SOEUR YVONNE, VENDÉENNE D’AHMEDABAD de DIDIER GIROUD-PIFFOZ, une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

Didier Giroud-Piffoz relate un destin étonnant dans « Sœur Yvonne, Vendéenne d’Ahmedabad » (Ella éd.). Une Salésienne, venue de France, décide de travailler dans une léproserie abandonnée de tous.

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Morte à 101 ans, Yvonne va servir les plus pauvres. L’auteur l’a rencontrée à plusieurs reprises et tisse son récit de témoignages de première main (la correspondance d’Yvonne à sa famille de France). De 1923 à 1994, on suit la Sœur à travers le sous-continent indien, à Duhania, Dhanora, Nagpur, Bhiloda etc.

Documents, photographies en noir et blanc et couleurs, donnent son pesant de réalité à ce récit sur une « maladie honteuse » selon les croyances ancrées. Le « bacille de Hansen » (découvert en 1873) n’a pas fait que des ravages dans les corps, beaucoup d’âmes ont fui, comme de tout temps (l’exil des lépreux dès l’Antiquité) ces souffrances bannies derrière de hauts murs. Avant l’arrivée des Sœurs, les dons parvenaient aux malades, jetés au-dessus de la muraille, pour éviter tout contact.

Au début, il y avait quatre matelas pour cent cinquante malades. (p.91)

Une nuit, j’ai été réveillée, tout à coup, par un bruit insolite. J’ai dit : « Qui a laissé le robinet ouvert ? ». Pourtant, il n’y avait pas l’eau courante. C’était une vache qui se soulageait, elle était à côté de nous. (p.117)

Les témoignages de première main de Sœur Yvonne rendent compte de l’ordinaire de la vie, avec ses constats parfois consternants de misère, parfois pleins d’humour (celui de la vache-robinet de 1988 , cf. cassette).

À 93 ans, Sœur Yvonne signale sa vue qui baisse dans une lettre. Mais elle a souvent négligé d’évoquer dans les entretiens ses problèmes de santé, alors que, forcément, dans des conditions terribles, elle en a subi de nombreux, qu’elle a préféré taire. (p.148)

Décédée à 101 ans, Sœur Yvonne a illuminé de nombreuses vies. Ce livre éclaire des parcours semblables où l’altruisme est une philosophie de vie, d’espérance et de combat contre la maladie et la misère du monde. D’autres sœurs, d’autres frères, d’autres laïcs, à travers le monde, peuvent aussi en attester.

Que Maeva, Didier, tant d’autres soient remerciés d’accomplir ce travail de mémoire vive.

 

Didier GIROUD-PIFFOZ, Sœur Yvonne, Vendéenne d’Ahmedabad, Ella éditions, 2014, 204p., 17€. Photographies de Maeva et de Didier Giroud-Piffoz. Lettres manuscrites.

Le site d’Ella Editions

Didier GIROUD-PIFFOZ

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DE PORCELAINE de PATRICK DEVAUX (Le Coudrier), une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

Le récit et l’aveu d’une blessure loin en l’enfance par un poète et romancier, à la soixantaine assurée, bref récit soigné par une écriture sobre et incisive. Pas un mot de trop.

Photo

Une poupée, transfuge et déplacement des coups qu’un jeune enfant subit d’un beau-père tortionnaire, buveur impénitent, sert de toile de fond, regard apeuré d’un chiffon blessé.  On est dans un vieil immeuble, dans une petite chambre d’enfant. En face : la famille de Francesca et une fenêtre que l’enfant maltraité guigne comme une offrande, un soulagement. Il y aura d’autres partages : une bibliothécaire, un vieux Jules en manque d’affection.

C’est à l’occasion d’un voyage vers l’ailleurs, le Sénégal, en avion, que le narrateur-personnage évoque ces blessures d’antan, certes pour s’en alléger en écrivant cette histoire toute « de porcelaine », fragile, si vite brisée.

