Le TOP 5 de PHILIPPE REMY-WILKIN

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Philippe REMY-WILKIN © Pablo Garrigos Cucarella
  1. LE VENTRE DE LA BALEINE, Jacques DE DECKER, roman, Weyrich, 2015, réédition.

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2.  ROSA, Marcel SEL, roman, OnLit, 2017

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Puis des livres parus en 2018…

3. L’HISTOIRE DE L’ÉDITION BELGE, Tanguy HABRAND et Pascal DURAND, essai, Les Impressions Nouvelles

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4. ONNUZEL, Thierry ROBBERECHT, roman, Weyrich

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5. PUR ET NU, Bernard ANTOINE, roman, Murmure des Soirs

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Lien vers LES CHRONIQUES de PHILIPPE REMY-WILKIN pour Les Belles Phrases y compris ses COUPS DE PROJO sur le monde des lettres francophones belges

 

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LE COUP DE PROJO d’ÉDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES FRANCOPHONES BELGES #7

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 7 (décembre 2018)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…


Spécial : LE PRINTEMPS DU LIVRE !
Une coproduction Impressions Nouvelles/ONLIT/Weyrich/Espace Nord.
Reportage sur le happening éditorial puis suivi des rencontres.

Le mardi 27 novembre, j’ai assisté à une première très réussie, LE PRINTEMPS DU LIVRE, mis en place par quatre maisons d’édition, dans un partenariat assez inédit.

Le défi des mousquetaires ?

Placer les auteurs, les éditeurs, les directeurs de collections face aux gens de la presse, des blogs et plateformes, de la librairie, des instances pour présenter leurs prochaines publications (de février à avril 2019 ici, ce qui nous mène au… printemps). Il est vrai que, dans le flux asphyxiant des sorties (un livre doit être choisi au milieu de centaines de ses semblables venus du monde entier et la rotation est vertigineuse), un reporter culturel ou un responsable de librairie (Club était représenté) peuvent être amenés à davantage de curiosité, de soutien vis-à-vis d’acteurs incarnés, écoutés, visualisés ou contactés.

Le programme.

Dès 10h30, accueil cordial par Charlotte Heymans, l’attachée de presse des Impressions Nouvelles, et sa collègue Isabelle Fagot (ONLIT, etc.). Il y  a du monde et du beau monde à la Maison Européenne des Auteurs et des Autrices, à deux pas de la place Stéphanie et de l’avenue Louise. On ne citera personne vu les égos de tout un chacun et je ne pourrais qu’oublier des noms ou amenuiser des importances.

Vers 11h, on entre dans le cœur du sujet. Deux heures de découverte/présentation, du haut niveau, avec des plateaux équilibrés : 4×3 personnes, 4×30′. Un peu long ? Oui, mais comment y échapper ? Réduire le temps imparti à chaque maison ? Possible, soit, mais, intrinsèquement, 30’ pour un éditeur et sa philosophie, ses projets, ses sorties, ses collections, la plongée dans telle ou telle œuvre, la découverte de l’un(e) ou l’autre de ses auteurs/autrices, ce n’est pas énorme, non.

Dès 13h, collation de qualité et discussions variées. Retrouvailles et trouvailles. Je peux ENFIN discuter avec trois admirations virtuelles : Véronique Bergen, Marcel Sel* ou Tanguy Habrand**. Et recevoir mon package/joli sac de Noël (qui unit publications et maquettes).

Une réflexion, en surplomb.

Comment croire en vous si vous ne croyez pas et n’investissez pas vous-même en vous ? Nos éditeurs sont parfois/souvent bien pusillanimes en Belgique francophone, considérant achevé leur travail une fois le livre imprimé, le laissant dériver au gré des ondes.

Il faut donc OSER ! TOUS ! A nos diverses positions.

Et ceux/celles-là s’y sont attelés. Leur initiative est originale et dynamique. Il y avait même un air de Paris mais dans le meilleur sens du terme. Qui plus est, ils/elles veulent récidiver, transformer le happening en un must annuel.

BRAVO !

Retour sur les intervenants et les livres évoqués.

 

Olivier Weyrich (Weyrich) se trouvait en compagnie de Ziska Larouge et de Jean-François Füeg.

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Jean-François Fuëg et Olivier Weyrich

Jean-François Fuëg, Notre été 82, récit, 125 pages.

Au premier abord, avec sa barbe et sa moustache ouvragées, son costume scabinal, une certaine affirmation corporelle, un bagout, cet homme, responsable de nos bibliothèques et centres culturels, interpelle. Quant au pitch, découvert dans le livret éditorial, il renvoie à des souvenirs de jeunesse. Je ne prise guère l’autofiction, où ne brillent que de très rares auteurs/autrices, mais mon attention est vite requise, l’orateur est vivant, émouvant, d’une sincérité rare et peu politiquement correcte. Du coup, j’entame son ouvrage dès le lendemain de la rencontre. Ce qui en dit long, au passage, sur le sens/intérêt du happening.

In fine, le livre ressemble à sa présentation. La langue est simple mais vivante, l’évocation sans fard :

« Né dans une famille qui avait déclaré la guerre à toute forme de sentimentalisme, j’étais sans cesse submergé par une émotivité maladroite que je peinais à contrôler. Il n’y avait là aucune ostentation, je ne pleurais pas et ne manifestais jamais d’émotion. En revanche, j’étais frénétiquement en recherche de relations chaudes, je voulais avoir des amis proches et, romantiquement, j’imaginais une complicité qui demeurerait toute la vie. »

J’ai entamé dans la bonne humeur et la nostalgie, renforcée par les citations musicales d’époque (NDLA : j’ai pareillement plané avec Wish You Were Here des Pink Floyd, vécu la scission Genesis/Peter Gabriel comme un événement copernicien, etc.). Les pages défilent. Puis, d’un coup, je pause, la restitution a tendance à émasculer la narration, je m’interroge sur l’enjeu d’une telle autobiographie…

quand soudain…

…s’insinue le point d’acmé de l’opus !

De quoi s’agit-il ? D’un dérapage de notre auteur/narrateur. Qui va le mener à trahir un ami, à en mener d’autres dans une dérive sordide, à échapper à ce qu’il croira alors une tentative de meurtre/vendetta. Là, Füeg émeut et crée du sens, un sens qui revigore l’ensemble du récit et lui apporte une tension bienvenue.

Il est rare qu’un homme, qui plus est un homme rompu aux responsabilités, à la direction, ait le courage de baisser le bouclier et d’oser le voyage à rebours en toute lucidité, dans la remise en question de ses propres jugements, la hauteur éthique d’avouer ses blessures, ses pertes (l’appartenance à une bande, un clan ; les fusions adolescentes), ses erreurs et leurs conséquences, de stigmatiser ses limites tout en les resituant dans un contexte (famille, premières amours…).

Il y a de la démarche psychanalytique dans cette manière de coucher sur papier les racines d’un devenir. Et une belle leçon philosophique !

Ziska Larouge, Hôtel Paerels, roman, 205 pages.

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Ziska Larouge

Encore un livre à l’écriture simple et vivante. Quoique. Il y a ici un registre littéraire plus affirmé, le naturel confondant s’imbrique dans un véritable travail sur la fluidité des phrases, leur rythme, leur percussion :

« Comme Paris ne me retient plus, j’ai annulé ma réservation à l’auberge internationale des jeunes pour tester mon invisibilité dans le Thalys qui me ramène à Bruxelles. Et ça marche ! Il est vrai que j’ai remédié à mon problème pileux en me rasant dans les toilettes après avoir acheté des rasoirs jetables à la gare et que, quand je suis « éteint », j’ai un physique plutôt banal. Mon prof de théâtre me l’a assez répété : « Luce, vous êtes sur off ! Activez le bouton on ! Il faut de la lumière dans l’attitude quand on est ordinaire ! » Là, c’est sûr, je suis éteint. »

Luce (nom du narrateur). Lux en latin = lumière. Lumière/éteint. On/off. Indiciel, isnt’it ?

Le pitch ? Les aventures d’un jeune apprenti-comédien qui rate un casting à Paris mais y croise la femme de sa vie, perd ses coordonnées, se retrouve à Ostende au fil de dérives picaresques, y rencontre un couple de jeunes filles qui l’emmènent dans leurs bagages, jusqu’à lui dénicher un boulot dans un hôtel art déco, se voit rejoint ensuite par le petit frère qu’il élève depuis la mort tragique de leurs parents puis par une grand-mère atteinte d’Alzheimer, tous deux en cavale (évadés de l’école ou d’un home). Et tout ce petit monde de recomposer une famille, un microcosme, de tendre vers de nouveaux équilibres quand déboule une intrigue policière sur fond de mafia roumaine, de magot dérobé, de migrants asphyxiés, d’enlèvements, etc.

Un sacré embrouillamini ? Oui ! Qui sent un peu l’improvisation, la création au jour le jour des feuilletonistes du XIXe siècle ou des auteurs de BD des années 30/40, qui fait plutôt Beatles période rouge (brute de décoffrage) que bleue (sophistiquée). Oui. D’autant qu’il y a des rebondissements en cascade, dans tous les sens, des relations amoureuses aux circonstances de la mort des parents, en passant par l’intrigue criminelle. Et je suis pris à rebrousse-poil, assurément, moi qui ne jure que par les architectures savamment orchestrées. Mais. C’est une belle leçon !  Un retour au cri primal de la narration et de l’écriture. Le conteur qui invente au coin du feu. Il y a chez Ziska Larouge (NDLA : ce pseudonyme ne renvoie pas à une passion pour la gauche mais pour la couleur !) une incroyable verve, une spontanéité, une naïveté (au sens le plus noble du terme) qui emballent. A défaut de travailler en amont, elle travaille en aval, vivant et malaxant ce qu’elle écrit, raconte avec un formidable enthousiasme… et du talent !

Bref, bref, bref… On ne s’ennuie jamais, on lit rapidement mais avec un plaisir accoudé au mouvement des mots, des phrases, ému par un humanisme contagieux (qui rappelle Pennac).

Tanguy Habrand** (directeur d’Espace Nord, qui appartient à la Fédération Wallonie-Bruxelles tout en étant édité par Les Impressions Nouvelles) accueillait quant à lui Joseph Ndwaniye et Véronique Bergen. Et présentait le nouveau look conféré à la collection patrimoniale. Une réussite ! J’ai pu examiner le Ndwaniye sous toutes ses coutures : c’est un bel objet, ramassé (18,5 sur 12 cm), raffiné (la couverture est très élégante), au prix fort démocratique (8,50 eur pour les 232 pages de Ndwaniye) ; le texte est en sus accompagné/rehaussé par une postface et une interview de l’auteur (dues à Ronny Demaeseneer).

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Tanguy Habrand

Je n’ai pas reçu, hélas, le livre ou la maquette du Kaspar Hauser (sous-titré joliment « ou la phrase préférée du vent »), paru à Paris en 2006 (Denoël), mais l’autrice nous informe que sa réédition sera bien davantage qu’une simple reprise, un remake singulièrement revu et corrigé, régénéré. A défaut d’évoquer le livre, rappelons ici que Véronique Bergen, qui vient d’entrer à l’Académie Royale des Lettres belges, possède un talent d’écriture très remarquable, elle transcende tout ce qu’elle touche, c’est une alchimiste du mot et de la phrase. Mais je ne la connais qu’au croisement de ses recensions (Le Carnet et les Instants, propulsé par Nausicaa Dewez, aligne de nombreuses plumes – ou touches de clavier – épatantes !) et il faudra bien que j’aille y voir de plus près côté long cours. Un jour…

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Véronique Bergen 

Revenons à Joseph Ndwaniye et à La Promesse faite à ma sœur.

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Joseph Ndwaniye

Ma première sensation est négative. Le style est sobre, on lit agréablement mais il n’y a pas les envolées attendues a priori d’un ouvrage repris dans une collection qui… collecte l’or littéraire du temps et de tous les temps. Oh, il y a des réussites partielles ici ou là mais de petites naïvetés aussi.

Une deuxième sensation prend vite le relais, renverse la perception globale. La narration est fluide, on lit sans effort tout en se trouvant projeté dans une enfance africaine :

« Du haut de mes cinq ans, je n’avais pas peur de la nuit. Rien ne pouvait m’arriver. La compagnie des vaches, pourtant sans défense, me sécurisait. J’étais loin d’imaginer qu’une hyène pouvait s’attaque au troupeau et, pourquoi pas ?, au berger. J’en pris conscience une nuit d’été. L’histoire pourrait s’intituler « Terreur dans la nuit ». »

De revivre, dans le premier chapitre (qui est plutôt une première partie : près de 40 pages), la jeunesse du héros/narrateur rwandais, de son statut privilégié de fils d’inspecteur scolaire ami des Blancs à celui de paysan parmi les paysans, au service de la grand-mère paternelle, par tradition, émeut, informe, élargit. Soudain, la sobriété n’est plus un défaut mais une qualité. Et on applaudit qu’une collection littéraire ne bascule pas dans le nombrilisme formel mais affirme toute l’importance du contenu, du narratif (ce qui est plus courant chez nos amis anglo-saxons).

Le deuxième chapitre (qui ouvre la deuxième partie du livre… ou un deuxième roman, quasi) nous plonge en 2003, alors que le héros, après dix-sept années passées en Belgique, intégré, marié et père, décide de revenir enfin au Rwanda.

La suite ? Le héros va aller à la rencontre des siens, de ce qu’il reste des siens après le génocide de sinistre mémoire. Revisitant la mort atroce de sa sœur Antoinette mais la disparition de son frère jumeau Thomas aussi. Retrouvant sa mère et même son père décédé (qui lui parle à travers des songes ou… ?). Le roman suit son cours, à la fois tranquille et dense, mêlant la redécouverte d’un pays modernisé, transformé, la quête identitaire (l’adéquation avec des racines estompées, la remise en question des raisons de son absence prolongée) et une sorte d’enquête quant au sort, aux secrets du frère jumeau… Une même famille peut-elle avoir accouché d’une victime et d’un bourreau ?

Sur un ton doux/amer, parcouru de notations sensuelles, un bon livre, aux allures de voyage dans le temps et l’espace mais surtout d’entreprise de mise en adéquation de soi au monde.

