LA POÉSIE FAIT SON PRINTEMPS – DEUX OUVRAGES RÉCENTS

AVT_Philippe-Leuckx_9487.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

 

 

 

 

 

 

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Aurélien DONY, né en 1993, est l’un des plus jeunes (il vient d’être « détrôné » par Quentin Volvert, dont le premier livre « Ghettos » paraît ces jours derniers, au Taillis pré, né en 1997) poètes belges, et il a plusieurs cordes à son arc de chants et de romans.

Bientôt 25 ans, et une intense production de poèmes, non pas pour faire bien ou en rajouter, mais par nécessité de dire le monde « comme il va mal, monsieur ! ».

« Io, la belle » : la belle île ou la figure mythologique aimée de Zeus, cette blessure où viennent se perdre, après exil, tant d’âmes qui n’ont rien demandé d’autre qu’un peu de compréhension, d’accueil.

De beaux poèmes empathiques et généreux, versifiés, retracent ces périples ponctués de mauvais sort, mâtinés de haines rentrées, parcourus de frissons. L’exil colle à eux comme une seconde peau maléfique. Le jeune Dony n’a pas de mots assez durs pour dénoncer les coups portés à ces réfugiés de nulle part, qui errent, se désolent, et sur lesquels l’avanie tombe plus sûre qu’un beau destin :bf43-bf95-4830-bd9e-b4620ecdac55.jpg

Argos aux yeux milliers

Tiens ferme bride

Cogne plus fort

Cogne au plus vite

Cogne et fais taire

La voix qui monte (p.33)

Le beau plaidoyer poétique pour une autre humanité (qui puisse prévaloir) est suivi de « Poèmes en prose » dont je détache quelques perles de ce « cristal de vivre » chavéen que Dony éclaire :

« Du bruit du verre quand il se brise », beau et long poème « à dos de chameau-crabe » :

Maman, ma chair, ma tendre infirmité…Le ciel passe son temps à me frotter les yeux…Vous m’avez donné corps, vous m’avez donné voix : je ne veux d’autre mère et pourtant ne m’aime pas…

La voix rythme le cœur, plaide aussi, côté élégie.

Aurélien DONY, Io la belle, Bleu d’encre, 2018, 96p., 12€.

Le site de Bleu d’Encre Editions

 

*

 

MARGES DE LA LUMIÈRE

suivi de

J’AI DÉJÀ TANT VIEILLI DEPUIS QUE JE SUIS MORT

byptet_orig.jpgMichel BOURÇON, né en 1963, à son actif plus de trente titres dont je vous recommande quelques récents (Jean Rustin – Ce peu de soi, À soi le lointain…), publiés à La tête à l’envers, au Phare du Cousseix, aux Carnets du Dessert de Lune, et bientôt au Coudrier, sort en ce printemps, aux éditions GROS TEXTES, un petit livre à l’élégante présentation, qui continue de distiller sa mélancolie foncière, qu’il reporte sur les arbres et la nature, dans une discrète saisie du monde :

dans les soirs bleus

au soleil englouti

par de grands arbres noirs

il n’est pas rare de revenir

sur d’antiques souffrances

où le peu de lumière qui reste

a des soubresauts qui le soulève

tant au-dessus des branches

que dans le corps

se tenant dans l’ombre et l’irrésolution (p.53)

En quête de voir plus clair « nu/ dans un coin », dans cette « défroque de soi », le poète du peu, le poète de l’ombre sait qu’il n’y a rien à faire d’autre qu’écrire, lumière ou son absence, joie rétive ou bonheur, même si « cela nous serre le cœur », oui, « il n’y a qu’à laisser faire ».

