’un ensemble qui intrigue, joue de subtilité.

J’aime beaucoup les titres, les « puits » où le lecteur peut se perdre même à l’ombre d’un chant.

La gravité s’équilibre de grâce : c’est dire la qualité d’une écriture – qui ira loin; et si l’on connaît l’homme, fantasque, enjoué, terriblement attachant, le poète, lui, est quelqu’un qui fait de la poésie un laboratoire existentiel, précis et enivrant.


Fabian Di Maria, L’éclipse d’une ombre, Maelström, Bookleg n°178, 2022, 36p., 3€.

Le Bookleg de Fabian Di Maria sur le site de Maelström Reevolution


TROIS LECTURES de PHILIPPE LEUCKX

1.

Éric DEJAEGER, Chronique de la fin du troisième millénaire, Cactus Inébranlable, 2021.


L’époque traitée n’est pas si différente de la nôtre : elle a ses jeux, ses passes, ses impasses, ses tyrans fous, ses traders, ses places boursières, ses aéronefs, ses peurs.

Sauf qu’on est en 3000 et on ne rit guère sous ces latitudes :

29-10-3000 – Suite à une décision du gouverneur de l’Utah, la dernière plage naturiste de Sugar Lake City est frappée d’interdiction.

ou

15-10-3000 – La célèbre Statue de la Liberté, symbole s’il en est de ce qu’il reste des Etats-Unis d’Amérique, s’effondre de vieillesse.

Comme d’habitude, Dejaeger assigne à ses textes (des infos du futur) une bonne dose d’acidité et d’humour noir.

L’auteur enfile les annonces, balayant toutes les aires du savoir technique. Et humain. S’il reste un peu d’être dans ces constats d’un devenir douteux.


2.

Véronique DE LABOULAYE, Haïkus bleus et verts, Bleu d’encre, 2022.

Puisque le haïku est à la mode, vite écrit, vite lu, cédons donc à ce petit livret, pas plus mal écrit que bien d’autres sur ces tercets où les fleurs, la nature n’en peuvent plus de respirer :

« Sous les anémones

deux étoiles de mer s’enlacent

dix bras épineux »

+

« La nymphe des eaux

chante l’ode à la lune

les vagues scintillent »

+

« Le chant des coucous

le vol d’une libellule

offrandes de printemps »

+

Parler de poésie serait exagéré mais il y a ici une écriture économe, répétitive, des fois sensuelle et gourmande.

Les Editions Bleu d’Encre sur le site des Editeurs singuliers


3.

Clément BOLLENOT, Non-lieu, L’Ail des ours n°13, 2022. Peintures de Juliette Choné.

N’usant presque pas d’image, l’auteur raconte, se raconte, évoque le quotidien, les gares, les constats, cédant la grande place à des descriptions d’immeubles, de banquettes, de villes, des présences de filles, un homme dont «  on dirait qu’il a perdu son chemin ».

Les textes en prose peu à peu dessinent des habitudes, des reconnaissances, des reflets.

Des scènes se répètent, des séquences très visuelles.

Au fil des jours et des quais, l’auteur tourne en rond, « le sablier tourne, longtemps ».

Peu à peu, les textes cèdent leur vacuité à quelque chose de plus intime, de plus profond.

Le jeune poète de trente-trois ans sait parler de ces instants vides, où l’on se raccroche à une « poignée ».

Avec une distance voulue et régulièrement ressentie, les cinquante et un poèmes approchent la vie comme avec le scalpel du technicien.

Le lecteur conserve quelques peaux arrachées, quelques pépites. C’est déjà ça.


LE COEUR EN BALADE de Marcelle PÂQUES (Bleu d’Encre) / Une lecture de Philippe LEUCKX

Dans ce livret de poésie, Marcelle Pâques consacre de brefs poèmes à la simple vie d’être au monde et de se parfumer des bonheurs à portée de coeur.

Ce sont de petits textes qui chantent « la liberté/ Princesse en exil » ou « l’enfant confiné/ sorti du cadre ».

« Le chant du monde/ se révèle/ au coeur attentif » nous rappelle l’auteure.

Les images, parfois convenues, rameutent « la nuit étoilée », « une source où s’abreuver », un « havre de paix », ou autre « battement d’ailes ».

Qu’importe ! Le poème adouci peut offrir sa part de rêve et d’ « éternel gavroche » au lecteur sensible à « la candeur d’un nuage » ou au « bateau du plaisir/ qui chavire ! ».

Parfois, l’air des vacances ponctue un parcours « le nez à la fenêtre ».


