ALIX : LE RETOUR ? par Philippe REMY-WILKIN

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par Philippe REMY-WILKIN

ALIX : le retour ?

Veni, vidi, vici !

Offrant un nouvel opus à la mythique série BD, David B. et G. Albertini peuvent-ils reprendre à leur compte la citation de César ? Peut-on inférer de leur reprise des réflexions sur cette entreprise périlleuse, sur le rapport maître/disciples/imitateurs ?

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Une publicité tonitruante sinon barnumesque.

Je le disais encore récemment à mon collègue et ami, le poète et performer Vincent Tholomé, à propos d’échanges sur la série TL  Twin Peaks… le retour :  » Il n’y a pas d’Eternel retour ! ». (NDLA : OK, on dit ça le lundi mais on dit/vit le contraire mardi, soit, soit, soit ! )

Veni, vidi, vici. Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu.

César l’aurait dit, les auteurs de la BD, le citant, ont joué avec le feu : ce titre, mis en corrélation avec un battage médiatique inattendu, impose une attente hors normes.

Ainsi donc, à en croire l’éditeur, des médias, après des décennies de reprises diverses, Alix serait ressuscité ! Tudieu, on aurait ENFIN, six ou sept décennies plus tard, retrouvé l’allure des albums mythiques L’Ile maudite et La Tiare d’Oribal ! Merci, au passage, pour les nombreux scénaristes et dessinateurs qui n’ont jamais cessé de propager la série… Ils ont donc meublé ?

 

Un rappel.

 

Alix et Jacques Martin, l’œuvre originale.

Passé mes premières passions purement ludiques (Spirou, Bob et Bobette, Johan et Pirlouit…), Alix et Blake et Mortimer sont les séries qui m’ont fait prendre la BD au sérieux. Jacques Martin et Edgar P. Jacobs ont tous deux (dans la foulée d’Hergé, avec lequel ils ont tant et tant collaboré jusqu’à être co-animateurs de Tintin) apporté un soin si méticuleux à leurs réalisations qu’ils en ont hissé un genre vers de nouvelles ambitions.

Couverture de Alix -1- Alix l'intrépide

Alix. Un cas d’école. Un premier album, Alix l’intrépide, improvisé (Martin ne rêvait absolument pas de l’Antiquité !) et offert par les circonstances, qui copie/colle dans ses premières pages le célèbre Ben-Hur avant de s’abandonner à des aventures rédigées quasi au jour le jour sur le mode picaresque, présentant un héros, un jeune Gaulois intégrant le monde romain de Jules César, qui débute esclave avant d’être adopté par un patricien latin, un modèle inspiré par le précité Ben-Hur et peut-être Amnorix le Carnute (dont je lus les romans enfant).

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Dès le deuxième album, Le Sphinx d’or, Martin assure un récit beaucoup plus construit et invente le thriller historique, bien avant les romanciers Ellis Peters, Umberto Eco, etc.

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Les troisième et quatrième albums, auxquels se réfère notre Veni, vidi, vici, sont L’Ile maudite et La Tiare d’Oribal, deux chefs-d’œuvre de la BD franco-belge du premier âge d’or. Le dessin prometteur mais hésitant des deux premiers livres cède la place à un trait beaucoup plus affirmé, même s’il tire encore vers la ligne claire et la caricature dans le troisième avant de s’émanciper et de créer le style Martin, dont beaucoup d’experts considèrent l’apogée dans le sixième* numéro de la série, Les Légions perdues. Il y a des scènes d’un baroque échevelé, hallucinant dans l’aventure maritime qui nous mène au-delà des Colonnes d’Hercule. Des reconstitutions formidables de Babylone (rebaptisée), des Jardins suspendus, d’un barrage dans l’aventure mésopotamienne. La BD, ici, cède la place au cinémascope. Martin, comme Jigé avec ses westerns (Jerry Spring), élargit l’écran, ose dessiner comme un cinéaste, un créateur de fresques. Nous vivons une révolution graphique. Quant aux récits, ils sont extraordinairement atmosphériques et tendus, chargés de péripéties, de suspense, de relations humaines de qualité aussi (Oribal est un modèle de prince éclairé et généreux, il y a des liens inter-ethniques qui méritent le détour et la réflexion).

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Ensuite ? Quelques beaux ou très beaux albums. Le dernier Spartiate, Le Tombeau étrusque (avec ses adorateurs de Moloch-Baal, qui m’ont fait cauchemardé), d’autres encore sans doute mais mon feeling s’est dilué, ma passion se faisant purement sensuelle, tout entière vouée aux décors, aux reconstitutions de la vie antique, au dessin léché de Martin. Les récits me captivaient moins (une question d’âge ?). Pis encore : un malaise me saisissait, sans cesse grandissant, à l’encontre des notations singulières distillées dans la série, je percevais un rapport détonnant (une complaisance dépassant la dénonciation ou l’exposition ?) à la cruauté, la perversion (beaucoup de vignettes sadomasochistes ?), qui bouleversaient les codes de la BD de jeunesse.

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Mais qu’importe ! Martin, Alix sont restés, de par les fondations de la série, une référence absolue pour mon imaginaire et même mes ambitions créatives. J’admire profondément ce créateur. Et « qui aime bien bene castigat ».

 

Veni, vidi, vici, reprise ou méprise ?

 

Ayant resitué la sortie de cet album dans un contexte élargi, penchons-nous sur sa valeur intrinsèque.

Quid du fond ? Vu l’irruption aux manettes de David B, issu de la Nouvelle BD, on s’attend à des surprises, à du décapant. Et ? Il y a quelques trouvailles de scénario, d’écriture, certes. Par exemple, Enak se fait plus mordant, jette un regard critique sur le comportement d’Alix, le titille alors qu’une relecture des albums mythiques les montre dans un rapport dominant/dominé désagréable (le nombre de fois où Alix fait la leçon à son ami égyptien me laisse sans voix !). Il y a, parallèlement et a contrario, la volonté de retrouver les séquences flash-back (vignettes didactiques) de l’âge d’or. Etc. Mais tout cela me semble assez dérisoire quand le récit lui-même ne présente AUCUN intérêt et s’avère centrifuge, plusieurs sillons étant abandonnés dans la foulée de leur ouverture (relations d’Alix avec la veuve d’Agrippa puis une jeune servante, retour d’Arbacès cliché au possible et… en queue de poisson : on l’oublie en cours de route !) pour finir par une relation confuse avec une… géante dont la présence semble totalement incongrue et projette, quasi, dans un autre univers.

