LE COUP DE PROJO D’EDI PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #11 : SPÉCIAL JACQUES DE DECKER

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 11 (avril 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

Spécial Jacques DE DECKER !

A l’affiche : son œuvre romanesque.

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Pour évoquer l’œuvre romanesque (trois livres) de l’autre Grand Jacques de notre histoire culturelle, un fil chronologique correspondrait à ma nature rationnelle/structurée mais j’entorse. Par nécessité. Il me faut débuter ce dossier en évoquant le roman* qui m’a ouvert la création de l’auteur. Il me faut débuter par ce qui fut ma plus belle lecture de l’année 2018, un roman si brillant dans sa tonicité sobre (et justement !) qu’il m’apparaît un point de référence et de positionnement esthétique et éthique.

 

(1)

Le Ventre de la baleine, Weyrich, 2015, 184 pages.

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Il s’agit d’une réédition du troisième roman de JDD, paru initialement chez Labor, en 1996, agrémentée d’une interview de l’auteur par Jean Jauniaux.

 

Entamons !

« Elles étaient deux. A gauche de l’âtre de théâtre, noire de cheveux, les yeux d’un bleu pervenche, elle avait quelque chose de doux et d’effronté à la fois. Son pendant de droite avait une déferlante chevelure blond vénitien, et des yeux verts comme piquetés d’or. »

Les premières pages dégagent des effluves de Balzac ou de Proust, on s’imagine dans un salon parisien, une station thermale, de ces lieux clos où, pourtant, s’invite le voyage. On remonte ensuite vers la modernité mais le style conserve des courbures végétales dignes de l’Art Nouveau, dans un décor de Nautilus :

« Avant d’y être tout à fait immergé, il sentit que se transmettait à tout son être une étrange vibration, dont il n’avait pas encore pris conscience jusque-là. Comme lorsque, en vol long-courrier, le voyageur assoupi est réveillé par un incident quelconque – la rumeur des écouteurs du voisin, qu’il vient d’ôter de ses oreilles, et qui diffusent un rock tonitruant, l’appel d’un passager qui réclame une couverture pour la nuit, le brusque cri d’un enfant qu’un cauchemar a surpris -, et ne sait plus où il est. »

 

Le premier chapitre procure un engourdissement onirique, un plaisir de lecture décontenançant. Décontenançant ? C’est que la quatrième de couverture et la rumeur évoquent un roman à clés ancré dans la réalité la plus prosaïque : l’assassinat du leader socialiste et ministre d’Etat André Cools en juillet 1991 à Liège. Je pensais plonger dans les magouilles politiques, naviguer entre les travées policées des coulisses du pouvoir et les bistrots glauques hantés par une faune interlope, en quête d’indices menant à un projet criminel, des tueurs à gages, une agression sauvage.

 

Eh bien… il suffit de savourer une sorte de prologue, quelques pages hors du temps qui recevront écho et sens à la fin de l’ouvrage. Dès le deuxième chapitre, qui est, somme toute, le premier, s’ouvre un roman moderne d’une vivacité sidérante. On est emporté ! Jusqu’aux dernières lignes. Avec une impression prégnante. Ou un rappel. JDD est un homme de théâtre :

« On a tout le temps.

– Pas du tout, j’appelle l’hôpital, faut qu’ils soient prêts.

– Je voudrais prolonger ce moment.

– Quel moment ?

– Nous deux, seuls, dans l’appartement. C’est la dernière fois, tu te rends compte ?

– Pas le temps. Il arrive, faut pas qu’il rate son entrée… »

 

Oui, JDD a écrit de nombreuses pièces, créé L’Esprit Frappeur avec Albert-André-Lheureux*, adapté, traduit des dizaines de dramaturges néerlandophones, anglophones, germanophones, etc.  Ce qui laisse des traces profondes, et du meilleur aloi, dans son travail de romancier : ses chapitres sont dégraissés, libérés des digressions et descriptions mornes ou pesantes, la narration elle-même est désentravée des enchaînements obligés, des passages passerelles. JDD balaie tout ça et file droit à l’essentiel, nous offrant des scènes concentrées sur la substantifique moelle du sens et de l’émotion. Bref, on lit avec aisance mais dans l’intensité, envolé par des dialogues percutants :

« J’ai vu ta femme à la télé, dans une émission de l’après-midi. Elle a dit quelque chose de touchant : « Arille et moi, nous sommes des anciens combattants. On se perd de vue de temps en temps, mais on ne rate aucun défilé. » C’était drôle aussi.

– Elle a dit ça ? Tu es la première personne qui m’en parle. Je savais que la station locale venait de la rencontrer, j’ai oublié de lui demander quelles questions on lui avait posées. C’est vrai qu’on est des anciens combattants. Ca veut tout dire, c’est bien trouvé…

  • Et moi, je suis le repos du guerrier, alors ?»

 

Les fils narratifs ? On suit trois couples : Thomas et Marthe, jeunes et nantis, qui découvrent les joies parentales, lui dans la magistrature, elle professeur de philosophie ; Thierry et Bernadette, des journalistes, nettement plus rock and roll ; Arille Cousin et Thérèse enfin, soit le double de Cools et sa maîtresse, une chanteuse lyrique, en passe de changer de vie. Mais il y a Renaud Dewael aussi (des allures d’Alain Van der Biest), le dauphin d’Arille, qui a mal tourné, ne parvenant pas à ordonner les dons généreusement distribués par la nature. Et, à l’autre bout du drame, la sinistre bande qui entoure Dewael, encourageant ses faiblesses pour l’exploiter, s’enrichir à bon compte, des mafieux de pacotille : Antonio, Franco, Sergio et Camillo. Qui ont eu vent, via la presse (Bernadette !), du désir d’Arille de nettoyer les écuries d’Augias avant de se retirer. S’en inquiètent.

Ces fils vont se recouper, converger, leurs acteurs étant appelés à intervenir dans le futur dossier Cools.

 

J’ai A-DO-RÉ ! De l’écriture protéiforme mais toujours pur plaisir à la narration claire et enjouée. Il y a un état de grâce qui flotte au-dessus du roman, permettant de se passionner pour une machine infernale, une dramaturgie tout en explorant les différentes composantes de l’affaire, leurs vies, leurs aspirations, des plus idéalistes aux plus mesquines.

Du coup, le roman, court et dynamique, en acquiert une dimension polyphonique mais, plus encore, polysémique. Récit policier ou thriller soft, quand on tente de démêler les responsabilités, d’appréhender le moment fatidique. Leçon d’histoire contemporaine quand on confronte les acquis sociaux du siècle ou la résistance aux sirènes du national-socialisme à la mutation/déglingue des cadres/idéaux de la gauche. Mise à nu des mécanismes politiques, des motivations initiales aux dérapages et distorsions. Croquis d’un destin. Interactions du privé et du public, réflexions sur les atermoiements ou égarements idéologiques, la rédemption par l’amour, la famille, la construction fléchée. Jeux métaphoriques sur Jonas (le fils de Marthe et Thomas) et le ventre de la baleine, la philosophie qui s’en dégage, entre volontarisme et acceptation face à ce qui ne dépend plus de nous. Ou sur la mort, même, qui engendre la vie, l’enquête sur l’assassinat générant des élans collatéraux qui ensemencent de l’amitié, une naissance, etc.

 

J’ai A-DO-RÉ ! Signant trois chapitres d’un « Magnifique ! » qui me tombait des nues : un portrait d’Arille/André Cools/Cousin au bout de sa trajectoire, en quête de rédemption ; une rencontre entre Arille et la mère de ses enfants ; la visite de Louise, l’épouse, à Thérèse, la maîtresse, hospitalisée blessée, après la mort de leur grand amour. Et que dire de l’utopie (à contre-courant des modes) qui se dessine in fine, réponse ontologique aux vicissitudes du monde ?

 

Miracle et paradoxe ! En brossant la reconstitution d’un drame sordide orchestré par des minables mais suscité aussi par la prédation d’une certaine presse, JDD nous offre une galerie de personnages (Marthe et Thomas, Louise et Thérèse, Arille…) et d’interactions qui réconcilient avec le genre humain :

« Ce que tu chantais, la façon dont tu chantais, tout ton être qui se diffusait dans ta voix m’ont donné, pour la première fois de ma vie, l’impression d’être réconcilié, apaisé. Mon passé n’était plus que le chemin qui m’avait mené à cet instant, mon présent se dilatait à l’infini, englobait mon futur. L’amour est un mot bien galvaudé pour désigner cela. (…) Je crois que j’ai ressenti alors l’impression d’avoir trouvé ma passeuse. Nous ne cherchons jamais rien d’autre, nous, les hommes, qu’une femme qui nous guide vers la mort, et qui soit le relais de celle qui nous a jetés dans la vie. »

 

Mise en abyme ?

 

(2)

Parades amoureuses, Grasset, 1990, 192 pages.

Parades amoureuses

Quelques lignes ont suffi à me rassurer. Après ma découverte enthousiaste du Ventre de la baleine, ce deuxième (dans tous les sens, écrit et lu) roman de JDD ne pourrait me déplaire. Je m’en doutais, ayant entretemps dévoré plusieurs pièces (Petit matin, Jeu d’intérieur, Tranches de dimanche) et nouvelles (Troubles circulatoires, Suzanne à la pomme) dudit auteur, butiné dans sa biographie Ibsen, un recueil de critiques (La brosse à relire), etc. Une matière créative JDD préexistait et s’adaptait aux genres, aux projets, aux paginations. Et cette matière me parlait, me touchait, énormément.

Pour le dire autrement. Le Ventre, mon premier contact avec la fiction JDD, était un véritable roman, au sens narratif (et populaire ?) du terme, lové autour d’une affaire politico-policière, il y avait une situation de départ, une rupture/crise (le meurtre) et un essai de résolution du problème. Dans Parades, l’intrigue centripète, qui constitue la force des romans romanesques (au sens moderne), est évacuée au profit d’une construction plus littéraire, il est question de portraiturer un homme, à un carrefour de vie, dans ses multiples relations, investissements.

Cette manière renvoie à la matière créative (fond/forme) qui traverse l’œuvre de JDD, indépendamment des supports empruntés. D’une part, une esquisse de l’humanité, une tentative d’en saisir des fragments à travers des tranches de vies (quasi le titre d’une pièce, de grande qualité, qui en acquiert une portée symbolique), des interactions. D’autre part, une langue d’une fluidité charnelle et captivante.

 

Plongeons dans le concret !

Parades amoureuses tourne autour d’un personnage central, Gilbert, professeur dans le secondaire, qui va franchir le cap des quarante-trois ans et sent la bascule au fond de son être, d’autant qu’il avance libre (ou solitaire), célibataire et sans enfant.

Si le début du roman précipite dans la modernité et le quotidien (un cours de français/littérature dispensé à une classe d’adolescents dans un collège technique), il s’en dégage rapidement ou, plutôt, juxtapose à sa première atmosphère une seconde, qui renvoie aux grands romans du XIXe siècle. Oui, ces romans sublimes, qui, dans la foulée du courant romantique, faisaient palpiter l’ego, créaient des figures inoubliables : Julien Sorel, Lucien de Rubempré ou Rastignac, Adolphe, etc.

Adolphe ! Comment ne pas songer au roman introspectif de Benjamin Constant (dans la chaîne himalayesque de nos prédilections fondatrices) ? Gilbert, lui aussi, interroge la frontière entre amour et aliénation, liberté et solitude, ces compromis et ces renonciations, ces frustrations dont se tisse toute vie. Mais Gilbert ne se focalise pas sur un rapport, une posture, nous le lisons connecté à plusieurs situations, diverses personnes… dont des figures féminines… d’où le nom du récit. Anne Larmé, la collègue en (apparente) déperdition qui se raccroche à Gilbert avec Harry meets Sally en filigrane ; Thérèse, la femme de ménage dont il ne peut se passer ; Véronique, l’élève en décrochage ; une congressiste qui lui offre une nuit (et une adéquation ?) tombée du ciel ; Rosalia, la comédienne et ex-élève ; Cécile, son homéopathe ; Astrid, l’amour d’enfance qui s’insinue comme une mélodie dans le récit, jusqu’à devenir obsédante… Les hommes ne sont pas oubliés : Eric, le directeur ; Edouard, l’ex-condisciple passé au Ministère (et à l’ennemi ?) ; Jeanlet le syndicaliste amer ; Walter, le père démissionnaire de Véronique ; Youssef, le locataire marocain dont la famille pourrait être de substitution et tuteur de résilience, des émigrés chaleureux pour ainsi dire épris de leur propriétaire.

 

Ce deuxième opus de JDD superpose les niveaux.

Au premier abord, un roman de mœurs, psychologique et intimiste, nous raconte le quotidien des écoles, les tracas des élèves et des enseignants, le trou noir de la salle des profs, les amours des célibataires quadragénaires ou des adolescents en construction/démolition, mille péripéties de la vie moyenne qui est nôtre, entre vivacité et émotion :

« – J’ai deux heures à perdre. Tu parles d’un horaire !

  • Consentirais-tu à les perdre avec moi ?
  • Et toi, tu reprends quand ?
  • Je ne reprends pas. Je suis hors course. Ils ont revu les normes d’encadrement. Rationalisation. Economie. Tu n’as pas davantage lu les journaux que moi cet été, je vois. »

Au deuxième degré, mais de manière très naturelle, un Bildungsroman tend vers la réflexion/interrogation. Morale : que doit-on avant tout inculquer, partager ? Sociologique : le manque de perspectives et le chômage guettent, en amont et en aval ; les parents n’ont plus le temps de suivre/comprendre leurs enfants ; les médias ont abandonné la formation éthique des citoyens. Politique : l’éducation confiée à des cyniques, des exécutants dociles, des profils inadéquats ; le recul de l’Etat providence. Artistique : de nombreuses analyses portées sur l’enseignement, le non rentable ou quantifiable… à court terme, renvoient à une interprétation possible de la nécessité de l’Art, de la Culture pour mieux vivre avec soi et avec l’autre, hisser la hauteur des aspirations.