L’ethnographe d’un temps ordinaire prolonge les vers de Pirotte « j’ai déjà tant vieilli/ depuis que je suis mort » par des poèmes d’un naturalisme étrange, où le cadavre du poète qu’il est vient visiter, par une très belle circulation des mots, par une capillarité quasi mystique, un peu pessoenne (je pense à ce fragment du « Livre de l’intranquillité » où Fernando parle des caves de sa mémoire), ses proches :

je viens dans vos têtes

entre

sans frapper (p.64)

j’entends quelqu’un appeler

dans le souvenir

que j’ai de lui (p.67)

Ce long thrène de douleur, de souvenir acide, sans corps, décharné, de leurre (« je ne me suis pas reconnu/ en ce cadavre ») est une traversée infernale – ni enfer ni paradis – quoiqu’il faille « échapper à ce corps » : j’ai beau crier/ ce qui me tait/ je ne suis qu’une foule/de pensées sans crâne/ se mouvant dans le noir (p.89)

Le désespoir a des doigts de fée mais reste désespérance.

 

Michel Bourçon, Marges de la lumière, Gros Textes, 2018, 94p., 7€.

Le blog de Gros Textes

 

CLAUDE DONNAY, ARNAUD DELCORTE : L’UN EN PROSE, L’AUTRE PAS.

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

447.3.jpgLe poète Donnay s’est donné, depuis peu, le temps de consacrer à la prose une partie de sa création. Jusqu’il y a peu, seule la poésie trouvait audience. Après un roman réussi chez M.E.O, un autre en préparation, le voici prêt à nous plonger dans l’atmosphère bruxelloise de son « Bocal Paradis », longue nouvelle que publie maelström dans sa collection « Bruxelles se conte ».

Ce rêve « étrange et pénétrant » n’a rien de verlainien, quoique très bien écrit, quoiqu’il faille y voir la volonté de rompre avec la brièveté poétique pour une certaine ampleur, un certain goût pour la phrase construite et la fluidité qui va avec.

Difficile de raconter une nouvelle. Plus difficile encore quand le texte jalouse la complexité, voisine avec le fantastique naturaliste : déjà ce bocal, dans lequel nage un narrateur gonflé par la reproduction des choses…donnay-web-paysage.jpg

Et puis au mitan de l’inventive fiction, une Mona Lisa aux belles formes…et des questions qui ne trouvent pas toujours réponse..

Quoi qu’il en soit, Donnay a bien raison de s’adonner à la prose qui lui va comme un gant.

En matière de poésie, Baudelaire ronronnerait d’aise puisque les chats ont ici droit de regard et de caresse!

(Claude Donnay, Bocal Paradis, 2017, Maelström, coll. Bruxelles se conte n°67, 28p., 3€)

Le livre sur le site de l’éditeur 

Bleu d’Encre, le site de Claude DONNAY

 

couverture-5-bord-3mm-blanc_sm.jpgArnaud Delcorte (né Hainuyer en 1970) a débuté en poésie il y a neuf ans, et depuis, son rythme de croisière régulier lui a permis d’éditer une petite dizaine d’ouvrages, dont un roman, sans compter des participations à de bonnes anthologies haïtiennes.

Le voici, aux commandes avec le peintre Sébastien Jean (né en 1980), Haïtien, d’un livre inclassable où le babil/babel des langues et des arts ordonne une réflexion peu orthodoxe sur le monde: sentiments, sexes, sensations, goût du plaisir, de l’azur et plaisir des sens s’agitent en tous sens.March%C3%A9+Po%C3%A9sie+2013+013.JPG

Poèmes en plusieurs langues (français, anglais), illustrations nerveuses, colorées, fantasmatiques de bêtes et d’humains en torsades de reliefs, dans le droit fil des compositions par exemple d’un Siqueiros : « Quantum Jah » étonne par la mixture qu’il donne d’un monde déboussolé, dont la violence, dont les angoisses, dont l’appel d’air aux changements attisent le lecteur. L’audace le dispute à la provocation, et l’on sait qu’Arnaud ne recule pas devant le terme cru (« sexe dégourdi dans la tienne ») ni devant la figuration poétique des plus élégante : « tu me soulèves comme un enfant/ des flaques de ciel plein les joues ».