ONLIT, qui a offert, selon moi, le meilleur roman francophone de 2017 avec le Rosa de Marcel Sel* (finaliste du Rossel), va tenter de remettre le couvert avec ledit Marcel, que son éditeur Pierre de Mûelenaere invite à évoquer sa prochaine sortie, Elise, qui est encore en cours d’écriture… et annoncée pour avril. A les entendre, on devrait retrouver ce cocktail très équilibré, riche, détonant, qui a fait la réussite du premier opus, soit un récit littéraire de qualité et une matière humaine émouvante se faufilant à l’intérieur de pages d’histoire méconnues soigneusement reconstituées (ici, la guerre 40-45, l’arrivée des troupes russes dans le corridor prussien inséré dans le territoire polonais).

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Pierre de Mûelenaere et Marcel Sel

L’autre sortie des éditions ONLIT (précédemment connues pour leur rôle de précurseur dans le marché éditorial numérique) est un faux roman de Jacques Richard, La Femme qui chante, un portrait de… femme constitué d’une suite de moments, titrés (La Petite, Solange…) et sous-titrés (Les Arbres, Te voir dehors…), autant d’échos à la confection disparate de nos vies, qui ne sont jamais des histoires, des romans mais toujours des approximations, des ensembles de pièces cousues, recousues, auxquelles on tente de conférer du sens, du liant.

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Jacques Richard

La structure même du texte est profondément signifiante. Quant à la langue, elle est d’un (très) beau registre, qui tend vers la densité poétique :

« Le jour n’est pas là, la nuit n’y est plus. Il n’y a aucune raison que ce soit le commencement de quoi que ce soit. De qui que ce soit. Pas plus maintenant que dans une heure ou dans deux. Ou même pas du tout. Ce seraient les limbes, sans lieu ni temps, s’il n’y avait la sensation du froid et de ce quelque chose qu’on ne sait pas encore nommer. »

Un texte âpre et ciselé, qui ose balayer les convenances et interroger sur notre humanité. Qui brouille nos perceptions aussi, invite à relire, à réinterpréter.

A offrir aux femmes de nos vies !

(si elles ne sont pas trop puritaines !)

Benoît Peeters*** (directeur des Impressions Nouvelles) et Dick Tomasovic (co-directeur de la collection avec Tanguy Habrand) présentent un nouveau concept, La fabrique des héros, qui associera un auteur talentueux à un des personnages qui hantent son imaginaire.

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Benoît Peeters

Le premier volume est un Jack Sparrow… sous-titré Manifeste pour une linguistique pirate de Laurent de Sutter (théoricien, essayiste, directeur de collection lui-même, notamment aux prestigieuses P.U.F.). Encore un très bel objet (fond noir classieux, aspect graphique), réduit (19 sur 13 cm), à un prix démocratique (12 eur pour 126 pages). Quant au contenu…

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Laurent de Sutter

L’entrée dans l’ouvrage est magistrale. Tudieu ! Le chapitre… 0 s’érige en pastiche du roman d’aventures flibustières, tout à la fois savamment écrit à la mode de jadis tout en happant la vivacité cinématographique ou le contrepoint du modernisme littéraire :

« (…) la jeune femme s’était évanouie – dans tous les sens du terme. »

Ou :

« « (…) Vous (NDLA : Jack Sparrow) êtes, sans nul doute, le pire pirate dont j’aie entendu parler. » Ce à quoi, arborant le sourire satisfait de celui qui vient de recevoir un compliment, le capitaine rétorqua : « Mais vous avez entendu parler de moi… » »

La suite ? Ecrite et enlevée, elle oscille entre le roman et l’essai, des embryons de narration et des réflexions/micro-essais sur la séduction, la langue, etc. La langue comme mode d’affranchissement par rapport au pouvoir, voire de réalisation ontologique : le héros, ici, se définissant davantage par ses dons de causeur, ses paroles et ses phrases que par ses actes.

C’est très ludique et brillant tout à la fois (Johnny Depp croise Baudrillard !). Mais, à dire le vrai, les recours nécessaires au détail des épisodes du film (NDLA : Pirate des Caraïbes n’est guère ma tasse de thé, mes souvenirs sont délavés) ont fini par écorner mon plaisir de lecture.

Longue vie au Printemps du Livre et bon succès aux projets présentés !

Edi-Phil RW

* Voir notre recension de Rosa :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/03/02/les-rapports-a-soi-et-a-lautre-aux-racines-et-au-monde-revisites-a-travers-le-prisme-de-pages-de-lhistoire-italienne/

** Tanguy Habrand est aussi le co-auteur d’un ouvrage remarquable rubriqué dans le précédent numéro de cette mini-revue :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/11/17/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-6/

*** Benoît Peeters est un homme aux multiples facettes (scénariste des Cités Obscures et comparse de François Schuiten, biographe, essayiste, romancier, critique et… éditeur.

LE COUP DE PROJO d’ÉDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #6

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Philippe REMY-WILKIN par Pablo Garrigos Cucarella

LES LECTURES D’ÉDI PHIL

Numéro 6 (novembre 2018)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…
A l’affiche : un essai (Pascal Durand et Tanguy Habrand), deux romans (Thierry Robberecht, Luc Fivet), une nouvelle (Evelyne Wilwerth), un recueil de poésies (Thierry-Pierre Clément), un héraut du faire-savoir (Philippe Leuckx) ;  les maisons d’édition Les Impressions Nouvelles, Weyrich, Baker Street, Ad Solem et Lamiroy.

 

(1)

Le coup de cœur du numéro !

Pascal Durand et Tanguy Habrand, Histoire de l’édition en Belgique, essai, Les Impressions Nouvelles, 2018, 565 pages.

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L’Ancien et le Nouveau Testaments !

On demeure muet d’admiration devant l’ampleur et la qualité de cet ouvrage, d’un idéalisme confondant. Car, disons-le tout net, on ne s’adresse pas ici au grand public, la niche visée est étroite, des professionnels du secteur (auteurs, éditeurs, journalistes culturels, bibliothécaires…) a priori. Et pourtant ! Cette nouvelle Bible de notre Histoire éditoriale mériterait d’inspirer un cours d’université, de voir venir y grappiller des perles des amoureux de culture, d’histoire, d’histoire belge, de belgitude, voire d’entreprenariat.

 

L’objectif des auteurs ?

Ces deux pointures du milieu universitaire, très impliquées dans le domaine du livre contemporain, ont souhaité offrir « le double éclairage d’une histoire propre à faire ressortir des tendances relevant de la longue durée » mais aussi « à procurer, pour chaque période envisagée, un tableau représentatif des principales maisons en activité ».

On parlera d’édition, au sens large, loin d’une limitation au fait littéraire. D’autant que la Belgique va s’affirmer dans des domaines marginaux : édition pédagogique (De Boeck, Wesmael-Charlier, Duculot, Dessain), BD (Casterman, Lombard, Dupuis), livre religieux ou de jeunesse (Marabout, Mijade, Pastel…), théâtre (Lansman), droit (Larcier)…

Les auteurs, lucides ou modestes, renoncent à l’exhaustivité, c’est pourtant mon seul (léger) bémol, ils sont tellement complets, précis qu’on finit par s’étonner des rares absences* remarquées : Le Hêtre Pourpre fin 90/début 2000, Murmure des Soirs aujourd’hui…

 

La matière brassée ?

Ce livre magistral offre ce que promet l’épigraphe (signé Didier Devillez, éditeur) : « Il existe entre tous ces auteurs, ces textes et ces œuvres, un fil ténu qui, si fragile soit-il, nous semble produire ce que tout être humain est en droit d’exiger d’autrui et de la vie : du SENS. »

Le livre est découpé en six sections : Le temps des imprimeurs (1470-1650) ; Le soleil noir de la contrefaçon (1650-1850) ; Entre Rome et Paris (1850-1920) ; La renaissance de l’édition belge (1920-1940) ; Industriels et artistes (1945-1980) ; Etat littéraire et marché du livre (1980-2000). Avec un épilogue prospectif : Au seuil d’un nouveau siècle.

Pour donner une idée de son contenu, évoquons ses premier et dernier chapitres. En insistant sur l’atmosphère générale : TOUT l’ouvrage témoigne d’écritures affinées et puissantes tout à la fois, d’une érudition mirandolienne et de recherches bénédictines, d’une conjugaison réussie du souffle et de la nuance.

 

Les débuts de l’imprimerie.

On remonte aux alentours de Gutenberg, au XVe siècle, pour aller gratter derrière des noms qui devraient parler à tout citoyen belge : Thierry Martens, Moretus, Plantin… On découvre avec fascination à quel point notre époque n’a rien inventé mais simplement intensifié les échanges culturels, la mobilité des corps, des idées et des produits. De voir notre Martens devenir l’ami intime ou l’imprimeur/éditeur attitré du Rotterdamois Erasme, publier un roman du futur pape italien Pie II, la Lettre de la Découverte du Génois Colomb ou la mythique Utopie de l’Anglais Thomas More (dont il réalise la première édition, à Anvers !), voilà qui laisse pantois. Puis songeur. Quels romans à écrire sur cette époque, ces aventures intellectuelles qui effacent les frontières ! Qu’attendons-nous, nous, gens de plume ?

Et que dire de la modernité des considérations dudit Martens ? Qu’il jette un regard lucide ou cynique sur son métier : « Un auteur ne cherche dans ceux qui le lisent que des admirateurs ; moi, j’y cherche des acheteurs. » Ou anticipe les récriminations de nos auteurs/éditeurs actuels : « J’ai souvent remarqué que les hommes, en général, ne font cas que de ce qu’on leur présente comme venant de l’étranger et importé de fort loin », « Tous les pays du monde entretiennent leurs industriels, le nôtre seul fait exception ». Au passage, un lecteur attentif s’interrogera sur le terme pays. Il y avait donc en nos terres une idée de nation, de patrie ? De quelle nature précise ? Passionnant, mais voilà qui quitte les limites de cet article.

Après Martens, Plantin, dont Balzac, au XIXe siècle, vantera encore la qualité extraordinaire des réalisations, consacrant le passage plus affirmé de l’impression à l’édition.

 

Trop à lire, à dire ! Je bondis par-dessus des centaines de pages.

 

L’édition de notre temps.

Le parcours est fascinant ! Jacques Antoine, Lysiane D’Haeyère et les Eperonniers… Puis ces noms qui recoupent mon itinéraire : Lombard, Yéti-Presse, Marabout, David Giannoni et Maelström, André Versaille, Christian Lutz… Mais, au-delà de la séquence nostalgie, il y a surtout la sensation de comprendre comment sont nés les sillons que nous pouvons aujourd’hui emprunter, il y a un approfondissement de la nature des diverses composantes. Qui aide à savoir d’où l’on vient, où l’on est, où l’on pourrait aller. On quitte l’histoire ou la réflexion sur le microcosme pour saisir encore un outil. En amont, des racines. En aval, du sens et des flèches.

Au détour des pages, on admire André Versaille, qui a réussi à traiter d’égal à égal avec Paris pour le domaine de l’essai (avec l’aide de Danielle Vincken), ou Emile Lansman, qui l’a réussi côté écriture théâtrale ; on s’étonne de l’importance d’un Mardaga, de l’apport considérable d’un Marc Quaghebeur ou d’un Jean-Luc Outers, etc.

Et puis, soudain, on tente de s’arracher au lamento des éditeurs et auteurs, qui ont certes souvent raison de stigmatiser un manque de soutien, de reconnaissance, mais qui, à force, en oublieraient des réussites ou spécificités très remarquables dont il convient de remercier nos instances (Communauté française de Belgique puis Fédération Wallonie-Bruxelles) : le concept Espace Nord**, une collection patrimoniale qui élargira son impact et sa philosophie en se faisant aussi anthologie de l’or littéraire du temps récent ou présent ; les très performantes et très citoyennes revues/plateformes culturelles Le Carnet et les Instants*** et Karoo**** !

 

En surplomb de la lecture…

…des interrogations sur la nature de l’édition belge, dont Roger Avermaete (magnifique auteur d’une Histoire belge décapée et décapante), disait, en 1929 déjà, qu’elle était « inexistante », la Belgique n’étant pas une « nation littéraire » comme la France, où « l’édition participe d’une volonté et d’une représentation », mais souffrant d’un déficit d’identité nationale, d’« un certain rapport distancié à la culture », d’une « position périphérique » par rapport à Paris ou Amsterdam.

 

Les auteurs nous ont offert un socle, et nul doute qu’on reparlera de cet ouvrage dans les décennies à venir. Bravissimo à tous deux et à leur éditeur !

Le livre sur le site des IMPRESSIONS NOUVELLES

 

(2)

Thierry Robberecht, Onnuzel, roman, Weyrich, 2018, 126 pages.

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Je lui ai consacré un Coup de Coeur dans Le Carnet et les Instants :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2018/11/02/robberecht-onnuzel/

Qu’ajouter ?

Pour respecter les limites d’un article estampillé Carnet, je n’ai pas situé l’auteur. Il est né en 1960 et a une longue carrière derrière lui, dans le domaine de l’édition jeunesse (BD et livres illustrés comme scénariste, romans). Il a notamment travaillé sur une reprise des aventures de Guy Lefranc, la seconde créature (après Alix) du génial Jacques Martin.

Haro sur les étiquettes, donc, et bravo à Thierry Robberecht de se réinventer ainsi, qui plus est avec naturel ! Du secteur jeunesse, il a amené des qualités qu’on ne retrouve pas si souvent : sobriété, fluidité, vivacité. Et on songera à trois autres grands pros de nos Lettres comme Patrick Delperdange, Claude Raucy et Pierre Coran, avec cette conviction que le décloisonnement enrichit la palette et amène une consistance supérieure à la moyenne.

 

BONUS ! Une micro-interview !

 

Edi-Phil : Comment situez-vous la nouvelle qui conclut le livre par rapport au roman qui la précède et qui semble en être une variation, un élargissement ?

Thierry Robberecht : La nouvelle qui conclut le roman a été écrite il y a quelques années. Il s’agit d’une  variation sur un thème qui m’obsède : le père. Où est-il ? Comment imaginer notre rencontre ? Quant au roman… La mort de ma mère, en 2016, a déclenché l’envie de raconter mon enfance. C’est une manière de lutter contre l’oubli. Je ne suis plus très jeune et je suis partiellement handicapé à la suite d’un AVC subi en 2011. J’avais l’impression que c’était le moment.

Le livre sur le site des Éditions WEYRICH 

(3)

Luc FIVET, La manufacture des histoires, roman, Baker Street, 2018, 403 pages.