Giorgio Albertini et David B. - © Daniel Fouss/Musée de la BD test
Giorgio Albertini et David B.

Quelle déception à ce niveau ! Si j’avais pu relayer l’auteur, j’eusse creusé la personnalité d’Arbacès et expliqué les raisons de son engagement pour Pompée, ce qui l’a fait tel que nous le connaissons depuis sept décennies. Il y a une ouverture en ce sens, on remonte loin dans le temps, on sait qu’il a servi Mithridate et son fils Pharnace, qui a assassiné son père pour se rapprocher de Rome et de Pompée. On effleure une matière shakespearienne mais je parle de mon imagination personnelle, parce que David B. se limite, lui, au super-méchant caricatural qui surgit du néant pour y retourner. Il veut venger Pompée ? On n’en saura pas plus.

Quid de la forme ? Il y a une volonté évidente de retrouver le dessin du deuxième Martin (celui qui émerge après les deux premiers albums d’Alix), de miser sur la nostalgie donc, de nous renvoyer à des sensations enfouies. Mais. La nostalgie a bon dos et la rêverie ne tient pas la route. Tant le dessin est approximatif, irrégulier, au point de s’apparenter à un patchwork alignant, autour de quelques jolies cases, de beaux décors (certains animés, très réussis) ou des expressions de visages d’un autre temps, une immense majorité d’élucubrations graphiques sombrant dans le ridicule et la laideur. Ce qui est le comble vu l’essence de la série, cette recherche d’un esthétisme, d’une rigueur…

In fine ?

« Je suis venu, j’ai vu… et je me suis encouru ! »

Je crois qu’on peut être sévère quand une telle prétention a été affichée autour de la sortie de l’album. Quand on s’attaque à un tel monument et qu’on s’avère incapable de lui donner le moindre lustre. Un artiste ne doit se lancer dans une aventure que si elle répond à une nécessité… intérieure.

N’épargnons pas l’éditeur ou les gestionnaires de l’héritage. Il est impossible d’égaler les albums mythiques, qui comportaient 62 pages quand les contemporains ne dépassent pas les 46. Ceci dit sans comparer le nombre de cases par planche (15 parfois dans La Tiare). En clair ? Il faut désormais raconter une histoire sur deux albums, en diptyque, si on veut échapper à une impossibilité technique d’ampleur, d’approfondissement. Surtout dans ce registre du thriller historique.

 

Trop de fidélité tue la fidélité ?

 

Une réflexion en surplomb. Sur l’art, la créativité, la manière de réussir une reprise.

Un bon disciple ne copie/colle pas son maître, ou seulement au début de son envol. L’aîné a pris le cadet par la main et lui a enseigné mille choses, ce dernier doit à un moment donné digérer l’héritage, lâcher la main et porter l’art du premier plus loin, ailleurs, en conserver l’essence mais l’adapter au monde dans lequel il vit et qui n’est pas celui de son maître. Un Mozart, né cinquante ans plus tard, n’aurait pas fait du Mozart de la fin du XVIIIe mais un Mozart qu’on peine à imaginer. On songera d’ailleurs à la tradition des tombeaux chez les poètes, qui n’avait rien d’un meurtre rituel ou d’une désacralisation du maître mais tout de la compréhension sublime d’une nécessité ontologique.

Les grandes œuvres n’appartiennent ni à l’académisme (de la reproduction des codes) ni à l’avant-garde (du renouvellement des outils), ou alors rarement. Elles nécessitent le double mouvement de l’ancrage dans la tradition et du dépassement transcendantal de celle-ci. Une grande œuvre est de son temps et de tous les temps, peut parler à un large public tout en se livrant pas au premier assaut.

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Jacques Martin 

Le cas de Martin est édifiant. Car tant et tant se sont réclamés de lui, prolongeant sa veine historique. Or on distingue très nettement les épigones, les Chaillet et autres Pleyers, tant d’autres dans leur foulée, qui ont tenté de reproduire Martin, sans jamais y parvenir en sus. De faux disciples ou de mauvais disciples (malgré leurs qualités, et je les ai lus en son temps avec plaisir) car Martin n’aurait jamais dessiné ou raconté comme ils le firent s’il était né 25 ou 50 ans plus tard.

A contrario, un André Juillard est parti de sa passion pour Martin pour se doter d’un arsenal graphique personnel, porter plus loin l’art de son maître dans des récits infiniment plus modernes, réalistes. Il est l’héritier véritable de Martin et un immense artiste. Comme Giraud (Blueberry) le fut pour Jigé (Spring).

L’art de la reprise ? Une bonne reprise ne peut jamais se limiter à un copié/collé, à une imitation, elle doit partir d’une digestion et d’une appréhension/compréhension de l’essence d’une œuvre, mais il s’agit d’être fidèle à l’esprit, non à la lettre. Comme un traducteur ! Avec plus de liberté et d’obligation de distorsion.

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Or, justement, Alix, est encore édifiant. Car il y a une reprise très réussie en parallèle de la série première. Une série plus adulte, Alix senator, où Valérie Mangin au scénario et Thierry Demarez au dessin osent réinventer le mythe. Avec ces vrais créateurs, on retrouve l’univers et les personnages de la série mais vieillis, ils ont 50 ans, Alix est sénateur sous Auguste, ils ont des enfants (NDLA : chacun séparément, mauvaises langues !), qui peuvent plus logiquement courir, s’émouvoir à tout crin. Et on approfondit les caractères, les biographies. On quitte la surface pour le volume.

En résumé, la série Alix, depuis des décennies, n’est plus qu’une caricature de ce qu’avait réussi Martin, une série industrielle sans âme et sans créativité, quand la série Alix senator est pleinement vivante, dynamique, attractive, prolongeant un élan créatif et faisant pleinement œuvre.

* On en oublierait les mérites du cinquième, La Griffe noire, une variation réaliste et sombre sur le thème du poison vengeur développé dans Les Sept Boules de Cristal/Le Temple du Soleil). J’ai un rapport fantasmatique avec L’Île maudite mais La Tiare d’Oribal et La Griffe noire complètent mon tiercé magique.

