LES LECTURES D’EDI-PHIL #38 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 38 (décembre 2020)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche :

deux contes (Geneviève Génicot, Luigi Capuana), un recueil de nouvelles (Marianne Sluszny), un micro-roman illustré (Jacques De Decker/Maja Polackova), un thriller fantastique (Noëlle Michel), deux romans (Laurent Demoulin, Michel Corentin), une biographie (Jacques De Decker), un recueil de poésies (Luc Dellisse) ; les maisons d’édition Maelström, Ker, Lilys, Le Livre en papier, Le Cormier, Gallimard.

(1)

Geneviève GENICOT, Canicule, bookleg/micro-roman, Maelström, collection Bruxelles se conte, Bruxelles, 2019, 50 pages.

BSC#87 Canicule

Nous avons déjà écrit tout le bien que nous pensions des booklegs de Morgane Vanschepdael (dans Le Carnet) et de Céline De Bo (dans Les Belles Phrases). Eh bien, près d’un an après la sortie de la dernière salve de huit Bruxelles se conte, nous y revenons avec cet ouvrage.

Le directeur général des transports de la SNCB (la compagnie des chemins de fer belges) reçoit une lettre manuscrite expédiée depuis l’Argentine. Stupeur ! Celui qui l’a rédigée est un accompagnateur de train mystérieusement disparu depuis un an.

La suite ? Le récit de Thomas Kenisman, dont la lettre, fort longue, nous mène jusqu’à l’avant-dernière page du texte, narre tout ce qui lui est arrivé. Un parfum policier ou fantastique ? Un écho de toute une littérature (notamment des contes du XIXe siècle), avec récit-cadre donnant une allure de témoignage, d’authenticité à des faits dont on devine très vite qu’ils vont dépasser l’entendement ?

Oui et non. Amarré à des repères classiques ou romantiques, le récit décolle (littéralement) très vite dans une dimension passionnante de maîtrise, de souffle. Un souffle qu’on perd, à ne plus pouvoir le reprendre. C’est que le texte s’affiche en descente de toboggan. Pas de chapitre, pas de sous-chapitre, quasiment pas de retrait, pas de dialogue. Une narration pure, distillée par Kenisman, qui fonce, fonce, fonce. A travers Bruxelles. A partir d’un jour de canicule où tout semble dérailler, sauf les trains qui s’envolent dans les airs, plongent sous la surface. Mais comment décrire ce qui nous emporte ? Le narrateur et les lecteurs se retrouvent au sommet d’une vague lors d’un tsunami. Un tsunami littéraire aux allures de peinture surréaliste en mouvement, de kaléidoscope, de maelström. Kenisman vit mille aventures mais nous raconte Bruxelles aussi, au gré de ses cavalcades. Le Bruxelles d’hier et celui d’aujourd’hui, ses beautés et ses charmes, ses atouts, ses dérives et ses perversions aussi. Et la Senne, ce cœur d’eau de la ville, de surgir des profondeurs pour témoigner, se venger :

« Adieu, hommes rectilignes qui avez enfermé mes méandres ! Hommes honteux qui m’avez étouffée sous terre pour mieux cacher vos déjections dans mon lit, hommes sales oublieux des purifications, hommes cupides qui avez bâti des maisons de riches en chassant le peuple simple qui vivait sur mes berges et n’avait pas encore le droit de vous élire (…). »

Et Bruxelles de devoir rendre des comptes, assignée en justice.

A lire ! Absolument ! C’est très bien écrit et raconté, dense, lyrique, onirique, romanesque, avec des effluves sociologiques ou philosophiques :

« A mon avis, chacun de nous se fait simplement une illusion du monde, et c’est comme ça qu’on n’arrête pas de causer de ce qu’on pense et de ce qu’on voit, chacun dans son monde, chacun avec son illusion qu’il veut expliquer aux autres (…). »

On frôle la perfection. Une force centripète eût apporté la touche finale à cette réussite magistrale. Un enjeu narratif. Or celui-ci s’insinue en filigrane, avec les amours de Kenisman et d’une jeune touriste japonaise, Yu.

(2)

Marianne SLUSZNY, Belgiques (sous-titré Chemins de femmes), Ker, Hévilers, 121 pages.

Marianne Sluszny – Chemins de femmes

Chaque année, les éditions Ker de Xavier Vanvaerenbergh livrent une salve de trois recueils de nouvelles, tous intitulés Belgiques. Cette collection, dirigée jusqu’ici par Marc Bailly mais qui sera reprise par Vincent Engel en 2021, décline une vision de notre pays à travers le regard d’un auteur ou d’une autrice. Un concept qui offre un air de gémellité avec celui de Maelström évoqué supra. A souligner : le très bon travail graphique d’Eva Myzeqari (responsable des trois couvertures).

La salve 2020 réunit trois auteurs qui me sont chers : Michel Torrekens (dont je possède et ai lu tous les livres), Véronique Bergen (à laquelle j’ai consacré deux feuilletons) et Marianne Sluszny (dont j’ai beaucoup aimé un récit de vie et de deuil).

L’autrice du Banc épate ! Par la forme et le fond. Par le plaisir pur de la narration. 9 nouvelles nous content des tranches de vie de 9 femmes. Elles appartiennent à des milieux fort divers, socialement ou linguistiquement (elles sont flamandes, bruxelloises, wallonnes ou des cantons germanophones), toutes sont confrontées viscéralement aux affres de la Première Guerre mondiale, elles doivent y survivre, avant et après :

« Il est des équilibres subliminaux qui s’établissent en nous. Alors que la conscience patauge dans l’affliction, notre esprit puise dans ses abysses l’énergie d’assembler les morceaux éclatés de son destin. »

L’autrice du Banc épate ! Par la combinaison percutante de qualités contrastées, d’équilibres rassérénants.

L’écriture est belle, ciselée mais discrète, sans ostentation. Avec un faux paradoxe : je prends sans cesse plaisir au mot, à la phrase mais ne coche que peu de passages. Comme si l’harmonie du tout ne laissait filtrer qu’un minimum de saillies :

« Ma nuit de noces ? Des draps de soie pour emballer l’ennui. »

La sensibilité est omniprésente, le lecteur vit auprès de ces femmes et de leurs intimités, de leurs désirs et de leurs frustrations, dans un après-guerre étonnamment morose, incertain, loin des clichés triomphalistes :

« Oui, nous y étions, chacune à notre façon. Sur le chemin si escarpé des femmes. »

Les hommes y apparaissent le plus souvent volages ou ennuyeux, les parents peu fiables sinon cruels.

Il y a, tout autant, l’émergence de considérations intellectuelles. L’information nous restitue une époque, ses personnages et ses décors, ses balises : l’Hôtel de l’Océan, les massacres de civils belges par les troupes allemandes, les actes posés par le roi Albert, le travail volontaire, les mutilations (physiques et mentales), le mauvais accueil des réfugiés (un million de Belges en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et en France) à leur retour au pays, les ravages de la grippe espagnole, le rôle du Comité National de Santé et d’Alimentation, etc. Plus profondément, la réflexion se faufile tout azimut. La psycho-généalogie, et ces traumatismes qui se transmettent à notre insu de génération en génération. La question du droit de vote des femmes, à un moment où une majorité d’entre elles sont sous la coupe des curés, ce qui pousse des démocrates à retarder ce qui serait intrinsèquement une avancée démocratique. La survie à quel prix sinon à tout prix ? La situation des populations vivant dans des régions limitrophes, à cheval sur deux identités (cantons de l’Est), etc.

Mon recueil préféré, parmi mes lectures de l’année 2020, derrière le Modèles réduits du regretté Jacques De Decker ?

Jacques ! Marianne Sluszny lui distille une dédicace, en bas d’une de ses nouvelles. Cet éternel médiateur, cet homme-orchestre et passerelle, l’a mise sur la piste du sujet dudit texte, « l’amour de la guerre » (et l’impossibilité de la réadaptation à une vie normale), assurément « un tabou qui mériterait tout un roman ».

Jacques De Decker. J’en reparle ci-dessous.

(3)

Dans Le Carnet, j’évoque avec enthousiasme un micro-roman de… Jacques DE DECKER, Suzanne à la pomme, réédité avec des illustrations de la plasticienne Maja Polackova :

Suzanne à la pomme

Jacques De Decker. Encore et encore !

(4)

Jacques DE DECKER, Wagner, biographie, Gallimard/Folio, Paris, 2010, 263 pages.

Wagner - Jacques De Decker - Folio biographies - Site Folio

Après mes deux dossiers (dont un en duo avec Julien-Paul Remy), mes neuf articles, notre émission radiophonique (avec Daniel Simon), quoiqu’ayant dit l’essentiel, je reviens vers le grand homme, brièvement, en découvrant cette biographie. La deuxième de JDD, après son Ibsen, qui m’avait beaucoup plu naguère.

Le livre est bien écrit, il se lit aisément et agréablement, j’y ai appris beaucoup de choses sur le musicien qui a bercé toute ma jeunesse (ma mère était wagnéromane), comme la raison de la rupture avec Nietzche. Pourtant, je reste sur ma faim. Côté fond, le livre ne me surprend pas, les enjeux évoqués me semblent à distance, comme les intimités (Wagner et ses femmes, ses maîtresses ; Wagner et ses amis ; Wagner et ses musiciens) – à l’exception de la relation avec Louis II – ou la musique elle-même. Côté écriture, JDD surprend à nouveau, adoptant une ligne classique à mille coudées de ses romans, de ses pièces ou de ses articles critiques, mais je regrette cette normalisation, singulière dans le chef d’un auteur qui s’évertuait à créer des prototypes.

Après avoir versé dans l’hagiographie, quasi, à propos du roman Le ventre de la baleine ou d’un parcours romanesque décapant, m’être extasié devant la pièce Tranches de dimanche, le recueil de nouvelles Modèles réduits ou le Bruxelles, guide intime, une biographie me ramène donc les pieds sur terre. Alors qu’elle concerne Wagner, celui qui nous emmène, auditeurs, au plus haut de l’azur, vers l’éther. Mais c’est peut-être là qu’est l’os : dans une attente trop forte ou dans le choix de l’auteur de s’effacer derrière son sujet.

(5)

Laurent DEMOULIN, Robinson, roman, Gallimard/Folio, Paris, 2016, 256 pages.

Robinson - Laurent Demoulin - Folio - Site Folio

Ce roman, qui n’en est pas un mais plutôt un récit de vie, de tranches de vie, a décroché le Prix Rossel 2017, soit le prix le plus prestigieux décerné en FWB (Fédération Wallonie-Bruxelles). Mérité ? Loin de mes prédilections naturelles, il affiche des qualités évidentes, de forme et de fond.

Le livre détaille les rapports entre un père et son enfant autiste, Robinson. Il nous plonge dans une réalité dure mais complexe, la gestion d’une différence au quotidien, quand mille et un moments de vie (aller à la toilette, faire des courses, prendre un bain, se balader) se transforment en épreuves, en mises en danger. Quand un père, qui s’offre quasi tout entier à la paternité, ne peut mesurer le retour de l’interaction, doit en guetter la trace, l’indice.

 Le ton oscille entre hyper-réalisme et humour, violence et délicatesse des sentiments, un style illumine le texte, conjuguant, ce qui est rare, littérature et témoignage :

« Mes grands-parents dans les frondaisons, dans les limbes, invisibles ; mes parents comme de la rosée qui flotte un peu partout dans chaque feuille, en haut, en bas, au cœur de l’absence, au gré du souvenir (…). »

Ce qui m’a le plus ému ? Paradoxalement, une réalité marginale… à première vue. Qui recoupe, somme toute, à une autre échelle, la nécessité de l’émergence de Justes face aux collaborateurs et aux lâches, aux tortionnaires. Laurent Demoulin met très subtilement, très généreusement en lumière la pure humanité. Qui peut jaillir du comportement d’une caissière de grande surface. C’est l’acmé du livre, selon moi, l’efflorescence de la Vie véritable, qui est empathie, inventivité, compassion, réaction, résistance. Il me semble que la poésie, alors, se déploie en actes, en êtres humains.

(6)

Luigi CAPUANA, Un cas de somnambulisme, bookleg/conte fantastique, Maelström, collection Bruxelles se conte, Bruxelles, 2019, 24 pages.

BSC #83 Un cas de somnambulisme

Je reviens encore à la cuvée 2019 de Bruxelles se conte !

A contrario des récits contemporains des 7 autres auteurs de la salve, cet opus est une réédition/traduction d’un conte paru en italien il y a plus d’un siècle. Et on se demandera ce qui a poussé Luigi Capuana (1839-1915), un écrivain/professeur/critique littéraire italien à situer l’aventure de son texte dans notre capitale. Mais tant mieux !

Comme pour Canicule, à peine a-t-on entamé la nouvelle, on songe à nos spécialistes français du XIXe (Mérimée, Villiers, Gautier, etc.), au duo Poe/Baudelaire. La traductrice Alexandra Charpentier a réalisé un très beau travail et parfaitement restitué un climat à la fois suranné et délicieusement envoûtant, le texte offrant un plaisir du mot et de la phrase tout en relatant avec vivacité et suspense une aventure fantastico-policière, qui flirte avec les énigmes criminelles en lieu clos, les crimes impossibles.

Au cœur du récit, le directeur général de la police belge, Denis Van-Spengel (pourquoi ce « – » ?), nous est présenté comme un individu hors normes, une sorte de Sherlock Holmes avant l’heure. Elève préféré du fameux Vidocq, un regard d’une acuité si pénétrante qu’il en pétrifie l’interlocuteur, soutenu par une singularité de son anatomie :

« Je me sentais (dit le docteur Croissart, qui fera office de narrateur) attaqué dans le sanctuaire de ma conscience (…) J’en arrivai même à imaginer qu’il se servait de ce nez (long, pointu, un tantinet tordu et retroussé, est-il dit plus haut) comme de la baïonnette des gardes douaniers aux portes des villes ; cherchant à débusquer chaque fibre de mon esprit et à s’y enfoncer plus loin encore. »

Or ne voilà-t-il pas que cet éminent enquêteur réalise un beau matin avoir rédigé durant la nuit (à son insu) le procès-verbal d’un carnage atroce qui n’a pas encore été découvert ! Un farceur a-t-il imité son écriture et tente-t-il de le renvoyer au somnambulisme dont il souffrit des années plus tôt ? On devine que Van-Spengel va se lancer à corps perdu dans la résolution de l’affaire. Et le lecteur de penser à Œdipe, le prototype du roman policier, où un homme se cherche lui-même. N’en disons pas plus. Tout n’est pas joué.

Un bon texte, et on saluera ici le travail de prospection des éditions Maelström (Marcello Oro, en l’occurrence). Tout en s’étonnant d’une singulière convergence du temps. L’AEB (l’Association des Ecrivains belges) vient de sortir de l’oubli et de publier un conte fantastique d’Alex Pasquier (voir notre Edi-Phil de septembre). Une nouvelle maison d’édition, Les Névrosées, se propose une exhumation à grande échelle de textes d’autrices belges des temps jadis.

(7)

Michel CORENTIN, Les violons de l’ivresse, roman, Le livre en papier, Strépy-Bracquegnies, 2020, 188 pages.

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Michel Corentin est le nom de plume d’Alain Michel, un ingénieur qui a traversé ma vie comme éditeur (Le hêtre pourpre), il y a une vingtaine d’années.

Parenthèse égocentrée. Trois éditeurs avaient retenu mon deuxième roman et j’élus Alain pour sa réputation, son catalogue, la sympathie qu’il dégageait. Mal m’en prit, il abandonna ses activités éditoriales peu avant la sortie de mon ouvrage, on imagine mon embarras. Mais, avant son retrait, il avait livré un très bon travail éditorial (sur base de trois lectures appuyées différentes), il m’avait aidé à améliorer mon roman et, sans doute, mon approche. Je fus donc heureux de le compter plus tard parmi mes amis Facebook, de pouvoir le citer dans les remerciements de l’ouvrage publié, etc. Et, un jour, inversion des rôles, il me propose son roman (le deuxième de sa carrière d’auteur, après un roman pour adolescents paru en… 1978), Les violons de l’ivresse. Et me voici dans l’embarras de commenter qui m’a commenté un jour.

Les violons de l’ivresse.

Une autoédition ? Distinguons les types d’édition. Je ne rubrique pas, en principe, les livres publiés à compte d’auteur, les pratiques y sont souvent malhonnêtes, trompeuses par essence : si on paie pour être publié, on n’en a aucun mérite. L’autoédition, moins crédible que l’édition à compte d’éditeur, la VRAIE édition (avec choix par un expert, des experts), peut se comprendre et cacher des perles. Le problème, pour le médiateur, c’est qu’on part dans l’inconnu absolu, aucune sélection n’ayant été réalisée en amont.

Le roman s’inscrit dans une future Trilogie des violons. Qu’est-ce à dire ? Je ne sais. Ce premier opus annonce en quatrième de couverture un récit qui ne se dessine pourtant que tardivement, celui des relations houleuses entre deux jeunes violonistes, Laura et Stepan, qui sont comme la glace et le feu. Il est question aussi d’une aventure policière, de fraudes autour de violons, etc. A contrario, le roman commence avec un Jean-Sébastien Courtois en héros, un jeune commercial qui tombe amoureux de Laura et s’évertue à la rencontrer, à jouer un rôle dans sa vie, jusqu’à devenir son intendant, jusqu’à se rapprocher de sa jumelle, Lore, jusqu’à jouer les Candide face à un univers fantasmatique.

A dire le vrai, je suis décontenancé, j’oscille entre des caps d’interprétation. Que dégage le récit, dès l’entame ? Une fraîcheur un tantinet juvénile ou une certaine naïveté ? Je suis d’abord emporté puis mon élan se trouve entravé. Comment juger l’écriture ? D’un côté, la langue, simple, offre une lecture aisée et sans ennui. De l’autre, il n’y a pas de plaisir du mot ou de la phrase. Les dialogues sont parfois fort longs ou peu naturels, mais il y a des scènes amusantes, étonnantes, qu’on imagine en extraits de films.

Ce roman est suffisamment ludique, enjoué (notes policières ou romantiques) pour séduire un public, ou même deux publics (ceux qui aiment le violon, la vie musicale trouveront beaucoup d’intérêt à découvrir les coulisses d’une vie de concertiste débutante), mais il ne s’adresse pas aux gourmets littéraires.

(8)

Dans Le Carnet, j’ai évoqué un thriller de Noëlle MICHEL, Viande, paru chez Lilys :

Et, pour perpétuer un rituel, soit terminer en apesanteur et en beauté, hors analyses et commentaires, deux proses poétiques d’un de mes auteurs francophones préférés, voire celui dont la plume m’aura le mieux parlé en 2020, relayant Véronique Bergen et Rossano Rosi.

(9)

Luc DELLISSE, Le cercle des îles, recueil de poésies, Le cormier, Bruxelles, 2020, 98 pages.

Le cercle des îles » de Luc Dellisse

Dans Bateau blanc, ce passage qui m’envole vers Rimbaud et Corto Maltese, quoiqu’une aile de mouette tangue vers Poe/Pym ou Baudelaire :

« Le sentiment d’appartenir à une espèce voyageuse, qui n’a pas de scaphandre mais une certaine promesse amphibie, m’aide à vivre dans ce siècle bizarre. Il me réconcilie avec l’idée d’affronter le monde. Il me rappelle que j’ai décidé vingt fois de ne plus bouger de ma chambre et que je n’y suis jamais parvenu. Evidemment, je suis sédentaire autant que possible, préférant me garder sous la main, à un point fixe de l’univers, là où il n’y a pas besoin de surmonter un décalage horaire pour s’accomplir. Mais mon âme est restée nomade, vestige d’une vie antérieure. »

Et cet autre, dans Le vrai visage du temps, qui me trouble :

« En projetant le passé dans l’avenir, on fait apparaître des ondulations nouvelles. Le visage du temps redevient visible, aux limites du regard. On sort enfin du monde : on rentre dans la vie. On y rentre tout seul.

La course à l’abîme n’a pas ralenti un instant. Elle prend des formes sans cesse nouvelles, mais ce n’est qu’une suite de ruses. Le néant reste son seul but. Ce néant est sans intérêt.

Ici, j’attends mon âme à la roulette. Ici, personne ne connaît le secret de l’enfance. Ici, le sommeil n’existe plus. Le dieu des voyageurs dort en travers du balcon. »

Philippe REMY-WILKIN.

VERS UNE CINÉTHÈQUE IDÉALE : GREED/LES RAPACES d’Éric VON STROHEIM (1924).

VERS UNE CINETHEQUE IDEALE

100 films à voir absolument…

…des débuts du cinéma aux années 2010

OFF : Greed/ Les rapaces (Erich von Stroheim, 1924)

Daniel MANGANO à la mise en place, 

Ciné-Phil RW au contrepoint.

Greed/Les rapaces, film muet de Erich von Stroheim, Etats-Unis, 1924, 130’ ou 239’ en restauration, 530’ dans une version originale perdue. 

Génie et rapaces

Une œuvre inclassable

Les Rapaces (film, 1924) — Wikipédia

Daniel :

La genèse de Greed en fait une œuvre plus « extraordinaire » (au sens premier du terme) encore, mais aussi le produit de la réduction d’un film qui n’existe plus. N’est-ce pour autant qu’un somptueux modèle réduit dont l’original aurait disparu ? Reprenons du début pour tenter d’éclairer un parcours zigzagant et chaotique, une trajectoire en quête perpétuelle d’aboutissement.

Au départ, un roman

Daniel :

Tout commence par une fascination, celle d’Erich von Stroheim (1885-1957) devant un roman halluciné de 1899, un monument de la littérature encore trop mal connu chez nous : McTeague de Frank Norris. Ce dernier est souvent présenté comme un disciple de Zola et son livre comme le premier roman naturaliste américain. Avant tout, c’est l’intensité des descriptions et la démesure des personnages qui frappent von Stroheim. Subjugué, il va vouloir faire une adaptation de l’ouvrage en tout point fidèle afin de le respecter dans toute sa complexité. Et, pourtant, le roman et le scénario présentent quelques différences. Le cinéaste veut restituer la chair même du livre ?  En fait, il va le sublimer.

Que raconte le roman de F. Norris ?

Daniel :

McTeague est un ancien chercheur d’or devenu dentiste grâce à un apprentissage sur le tas, qui s’installe à San Francisco pour exercer. C’est un géant d’allure assez débonnaire, à la force colossale mais intellectuellement très limité, qui allie tendresse, maladresse et brutalité.

Son meilleur ami, Marcus, lui amène un jour sa cousine Trina pour des soins, mais le dentiste s’en éprend, au point de vouloir l’épouser. Marcus, malgré ses vues sur la demoiselle, lui cède la place. Un geste chevaleresque qu’il regrettera : Trina va gagner une coquette somme grâce à un billet de loterie. Marcus, amer, sera convaincu d’être le dindon de la farce. Les relations entre les deux amis vont se détériorer et prendre une tournure toujours plus violente. L’argent gagné sera le poison de la discorde, le révélateur du caractère de chacun.

Phil :

Je perçois pour ma part deux films juxtaposés. Un premier s’achève avec le mariage, il s’agit d’un Bildungsroman, qui est encore un récit de rédemption : Mc Teague, mal dégrossi et impulsif, des allures de bon à rien violent mais traversé par une inflexion poétique, parvient à incurver son destin, à se construire une vie : en suivant un dentiste charlatan, en s’installant comme dentiste avec succès, en rencontrant la femme de sa vie. Un 2e film, de déconstruction, débute avec le ticket de loterie de la mariée, qui nous projette dans la noirceur de plus en plus absolue (avec la vente de la cage aux oiseaux du couple en point d’orgue symbolique ?).

Daniel :

J’ai du mal à le percevoir comme Bildungsroman car si McTeague change de statut social, il n’évolue guère sur le plan de la personnalité, ce qui est l’essence du roman de formation.

Phil :

Il SEMBLE avoir changé sur le plan de la personnalité, selon moi, s’être adouci/civilisé. A ce moment-là du film.

Les contenus

Daniel :

Un trio de personnages hors normes, une cupidité pathologique, une fourmilière humaine croquée avec justesse, des destins secondaires entrecroisés tout aussi significatifs et un final diabolique dans l’immensité d’un désert brûlant et hostile… Quand on connaît la démesure même de von Stroheim, on imagine à quel point son enthousiasme a pu être aiguisé par ces ingrédients. Mais cet emballement fiévreux va le conduire à vouloir tout dire du livre de Norris et, au-delà, à tenter l’impossible : un film de près de neuf heures (du jamais vu alors dans le cinéma muet) tourné dans des conditions épiques.

Phil :

Oui, il y a une volonté de dire beaucoup et sans doute trop. J’en arrive à me demander si le montage, en resserrant et coupant, n’a pas permis d’élever la texture du film, en déployant un suggestif très prégnant. D’où ces détails du récit qui semblent chargés de sens, indiciels : le McTeague amoureux (et sympathique) du début n’en embrasse pas moins Trina quand elle est sous anesthésie (une forme atténuée de viol ?) ; Trina, une fois mariée, peine à quitter le toit familial, comme si la consommation charnelle la révulsait.

 

Les Rapaces (Erich von Stroheim, 1924) - La Lanterne

Paradoxes !

Daniel :

Il est piquant de constater que la folie des personnages semble avoir contaminé le réalisateur lui-même, aussi acharné à terminer son grand œuvre que le trio infernal est déboussolé par la folie de l’or.

Ensuite, alors que von Stroheim se veut le plus conforme possible par rapport au roman, il va par son talent et son inventivité en faire une œuvre véritablement originale sur le plan formel, bien loin des adaptations plates auxquelles sont souvent voués les romans naturalistes. Il transcende le livre et en magnifie l’esprit, peut-être justement parce qu’il a compris qu’au fond, le roman de Norris n’appartient pas vraiment à la catégorie « réaliste » dans laquelle on l’a hâtivement rangé.

Le projet de film

Daniel :

A la vision des autres films de von Stroheim, on se dit qu’un élément du roman a dû le titiller : son implacable sadisme.

Phil :

Un penchant pour le sadisme… quand il se met en scène. En effet. Car il est amusant d’observer qu’Erich von Stroheim, comme acteur, a souvent renvoyé une image opposée. Celle d’un homme profondément humain, empathique. Songeons à ses magnifiques interprétations dans La grande illusion (Renoir, 1937) ou Les disparus de Saint-Agil (Christian-Jaque, 1938).

Daniel :

Certes, mais le label attribué par Universal, « The Man You Love To Hate », ne se retrouve pas que dans ses mises en scène (Blind Husbands/Maris aveugles, Foolish Wives/Folies de femmes), il le suit dans quelques réalisations de ses collègues : The North Star, The Lady and the Monster, etc.


Daniel :

Un autre aspect qui intéresse le cinéaste : l’action se passe à San Francisco, une ville qu’il a connue avant d’émigrer vers Hollywood et dont il entend brosser un portrait collectif à travers plusieurs portraits, à l’instar de Frank Norris. Rappelons que le cinéaste, né en Autriche dans une famille de commerçants juifs, s’embarque pour les USA en 1909, prétend à son arrivée être comte et descendre d’une famille de la noblesse autrichienne. L’affabulation comme une seconde nature, mais cela lui permettra de jouer de nombreux rôles d’aristocrates au cinéma, dans ses propres films (Foolish Wives)ou dans ceux des autres (La grande illusion).

Phil :

Erich von Stroheim a-t-il influencé Hergé et l’imaginaire de plusieurs générations de Belges ?

Dans l’un de ses films, The Wedding March/La symphonie nuptiale (1928), que j’ai vu il y a quelques années, le père du héros est le prince… Ottokar. Quand on sait à quel point les influences d’Hergé sont à chercher du côté du cinéma plutôt que de la bande dessinée…

Daniel :

Bien vu ! Hergé aurait d’ailleurs confié que le colonel Sponsz était inspiré en partie par le personnage incarné par von Stroheim dans La grande illusion.


Daniel :

Lorsqu’il décide d’adapter le roman de F. Norris à l’écran, von Stroheim s’est déjà fait une réputation controversée en quelques films. Un réalisateur talentueux, perfectionniste, en quête maladive d’authenticité mais dictatorial, volontiers capricieux, ayant du mal à terminer ses films et tournant plus que jugé nécessaire, mais surtout dilapidateur, dépassant allègrement les budgets (celui de Foolish Wives est multiplié par cinq !), ce qui finira par entraîner son éviction des studios Universal par le jeune producteur Irvin Thalberg, après une série de conflits homériques.

Phil :

Il y a aussi les contenus mêmes des films. Dans Foolish Wives, le héros opère comme escroc en compagnie de deux partenaires féminines, il courtise une troisième femme, en met enceinte une quatrième, veut violer une cinquième, etc. Dans Queen Kelly, le passe-temps de la reine consiste à se promener nue, une jeune fille perd sa culotte, etc. La censure a eu beaucoup de boulot ! Un exemple de séquence retirée : l’éclatement d’un bouton de pus en gros plan.

Daniel :

Avec Greed, von Stroheim a trouvé sa quête, son Graal. Le projet prend naissance sous les auspices de la société indépendante Goldwyn Pictures, mais celle-ci va fusionner pour devenir la fameuse MGM, qui engage… Thalberg, auquel est confiée la post-production. Les deux adversaires d’hier se retrouvant comme Marcus et McTeague dans la Vallée de la Mort ? Si Thalberg trouvait déjà que von Stroheim tournait trop long chez Universal, que dire du projet en question ? Greed est en fait le combat d’un homme seul, avec son ambition artistique obsessionnelle, contre un système qui met au premier plan le succès public, synonyme de succès au box-office.

Avaricia, Los rapaces, Greed, de Erich von Stroheim > Cineforever Cine el  septimo arte

Un tournage dantesque

Daniel :

Le nombre de scènes à refaire témoigne des hésitations du créateur, les délais et budgets ne sont pas respectés, les conditions de tournage (deux mois en plein été  dans l’endroit le plus chaud et le plus bas sur terre, la vallée de la Mort, un désert minéral à plus de 300 kilomètres de toute végétation, où grouillent scorpions, serpents et tarentules, par des températures dépassant les 50°) sont horribles : une quinzaine de membres de l’équipe seront rapatriés à Los Angeles ; Jean Hersholt, l’acteur incarnant Marcus, perdra douze kilos dans l’aventure ; un cuisinier décédera ; von Stroheim et deux de ses cameramen rédigeront leur testament.

Il faut dire qu’Erich von Stroheim veut toujours tourner en décors réels et, si possible, retrouver ceux qui ont inspiré Norris. Pour des scènes dans la mine d’or, il descend à 900 mètres alors qu’une cinquantaine de mètres aurait suffi. Bref, il épuise son équipe mais le résultat est grandiose : un effet d’authenticité reflète et transcende par son esthétique les descriptions originales. Techniquement et artistiquement, il innove aussi : l’or étant le motif principal du film, pour certaines copies, il va teinter en doré toute une série d’éléments, non seulement les pièces d’or mais aussi la cage aux oiseaux que McTeague trimballe jusque dans la vallée de la Mort.

Le résultat officiel

Daniel :

Lorsqu’il présente sa création en avant-première à un panel de la MGM, en janvier 1924, la version comporte 42 bobines, ce qui approche sans doute les 9 heures de projection. Bref, un film inexploitable aux yeux des professionnels de la société. Une douzaine de personnes extérieures aux studios verront cette version longue (elles seront les seules) et émettront des avis partagés.

Chargés de revoir leur copie, von Stroheim et ses collaborateurs tenteront de réduire le film de moitié, de le projeter dans les salles en deux parties, sacrifiant notamment les intrigues concernant des personnages secondaires pour se concentrer sur les trois protagonistes. Ainsi, un autre couple possédé par la fièvre de l’or, Maria (qui a vendu le billet de loterie) et Zerkow, disparaît. Il en ira de même de l’histoire d’un troisième couple, des voisins timides réunis par leur solitude, contrepoint positif au couple McTeague/Trina. D’autres scènes sont rognées ou éliminées, mais cela ne suffit pas ; la MGM s’empare de la post-production pour réduire le film à une durée d’environ 2 heures 10 (dix bobines seulement seront conservées) et en livrer une version visible en salle… que le maître reniera. La censure imposera encore quelques coupures supplémentaires au nom de la morale (et de la décence langagière dans les intertitres). À sa sortie, le film sera un échec à la fois public, critique et financier.

Phil :

Von Stroheim pourra encore tourner quelques films (le dernier sortira en 1933) avant d’être évincé par le système. Mais il restera dans le milieu comme acteur. Parfois sollicité en ce registre par des confrères cinéastes en admiration pour le metteur en scène. Quelques années avant sa mort, il jouera un rôle inoubliable dans Sunset Boulevard/Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950), mise en abyme de la machine hollywoodienne à broyer les talents. Il y joue un rôle assez proche de sa trajectoire, celui d’un metteur en scène déchu, qui fait office de majordome (et d’ange-gardien) pour une star elle aussi déchue (Gloria Swanson), qu’il faisait briller jadis. Une prestation émouvante, sinon bouleversante, et une sortie glorieuse à travers l’amertume du décor : il obtient une nomination à l’Oscar du meilleur second rôle masculin.

La sentence des experts et du temps

Daniel :

La plupart des grands réalisateurs (d’Eisenstein à Visconti, en passant par Renoir et Orson Welles) sauront reconnaître le chef-d’œuvre, même sous sa forme raccourcie, et le film sera redécouvert dans les années 50, commençant à apparaître dans les listes des meilleurs films de tous les temps.

Lors de l’Expo 58, la Cinémathèque royale de Belgique publiera le scénario intégral du film, qui servira de base à la publication de trois ouvrages détaillés s’efforçant de reconstituer la version originale à l’aide d’indications et de photos de plateau prises lors du tournage intégral. Se posera alors la question d’une possible reconstitution, malgré la perte de la plupart des bobines.

Il faudra attendre l’initiative de Turner Entertainment en 1999 pour voir apparaître une version de 4 heures, composée de la version de 2h10 complétée par plus de 650 images fixes provenant des scènes perdues à jamais. Un travail de bénédictin pour aboutir à un document hybride, unique dans les annales de l’histoire du cinéma, permettant de mieux appréhender le projet initial.

Les Rapaces - film 1924 - AlloCiné

Un chef-d’œuvre tel quel !

Daniel :

Si l’on approuve la volonté de donner à voir autant que possible la version longue perdue, la version de 2h 10 telle qu’en l’état doit être considérée comme une œuvre à part entière, qui a sa logique, sa cohésion esthétique et dont l’imaginaire témoigne d’une indéniable cohérence. Elle démontre à suffisance que von Stroheim a peaufiné son style et réinventé la grammaire de son art.

La distribution, d’abord. Pas de noms ronflants mais des acteurs moyennement ou peu connus, ce qui renforce le sentiment de réalisme : ils font corps avec les personnages et leur apparence physique même va dans le sens de l’esthétique du film, entièrement vouée à sublimer les ravages opérés par la pulsion de l’or. Gibson Gowland (McTeague) a une carrure puissante de géant mais ses boucles à la Harpo Marx lui confèrent une douceur presque angélique. Zasu Pitts (son épouse Trina) est frêle, menue, comme avare de son corps, mais la tiare de cheveux entortillés qui couronne sa tête semble être la marque de sa position de possédante. Jean Hersholt (Marcus) est plus agité, un roquet teigneux à la moue dédaigneuse dont l’amertume est peinte sur le visage.

Phil :

Les physiques des protagonistes m’ont moi aussi interpellé, comme rarement. Depuis les boucles blondes de l’homme fruste Mc Teague jusqu’à la singulière ressemblance entre l’héroïne et l’immense Lilian Gish, en passant par la répulsion suscitée par Marcus, qui semble la vulgarité et la rapacité incarnées.

Daniel :

Les mains sont particulièrement symboliques : les lourdes paluches de McTeague (des battoirs capables de délicatesse), celles effilées, comme faites pour compter les sous, de Trina et celles, nerveuses et tourmentées de rage, de Marcus.

Phil :

J’ai relevé beaucoup d’images qui mériteraient un arrêt… sur image. Des éléments symboliques amènent une mise en abyme, une anticipation de l’avenir : le chat qui rôde autour de la cage des oiseaux, le corbillard qui passe à l’arrière-plan, derrière la fenêtre, lors de la cérémonie nuptiale et de la remise des alliances.

Daniel :

Deux manifestations du fatum, le destin funeste et inexorable.


Daniel :

Le montage est tout en contrastes, particulièrement étudié pour donner au film son tempo alternant énergie et moments d’accalmie. Deux exemples :

. McTeague, au début du récit, s’extrait d’une mine d’or située dans un décor sylvestre. Il pousse un wagonnet, trouve un oiseau et le prend pour lui donner un baiser. La caméra opère un gros plan sur ses lèvres effleurant le bec. Aussitôt après, lorsqu’il jette à bas de la colline un autre travailleur qui a malmené l’oiseau, le plan se fait très large, montrant les effets de la brutalité de McTeague.

 . Lors du mariage de McTeague et Trina, un moment d’émotion entre les mariés contraste avec le grotesque breughélien de la noce, la rage rentrée de Marcus et surtout la vision par la fenêtre ouverte de cet enterrement évoqué supra par Phil.