 

Les cours de Gilbert conjuguent scènes enlevées/drôles et contenus engagés. Une philosophie pédagogique s’esquisse :

« Gilbert n’avait pas consulté ses notes. (…) trouver la clé, le principe d’harmonie de ces êtres (…) entraînant les élèves au-delà de la littérature française (…) « Il n’y a pas de culture nationale », confiait-il à son auditoire (…) il leur projetait des films inspirés des grandes œuvres, romançait les biographies, épinglait, lorsqu’il y avait lieu, les anecdotes pittoresques. Il avait le sentiment d’être un contrebandier (…) il avait mis au point un système de prêt (…). L’essentiel est de s’intéresser. »

Une philosophie qui n’entrave pas l’exigence. Un micro-essai se dessine lors des dits cours, sur la nature du roman :

« Le roman est avant tout une forme avec la particularité de ne pas en avoir. Le roman invente sa forme à chaque fois, sauf lorsqu’il s’impose, au préalable, des règles, des codes préétablis, comme dans le genre policier, ou la science-fiction. Remarquez que l’on ne reconnaît la valeur littéraire d’ouvrages de ce genre que s’ils font éclater ces conventions… (…) C’est cela aussi, le roman : un trou de serrure, qui permet de percer l’intimité des personnages (…) il sert à démultiplier les significations (…) »

Ce micro-essai a beau être distillé de manière ludique et éparse, en situation, et faire écho à l’esthétique du discontinu chère à Jacques le Fataliste (retrouvée dans le fil/mélodie Astrid), il finit par constituer un corpus performant sinon interpellant. Le romancier s’interroge-t-il en cours de construction sur le genre qu’il pratique ?

 

Une illumination ! JDD a fait l’économie d’une bibliographie romanesque luxuriante, à son corps défendant peut-être, entravé par ses mille activités et talents. Mais. Il ne s’est jamais répété, chacun de ses romans marque une étape, un rapport au genre, une appropriation. Démarche consciente, inconsciente ? Qui fusionnerait le créateur et l’intellectuel ? Dans cette optique, le troisième et dernier, Le Ventre de la baleine, est, il est vrai, un modèle de roman moderne et complet, dynamique et compact. Le deuxième semble questionner le roman littéraire en cours d’écriture :

« Le roman est au théâtre ce que la radiographie est à la photographie… »

Resterait à vérifier si le premier… Indice : La Grande Roue, aurait, lis-je, des façons dramatiques. Donc, donc… Y aurait-il un long cheminement de l’auteur qui se dégage progressivement du théâtre matriciel pour investir les paramètres du roman ?

 

La tête me tourne un peu. Mais. Mon vertige induirait en erreur le lecteur, le récit étant avant tout très plaisant. Replongeons dans le concret !

Gilbert est un personnage parfois irritant de par son indécision mais profondément attachant et intéressant. Il interroge le sens de la vie, prend la mesure du temps qui passe, reconsidère ses choix. Face au chaos du monde et à un mal banal, qui n’est pas le Mal absolu combattu dans La Peste de Camus mais un mal plus pernicieux qui gangrène les rêves non vécus, l’inadéquation des êtres, le fatalisme ou la lâcheté, la paresse, la médiocrité des uns et des autres, il lutte, modestement mais d’arrache-pied, et distille de l’attention, de l’affection tout autour de lui. Tout en cherchant aussi, pour lui-même, une voie de sortie, un supplément de sens ou d’âme guetté au coin du bois.

Et le roman, progressivement, se tend. Gilbert s’enlisera-t-il, variation du Marcelo de La Dolce Vita, ou sombrera-t-il dans un compromis ou l’autre, loin des grands récits fantasmés ? Ou, a contrario, trouvera-t-il la femme de sa vie ou l’engagement qui redresserait le fil de son être ?

 

SPOILER !

JDD ose à nouveau une brève esquisse d’utopie (voire de double utopie, privée et sociale) vers la fin du livre. Ce qui renvoie à la trajectoire d’un homme qui a trop vécu/vu/lu pour ne pas savoir que… mais qui a résolu, pourtant, une allure de don Quichotte, d’aller affronter les moulins, de croire en l’homme, au Bien, au Bon, au Beau. D’agir, d’offrir, de construire. La réussite est au rendez-vous : il démontre la nécessité de la fraternité, la place primordiale de l’Art et de l’âme ; il conjugue tous les temps (passé, présent et futur) de l’accomplissement.

 

Comme Le Ventre de la baleine, mais très différemment, un livre emblématique ! Dont on souhaiterait retranscrire l’intégralité des pages 53 à 58, qui impriment un extraordinaire retour sur l’intensité lumineuse des complicités adolescentes :

« Comme je voudrais, Astrid, retrouver cet élan avec lequel je t’écrivais, tu te souviens, tous les jours, plusieurs fois par jour. (…) Comme je voudrais que cet entretien infini reprenne son cours, cette confidence ininterrompue qui charriait ce qui nous arrivait dans la journée et dont chacun de nous portait témoignage à l’autre. (…) Il fait nuit et je te parle (…) C’est en plein soleil que je nous revois, courant l’un vers l’autre dans cette allée du Parc du Cinquantenaire ; elle est belle, la course des adolescents, cette vie qui les propulse dans les bras l’un de l’autre. (…) Te souviens-tu de ces conflagrations, quand nous nous précipitions vers l’autre, au risque de tomber ? »

(3)

La Grande Roue, Grasset, 1985.

La grande roue

Dans sa réédition de 1993 chez Labor (qui gérait la collection patrimoniale Espace Nord, reprise depuis par la Fédération Wallonie/Bruxelles et Les Impressions Nouvelles), le roman se conclut à la page 151, mais pas le livre, qui en compte plus de 200, la fiction étant suivie d’un dossier iconographique, d’une lecture de Paul Emond, de mises en parallèle avec des œuvres-modèles (La Ronde de Schnitzler, Gens de Dublin de James Joyce, La Forme d’une ville de Julien Gracq), d’informations biographiques ou bibliographiques.

 

Cette édition débute par une préface de Jean Tordeur. Qui recoupe mes précédentes cogitations/impressions, évoquant le défi du plaisir en des temps où la littérature (francophone, aurait-il dû préciser) était « trop souvent génératrice d’ennui ». Et deux autres : oser Bruxelles comme décor (« décriée dans son propre pays ») ou se revendiquer d’un maître comme Schnitzler.

 

Le premier chapitre, Elisabeth et Sabine, nous raconte de singulières retrouvailles. Deux amies, fort proches adolescentes, se sont perdues de vue durant des décennies puis soudain… un coup de fil, une envie pressante de l’une d’elles. Un petit suspense colore les flux de sensations charriés par le retour/rebours. Que cache Elisabeth derrière son impatience, ses évocations idylliques du père de Sabine, des huit jours passés jadis au sein de la famille de sa condisciple ?

Dans Sabine et Patrick, une héroïne des premières pages apparaît en situation professionnelle. Agent des impôts, elle est apostrophée en fin de journée par un jeune contrôlé dont elle ne comprend pas qu’il puisse conjuguer recettes nulles et frais professionnels faramineux. Le vendeur de disques de seconde main, aussi entreprenant que farfelu (ou courageux, original, vivant ?), renverse le rapport de force. Jusqu’où ira cet embryon de relation ?

Le troisième chapitre ? Sabine et… ? Oui.

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Le livre se décompose en dix sous-ensembles, qui portent tous un titre renvoyant à deux personnages. Dix nouvelles plutôt qu’un roman ? Oui et non. Ces textes pourraient tous se lire indépendamment les uns des autres, ils ne poursuivent pas une intrigue majuscule de chapitre en chapitre, ils possèdent une percussion, une intensité, un ton propres.

Mais. Un mouvement les traverse, un personnage prend le lecteur par la main et l’accompagne dans un récit nouveau qui prolonge cependant sa rencontre avec ledit protagoniste. Il y a du Max Ophuls dans l’air, avec sa caméra voltigeant de scène en scène. Un engrenage anime et relie les dix fragments.

Gérard Adam, le fondateur des éditions M.E.O., a désigné naguère comme romanouvelles un ensemble de textes (Evelyne Wilwerth, Miteux et magnifiques !) reposant sur la même hybridation.

 

Romanouvelles ? Hommage à La Ronde de Schnitzler aussi, c’est-à-dire au théâtre, à la vivacité de ses scènes, de ses dialogues :

« – Je ne dormais pas, je faisais comme si.

– Ca change tout, tu me déçois.

– Toi aussi, c’est ce qui m’empêche de dormir, d’ailleurs… »

Romanouvellescènes ? C’est que… Il n’est pas encore question d’une histoire parcourant l’ensemble et y projetant ses filets/amarres (Le Ventre de la baleine) ou d’un personnage magnétisant rencontres et événements (Parades amoureuses). Non, on est ici pleinement, je l’avais intuitionné, dans la première étape du rapport en trois temps de JDD avec le roman.

A relire les réflexions théoriques livrées lors des cours de Gilbert (Parades), on peut subodorer : l’auteur, après s’être voué corps et âme au théâtre depuis sa prime jeunesse, a voulu se renouveler, aller plus loin ou plus profondément dans sa matière (ces tranches de vie, dont Jean Tordeur recoupe mon analyse). Son prototype reste cependant ancré dans ses prédilections de départ et ne s’inspire pas par hasard d’une forme théâtrale complexe initiée par un créateur polyvalent, nouvelliste, romancier et dramaturge. Il déroule des scènes croquées sur le vif mais tend déjà vers ce fil centripète, carburant du roman pur et dur.

 

La matière JDD ! Jean Tordeur avait anticipé ma théorie : la réussite de la structuration horlogère est transcendée par une « jubilation », un « ton » qui a beaucoup à voir avec la pratique des arts du vivant. La grande roue… de la foire (écho à sa prestigieuse consœur du Prater et donc au Viennois Schnitzler) ne métaphorise-telle pas l’art (dramatique) ou la vie, dans la lignée du Funambule de Genêt ? Notre auteur ne possède-t-il pas le talent (ou le génie ?) de rendre « ces effractions imperceptibles que l’insolite opère dans la banalité des vies ordinaires » ?

Justement. Cette touche de singularité accomplit le miracle. La banalité des vies ordinaires ne débouche pas sur le morose ou l’académique. Le lecteur est ému et happé. Tout, soudain, interpelle et fait sens. Tout peut arriver. Un couple, sous nos yeux, se fait ou se défait, ou s’esquisse pour l’un mais pas pour l’autre, etc.

 

Hitchcock et Fenêtre sur cour ! Nous, lecteurs, sommes renvoyés à ce qui se cache sous le vernis de notre activité apparemment si sage et intellectuelle. Comme James Stewart derrière sa fenêtre, nous sommes des voyeurs, qui nous immisçons dans la vie privée, intime de nos semblables. En attente d’étreintes, de crimes peut-être ? Ou alors nous sommes des apprentis ès existence/quête du bonheur et nous cherchons à comprendre comment mieux faire ?

 

Il y a de tout cela dans ce livre qui se lit si aisément et si agréablement, des allures de champagne. Une gravité qui n’est jamais solennelle. Un pétillement qui n’est jamais léger. Tudieu, c’est la vie qui déroule… sa grande roue. Ce sont nos frères en humanité au cœur du ballet !

 

Mais. La matière JDD. Elle a d’autres particularités encore. Une langue de qualité qui s’interdit la surenchère, toute d’élégance et d’efficacité sobre, mais pas la réplique animée :

« Un peintre, ça ne s’encroûte jamais. Sauf ceux qui se laissent piéger par les marchands, et qui se mettent à s’imiter eux-mêmes… (…) Je crois seulement qu’il faut pouvoir tourner la page, un jour ou l’autre, qu’il y a des étapes dans la vie, et qu’il ne faut pas s’y attarder indéfiniment. (…) Ces choses-là, si on ne trace pas une croix dessus, on s’y enlise à perpétuité. »

 

Le fond n’est pas en reste et laisse peu de place au glauque, à la monstruosité, ces prédilections du temps qui ont envahi livres et écrans, remplacé le rose hollywoodien lénifiant par un noir absolu tout aussi trompeur (et corrupteur). On est dans le doux/amer et un réel dédramatisé… qui ménage pourtant mille aventures ou mille ouvertures d’aventures.

Une entorse : une échappée belle, courte et inattendue vers l’utopie. Ici encore ! L’un des tableaux nous narre les retrouvailles d’une mère et de son fils hors du temps et de l’espace, en apesanteur, trente-six heures arrachées à la semaine et à la marche aveugle du quotidien, dans un hôtel, avec piscine, le long d’un fleuve, etc. Une micro-utopie, confinée dans le domaine privé, qui annonce les utopies élargies des prochains romans. Un invariant donc, qui rappelle la nécessité de la construction, de l’engagement (comme l’infirmière Elisabeth !), de la sympathie/empathie. Hic et nunc.

 

Hic et nunc ? JDD est d’une cohérence absolue. Il a beaucoup voyagé, il parle diverses langues étrangères ? Qu’importe. Ses récits ne se dérouleront pas à Rome ou devant les Chutes du Niagara, au cœur de ruines mayas ou des neiges de l’Himalaya. Non, il choisit Liège dans son troisième roman, ses héros évoquent Ostende dans le deuxième, le premier ose planter ses décors à Bruxelles.

A Bruxelles ? Comme le dit Jean Tordeur, « le meilleur moyen d’être de partout, c’est d’abord d’être solidement de quelque part ». Et JDD, dès 1985, semblait l’avoir compris, anticipant, comme avec Le Ventre, des réalités qui allaient renverser un paysage, des habitudes.

 

Ma conclusion ? Par-delà l’analyse des ingrédients, cette conviction : Jacques De Decker interroge subtilement notre humanité tout en instillant un élan, une projection vers un Ailleurs possible. Son humanisme est dynamique, il conjugue les plaisirs de l’esprit et du cœur, il parle à l’âme, ce mot que les frileux et les cyniques ne veulent plus prononcer. Alors qu’il est la clé. D’un monde perdu, dont les atolls surnagent. Ou d’un monde qui n’a jamais assez existé, plus exactement. Que l’homme a toujours rêvé, esquissé. Qu’il devrait désormais songer à bâtir.

 

Osons ! De petits pas, accumulés, mènent aux cols. Ou à l’Atlantide.

 

Edi-Phil RW.

 

* L’analyse du Ventre de la Baleine a été précédemment publiée (mais isolée) sur la plateforme Les Belles Phrases. Elle apparaît ici très légèrement retouchée.