Philippe REMY-WILKIN

ALIX, Veni vidi vici sur le site de Casterman

ALIX, tous les albums sur le site de Casterman

 

 

 

 

 

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LE COUP DE PROJO d’ÉDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #5 (octobre 2018)

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Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 5 (octobre 2018)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…


A l’affiche : un recueil de textes brefs (Daniel Simon), une aventure théâtrale au parfum de biographie (Albert-André Lheureux), un essai historique (Arnaud de la Croix), un roman (Yves Wellens), une nouvelle (Jean Jauniaux) et un héraut du faire-savoir (Michel Torrekens) ;  les maisons d’édition M.E.O., Genèse, Racine, Ker, Au Hibou des Dunes/Fondation Paul Delvaux.

 

(1)

Le coup de cœur du numéro !

Ce n'est pas rien

Daniel Simon, Ce n’est pas rien, recueil de nouvelles et textes brefs, M.E.O., 2018, 122 pages.

Quoiqu’à distance, le lisant de loin en loin (une nouvelle dans la revue Marginales par-ci, un article littéraire dans Le Carnet et les Instants par-là), le croisant à peine, j’ai accumulé une bonne dose de respect et d’estime pour Daniel Simon. Me frappent l’intensité mise dans ses écrits, notion que je place très haut dans la constitution du fait artistique/créatif, la qualité de sa plume et un détail amusant (mais est-ce vraiment un détail ?) : il est l’un des seuls auteurs lisant ses propres textes avec un talent de comédien, une présence scénique.

D’un autre côté, mes prédilections me poussent vers le grand large, les fresques, la structuration puissante, l’immersion… et Daniel est un expert du bref, de l’éclat (NDLA : morceau d’un Grand Tout… dont il fait l’impasse), il nous offre même ici non pas un classique recueil de nouvelles voire de poèmes mais plutôt une collection de… textes divers (zooms sur une rencontre, une tranche de vie ou un destin, réflexions sur le monde et les individus, etc.).

Plongeons !

Si on tente de rationaliser, on remarque trois sous-ensembles de textes. Le troisième, Modeste proposition pour les enfants perdus, est un monologue aux allures de conférence sur les thèmes de l’exil et des réfugiés (inspiré par… Swift, ce qui en dit long sur l’arrière-plan qui nourrit les petits cailloux blancs abandonnés par l’auteur), qui a déjà fait l’objet d’une lecture-spectacle. J’y lis ce qui doit recouper un pan d’identité de notre auteur :

« (…) mon état, mon âge, ma situation limitent le champ de mon action, je ne le sais que trop, mais ce que je fais, je tiens à le faire entièrement et avec une véritable précision. »

On dirait un personnage de La Peste, ce roman sublime où Camus étale l’absurde (et la difficulté) d’être/du monde et, tout à la fois, la dignité qui nous échoit de résister. Faire de son mieux, avec les moyens du bord mais avec application.

Allons à rebours. La première série de textes est intitulée Nouvelles de notre Monde. Mais sont-ce des nouvelles ? La frontière des lentilles esquisse excellemment un personnage, Gus, qui demeurera sur le seuil d’un véritable récit. L’essentiel est donc dans le portrait d’un homme debout (camusien encore !), qui déploie une farouche indépendance :

« Regarder le monde sans y croire, se jeter dans l’océan, nager à perdre haleine sans espoir de retrouver la terre au loin, mais se mettre sans rechigner à faire avec soin ce métier d’homme sur cette parcelle du globe. »

Les réflexions sont portées par une écriture ciselée mais ferme :

« L’Europe avait été taillée comme une lentille, elle pouvait devenir le verre ardent qui engendrerait l’incendie ou offrir à l’homme penché sur le cristal poli une entrevue avec un univers libéré des dieux. »

Quant à la deuxième anthologie de brèves, Promenades, qu’en est-il ? De petites fictions, des proses poétiques. Qui ouvrent des sillons. De sensations, de réflexions. Sur le monde des écrivains ou celui des couples, notamment. Toujours transcendées par la précision virtuose de l’expression :

« Je venais d’entrer dans le célibat comme on part en voyage, délesté de presque tout, curieux d’un présent sans avenir, hanté par la vitesse du jour et l’immobilité des nuits, j’étais presque mort. C’est le « presque » qui rendait la vie supportable. »

Le monde où se faufilent les narrateurs, qui me paraissent autant de métamorphoses de l’auteur (NDLA : à tort ?), semble souvent hostile et fou, hanté par des perroquets prédateurs, des femmes trop indépendantes et glacées, des enfants assujettis déjà à l’hypocrisie de l’intérêt. Il y a du Haddock face à la horde de Séraphin Lampion, et du Tati aussi, en sidération mélancolique devant une modernité bruyante, agitée, en perte d’âme, de contact. Mais l’espoir existe, la lueur au cœur des ténèbres. Il suffit d’un acte gratuit (des pompiers venant sauver un chaton), de deux personnes qui se rencontrent dans l’empathie, la perception de l’instant d’or.

Bref (NDLA : c’est le cas de le dire), Daniel Simon est un auteur qui évacue ce qui lui semble accessoire, artificiel (une intrigue centripète) pour raconter ce qu’il désire intimement partager : une rencontre, une réflexion, une perspective. Il s’offre une liberté totale. Et ses billets d’humeur fictionnalisés inventent quasi un nouveau genre. Pas étonnant, dès lors, qu’il aille se nicher au sein des éditions M.E.O., qui osent si souvent évacuer l’étiquette, le court terme… et la narration pure qui m’est chère (NDLA : mais dont j’arrive à me passer à l’occasion, donc, échappant aux limites de mes attentes).

A déguster comme un café serré, une liqueur. Avec parcimonie, un texte par jour ou par séquence de jour, mais dans l’intensité et la communion. Comme autant de pastilles de vie (au sens fort) détonnant dans un univers où la fadeur se révèle invasive à la manière de certaines algues.

Le livre sur le site des Editions M.E.O.

Je suis un lieu commun, le blog de Daniel SIMON

 

(2)

Livre l esprit frappeur Albert-André Lheureux

Albert-André Lheureux, L’Esprit frappeur, récit d’une aventure théâtrale, préface de Jacques De Decker, Genèse, 2017, 199 pages.

Les Belles Phrases ont déjà publié un bel article sur ce livre :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/20/lesprit-frappeur-quete-dune-mythologie-theatrale/

Mais je ne peux m’empêcher d’exprimer mon admiration pour un grand homme de théâtre qui passe une bonne partie du livre à évoquer les talents ou apports des uns et des autres (Maurice Béjart, Bernard De Coster, etc.), répandant à travers la lecture un faisceau d’ondes positives (res)suscitant sous nos yeux un monde d’amour et d’amitié, de génies croisés œuvrant pour favoriser le règne du Beau, du Bien, du Bon. Un guide à l’usage des créateurs et des créatifs ?

