CES MOTS SI CLAIR SEMÉS de SABINE PÉGLION (La Tête à l’envers) / Une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

La question de l’écriture – nécessaire -, de la réparation (peut-on, à l’aide de mots, soigner les blessures?) innerve en cette poésie une force et une vitalité qui font que le lecteur sent, sous ces vocables, « ce chemin/ incertain », la quête (que de mots qui intiment la « recherche »), « ce qui sauve » du pire (serait-ce comme le suggère, en page 57, « l’éclat de son enfance », dont la lecture double – éclat/brillant, éclat/morceau – force la perception?)

 

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On est souvent « à la poursuite du vent », frêle esquif promis aux dérives.

On connaît la nuit et puis l’aube qui s’ouvre.

Voilà une poésie, qui joint la lucidité à la confection (que de mots de couture, broderie !) de petits rêves possibles.

Sabine Peglion
Sabine Péglion

Et puis, la poète ne sait-elle pas œuvrer en espérance quand elle nous assure :

« C’est là    dans cette terre

d’air et de temps mêlés

qu’il nous faudra semer

un alphabet nouveau

pour inventer ces mots

déposés    sur les feuilles »

(pp.52-53)

De belles encres (aubergine, bleu gris, sable, ocre…) plongent la lecture dans une posture de contemplation, près d’une « mémoire » où s’accrochent « les étoiles et ton histoire déchirée ».

ô ce « ciel  sur l’herbe/ éparpillé » à l’aune des mots du poème.

Sabine PEGLION, Ces mots si clair semés, la tête à l’envers, 2019, 84p., 18€. Encres de l’auteure.

Le recueil (+ extraits) sur le site de La Tête à l’envers 

Les ouvrages de SABINE PEGLION chez le même éditeur

 

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3ème BIENNALE D’ART NAÏF de BRAINE-LE-COMTE / Un article de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

Pour les amateurs d’art naïf, pour toutes celles et ceux qui, au souvenir des Bombois, Vivin, Rimbert, s’émerveillent de voir des oeuvres stylées sinon stylisées, fines, et suggestives, c’est l’exposition rêvée : de quoi retrouver cet art de l’enfance, avec ses figures, paysages d’enchantement.

Qui épingler parmi ces quatorze artistes, venus de sept pays européens et d’Amérique du Sud, découverts ce matin même dans la salle des Dominicains de ma bonne ville?

L’Allemand Ulbricht, sur un support huile vernissée (jusqu’à sept couches), réussit de lumineux paysages : un étonnant paysage entre chien et loup, avec figure humaine, entre autres.

Martine Clouet, dans des toiles au format plus ample, donne à voir une marine avec personnages très colorés : une maîtrise du trait, un sens de l’atmosphère.

La Brésilienne Rosana De Paula-Cessac, à l’instar de Botero, enfle ses végétaux (des orangers-buis), dans un entassement très coloré, jouant des strates et des rangées.

Le Français Naze, se souvenant des Dali perchés, transforme des caracoles en bâtisses, hisse des éléphants daliens : nous l’avions vu à l’oeuvre en 2015 et 2017.

Thérèse Coustry, Belge hainuyère, effile des paysages, trace de beaux portraits d’humains et d’animaux domestiques.

Le prix des oeuvres (que l’on peut acquérir sauf pastille rouge) va de180€ à 3900€ (certains artistes ont déjà acquis une renommée internationale à Laval (haut-lieu de l’art naïf) ou ailleurs.

Visite guidée par l’une des membres du collectif « art naïf ».

3e Biennale internationale d’ART NAÏF, Chapelle des Dominicains, Braine-le-Comte,  jusqu’au 9 juin 2019, de 11 h à 18h.

 

LE SILENCE D’ENTRE LES NEIGES de SONIA ELVIREANU (L’Harmattan) / Une lecture de Philippe Leuckx

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PHILIPPE LEUCKX

 

La solitude est blanche, la mémoire aussi, comme le chagrin d’avoir perdu un proche. « D’entre les neiges », que faut-il espérer qui ne fonde pas, qui ne s’entasse pas, qui ne se délite pas de ce qui fut perdu?

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La poétesse et essayiste roumaine, ici en langue française, explore la matière intime des tristesses insondables, incurables.

Alors, on erre, les nuits semblent longues et lentes, la solitude emplit tout: ciel, ponts, même le crépuscule – amorce des chagrins – « tombe dans l’âme » auprès d’un « vent meurtrier ».

En élégie profonde, la poète scrute la lumière, la pénétration des matins, entre « soie » et « coins rouillés ».

Sonia Elvireanu

Certes, « la solitude mûrit le chiendent », sorte d’apologue visant la main qui trace à vers sûrs son propre chagrin, mûri de solitude.

Il est plein de silence, ce livre qui quête l’apaisement, comme un baume sur une brûlure, dans les rets de l' »égarement sur le chemin d’hier ».

Mais quelque chose de neuf peut palpiter au fond de soi, une espèce de « miracle » qui puisse assourdir le chagrin et faire revenir la poète « au monde/ le cœur palpitant/ dans l’étreinte de l’être » (p.101).