La tolérance joue son atout : qu’on soit blanc, noir, créole, homo, hétéro, fille, garçon, pauvre, voyageur, sans langue, avec toutes les langues, le poème enjoint quiconque à vivre plus loin, à nouer au babil tous les « babels » du voyage et de la connaissance.

(Arnaud Delcorte et Sébastien Jean, Quantum Jah, Les Editions des Vagues, en Haïti, 2017, 128p., 14,99€)

Le livre sur le site de l’éditeur

 

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En savoir plus sur Sébastien JEAN et sa peinture

 

GLOIRE TARDIVE d’ARTHUR SCHNITZLER

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

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Jeune, Arthur Schnitzler souhaita publier cette longue nouvelle dans « Die Zeit ». C’était en 1895. Les circonstances en décidèrent autrement. Grâce au fils du romancier viennois, Heinrich, on découvrit dans les archives à Cambridge ce texte : « Später Ruhm ».

Si l’édition propose en couverture roman, on ne relancera pas le débat sur la lisière fine parfois qui sépare longue nouvelle de bref roman; Pavese, comme Schnitzler, se prête aisément à ce jeu.

En tout état de cause, voici une oeuvre sensible, poignante sur un destin presque clos au départ, qu’une bande de jeunes littérateurs relance, alors que tout semblait perdu pour Saxberger, auteur, jadis, d’un beau recueil de poèmes « Les Promenades », redécouvert par cette jeunesse viennoise , ces Meier, Bolling, Linsmann, Staufner…

De « La Poire bleue » (où il a ses habitudes, aux côtés de personnages qui ne voient goutte en la poésie sans doute) au vieux café de la Burgplatz, le vieil Edouard Saxberger, encore fonctionnaire, tire les ficelles de sa vie pour en satisfaire peut-être quelque allant nouveau. Mais la mélancolie traîne, ce n’est pas pour rien qu’on est ici chez Schnitzler dans l’étouffoir parfois des destinées, recru de chagrin, ou peu ménagé par la vie sociale.1505186221101931schriftsteller-sterreichportraitundatiert-picture-id541068633?k=6&m=541068633&s=612x612&w=0&h=cj-uxkBjm_2k3SWwlsyT5lzZdeAbaWCKYe5tBboLno8=

Avec un sens inouï de la légèreté mâtinée d’une mélancolie qui pèse au-delà des fenêtres d’un petit appartement qui donne sur la Wienerwald, l’auteur de « Une jeunesse viennoise » puise à la fois dans sa vie (il fut aussi ce dandy des années 80, à qui tout pouvait sourire) et dans l’atmosphère d’une ville qui épouse si bien les atouts et limites d’une Mitteleuropa, qui sent déjà un peu sa fin, avant les grandes interrogations du nouveau siècle et la guerre qui commence à ronfler au pourtour.

Les cafés viennois, alors viviers des littérateurs et des artistes, que célèbre souvent le romancier de « Mademoiselle Else », qu’il s’agisse du « Central », ou « Hawelka », ou « Bauer », ou bien d’autres, respirent cet air viennois jusqu’à la lie. On retrouve ici l’ambiance délétère de « Les dernières cartes ». Le café peut libérer une vie ensevelie comme la rencogner avec la même candeur de surface. On y brille. On y cause. On s’y écharde aussi.

L’intrigue qui culmine avec la fameuse « soirée littéraire », à propos de laquelle les jeunes apprentis écrivains se sont allègrement étripés pour l’organiser, pousse en avant un Saxberger en pleine rétention, qui ne croit plus beaucoup à cette « gloire » qu’on lui sert tardivement. Elle met en avant aussi une comédienne sur le retour, dont certains journaux se moquent, qui tente, en vain, de s’approcher un peu plus du vieux poète désenchanté : Mademoiselle Gasteiner.