** Une épopée de L’Esprit frappeur évoquée dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/20/lesprit-frappeur-quete-dune-mythologie-theatrale/

 

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LE COUP DE PROJO d’ÉDI-PHIL sur LE MONDE DES LETTRES FRANCOPHONES BELGES #10

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 10 (mars 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

À l’affiche :

le lancement de deux feuilletons, consacrés à deux grands coups de cœur : Jacques De Decker et Kaspar Hauser (un roman de Véronique Bergen), deux romans (Carino Bucciarelli et Nadine Monfils), un recueil de poésies (Carino Bucciarelli) ; les maisons d’édition M.E.O., Espace Nord/Les Impressions Nouvelles, L’Arbre à paroles.

 

(1)

Jacques De Decker.

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JDD ! Comme beaucoup, j’ai longtemps pratiqué JDD en tant que critique littéraire du Soir. Il m’épatait par son écriture, sa culture, ses facultés d’analyse. Puis, au fil des années, sans le côtoyer, plus ou moins inconsciemment, je lui ai attribué un smoking de statue du Commandeur. Il était devenu Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale des Lettres belges, son frère occupait de hautes fonctions politiques ; qui plus est, il ne devise pas sur Facebook, il ne répond pas aux mails, écrivant encore à l’ancienne, sur du vrai papier, etc. En clair ? Il avait quitté le monde du Réel pour celui de l’Idée, j’apercevais au loin une institution et non plus un homme, un auteur, un collègue.

 

Puis. Deux soirées ont renversé ma perception.

L’une consacrée à Henri Vernes, l’auteur de Bob Morane, un auteur populaire donc, mis à l’honneur entre les murs de l’Académie, par une bande d’institutionnalisés (Baronian, De Decker, Jauniaux, Vantroyen) redevenus soudain des adolescents sculptés par la plus saine candeur, l’imaginaire, le grand large et l’aventure. Ces mousquetaires-là me sont illico devenus proches, « aimables » au sens le plus fort.

La deuxième était en l’honneur de JDD lui-même, orchestrée par son complice de la revue (de nouvelles) Marginales Jean Jauniaux. Il y avait beaucoup de beau linge pour fêter vingt années d’entretiens présentés sur le coup de midi aux Riches Claires, mais des personnalités de toute nature, de toutes générations unies dans une communion sincère. La Pentecôte ? A l’improviste et sans filet. Ou le Chemin de Damas ? L’homme se révélait soudain à mes yeux le pilier sinon l’âme du microcosme des Lettres belges. Un géant, qui a exploré mille voies, offert une part immense de son temps, de son énergie, de ses talents au service des auteurs/autrices d’hier et d’aujourd’hui au point d’en masquer lui-même un peu/beaucoup sa propre création. La si brève, si pudique allusion à un regret concernant la réception d’un de ses romans m’a précipité dans la nécessité et l’urgence d’aller y voir de plus près.

 

Je n’ai pas réussi à happer le roman évoqué mais un autre, Le Ventre de la Baleine, dont le nom m’était familier, lié à l’affaire Cools, qui a tant et tant défrayé la chronique. Et… j’ai A-DO-RE ! J’ai plongé plus avant. Il me fallait une idée globale plus affinée de l’auteur. J’ai relu des articles du critique, découpés au fil des décennies, redécouvert un opus consacré à Bruxelles, dévoré trois pièces de théâtre, une partie de sa biographie d’Ibsen, quelques nouvelles… Et tout laissé tomber. Non que… Non, tout me parlait. Tout était excellement écrit, et vivant, et engagé, arcbouté au sens, qui est l’indice du supplément d’âme. Mais j’étais submergé et mon temps mesuré. J’avais acquis un background, enrichi par deux rencontres avec l’auteur, un homme généreux et passionnant. Il me fallait revenir à mon idée de départ, lire le roman évoqué durant la soirée des Riches Claires. Parades amoureuses. J’ai acquis, lu… et beaucoup aimé. Le projet entrevu se confirmait, j’allais consacrer un numéro spécial de ma mini-revue aux (trois) romans de JDD. Exclusivement. Une micro-thèse, somme toute, à tout le moins en filigrane, qui dirait « Oubliez les mille et un travaux du polygraphe, du polyglotte, du poly…, et ne voyez que le romancier, savourez-le, resituez-le, découvrez sa valeur, son importance. »

 

L’orchestration du projet ? Hic et nunc. Dans ma mini-revue. L’annonce du projet, une mise en bouche où on revisite une trajectoire ébouriffante, l’ouverture d’un feuilleton en trois temps, une introduction dans ce numéro 10 suivie de deux numéros spéciaux (les romans et les pièces de JDD).

Mon objectif est clair : mettre en valeur une œuvre romanesque passionnante et importante. Mais. On ne peut comprendre la nature de l’art romanesque de JDD sans intégrer la profonde interaction de l’auteur, de l’homme avec la scène, en ses diverses composantes. On ne peut comprendre les mérites de son art sans un détour par la carrière globale.

 

La trajectoire ?

Elle débute dès l’enfance : des imitations des romans de Bob Morane, etc. Mais. Dès 18 ans, JDD est déjà entré dans l’Histoire, en fondant avec son ami Albert-André Lheureux le Théâtre de l’Esprit Frappeur**, qui va marquer une époque. Le sillon théâtre n’aura de cesse de s’approfondir, JDD étant tour à tour comédien, metteur en scène, adaptateur et traducteur, dramaturge enfin, et même historien du genre, professeur de l’histoire du genre.

Le théâtre, donc, mais les langues (germaniste, il maîtrise les trois langues nationales) et l’enseignement supérieur (de l’école de traduction de Mons au Conservatoire de Bruxelles, en passant par l’INSAS, dévolu aux arts du spectacle).

A 26 ans, il publie son premier livre, un mémoire consacré à Hugo Claus. A Anvers. En néerlandais. La même année, il entame sa carrière de critique au Soir et porte cette activité à une telle hauteur de fond et de forme, de don qu’on peut parler d’une œuvre en soi, d’un art. Divers recueils s’ensuivront, d’ailleurs, qui récapitulent notre histoire littéraire. Ce sillon-là, qui l’institue caisse de résonnance de notre création littéraire, le voit se démultiplier en préfaces, introductions, entretiens, collaborations diverses à des ouvrages collectifs. Avec ce (faux ?) paradoxe qu’il échappe au confinement trop répandu en nos Lettres (et en francophonie, plus largement ?), demeurant un homme du monde forgé par la pratique des plus grands auteurs universels (de Shakespeare à Brecht, en passant par Goethe, Tchekhov, Strindberg, etc.), dont le regard porte tellement au-delà des frontières de l’espace et du temps.

Il entre à l’Académie Royale, il en devient un jour le Secrétaire perpétuel, il ressuscite la revue Marginales… Etc. Etc.

 

Précocité et durée, dons multiples et engagement, intensité/intégrité des engagements.

Je me propose, je vous propose… d’oublier tout ça. Et de découvrir prochainement un grand romancier. Puis un dramaturge irrésistible.

 

(2)

Carino BUCCIARELLI, Poussière, recueil de poésies, L’Arbre à paroles, Amay, 2019, 114 pages.

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L’univers de Carino Bucciarelli ! L’insolite plane et se faufile, qu’il s’agisse de nouvelles, de romans, de poésies :

« Des fourrures de dames

se promènent seules sur le trottoir.

Boutonnées, elles se déplacent, verticales,

à hauteur d’épaule,

Ni jambe, ni bras, ni tête

n’en sortent. »

 

La quatrième de couverture est si réussie qu’on y renvoie pour une présentation globale du recueil :

http://maisondelapoesie.com/index.php?page=poussiere—carino-bucciarelli

 

Qu’est-ce à dire ? Il y a du cartooniste fou, du rêveur halluciné dans cette cavalcade de scènes et d’images.

« Sautillante apparition dans ma cuisine :

un mort bien mort trottine, lutin coloré,

autour de la table. »

Ou :

« Vue du dessus, ma casserole,

avec ses deux poignées,

ressemble à la bouche ronde d’un enfant

flanquée de deux oreilles brillantes.

Qu’a-t-elle à s’étonner ainsi de mon attention ? »

 

L’onirisme, le magique, le décalé. L’humour et la dérision, qui rappellent un Éric Allard :

« Mes deux compagnons, Grégoire et Grégoire, ont choisi de porter le même prénom. Notre vie commune s’en trouve ainsi possible ; j’ai si mauvaise mémoire. L’un s’occupe de l’intendance de la maison ; l’autre répond au courrier, décroche le téléphone. Comme cela, quand j’écris mes poèmes, jamais je ne dois réfléchir au prénom pour obtenir satisfaction : « Grégoire, éteins donc cette stupide radio ! Grégoire, as-tu posté la lettre d’insulte à ce critique discourtois ? » Chaque fois, la personne concernée réagit.

Croyez-moi, la vie est plus belle débarrassée de ce genre de contrainte. »

 

Mais. Au-delà du jeu. Ou de sa sensation. Une interrogation sur le Réel ? Sur sa perception ? Un doute ? Sur ce qui est, ce qui se passe ? Ou la capacité à isoler et amplifier des impressions ?

Nous éprouvons une empathie particulière pour l’un des sous-ensembles du recueil, Retour à la poussière (en trois tableaux), qui semble attester, avec une finesse irrésistible, de la distorsion de nos pensées face à des événements marquants comme le deuil :

« (…)

Un homme piétine, les yeux baissés,

un pavé mal fixé.

On ne sait dire

s’il se trouve devant ou derrière le mur.

Derrière, croit-on, on ne le verrait pas,

mais personne en ce jour n’oserait le jurer.

 

La couleur de ses vêtements

non plus ne peut se distinguer ;

il ne se tient pourtant pas à plus de dix mètres.

 

Mon Dieu, la voix de mon père n’est plus là. »

 

On a tous vécu cette situation. L’infiltration de flux de pensées dérisoires, parasites, laissant en creux, paradoxalement, une situation forte, trop douloureuse ou d’appréhension complexe. A moins que n’explose en gerbe l’absurde la condition humaine ? L’absurde et l’émotion, sur les deux plateaux de la balance identitaire :

 « Le monticule de poussière de l’autre côté du parc,

que le vent amenuise de seconde en seconde,

c’est lui,

j’en suis maintenant certain.

Je devrais bien me résoudre à quitter ce banc

afin d’aller protéger les restes de mon père

de mes deux mains

et rester dans cette position

jusqu’au retour du beau temps.

(…) »

Carino Bucciarelli

(3)

Carino BUCCIARELLI, Mon hôte s’appelait Mal Waldron, roman, M.E.O., Bruxelles, 2019, 128 pages.

Mal Waldron

Je ne connaissais pas ce Mal(colm) Waldron ; or cet immense jazzman américain, qui a accompagné la légendaire Billie Holliday (la voix du siècle ?), a vécu à Uccle, pas loin de chez moi, est mort oublié à Bruxelles. Je songe à Marvin Gaye, soudain, qui s’est réfugié un temps à Ostende.

Belle idée de ressusciter un talent tombé dans les limbes, qui fait écho au feuilleton qui clôt notre numéro. L’Art peut-il sauver, redonner chance et voix et vie ? Mais n’allez pas croire que Bucciarelli nous offre une biographie classique, il part d’une figure qui lui parle intensément et la dépose au cœur d’un livre décapant.

 

Le récit débute comme un thriller :

« Aucune voix ne m’invite à entrer. Je tourne doucement la poignée. La porte cède. Le bref espoir de trouver une maison fermée et mettre un terme à cette folie vient de s’éteindre.

Moi qui pensais pénétrer dans un lieu sombre, je suis surpris par l’étonnante clarté de l’endroit. L’autre attend, assis dans un fauteuil en osier, le maintien rigide, la main posée sur la tête d’un chien appuyé contre sa jambe.

– Malcolm ? dis-je en prononçant ce prénom de façon bien sonore. »

 

Le suspense dérive illico vers un Ailleurs difficile à cerner. Le pitch ? Il échappe aux codes. Alors ? Essayons de baliser le chemin du lecteur, d’esquisser le mirage qui se tend sous nos yeux humides. Quid ? Simon, le narrateur, pénètre dans une maison, est impliqué dans une scène qui se recompose dans la foulée : personne sur le siège. Que se passe-t-il ? Simon est dans un livre, un livre qu’il écrit, et va à la rencontre de son personnage principal, Mal Waldron. Qui apparaît, disparaît. Dans d’autres décors. Comme si le livre épousait en direct la création de Simon, ses essais pour trouver les meilleures perspectives. La narration se complexifie, se ramifie, le narrateur se trouvant happé par d’autres personnages, qui ont compté pour le musicien ou qui correspondent à ses propres fantasmes (avoir une fille, par exemple).

Mais. Ce narrateur/créateur, qui ne sait plus trop où il en est, existe-t-il ou est-il une émanation de Mal Waldron, du temps où, fauché par une overdose et privé de mémoire, il devait se recréer, réapprendre à jouer (en écoutant ses propres disques) ? La biographie que lui prête Simon, avec une enfance heureuse, est-elle consignée sur une fiche Wikipédia ou une réparation opérée par l’imaginaire (sur le modèle des sensations positives souvent décrites en Near Death Experience ?). Qui invente qui ?

L’entreprise de Bucciarelli étonne et déstabilise (le propre de l’Art ?). Le lecteur voyage halluciné entre des jeux de miroirs et y perd ses repères. Mais. Est-on dans la farce, le burlesque ou dans la mise en doute du réel, du monde ? On songe souvent à notre cher Rossano Rosi, qui a transposé l’ère du soupçon en nos Lettres avec une maestria confondante.

Pour faciliter la route, un style fluide, agréable, une narration vivante, quelques fragments qui valent indépendamment du Grand Tout :

« Les notes s’égrènent sous mes doigts. Je ne pense plus. Je suis le piano. Mon jeu se détache. (…) Une note doit arriver, une autre se fait entendre à sa place. (…) Je n’arrive pas au bout d’une idée, une nouvelle combinaison de notes supplante la précédente. Je ne décide plus, le piano parle (…). »

Ce qui se dit ici du piano peut se dire d’un autre clavier, celui de l’écrivain. Il est bien question du Grand Œuvre de la Création, ce miracle qui dépasse toujours son créateur.

Le livre sur le site de M.E.O.

 

(4)

Nadine MONFILS, Crimes dans les Marolles (Nouvelles enquêtes de Nestor Burma), French Pulp éditions, Paris, 2019, 176 pages.