Marcelle Pâques, Le coeur en balade, Bleu d’encre, 2022, 50p., 12 euros. Illustrations de Catherine Hannecart, préface d’Eric Allard.

Le recueil sur le site des Editeurs Singuliers

LES AILES BATTANTES de Martine ROUHART (M.E.O.) / Une lecture de Philippe LEUCKX


Les ailes battantes - Martine Rouhart - Babelio

De l’expérience et et de la connaissance de la douleur est né ce livre.

Comment sortir de soi tout ce travail de conscience et de sensation, quand la maladie révélée et soignée heurte sans cesse le corps et que l’âme se met elle à approfondir son chemin?

Martine Rouhart a fait la douloureuse expérience de cette longue maladie, « saleté de cancer », en 2009 et a souhaité en conserver le récit au jour le jour des traitements et de son appréhension (philosophique) de sa nouvelle existence.

Dans cette quête d’un nouveau soi – ébranlé, fragilisé -, l’auteure a trouvé des refuges : cette capacité foncière à ne pas dénier le destin, à ne pas flancher quand la pensée positive peut se nourrir de tout ce qui est présentement offert à sa figure « lisse », à son esprit, à sa vie. C’est l’observation lente et mesurée du jardin, la présence des livres de philosophie, celle des amis et proches.

Dans une volonté de tous les instants, l’esprit s’accroche à un agir qui puisse accueillir le beau comme le grave, les nouvelles sensations, qu’elles soient pénibles ou délicates.

Ce travail de forage intérieur – qui puisse ressourcer, est hautement spirituel et créateur; et éthique, par sa mesure précise de tout ce qui lui tombe, à cause de la maladie.

En vingt-trois chapitres (récit et poèmes), Martine Rouhart nous rappelle les étapes de sa survie, de sa vie recréée, dans une langue sans apprêts, toujours apte à délivrer la nudité des réflexions et des sensations.

Le temps y a son importance et il n’est pas inutile de suivre cette temporalité tissue d’hôpital et de regain, tissée des mots d’une expérience fondamentale. L’auteure ainsi rejoint les témoignages insignes d’auteurs accablés et qui ont retrouvé force et énergie.

« De la connaissance de la douleur » pourrait être le titre de ce récit prenant, bref et juste, d’un combat éthique contre les forces du découragement.

Aucun pathos ne vient corriger la tenue haute de cette écriture morale, qui s’éclaire progressivement.

Un beau livre.

Le livre sur le site de la Fnac

Le site des Editions M.E.O.

TOUT POUR ÊTRE HEUREUX de Raymond CHOQUET (Audace) / La lecture de Philippe LEUCKX

Renaissance d’un poète hennuyer oublié, grâce à Stefan Thibeau et Daniel Charneux.

RAYMOND CHOQUET (1941-1966) édité chez Audace.

« TOUT POUR ETRE HEUREUX »

Poète qui connut une fin tragique : il se suicide.

Les poèmes d’un auteur doué pour la brièveté (je t’aime comme l’aile de l’aigle), pour décrire l’ennui de vivre (cet ennui c’est le vôtre/ mais il dort avec moi) courent sur plus de quatre-vingts pages.

Le lyrisme ne l’effraie pas et il a un don pour ces longues stances :

« Ah! c’est que j’ai conservé mes cheveux blonds

Et mon regard béat

Dans le silence trop fiévreux

Comme nourrisseur de spirale à venir

Comme la chute soudaine avant le crescendo »

(p.73)

Le ton est celui du tragique observé dans le sang de l’existence, le ton est parfois désespéré.

Le poète aligne les « Carrefours cruels », les peines, et l’assurance pénible des demains qui ne chantent plus.

Sa voix est celle d’un frère « éberlué de joie » ou qui sent qu’il va « mourir un brin ». « Une main sans espoir » se confronte avec les réalités de chair et d’homme vivant.

Des poèmes entiers sont consacrés aux femmes : il s’y décrit avec le désir fou de « boire (leur) peau »; pour lui « les femmes dans les rues sont des bouquets vivants ».

« Dans le moulin à poèmes » (p.41), le poète inscrit sa chair, sa passion, son sang avec une écriture sensuelle, qui vibre de l’accord avec le monde, quel qu’il soit, repoussant ou tentant.

« j’ai peiné comme un bohémien dans le soir de solitude » (p.61)

La maîtrise de nombreux textes montre à l’envi l’intérêt de cette redécouverte essentielle. Ce poète borain a les mots pour tendre sa fragilité aux lecteurs de ses doutes.