On éprouve la plus grande sympathie pour cet Esprit frappeur qui guide Albert-André Lheureux, au-delà des structures, et lui conseille, credo vibrant :

« . d’être frappé par ce qui n’est pas nous,

. d’être attentif au monde,

. d’être passionné par l’Autre à travers mille visages,

. d’être à l’écoute de chaque instant, et enfin

. de comprendre à travers l’action. »

Le livre sur le site de l’éditeur

(3)

Arnaud de la Croix, 13 complots qui ont fait l’histoire, essai historique, Racine, 2018, 178 pages.

On avait dévoré les précédentes études historiques d’Arnaud de la Croix et celle-ci est du même acabit. On y déroule les thèmes du complot et du complotisme au fil des époques (de l’Antiquité aux années 80 ou 2000). Pour ma part, féru d’Histoire, je connaissais presque intimement les matières assassinat de César, peste noire, Protocoles de Sion ou Tueurs du Brabant wallon, mais je les ai revisitées avec plaisir, au gré d’une langue fluide, d’une narration très claire, structurante… et surtout grâce à cette capacité particulière que possède l’auteur de nous mener à des réflexions et interrogations plus larges, plus subtiles, nécessairement interpellantes, nourries par les apports non seulement d’historiens mais de philosophes, de théoriciens (comme Karl Popper, Richard Hofstadter, etc.).

Qui plus est, j’ai pu remédier à quelques lacunes. Je connaissais la Conjuration de Catilina depuis mon adolescence… sans savoir de quoi il retournait très précisément. Et la Conspiration des Poudres ? Guy Fawkes, et le masque qui a inspiré la BD (et le film) V comme Vendetta ou… Anonymous ?

Etc.

Apprendre en s’amusant, c’est très bien. Apprendre en développant son esprit critique et en s’interrogeant sur les rouages du monde, c’est encore mieux. Découvrir comment se développe un phénomène, comment il mute (passionnant, le glissement de la prétendue menace franc-maçonne à ses réinventions via un phénomène de surcouche, les Illuminati puis les Juifs étant transformés en moteurs secrets du… mouvement secret), quels besoins sociétaux l’inspirent, les extrémismes qui sous-tendent les perspectives… On en finit par buter sur la nature humaine et ses limites pathétiques/dramatiques, qui nous condamnent à reproduire le phénomène à l’infini, décliné à toutes les sauces idéologiques, comme une fatalité inhérente à notre incapacité à admettre un monde arbitraire, à cette lâcheté qui veut chercher à l’extérieur le bouc-émissaire qui dispensera de l’autocritique et de l’aveu d’échec.

« Il s’agit moins aujourd’hui de violenter les hommes que de les désarmer, de comprimer leurs passions politiques que de les effacer, de combattre leurs instincts que de les tromper, de proscrire leurs idées que de leur donner le change en se les appropriant. » 

Des paroles enregistrées lors d’une rencontre entre des dirigeants politiques, une multinationale et une chaîne TL, une agence de pub dans le cadre des actuelles dérives oligarchiques visant à bigbrotheriser nos démocraties de plus en plus imparfaites ? Vous n’y êtes pas du tout ! Ces lignes datent de 1865 et d’un pamphlet de Maurice Joly, qui inspirera (entre autres sources mensongères et odieuses) la tristement célèbre supercherie littéraire du complot mondial ourdi par les Juifs.

Le livre sur le site des Éditions RACINE

Sur les précédents ouvrages d’Arnaud de la Croix :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/01/14/une-galerie-de-portraits-sulfureux-douze-fans-celebres-dhitler/

…et aussi :

https://karoo.me/livres/treize-livres-maudits-hublots-demultipliant-lhorizon

 

(4)

Cette vieille histoire

Yves Wellens, Cette vieille histoire, roman, Ker, 2018, 142 pages.

Un ton ! Une voix ! Ce n’est pas si courant. J’ai attaqué avec plaisir, porté par une langue de qualité, un rythme particulier. Je me suis cru projeté dans un micro-thriller. Un homme d’affaires des plus puissants se fait gifler par une mystérieuse visiteuse qui disparaît aussitôt, un journaliste d’investigations se lance à l’assaut du personnage, des avocats, conseillers et même une sorte d’inquiétant agent spécial entrent en scène, il est question de trois frères unis et séparés par un passé trouble… On croit glisser vers le roman de mœurs, un traumatisme familial :

« C’était un son métallique, causé par des talons frappant fort le sol, qui lui en rappelait un autre : celui d’un homme qui se hissait en ahanant et en titubant dans l’escalier en colimaçon de la maison de son enfance, exiguë et étriquée, et jubilait de sentir que les occupants retenaient leur souffle, tandis qu’il s’approchait et se dirigeait lourdement vers la chambre conjugale. »

On s’interroge aussi sur la projection de l’auteur, un Wellens qui parle de trois Wellens… Et in fine ?

In fine, on bute surtout sur une réflexion : être écrivain ou être romancier sont deux métiers ou deux compétences qui peuvent ne guère converger, différer nettement. En clair ? Yves Wellens se concentre sur l’art de raconter et très peu sur ce qu’il a à raconter, la matière du récit n’est qu’un prétexte pour lui, un mirage pour le lecteur, ou une esquisse au mieux.

Qu’on ne s’y trompe pas. Le choix est légitime. La langue de Wellens et plus encore, même, sa manière de transmettre le récit créent une atmosphère, et celle-ci m’a plu. Au-delà de l’impasse vers laquelle j’ai compris rouler.

Il y a quelque chose de pur et de fort dans cet art. Quelque chose qui aurait à voir avec les expériences du Nouveau Roman jadis ? Peut-être. Dans une résurgence moderniste ?

Je sors de ma lecture partagé entre le plaisir d’avoir découvert un auteur de talent, Yves Wellens, et la frustration d’un récit qui se transforme en sous-marin. Et songe, du coup, nostalgique, à notre Rossano Rosi national, le plus sous-estimé de nos auteurs, ce si grand talent qui réussit la gageure de raconter des histoires fascinantes tout en décapant les instruments de sa communication.

Le livre sur le site des Editions KER

 

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Jean Jauniaux, Perception de Delvaux, nouvelle ornée de deux aquarelles inédites du peintre, édition bilingue, Au Hibou des Dunes/Fondation Paul Delvaux, 2017, 19 pages x 2.