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Voir mon article récent sur un autre support :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/03/01/monfils-crimes-dans-les-marolles/

 

(5)

Véronique BERGEN, Kaspar Hauser (ou la phrase préférée du vent), roman, Espaces Nord/Les Impressions Nouvelles, Bruxelles, 2019, 301 pages.

Si j’ai évoqué (voir supra) le recueil de Carino Bucciarelli, je compte faire l’impasse sur ma rubrique poésie dans les prochains numéros de ma mini-revue, la remplaçant par un feuilleton consacré au Kaspar Hauser de Véronique Bergen. Pourquoi ? Parce que le présent roman n’est pas tout à fait un roman. Qu’à défaut de pouvoir le définir clairement et définitivement, il m’éclate au visage ou au cerveau plutôt (ou au cœur ?) que son écriture, sa langue sont d’une intensité, d’une richesse telles que la plupart des recueils de poésies, adossés, y perdraient leurs couleurs. Un roman ? Mais. Tout ici est poésie. Poésie incandescente.

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Véronique Bergen

Le pitch ?

Historique ! Une énigme. Dans la note de ces disparitions et réapparitions polémiques : tel enfant d’Edward d’Angleterre, Anastasia, Jeanne d’Arc… En l’occurrence, en 1812, le fils (et héritier) du grand-duc Charles de Bade et de Stéphanie de Beauharnais décède peu après sa naissance.  De manière impromptue. Et opportune pour certaines ambitions. A moins que…

En mai 1828, un jeune homme surgit du néant sur une place de Nuremberg, l’air hagard, des allures d’enfant sauvage élevé hors du monde. Il se nommerait Kaspar Hauser, il aurait été longtemps séquestré. Par qui ? Pourquoi ? Comment ?

Se distille bientôt une théorie sulfureuse : il serait le petit prince prétendument décédé, objet d’une substitution, d’un rapt. Quoi qu’il en soit, l’épopée de celui qui sera surnommé « l’orphelin de l’Europe », sera courte. Il meurt assassiné. Mystérieusement. Et restent divers témoignages, qui encouragent à reconstruire un puzzle. Des pièces qui ont interpellé maints historiens et artistes.

 

Véronique Bergen, qui a le chic pour élire des personnalités chargées (Hélène Cixous, Marilyn Monroe…), et y adosser la matière de ses ouvrages, nous livre ici non pas un roman historique ou un récit policier mais un cri, déchirant, digne de Munch, celui de Kaspar, qui jaillit du néant où l’on a voulu le confiner de son vivant ou après sa mort. Un cri. Qui tient du romantisme mais d’une littérature engagée aussi, Kaspar métaphorisant tous les dépossédés.

Un cri. Qui s’exhale et flotte par-delà l’orchestration polyphonique du roman, où prennent la parole Kaspar, certes, mais sa mère aussi, un narrateur contemporain, la comtesse de H. (l’ennemi déclaré, le Mal incarné, le fanatisme qui s’autorise toutes les perversions sous couvert d’objectifs incompréhensibles au commun des mortels), le géôlier, l’assassin, un docteur qui a recueilli Kaspar et… un cheval.

 

Véronique Bergen possède une écriture habitée, dont elle maintient le cap dans la durée, la longueur. Un feuilleton s’impose, distiller au fil des mois quelques fragments d’un alcool fort.

 

Kaspar :

« Avant l’après, lorsque le vent soufflait, je lui hurlais « où sont tes phrases, tes phrases de vent qui me sifflent dans l’oreille, tes phrases de rage qui essaient de me jeter au sol ? ». Je criais, il ne répondait pas. Maintenant que j’ai couru dans beaucoup de familles de phrases, je sais que le vent n’est pas l’ami des phrases, pas plus que la boue, l’eau ou le feu : quand je leur prête les miennes, ils les laissent dans leur écuelle et n’y touchent pas. J’aurais pourtant voulu être la phrase préférée du vent, celle qu’il emporte avec lui sur son cheval blanc. La plupart des gens utilisent des phrases qui tombent comme de la neige, c’est pourquoi ils ne comprennent rien à la liberté du vent. »

Ou :

 « Si je parle pour dire l’inverse de ce que je pense, je pense mieux que je ne parle, je pense vrai et je parle faux, je pense que je sais penser en arrière de mots qui courent dans le n’importe quoi, je pense cheval et je parle arbre, je pense que mes vrais mots sont hors des mots qu’on m’a appris, que le lieu d’où je viens ne s’atteint par aucune échelle. Je tire l’échelle des phrases car ma pensée est trop haute pour elles. »

Le livre sur le site d’Espace Nord

Edi-Phil RW.

 

* Relativement : en France, les deux premiers romans de JDD ont été retenus dans les présélections du Goncourt (Parades amoureuses) et du Renaudot (Le Ventre de la baleine).

** Une épopée de L’Esprit frappeur évoquée dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/20/lesprit-frappeur-quete-dune-mythologie-theatrale/

 

 

 

 

LE COUP DE PROJO D’ÉDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES FRANCOPHONES BELGES #9

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 9 (février 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

trois romans (Lorenzo CECCHI, Nathalie STALMANS, Evelyne WILWERTH) et trois recueils, de nouvelles (Jean-Marc RIGAUX), d’aphorismes (Michel DELHALLE) et de poésies (Philippe LEUCKX) ; les maisons d’édition Murmure des soirs, LiLys, Le Cactus Inébranlable, M.E.O., Genèse, Bleu d’Encre.

 

(1)

Le coup de cœur du numéro !

Jean-Marc RIGAUX, L’Armistice se lève à l’Est, nouvelles, Murmure des soirs, Esneux, 2018, 173 pages.

Pas facile d’évoquer un recueil de nouvelles, et je préfère souvent m’en abstenir. Je suis un homme d’immersion et ces recueils ont un aspect centrifuge. Je suis obsédé par l’intensité et ces recueils offrent souvent des dépressions qualitatives. Mais. Pas celui-ci ! Jean-Marc Rigaux est un bel écrivain liégeois qui s’affirme comme un véritable auteur de nouvelles. Trois recueils chez Françoise Salmon/Murmure des Soirs, et une collaboration régulière avec la revue Marginales (LA référence du genre en Belgique francophone avec la maison Quadrature).

  1. M. Rigaux. Une histoire particulière nous relie. Je l’ai découvert avec enthousiasme pour un roman, sur tapuscrit, lors d’un jury. J’ai perçu alors son ouvrage comme un OVNI au sein de notre microcosme francophone, il possédait à la fois des qualités de souffle fort rares (un thriller qui nous fait voyager à travers l’Europe et l’Afrique, découvrir l’envers du sport professionnel) et une écriture. En clair, et comme je m’y essaie dans mes propres livres, il avait réussi un roman à la fois littéraire et populaire, qui conjugue un récit palpitant, à rebondissements/suspense ET des scènes très écrites interrogeant sur le rapport à la course, à la réalisation, au dépassement de soi, etc. Sans oublier un caractère informatif, documentaire de première qualité, l’auteur ayant été en Afrique, s’y étant confronté à la corruption urbaine comme ayant été courir avec des athlètes olympiques, escalader des sommets, participer à une cérémonie initiatique, etc. Rare ! Rarissime !

Un cas ! Ce remarquable roman n’est toujours pas paru, étant au cœur d’un feuilleton fascinant, qui m’a été dévoilé lors d’un déjeuner convivial, dont je ne puis révéler les arcanes. Il faudra donc attendre. 2020 ?

En attendant… Ce recueil donc. Très cohérent. Et intense. Centré sur la guerre 14-18, ou plutôt l’Armistice mais à partir de perspectives différentes. Qui nous font voyager dans l’espace et le temps, nous faufiler dans les tranchées ou les classes sociales, les nationalités.

Comme le dit l’historien Philippe Raxhon, dans sa belle préface, il n’est pas question ici « de nous donner une leçon d’histoire », non, Rigaux offre certes un jeté de récits/filets qui sont autant de « focus nourris d’une grande connaissance historique », mais il cherche avant tout à offrir une suite de points de vue, des plongées dans la matière des disparus et des mémoires, des retombées et des arrière-plans, zoomant sur des moments forts, tel ou tel détail qui restitue… quelque chose de notre humanité.

Jean-Marc Rigaux 

La deuxième nouvelle, Le Messager, centrée sur des lettres d’un fils à sa mère, deux bourgeois, est remarquablement orchestrée et orchestrale, nous promenant tantôt à l’arrière du front, dans la vie quotidienne des civils allemands, tantôt sur le front où le jeune homme raconte la routine mais la peur aussi, l’approche de la mort, ce qui unit ou sépare, exalte ou dégoûte. Derrière l’anecdote, la montée de l’Histoire, avec cet Adi, qui aurait pu prendre la place du fils Egon et qui sera un jour, soutenu par une mère fanée et désespérée, élu chancelier du Reich.

La troisième, La Sentinelle, plus anecdotique par le fond, n’en est pas moins déconcertante et brillante. De par son style mais aussi de par son fil narratif, qui s’attarde à nous décrire les émois érotiques d’un soldat français de piquet, qui transcende l’horreur et le glauque en recourant à son imagination, aux fantasmes :

« Le tableau qui s’éteint retrouve son inquiétude de cimetière. Je m’habitue à nouveau aux ombres dont les traits se cuirassent peu à peu. En face, les deux buttes réapparaissent. Hautes. Rondes. Lissées par l’obscurité qui caresse le velours du grain de leur peau. C’est souvent à ce moment que je visualise la Madelon. »

La quatrième, Dommages de guerre, débute en 1926, dans le bureau d’un avocat dinantais. Qui peine à gérer un dossier, le dossier Fondaire, lui qui s’est spécialisé dans la défense des intérêts d’ayants droit de victimes de la guerre, plaidant donc contre l’Etat. A ce moment du recueil, on bascule dans l’admiration de l’auteur, tant il renouvelle ses angles d’attaque surprend, se réinventant à chaque fois comme narrateur. S’investissant. Comme dans un roman. Cultivant une intensité dans l’émotion, la documentation, la multiplicité des thèmes collatéraux. En quelques pages s’ébauche ici un suspense quant au lien reliant le dossier à notre avocat. Ses atermoiements, jusqu’à la chute finale, entrelardent le fil de digressions/plongées rétrospectives où chaque affaire traitée a des allures de mini-roman, de pièce originale, émouvante du puzzle de la guerre.

Onze nouvelles et autant de zooms sur le tableau de la Grande Guerre. Avec une caméra qui se balade dans tous les coins de la toile. Il y a quelque chose de Breughel, dans cette luxuriance de détails significatifs au sein d’un grand ensemble narratif. Une touche de David Lean, aussi, ce cinéaste de génie qui pouvait conjuguer l’intime et la fresque. Et une autre de Turner encore, dans la dramaturgie et l’esthétisme du tout, la sublimation des couleurs.

 Le livre sur le site de l’éditeur

 

 (2)

Lorenzo CECCHI, Paul, je m’appelle Paul, roman, LiLys, Marcinelle, 2018, 195 pages.

Voilà un livre qu’on intègre dès les premières lignes :

« À la description faite la veille au téléphone, je le reconnus tout de suite. « Je porterai un  Stetson noir et une écharpe rouge vif. On ne peut pas me rater, vous verrez.

Quelle entrée en matière ! »

Mise en abyme ! On plonge dans le récit, les pages se lisent aisément, un parfum policier s’exhale, on est sur les rails du roman sans temps mort.

Le narrateur, Jean-Luc Jandrain, un journaliste indépendant, est contacté par un personnage mystérieux qui souhaite retenir son attention à tout prix. C’est le cas de le dire : il est prêt à le payer 6000 euros pour un premier rendez-vous. Comment refuser quand on « rame » ? Autant pour si peu ? C’en est même un tantinet inquiétant.

Monsieur X, qui se présentait d’abord comme un peintre voulant un peu de reconnaissance avant de mourir, s’avère un homme politique bien connu, un ex-Premier ministre, Paul Van Derbrug, qui souhaite payer fort cher l’écriture conjointe d’un livre consacré à sa vie. Un banal travail de ghost writer ? Du tout, vu que ce VDB assène illico au narrateur/journaliste une révélation choc : ils sont frères !

Une histoire énigmatique se profile. À partir de la mort d’une famille de fermiers par asphyxie. Et d’un plongeon dans le passé :

« Ça cognait dur. Boum, boum, boum. Ça faisait mal, là, à l’intérieur de ma tête. Les draps étaient glacés. Je claquais des dents comme quand j’ai eu la grippe. J’ai voulu appeler maman, mais aucun son n’est sorti de ma bouche. Je suis tombé du lit. La chambre tournait. J’ai rampé. (…) »

Paul, enfant, est le seul survivant du drame. De l’accident ? Pas sûr. Un policier découvre des éléments discordants et veut enquêter sur le fermier voisin, un…  Jandrain.

Un début de roman policier soft, gouleyant, usant d’une langue simple, qui épouse celle d’un enfant au début d’un des fils narratifs (le récit, chronologique, alterne le « je » et le « il »). Plaisant ! Sauf que l’enquête est immédiatement classée et notre suspense évacué.

Et on bascule dans un récit de vie, une suite de moments significatifs, heurs et malheurs d’une future star du paysage médiatique belge. La vie de Paul VDB, depuis son adoption par une tante pittoresque, tenancière d’un bordel à la main leste mais au bon cœur, son éducation singulière au milieu des filles de joie, les qualités (de séduction et d’entreprenariat) qui vont lui permettre de tracer sa route envers et contre tout. Boucher, industriel alimentaire, politique.

Ce VDB-là, c’est une variation libre sur le VDB historique. Qui peut être amusante quand il s’agit d’imaginer les soubassements de telle ou telle manie de la célébrité (ses reniflements incongrus !). Mais l’intérêt ajouté par l’encordage au réel est-il si conséquent ? N’est-on pas ou frustré de ne pas savoir démêler le vrai du faux (les parents du vrai VDB étaient bouchers et pas fermiers, etc.), ou distrait d’une empathie plus profonde avec le personnage, l’histoire par un réflexe référentiel ?

Il faut attendre la page 137 pour quitter le récit de vie esquissé, décalqué/décalé (dans quelles proportions ?) et revenir soudain au narrateur Jandrain, à l’interaction Van Derbrug/Jandrain, aux mystères distillés à l’entame du livre. Qui n’amènent aucune surprise.