L’une des raisons de ces gros plans récurrents ?  Le film parle de petites gens auxquels le destin confère une stature de héros tragiques. Ils doivent dominer l’image comme les personnages des enluminures du Moyen-Âge. Le décor lui-même se fera de plus en plus grandiose au fur et à mesure de la tragédie, jusqu’à culminer dans le désert minéral, au sol écaillé, de la vallée de la Mort. Cette alternance très près/très loin rythme toute la progression du film.

Autre caractéristique : tout est hénaurme. Enfant, j’avais été impressionné par le titre d’un film de George Stevens qui s’étalait en grandes lettres sur les affiches : GÉANT. Que dire alors de Greed ? Il est le reflet de l’époque du roman, le siècle nouveau : l’Amérique est alors en plein essor, en plein devenir, puisant, pompant et creusant ses ressources naturelles immenses pour devenir la nation dominante au niveau mondial. Le mot d’ordre est d’entreprendre. C’est la naissance des grands trusts, l’avidité est omniprésente. Ce qu’illustrent différentes scènes du film. Dont le repas de noces : les mandibules travaillent sans relâche, les mâchoires puissantes s’activent, engloutissant la nourriture avec énergie.

Phil :

Une métaphore du capitalisme ?

Daniel :

Le travail sur la profondeur de champ est minutieux. Contrairement à d’autres films de l’époque, l’élément en gros plan ne laisse pas l’arrière-plan dans le flou. On peut y voir un témoignage de fidélité au roman de Norris : magnifier les protagonistes tout en respectant la diversité des détails et descriptions dont le livre regorge.

Pour les lumières, le matériel d’éclairage de studio est parfois délaissé au profit de simples lampes à incandescence, afin de mieux restituer le grain de la peau et d’accentuer le réalisme.

Transposant l’écrit dans un autre langage, celui de l’image, von Stroheim cherche à recréer l’émotion chez le spectateur par l’expressivité des visages et des corps, il va jusqu’à faire ressortir l’animalité de ses personnages.

Conclusions

Daniel :

On ne sort pas indemne de la vision de Greed. On ne saura jamais ce que le film aurait pu être s’il avait pu tenir la longueur prévue. Les ciseaux des monteurs de la MGM ont été plus redoutables que les rapaces du désert, malgré leur souci de faire du bon travail.

Phil :

« On ne saura jamais… ». En effet. Pourtant, une évidence me happe. De la contrainte naît très souvent un surcroît d’imagination et le déploiement du génie consiste souvent à contourner, résoudre, transcender plutôt qu’à rouler en roue libre. Pensons aux magistrales réussites du théâtre nées sous la règle des trois unités. Il y a certainement de nombreux chefs-d’œuvre qui ont pâti des coupes imposées par les producteurs mais il ne faut pas confondre les producteurs de ces temps lointains avec d’autres, plus actuels. Ces producteurs étaient souvent, comme les grands éditeurs en littérature, des êtres hybrides, dansant entre nécessités artistiques et économiques. Von Stroheim aurait-il réussi, avec ses 9 heures, une sorte de mini-série télévisée (le haut-de-gamme de HBO) d’une ampleur formidable ou aurait-il embourbé son spectateur ?

Et n’oublions pas non plus que les créateurs se trompent parfois ou souvent sur leurs créations. Voltaire ne jure que par ses pièces ou son épopée, que l’histoire littéraire balaie, quand elle élève au septième ciel ses contes, qu’il prenait plus à la légère. Etc.

Daniel :

Un film tronqué, et renié par son auteur, qui est un chef-d’œuvre. Un film complet que l’on ne retrouve que sous forme de livre*. Un réalisateur ruiné par sa prodigalité alors qu’il aborde le sujet de l’avarice. Décidément, Erich von Stroheim aura été un paradoxe vivant. Pour la plus grande gloire du cinéma.

Mais ma dernière pensée va aux acteurs qui ne figuraient que dans les scènes coupées et dont les rôles ne subsistent qu’à l’état de photogrammes.

Daniel Mangano à la barre, Ciné-Phil RW au contrepoint.

* The Book of Erich von Stroheim’s Greed (d’Herman G. Weinberg) inclut de nombreuses scènes supprimées sous forme d’images fixes.

Youtube offre la version de 130 minutes :

SPÉCIAL PATRIMOINE (3) : CAMILLE LEMONNIER et ses romans UN MÂLE et HAPPE -CHAIR / Jean-Pierre LEGRAND & Philippe REMY-WILKIN

Jean-Pierre LEGRAND + Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 37) fusionnent en octobre 2020 pour offrir un…

Spécial PATRIMOINE (3)

Un feuilleton consacré aux perles de la littérature francophone de Belgique

Camille LEMONNIER et ses romans Un mâle et Happe-Chair

Camille Lemonnier et Conclusions sous forme de dialogue

entre Jean-Pierre et Phil ;

Phil présente Un mâle et Jean-Pierre Happe-Chair

Fichier:Emile Claus 010.JPG — Wikipédia
Camille Lemonnier peint par Emile Claus

Camille LEMONNIER

L’auteur

Jean-Pierre :

Né à Bruxelles en 1844 de deux parents d’ascendance flamande, Camille Lemonnier est issu d’un milieu bourgeois et aisé. Après un cursus de droit entamé à l’ULB et jamais achevé, il se consacre d’abord à la critique d’art.

Phil :

Son père Louis (originaire de Louvain, comme son nom ne l’indique pas) a tenté de le remettre sur les rails d’une voie plus normative, via un travail administratif, mais il a laissé tomber la sécurité pour vivre sa passion pour l’art.

Dès 1863, il publie un Salon de Bruxelles. Ses convictions sont audacieusement affirmées : il défend le réalisme contre l’académisme, l’indépendance du créateur face aux institutions.

La mort de son père, l’héritage qui s’ensuit lui permettent de vivre plus sereinement ses choix.

JP :

En 1869, il publie un recueil d’essais consacrés à la peinture flamande et aux mœurs de la toute jeune Belgique. Nos flamands, à l’instar des écrits sur l’art de Baudelaire, comporte un aspect programmatique qui annonce déjà l’essentiel de sa démarche littéraire.

Phil :

En 1870, il se rend sur le champ de bataille de Sedan et rédige un roman-reportage. Sedan, rebaptisé Les charniers, frappe par son réalisme et précède La débâcle de Zola.

JP :

Une œuvre abondante et diverse va suivre ces premiers pas prometteurs, plus de septante volumes, des romans mais aussi des nouvelles et du théâtre. Un mâle, son œuvre la plus célèbre, publié en 1881, fait scandale et contribue à sa reconnaissance comme représentant du naturalisme en Belgique. C’est alors la consécration. La jeune génération se reconnaît en lui : le 28 avril 1883, la revue Jeune Belgique offre un banquet en l’honneur de l’écrivain, au cours duquel Georges Rodenbach ouvre la série des discours en le baptisant « Maréchal des Lettres ».

Phil :

Il tiendra sa revanche lors de l’édition suivante du Prix quinquennal, en 1888, plébiscité pour La Belgique, un livre illustré par des gravures de Constantin Meunier.

JP : Lemonnier meurt à Bruxelles en 1913.

Nos Flamands, un manifeste ?

JP :

Survalorisant la tradition picturale flamande des XVIe et XVIIe siècles, Lemonnier en fait son modèle littéraire, donnant ainsi naissance au stéréotype de l’« écrivain peintre ».

Phil :

En Belgique, l’interaction littérature/peinture est frappante. Songeons aux deux premiers épisodes de notre feuilleton patrimonial : Marie Gevers épouse le peintre Franz Willems ; Charles De Coster est très proche de Félicien Rops (un cousin de Lemonnier !) et son Ulenspiegel restitue des ambiances très breughéliennes. Parmi nos contemporains les plus brillants, Paul Emond partage la vie de la plasticienne Maja Polackova, le père de Jacques De Decker était un peintre à succès, etc.

En élargissant, mais à peine : Patrick Roegiers s’est illustré comme photographe, Benoît Peeters, à côté de ses activités d’éditeur ou d’écrivain, est surtout connu comme scénariste des Cités obscures. Et si l’on parlait de l’engouement des auteurs belges francophones pour le peintre ostendais Spilliaert (5 couvertures de mes livres mais on le retrouve associé à Evelyne Wilwerth, Claude Donnay, Jean Muno, etc.) ?

Il faudrait creuser ce rapport à l’image. Qui a sans doute à voir avec une plus grande incarnation du Belge par rapport au Français, avec une peur de l’approfondissement intellectuel, du concept philosophique aussi.

JP :

Surtout, Nos flamands témoigne d’une volonté d’émancipation à l’égard de la France. Dès l’épigraphe :

« (…) la pire annexion n’est pas celle d’un coin de terre : c’est celle des esprits. »

L’ouvrage défend, avec une ardeur militante, la spécificité de la « langue française de Belgique », en un mot, du belge :

« Ah, s’exclame-t-il, « le belge ! Mot sonore et doux ! Le belge, m’entendez-vous bien ? Que j’éprouve de plaisir à cette harmonie ! Il n’est chose au monde qui m’enchante plus. Et notez que nulle langue mieux que celle-là ne reflète le caractère de la nation qui la parle. (…) Elle est du terroir, faite pour nos esprits et nos goûts. On y sent je ne sais quelle odeur du pays, odeur de cassonade, de bière, de choux de Bruxelles, et c’est un parfum délicieux. »

Ce désir de se défaire de l’emprise culturelle française se manifeste rapidement dans une recherche stylistique truffée de néologismes, de mots rares et de particularismes lexicaux.

Phil :

« Se défaire de l’emprise culturelle française » !

Il en était déjà question dans notre Ulenspiegel. La problématique est fondamentale, elle heurte de plein fouet les auteurs de la Belgique naissante. Comment manifester une identité réelle, forte ?

Pourtant, s’ils s’écartent volontairement d’un classicisme à la française, d’une limpidité d’expression proverbialisée par Voltaire et autres Boileau, nos géants De Coster et Lemonnier se voient in fine associés, pour l’un, à Rabelais, pour l’autre à Hugo ou Zola, des références… françaises. Faux paradoxe ?

Comme le souligne Gustave Vanwelkenhuizen dans Histoire illustrée des lettres françaises de Belgique (Renaissance du livre, Bruxelles, 1958), la francophobie de Lemonnier est pour le moins superficielle, une posture émancipatrice. Il comptera beaucoup d’amis en France et finira par acquérir un appartement à Paris. Lui qui aura donc vécu à la campagne (le château de Burnot, entre Dinant et Namur, ou La Hulpe) comme dans des capitales.

JP :

Même si, comme le soulignent (excellemment) B. Denis et J.-M. Klinkenberg dans La littérature belge, l’insécurité linguistique née du sentiment de décalage entre nos particularités langagières et la norme héritée de la France n’explique pas tout, elle joue cependant un rôle significatif dans cette émancipation qu’un Patrick Roegiers incarne encore plus d’un siècle plus tard, dans son fameux Une langue inouïe :

« Le rôle de l’écrivain belge est d’inventer sa langue plutôt que de parler la langue commune, c’est-à-dire le bon français, qui sied aux Français. Le sabir belge échappe à toute logique. La langue belge est insoumise, incorrecte et très gaffeuse. Elle est l’exact contraire d’un flux limpide, juste et pondéré. »

Ce malaise, qui conduit Lemonnier à forcer la langue, à la pousser dans ses derniers retranchements au risque, par moment, de compromettre la lisibilité de ses textes, est à l’origine de moqueries parfois acerbes, comme celle d’A. Giraud qualifiant ce style, parfois boursouflé à l’excès, de « macaque flamboyant ».

Le Zola belge ?

JP :

Les romans qui suivent (Un mâle et, singulièrement, Happe-Chair), vont progressivement (mais bien après leur parution) amener une partie de la critique à qualifier Lemonnier de « Zola belge », tantôt à titre d’éloge teinté d’ambiguïté, tantôt sous les stigmates du plagiat. Des œuvres comme Les charniers, Happe-Chair ou La fin des bourgeois partagent bel et bien une inspiration commune avec La débâcle, Germinal et Les Rougon-Macquart. En revanche, le traitement des thèmes abordés et la recherche stylistique diffèrent profondément d’un auteur à l’autre. Du reste, de l’œuvre foisonnante de Lemonnier, seule une dizaine de volumes se rattachent directement ou indirectement à l’école de Zola.

Il revient à l’écrivain et philologue Gustave Vanwelkenhuyzen d’avoir, l’un des premiers, rétabli la juste place de Lemonnier en éclairant de manière objective les relations réelles entre les deux auteurs. Plus récemment, Frédéric Saenen a publié dans la collection L’Académie en poche un revigorant Camille Lemonnier, le « Zola Belge » sous-titré Déconstruction d’un poncif littéraire.

Phil :

Voir l’article de Michel Zumkir dans Le Carnet :

Camille Lemonnier, le "Zola belge" : déconstruction d'un poncif littéraire

JP :

A la fin de sa carrière, Lemonnier redéfinira son esthétique comme « naturiste » plus que naturaliste.  Dans leur ouvrage Les littératures belges de langue française, Berg et Halen décrivent cette ultime vision de l’écrivain :

« La société moderne est mauvaise par essence ; la loi du travail et les contraintes de tout ordre dégradent l’homme en contrariant sa vocation à la liberté et au bonheur. Pour répondre à sa vérité primordiale, l’homme devrait faire retour à la nature et se rendre aux conseils de l’instinct. »

Phil :

Une anticipation des écolos ? Ou des libertariens ?

JP :

Cette veine naturiste se retrouve dans des œuvres comme Le vent dans les moulins (1901), Le petit homme de Dieu (1902) ou encore Comme va le ruisseau (1903).

Phil :

Lemonnier est si éclectique qu’il en devient insaisissable. Dans certains livres, il glisse vers le décadentisme (cf un Huysmans en France), tant côté style (préciosité) que thématiques (femme fatale, perversion).

Vers la fin de son existence, La vie belge (1905) et Une vie d’écrivain (sa biographie, en 1911) le transforment en chantre de la terre natale.

Musée Camille Lemonnier - Brussels Museums

UN MÂLE

Une lecture de Philippe Remy-Wilkin

Un mâle, roman, pp. 215-398, dans La Belgique fin de siècle (romans-nouvelles-théâtre), Complexe, Bruxelles, 1997, 1160 pages. Edition établie et présentée par Paul Gorceix, d’après une édition originale parue en 1881 chez Henri Kistemaeckers, à Bruxelles.

Le pitch ?

Cachaprès, un braconnier aux allures d’outlaw prodigieux, tombe en pâmoison devant une fille de ferme, Germaine, élevée comme sa fille par le fermier Haulotte. Il tente de la séduire, multiplie les approches, elle cède. Mais, dans la foulée, il y a inversion des pôles : le sauvage et rusé Cachaprès s’adoucit, se laisse aller à l’amour ; Germaine, comblée, se rigidifie, se mettant à réfléchir, à soupeser l’intérêt d’un retour sur les rails d’une vie sage, rangée, assurée matériellement et socialement. Et il y a le fils aîné des Hayot… Il lui conte fleurette et une alliance des deux familles offrirait bien des avantages.

La tragédie se tend à la grecque. Les arcs reçoivent leurs flèches. Quelle issue pour les amours clandestines des deux tourtereaux, au milieu des rivalités, de la morale et des intérêts paysans ?

Germaine et Cachaprès

La sensualité transperce les pages où ils s’effleurent ou s’enlacent, teintée d’une ode à la force, à la vie pleine et entière :

« Une bête s’éveillait en lui, féroce et douce. Elle se sentit convoitée et n’en fut pas irritée. (…) elle était grande, large d’épaules, les hanches saillantes, et ses bras nus avaient le ton bis du seigle. Sur sa gorge haute et drue, une jacquette de laine brune tendait. (…) sa beauté rude d’homme des bois. Son torse carré se reposait sur des reins larges et souples. »

J’ai souvent songé à la dichotomie loup/chien. Qu’on retrouve dans les westerns (le trappeur et le cow-boy représentent le Wild West qui s’efface face au monde normé de l’homme de l’Est, L’homme qui tua Liberty Valence étant le point d’acmé de cette thématique).

Lemonnier exalte des forces du passé ou de toujours peut-être, mais alors escamotées/masquées aujourd’hui. Comme s’il privilégiait la force brute du barbare, homme d’invasion, de conquête, de razzia à celle du Romain, du chrétien, du civilisé, du policé. Le premier excite Germaine, le second lui inspire un mépris net.

Cachaprès est un prédateur, un tueur, qui aime ôter la vie. Et pourtant… Lemonnier le rend attendrissant, lui concède sa logique propre. On se prend à comprendre le loup. Pourquoi ? Parce que sa méchanceté est une sauvagerie, un défaut de polissage empreint de noblesse. Il y a un début de Bildungsroman : le braconnier se transforme, comme l’homme sauvage dans L’épopée de Gilgamesh. Quant à Germaine, sa nature composite attire puis révulse. Et s’opère, pour le lecteur, un basculement d’empathie entre les deux protagonistes. Ne figure-t-elle pas une femme fatale, quasi un cliché, celui de la tentatrice qui dénature l’homme et le broie au gré de ses intérêts, de ses appétits ? Foedora chez Balzac, Salomé dans le Nouveau Testament. Lemonnier nous montre-t-il à travers elle la victoire de la société sur la nature, une victoire de la duplicité, de la lâcheté, de la trahison ?

La langue

Ayant récemment rubriqué le beau livre de Joseph Van Wassenhove Bruxelles, la ville vue par des écrivains du XIXe siècle, j’avais été frappé par la place accordée à Lemonnier (très conséquente), la qualité de ses descriptions :

« Un délabrement de masures vermoulues, fleuries de mousses veloutées, avec des joubarbes dans les crevasses, mettait tout le long de la Senne ses pans de murs déjetés, surchargés d’appentis en surplomb par-dessus les eaux terreuses, et hérissés de déversoirs en pierre par où dégoulinaient les lessives des ménages. Tout un lacis d’impasses s’entrecroisait dans une demi-obscurité chaude, emplies de fumées tourbillonnantes que le soleil lamait d’or. »

Voir : https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/05/31/les-lectures-dedi-phil-31-coup-de-projo-sur-les-lettres-belges-francophones/

Dans Un mâle, avant même le déploiement d’un récit, le lecteur est précipité dans une orgie de sensations, relayée par des mots, un souffle :

« Une fraîcheur monta de la terre et tout à coup le silence de la nuit fut rompu. Un accord lent, sourd, sortit de l’horizon, courut sur le bois, traîna de proche en proche, puis mourut dans un froissement de jeunes feuilles (…). »

Le réveil de la forêt s’apparente à une symphonie, la langue nous submerge, nous étourdit, nous embrase (ou nous asphyxie ?). Le torrent charrie des mots rares, des tournures décapantes, des audaces d’expression :

« Une transparence aérisa les fourrés ; les feuilles criblaient le jour de taches glauques ; les troncs gris ressemblaient à des prêtres couverts de leurs étoles dans l’encens des processions. Et petit à petit le ciel se lama de tons d’argent neuf. »

Les mots rares vont envahir les pages comme les abeilles une glycine : « lucescences », « hourdées », « persilla », « s’éjoyant », « volige », « jabotaient », etc.

Iwan Gilkin confirme nos premières observations dans son Discours prononcé à l’Installation de l’Académie royale de Littérature, en 1921 : 

« (…) la nature (…) lui avait donné, comme aux meilleurs de nos peintres, un œil prodigieusement sensible à toutes les richesses des couleurs et des formes (…) Aucun écrivain du XIXe siècle, si ce n’est Victor Hugo, n’a possédé, comme Camille Lemonnier, les richesses du dictionnaire, n’a disposé pour formuler sa pensée ou ses sensations d’un nombre aussi considérable de mots (…). »

Tout le livre étant parcouru de ce mélange détonnant d’inventivité stylistique, de luxuriance lexicale, de souffle lyrique, Gustave Vanwelkenhuizen (op.cit.) a parlé de « roman-poème ».

A contrario, les dialogues du livre tentent de recréer un langage campagnard, à coup d’abréviations, de mots patois, etc. :

« Est-ce toi, fieu ?

Oui.

Qué nouvelles ? »

Réalisme et naturalisme ? Naturisme, romantisme ?

Le réalisme se tapit dans les descriptions minutieuses du cadre rustique, de la vie paysanne (la recréation de sa langue).

Le naturalisme traverse le récit. Au premier degré, il y a la crudité, la violence de diverses scènes, bien sûr (une fillette s’acharne érotiquement sur un cadavre, il y a des bagarres, etc.). Mais, au deuxième, il y a le filigrane de l’influence du milieu, de l’hérédité : la promiscuité de Germaine avec la vie animale, de Cachaprès avec la vie forestière pèse dans le surgissement des instincts ; le véritable père de la jeune femme était un garde-chasse, le goût de la forêt, du forestier remonte.

Ces courants-là sont ici bousculés, pulvérisés même par la puissance du lyrisme (que Paul Gorceix voit s’élever jusqu’à la « vision cosmique »). Un lyrisme qui se décline en myriades de notations poétiques mais en accents épiques aussi, avec une exaltation de la « belgitude », si on peut oser cet anachronisme, de la vie flamande déjà immortalisée par Breughel l’Ancien : la kermesse, la bagarre dans la taverne… Un lyrisme qui nous précipite vers le romantisme, vers Hugo et Chateaubriand. Cachaprès, farouche, solitaire, révolté, possède des allures de Caïn. Et que dire des passions qui lient Germaine et le braconnier, Cachaprès (et Lemonnier) et la forêt ?

Le romancier pourrait bien avoir réussi le singulier « mélange d’Idéal et de Réel », qu’il attribuait à Barbey d’Aurevilly dans la dédicace de son ouvrage.

De la débâcle au succès

Un mâle paraît d’abord en feuilleton dans L’Europe, un journal qui venait à peine d’éclore et qui salarie Lemonnier comme journaliste culturel. C’est un scandale immédiat. Le public, la critique, des collègues vouent l’auteur, l’éditeur et le texte aux gémonies.

Lemonnier n’a pas l’air si surpris. En forçant l’analogie homme/ bête, en osant décrire la libération des instincts, ouvrir le champ de la sensualité en littérature française (dans la foulée de La bête humaine ou de Nana, de Zola), il provoque les classes supérieure et moyenne belges, à la mentalité très petit bourgeois, des puritains qu’une allusion à la vie sexuelle redresse sur leurs ergots. On lui reproche alors, avec véhémence, « un matérialisme grossier », la « vulgarité de la condition des personnages » et « l’immoralité des épisodes ».

Lemonnier pourrait tout perdre mais son éditeur Emile Francq refuse de céder aux pressions et poursuit la publication. Le salut vient de France. De Paris. Qui le réclame sur l’air des lampions. Comme un héros. Ou un héraut des temps nouveaux. Plébiscité par Daudet, Zola et Maupassant, etc.

Dans son autobiographie, Lemonnier assumera l’aventure avec philosophie :

« C’était la première fois qu’en Belgique, un écrivain osait peindre la vie dans sa brutalité ; c’était aussi la première fois que le pays prenait parti dans un conflit littéraire. La morne indifférence fut rompue (…). »

La place du livre dans l’œuvre globale

Intrinsèquement.

Si l’on en croit l’académicien Gustave Vanwelkenhuyzen (dans sa communication à la séance mensuelle de l’Académie royale du 9 mai 1959), aucun livre de Lemonnier « ne reflète davantage son humeur, ses goûts, ses aspirations ». De fait, dans Une vie d’écrivain, Lemonnier avoue avoir écrit ce roman avec « un plaisir presque sauvage » ou avoir toujours préféré « les simples aux civilisés des villes ». Un mâle exprime surtout sa passion pour les arbres : ceux-ci, dans un élan animiste, recueillent l’âme des personnages.

Extrinsèquement.

La Belgique, comme ce sera si souvent le cas, jusqu’à aujourd’hui, se rallie progressivement au jugement français. Le succès du livre sera considérable. Un mâle sera le livre le plus connu de Lemonnier, son plus grand succès. Plus encore, il sera dit et répété qu’il est de ceux qui ont initié une littérature française de Belgique, une littérature qui brillera soudain d’un éclat européen, louée par Zweig, Verhaeren, Maeterlinck, Rodenbach…

Le roman sera transposé à la scène : pièce jouée au Théâtre royal du Parc en 1886 puis à Paris en 1891, drame lyrique au Théâtre royal de la Monnaie en 1914.

Musée Camille Lemonnier - Brussels Museums

HAPPE-CHAIR

Une lecture de Jean-Pierre Legrand

Happe-Chair, roman, Collection Espace Nord, 2018, postface de Michel Biron, 431 pages. Edition originale en 1886.

Le pitch

L’action se passe au Pays noir. La région vit au rythme de Happe-Chair, son usine sidérurgique. Sur fond de misère sociale, Lemonnier   suit le destin de Jacques Huriaux, ouvrier au laminoir, et de sa femme Clarinette, elle-même ouvrière puis tenancière d’un petit bistrot. Dans le fracas lointain des laminoirs et les rougeoiements des hauts fourneaux, nous cheminons sur deux voies parallèles : celle de la colère sociale qui gronde et celle de la déchéance dans laquelle s’abîme Clarinette.

La langue

On retrouve Lemonnier dans sa veine naturaliste mais avec plus encore de démesure dans l’inventivité et la recherche du mot rare. Par cette importance qu’il accorde au langage ressenti comme substance même du roman, Lemonnier anticipe largement une direction que la littérature empruntera bien plus tard.

Dans Un mâle, l’usage particulier qu’il fait de sa langue entre en résonnance parfaite avec les autres aspects du texte : les hommes, les bêtes, la nature entière vibrent d’une sensualité qui imprègne chaque phrase. Son esthétique n’est pas si lointaine parente de l’idéal stylistique d’une Nathalie Sarraute qui écrit : « (…) les mots perdent leur signification usuelle. Ils sont des mots porteurs de la sensation ». En revanche, dans Happe-Chair, la fusion du langage et de la sensation est moins réussie, apparaît forcée.

Dans sa poste-face, Michel Biron reprend cet exemple de « macaque flamboyant » :

« Cependant, avec des sibilements de peine et d’ahan, la horde farouche des puddleurs, poudreux et noirs dans le fulgurement de leurs fours, de longs ruisseaux de sueur coulant comme des larmes de leurs membres exténués jusque parmi les flots de laitier piétinés par leurs semelles, s’exténuaient aux suprêmes efforts de la manipulation. »

Plus loin, décrivant Clarinette aux prises avec une horde de mâles en rut, Lemonnier nous montre « toutes les mains pendues à ses jupes et à son corsage, dans un patrouillis lascif de sa personne ». Ailleurs, les yeux rivés aux joints de la porte, une jeune vicieuse se délecte des ébats de deux amants, « s’affolant des rauques haleines de leur stupre ».

Mon malaise n’est pas uniquement lié au vocabulaire mais à la gêne suscitée par un style qui finit par faire écran entre le sujet et l’émotion.

Outre son style « coruscant », Happe-Chair se signale encore par un usage systématique du wallon dans les dialogues entre ouvriers. Là où Zola n’a pas osé franchir le pas avec ses mineurs, Lemonnier reconstitue un dialecte hybride fait de wallon et de français, ce qui rend les réparties à la fois authentiques et lisibles, même si une connaissance élémentaire de cet idiome peut constituer un atout. Par endroits, le contrepoint entre les dialogues et le commentaire du romancier est saisissant et parfois même marqué d’un zeste d’humour. Comme dans cette scène où Félicité, vieille souillon aux mœurs légères, rend visite à son mari mourant, qu’elle a quitté avec pertes et fracas des années auparavant mais dont elle espère quelque argent :

« Vers midi, un coup de sonnette timide appela sœur Angelina à la porte. Une femme de haute taille, les épaules et les reins puissants, des bandeaux noirs joliment lissés sur les tempes, avec un air de santé virile aux joues demeurées fraîches sous les craquelures, demandait à entrer, d’une voix rude qui chevrotait en une comédie de fausse douleur.

– Not’ bonne sœur, c’est pou’ m’n’homme, l’pauvre Batisse, qu’est là à crever, sans personne. Il y a d’ s’ années qu’on vit sans s’voir, rapport aux torts qu’il a eus pou moé. Mais, dès qu’ j’eu su qu’il allait sur sa fin, j’ seu venue. C’est m’ n’homme, après tout, que j’ m’ s’eu dit ; et là j’voudreu ben l’voir un minute  avec vot’ permission. Y a pas d’ danger que j’ salisseu vot’ maison, not’ bonne soeur ; j’eu frotté mes souliers à d’ la paille près de l’huche.

Soeur Angelina l’examinait un peu défiante, trouvant à la douceur de la voix, chez cette grande commère hardie, de suspectes dissonances. »

Le recours au wallon peut effrayer. Il est néanmoins pleinement justifié. Le point de vue réaliste de l’auteur le commande : à son époque, le wallon est la langue maternelle de la grande majorité de la population de nos régions et certainement dans le monde ouvrier. On a peine à se l’imaginer aujourd’hui. En 1925, près de quarante ans après l’époque décrite par Lemonnier, le périodique Le Guetteur wallon se faisait l’écho d’une enquête lancée par l’Association wallonne du Personnel de l’Etat, relative à l’usage du wallon ainsi qu’à l’opportunité de sa connaissance par les fonctionnaires en contact avec les administrés. Le résultat est édifiant :

« Dans l’ensemble du pays wallon 1 200 communes ont répondu que le wallon demeure la langue principale parlée par le peuple des villes ou des campagnes. Parmi les réponses motivées, signalons celle-ci : dans toutes les questions un peu délicates, les administrés risquent de rester à côté de leur pensée si on veut leur faire parler autre chose que le patois. »

A la lecture du roman, la vision du patois m’a toutefois semblée empreinte d’un soupçon d’ambiguïté. Les dialogues sont souvent crus et triviaux : ils trahissent le sentiment, largement partagé dans les milieux bourgeois de l’époque, d’une forme de vulgarité attachée au wallon, ce qui, voici encore deux générations, le fit pourchasser dans les cours d’école.  A lire Lemonnier, on peine à entrevoir la finesse de cette langue et ses nombreuses subtilités. Ainsi notre auteur utilise fréquemment le tutoiement dans ses dialogues alors qu’il était jugé grossier dans la plupart des familles wallonnes : mon grand-père n’aurait jamais osé tutoyer son propre père.

Une autre ambiguïté hante le wallon pratiqué par les ouvriers de Happe-Chair : il constitue très clairement un élément de faiblesse et d’aliénation. Chaque fois qu’ils doivent exprimer leurs revendications, les rares ouvriers qui osent se lancer s’empêtrent dans des propos sans suite et embarrassés :

« L’un après l’autre, ces patauds s’ébranlaient, lâchant leur brève déclaration comme un coup de pistolet, les sourcils froncés, tout secoués d’une grosse émotion, sans trouver autre chose dans leur courte cervelle, végétante sur un fond d’idées et de mots toujours les mêmes, que cet apitoiement de suite à bout. »

Les idées de ces pauvres diables sont-elles à ce point courtes ? Ne manquent-ils pas plutôt d’un français autre que balbutié pour les exprimer ?

Les personnages

D’assez nombreux personnages animent le roman. Même les plus secondaires ont leur personnalité propre et une manière d’être qui les distingue les uns des autres avec beaucoup de naturel. C’est une des grandes réussites de l’ouvrage.

Les personnages principaux se répartissent en couples antagonistes.  Ainsi Jacques, l’ouvrier honnête et travailleur qui a hérité du calme laborieux de sa mère flamande, est l’exact opposé de sa femme Clarinette, écervelée à la sensualité vorace. L’un et l’autre illustrent la leçon naturaliste : fruits d’un milieu et travaillés par l’hérédité, ils témoignent – surtout Clarinette – d’un certain déterminisme auquel échappent en partie  Jamioul l’ingénieur libre-penseur et Marescot, actionnaire fondateur de Happe-Chair. Tous deux sont issus du monde ouvrier dont ils se sont émancipés à la force du poignet tout en conservant un vif attachement pour leur milieu d’origine et une réelle empathie pour les malheurs de la classe ouvrière. Ils se confrontent à Poncelet, directeur de l’usine et comptable : marié à une bigote de la petite noblesse, il en partage toutes les préventions et le réalisme froid. Cette logique antipodiste s’étend jusqu’aux amants de Clarinette : se succèdent Ginginet, un Français du Nord, beau parleur à l’exotisme superficiel d’un représentant de commerce, et Gaudot, qu’on croit évadé d’Un mâle : 

« (…) un torse d’homme superbe, le regard chaud sous une taroupe noire . (…) Il lui labourait la chair infatigablement, de ses reins d’homme taillé pour les accouplements répétés. »

Un roman social ?

Happe-Chair s’ouvre sur un accident de travail et une description minutieuse, empreinte de lyrisme, d’un laminoir ainsi que des conditions de travail qui y sévissent.  Passé le premier quart du roman, celui-ci se recentre sur les démêlés conjugaux du couple Huriaux qui éclipsent la critique sociale au profit d’une étude davantage psychologique. Le social revient ensuite en force à la faveur d’un nouvel accident plus meurtrier encore. Un mouvement de grève se dessine qui est l’occasion de voir s’exprimer les forces en présence. Le roman s’achève sur la promotion sociale de Huriaux et l’effacement de Clarinette dans une totale déchéance.

Au final le personnage central du roman est son protagoniste le plus sombre : Clarinette, variante ouvrière et débauchée de Madame Bovary. La critique sociale s’en trouve partiellement occultée par le drame conjugal.

La dimension sociale du roman ne peut cependant être négligée. Tout comme Zola, Lemonnier a enquêté sur place, à Couillet, avant de se lancer dans l’écriture de son roman. Avec une volonté de réalisme, il écrit ce qu’il a vu et entendu. L’un des premiers parmi les auteurs de sa génération, il décrit avec minutie la condition ouvrière et dénonce le travail des enfants.

Sur le plan des mentalités, il évoque aussi bien la haine mêlée d’envie des ouvriers à l’égard des nantis ou la « loquèle ronflante et emphatique » des sympathisants de l’Internationale, que le cynisme patronal selon lequel « l’ouvrier, en se louant pour un travail, encourt les risques et périls du travail pour lequel il se loue ». A ce jeu, il n’est pas toujours aisé de cerner le point de vue exact de l’auteur.

Par instants, on le sent très proche de la cause ouvrière. Il laisse percer sa sympathie pour Jamioul :

« (…) attiré vers la légitimité des revendications de la classe ouvrière, allant même, dans sa large conscience d’honnête homme, jusqu’à justifier l’état de guerre en une société divisée sur le plus saint et le plus élémentaire des droits, le droit à la vie pour le petit comme pour le grand. »

Ailleurs, c’est la méfiance qui pointe et l’incompréhension face à l’inconséquence des ouvriers :

« Clarinette, comme toutes les ménagères du Culot, manquait de la plus élémentaire notion d’ordre et d’économie. »

Cette sortie recoupe les propos mis dans la bouche de Poncelet chapitrant les ouvriers tentés par la grève :

« Du reste, leur dit-il, c’était un peu leur faute, cette misère dont ils se plaignaient : ils n’avaient pas l’esprit d’ordre, ne savaient pas mettre un peu d’argent en réserve pour les jours mauvais, godaillaient au lieu de thésauriser. »

Dans le fond, Lemonnier est un bourgeois éclairé, un libéral social bien éloigné du socialisme radical, de l’Internationale et de la lutte des classes. Il ne remet pas le système en cause mais prône, de l’intérieur de celui-ci, l’émancipation de l’ouvrier par la voie de l’effort individuel et de l’éducation ainsi que par la mise en place de structures paternalistes comme les écoles ménagères et les magasins d’usine.  Jamioul le représente assez bien. Il est un bel exemple de cette forme de raisonnement qui, mené de l’intérieur d’un système, revient presque toujours à le justifier :

« Au fond, pensait-il, Poncelet, en décrétant la réduction des salaires, mettrait simplement en pratique une des deux seules mesures qui restent aux administrations débordées, à savoir le renvoi d’une partie du personnel ouvrier ou la diminution du prix de la main-d’œuvre. Après tout, des deux maux, c’était le moins cruel qui allait sévir sur Happe-Chair. »

Cette vision possibiliste s’oppose à celle des tenants du Grand Soir, associée à une forme de sottise qu’incarne Clarinette :

 « Clarinette, elle, dans son éternelle sottise, jubilait. L’idée d’un détraquement social, d’un désordre qui allait mettre aux prises le maître et l’ouvrier remuait en elle un fond trouble d’anarchiste. »

Le positionnement social de Lemonnier apparaît donc en demi-teinte, voire même dominé par une forme de pessimisme : là où il suggère l’impuissance d’une classe ouvrière à l’avenir incertain, Zola entrevoit déjà une force en devenir.

Sur le terrain philosophique

En ce registre sans doute, Lemonnier se rapproche des esprits éclairés de son temps.  Jamioul, son personnage miroir, est un libre-penseur. Il est attaché à l’élévation de la classe ouvrière par l’éducation et obtient la création d’une école au sein de l’usine. Il doit cependant battre en retraite sur le principe de la laïcité :  

« (…) il fut décidé qu’on ferait appel à des religieuses pour l’école ménagère et l’infirmerie et que l’enseignement, dans les classes d’adultes, demeurerait catholique, apostolique et romain, sous la surveillance et la direction du clergé. »

On identifie sans peine la trace de l’âpre débat qui déchira la société belge sur un terrain à la fois confessionnel, philosophique et social : il s’agissait alors pour les classes dominantes et la petite bourgeoisie de « conserver le caractère religieux du peuple » et de lui dispenser un enseignement moral et religieux qui le maintiendrait à sa place dans la société.