Découvert par Moreau, le poète Choquet aurait eu sans doute un destin choyé tant sa poésie nous parle, nue, sincère, dense, lyrique ou cernée de noir.

Bien sûr, le sombre, la mort, les cauchemars hantent ces textes. C’est le tissu même d’une vie brève, vécue intensément, et muée ici en poèmes témoins.

Le livre sur le site des Éditions AUDACE

LA DÉROBÉE de Paul ROLAND (Les Carnets du Douayeul) / La lecture de Philippe LEUCKX

Philippe Leuckx

Le poète de qualité, né en 1950, fut l’un des meilleurs critiques de la revue disparue – hélas – « Rétro-viseur ». Il a écrit aux Dossiers L de belles études sur Givert, Chavée, Neuhuys.

Il est l’auteur d’une dizaine de recueils, tous épuisés, à l’exception des deux derniers.

« La dérobée » donne avec conviction quelques échantillons de sa poésie, claire, intense, toute sertie des éléments de la nature. La mésange y a sa place de choix, et la neige, autre métaphore de l’inspiration poétique.

« Regarde la mésange affairée à son nid… Notre chemin boisé descend le long du fleuve, étreint à vol d’oiseau les rives qui se font face » (p.19)

« Au bout de l’hiver, une mésange a fait signe. (…) Tu portes depuis les neiges de l’enfance le souvenir précis d’un clair amour ». (p17)

Pol Roland

L’extrême attention (impressionniste) à la nature nous vaut des textes sensibles, âpres et sincères, où le questionnement métaphysique, grave, n’enlève en rien la légère subtilité des images :

« Qu’ai-je cherché, fontaines, à vos margelles : un ciel écarquillé sur le granit ensemencé d’étoiles? »

« Faut-il que les yeux clos, j’avance sans comprendre, qu’en aveugle je boite en portant le peu de sagesse sous mes paupières, par où l’aurore regarde s’éloigner la nuit? »

Paul Roland est un pur poète du chant intérieur. Sa poésie est « une voix que fêle ma mémoire », apte à saisir les temps qui s’enfuient.

Paul ROLAND, La dérobée, Les Carnets du Douayeul, 2021, 44p., 10 euros. Accompagnement plastique de Marie-José FOY.

PROMESSE DU JOUR de Francis GONNET (Alcyone) / La lecture de Philippe LEUCKX

Lumière et silence (les deux sections du livre) fondent la poésie de Francis Gonnet, par ailleurs peintre à la légèreté de touche, qui n’est pas sans rappeler Dufy.

L’élément tactile (« toucher le soir ») est aussi prégnant.

Creuser la nuit pour atteindre l’aube, comme l’arbre pour toucher l’aubier, tel est le voeu de ce poète versé dans la nature qu’il épèle avec grâce, dans de brefs poèmes, circonscrits par une sorte de pudeur lyrique :

« je bois les premières lueurs du jour »

ou

« Il faut que je frotte le bois de ma mémoire »

Il y est question de souffle, de « peau », de regards « où coule la lumière ».

N’empêche, parfois il faut « racler jusqu’à la dernière goutte de soleil », et l’errance souvent présente aborde le coeur.

Les poèmes lus sont comme le « pollen » des approches, de fines traces volatiles qui « tracent sur les murs la plainte du vent ».

Au bout, il y a l’assurance du jour, la promesse d’une parole qui grave légèrement sa trace.

Francis GONNET, Promesse du jour, Alcyone, 2021, 112p., 22 euros.

Le recueil sur le site de LaLibrairie.com

Les Editions Alcyone sur Facebook

PATERSON de JIM JARMUSCH (USA, 2016) / Un article de Philippe LEUCKX

Admirable « Paterson » de Jim Jarmusch (USA, 2016). Adam Driver, qui tient le rôle de Paterson, chauffeur de bus et poète, est fabuleux. Mise en scène qui joue, comme chez Ozu, de la figure de répétition, et se nourrit de surimpressions étonnantes.

La figure gémellaire inonde le film : réel et rêve, comme tous ces jumeaux qui parsèment le film.

Comme le noir et blanc de Laura, femme de Paterson, qui abonde dans leur intérieur.

Le road movie dans la ville de Paterson n’est pas sans rappeler celui du beau film de Scola « Gente di Roma' » (2003) : le bus qui ethnographie la réalité, à coups de conversations suivies de très près par Paterson.