Frustration ? Oui mais compensée par la qualité des dernières pages, les plus émouvantes et les plus philosophiques de l’opus, où un homme à succès s’interroge sur le sens de sa vie, ses contradictions ou ses impasses. J’ai songé soudain au Citizen Kane d’Orson Welles. Le chien Japy, disparu à l’entame du livre, dans la foulée du drame familial, y acquiert des allures de Rosebud.

Le livre sur le site de l’éditeur

Pour poursuivre la rencontre avec ce livre, je vous renvoie au bel article de mon collègue Jean-Pierre Legrand, plus complet que le mien :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/01/02/paul-je-mappelle-paul-de-lorenzo-cecchi-une-lecture-de-jean-pierre-legrand/

 

(3)

Michel DELHALLE, Belgique, terre d’aphorismes, aphorismes, Cactus Inébranlable, Amougies, 2018, 300 pages.

Couverture anthologie

J’intègre dans ma mini-revue trois livres analysés dans Le Carnet et les Instants.

Le premier article a été composé en duo avec Julien-Paul Remy qui, à dire le vrai, a réalisé le gros du travail et la sélection d’aphorismes.

Deux observations en surplomb :

  1. l’engagement des éditeurs (les époux Querton) en faveur d’un genre méconnu, dont ils font véritablement la promotion. On le mettra en parallèle avec celui de Quadrature pour la nouvelle, de Lansman pour le théâtre.
  2. l’émergence de petites structures indépendantes en Wallonie. Dans ce seul numéro, jetez un œil aux localisations des maisons : Esneux, Marcinelle, Amougies et Dinant ! Que doit-on en déduire ?

Voir :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/01/30/delhalle-belgique-terre-d-aphorismes/

Le livre sur le site de l’éditeur 

 

(4)

Nathalie STALMANS, Si j’avais des ailes, Bruxelles au temps de Charlotte Brontë, roman historique, Genèse, Bruxelles/Paris, 2019, 167 pages.

Un voyage dans le temps très plaisant ! Un coup de cœur du Carnet.

Voir :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/02/01/stalmans-si-j-avais-des-ailes-bruxelles-au-temps-de-charlotte-bronte/

 Le livre sur le site de l’éditeur

 

(5)

Evelyne WILWERTH, Tignasse Etoile, roman, M.E.O., 2019, 164 pages.

Tignasse étoile

Le miracle Wilwerth !

Une silhouette en liane, un regard en étoile, un enthousiasme décliné en couleurs aux noms magiques : turquoise (nom du carnet fétiche de l’héroïne/narratrice Jacinthe, qu’elle tutoie, comme la vilaine marâtre de Blanche-Neige son miroir), émeraude, indigo, havane…

La jeunesse éternelle ! Qui interroge et entreprend !

Un gros coup de cœur du Carnet ! Voir :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/02/14/wilwerth-tignasse-etoile/

Le livre sur le site de l’éditeur

 

(6)

Philippe LEUCKX, L’imparfait nous mène, recueil de poésies, Bleu d’Encre, 2015, 46 pages.

Dans la tonalité de ce numéro, saluons le travail d’un éditeur localisé à Dinant, Claude Donnay, qui nous offre un beau petit objet, qu’on tient en mains avec plaisir. Et saluons l’auteur, Philippe Leuckx, qui vient de décrocher pour ce recueil le Prix Charles Plisnier 2018.

 

Quelques aérations, qui nous parlent plus particulièrement :

« Le temps prétend à la beauté

Comme l’aube au souffle. »

 

Ou :

« Il y avait vent et temps au milieu de la sente,

On avançait à rebours de l’enfance, les fleurs au cœur.

Mais rien n’épuise autant que le regard qui fouille.

On est parfois en retard sur soi.

On vit d’ombre. »

 

Mieux encore, ce credo, dont on partage le premier mouvement mais tout autant le doute contrapunctique :

« Mais désapprendre la fatigue. Forer l’ennui.

Convaincre et délester.

Suffit-il de vivre à plus grande densité ? »

Le recueil primé sur le site de Bleu d’Encre

Le recueil sur Espace Livres & Création

 

Edi-Phil RW.

TAXI DRIVER. Une anticipation des dérives de DAESH, du cinéma de Tarantino, etc. ?

Taxi Driver. Une anticipation des dérives de DAESH, du cinéma de Tarantino, etc. ?

Par Ciné-Phil RW, Krisztina Kovacs et Thierry Van Wayenbergh.

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Taxi Driver, Martin Scorsese, E.U., 109 minutes, 1976.

 

Phil : Un rappel du pitch.

Travis Bickle (Robert De Niro), un ancien marine, ne s’est jamais remis du Vietnam et traîne son spleen, comme chauffeur de taxi, à travers les artères d’un New-York mal famé (Bronx, Harlem…). Insomniaque, il accumule les heures supplémentaires, apparaît totalement en marge, proche du point de rupture, sans ancrage aucun. Pas de famille, de petite amie, d’ami. Il semble tendre une main, un appel à l’aide, mais ses collègues ne comprennent rien à ses attentes, il les trouve idiots et sans intérêt.

Fait notable : il se confie à un journal de bord. On sent monter en lui la frustration, le dégoût du monde ambiant, pavé de saleté, de violence, de chaos (prostitution, drogue, corruption)…

Luttant pour s’en sortir, il s’ouvre un début d’histoire, un embryon de rédemption via son coup de foudre pour Betsy (Cybill Shepherd), une jeune femme engagée dans la campagne présidentielle du candidat Charles Palantine. Malgré sa maladresse, ou grâce à celle-ci ?, il réussit un début de séduction et elle accepte d’aller boire un verre en sa compagnie. Il gâche tout en l’emmenant au cinéma, choisissant… un film pornographique.

Ce rejet accroît vivement sa frustration et il achète des armes au marché noir, se lance dans un entraînement paramilitaire. C’est le début d’un engrenage. Dont on pressent l’issue. Qui n’est pourtant pas écrite.

 

Krisztina : On mentionnera le cameo de Scorsese, qui apparaît tout jeune, en costume trois pièces, en tant que client psychotique du taxi de Bickle : « Do you think I’m sick ? »*.

 

Thierry: Très intéressant, ce que tu mentionnes là Krisztina. « Do you think I’m sick ? ». Yes, of course ! Parce que la genèse du scénario de Taxi Driver, écrit par Paul Schrader, c’est précisément la maladie, la dépression.

Au tout début des années 70, Schrader, alors aspirant-scénariste, voit son mariage voler en éclats après avoir trompé son épouse, il est quitté par les deux femmes de sa vie. Pendant un bon mois, il s’enfonce dans les tripots des quartiers mal famés de Los Angeles, boit plus que de raison, du matin au soir, et erre la nuit tel un mort-vivant. Puis c’est la psychose maniaco-dépressive, les cinémas pornos, l’autodestruction.

Le besoin irrépressible de raconter cette expérience extrêmement douloureuse le pousse à noircir frénétiquement des pages. Après quinze jours, il accouche du scénario (terminé) de Taxi Driver. Nous sommes en 1972 (quatre ans avant l’adaptation de Scorsese… auquel le scénario est confié par un certain De Palma).

Travis, son personnage, c’est lui ! Un homme qui se déplace comme un rat dans un égout. Sans cesse au milieu d’une multitude de gens, mais sans le moindre ami. Et sa voiture, ce cercueil de métal jaune, symbolise la solitude urbaine. Taxi Driver, c’est donc avant tout une affaire de dépression et de rédemption par l’art.

 

 Phil : J’ai achevé une nouvelle vision du film des décennies après la première. Me sidèrent cette sensation d’avoir sélectionné mes souvenirs, cette évidence qu’au fil d’une évolution personnelle des aspects du film se délavent mais d’autres s’accentuent. Banal. C’est un peu comme un tableau présenté à diverses personnes quelques instants. On leur demande ce qu’elles ont vu et elles évoquent des perspectives, des détails fort différents.

Jadis, j’adorais De Niro, ce qui jouait déjà sur mon interprétation. J’étais jeune et voyais un Travis justement révolté contre la corruption du monde adulte, j’admirais sa réaction, ses tentatives pour infléchir son destin, offrir du bonheur ou la liberté à quelqu’un. J’avais même oublié qu’il voulait assassiner le candidat Palantine !

Aujourd’hui, je me mets à la place de Betsy et songe à toutes ces femmes qui voient approcher des malades voulant les intégrer de force à leurs histoires alors qu’ils ne partagent  pas la même grammaire, le même lexique. Je songe à ces célébrités muées en points de focalisation de frustrés narcissiques souhaitant les cannibaliser. Je vois un jeune homme en pleine dérive vers l’extrême-droite, un électeur de Marine Le Pen qui chipote sur Internet et se dirige vers la nébuleuse Daesh, prêt à tout exploser pour se sentir exister ou moins vide, ne supportant pas d’être en dehors de ce qui vaut la peine d’être vécu, au comble de la jalousie donc.

Thierry: Je ne partage pas tout à fait ton point de vue, Philippe. Du moins, pas cette impression qu’un tel personnage ferait de nos jours un parfait soldat de Daesh. Scorsese lui-même dément cette idée – même si un  réalisateur n’a pas davantage raison dans la lecture de son œuvre que toi, spectateur, auquel il la soumet entièrement, œuvre qui immanquablement nourrira et se nourrira de ton expérience personnelle –  dans ses entretiens avec le critique de cinéma Richard Schickel (publiés en 2011).

Il faut se rappeler que Scorsese, enfant, est malade, cloîtré dans un petit appartement de Little Italy. La vie, il la voit comme un spectacle, depuis sa fenêtre. Ce qu’il observe, ce sont surtout les caïds de la rue, des gangsters de son milieu. Un monde d’hommes virils qui le font fantasmer, « du genre qui entrent dans une pièce, foutent des baffes et ressortent vainqueurs ». Mais paradoxalement, plus tard, avec la fréquentation des films de Bergman, il s’échappe dans un ailleurs et rejette ses origines, jusqu’à haïr (précisément aimer à l’envers ici) ce milieu dont il s’est toujours senti exclu.

Frustration est sans doute le terme qui définit le mieux le réalisateur tout comme Travis, dans lequel il voit son parfait prolongement. Pourquoi le scénario de Taxi Driver a-t-il happé Scorsese ? Parce qu’il s’est reconnu dans la rage, la colère, la solitude du conducteur de taxi. Et dans sa volonté forcenée de se tenir à l’écart, en contenant jusqu’à la douleur ses émotions à l’intérieur de lui-même. Travis n’agira jamais que de son propre chef, il est l’antithèse de celui qui se ferait phagocyter par une secte fanatique (même si on devine qu’il a dû faire couler le sang au Viêtnam pour l’Etat-major américain et qu’il ne s’en est visiblement jamais remis), peut-être même le symbole de la liberté ultime et par-là même dangereuse. Il est  le monstre qui sommeille en nous. Les bases et principes sont sains mais, comme ils deviennent obsessionnels, l’animal verse presque par essence dans la folie, la rage de Travis – que l’on essaie d’aimer, parce qu’en tant qu’homme affreusement banal il nous ressemble – devient le foyer du racisme et d’autres traits humains détestables.

 

Krisztina : Au niveau de la musique, le même air revient souvent, n’est-ce pas ? Une sorte de jazz lancinant des bas-fonds, entêtant, abrutissant.

Phil : Bernard Hermann signe pourtant l’essentiel de la bande sonore. Oui, Hermann, le compositeur quasi attitré d’Hitchcock (notamment pour Vertigo/Sueur froide, La Mort aux trousses, Psychose), l’un des musiciens les plus marquants de l’histoire du cinéma ! Qui décède le dernier jour d’enregistrement, avant la sortie du film. Taxi Driver est donc son dernier travail et le film lui est dédié.

 

Phil : A l’écoute de plusieurs répliques, ça tilte ! Quentin Tarantino a certainement été ébloui par celles-ci (la mythique « You’re talking to me ? ») et fondé une grande part de son cinéma sur une maximalisation du dialogue scorsesien. En oubliant l’essentiel. Scorsese utilise des instruments au service d’une histoire et celle-ci, qui plus est, est chargée sémantiquement, elle est ambiguë, ouverte, déstabilisante (la définition de l’Art, tout ça ?), soit, mais elle est fléchée aussi, il y a matière à remise en question, interrogation sur la condition humaine, les lacunes de nos sociétés, etc. Il y a Bildungs Roman, roman de construction. Un formidable travail d’auteur, donc, quand Tarantino est une coquille vide. Qui répète et gonfle à l’infini les saillies repérées chez d’autres.

 

Krisztina : Un « You’re talking to me ? » pastiché et référencé à l’infini, depuis, dans la culture populaire. Décliné en sketchs, au cinéma – par exemple, dans La Haine (1995) de M. Kassovitz, où V. Cassel se prête aussi au jeu. Phrase-type du gars qui n’a rien à perdre car il n’a rien et a donc tout à prendre. Du type qui veut se la jouer dur, dissimulant un mal-être et une colère vengeresse, avant tout autodestructrice.

 

Phil : Robert De Niro ! Un acteur merveilleux. A l’époque. Avant qu’il ne se détourne des fresques qui l’avaient édifié en monument du 7e Art pour courir vers la reconnaissance publique à travers des comédies, parfois réussies mais souvent pathétiques. Suis-je trop dur ? L’acteur avait épuisé un sillon et aspirait à autre chose ?

Robert De Niro ! Ebloui par son jeu, je le trouvais très beau il y a des décennies et je lis aujourd’hui sur son visage ce qui le distingue d’un Delon, d’un Eastwood, d’un Brando : une fadeur des traits. Qui s’efface parfois derrière son sourire désarmant. Mais une fadeur tout de même. Qui a sans doute participé de sa capacité à se fondre dans ses rôles, ou attiré ceux-ci. Car, à relire ses grands rôles des années 70/80, n’est-il pas le plus souvent, même quand il est un homme placé au sommet de la société, un homme doué de qualités hors normes, un personnage celant un intrinsèque falot, qui le conduit à tergiverser, hésiter, reporter, fuir un destin ou une femme, etc. ? Un individu qui flotte. Je me repasse le fil de ses compositions d’alors et ne le vois jamais père, par exemple (à l’exception du Parrain, qui précède son ascension olympienne). Mise en abyme ?

Krisztina : La scène d’entretien avec l’ex-Marine (pour le poste de taximan) est très révélatrice. On retrouve le De Niro qui se fond dans le personnage, sans se dévêtir de son bagout légendaire.