A l’occasion du 120e anniversaire de la mort de Paul Delvaux, Jean Jauniaux, dont nous parlions dans notre numéro 4, a écrit une nouvelle toute en simplicité et émotion, teintée de poésie douce, esquissant la rencontre de deux âmes, un autocariste pour touristes et une jeune Japonaise, autour d’une visite du musée Delvaux à Saint-Idesbald :

« Je me laissais submerger par la grâce de cette énigmatique séduction, alternant la mélancolie du regard et le sourire obligé de la courtoisie ».

En quelques pages sans effet tapageur, arcboutées à une anecdote authentique, on revisite le thème des atermoiements, qui nous font vaciller devant les pas à accomplir pour concrétiser des prémices, on redécouvre l’envie de rejoindre Saint-Idesbald et les peintures détaillées par Yuri, on voudrait s’abîmer dans l’ukiyo, explicité par la jolie voyageuse :

« Ne ressentir que le moment présent,

S’abandonner à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d’érable… (…) se laisser dériver

comme une coquille vide

au fil de l’eau (…). »

L’ouvrage sur le site de BELA

Pour en savoir plus sur Jean Jauniaux :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/09/01/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-4-septembre-2018/

 

(6)

Les hérauts du faire-savoir (4).

Héraut du jour, après Guy Stuckens, Willy Lefèvre et Jean Jauniaux/Edmond Morrel, Michel Torrekens.

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Ah, Michel Torrekens ! Glissons un moment dans l’intime. Je vous l’avoue, Michel, c’est mon père spirituel en ce sillon de la médiation culturelle, du souci apporté au travail des autres. C’est lui qui, il y a 18 ans déjà, dans le sillage de mon premier roman, m’a incité à présenter mes services à sa revue Indications, m’offrant une perspective à laquelle je n’avais jamais songé. Je lui dois d’écrire aujourd’hui, à côté de mes romans, dans Les Belles Phrases ou Karoo, Le Carnet et les Instants ou Marginales, Nos Lettres

Michel, c’est une belle trajectoire. Comme journaliste (rédacteur en chef-adjoint du Ligueur), médiateur culturel (Indications, Le Carnet, etc.) et auteur de fiction aussi (un roman et des recueils de nouvelles).

BONUS ! Une micro-interview !

Edi-Phil : « Quand et comment en es-tu arrivé à t’intéresser particulièrement aux Lettres belges ? »

Michel Torrekens : « Cet intérêt date de mes études en philologie romane, à une époque où l’on commençait à s’intéresser aux œuvres belges contemporaines. Curieux de l’actualité du monde, j’avais également été frappé par les interpellations de Pierre Mertens dans le débat public, à la suite de romans comme Monsieur Bons Offices ou Terre d’asile (déjà la question de l’exil !). Il était alors encore fréquent d’entendre des écrivains s’exprimer sur les soubresauts du monde. Depuis, les micros se tendent davantage vers les people, humoristes et autres chroniqueurs. Par ailleurs, le Palais des Beaux-Arts (aujourd’hui, dites Bozar !) disposait d’une librairie de littérature belge où j’allais régulièrement farfouiller pour découvrir les nouveautés. Des rencontres y étaient également organisées avec, comme aujourd’hui, des succès variables. »

Edi-Phil : « Comment es-tu entré chez Indications (revue de critique littéraire destinée à la jeunesse) ? »

Michel Torrekens : « J’avais collaboré à la collection Auteurs contemporains, créée à l’initiative de Jean-Claude Polet et éditée par Didier-Hatier, en évoquant les œuvres de Pierre Mertens et Paul Gadenne. J’avais également commencé à soumettre des articles critiques à la revue Marginales d’Albert Ayguesparse. Je pense que c’est à la suite de ces expériences que j’ai été approché par la rédactrice en chef de l’époque, Geneviève Bergé, devenue auteure à son tour depuis. Elle renouvelait le conseil de rédaction pour réfléchir à une nouvelle formule éditoriale d’Indications. »

Edi-Phil : « Comment as-tu pu ouvrir Le Ligueur, jadis, aux auteurs belges ? »

Michel Torrekens : « Cette opportunité est née grâce à un partenariat proposé par la Fnac/Belgique, qui souhaitait mettre en avant un livre présenté par Le Ligueur. Ayant été chargé du rédactionnel, j’ai proposé une rubrique intitulée Lisez, c’est du belge, où je recensais un roman belge récent consacré à une thématique parentale ou éducative. J’essayais aussi de privilégier les nouveaux auteurs. »

Michel Torrekens donne tout son sens à cette rubrique, que je lui dédie !

Edi-Phil RW

 

Le blog de Philippe REMY-WILKIN

LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #4 (septembre 2018)

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Philippe REMY-WILKIN

Les Lectures d’Edi-Phil

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

Numéro 4 (septembre 2018)

A l’affiche : trois romans (Jacques De Decker, Jérôme Colin et… Charles De Coster), un recueil de poésies (Thierry-Pierre Clément) et un héraut du faire-savoir (Jean Jauniaux) ; Weyrich, Allary, la collection patrimoniale Espace Nord, Le Non-Dit, etc.

Numéro 4 déjà ! Pour rappel, j’ai entamé ce projet de mini-revue pour des raisons affichées rétrospectivement par l’historienne/autrice Diane Ducret quand elle a relayé (dans Le Vif/L’Express du 12 juillet 2018) une phrase gravée par une détenue juive d’un camp d’internement français : « Mieux vaut allumer une lumière que de se plaindre de l’obscurité. » Toute ressemblance avec une critique filigranée des médias traditionnels et des politiques est purement fortuite. Mais le coup de gueule mué en acte créatif est double, bien sûr, cogne à droit et à gauche.

Il n’y a pas que l’actualité dans la vie, très loin s’en faut ! Il faut pouvoir aller à rebours parfois/souvent, glaner l’or du temps, de tous les temps.

 

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Jacques De Decker, Le Ventre de la baleine, roman, Weyrich, 2015, 184 pages.

Il s’agit d’une réédition du troisième roman de JDD, paru initialement chez Labor, en 1996, agrémentée d’une interview de l’auteur par Jean Jauniaux (dont il sera question plus bas). C’est ma première rencontre avec l’œuvre de fiction de JDD ! Et ce ne sera pas la dernière, je compte amenuiser mes lacunes en allant jeter un œil à ses deux premiers romans ou à sa création théâtrale.