« L’enfant aux mains d’oiseaux, à regarder vers cet autre immeuble par la fenêtre » qui « n’allait jamais en vacances », va écrire pour expurger l’horreur quasi quotidienne de mains d’une brute qui s’en prend à son corps.

Et « comment raconter ces années d’errance ? » se demande ce narrateur, qui, comme il le dit si bien, « se fichait du présent » trop lourd.

On lit ce témoignage « en spectateur de ma survie d’enfance », c’est dire que le récit qui s’achève sur des mots de « coup d’aile au soleil » (p.48) ébranle l’âme de tout lecteur.

 

Patrick DEVAUX, De porcelaine, Le Coudrier, 2018, 60p., illustrations par Catherine Berael. Préface de Jean-Michel Aubevert. 16€.

Le livre sur le site du COUDRIER

Les ouvrages de PATRICK DEVAUX sur Espace Livres & Création

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UN ÉTÉ IMMOBILE de CLAUDE DONNAY (M.E.O.), une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

 

Un été immobile

 

L’été qui s’écoule, d’août à septembre, aura eu pour toile de fond Ambleteuse, l’Auvergne (et sa clinique du Pré aux Sources) et des allers retours pour des héros ordinaires, dont la rencontre pour le moins banale va enclencher une intrigue mouvementée. Une baigneuse (d’où la belle couverture du peintre belge), un touriste en chambre d’hôte sur la Côte d’opale, une logeuse libraire, cuisinière et avenante, au beau nom de Mireille, forment un trio original. Et tout fonctionnerait s’il n’y avait ce gros grain de sable sur la plage où Jésus-Noël, ébloui par la nageuse Amelle, a cru rêver… La machine aux rêves, hélas, se détraque et la belle disparaît. Si bien qu’il faudra coûte que coûte la retrouver, mais à quel prix ? Jésus n’est pas en reste, sa profession (journaliste, écrivain) lui vient au secours et il dégote les carnets intimes de la mère de la disparue, Maria, et toute son histoire, pas piquée des vers, un mariage pas très heureux, une belle-famille Delanges, bourgeoise jusqu’à la lie pour une pauvre immigrée espagnole…

Mises en abyme, carnets dans un récit où l’on évoque un livre à écrire – et pourquoi pas, pour contenter le Jason d’éditeur, en partant de ces fameux Carnets ? – ; beaux M des prénoms féminins, de ceux qu’on AIME : Maria, Mireille, AMelle ; intrigue policière sur base d’une disparition qui a son lot d’interrogations et de surprises ; le roman épais tient la route, et la tient bien, avec ses airs de road movie tremblant d’amour. « La route des cendres », le premier roman de Donnay, a donné le la : un grand air des vacances circule dans ces pages où l’on quitte Ambleteuse pour l’Auvergne, en quête d’un amour perdu. Amelle a toujours beaucoup souffert de la mort de sa mère, d’une belle-mère rapportée, d’une grand-mère étrangère et froide. On la retrouve ainsi fragile dans un hôpital du fin fond de la France, avec des médecins aux petits soins, enfin, nous n’en dirons pas plus…

L’aisance romanesque est devenue une seconde peau du poète Donnay, qui aimait déjà bien les escapades parisiennes (un très beau recueil « Poèmes du chemin vert »au Coudrier) ou l’air marin (« Ressac », chez le même M.E.O.), et le lecteur, d’amble, le suit, des plages d’Ambleteuse, où le coup de foudre pour une nageuse au blanc bonnet a mis le feu aux mots du poète et nourri durablement une narration que l’on sent féconde, heureuse, à l’aune des amours du héros beau gosse pour ces dames, auquel elles ne peuvent décemment renoncer tant l’animal est plaisant, agréable, vif, gourmand des belles et bonnes choses.