On sort du livre, ébloui par tant de justesse, effondré par tant d’acuité chez l’auteur de « La Ronde » à déceler dans le cours des vies ordinaires le grain de sable qui bloque ou déroge à l’écoulement heureux des choses.

Le romancier, moins bien traité il me semble que les grands écrivains de l’époque charnière 1890-1920, avec une infinie fluidité – que beaucoup n’atteignent pas -, avec une économie de moyens bien moderne pour l’époque d’écriture (mai 1895), est un maître de la sensibilité, qui traite, aussi bien que Svevo, Gide et quelques autres de son temps, le rapport intime qui se noue entre la petite histoire des gens et l’époque qui peut les broyer, l’air de rien.

 

gloire%2Btardive.jpgArthur Schnitzler, Gloire tardive, Albin Michel, 2016, 176p, 16€. Traduction de l’allemand par Bernard Kreisse , postface signée par Wilhelm Hemecker et David Österle.

 

Le livre sur le site d’Albin Michel

PETITE SUITE DÉSERTIQUE de HARRY SZPILMANN

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

 

petite-suite-d-sertique-scan-de-couverture_1_orig.jpgLecture intéressante de « Petite suite désertique » de Harry Szpilmann, jeune poète belge, dont c’est le sixième recueil publié, ici au Coudrier.

L’ont précédé trois recueils au Taillis Pré, deux au Cormier.

Sept photographies atomisées, éléments minéraux agrandis jusqu’à devenir des constructions esthétiques abstraites, accompagnent ces textes brefs : d’une part, des poèmes versifiés, d’autre part, des aphorismes en petites proses accolées.

Le poète épuise les ressources d’un univers fait de silence, d’une lumière « qui ne tombe sur nos paupières/ que pour mieux nous léguer/ sa part d’obscurité » (p.34), d’une bonne dose de « terre annulée » « au creuset de l’absence » (ibid.), de « mirage/ de la vraie vie » (p.47), de signes que le lecteur prendra plaisir à éclairer, selon ses grilles de lecture : en termes d’attente, d’errance féconde « transhumant entre les éclats/ mutiques d’un silence » (p.31).

Une bonne centaine d’aphorismes forent un peu plus cette matière inépuisable, à l’aune des « grains » et poussières :

« Ne plus écrire que dans l’espoir de faire du silence sa demeure » (p.94)

ou

« Notre traversée du désert n’aura été que vaine si notre parole échoue à y moissonner un regain d’ombre et de lumière » p.78)

« Lorsque la blessure s’ouvre et se découvre saturée de poussière, il ne nous reste plus qu’à faire alliance avec la rêche hostilité de nos déserts » (p.70)

 

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Harry Szpilmann

 

Sans doute pourra-t-on reprocher à l’auteur de répéter certains motifs ou d’abuser un peu des formulations restrictives (ne… que), mais ce sont là broutilles à côté de l’intense réflexion, quasi théodore-monodienne de ces « espaces » livrés à l’imaginaire d’un auteur qui n’a guère choisi la facilité mais s’est donné pour mission d’objectiver au plus près ces matières, toutes de particules de vie, de mort, de silence, qui nous poussent sans cesse à une exploration intérieure – ce dont on lui saura gré.

L’écriture, côté poèmes, est sans doute plus intense, dans la densité que le poète offre aux vocables dans des rythmes qu’aèrent des distiques :

« Il nous aurait fallu être

d’une autre humanité

 

pour que nous eussions pu

nous sustenter

 

de torrents faméliques,

de cailloux pyrogènes,

 

de trop rares signes

spoliés à nos astres occis » (p;25)

 

Le poète attise toute réflexion sur notre place dans la complexe agitation du monde, astres et terre saisis dans le même mouvement de la pensée.

Un bon livre.

 

Harry SZPILMANN, Petite suite désertique, Le Coudrier, 2017, 108p., 16€.

