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LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL RW SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #2

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Philippe Remy-Wilkin

Numéro 2 (juin 2018) Où il est question de romans/poésies/nouvelles/études/BD ; de Guy Gilsoul, Claude Raucy, Alain Berenboom, Patrick Weber/Baudouin Deville, Philippe Leuckx, Raymond Reding, Willy Lefèvre ; des éditions Jourdan ou Genèse, etc.

En mars, je lançais une mini-revue sur l’édition belge. Pourtant, je suis un mondialiste, avant tout passionné par le souffle romanesque anglo-saxon, j’anime d’ailleurs un feuilleton sur l’Histoire du cinéma (la Cinéthèque idéale, 5 épisodes parus sur la plateforme culturelle Karoo). Mais. J’ai noté une vigueur jamais atteinte ces dernières décennies au sein de nos lettres, une efflorescence extraordinaire de talents et de bons livres. Aujourd’hui, un éditeur belge francophone peut publier un livre d’auteur belge qui sera parmi les meilleures productions francophones de l’année, édition parisienne comprise (Le Rosa de Marcel Sel, paru chez Onlit, en constitue un excellent exemple).

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Guy Gilsoul, Le Bracelet.

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Il s’agit d’un recueil de (neuf) nouvelles, assez court (103 pages) paru chez La Lettre volée, à Bruxelles fin 2017. Mise en abyme de ce que j’énonce plus haut. Une structure indépendante nous offre un bel objet (mise en page originale, très belles photographies d’objets d’art connectés aux textes) sous la bannière d’Edgard Allan Poe, l’une de mes icônes et influences majeures (sa nouvelle La Lettre volée crée, avec le cultissime Double assassinat… le récit policier !). « Sous la bannière » ? Doublement. Car saute aux yeux, dès les premières lignes, un flux de réminiscences du meilleur aloi : Poe, Nerval, Mérimée, Gauthier, Villiers-de-I’Isle-Adam, etc. Ces Petits Maîtres du XIXe siècle, que j’adule et préfère aux Grands (officiels), qui savaient raconter/intriguer avec une langue virtuose. Un article nous avait mis l’eau à la bouche : Le bracelet entre ornement et menotte · Karoo

Inutile de répéter ce qu’explicite notre jeune collègue. Mes réflexions personnelles ? On songe illico à Quiriny ou Engel, qui ont cette capacité à recréer une manière de narrer (fond et forme) qui nous projette dans le temps lointain où la vivacité et l’esthétisme, l’élégance et la pertinence pouvaient se conjuguer. Oui, oui, oui : une écriture raffinée, travaillée peut se dérouler sans peser ou même, davantage, en envolant nos appétits :

« La façade, plane comme un tableau, avait la texture d’une toile de lin. Sous l’horizontale du toit-terrasse, deux rangées de fenêtres couraient en bandeaux superposés. Que de fois Aurélie aurait aimé y découvrir un visage. Rien. Pourtant, derrière le voilage, un homme la cherchait des yeux. »

La prose, parfois, atteint la dimension hallucinée prônée par Mathieu Terence :

« Marbres rouges, oves en frise, acanthes noircies, lys et marguerites. »

Les récits, ciselés, sont lovés dans des atmosphères troubles, ils sont intrigants, déstabilisants, teintés de fantastique et de poésie onirique. Mais il s’agit avant tout d’esquisses. On entrouvre un univers, on entame le déroulé d’un écheveau, la bulle, déjà, nous explose entre les doigts…

(2)

En avril, j’ai reçu la nouvelle sortie groupée des éditions M.E.O. A priori (car l’éditeur Gérard Adam se moque un peu des étiquettes), deux recueils de nouvelles (Ce n’est pas rien de Daniel Simon, Un Belge au bout de la plage de Michel Ducobu) et deux romans (Une vie en miniature de Caroline Alexander, Le Maître de San Marco de Claude Raucy). J’attaque illico le Raucy, un auteur qui a une longue et très belle carrière d’auteur jeunesse.

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Les premières pages me rappellent tout ce que je savais. L’éditeur soigne remarquablement le suivi de ses textes, l’auteur possède une belle écriture et raconte sur un ton allègre.

De quoi s’agit-il ? D’un court roman historique. Qui se passe à Venise en 1530. Où il est question de meurtres mystérieux commis sur les chanteurs du maestro Adriaan Willaert, un Flamand trop oublié, qui fut une sommité artistique du temps. Deux amis enquêtent. Savonarole se faufile en filigrane, le doge Gritti, de jolies dames… Tout cela fleure bon… Giacomo C., la BD sulfureuse et sexy de Griffo/Dufaux.

Je reste un peu sur ma faim. Le roman semble osciller entre deux univers, trop référentiel pour les ados, trop convenu/léger pour des lecteurs plus âgés.

Allez plutôt découvrir le précédent opus de Claude Raucy, chez M.E.O. déjà, excellent : La Sonate de Clementi, rubriquée naguère dans la revue Nos Lettres. Que disais-je alors ?

« De quoi s’agit-il ? D’un ensemble de trois récits. Ni un roman ni un recueil de nouvelles, donc. (…) Les trois textes sont bien écrits et vivants, il y a un réel plaisir de lecture. Quelque part paradoxal car Raucy a choisi de nous présenter des anti-héros dont la vie est insignifiante… mais réaliste, du coup.

Le premier récit, qui donne son nom à l’ensemble, est le plus émouvant, teinté d’onirisme et d’impressions exotiques (séjour à Florence). On y suit les pas d’un homme en quête d’un amour passé, qui s’effiloche à travers son interprétation du monde et des faits.

Le deuxième récit, de loin le plus long, Un héros à la sarbacane, a des allures de petit roman, avec deux parties, de nombreux courts chapitres, un parfum de Maupassant. Une vie. Celle d’un type ordinaire et peu sympathique. Mais qui se faufile dans un décor présentant des reliefs : la guerre 40-45, l’exode de milliers de Belges, l’accueil des populations locales (sud de la France), les interactions nouvelles… Quasi adopté par une baronne, amoureux d’une serveuse juive, voyant passer des résistants, des miliciens, des officiers allemands… Baptiste va-t-il se révéler à lui-même ou les évènements vont-ils le réinventer ?

Le dernier récit, Le pion du troisième, nous présente un surveillant dans une école de province, en pleine crise car agressé, marginalisé, proche de la rébellion. Que lui est-il arrivé ? Mais. Est-il victime ou bourreau ? Doit-on s’émouvoir de ses malheurs ou… ?

On songe parfois aux Trois contes de Flaubert, à cette capacité à nous entraîner avec des personnalités, des tranches de vie qui n’ont rien de bien glamour. Question de style, d’humour, de vivacité dans la narration. Et puis… avouons qu’on a tous croisé de tels personnages, qu’ils nous renvoient un miroir de ces vies-oubliettes dans lesquelles nous avons parfois peur de basculer. Car il suffit d’un rien, d’un si léger décalage des aiguilles du Sens et de l’Adéquation sur la montre de notre vie, pour que le veule, l’insensé, les ténèbres, la souffrance déferlent, contaminent, absorbent.

Bref, une perle ! »

(3)

Alain Berenboom, Expo 58, l’espion perd la boule (sous-titré Une enquête de Michel Van Loo, détective privé).

Un roman de 268 pages paru chez Genèse éditions, à Paris ET Bruxelles, en 2018.

Expo 58

Le pitch ? Un chef de chantier est assassiné après avoir contacté le détective (et héros) Van Loo. Pas un simple entrepreneur. Non. Il s’occupait de préparer l’Expo 58. Et il avait une prédilection pour l’Orient, la Syrie, les Kurdes, dont il aimait s’entourer. Van Loo est suspecté du meurtre par un nouveau Javert mais sauvé (momentanément ?) par de mystérieux commanditaires connectés au Ministère de l’Intérieur. Il sera infiltré comme faux expert ès gestion hydraulique pour découvrir ce qui se trame dans les coulisses du futur évènement à répercussion mondiale. Et ira de surprise en surprise, sans en mener large, le pauvre anti-héros…

J’ai attaqué avec excitation, appâté par le décor du récit, cette Expo 58 qui n’a pas fini de nous faire rêver, avec ses relents d’une Belgique de Papa, « du temps où l’on croyait encore au Progrès, à l’Humanité, à la fiabilité des politiques et médias… ».

De Berenboom, j’ai adoré Hong-Kong Blues, l’un des meilleurs romans belges de ces dernières années, un vrai roman, avec du souffle, un univers original, un anti-héros qui se construit sous nos yeux, etc. Et beaucoup apprécié Monsieur Optimiste (Prix Rossel, d’ailleurs), qui narrait son histoire familiale à travers la Shoah.

Avec Van Loo, le célèbre avocat/auteur tente ce qu’a réalisé un Iain Pears : alterner des œuvres personnelles haut-de-gamme et des romans plus légers, policiers, gouleyants, qui satisferont un public a priori beaucoup plus large (mais moins exigeant).

In fine ? L’écriture est simple, le deuxième degré et l’humour dominent, les termes bruxellois prolifèrent. Quant au récit, l’ambiance est agréable, teintée de Guerre Froide (les Russes sont dans le coup) ou de haines entre factions si typiques du Proche-Orient. Mais. Je préfère (et de loin !) l’autre versant créatif de notre auteur !

A noter. Genèse postule au titre de nouvel éditeur le plus entreprenant et ambitieux. Voir notre feuilleton : À la découverte de…Genèse Édition #1 · Karoo

Danielle Nees, depuis et très récemment, vient de lancer une collection de livres de poche ! Bravo ! Mais attention aussi ! Car j’observe avec regret quelques récents soucis de mise en page (des notes situées sur une autre page que l’astérisque qui les appelle) ou de coquilles (« des menaces en rue qui ont parfois dégénéréES en bagarres »).