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Un bon livre ! Dont j’ai offert une recension dans Le Carnet et les Instants en septembre :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2018/09/10/fivet-la-manufacture-des-histoires/

Le livre sur le site des Editions BAKER STREET

 

(4)

Evelyne Wilwerth, La Chambre 3, nouvelle, Lamiroy, 2018, 39 pages.

#42 La chambre 3

Après la brique évoquée en (1), l’exact opposé : un tout petit livre qui entre dans le cadre d’une collection originale lancée par Lamiroy, une nouvelle inscrite dans un livre de 14 cm sur 10, qu’on glissera aisément dans une poche… et ce pour un prix modique : 4 eur !

Applaudissons l’initiative, qui me rappelle l’irruption dans notre paysage des booklegs de Maelström il y a déjà un bout de temps.

En l’occurrence, l’opuscule est réussi. Un objet tout mignon pour un contenu sans surprise. Dans le meilleur sens du terme. Je n’ai pas, en effet, souvenir d’un livre d’Evelyne Wilwerth qui ne se lise pas avec plaisir. Elle conjugue toujours une écriture soignée et une narration vive, fluide. Ici ? Elle parvient à nous émouvoir/tenir en haleine avec l’aventure de cette femme sans charme (a priori et pour elle-même) qui emménage à côté d’un hôtel, fantasme sur la chambre art déco qu’elle aperçoit de chez elle et sur les romans qui s’y construisent, finit par rêver y louer une nuit à son tour. Et…

Le livre sur le site des Editions LAMIROY

 

(5)

Thierry-Pierre Clément, Approche de l’aube, recueil de poésie, Ad Solem, 2018, 117 pages.

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Je préfère m’effacer devant la présentation de Jean-Pierre Lemaire (préface) : « chacun des poèmes qu’on va lire est merveilleusement équilibré dans ses sonorités et ses rythmes, comme pesé dans la fine balance où la Peseuse de perles de Vermeer évalue ses trésors ». Dans les cinq parties qui composent le recueil, il sera question d’un itinéraire mystique, celui de l’auteur vers la lumière. Un au-delà du contingent et du matériel, une mise en communion avec le meilleur de l’humain et du monde ? L’épigraphe d’Henry Bauchau, « J’écris pour l’espérance », aurait pu surplomber La Peste de Camus, jaillir de la bouche de l’un de ses saints laïcs.

La lumière, sa quête ou sa révélation. La première partie envisage des manières d’aller à sa rencontre, « en chemin », « dans la montagne », « sous les arbres », « avec les fleurs » (NDLA : sous-titres)… La partie centrale offre la leçon du dépouillement. La dernière une voix profonde qui « vient de beaucoup plus loin que nous »  et « ne tarit jamais ».

 

Quelques extraits ?

 

« monter vers la source

sans relâche »

 

« nous allons vers

nous n’arrivons jamais

l’élan demeure

et le désir

et l’abandon »

 

« seul au monde

tout au monde »

 

« quel chant s’élèvera

de la coupe de tes jours ? »

 

Nous parlent les idées qui frissonnent au croisement des mots et des lignes.

L’humanisme :

« humaine destinée

commune destination ».

La vocation :

« pourquoi avoir quitté ce chemin

où tu marchais d’un pas tranquille ?

(…)

un appel

seulement un appel

(…) ».

1+1=3 :

« chaque fleur est discrète

mais toutes ensemble elles allument

un incendie multicolore

qui soulève la prairie

en marée de lumière ».

La méditation et l’adéquation :

« les paroles sont inutiles

reste simplement là

présent devant le monde

présent devant la rose

(qui fleurit sans pourquoi)

laisse-la entrer en toi

laisse-la devenir toi

et toi

deviens la rose ».

 

Une belle âme ! A découvrir !

 Le recueil sur le site des Editions SOLEM

 

(6)

Les hérauts du faire-savoir (5).

Héraut du jour, après Guy Stuckens, Willy Lefèvre, Jean Jauniaux/Edmond Morrel et Michel Torrekens… PHILIPPE LEUCKX.

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Philippe LEUCKX ! Une impression frivole et à l’emporte-pièce avancerait : il écrit sur tout partout ! Tant il multiplie les interventions, sur divers supports, évoquant les livres parus mais le cinéma aussi, les sujets issus de l’actualité, etc. Loin des médias traditionnels, qui gagneraient tant à intégrer de pareilles pointures, il assume un rôle d’intellectuel au sens le plus noble du terme. Et il faut réfléchir à cette émergence d’auteurs qui disent le monde, osent s’y aventurer (Vincent Engel, Arnaud de la Croix, André Versaille, etc.).

 

BONUS ! Une micro-interview !

 

Edi-Phil : « Tu as entamé ta carrière en écriture par la poésie ? »

Philippe Leuckx : « Carrière. Un grand mot. J’ai commencé très tard. Mes premiers poèmes sont parus en 1993 chez Eric Dejaeger, qui, à l’époque, avait lancé la revue Ecrits Vains ; d’autres ont suivi la même année, dans des revues françaises et belges, puis un premier recueil (Une ombreuse solitude, L’Arbre à paroles) en 1994 (j’avais presque 39 ans). Dans la foulée, j’entre comme membre adhérent à l’AEB (NDLA : l’Association des Ecrivains belges de langue française), deviens sociétaire en 2000 (il fallait au moins trois livres parus, selon le règlement). J’ai commencé à écrire sur « les autres », comme tu le dis, dès l’hiver 1995. J’avais envoyé à Mimy Kinet, qui était aux commandes de regArt, un article la concernant, qui l’avait emballée, et elle  m’a demandé d’écrilire (nom de la rubrique de la revue) pour elle. Ce que j’ai accepté. J’ai participé ainsi à deux numéros, mais Mimy Kinet est décédée en 1996, la revue s’est achevée selon la volonté de son successeur Claude Donnay, j’ai commencé à collaborer à d’autres revues pour y placer des notes, papiers et articles : L’Arbre à paroles, Le Journal des poètes. Puis dans Dixformes-Informes de Philippe Brahy. Toutes ces revues ont disparu, à l’exception du Journal des Poètes. »

 

Edi-Phil : « Comment en es-tu arrivé à écrire tant et plus sur les autres ? Comment en es-tu arrivé à consacrer tant d’efforts au faire-savoir relatif aux auteurs belges francophones, alors que tu possèdes par ailleurs une culture mondialiste (et pourrais, par exemple, nous parler des heures durant de cinéma japonais ou italien) ? »

Philippe Leuckx : « S’il est vrai que j’ai consacré beaucoup de temps aux auteurs francophones belges, c’est assez naturellement, dans le prolongement de mes études de philologie romane et de mon métier d’enseignant. Lorsque j’ai commencé à écrire des critiques, cela faisait seize ans que je donnais des cours. Une critique, c’est avant tout un travail philologique (établir un texte, s’il y a lieu, et surtout, commenter). Dès le début, je me suis intéressé à d’autres auteurs de poésie, des Français (Dominique Grandmont, etc.), des Italiens (Bruno Rombi, etc.). Puis les critiques de romans, de films ou encore de musiques se sont ajoutées. Dès 1999, j’envoie régulièrement des critiques à deux revues auxquelles je suis resté fidèle : Francophonie Vivante et Bleu d’encre. »

Edi-Phil : « Tu as l’impression que cette activité participe de ta construction, de ton élargissement (car tu ne recenses certes pas par routine) ? »

Philippe Leuckx : « Je trouve indissociables l’écriture poétique, romanesque, cinématographique  et la critique littéraire. Elles s’éclairent, entretiennent un intérêt constant à une démarche précise, dense et philologique. Selon la méthode d’analyse sémiotique textuelle (enseignée à Louvain par Ginette Michaux, alors première assistante, à propos de Proust à qui j’ai consacré mon mémoire de licence – La manipulation du thème de l’humain par l’écriture proustienne), je cherche toujours à évoquer le style, le monde de l’écriture, les couches de sens par l’étude du signifiant. Lire un film d’Antonioni ou un poème de Supervielle ou un roman de Françoise Lefèvre, selon cette méthode, permet de dégager le plus précieux d’un livre – non sa trame thématique, non son intrigue, de peu d’importance dans la mesure où les thèmes et les bonnes histoires sont un lot commun, mais l’essentiel de ce qu’un véritable auteur peut donner, son style unique, tissé de constantes, de reprises, d’approfondissement. J’aime ainsi suivre les écrivains, les cinéastes sur le long cours. Pour les Dossiers L, j’ai lu l’œuvre intégrale de poètes (Mimy Kinet, Jacques Vandenschrick, Claude Donnay, Anne Bonhomme, Paul Roland, André Romus). Pour d’autres revues, j’aime parler d’auteurs (francophones ou étrangers) que j’ai l’impression de lire depuis toujours : Elsa Morante, René de Ceccatty, Philippe Claudel, Pier Paolo Pasolini, Cesare Pavese, Bashô, Bertrand Visage, Annie Ernaux, Roberto Saviano, Patrick Modiano, Beatrix Beck, Pascal Quignard, Jules Supervielle, Françoise Lefèvre, André Hardellet, Lucien Noullez, Mathias Enard, Laurent Mauvignier, Régine Detambel, Marc Dugardin, Dominique Fernandez, Giovanni Arpino, etc. »

Edi-Phil : « Tu n’éprouves jamais de lassitude ? »

Philippe Leuckx : « Routine ? Je ne ressens jamais cela. J’éprouve parfois, mais au fond c’est assez rare, une déception, un agacement, une impression de déjà lu. La découverte prime. Je voudrais partager le bonheur de recevoir par la poste un nouveau livre.  Essai, poésie ou roman, peu importe. Je parle de plus en plus d’essais littéraires : les derniers consacrés à Morante (par de Ceccatty), à Proust (Erman, Pavans), à la poésie (Maulpoix). »

 

Edi-Phil : « Tu as l’impression de faire œuvre utile, de faire œuvre comme critique, de remplir une case désertée par les grands médias (qui ne feraient que rarement leur travail) ? »

Philippe Leuckx : « Faire œuvre utile. Certes. J’ai multiplié les collaborations à des magazines papier (Bleu d’encre, Le Journal des Poètes, Francophonie Vivante puis Phoenix, Triages, Saraswati…) ; j’ai ajouté celles à des revues numériques (Les Belles Phrases, Reflets Wallonie Bruxelles, Texture, Recours au poème, La Cause Littéraire, Terres de femmes, Terre à ciel). Dans la presse généraliste (les quotidiens), l’on ne parlait plus de poésie depuis une bonne dizaine d’années. Luc Norin n’a pas été remplacée à La Libre Belgique ; Le Soir n’évoque que très épisodiquement des poètes… et en quelques lignes maigres. Or parler d’un livre en trois lignes me paraît faire injure au genre : si cela n’intéresse personne à ce point, autant ne rien écrire. J’ai pris le pli d’écrire sur la poésie en un gabarit raisonnable (une page ou une page et demie A4). Pour ma chronique Poésie Panorama (depuis 2005), je traite de trois,  quatre ou cinq auteurs en 5000 caractères imposés par la Rédaction. »

 

Edi-Phil RW

 

* Philippe Leuckx, le héraut du jour, s’étonne, quant à lui, d’autres absences, côté poésie : Le Coudrier (plus de cent titres au catalogue), Bleu d’encre, Les Déjeuners sur l’herbe (une quarantaine de titres).

** La collection Espace Nord est désormais publiée par Les Impressions Nouvelles, qui ont aussi édité cette somme. Une très belle maison ! Dirigée par un homme aux multiples facettes (scénariste des Cités Obscures et comparse de François Schuiten, biographe, essayiste, romancier, critique, éditeur…), le fascinant Benoît Peeters.

*** Le Carnet, décliné en revue papier (pour des dossiers) et en version numérique (un article par jour, cinq ou six jours par semaine), dirigé par Nausicaa Dewez (secondée par Thibaut Carion et Michèle Dahmouche), dévoile tous les pans du microcosme de l’édition belge : les livres écrits par des Belges francophones sont TOUS évoqués, beaucoup analysés ; les éditeurs et les projets ; les prix littéraires de toute nature, les ventes, les subsides, bourses, lieux d’hébergement, etc. Voir : https://le-carnet-et-les-instants.net/

**** Karoo (émanation de l’ASBL Indications), leadé par Lorent Corbeel (secondé par Julie Derycke),  s’adresse avant tout aux jeunes (15-30 ans ?), sans exclusive aucune, il forme à l’esprit critique et à la rédaction, introduit dans les arcanes de la création, le réussit si admirablement que bien des rédacteurs/trices sont devenus écrivains, journalistes ou responsables dans le domaine culturel. Voir : https://karoo.me/

ALIX : LE RETOUR ? par Philippe REMY-WILKIN

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par Philippe REMY-WILKIN

ALIX : le retour ?

Veni, vidi, vici !

Offrant un nouvel opus à la mythique série BD, David B. et G. Albertini peuvent-ils reprendre à leur compte la citation de César ? Peut-on inférer de leur reprise des réflexions sur cette entreprise périlleuse, sur le rapport maître/disciples/imitateurs ?

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Une publicité tonitruante sinon barnumesque.

Je le disais encore récemment à mon collègue et ami, le poète et performer Vincent Tholomé, à propos d’échanges sur la série TL  Twin Peaks… le retour :  » Il n’y a pas d’Eternel retour ! ». (NDLA : OK, on dit ça le lundi mais on dit/vit le contraire mardi, soit, soit, soit ! )

Veni, vidi, vici. Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu.

César l’aurait dit, les auteurs de la BD, le citant, ont joué avec le feu : ce titre, mis en corrélation avec un battage médiatique inattendu, impose une attente hors normes.

Ainsi donc, à en croire l’éditeur, des médias, après des décennies de reprises diverses, Alix serait ressuscité ! Tudieu, on aurait ENFIN, six ou sept décennies plus tard, retrouvé l’allure des albums mythiques L’Ile maudite et La Tiare d’Oribal ! Merci, au passage, pour les nombreux scénaristes et dessinateurs qui n’ont jamais cessé de propager la série… Ils ont donc meublé ?

 

Un rappel.

 

Alix et Jacques Martin, l’œuvre originale.

