CE QUI NOUS LIE de CÉDRIC KLAPISCH / Une chronique de Philippe LEUCKX

LA FÊTE À HENRIETTE de JULIEN DUVIVIER / Une chronique de Philippe LEUCKX
Philippe LEUCKX

Un très beau film. Peut-être bien le meilleur de son auteur avec « Chacun cherche son chat ».

Ce qui nous lie - Film (2017) - SensCritique

Le problème en France, c’est cette façon de compartimenter les auteurs, de les lier à un film, de les accrocher à une réputation.

On a eu bien du tort avec ce cinéaste qui, pourtant, nous a fait rire, trembler, qui a su nous émouvoir avec ces « riens », à nous révéler cette Garance Clavel, lumineuse, à nous faire supporter ce Romain Duris, parfois si insupportable, auquel Klapisch a donné des airs de petit frère. Et forcément, un petit frère on l’aime !

Ici, pas de Clavel, pas de Duris, mais une histoire de fratrie convaincante, assumée, très bien tournée, je veux dire, bien dirigée : la mise en scène à la Klapisch nous vaut des trucages (il découpait avant tout le monde l’image de l’écran en quatre blocs de sens pour faire courir ses personnages dans « L’auberge espagnole »); nous donne un bon bol d’air dans cette intrigue autour des vignes familiales; et un bon coup de sang filial : la trouvaille de juxtaposer Jean adulte et enfant ou Jean et son père défunt autour du lit où dort le petit-fils Ben est d’une beauté qui rappelle les liens filiaux tendus et tendres de « Padre Padrone ». Rien de sentimentaliste là-dedans mais une acuité qu’on ne lui trouvait pas toujours.

Klapisch a mûri pour le meilleur : une très belle description des vignes, du travail des saisonniers, un très beau trio fraternel (avec la petite sœur qui a des airs et la douceur de Garance); la massivité virile de Marmaï dans le rôle de Jean, tout à la fois frère protecteur, sensible et dur, qui a souffert en tant qu’aîné de ne pas avoir toujours été compris de son père.

On a souvent négligé le travail de Klapisch par rapport à celui de Jeunet, Chatiliez; on devrait revoir ses plus beaux films pour se rendre compte qu’il y a chez lui beaucoup moins d’artificialité que chez ses pairs précités, exacts contemporains.

La juste émotion. Un air de mélancolie douce nous lie aussi à ces personnages si vrais, si tendres.

La direction d’acteurs, comme toujours chez Cédric Klapisch, est superbe de précision. Les trois acteurs-titres sont époustouflants de naturel et de vérité.

CE QUI NOUS LIE de Cédric Klapisch, FR 2017, avec Ana Girardot, Pio Marmaï, François Civil.

 

 

37 RUE DE NIMY d’ALEXANDRE MILLON (Murmure des Soirs) / Une lecture de Philippe LEUCKX

Philippe Leuckx (auteur de D'Enfances) - Babelio
Philippe LEUCKX

Un avocat passionné de Rimbaud

Il est à Mons, une très belle demeure, avec jardin, porte d’entrée ouvragée, dans le plus pur style « art nouveau » comme l’époque en désira et en réalisa à Bruxelles, Lisbonne, Vienne, Prague.

Au 37, rue de Nimy, proche de l’ancien Palais de Justice, aujourd’hui défigurée par une construction arnoquinzienne de toute laideur, vivait Léon Losseau, né en 1869, décédé en 1949.

Un être des lumières, passionné par la photographie, les lanternes magiques, la poésie, les belles femmes.

A la pointe de son temps, il fit de sa maison l’expression d’un art nouveau à plus d’un titre.

Elle est aujourd’hui le siège du Secteur Littérature du Hainaut, sous la houlette de Françoise Delmez. Elle abrite une bibliothèque, le bureau de Charles Plisnier, reconstitué, un vaste jardin qui reçoit l’été des échanges littéraires, des lambris, des verrières décorées…

Alexandre Millon

Le livre d’Alexandre Millon « 37, rue de Nimy, Les incroyables Florides » (Murmure des soirs, 2019, 176p., 17€) reprend certains épisodes marquants de la vie passionnante de Losseau : 1901 et 1913 sont deux dates essentielles d’un parcours passionné. La découverte d’une édition d' »Une saison en enfer » d’Arthur Rimbaud et l’épanouissement de sa relation amoureuse avec Florine, la belle cousine namuroise, catalysent l’intérêt du lecteur, plongé dans cette atmosphère unique d’une Belle Epoque inconsciente des dangers futurs, toute versée dans la quête inouïe de l’art, des beaux livres et des belles rencontres prometteuses. De bien beaux jours pour attiser les passions, entre lèvres tentantes et pages à dévorer.