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L’Expo 58 se découvre de manière plus concrète et ludique dans la BD de Patrick Weber (scénario) et Baudouin Deville (dessin) Sourire 58, chez Anspach… dont l’intrigue nous offre un autre chassé-croisé d’espions internationaux.

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Et si l’on parlait des productions Jourdan ? Un éditeur qui se consacre à l’Histoire belge. Dans le cadre de mes propres travaux, j’ai lu et relu, récemment, trois ouvrages captivants, trois études qui se lisent toutes très agréablement et nous apprennent beaucoup : Le Vol de l’Agneau mystique, l’histoire d’une incroyable énigme (André Van der Elst et Michel de Bom), L’Hôpital de l’Océan, La Panne 14-18 (Raymond Reding) et Pierre Minuit, l’homme qui acheta Manhattan (Yves Vander Cruysen). Ils datent déjà : 2009, 2014 et 2013.

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Le premier s’apparente à un roman policier, qui aurait des relents de Code da Vinci belge tournant autour du plus grand chef-d’œuvre de l’art flamand… si pas de la peinture occidentale.

Le deuxième nous révèle les arcanes d’une page mythique, l’action véritable du Roi-Soldat et surtout de la Reine-Infirmière derrière la barrière de l’Yser, recréant un microcosme aux allures d’utopie autour de la figure charismatique du docteur Depage. Avouons qu’en cette ère du doute (vis-à-vis des politiques et d’une certaine oligarchie, qui peut se justifier au-delà de tout populisme), on est bouleversé de découvrir des talents s’employant à sauver ou améliorer, réparer des vies, et ce malgré les risques. La reconstitution de cette parenthèse enchantée en plein enfer, qui mêle pragmatisme (se battre pour obtenir des subsides, un mécénat en vue de l’obtention du meilleur matériel possible) et idéalisme éthéré (la Reine orchestrant vies de salon et culturelle pour valoriser les créateurs, éveiller les militaires) se colorie d’un surréalisme qui recoupe le fond de l’âme nationale. Un tout grand livre de Raymond Reding !

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Quant au Minuit, il raconte en long et en large l’épopée des Wallons dans le Nouveau-Monde, leur rôle dans la fondation de New-York. On écoutera dorénavant autrement les vocables Wall Street, Coney Island, Brooklyn ou Broadway. Jugera-ton autrement les présidents Roosevelt et Bush ?

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Mon recueil de poésies du mois ? Les Carnets de Ranggen de Philippe Leuckx, chez Le Coudrier.

Photo

« L’enfance court la nuit

Contre le vent d’oubli

Ce grain de blé bleu

(…) »

Le sens et la mise en art d’une idée forte (les deux premières lignes), mais aussi le glissement d’une note de mystère (la troisième ligne) évoquant la magie des titres d’Hergé, qui n’est pas pour rien dans l’imprégnation profonde de ses albums.

« Mais le soir est-ce si sûr ?

Dans l’ininterrompu

Il y a l’oiseau

Qui persiste

Son échancrure d’ombre

Son cri de fuite aiguë

J’en ressens l’écho

Sinon la blessure

Dans les mots agencés. »

Beauté des mots et des accouplements sémiques, phoniques. Percussion de l’image. Fluidité aquatique de la phrase.

« (…)

Aujourd’hui est trop maigre

Pour le pèlerin qui part

Et ne se retourne pas

(…) »

Une simplicité fécondée par la subtilité des images et des idées. Un découpage aussi qui, comme au cinéma, parvient à décupler l’envolée, son appréhension, sa respiration.

« On ne va pas toujours

Assuré d’un poème

Ni le cœur alerté

Par un bruit de sentier

Pourtant dans l’air

Une saison murmure

D’herbes inexplorées. »

Comme dans la musique contemporaine, la poésie, dans les mains d’un orfèvre, décape ses matériaux, enjoint à rafraîchir nos têtes trop pleines et mal pleines, tend vers une genèse où tout ferait à nouveau sens, interpellation.

« Je te vois déjà courir

Vers ta part de forêt

Vers ta part de lumière

Comme si courir pressait

Comme si vivre souffrait

Cette hâte d’être. »

Une philosophie de vie ?

« (…)

Mais que pèse un poème

Au front de l’enfant

Qui pense ? »

L’interrogation résonne. Doit-on tout comprendre, comprendre au premier contact ou laisser germer le doute, l’écho ? La poésie est-elle ensemencement ?

Si mes domaines d’expertise sont le roman et l’Histoire, la narration et la structuration, l’interrogation sur de vastes plans, il me paraît clair et sûr qu’il nous faut nous ménager des instants poétiques, des entretiens avec un Ailleurs qui alerte, défriche, éveille ou réveille. Se contenter d’un « Je n’y entends rien en poésie », trop entendu et même dans la bouche de gens fort estimables, me semble inaudible, inacceptable.

L’horizon doit toujours être une étape, l’inconnu (et donc le dépassement des limites) un objectif.

(7)

Pour conclure ma mini-revue, je tiens à instaurer une habitude : évoquer une personne qui apporte une pierre originale à l’édifice de la promotion des créateurs, à la reconnaissance de l’Art made in Belgium, bref un supplément d’âme à ses activités. Et ce pour contrepointer la morosité générale, cette impression (souvent très réaliste, désespérante) que nos grands médias ne remplissent pas leur rôle de découvreurs de pépites, se contentant d’encenser ce qui a déjà été mis en lumière à Paris ou objet d’un happening quelconque.

Willy Lefèvre

Après Guy Stuckens donc, braquons notre projecteur sur Willy Lefèvre, une mini-chaîne télé à lui seul, dont les vidéos, postées sur Youtube ou Facebook, créent ou recréent des rencontres littéraires, des échanges. Voir ainsi son entretien avec l’un de nos meilleurs romanciers, Patrick Delperdange.

Ou, soyons un peu narcissiques, un extrait de débat entre deux collaborateurs des Belles Phrases.

Tant qu’il y aura des hommes…

A suivre ?

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J’ai reçu le dernier recueil de poésies de Françoise Lison-Leroy, Le Temps Tarmac, toujours chez Rougerie, le précédent m’avait emballé. J’attends avec intérêt la sortie de deux romans découverts à l’état de tapuscrits lors de mes participations au Jury Sabam 2018, Voyage au bout du marathon (Jean-Marc Rigaux, chez Murmure des Soirs) et Tignasse Etoile (Evelyne Wilwerth, chez M.E.O.). Je n’aime aucun de ces deux titres (encore provisoires lors de nos lectures) mais les contenus, eux, sont excellents, Evelyne produit l’un de ses livres les plus percutants, intimiste (la réalisation d’une femme minée par un secret de famille), Rigaux nous uppercuttant, lui, avec un thriller d’une qualité rare, tout à la fois rapide et littéraire, captivant et informatif, poussant à la réflexion et ouvrant un sillon mondialiste (le sport de haute compétition et ses secrets, son arrière-plan). En contrepoint, on notera que l’éditrice Françoise Salmon (Murmure des Soirs) enchaîne au moins deux romans d’une envergure peu habituelle. L’autre étant Pur et nu de Bernard Antoine… que j’ai entamé. Bravo à elle !

Edi-Phil RW

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PATRICK ROEGIERS, « LE ROI, DONALD DUCK ET LES VACANCES DU DESSINATEUR », un roman de 289 pages paru chez Grasset, à Paris, en 2018.

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 par PHILIPPE REMY-WILKIN

Patrick Roegiers !

L’auteur est majeur. Quant au livre…. Simple et difficile à définir tout à la fois. Pour y parvenir, ne doit-on pas s’offrir quelques détours et la grâce du surplomb, de la perspective élargie ?

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L’avouerais-je ? En villégiature à Arcachon, et bouquinant entre deux croisières vers le Cap Ferret, j’ai pour ainsi dire pleuré, eu les larmes aux yeux, mettons, entre deux pages du dernier livre de Patrick Roegiers. Paradoxe des paradoxes vu son type de littérature, à mille coudées du romantisme, ou la substance même des pages, les plus légères de sa production, une facétie orchestrant une rencontre entre Léopold III et Hergé en vacances (NDLA : vacance ?) en Suisse.

Que m’arrivait-il? Une intuition, pensée abusive ou fulgurance : le récit consacré à ces deux exilés (le dessinateur en inadéquation avec son couple, Tintin ou un Etat qui l’a bousculé comme collaborateur ; le roi accusé d’avoir failli à sa mission durant la guerre, d’avoir trop profité de la vie quand d’aucuns, ses sujets, la perdaient) était une mise en abyme de la situation de l’auteur, qui avait fui une première fois la Belgique en 1983 pour la France, déçu par le système, s’était découvert tardivement un retour d’amour, mais avait été ulcéré par les débats et polémiques autour de L’autre Simenon, son précédent roman, au point de prendre la nationalité française en 2017 :

« Quand j’approche de mon pays

Je sens que je rétrécis.

Depuis que je suis parti,

Je sens que je grandis. »

Mais. Pourquoi serais-je si touché par le sort d’un confrère qui n’appartient ni à ma sphère intime ni à ma galaxie littéraire ?

Prolégomènes.