Claude Donnay
Claude DONNAY

Les thèmes de l’amour, de l’errance, de la disparition offrent de beaux étais à ce romanesque partageable : les rencontres profitables, les repas partagés, la solidarité (ainsi Mireille propose ses services pour aller en quête de la belle), ne sont pas plaquées mais alimentent en profondeur une histoire sensible. L’amour est-il toujours ainsi si difficile à nouer à son âme ? Faut-il attendre ?  Et quoi ? Peut-on aimer deux êtres ? Autant de pistes que le héros trace, traversant la France, longeant la côte, revenant à Bruxelles pour y loger sans doute un peu de répit à ses doutes, à sa vie tout d’un coup sortie de la torpeur ?

L’écriture, soignée, précise, sert de beaux portraits de femmes, sensuelles, gourmandes de la vie ou fragilisées ou encore endormies dans la convention. Un beau roman.

Claude DONNAY, Un été immobile, M.E.O., 2018, 300p., 20€. Couverture de Léon Spilliaert, « Baigneuse »

 

Le roman sur le site de M.E.O.

Le blog de Claude DONNAY 

Les livres de Claude DONNAY sur Espace Livres & Création

 

APPROCHE DE L’AUBE de THIERRY-PIERRE CLÉMENT, une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

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Le titre et le logo des éditions en rouge sur fond crème : voilà une belle présentation pour un livre dont « l’itinéraire mystique », selon les termes du préfacier, nous vaut, en quelques étapes, des poèmes en cheminement. Sans doute dans le sillage de contemporains, je pense à Philippe Mathy, à Lemaire lui-même et à ce cher Sansot, anthropologue des « Chemins au vent ». Il y a là émerveillement et source : dans l’intime conseil auquel le poète nous enjoint « approche » donc « de l’aube », cher lecteur, nous retrouvons cette douce manière de nous prendre la main pour observer ce qui ne l’est pas communément ; on passe trop vite ; on regarde distraitement ; on file avec le temps, sans rien voir de dense et d’essentiel. Thierry-Pierre Clément, honoré jadis du Prix Emma-Martin de l’Association des Ecrivains Belges, et aujourd’hui à Paris du Prix Aliénor, tisse de très brefs poèmes, en cela proches du haïku, et par la forme et par l’esprit, puisqu’il s’agit de décrire et de prendre pour la chute distance, sinon morale, philosophique. Le poème s’adresse en prime à l’auteur lui-même, et au-delà à chacun d’entre nous, en chemin, en lecture, en observation du monde :

Le messager

Pour Alexandre Hollan

 

l’arbre aux bras noirs

aux habits d’or

que dit-il de la respiration

du monde

au fil des courants

de lumière ?

(p.25)

Entre joie assumée et construite, et incertitude, le poète sait un peu : il ne forcera pas l’attente ; il lira des signes ; il prendra le temps de « s’asseoir tout au bord », sans bouger, pour se révéler à lui-même l’indicible qui se niche, jusque dans l’indécision, au cœur de l’inconnu, dans le fourreau étroit des mystères qui nous fondent :

je ne sais pas votre nom/j’ignore qui vous êtes/mais vous venez à ma rencontre/ et je vous ouvre mon visage… (p.111)

Chez Clément, on souffle, on écoute les « chemins de halage », on vit à la bonne hauteur des mots, toujours justes, choisis selon le cœur (ce vocable traverse nombre de poèmes).

Thierry-Pierre CLEMENT, Approche de l’aube, Ad Solem, 2018, 128p., 19€. Préface de Jean-Pierre Lemaire.

Le recueil sur le site d’Ad Solem

Thierry-Pierre CLEMENT sur le site de l’AEB

 

 

LE TOP 5 de PHILIPPE LEUCKX

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PHILIPPE LEUCKX

1. LIVRES AUX GÉOGRAPHES de Jacques VANDENSCHRICK, Cheyne Editeur

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 2. ELSA MORANTE, Une vie pour la littérature de René DE CECCATTY, Taillandier

Elsa Morante Une vie pour la littérature, René de Ceccatty, par Philippe Leuckx

 3. L’EGLANTINE ET LE MUGUET de Danièle SALLENAVE, Gallimard

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4.  FEDERICO FELLINI de Rita CIRIO, Seuil