Les femmes et la sexualité

Dans son roman, Lemonnier nous renvoie une déconcertante image de la femme et de son corps.

Une nouvelle fois, une logique des antagonismes est à l’œuvre qui oppose les femmes du peuple aux « dames patronnesses » pour l’essentiel, épouses des dirigeants de l’usine ou de quelques autres notables. Deux femmes que tout oppose symbolisent cette classe plus aisée : Mme Jamioul et Mme Poncelet.

Mme Poncelet, épouse du directeur de l’usine, est issue de la petite noblesse catholique : très attachée à sa caste, elle cache mal son dédain pour la petite bourgeoisie et manifeste une pitié distante pour le peuple, « l’ancien serf affranchi, l’homme voué à la bassesse des besognes manuelles ». Lors de la catastrophe qui ravage Happe-Chair, on la suit, « évoluant dans le sillon du prêtre, raide, froide, sévère, enfermée dans son impassibilité morte ».

Mme Jamioul est une libre penseuse, ce qui lui attire le mépris d’une bonne part de la population locale. Sous des allures inquiètes et timides, c’est surtout un cœur dévoué et sensible.  Lors de la terrible catastrophe, on l’aperçoit, à l’entrée de l’infirmerie, qui « d’un mot informe les arrivants, son mouchoir aux lèvres pour étouffer les sanglots qui, devant toutes ces infortunes, lui montent à la gorge ».

Cette opposition, qui confine à la caricature, est néanmoins intéressante en ce qu’elle illustre une fois encore la ligne de faille philosophique déjà rencontrée. Il n’en demeure pas moins que, sous la plume de Lemonnier, ces deux femmes emblématiques partagent un trait commun : elles semblent n’avoir pas de corps ; on ne les distingue qu’à peine dans la grisaille asexuée de leur apparence.

Tout change avec les femmes du peuple, elles aussi clivées selon la logique des contrastes chère à notre auteur : la masse des ouvrières et femmes de peu, aux corps dégradés par les grossesses multiples et le travail abrutissant s’oppose à Clarinette et à sa mère Félicité.

Prenons quelques exemples « pur jus » de femmes du peuple :

« Une grande bringue, sèche comme de la merluche, la femme à Colasse, se démenait avec une pantomime anguleuse, la tête en avant, comme une chèvre quinteuse et prête à jouer des cornes. Sa robe remontant sur une grossesse déjà avancée, ses minces tibias étaient aperçus s’agitant sous son bedonnement de vieille cane. »

Passons à la Sélénie : avec ses flancs de louve famélique, évidés par seize grossesses dont plusieurs sont allées « pourrir en terre », c’est passive et machinale comme la taure qu’« elle se livre au morbide éréthisme » de son mari. Cette sexualité a des relents d’étable. Sélénie ne cesse « de tendre sa mamelle à l’un que pour ouvrir ses flancs à l’autre. Et les murs, les matelas, les châlits demeuraient éclaboussés du sang de ses couches, dans la maison empuantie d’une odeur fétide de nourricerie et où pêle-mêle grouillait, flaquait, piaillait, croissait parmi les chancres et les scrofules, toute la pouilleuse filiation sortie de sa matrice infatigable. »

L’ouvrière, ou la femme d’ouvrier, est une bête de somme à la sexualité repoussante et bestiale.

A ce tout-venant s’opposent Clarinette et sa mère Félicité. D’une certaine manière, l’une et l’autre échappent à la fatalité du travail à l’usine : la mère en épousant sur le tard un marchand de bœufs dont elle mange le petit magot ; la fille en montant son petit bistrot. Cette fatalité conjurée les précipite dans une autre malédiction, celle du dérèglement des sens. L’une et l’autre sont violemment sexuées : des chairs mafflues (un terme qu’affectionne Lemonnier), une poitrine opulente et provocante et, par-dessus tout, une sexualité insatiable.

Comme chez Zola – mais le préjugé est largement répandu à l’époque, le plaisir féminin semble suspect et constitue le symptôme le plus visible d’une profonde dépravation. Il est dangereux aussi : ces femmes sont des vampires. Il est frappant de rapprocher mère et fille sur ce chapitre.

Tout d’abord, Félicité. Véritable ogresse, elle digère littéralement son rustique compagnon :

« Petit à petit, de ses ruses de femme experte en amour, elle avait limé les énergies du paillard dont la santé, dégonflée comme un ballon, sembla à mesure remonter au torse de la femme, dans une plénitude de vie largement nourrie. »

Ensuite, sa fille :

« A toute heure du jour, ce besoin de la chair la prenait maintenant. Comme il (son mari) était très robuste, il résista assez bien ; mais petit à petit sa force se détraqua ; même à son four, il était pris par moments de somnolences lourdes, avec des coups de masse dans la nuque. »

Ce fantasme de la femme insatiable ne semble trouver son équilibre que dans une bestialité assumée, lorsque mâle et femelle se complètent dans une même compulsion maladive et sans amour. Ainsi Clarinette atteint une forme de plénitude dans sa liaison avec cette brute de Gaudot :

« Elle l’amusait de ses roueries de gourgandine, apprises à l’école de Ginginet (un autre de ses amants), l’étonnait par les hardiesses de son vice, lui qui ne connaissait que la possession brutale. Et en revanche il lui labourait la chair infatigablement, de ses reins d’homme taillé pour les accouplements répétés. »

On notera au passage un préjugé qui aura la vie dure : la femme sensuelle et experte est par définition une femme facile, plus proche de la prostituée que de l’épouse respectable.

On devine que les relations entre Clarinette et son trop placide mari ne peuvent tourner qu’à la catastrophe. Les moments de répit sont rares. Ils surviennent lorsqu’excédé Huriaux reprend les choses en main :

« Perverse et rusée, elle ne subissait que l’ascendant du muscle, appartenait à la race des femmes qui veulent être battues comme des bêtes malfaisantes, et sur qui la mansuétude n’a pas de prise, mais uniquement la largeur de la paume. »

Ici encore, nous retrouvons un poncif de l’époque qui est parvenu jusqu’à nous sous des formes à peine améliorées. Clarinette est de ces créatures qui « l’ont bien cherché » : dans une scène nocturne et hallucinée, elle échappera d’ailleurs de justesse au viol et au lynchage.

Mon impression globale

Happe-Chair est un roman très riche qui, outre plusieurs niveaux de lecture, constitue un témoignage de première main sur une époque finalement mal connue. Malgré ses défauts, il répond à ma définition du « classique », voire tout simplement du bon livre : on sait que l’on pourra le relire avec profit.

Camille Lemonnier — Wikipédia
Camille Lemonnier vers l’âge de 53 ans

CONCLUSIONS

Jean-Pierre :

La postérité a été sévère pour notre auteur. Dans leur Littérature belge d’expression française, parue dans la collection Que sais-je ? une première fois en 1973, R. Burniaux et R. Frickx reconnaissent à l’œuvre une « certaine carrure » mais déplorent son influence excessive par le biais de ce qu’elle eut de pire : « l’écriture et les procédés ».

Les deux professeurs poursuivent :

« (…) confronté comme beaucoup d’écrivains belges d’origine flamande avec la nécessité de couler en forme française une âme toute germanique, il eut le tort d’avoir recours, sous le signe de l’écriture artiste, à l’enflure, au néologisme, au pittoresque appuyé. »

Plus près de nous, B. Denis et J.-M. Klinkenberg, plus cléments, décèlent dans l’œuvre une « hybridité esthétique partagée entre le réalisme et la tentation de l’art pur ».

Phil :

La vision de Frédéric Saenen (op.cit.) est bien différente, et ouvre la voie d’une réhabilitation. Si on a successivement, dès le XIXe siècle, comparé Lemonnier à Victor Hugo, Léon Cladel, Jules Barbey d’Aurevilly, Gustave Flaubert et Émile Zola, c’est peut-être qu’il n’était le clone d’aucun. Qu’il était plutôt le « germe et le socle de nos Lettres », « le parangon » de notre identité belge.

Saenen enfonce le clou. Lemonnier aurait creusé le sillon le plus profond de notre littérature. Il ne s’agirait pas du surréalisme (une tarte à la crème ?) mais de « l’expression directe des pulsions premières et de l’instinct, qui pousse l’individu au passage de la ligne et au seuil de la tragédie intime ». Et le directeur de la Revue générale de souhaiter une intégration dans la Pléiade. Une forme de béatification ?

JP :

Force est cependant de reconnaître qu’on ne lit plus guère Lemonnier. La faute en est à un enseignement qui peine, quoi qu’on en dise, à reconnaître la valeur patrimoniale de notre littérature mais aussi à certaines outrances lexicales qui m’ont gêné à la lecture. De mon point de vue, même si Lemonnier mérite plus d’attention qu’on ne lui en accorde, Zola, tout surévalué qu’il paraisse parfois, a mieux résisté à l’épreuve du temps.

Phil :

J’ai été saisi, moi aussi, et plus d’une fois, par un désarroi de lecture. Non pas tant à cause de la luxuriance lexicale, qui participe d’un dépaysement et d’un envoûtement, un peu comme les archaïsmes d’Ulenspiegel, mais à cause des excès de sa phrase, de son expression. Je décelais des répétitions et des effets trop marqués. Certaines phrases prêtent à sourire et ouvrent la porte au pastiche :

« L’échauffement des esprits se salaçait d’un peu de lubricité à la vue de cette chair mafflue qui frôlait les tables (…). »

Iwan Gilkin (op.cit.) ne le nie pas : la puissance verbale « lasse parfois le lecteur ». Mais, à le suivre, il y aurait un cap à passer, une adaptation : ladite puissance finit par vaincre le lecteur, « elle l’entraîne dans son ivresse, dans sa folie, dans son orgie ». Qui auraient à voir avec les « sources profondes et bouillonnantes de sa sève vitale », « les instincts primordiaux de la vie ».

Phil :

J’ai été agacé, plus d’une fois, par la mise sur un pavois de la force physique pure, de la prédation. La civilisation ne se résume pas à une perte d’instinct et de vitalité, c’est aussi la prise en compte de l’autre, de l’altérité. Il m’a semblé qu’on passait d’un mépris de classe à un autre. C’est oublier, sans doute, qu’on est ici dans un roman, qui pousse une perspective à son paroxysme. Lemonnier, a contrario, a voué une grande partie de sa vie à encenser la production artistique, intellectuelle de ses semblables.

JP : 

J’ai ressenti le même agacement. Il y a clairement chez Lemonnier une fascination pour la force, l’homme sauvage, la race et son génie supposé. Cela se retrouve assez nettement dans ses écrits critiques. Du reste, il faut se méfier des anachronismes. Si, par exemple, l’idée de race – et de fin de race – est aujourd’hui choquante, elle était usuelle au XIXe siècle.

Phil :

Nous avions récemment analysé en duo Vie et mort d’un étang de Marie Gevers et La légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster. Ces lectures récentes et immersives, il est vrai, m’ont hanté durant celle-ci, des comparaisons forçaient le chemin.

Ces trois auteurs témoignent tous d’une prose surhumaine, violée, en quelque sorte, par l’inventivité poétique.

Chez Gevers, la femme s’accomplit déjà, elle est une force, quelqu’un qui écrit et pense le monde (Vie et mort d’un étang), qui assume un rôle important dans la vie sociale (La comtesse des digues), quand la Germaine de Lemonnier voit son espace de réalisation fort limité mais tente tout de même de l’exploiter. Il y a cependant convergence entre Germaine et Suzanne, la comtesse des digues, quand nous voyons poindre la naissance du désir féminin, les deux ouvrages s’y consacrant largement, avec des tonalités différentes, mais des oscillations entre pulsion et raison fort proches.

Cachaprès et Thyl partagent un décor de kermesse et de ripailles, un immense appétit de vie, une vitalité hors normes et hors conventions, mais le premier est un chasseur qui se préoccupe peu des autres, un individualiste, le second refuse la prédation et pratique l’humanisme, son individualisme cède la place quand il mesure l’oppression d’un tiers.

JP :
            Des trois auteurs que nous avons abordés, Gevers et De Coster sont mes préférés, à quasi égalité. Je retrouve chez Lemonnier une façon que Green reprochait à Flaubert dans son Herodias :

« Eclat des couleurs et gaucherie des lignes, comme dans les belles mosaïques. »

Mais, surtout, là où De Coster et davantage encore Gevers célèbrent la beauté de la vie, Lemonnier en admire la force dans son jaillissement brutal. Les deux esthétiques sont respectables ; j’affectionne davantage la première.

Phil :

Ce qui est sûr et certain ? Nos Lettres doivent beaucoup à Lemonnier et celui-là avait des talents nombreux, un arsenal impressionnant.

Relisons quelques regards distillés par des pointures :

Georges Eekhoud (Fragments d’une lettre à un ami, vers 1885) :

« Si nous parvenons à créer une littérature nationale, c’est à lui que nous le devrons en grande partie… (…) un réalisme que la Belgique avait perdu depuis Teniers et Jan Steen (NDR : deux peintres !). »

Emile Verhaeren (Pages belges, 1913) :

« Camille Lemonnier, en cette Belgique si rebelle à l’enthousiasme, vécut continûment et superbement sa vie de près de soixante-dix ans à l’état lyrique. »

Stefan Zweig (Emile Verhaeren, 1910) :

« Il n’a point connu le repos jusqu’à ce que Paris et l’Europe n’attachassent plus au qualificatif « belge » la signification dédaigneuse de « provincial », jusqu’à ce qu’il devînt enfin, comme jadis le nom de « gueux », d’un vocable honteux, un véritable titre d’honneur. Intrépide, jamais découragé par l’insuccès, cet homme merveilleux a chanté son pays, les champs, les mines, les villes, ses compatriotes, les garçons et les filles au sang bouillant et prompt à la colère. »

Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

Camille Lemonnier

Il y a un musée Lemonnier à Ixelles, dans l’ancienne maison de ce dernier, au 150 de la chaussée de Wavre, du côté de Matonge.  Qui cohabite avec le siège de l’AEB, l’Association des Ecrivains belges francophones. L’un de ses membres, Jean-Loup Seban, en est le conservateur.

Pour rappel, les deux premiers épisodes de notre feuilleton sur les perles de la littérature francophone de Belgique :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/07/01/les-perles-de-lhistoire-litteraire-de-belgique-francophone-1-charles-de-coster-la-legende-dulenspiegel-1867/

(2)  Marie Gevers, Vie et mort d’un étang :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/08/03/les-perles-de-la-litterature-francophone-belge-2-marie-gevers-vie-et-mort-dun-etang-1961/

La suite (début 2021) ?

(4) Georges Rodenbach, Bruges-la-morte.

A noter, une exposition est consacrée à Rodenbach à Tournai, à partir du 1er octobre. Voir le détail dans Le Carnet :https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/09/27/georges-rodenbach-expose-a-tournai/

LES LECTURES D’EDI-PHIL #36 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 36 (septembre 2020)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche :

un essai (Luc Dellisse), un récit (Jean Lemaître), trois romans (Stanislas Cotton, Patrick Dupuis/Agnès Dumont, Benoît Sagaro), un conte fantastique (Alex Pasquier) et deux recueils de poésies (Sylvie Godefroid et Carino Bucciarelli) ; les maisons d’édition La Lettre volée, Otium, Murmure des Soirs, Weyrich/Noir Corbeau, Les Nouveaux Auteurs, AEB, Le Scalde et L’Herbe qui tremble.

Préambule

A l’occasion de cette rentrée 2020, je me réjouis du nombre de numéros de ma mini-revue déjà édités par Les Belles Phrases, je voulais apporter mon obole au microcosme. Je vais poursuivre le sillon mais en amenuiser la programmation. C’est que, à côté de mes deux vies principales (la première est la création, en matinée ; la deuxième est normative, limitée aux soirées), la troisième (la médiation culturelle) s’est diversifiée et démultipliée.

Il y a mes articles, sur l’édition belge encore, dans Le Carnet, mais, dans Les Belles Phrases, il y a désormais un feuilleton sur les perles du patrimoine littéraire belge, en duo avec mon collègue Jean-Pierre Legrand, et la reprise d’un autre, sur l’histoire du cinéma, en équipe, avec Nausicaa Dewez, Daniel Mangano et Krisztina Kovacs (et d’autres, ponctuellement). Ajoutons l’envie de mener un feuilleton musical aussi. Hors Belles Phrases ou Carnet, je suis devenu chroniqueur littéraire sur Radio Air-Libre, j’ai accepté d’intégrer le comité de rédaction de la revue Marginales, été sollicité pour des présentations publiques, des jurys, etc.

Bref, et je le dis pour les auteurs et éditeurs qui souhaitent m’envoyer des livres, s’impose pour moi, pour survivre à la submersion et continuer à profiter au mieux de mes activités, la nécessité d’une alternance, sur cette plateforme, entre les différents sous-ensembles. Qu’on devrait donc retrouver chacun tous les trois ou quatre mois.

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Luc DELLISSE, Un sang d’écrivain, essai, La lettre volée/collection essais, Bruxelles, 2020, 154 pages.

Amazon.fr - Un sang d'écrivain - Dellisse, Luc - Livres

L’objet-livre

Magnifique ! Avec l’auteur en filigrane sur la couverture. Le bleu pâle de celle-ci transfiguré par le bordeaux qui glisse depuis la quatrième de couverture.

L’auteur

Luc Dellisse est l’un de nos meilleurs auteurs. L’un de ceux qui possèdent le CV le plus passionnant artistiquement. L’un des rares écrivains ou romanciers belges francophones qui puissent interroger le monde, leur art, leur vie d’une manière analytique, philosophique. En clair ? L’un des collègues dont j’apprécie le plus savourer un paragraphe, une poignée de pages, un chapitre. Pour me sentir compris ou, au contraire, bousculé, incité à une réflexion nouvelle. Pour le pur plaisir aussi de me couler dans une langue belle et inventive mais sans pesanteur, d’une fermeté rare.

Le livre

Un sang d’écrivain me semble prolonger le travail méditatif découvert dans Robinson. Ce dernier ouvrage questionnait le monde, ce qu’il est devenu, la manière dont nous pouvons encore y trouver une place, un sens, résister. Ce nouvel opus resserre la focale sur la manière dont Luc Dellisse appréhende son métier d’écrivain, le pouvoir des mots, la langue. Le texte avance au gré de chapitres courts, intenses, de « petites touches où se mêlent l’analyse, le témoignage, l’humour et l’imaginaire, la situation réelle d’un écrivain dans le premier quart du XXIe siècle » (selon la quatrième de couverture).

Quelques plongées pour effleurer les contenus

Dans Introduction, Dellisse rappelle une vérité qui échappe à la plupart : l’écriture n’est pas un hobby ou une manière de gagner sa vie. Il s’agit d’une activité difficile, souvent ingrate, lourde de conséquences sur la vie de celui/celle qui s’y adonne, son interaction avec le réel, et celle-ci relève de la nécessité. Somme toute, d’un Chemin de Damas, d’une Pentecôte. Et tant pis si le tombé en écriture possédait les talents menant à une vie matérielle confortable, ils doivent céder, reculer.

Dellisse assène un éloge de la lecture ultrarapide. Qui va à rebours de ce que l’on a souvent enseigné. C’est, selon lui, la meilleure manière de saisir la portée réelle d’un ouvrage. Il faut « lire tendu ». Il affine ensuite et reconnaît les mérites, différents (complémentaires ? et il faudrait alors s’offrir de luxe de doubles lectures ?), de la lecture très lente. Ce qu’il condamne ? La « vitesse moyenne », « la flânerie », qu’il assimile au « péril des fausses profondeurs », au danger de « ne capter rien de l’essentiel ».

Dans Le grand jeu, Dellisse évoque l’écriture comme « un moment de retrait, d’absence, de maquis ». Il faut « pouvoir vivre simplement, et presque pauvrement » mais « sans devoir s’en soucier ». Un équilibre, une tranquillité sobre qui était au cœur de Robinson. L’écriture, malgré ses embûches et ses âpretés, en devient une porte d’accès au bonheur, donnant un sens à une mise à distance des corvées et autres soucis matériels qui encombrent nos esprits et corrompent la saveur de nos vies.

Dans Le cadran solaire, l’auteur va plus loin :

« Les mots servent à fixer les choses pour qu’elles existent. (…) La plupart du temps, on est vague, c’est-à-dire rien. On comprend vaguement l’histoire, on éprouve vaguement des sensations heureuses ou malheureuses ».

Les mots apporteraient du poids aux éléments du réel, un supplément d’âme. Un sens, dessiné par une « flèche noire » (quelle belle formule !). L’écriture aiderait à passer de la vie à l’existence ?

Une réflexion sur l’anticipation des faits par les inventions de l’écrivain me rappelle une conversation avec Jacques De Decker, qui croyait aux signes, à la capacité des créateurs de les repérer. Une soirée récente avec un ami d’enfance philosophe aussi : il me citait Jung et son attention à l’égard des synchronicités. Il ne faudrait pas oublier Freud, qui a évoqué les convergences comme indices d’une vive intelligence jusqu’à un certain point, d’une névrose au-delà dudit point.

Décrochage temporel interroge le dédoublement qui s’opère chez un véritable créateur. Les endroits ou les époques imaginaires dans lesquels il se réfugie (enfant, adolescent mais adulte aussi), sont « intenses et stimulants », bien plus que ceux de la vie réelle, à tel point qu’ils introduisent une autre réalité, qui est peut-être plus réelle car plus puissante/imprégnante, chargée de sens, de souvenirs, de propulsion vers la construction d’un avenir.

Et la suite…

N’en disons pas plus. Chaque chapitre (et il y en a plus de 60 !) apporte son lot de réflexions et d’interrogations, d’émotions aussi. Qu’il s’agisse du rapport à « un vieux coffre de pirate littéraire » surgi des limbes avec sa « masse sans fin de papiers griffonnés » au fil des années. Ou de celui à une langue, le français. Du rapport aux aléas du métier aussi (les séances de dédicaces, pour la grande majorité des auteurs, renvoient à une prise de conscience répétée de leur « obscurité »). Du rapport à un monde, un environnement qui n’a jamais été aussi hostile à la démarche intellectuelle, artistique. Etc.

Ah, encore. Le livre se conclut sur une annexe bien singulière, 4 pages de « Remarques sur la machine littéraire » qui livrent 33 réflexions, qui ont un goût d’aphorismes :

« (…) On crée pour faire des beaux objets avec les échecs de sa vie. Et le secret, c’est sa connaissance intime de l’échec mise au service de victoires invisibles. » ;

« (…) la seule chose qui compte ce n’est pas de commencer mais d’aller jusqu’au bout. (…) Apprendre à finir EST apprendre à écrire. »

Ce livre de grande qualité doit se déguster chapitre par chapitre. Ou alors… ? Au grand trot, selon la théorie initiale de l’auteur ?

Pour en savoir davantage sur Luc Dellisse

Avec mes collègues Jean-Pierre Legrand et Julien-Paul Remy, nous avons consacré un feuilleton en trois épisodes à son remarquable (je l’ai classé dans mon Top 5 de l’année 2019) « petit traité de vie privée » Libre comme Robinson :

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https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/27/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-15/

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https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/01/le-coup-de-projo-dedi%e2%80%90phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-16-special-luc-dellisse/

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https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/11/les-lectures-dedi-phil-17-special-luc-dellisse-episode-2/

(3) https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/15/les-lectures-dedi-phil-18-special-luc-dellisse-episode-3/

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Jean LEMAITRE, La commune des lumières, récit, Otium, Paris, 2019, 170 pages.

La commune des Lumières ; Atonio Gonçalves Correia, la Révolution pour  viatique - Jean Lemaitre - Otium - Grand format - Librairie Pax LIÈGE

Le premier contact avec le livre

Il est très positif. Belle couverture. Belle mise en place. L’éditeur, Otium, conjugue un projet idéaliste avec une orchestration soignée : coproductions, impression à Barcelone (choix qui marie la qualité d’une façon à un ancrage symbolique, la ville s’étant opposée au totalitarisme franquiste), suivi du texte, préface d’un historien/professeur d’université, insertion dans une collection, Les taupes, qui métaphorise « ce qui chemine obstinément, des résistances souterraines et des irruptions soudaines ». 

L’auteur

Jean Lemaître (ce nom pour quelqu’un qui écrit sur l’anarchie !), se retire une partie de l’année en Alentejo (un tiers de la superficie du Portugal mais seulement 700 000 âmes), ce qui lui offre un créneau original : il peut nous parler de réalités portugaises méconnues avec les bénéfices du recul et de la sympathie engrangée auprès des autochtones.

Le projet

Il s’agit de révéler une « voix étouffée », l’épopée d’un homme et d’une utopie. Le sous-titre donne les clés du contenu : « Portugal, 1918. Une utopie libertaire. » Nous allons plonger dans la réalité (méconnue) d’un pays, ou d’une vaste région, l’Alentejo, au sud de Lisbonne. Pour suivre l’épopée d’un homme et d’un rêve. Antonio Gonçalves Correia.

Le décor

Nous sommes transportés dans un monde qui évoque le film 1900, de Bertolucci :

« En Alentejo (NDLR : en 1916), les habitants ne peuvent même plus se payer un pain quotidien, parce que ces messieurs les latifundistes préfèrent stocker le blé plutôt que de le vendre aux habitants, n’hésitant pas à affamer des villages pour faire grimper les prix sur des marchés extérieurs, les villes, et davantage porteurs. »

 Une société fossilisée, à deux vitesses. La majorité des habitants sont des paysans journaliers exploités sans vergogne, à 90 % analphabètes. Ils n’ont aucun droit social, ne passent que trois ans à l’école avant de travailler, ils n’ont pas accès aux soins de santé et leurs enfants courent pieds nus.

Plus largement, Jean Lemaître, en quelques pages, brosse le tableau de la situation du pays entier, le Portugal.  De sa naissance à sa mort, le héros du livre, Antonio Gonçalves Correia, va connaître la monarchie, le coup d’Etat de 1910, la république (espoir puis déception), la présidence autoritaire de Sidonio Pais (1917-1918), un régime militaire (dès 1926) et la dictature de Salazar (dès 1933), soit l’avènement du fascisme, avec son flot d’horreurs : règne de la surveillance et du contrôle de la pensée, des paroles, des écrits ; délations, arrestations arbitraires, etc.

Quelques réticences…

Ce livre n’est pas une étude historique ou un essai, mais ce n’est pas un roman, une fiction. Un récit ? Le style est peu littéraire, avec des familiarités/naïvetés : « être grondés », « comment une chatte pourrait-elle retrouver ses petits ? », « il lui fallait bien gagner sa croûte », etc. Côté fond, le cliché riche/exploiteur et pauvre/généreux effleure à un moment ou l’autre (« Voilà pour le cannibalisme des grands bourgeois de ce monde ! »). Or beaucoup de nantis et d’éduqués, à travers l’histoire, ont quitté leurs rangs pour vouloir un bien plus général, se préoccuper des opprimés, améliorer leur sort (mon beau-père gynécologue, un grand bourgeois, consacrait une partie importante de son temps à soigner les plus pauvres ou à se battre pour les droits de la femme) ; d’autre part, tous les types de comportement se retrouvent à tous les niveaux de la société, l’exploiteur, le délateur, le tortionnaire, l’abuseur peuvent être un chef de rayon, un sergent, un ouvrier, un chômeur, etc.

… mais évacuées dans un deuxième temps

Jean Lemaître a peut-être commis une maladresse d’expression ou je donne trop d’importance à une intervention ponctuelle. A la vérité, l’auteur, comme son héros d’ailleurs, se situe dans la vie au-delà des clichés et clivages, hors fanatisme et dans l’intégrité. Il ose nous montrer un curé anticonformiste, s’interroger sur la complexité d’un meurtrier (celui du tyran Pais) ou sur l’intimité de son personnage principal, nimbé jusque-là dans l’idéal :

« Antonio s’est toujours prononcé en faveur de l’égalité et de la liberté entre les deux sexes. Aurait-il accordé à Ana ou à Adelia la même liberté qu’il s’est attribuée à lui-même ? »

Cette phrase, dans sa simplicité apparente, est très percutante. Et engage au recul, à la nuance, à la sortie du binaire et de l’angélisme. Et me rappelle cette anecdote, lue dans ma jeunesse, d’un militant héroïque de la lutte civique des Afro-Américains… qui refusait l’émancipation de son épouse.  

 Ce qui emporte l’adhésion

J’ai délaissé mes paramètres habituels pour me concentrer sur le principal : ce livre concerne des notions essentielles et s’avère profondément utile, il informe, émeut, fait réfléchir et pousse à agir, tout en étant d’un abord aisé.

Le style est simple ? Il se met au service de ses objectifs. S’adresser à des gens simples (mais pas que) pour leur parler d’autres gens simples (mais pas que), en leur rappelant qu’il n’y a pas de fatalité ou de ténèbres absolues. A toutes les époques et en tous lieux, des hommes se dressent et résistent, se préoccupent d’améliorer le sort de leurs congénères, étant les relais nécessaires de la vraie humanité, lovée au fond de nos cœurs plus qu’au sein de la réalité quotidienne.

Le style est simple ? Il est naturel, vivant, dynamique, il contribue à nous offrir une présentation claire de la situation. Il est agréable, les pages défilent sans ennui ni difficulté, on a très vite assimilé le contexte et les décors, les forces en présence et les enjeux, les personnages, en un coup de crayon, ont acquis un relief.

Il y a une mise en abyme du choix d’écriture, l’auteur du livre rejoint ce que son héros, journaliste ou orateur, a lui-même pratiqué :

« Pour se faire comprendre, il n’est point besoin de pontifier : il utilise des images suggestives, des exemples fondés sur le vécu. (…) Une manière d’écrire conviviale, directe, populaire, qui tape dans le mille ?»

Antonio Gonçalves Correia (1886-1967)

Une vie édifiante. Excellent élève, il est arraché à l’école à dix ans et expédié au loin en quête de travail. Un traumatisme. Il se réalise une première fois, épousant Ana à 19 ans (ils auront dix enfants) et brillant comme représentant de commerce : lettré, d’une bonne humeur à tout crin, pédagogue et convivial, il s’attire le respect et la sympathie des populations.

Mais l’homme veut offrir davantage, apporter son obole à la mutation du pays, à l’amélioration des conditions de vie des gens. Avant d’agir, il va se préparer (un peu sur le modèle de Las Casas, ce Dominicain défenseur des Indiens). En lisant beaucoup, se familiarisant avec les idéaux des anarchistes : Léon Tolstoï, Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, Francisco Ferrer… Il affine son personnage (végétarien) et sa philosophie : non-violence, égalité et liberté, émancipation, collaboration, partage…

La Question sociale

Son premier grand engagement consiste à animer un journal, La Question sociale. Il veut toucher un maximum de monde, éveiller les consciences, préparer le terrain d’une révolution pacifique, progressive.

Ses principes ? Il faut prêcher par l’exemple, tenter de convaincre mais sans forcer quiconque. A défaut de persuader, semer le doute dans un esprit est essentiel. Il faut être cohérent, large et ouvert : vouloir l’émancipation des femmes, l’abolition des frontières et la fraternité universelle. Intégrer la nuance, la tolérance : un curé peut, à l’encontre de la hiérarchie catholique, vouloir le bien de ses ouailles les plus défavorisées voire mépriser la propriété privée.

La Commune des lumières

Ereinté, il finit par céder le relais côté Question sociale. Ce n’est pas qu’il baisse les bras devant les difficultés. Il veut aller plus loin, concrétiser ses idées au sens le plus fort. Son idée ?  Créer un village anarcho-communiste dont la réussite inspirera, fera tâche d’huile.

La Comuna da Luz, près de Vale de Santiago, voit le jour en 1916, dans une propriété achetée avec ses pauvres réserves. 15 hommes et 15 femmes y travailleront la terre ou fabriqueront des chaussures, une institutrice quitte tout pour les suivre, les soutenir, éduquer leurs enfants. Solidarité, frugalité, amour de la nature… Les valeurs qui se développent paraissent soudain très modernes, quand l’écologie ou la décroissance sont in, quand l’ultra-libéralisme patauge dans ses impasses et écœure.

La suite ?

Je vous laisse la découvrir. Cette communauté sera-t-elle, comme tant d’autres utopies, minée par des conflits internes ? Les autorités vont-elles rester les bras croisés devant une expérience qui peut donner des idées à toute une région, un pays ? Qu’adviendra-t-il de notre Antonio Gonçalves Correia, dont la silhouette (grande barbe et chapeau noir à large bord) va s’apparenter, au fil des années, à une figure de légende de l’Alentejo ?

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Stanislas COTTON, Le joli monde, roman, Murmure des Soirs, Esneux, 86 pages, 2020.

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Un très court roman ! Voilà qui me rassure comme auteur, en 2019, d’une macro-nouvelle de 35 pages et d’un micro-roman de 60. Il n’y a pas de bon volume a priori, il faut dire ce qu’on a à dire sur un sujet, un récit et ses personnages, puis en rester là, sans gonfler artificiellement, se répéter.

De quoi est-il question ? Sur le site de l’éditeur, le critique Thierry Detienne nous offre les grandes lignes du livre :

« (…) L’auteur y narre à sa demande l’histoire d’un auteur dont il est devenu l’ami et à qui il a promis de la publier après sa mort. (…) le récit écrit à la première personne semble sorti tout droit de la bouche de l’ami perdu et il débute alors que celui-ci a 16 ans et qu’il découvre l’amour avec la belle Anja. (…) Des miliciens douteux ont envahi le village et ils ont pénétré dans les maisons où ils s’adonnent à des exactions innommables. (…) le confident n’a jamais plus parlé de cet événement qui hante pourtant ses nuits et ses jours. N’y peuvent rien le procès de guerre et les témoignages de survivants, les discours d’empathie. (…) »

(voir le texte complet :https://murmuredessoirs.com/le-joli-monde.php)

Un drame. Situé dans « ces plaines que l’on dit sans fin, dans les territoires situés à l’Est ». Qui survient il y a plusieurs décennies. L’auteur Ariel Bildzek, à son décès, doit avoir dépassé les quatre-vingt ans. Malgré le voile ténu qui imprécise l’ensemble pour lui conférer davantage d’universalité, notre esprit se tend en direction de la Pologne et des exactions nazies commises sur les Juifs.

Un procès. Retentissant et d’envergure. Une Commission d’enquête, organisée par le Concert des Nations, se penche sur les faits, appelle des témoins à la barre, l’horreur déferle à nouveau, jusqu’à déformer l’appréhension du monde des uns et des autres. Comment vivre le monde, les humains après… ça ? Réminiscences !

Un vieil homme en quête d’une clé sur son passé. Qui semble avoir vécu une parenthèse désenchantée entre les 16 ans du drame et sa fin prochaine, une vie qui love ses mystères en marge d’une carrière lumineuse (réussite comme écrivain, gloire, reconnaissance, retraite sur un île italienne).

Trois temps. Trois mouvements pour notre auteur mélomane (Bach, Gould). Amoureux de culture, devrait-on élargir, tant les allusions fusent, au cinéma (Laurel et Hardy, Ingrid Bergman et Casablanca, Fellini et Sophia Loren, etc.), à la littérature (Beckett, Neruda, etc.).

Mes impressions ? Elles sont contrastées. Ou, plus exactement, un premier flux (de restrictions) a cédé progressivement devant un second (de notes positives), voire même un renversement de perspective.

A charge.

Ce récit, de par ses thématiques et ses décors, renvoie aux deux romans de Marcel Sel, Rosa et Elise, parus chez Onlit. Qui offrent d’amples épopées, des personnages approfondis et bouleversants, des narrations fermes, nourries, rebondissantes, de nouveaux angles de vue sur des sujets a priori rabâchés.

La structuration ajoute son poids à la mise à distance. Dès le départ, au lieu de plonger dans le récit (j’en reviens à Sel et au cri initial d’Elise), on se confronte à un récit-cadre (voire même à un double cadre) : un auteur A’’ raconte un auteur A’, qu’anime Stanislas Cotton/l’auteur A. A’’ instille le doute sur la véracité de son roman, son approximation, ses libertés. L’auteur A/Cotton) a, en sus, derrière lui, une grande carrière de dramaturge, et ses présentations, ses mises en place s’apparentent souvent à des didascalies. Et il y a le découpage, très marqué, musicalisé, pour ses trois parties (d’un texte déjà si court).

Au niveau des contenus, je partage la plupart des élans de l’auteur (A, A’ ou A’’ ?) tout en étant embarrassé de les voir plusieurs fois assénés de manière appuyée : la race humaine est pourrie, l’Europe est une abomination (cf son attitude face à l’émigration), etc. Ce qui n’est que partiellement vrai et donc faux. Il y a à toute époque et en tout lieu des flambeaux de l’humanité, qui cachent des enfants juifs, refusent de commander un peloton d’exécution, donnent des cours gratuits à un adolescent défavorisé, etc.