Passé mes premières passions purement ludiques (Spirou, Bob et Bobette, Johan et Pirlouit…), Alix et Blake et Mortimer sont les séries qui m’ont fait prendre la BD au sérieux. Jacques Martin et Edgar P. Jacobs ont tous deux (dans la foulée d’Hergé, avec lequel ils ont tant et tant collaboré jusqu’à être co-animateurs de Tintin) apporté un soin si méticuleux à leurs réalisations qu’ils en ont hissé un genre vers de nouvelles ambitions.

Couverture de Alix -1- Alix l'intrépide

Alix. Un cas d’école. Un premier album, Alix l’intrépide, improvisé (Martin ne rêvait absolument pas de l’Antiquité !) et offert par les circonstances, qui copie/colle dans ses premières pages le célèbre Ben-Hur avant de s’abandonner à des aventures rédigées quasi au jour le jour sur le mode picaresque, présentant un héros, un jeune Gaulois intégrant le monde romain de Jules César, qui débute esclave avant d’être adopté par un patricien latin, un modèle inspiré par le précité Ben-Hur et peut-être Amnorix le Carnute (dont je lus les romans enfant).

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Dès le deuxième album, Le Sphinx d’or, Martin assure un récit beaucoup plus construit et invente le thriller historique, bien avant les romanciers Ellis Peters, Umberto Eco, etc.

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Les troisième et quatrième albums, auxquels se réfère notre Veni, vidi, vici, sont L’Ile maudite et La Tiare d’Oribal, deux chefs-d’œuvre de la BD franco-belge du premier âge d’or. Le dessin prometteur mais hésitant des deux premiers livres cède la place à un trait beaucoup plus affirmé, même s’il tire encore vers la ligne claire et la caricature dans le troisième avant de s’émanciper et de créer le style Martin, dont beaucoup d’experts considèrent l’apogée dans le sixième* numéro de la série, Les Légions perdues. Il y a des scènes d’un baroque échevelé, hallucinant dans l’aventure maritime qui nous mène au-delà des Colonnes d’Hercule. Des reconstitutions formidables de Babylone (rebaptisée), des Jardins suspendus, d’un barrage dans l’aventure mésopotamienne. La BD, ici, cède la place au cinémascope. Martin, comme Jigé avec ses westerns (Jerry Spring), élargit l’écran, ose dessiner comme un cinéaste, un créateur de fresques. Nous vivons une révolution graphique. Quant aux récits, ils sont extraordinairement atmosphériques et tendus, chargés de péripéties, de suspense, de relations humaines de qualité aussi (Oribal est un modèle de prince éclairé et généreux, il y a des liens inter-ethniques qui méritent le détour et la réflexion).

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Ensuite ? Quelques beaux ou très beaux albums. Le dernier Spartiate, Le Tombeau étrusque (avec ses adorateurs de Moloch-Baal, qui m’ont fait cauchemardé), d’autres encore sans doute mais mon feeling s’est dilué, ma passion se faisant purement sensuelle, tout entière vouée aux décors, aux reconstitutions de la vie antique, au dessin léché de Martin. Les récits me captivaient moins (une question d’âge ?). Pis encore : un malaise me saisissait, sans cesse grandissant, à l’encontre des notations singulières distillées dans la série, je percevais un rapport détonnant (une complaisance dépassant la dénonciation ou l’exposition ?) à la cruauté, la perversion (beaucoup de vignettes sadomasochistes ?), qui bouleversaient les codes de la BD de jeunesse.

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Mais qu’importe ! Martin, Alix sont restés, de par les fondations de la série, une référence absolue pour mon imaginaire et même mes ambitions créatives. J’admire profondément ce créateur. Et « qui aime bien bene castigat ».

 

Veni, vidi, vici, reprise ou méprise ?

 

Ayant resitué la sortie de cet album dans un contexte élargi, penchons-nous sur sa valeur intrinsèque.

Quid du fond ? Vu l’irruption aux manettes de David B, issu de la Nouvelle BD, on s’attend à des surprises, à du décapant. Et ? Il y a quelques trouvailles de scénario, d’écriture, certes. Par exemple, Enak se fait plus mordant, jette un regard critique sur le comportement d’Alix, le titille alors qu’une relecture des albums mythiques les montre dans un rapport dominant/dominé désagréable (le nombre de fois où Alix fait la leçon à son ami égyptien me laisse sans voix !). Il y a, parallèlement et a contrario, la volonté de retrouver les séquences flash-back (vignettes didactiques) de l’âge d’or. Etc. Mais tout cela me semble assez dérisoire quand le récit lui-même ne présente AUCUN intérêt et s’avère centrifuge, plusieurs sillons étant abandonnés dans la foulée de leur ouverture (relations d’Alix avec la veuve d’Agrippa puis une jeune servante, retour d’Arbacès cliché au possible et… en queue de poisson : on l’oublie en cours de route !) pour finir par une relation confuse avec une… géante dont la présence semble totalement incongrue et projette, quasi, dans un autre univers.

Giorgio Albertini et David B. - © Daniel Fouss/Musée de la BD test
Giorgio Albertini et David B.

Quelle déception à ce niveau ! Si j’avais pu relayer l’auteur, j’eusse creusé la personnalité d’Arbacès et expliqué les raisons de son engagement pour Pompée, ce qui l’a fait tel que nous le connaissons depuis sept décennies. Il y a une ouverture en ce sens, on remonte loin dans le temps, on sait qu’il a servi Mithridate et son fils Pharnace, qui a assassiné son père pour se rapprocher de Rome et de Pompée. On effleure une matière shakespearienne mais je parle de mon imagination personnelle, parce que David B. se limite, lui, au super-méchant caricatural qui surgit du néant pour y retourner. Il veut venger Pompée ? On n’en saura pas plus.

Quid de la forme ? Il y a une volonté évidente de retrouver le dessin du deuxième Martin (celui qui émerge après les deux premiers albums d’Alix), de miser sur la nostalgie donc, de nous renvoyer à des sensations enfouies. Mais. La nostalgie a bon dos et la rêverie ne tient pas la route. Tant le dessin est approximatif, irrégulier, au point de s’apparenter à un patchwork alignant, autour de quelques jolies cases, de beaux décors (certains animés, très réussis) ou des expressions de visages d’un autre temps, une immense majorité d’élucubrations graphiques sombrant dans le ridicule et la laideur. Ce qui est le comble vu l’essence de la série, cette recherche d’un esthétisme, d’une rigueur…

In fine ?

« Je suis venu, j’ai vu… et je me suis encouru ! »

Je crois qu’on peut être sévère quand une telle prétention a été affichée autour de la sortie de l’album. Quand on s’attaque à un tel monument et qu’on s’avère incapable de lui donner le moindre lustre. Un artiste ne doit se lancer dans une aventure que si elle répond à une nécessité… intérieure.

N’épargnons pas l’éditeur ou les gestionnaires de l’héritage. Il est impossible d’égaler les albums mythiques, qui comportaient 62 pages quand les contemporains ne dépassent pas les 46. Ceci dit sans comparer le nombre de cases par planche (15 parfois dans La Tiare). En clair ? Il faut désormais raconter une histoire sur deux albums, en diptyque, si on veut échapper à une impossibilité technique d’ampleur, d’approfondissement. Surtout dans ce registre du thriller historique.

 

Trop de fidélité tue la fidélité ?

 

Une réflexion en surplomb. Sur l’art, la créativité, la manière de réussir une reprise.

Un bon disciple ne copie/colle pas son maître, ou seulement au début de son envol. L’aîné a pris le cadet par la main et lui a enseigné mille choses, ce dernier doit à un moment donné digérer l’héritage, lâcher la main et porter l’art du premier plus loin, ailleurs, en conserver l’essence mais l’adapter au monde dans lequel il vit et qui n’est pas celui de son maître. Un Mozart, né cinquante ans plus tard, n’aurait pas fait du Mozart de la fin du XVIIIe mais un Mozart qu’on peine à imaginer. On songera d’ailleurs à la tradition des tombeaux chez les poètes, qui n’avait rien d’un meurtre rituel ou d’une désacralisation du maître mais tout de la compréhension sublime d’une nécessité ontologique.

Les grandes œuvres n’appartiennent ni à l’académisme (de la reproduction des codes) ni à l’avant-garde (du renouvellement des outils), ou alors rarement. Elles nécessitent le double mouvement de l’ancrage dans la tradition et du dépassement transcendantal de celle-ci. Une grande œuvre est de son temps et de tous les temps, peut parler à un large public tout en se livrant pas au premier assaut.

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Jacques Martin 

Le cas de Martin est édifiant. Car tant et tant se sont réclamés de lui, prolongeant sa veine historique. Or on distingue très nettement les épigones, les Chaillet et autres Pleyers, tant d’autres dans leur foulée, qui ont tenté de reproduire Martin, sans jamais y parvenir en sus. De faux disciples ou de mauvais disciples (malgré leurs qualités, et je les ai lus en son temps avec plaisir) car Martin n’aurait jamais dessiné ou raconté comme ils le firent s’il était né 25 ou 50 ans plus tard.

A contrario, un André Juillard est parti de sa passion pour Martin pour se doter d’un arsenal graphique personnel, porter plus loin l’art de son maître dans des récits infiniment plus modernes, réalistes. Il est l’héritier véritable de Martin et un immense artiste. Comme Giraud (Blueberry) le fut pour Jigé (Spring).

L’art de la reprise ? Une bonne reprise ne peut jamais se limiter à un copié/collé, à une imitation, elle doit partir d’une digestion et d’une appréhension/compréhension de l’essence d’une œuvre, mais il s’agit d’être fidèle à l’esprit, non à la lettre. Comme un traducteur ! Avec plus de liberté et d’obligation de distorsion.

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Or, justement, Alix, est encore édifiant. Car il y a une reprise très réussie en parallèle de la série première. Une série plus adulte, Alix senator, où Valérie Mangin au scénario et Thierry Demarez au dessin osent réinventer le mythe. Avec ces vrais créateurs, on retrouve l’univers et les personnages de la série mais vieillis, ils ont 50 ans, Alix est sénateur sous Auguste, ils ont des enfants (NDLA : chacun séparément, mauvaises langues !), qui peuvent plus logiquement courir, s’émouvoir à tout crin. Et on approfondit les caractères, les biographies. On quitte la surface pour le volume.

En résumé, la série Alix, depuis des décennies, n’est plus qu’une caricature de ce qu’avait réussi Martin, une série industrielle sans âme et sans créativité, quand la série Alix senator est pleinement vivante, dynamique, attractive, prolongeant un élan créatif et faisant pleinement œuvre.

* On en oublierait les mérites du cinquième, La Griffe noire, une variation réaliste et sombre sur le thème du poison vengeur développé dans Les Sept Boules de Cristal/Le Temple du Soleil). J’ai un rapport fantasmatique avec L’Île maudite mais La Tiare d’Oribal et La Griffe noire complètent mon tiercé magique.

Philippe REMY-WILKIN

ALIX, Veni vidi vici sur le site de Casterman

ALIX, tous les albums sur le site de Casterman

 

 

 

 

 

LE COUP DE PROJO d’ÉDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #5 (octobre 2018)

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Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 5 (octobre 2018)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…


A l’affiche : un recueil de textes brefs (Daniel Simon), une aventure théâtrale au parfum de biographie (Albert-André Lheureux), un essai historique (Arnaud de la Croix), un roman (Yves Wellens), une nouvelle (Jean Jauniaux) et un héraut du faire-savoir (Michel Torrekens) ;  les maisons d’édition M.E.O., Genèse, Racine, Ker, Au Hibou des Dunes/Fondation Paul Delvaux.

 

(1)

Le coup de cœur du numéro !

Ce n'est pas rien

Daniel Simon, Ce n’est pas rien, recueil de nouvelles et textes brefs, M.E.O., 2018, 122 pages.

Quoiqu’à distance, le lisant de loin en loin (une nouvelle dans la revue Marginales par-ci, un article littéraire dans Le Carnet et les Instants par-là), le croisant à peine, j’ai accumulé une bonne dose de respect et d’estime pour Daniel Simon. Me frappent l’intensité mise dans ses écrits, notion que je place très haut dans la constitution du fait artistique/créatif, la qualité de sa plume et un détail amusant (mais est-ce vraiment un détail ?) : il est l’un des seuls auteurs lisant ses propres textes avec un talent de comédien, une présence scénique.

D’un autre côté, mes prédilections me poussent vers le grand large, les fresques, la structuration puissante, l’immersion… et Daniel est un expert du bref, de l’éclat (NDLA : morceau d’un Grand Tout… dont il fait l’impasse), il nous offre même ici non pas un classique recueil de nouvelles voire de poèmes mais plutôt une collection de… textes divers (zooms sur une rencontre, une tranche de vie ou un destin, réflexions sur le monde et les individus, etc.).

Plongeons !

Si on tente de rationaliser, on remarque trois sous-ensembles de textes. Le troisième, Modeste proposition pour les enfants perdus, est un monologue aux allures de conférence sur les thèmes de l’exil et des réfugiés (inspiré par… Swift, ce qui en dit long sur l’arrière-plan qui nourrit les petits cailloux blancs abandonnés par l’auteur), qui a déjà fait l’objet d’une lecture-spectacle. J’y lis ce qui doit recouper un pan d’identité de notre auteur :

« (…) mon état, mon âge, ma situation limitent le champ de mon action, je ne le sais que trop, mais ce que je fais, je tiens à le faire entièrement et avec une véritable précision. »

On dirait un personnage de La Peste, ce roman sublime où Camus étale l’absurde (et la difficulté) d’être/du monde et, tout à la fois, la dignité qui nous échoit de résister. Faire de son mieux, avec les moyens du bord mais avec application.