 

Phil : Taxi Driver est, de loin, mon film préféré de Scorsese. Raging Bull ne me dit rien. Casino me semble à mille lieues des Parrain 1 et 2 (et même 3). Etc. C’est un peu comme pour Truffaut, dont la majorité de la création me laisse de glace ou tiède*.

Taxi Driver me semble capter les désarrois d’une époque et surtout anticiper les réalités de notre temps, avec une lobotomisation accrue qui génère l’arrivée au pouvoir de despotes démagogues, le basculement accéléré et massifié dans le terrorisme. C’est aussi un film atemporel sur la condition humaine, la précarité des devenirs, l’aléatoire des trajectoires.

Krisztina : Ah, je ne suis pas d’accord ! Casino, pour moi, est un chef-d’œuvre du film mafieux bling-bling, déjanté, un peu cliché mais moderne aussi, avec une trame éternelle à la tragédie grecque teintée de film noir et d’une touche ritale : la femme intrigante et manipulatrice, l’ascension fulgurante, la trahison du meilleur ami, la chute… Ce film, il est vrai, est très différent du Parrain, peut-être en constitue-t-il un pendant plus populaire (oserais-je dire « vulgaire » ?), névrosé par des années de reaganisme, de trafic de coke. Sharon Stone y est hallucinante, une bombe à retardement, la seule qui fait face à De Niro. Casino reste un de mes Scorsese préférés !

 

Phil (spoiler !) : Si Travis finit en héros, ayant sauvé une jeune prostituée (Iris, 12 ans et demi, jouée par Jodie Foster) des griffes de ses souteneurs (Krisztina : « Un tout jeune Harvey Keitel, ambigu et paumé) pour la rendre à ses parents et à la vie tout court, c’est qu’il a été mis en échec lors de sa tentative d’assassinat du politique.

Héros ou monstre selon le timing, les hasards du jour ? Il y a de ça. Et ça cerne une grand part du monde réel. Ce qui renvoie ou devrait renvoyer les autorités publiques devant leurs responsabilités. Les monstres existent mais les vrais monstres, les irrécupérables crapules sont rares. Savoir écouter, éduquer, offrir des béquilles avec la volonté d’émanciper ensuite, etc. Nul doute que la rédemption est à la portée du plus grand nombre. Si on y met son grain de sel quand on en a le talent ou le pouvoir !

Quand on lit les informations relatives au film, ce côté aléatoire de nombreuses réussites éclate encore au visage. L’excellent scénariste Paul Schrader (American Gigolo, Raging Bull, etc.) a dû imposer Scorsese et De Niro. On aurait pu avoir, apparemment, un Taxi Driver réalisé par Brian De Palma ou Robert Mulligan, joué par Al Pacino ou Jeff Bridges (Travis), Farrah Fawcett (Betsy), Bo Derek, Carrie Fisher, Linda Blair, Mariel Hemingway ou Melanie Griffith (Iris), Rock Hudson (Palantine), etc.

Adéquation et timing, mamelles de la réussite ! A chacun d’impulser mais après…

 

Ciné-Phil RW, Krisztina Kovacs et Thierry Van Wayenbergh.

 

*Je déteste Tirez sur le pianiste ! ou La Chambre verte, par exemple, mais j’apprécie beaucoup Les 400 coups et, plus modérément, Jules et Jim, La Nuit américaine.

 

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Ce film se retrouvera dans une sélection de 10 films emblématiques des années 70 dans la Cinéthèque idéale, un projet initié et dirigé par Ciné-Phil RW, accompagné de plusieurs contrepointeurs, dont Krisztina Kovacs et Thierry Van Wayenbergh, à découvrir sur la plateforme culturelle amie Karoo :

LIEN vers la CINÈTHÈQUE IDÉALE

 

Krisztina KOVACS : Née quelque part dans les Carpates d’un père poète et d’une mère écrivain qui m’a lu Les 1001 Nuits enfant, je pense qu’on apprend autant des voyages et des livres que du cinéma. Diplômée de l’ULB en littératures française et anglaise, j’ai vécu pour mon master puis mon travail aux Pays-Bas et maintenant en Suisse.  Bruxelloise dans l’âme, j’ai fait mes premiers pas en 2007 en tant que jeune critique pour Indications sur les conseils de mon professeur de français, qui n’est autre que Rossano Rosi (Phil : un écrivain et romancier belge majeur !). J’écris pour Karoo (la plateforme culturelle qui a succédé à la revue littéraire Indications) à distance depuis 2014.

Ses articles dans Karoo : https://karoo.me/author/krisztina

 

Thierry VAN WAYENBERGH : A six ans, il est marqué par une image inoubliable : le dos d’un colosse découpé dans l’encadrement d’une porte, John Wayne dans La Prisonnière du désert. La passion pour le 7e Art ne le quittera plus.  Après une année en philologie romane et l’école buissonnière dans les salles obscures, il devient rédacteur des Fiches Belges du Cinéma en 1995, passe quelques années au Centre Culturel d’Animation Cinématographique puis entre au (Télé)Moustique, en 2005, où il officie depuis comme critique pour les rubriques Cinéma et Télévision. Avec trois mots d’ordre, pour paraphraser l’immense Gabin : « 1 : la passion, 2 : la passion et 3 : la passion ». S’il touche du doigt son rêve en côtoyant lors du Festival de Cannes les plus grands acteurs d’aujourd’hui, il ne les aime jamais autant que projetés en 24 images/s sur le rectangle blanc magique d’une salle de cinéma.

 

LE COUP DE PROJO d’ÉDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES FRANCOPHONES BELGES #8

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 8 (janvier 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

deux romans (Claude DONNAY et Stanislas-André STEEMAN), un essai (Adolphe NYSENHOLC), une poétesse (Françoise LISON-LEROY), un héraut du faire-savoir (Eric ALLARD) ; les maisons d’édition M.E.O. et Espace Nord/Les Impressions Nouvelles, Rougerie.

 

 

M.E.O. place deux titres dans mon numéro du mois mais je suis épaté par la production des Impressions Nouvelles, de numéro en numéro. Amusant : ces deux maisons se situent aux antipodes l’une de l’autre au niveau des choix, des goûts, mais elles ont en commun intégrité et force de travail.

Trompettes de Jéricho ! Je vais me jeter à l’eau (vive) et oser afficher un crédo, une perspective jetée sur le monde de nos lettres en (3), m’aventurer à distinguer les romanciers et les écrivains, par exemple.

 

(1)

Le coup de cœur du numéro !

Claude DONNAY, Un Eté immobile, roman, M.E.O., Bruxelles, 2018, 296 pages.

Un été immobile

Mon premier contact avec Claude Donnay date de son premier roman. Un premier contact mitigé. Je savourais les premières pages pour leur écriture (NDLA : cet auteur/éditeur jouit d’un crédit conséquent dans le microcosme de la poésie) mais m’embourbais dans la progression du récit, plongeais plus loin, revivais plusieurs fois la même séquence en courant alternatif appétit et plaisir puis lassitude face au mode narratif. J’y voyais un bref instant la sempiternelle errance du poète face au grand large. Ô cliché ! Mais nourri par plusieurs cas concrets (NDLA : je sais, je sais, vous voudriez des noms mais… non !).

 

Ce deuxième roman, que j’ose pour retrouver un style, ayant en sus intuitionné la capacité d’une personnalité (ce mélange d’humilité et de confiance) à progresser, ouvrir son horizon, m’a happé dès les premières pages et ne m’a plus lâché, j’emportais même le livre au fil de mes pérégrinations. C’est assez dire ce plaisir primal (naturel, spontané, sans calcul ou barbelés instillés par l’analyse), l’appétit, l’intérêt qui accompagnaient la foulée des héros, leur évolution intérieure, leur devenir.

 

Le pitch ? Un homme, Noël (dit Jésus) traîne le long du littoral atlantique français (NDLA : plus précisément la Côte d’Opale, du côté de Wissant et Wimereux), en mal d’achèvement (de sa vie, d’un projet d’écriture…), quand il croise l’étrange manège d’une nageuse au bonnet blanc, Amelle, s’attache à son rituel (un aller-retour grand large jusqu’à certaine bouée, par tous les temps), jusqu’à jouer les voyeurs quotidiennement. Ce que la sculpturale jeune femme observe sans réagir, ou s’y amusant, ou…

 

On est parti sur les bases d’une rêverie, loin du monde réel, dans cet espace-temps marginal des vacances, de l’été, quand tout bascule peu après les premiers contacts, une ébauche maladroite d’idylle, avec la disparition soudaine de la naïade, embarquée, au dire des voisines, par une sorte de playboy à l’italienne. Embarquée ? Curieusement, la jeune femme a laissé les carnets autobiographiques de sa mère Maria, un trésor, comme si elle avait étiré un fil rouge derrière elle pour…

Noël/Jésus va lire lesdits carnets, effeuiller une dramatique trajectoire de vie, les méfaits d’un père et de beaux-parents de la haute société BW*, la marginalisation précoce de l’enfant/adolescente qui allait devenir l’Amelle d’Ambleteuse.

 

La suite ? (SPOILER !) Il y a du road-movie dans l’air (marin, iodé), des accents policiers voire gothiques, Amelle étant plus ou moins séquestrée dans une maison de repos/asile où règne un psychiatre digne d’un roman de Mary Higgins-Clark.

 

Si l’on prend un peu de hauteur, l’analyse doit glisser dans la nuance, le complexe. Une caricature avancerait une navigation entre les caps d’un premier roman très romantique et d’un second plus tendu, sombre et même glauque (la famille d’Amelle, les mystères de la maison de repos) ; d’une sensualité sable/azur et d’une sexualité sang/brumes/ténèbres, etc. J’ai décelé, a contrario, une mise en abyme de haut vol, renvoyant le lecteur à l’oscillation qui sépare vies rêvées et vies possibles, à ces tentacules de l’instant, des tentations qui nous enfilètent pour nous précipiter dans des voies qui ne sont pas les destins que notre programmation interne appelle pour un plein accomplissement. Le roman échappe à ses propres silhouettes pour s’apparenter, en profondeur, à un récit d’initiation (ou d’initiationS, car tous les personnages doivent laisser tomber des oripeaux, des masques, des réflexes dictés par la lâcheté, le vice), d’émancipation, de réalisation. Au point même qu’il surprend tant et plus, la trame laissant filtrer la réalité escamotée derrière la mise en scène, l’artifice fictionnel, laissant sourdre des moments-clés, des points d’acmé de suspense qui miment tellement la vraie vie et ses indécisions, son arbitraire souverain, qu’on en peine à anticiper, à présumer.

Claude Donnay
Claude DONNAY

La révélation du livre, de sa digestion ? Claude Donnay est un poète, quelqu’un qui s’est affirmé jadis comme un écrivain de qualité ; or, arrivé à ce stade de son développement, il a beau nous offrir mille saillies poétiques, sa langue n’est plus ici l’arme première de l’attraction. Ce qui emporte le morceau (la conquête du lecteur, de la lectrice), c’est le fond, inventif (car les poncifs de départ sont dépassés, détournés) et subtil, dérivant vers le roman de mœurs, sociologique, tenant en haleine, interpellant sur les décisions à prendre aux carrefours de nos vies, et, in fine, décapant, moderne, avec cette manière d’amener à contourner la logique du roman pour offrir la complexité du réel :

« Parfois les motivations sont obscures, enfouies bien au-dessous de la ligne de flottaison. On navigue au jugé, ignorant des charges qui dorment à fond de cale, mais qui remonteront à la surface à la première voie d’eau dans la coque. Pour Bertrand (NDLA : le père d’Amelle),  le réveil a dû être rude. Il n’empêche, Jésus ne peut réprimer une certaine sympathie pour l’homme qui achète à Maria Cien sonetos de amor de Pablo Neruda, cent poèmes d’amour dédiés à sa dernière épouse, Mathilde Urrutia. Cet homme ne peut pas être totalement mauvais… »

 

Un romancier est né !

 

* BW = Brabant wallon, la région la plus riche de Belgique, ou peu s’en faut.

Le livre sur le site de chez M.E.O.

Le blog de Claude Donay / Bleu d’Encre

 

(2)

Adolphe NYSENHOLC, Charlie Chaplin, Le rêve, essai, M.E.O., Bruxelles, 2018, 244 pages.

Chaplin

Un excellent livre ! D’un des plus grands experts ès Chaplin/Charlot. Qui est en sus un bel écrivain. Je lui ai attribué mon coup de cœur dans Le Carnet et les Instants et vous renvoie à cet article :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2018/12/27/nysenholc-charlie-chaplin-le-reve/

 

(3)

Stanislas-André STEEMAN, La Maison des veilles, roman, Espace Nord/Les Impressions Nouvelles, Bruxelles, 2018, 317 pages.

La Maison des veilles

Stanislas-André Steeman (1908-1970) ! SAS pour les intimes ! Une découverte importante, que je réalise trop tard, ne découvrant qu’aujourd’hui ce qui eût dû être une influence fondamentale, tant certaines convergences…

Un grand romancier. Qui revient en grâce après un long purgatoire. Qu’on a pour la plupart admiré via des adaptations cinématographiques mythiques (Clouzot !) : L’Assassin habite au 21 et Quai des Orfèvres. Un grand romancier. Qu’on a parfois interprété comme notre Agatha Christie du Plat Pays. Comme un fondateur du roman à énigmes, donc. Or…

Le pitch ? Un meurtre survient dans un ancien hôtel de maître découpé en (dix) appartements. Dans le Bruxelles des années 30 et, plus précisément, du côté de la Porte de Namur. Il s’avère rapidement que le coupable ne peut être qu’un habitué des lieux. La police enquête mais un inspecteur vit dans cette demeure et, écarté du dossier pour raisons déontologiques, s’y investit pourtant corps et âme.