A décharge. Malgré mes restrictions, j’ai lu les pages avec plaisir. L’écriture est belle et chargée (de réflexion, d’émotion). J’y ai retrouvé des fragrances de mes lectures de jeunesse préférées, ces pièces philosophiques de Camus, Sartre, Giraudoux qui virevoltaient tout en conférant du poids aux mots, aux situations :

« – Je ne le crois pas, Mademoiselle. Avec les barbares meurt l’esprit et le doute n’est plus permis. Si le doute n’est plus permis, la mort danse et les mouches engraissent. C’est une énorme cochonnerie. »

On a donc de très bons dialogues :

« – Une croqueuse de morts…

  • Pardon ?
  • La hyène sort le soir.
  • Je ne comprends pas.
  • Je ne suis pas guide au musée des horreurs. Je ne veux pas déterrer les cadavres. Regardez-moi au fond des yeux. Qu’est-ce que vous voyez ? Regardez bien au fond de mes yeux, je doute que vous y trouviez autre chose que le cadavre de Dieu. »

Et puis… Stanislas Cotton se contredit pour le meilleur. Ou plutôt… il ME contredit, il contredit MA lecture ! Cet écrivain est subtil, ce que disent les deux auteurs (A’ et A’’) de SON roman n’est pas ce qu’il dit, lui (A). Ce qu’il ressent et pense est plus nuancé. L’humanité est pourrie ? Lara et Joop sont de belles personnes, en construction, qui renvoient à ma théorie des flambeaux contrepointant l’horreur du panorama. Joop, photographe lors du procès, n’adopte-t-il pas Ariel et ne tente-t-il pas ensuite de lui offrir le meilleur ? 

Une tradition moderniste traverse ce livre – repérons et savourons – et redistribue les cartes, dans la foulée des codes. Il faut accepter la volonté du pointillé et du concis, de la fulgurance, l’évacuation du grand ensemble romanesque classique. Ce qu’on perd à droite (en n’étant pas emporté par un élan orchestral), on le gagne à gauche en ayant l’occasion de se focaliser sur une poignée d’enjeux majeurs :

« Comment parler de ce qui est indicible ? Non, la question n’est même plus comment raconter ça, tout ça. Mais tout simplement pourquoi. Tu comprends, Joop, pourquoi ? Tu peux me dire à quoi sert tout ce cirque ? Ça ne sert à rien, strictement à rien. »

In fine ? Un livre qui peut frustrer ou exalter. Mais un auteur à découvrir, à fréquenter. D’une élévation certaine. Je coche son nom.

(4)

Alex PASQUIER, Le cerveau électrique, conte/micro-roman fantastique, AEB, Bruxelles, 2020. Texte (de 1917) établi par Frédéric Vinclair, avec une introduction et quelques documents (photographies de l’auteur ou de pages du manuscrit, etc.).

L’auteur

Alex Pasquier (1888-1963) était un docteur en droit, qui s’est spécialisé dans les procédures de divorce. Dans le milieu des Lettres belges, son nom perdure à travers l’attribution d’un prix décerné par l’AEB, l’Association des Ecrivains belges.

L’AEB

Pasquier en a été le président, après y avoir assumé diverses fonctions. Or l’idée a germé tout récemment de prendre en compte les archives de cette association, de redécouvrir des textes oubliés, parfois à tort, par malchance. Saluons le travail d’orpailleur de Frédéric Vinclair (par ailleurs, un rouage essentiel du fonctionnement de l’AEB), sous l’égide de la présidente Anne-Michèle Hamesse.

Le livre et son contexte

La première pièce exhumée est un conte de jeunesse qui paraît comme Hors-série n° 1 de la revue de l’AEB Nos Lettres. Et appelle donc d’autres découvertes. Dans son introduction, Frédéric Vinclair nous révèle le lancement, en 1919, chez Polmoss, à Bruxelles, d’une collection belge de « romans scientifiques ». La première peut-être, selon l’Encyclopédie de l’utopie et de la science-fiction. Cette collection, hélas, ne livrera qu’un seul titre, Le secret de ne jamais mourir, signé… Alex Pasquier. Le cerveau électrique eût dû suivre mais… Les aléas de l’édition, dont le détail, ici, nous échappe, ont fait que le texte est resté dans un tiroir pour finir par aboutir (mystérieusement) dans les collections de l’AEB.

 Il est émouvant d’observer un tel sommeil, plus d’un siècle, une résurrection, qui est ici comme une première vie véritable. Il est émouvant de se pencher sur un confrère du passé, d’entrevoir ses espoirs et ses déceptions, publications et lettres de refus. Nonobstant, il réalise un parcours intéressant : il fonde une revue, il édite divers livres et change de registre, aborde le roman historique (la Première Guerre mondiale et l’occupation allemande), le conte, l’essai (trois sur Maeterlinck !), le grand reportage, la biographie.

Le cerveau électrique

Le manuscrit d’origine date de 1917. Il comptait quarante-sept feuillets qui deviennent une trentaine de pages. Le texte n’est pas une longue nouvelle, il y a cinq chapitres et différentes temporalités. On parlera plutôt de micro-roman pour le gabarit et de conte fantastique pour la tonalité.

Le pitch ?

Le narrateur, un professeur de psychophysiologie réputé, Georget, nourrit une profonde estime pour son collègue savant Fortier et se montre très dépité de ne pas le croiser au Congrès de Psychologie de Paris. Il décide d’aller prendre de ses nouvelles chez lui, à Moulins. Or la villa bucolique et ses dépendances sont en cours de transformation. Une usine semble s’y bâtir. Fortier a déménagé ? Non. Georget découvre que son ami se consacre corps et âme à un projet fou : créer une machine à penser, un cerveau électrique. Que va-t-il advenir de cette tentative prométhéenne digne d’un apprenti-sorcier ?

Le style est vivant, fluide. La narration est aisée, agréable. Même si l’on peut regretter la disproportion entre la description/restitution et l’action proprement dite. Le lecteur sera soufflé par l’anticipation de notre ordinateur :

« La machine, à présent, sait tout ce qu’il est donné à l’homme de savoir. Bien plus : par la rigueur infaillible de son investigation, elle a déjà dépassé l’état actuel de nos connaissances en bien des domaines. »

Pour rappel, Alex Pasquier rédige son Cerveau électrique en 1917. On songera cependant à des textes plus anciens, le Frankenstein de Mary Shelley ou L’Eve future de Villiers-de-L’Isle-Adam.

Nous attendons avec intérêt la prochaine édition de Frédéric Vinclair. Et applaudissons sa démarche.

(5)

Patrick DUPUIS et Agnès DUMONT, Une mort pas très catholique, roman/policier, Weyrich/Noir Corbeau, Neufchâteau, 188 pages, 2020

Une mort pas très catholique" d'Agnès Dumont et Patrick Dupuis - Le  Capharnaüm Éclairé

Voir mon article dans Le Carnet :

(6)

Benoît SAGARO, La conjonction dorée, roman/thriller, Nouveaux auteurs, Paris, 546 pages, 2020.

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Voir mon article dans Le Carnet :

(7)

Sylvie GODEFROID, Les longs couloirs, recueil de poésies, avec des photographies de Mélanie Patris et Pauline Caplet, Le Scalde, Bruxelles, 237 pages, 2020.

Les longs couloirs - Sylvie Godefroid - Babelio

Je renvoie au très bel article de mon jeune collègue Julien-Paul REMY, publié dans Karoo :

https://karoo.me/livres/les-longs-couloirs-re-poetiser-le-territoire-de-lamour-et-du-corps

Et au mien, publié dans Le Carnet : 

On reste en poésie pour conclure cette rentrée de septembre…

(8)

Carino BUCCIARELLI, Singularités, recueil de poésies, L’Herbe qui tremble/collection D’autre part, Paris, 127 pages, 2020.

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Quel bel objet-livre ! Le grain du papier, de la couverture, la photographie d’Antoine Peuchmaurd sur celle-ci, la quatrième de couverture, la mise en page, tout est très réussi. Et je suis heureux de retrouver un vieux camarade des années Indications/Karoo à la barre de la collection, Thierry Horguelin.

Paris ? Il y a pourtant un soutien du Fond national de la littérature… belge et les auteurs publiés sont Luc Dellisse, Jan Baetens, Laurent Demoulin, des compatriotes (du meilleur acabit). Cette maison, spécialisée en poésie contemporaine, a-t-elle épousé le concept appliqué par Le castor astral ou Le bord de l’eau, à savoir adosser une collection belge à une maison française ? Un concept que j’aimerais voir se multiplier, une synergie du meilleur aloi en théorie.

Quid du recueil ? Il réunit trois ensembles de poésies de Carino Bucciarelli, qui est aussi romancier (Mon hôte s’appelait Mal Waldron, chez M.EO., en 2019) et nouvelliste (Dispersion chez Encre rouge en 2018). Quelques visages réédite des textes écrits entre 1985 et 1992. Dix étincelles livre des textes émergeant de la pause singulière opérée par notre auteur durant une quinzaine d’années (il se montre énigmatique à ce propos dans un liminaire : « Les raisons exactes de mon attitude feront peut-être l’objet d’explications. Ou peut-être pas. »), après des débuts remarqués, une belle carrière qui l’avait mené à L’Age d’homme, une maison suisse très prestigieuse. Enfin, Couleurs inouïes correspond à son actualité (ou presque : janvier 2019).

Je me réjouis du retour affirmé (5 livres en deux ans, que j’ai tous évoqués en ces pages) de cet auteur… singulier. Ses Singularités interpellent les lecteurs en en répandant une atmosphère trouble, inquiétante, tamisée par l’humour.

Choisissons trois extraits, un par sous-ensemble.

(1)

« Ne vous étonnez plus qu’un pas familier

résonne à vos côtés

quand vous cheminez l’après-midi dans les rues

une présence invisible est amicale compagnie

élevez alors la voix la voix sans crainte

une oreille bienveillante écoutera vos confidences

  avec une chère discrétion »

(2)

« Mon interlocuteur a retiré sa jambe de bois

« Sans cette foutue prothèse

je pourrai mieux me confier ! »

Il me regardait

avec ce sourire narquois

que l’on voit sur les visages des forains

J’ai gardé un seul souvenir de cette soirée

mais lui aussi je l’ai oublié »

(3)

« En ce jardin aux couleurs inouïes

nous cherchons le moment propice pour pénétrer

  dans la mort

Plus les feuilles éclatent de leur vert huileux et

  luisant

plus nous nous approchons du seuil de nos vies

Le jardin est commun

je ne suis pas seul

d’autres « moi »

c’est-à-dire d’autres « vous »

errent en souriant

le cœur envahi

par une sérénité inattendue »

Voir nos précédents articles sur l’auteur, où je commente ses talents, son style, son univers :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/03/17/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-francophones-belges-10/ (le roman Mon hôte s’appelait Mal Waldron et le recueil Poussière)

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/05/01/les-lectures-dedi-phil-30-special-poesie-avec-bleu-dencre-le-coudrier-les-carnets-du-dessert-de-lune/ (le recueil Quinze rêves)

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/03/28/le-coup-de-projo-dedi-phil-rw-sur-le-monde-des-lettres-belges-mars-2018-1-2/ (le recueil Dispersion).

Edi-Phil RW.

Un WEBINAIRE organisé par le SERVICE GÉNÉRAL DES LETTRES ET DU LIVRE / Un reportage de Philippe REMY-WILKIN

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Un webinaireorganisé par le Service général des Lettres et du Livre (Fédération Wallonie/Bruxelles)

Les nouveautés en littérature belge

Un reportage d’Edi-Phil RW pour Les Belles Phrases

Il y a quelques semaines, l’équipe des Belles Phrases a été invitée à participer à un nouvel événement organisé par le SG des Lettres et du Livre. Nos interlocutrices étaient Nausicaa Dewez, la rédactrice en chef du Carnet et les Instants, et Marie Baurins, la responsable du portail Objectif plumes, soit deux organes qui tentent de propulser le faire-savoir de nos Lettres.

Un webinaire sur les nouveautés en littérature belge ?

Il s’agit d’une rencontre virtuelle (ZOOM, au contraire de SKYPE, permet de voir de nombreux intervenants simultanément, l’écran se fragmentant) : des éditeurs belges (francophones) présentent les publications de leur rentrée littéraire face à un public de professionnels (journalistes et bloggeurs culturels), d’amateurs de littérature.

Cette belle initiative me fait penser au Printemps du livre organisé depuis deux années à la Maison européenne des auteurs et des autrices par quatre éditeurs associés : Weyrich, Onlit, Les Impressions nouvelles et Espace Nord. J’avais réalisé un long reportage sur la première saison en ces pages des Belles Phrases.

Trois sessions

Trois dates ont été arrêtées, nécessitant une inscription préalable (qui permet l’envoi d’un lien d’accès à la rencontre), suivies par des questions des spectateurs :

. le 17/08 (11h-12h) est axé sur le roman, l’essai et la nouvelle, avec la participation annoncée des éditions du Cerisier, Espace Nord, Genèse, Les Impressions nouvelles, M.E.O. et Quadrature ;

. le 18/08 (14h-15h) est axé sur la poésie, le théâtre, l’essai et le roman avec la participation annoncée des éditions L’Arbre de Diane, Esperluète, Lansman, Midis de la poésie, Tétras Lyre et Weyrich ;

. le 19/08 (11h-12h) est axé sur la littérature jeunesse et la bande dessinée avec la participation annoncée des éditions A pas de loups, Versant Sud Jeunesse, FRMK et Les Éditions du Tiroir.

La rencontre du 17 août

Malgré ma submersion du moment, je me suis inscrit à la première séance, par curiosité mais par éthique aussi. Il faut se tenir au courant et soutenir des initiatives qui promeuvent la création littéraire belge. Malgré mes limites dramatiques en matière de technologie, je parviens aisément à rejoindre le webinaire et aucun incident technique ne sera à déplorer (à moins que l’absence des Editions du Cerisier ne relève de ce registre).

Valériane Wiot, Danielle Nees, Emelyne Béchet, Gérard Adam et Patrick Dupuis vont se relayer et présenter leurs sorties avec enthousiasme et talent :

. Argentine de Serge Delaive et Nous deux/Da solo de Nicole Malinconi chez Espace Nord (qui republie les perles de notre littérature) ;

. Les années d’or (volet III de la trilogie Salles des pas perdus) de Michel Claise et Les mardis d’Averell Dubois de Frank Andriat chez Genèse ;

. Le pub d’Enfield Road de Rossano Rosi (que j’ai déjà évoqué dans Le Carnet et Les Belles Phrases) et Consoler Schubert de Sandrine Willems aux Impressions nouvelles ;

. A propos de Pre (Prefontaine, le champion) de Daniel Charneux, Pas faite pour de Véronique Adam et Une histoire belge de Robert Massart (deux premiers romans) chez M.E.O. ;

. On n’entre pas comme ça chez les gens de Jean Pierre Jansen, chez Quadrature (le spécialiste de la nouvelle).

Le modus operandi est excellent. J’avais lu et recensé plusieurs livres dans la foulée du Printemps du livre, divers ouvrages ont cette fois encore suscité mon appétit. Même si mon temps est désormais happé par une série de projets en cours.

Une intervention de Jean-Claude Vantroyen

A la fin de la rencontre, notre éminent collègue du Soir interroge les éditeurs sur l’impact de la crise covid.

Emelyne Béchet reconnaît une réduction de titres aux Impressions nouvelles mais balaie tout défaitisme : il est trop tôt pour mesurer l’impact réel de la crise et il faut poursuivre, être présent. Elle se montre volontariste, positive : un éditeur doit se montrer, montrer ses auteurs, on produit de belles choses actuellement en Belgique francophone (NDR : je renchéris !), il y a une volonté nouvelle de la part des acteurs de la chaîne du livre (NDR : oui, il y a un frémissement au cœur de notre microcosme).

Gérard Adam poursuit l’élan positif et se montre modérément optimiste. Ce nouveau type de présentation n’est-il pas une réaction constructive face au covid ? Il confirme l’impression d’un réveil, d’une prise de conscience nouvelle des libraires, médias, etc. à l’égard de ce qui se fait chez nous.

Il termine en remerciant le Service de la FWB qui nous reçoit (David Dusart est notre hôte, Nausicaa Dewez assure le lien entre les intervenants, Marie Baurins a géré les inscriptions, etc.) et qui promeut ainsi éditeurs et auteurs.

J’interviens alors. La présence de Jean-Claude Vantroyen me semble fondamentale et indicielle. Il y a quelques mois il se fendait d’un billet d’humeur dans Le Soir pour évoquer la nécessité de se pencher sur notre création, il s’y applique concrètement. Sa démarche, l’intérêt d’un grand média référentiel, laisse espérer. Il est temps de comprendre que de très belles choses peuvent se faire hors Paris (ce point de focalisation du monde francophone qui n’a pas d’équivalent dans le monde, à en croire le regretté Jacques De Decker).

Remercions toutes les personnes évoquées dans cet article et toutes les personnes présentes ce 17 août derrière leurs écrans, elles participent d’un frémissement, d’un élan. Qui doit être poursuivi, approfondi, démultiplié.

C’est qu’il est question de création et d’identité culturelle. L’identité. Au sens positif. Une identité bien construite intègre plus aisément l’altérité. Comme le relevait si brillamment Amin Maalouf dans Les identités meurtrières.

LES LECTURES d’EDI-PHIL #34 : JACQUES DE DECKER et LA NOUVELLE

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 34 (19/8/20)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche : un numéro spécial, un dossier

Jacques DE DECKER et la nouvelle,

avec une relecture approfondie et une mise en perspective du recueil récapitulatif Modèles réduits

Jacques De Decker | Clair de Plume

Il y a quelques mois, nous avons publié dans Le Carnet, en duo avec Julien-Paul Remy, un long portrait littéraire de Jacques De Decker, qui synthétisait, redéployait un travail d’exploration entamé dans Les Belles Phrases (6 ou 7 articles) ou au micro de Radio Air-Libre : https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/05/24/jacques-de-decker-1945-2020/

Nous nous y focalisions avant tout sur la qualité de ses romans ou de ses pièces de théâtre. Nous avons peu évoqué le nouvelliste, quoique très positivement. Pourtant, Modèles réduits ou les nouvelles en général sont un instrument supplémentaire de décryptage du créateur JDD. D’où ce dossier in memoriam à l’occasion de l’anniversaire de la naissance du grand homme (19 août 1945), qui coïncide avec celui de l’Académie royale (19 août 1920) à laquelle il a consacré tant d’années.

Assénons-le tout de go : la relecture appuyée de Modèles réduits révèle une réussite magistrale et engendre bien des réflexions.

Jacques De Decker et la nouvelle

Sur la plateforme en ligne Espaces Livres*, au micro d’Edmond Morrel (le double radiophonique de l’auteur et médiateur Jean Jauniaux), notre écrivain a situé ce genre par rapport au roman :

« La nouvelle permet de ne pas synthétiser l’insynthétisable (…) elle isole un sujet, resserre la focale (…). »

Elle correspondrait à l’état réel du monde et de nos perceptions : la fragmentation. Quand le roman tendrait le plus souvent à conférer une cohérence (illusoire, donc). Autrement dit, l’une serait un révélateur et l’autre une tentative de réparation, un médicament ?

Les recueils de Jacques De Decker

J’en ai compté cinq :

. Lettres de mon auto, Peugeot Talbot Belgique, 1990. Traduit en néerlandais (1990) : Brieven uit mijn auto.

. Tu n’as rien vu à Waterloo, Le Grand miroir, Bruxelles, 2003, 131 pages. Traduit en roumain (2005) : Nu ai vazut ninimic la Waterloo.

. Les philosophes amateurs, Le Grand Miroir, Bruxelles, 2004, 65 pages.

. Histoires de tableaux, CFC-Editions, Bruxelles, 2005. Traduit en roumain (2006) : Povestiri cu tablouri.

. Modèles réduits, La Muette/Le bord de l’eau, Bruxelles, 2010, 207 pages.

A y regarder de plus près…

Lettres de mon auto, écarté de nombreuses notices bio-bibliographiques,est renseigné comme texte publicitaire sur le site Archives et musée de la littérature.

Histoires de tableaux a été écrit en duo avec Paul Emond. En duo ? Oui et non. Autour d’un même thème pictural et d’un lien avec Bruxelles, les deux auteurs ont livré chacun un texte de gabarit moyen et de texture singulière à la collection La ville écrite : Suzanne à la pomme pour JDD (25 pages dans l’édition originale), Abraham et la femme adultère pour son comparse (plus de 70 pages). Nouvelle ? Le texte de Paul Emond, indépendamment de ses dimensions, démarre comme une chronique familiale, une sorte d’introduction pour une biographie de l’auteur, avant de s’ouvrir sur un savoureux récit tournant autour des amours de deux personnages gravitant autour de ses grands-parents. Quant à Suzanne… je l’analyse plus loin.

 Les philosophes amateurs est défini comme essai sur la page Wikipédia de l’auteur ou sur son site (géré par un collaborateur), comme roman sur un livret de la bibliothèque des Riches Claires (publié à l’occasion d’une rétrospective sur l’homme et son œuvre pour les vingt ans d’animation des Midis de la Poésie) et dans La faculté des lettres (le premier mémoire en langue française consacré à JDD) de Jean Jauniaux. JDD, qui désertait le on line (mail, réseaux) suivait donc si peu ce qui le concernait quand beaucoup, parmi les auteurs revendiqués, passent plus de temps à se promouvoir qu’à créer ou agir ? On peut le subodorer.

Quand on scrute les pages de garde des deux derniers livres évoqués supra, on observe qu’ils ne sont pas définis. Et, à la lecture, on le comprend, on ne peut que risquer une approximation : maxi-nouvelles ou micro-romans ; balades philosophiques, dialectiques.

 Le cinquième recueil, Modèles réduits, échappe lui aussi à une catégorisation aisée. Est-ce une somme (il intègre les onze textes de Tu n’as rien vu à Waterloo) ou une anthologie (il retient deux textes de Lettres de mon auto, deux autres des Philosophes amateurs) ? Nous oscillons entre l’intégrale et le best of. Même si la quatrième de couverture parle de « florilège ». Le qualificatif de réédition pose lui-même question. Sur les vingt-trois textes offerts, seize sont parus dans les quatre recueils précédents. Mais les sept autres ? Sont-ils parus dans des ouvrages collectifs, des revues, des journaux ? Des introuvables (la quatrième de couverture le confirme), des inédits ? L’information manque, sur le net ou dans les livres, dans ce recueil même.

M’interpelle particulièrement l’irruption d’un bonus : une aventure des « philosophes amateurs » (Bruxelles, capitale eurotique) n’apparaît pas dans l’ouvrage… Les philosophes amateurs et se substitue ici aux trois textes évacués par la sélection (qui évoquaient l’importance réelle de Soljenitsyne, les nouveaux supports et l’évasion de Marc Dutroux).

Une récente découverte complexifie encore la problématique. En visite chez la veuve de l’auteur, Claudia Ritter, celle-ci évoque la participation de son époux à un ouvrage collectif, universitaire, dirigé par mon ancien professeur de philosophie Jacques Sojcher. Je possède ce numéro spécial (de près de 560 pages) de la Revue de l’université de Bruxelles, paru en 1980 : La Belgique malgré tout. De retour chez moi, j’exhume, fouille et trouve : une nouvelle de JDD, Histoire de Belgique racontée à Irina (sa fille), couvre les pages 91 à 102. Le texte est très ludique, se faufilant entre personnages réels du temps (le roi Baudouin, Wilfried Martens, Georges Simenon, etc.), héros de l’imaginaire belge (Tintin, Bob et Bobette, Maigret, Bob Morane) et problèmes liés à la belgitude. Qu’importe. J’en déduis une probabilité : des textes de JDD doivent sommeiller sous des supports collectifs oubliés, négligés. Une piste pour un mémoire ?

Un choix radical

Fidèle à l’esprit de JDD, je me coule dans sa démarche artistique, un élan qui fait sens. J’oublie les quatre ouvrages précédents et les textes écartés, tout souci (fallacieux ?) de chronologie, de contextualisation et me concentre sur le recueil qui s’apparente à une somme reconstruite, polie, dirigée, idéalisée.

MODELES REDUITS

En surplomb

Les premiers contacts avec Modèles réduits laissent filtrer un faux paradoxe : le livre-objet est superbe (recueil cartonné d’une sobriété immaculée, illustration de couverture – de Monique Schaar – zigzaguant subtilement dans la belgitude, écrin/boîtier) mais il n’y a aucun apparat critique, aucune notice sur l’origine des vingt-trois nouvelles. Faux paradoxe. L’absence, ici, matérialise une présence, celle d’une puissante ligne de force, de volonté : abolir le temps de l’écriture, le contingent (comme le dit JDD à Edmond Morrel, « quand des récits de circonstances perdent les circonstances, il reste des récits »). Ce qui prolonge des expériences menées par JDD côté théâtre (une pièce réapparaît sous divers noms, une autre devient le premier acte d’une version élargie des années plus tard, etc.).

Ajoutons deux réussites dès l’entame du livre, avant même le premier texte. La table des matières est rebaptisée Gammes des modèles. Et il y a l’épigraphe de Goethe :

« Et néanmoins, dans maintes occasions, il est nécessaire et amical d’écrire des riens plutôt que de ne rien écrire ». 

La lecture des vingt-trois textes va révéler une large variété de tons et de gabarits, quelques sous-ensembles.

Des micronouvelles

Prenons les trois premiers textes. Ils ne font que trois, quatre ou cinq pages. Des modèles bien réduits ! Des nouvelles ?  Nous avons plutôt affaire à des esquisses, à un coup de crayon, comme chez un Guy Gilsoul**, la narration attendue après la mise en place est évacuée.

Il y a autre chose. Ce qui est signifié touche à la psychologie, l’enjeu s’avère l’expression, le surgissement d’une idée, d’une observation sur la communication, le rapport à l’autre (l’envie d’en être débarrassé mais de pouvoir y recourir pourtant) ou à soi (vouloir être oublié mais remarqué aussi). Ces textes laissent filtrer à chaque fois un contrepoint, un grain de sable vient contester le système mis en avant par un ou plusieurs protagoniste(s).

Dans Un froid de Sahara, un politique belge se ressource avec sa compagne dans un hôtel féérique en lisière de désert. Il y apprécie une sensation d’incognito, l’absence de Belges, des concitoyens auxquels il aurait à rendre des comptes. Mais un autre couple belge débarque, un autre politique. Comment l’éviter ? Ou, s’ils se croisent, qui fera le premier pas ? Nous nous dirigeons vers une comédie, un vaudeville et… nous sommes déjà dans l’épilogue, une annonce officielle survient, qui… A noter, les indices de contextualisation du texte : le politique est un démineur, on devine un krach boursier (qui a emporté le créateur du complexe) et il y a, in fine, la mort d’un roi belge. Baudouin et juillet 1993 !

Dans Le subjonctif imparfait, un homme qui n’a jamais voté et voit les politiques en ennemis du genre humain, est astreint à participer à une séance de dépouillement lors d’élections. Va-t-il la saboter, se rebeller ? La confrontation n’aura pas lieu. A peine entré dans les locaux réquisitionnés, son ancienne école, il se remémore son instituteur et le rôle fondamental de celui-ci dans sa vie et ses choix, la construction de son esprit critique. Or… à qui doit-il cette rencontre ? A l’Etat. Donc…

La ligne brisée est un texte épatant. Plus écrit (« Un flacon en opaline roula jusqu’au chenet droit du feu ouvert. »), parcouru de frissons philosophiques voire métaphysiques. La mise en situation est pourtant des plus banales. Un couple avec deux enfants aménage à la campagne, quittant la vie citadine. Les avantages et inconvénients sont effleurés, les discussions qui ont préludé au déménagement. Frappe, a contrario du prosaïsme de la femme, le sens recherché par l’homme. Qui matérialise un aboutissement :

« Il vient donc un moment où l’on peut laisser le temps couler (…), où l’on récolte le fruit de tant de tracas et de courses insensées (…). »

Il se sent investi, « gardien d’un foyer ». Mais, s’assoupissant, il rouvre soudain les yeux pour découvrir, « parcourant le plafond juste au-dessus de lui, une ligne brisée ». Et la quête d’un retour au paradis perdu, l’adéquation, la satiété, la sensation d’un monde juste et beau où il a un rôle à jouer, de s’estomper d’un coup :

« Le malheur venait lui aussi d’emménager. »

Lors d’une première lecture, je m’étais arrêté après ces trois textes, sidéré, devant reprendre mes esprits. Je percevais une aura poétique, une intensité, un déploiement économisé mais suggéré, pris en compte par l’inconscient du lecteur. Du grand art.

 D’autres textes, ensuite, recoupent un peu ou beaucoup cette première façon. De gabarit mineur mais avec des nuances de ton.

L’affiche (cinq pages) débute par un grand écart entre une forme d’onirisme littéraire (écho à La Vénus à la fourrure) et un prosaïsme radical (le carrefour de « la place Dailly »). Un automobiliste est happé par une affiche de vingt mètres carrés, une femme « couchée à plat ventre », nue sous une fourrure. Il bascule dans le passé, les réminiscences. En comprend soudain la raison. Cette dame évoque un amour de jeunesse, Evelyne. On sent le passage des ans et la résistance qui s’opère. Peut-on retrouver le fil d’une aventure, donner une seconde chance à sa jeunesse ? Ou il n’y pas d’éternel retour et…

Dioptrie (trois pages), commande de la SNCB à l’occasion d’une Foire du Livre, se déroule dans… un train. « Hugo (le prénom du premier petit-fils de JDD) ne voyageait jamais, il se déplaçait. » De fait, il passe toujours le temps du trajet à étudier ses dossiers. Mais un grain de sable, cette fois… Ses lunettes ! Oubliées ! Perdu, renvoyé à un grand matin du monde, il se retrouve à regarder par la fenêtre et les modifications du paysage lui explosent au visage. « Il découvrait le monde. Sa vie redevenait un voyage. » Derrière l’anecdote, une mise en garde et un programme : l’intellectuel ne doit pas rester retranché dans sa tour d’ivoire mais descendre dans la cité, se frotter au monde. Ce que JDD a appliqué dans maints engagements, Marginales en étant la matérialisation accomplie, cette revue dirigée vingt ans durant dont Michel Torrekens (dans Le Carnet et les Instants n° 164*) a rappelé la ligne rédactionnelle : « aborder des thèmes d’actualité à travers le filtre de la fiction et le regard subjectif d’un écrivain ».

Dans Les promeneurs parallèles (quatre pages), une femme et un homme n’ont de cesse de se croiser dans la rue Louis Hap, près de la place Jourdan et du célèbre Antoine (les meilleures frites du monde ?), attirés inexorablement l’un par l’autre et rétifs, pourtant, à toute avance. Jusqu’à ce que…

Conversation dans le Luberon (trois pages) est l’une des deux nouvelles rescapées du recueil Lettres de mon auto, une commande de Peugeot. Et JDD de profiler une déclaration d’amour à la France éternelle, son goût du beau, reflété dans ses paysages et… sa Peugeot modèle 605.

Une Peugeot 605 que l’on recroise dans Escapade à l’aube (quatre pages), qui sonne (un peu trop pour moi) publicité pure et dure traduite en littérature, même s’il y traîne un reliquat des relations entre les sexes.

Tu n’as rien vu à Waterloo (trois pages) se balade entre des réminiscences à Duras (le titre) et Napoléon. L’essentiel est ailleurs mais d’un parfum si délicat, évanescent, que je peine à le saisir dans mon filet. Que dire ? Un homme a rendu visite à un ami américain, qui vit dans une superbe villa à Waterloo. Sur le chemin du retour, il roule mais la phrase du titre se met à l’obséder. Que n’aurait-il pas vu ? Et de se remémorer la rencontre, jusqu’à comprendre : il a justement tout vu… à Waterloo.  Tout vu ? C’est-à-dire ? En lui dévoilant sa passion (une reconstitution modèle réduit, avec des soldats de plomb, de la fameuse bataille) et ses conséquences sur sa vie, son rapport à celle-ci, son ami lui aurait permis d’entrevoir un secret de l’existence, la nécessité d’arrimer ses actes à un fléchage :

« Je n’ai commencé à m’implanter que lorsque mon landscape a été terminé. »

Une étagère avec les livres de Jacques De Decker (document offert par Jean Jauniaux)

Des balades philosophiques

Dès la quatrième nouvelle, un deuxième cycle apparaît, qui réunit trois textes, disjoints par l’éditeur (pour diluer la sensation de sous-ensemble, la transformer en échos) : L’ami disparu ; Bruxelles, capitale eurotique ; Une conversation contrariée. Leurs points communs ? Le même duo de personnages, René et Henri, hante les pages, des récits dialogués plus que de nouvelles. Comme dit supra, deux des trois textes proviennent du recueil Les philosophes amateurs mais quid de Bruxelles, capitale eurotique ? Inédit, bonus ?

René et Henri, les duettistes, paraissent à première vue un clin d’œil aux Bouvard et Pécuchet de Flaubert mais ils sont avant tout des « honnêtes hommes », des « ennemis des certitudes », ils réfléchissent librement, hors clivages droite/gauche, hors systèmes, oscillant entre les mouvements du cœur et de la raison. Ils ont été inspirés à JDD par deux paires issues du réel, de son entourage : deux lointains cousins, du côté maternel, un pilote de ligne et un conseiller colonial qui, dans les années 50/60, conversaient souvent en narrant des aventures fabuleuses ; René Kalisky et Henri Ronse, deux pointures du domaine théâtral, le premier formidable éveilleur ès actualités, le second d’une culture abyssale.

L’ami disparu métaphorise le doute qui agite JDD loin de tout ralliement à une idéologie. Les deux héros, se rendent aux funérailles d’un ami en province. Les premières impressions, bucoliques, explosent face aux réalités peu reluisantes d’un milieu villageois peu ouvert. Et nos deux philosophes amateurs de percevoir le trajet accompli par leur ami depuis ce coin perdu, marécage et engourdissement dans une pensée plus conforme, pour vivre pleinement sa vie et ses orientations (on devine le décédé homosexuel et victime du Sida) :

« Lui s’est ouvert au monde, ne s’est préservé de rien, s’est mélangé à son époque jusqu’à s’y perdre. »

In fine, l’ami disparu en acquiert des allures de « soldat inconnu » « mort au champ d’honneur », de modèle. Une nièce symbolise l’absence de tout amalgame… et l’espoir, le flambeau de la véritable humanité. Villageoise elle aussi, elle représente l’amour et l’empathie, la vie digne et belle, elle qui a fait venir les amis citadins que le décédé s’était choisis comme deuxième famille, elle qui s’ouvre au compagnon laissé seul, marginalisé par la cérémonie.

Bruxelles, capitale eurotique présente Henri et René dans leurs ancrages, l’un vivant dans un appartement du centre-ville et l’autre dans une petite maison ouvrière de banlieue. La rêverie/cogitation sur notre capitale et ses transformations, ses impasses et ses envolées pointe des évidences : l’ancienne ville aux allures provinciales s’est muée en point de référence mondial avec l’arrivée de l’Europe ; cette dernière, malgré ses limites et ses lacunes, a éloigné guerre et conflits du paysage comme rarement dans l’Histoire.

J’épinglerai une mise en abyme raffinée de l’impact européen ou des amours entre Bruxelles et l’Europe : Henri est en couple avec une fonctionnaire danoise, May, mais celle-ci retourne souvent et longtemps dans son pays, il rêve d’une vie commune, d’une interaction plus incarnée, plus profonde mais en mesure l’incertitude. Ensuite, les évocations de la ville de notre auteur : elles seront élargies dans son Bruxelles, un guide intime,dont nous reparlerons :

« Bruxelles n’est pas une ville, mais une sorte d’archipel, un conglomérat de noyaux urbains (…) l’art de vivre, ici, sans être ostentatoire, tape-à-l’œil, a quelque chose de foncier, d’organique même. »

Une conversation contrariée est l’exemple parfait d’une conversation dialectique sur un sujet donné, ici le 11 septembre. Le phénomène a tant mobilisé les médias et la vox populi, etc. Faut-il encore en parler, oser l’analyse, la remise en question ? Une interrogation sur l’image et son omnipotence nauséeuse illumine le texte :

« (…) le drame, c’est qu’on ne puisse plus comprendre notre monde sans nous référer à ses expressions les plus sommaires, les plus vulgaires, les seules qui forgent véritablement les opinions, et auxquelles les plus avertis se réfèrent, parce que leur cynisme dicte qu’il n’est plus temps d’élever le débat, de raffiner les approches, d’éduquer les esprits, mais qu’il vaut mieux les décerveler afin qu’ils consentent à leur servitude. »

Des micro-romans

Après les micro-nouvelles et les balades philosophiques, un troisième sous-ensemble rassemble les nouvelles d’un gabarit supérieur. Deux tournent autour du thème de la peinture : Suzanne à la pomme compte 34 pages, Marinette et le bon génie 22.

Suzanne à la pomme est née d’une idée de l’artiste plasticienne Maja Polackova, l’épouse de Paul Emond, du temps où elle travaillait pour l’éditeur CFC. Après une première édition appariant JDD et Paul Emond puis cette somme/anthologie, qui les a séparés, une troisième sortie du texte aura lieu fin 2020, chez Maelström, avec des illustrations de Maja, sollicitée par JDD, ce qui créera un autre lien, plus subtil, entre les deux auteurs.

Le titre. Un clin d’œil aux parents Emond via le prénom de leur fille ? D’autant que celle-ci, comédienne et metteuse en scène, a accompli un bout de parcours théâtral en compagnie de JDD ?