Allons à rebours. La première série de textes est intitulée Nouvelles de notre Monde. Mais sont-ce des nouvelles ? La frontière des lentilles esquisse excellemment un personnage, Gus, qui demeurera sur le seuil d’un véritable récit. L’essentiel est donc dans le portrait d’un homme debout (camusien encore !), qui déploie une farouche indépendance :

« Regarder le monde sans y croire, se jeter dans l’océan, nager à perdre haleine sans espoir de retrouver la terre au loin, mais se mettre sans rechigner à faire avec soin ce métier d’homme sur cette parcelle du globe. »

Les réflexions sont portées par une écriture ciselée mais ferme :

« L’Europe avait été taillée comme une lentille, elle pouvait devenir le verre ardent qui engendrerait l’incendie ou offrir à l’homme penché sur le cristal poli une entrevue avec un univers libéré des dieux. »

Quant à la deuxième anthologie de brèves, Promenades, qu’en est-il ? De petites fictions, des proses poétiques. Qui ouvrent des sillons. De sensations, de réflexions. Sur le monde des écrivains ou celui des couples, notamment. Toujours transcendées par la précision virtuose de l’expression :

« Je venais d’entrer dans le célibat comme on part en voyage, délesté de presque tout, curieux d’un présent sans avenir, hanté par la vitesse du jour et l’immobilité des nuits, j’étais presque mort. C’est le « presque » qui rendait la vie supportable. »

Le monde où se faufilent les narrateurs, qui me paraissent autant de métamorphoses de l’auteur (NDLA : à tort ?), semble souvent hostile et fou, hanté par des perroquets prédateurs, des femmes trop indépendantes et glacées, des enfants assujettis déjà à l’hypocrisie de l’intérêt. Il y a du Haddock face à la horde de Séraphin Lampion, et du Tati aussi, en sidération mélancolique devant une modernité bruyante, agitée, en perte d’âme, de contact. Mais l’espoir existe, la lueur au cœur des ténèbres. Il suffit d’un acte gratuit (des pompiers venant sauver un chaton), de deux personnes qui se rencontrent dans l’empathie, la perception de l’instant d’or.

Bref (NDLA : c’est le cas de le dire), Daniel Simon est un auteur qui évacue ce qui lui semble accessoire, artificiel (une intrigue centripète) pour raconter ce qu’il désire intimement partager : une rencontre, une réflexion, une perspective. Il s’offre une liberté totale. Et ses billets d’humeur fictionnalisés inventent quasi un nouveau genre. Pas étonnant, dès lors, qu’il aille se nicher au sein des éditions M.E.O., qui osent si souvent évacuer l’étiquette, le court terme… et la narration pure qui m’est chère (NDLA : mais dont j’arrive à me passer à l’occasion, donc, échappant aux limites de mes attentes).

A déguster comme un café serré, une liqueur. Avec parcimonie, un texte par jour ou par séquence de jour, mais dans l’intensité et la communion. Comme autant de pastilles de vie (au sens fort) détonnant dans un univers où la fadeur se révèle invasive à la manière de certaines algues.

Le livre sur le site des Editions M.E.O.

Je suis un lieu commun, le blog de Daniel SIMON

 

(2)

Livre l esprit frappeur Albert-André Lheureux

Albert-André Lheureux, L’Esprit frappeur, récit d’une aventure théâtrale, préface de Jacques De Decker, Genèse, 2017, 199 pages.

Les Belles Phrases ont déjà publié un bel article sur ce livre :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/20/lesprit-frappeur-quete-dune-mythologie-theatrale/

Mais je ne peux m’empêcher d’exprimer mon admiration pour un grand homme de théâtre qui passe une bonne partie du livre à évoquer les talents ou apports des uns et des autres (Maurice Béjart, Bernard De Coster, etc.), répandant à travers la lecture un faisceau d’ondes positives (res)suscitant sous nos yeux un monde d’amour et d’amitié, de génies croisés œuvrant pour favoriser le règne du Beau, du Bien, du Bon. Un guide à l’usage des créateurs et des créatifs ?

On éprouve la plus grande sympathie pour cet Esprit frappeur qui guide Albert-André Lheureux, au-delà des structures, et lui conseille, credo vibrant :

« . d’être frappé par ce qui n’est pas nous,

. d’être attentif au monde,

. d’être passionné par l’Autre à travers mille visages,

. d’être à l’écoute de chaque instant, et enfin

. de comprendre à travers l’action. »

Le livre sur le site de l’éditeur

(3)

Arnaud de la Croix, 13 complots qui ont fait l’histoire, essai historique, Racine, 2018, 178 pages.

On avait dévoré les précédentes études historiques d’Arnaud de la Croix et celle-ci est du même acabit. On y déroule les thèmes du complot et du complotisme au fil des époques (de l’Antiquité aux années 80 ou 2000). Pour ma part, féru d’Histoire, je connaissais presque intimement les matières assassinat de César, peste noire, Protocoles de Sion ou Tueurs du Brabant wallon, mais je les ai revisitées avec plaisir, au gré d’une langue fluide, d’une narration très claire, structurante… et surtout grâce à cette capacité particulière que possède l’auteur de nous mener à des réflexions et interrogations plus larges, plus subtiles, nécessairement interpellantes, nourries par les apports non seulement d’historiens mais de philosophes, de théoriciens (comme Karl Popper, Richard Hofstadter, etc.).

Qui plus est, j’ai pu remédier à quelques lacunes. Je connaissais la Conjuration de Catilina depuis mon adolescence… sans savoir de quoi il retournait très précisément. Et la Conspiration des Poudres ? Guy Fawkes, et le masque qui a inspiré la BD (et le film) V comme Vendetta ou… Anonymous ?

Etc.

Apprendre en s’amusant, c’est très bien. Apprendre en développant son esprit critique et en s’interrogeant sur les rouages du monde, c’est encore mieux. Découvrir comment se développe un phénomène, comment il mute (passionnant, le glissement de la prétendue menace franc-maçonne à ses réinventions via un phénomène de surcouche, les Illuminati puis les Juifs étant transformés en moteurs secrets du… mouvement secret), quels besoins sociétaux l’inspirent, les extrémismes qui sous-tendent les perspectives… On en finit par buter sur la nature humaine et ses limites pathétiques/dramatiques, qui nous condamnent à reproduire le phénomène à l’infini, décliné à toutes les sauces idéologiques, comme une fatalité inhérente à notre incapacité à admettre un monde arbitraire, à cette lâcheté qui veut chercher à l’extérieur le bouc-émissaire qui dispensera de l’autocritique et de l’aveu d’échec.

« Il s’agit moins aujourd’hui de violenter les hommes que de les désarmer, de comprimer leurs passions politiques que de les effacer, de combattre leurs instincts que de les tromper, de proscrire leurs idées que de leur donner le change en se les appropriant. » 

Des paroles enregistrées lors d’une rencontre entre des dirigeants politiques, une multinationale et une chaîne TL, une agence de pub dans le cadre des actuelles dérives oligarchiques visant à bigbrotheriser nos démocraties de plus en plus imparfaites ? Vous n’y êtes pas du tout ! Ces lignes datent de 1865 et d’un pamphlet de Maurice Joly, qui inspirera (entre autres sources mensongères et odieuses) la tristement célèbre supercherie littéraire du complot mondial ourdi par les Juifs.

Le livre sur le site des Éditions RACINE

Sur les précédents ouvrages d’Arnaud de la Croix :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/01/14/une-galerie-de-portraits-sulfureux-douze-fans-celebres-dhitler/

…et aussi :

https://karoo.me/livres/treize-livres-maudits-hublots-demultipliant-lhorizon

 

(4)

Cette vieille histoire

Yves Wellens, Cette vieille histoire, roman, Ker, 2018, 142 pages.

Un ton ! Une voix ! Ce n’est pas si courant. J’ai attaqué avec plaisir, porté par une langue de qualité, un rythme particulier. Je me suis cru projeté dans un micro-thriller. Un homme d’affaires des plus puissants se fait gifler par une mystérieuse visiteuse qui disparaît aussitôt, un journaliste d’investigations se lance à l’assaut du personnage, des avocats, conseillers et même une sorte d’inquiétant agent spécial entrent en scène, il est question de trois frères unis et séparés par un passé trouble… On croit glisser vers le roman de mœurs, un traumatisme familial :

« C’était un son métallique, causé par des talons frappant fort le sol, qui lui en rappelait un autre : celui d’un homme qui se hissait en ahanant et en titubant dans l’escalier en colimaçon de la maison de son enfance, exiguë et étriquée, et jubilait de sentir que les occupants retenaient leur souffle, tandis qu’il s’approchait et se dirigeait lourdement vers la chambre conjugale. »

On s’interroge aussi sur la projection de l’auteur, un Wellens qui parle de trois Wellens… Et in fine ?

In fine, on bute surtout sur une réflexion : être écrivain ou être romancier sont deux métiers ou deux compétences qui peuvent ne guère converger, différer nettement. En clair ? Yves Wellens se concentre sur l’art de raconter et très peu sur ce qu’il a à raconter, la matière du récit n’est qu’un prétexte pour lui, un mirage pour le lecteur, ou une esquisse au mieux.

Qu’on ne s’y trompe pas. Le choix est légitime. La langue de Wellens et plus encore, même, sa manière de transmettre le récit créent une atmosphère, et celle-ci m’a plu. Au-delà de l’impasse vers laquelle j’ai compris rouler.

Il y a quelque chose de pur et de fort dans cet art. Quelque chose qui aurait à voir avec les expériences du Nouveau Roman jadis ? Peut-être. Dans une résurgence moderniste ?

Je sors de ma lecture partagé entre le plaisir d’avoir découvert un auteur de talent, Yves Wellens, et la frustration d’un récit qui se transforme en sous-marin. Et songe, du coup, nostalgique, à notre Rossano Rosi national, le plus sous-estimé de nos auteurs, ce si grand talent qui réussit la gageure de raconter des histoires fascinantes tout en décapant les instruments de sa communication.

Le livre sur le site des Editions KER

 

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Jean Jauniaux, Perception de Delvaux, nouvelle ornée de deux aquarelles inédites du peintre, édition bilingue, Au Hibou des Dunes/Fondation Paul Delvaux, 2017, 19 pages x 2.

A l’occasion du 120e anniversaire de la mort de Paul Delvaux, Jean Jauniaux, dont nous parlions dans notre numéro 4, a écrit une nouvelle toute en simplicité et émotion, teintée de poésie douce, esquissant la rencontre de deux âmes, un autocariste pour touristes et une jeune Japonaise, autour d’une visite du musée Delvaux à Saint-Idesbald :

« Je me laissais submerger par la grâce de cette énigmatique séduction, alternant la mélancolie du regard et le sourire obligé de la courtoisie ».

En quelques pages sans effet tapageur, arcboutées à une anecdote authentique, on revisite le thème des atermoiements, qui nous font vaciller devant les pas à accomplir pour concrétiser des prémices, on redécouvre l’envie de rejoindre Saint-Idesbald et les peintures détaillées par Yuri, on voudrait s’abîmer dans l’ukiyo, explicité par la jolie voyageuse :

« Ne ressentir que le moment présent,

S’abandonner à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d’érable… (…) se laisser dériver

comme une coquille vide

au fil de l’eau (…). »

L’ouvrage sur le site de BELA

Pour en savoir plus sur Jean Jauniaux :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/09/01/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-4-septembre-2018/

 

(6)

Les hérauts du faire-savoir (4).

Héraut du jour, après Guy Stuckens, Willy Lefèvre et Jean Jauniaux/Edmond Morrel, Michel Torrekens.

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Ah, Michel Torrekens ! Glissons un moment dans l’intime. Je vous l’avoue, Michel, c’est mon père spirituel en ce sillon de la médiation culturelle, du souci apporté au travail des autres. C’est lui qui, il y a 18 ans déjà, dans le sillage de mon premier roman, m’a incité à présenter mes services à sa revue Indications, m’offrant une perspective à laquelle je n’avais jamais songé. Je lui dois d’écrire aujourd’hui, à côté de mes romans, dans Les Belles Phrases ou Karoo, Le Carnet et les Instants ou Marginales, Nos Lettres

Michel, c’est une belle trajectoire. Comme journaliste (rédacteur en chef-adjoint du Ligueur), médiateur culturel (Indications, Le Carnet, etc.) et auteur de fiction aussi (un roman et des recueils de nouvelles).

BONUS ! Une micro-interview !

Edi-Phil : « Quand et comment en es-tu arrivé à t’intéresser particulièrement aux Lettres belges ? »

Michel Torrekens : « Cet intérêt date de mes études en philologie romane, à une époque où l’on commençait à s’intéresser aux œuvres belges contemporaines. Curieux de l’actualité du monde, j’avais également été frappé par les interpellations de Pierre Mertens dans le débat public, à la suite de romans comme Monsieur Bons Offices ou Terre d’asile (déjà la question de l’exil !). Il était alors encore fréquent d’entendre des écrivains s’exprimer sur les soubresauts du monde. Depuis, les micros se tendent davantage vers les people, humoristes et autres chroniqueurs. Par ailleurs, le Palais des Beaux-Arts (aujourd’hui, dites Bozar !) disposait d’une librairie de littérature belge où j’allais régulièrement farfouiller pour découvrir les nouveautés. Des rencontres y étaient également organisées avec, comme aujourd’hui, des succès variables. »

Edi-Phil : « Comment es-tu entré chez Indications (revue de critique littéraire destinée à la jeunesse) ? »

Michel Torrekens : « J’avais collaboré à la collection Auteurs contemporains, créée à l’initiative de Jean-Claude Polet et éditée par Didier-Hatier, en évoquant les œuvres de Pierre Mertens et Paul Gadenne. J’avais également commencé à soumettre des articles critiques à la revue Marginales d’Albert Ayguesparse. Je pense que c’est à la suite de ces expériences que j’ai été approché par la rédactrice en chef de l’époque, Geneviève Bergé, devenue auteure à son tour depuis. Elle renouvelait le conseil de rédaction pour réfléchir à une nouvelle formule éditoriale d’Indications. »

Edi-Phil : « Comment as-tu pu ouvrir Le Ligueur, jadis, aux auteurs belges ? »

Michel Torrekens : « Cette opportunité est née grâce à un partenariat proposé par la Fnac/Belgique, qui souhaitait mettre en avant un livre présenté par Le Ligueur. Ayant été chargé du rédactionnel, j’ai proposé une rubrique intitulée Lisez, c’est du belge, où je recensais un roman belge récent consacré à une thématique parentale ou éducative. J’essayais aussi de privilégier les nouveaux auteurs. »

Michel Torrekens donne tout son sens à cette rubrique, que je lui dédie !

Edi-Phil RW

 

Le blog de Philippe REMY-WILKIN

LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #4 (septembre 2018)

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Philippe REMY-WILKIN

Les Lectures d’Edi-Phil

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

Numéro 4 (septembre 2018)

A l’affiche : trois romans (Jacques De Decker, Jérôme Colin et… Charles De Coster), un recueil de poésies (Thierry-Pierre Clément) et un héraut du faire-savoir (Jean Jauniaux) ; Weyrich, Allary, la collection patrimoniale Espace Nord, Le Non-Dit, etc.