Entamons !

« Elles étaient deux. A gauche de l’âtre de théâtre, noire de cheveux, les yeux d’un bleu pervenche, elle avait quelque chose de doux et d’effronté à la fois. Son pendant de droite avait une déferlante chevelure blond vénitien, et des yeux verts comme piquetés d’or. »

Les premières pages dégagent des effluves de Balzac ou de Proust, on s’imagine dans un salon parisien, une station thermale, de ces lieux clos où, pourtant, s’invite le voyage. On remonte ensuite vers la modernité mais le style conserve des courbures végétales dignes de l’Art Nouveau, dans un décor de Nautilus :

« Avant d’y être tout à fait immergé, il sentit que se transmettait à tout son être une étrange vibration, dont il n’avait pas encore pris conscience jusque-là. Comme lorsque, en vol long-courrier, le voyageur assoupi est réveillé par un incident quelconque – la rumeur des écouteurs du voisin, qu’il vient d’ôter de ses oreilles, et qui diffusent un rock tonitruant, l’appel d’un passager qui réclame une couverture pour la nuit, le brusque cri d’un enfant qu’un cauchemar a surpris -, et ne sais plus où il est. »

Le premier chapitre procure un engourdissement onirique, un plaisir de lecture décontenançant. Décontenançant ? C’est que… la quatrième de couverture et la rumeur évoquent un roman à clés ancré dans la réalité la plus prosaïque : l’assassinat du leader socialiste et ministre d’Etat André Cools en juillet 1991 à Liège. Je pensais plonger dans les magouilles politiques, naviguer entre les travées policées des coulisses du pouvoir et les bistrots glauques hantés par une faune interlope, en quête d’indices menant à un projet criminel, des tueurs à gages, une agression sauvage.

Eh bien… il suffit de savourer une sorte de prologue, quelques pages hors du temps qui recevront écho et sens à la fin de l’ouvrage. Dès le deuxième chapitre, qui est, somme toute, le premier, s’ouvre un roman moderne d’une vivacité sidérante. On est emporté ! Jusqu’aux dernières lignes. Avec une impression prégnante. Ou un rappel. JDD est un homme de théâtre :

« On a tout le temps.

– Pas du tout, j’appelle l’hôpital, faut qu’ils soient prêts.

– Je voudrais prolonger ce moment.

– Quel moment ?

– Nous deux, seuls, dans l’appartement. C’est la dernière fois, tu te rends compte ?

– Pas le temps. Il arrive, faut pas qu’il rate son entrée… »

Oui, JDD a écrit de nombreuses pièces, créé L’Esprit Frappeur avec Albert-André-Lheureux*, adapté, traduit des dizaines de dramaturges néerlandophones, anglophones, germanophones, etc.  Ce qui laisse des traces profondes, et du meilleur aloi, dans son travail de romancier : ses chapitres sont dégraissés, libérés des digressions et descriptions mornes ou pesantes, la narration elle-même est désentravée des enchaînements obligés, des passages passerelles. JDD balaie tout ça et file droit à l’essentiel, nous offrant des scènes concentrées sur la substantifique moelle du sens et de l’émotion. Bref, on lit avec aisance mais dans l’intensité, envolé par des dialogues percutants :

« J’ai vu ta femme à la télé, dans une émission de l’après-midi. Elle a dit quelque chose de touchant : « Arille et moi, nous sommes des anciens combattants. On se perd de vue de temps en temps, mais on ne rate aucun défilé. » C’était drôle aussi.

– Elle a dit ça ? Tu es la première personne qui m’en parle. Je savais que la station locale venait de la rencontrer, j’ai oublié de lui demander quelles questions on lui avait posées. C’est vrai qu’on est des anciens combattants. Ca veut tout dire, c’est bien trouvé…

– Et moi, je suis le repos du guerrier, alors ? »

Les fils narratifs ? On suit trois couples : Thomas et Marthe, jeunes et nantis, qui découvrent les joies parentales, lui dans la magistrature, elle professeur de philosophie ; Thierry et Bernadette, des journalistes, nettement plus rock and roll ; Arille Cousin et Thérèse enfin, soit le double de Cools et sa maîtresse, une chanteuse lyrique, en passe de changer de vie. Mais il y a Renaud Dewael aussi (des allures d’Alain Van der Biest), le dauphin d’Arille, qui a mal tourné, ne parvenant pas à ordonner les dons généreusement distribués par la nature. Et, à l’autre bout du drame, la sinistre bande qui entoure Dewael, encourageant ses faiblesses pour l’exploiter, s’enrichir à bon compte, des mafieux de pacotille : Antonio, Franco, Sergio et Camillo. Qui ont en vent, via la presse (Bernadette !), du désir d’Arille de nettoyer les écuries d’Augias avant de se retirer. S’en inquiètent.

Ces fils vont se recouper, converger, leurs acteurs étant appelés à intervenir dans le futur dossier Cools.

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Jacques De Decker

J’ai A-DO-RÉ ! De l’écriture protéiforme mais toujours pur plaisir à la narration claire et enjouée. Il y a un état de grâce qui flotte au-dessus du roman, permettant de se passionner pour une machine infernale, une dramaturgie tout en explorant les différentes composantes de l’affaire, leurs vies, leurs aspirations, des plus idéalistes aux plus mesquines. Du coup, le roman, court et dynamique, en acquiert une dimension polyphonique mais, plus encore, polysémique. Récit policier ou thriller soft, quand on tente de démêler les responsabilités, d’appréhender le moment fatidique. Leçon d’histoire contemporaine quand on confronte les acquis sociaux du siècle ou la résistance aux sirènes du national-socialisme à la mutation/déglingue des cadres/idéaux de la gauche. Mise à nu des mécanismes politiques, des motivations initiales aux dérapages et distorsions. Croquis d’un destin. Interactions du privé et du public, réflexions sur les atermoiements ou égarements idéologiques, la rédemption par l’amour, la famille, la construction fléchée. Jeux métaphoriques sur Jonas (le fils de Marthe et Thomas) et le ventre de la baleine, la philosophie qui s’en dégage, entre volontarisme et acceptation face à ce qui ne dépend plus de nous. Ou sur la mort, même, qui engendre la vie, l’enquête sur l’assassinat générant des élans collatéraux qui ensemencent de l’amitié, une naissance, etc.