Suzanne est une jeune femme enchantée par le boulot qui lui est advenu par le plus grand des hasards. Elle est entrée dans une galerie d’art, a échangé quelques mots avec la propriétaire et celle-ci, au débotté, lui a proposé la surveillance des lieux :

« La galerie, je dois l’avouer, m’a attirée parce qu’elle m’a toujours semblé peuplée de femmes peintes, ou photographiées. (…) Même habillées, elles paraissaient nues. Toutes ces femmes, dans la vitrine, me parlaient des hommes. C’était comme si je me voyais dans leur regard. »

JDD en profite pour évoquer le Sablon, dessiner son Bruxelles une fois encore. Ou l’écume des jours, des années. Car Suzanne aime aussi flâner chez les bouquinistes, rêver devant les vies, les relations qui filtrent au hasard d’une note, d’une dédicace.

Le micro-roman offre un beau portrait de jeune femme en construction. Qui est peut-être un double de l’auteur, dont elle partage bien des goûts (pour les vieux livres, la bonne humeur, les rencontres, les flâneries, les impressions au cas par cas loin du binaire et de l’amalgame) voire une métaphore de sa carrière. Suzanne, en sus, nous gratifie de tirades qu’on croirait sortie d’une des pièces de JDD :

« Entre moi toute habillée et moi toute nue, je voudrais qu’il y ait un palier, tu comprends ? (…) Dis-moi comment tu couvres ta peau, je te dirai qui tu aimes. »

 Un léger bémol pour une concession aux modes du temps ? Non, un sourire. JDD veut ici la jouer plus moderne et intègre les dialogues dans le corps du texte, sans tirets ni guillemets :

« J’étais tout à fait déconcertée. Non, dis-je, je ne connais pas d’Octave. J’étais sûre que vous étiez entrée pour cela. Pas du tout, je suis entrée en passant, j’ai vu les cadres, et me suis dit que cette fois j’oserais faire le pas. Il vous a fallu du courage ? fit-elle en souriant. J’aime beaucoup cet endroit, lui avouai-je, depuis longtemps, mais c’est la première fois que je le visite. »

Marinette et le bon génie, écrite à peu près au même moment, laisse entrevoir le making of. Deux commandes se sont alors croisées. Un feuilleton pour La Libre Belgique, une mise en valeur des communes bruxelloises dont on parle peu. Que dire de Jette ? JDD, consciencieux, a étudié, rassemblé les éléments : la maison (transformée en musée) où le peintre Magritte a passé près de vingt-quatre ans ; une réplique de la grotte de Lourdes et la ligne de démarcation du canal Bruxelles-Charleroi. Puis l’art se met en branle, l’acte créatif. Autour des errances d’une autre jeune femme, Marinette, troublée quand elle passe à côté du 135. Pourquoi ? Elle aime sa façade mais celle-ci est banale. Est-ce l’inadéquation demeure bourgeoise et situation « au-delà du canal » ? A moins que des ondes, une forme de magie (engendrée par la matrice créative ou l’esprit du peintre) ?

JDD s’offre une exploration de ses souvenirs, de sa découverte, enfant, de L’Empire des lumières, de sa fascination prolongée pour le peintre. Une interrogation sur la construction urbaine aussi, sa fragmentation. Sur la religion (et son « cirque »). Sur la belgitude (les facilités qui compliquent la vie des citoyens comme on dit « Non, peut-être ! » pour signifier « Oui, bien sûr ! »). Sur la difficulté des trajectoires des créateurs, les réussites postposées, parfois à l’infini (Magritte, au moins, a eu tardivement du succès quand Modigliani ou Van Gogh, et tant d’autres, sont morts ignorés, pauvres).

Peut-on inclure en ce registre Le quant-à-soi de Mélanie, qui effeuille dix-neuf pages ? On aurait presque envie de le transférer dans le sous-ensemble suivant, tant la troisième personne, ici, reflète un « Je » puissant et émouvant. Si le récit se balade dans un marché aux puces (« un petit monde, un univers en réduction ») et s’interroge sur la place du chien, la bruxellisation ou le tabagisme, il s’agit surtout d’une réflexion sur le temps qui passe, les relations qui s’effritent, les silhouettes qui s’affaissent tout en s’estompant :

« (…) je ne suis rien qu’un vague éclair de vie, un dernier souffle, un semblant de désir, le ramassis de mes mélancolies, le dépôt de mes fantaisies, le résumé de mes lointains plaisirs, regardez-moi dans mon épiphanie. ».

La traverse un credo de JDD :

« L’humeur heureuse, on peut l’avoir à tout âge. En y mettant un peu du sien (…) ».

Et Mélanie, qui scrute êtres et objets, possédant le don d’entendre leurs voix souterraines, d’identifier « ces garçons espiègles » qui véhiculent la vie, son pétillement. Thyl Ulenspiegel flotte en filigrane, émergé du roman belge préféré de JDD. Tout en tendant l’étendard de la dramaturgie humaine :

« (…) les objets, même défraîchis, qui jonchent ce marché, vieillissent moins que les humains qui flânent parmi eux. Qu’est-ce qui use les hommes ? Leurs corps, qui ne tiennent pas la distance. Leurs âmes, qu’ils négligent parfois bien davantage. Et les objets, de quoi sont-ils faits ? »

Jacques De Decker à Saint-Idesbald (document offert par Jean Jauniaux).

Des monologues intérieurs

Le dernier texte du recueil, Un enfant du siècle, compte dix-huit pages et lorgnerait du côté du sous-ensemble supra, s’il n’y avait changement de registre. Un vieillard attend la visite de son fils, un politique, dans un home. Il ne l’attend pas tant que cela, en fait, déçu par sa trajectoire, la perte d’idéaux. Avec une inversion décapante : ce citoyen solitaire jette un regard politique sur les décennies écoulées, quand son fils, le professionnel, apparaît raidi par les protocoles du pouvoir, incapable d’une communication sincère avec son père ou sa fille (et ses électeurs). Entre les pages se faufile le regard qui a éclairé le roman Le ventre de la baleine ou la nouvelle Bruxelles, capitale eurotique, une mise en perspective des progrès du temps long et des reculs du temps court. Les avancées sociales (journée des huit heures, congés payés) obtenues sur un siècle contrastent avec la dilution, l’amenuisement du passé récent. Loin de toute position binaire, un questionnement du fait politique. Quand, comment, pourquoi la construction et la lutte ont-elles laissé la place à la gestion, au carriérisme, etc. ?

La vision, ici, s’élargit au monde entier (les dérives du communisme, la mainmise américaine), effleure un rapport entre les modifications du tissu familial (les enfants servaient – aux champs, par exemple – et ils sont aujourd’hui servis) et la déliquescence sociale, une néantisation des consciences par l’assujettissement aux écrans, aux loisirs, aux besoins nouveaux sans cesse inventés, proposés, etc.

Le deuxième monologue, La fontanelle de Thomas, est aussi court qu’insaisissable mais très moderne, tournant autour de la possibilité de l’interaction physique en ces temps dédiés au virtuel.

D’autres textes se conjuguent à la première personne tout en épousant une narration élargie. Suzanne à la pomme, dont on a préféré retenir le gabarit et le thème pictural, choix très subjectif, a déjà été commenté. Un soir d’été qui commence nous précipite dans le quotidien d’un jeune Turc, surnommé Bloem. Ce marchand de fleurs ambulant nous fait découvrir son Bruxelles, du côté des squares Ambiorix et Marie-Louise. Et nous livre, l’air de ne pas y toucher, une leçon d’émancipation et d’adéquation au monde, à l’instant. En filigrane, pour les lecteurs plus âgés, un retour nostalgique s’opère vers ces moments en suspension de nos jeunesses où l’on observe les passantes et tous les possibles, lovés dans une bulle hors du temps, dans une gare, un parc, un café.  

Un texte épistolaire

Lettre à Luce a été écrite lors d’un hommage collectif à l’éditrice Luce Wilquin. Se détournant du souvenir personnel, JDD invente un auteur frustré par le refus de son manuscrit, qui se focalise sur la signature, la distorsion entre la perception détachée de l’émettrice et celle de son interlocuteur, qui joue un peu sa vie. Avec la surprise d’un retour vers un passé commun, un fantasme…

Des aphorismes

Le septième texte, Estampilles sur le luxe, se révèle un micro-recueil d’aphorismes (une page) :

« L’utile et l’agréable combinés : c’est le premier pas vers le luxe. » ;

« Le luxe n’est pas seulement la réalisation d’un rêve. Il est l’inspirateur de nouveaux rêves. La clé des rêves, en somme. »

Une fantaisie

Il faut encore ouvrir un tiroir pour ranger Les bisous de la Castafiore, douze pages très cocasses, un texte écrit avec l’aval de Moulinsart, qui gère l’héritage hergéen, à l’occasion de l’anniversaire du roi Albert. On y glisse vers le surréalisme, et l’émotion. Une prostituée en bout de course, amatrice de bel canto, et un veilleur de nuit prépensionné se croisent à la brasserie Liedts, place Liedts, se consolent, se réaniment… autour du « Tracé Royal », ce trajet qui mène chaque jour le souverain au travail. La Castafiore et Tintin ! Du moins sont-ce leurs surnoms. Quoique…

Deux nouvelles en quête d’étiquette

Deux textes sur vingt-trois, seulement, échappent à mes catégorisations peu ou prou singulières et semblent à première vue se conformer aux attentes habituelles des lecteurs.

Dans Troubles circulatoires (une dizaine de pages), nous suivons des récits parallèles, autour de personnages effectuant un trajet en voiture. Nous les appréhendons dans leurs différences de caractères, de vies, de défis du jour : peaufiner un dossier européen important, arriver à l’heure à l’hôpital pour sauver sa place, organiser un premier voyage avec un amoureux, éviter un retard de livraison qui pourrait coûter cher ou… parcourir un maximum de kilomètres sans essence. L’irresponsabilité du dernier automobiliste va peser sur le destin de nos protagonistes. Ce qui renvoie aux dérives narcissiques du temps et à l’apologie des performances les plus incongrues. Ou, plus profondément, à la théorie cosmique du battement d’ailes entraînant une apocalypse à l’autre bout de la galaxie.

Evere for ever (sept pages), au-delà du jeu de mots facile, et de la découverte d’une commune bruxelloise vue comme une cité-dortoir, nous dépose près de Gaby, une employée de l’aéroport proche, qui attend une collègue, Fatiha, qui lui évite les transports publics et joue quotidiennement les taxis. Or celle-ci ne passe pas. Que lui est-il arrivé ? Et que va faire Gaby ? Prendre un bus ou un tram et arriver en retard ou… ?

Des regards extérieurs sur le recueil

Comme le présentait la quatrième de couverture de Tu n’as rien vu à Waterloo, la plupart des textes de Modèles réduits sont des « tragi-comédies minuscules », de « mini-déflagrations dans la routine des jours », qui « décèlent sous le quotidien l’insolite, le paradoxe, le romanesque, bref tout ce qui passe si souvent inaperçu et qui, lorsqu’on l’avise, indique que l’aventure est au coin de la rue ». 

Thierry Leroy (critique mais usine à idées de nos Lettres aussi), à propos du même recueil, renchérit dans Le Carnet et les Instants* :

« Chacune (des nouvelles) est articulée autour d’un événement (une épaule luxée, une vi­site annulée, un rendez-vous manqué, un embouteillage, le détail d’une affiche publi­citaire…) qui va non pas infléchir le destin du protagoniste principal mais simplement révéler une clé de sa vie, ébranler une conviction, rappeler un paysage ou une émotion oubliée ou, dans le cas des deux nouvelles plus longues, lui fournir l’occa­sion de faire le point sur sa vie. »

Pour Edmond Morrel, une série de thèmes vont et viennent, esquissant un grand écart entre l’infiniment proche (Bruxelles) et l’infiniment lointain (le monde), en passant par la Belgique, l’Europe.

Quant à Michel Torrekens (auteur et médiateur), il note la nostalgie « pour des cinémas disparus, des modèles de voitures qui ont véhiculé nos enfances, des premiers amours jamais tout à fait éteints ». Tout en s’interrogeant subtilement : Modèles réduits est-il un clin d’œil à notre petit pays ou à Bruxelles, des modèles réduits de l’Europe ? Bruxelles, dont la topographie poétique est si précise « qu’elle pourrait inspirer bien des balades dominicales, de la place Dailly à la place Madou, de la rue Louis Hap à la chaussée de Haecht, de la rive gauche du canal au 135 de la rue Esseghem, de Jette à Evere, (…) et jusqu’à un tracé royal comme seul peut s’en offrir cette capitale eurotique (…) ».

J’avalise cette perception et me demande si Modèles réduits n’est pas l’un des plus beaux hommages offerts à la belgitude.

La percussion du recueil

Modèles réduits a été classé par deux rédacteurs du Carnet (Daniel Simon et Jean Jauniaux) dans leurs Top 10 des livres belges de la décennie. Ce qui est très rare pour un recueil de nouvelles.

Edmond Morrel, dans le texte posé en ligne à côté des vidéos de son interview, drape l’ensemble des textes dans « l’intemporalité » et songe à attribuer à celle-ci « la cohérence de l’ensemble de l’ouvrage », une cohérence qui « frappe d’emblée ».

Michel Torrekens confirme cette sensation de cohérence mais avance une autre explication : « les échos d’une nouvelle à l’autre sont nombreux ». Il perçoit aussi « derrière certains de ces textes les ressorts de la contrainte, des récits de circonstance ».

Je pense, pour ma part, que la cohésion (terme que je préfère, et de loin, à « cohérence ») du recueil démarre par une impression en creux. C’est que… Comme lecteur, confronté ces dernières années à des dizaines de recueils de nouvelles, j’ai quasiment toujours été déçu, un peu, beaucoup, à la folie par une proportion variable des textes. Il y avait des facteurs objectifs : l’auteur avait écrit une partie des nouvelles dans l’inspiration et la motivation, il lui avait fallu forcer le trait, le désir, la volonté pour ajouter les pages nécessaires à la publication du livre. Il y avait donc le plus souvent, à coté de nouvelles nettement plus denses, écrites, des ajouts fades, un ventre mou. Ou pis encore : des textes avaient été récupérés voire travestis légèrement pour coller au thème générique du recueil, le compléter, permettre son édition. Le thème central ! Voilà la grande affaire ! JDD se dégage de ce piège létal. Le programme de son recueil : des « modèles réduits ». Soit des nouvelles. Ou plutôt des alternatives condensées, à échelle d’ingestion rapide (la digestion peut s’avérer nettement plus longue, vu la subtilité des textes et leur résonance), pour de plus grandes envolées, des pages de vie élargies, des romans économisés.

Ce recueil, même si on y déniche des thèmes récurrents, évite donc l’écueil du thème central. Il en évite un deuxième, qui n’est pas que corollaire : l’écriture dans l’urgence, ou les fluctuations de l’inspiration. Il condense d’autres recueils, l’éditeur a dû opérer des choix (et il l’a fait !), conserver la « substantifique moelle » parmi les nouvelles écrites par JDD au cours de plusieurs décennies (plus de vingt ans). Mais je dois entorser par rapport à mon principe de départ, pour infirmer ou relativiser cette explication. Je saisis un recueil original, Tu n’as rien vu à Waterloo, sorti sept ans plus tôt. Les onze textes de ce recueil sont repris dans Modèles réduits. Or ils dégagent cette sensation de cohérence/cohésion, déjà. Thierry Leroy l’assène :

« Ce qui frappe aussi à la lecture, c’est la co­hérence de l’ensemble, d’autant plus inat­tendue que la rédaction des nouvelles, pa­rues ici ou là auparavant, s’étale sur plus de quinze ans. »

Le critique avance à son tour une explication :

« L’unité du recueil vient sans doute du point de vue constant à partir du­quel l’histoire est racontée. Si l’on excepte deux monologues intérieurs et une lettre, toutes les nouvelles sont écrites à la troi­sième personne du singulier par un narra­teur qui s’efforce de calquer le cheminement de la pensée du personnage, d’épouser la lenteur ou les fulgurances de son esprit, de rendre compte de son aptitude à digérer les effets du détonateur, de sa désinvolture, de son humour ou de son amertume. »

L’intemporalité (au sens intrinsèque ? l’absence de temporalité à l’intérieur d’une nouvelle ?), les échos, le point de vue constant. Ces observations apportent toutes leur obole au phénomène mais elles ne s’appliquent qu’à une partie des textes. L’intemporalité est d’ailleurs à envisager dans une autre perspective, évoquée supra : la volonté de l’auteur, de l’éditeur de gommer le contexte de rédaction de textes (qui peuvent être ancrés temporellement par l’évocation du 11 septembre, du sida, du décès de Baudouin, etc.).

Je défends quant à moi, et pour les raisons susdites, la qualité pure des textes. Une thèse éclairée par les propos de Michel Torrekens* et Thierry Leroy* : ces textes sont le résultat de moments intenses, chargés de sens, disséminés sur de très longues années. Et l’explication finale tombe à l’audition des interviews distillées au micro d’Edmond Morrel* : beaucoup de textes (la plupart ?) sont nés de commandes. Pour la SNCB, Peugeot, La Libre Belgique… La bibliographie des textes de Tu n’as rien vu à Waterloo le confirme : les onze textes ont tous été écrits en fonction de projets extérieurs, souvent collectifs : Contes et légendes de Belgique vus par les peintres naïfs, Bruxelles littéraire, Hommage à Alain Van Crugten, Compartiment auteurs (Foire du Livre de Bruxelles), Louis Hap, histoire d’une rue, Bloum à Bruxelles, Lettres à Luce (Wilquin), Le quotidien des électeurs, Les écrivains et Waterloo, Les écrits (revue montréalaise) et un album de photographies.

La qualité pure a à voir avec le talent intrinsèque de l’auteur, mais aussi avec son modus operandi. Mon impression ? JDD ne s’est jamais levé en se décidant à écrire un recueil de nouvelles. Ceux-ci se sont réalisés lors de moments où l’auteur se retournait et constatait posséder une réserve, intuitionnait un redéploiement.

Je suis de plus en plus troublé, décontenancé. Modèles réduits offre un « modèle réduit » de la carrière de JDD : il multiplie les activités au gré des envies, des rencontres, des propositions. Et sa carrière de créateur littéraire se tracerait « à l’insu de son plein gré ». Parce qu’il s’appliquerait à chaque fois, ou le plus souvent, à donner le meilleur de lui-même. Ce que confirment d’autres informations. Ses deux biographies (Ibsen et Wagner) sont nées d’une sollicitation de Gérard de Cortanze, directeur de collection chez Gallimard. Son Bruxelles, un guide intime répond à une demande des éditions Autrement. Etc. Un créateur qui ne serait jamais dans l’action, alors, mais dans la réaction ? Une carrière créative en marge, ce qui serait un comble pour celui qui a relancé la revue Marginales ?

D’un autre côté, la volonté de très bien faire, de finir les textes, de les reconfigurer est manifeste et marque l’empreinte d’un fléchage. Et il y a l’authenticité de l’artiste, du créateur. JDD est beaucoup plus proche du modèle artistique absolu, Charlie Chaplin, qui ne cesse de se réinventer (passant du court-métrage au long-métrage, du comédien au metteur en scène puis au producteur, qui sait quitter la défroque de Charlot pour devenir pleinement l’acteur Chaplin puis le réalisateur Chaplin) que d’un Hergé, qui ne croit plus en sa créature mais continue à faire du Tintin sans oser relever de nouveaux défis, tourner la page.

Claudia Ritter, au détour d’une conversation à bâtons rompus, m’a éclairé : son mari cherchait à réaliser des « prototypes ». Mes intuitions étaient correctes. Modèles réduits, en accumulant les « prototypes », offre bien un modèle réduit de la trajectoire de JDD et démontre à quel point l’art et l’essentiel peuvent jaillir du contingent, et renvoient à une interaction du créateur avec le réel, l’autre qui mériteraient des investigations approfondies. Que compte mener mon collègue Julien-Paul Remy.

 In fine, JDD ressemblerait à un capitaine de voilier qui se laisse porter par les vents, l’aventure, l’inattendu, le challenge mais qui, à chaque fois, la route ouverte, saisit fermement son gouvernail et décide de diriger son voyage, lui perçoit un sens caché. Serait-ce la mise en abyme parfaite de la condition humaine ? Une posture entre l’humilité sage ou généreuse d’une acceptation de ce qui vient à nous et l’ambition, la fierté, la dignité d’une participation (par l’interaction, la réaction, la transcendance) ?

L’éditeur apporte de l’eau à mon moulin, dans sa quatrième de couverture (transférée du livre immaculé à son boîtier bleu) : « l’humeur générale du recueil » s’apparente à « une chanson d’Alain Chamfort, Souris puisque c’est grave ». Mais… c’est l’art de JDD ! Sa manière d’affronter le réel aussi. Son talent intrinsèque donc. Si sobre et parcimonieux pourtant, il lâche une phrase détachée et en gras :

« La variété confère à cette boîte à malice le charme qui se cache volontiers dans les marges. »

Variété, boîte à malice, charme et marges. JDD ! Touche-à-tout de génie, Ulenspiegel comme livre belge de chevet, homme le plus aimé et estimé du microcosme et Marginales.

Manque un écho de la belgitude qui traverse le recueil ?

Un mot sur l’éditeur…

Vue de Belgique, La Muette est une maison d’édition bruxelloise dirigée par Bruno Wajskop. Vue de France, c’est une collection de la maison bordelaise Le bord de l’eau. Un modèle de partenariat intelligent qui rappelle le binôme Escales des lettres/Le castor astral. Et qui offre un modèle réduit de ce que devrait réaliser l’ensemble de notre édition ?

J’ai déjà dit beaucoup de bien du travail éditorial qui a accompagné la parution de Modèles réduits. Je n’ai pas tout dit. La quatrième de couverture, sur laquelle je me suis déjà épanché, livre une des meilleures présentations de Jacques De Decker jamais lues et, pour tout dire, se rapproche de notre idéal, imposant le créateur (« Auteur de romans et de nouvelles, homme de théâtre dont les pièces sont jouées un peu partout ») puis la matrice de sa création (« adaptateur » qui « a traduit Shakespeare et Woody Allen, Goethe et Schnitzler, Bertold Brecht et Hugo Claus ») avant d’évoquer ses biographies, son travail de critique, son institutionnalisation (« Secrétaire perpétuel de l’Académie »).

… et sur un credo de Jacques De Decker

Attardons-nous un instant sur cet aspect faussement digressif. JDD croyait à la nécessité de réaliser des synergies franco-belges. Il l’a dit et redit lors de rencontres organisées par la Sabam en 2019 et 2020. Selon lui, nos auteurs, nos éditeurs méritent d’être infiniment mieux connus dans l’Hexagone et en francophonie. Pour y arriver, il faut un ancrage français. Des personnes installées en France mais y défendant nos Lettres auprès des médias, des libraires, etc. L’une de ses filles spirituelles, Sylvie Godefroid, l’a écouté et a innové, avec son entreprise de droits d’auteur (Sabam), en créant une telle synergie du côté d’Avignon (et du théâtre). Une expérience creusée depuis 2017, dont j’attends avec intérêt les développements.

Philippe Remy-Wilkin.

Avec l’aimable autorisation d’Irina De Decker pour l’utilisation des citations.

* Pour en savoir davantage :

Thierry Leroy (pour Tu n’as rien vu à Waterloo) :

http://www.promotiondeslettres.cfwb.be/index.php?id=tunasrienvuawaterloodedecker

Michel Torrekens :

JDD au micro d’Edmond Morrel :

http://www.espace-livres.be/Modeles-reduits-de-Jacques-De?rtr=y

** Guy Gilsoul :

https://karoo.me/livres/le-bracelet-entre-ornement-et-menotte

Michel Torrekens :
https://le-carnet-et-les-instants.net/archives/de-decker-modeles-reduits/

Jacques De Decker dans son bureau de l’Académie royale (document offert par Jean Jauniaux).

LES PERLES DE LA LITTÉRATURE FRANCOPHONE BELGE : 2. MARIE GEVERS, VIE ET MORT D’UN ÉTANG (1961)

Jean-Pierre LEGRAND + Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 33) fusionnent cet été 2020 pour offrir…

un feuilleton consacré aux perles de la littérature francophone de Belgique

 

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Marie GEVERS, Vie et mort d’un étang (1961).

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Suivant notre alternance de rôles, Jean-Pierre à la mise en place, Phil au contrepoint.

JEAN-PIERRE LEGRAND – LES BELLES PHRASES
Jean-Pierre Legrand

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Philippe Remy-Wilkin

Marie GEVERSVie et mort d’un étang, récits autobiographiques, Luc Pire/Espace Nord, Bruxelles, 2009.

                           

                             Phil : Il s’agit d’une réédition. L’ouvrage parut pour la première fois sous la forme d’un triptyque en 1961, à Bruxelles, chez Brepols. Le texte s’arrête après 232 pages mais en compte 285 au total : en sus d’une préface de Georges Sion, un dossier photographique, une lecture de Jacques Cels, un tableau vie/œuvre/époque et une notice bibliographique enrichissent notre perception.

                           Un regret : les coquilles du texte, un peu trop nombreuses.

                           Un rappel : la collection patrimoniale Espace Nord était alors gérée par les éditions Luc Pire, mais la Fédération Wallonie-Bruxelles, devenue propriétaire, en a désormais confié les rênes aux Impressions Nouvelles (après un appel d’offres).

 

L’autrice

Marie Gevers

Marie Gevers est née en 1883 à Missembourg (Missenborg, originellement), grand domaine familial avoisinant le village d’Edegem, près d’Anvers. Son père était avocat et son grand-oncle Jan-Frans Willems, appelé « le père du mouvement flamand », fut le chef de file du renouveau de la littérature flamande au début du XIXe siècle. En 1908, elle épouse le peintre Frans Willems, parent de Jan-Frans et neveu de l’écrivain Anton Bergmann.

                               Phil : Jan-Frans Willems (1793-1846) est le Willems du… Willemsfonds, cette organisation culturelle flamande fondée en 1851 pour promouvoir le néerlandais.

                            Tu situes le terreau artistique qui nourrit Marie mais l’histoire est plus belle encore : l’un des fils de Marie, Paul Willems (1912-1997), sera à son tour, comme Flamand écrivant en français, l’un des plus grands auteurs de notre histoire littéraire, il entrera lui aussi à l’Académie royale. Le fait est exceptionnel. Mais notre paysage littéraire compte d’autres paires littéraires : Suzanne Lilar/Françoise Mallet-Joris, Pierre Coran/Carl Norac, Ghislain/Stanislas Cotton et Yvon/Jean-Philippe Toussaint en mode parent/enfant ; François Emmanuel/Bernard Tirtiaux en mode frères. Qui ai-je oublié ?

Encouragée et conseillée par Émile Verhaeren (puis par Max Elskamp), elle est d’abord poétesse avant de se tourner vers le roman. Ecrivant toute son œuvre en français, elle donnera aussi des traductions d’écrivains néerlandophones. Héritière directe des réalistes flamands, elle pratique une forme de régionalisme dont elle s’échappe en réduisant son terroir aux dimensions de ce merveilleux domaine de Missembourg, avec son parc et sa maison à trois pignons se mirant dans les eaux sans ride de l’étang tout proche.

Elle est élue à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique en 1938 bien avant donc que les académiciens français ne s’avisent d’accueillir Margueritte Yourcenar.

Ses romans les plus célèbres sont Paix sur les champs, La comtesse des digues ou encore Madame Orpha.

                               Phil : La comtesse des digues est un très beau roman, un classique, lui aussi, des Lettres belges. Ce livre raconte un paysage (la vallée de l’Escaut du côté de Tamise, le fleuve, ses digues et ses schorres), une activité pittoresque (le contrôle des eaux, dont dépend la richesse, la survie des lopins de terre de la région) et les émois d’une jeune femme, Suzanne, face aux choix fondamentaux : partir et courir le monde ou s’ancrer là où convergent racines et inclinations naturelles, vivre libre ou se marier, naviguer entre pulsions et raison, etc. Une grande modernité traverse le poids du passé et des traditions. Qui dresse au vent comme un étendard du sens. Et de l’anticonformisme, de la jeunesse, de la vie cyclique.

Trois ouvrages plus singuliers se recommandent également : Plaisirs des météores, qui est un calendrier des liturgies saisonnières ; Des mille collines aux neufs volcans et Plaisir des parallèles – essai sur un voyage. Ces deux derniers ouvrages surprennent chez une autrice éprise de sa campagne campinoise. Nés au hasard de l’installation de sa fille au Rwanda, ces deux ouvrages sont un intéressant témoignage de ses voyages en Afrique centrale.

 

Le style et la poétique

L’écriture de Marie Gevers est celle d’une poétesse. Dans ses romans, ses récits et singulièrement dans l’œuvre ici commentée, elle déploie, tout comme dans ses poèmes, une magie de l’analogie, où les sons, les odeurs, les visions, les vibrations de l’air tissent entre eux tout un réseau de correspondances. Sous son regard, la matière, la nature se métamorphosent en signes que la poétesse incarne en une vision propre.

Le spectacle de la nature nous est rendu dans une extrême richesse faisant appel à tous nos sens, avec une précision de vocabulaire extrême et une syntaxe rigoureuse. Mais, loin de se dessécher en un réalisme aride, la prose de Gevers nous entraîne, par glissements successifs et libres associations d’idées, dans une remémoration onirique de son existence.

D’une composition très travaillée mais époustouflante de simplicité, où chaque sensation renvoie à une autre, Marie Gevers tire des effets saisissants : le silence d’un soir évoque successivement le temps qui passe, les fééries de l’enfance, la caresse du vent un après-midi d’été, le bruissement des feuillages, la jolie cousine Margueritte étendue au jardin dans un hamac agitant un éventail plein d’oiseaux dont elle envoie le souffle dans les cheveux de sa cousine Marie. Plus d’une fois, je me suis arrêté dans ma lecture, comme ensorcelé et m’interrogeant : « Comment est-elle parvenue à nous emmener jusqu’ici ? » Alors, j’ai relu les quelques pages précédentes, émerveillé par l’aisance avec laquelle nous glissons dans les songes éveillés du texte.

Une anecdote fera mieux comprendre ce tour d’esprit. Marie Gevers la raconte dans une communication à la séance mensuelle du 14 mars 1959 de l’Académie royale. Petite fille, elle suit des cours de piano (elle aimera la musique toute sa vie). Après quelques mois, son professeur lui dit : « Maintenant, je vais te faire jouer du Bach. « Qu’est-ce que c’est, Bach ? » demandai-je ingénument. » — « « Bach ? Bach ? C’est le pain blanc du pianiste. » Et elle me fit étudier une Invention. Il y a de cela près de soixante-cinq années, et le génie de Bach crée encore pour moi la senteur d’un pain de fine farine sortant tout chaud du four, le parfum d’un champ de froment mûr, sous un violent midi de juillet ».

                                Phil : Marie Gevers m’a rappelé Marcel Proust (et un peu aussi Marcel Pagnol, le film Un dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier). Ce que confirme joliment Georges Sion :

                                « Tremper un souvenir dans l’onde re-convoquée, et c’est comme pour le thé de la petite madeleine de Proust ou comme le chant de la grive de Chateaubriand dans le parc de Montboissier, la recherche du temps perdu et le temps retrouvé. (…) Mais c’est un être au plus pur, au plus vrai de lui-même qui nous parle ici et là, qui nous livre son chant profond. »

 

Le livre

Philippe et moi avons choisi un ouvrage qui se présente comme un condensé de l’art de Marie Gevers. Ecrit en prose il présente un tour très poétique fait d’associations multiples, de métaphores subtiles, de rêveries et de souvenirs enchantés qui tiennent en lisière sans pour autant le nier, le tragique de l’existence. Il exalte à chaque page la relation profonde qui existe entre l’Homme et la Nature.

L’ouvrage reprend trois textes réunis en un volume vers la fin de la vie de l’autrice : L’étang, souvenirs d’enfance et de jeunesse ; La cave, évocation de la seconde guerre mondiale et surtout expérience douloureuse du deuil et de la perte ; enfin, La chambre retrouvée, écrite plus de dix ans après le récit précédent et célébration du retour à la lumière.

                            Phil : L’étang, était d’abord paru seul dans La petite illustration, avant la guerre 39-45, puis, en 1950, il reparaît en diptyque, associé à La cave, à Paris, dans France-Illustration, portant déjà le titre générique Vie et mort d’un étang. Le triptyque date de 1961.

 

Venons-en à notre lecture proprement dite.

 

L’étang

Missembourg est un vaste domaine acquis en 1867 par les parents de Marie Gevers. Elle y est née, y a vécu et s’y est éteinte dans son sommeil, nonante ans plus tard.

                         Phil : 1867 ! Cette grande dame de nos Lettres naît l’année de la publication du plus grand de nos livres, l’Ulenspiegel de Charles De Coster !

Plus encore de nos jours qu’à l’époque, les maisons natales sont plus souvent rêvées que vécues. Marie Gevers a eu la chance de vivre ce domaine de Missembourg au présent et de le rêver au passé, ce qui donne à ses souvenirs une continuité traversée de songes.

Au centre d’une conjonction parfaite du temps et de l’espace, se trouve l’étang, proche de la haute maison familiale qui s’y reflète et dont le miroir d’eau renvoie au plafond de la salle à manger tout un jeu de lumières mobiles. Tout à la fois œil et mémoire, l’étang garde trace de la vie qui passe tandis qu’au temps des fortes pluies, son trop plein s’écoule vers l’Escaut, par la Gaute, modeste ruisselet, qui relie ainsi le domaine au fleuve et à la mer :

« Donc, tout ce qui se passait dans la maison se passait aussi dans l’étang. L’eau, comme une mémoire, était chargée d’événements qui nous concernaient, et ce n’est que pendant les deux mois de printemps où la Gaute coulait habituellement que cette eau, saturée de nos actes, de nos pensées, de nos vies, pouvait s’échapper et gagner l’Escaut, puis la mer ».

Ici, pas de sortilège des eaux dormantes chargées de maléfices. En une sorte d’Œdipe cosmique si bien décrit par Bachelard, la maison familiale, la nature elle-même, se mirent dans les eaux et jouissent par le spectacle de leur image jumelle, de la suprême harmonie de la forme et de la matière. De cette harmonie toujours reconquise sourd un élan vital, une vibration charnelle, particulièrement sensible au printemps, lorsque le dégel libère le miroir des eaux et qu’une « brume odorante, un encens végétal montent comme un suc aérien de l’étang ».

Au sein de ce réduit de l’univers tout en reflets, senteurs et vibrations, le sentiment de la vie est intense et tout semble y conspirer. Une odeur de menthe fraîche annonce la venue prochaine d’une vie nouvelle :

« O menthe, la fraîche et l’amère, la vivifiante et la vite fanée ! C’est elle qui devait un jour me révéler l’accomplissement de ma destinée féminine, car un matin que je pêchais le gardon, les pieds dans les touffes aromatiques, l’odeur de la menthe m’atteignit soudain jusqu’au cœur. Je compris alors, à mon trouble même, qu’une semence humaine avait pris racine en moi… ».

Dans cet Eden de l’enfance qu’elle compare à une sorte de temps préhistorique plus riche de sensations que tout le restant de l’existence, Marie Gevers vit d’abord sans notion du temps. Pourtant, un certain jour de printemps, un de ses jeunes frères décède :

« Jusqu’à ce jour, le temps-qui-passe et le temps-qu’il-fait n’avaient été pour moi qu’un seul et même personnage, mêlant son visage lumineux et végétal au jardin et à l’âme de ce jardin, l’étang. Dès lors, ils se trouvèrent soudain et violemment séparés. (…) Je pris enfin conscience d’exister, car on m’avait fait baiser au front l’enfant endormi pour toujours, et mes lèvres en éprouvant le froid de la mort avaient su qu’elles étaient chaudes et gonflées de vie ».

L’insouciance de l’enfance s’est brisée comme un cristal. Sidérée, sans mot, sans pleur, la petite Marie confie ses interrogations aux eaux étales de l’étang :

« Une immobilité miraculeuse isolait ma petite barque sur l’eau. Elle était comme suspendue dans une sphère de parfums, de lumières, d’arbres bourgeonnants, de chants d’oiseaux. (…). J’avais les yeux levés droit vers le ciel. Où donc allaient les morts ? Dans cette immensité ? Me retournant, le visage penché sur l’eau, par-dessus le bordage de la barque, je regardai alors le ciel dans l’eau, dans ce miroir où le tain noir que formait la vase donnait aux choses un reflet plus sombre… Où, où donc allaient les morts ? »

Missembourg n’échappera pas à la malédiction qui veut que tous les paradis soient des paradis perdus : peu avant la Seconde Guerre mondiale, la ligne ferroviaire Bruxelles Anvers, qui passe non loin du domaine, est électrifiée : d’importants travaux d’asséchement du site sont réalisés, la nappe phréatique dont l’affleurement alimentait l’étang se résorbe, ce dernier agonise puis meurt. Seuls subsistent les roseaux qui se souviennent de tout, « de la vie de deux générations, mirées dans l’eau dont ils se nourrissaient, de la fenêtre d’où on pouvait se voir dans l’étang ». Un vide s’est creusé que comblent l’imagination et le rêve éveillé, cette forme poétique du souvenir.

                                    Phil : Le texte foisonne de notations poétiques, sapientales :

« (…) le grillon est semblable au bonheur. Il entre, on ne sait pas pourquoi, s’installe, chante et restera peut-être. Peut-être partira-t-il demain. (…) N’allez pas dormir trop vite, les soirs où le grillon chante, écoutez-le encore, encore, encore… »

Bémol.