Le livre sur le site du COUDRIER

En savoir plus sur Harry SZPILMANN

 

SOUVENIRS DORMANTS de PATRICK MODIANO

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

9782072746321FS.gifLes livres de Modiano deviennent de plus en plus brefs mais gardent la magie de l’arpenteur insatiable des terres d’adolescence à Paris. Le spécialiste des nomenclatures de patronymes comme puisés aux bottins d’antan sait comme pas un entortiller les fils de sa narration pour créditer son récit du maximum de vraisemblance. Pour mieux faire, il puise à grandes louches dans son propre passé (des dates qui correspondent, le narrateur est né à Boulogne-B. comme lui en 45; la mère est comédienne de seconde zone etc.)

« Souvenirs dormants » ou comment puiser (et épuiser) à la nasse de ces menus événements entre déambulations et activités insolites pour recréer un temps que les moins de cinquante n’ont pas pu connaître. On est en 58, en 64, en 67. Comme des fantômes ressurgis du passé, les personnages portent toutes et tous un passé qui les poisse : ici autour d’une secte (parisienne, puis savoyarde), des femmes croisées dans les cafés ou tout au fond d’une rue de banlieue, Geneviève Dalame, Madame Hubersen… Le narrateur a la manie de lister ses contacts, conservant des noms, des numéros d’immeubles, des numéros de téléphone…

Dormants, souvenirs toujours près de se réveiller à la conscience d’un narrateur hors pair dans la lecture de ce passé fécond, qu’il ne peut rattraper que par bribes.lead_large.jpg?1430152227

Magie d’une écriture d’une simplicité souveraine, jouant du kaléidoscope des événements recoupés pour tisser une toile proustienne autour de noctambules, puisque chez Modiano, on est oiseaux de nuits, dans des rues floues, de brouillard pour mieux relayer sans doute la brume des nostalgies enfuies.

L’incipit : « À cette époque, j’avais souvent peur du vide » annonce, de très loin, ces vertiges d’une narration somnambulesque qui conduit les personnages et les lecteurs au bord de vertiges insoupçonnés, que chacun(e) d’entre nous peut ressentir, face à son passé et à ces multiples rencontres d’un jour, d’une nuit, d’une époque, enfouies.

 

Patrick MODIANO, Souvenirs dormants, Gallimard, 2017, 112p.

Le roman sur le site de Gallimard

Le Réseau Modiano: Un site pour lire entre les lignes de Patrick Modiano

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ENTRE LA VAGUE ET LE VENT de GEORGES SÉFÉRIS

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

 

63824.jpgLe poète, né à Smyrne en 1900, lauréat du Nobel de littérature en 1963, a vécu l’histoire et ses aléas comme une seconde peau. Ses poèmes en portent trace et, mêlant mythe, terre natale, réflexion politique, amour de la beauté grecque, entre terre, île et tradition, Séféris donne une poésie qui tranche, par ses convictions, ses combats, sa posture de résistance. Il a dû souvent se résoudre à une lutte obstinée.

Entre mer, vague et remous de la géographie et de l’histoire, et le vent, tout à la fois porteur de sens, de révolte, voilà vingt poèmes qui associent ferveur et acuité, sens de la « polis » grecque, cité et démocratie, attachement résolu à ses terres et aux siens.

Poèmes qui s’illuminent de statues, d’un détour par l’enfance, d’anges « au plus près » alors que le statut d’étrangers bousculés cède à l’effroi, à la fatigue de vivre.220px-Giorgos_Seferis_1963.jpg

« Mes mains disparaissent et me reviennent

amputées »

L’exil, la cendre, le regret épuisent un destin :

« Tout ce que j’ai aimé s’en est allé avec les maisons »

La mort, compagne obsédante, la fragilité de l’être, la quête de la « mémoire/ de ceux qui vivront ici où s’achève notre course » : le poète consigne la nudité, protège des voix, « regarde les îles », en dépit de tout, en dépit des pauvres possibilités qui lui sont offertes :

« Ecris si tu peux sur ton dernier tesson

le jour le nom le lieu ;

jette-le à la mer et laisse-le couler »

C’est une poésie marquée au sceau du temps « infidèle », d’une gravité de « pierres » à soulever :

« Il sombre celui qui lève les grosses pierres.