J’ai A-DO-RE ! Signant trois chapitres d’un « Magnifique ! » qui me tombait des nues : un portrait d’Arille/André Cools/Cousin au bout de sa trajectoire, en quête de rédemption ; une rencontre entre Arille et la mère de ses enfants ; la visite de Louise, l’épouse, à Thérèse, la maîtresse, hospitalisée blessée, après la mort de leur grand amour. Et que dire de l’utopie (à contre-courant des modes) qui se dessine in fine, réponse ontologique aux vicissitudes du monde ?

Miracle et paradoxe ! En brossant la reconstitution d’un drame sordide orchestré par des minables mais suscité aussi par la prédation d’une certaine presse, JDD nous offre une galerie de personnages (Marthe et Thomas, Louise et Thérèse, Arille…) et d’interactions qui réconcilient avec le genre humain :

« Ce que tu chantais, la façon dont tu chantais, tout ton être qui se diffusait dans ta voix m’ont donné, pour la première fois de ma vie, l’impression d’être réconcilié, apaisé. Mon passé n’était plus que le chemin qui m’avait mené à cet instant, mon présent se dilatait à l’infini, englobait mon futur. L’amour est un mot bien galvaudé pour désigner cela. (…) Je crois que j’ai ressenti alors l’impression d’avoir trouvé ma passeuse. Nous ne cherchons jamais rien d’autre, nous, les hommes, qu’une femme qui nous guide vers la mort, et qui soit le relais de celle qui nous a jetés dans la vie. »

Mise en abyme ? Il est des livres qui infusent cette sensation et celui-ci, bijou, en fait partie.

 Le livre sur le site des Editions Weyrich

 

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De journaliste culturel à créateur (3).

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Jérôme Colin, Le Champ de bataille, roman, Allary, Paris, 2018, 207 pages.

Eh bien, je termine le livre en ne sachant pas par quel bout entamer la critique ! En clair, agité par des impressions très contradictoires plutôt qu’emporté par une dominante.

Après quelques pages, l’écriture m’apparaissait très vivante, avec des saillies d’humour et de vie qui vous projettent de plain-pied dans l’histoire, une atmosphère de (bonne) série télé américaine :

« Il avait l’air inoffensif, affalé sur le divan, le téléphone portable sur les genoux, la télécommande de la télévision dans une main et un paquet de chips dans l’autre. Depuis un an, il s’était pourtant méthodiquement appliqué à mettre notre famille à feu et à sang. ».

Dans un deuxième temps, les dialogues m’ont paru irréguliers, certains décapants mais d’autres assez clichés, l’écriture m’a parue plus efficace que littéraire. Un auteur qui se veut davantage narrateur/romancier qu’écrivain ? Soit. Mais le contenu, alors ?

Le récit se lit aisément, avec plaisir. Il est intimiste, centré sur les rapports entre les membres d’une famille. Raconté à la première personne. Du point de vue d’un père, la quarantaine en l’occurrence, dépassé par la crise d’adolescence de Paul, son fils de quinze ans, les leçons impossibles à détricoter de sa fille Elise ou l’insatisfaction/exaspération croissante de sa compagne Léa :

« Paul (…) nous déteste par amnésie. Il croit que nous sommes apparus dans sa vie il y a quelques mois pour lui dire de ranger sa chambre et travailler à l’école. »

Le narrateur est paralysé par la routine et ses pesanteurs, la vie qui se délave, si éloignée des souvenirs et aspirations des livres de voyages escamotés derrière une trappe, son trésor : « Nos vies sont si petites alors que le monde est si grand. ».

Drôle et émouvant ? Et l’on se reconnaît tous/toutes peu ou prou dans tel ou tel personnage voire plusieurs ? Oui.

Oui mais.

La suite du livre me tourneboule le sens commun. Suis-je séduit par la justesse d’évidences… qui échappent à beaucoup de parents, professeurs, autorités diverses ? Sur le modèle du cancre en voie de rupture scolaire et d’exclusion qui se révèle particulièrement responsable face à un évènement exceptionnel ? Suis-je excédé par l’immaturité et la victimisation du père ?

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Jérôme Colin

Le père/narrateur ? Il génère plus de problèmes qu’il n’en résout, TOUT le blesse, le submerge. Et il est toujours dans le mauvais timing ! Qu’il agisse courageusement (mots maladroits au fils, comportement de délinquant face à l’institution scolaire, propos édifiants piteux) ou se replie lâchement (dans les toilettes). Mon malaise grandit avec sa caricature de l’école et des enseignants, cette manière un peu facile de tout mettre sur le dos de l’institution, alors que l’éducation revient avant tout aux parents. Avec son vocabulaire guerrier aussi, renforcé paradoxalement (ou habilement ?) par un certain décor du roman, les attentats subis par Bruxelles ou Paris : « Nous avons survécu quelques mois de plus », « champ de bataille », « à feu et à sang », etc. Sa peinture des parents comme de gens sans cesse en attente (à la sortie du cours de danse, de l’école, de l’entraînement de foot, du bulletin) m’horripile, comme la piédestalisation des enfants-rois. Non ! Une famille harmonieuse nécessite l’émancipation et la réalisation de CHACUN de ses membres, l’exemple apporte davantage que les conseils, un esclavage béat. Point d’orgue de mon exaspération quand le narrateur se met à plaindre les parents des jeunes terroristes  « qui restent condamnés à ne pas comprendre », alors « qu’ils ont fait ce que nous faisons tous : de leur mieux ».

Pourtant, l’empathie finit par trouer le smog de l’irritation. Le narrateur a le mérite d’entrevoir la nature trouble de son rapport au réel, la part de fantasmes, son délire de persécution. Il a le mérite de réagir. Quitte à revisiter son passé. Débroussaillant les propos de son propre père : « Je suis déçu d’avoir un fils comme toi. Tu me gâches la vie. Si je meurs, je ne veux même pas que tu viennes à mon enterrement. » Les moments qui ont figé des comportements toxiques, généré des blocages, des lacunes.

A-t-il gagné dès lors le droit à la rédemption ? Obtiendra-t-il une nouvelle chance, comme père, comme époux ?

En revisitant ce livre, qui se lit très vite, à la fois léger et interpellant,  une lumière clignote et m’interroge : Jérôme Colin s’identifie-t-il au narrateur, épouse-t-il son point de vue ou, au contraire, l’utilise-t-il comme un repoussoir, voire, sans excès d’empathie ni de sévérité,  un révélateur ? Ou cette question, en corollaire mais plus radicalement : le livre peut-il échapper à son auteur et le dépasser, ouvrir des débats, nous faire réagir, réfléchir de par la justesse de certaines scènes, une manière de croquer le réel qui rappellerait des fragments de la mythique émission Strip Tease ?