Numéro 4 déjà ! Pour rappel, j’ai entamé ce projet de mini-revue pour des raisons affichées rétrospectivement par l’historienne/autrice Diane Ducret quand elle a relayé (dans Le Vif/L’Express du 12 juillet 2018) une phrase gravée par une détenue juive d’un camp d’internement français : « Mieux vaut allumer une lumière que de se plaindre de l’obscurité. » Toute ressemblance avec une critique filigranée des médias traditionnels et des politiques est purement fortuite. Mais le coup de gueule mué en acte créatif est double, bien sûr, cogne à droit et à gauche.

Il n’y a pas que l’actualité dans la vie, très loin s’en faut ! Il faut pouvoir aller à rebours parfois/souvent, glaner l’or du temps, de tous les temps.

 

(1)

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Jacques De Decker, Le Ventre de la baleine, roman, Weyrich, 2015, 184 pages.

Il s’agit d’une réédition du troisième roman de JDD, paru initialement chez Labor, en 1996, agrémentée d’une interview de l’auteur par Jean Jauniaux (dont il sera question plus bas). C’est ma première rencontre avec l’œuvre de fiction de JDD ! Et ce ne sera pas la dernière, je compte amenuiser mes lacunes en allant jeter un œil à ses deux premiers romans ou à sa création théâtrale.

Entamons !

« Elles étaient deux. A gauche de l’âtre de théâtre, noire de cheveux, les yeux d’un bleu pervenche, elle avait quelque chose de doux et d’effronté à la fois. Son pendant de droite avait une déferlante chevelure blond vénitien, et des yeux verts comme piquetés d’or. »

Les premières pages dégagent des effluves de Balzac ou de Proust, on s’imagine dans un salon parisien, une station thermale, de ces lieux clos où, pourtant, s’invite le voyage. On remonte ensuite vers la modernité mais le style conserve des courbures végétales dignes de l’Art Nouveau, dans un décor de Nautilus :

« Avant d’y être tout à fait immergé, il sentit que se transmettait à tout son être une étrange vibration, dont il n’avait pas encore pris conscience jusque-là. Comme lorsque, en vol long-courrier, le voyageur assoupi est réveillé par un incident quelconque – la rumeur des écouteurs du voisin, qu’il vient d’ôter de ses oreilles, et qui diffusent un rock tonitruant, l’appel d’un passager qui réclame une couverture pour la nuit, le brusque cri d’un enfant qu’un cauchemar a surpris -, et ne sais plus où il est. »

Le premier chapitre procure un engourdissement onirique, un plaisir de lecture décontenançant. Décontenançant ? C’est que… la quatrième de couverture et la rumeur évoquent un roman à clés ancré dans la réalité la plus prosaïque : l’assassinat du leader socialiste et ministre d’Etat André Cools en juillet 1991 à Liège. Je pensais plonger dans les magouilles politiques, naviguer entre les travées policées des coulisses du pouvoir et les bistrots glauques hantés par une faune interlope, en quête d’indices menant à un projet criminel, des tueurs à gages, une agression sauvage.

Eh bien… il suffit de savourer une sorte de prologue, quelques pages hors du temps qui recevront écho et sens à la fin de l’ouvrage. Dès le deuxième chapitre, qui est, somme toute, le premier, s’ouvre un roman moderne d’une vivacité sidérante. On est emporté ! Jusqu’aux dernières lignes. Avec une impression prégnante. Ou un rappel. JDD est un homme de théâtre :

« On a tout le temps.

– Pas du tout, j’appelle l’hôpital, faut qu’ils soient prêts.

– Je voudrais prolonger ce moment.

– Quel moment ?

– Nous deux, seuls, dans l’appartement. C’est la dernière fois, tu te rends compte ?

– Pas le temps. Il arrive, faut pas qu’il rate son entrée… »

Oui, JDD a écrit de nombreuses pièces, créé L’Esprit Frappeur avec Albert-André-Lheureux*, adapté, traduit des dizaines de dramaturges néerlandophones, anglophones, germanophones, etc.  Ce qui laisse des traces profondes, et du meilleur aloi, dans son travail de romancier : ses chapitres sont dégraissés, libérés des digressions et descriptions mornes ou pesantes, la narration elle-même est désentravée des enchaînements obligés, des passages passerelles. JDD balaie tout ça et file droit à l’essentiel, nous offrant des scènes concentrées sur la substantifique moelle du sens et de l’émotion. Bref, on lit avec aisance mais dans l’intensité, envolé par des dialogues percutants :

« J’ai vu ta femme à la télé, dans une émission de l’après-midi. Elle a dit quelque chose de touchant : « Arille et moi, nous sommes des anciens combattants. On se perd de vue de temps en temps, mais on ne rate aucun défilé. » C’était drôle aussi.

– Elle a dit ça ? Tu es la première personne qui m’en parle. Je savais que la station locale venait de la rencontrer, j’ai oublié de lui demander quelles questions on lui avait posées. C’est vrai qu’on est des anciens combattants. Ca veut tout dire, c’est bien trouvé…

– Et moi, je suis le repos du guerrier, alors ? »

Les fils narratifs ? On suit trois couples : Thomas et Marthe, jeunes et nantis, qui découvrent les joies parentales, lui dans la magistrature, elle professeur de philosophie ; Thierry et Bernadette, des journalistes, nettement plus rock and roll ; Arille Cousin et Thérèse enfin, soit le double de Cools et sa maîtresse, une chanteuse lyrique, en passe de changer de vie. Mais il y a Renaud Dewael aussi (des allures d’Alain Van der Biest), le dauphin d’Arille, qui a mal tourné, ne parvenant pas à ordonner les dons généreusement distribués par la nature. Et, à l’autre bout du drame, la sinistre bande qui entoure Dewael, encourageant ses faiblesses pour l’exploiter, s’enrichir à bon compte, des mafieux de pacotille : Antonio, Franco, Sergio et Camillo. Qui ont en vent, via la presse (Bernadette !), du désir d’Arille de nettoyer les écuries d’Augias avant de se retirer. S’en inquiètent.

Ces fils vont se recouper, converger, leurs acteurs étant appelés à intervenir dans le futur dossier Cools.

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Jacques De Decker

J’ai A-DO-RÉ ! De l’écriture protéiforme mais toujours pur plaisir à la narration claire et enjouée. Il y a un état de grâce qui flotte au-dessus du roman, permettant de se passionner pour une machine infernale, une dramaturgie tout en explorant les différentes composantes de l’affaire, leurs vies, leurs aspirations, des plus idéalistes aux plus mesquines. Du coup, le roman, court et dynamique, en acquiert une dimension polyphonique mais, plus encore, polysémique. Récit policier ou thriller soft, quand on tente de démêler les responsabilités, d’appréhender le moment fatidique. Leçon d’histoire contemporaine quand on confronte les acquis sociaux du siècle ou la résistance aux sirènes du national-socialisme à la mutation/déglingue des cadres/idéaux de la gauche. Mise à nu des mécanismes politiques, des motivations initiales aux dérapages et distorsions. Croquis d’un destin. Interactions du privé et du public, réflexions sur les atermoiements ou égarements idéologiques, la rédemption par l’amour, la famille, la construction fléchée. Jeux métaphoriques sur Jonas (le fils de Marthe et Thomas) et le ventre de la baleine, la philosophie qui s’en dégage, entre volontarisme et acceptation face à ce qui ne dépend plus de nous. Ou sur la mort, même, qui engendre la vie, l’enquête sur l’assassinat générant des élans collatéraux qui ensemencent de l’amitié, une naissance, etc.

J’ai A-DO-RE ! Signant trois chapitres d’un « Magnifique ! » qui me tombait des nues : un portrait d’Arille/André Cools/Cousin au bout de sa trajectoire, en quête de rédemption ; une rencontre entre Arille et la mère de ses enfants ; la visite de Louise, l’épouse, à Thérèse, la maîtresse, hospitalisée blessée, après la mort de leur grand amour. Et que dire de l’utopie (à contre-courant des modes) qui se dessine in fine, réponse ontologique aux vicissitudes du monde ?

Miracle et paradoxe ! En brossant la reconstitution d’un drame sordide orchestré par des minables mais suscité aussi par la prédation d’une certaine presse, JDD nous offre une galerie de personnages (Marthe et Thomas, Louise et Thérèse, Arille…) et d’interactions qui réconcilient avec le genre humain :

« Ce que tu chantais, la façon dont tu chantais, tout ton être qui se diffusait dans ta voix m’ont donné, pour la première fois de ma vie, l’impression d’être réconcilié, apaisé. Mon passé n’était plus que le chemin qui m’avait mené à cet instant, mon présent se dilatait à l’infini, englobait mon futur. L’amour est un mot bien galvaudé pour désigner cela. (…) Je crois que j’ai ressenti alors l’impression d’avoir trouvé ma passeuse. Nous ne cherchons jamais rien d’autre, nous, les hommes, qu’une femme qui nous guide vers la mort, et qui soit le relais de celle qui nous a jetés dans la vie. »

Mise en abyme ? Il est des livres qui infusent cette sensation et celui-ci, bijou, en fait partie.

 Le livre sur le site des Editions Weyrich

 

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De journaliste culturel à créateur (3).

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Jérôme Colin, Le Champ de bataille, roman, Allary, Paris, 2018, 207 pages.

Eh bien, je termine le livre en ne sachant pas par quel bout entamer la critique ! En clair, agité par des impressions très contradictoires plutôt qu’emporté par une dominante.

Après quelques pages, l’écriture m’apparaissait très vivante, avec des saillies d’humour et de vie qui vous projettent de plain-pied dans l’histoire, une atmosphère de (bonne) série télé américaine :

« Il avait l’air inoffensif, affalé sur le divan, le téléphone portable sur les genoux, la télécommande de la télévision dans une main et un paquet de chips dans l’autre. Depuis un an, il s’était pourtant méthodiquement appliqué à mettre notre famille à feu et à sang. ».

Dans un deuxième temps, les dialogues m’ont paru irréguliers, certains décapants mais d’autres assez clichés, l’écriture m’a parue plus efficace que littéraire. Un auteur qui se veut davantage narrateur/romancier qu’écrivain ? Soit. Mais le contenu, alors ?

Le récit se lit aisément, avec plaisir. Il est intimiste, centré sur les rapports entre les membres d’une famille. Raconté à la première personne. Du point de vue d’un père, la quarantaine en l’occurrence, dépassé par la crise d’adolescence de Paul, son fils de quinze ans, les leçons impossibles à détricoter de sa fille Elise ou l’insatisfaction/exaspération croissante de sa compagne Léa :

« Paul (…) nous déteste par amnésie. Il croit que nous sommes apparus dans sa vie il y a quelques mois pour lui dire de ranger sa chambre et travailler à l’école. »

Le narrateur est paralysé par la routine et ses pesanteurs, la vie qui se délave, si éloignée des souvenirs et aspirations des livres de voyages escamotés derrière une trappe, son trésor : « Nos vies sont si petites alors que le monde est si grand. ».

Drôle et émouvant ? Et l’on se reconnaît tous/toutes peu ou prou dans tel ou tel personnage voire plusieurs ? Oui.

Oui mais.

La suite du livre me tourneboule le sens commun. Suis-je séduit par la justesse d’évidences… qui échappent à beaucoup de parents, professeurs, autorités diverses ? Sur le modèle du cancre en voie de rupture scolaire et d’exclusion qui se révèle particulièrement responsable face à un évènement exceptionnel ? Suis-je excédé par l’immaturité et la victimisation du père ?

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Jérôme Colin

Le père/narrateur ? Il génère plus de problèmes qu’il n’en résout, TOUT le blesse, le submerge. Et il est toujours dans le mauvais timing ! Qu’il agisse courageusement (mots maladroits au fils, comportement de délinquant face à l’institution scolaire, propos édifiants piteux) ou se replie lâchement (dans les toilettes). Mon malaise grandit avec sa caricature de l’école et des enseignants, cette manière un peu facile de tout mettre sur le dos de l’institution, alors que l’éducation revient avant tout aux parents. Avec son vocabulaire guerrier aussi, renforcé paradoxalement (ou habilement ?) par un certain décor du roman, les attentats subis par Bruxelles ou Paris : « Nous avons survécu quelques mois de plus », « champ de bataille », « à feu et à sang », etc. Sa peinture des parents comme de gens sans cesse en attente (à la sortie du cours de danse, de l’école, de l’entraînement de foot, du bulletin) m’horripile, comme la piédestalisation des enfants-rois. Non ! Une famille harmonieuse nécessite l’émancipation et la réalisation de CHACUN de ses membres, l’exemple apporte davantage que les conseils, un esclavage béat. Point d’orgue de mon exaspération quand le narrateur se met à plaindre les parents des jeunes terroristes  « qui restent condamnés à ne pas comprendre », alors « qu’ils ont fait ce que nous faisons tous : de leur mieux ».

Pourtant, l’empathie finit par trouer le smog de l’irritation. Le narrateur a le mérite d’entrevoir la nature trouble de son rapport au réel, la part de fantasmes, son délire de persécution. Il a le mérite de réagir. Quitte à revisiter son passé. Débroussaillant les propos de son propre père : « Je suis déçu d’avoir un fils comme toi. Tu me gâches la vie. Si je meurs, je ne veux même pas que tu viennes à mon enterrement. » Les moments qui ont figé des comportements toxiques, généré des blocages, des lacunes.

A-t-il gagné dès lors le droit à la rédemption ? Obtiendra-t-il une nouvelle chance, comme père, comme époux ?

En revisitant ce livre, qui se lit très vite, à la fois léger et interpellant,  une lumière clignote et m’interroge : Jérôme Colin s’identifie-t-il au narrateur, épouse-t-il son point de vue ou, au contraire, l’utilise-t-il comme un repoussoir, voire, sans excès d’empathie ni de sévérité,  un révélateur ? Ou cette question, en corollaire mais plus radicalement : le livre peut-il échapper à son auteur et le dépasser, ouvrir des débats, nous faire réagir, réfléchir de par la justesse de certaines scènes, une manière de croquer le réel qui rappellerait des fragments de la mythique émission Strip Tease ?

Mais poser la question, c’est y répondre. Les bons livres sont souvent ambigus et ouverts.

Le livre sur le site des Editions Allary

 

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Un recueil de poésies (4)

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Thierry-Pierre Clément

Thierry-Pierre Clément, Fragments d’un cercle, Le Non-Dit, 2010.