Après l’errance, le « détachement de soi », il reste la force unique, cet « amour » qui lia, et qui, au-delà des mots, résume « la seule voie vers toi » disparu, et retrouvé grâce à cette écriture d’un bien beau lyrisme :

« je demande au vent, à la feuille/ où te retrouver » (p.89)

L’aimée sait que le disparu se niche en amour quelque part, mais où?

La beauté du livre tient à cette recherche éprouvante et à son éclair de réponse suggérée dans le parfum des éléments.

Elvireanu Sonia, Le silence d’entre les neiges, L’Harmattan, 2018, 138p., 14,50€

Le recueil sur le site de L’Harmattan

Les articles de Sonia ELVIREANU sur MondesFrancophones. com 

QUAND MEURT UN POÈTE ? de BRUNO ROMBI (Studia) / Une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

 

Voici les dix-neuf derniers poèmes présentés en version juxtalinéaire italien-roumain de Bruno Rombi, né en 1931, auteur d’une oeuvre poétique et critique copieuse.

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Le poète de « Une passion » (aux Ed. Rencontres, Lyon, sous la direction du regretté Marc Porcu) signe une manière de bilan décalé face à un univers tissé de silence, de rejet, de doute, de vide. Le grand âge déblaie les faux-semblants et il reste à voir ce que l’univers nous laisse.

Habité d’une « angoisse mélancolique », en quête de sens, tourné vers un ciel censé apporter les réponses, le poète affûte son regard sur ce monde de « chaos », empruntant le « train » ultime de sa vie, humant le « trafic humain », se rappelant la « beauté des femmes », signalant sa propre « arrogance ».

L’île natale (la Sardaigne), çà et là, profile sa présence : le poète se sent lui-même une « île », quoiqu’il oscille aussi d’une réalité l’autre, dans ce balancier du temps et de l’être.

Depuis toujours rompu à une poésie plus métaphysique que simplement descriptive, Rombi nous achemine dans les rets de sa pensée : la trace généreuse des « contadini » qui ont nourri sa lignée et la mer qui l’entoure, sans ignorer les soubresauts ni les naufrages.

Le cœur du poète, pour être perdu, isolé, saigne et tout à la fois ouvre un espace d’espérance : c’est le sens de cette « voix secrète », sursaut présent de sa vie passée mais aussi « rébus constant », impliquant une quête, jamais arrêtée.

De bien beaux vers, vibrants et forts.

Quand meurt un poète? Quando muore un poeta? Can moare un poet? de  Bruno Rombi, Editions Studia (Cluj-Napoca, Roumanie), 2018, 50 p.

À lire aussi : LA SAISON DES MYSTÈRES de BRUNO ROMBI par Philippe LEUCKX

LÀ D’OÙ ELLE VIENT de PATRICIA RYCKEWAERT (Bleu d’Encre) / Une lecture de Philippe Leuckx

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Si l’anaphore généreuse ( elle vient) conduit le lecteur à nouer des ambages de sens d’un poème l’autre, l’écriture de cette nouvelle venue en terre de poésie, nourrie  de « mots frêles » et « d’épluchures » d' »enfances », enlace l’univers intime qu’elle tente de nous exposer :

« Elle vient du frôlement infini des choses

de la grâce des instants »

Ce portrait, tout en grâce, en légèreté, vise « la lumière qui peine à percer », donne assez au lecteur « le goût de vivre » (presque mot de la fin) « tout ce qui bat et pousse » en nous.

Le lyrisme n’est pas absent de ses longues énumérations de « choses » aimées : « l’odeur du temps de l’orage », « l’odeur saline », « des épices, des fruits écrasés ».

« Petites morsures du jour » pourrait être le blason de cette poésie, apte à saisir les éléments et à nous les faire partager, dans un rythme d’incantation et de joie.

Patricia Ryckewaert, Là d’où elle vient, préface de Jean Lavoué, Bleu d’encre, 2019, 50p. 

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Patricia Ryckewaert

La revue et les éditions Bleu d’Encre

Le recueil (à commander) sur La Librairie Belge

 

CHEMIN DES CENTAURÉES d’ISABELLE LÉVESQUE (L’Herbe qui tremble) / Une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

Isabelle Lévesque emprunte les chemins (au vent, comme nous le dirait Sansot, anthropologue des sentes) pour renifler bleuets et blés, en quoi nous sommes tout proches, puisque le grand air des champs traverse ces poèmes, cousus d’ellipses, d’enjambements (assez logiques) et d’étonnantes métaphores, puisque dans l’arrêt brusque le lecteur peut sans doute effranger à son aise l’imaginaire floral, retrouver ainsi par les mots la belle aire des fleurs semées sur notre parcours.

« Jadis et pourtant seuls, nous marchions.

Du coquelicot, les larmes.

Juin de lutte au pré,

le soleil courbait nos pas… » (p.76)

« Blé, bleuets, les sons immédiats

se touchent et chaque silence effleure en sa boucle

bleue le grain. Sur le chemin

de paille, l’été reviendra souligner le ciel

d’un brin transparent. » (p.67)

Où sont les bleuets, les coquelicots de notre enfance, tant abîmés par les pesticides?