Qui est Patrick Roegiers à mes yeux ? Relisons ce que j’en disais à la suite d’une première lecture, un roman déroulant ses frasques au

XVIIIe siècle, dans une analyse publiée par la revue Indications (l’ancêtre de la plateforme culturelle Karoo) :

« Roegiers, admirable orpailleur, déploie les trésors ramenés par l’immersion, la quête et l’étude en les expulsant de la matrice de sa plume avec une puissance évocatrice qui s’apparente parfois à l’incantation, avec un reliquat druidique ou biblique (…). »

Vous doutez ? Pensez que j’hyperbole ? Non. Un extrait vous édifiera :

« Honoré Fragonard (NDLA : le cousin du peintre) était venu à la lumière le 13 juin 1732, entre trois et quatre heures du matin, heureux présage ! (…) Son torse aussi menu qu’un jeu de cartes avait été emmailloté de linges trempés dans de l’eau-de-vie très forte, aussi dite fil en quatre, puis on l’avait embéguiné et on l’avait posé avec le plus extrême soin, nu comme la main, dans la bercelonnette. On l’avait amignoté, tripoté, palpoté, peloté, comblé de caresses et de baisers. »

Quand un roman ultérieur évoque une rencontre entre James Joyce et Marcel Proust, la langue s’adapte à l’Entre-Deux-Guerres mais reste teintée de sublime :

« Proust, qui était la politesse personnifiée, s’était bien gardé de le rappeler, tout comme Schiff en voyant sa mine cireuse, ses yeux de velours et ses cheveux noir de jais mal coupés se retenait d’avouer qu’il le trouvait changé et le reconnaissait à peine dans ce fébricitant état. »

Vers cette époque, Roegiers devient le spécialiste de la Belgique aux yeux des Français, parce qu’il a déployé Le Mal du Pays, une sorte de Dictionnaire amoureux par un exilé (NDLA : la condition idéale pour une mise en perspective ?), une somme kaléidoscopique décapante. Mais Roegiers, l’artiste pur et dur, sollicité par diverses commandes, les honore… autant qu’un Honoré de création, sans doute raillé par des jaloux qui ne peuvent envisager sa dimension alchimique. Il transcende les supports, les genres dans lesquels il s’aventure à naviguer. Rédige-t-il une commande pour Découvertes/Gallimard, La Belgique, Le roman d’un pays, on lira :

« Etat tampon, terre d’annexion, bientôt réduite à une peau de chagrin, enclave minuscule et melting-pot, plaque-tournante et carrefour, elle (NDA : la Belgique) était autant une aire transitoire, de traverse et de passage, aussi vaste qu’un timbre-poste, qu’un pays de discorde et de méfiance pour ses occupants, qui ne parlent pas la même langue et n’ont aucun sentiment d’appartenance commune. »

Se lance-t-il dans La spectaculaire histoire des rois des Belges, rédigée à la manière d’un roman-feuilleton, il explose les attentes habituelles, mute le plomb en or :

« Ce n’est pas (NDLA : on parle du roi Albert Ier) un orateur, mais un ascensionniste. Ses allocutions ne dépassent jamais un quart d’heure. Courtes excursions. Il se méfie des participes passés qui lui posent problème et ramasse ses idées en tournures rocailleuses dignes d’un rochassier. Malagauche, comme dans son adolescence, il lit son texte d’une voix monocorde en détachant chaque mot. Albert a une pointe d’accent wallon. Un peu nasal. Il se sait piètre discoureur et craint de dévisser, mais il s’avère plus disert à l’étranger. »

Bref (NDLA : le terme relève-t-il du 3e degré ?), un créateur qui élève le niveau général, inspire et aspire, dit tout haut ce que je crois :

« L’imaginaire dépasse la réalité. Seul ce qu’on invente est vrai. »

Fin des prolégomènes !

Arcachon donc et la découverte du dernier opus du maestro. Quid ?

« Par une belle matinée ensoleillée, Hergé s’était rendu au bord du lac Léman, considéré par les Suisses comme le roi des lacs d’Europe. »

A défaut de lac, je louvoyais le long d’une baie et cette première phrase, parce qu’elle en annonçait d’autres, m’a fait glisser de la jetée Thiers. Plouf ! Au cœur des huîtres. Tudieu ! Notre Roegiers, souverain du baroque et de la luxuriance, la jouait fluide et simple. Que se passait-il ?

La première rencontre entre le dessinateur et le roi ? Accrochez-vous au bastingage :

« – Appelez-moi Léopold.

– Léopold comment ?

– III.

– Comme Léopold III ?

– En personne. »

Mais encore ? On croit rêver :

« – Vous venez souvent ici ?

– Tous les jours.

– On s’y sent bien.

– C’est un coin tranquille.

– A l’écart de tout.

– Quel temps pour vivre !

– Je suis en vacances.

– Moi aussi. »

Après quelques pages de cet acabit, j’arrêterais ma lecture si j’avais un auteur lambda affiché en couverture. Mais c’est Roegiers. Donc je poursuis, me pique au jeu, tente de saisir le fil de son écheveau.

La lecture, une fois accepté l’inassouvissement de mes attentes, s’installe avec aisance et plaisir. On comprend vite qu’il s’agit d’une œuvre ludique, une nouvelle cuisine, si je puis dire, où Roegiers récupère tous ses ingrédients mais les utilise différemment. Doit-on s’en plaindre quand l’Art se doit d’être surprise et déstabilisation, quand il est fort louable qu’un créateur se réinvente, quittant l’opéra pour la musique de chambre, un concerto, une sonate ?

Ses talents ? On retrouve son goût de l’énumération et de la logorrhée lexicale, qui téléporte vers la poésie, son appétit pour le second degré, l’humour :

« En Suisse, la vie était divertissante. Le plaisir, c’est la détente. Outre les sauteurs à ski et les loueurs de barques du Léman, il avait reçu maints comités, congrégations et confréries comme celle des Faux-Nez, le groupe traditionnel « A cœur joie » et les « Amis du Mimosa du Bonheur », qui poussaient des youtses (cris enjoués), l’Union suisse des chorales en costumes typiques, chantant la barcarolle d’une voix de râpe à fromage, les yodleurs à voix de tête, les sonneurs de cloches, les lanceurs de drapeau et les affiliés de l’Amicale du Cyclophile lausannois et de la Pédale lausannoise (…). »

Pourtant…

A y regarder de plus près, n’y a-t-il pas derrière la farce apparente une dimension plus élevée ? Et si… Et si celui que la France littéraire a plébiscité comme un chantre de la belgitude (NDLA : la sienne ô combien plus puissante et délicate tout à la fois face à la caricature transbahutée par les Fonck et autres Godin) avait réussi la gageure de mettre en livre le surréalisme des Magritte et autres visionnaires de l’image, à cerner de près, donc, ce qui, pour d’aucuns, constitue une part importante de l’imaginaire belge ?

Les indices ? Il met en scène des stars du royaume mais celles-ci, loin de se présenter en cadors, témoignent de leurs doutes, du complexe d’identité et d’affirmation national. Qui plus est, malgré leur statut (un grand créateur et le premier de nos aristocrates), ces deux-là ne se lancent pas dans des échanges d’envergure sur l’Art, le sens des responsabilités, etc. Ils tanguent plutôt vers un Café du Commerce bon chic bon genre (« un pull-over vert clair, sous une veste de tweed foncé, foulard de soie, chemise à rayures »), d’où s’échappe à l’occasion une saillie plus pénétrée (« Le passé s’efface quand le présent cesse d’exister. »). Enfin (et surtout ?), il y a… Donald Duck, et ses métamorphoses, soit un personnage qui tombe sur la scène comme un cheveu surréaliste dans la soupe nécessairement belge, une sorte de gardien du lac et des traditions suisses, avec un relent de Dupondt :

« – Vous (NDLA : Hergé et Léopold) avez un permis pour pêcher dans le lac

– Il en faut un ?

– C’est obligatoire.

– Le voici, avait répondu Léopold.

– Sauf pour la pêche au bouchon fixe.

– C’est le cas.

– Une ligne par personne.

– Comme pour le dialogue.

– C’est entendu.

– Tout est en ordre. »

Le manque d’incarnation de la belgité (NDLA : belge idée ou identité belge ?) va beaucoup plus loin. Le livre que nous lisons voit sa nature remise en question par ses personnages et l’auteur. Est-ce un roman ou un film, un roman sur un film, un film sur un roman ? Entre deux scènes, on découvre les fils des marionnettes (« C’était le premier jour de tournage (…) Tout était faux. »). Hergé et Léopold sont des acteurs. Mais un manque de casting n’a-t-il pas contraint le metteur en scène à utiliser les véritables personnages ? C’est le cas pour l’un ou l’autre intervenant, assuré, assumé. Alors ?

On est dans le carton-pâte ? Ça se concrétise au premier degré. On déplace des décors. Par ailleurs, nos personnages ne parviennent pas à vivre par eux-mêmes et font appel à un immense univers référentiel, et l’on verra défiler des créatures de fiction comme tout Hollywood. Ce qui permet des moments d’anthologie : Tournesol dialoguant avec le professeur Picard, son modèle ; la Castafiore se lançant dans un récital…

Le corps du récit ? Des balades et activités insignifiantes entre les deux protagonistes, sans cesse entrecoupées de digressions ludiques, drolatiques, excentriques, cinéphiliques, vaguement philosophiques si pas métaphysiques, égocentriques et narcissiques, paradigmatiques. Avec une étrange différence de traitement. Car Hergé, somme toute, s’en tire bien, avec ses doutes existentiels et l’ouverture progressive de nouveaux horizons (NDLA : il s’en tire mieux dans le roman/film que dans la vraie vie où il a au contraire perdu le fil de son Tintin et le succès n’y changera rien) quand Léopold apparaît inconsistant et bien peu sympathique, incapable d’aimer, de s’investir, d’assumer.

Parce que Roegiers, in fine, se retrouve davantage dans un créateur ? Que son livre pourrait aussi s’apparenter à un songe du dessinateur, Léopold s’assimilant à un repoussoir ?

En conclusion ? Derrière un livre aux allures de conte, de… Songe d’une nuit d’été (mâtiné de Shakespeare et de Woody Allen ?), Roegiers a tissé une fable, des filets qui ont plongé dans la mer (du Nord, nécessairement) de son imaginaire pour en ramener une incroyable rêverie/patchwork qui effleure de mille manières l’étoffe de notre âme (belge).