Je confesse avoir traversé des moments de lassitude devant les évocations détaillées des heurs et malheurs des poules d’eau ou des canards, du chien Jeff et des poissons. J’ai évoqué Tavernier ou Pagnol, mais ceux-ci ont placé l’humain à l’avant-plan, la nature ou la demeure constituent un arrière-plan, certes omniprésent. Le rapport est ici inversé. Quelques humains, quelques interactions humaines se faufilent, mais leurs traces s’estompent face à la surreprésentation du décor, qui est la vie même, sa métaphorisation. Il faut donc déguster ce texte à la page et sans empressement pour en percevoir pleinement la saveur et la grandeur. Jacques Cels ne dit rien d’autre :

« L’ouvrage est en phase avec son époque, peut-être un peu lointaine pour nous, où l’on écrivait avec un stylo réservoir en traçant des pleins et des déliés. En fait, chaque livre a son tempo. Et celui-ci est une invitation à la lecture ralentie. »

 

La cave

Le deuxième récit prend la forme d’un journal, dont la première entrée s’ouvre le 3 décembre 1944. Quelques mois plus tôt, le fils aîné de l’autrice est mort dans le bombardement de Malines. Devant la recrudescence du danger, Marie Gevers et son mari s’installent dans leur cave. Il s’agit d’une annexe souterraine, fermée par une porte disjointe qui donne sur le jardin par un petit escalier et percée d’un soupirail – le hublot – qu’occulte un morceau de carton. Marie va vivre là plusieurs mois. Elle y cherche un refuge contre la mort et, ajoute-t-elle, « je voudrais y réfléchir à la douleur qui menace de me détruire, dissiper le brouillard où je m’égare depuis la mort de J. » Tristement obstinée, Gevers se cherche des raisons d’accepter de vivre.

                                     Phil : « J. » ! Echo à mon bémol et mise en abyme : l’entourage de Marie apparaît le plus souvent en filigrane, à peine esquissé, effleuré. Tantôt, elle recule sous le poids de la douleur (on ne saura quasi rien de « J. »), tantôt la pudeur (ou un choix artistique ?) la limite (on n’apprendra pas grand-chose de son « cher compagnon » ou de son petit Paul).

Sorte de Carnets du sous-sol, le texte de Gevers est à l’opposé de la négativité éperdue qui monte de la tanière de Dostoïevski : il s’agit ici d’une reconquête de la lumière. Une reconquête paradoxale puisque menée depuis une cave, être traditionnellement obscur de la maison qui participe aux puissances souterraines. Ce réduit est cependant vécu comme « une racine latérale de la maison », ce qui renforce encore la polarité de verticalité incarnée par celle-ci. Et puis, dans cette cave comme dans le chagrin le plus noir, l’obscurité n’est pas totale : « le hublot donnerait bien passage à un gros chat. Dès que j’ôte le panneau qui le masque, l’air et le temps, l’heure, la lumière et le paysage s’y précipitent tous à la fois ». Et une force pousse l’autrice à se redresser.

                                          Phil : Un deuxième bémol. Toute bombardée qu’elle soit la nuit, comme tant de Belges d’alors, Marie Gevers n’en demeure pas moins en journée une privilégiée. Et le charme se disloque parfois face à l’embourgeoisement du texte. Bien sûr, Marie et les siens ont été éprouvés et souffrent. Bien sûr, on les voit bienveillants à l’égard des pauvres gens du coin (ceux qui coupent leurs arbres reçoivent des branches pour se chauffer, etc.). Mais, si l’autrice peut s’abandonner à ses rêveries, c’est qu’elle échappe à la confrontation d’un quotidien plus tourmenté. Il y a une extraordinaire contemporanéité du texte en ces temps de pandémie covid : nous avons pu mesurer que le confinement des uns et des autres n’était pas identique, certains devaient se serrer à sept ou huit dans vingt mètres carrés urbains quand d’autres filaient prendre le grand air littoral ou campagnard dans leurs résidences secondaires. Nous sommes en pleine guerre mais Marie vit dans une bulle. Il y a peu d’interactions avec le réel du temps : une aventure tournaisienne, lors d’un Exode effleuré, remarquable d’ailleurs (avec cette entraide faite de petits gestes, l’observation qu’il ne faut jamais s’arrêter aux apparences, aux premiers jugements), détonne dans le corps du texte.

Dans un deuxième temps, je renverse mon appréhension et pose un bémol à mon bémol. Si Marie Gevers a vécu l’Exode mais n’en parle quasi pas, évacuant une source d’action, de suspense, d’épisodes à interconnexions humaines, le choix artistique et la pudeur sont plus conséquents qu’un feutrage contextuel. Qui est relatif. Sous les bombes et entre deux décès.

En ce temps de « révolte des vitres » qui, cessant leur œuvre de protectrices et de passeuses de lumière, se brisent en éclats meurtriers, Marie Gevers se souvient de sa vieille amitié pour le verre, dont enfant elle aimait récolter des morceaux colorés éparpillés dans la cendrée du sentier longeant le chemin de fer. Blottie au fond du jardin, il lui suffisait alors de porter un éclat à ses yeux pour métamorphoser le paysage : « le tesson vert, même en décembre, me rend l’été, et le jaune impose à toute la couleur des moissons ». Expérience toute bachelardienne, celui-ci écrivant : « le Poète, comme tant d’autres, rêve derrière la vitre. Mais, dans le verre même, il découvre une petite déformation qui va propager la déformation dans l’univers ». La consanguinité d’esprit entre Bachelard et Gevers me paraît frappante. Si le philosophe voit dans les quatre éléments fondamentaux (l’eau, la terre, l’air et le feu) la base à partir de laquelle peut se déployer l’imagination débarrassée de ses contraintes rationnelles, de son côté, l’écrivaine-poétesse se saisit, comme d’un talisman poétique, du verre qui les réunit tous les quatre. C’est donc guidée par cette connivence que Marie Gevers entreprend de se reconstruire en remontant aux sources scintillantes de son enfance et de ses rencontres avec la lumière.

                                                 Phil : Il y a une réflexion implicite sur la relativité du réel. Qui est avant tout ce qu’on en fait. Comment on l’observe, le décrypte, choisit de l’envisager.

Le 13 janvier 1945, son mari meurt d’un arrêt cardiaque. Le drame se grave dans le texte en une note laconique et déchirante :

« Ô mon cher compagnon de toujours. Toi, arrêt du cœur ».

Fuyant toute complaisance avec la douleur, Marie Gevers se cherche un terrain plus ferme sur lequel prendre appui. Ce qui la soutient dans son acquiescement à l’injonction de vivre et continuera de le faire le restant de sa vie, ce n’est ni un passé inhabitable ni l’avenir qui l’est tout autant : ce qui la soutient, c’est le sentiment que son être moral est imprégné à tout jamais de la plus complète, de la plus heureuse des unions, créant en elle un fond heureux, une impulsion qu’aucun drame n’a pu anéantir. Dans ces pages pudiques et déchirantes, nous sommes au cœur de ce qui fait de ce livre un chef d’œuvre : une célébration de la vie en tous ses méandres et sous toutes ses formes, qui culmine en un amour indestructible.

                                        Phil : Vrai ! Cette sensation balaie mes bémols ou les transcende. Comme le dit la quatrième de couverture, « nos seuls bonheurs impérissables résident dans les réminiscences que nous en conservons ». Il faut donc engranger. Un maximum de belles choses. Ecrire chacun le plus beau livre possible (de notre vie), à relire au creux d’un fauteuil à bascule et au coin de l’âtre au soir de nos âges. La seule manière de lutter contre la désagrégation ?

Les dernières pages, je dois l’avouer, m’ont profondément ému. La manière dont elle s’applique à survivre puis à revivre. Dont elle évoque son « cher compagnon » aussi. Brièvement mais… En peu de phrases, de mots, un hommage sublime à ce que peut offrir une vie de couple heureuse (« un enchantement »). Et cette fin, d’une concision perforante :

« Ah ! Qu’ai-je fait ! Ai-je vraiment accepté de vivre sans toi ? »

L’immense (faux ?) paradoxe de ce texte, de cet ouvrage : conjuguer prolixité et parcimonie. In fine, le lecteur, qui s’abandonne aux envolées lyriques de notre autrice, doit rester en alerte : à tout moment, une pause peut projeter dans une autre dimension, d’observation du monde-comme-il-tourne, de réflexion sur la manière de s’y emboîter.

 

La chambre retrouvée

Ecrit en 1959, ce texte sonne comme l’épilogue des deux précédents. Dix ans ont passé depuis la fin de la « Révolte des vitres ».

Marie Gevers y décrit une journée type en cette paix retrouvée, sous le signe de la lumière et de Laura, le surnom affectueux que l’on donne au soleil dans le dialecte de la région.

Ce texte très court se clôt avec la nuit, le sommeil et ses rêves, « moments magiques où le temps se sépare de l’espace, où le mot s’éloigne de l’idée, où la forme quitte l’objet ».

                                      Phil : Me frappe, en sourdine assourdissante, la confrontation d’un monde révolu, en voie de disparition, et d’une modernité drainant dans son sillage une ère du soupçon. L’eau de la distribution « passe maintenant à proximité (du domaine), elle est bien plus abondante », mais elle est « désinfectée au chlore », l’autrice lui préfère encore, ô combien !, celle qui « provient d’un grand vieux puits bicentenaire », celle-là, au moins, est « fraîche comme la nuit, non sophistiquée, authentique ». Il y a le lait aussi. Lacta, bientôt en faillite, cède la place à Vacca. Est-ce si anodin ? Non. Il y a une accélération du rythme des événements hors de la propriété familiale. Qui est d’ailleurs survolée par un avion venu d’Angleterre alors que les environs, autrefois campagnards, sont rongés :

« Nous sommes cernés par les routes vrombissantes d’autos et par les nouveaux quartiers de la grand’ville en extension. »

Après la mort de l’étang, celle du domaine se profile, ou celle de tout ce qui en a élaboré la trame onirique, l’étoffe des rêves.

La mort ! Métaphorisée par celle du lièvre, abattu par un voisin malveillant en dehors de la saison de la chasse ou de l’interdiction de tir qui a transformé la propriété en refuge pour le Vivant (on y respecte même la toile d’une araignée). Encore un écho des temps présents et de leurs enjeux principaux : l’ultra-libéralisme détruit la biodiversité, la course éperdue au profit, au plaisir maximalisés conduit la gent humaine (mais pas la planète, qui s’en remettra et nous survivra) vers l’abîme.

 

En guise de conclusion

Personnage central de ce livre, le domaine de Missembourg apparaît comme hors du temps mais aussi hors de l’espace commun. La vie alentour ne manifeste sa présence que de manière estompée, assourdie par les grands arbres du domaine. Et, même lors des promenades le long de la Gaute, il n’est guère question de villages traversés : tout se passe comme si ce ruisselet, par lequel s’évacue le trop-plein de l’étang et qui se jette ensuite dans l’Escaut, était le seul lien entre Missembourg et le reste du monde. Cette insularité est encore renforcée par la guerre et le refluement de la vie quotidienne dans la demeure familiale puis dans sa cave. A partir de ce resserrement maximal, l’écriture de Gevers est gagnée par une expansion prodigieuse qui nous entraîne aux confins de l’immensité de l’intime.

                                             Phil : Oui, je suis convaincu, et dépose un couvercle sur mes bémols. Un grand livre et une grande autrice !

Ouvrage personnel et autobiographique, Vie et mort d’un étang réalise à merveille le programme qu’elle traçait dans la communication déjà évoquée et dont les termes se retrouvent dans le deuxième texte, non publié alors :

«   Ah ! il est bon de scruter une vie, comme on scrute l’aubier d’un arbre, où chaque année dessine autour du cœur un anneau dont les lignes sont plus ou moins marquées selon l’aridité ou la fécondité des saisons ; mais il serait encore plus passionnant de suivre longitudinalement une veine du bois, depuis l’origine dans la racine, jusqu’au sommet, là où les branches sont si légères et les feuilles si fines que seuls peuvent s’y poser le vent et le soleil, la neige et la pluie, la lumière et la nuit, (…) pour trouver la ligne vitale qui m’a conduite, malgré ou à cause d’une instruction fantaisiste, à la profession d’écrivain ».

 

Jean-Pierre Legrand et Edi-Phil RW.

 

Voir notre précédent épisode patrimonial :

LIEN vers l’Ulenspiegel de Charles DE COSTER

A suivre : Camille LEMONNIER.

LES PERLES DE L’HISTOIRE LITTÉRAIRE de BELGIQUE FRANCOPHONE – 1. Charles DE COSTER, LA LÉGENDE d’ULENSPIEGEL (1867)

Jean-Pierre LEGRAND + Philippe REMY-WILKIN

 

Au fil des pages et Les lectures d’Edi-Phil (numéro 32/juillet) fusionnent cet été 2020 pour ouvrir un nouveau feuilleton…

Les perles de l’histoire littéraire de Belgique francophone

 

Ulenspiegel, bas-relief de Koos van der Kaay (1899-1976), sur le mur du cimetière de Damme, à deux pas de la fameuse Tour (de Notre-Dame).
Ulenspiegel, bas-relief de Koos van der Kaay (1899-1976), sur le mur du cimetière de Damme, à deux pas de la fameuse Tour (de Notre-Dame).

 

(1)

Charles DE COSTER, La Légende d’Ulenspiegel (1867).

Le duo alterne les rôles à chaque épisode.

Cette fois, Edi-Phil à la mise en place, Jean-Pierre au contrepoint.

LES LECTURES D'EDI-PHIL #21 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES ...
Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

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Jean-Pierre LEGRAND

Charles De Coster, La Légende d’Ulenspiegel, roman, Collection Espace Nord, 2017, édition établie et présentée par Jean-Marie Klinkenberg, 510 pages.

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          Le titre.

Le titre réel, interminable, est repris à l’intérieur du livre, écho à d’autres récits picaresques mythiques : La Légende et les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandre et ailleurs

Pour Jean-Marie Klinkenberg, « au pays de Flandre et ailleurs » n’est pas anodin. Ce livre est certes un chant d’amour à la Flandre mais il ne s’y limite pas. Son héros, Thyl Ulenspiegel, un Flamand de Damme, va parcourir bien des territoires : pèlerinage contraint à Rome (comme pénitence) au début du livre, guerre menée dans les futurs Pays-Bas dans la dernière partie, et, au milieu, d’interminables errances dans « les pays », qui expriment une pré-nation belge, entre France et Allemagne, courant du Luxembourg au Limbourg ou à la région d’Anvers en passant par le Brabant (Bruxelles), le Hainaut ou le nord de la France, le Namurois, les Flandres, Liège, les bords de Meuse ou d’Escaut.

                              JEAN-PIERRE :

Une chose m’a surpris dans les multiples pérégrinations de Thyl : nous ne trouvons pratiquement aucune description des pays traversés, pas l’ombre d’un paysage, si ce n’est, ici ou là, l’évocation fugace d’un ciel qui se charge, du jour qui se lève. Le chapitre 53 s’ouvre ainsi de manière surprenante :

                            « Ayant longtemps marché, Ulenspiegel eut les pieds en sang, et rencontra, en l’évêché de Mayence, un chariot de pèlerins qui le mena jusque Rome ».

Pas un mot des villes visitées, des hasards du chemin, non plus de la Ville éternelle. Mais partout, on retrouve un même peuple, les mêmes tourments, des bourgeois et nobliaux imbus d’eux-mêmes et si aisés à mythifier. L’impression produite est d’essence humaniste : l’homme est décidément le même partout.

 

          Le roman.

            Le texte témoigne d’une fraîcheur extraordinaire. Le meilleur roman de nos Lettres ? Le « roman fondateur » de celles-ci, rapporte la rumeur depuis des décennies. Le préféré de Jacques De Decker, en tous les cas, grand critique des dernières décennies. Et le mien ! Quoique mes souvenirs soient brouillés par la juxtaposition d’une autre passion, la version BD de Willy Vandersteen, qui illumina mon enfance. Deux passions qui m’envoient passer quatre ou cinq jours chaque année aux alentours de la Tour de Damme.

Cette édition, commanditée par nos institutions (Fédération Wallonie/Bruxelles & Communauté Française de Belgique), est d’une qualité formidable, il faut louer le travail de J.M. Klinkenberg, l’impression et la mise en page, l’illustration de couverture d’Olivier Deprez, issu de la BD d’avant-garde. Le récit et la langue s’en trouvent décapés, revigorés, rendus à leur statut.

                              JEAN-PIERRE :

J.M. Klinkenberg a de la suite dans les idées : en 1971 déjà, il présentait à l’université de Liège sa brillante thèse intitulée Style et archaïsme dans La Légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster. Son idée maîtresse – qui n’a pas changé  – était que le style archaïsant du texte ne se réduit pas à un aimable pittoresque mais est consubstantiel au style même de De Coster. Chez ce dernier, écrivait-il, « le style, c’est l’archaïsme » : en d’autres termes, le style de La légende n’existe pas indépendamment de l’archaïsme. La présente édition « définitive » est en quelque sorte la concrétisation éditoriale de cette thèse : elle réintègre un certain nombre d’éléments archaïsants, présents dans la première édition mais estompés dans les suivantes. J’y reviendrai plus loin. Quoi qu’il en soit, il est très touchant de tenir en main un ouvrage qui, au faîte d’une existence, incarne une idée de jeunesse poursuivie la vie durant.

                          PS. Un essai a été tiré de cette thèse (Samsa, Bruxelles, 2017) :

https://www.samsa.be/livre/la-legende-d-ulenspiegel

 

          La légende est germanique, ne l’oublions pas, notre romancier s’est approprié le mythe et en a livré la version la plus aboutie, achevant la transformation du fripon farceur en héraut de la liberté et chantre du plat pays confronté à la Légende noire de Philippe II et du duc d’Albe, au XVIe siècle.

                              JEAN-PIERRE :

Un mot sur le pédigrée de notre héros. Comme Faust, un autre grand mythe européen, il apparaît en Allemagne. De premières éditions s’y échelonnent entre 1478 et 1510/1511. L’ouvrage est rapidement édité à Strasbourg puis à Anvers, traduit en français, en anglais, en danois, en polonais et en latin.  L’auteur allemand prétend s’inspirer d’un personnage réel né en pays saxon, à Kneitlingen am Elm, vers 1300, et mort de la peste en 1350 à Mölln, en Schleswig-Holstein. Celui-ci aurait été une sorte de meneur de révoltes de paysans, en butte à la vindicte croissante de la bourgeoisie des villes, dont les hauts faits auraient été progressivement déformés par la tradition orale.

 

          De Coster et la Belgique.

            Dans une autre édition (Minos/La Différence, Paris, 2003), la préface de Patrick Roegiers est féroce… pour la Belgique. Roegiers a beaucoup de talent mais un sérieux contentieux avec notre pays (il vit en France depuis des décennies et en a acquis la nationalité). Ce qui se note dès ses premiers mots, son titre : Les Mésaventures de Charles De Coster au piteux pays de Belgique. Qu’il renforce illico par une citation de… De Coster :

          « Pays de Belgique, l’avenir

          Te condamnera pour t’être

          Tout en armes, laissé piller. »

Le ton, virulent, des allures de charge baudelairienne, peut surprendre, mais je n’en contesterai pas la légitimité, la résonance actuelle : on s’agite en tous sens pour tenter de sauver les soldats Ryan de l’édition belge francophone. Une nation ne peut exister sans identité affirmée. Ce qui est le contraire du nationalisme étroit. Une identité ancrée, construite permet de s’aimer soi-même, ce qui permet d’aimer ou de respecter/estimer l’autre. Comme le démontre Amin Malouf dans ses Identités meurtrières. Ou… De Coster dans Ulenspiegel !

 

          Charles De Coster (1827-1879).

            Sa biographie est grisounette. Employé de banque durant six ans, il s’ennuie et reprend des études. Chargé de publication de lois périmées, professeur d’histoire et de littérature à l’Ecole de guerre, répétiteur, il semble tout attendre de la littérature.

Ce n’est pas un génie précoce. Ses premiers écrits sont poussifs (ce que nous avons pu vérifier via les extraits cités par Raymond Trousson dans sa biographie, parue chez Labor, à Bruxelles, en 1990), son génie explose avec le choix d’une plongée vers un ailleurs langagier : les Légendes flamandes (1858) sont rédigées en français ancien. Les Contes brabançons (1861) participent de l’élan mais en français moderne. Il passe alors à son Ulenspiegel. Qui lui prend dix ans. Il s’y attèle avec beaucoup d’ambition, il y met tout son talent (ou son génie) et son cœur.

Pourtant, l’auteur du plus grand livre belge de tous les temps meurt pauvre et ignoré. Il est redécouvert et pavoisé dix ans après sa mort. Parfois pour de mauvaises raisons. Ainsi, la Jeune Belgique de 1880 l’instrumentalise post-mortem pour se légitimer, De Coster les annonçait, EUX, ses membres, tout mouvement doit recourir à un Grand Ancêtre sacralisé qui fonde sa légitimité.

Le cas De Coster me fait un peu penser au cas Schubert. Il a de beaux amis, si je puis dire, d’autres originaux : Félicien Rops (qui illustrera la première édition d’Ulenspiegel) ou Wiertz, notre peintre de l’immense. Mais Camille Lemonnier (l’autre Grand ?) résumera subtilement la situation :

         « Il a eu des lecteurs ; il n’a pas eu de public. »

Des détails biographiques interpellent. Il est né à Munich et a passé ses premières années en Allemagne. En a-t-il conservé une attraction ? Thyl, il est vrai, est arraché au patrimoine légendaire allemand (nos voisins nous ont bien volé Lohengrin !) et ses aventures le portent plus d’une fois en Germanie (à Cologne, Hambourg, Mayence, Nuremberg, etc.) alors qu’il évite la France, que les allusions à celle-ci sont peu nombreuses et peu cordiales. Mais la germanophilie (Allemagne, Pays-Bas du Nord) permet un sillon littéraire original, un éloignement accentué du français normatif.

Charles De Coster est mort une deuxième fois, de par l’abandon des politiques, des médiateurs, des lecteurs… belges (et français), alors que d’autres pays le célébraient (il a eu droit à des dizaines d’éditions en Russie soviétique !). Sa singularité a induit la méfiance des Wallons et des francophones (il s’enthousiasme pour la Flandre et le flamand), des Flamands (il écrit en français et est bruxellois), de la France (il ignore le pays et s’écarte des canons de sa littérature). On pourrait même ajouter qu’il condamne in fine la Belgique, qui cède devant la tyrannie espagnole quand les Pays-Bas du Nord triomphent (Thyl et Nele s’installent à Veere, en Zélande, au bout du récit !). Aurait-il été plutôt un chantre anticipé du Benelux ? Un nostalgique des Grands Pays-Bas hérités du duché de Basse-Lotharingie et des Bourguignons ?

                              JEAN-PIERRE :

Charles De Coster est méconnu même – et surtout – en Belgique. Anecdote amusante, j’ai fait le test dans mon entourage professionnel. Personne ne l’a lu. Un de mes collègues flamands, au demeurant très cultivé, en était même convaincu : De Coster est un auteur flamand et son chef d’œuvre est écrit dans la langue de Vondel. Un travail immense est encore à faire pour réhabiliter notre patrimoine littéraire et le faire mieux connaitre : les petits francophones ont été biberonnés au Lagarde & Michard, recevant de la sorte une éducation littéraire guère différente de celle dispensée aux petits Parisiens. Les choses ont évolué et évoluent encore, mais bien trop lentement.

 

Charles De Coster - Babelio

Charles De Coster

 

          Un chef-d’œuvre !

            Et si on abordait l’essentiel ? Ulenspiegel est un roman ample et nourri, sans temps morts, qui possède une atmosphère à nulle autre pareille, un souffle puissant, une écriture, des personnages et des scènes inoubliables, une inventivité et une modernité décapantes. On rit, on frissonne, on pleure, on rêve, on est très heureux ou très malheureux, révolté ou comblé, etc.

                              JEAN-PIERRE :

Un petit mot de l’histoire elle-même. Je reprendrai largement l’excellent dossier pédagogique édité par Espace Nord.

Thyl Ulenspiegel naît à Damme, en Flandre, sous le règne de l’empereur Charles-Quint, le même jour que le futur Philippe II. Le protestantisme se répand alors aux Pays-Bas. Sa famille est pauvre (Claes, le père, est charbonnier) mais heureuse. Pour avoir tenu des propos contre la religion catholique, Thyl doit se rendre en pèlerinage à Rome pour implorer le pardon du pape. Pendant ce voyage, il est l’auteur de nombreuses farces et commet quelques infidélités envers sa fiancée Nele, la fille de Katheline la « bonne sorcière », qui leur a annoncé un destin merveilleux.

Arrivé à Rome, le pape lui pardonne (ce qui lui coûte tout de même cent florins) et Ulenspiegel prend le chemin du retour. Pendant ce temps, à Damme, Katheline, accusée d’avoir empoisonné une vache qu’elle cherchait en réalité à soigner, a subi la torture du feu et est devenue folle. Claes est condamné à mort par l’Inquisition pour hérésie. On torture Thyl et sa mère afin de découvrir où se trouve le trésor de Claes (un cadeau de Josse, son frère hérétique). Soetkin, la mère, meurt de ses souffrances et de chagrin. Les sortilèges de Katheline donnent une vision à Thyl et à Nele : celle des mystérieux « Sept » que Thyl doit trouver…

Avec le premier livre, les liens familiaux sont défaits : la mort de Claes et de Soetkin transforme Thyl en révolutionnaire. Il jure de venger ses parents et de délivrer la Flandre de l’envahisseur étranger. Dans ce but, il rejoint, avec son ami Lamme (qui recherche sa femme), l’armée de Guillaume Ier d’Orange, les Gueux. Nous suivons notre troupe dans ses joyeuses tribulations. Le Nord devient indépendant ; le Sud (la future Belgique) demeure aux mains des Espagnols. Thyl et Nele se retirent dans une tour, sur une île, entre le Nord et le Sud. Une nouvelle vision leur fait découvrir ce que sont les « Sept ». Et Ulenspiegel devient un personnage mythologique…

 

          La langue.

            De Coster a osé ce que d’autres pousseront plus loin : l’invention d’une langue propre à véhiculer un récit, à créer une atmosphère. Songeons au Seigneur des Anneaux ou à Game of Thrones. Il ne va pas si loin ou va beaucoup plus loin. En s’écartant de la littérature française et des codes de sa langue, en se réclamant de Rabelais pour sauter des siècles de tradition innervée par l’Académie ou Descartes, De Coster ne crée pas une langue déconnectée du réel, il construit une langue hybride qui révélera aux lecteurs la culture et la truculence flamandes.

Une langue hybride ? Elle mêle mots précieux (gastralgique), désuets (coîment), rares (patard), argot (chichard), patois (rommel-pot, kaberdoesje), noms typiques (Josse Grypstuiver) tout en multipliant les audaces syntaxiques, etc. Le résultat ? Un pseudo-vieux français très exotique, qui rend justice au flamand, en farcissant un texte intelligible d’une foultitude de mots flamands (noms propres, expressions, aliments, lieux, métiers, etc.). La langue inventée nous atteint en plein cœur, gorgée de bière (dobel-cuyt et bruinbeer) et de distorsions, fille des tableaux de Breughel, Jordaens, Rubens ou Bosch.

                              JEAN-PIERRE :

Le modelage d’une langue pour les besoins d’une œuvre, qui plus est dans un sens archaïsant, est une démarche périlleuse. Le pastiche ou la caricature ne sont jamais loin et le risque de sombrer dans le ridicule n’est pas mince. Rien de tel dans La légende dont la langue est intimement assortie aux harmoniques du discours et du monde qui en surgit.

Le vocabulaire est riche, mais sans ostentation ni dérive dans une surenchère de termes rares ou vieillis, le contexte permet presque toujours de saisir le sens, et je n’ai presque jamais dû recourir au néanmoins précieux lexique joint en fin de volume.

Sur le plan syntaxique, quelques tours reviennent mais qui appartiennent au style poétique telle, par exemple, la fréquente antéposition de l’adjectif. S’insèrent également dans le texte des chants, des ballades qui concourent comme les autres figures de style, au dépaysement à la fois temporel et géographique.

L’autre particularité du texte est, comme le souligne Philippe, son hybridation linguistique. Dans une étude récente parue dans la revue des lettres belges de langue française (“Sors de mes yeux” : le flandricisme comme effet de traduction dans La Légende d’Ulenspiegel), Rainier Grutman démontre qu’à côté de l’importation de termes flamands repris tels quels (xénisme), le texte de De Coster comporte une large part d’expressions traduites du néerlandais qui renforcent le dépaysement ressenti à la lecture. Ainsi en est-il d’un sobriquet inusité en français et que l’on retrouve en maints endroits du livre : aigre trogne, traduction quasi littérale de zuur smoel.

Il est fréquent qu’une phrase recoure à la fois au procédé du xénisme et de la traduction. En voici un exemple pris au hasard :

                         « En ce temps-là pèlerinant il entra au service d’un certain Josse, surnommé le Kwaebakker, le boulanger fâché, à cause de son aigre trogne ».

La même étude montre de manière passionnante que, sans nullement se livrer au plagiat, De Coster s’est servi d’un texte source qui n’est autre que la brochure Het aerdig leven van Thyl Ulenspiegel publiée par Van Paemel. L’ensemble de La légende contient dès lors des mots et des phrases faits pour donner l’impression d’avoir été traduits du flamand, « ce qui en fait une construction interculturelle avant la lettre », une traversée des langues brouillant les pistes identitaires.

Confronté à cette démarche très élaborée, il n’est pas surprenant que, dans la présente édition, J.M. Klinkenberg ait souhaité être au plus proche de cette langue archaïsante si consubstantielle à l’œuvre, et soit donc revenu à la leçon de l’édition originale.

Cela peut dérouter… Ainsi, J.M. Klinkenberg réhabilite ce qui peut apparaître comme des coquetteries typographiques. Constatant que, dans l’édition originale, la conjonction et est régulièrement transcrite &, tandis que tous les s intérieurs se présentent sous la forme ʃ, il réintègre ces formes abandonnées par les éditions précédentes. Cela donne par exemple ceci :

                       « Ils avançaient riant & deviſant, tandis que Sa Sainte Majeſté regardait en son eſtomac pour voir s’il y avait aſſez de place pour le dîner de ceux d’Audenaerde. »

J.M. Klinkenberg souligne à juste titre que tout ceci donne sa patine à l’œuvre entière :

                            « (…) on oublie trop souvent, en effet, que le livre est un objet, et que l’écriture n’existe point sans un support. La lecture, acte qui consiste à prendre connaissance d’un texte, n’est donc pas une opération exclusivement linguistique : le grain et la couleur d’un papier, la forme, la dimension et la diversité des caractères, voilà des éléments qui ne vont pas sans influencer cet acte ».

Je partage son avis. Quelle impression produirait encore la traduction en français moderne d’un vieux grimoire publié en format word Time New Roman sur internet ? Il n’empêche, ces audaces typographiques peuvent indisposer en notre époque de lecture rapide et entraver la conquête de nouveaux lecteurs. J’espère de tout cœur me tromper.

 

La Tour de Notre-Dame, à Damme, depuis le cimetière qui la jouxte (décor mythique de la BD de Vandersteen).
La Tour de Notre-Dame, à Damme, depuis le cimetière qui la jouxte (décor mythique de la BD de Vandersteen).

          Une charge au vitriol.

            Dès la préface, dite du hibou, un mystérieux Bubulus Bubb. condamne le crime en col blanc :

         « Tu ne sais peut-être pas ce que c’est qu’un hibou. Je vais te l’apprendre. Le hibou, c’est celui qui, en tapinois, distille la calomnie sur les gens qui le gênent, et, quand on lui demande de prendre la responsabilité de ses paroles, s’écrie prudemment : Je n’affirme rien, ON m’a dit. Il sait bien que ON est indénichable. »

Seront ensuite dénoncés une série de forfaits : compromettre l’honneur d’une jeune fille, endetter les familles, trafiquer ses produits pour augmenter ses profits, voler la veuve et l’orphelin, etc. Mais les politiques, les Grands de ce monde sont aux premières loges de la déferlante : ils avancent masqués, affichant liberté et amour d’humanité quand il leur sied d’égorgetter un homme ou une nation :

          « C’est un accord souverain entre princes de s’entraider contre les peuples. »

Charles-Quint et Philippe II incarnent une paire parallèle à Claes/Thyl mais couleur nuit/sang. Pour aimer les autres, il faut s’aimer soi-même, aimer la vie (le vin, les femmes, les gens), mais le futur roi, dès l’enfance, s’ennuie et torture des animaux :

          « (…) sa bouche (NDLR : d’une guenon apprivoisée) était ouverte comme pour crier la mort, il s’y voyait de l’écume sanglante, et l’eau de ses larmes mouillait encore sa face. »

L’Eglise se situe à même hauteur (de bassesse) : elle engendre culte du profit (indulgences), hypocrisie et délation, violences morale et physique (Inquisition), voire un dégoût de la vie, de la nature.

De Coster appartenait à une (nouvelle) vague libérale préoccupée par le sort du peuple, des Flamands non francophones marginalisés par l’Etat et ses élites. Les valeurs de l’auteur apparaissent à travers son héraut. Générosité, solidarité, au-delà des clivages (de rang social, de sexe, de confession, etc.) :

          « (…) celui qui mange sans partager son repas avec le prochain n’est pas digne de manger. »

Thyl pleure devant « les corps des hommes pendus pour avoir eu faim » :

          « Ah ! si j’étais l’empereur Charles, je ferais faire des florins pour tout le monde, et chacun étant riche, plus personne ne travaillerait. »

Au-delà d’un humanisme bienveillant, il y a dérive vers l’utopie et vers une idéologie plus décapante, audacieuse. Ses héros sont des révolutionnaires, des anarchistes. Qui se moquent des règles, si elles sont arbitraires. Thyl toise les Grands de haut, plus vert qu’un Pardaillan :

         « Majesté (NDLR : Charles-Quint !), je demande qu’avant que je sois pendu, vous veniez baiser la bouche par laquelle je ne parle pas flamand. »

Et il n’hésite pas une seconde à se confronter aux chefs de son propre parti, à ses camarades de combat s’ils ne respectent pas un code de conduite à l’égard des ennemis, fussent-ils les plus cruels, dût-il en être condamné à mort par les siens.

                              JEAN-PIERRE :

Sous-jacente au récit, on peut également lire une critique sociale. A l’époque de De Coster, la Belgique est déjà l’un des Etats les plus densément peuplés d’Europe et aussi l’un des plus industrialisés (bien plus que la France). Le capitalisme naissant fait jouer à plein la concurrence et crée toutes les conditions d’un dévastateur dumping social.

De Coster est sensible à la misère sur laquelle se bâtit la prospérité de la Belgique qui, un peu plus tard, deviendra la seconde puissance économique mondiale. On en trouve un écho dans le sabbat de Katheline qui rapporte ainsi les instructions du Christ quant au sort de Charles-Quint qui comparaît devant lui :

                           « Tu en feras un âne, afin qu’il soit doux, maltraité et mal nourri ; un pauvre, pour qu’il demande l’aumône et soit reçu avec des injures ; un ouvrier, afin qu’il travaille trop et  ne mange pas assez ; puis, quand il aura bien souffert dans son corps et dans son âme d’homme, tu en feras un chien, afin qu’il soit bon et reçoive les coups ; un esclave aux Indes, afin qu’on le vende aux enchères ; un soldat, afin qu’il se batte pour un autre et se fasse tuer sans savoir pourquoi ».

 

          Mille tons !

           Que lit-on en dévorant Ulenspiegel ? Un pamphlet à portée sociologique, politique ? Un récit picaresque ? Les aventures des comparses Thyl et Lamme sont, il est vrai, souvent joyeuses, satiriques et paillardes. Nos héros boivent et mangent à nous donner le vertige. Le fils de Claes, malgré son amour pur, profond, complet, définitif pour Nele, courtise, lutine et bien plus… toutes les jolies filles de Flandre et d’ailleurs (mais toujours gentiment, naturellement) :

          « (…) douce hôtesse à la peau ambrée, aux yeux brillants comme des perles. C’est couleur de soleil que l’or bruni de ces cheveux ; ce fut Vénus, sans jalousie, qui te fit tes épaules charnues, tes seins bondissants, tes bras ronds, tes mains mignonnes. »

Une épopée, qui multiplie les scènes hautes en couleurs ? Tortures et mises à mort, combats, errances meurtrières d’un loup-garou, etc. Un roman historique ? Nous traversons le Sac de Rome, la décapitation des comtes d’Egmont et de Hornes, des batailles et des traités… Un Road-book ? Un Bildungsroman, qui verrait Thyl quitter son costume de farceur et de séducteur, souvent drôle et courageux mais égoïste à l’occasion (de retour de ses trois années d’errances contraintes, il vit un temps en concubinage avec une veuve de Koolkerke, sans se manifester auprès de ses parents, de Nele), pour assumer ses responsabilités d’homme et de citoyen ? Il est vrai qu’un déclic s’opère à la page 151, avec le discours de Claes à son fils, qui précède la mort du père sur le bûcher :

          « Fils, tu péchas souvent courant les grands chemins, ainsi que font les mauvais garçons ; il ne faut plus le faire, mon enfant, ni laisser seule au logis la veuve affligée (…). »

Un conte à la naïveté décapée, digne de Perceval ou des bergeries médiévales ?