(…)

Blessé par ma propre terre

supplicié par ma propre chemise

condamné par mes propres dieux,

ces pierres »

 

Il partage, par métaphore, le sort même de la Grèce, de toujours, celle des îles, des sculpteurs de temps, des penseurs d’espaces.

Comme le destin du roi d’Asiné modèle celui des enfants, des adultes, poursuivis par la guerre, celui du poète est de dessiner un avenir qui ne soit pas seulement teinté de souffrance mémorielle mais de l’appoint d’une sagesse renouvelée à l’aune des générations passées.

Mais la plus grande blessure, ineffaçable, n’est-elle pas d’avoir déserté la maison natale ?

« Tu sais les maisons sont promptes à nous en vouloir, quand on les déserte »

Le beau poème des « maisons » s’honore de parfums, de gestes, qui attisent chez le lecteur tout le paradis perdu.

Les vignettes de Xenos entre ocre, rouge et brun, recèlent, à côté des beaux poèmes, une esthétique liée à la Grèce profonde, éternelle, où le rouge brique saigne sur le gris, où l’ocre dit assez la terre d’où elle provient.

Un très beau livre, à l’édition bilingue, à la composition très élégante.

 

Georges Séféris, Entre la vague et le vent, La tête à l’envers, 2017, 92p., 21€. Traduit du grec par Marie-Cécile Fauvin et Catherine Perrel ; Peintures de Harris Xenos. Préface du poète Thanassis Hatzopoulos.

Le livre sur le site de L’autre livre

 

UN RÊVE DE BEYOGLU de DEMIR ÖZLÜ (Ed. Petra)

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

beyoglu_0.jpgCe natif d’Istanbul, alors en résidence à Berlin, relate dans ce récit entre rêve et réalité, un amour, un quartier, une enfance, une ville.

L’imbrication de ces divers éléments nourrit la fiction. Un écrivain, installé en Allemagne, se remémore certains épisodes de sa vie au pays natal. Il laisse aller sa mémoire et son imaginative création de rêves, les uns plus inventifs et réalistes que les autres, pour brosser l’histoire d’une passion dont l’objet est la voisine stambouliote de l’auteur.

Beyoglu, la Place de Tünel, la Corne d’Or, les rues pauvres et passantes, le tramway qui oblitère la vie du quartier, la rue des cinémas, Istiklâl, les brasseries, les passages Krepen et autres : tout restitue une Istanbul plus vraie que nature, et il est parfois difficile de limiter la zone réelle des toponymes du rêve.artist_97802.jpg

De sa fenêtre, l’auteur suit les allées et venues des passants, des riverains, des commerçants : le Bosphore n’est pas loin, et il suit de l’autre côté, sur l’autre rive, les manœuvres de militaires.

Le jour, il flâne, rencontre un confrère d’écriture dans un café qui lui prodigue quelques conseils et l’encourage.

La vie suit son cours et le lecteur, d’amble, fonctionne au quart de tour pour épouser les formes sinueuses de la fiction dans un lacis de ruelles, de rues en pente, de passages salis, de tramways qui percutent le silence.

Un grand auteur, certes, que ce Özlü, né en 1935, auteur entre autres de « «Hallucination à Berlin » (1987, Publisud en 1993), de « Canaux » (1991).

C’est une découverte : style racé, sens aigu du réalisme, clins d’œil à certaines œuvres (la fenêtre de l’antihéros n’est pas sans faire penser à celle de « L’Etranger » de Camus qui observait les allées et venues un dimanche.)

Un écrivain à suivre.

 

Demir Özlü, Un rêve de Beyoglu, Ed. PETRA, coll. Voix d’ailleurs, 2009, 88p., 9€.

Traduit du turc par Célin VURALER.

Le livre sur le site des Editions Petra