Phil RW

L’ouvrage sur le site des Editions GRASSET

LE COUP DE PROJO D’EDI-PHIL RW SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES (mars 2018, 2/2)

LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL RW sur LE MONDE DES LETTRES BELGES 

(mars 2018, 2/2)

 

image.pngDans ce deuxième volet, il est question des livres d’Éric Allard, Unimuse et Françoise Lison-Leroy.

 

Éloignons-nous légèrement de l’actualité immédiate pour évoquer des livres parus en 2017.

 

livre-icon-vecteur-logo-clipart__k22113595.jpg

cover-minute-d-insolence.jpg?fx=r_550_550Eric Allard. Un petit recueil (88 pages en format réduit, quasi ludique) paru chez Cactus Inébranlable éditions avec un joli titre : Les écrivains nuisent gravement à la littérature. On ne va pas passer la brosse à reluire au leader de ce blog (que je vois comme une plateforme culturelle et créative), qui nous fait en sus le plaisir et l’honneur de nous citer en page de garde… mais tout de même ! L’objet est esthétique, le travail éditorial de qualité, on ne distingue pas ces coquilles qui pullulent chez d’autres, la mise en page est agréable.

Quant au contenu… Il est à l’image de son auteur. C’est-à-dire ? Le talent est omniprésent, dans l’écriture ou l’inventivité, mais il faut le débusquer derrière le facétieux, cette impression qu’il ne faut pas se prendre au sérieux mais

contrepointer le réel ou le détourner par le biais de l’humour, en amenuiser la gravité ou les travers : « Les jurés du Prix du Meilleur 100e roman ont peu de livres à lire. »

Des aphorismes, surtout, impertinents et drôles. Mais pas que. Entrecoupés de « texticules » variés. Le tout au service d’une mise à jour de l’univers éditorial, traqué dans ses noirceurs ou ses mesquineries, ses échecs : « Devant le passage à niveau des Lettres, je regarde passer le train des écrivains. » ou (plus amer mais très réaliste) « Cet auteur très prolifique publie un gros volume sobrement intitulé : BIBLIOGRAPHIE. A paraître, du même, le très attendu : FUTURES PARUTIONS. »

Mais pas que. L’auteur navigue au gré des vents (de son inspiration) sur l’océan du milieu en s’abandonnant à des pauses plus enjouées voire lyriques : « Cette écrivaine qui rêve d’être toute entière (de la bouche au pubis) transformée en mots me rend livre de ses lèvres et de sa peau page. » ou « J’aime les poétesses toutes lues qui m’offrent un dernier vers. ». La pudeur laisse même filtrer à l’occasion une envolée humaniste (désabusée par l’observation clinique ?) : « J’ai rêvé d’un écrivain en place qui accepterait en première partie de ses livres des nouvelles de jeunes auteurs et qui, en cas de prix, partagerait avec lui… »

A déguster en gourmet, quelques pages à la fois, comme un vieux Porto. En laissant pointer la deuxième vague des saveurs, son esquisse philosophique ou éthique.

 

Cartographies picardes. Une publication d’Unimuse, qui regroupe vingt-et-un auteurs de Wallonie picarde. On y retrouve avec plaisir des textes des pointures de la région de Tournai : Colette Nys-Mazure et Françoise Lison-Leroy, Michel Voiturier et Marie-Clotilde Roose, Colette Cambier, etc. On regrettera l’absence d’une Régine Van Damme. Mais, comme moi, elle a beau être du pays, elle n’appartient pas à la famille Unimuse sans doute, qui se réunit une fois par mois autour de Marianne Kirsch, elle est plutôt romancière aussi, quand la plupart des auteurs, ici, sont poètes. Le principe ? Une plume (ou un clavier ?) évoque un coin du Tournaisis. J’ai apprécié me balader dans mes terres de racines en compagnie de mes pairs, particulièrement aimé le texte de Michèle Vilet, que je ne connais pas du tout (quoique le nom me rappelle celui de mon directeur d’école primaire, à Béclers). On notera qu’un petit village comme Blandain peut s’enorgueillir de posséder deux grandes dames des lettres francophones de Belgique : Françoise Lison-Leroy et Marie-Clotilde Roose. A la place du bourgmestre, je songerais à rebaptiser deux rues et à honorer la Beauté et l’Esprit. Mais les lois belges n’y mettent-elles pas

obstacle en imposant un délai de cinquante ans entre la mort d’une personnalité et l’attribution de son nom à un espace public ?

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On recule encore un peu, pour relire un opuscule datant de 2015, et terminer cet article en beauté.

 

9782856681978.jpgFrançoise Lison-Leroy, Le silence a grandi. Un recueil paru chez Rougerie, primé à Paris. Une couverture dépouillée, blanche, une mise en page sobre mais efficace, un texte par page, resserré, appliquant quasi les principes du Yin et du Yang, le rapport contrasté du noir et du blanc, du vide et du plein, de l’absence et du sens. Dédié à un poète décédé en 2008, Paul André.

Je ne lis pas souvent de poésie et n’en suis pas expert. Mais je lis beaucoup et vis dans l’Art du matin au plongeon abyssal dans la nuit, ce qui compense un peu et autorise un avis, en toute humilité.

Mon ressenti ? Je n’ai pas tout compris, mais est-ce nécessaire ? Un peu comme en religion ou dans ce qui touche au sacré, il y a une sensation délicieuse à se sentir dépassé, amenuisé face au Mystère. Qui vous prend par la main pour vous redresser ensuite, vous porter vers les nues et le dépassement, l’élévation, vous envoler.

Alors que tant d’auteurs en quête d’identité se réfugient dans la poésie ou la nouvelle par manque de temps, de souffle ou de talent, y enfouissant/dissimulant les limites de leur langue ou de leur imagination, il est de vrais poètes et nouvellistes, qui portent à bout de bras le Graal transmis par des Baudelaire, des Villiers, qui ont ce talent de décaper la phrase et le mot, de réinventer la langue, le sens, l’émotion avec intensité, densité. Françoise Lison-Leroy est de cette eau-là, on est fasciné/happé, dès les premiers mots, par la Beauté, inouïe : « Vous êtes le prince enfui qui n’a lieu pour personne. »

Tout est du même acabit, ciselé et perforant : « Le silence a grandi. Vous en ouvrez la porte, désormais, comme on plonge en un saut dans une galaxie. »

J’adore certains passages. Comme celui-ci, dont j’eusse apprécié qu’il me fût adressé : « Vous étiez cet enfant grave et songeur, tendu vers l’improbable. On vous disait céleste, arrogant. On vous guettait aux abords des nuages. Vous interrogiez les cailloux, les fourmis ailées, la flaque aux merles tapageurs. Et le cœur piquant de la renoncule. »

Plus loin, magnifique encore : « Vous édentiez les barreaux, piégés entre l’azur et vous. On ne vous connaissait pas de geôlier. »

Ou : « Vous étiez ce champ libre qu’une averse féconde, ce creuset voué aux partitions. », « Vous trouviez dans les livres ce qui ne se dit pas. Les mots du torrent oublié. », « Comme vous, demeurer en chantier. (…) Ce qui s’achève est

mort. », « Et nous, cueilleurs de lunes et d’équinoxes, nous reprendrons nos filets haut perchés. »

Un recueil et une autrice à lire d’urgence ! Pour s’arracher aux contingences, se confronter à la Grâce, à l’Essence.

 

Le blog de Philippe REMY- WILKIN 

LE COUP DE PROJO D’EDI-PHIL RW SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES (mars 2018, 1/2)

Le coup de projo d’Edi-Phil RW sur le monde des Lettres belges

(mars 2018, 1/2)

Dans ce premier volet, il est question des livres de Sébastien Ministru, Isabelle Bielecki, Lew Bogdan, Carino Bucciarelli et Guy Stuckens.

 

image.pngL’actualité ? Me frappent les sorties nombreuses de journalistes et critiques belges dans de belles maisons parisiennes (Eric Russon, Sébastien Ministru, Jérôme Colin, Myriam Leroy…).

Un Colin assènera qu’ils cherchent ainsi (à l’étranger) à ne pas être publiés sur la foi de leur popularité médiatique, mais, sans douter de la bonne foi d’un médiateur qu’on apprécie beaucoup, on sourira devant sa naïveté. Une starlette belge francophone a beau être en principe inconnue en France ou en Flandre, la signer signifie nécessairement un amortissement à l’échelon local, des ventes supérieures à la plupart des auteurs… français.

Mais. Ne parlons pas abstraitement ou cyniquement. Ces auteurs/autrice ont peut-être tout simplement été élus sur foi de leurs talents. Jetons un œil sur l’une de ces productions.

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9782246813996-001-T.jpeg?itok=Q_e0BFacSébastien Ministru a livré son premier roman, Apprendre à lire, publié par un géant parisien, Grasset (157 pages).

Le pitch est accrocheur : un père de quatre-vingt ans demande à son fils de près de soixante de lui apprendre à lire. Stupeur de celui-ci : ils n’ont quasi jamais rien partagé, échangé. A l’arrière-plan, la relation du narrateur, Antoine, avec son compagnon Alex, un peintre de grand talent. Se précipitant rapidement vers l’avant-scène, une rencontre de passage, un prostitué très jeune, Ron, va interférer dans les cours dispensés, la vie des personnages.

Les premières pages me déconcertent. L’écriture est simple, les thématiques renvoient à un autre roman belge, le Rosa de Marcel Sel (voir article sur ce blog) : incommunicabilité père/fils, secrets de famille et traumatismes du passé qui bloquent le déploiement de la vie sur plusieurs générations, absence de recours aux tuteurs de résilience qui confine à une complaisance dans le malheur, racines italiennes et biographies d’émigrés et descendants, etc.