         « A Damme, en Flandre, quand mai ouvrait leurs fleurs aux aubépines, naquit Ulenspiegel, fils de Claes. »

Et que dire des accents thriller/policier (le loup-garou), fantastiques ou mystiques (visions de Katheline ou de Nele, scène des feux follets et du géant, etc.), sociologiques, philosophiques, poétiques, burlesques et grotesques ?

Ou alors c’est LE livre belge par excellence ? Un Bruxellois écrit en français un chant d’amour pour la Flandre, son peuple et ses paysages, ses légendes et son patrimoine, ses produits ?

                              JEAN-PIERRE :

S’il y a bien une chose frappante à la lecture, c’est la diversité de tons. J’ajouterai la tonalité supplémentaire du genre prophétique, certes largement détourné et qui par moment, incline le roman vers une parodie de contre-évangile et, en tout cas, penche progressivement vers le mythe. Cela éclate dès les premiers chapitres et la prophétie de Katheline :

« Claes est ton courage, noble peuple de Flandre, Soetkin est ta mère vaillante, Ulenspiegel est ton esprit ; une mignonne et gente fillette, compagne d’Ulenspiegel et comme lui immortelle, sera ton cœur, et une grosse bedaine, Lamme Goedzak, sera ton estomac. Et en haut se tiendront les mangeurs de peuple, en bas les victimes ; en haut frelons voleurs, en bas, abeilles laborieuses, et dans le ciel saigneront les plaies du Chriſt ».

En maints endroits, on retrouve des allusions à peine voilées au récit biblique : l’enfance de Thyl nous est rapportée sur un tour qui nous rappelle saint Luc (« Tandis que croissait en gaie malice le fils vaurien du charbonnier, végétait en maigre mélancolie le rejeton dolent du sublime empereur. ») ; il entre dans la ville d’Anvers monté sur un âne et vêtu d’une « belle robe de soie cramoisie », il ne craint pas de s’exprimer de manière elliptique et, dans les dernières lignes du roman, semble ressusciter et vaincre la mort.

 

La Tour de Damme en contreplongée (où se déroule une vision dans Ulenspiegel, décor mythique aussi de la BD de Vandersteen)
La Tour de Damme en contreplongée (où se déroule une vision dans Ulenspiegel, décor mythique aussi de la BD de Vandersteen)

           La complexité des messages.

            On se tient très loin du binaire. La charge contre l’Eglise est terrible mais on peut rencontrer un curé bienveillant et des catholiques qui protègent les protestants, les suivent en exil ou au combat. Il y a de mauvaises femmes et des femmes merveilleuses. Et idem du peuple, des hommes de haute ou basse extraction. Le Prince d’Orange, tel que fantasmé (comme est fantasmé le protestantisme, qui se résume à une idée, la liberté de conscience, à une étape menant à la laïcité), est le parangon des vertus du politique : il se tait et écoute, réfléchit ; il se dépouille de ses biens, de sa fortune pour nourrir la lutte de libération ; il est loyal, courageux, reste soudé à une éthique chevaleresque, etc. Le landgrave de Hesse offre une autre figure de véritable noblesse.

Par contre, autour de Thyl, les compagnons de lutte sont parfois aussi vils que les ennemis. L’immense empathie pour le peuple reste raisonnée. Chacun, à sa place, doit apporter :

          « Les bélîtres, mendiants, vagabonds et toute cette guenaille de vauriens oiseux traînant leur paresse par les chemins et préférant se faire pendre plutôt que de faire œuvre (…) »

                            JEAN-PIERRE :

Rien en effet de manichéen dans le discours de De Coster. A aucun moment il ne tranche clairement entre protestants et catholiques. Il n’empêche, il est clair que son cœur de franc-maçon penche plutôt vers les protestants : partout dans le texte de La légende affleure cette allergie des libres-penseurs pour tout ce qui, dans la religion catholique, fleure bon la superstition et l’idolâtrie : les processions, le culte des saints, les miracles.

Jamais la foi n’est brocardée ou méprisée : seule la vénalité du clergé et les errements de la piété populaire subissent les charges de l’auteur ainsi que les dérives mystiques qui font tourner le dos à la vie (l’épouse de Lamme a tout quitté sous l’emprise d’un moine, sur le modèle d’une sainte Chantal).

D’ailleurs, la grande affaire d’Ulenspiegel, ce n’est pas tant le triomphe du protestantisme que l’avènement de la « libre conscience » : j’ai relevé 13 occurrences de cette expression dans le texte, signe de son importance pour De Coster. Dans l’esprit de ce dernier, cette liberté va bien au-delà du libre choix de la religion. En quoi il transpose dans le cadre du XVIe siècle une problématique essentielle de son époque et que la Flandre du XVIe siècle était bien loin d’envisager. Du reste, si Luther a bien utilisé l’expression, rare avant lui, de « liberté de conscience », c’est dans un sens théologique très étroit que rappelle Raymond Trousson dans son indispensable Histoire de la libre pensée. Pour Luther (dont se réclament les Gueux), la liberté de conscience est la liberté par laquelle la conscience chrétienne s’affranchit des œuvres. Elle ouvre au salut par la foi. Cette liberté reste étroitement liée au message du Réformateur et, nous dit Trousson, n’est certainement pas un droit pur et simple de pratiquer sa croyance à son gré ni surtout de s’affranchir de toute croyance.

Sans être pur hédoniste (son engagement en témoigne), Thyl n’a finalement que faire de la religion. Ainsi, en galante compagnie (il court très volontiers la gourgandine), notre héros se laisse aller à philosopher :

                          « Ayant péché de cent manières, je jurai, comme tu le sais, de faire pénitence. Cela dura bien une grande heure. Songeant pendant cette heure à ma vie à venir, je me suis vu nourri de pain maigrement ; rafraîchi d’eau fadement ; fuyant amour tristement ; n’osant bouger ni éternuer, de peur de faire méchamment ; estimé de tous ; redouté d’un chacun ; seul comme lépreux ; triste comme chien orphelin de son maître, et, après cinquante ans de martyre, finissant par faire sur un grabat ma crevaille mélancoliquement. La pénitence fut longue assez, donc baise-moi, mignonne, et sortons à deux du purgatoire ».

 

          Des personnages inoubliables.

           Au centre du roman, une famille recomposée, où Nele est la fille de Katheline mais née hors mariage, adoptée et élevée par Claes et Soetkin, sa vraie mère jouant les tantes ou marraines des deux jeunes gens. Tous entretiennent un rapport symbolique avec la Flandre, sont l’incarnation d’une de ses vertus.

Claes, le père, bienveillant mais responsable : il aime son fils « d’un air bourru afin de ne le point affadir », se résout à le battre s’il se plaint d’une rixe où il n’a pas répliqué.

Soetkin, modèle d’épouse et de mère.

Katheline, qui ouvre vers un Ailleurs : la folie, la voyance.

Nele, l’amoureuse transie, douce et soumise au premier abord, forte et résistante au second : elle se défend et évite un viol, rejoint Thyl au combat, se montre farouchement jalouse, etc. Qui plus est, elle détient des pouvoirs médiumniques et semble incarner, avec sa mère, un monde d’avant la romanisation, la christianisation, un monde matriarcal où les femmes possèdent les secrets de santé, d’avenir, etc.

Quant à Thyl, c’est un véritable héros, qui ne se prend pas au sérieux mais prend au sérieux, s’engage. Il aime les plaisirs mais se montre généreux, il peut se priver, jouer la carte de l’abstinence, de la modération. Son univers mental est décloisonné et conjugue des forces opposées. Il est poète à ses heures, expert en marketing à d’autres, idéaliste ou assoiffé de vengeance.

                              JEAN-PIERRE :

Thyl se vit comme un être humain dont la vocation est d’être libre. Il transcende toutes les conditions. A ce titre, notre héros n’est guère représentatif des hommes de son temps et de sa condition : La légende ne peut décidément se réduire à un roman historique.

          Il est la vie en mouvement, l’élan vital :

      « Ulenspiegel, toujours jeune, et qui ne mourra point, courra par le monde sans se fixer oncques en un lieu. Et il sera manant, noble homme, peintre, sculpteur, le tout ensemble. Et par le monde ainsi se promènera, louant choses belles et bonnes et se gaussant de sottise à pleine gueule. »

                               JEAN-PIERRE :

Le livre de De Coster est une mine de personnages, tous typés et bien différenciés : chacun concourt à l’unité du récit et à sa couleur singulière. Les personnages fictifs y côtoient les personnages historiques sur lesquels l’auteur porte un regard sans concession et assez novateur pour son époque. En effet, si la noirceur de Philippe II n’a échappé à aucun historien belge, il n’en est pas de même de Charles-Quint, dont les manuels d’histoire de Belgique faisaient fréquemment l’éloge, justifiant sa répression féroce par « les progrès effrayant de l’hérésie » auxquels il avait dû faire face (J. David, Manuel d’histoire de Belgique). Cette complaisance est ici balayée :

                            « Philippe deviendra bourreau, ayant été engendré par Charles cinquième, meurtrier de notre pays ».

On se demande, à la lecture, si Charles-Quint n’est finalement pas pire que son fils, sur lequel il semble surenchérir en cynisme, comme en témoigne ce conseil donné lors de son abdication :

                            « Mon fils, sois avec eux tel que je le fus : bénin en paroles, rude en actions ; lèche tant que tu n’as pas besoin de mordre. Jure, jure toujours leurs libertés, franchises et privilèges, mais s’ils peuvent être un danger pour toi, détruis-les. Ils sont de fer quand on y touche d’une main timide, de verre quand on les brise avec un bras robuste. Frappe l’hérésie, non à cause de sa différence avec la religion romaine, mais parce qu’en ces Pays-Bas elle ruinerait notre autorité ; ceux qui s’attaquent au pape, qui porte trois couronnes, ont bientôt fini des princes qui n’en ont qu’une. »

Cette leçon d’exercice du pouvoir a dû faire tinter les oreilles de plus d’un contemporain de De Coster…

Je dois l’avouer : mon personnage préféré est celui de Lamme. Bâfreur et glouton au tour de taille éloquent, il est l’antithèse de l’idéaliste à la maigreur ascétique mais aussi de ces moines dévoyés dont « la graisse claustrale, inutile et fainéante » ne saurait être comparée sans un insigne abus, à sa « graisse de Flamand nourri honnêtement par labeurs, fatigues et batailles ». En ce temps de fanatisme mais aussi d’engagement idéaliste, Lamme est à lui seul un rappel permanent des fondamentaux : la puissance de l’amour, les nécessités du corps. Les dévouements exclusifs et les idéaux obsessionnels l’offusquent. Il tance à sa façon le forgeron Wasteele qui consacre toutes ses forces à la cause des Gueux :

                              « Te voilà, dit Lamme, maigre, pâle & chétif, croyant à la bonne foi des princes et des grands de la terre, et dédaignant, par un zèle excessif, ton corps, ton noble corps que tu laisses périr dans la misère et l’abjection. Ce n’est pas pour cela que Dieu le fit avec dame Nature. Sais-tu que notre âme, qui est le souffle de vie, a besoin, pour souffler, de fèves, de bœuf, de bière, de vin, de jambon, de saucissons, d’andouilles & de repos ; toi, tu vis de pain, d’eau et de veilles ».

Ce faisant, Lamme n’est pas toujours écouté, il est même parfois remis à sa place. Mais il a fait entendre une petite musique douce à l’oreille en ces temps d’une cruelle intransigeance.

En surplomb de tous les personnages, la figure de Thyl s’impose comme une des plus attachantes de la littérature. C’est un homme accompli, solaire, bon compagnon mais exigeant, comme il se doit d’un ami véritable. Engagé mais jamais asservi à la cause, il conserve, en chaque occasion, une heureuse distance critique qui doit tout à l’indépendance d’esprit et rien au cynisme. Il se dépeint magnifiquement dans cette adresse :

                             « Nous sommes seigneurs. Les paysans nous donnent du pain et du lard quand nous voulons. Lamme, regarde-les. Loqueteux, farouches, résolus et l’œil fier, ils errent dans les bois avec leurs haches, hallebardes, longues épées, bragmarts, piques, lances, arbalètes, arquebuses, car toutes armes leur sont bonnes, et ils ne veulent point marcher sous des enseignes. Vive le Gueux »

 

          La modernité.

             Ulenspiegel possède une dimension métaphorique qui, loin de toute fixité spatio-temporelle, charge tout ce qui s’oppose à la liberté, à l’émancipation, à la réalisation. Il y a une filiation qui mène vers les hippies (un Peace and Love adapté : s’il faut se battre…), les beatniks (On the Road). La dénonciation vitriolesque des tares qui mènent l’humanité résonne étrangement à notre époque où écologie, ultra-libéralisme, droits de femmes, etc. s’entrechoquent. Et que dire des échos aux fake news, à l’infiltration des mouvements et à leur manipulation (créer de faux iconoclastes pour durcir la répression), à la bigbrotherisation (on nous dépeint un univers où les citoyens ont été drillés/conditionnés pour se laisser tondre et tendre leur gorge à la lame mais aussi pour écouter aux portes, rapporter, dénoncer).

On a parlé du rapport à la nature et au vivant, de la famille recomposée, de la puissance sacrée des femmes… Et que dire des amours de Lamme (le ventre de la Flandre) ? Il aime tant sa femme qu’il se mue en son domestique. Elle le quitte pour se réaliser comme chrétienne, il lui reste fidèle et finit par lui pardonner.

Il y a une mise en abyme de la création littéraire aussi : De Coster donne un enfant illégitime à Thyl, issu de ses multiples aventures amoureuses en Allemagne. Et ce fils sera à l’origine de la légende d’un Thyl germanique, né à Knittlingen, en Saxe. Ce qui justifie mais inverse la réalité du projet romanesque.

 

          Le Thyl de Vandersteen.

            Il faut comparer les variantes, spectaculaires, entre le roman de De Coster et l’adaptation de Vandersteen. La révolte des gueux revisite le premier à la lumière des peintures et atmosphères breughéliennes, tout en déployant un imaginaire truculent qui n’a aucun équivalent dans notre plat pays à l’exception d’André Franquin*. J’ai relu roman et BD en parallèle. Sidéré par l’imagination, la réorchestration du scénariste/dessinateur. Il a réussi à écrire une BD parfaite, l’une des plus fameuses de l’Age d’or de la BD belge, en conjuguant le respect et la liberté d’invention. Au début, on se dit qu’il garde une poignée de personnages et un décor historique, mais raconte une nouvelle histoire. Au fil des pages, on redécouvre une foule d’éléments judicieusement redistribués (scènes de la ruche et des voleurs, des aveugles, des souliers jetés à la foule, des prédicants assassins, etc.). Fascinant !

Couverture de Thyl Ulenspiegel (Les Aventures de) -1- La Révolte des Gueux

                              JEAN-PIERRE :

Mon père, professeur de français, interdisait à ses enfants la lecture des bandes dessinées. Je les lisais en fin d’année scolaire, lorsqu’après les examens, nos instituteurs nous laissaient libres de tout travail. Les élèves apportaient leurs bandes dessinées et se les partageaient. C’est ainsi que j’ai découvert l’adaptation de Vandersteen. J’en ai gardé un souvenir très vif et, à l’occasion de ma présente lecture, je m’en suis procuré la réédition.

Le plaisir est toujours aussi grand. Vandersteen a bâti une nouvelle histoire tout en conservant les épisodes les plus saillants des aventures de Thyl, le tout avec un génie du découpage très cinématographique.

On sent bien néanmoins que Vandersteen a infléchi sa narration davantage dans le sens de la libération et de l’avènement d’un peuple, laissant de côté l’aspect confessionnel et la liberté de conscience. Il faut bien chercher pour découvrir que les Gueux sont protestants et que les Espagnols sont les champions de l’Inquisition.

 

           Conclusions.

             D’autres nations ont un socle culturel : Divine Comédie, Don Quichotte, Lusiades, Shakespeare, Goethe… Je ne pense pas un instant que notre De Coster puisse se comparer aux deux susdits, qui ont réalisé une œuvre immense, large et profonde, il est avant tout l’homme d’un grand livre. Dont il s’agirait d’explorer aujourd’hui plus qu’hier, avec le recul, la luxuriance, la polysémie, la puissance :

           « Une époque reprend vie, sanguine et vigoureuse, dans une fresque nationale et populaire. » (Raymond Trousson, Charles De Coster ou La vie est un songe).

 

          PS.

          The place to be !

            Ucclois d’adoption, j’apprécie particulièrement la scène des aveugles, qui se joue dans l’auberge du Vieux-Cornet, une des deux plus vieilles bâtisses de notre belle commune, ce que rappelle une plaque commémorative au coin de l’enceinte du parc du Wolvendael, à l’entrée du Crabbegat, chemin creux envoûtant. L’auberge du Vieux-Cornet ! L’hôtellerie de la Trompe, dans le roman, où festoient les frères de la Bonne-Trogne. Dont on avait déjà fait la connaissance dans les Légendes flamandes (lors d’un récit truculent sur l’origine des archères d’Uccle… pour ainsi dire féministe).

Un restaurant a aujourd’hui installé sa cuisine italienne raffinée entre les murs de l’ancienne auberge, La Loggia dei Cavalieri : https://loggiadeicavalieri.com/

 

Le livre sur le site d’Espace Nord

 

Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

 

* Voir le feuilleton en duo, avec Arnaud de la Croix, sur les albums Spirou de Franquin :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/14/spirou-et-fantasio-1-3-par-arnaud-de-la-croix-et-philippe-remy-wilkin/

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/20/spirou-et-fantasio-2-3-par-arnaud-de-la-croix-et-philippe-remy-wilkin/

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/28/spirou-et-fantasio-3-3-par-arnaud-de-la-croix-et-philippe-remy-wilkin/

LES LECTURES D’EDI-PHIL #31 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 31 (juin 2020)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

un coup de cœur pour Martine ROUHART et un hommage adressé à notre très cher Jacques DE DECKER…

…entre les deux, des romans (Claude Donnay, Valentine de le Court, Rossano Rosi et Patrick Delperdange), un conte/bookleg (Morgane Vanschepdael) et un essai (Joseph Van Wassenhove) ;

les maisons d’édition Murmure des Soirs, MEO, Mols, Les Impressions Nouvelles, Les Arènes, Maelström et Samsa

 

(1)

Coup de cœur du mois !

Martine ROUHART, Les fantômes de Théodore, Murmure des Soirs, Esneux, 2020, 116 pages.

Je ne jure en principe que par les romans savamment orchestrés, avec du souffle, une complexité, etc. Modèles : à l’international, Ellroy, Murakami, Waters, Wilkie Collins, Fowles, etc. ; en Belgique, récemment, Marcel Sel, Jean-Marc Rigaux.

Mais… Ces derniers mois, trois romans intimistes m’ont emmené sans effort dans leurs bagages, Les fantômes de Théodore rejoignant mes élans pour Marianne Sluszny et Michel Torrekens, précédemment évoqués. Je vieillis ? Ou ces livres planent au-dessus de ce qui nous est trop souvent offert ? Ou – et c’est une impression tenace, il est vrai – il y aurait ces dernières années une augmentation de qualité au cœur de notre microcosme. Pulsée par une nouvelle génération d’éditeurs, Murmure des Soirs, OnLit, etc.

Les faits ?

Une simplicité, une fluidité, une tonicité. Des qualités fond/forme qui prennent le lecteur par la main dès les premières lignes :

« C’est aujourd’hui que le mot absence a pris pour moi tout son sens. L’absence. Un vide aux contours incertains. Des vagues d’angoisse sauvages, hésitantes. Pas tout-à-fait une perte ou alors, on ne le sait pas encore. »

L’héroïne/narratrice principale, Charlie, venait voir son père, Théodore, 64 ans, comme elle le visite chaque dimanche. Il a disparu ! Sans explication. Où ? Comment ? Pourquoi ? Sa fille s’interroge et s’inquiète :

« Dans la chambre, le couvre-lit était parfaitement tiré et la pièce sentait le renfermé (…). »

Une crise cardiaque ? Une maîtresse ? Les conséquences d’une dispute récente ? Un parfum policier, des frémissements de thriller défilent en nuages effilochés et ils ne nous quitteront plus, jusqu’à la dernière page, profilant un récit doux/amer aux péripéties feutrées.

Martine Rouhart

Quelques pages encore, le nœud narratif est solidement posé, les personnages soigneusement incarnés. Charlie, sa vie précaire mais sa complicité avec Théodore, leur appréhension/perception du monde inscrite dans le temps long :

« Nous aimons les mêmes choses immatérielles et un peu inutiles, le roucoulement des tourterelles, le vent dans les feuilles, la couleur du ciel avant l’aube. »

Le frère, un avocat, jadis fort proche de la mère décédée, se situe à mille lieues de sa sœur, de son père :

« Paul est le genre d’homme qui cultive un réalisme imperturbable. Le rêve semble absent de sa vie, tenu au loin comme une espèce de tare, en tout cas une bagatelle superflue. »

Résonne la difficulté de la communication au sein des familles. Charlie, si proche de son père, ne sait pas grand-chose de son passé, ne l’a pas suffisamment interrogé, n’a pas donné suite, parfois, à des perches tendues. De petites distorsions créent des gouffres entre les êtres, surtout. Charlie ne ressentait pas grand-chose pour sa mère mais adule son père, son frère adorait la mère et méprise le père. Les différences de caractère, de vécu tendent des perspectives opposées/tronquées sur des faits identiques. Paul se remémore la fuite de son père devant des clochards, son alcoolisme, un comportement erratique lors de vacances en Ardenne. Pour Charlie, son père tentait de les protéger de la perception du malheur, il a réussi avec courage à se reprendre en mains, etc.

En donnant la parole à Paul puis à Théodore, qui deviennent eux aussi des narrateurs du roman, Martine Rouhart équilibre la perception du lecteur, donne sa chance à tous ses personnages. Aucun n’est caricatural, chacun est nimbé d’une zone de mystère ou d’ambiguïté. Ainsi, Charlie n’est pas si fragile/éthérée :

« Je n’ai de cesse de travailler à une version améliorée de moi-même. (…) Je fonctionne ainsi, je pèse le pour et le contre à m’en déchirer la raison et, dès la décision prise, je voudrais passer la vitesse et aller de l’avant en enjambant le temps. »

Quant à Paul, Théodore a été bien maladroit à son encontre, sa sœur ne mesure pas le stress d’une vie professionnelle chargée, qui s’assimile à une course, à une lutte… dont il évalue sans aménité la vacuité, l’absurde.

Un mot sur l’écriture ?

L’efficacité narrative enjambe un contre-courant de notations poétiques, distillées selon un dosage parfait : « de la bruine dans les yeux », « telle une étoile qui repart avec son ombre », « un bruit de vaisselle cassée dans la tête », « empêtrée dans une broussaille d’interrogations », « Ma tête n’est qu’un roncier de contradictions. ».

Retour à l’intrigue.

Dès la page 30, une salve d’indices décuple le mystère. Une valisette métallique questionne Charlie, elle l’ouvre, des photos inconnues lui sautent au visage, une même femme apparemment, entre l’enfance et quarante ans. Il y a un décompte bancaire aussi, interpellant, 500 eur. Le prêt de la maison étant achevé, doit-on en déduire que le disparu, qui possède peu mais dépense moins encore, entretient une maîtresse ? Charlie bute encore sur une réserve de nourriture. Son père craint-il une guerre ? A-t-il perdu la tête ?

La jeune femme revient régulièrement dans la villa aux briques rouges, elle attend et réfléchit :

« On ne perd jamais son temps à attendre. »

Un jour, il lui semble que « les lignes se mettent à bouger ». Le paillasson, à son précédent passage, n’était-il pas disposé autrement ? Le père serait-il revenu ? Il n’est pas là. Ferait-il des allées et venues ? Pourquoi ? Pour se cacher de sa fille ?

On ne va pas déflorer la suite du récit, la clé des mystères. Ils sont coulés dans le passé du père, ses silences inexplorés. Annonçons un basculement. L’intime va s’élargir à la prise en compte du monde. C’est qu’il y a une vie au-delà de la maison familiale, d’autres drames, des aventures. Il sera question d’interaction avec ceux-ci, de quête, d’engagement et de rédemption. Il y aura mise en danger aussi des membres de la famille.

Mais. L’extérieur, dans son offre de confrontation, expose comme il propose, sépare comme il passerelle. Théodore, Paul et Charlie vont-ils se rencontrer autrement, se découvrir, se (re)trouver ?

PS

Un autre regard sur ce roman est offert par mon excellent collègue Jean-Pierre Legrand :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/03/16/les-fantomes-de-theodore-de-martine-rouhart-murmure-des-soirs-une-lecture-de-jean-pierre-legrand/?fbclid=IwAR2RFEq7nsMNv_V3_POCRGWkuYQYefmdxikHQIBGShJYV3LNd3nmk8GBF8g

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Claude DONNAY, On ne coupe pas les ailes aux anges, roman, MEO, Bruxelles, 281 pages, 2020.

On ne coupe pas les ailes aux anges

 

Le premier roman de Claude Donnay, bien écrit, ne m’avait pas convaincu côté narration. Par contre, j’avais attribué mon coup de cœur du mois au suivant, Un Eté immobile. Que j’avais défendu à diverses occasions, évoqué en radio. Quid du troisième ?

Le résumé (la quatrième de couverture de l’éditeur) :

Une canicule sans précédent. Les corps souffrent, les esprits chauffent, les repères vacillent comme silhouettes dans une brume de chaleur. La foule envahit les rues de Bruxelles pour laisser éclater une rage sans objet clairement défini, si ce n’est que « ça » ne peut plus durer. Arno, jeune homosexuel, est victime d’une agression violente qui provoque une onde de choc sur son entourage, sur son ami Bastian et même sur l’inspecteur chargé de l’enquête. Un questionnement affleure entre la capitale, les Ardennes et l’Orient : notre monde, notre mode de vie, sont-ils en train de fondre dans la fournaise ? Et si disparaissaient les digues que nous croyions intangibles ? si les barrières se brisaient sous une poussée obtuse ? si le plus sombre de nos mémoires revenait crever la surface en bulles pestilentielles ?

Ce troisième roman se lit aisément, agréablement mais, au premier contact, sa matière romanesque ne m’emporte pas comme le deuxième. Pourtant, à y regarder de plus près, à en explorer les coins et recoins littéraires, on trouve matière à émotion, adéquation, enthousiasme.

Le portrait de la gent humaine me paraît très réaliste.

Les ténèbres nous encerclent (violence, haine, abus de pouvoir…) mais des flambeaux permettent d’encore y croire, de poursuivre la route, d’espérer vivre heureux. Le roman urbain mute en road-movie et nous offre plusieurs personnages attachants, excellement campés dans leur diversité, sans idéalisation. Une galerie de cabossés, pas toujours très plaisants au premier regard, qui insufflent pourtant une envie de… vie. Claude Donnay les élit loin de tout clanisme (cette marotte à la mode !), de tout clivage sexe/caste sociale/âge/origine ethnique : le vieux bourru, la fermière un peu garçonne ou la créature de rêve venue du Kurdistan, etc. La palme à René, le propriétaire d’une décharge, peu politiquement correct, dont la construction, elliptique mais intense, arrive à prendre à contrepied l’attente du lecteur.

Claude Donnay
Claude Donnay

Une subtilité narrative et éthique : le rôle de la police.

Claude Donnay nous offre un décor de manifestation des Gilets Jaunes transposée à Bruxelles. Les héros s’y faufilent au milieu des affrontements. On perçoit/subit la violence, LES violences, et l’absurde, le mélange inextricable de légitimité (des revendications ou du quadrillage) et d’absurdité (quand on suit un mouvement ou applique des consignes sans comprendre les véritables enjeux). L’auteur dépose les éléments sur la table, ne juge pas. Mais, alors que la police (une abstraction) joue un rôle répressif en arrière-plan, un policier (un individu en chair et en os, qui pense, réfléchit) s’échine à sauver un jeune homosexuel et à mettre fin à une prédation.

Quelle leçon pour les sectateurs du Binaire !

On ne s’appesantira pas sur le rapport de notre romancier avec l’Eglise. Quoique. La pédophilie de nombreux prêtres, souvent en charge de scouts, d’élèves, le hérisse à juste titre. Et, plus encore peut-être, l’odieuse hypocrisie des autorités épiscopales (ou papales). La charge est pourtant contrebalancée par l’irruption d’un autre type de curés, ce Paul-Etienne diablement sympathique qui envoie Nora, la mère d’un des deux héros, au… septième ciel !

L’émancipation et la rédemption sont deux thèmes majeurs de l’ouvrage. Distillés avec humanisme mais sans utopisme lénifiant. Il y a de faux méchants, qui peuvent s’arracher à la gangue des conditionnements, mais d’autres ont atteint un cap d’intrinsèque dont on ne revient pas. Guérir, oui. Mais pas à tout prix, mais pas n’importe qui.

Vers la page 155, j’ai songé soudain à la famille Jordache, au cœur de la première partie de la meilleure série TL des années 70 (et dans l’absolu si on applique une mise en perspective par époque ?), Rich Man, Poor Man. Le foyer des Cruyenaer et ses diverses formes de violence, l’incommunicabilité, le monstre englué dans la mécanique qui l’anéantit…

 

PS

Pour en savoir plus sur le livre, en découvrir quelques extraits, voir l’article de mon excellent collègue Tito Dupret, dans Le Carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/02/28/donnay-on-ne-coupe-pas-les-ailes-aux-anges/

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Valentine DE LE COURT, A vendre ou à louer, roman, Mols, Bruxelles, 2020, 319 pages.

À vendre ou à louer

 

Un thriller ! Il y a prolifération du genre ces dernières années en nos belges terres. Et même des deux genres cousins, thriller et policier, qui entretiennent des rapports au suspense, à la narration, au crime, abordés cependant dans des perspectives différentes.

Les éditeurs Genèse, Murmure, Mols, Ker, Weyrich… Les auteurs Fivet, Horiac, Minni, Hespel, Job, Delperdange, Abel, Groff, Larouge, Libens… Etc.

Un signe encourageant ? Le retour du roman romanesque, avec histoire, rebondissements, nécessité d’une construction, d’un travail architectural ? Oui mais encore faut-il ne pas y perdre toute dimension littéraire, artistique. Enfin, selon mes goûts. Qui me dirigent vers un thriller élargi et total, qui peut englober d’autres genres, les requinquer au gré d’une vertébralisation.

A vendre ou à louer ? débute comme un thriller pur et dur. Pas de fioritures : écriture simple et directe, personnages esquissés à gros traits. Pas de digression philosophique, de notation poétique, etc. Non, tout est dans l’intrigue, la mise en place d’un mystère, l’intrication de divers fils, le saupoudrage d’indices.

Acteurs de la fondation - Laly fondation
Valentine de le Court

Le pitch ? Un jeune homme, Jean-Baptiste mène une vie facile et immature. Agent immobilier à succès, il double ses gains en louant les immeubles ou appartements de son portefeuille (le haut-de-gamme) pour des soirées festives. A l’insu de son patron, de ses collègues. A des inconnus, le plus souvent.

Il gagne beaucoup d’argent mais thésaurise, ne contentant d’un seul bien matériel (une voiture de luxe), dormant à la petite semaine et discrètement dans… les appartements/maisons de son portefeuille. De la même manière, il n’entretient aucune relation suivie, vit d’aventures sans lendemain, méprise in fine tout qui l’entoure.

Plus tard, on s’interrogera sur cette facticité de vie. Une vie en salle d’attente. Comme s’il ne pouvait vivre en adéquation avec le monde, autrui. Comme s’il attendait quelque chose pour entamer son existence. Comme s’il hibernait ?

Plus tard, le personnage gagnera du relief et révélera ses failles et leurs racines, l’abandon et la disparition d’une mère adorée, figure féminine curieusement idéalisée.

Plus tard. Car, à peine avons-nous croisé notre (anti-)héros, le voilà embarqué dans une affaire bien mystérieuse. Un soir entamé comme mille autres, il conduit une de ses conquêtes, Alice, dans un immeuble où devrait s’être terminé un happening vendu à des Kazakhs. Une jeune femme gît dans une baignoire, il y a du sang… Alice, infirmière et dynamique, parvient à la ranimer, ils veulent la conduire dans un hôpital mais elle s’enfuit. Les Kazakhs, de leur côté, ne donnent plus signe de vie.

Et soudain… Jean-Baptiste se voyait en Winner auquel aucun obstacle ne résiste. Tout bascule. Il perd son job puis sa voiture, son mobile, la trace d’Alice (s’y attache-t-il et pourquoi ?), il voit les portes se fermer sous son nez, il est black-listé, surveillé, agressé.

Jean-Baptiste n’en est qu’aux balbutiements d’un enfer. Il a croisé la mauvaise personne au mauvais moment, il l’a surtout soustraite à son sort tragique, lui qui ne se souciait guère des autres. Que va-t-il lui advenir ? Retrouvera-t-il Machinka et Alice ? Se dépêtrera-t-il des rets précipités sur lui ? Son entourage (père, frère) est-il en danger ? Va-t-il évoluer face à l’épreuve ?

Un thriller ! La vitesse et l’oppression du lecteur sont fondamentales. Il faut ralentir, accélérer. Dans son quatrième roman, Valentine de le Court le réussit dès le départ, faufilant d’autres fils narratifs entre les mailles de l’intrigue principale. Ainsi suit-on Machinka après sa fuite ou une dame énigmatique, aussi classieuse dans son apparence qu’antipathique, cynique à outrance, dans son intrinsèque. On est embarqué dans un page turner.

Bémol ? Un manque de chair ou de consistance. Patrick Delperdange, Armel Job ou Barbara Abel inscrivent davantage leurs personnages dans des espaces de vie et d’interconnexion. Dans une réalité littéraire, somme toute.

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Morgane VANSCHEPDAEL, Au fond un jardinet étouffé, Maelström/collection Bruxelles se conte, Bruxelles, 2019, 30 pages.

BSC #84 Au fond un jardinet étouffé

 

Après ma présentation du bookleg de Céline de Bo dans cette mini-revue, précédemment, j’ai pu rubriquer celui de Morgane dans Le Carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/03/20/vanschepdael-au-fond-un-jardinet-etouffe/

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Patrick DELPERDANGE, C’est pour ton bien, Arènes, collection Equinox, Paris, 2020, 331 pages.

C'EST POUR TON BIEN de Patrick Delperdange / EquinoX / Les Arènes ...

Amusant ! Le Carnet m’aura permis de rubriquer d’affilée les derniers ouvrages des deux romanciers placés durant dix/quinze ans au sommet de mes prédilections, Delperdange et Rosi, aux antipodes l’un de l’autre.

Patrick s’avère un professionnel tout terrain : articles critiques, scénarios de BD, littérature jeunesse, travaux de ghost-writer, pièce ou conte, thrillers… Il a aussi bien intégré la Série Noire qu’écrit l’un des meilleurs Prix Rossel de ces dernières années (Le Chant des gorges).

Voici :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/03/23/delperdange-c-est-pour-ton-bien/

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Rossano ROSI, Le Pub d’Enfield Road, Les Impressions nouvelles, Bruxelles, 2020, 181 pages.

Pour prolonger la comparaison entamée supra, Rossano, lui, enfonce toujours le même clou (moderniste) mais avec une inventivité rare.

Voir :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/05/28/rosi-le-pub-d-enfield-road/

 

Suite à cet article, mon jeune confrère Julien-Paul REMY m’interroge :

« Un présupposé non démontré : l’intérêt de l’ambiguïté de l’œuvre ou, pour le dire autrement, la cohérence derrière l’apparence d’incohérence ? Si l’auteur de l’article ne connaissait pas aussi bien l’œuvre de l’auteur du livre, aurait-il encore présenté l’ambiguïté/la nébuleuse du récit comme une qualité, une vertu ? »

Ma réponse :

« Question pertinente ! Une réponse s’en dégage implicitement mais la problématique est plus complexe.

Mon attention se serait peut-être évaporée avec un autre auteur ? Soit. Avançant en terrain connu, je savais que je trouverais nécessairement de l’or au fond du fleuve…

Le raisonnement opposé s’applique. Si je n’avais pas déjà lu 5 livres de Rossano Rosi auparavant, tout ce qui le rend si original et puissant m’aurait peut-être mené à davantage de lyrisme, d’emportement enthousiaste. A trop bien connaître, on en perd peut-être une candeur de lecture, un appétit…

Julien-Paul :

« Concernant le but de l’Art, au-delà de sa visée de bouleversement et de sortie de soi, voici l’une de mes conceptions préférées, selon laquelle il ne s’agit pas de nous apporter des réponses aux problèmes de la vie mais, plus subtilement, de nous FAIRE VIVRE les questions existentielles, de manière métaphorique et pas seulement intellectuelle :

« Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. » (Rilke, Lettres à un jeune poète).

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Joseph VAN WASSENHOVE, Bruxelles, la ville vue par des écrivains du XIXe siècle, essai, Samsa, Bruxelles, 2019, 311 pages.

 

Ce livre offre un air de tome II après La Vie quotidienne à Bruxelles au XIXe siècle, par les écrivains de l’époque, paru en 2016 chez le même éditeur. Cette fois, notre auteur se concentre sur les paysages urbains, de la ville basse (la Grand-Place et ses environs, la Senne, les Marolles, les bassins intérieurs, le port, etc.) à la ville haute (places du Petit Sablon et Royale, église Saint-Jacques-sur-Coudenberg ou collégiale des Saints-Michel-et-Gudule, etc.) en passant par les rues de la Montagne de la Cour et de la Madeleine, les grandes transformations des années 1870, les boulevards de la petite ceinture, les faubourgs et les villages (Uccle, Koekelberg, etc.), des vues générales de Bruxelles…

Qui aime Bruxelles et son histoire, son patrimoine plongera dans ces pages avec délectation. Et à voir le nombre de pages/groupes Facebook constitués autour de ces passions, leurs milliers de membres…

On déambule avec un plaisir infini, teinté d’une puissante nostalgie, dans un Bruxelles englouti, on voit remonter du fond de l’abîme mille paysages, ces quartiers lovés autour des deux Senne, immortalisés par le peintre Van Moer, leurs impasses et ruelles.