La suite ? L’auteur va jouer les Lesage et soulever le couvercle des toitures et plafonds, aller y voir de plus près dans les placards de tous les résidents. Très vite, le fil policier passe au second plan, la peinture réaliste d’une certaine bourgeoisie s’impose. Dérives de la conjugalité, frustrations et perversions, petits secrets, exotisme des exilés russes…

La dernière page tournée, mes conclusions déraillent. Je pensais vivre une minutieuse et passionnante enquête policière, il n’en est rien ou à peine, l’intrigue première n’est pas si attractive, si centripète. Elle est certes agréable, ludique mais infiniment plus légère que dans un Agatha Christie ou un Sherlock Holmes, comme réduite à une mélodie au creux d’une symphonie. Mais, a contrario, je suis vivement séduit par les qualités littéraires de l’opus, de l’orchestration du tout à des réussites de détail, comme ce chapitre dans un restaurant russe qui offre un point d’acmé au roman (NDLA : la scène est si réussie que j’ai songé au maître du genre : Jean-Philippe Toussaint), à la teneur sociologique, aux descriptions fouillées :

« Véra alluma une cigarette, régla l’appareil de TSF et, engourdie par la chaleur du radiateur, s’abîma dans ses pensées. De temps à autre, quand la brûlure devenait trop forte, de brusques frissons prenant naissance dans son dos la parcouraient tout entière. Mais elle ne changeait de position qu’à contrecœur. Elle aimait ces morsures du feu qui procurent l’illusion de la fièvre. Elle les aimait surtout quand le feu soufflait en tempête et courait les rues en quête d’un mauvais coup, comme ce soir… »

Véra ! Notre personnage préféré du roman, dont la description ci-dessus revêt une allure balzacienne, c’est-à-dire métaphorique ou anticipative. De l’être, de ses actes.

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Stanislas-André STEEMAN

Chapeau à Espace Nord et à son directeur Tanguy Habrand d’aérer l’aspect patrimonial par un élargissement diachronique et synchronique, associant à l’or du temps celui des temps plus contemporains ou osant exploser les carcans du fait littéraire !

Chaque ouvrage retenu par ladite collection (propriété de la Fédération Wallonie/Bruxelles mais imprimée par Les Impressions Nouvelles) offre divers bonus, un encadrement du texte, des touches d’experts ou témoins. Si l’hommage de Stéphane Steeman à son père est touchant, les anecdotes intéressantes, on s’attardera davantage à la belle postface de Jacques Dubois. Mais que dire de la préface de Jean Van Hamme ? Oui, le père de Thorgal, XIII et Largo Wynch, un scénariste de BD, est invité à présenter Steeman. Et, divine surprise, cet homme (qui a offert un surcroît de professionnalisation à son secteur, poussé plus loin la densification des récits) nous assène un formidable manifeste du roman :

« Il (NDLA : SAS !) était avant tout ce que les auteurs sont trop rarement : un écrivain mettant tout son talent au service de ses lecteurs. (…) Il faut savoir raconter. Et raconter efficacement. Choisir ses mots comme un tireur d’élite ses cartouches. Tailler ses phrases jusqu’à la rigueur d’une aiguille pour en larder le lecteur juste au bon moment. Surtout, il faut posséder la maîtrise nécessaire pour conduire jusqu’au bout l’attelage d’une intrigue dont les acteurs existent vraiment.  C’est tout ça, le talent. Un truc à peu près aussi rare qu’un cheveu blond sur le col d’un Esquimau. Au risque de m’attirer les foudres de bilieux exégètes, je prétendrai jusqu’à mon dernier souffle qu’il est plus difficile d’être (et de rester) Boileau-Narcejac que J.-M.G. Le Clézio. »

Quel botte ! Du Nevers/Lagardère ! Qui pare et touche à l’encontre d’un courant trop présent dans nos lettres francophones : l’autofiction, la survalorisation de la forme ou de l’intimité. Oui, d’autres littératures affichent davantage de souffle, de perspectives sur l’homme, la société, le monde. Ou la froide mécanique horlogère du récit. Mais. Van Hamme réplique à un déséquilibre des prédilections par un autre. Ce qu’il faut affirmer ? Il existe des romanciers et des écrivains (et des écrivains romanciers, comme Rossano Rosi, des romanciers écrivains comme Patrick Delperdange), être Modiano ou Roegiers n’est pas à la portée du premier venu, ce sont de beaux artistes. Un romancier, un écrivain ? Le premier s’attache surtout à ce qu’il raconte, le second à la manière dont il le raconte. Bernard Werber a écrit de remarquables romans (Jacques De Decker le décrivait comme un adroit moraliste) mais il pratique le degré 0 de l’écriture, on le goûte au chapitre, à la narration alors qu’on savoure, on déguste une page de Le Clézio ou de Pierre Mertens.

Le livre sur le site d’Espace Nord

 

(4)

Je comptais vous parler du livre fort acclamé d’une starlette médiatique mais j’ai laissé tomber au bout de 40 pages. Trop… Je vous passe le détail. Laissé filer d’autres livres. Je peine sur le métier. A quoi bon évoquer ce qui se meut sans transcendance ?

Alors ? Je remplace par une plongée en poésie, un hommage à Françoise Lison-Leroy, analysée pour un autre recueil assez récemment. Dans Le Temps Tarmac, paru fin 2017 chez Rougerie (54 pages) et lauréat du Prix Emma Martin en 2018 (l’un des trois prix décernés par l’AEB, l’Association des Ecrivains belges… de langue française), il y a ce texte ciselé, qui raconte notre époque :

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« les plumes noires sont au sol

comme autant d’épées mortes

il y a eu guerre et sueur

entre mille oiseaux carnassiers

 

(…)

 

dans les wagons

les hordes vont par saccades

vers un stade rougeoyant

frontières et portails

 

la rue cadenassée

aboie son cri de guerre

crache des balafres

sang et or

vert et fauve

 

(…)

 

du pain / des jeux

et la haine

               barbelée. »

 

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Françoise LISON-LEROY

 

(5)

Les hérauts du faire-savoir (6).

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Éric ALLARD

J’ai l’impression de terminer un cycle en donnant la parole à… celui qui nous la donne (ce héros, donc ?) : Eric Allard, notre rédacteur en chef. Il s’en défendra avec humilité mais il incarne une figure majeure de la contre-culture en Belgique. Contre-culture au sens noble et doux, une résistance en actes positifs, une œuvre véritable qui se faufile sous des décharges d’humour et de dérision. Car, l’air de ne pas y toucher, dans la discrétion et la bonhomie, il a su agglomérer et conserver, élargir une équipe qui raconte notre vie culturelle et, comme d’autres (Jean Jauniaux, etc.), pallie bien des silences médiatiques sur ce qui se fait, parfois de meilleur, au sein de notre milieu créatif.

 

Edi-Phil : Comment es-tu entré en littérature ? D’où est venue la passion de lire puis comment s’est concrétisée l’envie d’écrire ?

Eric : J’ai lu peu de livres de fiction dans ma jeunesse sinon tout Tintin (en BD). J’ai commencé à vraiment lire vers 17 ans quelques lectures imposées au cours de français et des romans durs de Simenon, époque où j’ai commencé à scribouiller des poèmes, à la suite d’un travail demandé par mon prof de français de 5ème Rénové (comme on disait à l’époque) sur La Mort des pauvres de Baudelaire.

Cela a aussi été la découverte des chanteurs à textes, à commencer par Brel, de la poésie via Prévert et des films d’auteur à l’occasion d’un ciné-club organisé dans les environs et recommandé par les profs.

Puis, une fois mes études de régendat en maths-physique terminées, je n’ai plus cessé de lire. Et cela a été la lecture compulsive des Kundera, Flaubert, Duras, Sollers, Handke, Kafka, Bernhard… qui demeurent mes auteurs préférés. Persistance de l’effet provoqué par nos premières extases littéraires ? Je crains, dans le même ordre d’idée, de relire mes livres préférés de peur de rompre le charme de la première lecture.

 

Edi-Phil : Les Belles Phrases viennent de fêter leurs dix ans, un beau bail. Je me suis déjà émerveillé devant la manière dont un Jean Jauniaux a réussi à incarner une radio littéraire à lui tout seul ou devant la manière dont un Philippe Leuckx multiplie les articles sur un million de supports, mais toi, comment en es-tu arrivé à ne pas te contenter d’un blog personnel mais à créer une dynamique au service de l’édition (franco-)belge principalement mais de la culture plus largement (création, cinéma, etc.) ?

Eric : Pendant de nombreuses années, j’ai coanimé une revue avec Pierre Schroven et Salvatore Gucciardo, pour laquelle, régulièrement, outre le fait qu’on choisissait des textes parmi ceux reçus, on rédigeait des petits dossiers (mais aussi, par ailleurs, deux Dossiers L pour le Service du Livre Luxembourgeois) et on réalisait des interviews d’écrivains, ce qui m’a permis d’approcher François Emmanuel, Jean-Philippe Toussaint, Christian Oster, Caroline Lamarche, Nicole Malinconi, André Blavier ou Pierre Mertens.

J’ai fait aussi de la radio locale dans les années 80 et écrit pendant les années 2000 de nombreuses notes de lecture sur CritiquesLibres.com, un site qui comprend de très bons critiques, où écrivent toujours Nathalie Delhaye, Lucia Santoro et Denis Billamboz mais où ont aussi écrit Daniel Charneux, Marcel Peltier, Alexandre Millon ou Philippe Annocque.

Et quand il s’est agi d’ouvrir un blog, j’ai très vite tenu à ce qu’il ne soit pas uniquement tourné vers mes seuls textes ni même vers des genres de lectures qui m’étaient familiers de façon à offrir au possible visiteur du blog (mais aussi à moi) un plus large choix de lectures, émanant aussi bien de l’édition parisienne que des éditeurs indépendants francophones. C’est pourquoi j’ai demandé à Philippe Leuckx, dont je connaissais l’expertise en poésie, et Denis Billamboz, pour sa connaissance des littératures du monde, de contribuer par leurs critiques au blog… Equipe critique qui s’est ensuite étoffée par la venue de Nathalie Delhaye, Lucia Santoro, Jean-Pierre Legrand, Julien-Paul Remy et… Philippe Remy-Wilkin qui officiaient déjà sur Karoo.

 

Also sprach… Eric Allard ! « Un pur ! », me disait un jour Philippe Leuckx.

 

Edi-Phil RW.

Le TOP 5 de PHILIPPE REMY-WILKIN

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Philippe REMY-WILKIN © Pablo Garrigos Cucarella
  1. LE VENTRE DE LA BALEINE, Jacques DE DECKER, roman, Weyrich, 2015, réédition.

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2.  ROSA, Marcel SEL, roman, OnLit, 2017

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Puis des livres parus en 2018…

3. L’HISTOIRE DE L’ÉDITION BELGE, Tanguy HABRAND et Pascal DURAND, essai, Les Impressions Nouvelles

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4. ONNUZEL, Thierry ROBBERECHT, roman, Weyrich

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5. PUR ET NU, Bernard ANTOINE, roman, Murmure des Soirs

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Lien vers LES CHRONIQUES de PHILIPPE REMY-WILKIN pour Les Belles Phrases y compris ses COUPS DE PROJO sur le monde des lettres francophones belges

 

LE COUP DE PROJO d’ÉDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES FRANCOPHONES BELGES #7

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 7 (décembre 2018)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…


Spécial : LE PRINTEMPS DU LIVRE !
Une coproduction Impressions Nouvelles/ONLIT/Weyrich/Espace Nord.
Reportage sur le happening éditorial puis suivi des rencontres.

Le mardi 27 novembre, j’ai assisté à une première très réussie, LE PRINTEMPS DU LIVRE, mis en place par quatre maisons d’édition, dans un partenariat assez inédit.

Le défi des mousquetaires ?

Placer les auteurs, les éditeurs, les directeurs de collections face aux gens de la presse, des blogs et plateformes, de la librairie, des instances pour présenter leurs prochaines publications (de février à avril 2019 ici, ce qui nous mène au… printemps). Il est vrai que, dans le flux asphyxiant des sorties (un livre doit être choisi au milieu de centaines de ses semblables venus du monde entier et la rotation est vertigineuse), un reporter culturel ou un responsable de librairie (Club était représenté) peuvent être amenés à davantage de curiosité, de soutien vis-à-vis d’acteurs incarnés, écoutés, visualisés ou contactés.

Le programme.

Dès 10h30, accueil cordial par Charlotte Heymans, l’attachée de presse des Impressions Nouvelles, et sa collègue Isabelle Fagot (ONLIT, etc.). Il y  a du monde et du beau monde à la Maison Européenne des Auteurs et des Autrices, à deux pas de la place Stéphanie et de l’avenue Louise. On ne citera personne vu les égos de tout un chacun et je ne pourrais qu’oublier des noms ou amenuiser des importances.

Vers 11h, on entre dans le cœur du sujet. Deux heures de découverte/présentation, du haut niveau, avec des plateaux équilibrés : 4×3 personnes, 4×30′. Un peu long ? Oui, mais comment y échapper ? Réduire le temps imparti à chaque maison ? Possible, soit, mais, intrinsèquement, 30’ pour un éditeur et sa philosophie, ses projets, ses sorties, ses collections, la plongée dans telle ou telle œuvre, la découverte de l’un(e) ou l’autre de ses auteurs/autrices, ce n’est pas énorme, non.

Dès 13h, collation de qualité et discussions variées. Retrouvailles et trouvailles. Je peux ENFIN discuter avec trois admirations virtuelles : Véronique Bergen, Marcel Sel* ou Tanguy Habrand**. Et recevoir mon package/joli sac de Noël (qui unit publications et maquettes).

Une réflexion, en surplomb.

Comment croire en vous si vous ne croyez pas et n’investissez pas vous-même en vous ? Nos éditeurs sont parfois/souvent bien pusillanimes en Belgique francophone, considérant achevé leur travail une fois le livre imprimé, le laissant dériver au gré des ondes.

Il faut donc OSER ! TOUS ! A nos diverses positions.

Et ceux/celles-là s’y sont attelés. Leur initiative est originale et dynamique. Il y avait même un air de Paris mais dans le meilleur sens du terme. Qui plus est, ils/elles veulent récidiver, transformer le happening en un must annuel.

BRAVO !

Retour sur les intervenants et les livres évoqués.

 

Olivier Weyrich (Weyrich) se trouvait en compagnie de Ziska Larouge et de Jean-François Füeg.

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Jean-François Fuëg et Olivier Weyrich

Jean-François Fuëg, Notre été 82, récit, 125 pages.

Au premier abord, avec sa barbe et sa moustache ouvragées, son costume scabinal, une certaine affirmation corporelle, un bagout, cet homme, responsable de nos bibliothèques et centres culturels, interpelle. Quant au pitch, découvert dans le livret éditorial, il renvoie à des souvenirs de jeunesse. Je ne prise guère l’autofiction, où ne brillent que de très rares auteurs/autrices, mais mon attention est vite requise, l’orateur est vivant, émouvant, d’une sincérité rare et peu politiquement correcte. Du coup, j’entame son ouvrage dès le lendemain de la rencontre. Ce qui en dit long, au passage, sur le sens/intérêt du happening.