C’est tout un pan de cette Belle Epoque que Millon réussit à recréer, dans ce « quartier montois » de Messines, dans l’effervescence des grands culturels que furent La Fontaine, Otlet et Léon Losseau.

Leon Losseau et la Fondation - Maison Losseau
Léon Losseau

La photographie est un fil rouge ou conducteur, celui qui laisse de Florine ce beau souvenir namurois d’un certain mois de 1913. Léon s’amuse à portraiturer sa ville, ses quartiers, ses usages.

En contrepoint de ce destin, en partie romancé par la plume de Millon, le lecteur peut suivre, aujourd’hui, les aléas amoureux de deux jeunes, Esther, passionnée d’écriture théâtrale, et Bastien, doctorant. Greg fut du passé d’Esther, et puis une exposition a réuni ce couple pour le meilleur, pour le pire, au sein d’une ville, au sein d’une rue Courte, dans le flux étonnant , étrange et ouvert qu’est la vie.

Si cette nouvelle histoire partage des points de fusion avec celle de Losseau (entre autres par le biais de Rimbaud, de Mons et de la culture), elle me semble moins prenante, moins entêtante que ce que vécurent Florine et Léon.

Sans doute, l’histoire réelle, même romancée, a d’autres parfums, d’autres adhésions profondes, d’autres affinités.

Il n’en reste pas moins que l’écriture, ciselée, pleine de surprises, par bribes, par petits à-coups, porte ce livre, et laisse des deux premières parties (1901 – 1913) l’incandescence envahir les pages, pour un lecteur féru d’histoire, de poésie, et de culture vive.

Le roman sur le site de l’éditeur

Le site d’Alexandre MILLON

CRIS ET CHUCHOTEMENTS d’INGMAR BERGMAN / Philippe LEUCKX

LA FÊTE À HENRIETTE de JULIEN DUVIVIER / Une chronique de Philippe LEUCKX
Philippe LEUCKX

Les « trois sœurs » de Bergman, entre cris de douleur d’une maladie inexorable, insupportable, et les chuchotements d’une servante Anna, qui est peut-être bien la seule à dispenser le vrai amour.

Cris et Chuchotements - Film (1972) - SensCritique

Karin, Maria assistent à la décrépitude d’une sœur, qui n’est plus qu’un visage affaibli dans un grand lit à la couverture rouge, Agnès.

Toute la maison – une enfilade de longs couloirs et de très grandes pièces d’une résidence bourgeoise – est d’un rouge qui évoque aussi bien le sang que la souffrance ou la mort imminente avec son horreur.

Le médecin qui vient au chevet, les deux sœurs, n’y peuvent rien : Agnès, déjà sur l’autre rive, les effraie.

« Le silence » (1964) déjà traitait de la maladie : la phtisie d’une des héroïnes (jouée par Ingrid Thulin) encombrait l’intrigue d’une marque terrible.

Une mise en scène, toute de rectitude – les gestes, les déplacements, les conversations intimes, le sein de la « nourrice » pour un baume passager, …- grossit les visages, les rides, l’effroi dans le regard… à l’aune du miroir où le médecin dont s’est éprise Maria consigne toutes les traces de son vieillissement précoce de femme.

Cris et chuchotements | Cinématographie, Cinéma, Cinématique

Elle privilégie les espaces intérieurs, huis clos des émotions.

L’auteur de « Persona » (1966) retrouve les très gros plans : ainsi le double visage des deux soeurs Karin et Maria, enfin réunies après une violente algarade. Scène qui rappelle les deux visages interchangeables, très ressemblants de Bibi Anderson et Liv Ullman, dans le film-phare de 1966, sans doute le sommet de son art.

L’acuité du médecin, sa cruauté relaie certes le scalpel qui détache les émotions, les hypocrisies, les jalousies comme des peaux infectes.

Avec Antonioni, Ozu, Tarkovski, le cinéaste suédois perçoit l’infime beauté ou l’infime angoisse qui s’insinuent dans l’être humain. Ce sont quatre cinéastes entomologistes de l’âme humaine.