Une fois digérées ces intersections, je renverse progressivement ma perspective. Somme toute, il est très intéressant d’observer des variations sur le même thème. Rosa avait une ampleur de fresque, un souffle romanesque que ce livre ne possède pas, n’a pas choisi aussi de posséder, il faut l’admettre et découvrir le texte pour ce qu’il est, hors comparaison.

L’écriture est simple ? Mais elle est fluide, efficace, sobre :

« Je lui ai dit que j’avais trop de choses en tête, trop d’informations qui, au bout du compte et du vacarme, annulaient tout ce que je pouvais penser, si jamais j’avais pensé quelque chose.. »

Les personnages ? Ils sont esquissés avec subtilité et, surtout, beaucoup de réalisme, une absence de complaisance. Ainsi, le narrateur, s’il a ses bons moments, s’il nous confronte parfois à des élans de pure humanité, se montre un peu revenu de tout, aimant son compagnon mais à travers une vie de couple délavée, où on va chercher le sexe ou un certain accomplissement ailleurs, où on ne s’intéresse pas à des prostitués utilisés comme objets, où l’activité professionnelle semble sur des rails ne menant vers aucune destination, etc.

Bref, on est plongé dans le gris de la vie, de beaucoup de vies, mais il y a ce point de basculement, la demande du père. Qui entrouvre le sillon de l’aventure, extérieure mais surtout intérieure. Un peu comme on ouvrirait soudain les volets d’une maison de campagne abandonnée depuis vingt ans. L’air s’infiltre, la lumière.

C’est un bon livre. Qui se lit facilement et agréablement. Qui émeut et interpelle. Un Feel Good Book ? Oui, mais raffiné, jamais racoleur.

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On quitte la Foire du Livre de Bruxelles avec les deux dernières sorties des éditions M.E.O. (Gérard Adam), des romans de Lew Bogdan et Isabelle Bieleki.

 

tulipes-japon-1c.jpgIsabelle Bielecki. Les Tulipes du Japon (238 pages) nous projettent dans la vie d’une femme, Russe d’origine, qui trimbale sur le dos (qui finit cassé au sens premier) de trop lourdes valises : un vécu de déracinés, de rescapés aussi (les parents) des camps et des tragédies. Pourtant, notre héroïne se bat contre les obstacles avec talent et courage, creuse un sillon original, avec son travail au sein d’une entreprise japonaise. A le grand mérite de réagir face à une vie privée délavée, d’oser préférer l’aventure, au sens d’épisode de vie véritable, au confort. Souvent complexée mais ne renonçant jamais.

Au-delà des premières impressions d’autofiction, très réductrices, on glisse progressivement vers la fable, c’est la femme, la condition de la femme quasi, qui nous heurte de plein fouet, et, en tant qu’homme, on est honteux d’observer le comportement de nos semblables, trop nombreux, sans doute majoritaires, tous ces écueils qu’on place sous le sol mouvant de nos compagnes ou collègues, employées (les divers types de harcèlement y passent, à commencer par le moins évoqué : l’absence du présent, le mari ou le père, l’amant qui ne vous écoute pas, ne vous comprend pas, ne participe en rien de votre réalisation). On se consolera en songeant que c’est la majorité de la gent humaine (femmes comprises donc) qui s’abîme dans l’abus de pouvoir,

l’indifférence, la lâcheté, la superficialité. Sinon, notre monde, évidemment, ne serait pas celui des Trump et Poutine, Erdogan et autres tribuns… populaires.

Ecrit de manière fluide et raconté de manière alerte, nous révélant en sus les dessous d’une certaine émigration japonaise, le récit termine quasi en thriller soft : j’ai dévoré les dernières dizaines de pages en partageant les divers combats de l’héroïne, en espérant lui voir dénicher la parade, vaincre l’adversité et toucher à bon port… privé et professionnel.

Nul doute que de nombreuses personnes seront touchées par un livre qui met en scène les difficultés de l’existence et promeut la résistance tout en ayant la grâce de ne pas nous offrir une super-héroïne mais un roseau, qui plie, rassemble ses forces menues, manque de rompre mais…

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fenia-1c.jpgLew Bogdan. On reste en Russie, ou plutôt on en repart, avec le roman/récit Fenia, sous-titré Ou l’acteur errant dans un siècle égaré. Qui affiche un titre magnifique… à confirmer !

Un roman ? On connaît la propension de l’éditeur Gérard Adam à retenir des projets hors étiquettes (cf les romanouvelles d’Evelyne Wilwerth, la fausse étude historique More de Daniel Charneux, etc.) mais il bat ici tous ses records. Je m’extasiais il y a peu sur l’audace d’un Christian Lutz/Samsa Editions publiant les 500 pages du (faux) roman de Maxime Benoît-Jeannin. Témérité pulvérisée ici ! Près de 1000 pages ! Qui tiennent plus du récit que du roman.

De quoi s’agit-il ? On commence avec les heurs et malheurs d’une communauté pour le moins méconnue, les Doukhobors, dont l’Histoire « se perd dans les brumes du Moyen-Age », secte (horrible mot, dénaturé quand il s’applique à des bienveillants) judéo-chrétienne ne reconnaissant pas la nature divine du Christ, pacifiste, végétarienne, influencée par la philosophie indienne, etc. On est à la fin du XIXe siècle, un tsar réformiste meurt assassiné et le sort des minorités bascule, débute une ère de pogroms, atroce, qui préfigure tant et tant l’apocalypse nazie. La focalisation glisse sur un groupe de personnages qui vont faire émerger le théâtre yiddish, se faufiler à travers les dérives incendiaires de l’Histoire pour, d’émigration/refuge en réinvention/adaptation ensemencer l’Europe puis le nouveau Monde, imposer un art nouveau du jeu, des planches aux écrans, qui donnera un jour, entre autres, l’Actor’s Studio mythique, soit le laboratoire d’où sont issus les James Dean, Marlon Brando, Marilyn Monroe, Elia Kazan, Paul Newman, Robert De Niro, etc.

Le fond du livre est prodigieux et on comprend la tentation de Gérard Adam de mettre à la disposition des lecteurs une telle somme, racontée par un témoin et acteur de l’épopée. On applaudira en sus son extraordinaire travail au service du livre. Quand il s’agissait d’éclaircir à coups de machette un livre aux allures de forêt amazonienne.

Mais. A l’impossible nul n’est tenu. J’ai beau être moi-même assimilé à un expert ès récits polyphoniques, opéresques, amples, complexes, je me trouve ici débordé, submergé. Amoureux de l’Histoire, je plonge avec avidité. Amoureux des histoires (savamment construites pour happer et retenir l’attention), je suis frustré et perplexe.

Mon reproche principal ? On ne vit pas les évènements extraordinaires, passionnants, bouleversants qui sont évoqués, ils sont restitués. Le recul est trop conséquent. Des Juifs, des Russes, des cinéphiles, des théâtromanes ou de purs historiens seront captivés par la matière, mais le lecteur moyen se trouvera embourbé par l’excès de détails, de noms, de digressions. Les pages 31 à 33 offrent une mise en abyme des forces et faiblesses du livre. En une page et demie, on voit apparaître et présenter… quatorze personnages : « les docteurs Nicolaï Zebarev et Andreï Bakounine (…) deux infirmières, Maria Satz et Halina Koralnik (…) », etc. Mais on découvre parallèlement la genèse du théâtre yiddish, « né dans les caves à vin de Roumanie, de Galicie et du Sud de la Russie où l’on se plaisait à chanter des balades populaires que l’on mimait à la manière de la Commedia dell’arte ». Le feu s’éteint, se rallume. Yoyo.

La lecture s’assimile selon moi à une traversée océane, on y croise des trésors d’informations de la meilleure eau (sic !) et on succombe un moment à l’envoûtement, on subit un effroyable tangage à d’autres, le mal de mer terrasse. Bref, à déconseiller aux apôtres du cabotage littéraire et à proposer aux adeptes du Grand Large !

Je vais quant à moi poursuivre la lecture à mon rythme, pour son fond (abyssal), mais préfère en parler déjà car j’aurai terminé… dans plusieurs mois. Et tant pis si mes conclusions sont modifiées dans 100 ou 500 pages.

Pour en savoir davantage, voir la présentation offerte par le site de l’éditeur : https://www.meo-edition.eu/fenia.html

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Poursuivons avec des nouveautés.

 

1ere-de-couvV1.jpgCarino Bucciarelli, dont j’ai beaucoup aimé le titre d’un recueil de nouvelles paru en 1997, L’Inventeur de paraboles (chez Luce Wilquin), n’avait plus rien publié depuis 2001, après deux romans chez le grand éditeur genevois L’Age d’Homme. Le voilà de retour avec un nouveau recueil de nouvelles, Dispersion, 177 pages, paru chez Encre Rouge, une petite structure indépendante française découverte lors du Salon de Charleroi en novembre.

Le souffle du singulier, de l’étrange plane entre les pages. Un parfum de ces Petits Maîtres adorés (plus que les Grands ?) du XIXe siècle (Mérimée, Maupassant, Villiers, Nerval…). Un homme qui se liquéfie soudain, un autre qui s’attache un peu trop à… son cactus, un troisième qui croise malencontreusement un oiseau terrifiant, etc. Une vingtaine de nouvelles, autant de plongées déclinant l’arc-en-ciel du fantastique. Courtes, variées, étonnantes, amusantes, inquiétantes :

« Par la porte de ma chambre, je vis, au ras du sol, filer une étoffe blanche. Je n’avais pas de temps à perdre ; je me précipitai, les mains tendues, vers le tissu qui s’enfuyait – accroché à Dieu sait qui – vers la cuisine. Ce n’était pas la traîne d’un vêtement que je suivais mais une queue de belette immaculée. »

Mais. Que s’est-il passé au niveau éditorial ? Un laisser-aller singulier pénalise la réception du texte, rompt le pacte citoyen qui engage tout écrit. Mise en page rudimentaire, coquilles…

Carino Bucciarelli mérite un tout autre écrin !