In fine, le livre ressemble à sa présentation. La langue est simple mais vivante, l’évocation sans fard :

« Né dans une famille qui avait déclaré la guerre à toute forme de sentimentalisme, j’étais sans cesse submergé par une émotivité maladroite que je peinais à contrôler. Il n’y avait là aucune ostentation, je ne pleurais pas et ne manifestais jamais d’émotion. En revanche, j’étais frénétiquement en recherche de relations chaudes, je voulais avoir des amis proches et, romantiquement, j’imaginais une complicité qui demeurerait toute la vie. »

J’ai entamé dans la bonne humeur et la nostalgie, renforcée par les citations musicales d’époque (NDLA : j’ai pareillement plané avec Wish You Were Here des Pink Floyd, vécu la scission Genesis/Peter Gabriel comme un événement copernicien, etc.). Les pages défilent. Puis, d’un coup, je pause, la restitution a tendance à émasculer la narration, je m’interroge sur l’enjeu d’une telle autobiographie…

quand soudain…

…s’insinue le point d’acmé de l’opus !

De quoi s’agit-il ? D’un dérapage de notre auteur/narrateur. Qui va le mener à trahir un ami, à en mener d’autres dans une dérive sordide, à échapper à ce qu’il croira alors une tentative de meurtre/vendetta. Là, Füeg émeut et crée du sens, un sens qui revigore l’ensemble du récit et lui apporte une tension bienvenue.

Il est rare qu’un homme, qui plus est un homme rompu aux responsabilités, à la direction, ait le courage de baisser le bouclier et d’oser le voyage à rebours en toute lucidité, dans la remise en question de ses propres jugements, la hauteur éthique d’avouer ses blessures, ses pertes (l’appartenance à une bande, un clan ; les fusions adolescentes), ses erreurs et leurs conséquences, de stigmatiser ses limites tout en les resituant dans un contexte (famille, premières amours…).

Il y a de la démarche psychanalytique dans cette manière de coucher sur papier les racines d’un devenir. Et une belle leçon philosophique !

Ziska Larouge, Hôtel Paerels, roman, 205 pages.

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Ziska Larouge

Encore un livre à l’écriture simple et vivante. Quoique. Il y a ici un registre littéraire plus affirmé, le naturel confondant s’imbrique dans un véritable travail sur la fluidité des phrases, leur rythme, leur percussion :

« Comme Paris ne me retient plus, j’ai annulé ma réservation à l’auberge internationale des jeunes pour tester mon invisibilité dans le Thalys qui me ramène à Bruxelles. Et ça marche ! Il est vrai que j’ai remédié à mon problème pileux en me rasant dans les toilettes après avoir acheté des rasoirs jetables à la gare et que, quand je suis « éteint », j’ai un physique plutôt banal. Mon prof de théâtre me l’a assez répété : « Luce, vous êtes sur off ! Activez le bouton on ! Il faut de la lumière dans l’attitude quand on est ordinaire ! » Là, c’est sûr, je suis éteint. »

Luce (nom du narrateur). Lux en latin = lumière. Lumière/éteint. On/off. Indiciel, isnt’it ?

Le pitch ? Les aventures d’un jeune apprenti-comédien qui rate un casting à Paris mais y croise la femme de sa vie, perd ses coordonnées, se retrouve à Ostende au fil de dérives picaresques, y rencontre un couple de jeunes filles qui l’emmènent dans leurs bagages, jusqu’à lui dénicher un boulot dans un hôtel art déco, se voit rejoint ensuite par le petit frère qu’il élève depuis la mort tragique de leurs parents puis par une grand-mère atteinte d’Alzheimer, tous deux en cavale (évadés de l’école ou d’un home). Et tout ce petit monde de recomposer une famille, un microcosme, de tendre vers de nouveaux équilibres quand déboule une intrigue policière sur fond de mafia roumaine, de magot dérobé, de migrants asphyxiés, d’enlèvements, etc.

Un sacré embrouillamini ? Oui ! Qui sent un peu l’improvisation, la création au jour le jour des feuilletonistes du XIXe siècle ou des auteurs de BD des années 30/40, qui fait plutôt Beatles période rouge (brute de décoffrage) que bleue (sophistiquée). Oui. D’autant qu’il y a des rebondissements en cascade, dans tous les sens, des relations amoureuses aux circonstances de la mort des parents, en passant par l’intrigue criminelle. Et je suis pris à rebrousse-poil, assurément, moi qui ne jure que par les architectures savamment orchestrées. Mais. C’est une belle leçon !  Un retour au cri primal de la narration et de l’écriture. Le conteur qui invente au coin du feu. Il y a chez Ziska Larouge (NDLA : ce pseudonyme ne renvoie pas à une passion pour la gauche mais pour la couleur !) une incroyable verve, une spontanéité, une naïveté (au sens le plus noble du terme) qui emballent. A défaut de travailler en amont, elle travaille en aval, vivant et malaxant ce qu’elle écrit, raconte avec un formidable enthousiasme… et du talent !

Bref, bref, bref… On ne s’ennuie jamais, on lit rapidement mais avec un plaisir accoudé au mouvement des mots, des phrases, ému par un humanisme contagieux (qui rappelle Pennac).

Tanguy Habrand** (directeur d’Espace Nord, qui appartient à la Fédération Wallonie-Bruxelles tout en étant édité par Les Impressions Nouvelles) accueillait quant à lui Joseph Ndwaniye et Véronique Bergen. Et présentait le nouveau look conféré à la collection patrimoniale. Une réussite ! J’ai pu examiner le Ndwaniye sous toutes ses coutures : c’est un bel objet, ramassé (18,5 sur 12 cm), raffiné (la couverture est très élégante), au prix fort démocratique (8,50 eur pour les 232 pages de Ndwaniye) ; le texte est en sus accompagné/rehaussé par une postface et une interview de l’auteur (dues à Ronny Demaeseneer).

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Tanguy Habrand

Je n’ai pas reçu, hélas, le livre ou la maquette du Kaspar Hauser (sous-titré joliment « ou la phrase préférée du vent »), paru à Paris en 2006 (Denoël), mais l’autrice nous informe que sa réédition sera bien davantage qu’une simple reprise, un remake singulièrement revu et corrigé, régénéré. A défaut d’évoquer le livre, rappelons ici que Véronique Bergen, qui vient d’entrer à l’Académie Royale des Lettres belges, possède un talent d’écriture très remarquable, elle transcende tout ce qu’elle touche, c’est une alchimiste du mot et de la phrase. Mais je ne la connais qu’au croisement de ses recensions (Le Carnet et les Instants, propulsé par Nausicaa Dewez, aligne de nombreuses plumes – ou touches de clavier – épatantes !) et il faudra bien que j’aille y voir de plus près côté long cours. Un jour…

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Véronique Bergen 

Revenons à Joseph Ndwaniye et à La Promesse faite à ma sœur.

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Joseph Ndwaniye

Ma première sensation est négative. Le style est sobre, on lit agréablement mais il n’y a pas les envolées attendues a priori d’un ouvrage repris dans une collection qui… collecte l’or littéraire du temps et de tous les temps. Oh, il y a des réussites partielles ici ou là mais de petites naïvetés aussi.

Une deuxième sensation prend vite le relais, renverse la perception globale. La narration est fluide, on lit sans effort tout en se trouvant projeté dans une enfance africaine :

« Du haut de mes cinq ans, je n’avais pas peur de la nuit. Rien ne pouvait m’arriver. La compagnie des vaches, pourtant sans défense, me sécurisait. J’étais loin d’imaginer qu’une hyène pouvait s’attaque au troupeau et, pourquoi pas ?, au berger. J’en pris conscience une nuit d’été. L’histoire pourrait s’intituler « Terreur dans la nuit ». »

De revivre, dans le premier chapitre (qui est plutôt une première partie : près de 40 pages), la jeunesse du héros/narrateur rwandais, de son statut privilégié de fils d’inspecteur scolaire ami des Blancs à celui de paysan parmi les paysans, au service de la grand-mère paternelle, par tradition, émeut, informe, élargit. Soudain, la sobriété n’est plus un défaut mais une qualité. Et on applaudit qu’une collection littéraire ne bascule pas dans le nombrilisme formel mais affirme toute l’importance du contenu, du narratif (ce qui est plus courant chez nos amis anglo-saxons).

Le deuxième chapitre (qui ouvre la deuxième partie du livre… ou un deuxième roman, quasi) nous plonge en 2003, alors que le héros, après dix-sept années passées en Belgique, intégré, marié et père, décide de revenir enfin au Rwanda.

La suite ? Le héros va aller à la rencontre des siens, de ce qu’il reste des siens après le génocide de sinistre mémoire. Revisitant la mort atroce de sa sœur Antoinette mais la disparition de son frère jumeau Thomas aussi. Retrouvant sa mère et même son père décédé (qui lui parle à travers des songes ou… ?). Le roman suit son cours, à la fois tranquille et dense, mêlant la redécouverte d’un pays modernisé, transformé, la quête identitaire (l’adéquation avec des racines estompées, la remise en question des raisons de son absence prolongée) et une sorte d’enquête quant au sort, aux secrets du frère jumeau… Une même famille peut-elle avoir accouché d’une victime et d’un bourreau ?

Sur un ton doux/amer, parcouru de notations sensuelles, un bon livre, aux allures de voyage dans le temps et l’espace mais surtout d’entreprise de mise en adéquation de soi au monde.

ONLIT, qui a offert, selon moi, le meilleur roman francophone de 2017 avec le Rosa de Marcel Sel* (finaliste du Rossel), va tenter de remettre le couvert avec ledit Marcel, que son éditeur Pierre de Mûelenaere invite à évoquer sa prochaine sortie, Elise, qui est encore en cours d’écriture… et annoncée pour avril. A les entendre, on devrait retrouver ce cocktail très équilibré, riche, détonant, qui a fait la réussite du premier opus, soit un récit littéraire de qualité et une matière humaine émouvante se faufilant à l’intérieur de pages d’histoire méconnues soigneusement reconstituées (ici, la guerre 40-45, l’arrivée des troupes russes dans le corridor prussien inséré dans le territoire polonais).

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Pierre de Mûelenaere et Marcel Sel

L’autre sortie des éditions ONLIT (précédemment connues pour leur rôle de précurseur dans le marché éditorial numérique) est un faux roman de Jacques Richard, La Femme qui chante, un portrait de… femme constitué d’une suite de moments, titrés (La Petite, Solange…) et sous-titrés (Les Arbres, Te voir dehors…), autant d’échos à la confection disparate de nos vies, qui ne sont jamais des histoires, des romans mais toujours des approximations, des ensembles de pièces cousues, recousues, auxquelles on tente de conférer du sens, du liant.

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Jacques Richard

La structure même du texte est profondément signifiante. Quant à la langue, elle est d’un (très) beau registre, qui tend vers la densité poétique :

« Le jour n’est pas là, la nuit n’y est plus. Il n’y a aucune raison que ce soit le commencement de quoi que ce soit. De qui que ce soit. Pas plus maintenant que dans une heure ou dans deux. Ou même pas du tout. Ce seraient les limbes, sans lieu ni temps, s’il n’y avait la sensation du froid et de ce quelque chose qu’on ne sait pas encore nommer. »

Un texte âpre et ciselé, qui ose balayer les convenances et interroger sur notre humanité. Qui brouille nos perceptions aussi, invite à relire, à réinterpréter.

A offrir aux femmes de nos vies !

(si elles ne sont pas trop puritaines !)

Benoît Peeters*** (directeur des Impressions Nouvelles) et Dick Tomasovic (co-directeur de la collection avec Tanguy Habrand) présentent un nouveau concept, La fabrique des héros, qui associera un auteur talentueux à un des personnages qui hantent son imaginaire.

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Benoît Peeters

Le premier volume est un Jack Sparrow… sous-titré Manifeste pour une linguistique pirate de Laurent de Sutter (théoricien, essayiste, directeur de collection lui-même, notamment aux prestigieuses P.U.F.). Encore un très bel objet (fond noir classieux, aspect graphique), réduit (19 sur 13 cm), à un prix démocratique (12 eur pour 126 pages). Quant au contenu…

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Laurent de Sutter

L’entrée dans l’ouvrage est magistrale. Tudieu ! Le chapitre… 0 s’érige en pastiche du roman d’aventures flibustières, tout à la fois savamment écrit à la mode de jadis tout en happant la vivacité cinématographique ou le contrepoint du modernisme littéraire :

« (…) la jeune femme s’était évanouie – dans tous les sens du terme. »

Ou :

« « (…) Vous (NDLA : Jack Sparrow) êtes, sans nul doute, le pire pirate dont j’aie entendu parler. » Ce à quoi, arborant le sourire satisfait de celui qui vient de recevoir un compliment, le capitaine rétorqua : « Mais vous avez entendu parler de moi… » »

La suite ? Ecrite et enlevée, elle oscille entre le roman et l’essai, des embryons de narration et des réflexions/micro-essais sur la séduction, la langue, etc. La langue comme mode d’affranchissement par rapport au pouvoir, voire de réalisation ontologique : le héros, ici, se définissant davantage par ses dons de causeur, ses paroles et ses phrases que par ses actes.

C’est très ludique et brillant tout à la fois (Johnny Depp croise Baudrillard !). Mais, à dire le vrai, les recours nécessaires au détail des épisodes du film (NDLA : Pirate des Caraïbes n’est guère ma tasse de thé, mes souvenirs sont délavés) ont fini par écorner mon plaisir de lecture.

Longue vie au Printemps du Livre et bon succès aux projets présentés !

Edi-Phil RW

* Voir notre recension de Rosa :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/03/02/les-rapports-a-soi-et-a-lautre-aux-racines-et-au-monde-revisites-a-travers-le-prisme-de-pages-de-lhistoire-italienne/

** Tanguy Habrand est aussi le co-auteur d’un ouvrage remarquable rubriqué dans le précédent numéro de cette mini-revue :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/11/17/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-6/

*** Benoît Peeters est un homme aux multiples facettes (scénariste des Cités Obscures et comparse de François Schuiten, biographe, essayiste, romancier, critique et… éditeur.