Notre mémoire des mots les a de longtemps en nous préservés, dans la nasse joyeuse et colorée d’une poète sensible à ce qui, fragile, éphémère, sourd de la terre profonde, entre poussières des chemins et mots à égrener.

Profilant son chemin selon les saisons qui distribuent poèmes et peintures, Lévesque a le toucher des anthropologues aux champs : de « l’hiver au loin dans sa forme sévère » (p.21) aux « peupliers alignés » du « bel été » (pp.118-119), la poésie sensationniste révèle – entre je, tu et nous – les lents dépôts du jour (« les heures en temps de foudre » ), la matière même des silences de marche (« le silence était pur »), « la robe du temps à nos pieds » (pas si loin de notre cher Mathy, aux mêmes éditions, par un effet de capillarité), toutes « nos routes de sable », en quoi Isabelle – Ulysse des prés – enchante comme ces « papillons vibrant sur les fleurs », dans le sillage des « peintres de vie demain ».

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Isabelle Lévesque

Il faudrait dire la finesse des mots, celle des peintures qui hébergent les sections du livre (colorées, suggestives, entre vision tachiste, hommage à Klee, et fauves recherches dans les ocre rouge).

Les mots garants du rêve, lors des baguenaudes rurales, aptes à saisir « les signes » d’une nature vivifiée par un regard qui privilégie l’ellipse, le point, le jambage, les mots doubles, visant à préserver « la cendre des pétales perdus », sont ceux d’une poésie ouverte, prompte à pêcher l’inédite métaphore, et, à l’image du « coquelicot (qui)/ défend sa vie. Les siens. », Isabelle nous offre un plein de vitalité par ses poèmes vifs et colorés.

Isabelle Lévesque, Chemin des centaurées, L’Herbe qui tremble, 2019, 132 p., 16€. Peintures très belles et colorées de Fabrice Rebeyrolle

Le livre sur le site de l’éditeur

Les recueils d’Isabelle LÉVESQUE à L’Herbe qui tremble

VU AU CINÉ DE MA RUE : BITTER FLOWERS d’OLIVIER MEYS – Un article de Philippe LEUCKX

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Philippe LEUCKX

Portrait de femmes chinoises, tableau d’une grande ville, abord de la prostitution, vie de couples endettés, le film belge, premier long-métrage de fiction d’Olivier Meys a tout d’une oeuvre dense qui veut saisir la réalité dans ce qu’elle a de plus intime, de déchirant, avec le regard d’un documentariste professionnel et affûté qu’il est.

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L’anti-héroïne Lina, venue à Paris de son Gongbei appauvri par la crise, compte s’y enrichir pour épurer les dettes de son ménage et entrevoir peut-être l’ouverture d’un restaurant.

Le contrat de nounou est foireux et, des 2000€ escomptés, on lui propose 500, de quoi la plonger dans une angoisse terrible. Elle s’est endettée pour venir à Paris et ne peut donc retourner sans avoir gagné suffisamment. La voilà prise au piège d’un contrat bidon.

Reste la solution, proposée par une Chinoise du Gongbei comme elle : le trottoir. Elles sont sept à partager un minuscule appartement, tenu de main de fer par un marchand de sommeil chinois. Effondrée, Lina, qui est venue de son plein gré à Paris, contre l’avis de son mari, se décide à franchir le pas, comme ces femmes, veuves ou divorcées, qui ont choisi de se prostituer pour donner un nouvel avenir à leurs proches.

Le regard de Meys, d’une très grande pudeur, caresse en longs plans ces femmes qui se soutiennent à l’étroit entre une gazinière élémentaire et des lits superposés. L’entraide féminine donne lieu à de vraies séquences où la beauté intérieure de ces femmes éclaire la grisaille de la vie dans ce quartier de Belleville où les Chinois du sud exploitent ceux du nord qu’ils méprisent. Le ghetto, le trottoir, la petite chambre de bonne, louée par les sept pour y recevoir leurs clients, dont la tabatière donne sur la Tour Eiffel, les errances dans les rues de la ville méconnaissable : l’oeil de Meys ne néglige aucune réalité.

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Une amie de  Lina, tentée par la richesse escomptée, arrive à Paris, connaît déception et réalité du vrai métier de Lina, accélère le retour au Dongbei et, en dépit des enveloppes d’argent envoyées, rien ne se passe comme on le voudrait… La dure réalité de nouveau plombe le personnage.

Beau film, sans aucune recherche esthétisante, ici parlent une mise en scène qui scrute les visages et les lieux, une analyse aiguë des réalités sociales (Meys a vécu longtemps en Chine et parle le mandarin) et psychologiques.

Le visage de Lina s’illumine de beauté, et, quand, par Skype, elle communique avec son mari et son fils, elle semble quitter sa peau de prostituée pour renouer avec son passé.

L’attention de Meys à la matière du réel est anthropologique, et l’on en oublie l’outil tant la précise avancée de la caméra tait son propre travail.

Une très belle réussite.

Un entretien d’Olivier Meys à propos de son film sur Cinergie.be

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