Les interprètes (Ingrid Thulin, Liv Ullman, Harriett Anderson) donnent chair, sang, froideur, sens de l’humain à ces personnages que la vie dépiaute progressivement : l’âge, la mort, la maladie ont pris le pas sur la beauté.

 

L’APPÂT de BERTRAND TAVERNIER / Une chronique de Philippe LEUCKX

TANTAS ALMAS de NICOLÁS RINCÓN GILLE / Une chronique de Philippe LEUCKX
Philippe LEUCKX

Terrifiant.

Dans un Paris souvent nocturne, trois amis, Eric, Nathalie et Bruno mettent en pratique un plan pour détrousser les riches rencontrés lors de soirées, cocktails. La jolie Nathalie sert d’appât.Il n’y a plus qu’à « visiter » les demeures. Mais.

Tout ne se passe pas comme souhaité.

L'appât - film 1995 - AlloCiné

Trois jeunes comédiens que le film a véritablement, comme une photo, révélés, endossent avec charisme, brio, vérité ces trois personnages prêts à tout pour un peu de thune.

Nathalie est vendeuse, les deux compères glandent, s’édifient des châteaux en Espagne…de vrais projets foireux.

La caméra de Tavernier fouille la vanité des soirées, les stratagèmes gluants, les coups, la violence.

Si Sitruk joue avec aisance de ses gestes, de son corps, l’interprétation de Bruno Putzulu tranche par une volonté de planter la lourdeur du corps, de baisser la tête comme si quelque chose de pesant lui traversait l’esprit. Gillain étonnante aussi par ses rebonds, sa facilité à emporter la mise devant des hommes-pantins tout à leur désir mais vrais aveugles de ce qui se trame.

La mise en scène privilégie les portes, les serrures, des coins de pièces désordonnées, avec une lumière basse, et un souci réellement ethnographique dans la description des rues, des bars, des porches.

L’air y est irrespirable; les ambitions démesurées et l’épilogue aussi baveux que le « pipi de chat » lancé par Jouvet dans « Quai des orfèvres ».

L’un des meilleurs Tavernier avec L627, Coup de torchon, L’horloger de Saint-Paul.

Tavernier. L’appât. 1995. Bruno Putzulu, Marie Gillain, Olivier Sitruk, Berry, Berléand, Torreton, Comart.

 

 

LA BELLE ME HANTE d’ANNE-MARIE DERÈSE (Le Coudrier) / Une chronique de Philippe LEUCKX

LA FÊTE À HENRIETTE de JULIEN DUVIVIER / Une chronique de Philippe LEUCKX
Philippe LEUCKX

Sans doute que Bettelheim Bruno eût fait de ces poèmes entre bête et belle, entre lyrisme aigu et baroquisme enfiévré, ses délices pour puiser au cœur même des mythologies.

Photo

Cocteau, aussi, aurait adoré ces « hantises » nombreuses qui se nourrissent de souffles, de fourrures, de mort, de vie, d’une sensualité ressassante comme cette anaphore « me hante » qui vient, comme un métronome, glisser ses paradis au feu des mots !

Tous les quatre ans au Coudrier, la poète gembloutoise donne de ses nouvelles poétiques. Voilà un quatrième livre là, un quinzième depuis « Nue sous un manteau de paroles », c’était en 1980.

Les douze photographies, toutes de flou, de voiles, d’imprécisions, de seins à peine touchés, à peine offerts, nous insèrent dans un monde où l’animalité, l’humanité se redessinent. On ne sait plus quel désir de belle ou de bête nous enjoint ainsi à rechercher l' »ombre ténébreuse », dans cet univers d' »abeilles poudrées de pollen », dans cette « ruche » qui est une vraie « beauté verte », un monde de rêve, de « tache de lumière » qui flambe.

mplf - Accueil
Anne-Marie Derèse

La femme, portraiturée là, lourde de l’enfant, est « une mer comme une mère qui nous porte »; elle doit se défendre des assassins, des « lapideurs », de la haine sourde; elle est comme une « bête » blessée, sans défense.

Que lui reste-t-il? Les mots, « les seins apaisés », la vie qui lui gicle, le « velours/ pour endormir une bête », et, cette solitude, de bête, qui clôt le beau volume.

Oui, la psychanalyse des contes et des fées aurait beaucoup à dire de ce livre de poèmes entre long sommeil, désir, bête qui hante, cœur qui flambe.