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Guy Stuckens. J’ai eu le privilège de recevoir en primeur l’édition spéciale de Petit Coquin (Les Editions provisoires, 63 pages), une série de portraits de femmes, qui alterne croquis et texticules. L’auteur, qu’on connaît avant tout comme médiateur culturel (Radio Air libre, émission Cocktail Nouvelle Vague, qui offre mille et une découvertes hors sentiers battus, musicales, littéraires…), s’est amusé à imaginer (ou revivre ? ou un peu des deux ?) de nombreuses rencontres avec la gent féminine. C’est écrit avec humour et tendresse, ironie parfois. Une esquisse. Qui laisse entrevoir autre chose. Un projet de roman, de nouvelles ?

 

 Le blog de Philippe REMY-WILKIN

 

LES RAPPORTS À SOI ET À L’AUTRE, AUX RACINES ET AU MONDE REVISITÉS À TRAVERS LE PRISME DE PAGES DE L’HISTOIRE ITALIENNE

 image.pngpar PHILIPPE REMY-WILKIN

Rosa est le premier roman de l’essayiste Marcel Sel, une figure singulière du paysage politique et culturel belge, un hybride de bloggeur et d’enquêteur indépendant, un héraut de la libre-pensée. Qui plus est, le livre est publié par Onlit, une structure innovante qui a joué les pionnières dans le registre numérique, pâti de la stagnation (temporaire ?) du genre mais été capable de rebondir en mode classique. Sel/Onlit ne viennent-ils pas de décrocher les prix Saga Café et des Bibliothèques de Bruxelles… tout en étant finalistes du prestigieux Rossel ou chez les lecteurs de Club ?

 

60_ONLIT_rosa_bandeau_rossel_1200x1200.jpg?v=1511292014Les premières lignes :

« Tu vas écrire un roman, qu’il m’a dit. C’était un ordre.

– Et comment je fais pour vivre ?

– Tu as quel âge ?

(…) Depuis dix ans, il me verse un salaire mensuel, comme ça, sans rien en échange. Travailler, je ne peux pas. Il le sait. Je suis une sorte d’artiste. (…) il a son usine, alors il me paye. »

« Il », c’est « Le Père, c’est Albert Palombieri ». Le roman commence sur un ton direct, en mode intimiste. Le narrateur est un jeune homme à la dérive, un « adultescent » en inadéquation quasi totale avec le monde, sa ville (Bruxelles), son père, les femmes (et l’amour, qu’il n’arrive pas à assumer sur la durée). L’émotion affleure rapidement, avec la narration d’un traumatisme d’enfance, qui semble avoir modelé un destin. Maurice, vers neuf ans, avait la passion de l’écriture et a déposé un poème sur le bureau paternel, en quête de reconnaissance. Aucune réaction. Alors il revient dans la pièce, cherche son œuvre :

« Je me précipite sous le bureau, entre un pied de chaise et la corbeille. Et juste avant qu’il n’éteigne la lumière d’un geste sec, je le vois, mon poème ! Il est dans la corbeille à papier grise, chiffonné. »

La scène se reproduira au fil des mois, des années. Avec le même résultat. Qui mène à la perte de confiance et à cette plongée dans l’altérité mise en scène dans les romans des Moravia, Camus, Sartre.

Face à la demande paternelle (a priori saugrenue : écrire un roman pour un homme qui ne l’a jamais lu !), le narrateur se cabre puis décide de se venger. Il sait ce qu’il va faire, il va écrire « La Vengeance du Fils » ou « J’emmerde le Père », l’histoire d’un homme de trente ans qui se voit imposer un projet d’écriture mais le retourne contre son concepteur. Mise en perspective des vies, des destins dans un panorama élargi. Car Maurice possède une arme secrète : son grand-père Nonno, qui a quitté jadis l’Italie pour la Belgique, lui a raconté sous le sceau de la confidence absolue ce qu’il a toujours dissimulé à son fils : l’histoire de leur famille. Or celle-ci, épique, inscrite dans l’Histoire de son pays d’origine, charrie des secrets douloureux voire impossibles à gérer. Commence un second roman (le livre du Fils, envoyé au Père en fragments), qui ressuscite toute une famille, un village, la saga du fascisme de son lustre à sa désagrégation, les années de guerre, l’alliance avec Hitler puis sa dislocation, la collaboration et la résistance, le rapport à la judéité.

Deux romans alternent. Avec leurs rebondissements, leurs suspenses. Le Père, au début, paie sans lire. Comment le contraindre à affronter les démons du passé ? Mais le Fils lui-même peut-il pénétrer l’étoffe de son travail d’écriture sans y plonger tout entier ? S’y brûlera-t-il les ailes ? Ou le roman muera-t-il en médiateur vers la rédemption ?

A centre du récit, des récits, la figure de Rosa, la mère du Père, la grand-mère du Fils. Une rousse « au regard brûlant » (des allures de Maureen O’Hara ?). Que l’on croise pour la première fois alors qu’elle embarque pour un train menant vers un camp de concentration. Sa vie et sa disparition. Depuis sa jeunesse insouciante et frondeuse jusqu’à l’amour, l’engagement, la trahison…

 

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Marcel Sel (en compagnie de Jacques Mercier) lors de la remise du Prix Saga Café

 

Mais, dans le sillage de Rosa, ce sont des pans d’Histoire qui quittent les limbes de l’Oubli. Et, lecteur francophone, on découvre avec étonnement un passé méconnu/inconnu, du ralliement du peuple italien au fascisme, vu comme un vecteur d’ordre, de modernité, de progrès, jusqu’aux prises de position du Duce : Musssolini se montre hostile aux théories racistes d’Hitler et ses militaires protègent les Juifs, les Romanichels, les Serbes… quitte à se confronter aux alliés allemands ou croates (Oustachis), MAIS il retourne sa veste devant la nécessité d’un soutien nazi plus appuyé ou planifie le massacre de la communauté slovène.

En clair ? On lit un roman très romanesque, palpitant et émouvant, avec de l’amour et de l’amitié, des rencontres inoubliables (Aaron Zeller dans le train de la Mort), des mystères. Mais on lit aussi un ouvrage historique, qui informe et fait réfléchir. Et un roman de mœurs, une saga familiale qui orchestre l’émancipation, la réalisation. Maurice sera-t-il capable de laisser venir à lui son Hannibale (le fantasme de la femme conquérante) ? Accouchera-t-il son père en lui rendant son passé ? A moins que ça ne soit l’inverse ? Ou les deux ?

L’écriture, le plus souvent mise au service d’une narration efficace, s’autorise des envolées plus délicates, littéraires :

« (…) quand me sont apparus les yeux écorchés d’Aaron Zeller, à Trieste, ces yeux qui s’éteignaient pendant qu’agonisait l’humanité. »

Des réminiscences intertextuelles m’auront souvent traversé. J’ai évoqué l’altérité/inadéquation mythifiée par L’Etranger, La Nausée ou La Désobéissance, mais d’autres échos affleurent. Le Monde de Sophie, avec le fil rouge tendu par un Père/démiurge qui dirige vers un apprentissage, un Bildungsroman. De beaux romans d’Adolphe Nysenholc ou Alain Berenboom, d’autres de Rossano Rosi ou Giuseppe Santoliquido, avec le dévoilement/rappel de nos immigrations juive et italienne, leurs drames et leurs apports à notre culture, notre vie nationale. Les romans de Mathilde Alet, avec la mainmise du Non dit, du Mal dit ou du Trop peu dit dans les relations, les constructions identitaires. In fine, comment ne pas songer à une variation libre sur le thème de l’incommunicabilité père/fils, le syndrome de Karoo* mis en exergue dans un article des Belles Phrases** ?

Un bémol ? On peut s’irriter devant l’incapacité du Père et du Fils à user des tuteurs de résilience, comme s’ils se complaisaient dans leur mise en tragédie.

Une illumination ? On peut à l’inverse s’extasier devant l’importance conférée à l’écriture. Songer que les majuscules apposées au Père et au Fils colorent le récit d’une aura biblique. Ce qui implique une attention soutenue au symbolique, au métaphorique. Le Verbe n’est-il pas le principe créateur ? Nommer apportant sens et existence ? Maurice, qui veut écrire des romans mais échoue faute de sujet, ne pourra-t-il écrire des histoires qu’après avoir appréhendé la sienne ? Sur le modèle « Il faut avoir été aimé pour pouvoir aimer » ou « Il faut s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres » ? Le livre comme matrice des personnages, qu’il ressuscite ou accouche ?

En conclusion, ce roman est une réussite épatante. Qui happe dès les premières pages et ne faiblit pas dans les dernières. Un travail de romancier et d’écrivain. Qui séduira grand public et gourmets.

 

* Karoo est un roman (extraordinaire !) de Steve Tesich, qui a donné son nom à une revue/plateforme culturelle formant la jeunesse à la critique (et à l’esprit critique), qui nous est particulièrement chère : https://karoo.me/author/adamatraore1453

** Le syndrome de Karoo explicité: http://lesbellesphrases.skynetblogs.be/archive/2017/09/19/karoo-ou-la-maladie-de-l-existence-8765504.html

 

60_ONLIT_rosa_bandeau_rossel_1200x1200.jpg?v=1511292014Marcel SEL

ROSA

Editions Onlit, roman, 2017

296 pages

Le livre sur le site d’Onlit 

 

Pour en savoir plus sur l’auteur (mystérieux : Marcel Sel est un pseudonyme !) et son œuvre 

 

UN BLOG DE SEL, le (célèbre) blog de MARCEL SEL 

 

 

LE MILIEU ÉDITORIAL FRANCO-BELGE ET LA COLLABORATION

 philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

Brouillards de guerre est un très beau titre pour un roman… qui n’en est pas un. Quoiqu’il en épouse souvent l’allure. Mais. L’auteur, un essayiste, nous offre un mélange de genres. Des trames biographiques, romanesques, se faufilent à travers des chroniques. Paris et Bruxelles sous l’Occupation, entre 1942 et 1945. Mais oyez, oyez, lecteurs ! Le voyage sera sidérant !