Dans l’attente du nouvel opus du poète, annoncé pour la rentrée littéraire ou peu après, j’ai relu des textes écrits entre 1976 et 2009, sur trente-trois ans donc, retraçant tout un itinéraire d’écriture, de vie et de spiritualité.

Quelques morceaux choisis ?

Un hommage à Marcel Hennart :

« Un poète s’en va

Une lumière s’éteint,

La nuit s’épaissit.

Notre nuit.

De l’autre côté

grandit la lumière. »

On retrouve à plusieurs occasions l’idée qu’il nous appartient de créer un nid d’or et d’azur :

« La maison où je demeure

ne meurt jamais

et n’a pas de limites

elle ne possède pas de murs

mais des fenêtres de lumière

et des portes de feu (…) »

Une ébauche de lutte eschatologique ?

« Esquif inquiet filant

par l’entrelacs des canaux gris

parmi les palais de pierre blanche

Et

au bout d’un chenal sans fin

la clarté »

Cette sensation. Le Beau, le Bien, le Bon, qui sont lumière, chaleur, partage, etc. ne sont pas déposés sur le seuil par une providence trop câline mais doivent être l’objet d’une quête puis d’un entretien patient. Et il y a le mystère encore…

« tu viendras chaussée de la nudité des sables

tu viendras vêtue de la nudité des mers

drapée de l’immensité du vide

je te dirai mon voyage et j’apprendrai ton chant

tu rempliras mon âme de la senteur des étoiles

je jetterai dans les vagues mon sac idiot plein de questions

*

alors nous irons sur la mer »

Des idées, des images, des combinaisons de mots et des ondulations de phrases qui enchantent. Au sens plein ?

Le site du Non-Dit

 

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Charles De Coster, La Légende d’Ulenspiegel, roman, Collection Espace Nord, 2017, édition établie et présentée par Jean-Marie Klinkenberg, 510 pages.

Le titre habituel, repris à l’intérieur du livre, est interminable, écho à d’autres récits picaresques mythiques : La Légende et les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandre et ailleurs. Le contenu est, a contrario, d’une fraîcheur extraordinaire. Le meilleur roman de la Littérature belge (francophone ?), rapporte la rumeur depuis des décennies. Le préféré de Jacques De Decker, en tous les cas. Et le mien ! Quoique mes souvenirs soient brouillés par la juxtaposition d’une autre passion, la version BD de Willy Vandersteen, dans les années 50, sans doute un des plus merveilleux classiques du genre. Deux passions convergeant à un point tel que je passe quatre ou cinq jours chaque année depuis une décennie à l’ombre de la Tour de Damme.

Tout le monde connaît les grandes lignes du récit et je ne vais pas me lancer dans une analyse savante. Non. Il faut rendre à César et… je voudrais simplement insister sur la qualité formidable de cette édition commanditée par nos institutions (Fédération Wallonie/Bruxelles & Communauté Française de Belgique), louer le travail de J.M. Klinkenberg, l’impression et la mise en page, l’illustration de couverture d’Olivier Deprez, issu de la BD d’avant-garde. Le récit et la langue s’en trouvent décapés, revigorés, rendus, somme toute, à leur statut. On pourrait rappeler aussi que la légende est germanique, notre romancier bruxellois s’est approprié le mythe et en a livré la version la plus aboutie, achevant la transformation du fripon farceur en héraut de la liberté et chantre du plat pays confronté à la Légende noire de Philippe II et du duc d’Albe.

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Charles De Coster

Ucclois d’adoption, j’apprécie particulièrement la scène des aveugles, qui se joue dans l’auberge du Vieux-Cornet, ce que rappelle une plaque commémorative au coin de l’enceinte du parc du Wolvendael, à l’entrée du Crabbegat, chemin creux envoûtant. Il faut comparer les variantes, spectaculaires, entre le roman de De Coster et l’adaptation de Vandersteen, qui revisite le premier à la lumière des peintures et atmosphères breughéliennes, tout en déployant un imaginaire truculent qui n’a aucun équivalent dans notre plat pays à l’exception d’André Franquin**. Amoureux éternel de l’énigme de la Bête du Gévaudan, je relis aussi avec un plaisir tout particulier la saga du lycanthrope.

Notre Divine Comédie, notre Don Quichotte ? Il faut raison garder mais… A redécouvrir ! D’urgence !

Le livre sur le site d’Espace Nord

 

(5)

Les hérauts du faire-savoir (3).

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Jean Jauniaux

Héraut(s) du jour, après Guy Stuckens et Willy Lefèvre, Jean Jauniaux et Edmond Morrel… qui ne sont qu’un seule et même personne, déclinée en versions papier et micro.

Il va sans dire qu’une belle place doit être réservée à Jean Jauniaux, un homme fort éclectique et talentueux, qui réalise un travail formidable au service des auteurs. Des présentations publiques, lors de salons littéraires, dans des librairies. Des interviews sur  la « Webradio » www.espace-livres.be, où il offre le micro à son double Edmond Morrel. Des articles aussi sur LIVRaisons : le blog de PEN Belgique. Ou des interventions dans les livres de collègues (voir le livre de JDD supra).

Je braque ici mon projecteur sur le Jean Jauniaux médiateur culturel : il est omniprésent et épatant, modèle et référence, démultipliant les espaces de réalisation, d’expression et d’émancipation. Mais il est question d’un homme arc-en-ciel, à la biographie inépuisable (voir http://www.kerditions.eu/jean-jauniaux/), d’une carrière RTBF à une autre au sein de la CE, en passant par des engagements humanitaires, l’écriture (trois recueils de nouvelles et deux romans), la traduction, la présidence du Pen Club Belgique ou la direction de la revue Marginales (http://www.marginales.be/).

BONUS ! J’ai eu l’occasion de passer le rencontrer en son antre et de lui poser quelques questions. L’arroseur arrosé !

Edi-Phil : « Vous avez une formation de traducteur et d’homme de cinéma/télévision, plusieurs carrières, alors, qu’est-ce qui vous a fait basculer dans ces multiples activités au service de vos confrères et consœurs auteurs/autrices ?

Jean Jauniaux : « Tout vient d’une passion pour l’instrument radio, née vers mes 12/13 ans, en écoutant le Français Jacques Chancel (Radioscopies), qui ouvrait à mes yeux une université des ondes, nous faisant pénétrer des mondes, des personnalités a priori peu accessibles, et ce dans les domaines les plus variés (littérature mais musique, politique, sciences…). C’est le déclic ! Mais il y avait un terrain favorable, aurait estimé une philosophie de bazar (NDA : Non, Jean, ne relativisez pas pudiquement cette piste !). La perte de ma mère vers quatre ans, un père taciturne se refusant à échanger en soirée avec ses enfants après avoir enseigné toute la journée ? Une affaire de tempérament enfin : j’éprouve une grande curiosité pour les gens, leurs activités. Quant au passage à l’acte ? Après une carrière bien remplie, la possibilité d’exploiter les ressources du Net. D’où la création d’une webradio qui offre de formidables avantages : mes émissions sont disponibles en tout temps (Bernard Pivot évoquait une sonothèque plus qu’une radio) et en tout lieu (lors d’une conférence en Chine, j’ai pu obtenir un accès immédiat à mes interviews), elles n’ont aucune limite de temps, et il m’est arrivé de prolonger deux heures avec Alain Rey, l’homme du Robert.

Edi-Phil : « Après tant d’interviews (près de 800 !), vous n’éprouvez pas un début de saturation ? Votre appétit est intact ? »

Jean Jauniaux : « Je n’éprouve aucune saturation pour les rencontres en elles-mêmes, la diminution de mon investissement a à voir avec trois facteurs : mon temps est largement mobilisé par mes responsabilités à la tête du Pen Club*** ; j’aspire à lire libéré du réflexe de la prise de notes, à retrouver l’état de grâce de la gratuité ; je voudrais m’octroyer du temps pour mes propres créations.

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Dessin de Jean Jauniaux et Edmond Morrel réalisé par Floch à l’occasion d’une interview

Edi-Phil RW

* Les Belles Phrases ont évoqué l’autobiographie d’Albert-André Lheureux : https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/20/lesprit-frappeur-quete-dune-mythologie-theatrale/)

** Les Belles Phrases ont consacré un feuilleton à André Franquin : https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/category/spirou-et-fantasio-par-arnaud-de-la-croix-philippe-remy-wilkin/

*** Le Pen Club est une association internationale qui regroupe des écrivains qui s’engagent pour la paix, la liberté, la tolérance. Notamment en soutenant des auteurs harcelés, emprisonnés pour leurs convictions. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/PEN_club

Le site de Philippe REMY-WILKIN 

LES LECTURES D’EDI-PHIL #3 (août 2018): COUP DE PROJO SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 3 (août 2018)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche : trois romans (Bernard Antoine, Vincent Engel et Eric Russon) mais aussi un recueil de poésies (Marie-Clotilde Roose) et une revue sportive culturalisée ; les maisons d’édition Murmure des Soirs, Ker, Robert Laffont et Brandes.

 

(1)

Bernard Antoine, Pur et nu, roman, Murmure des Soirs, 2018, 432 pages.

Il se passe quelque chose chez Murmure, c’est-à-dire chez Françoise Salmon. Comme je l’évoquais dans le numéro 2 de cette mini-revue, j’ai eu le privilège de recevoir en pré-lecture (en ligne) un roman à paraître, puissant et captivant, de Jean-Marc Rigaux. Mais… résonnez, trompettes !… celui Bernard Antoine sidère lui aussi. Au premier contact, de par son épaisseur. Au deuxième, de par sa valeur intrinsèque. Et, d’un coup, à 62 ans, avec un premier roman, ce nouvel auteur laisse sur place, dans la montée vers l’Olympe de nos Lettres, une majorité de ses collègues, certains appuyant pourtant sur les pédales de l’inspiration depuis des décennies.

Il ne m’a fallu que quelques pages. Je me suis arrêté. « Mais… c’est vraiment très bon ! » Bien ou très bien écrit, et ce dans tous les registres (narration animée, dialogues, sentences philosophiques), sans AUCUNE faiblesse, je veux dire un passage mal syntaxé, un peu lourd, un peu naïf, un peu mou ou lent… Non, c’est impec, hyper pro… Bref, bluffant !

Le pitch ? Un homme meurt, Egide, en faisant l’amour à une call girl de haute volée, Ana, qui est aussi une amie. Le fils, Thomas, accourt, un type à la dérive, qui ne sait plus trop où situer sa vie, ses relations, ses sentiments, il rencontre la dame, classieuse, troublante. Ca pourrait impasser en roman de mœurs à la française mais non, Ana a reçu trois lettres d’Egide, l’une pour elle, la deuxième pour son fils, la troisième pour une énigmatique Alessia. Qu’il s’agirait de retrouver. Et là… on bascule dans le suspense, un soupçon de thriller mais très vite aussi dans un roman historique et un road movie.

Thomas et Ana vont décider de se rendre en Italie, y entamer une quête qui conjugue mystères et existentiel. Mais d’autres fils se déroulent, un arrière-plan, qui ramènera au premier, on s’en doute. Direction les années 70 et le sillage de… la Bande à Baader/Meinhoff, de sinistre mémoire, une jeunesse d’extrême-gauche, en révolte contre le système, qui finit par élire la violence comme outil de réalisation. S’entrouvre un tout autre horizon, avec Birgit et Mattias, deux jeunes intellectuels norvégiens attirés par ce qui se passe en Allemagne, des considérations sur l’engagement et ses impostures, ses nuances, des amours contrariées, des drames, des secrets politiques, en clair un sillon mêlant histoire et sociologie, qui va mener jusqu’en Israël, en Bulgarie, etc.

Epatant !

A mettre en exergue, de longs passages d’action pure, dans la grande tradition du thriller à l’anglo-saxonne, passionnants, haletants :

« – Tu fermes ta gueule ou je t’étrangle, souffla-t-il. Je te jure qu’au moindre cri je te tue et je te balance par la fenêtre…

Elle ne bougea pas. De toute façon, elle n’aurait pas pu émettre le moindre son. Ses poumons brûlaient. Elle ne voyait que le visage de Sumorov, ses pupilles dilatées, ses narines pincées, son front luisant. Sa main quitta sa bouche, lui laissant un goût de nicotine salée sur les lèvres, puis elle glissa vers son cou qu’elle comprima, lentement. Il la regardait étouffer avec volupté (…) »

Avec le contrepoint de tirades dignes d’essais, comme dans ce bref extrait d’une analyse détonante courant sur plusieurs pages :

« Nous ne parvenons plus à produire ni sens ni signification. Notre aliénation n’a cessé de progresser jusqu’à l’emballement, les forces naturelles du marché ont expulsé l’Homme de lui-même, elles se sont substituées à sa capacité à se représenter comme sujet de l’Histoire. »

Très léger bémol : le roman est si riche qu’on peine à assimiler le rapport à des considérations mystico-philosophiques autour d’Hadewych d’Anvers, qu’on évacue allègrement en cours de lecture.

Bernard Antoine

Enthousiaste, j’ai écrit à l’auteur pour en savoir plus long sur son rapport à l’écriture, comment il en était arrivé à ce premier roman.

Sa réponse :

« Envisager mon rapport à l’écriture implique d’abord de considérer mon rapport à la lecture. Je suis un grand lecteur notamment de littérature américaine. Je tiens Philip Roth pour un des cinq grands écrivains du siècle. J’aime la fiction, les romans qui racontent et qui emportent le lecteur, les romans qui osent le souffle, qui nous arrachent à nos routines et à nos obsessions nombrilistes.

Dans Pur et nu, j’ai eu envie de raconter une histoire de femmes, de trois femmes qui se relèvent… J’ai voulu écrire sur la violence et sur les choix qui déterminent nos existences et qui impactent d’autres vies. J’ai tenté de poser la question de la rédemption en même temps que celle du temps qui efface ou non.

Ecrire m’est venu assez naturellement même si je publie mon premier roman relativement tard. Sans doute le temps a-t-il eu quelque influence d’ailleurs sur mes choix stylistiques, sur la construction du récit dont il arrive qu’on souligne la complexité… Mais j’ai aimé faire dialoguer deux époques et relever les synchronies, les coïncidences, les concordances, jouer avec les effets du hasard, avec les identités concomitantes, les échos du temps qui passe. J’ai également construit une sorte de jeu très conscient entre le lecteur et moi-même : qu’est-ce qui relève de la fiction, de mon imagination et qu’est-ce qui relève de la vérité factuelle ? Je sais maintenant que ce pari est gagné car la plupart des lecteurs qui m’écrivent m’avouent avoir passé beaucoup de temps sur le net dans le but de faire la part des choses, la part entre fiction et Histoire. »

Une (grosse) découverte !