Anne Marie Derèse, La Belle me hante, Le Coudrier, mars 2020, 114p., 18€. Photographies très sensuelles de Michel Cliquet. Préface agissante d’Anne-Michèle Hamesse.

Le recueil sur les site du Coudrier

Les ouvrages d’Anne-Marie Derèse au Coudrier

SE DÉPASSER POUR S’ATTEINDRE – LE TRÈS BEAU FILM DE STEFAN THIBEAU CONSACRÉ À MARCEL MOREAU par PHILIPPE LEUCKX

Philippe Leuckx (auteur de D'Enfances) - Babelio
Philippe LEUCKX

D‘une moustache fine l’autre, le relais physique et une certaine ressemblance (d’hidalgo) : il suffit de voir Marcel jeune, la trentaine, arborant moustache et lunettes lorsque Jacques Antoine l’interviewait au milieu des années soixante. Stefan, au même âge, a décidé, après un engouement pour les livres, une longue fréquentation amicale, de lui donner cet hommage de vingt-sept intervenants qui déroulent, en 79 minutes, le fil d’une vie tout enlacée au verbe à défendre.

De l’éclatement à la fusion, de l’incandescence à l’indécence, du volcan qui bout à la tendresse jamais dissimulée, de la pensée anarchiste à la révolution intérieure sans cesse à relancer (il ne croyait plus vraiment à la collective, souvent leurrante)…le profil est d’une luminosité étonnante.

Se dépasser pour s'atteindre | Cine Ecran

Voilà Moreau (qui n’a plus vu d’école à partir de quinze ans) devenu correcteur du « Soir » (à la grande époque où le rédac’chef souhaitait que tout le monde écrivît gris), relégué aux entrailles des bureaux, au 36e dessous, remuer lentement et sûrement, de cette grisaille, les ferments vifs d’une œuvre.

Né à Boussu (« Toute cette boue sue » – ville minière, du père couvreur, décédé à 51 ans), Marcel est devenu employé, s’installe avec Danny, les enfants à Bruxelles, puis c’est le départ pour Paris (1968). « Quintes » (1963), « Bannière de bave » (1965) ont trouvé des critiques élogieuses pour dire ces fulgurances, ces bouillonnements, ce style intérieur qui fulmine (proche des Artaud et Arrabal). Selon Marcel, la mesure de nos sociétés (l’ordre, ne pas déborder) est le pire des éteignoirs d’énergie et de souffle.

Il fallait un cinéaste, fils de comédiens et d’animateurs culturels, pour relater avec justesse ce parcours d’un « fou » du verbe.
De 1963 à 2018, chez nombre d’éditeurs (Buchet-Chastel, Gallimard, Luneau Ascot, La Différence, Denoël, Lettres vives, Cadex, Bourgois), l’écrivain a donné une bonne soixantaine de livres.

Duplat (dans « La Libre » de ce 6 avril 2020), Cartano (dès 1977 dans le fameux « Dictionnaire de littérature française », dirigé par Claude Bonnefoy), Baronian (dans son bel article de son « Dictionnaire amoureux de la Belgique ») ont tracé de l’écrivain bouillant un portrait juste : l’importance du styliste (qui n’aura vécu que pour nourrir la langue, entre autres de beaux néologismes : « le coin lacrymaliste de la cuisine »), l’énergie dégagée de la lecture de l’œuvre (écrire pour vivifier celle et celui qui vous lisent).

Hors mondanité, coteries, il est l’image même de l’écrivain solitaire (ne dit-il pas que la solitude l’empêche de mal penser de la famille, comme tant – Famille, je vous hais !), tout à son verbe. Il avait toutefois obtenu quelques prix (Malpertuis 1979 – Grand Prix de la Ville de Mons – Prix Charles Plisnier).

L’écrivain, marqué par la mort du père, avait perdu il y a peu sa sœur Lydie, et , frôlant sans cesse la tragédie, avait failli perdre la vie dans un naufrage (« Eleanna »). Il était aussi un « fou » de voyages (Iran, NY, …)

Défilent ici des amoureux de ce verbe : Sojcher, Godin, Frédéric Baal, des peintres proches de son univers (à la Rustin), de jeunes écrivaines proches (Sophie Buysse), des professeurs de littérature ou encore notre spécialiste des lettres belges, Quaghebeur, qui répète l’importance de l’écrivain belge et bien sûr les Hainuyers littéraires qui l’adoraient (Françoise Houdart, Daniel Charneux, Françoise Delmez).