 

 

sam_ph_31450_cover1.jpgCinq cents pages ! Un événement en soi, quand nos auteurs ou éditeurs rechignent à dépasser les deux cents. Une ambition rare a donc précédé l’œuvre, une immense collecte d’informations y est chevillée. Mais « l’Esprit souffle où il veut », aurait dit Jésus. Quand Barrès lui rétorquait, à deux mille ans de distance : « Il est des lieux où souffle l’Esprit ». Eh bien, disons-le haut et clair, ce livre est l’un de ces lieux, un souffle traverse ces pages, les animant comme les voiles d’une caravelle tournée vers le Nouveau Monde.

Les premières lignes, fluides, nous projettent dans un roman historique :

« La jeune femme descendit du tram devant le théâtre du Parc, face au Palais de la Nation qui abritait le Parlement et le Sénat, et se dirigea vers le coin de la rue Royale et de la rue des Colonies. Un grand drapeau à croix gammée flottait légèrement en cette douce matinée de printemps devant la façade du bâtiment rendu inutile par la défaite et l’Occupation. »

On vit de plain-pied la rencontre entre une créatrice mue par l’ambition et son éditeur, toutes les émotions et pulsions qui affleurent :

« Elle croisa les jambes et posa son sac sur ses genoux. Colin transpirait un peu à la vue de cette belle et fraîche jeune romancière. Bien qu’il la connût depuis quelques années déjà, elle lui faisait toujours autant d’effet. (..) Elle se sentait si reconnaissante qu’elle était prête à toutes les concessions face à ce gros mâle concupiscent (…) De quoi parlait-il ? Sa bouche grasse luisait. Il avait fait rouler l’expression sur sa langue, comme une plaisanterie salace parce qu’elle était une femme… « La première fois »… C’est tentant de faire le rapprochement… Ils ne pensent qu’à ça, se dit-elle. Ils n’y peuvent rien. C’est glandulaire. Glissons. »

On songe un instant à l’actualité, aux affaires Weinstein et Spacey, l’arrivisme et la prédation, etc. Mais nous ne sommes pas dans un roman, ou alors un roman arcbouté au Réel ?, la jeune beauté n’est pas une créature chimérique ou quelque obscure écrivaillionne, non, c’est l’une des plus grandes plumes de notre Histoire littéraire, Dominique Rolin*, adaptée au cinéma, mystérieuse compagne des décennies durant du (trop ?) célèbre Philippe Sollers. Face à l’éditeur de son premier roman, Paul Colin, un collaborateur de la pire espèce, malveillant, antisémite.

Le portrait de Rolin, en quelques pages, est fracassant. Une égocentrique uniquement préoccupée par sa réalisation personnelle, qui se fiche de la politique (et donc du sort des autres) comme d’une guigne, ne voit ses interlocuteurs que dans leur rapport à elle et à son œuvre.

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Maxime Benoît-Jannin

Une biographie sans fard de l’autrice (osons ce mot féministe !) de L’Infini chez soi ? Non, la scène s’élargit rapidement, les acteurs défilent. Rolin voyage vers Paris et y oublie son mari dans les bras de l’éditeur parisien d’origine belge Robert Denoël, mais voilà qu’apparaissent des célébrités du temps ou futures, le récit explose en sillons multiples, la polyphonie s’installe, c’est une ère entière qui ressuscite. Nous pénétrons dans les atermoiements d’Elsa Triolet et Louis Aragon, sortons au café avec Sartre et Beauvoir, surprenons la première rencontre de celui-ci avec Albert Camus, écoutons atterrés les propos antisémites de Céline et Rebatet, les échanges sur la littérature entre Paul Valéry, Gaston Gallimard et Denoël, observons à la loupe Cocteau et Eluard, Max Jacob et Jean Genet… dans des rues, des soirées hantées par des silhouettes en uniforme vert de gris.

Comment décrire la submersion qui nous engloutit délicieusement ? Des biographies se croisent et se décroisent, se superposent parfois (les amours axiales de Rolin et Denoël, Valéry et Jeanne Loviton, Denoël et Loviton) mais explosées par l’irruption du Temps : articles de presse, recensions de spectacles, de procès, etc.

Benoît-Jeannin tient du démiurge, il y a une tentation proustienne à l’œuvre, un fil glisse du sillage de Rolin (quel beau film eût écrit un Truffaut à partir des premières scènes !) pour embobiner un univers, une époque. Qui jaillit sous nos yeux hallucinés tel un Titanic remontant des profondeurs océanes pour retrouver sa trépidation.

Il y a un bémol. Parfois, aspiré par une trame narrative, on est pressé de lire la suite mais l’auteur privilégie la reconstitution panoramique et nous voilà séparé du roman par la chronique pure et dure. Qui intéressera davantage le féru d’Histoire que le lecteur d’histoires. Ainsi, accompagnant Paul Valéry aux concerts de la Pléiade, on en découvre le programme :

« Emmanuel Chabrier, Trois valses romantiques (Jean Françaix et Soulima Stravinski).

Michel Ciry, Madame de Soubise (paroles d’Alfred de Vigny), (Paul Derenne et Francis Poulenc).

Erik Satie, Trois morceaux en forme de Poire (Simone Filliard et Francis Poulenc).

Etc. »

Oui, parfois, reprenant son souffle, on s’interroge. Que lit-on ? Un roman, des romans, des biographies, des chroniques, une étude historique, des micro-essais, des nouvelles ? Et il y a tout cela. Mille manières d’aborder le thème central : la reconstitution d’un monde perdu, peuplé de fantômes et d’ambiguïtés sur la nature humaine, mais une reconstitution d’une essence supérieure, où le Vrai se révèle sans maquillage. Comme si l’ouvrage de Benoît-Jeannin accrochait ses lecteurs à une caméra et un micro pour les projeter via une machine à remonter le temps au cœur des événements.

Si l’on intègre la profusion du contrepoint, l’entreprise est globalement passionnante. Car l’immense puzzle vaut à la fois par sa vision d’ensemble et l’enseignement qu’elle délivre mais, tout autant, par l’appétit suscité par une infinité de ses pièces/fragments narratifs, qui transportent intrinsèquement et indépendamment du Tout. On sera donc happé par des épisodes de la Résistance (l’assassinat de Paul Colin, les prouesses de notre aviateur Jean de Sélys Longchamps, l’attaque d’un train destinée à sauver un convoi de Juifs, etc.), des énigmes policières qui incendient justice et médias, les affres des vies privées de célébrités monumentalisées par l’Ecole ou l’Histoire soudain incarnées, mais on sera déstabilisé par la teneur des textes publiés par les autorités, les journaux, la plongée au cœur de la collaboration, qu’elle soit abyssale ou en méandres sournois, pusillanimes. On est surtout sans cesse surpris par l’auteur et ses mille angles d’attaque. Ainsi, à la page 154, un texte rédigé par un journaliste de province, un hommage courageux à l’une des victimes des arrestations arbitraires :

« Harry Baur vient de mourir ; mais le cinéma, qu’il a marqué de sa puissante personnalité, lui assure une longue survie.

Il y a quelques années, j’ai pu observer Harry Baur au cours d’une répétition. Congestionné, couvert de sueur, il attaquait d’intangibles difficultés, se donnait corps et âme, sans réserve, sans prudence pour sa personne, sans ménagement pour sa santé : toute intelligence, toute sensibilité à découvert (…) J’ai vu Harry Baur porter seul le poids d’une pièce, élever celle-ci au-dessus du sujet, créer autour du texte son œuvre à lui et, par son jeu, rejoindre la vie dans ce qu’elle a de plus secret. Je l’ai vu gravir avec acharnement le dur chemin de la perfection. »

Micro-essai, somme toute, sur l’Art, ode à l’investissement du véritable artiste, qui atteint une dimension métaphysique.

La suite ? Un déferlement d’informations, de réflexions et d’émotions. Où l’on mesure comme rarement l’impact de l’antisémitisme vichyste, des compromissions opportunistes, des fanatismes idéologiques. Et je doute qu’on puisse encore lire Céline (et même son Voyage) ou Rebatet (j’adorais son Histoire de la Musique) comme si de rien n’était… Un kaléidoscope, où le didactique est rarement pesant, où les sensations fugaces d’une force centrifuge s’évanouissent devant la perception du projet créateur, une puissance centripète servie par une écriture belle et limpide. On lit plusieurs livres à la fois mais ceux-ci sont les instruments d’un même orchestre, au service d’une composition unique.

In fine, on se surprend à applaudir l’auteur et son éditeur (Christian Lutz) qui ont osé aller à contre-courant des normes et des habitudes pour nous offrir un ouvrage épatant, époustouflant, l’une des rares productions de ces derniers mois qui doivent impérativement trouver niche dans toute bibliothèque humaniste. 

Ph. R.-W.

 

* Dominique Rolin était l’autrice (je persiste, féministe !) préférée de mon épouse vers ses vingt ans et sa lecture me marqua.