Une ville médiévale au cachet brugeois mais rongée par les eaux usées. Un contraste aigu prolongé dans le regard d’écrivains écartelés entre « la répugnance pour les eaux pestilentielles » et « le charme produit par les rives ornées de murs fleuris ou de masures pittoresques ». Entre l’admiration pour l’énergie vitale charriée par les eaux (les moulins, les blanchisseries, les tanneries, les brasseries) et son pouvoir mortifère (3467 morts du choléra en 1866 !).

Aujourd’hui, on songerait sans doute à assainir les rivières, à leur ménager des quais à droite ou à gauche, un service de canots, on transformerait cette ville basse en fleuron mondial du patrimoine. A l’époque, vouée à une foi absolue (sinon obscène ?) dans la modernité, le roi Léopold II, le bourgmestre Anspach, d’autres résolurent d’imiter Hausmann à Paris et explosèrent l’âme de Bruxelles au nom de la santé publique (peste et choléra déferlaient, il est vrai) et de la projection de notre capitale dans une nouvelle ère.

Ce livre s’avère très agréable mais réserve en sus d’étonnants éclairages, générant de la réflexion, une méditation.

Dès l’avant-propos, nous plongeons dans notre histoire littéraire, ô combien méconnue. Les plus doctes d’entre nous croient savoir qu’elle commence vers 1880 autour des écrivains reliés à la Jeune Belgique. Mais Joseph Van Wassenhove nous révèle le mouvement qui a précédé, celui des réalistes (à ne pas confondre avec les naturalistes), entre 1840 et 1880, il fait ainsi revivre bien des plumes, humer ce qui se passait aussi dans les esprits. Il y voit « la première expression littéraire digne de ce nom » en nos contrées. Il dresse aussi un pont avec un courant décrié, souvent croisé au hasard de mes travaux/romans sur les années 1830-65 : dans la foulée de la Révolution et de l’Indépendance, un élan national avait produit des romans historiques, romantiques, fantastiques.

Dans le même avant-propos s’impose le credo de Camille Lemonnier, des allures de leçon de Rilke au jeune poète ou de considérations balzaciennes :

« Je dis aux artistes : soyez de votre siècle. Il vous appartient d’être les historiens de votre temps, de le raconter tel que vous le voyez, de l’exprimer tel que vous le sentez, sous toutes ses faces, sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, à travers toutes ses vicissitudes et toutes ses grandeurs. »

Une description de l’époque semble dépeindre la nôtre, à 150 ans d’intervalle :

« La littérature, à cette époque, sombrait dans l’indifférence générale. L’élite était préoccupée par l’avenir du pays et les problèmes politiques et financiers. L’intérêt culturel de la haute bourgeoisie se limitait au théâtre et aux salons de peinture où elle pouvait se montrer. Les petits bourgeois étaient pris par leur travail, préféraient les soirées à l’estaminet et considéraient que la lecture était faite pour les fainéants. »

L’eau trouve toujours son chemin ?

« Les éditeurs n’étaient guère intéressés à publier ces auteurs belges de sorte que, bien souvent, leurs écrits paraissaient sous la forme de longs feuilletons dans les revues et les journaux. »

Remplacez « les éditeurs » par « les médias », on retombe sur notre temps, encore. Où une contre-culture, une résistance intellectuelle se nichent sur des plateformes littéraires.

Un espoir se faufile, par ricochet. Grâce à l’auteur, j’entrevois la possibilité d’un avenir riant. C’est que, contrairement à la construction judéo-chrétienne du temps (linéaire et doté d’un sens), tout est absurde et cyclique. Ce qui a été sera, ce qui est ne sera plus. Comme le disait déjà le premier roman de l’histoire universelle, L’Epopée de Gilgamesh, un bon jour est toujours suivi d’un mauvais, un mauvais est toujours suivi d’un bon. Nous échappe la durée de chaque période mais tout accourt, stagne, disparaît en cédant à son contraire, renaît et revit.

Le texte ?

Au-delà des descriptions de nos quartiers, de l’enchantement des reconstitutions et voyages au cœur du temps jadis, il y a la curiosité pour les regards intérieurs (le guide Baedecker et nos auteurs réalistes) et extérieurs (Hugo, Nerval, Baudelaire ou Verlaine, les pointures étrangères de passage), de purs plaisirs littéraires aussi.

Au sein de cette armée hétérogène de reporters, Camille Lemonnier émerge puissamment. Le « Maréchal de nos Lettres » a beau posséder un musée à Ixelles (au siège de l’AEB, l’Association des Ecrivains belges francophones), il est bien oublié aujourd’hui. Or Van Wassenhove en ressuscite plusieurs fois le talent transcendant :

 « Un délabrement de masures vermoulues, fleuries de mousses veloutées, avec des joubarbes dans les crevasses, mettait tout le long de la Senne ses pans de murs déjetés, surchargés d’appentis en surplomb par-dessus les eaux terreuses, et hérissés de déversoirs en pierre par où dégoulinaient les lessives des ménages. Tout un lacis d’impasses s’entrecroisait dans une demi-obscurité chaude, emplies de fumées tourbillonnantes que le soleil lamait d’or. »

Ou encore :

« (…) tout à coup, la pioche frappa au cœur de cette vieille ville (…) Une chirurgie brutale, furieuse, une rage d’assainissement incisait la ville aux quatre veines, sacrifiait les chairs gangreneuses, dénudait jusqu’à l’os le squelette historique, taillant comme dans un abattoir, faisant de tous ces halliers de maisons, de ces futaies humaines, des boucheries de moellons. »

Une belle idée de cadeau ! D’autant que l’ouvrage est superbement illustré. Le feuilleter suffit déjà à envoûter et transporter dans un Ailleurs.  

Les traits - Page 4

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Hommage à Jacques DE DECKER (1945-2020).

L'info culturelle de 7h30 - Décès Jacques De Decker - Millenium ...

Dédié à son épouse Claudia et à sa fille Irina, à ses petits-fils Nicolas et Hugo.

Aperçu de l’image
Jacques DE DECKER dans son bureau de Secrétaire perpétuel de l’Académie royale. Nous y entamâmes une conversation mémorable, en soirée et en trio, avec Julien-Paul Remy, qui se prolongea cinq heures durant. Et qui initia bien des projets

Ce grand homme, ce grand auteur, cet ami a reçu plus de témoignages d’estime et d’amitié que n’en recevra jamais aucun des membres de notre microcosme. Il était l’âme de notre univers, le seul à incarner aussi profondément et brillamment une certaine idée de la Belgique (racines flamandes, traducteur d’auteurs flamands comme Hugo Claus, etc.).

Nous œuvrons depuis un an et demi (sur cette plateforme des Belles Phrases ou dans Les Rencontres littéraires de Radio Air-Libre) à une mise en exergue du créateur Jacques De Decker, mais nous avons, Julien-Paul et moi, retravaillé toutes nos notes et matières, restructuré notre vision ou nos visions pour déposer à tes pieds, cher Jacques, un bouquet d’estime/affection. Nausicaa Dewez, la rédactrice en chef du Carnet, a accueilli notre projet de portrait littéraire avec un enthousiasme engagé, mis ses talents et son énergie à accompagner le texte en construction, à soigner sa mise en page et son iconographie, à le doper au moyen d’une foultitude de liens transformant l’opus en Matriochka. Merci à elle !

Notre portrait du Grand Jacques :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/05/24/jacques-de-decker-1945-2020/

Combien me manque, nous manquent le souper qui eût dû nous réunir dans la foulée à La Loggia dei Cavalieri, ce restaurant raffiné placé sous l’égide de Thyl Ulenspiegel, au coin du parc du Wolvendael.

Aperçu de l’image
Les livres de Jacques DE DECKER.

Cette photo, comme la précédente, a été mise à notre disposition par Jean Jauniaux, le bras droit de Jacques dans la revue Marginales.

Edi-Phil RW.

 

LES LECTURES D’EDI-PHIL #30 : SPÉCIAL POÉSIE avec BLEU D’ENCRE, LE COUDRIER & LES CARNETS DU DESSERT DE LUNE

LES LECTURES D'EDI-PHIL #21 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES ...
Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 30 (mai 2020)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

Spécial POÉSIE !

Interview de trois éditeurs référentiels (Bleu d’Encre, Les Carnets du Dessert de Lune et Le Coudrier ) + une sélection de textes parus à leur enseigne.

 

Que les choses soient claires ! Je ne dirai pas : « Je n’y connais rien en poésie ! » Non, je lis depuis des années Françoise Lison-Leroy, Thierry-Pierre Clément ou Marie-Clotilde Roose, que j’ai évoqués précédemment en ces pages. D’autres à l’occasion. Avec intérêt et plaisir. J’ai lu des mannes de poèmes durant ma jeunesse, mes auteurs préférés, vers mes douze ans, au côté d’Henri Vernes ou d’Edgard Pierre Jacobs, étaient Gérard de Nerval et Baudelaire, des poètes enlacés surtout dans d’autres genres, où ils glissaient la percussion d’un art magistral. Et puis j’ai écrit beaucoup de poésie entre quinze et vingt ans, Mallarmé était, avec Balzac, l’icône de mes années universitaires. Etc.

Que les choses soient claires, pourtant ! Je ne possède aucune expertise en ce genre, selon mes exigences. Mes prédilections m’envolent vers d’autres sentes littéraires, je suis un homme d’immersion et de temps long, passionné par la narration (l’art premier, selon moi, celui des sociétés humaines de tout temps et de tout lieu), la structuration, le souffle, etc. Je suis membre de divers jurys depuis de longues années mais je refuserai toujours de participer à l’attribution d’un prix en poésie. Ou d’appliquer au genre l’analyse et la discrimination du critique.

Ce numéro spécial se distingue donc de mes habituels rendez-vous. J’y ouvre la porte, l’œil, l’oreille à des éditeurs dont j’ai pu mesurer l’engagement, l’intégrité, la volonté : Claude Donnay (Bleu d’Encre), Jean-Louis Massot (Les Carnets du Dessert de Lune) et Joëlle Aubevert (Le Coudrier).

 

INTERVIEW DES TROIS EDITEURS

 

Quand et comment êtes-vous entrés en littérature, en poésie ?

 

Claude DONNAY :

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En 1995, avec mon premier recueil, L’arpenteur des steppes à pommes.  En même temps, je publiais des nouvelles et de courts romans dans le magazine Femmes d’Aujourd’hui.  Je participais aussi à l’aventure de la revue RegART, grâce à Mimy Kinet. Elle m’a fait connaître Antonello Palumbo, Alexandre Millon, Marie Evkine, Hélène Dorion, Éric Trémellat…

Jean-Louis MASSOT :

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Oh là, ça remonte à loin ! Sans doute, comme beaucoup, en gribouillant des poèmes amoureux ou révoltés à l’adolescence, en lisant Rimbaud et en écoutant Ferré. Comme Claude, mon entrée en poésie fut la rencontre avec l’équipe de RegarT (Antonello, Alex, Eric, Marie, Mimy). J’y fus publié puis, au fil du temps, dans d’autres revues. La gloire quoi…

Joëlle AUBEVERT :

L’image contient peut-être : Joëlle Aubevert

J’étais une adolescente solitaire et rêveuse, et je lisais beaucoup de poésie. Pas seulement des poètes, bien sûr, et pas n’importe lesquels, mais ils m’ont accompagnée. Ils étaient vivants, même fantômes depuis de nombreux siècles. Et j’étais éclectique…

 

Dans quelles conditions vous êtes-vous lancés dans l’édition ?

 Claude : Très tôt ! Dès le collège, avec des amis, nous avions créé une petite revue de poésie sur une stencileuse à alcool.  Puis il y a eu la revue RegART. Après la mort de Mimy Kinet, la revue Bleu d’Encre.  J’ai toujours aimé le côté imprimerie, et le plaisir de faire passer des textes.

Jean-Louis : On en revient à RegarT. Antonello édite un recueil, La sève des mots cerise, aux éditions L’Horizon Vertical. On devient proches, on parle de créer une maison d’édition ensemble. Il a trois projets dans ses tiroirs. La maladie foudroie Antonello. Pour lui rendre hommage, j’édite, sans rien savoir du métier, ces trois plaquettes au nom des Carnets du Dessert de Lune, appellation qui vient je ne sais d’où et avec laquelle je me réveille un matin sans intention de continuer… et ça fait vingt-cinq ans que ça dure.

Joëlle : Je me suis lancée dans l’édition en février 2001. Février, le mois où le coudrier, mon arbre emblématique, épanouit ses chatons, annonçant le renouveau, l’arrivée prochaine du printemps.

 

Quels sont vos critères de sélection ?

 Claude : La qualité des textes.  La nouveauté aussi, à travers des auteurs débutants.  Et puis la longueur, car Bleu d’Encre est une revue de poésie et de textes courts.

Jean-Louis : Un texte doit me toucher à la première lecture, m’interpeller, créer une émotion. Puis je laisse reposer et je relis. Si la première impression, subjective évidemment, est la bonne, je contacte l’auteur et on se lance ensemble dans l’aventure.

 Joëlle : La qualité de l’écriture, mais ce n’est pas le seul critère, j’accepte parfois des textes qu’il faut corriger. La ferveur et l’authenticité sont primordiales. Quelle que soit la forme que prenne la poésie (prose, vers libres ou forme plus classique), je recherche des textes qui ont de la profondeur (les phénomènes de mode ne m’intéressent pas) et de la personnalité.

 

Quels sont vos rapports avec les autorités publiques, les subsides ?

 Claude : Bleu d’Encre reçoit un petit subside du Fonds National de Littérature depuis quelques années.  J’ai été aidé aussi par l’Abbaye de Leffe, mais c’est fini.

Jean-Louis : Par souci d’indépendance et parce qu’indépendant ça veut bien dire ce que ça veut dire, je n’ai jamais demandé de subventions. La Promotion des Lettres achète des exemplaires quand il s’agit d’auteurs belges ; des auteurs français ont fait eux-mêmes la demande au CNL ou CRL.

Joëlle : Le Coudrier ne reçoit aucun subside. Parfois la promotion des Lettres m’achète 12 exemplaires d’un ou de plusieurs titres, par l’intermédiaire d’une librairie ; le Brabant Wallon achète des livres d’auteurs de la province à destination des bibliothèques, toujours via un libraire.

 

Votre catalogue comporte combien d’auteurs, de livres ?

Claude : Le catalogue compte 21 titres, sans compter une dizaine de titres précédents reliés par des agrafes et épuisés à ce jour. Je sors entre 4 et 6 recueils par an, et je reçois de plus en plus de manuscrits (on dépasse la centaine par an).

Jean-Louis : Si je compte toutes les collections, ça doit faire 241 titres et, quand j’arrêterai fin 2020, il y aura probablement 245 titres. 96 auteurs et auteures, 115 illustrateurs et illustratrices.

 Joëlle : Le catalogue du Coudrier intègre 60 auteurs (certains n’ont publié qu’un seul livre chez nous et n’ont pas vocation à en publier d’autres, pour diverses raisons) et comptera 136 livres fin 2020. Je publie en moyenne 12 titres par an, certaines années étant plus giboyeuses que d’autres…

 

Face aux problèmes de l’édition belge, il semble difficile de fédérer les forces diverses. Vous sentez-vous membre d’une grande famille, avec d’autres éditeurs ? Lesquels ?

 Claude : Bleu d’Encre est une microstructure, assez unique ici en Belgique.  Nous sommes proches d’éditeurs comme Le Coudrier, Le Chat Polaire, Tétras Lyre et aussi d’éditeurs plus gros comme Les Carnets du Dessert de Lune ou L’Arbre à Paroles.  Je me sens bien dans le groupe Les Editeurs singuliers.

 Jean-Louis : Plus d’affinités avec des éditeurs français comme Jacques Brémond ou Pré#carré mais, bien sûr, avec des éditeurs belges comme Bleu d’Encre, Le Cactus inébranlable, Quadrature et le petit nouveau Le Chat Polaire.

Joëlle : Le Coudrier fait partie du collectif Les Editeurs singuliers. J’entretiens de relations cordiales, parfois amicales, avec les autres éditeurs de ce collectif, tout au moins ceux que je rencontre lors des salons.

 

Que pensez-vous des happenings pour appâter la presse, les médias, les composantes diverses du milieu ? Onlit/Les Impressions Nouvelles/Espace Nord/Weyrich le font depuis deux ans à la Maison Européenne des Auteurs et Autrices, avec succès. J’avoue adorer leur initiative et y avoir accordé un suivi conséquent l’an dernier.  Que pensez-vous de l’idée de vous grouper à 4/5/6 pour vous payer une attachée de presse (qui pourrait être une stagiaire) ?

 Claude : C’est une bonne idée.  Mais les éditeurs que tu cites sont beaucoup plus gros que Bleu d’Encre.  Pourquoi pas, un jour…

Par contre, une attachée de presse ne me servirait à rien.  Si les éditeurs de romans n’arrivent pas à pénétrer les médias belges, ce n’est pas un minuscule éditeur de poésie qui va y arriver.

Jean-Louis : J’en ai fait dans les années 90, des lectures, des spectacles ; j’ai même organisé deux marchés du livres à Ixelles. Passionnant à faire mais beaucoup de travail, d’énergie pour peu de résultat.

Concernant une attachée de presse, je n’y crois pas trop. Qui est encore influencé par un article dans la presse ? Et puis, comme j’arrête fin de l’année, ce n’est plus à moi à m’engager dans un tel projet, mais ça ne mange pas de pain, comme on dit.

Joëlle : Pour les happenings, je rejoins la réponse de Claude.

Pour ce qui concerne l’attaché(e) de presse, cela me ravirait, c’est une compétence que je ne possède pas ou peu, mais pas à n’importe quelles conditions. Si un tel projet devait se matérialiser, je ne délèguerais à personne le soin de fournir les informations concernant les livres du Coudrier (je ne publie pas seulement de la poésie et j’ai trop souvent l’occasion de voir présenter sous l’étiquette poésie des livres qui parlent de bien d’autres choses). Je tiendrais aussi à suivre moi-même le résultat de l’action de l’attaché(e) de presse.

 

Quelle est votre pénétration dans le territoire français, francophone ? Vos interactions avec l’extérieur ? La Flandre ?

Claude : Aucune pénétration, nulle part.  Le fer de lance, c’est l’auteur lui-même, en Belgique comme en France.  C’est lui/elle qui fait le succès du livre.

 Jean-Louis : J’ai un distributeur en France, ce qui m’a permis d’être présent dans beaucoup de librairies et puis il y a un certain nombre d’auteurs qui se retroussent les manches, ça aide. En Belgique, ayant été diffuseur/distributeur pendant une dizaine d’années pour une vingtaine de maisons d’édition, principalement de poésies, j’ai eu la possibilité de m’introduire dans pas mal de librairies, y compris en Flandre, mais c’était il y a quelques années. Depuis, je fonctionne avec le système du dépôt/vente. C’est compliqué à gérer mais les livres ont un peu de visibilité, même si, depuis quelque temps, le dépôt/vente ne fonctionne plus.

 Joëlle : Pour la France, la Librairie Wallonie-Bruxelles est mon distributeur (à destination des libraires français). Je participe, sur stand personnel, au Salon des Blancs Manteaux à Paris et, sur stand collectif, au Marché de la Poésie de Paris et au Salon de Saint-Malo (Les Etonnants Voyageurs).

 

Le métier d’éditeur a-t-il beaucoup changé depuis le début de votre carrière ? Si oui, en quels termes ?

Claude : C’est moins artisanal.  Avant, on fabriquait les recueils, on les assemblait, puis il y a eu les tirages offset. Il fallait imprimer 300 exemplaires et on en envoyait 200 au pilon ou mourir dans des caisses. Aujourd’hui, on imprime 50 exemplaires et on retire à la demande, donc moins de stock et de papier gaspillé. La poésie continue à vivre, pas si mal en fin de compte, même si les libraires ne s’y intéressent pas, et surtout pas à ce qui s’édite en Belgique.

Jean-Louis : En ce qui concerne l’impression, comme le précise Claude, oui. L’impression numérique permet de travailler à flux tendu et la qualité est au rendez-vous. Pour le reste, je ne pense pas que cela ait beaucoup changé. On devient éditeur par hasard ou par passion ou par goût du partage. Des éditeurs apparaissent, disparaissent, d’autres tiennent un peu, certains durent, s’installent. Yen a-t-il plus qu’avant, ou moins ? Plus, il me semble, au vu du nombre de livres édités par an. Pour le reste, cette citation (de Louis Dubost ?) reste d’actualité : « 1000 poètes, 100 éditeurs, 10 lecteurs. »

 Joëlle : J’ai toujours travaillé de façon artisanale : je réalise la mise en page, l’assemblage et la reliure des livres. Certains (la collection Sortilèges) sont cousus, les autres sont des dos carrés collés. Cela me permet de mélanger des papiers différents dans un même livre, pour les illustrations, et de maîtriser la production de bout en bout. La dimension bel objet est importante à mes yeux.

 

Quelles solutions apporter au développement du milieu éditorial belge francophone ?

Claude : Je n’ai pas de solution miracle.  On pourrait essayer de multiplier les vitrines, par exemple en encourageant les libraires qui nous réservent un espace en vue dans leur magasin.  La Communauté WB pourrait leur allouer une subvention. Une autre voie serait d’encourager la création de plateformes sur le net et les réseaux sociaux : Les Belles Phrases, par exemple, font rayonner les productions éditoriales belges (NDLR : merci, Claude !).

Jean-Louis : Inciter les gens à lire de la poésie sans obliger personne… Il y a des salons, des marchés de la poésie : Namur, Charleroi, Tournai, Mons (maintenant à 80% consacré à l’autoédition), Bruxelles… Les maisons de la poésie organisent des rencontres, il y aura en septembre un marché de la poésie à Bruxelles. Que faire de plus ? Je ne sais pas.

 Joëlle : Je crains fort de n’avoir aucune idée pertinente sur ce sujet, d’autant plus que le milieu éditorial belge francophone comporte des acteurs tellement différents les uns des autres. Certains sont subsidiés et d’autres non, certains sont des microstructures tandis que d’autres sont des opérateurs culturels (cf L’Arbre à Paroles lié à La Maison de la Poésie d’Amay), avec des charges beaucoup plus importantes mais aussi les moyens de s’assurer une plus grande visibilité.

 

Quelle est la relation entre les libraires et les maisons d’édition en général ? Collaborative, concurrentielle ?

Claude : Je continue mes propos ci-dessus. Aucune collaboration vraiment constructive.  Mais c’est pareil pour le roman.  Les libraires belges (même indépendants) ne soutiennent pas beaucoup les éditeurs belges.  Il n’y a pas de fierté nationale à l’instar de ce qu’on voit au Québec par exemple. J’aimerais voir des libraires chauvins, comme des supporters ultra au foot.

Jean-Louis : Soutenir les éditeurs belges, les éditeurs alors que les libraires eux aussi peinent et sont inondés d’offices… Peuvent-ils prendre des livres dont ils savent que peu seront vendus ? C’est un cercle vicieux. Ne se vend que ce qui promu dans les journaux et, comme la poésie, à de rares exceptions près, n’y a pas sa place… L’aurait-elle d’ailleurs, cela changerait-il quelque chose ?

Joëlle : Peu de libraires, même labellisés « de qualité », jouent le jeu. On a parfois l’impression d’assister à la manifestation de copinages assez insupportables : une ou plusieurs planches réservées à un éditeur particulier et rien pour les autres. Ou la personne préposée au rayon poésie connait le nom d’un auteur parce qu’il s’exprime beaucoup mais ignore l’existence d’autres auteurs tout aussi talentueux mais plus discrets : il s’agit là d’une forme d’incompétence.

La labellisation « Librairie de qualité » devrait s’accompagner de l’obligation de donner une visibilité à TOUS les éditeurs de la Fédération Wallonie/Bruxelles. Même si l’on peut comprendre que les libraires ont une place limitée et un chiffre d’affaires à réaliser, ils peuvent cependant organiser des rencontres avec des éditeurs, à charge pour ceux-ci de présenter des auteurs. Les organiser de manière régulière, de façon à fidéliser un public, comme le faisait avec succès Renée Lemaître à Charleroi, avec une rencontre le dimanche matin (L’Apéritif des Poètes).

 

Quelle est la place du numérique (réseaux sociaux, internet…) dans votre politique éditoriale ?

Claude : Les réseaux sociaux sont essentiels pour la diffusion et la promotion.  C’est une chance pour les auteurs et les petits éditeurs.  Beaucoup de recueils se vendent via Facebook. (NDLR : Je confirme ! J’ai connu Jean-Louis ou prolongé une brève rencontre avec Joëlle via Facebook. Quant à Claude, je l’ai connu via ses livres mais son retour sur Facebook à l’égard de mes recensions a engendré une véritable relation).

Jean-Louis : J’utilise les réseaux sociaux comme moyen de diffusion (Facebook, Twitter, Instagram). Ça permet de toucher un certain nombre de personnes… que je touchais auparavant en envoyant par la poste des avis de parutions. D’où gain de temps et d’argent. Ça m’a aussi permis de belles rencontres, de découvrir des auteurs, des librairies passionnés, d’instaurer des échanges.

Joëlle : J’utilise Facebook. Je ne suis pas certaine que cela m’ait jamais fait vendre lemoindre livre, mais cela donne un peu de visibilité. J’ai un site dédié au Coudrier, pas encore transformé en site marchand. Une prochaine étape…

 

In fine, qu’est-ce que la poésie selon vous ?

Claude : La poésie est toujours un combat pour mettre au monde, ou rappeler au monde, ce qui fonde le monde, ses piliers de vie pour supporter le ciel.  Et rien n’est facile quand on écrit un poème, et celle/celui qui le lit sait quel voyage au plus loin de lui-même le poète a dû accomplir pour que ses mots prennent sens jusqu’à toucher l’autre au plus profond de son vécu.

La poésie est vivante.  Elle vit parce qu’elle dit la vie, parce qu’elle est la vie dans ses fibres les plus essentielles, et, comme la vie, elle mue, s’adapte, semble dormir d’un œil, exulte, se recroqueville, rebondit, se répand sur les lèvres, se déverse dans les oreilles et les regards, partout sur les murs, les places, les trottoirs, les réseaux sociaux, les visages et les corps.  La poésie vit en nous et par nous.

Joëlle : Pour essayer d’être synthétique – et c’est nécessaire, tant les définitions de la poésie peuvent être diverses selon les époques et selon les individus -, je dirais que c’est le regard sous lequel la langue se fait performative, le mot créant ou recréant la chose. La poésie relève d’une prédiction créatrice qui se vérifie dans la création. C’est le geste que pose le mot pour accéder à la magie sous-jacente au langage, qu’il s’agisse de sa musicalité ou de son caractère métaphorique.

 

Une dernière salve de questions, individuelles.

 

Claude, tu es publié dans d’autres maisons mais il t’arrive ponctuellement de te publier. Un commentaire ?

J’ai publié trois plaquettes chez Bleu d’Encre, dont deux en collaboration avec une poétesse, Véronique Rives pour l’un et Montaha Gharib pour l’autre. Je laisse la place aux autres auteurs, mais je n’exclus pas de publier un jour un recueil de textes plus étoffé.  L’avantage, c’est que je maîtrise tout du début à la fin du processus.

Jean-Louis, tu quittes ta maison d’édition, passes le flambeau ? Tu explicites la situation, ton état d’esprit ? Ce n’est pas un coup de tête. Après 25 ans, la flamme n’y est plus. La lassitude s’installe et, ces derniers temps, des disparitions m’ont affecté, m’affectent encore. Et puis je n’ai pas envie d’éditer le livre de trop. Je ne veux pas non plus que ça s’arrête comme ça eu égard aux auteurs (pas tous bien sûr) avec qui j’ai vécu une belle aventure humaine. Je pense avoir trouvé les bonnes personnes pour prendre ma suite. Bien sûr, je resterai attentif quelque temps aux Carnets du Dessert de Lune. Je ne vais pas abandonner le bébé comme ça…

Quant à s’auto-éditer, chacun est libre mais, pour moi, c’est non depuis le début.

Joëlle, vous éditez votre époux. Un commentaire ?

Jean-Michel Aubevert est l’un de mes meilleurs poètes, celui dont l’imaginaire me fait le plus rêver. (NDLR : touchant… et légitime vu son talent). J’ai initié les éditions Le Coudrier pour promouvoir son écriture… contre son avis, d’ailleurs. Indépendamment de notre relation sentimentale, je considère qu’il ne reçoit pas la reconnaissance que son talent légitimerait. Pas assez mondain peut-être… Pas assez mainstream

 

UN CHOIX DE TEXTES

Les livres publiés par nos trois éditeurs sont tous de beaux objets mais j’avoue une prédilection pour la sobriété des ouvrages Bleu d’Encre. Vous retrouverez ci-dessous, et j’y tenais, des textes de Claude Donnay et de Jean-Louis Massot, qui ne se limitent pas à l’édition mais sont aussi des poètes, ou de Jean-Michel Aubevert, époux de Joëlle mais surtout figure de la poésie belge, édité aussi chez L’Arbre à Paroles, chez De Boeck, etc., en France aussi.

Antonello PALUMBO, Carnet d’un poète assis sur l’horizon, illustration de Perlette Adler, Les Carnets du Dessert de Lune, Bruxelles, 2005, 134 pages. 

 

« Nous sommes à la recherche

du papillon de l’invisible.

Celui dont les ailes s’illuminent

quand il se pose. 

(…) »

 

« Nous sommes emportés dans les rapides.

Nos membres se fracassent aux rochers.

Au loin, on aperçoit la vapeur,

Et, au-dessus, une Lune pleine.

Nous rêvons à la mer, aux étoiles

et au papier qui coupe les doigts. 

(…) »

 

« Nous sommes de pauvres, grands, beaux

et misérables rêveurs.

Nous voulons comprendre les étoiles

encore et toujours.

Nous voulons ses yeux à elle,

elle qui passe

se glissant entre le ciel et la terre.

Nous voulons tous les silences :

        ceux des mains qui se cachent

        ceux des lèvres qui tremblent

              avant les mots beaux.

 

Nous voulons tous les espoirs.

Nous voulons apprendre à marcher

sur ce fil tendu au-dessus du vide

qu’on appelle la Terre.

 

Nous voulons continuer ce geste

arrêté au bord des milliers de fois. »

Carnet d'un poète assis sur l'horizon - Babelio 

 

Jean-Michel AUBEVERT, Soleils vivaces, Parole de poète, Le Coudrier, Mont-Saint-Guibert, 2015, 164 pages.

« (…) la poésie creuse le réel pour nous rappeler que nous vivons à l’horizon d’un ciel, pour aérer les mots dans une respiration de l’esprit. »

 

« J’étais la mémoire qui s’abreuve dans la longueur d’un fleuve, le gué d’une présence à l’instant du départ, il me semble que ces mots, notés à la volée, en savent plus long que moi. J’imagine un tesson d’écriture au reflux d’une eau, le lit d’un Nil qu’embellit l’oubli. »

 

« Et peut-être le réel était cette illusion qui filait derrière le rêve comme on déplace un décor derrière un objet fixe qu’on voit, ou croit voir, alors se mouvoir, l’arrière-plan d’une psyché. »

Livre : Soleils vivaces, le livre de Jean-Michel Aubevert - Le ... 

 

Claude DONNAY, Le bourdonnement de la lumière entre les chardons, illustrations d’Odona Bernard, préface de Jean-Michel Aubevert, Le Coudrier, Mont-Saint-Aubert, 2019, 90 pages.

« Parfois quelqu’un attend quelque chose

Que tu ne peux offrir

Tu restes là comme un meuble

En bois d’autrefois

Griffé, ridé des silences qui l’ont effleuré

Tu voudrais ouvrir une porte

Que la lumière pénètre ton ventre

Mais tu n’as pas de mains

Et l’autre qui attend quelque chose

Que tu ne peux offrir

Reste là sans oser lire le silence

Qui te déchire »

Le bourdonnement de la lumière entre les chardons - Claude Donnay ...

 

CeeJay, alias Jean-Claude CROMMELYNCK, Arbres de vie, Le Coudrier, collection Sortilèges, info-gravures de l’auteur, préface de Michel Van den Bogaerde, Mont-Saint-Guibert, 2020, 83 pages.

 

« La poésie est comme l’arbre de vie

dont les branches poussent continuellement

se couvrant de feuilles

qui à leur tour

se couvrent de poèmes

que le vent sèmera pour ceux

qui savent lire

les glyphes de l’univers,

les blessures de la terre,

le sacré des forêts.

La poésie sera

tant que restera debout

un arbre sur la terre. »

Photo

 

Jean-Louis MASSOT, Nuages de saison, photos d’Olivia HB, Bleu d’Encre, Ciney, 2017, 67 pages.

« Le ciel vide,

Immensément vide,

Pas une once de nuage,

Rien où s’accrocher ;

 

Espérer l’ombre

D’une étoile. »

 

« Venu le soir,

Tirés d’un côté,

De l’autre poussés,

Les nuages rougissent

 

Et s’enlacent. »

 

« Le ciel sèche

Au vent

Ses longs draps

Blancs

Et ses oreillers

Moelleux. »

 

« Laissez donc cet avion

S’enfoncer en vous

Comme les doigts d’un enfant

Dans un blanc

Monté en neige. »

NUAGES DE SAISON de JEAN-LOUIS MASSOT – LES BELLES PHRASES

 

Carino BUCCIARELLI, Quinze rêves, Bleu d’Encre, Yvoir, 2020, 27 pages.

« Je rencontre ma mère après sa mort. Elle tient debout avec grand mal devant l’étalage d’une épicerie. J’ose à peine lui prendre le bras pour la soutenir tant son état de faiblesse est grand. Elle veut rentrer chez elle ; elle me supplie de l’emmener. Je ne trouve pas la force de lui dire qu’elle est morte, que sa conduite me met dans un embarras terrible. Plus rien ne t’appartient ici ! devrais-je lui révéler ; comment pourrons-nous convaincre l’administration que tu es encore parmi nous ? Mais mon désarroi devant sa souffrance est tel que je ne parviens pas à lui parler. »

meo-edition-bucciarelli-mal-waldron

 

Florence NOËL, L’Etrangère, dessins de Sylvie Durbec, Bleu d’Encre, Dinant, 2017, 85 pages.

« être là sans amarre

Jamais

même proche ils vous voient

comme voguant au loin

leur port ne possède

aucun quai

à votre nom

 

vos yeux se fatiguent

À héler une rive »

 

« accroître ce peu

résider dans l’entaille

d’un vœu

presque à l’aise »

 

« elle est une farce

une anomalie

 elle perdure malgré leur choix

de l’ignorer

ils voudraient bien

la vouer au silence

 

mais ça n’effacerait pas

ce sourire

qu’elle promène

insolemment »

Florence Noël, L'Étrangère par Angèle Paoli - Terres de femmes

 

Une dernière salve ?

 

Quelques fragments prélevés dans les numéros 41 (été 2019) et 42 (hiver 2019) de la revue Bleu d’Encre, adossée à la maison d’édition :

« (…)

Une poignée de feuilles

Lancées au-dessus de la tête

Sous les arbres,

Il ne m’en faut pas plus

Pour garder le sourire. »

LE CAPITAL DES MOTS - IOCASTA HUPPEN - Le Capital des Mots.

(Iocasta HUPPEN).

« J’ai perdu ma joie

Dans les couloirs improbables

De la vie

Si vous la retrouvez…

Piétinée, en lambeaux

Rendez-la moi quand même

Parce que la joie, c’est beau ! »

LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : VERS D'AUTOMNE – LES BELLES PHRASES

(Marcelle PÂQUES).

« (…)

Disparaître en sachant

Qu’on a pris

tous les ressacs

En se remettant bravement à l’eau

Et devenir une ombre

Sur le sable mouillé

Une ombre ou une empreinte

Ou peut-être les deux. 

(…) »

L’image contient peut-être : une personne ou plus et gros plan

(Suzy COHEN).

« (…)

Je n’ai plus peur de l’inconnu

Tu es mon eau de vie

(…)

Je bourgeonne de désir

De petits oiseaux

Vagabondent sur ma peau

Se posent sur mes lèvres

(…) »

Montaha GHARIB a lu "LA ROUTE DES CENDRES" de Claude Donnay - Bleu ...

(Montaha GHARIB).

« (…)

Dans mon sommeil astral

la déroute a perdu la route.

Quelques rêves contournent

l’envoûtement

c’est l’ombre d’un doute. »

La galerie a le plaisir de vous présenter le reportage photos de ...

(Taya LEON).

 

Les sites de nos trois éditeurs :

 

Claude DONNAY :

 http://bleudencreeditions-revue.over-blog.com/

Jean-Louis MASSOT :

https://www.dessertdelune.be/

Joëlle AUBEVERT :

http://lecoudrier.weebly.com/

 

Edi-Phil RW.