La très belle musique d’Oivier Terwagne (chanteur, poète), la voix de Jean-Claude Drouot relatant ce parcours extraordinaire, celle aussi de sa très jeune amie, grande connaisseuse de son œuvre, Morgane Vanschepdael, ajoutent à la beauté de l’entreprise de Stefan Thibeau, documentariste qui se cache pour laisser toute la place à l’invité, nous invitant ainsi à nous dépasser pour atteindre quelque vérité littéraire.

Marcel est mort ce 4 avril à Bobigny. Il aurait eu 87 ans le 16.

« Se dépasser pour s’atteindre » –2019 – La Roulotte théâtrale – Hainaut Culture

 

 

QUELQUES NOTES SUR « ROCCO ET SES FRÈRES » par PHILIPPE LEUCKX

LES LUNES ROUSSES de TÜLIN OZDEMIR / Une chronique de Philippe LEUCKX
Philippe LEUCKX

Que louer dans le beau film « Rocco et ses frères »? Revu si souvent, l’ouvrage de Visconti recèle toujours des surprises, et une lecture attentive fait parfois émerger des scènes inédites. L’épisode « LUCA » se termine ainsi par un plan tracé au cordeau de la ligne de fuite, relayant bien le message : le petit Luca ira de l’avant.

Rocco et ses frères - film 1960 - AlloCiné

D‘une distribution apparemment composite (cinq comédiens français – Girardot, Hanin, Delon, Delair, Cartier (rôle de CIRO) – une Grecque, Paxinou – quelques Italiens tout de même : Stoppa, Cardinale, Salvatori), le cinéaste de « La terre tremble » réussit à tirer le maximum de densité.
La musique – sans doute tributaire des rengaines jazzy du cinéma d’alors , et Fellini, Antonioni n’échappent pas à cela, semble apporter une once de fantaisie lors des séquences inaugurales de découverte de Milan par la famille pauvre du sud, des Lucaniens « autant dire des sauvages » comme une commère d’achélème le clame à sa voisine lors de l’installation de la famille Parrondi dans les sous-sols.
La caméra de Visconti fouille les lieux :les grands ensembles comme dans « La notte », « Les garçons », « La dolce vita », « Mamma Roma »; les rues du soir; les grilles; les usines (Alfa Romeo); les terrains vagues (la fameuse séquence de viol et l’autre tragique de l’assassinat).
Rocco (Delon, un Delon sans tics), Simone (Salvatori), Nadia (Girardot), Ciro (Max Cartier), la mater dolorosa (Paxinou), les managers sportifs (Hanin, Stoppa) : autant de personnages crayonnés dans toutes les nuances et subtilités. Quoique les symboles (le fils prodigue, la mère tragique, le « saint », la prostituée) ne tardent guère à s’afficher à l’écran derrière la sombre histoire. Les comédiens donnent à ces figures une nature charnelle, sensuelle, de vie, d’amour, de lutte, de bien, de mal.
Les cinq fils de la mère tragique, veuve, exilée de son chez soi, dans une grande ville, Vincenzo, Rocco, Simone, Ciro et Luca sont autant de variations de l’être fragilisé, sont autant de destins qui vont soit trouver mesure ou égarement.
Ce film de 1960 (chef-d’oeuvre d’une année qui en compta quelques autres : « L’Avventura », « La dolce vita ») rend compte subtilement d’une société gangrenée par les « avancements », par les dichotomies nord-sud italien, par le relief nouveau attribué à la cellule familiale (en termes d’inclusion, d’indépendance…)
Sans aucun moralisme, le cinéaste assène de sérieuses réflexions sur les soubresauts d’une fratrie, sur la place du mal (qu’on peut faire à autrui, qu’on peut se donner à soi) dans le chef du personnage quasi dostoïevskien de Simone (fragile, machiste, violent, buté, fou jaloux, criminel).
C’est une œuvre sombre avec quelques éclaircies : Ciro, volontaire, studieux, ouvrier chez Alfa, est une pure positivité, tandis que le personnage tenu à bout de bras par Delon, Rocco, est tout à la fois bon, agneau pour le loup, sensible et finalement autodestructeur par sa naïveté, son besoin incessant d’innocence et de retour au pays fœtal, natal.
Tributaire du néoréalisme, le film garde cette patine d’un noir et blanc épuré, qui tranche ainsi les significations du film en les hissant à une mesure tragique du monde. En cela, la fin ouverte (avec Luca) rejoint bien celle, aussi béante, de « Ladri di biciclette », avec les pleurs du père et la main de Bruno qui vient se loger dans la sienne, comme une assurance pour l’avenir.