 

sam_ph_31450_cover1.jpgMaxime Benoît-Jeannin

Brouillards de guerre

Editions Samsa, roman, 2017

500 pages

 

Sur l’auteur et son œuvre, un complément d’information à lire sur le site de l’éditeur SAMSA

 

UNE GALERIE DE PORTRAITS SULFUREUX : DOUZE FANS (CÉLÈBRES) D’HITLER !

philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

Ils admiraient Hitler est le millésime 2017 des études historiques menées par Arnaud de la Croix, un sillon désormais labellisé, son Léon Degrelle ayant connu un succès tonitruant auprès du public et été récemment couronné par le Prix des Lecteurs du salon Ecrire l’Histoire de Bruxelles.

 

 

9782390250142.jpgDe nombreux observateurs notent les points communs entre notre temps et les années 30, les dérives qui allaient mener au naufrage de 39-45, à un crépuscule de l’Humanité, or Arnaud de la Croix nous invite, au fil de ses récents livres, à revisiter cette décennie, à nous informer, ce qui est bien, mais à nous interroger aussi, nous faire réfléchir, ce qui est mieux.

Les douze figures proposées ici sont particulièrement intéressantes. Il s’agit en effet de douze personnalités devenues célèbres avant leur interaction avec Hitler, le nazisme, ou indépendamment de celle-ci. Qui plus est, sept d’entre elles le furent pour des qualités, des talents d’exception. L’auteur ne nous parle pas de Goebbels, Himmler ou Goering, il évoque de véritables phares du temps. Lovecraft renouvelle la littérature fantastique. Heidegger sera un maître à (re)penser pour bien des philosophes, notamment français. Lindbergh a fait planer une génération avec son vol sans escale New-York-Paris*. Leni Riefenstahl** a inventé une grammaire cinématographique. Henry Ford a offert le luxe de conduire à la moitié du peuple américain. Knut Hamsun a obtenu le Prix Nobel de littérature mais surtout annoncé Kafka, Joyce ou la Beat Generation. Robert Brasillach fut l’un des plus grands espoirs des lettres françaises. 

Les cinq autres ? Mussolini, le prototype des leaders fascistes, qui inspirera Hitler avant l’inversion des rôles, l’homme de la Marche sur Rome et du salut bras et main tendus. Amin al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem et premier gourou de la cause palestinienne (ou, plus précisément, arabe de Palestine). Edouard VIII, ce roi dont on a (trop) dit qu’il abandonnait un trône par amour (pour la divorcée américaine Wallis Simpson). Notre Degrelle (et honte) national, qui gagna des élections avec son parti Rex ultra-droitier-catholique, rêva de mettre fin à notre parlementarisme. Le moins connu, Alois Hudal, un évêque autrichien  qui se battait durant l’entre-deux-guerres pour rapprocher les peuples slaves et germaniques, éradiquer le communisme, depuis la tête de l’Anima, une institution vaticane.

 

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Arnaud de la Croix 

 

Or donc ces douze célébrités ont basculé du côté obscur de la Force. Pourquoi et comment ? C’est ce qu’Arnaud de la Croix va nous raconter, expliquer. Dans un  ouvrage qui présente divers intérêts.

Au premier degré, douze récits de vies, une information historique, la résurrection et la remise en ordre d’informations éparses et parfois erronées. Ainsi, je voyais Henry Ford comme l’inventeur du travail à la chaîne et, en disciple de Charlie Chaplin, j’y lisais un fossoyeur de l’artisanat, un agent de la réification de l’individu, de la rentabilité à tout prix. Erreur ! Ford était (é)mu par des considérations sociales, la mythique Ford T était une voiture à bas prix accessible à un maximum de citoyens américains, la chaîne permettait une élévation  des salaires.

Au deuxième degré, l’observation clinique du basculement. Comment et pourquoi ? Mussolini défend l’apport de citoyens juifs pleinement italiens, nie l’existence des races et applaudit les métissages, mais il va retourner sa veste, adopter le pas de l’oie nazi, etc. Lindbergh est le héros des Etats-Unis et du monde occidental, mais sa notoriété est responsable du rapt et de l’assassinat de son fils***; il fuit en Angleterre, dégoûté par un monde jugé pourri, décadent, et… ? Riefenstahl se passionne pour l’exaltation des corps, la mise en scène, dès sa formation (danseuse) puis naturellement (actrice, réalisatrice), or Hitler et les nazis vont lui offrir ses fantasmes sur un plateau… olympique.  

Au troisième degré, une interrogation sur les raisons profondes, les points communs éventuels entre douze personnes a priori très différentes. Car entre le très social Henry Ford et le souverain antiparlementariste Edouard VIII, l’affolante Leni Riefenstahl et le psychorigide évêque Hudal… Quid ? Un antisémitisme forcené ? Mais que dissimule celui-ci ?

In fine, je décèle un quatrième degré. La cerise sur le gâteau. Le bonus du DVD. Ces chocs électriques qui secouent conscience et édifices mentaux. En posant des questions dérangeantes. J’ose ? Pas moi, non, mais les personnages d’Arnaud de la Croix oui. On condamne le nazisme sur base de ses millions de victimes ? Si l’on entrouvre la porte d’une nécessaire régénération d’une civilisation décadente****, ne doit-on pas rappeler que la Révolution française, tant vantée, a causé des massacres sans nom, du génocide planifié en Vendée chouanne aux guillotines, en passant par les guerres napoléoniennes ? Des millions de morts pour imposer les Lumières ? Les Américains n’ont-ils pas fait aux Japonais ce que les Allemands avaient fait aux Juifs ? N’y avait-il pas en France une forme de fascisme et un antisémitisme virulent dès la fin du XIXe siècle, donc bien avant les modèles présumés ? On répondra en s’arcboutant à la pensée de Camus, pour qui aucune cause ne mérite qu’on lui sacrifie ne serait-ce qu’une seule vie. Idée que je renforcerais par l’impossibilité de prévoir les conséquences ultimes de toute action, les limites de tout système avant son application, etc.

La matière de ce livre est détonante et son traitement positivement étonnant. L’auteur, hyper actif sur les réseaux sociaux, dans les débats d’idées, y apparaît très à gauche, irréductible adversaire des fascismes et dérives ultra-libérales. Or cet homme si engagé manifeste dans ses études une impeccable rigueur intellectuelle et éthique. Il ne démolit pas ses personnages mais les présente dans leur complexité, leur contexte, quitte à nous donner des informations contradictoires, poursuivant la seule quête du fait et du vrai. Nulle complaisance mais une justesse dialectique qui restitue la fragilité des âmes et des perspectives, des engagements. Somme toute, cet auteur entend les individus qu’il dénonce, il les entend et il les voit. Véritablement. Il introduit, ce faisant, des dimensions psychologiques ou sociologiques du meilleur acabit.

Le cas de Lovecraft, notamment, est remarquablement esquissé. Avec lui, on découvre une forme de racisme ordinaire et contingent. Au départ, comme évoqué par le romancier Michel Houellebecq, il est avant tout « vieux jeu », « de par son éducation puritaine au sein de l’ancienne bourgeoisie de la Nouvelle-Angleterre. Bref, il éprouve ce que nous avons hélas quasi tous observé autour de nous : un « mépris bienveillant et lointain ». Mais. Ça ne l’empêche pas d’épouser une femme d’origine juive. Puis de basculer dans « une authentique névrose raciale ». Pourquoi ? Parce que venu à New-York, pauvre, il doit vivre dans un quartier où les immigrants l’effraient et lui inspirent une répulsion sans limite. Pourtant, sa haine, d’une férocité sidérante, est contextuelle et donc non essentielle. Et il se métamorphosera à la fin de sa vie au fil des découvertes, mutant vers la gauche, abandonnant sa judéophobie jusqu’à défendre un rabbin dont il admire les qualités exceptionnelles.

L’art du contrepoint illumine l’ensemble de ce livre éveilleur en douce. Il n’est qu’à admirer la manière dont l’auteur débute son chapitre V :

 « Lindbergh meurt d’un cancer en 1974. Il se vouait corps et âme, depuis plus de trente ans, à un combat peut-être perdu d’avance : celui de la préservation de la nature sauvage et de l’existence des peuples dits primitifs. Il se préoccupait de « la baleine à l’Amérindien d’Amazonie », comme le dit joliment sa belle-fille Alika. »

Un livre aussi agréable que passionnant et perforant (… notre douce quiétude). Et on regrettera que l’auteur n’ait pas en projet de compléter la liste avec une deuxième salve d’adorateurs sulfureux, citant quelques noms pour mieux nous frustrer : Unity Mitford, la folle (british) d’Hitler, l’immense écrivain Louis-Ferdinand Céline (glurps !), de grands intellectuels comme Mircea Eliade ou Emil Cioran (re-glurps !), le mahatma Gandhi (re-re-glurps !). Doit-on lancer une pétition, Arnaud de la Croix ?

 

PS De l’auteur, j’avais déjà lu Douze Livres maudits, devinant qu’il allait devenir une référence de par ses qualités de synthèse et de vivacité, un art subtil de couronner un récit fluide de notations haut de gamme originales. Voir mon article sur la plateforme culturelle Karoo, qui évoque davantage l’homme et son parcours :

https://karoo.me/livres/treize-livres-maudits-hublots-demultipliant-lhorizon

 

* Mon grand-père maternel suspendit ses activités médicales pour aller assister à l’atterrissage de Lindbergh.

** Georges Lucas, Jodie Foster, Mick Jagger, Andy Warhol, etc. ont proclamé leur admiration pour Leni Riefenstahl.

*** L’affaire Lindbergh inspirera Le Crime de l’Orient-Express à Agatha Christie. 

**** Beaucoup de gens, de toutes natures, sont aujourd’hui déclinistes.

 

9782390250142.jpgArnaud de la Croix

Ils admiraient Hitler

Editions Racine, étude historique, 2017

160 pages

 

Le livre sur le site des Éditions Racine

Les ouvrages d’ARNAUD DE LA CROIX aux Éditions Racine