Le film s’illumine aussi de la beauté de Golshifteh Farahani, dans le rôle de Laura. Elle coud, elle peint, elle cuisine toujours en suivant ses deux coloris, noir et blanc.

Se déroulant en une semaine – du lundi au lundi -, le film, assuré d’une chronologie répétitive, ordonne le réel, mesure le temps, comble de petits faits l’ornière du quotidien. En quoi le film de Jarmusch peut apparaître comme un jalon métaphysique, Sisyphe n’est pas loin.

« Ode à la poésie de W. Carlos Williams » (Léon-Marc Levy), l’oeuvre de Jarmusch place la poésie dans le fil ténu des petits faits dérisoires. Loin de la poésie alambiquée, traditionnelle et creuse.

On n’oubliera pas les déambulations de Paterson, vers la station de bus, dans les rues de la ville, traversant des entrepôts, passant sous des arcades.

Le film est à (re)voir sur Auvio pendant 5 jours

CENDRES d’Anne DUVIVIER (M.E.O.) / Une lecture de Philippe LEUCKX

Le quatrième roman d’Anne Duvivier est un pur bonheur de lecture de vacances, une divertissante commedia all’italiana, puisque l’intrigue se déroule surtout à Ischia, dans le bourg de Sant’Angelo.

L’auteure a imaginé une histoire assez rocambolesque où deux soeurs, Lila et Violette, et leur cousine Hélène partent en baie de Naples pour exaucer le voeu de Robert Lepage d’y voir ses cendres dispersées.

Robert est l’oncle qui s’est bien occupé de ses deux nièces, après la mort de leur père Jacques, brûlé vif dans l’incendie de l’Innovation à Bruxelles.

Sur place, rien ne se passe comme souhaité mais les trois femmes ne sont pas au bout de leurs surprises.

Enjoué, vif, fluide, le roman se lit vite et il y respire un air – assez rare – de légèreté mâtinée de gravité. Les scènes sont bien croquées et le suspense maintenu car il y a plusieurs coups de théâtre. L’air de fête et de dépaysement comble le lecteur comme il trouble les personnages.

L’écriture d’Anne Duvivier, en 22  chapitres, réussit à donner consistance à cette histoire qui mêle secrets de famille et entreprise délirante.

Le livre, une fois refermé – il est bref -, un charme de vacances éveille le lecteur à la vacance heureuse d’une bonne villégiature italienne.

Anne DUVIVIER, Cendres, M.E.O., 2021, 108p., 14€.


Le roman sur le site de M.E.O.

TRUFFAUT ET L’ENFANCE : L’ARGENT DE POCHE (France, 1976) par Philippe LEUCKX

Revu avec bonheur « L’argent de poche » de François Truffaut, et une plongée dans ces années « pattes d’eph ». Petite école primaire, familles qui le dimanche vont au ciné, chanson de Trenet (« Les enfants s’ennuient le dimanche »). Un regard sensible et doux sur l’enfance ordinaire. L’un des meilleurs du cinéaste trop tôt disparu , avec « Les 400 coups », « Jules et Jim » et « Le dernier métro ».

Tourné à Thiers, le film propose une des plus belles séquences de sorties de classes, dans les ruelles de la ville que descendent en grappes des élèves survoltés et heureux de quitter l’école. Une grande fraîcheur chez Truffaut pour « photographier » l’âme des bambins, qui ont tous gardé à l’écran leur propre nom.
On sent aussi l’intérêt de l’auteur pour le changement de société, les achélèmes et la vie sociale à une époque donnée.

Stévenin, disparu il y a peu, joue un instit plus vrai que nature, jovial, conciliant, tout heureux d’être père et qui rappelle son destin d’enfant pas trop bien aimé, à l’aune de celui du cinéaste.
Excellent directeur d’acteurs, Truffaut révèle ici toutes les facettes d’une enfance multiple.
Enfance malheureuse (le cas de l’élève Leclou), enfance enjouée, inventive, potache, chapardeuse, avide de sensations nouvelles (la drague au cinoche).

Séquences tour à tour horribles (la visite médicale), hilarantes (la coupe de cheveux « assumée » par les frères De Luca, voir photo ci-dessous), poétiques (le bouquet de fleurs), de pure comédie (le réfectoire et le baiser) ou dans l’air du temps (colonies de vacances).

Le ton, souvent tissé de mélancolie douce, unifie toutes ces séquences et donne au film son aura d’intemporalité. Et un charme indéfinissable.

A sa sortie, le film d’auteur a été un franc succès populaire (box office 1976 : 14e, 1 507 410 spectateurs en salles).