 

DE L’ÉTOFFE DONT SONT TISSÉS LES NUAGES d’ADELINE BALDACCHINO (L’Ail des ours) / Une lecture de Philippe LEUCKX

APOCAPITALYPSE de TIMOTÉO SERGOÏ (Territoires de la mémoire) / Une lecture de Philippe LEUCKX
Philippe LEUCKX 

 

Tenir carnet, proposer ces « carnets grecs » sous-titre qui va se décliner en autant de parties (métaphysique, érotique, poétique, esthétique, etc.), voilà ce que présente Adeline Baldacchino afin de saisir une pensée, et au fait pourquoi et de quoi pense-t-on?, que savons-nous de nous, de « tout ce qui s’agite » en périphérie?

Baldacchino 1
Et l’amour « est une cabane en verre/ sur une île grecque et les figuiers/ la protègent on y danse on y pense/ l’amour est une zone à défendre » ZAD, le mot est lâché quand tout, tout autour dans le monde, se délite à vitesse vv’ !
Ce livret parle magnifiquement de « la lumière et sentir sur ma nuque/ le souffle du vent qui dérive au long cours » (p.50), le voyage délivre des sensations rares, au goût de fromage frais « tirokafteri » et « quelque chose de capiteux s’empare/ de nous dans l’ivresse légère : / serait-ce d’exister? » (p.54)

Conseils d'Adeline Baldacchino - Poésie en liberté
Adeline Baldacchino

Et le retour à la métaphysique contresigne la sensationniste ardente : « De savoir que nous allons/ mourir n’a pas vraiment de sens/ nous n’avons pas encore été/ trahis nous ne savons pas encore/ ce que veut dire l’absence/ de tout même de soi » (p.63)
Comme le disait Tarkovsky, le cinéaste, nous sommes accrochés à notre enfance comme lierre à l’arbre : Adeline pense pareil. « Le poème devrait nous apprendre/ à nous déprendre, or il nous attache/ plus fermement à la vie/ nous lie nous relie nous ligote au/ désir » : à force d’enjambements ou de rejets, la langue « géographe du désir » (p.40) tisse « le fil de la révolte » et nous éclaire.
Un beau livre.

Adeline BALDACCHINO, De l’étoffe dont sont tissés les nuages, L’Ail des ours / n°2,Collection Grand ours, 2020, 72p. Œuvres graphiques de Danielle Péan Le Roux.

Les Editions L’Ail des ours sur Facebook 

STÉNOPÉ de CHRISTINE GUINARD (Unicité) / Une lecture de Philippe LEUCKX

APOCAPITALYPSE de TIMOTÉO SERGOÏ (Territoires de la mémoire) / Une lecture de Philippe LEUCKX
Philippe LEUCKX

Alternant les poèmes en prose et les poèmes versifiés, la poète Guinard rend ici hommage aux victimes toutes désignées d’un monde : l’enfant, la femme, le migrant, l’exclu.

Alors le poème doit être d’une seconde chance, comme celle de naître, d’échapper à la crainte, à la misère, à la « marche forcée ».

Ces poèmes, au coulé rapide et net, en d’amples variations où les mots sont des aides, où ils sont des armes pacifiques pour hisser au monde les enfants que nous sommes, qu’une femme, à la fin, peut-être portera en son sein.

Les poèmes en vers libres sont sans doute moins incisifs parce que la prose dans les textes plus longs renforce cette énergique montée de l’humanité souffrante qu’il faut secourir.

Un très beau livre.