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5. 111 PORTRAITS ONIRIQUES Next (9) de Patrick LOWIE

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ex-aequo avec PARDON POUR L’AMÉRIQUE de Philippe RAHMY-WOLFF, La Table ronde

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LIEN vers TOUTES LES CHRONIQUES de PHILIPPE LEUCKX sur Les Belles Phrases depuis 2010

130 HAÏKUS à entendre, sentir et goûter de IOCASTA HUPPEN (Bleu d’Encre) – une lecture de Philippe LEUCKX

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Philippe LEUCKX

Qui ne connaît ce genre, fêté en Orient, décliné par de grands maîtres (je pense à Matsuo Bashô), aujourd’hui bien en vogue chez nous?

Le haïku se porte bien, et on retrouve, ici, les qualités du genre : brièveté, sens de la nature, adhésion philosophique ou réflexive.

L’extrême finesse du travail de Huppen évite les clichés, les redondances, les poncifs car la vraie poésie « embaume/ tout près » (p.34), et on peut même goûter de hardies modernités dans le contexte : « Deux cigarettes/ leurs volutes s’échappent/ d’entre les bruyères » (p.41).

Le peu est une exigence.

« Presque minuit

un renard pousse des cris

dans les fourrés »

(p.25)

On peut grappiller à l’envi : la poète sait varier ses angles et nourrir sa poésie d’un regard aigu sur la « portion de ciel » (p.36) ou des sons de l’été (« au chant des grillons », p.37).

Le recueil est plein de saveurs, de terre, de saisons et d’oiseaux visiteurs.

Belle lecture.

Iocasta HUPPEN, 130 haïkus à entendre, sentir et goûter, éditions Bleu d’encre, 2018, 64p., 10€.

Le recueil sur le site de Bleu d’Encre

LE BLOG de IOCASTA HUPPEN 

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DANS NOS MAINS SILENCIEUSES de VÉRONIQUE WAUTIER & PIERRE TRÉFOIS – une lecture de Philippe LEUCKX

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La poète, connue pour de beaux recueils édités à L’Arbre à paroles, au Coudrier, chez Eranthis, propose ici une quinzaine de textes écrits sous l’éclairage de l’épigraphe de Rose Ausländer : « Parfois c’est très silencieux/ très blanc autour de moi/très primaire en moi/ j’entends le cœur inaudible ».

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« jeter une fenêtre/au milieu » du silence ou garder les « mots chez eux/ dans les mains silencieuses« , comme donner au « tu » invoqué dans l’écriture la place qui lui revient, essentielle « dans l’écriture » : le poème chez Wautier signe empathie et lucidité. Il y a tant à dessiller : « nous sommes des yeux fermés », et la souffrance doit être combattue, quoique prégnante, mais l’humaine condition est si proche à « serrer dans ses bras ».

Il y faut de la tension (allez…bougez un peu semble souffler la poète), de la vie (et la vivre en dépit de tout, contraintes et aléas), et la solitude veille, pas toujours aisée à vaincre en soi.

Le poème, lui, en petites saccades, tient debout et rassure un peu de tous ces doutes approchés.

Il est grave, et ouvert.

Il sait ce dont il se hérisse parfois dans l’observation du réel.

« nous

ne pouvons vivre

mille vies

mais une seule nous rend vivant

jusqu’au bout par l’amour

on ne sait pas pourquoi »

(p.32)

L’écriture, fine et dense, sait, ô combien, se nourrir de petits tercets, de distiques pour accrocher le lecteur et l’emballer dans sa mélancolie douce, entre chagrin et espoir frêle.

Véronique Wautier, Dans nos mains silencieuses, Eranthis, 2018, 34p., 12€. Encres très belles de Pierre Tréfois.

Pour commander le livre

Véronique WAUTIER sur Espace Livres & Création

Pierre TRÉFOIS sur Espace Livres & Création