Le roman sur le site du MURMURE DES SOIRS

 

(2)

Vincent Engel, Alma Viva, roman, Ker, 2018, 194 pages.

Alma Viva

En fait… 164 pages pour le roman, qui est suivi d’un monologue, Viva, en onze scènes, créé par Pietro Pizzuti en novembre 2017.

Les premières pages m’ont ramené à une lecture récente, le dernier Claude Raucy, publié chez MEO et évoqué dans mon numéro 2. Deux romans historiques assez courts et enjoués qui projettent dans la Venise des doges (à deux siècles d’intervalle… qui ne se sentent pas) tout en étant centrés sur une grande figure musicale (Willaert pour Raucy, Vivaldi pour Engel) embourbée dans des intrigues entravant la bonne marche du génie.

Nous voilà en 1740. Un Vivaldi vieilli et tourmenté n’en peut plus de devoir en découdre avec de médiocres Governatori, les contingences mesquines des politiques et des administratifs quand il ne lui importe que de créer. D’autant qu’il se trouve à un moment clé de sa vie, lacéré par un échec récent, la sensation qu’on le juge dépassé, blessé par les rumeurs qui courent à son endroit (un prêtre qui ne prononce jamais la messe et préfère cueillir les faveurs de ses jeunes élèves de la Pieta), s’arcboutant à un projet d’opéra qui devrait remettre son talent au frontispice de l’actualité et de la gloire. Que doit-il faire ? Quitter sa Venise adorée mais ingrate pour aller au loin humer le vent de la reconnaissance ? Mais ses protégées, leur avenir, quand l’une veut intégrer les ordres, une autre embrasser à tout prix la carrière de chanteuse plutôt qu’un mari ?

L’écriture est fluide, agréable, la narration gouleyante :

« Don Antonio passe ses journées en somnambule. Il a essayé le vin puis l’abstinence. Il a convaincu Anzoletta, une jeune violoniste, de le rejoindre à la nuit tombée, mais en a éprouvé un tel dégoût qu’il l’a renvoyée dans son alcôve à peine s’était-il étendu à côté de la jeune fille dénudée. »

Le tout a des allures de musique… vivaldienne. Ce qui me décontenance, admirant Vincent Engel comme l’un des plus beaux intellectuels de notre pays, ayant lu de lui, chez Ker encore, un livre nettement plus vénéneux et tendu, Les Diaboliques. Mais je m’adapte au ton différent, doux-amer, lève la tête vers les deux Canaletto qui phagocytent les espaces libres de mon bureau… quand, soudain, je retrouve un auteur plus conforme à mes attentes, un moraliste philosophant avec bonheur :

« (…) on n’est jamais trahi que par soi-même. La déception est le reflet de la confiance excessive que l’on accorde aux autres. (…) Ne s’attendre à rien, et prendre tout ce qui se présente comme un cadeau inespéré. »

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Vincent Engel

In fine, Engel rame à contre-courant des modes, des facilités égocentrées et des outrances racoleuses, ses plongées dans le passé échappent aux pesanteurs d’hier et d’aujourd’hui pour ciseler des pages atemporelles. Où il est question de rêverie exotique et érotique, des solitudes, aveuglements et courages des créateurs, de la difficulté du vieillissement et de l’oubli, du point final.

Du coup, je tends la main vers ma CDthèque, exhume le Nisi Dominus et le Stabat mater, parcours leur livret, imagine Rousseau se pâmant devant les concerts donnés par les Scuole, ces maisons de charité où on éduquait des jeunes filles pauvres, qui jouaient et chantaient derrière des grilles. Le décor de notre roman !

Dans la foulée, je m’attaque à la pièce qui suit le roman, un monologue qui réécrit brillamment celui-ci. Le niveau de langue, déjà élevé précédemment, monte encore d’un cran mais le dit se relève aussi plus intense :

« Dieu, ce passage… Je l’attendais la gorge serrée. J’ai composé sans chercher à entendre, je voulais découvrir ce chant par la grâce de ton instrument, de ton souffle, du ballet de ton corps qui danse, insouciant, tandis que tes doigts et ta bouche enfantent… Ces notes, imperceptiblement peut-être, ont déjà modifié la couleur du ciel de Venise. Ce matin, un peintre au bord du canal s’étonnera d’un éclat insoupçonné la veille, et il sourira. T’entendra-t-il ? »

Mise en abyme ?

Voir les réflexions de l’auteur sur la recherche d’une écriture musicale, ce qu’il a voulu réaliser ou éviter : https://www.vincent-engel.com/alma-viva

Le roman sur le site des Editions KER

 

(3)

Eric Russon, Bissextile, roman, Robert Laffont, Paris, 2018, 354 pages.

Bissextile

Après Sébastien Ministru et en attendant Jérôme Colin ou Myriam Leroy, je poursuis ma lecture de ces journalistes (culturels) belges croisés à la télé, à la radio qui se retrouvent publiés en France. Histoire d’y décrypter d’éventuelles convergences, un phénomène en amont et en aval. Leurs travaux présentent-ils des points communs ? Leur impact médiatique cèle-t-il des lacunes qui seraient pour d’autres (non médiatisés) rédhibitoires ? La curiosité pure me guide, si, si, loin de toute volonté de passer la brosse à reluire ou de céder, a contrario, au lynchage orchestré par certains puristes/jaloux.

Il m’a fallu quelques pages pour digérer un style amenuisant les envolées ou, réglant la mire des paramètres à l’aune du genre entrevu (le thriller), un rythme narratif cabotant loin du grand large et des ouragans d’un Ellroy mais tout autant des rebondissements et tarabiscotages trop construits d’une Higgins-Clark ou d’une Agatha.

Pourtant, une évidence retourne vite cette esquisse très partielle et partiale : je me réfugie chaque soir sous ma pergola pour retrouver Sarah, son mari Nicolas et leur fils Jérôme, me demandant ce qui les attend. C’est qu’à dire le vrai… si l’intrigue s’installe confortablement et sans secousse sismique, elle ne connaît aucun temps mort et progresse sans cesse, et on lit toujours agréablement un récit fluide, où les différents fils convergent habilement.

Mais de quoi parle-t-on, me direz-vous ? Le pitch !

On est dans un futur assez proche, après la promulgation d’une loi, La Loi, qui interdit d’avoir plus d’un enfant, dans une société assez pareille à la nôtre, où les boucs-émissaires du jour sont les Déviants, que la police traque, soutenue par un espionnage organisé, la délation, envoyant les nouveau-nés excédentaires dans des familles d’accueil et emprisonnant les rebelles.

Sarah, l’héroïne, bientôt quarante-ans (née un 29 février !) ; travaille comme médecin dans un hôpital et mène une vie rangée, délavée par le quotidien, l’ambition du mari. Quand sa mère agonise. Quand une domestique très étrange de celle-ci, trop dévouée et trop discrète, Elise, la prévient, tentant de les rapprocher in extremis. C’est que Sarah a une faille. Elle n’a pas eu d’enfance ou une enfance atroce, elle s’est enfuie vers seize ans loin de cette mère haïe, qu’elle n’a jamais revue, une gloire mondiale pourtant, une violoncelliste.

Ebauche d’un roman de mœurs qui se colorie rapidement d’accents policiers avant de tendre vers le thriller.

Car il y a un Plan, orchestré par Elise, pour une autre personne, plus inquiétante encore. Un Plan pour la ramener vers sa mère puis vers la maison dont elle hérite. Pourquoi ? D’autres fils apportent leurs contrepoints à l’intrigue : un mystérieux correspondant envoie des photos à Sarah, comme des pièces de puzzle, Aline, sa meilleure amie, lui demande son aide pour contourner la Loi et mettre au monde un deuxième enfant.

A partir du moment où le trio familial Sarah-Nicolas-Jérôme s’installe dans l’immense propriété littorale de la grande Lucie Beaumont, l’étau se resserre. Jusqu’à…

N’en disons pas plus sur l’intrigue. Sinon pour la saupoudrer de réminiscences gothiques (de grands romans anglo-saxons comme Rebecca ou Jane Eyre !). Le suspense ne retombera pas avant la dernière page. Autant en profiter !

J’ai lu avec plaisir, je me suis posé quelques questions sur des points de morale (soumission et résistance, difficulté ou ambigüité des choix, limites de la réalisation, de l’organisation, etc.), je ne me suis pas ennuyé une minute… et j’ai même été troublé/questionné quant à mes rapports avec ma propre histoire familiale.

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Éric Russon

Le deuxième roman d’Eric Russon est donc une réussite. Et on admirera que cet homme, habitué à côtoyer les plus grands créateurs, ne sur-joue jamais. Non, il s’échine à bien écrire comme on arbitre bien, c’est-à-dire via la voie de la discrétion, de l’effacement de l’outil au service du récit :

« La meute doit avancer. Elle ne dispose que de quelques minutes pour se rendre maîtresse des lieux, s’assurer que chaque mètre carré soit sécurisé. L’opération est retransmise en direct par la chaîne fédérale d’informations continue, qui la diffuse sur des milliers d’écrans, dans la plupart des lieux publics. L’hallali est un spectacle qui rencontre toujours une belle audience. »

Une piste pour notre analyse collective ? Ministru aussi se montrait simple mais fluide (voir notre numéro 1), tout entier à son contenu. Un trait de personnalité ou l’influence d’un métier de communication ? Et les relations des héros des deux livres avec un géniteur point de référence… non revendiqué ? Ce qui était le cas, aussi, de l’excellent Rosa du bloggeur/journaliste Marcel Sel… Hasard ? Air du temps ? Ou… ?

Le roman sur le site des Editions Robert Laffont

 

(4)

Marie-Clotilde Roose, Les Chemins de Patience, recueil de poésies, Brandes, 2004.

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Marie-Clotilde Roose

Je lâche l’actualité, soit, avec ce petit livre… sans numéros de pages mais bel objet, qu’un déménagement/rangement a libéré d’une oubliette creusée dans notre bibliothèque.

Des pages d’une grande délicatesse, où les sens, la syntaxe et les mots, la mise en lignes (hélas intraduisible ici) décapent et élèvent. Il me semble saisir la destination de la poésie, en goûter la saveur :

« Ponctuée de quelques

feuilles sombres

une page où inscrire

avec une encre blanche

l’indicible parole. »

Ou :

« Cet éclat particulier

de la lumière

quand le soleil traverse

un vitrail.

Vieil or, ténu

poudroyant l’espace. »

Ou :

« Ecrire pour fixer l’instant

de la rose

(Peux-tu encore parler

de la rose ?)

qui de l’éclosion

au déclin

offre l’image tremblante

et tremblée

du désir. »

Je connais l’autrice (NDA : je parle féministe !) comme philosophe, intellectuelle, animatrice et modératrice. Mais il faut se défier de toute étiquette, de tout amenuisement d’une personnalité, oser découvrir cette inclination pour la nature, le soleil, le ciel, la sensation pure :

« Mon corps gît sur la dune.

Coule en cette blondeur

en sa combe profonde.

Poids d’or sous le soleil. »

Ou :

« Se sentir le fruit dernier

d’une si lourde branche.

N’avoir à soi que la pulpe

assoiffant les langues.

Refusant la promesse

des semences

Pour la jouissance d’être

chair en bouche.

Jamais

en terre. »

Une aspiration à s’arracher au médiocre, à la mort qui nous embourbe dès la vie pour pleinement exister, essayer, ne serait-ce qu’un instant, s’il est sublime ?

Certains passages effleurent la perfection, et flotte une note de Mallarmé ou Baudelaire, une quête absolue de l’Idéal :

« L’œil sombre de la montagne

Fixe une dernière fois

La neige qui meurt.

On dirait qu’elle pleure

ombrageuse

sa beauté pure enfuie. »

Jusqu’à toucher au secret de la vie, du bonheur ?

« Je suis venue secrètement

m’agenouiller dans ton regard.

Les mains pleines d’offrandes

que sont ces fragments d’existence.

Certains ne valent qu’un sourire,

d’autres encore moins.

Toi seul peux les transmuer

En or, myrrhe et encens. »

Il va sans dire qu’après avoir lu des Lison-Leroy, Leuckx et Roose, j’ai écarté plusieurs recueils de poésies, je ne prise guère aller à rebours.

Le site des Editions Brandes

 

(5)

Courts, numéro 1, printemps 2018, 112 pages.

Et si j’osais ? Livrer quelques lignes sur une… revue de tennis ? J’ose car je le désire. Pourquoi ? Parce qu’un Bruxellois a eu la percutante idée d’être très ambitieux et ce doublement : en allant à l’assaut du marché français (la revue se vend lors des tournois de Monaco ou Roland-Garros) mais aussi en choisissant la carte du haut de gamme, avec une mise en page soignée (Mona Habibizadeh), un accompagnement rédactionnel (Lorent Corbeel, philologue, boss de la plateforme Karoo) issu du domaine culturel.

Au fond, tout est dit dès la couverture : la photo est superbe, artistique, décalée ; le sous-titre La revue qui prolonge l’échange ouvre l’horizon tout autant… que la savane africaine où se dresse un… court. La suite est à l’avenant, le sportif, une fois n’est pas coutume, laisse filtrer des allusions à la littérature ou la philosophie mais, surtout, s’arcboute sur des livres scientifiques qui ne se limitent pas à l’univers francophone.

L’édito (du fondateur Laurent Van Reepinghen) est remarquable, tout comme le texte/hommage consacré à Federer, les articles ont un parfum de journalisme d’investigation et s’avèrent tous (très)

intéressants, qu’il s’agisse d’évoquer le flow, les dessous historiques des marques, l’avènement du circuit pro ou les polémiques sur le tennis féminin. Plus traditionnel mais imparable : la présentation d’un des plus grands espoirs du tennis mondial, Shapovalov.

Bref, un très bel objet qu’on rangera dans la bibliothèque. Ou qu’on offrira !

Le numéro 2 de ce trimestriel sortira en été.

Voir : https://www.facebook.com/profile.php?id=166935993929734&ref=br_rs ou www.courts-mag.com

Edi-Phil RW

Le site de Philippe REMY-WILKIN