Christine Guinard 

Écoutons la voix de cette poète qui tranche sur le phrasé ordinaire :

J’attends de voir si la nuit sera poreuse.Pour percer le secret, je danse sur le revers de la croûte terrestre, je sens la cohérence de l’ensemble aléatoire, j’émerge tel un pantin noueux du tissu brumeux de la naissance. J’ai vu tout ce qu’embrassait mon regard poussé depuis le genou légèrement plié, où l’impulsion bondit en moi.Je suis celle que l’on sait, connue des miens et seule parmi les autres. Je suis celle qui s’ignore et cherche encore la lune, qui perd de vue la lune chaque soir que la nuit porte, que la lune débusquée abandonne d’un froufrou de robe montgolfière, renvoie aux astres fuyants, rejette à la peau grumeleuse du sol commun aux hommes, aux animaux, ballotte jusqu’à la nausée d’ombre en lumière, de fracas en recueillement subtil.

La porosité des mondes nous rend fragiles et vulnérables .

L’enfant, l’enfance, ce trésor, sont sans cesse évoqués et nourris. La poésie, même si le monde perd de sa stabilité et dérange et meurtrit, est là pour étayer le monde, lui redonner force et vigueur, et répondre au désenchantement par une salve d’énergie et de beauté.

Le pari, ici, assurément est gagné.

Christine GUINARD, Sténopé, Editions Unicité, 2019, 50p.

Le recueil sur le site de l’éditeur

 

LECTURES DU CONFINEMENT par PHILIPPE LEUCKX : GONNET, NOËL, GUIVARCH

APOCAPITALYPSE de TIMOTÉO SERGOÏ (Territoires de la mémoire) / Une lecture de Philippe LEUCKX
Philippe LEUCKX

1

Francis Gonnet, Clarté naissante, Ed du Cygne, 2020.

« Ils collent leur solitude sur la toile cirée » (p.38)

ou

« D’un frôlement d’aile,

tu t’approches de ma soif,

pour y poser des mots » (p.26)

 

Ce gars-là aurait-il un père poète pour nous concocter d’aussi belles images?

Le livret abonde en petits poèmes vibrants sur un monde à réinventer, où l’imparfait donne des frissons d’avoir perdu tant d’éléments !

C’est une poésie « qui nomme », scande avec maestria :

« Que dire quand se referment les cils de ta voix?

juste un souffle en partage,

un silence » (p.25

Bien sûr, le travail poétique autour des allitérations (« La voix du vent…soulève les vagues », p.32), et des versets qui enlacent le lecteur :

« Ils grattent les dernières heures du jour,

leurs souvenirs à ras bord.

Les volets hachurent leurs visages,

la vie à demi close.

Parfois les doutes ponctuent les certitudes,… » (p.37)

Le livret se clôture sur la manière « d’apprivoiser » le monde, le silence, la pierre, de quoi « se réchauffer » et de « toucher l’amour de mille regards » (p.50)

Le recueil sur le site de l’éditeur

 

 

2

Florence Noël, Branche d’acacia brassée par le vent, le chat polaire, 2020. Photographies de Pierre Gaudu.

En huit mouvements de quelques poèmes chacun, accompagnant celui des photos en mouvement tremblant, forçant le réel à nous convaincre, la poète née en 1973, trouve ici dans ce quatrième recueil à exprimer les aller-retour d’un cœur, à tu et à soi, entre blancheur des « égarements » et sensualité réitérée, où quelque chose d’éperdu se passe, se presse, en dépit du « revers de tes yeux clos », en dépit de « ta peau d’âme retournée ». On sent à la lire les déchirures et les beautés, les ferveurs comme les éclats (« défaites, désolations », p.27).

Ce nouveau « cantique », pour être aussi lyrique, en est de loin plus sombre, mais ce serait oublier que les étoiles pour « chuter » nous éclairent cependant et longuement.

La fin du livret à l’italienne sauve « la joie » du carcan des peines.

Le recueil sur le site de l’éditeur

 

3

Cécile Guivarch, Te visite le monde, Carnets du Dessert de Lune, 2017. Prix Yves Cosson de poésie 2017.

Quarante-cinq tercets troussent les liens chauds, intimes entre une mère et son enfant, juste né. L’occasion donnée à la poète de nous trousser aussi de bien beaux néologismes en ferveur du petit être : « tu girouettes », « tu naissances » etc.

Une visitation d’après la naissance. Le monde est aux portes du cœur.

« tout commence par la lumière

t’aveugle fait crier tout l’air ton corps

un bonheur qui n’en finit pas » (p.39)

L’enfant happe la vie, le monde, et les poèmes qui le disent sont aussi vibrants que ceux concoctés par Savitzkaya dans « Marin mon cœur » c’est dire la beauté de l’entreprise verbale.

Le recueil sur le site de l’éditeur