Mais poser la question, c’est y répondre. Les bons livres sont souvent ambigus et ouverts.

Le livre sur le site des Editions Allary

 

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Un recueil de poésies (4)

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Thierry-Pierre Clément

Thierry-Pierre Clément, Fragments d’un cercle, Le Non-Dit, 2010.

Dans l’attente du nouvel opus du poète, annoncé pour la rentrée littéraire ou peu après, j’ai relu des textes écrits entre 1976 et 2009, sur trente-trois ans donc, retraçant tout un itinéraire d’écriture, de vie et de spiritualité.

Quelques morceaux choisis ?

Un hommage à Marcel Hennart :

« Un poète s’en va

Une lumière s’éteint,

La nuit s’épaissit.

Notre nuit.

De l’autre côté

grandit la lumière. »

On retrouve à plusieurs occasions l’idée qu’il nous appartient de créer un nid d’or et d’azur :

« La maison où je demeure

ne meurt jamais

et n’a pas de limites

elle ne possède pas de murs

mais des fenêtres de lumière

et des portes de feu (…) »

Une ébauche de lutte eschatologique ?

« Esquif inquiet filant

par l’entrelacs des canaux gris

parmi les palais de pierre blanche

Et

au bout d’un chenal sans fin

la clarté »

Cette sensation. Le Beau, le Bien, le Bon, qui sont lumière, chaleur, partage, etc. ne sont pas déposés sur le seuil par une providence trop câline mais doivent être l’objet d’une quête puis d’un entretien patient. Et il y a le mystère encore…

« tu viendras chaussée de la nudité des sables

tu viendras vêtue de la nudité des mers

drapée de l’immensité du vide

je te dirai mon voyage et j’apprendrai ton chant

tu rempliras mon âme de la senteur des étoiles

je jetterai dans les vagues mon sac idiot plein de questions

*

alors nous irons sur la mer »

Des idées, des images, des combinaisons de mots et des ondulations de phrases qui enchantent. Au sens plein ?

Le site du Non-Dit

 

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Charles De Coster, La Légende d’Ulenspiegel, roman, Collection Espace Nord, 2017, édition établie et présentée par Jean-Marie Klinkenberg, 510 pages.

Le titre habituel, repris à l’intérieur du livre, est interminable, écho à d’autres récits picaresques mythiques : La Légende et les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandre et ailleurs. Le contenu est, a contrario, d’une fraîcheur extraordinaire. Le meilleur roman de la Littérature belge (francophone ?), rapporte la rumeur depuis des décennies. Le préféré de Jacques De Decker, en tous les cas. Et le mien ! Quoique mes souvenirs soient brouillés par la juxtaposition d’une autre passion, la version BD de Willy Vandersteen, dans les années 50, sans doute un des plus merveilleux classiques du genre. Deux passions convergeant à un point tel que je passe quatre ou cinq jours chaque année depuis une décennie à l’ombre de la Tour de Damme.

Tout le monde connaît les grandes lignes du récit et je ne vais pas me lancer dans une analyse savante. Non. Il faut rendre à César et… je voudrais simplement insister sur la qualité formidable de cette édition commanditée par nos institutions (Fédération Wallonie/Bruxelles & Communauté Française de Belgique), louer le travail de J.M. Klinkenberg, l’impression et la mise en page, l’illustration de couverture d’Olivier Deprez, issu de la BD d’avant-garde. Le récit et la langue s’en trouvent décapés, revigorés, rendus, somme toute, à leur statut. On pourrait rappeler aussi que la légende est germanique, notre romancier bruxellois s’est approprié le mythe et en a livré la version la plus aboutie, achevant la transformation du fripon farceur en héraut de la liberté et chantre du plat pays confronté à la Légende noire de Philippe II et du duc d’Albe.

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Charles De Coster

Ucclois d’adoption, j’apprécie particulièrement la scène des aveugles, qui se joue dans l’auberge du Vieux-Cornet, ce que rappelle une plaque commémorative au coin de l’enceinte du parc du Wolvendael, à l’entrée du Crabbegat, chemin creux envoûtant. Il faut comparer les variantes, spectaculaires, entre le roman de De Coster et l’adaptation de Vandersteen, qui revisite le premier à la lumière des peintures et atmosphères breughéliennes, tout en déployant un imaginaire truculent qui n’a aucun équivalent dans notre plat pays à l’exception d’André Franquin**. Amoureux éternel de l’énigme de la Bête du Gévaudan, je relis aussi avec un plaisir tout particulier la saga du lycanthrope.

Notre Divine Comédie, notre Don Quichotte ? Il faut raison garder mais… A redécouvrir ! D’urgence !

Le livre sur le site d’Espace Nord

 

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Les hérauts du faire-savoir (3).

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Jean Jauniaux

Héraut(s) du jour, après Guy Stuckens et Willy Lefèvre, Jean Jauniaux et Edmond Morrel… qui ne sont qu’un seule et même personne, déclinée en versions papier et micro.

Il va sans dire qu’une belle place doit être réservée à Jean Jauniaux, un homme fort éclectique et talentueux, qui réalise un travail formidable au service des auteurs. Des présentations publiques, lors de salons littéraires, dans des librairies. Des interviews sur  la « Webradio » www.espace-livres.be, où il offre le micro à son double Edmond Morrel. Des articles aussi sur LIVRaisons : le blog de PEN Belgique. Ou des interventions dans les livres de collègues (voir le livre de JDD supra).

Je braque ici mon projecteur sur le Jean Jauniaux médiateur culturel : il est omniprésent et épatant, modèle et référence, démultipliant les espaces de réalisation, d’expression et d’émancipation. Mais il est question d’un homme arc-en-ciel, à la biographie inépuisable (voir http://www.kerditions.eu/jean-jauniaux/), d’une carrière RTBF à une autre au sein de la CE, en passant par des engagements humanitaires, l’écriture (trois recueils de nouvelles et deux romans), la traduction, la présidence du Pen Club Belgique ou la direction de la revue Marginales (http://www.marginales.be/).

BONUS ! J’ai eu l’occasion de passer le rencontrer en son antre et de lui poser quelques questions. L’arroseur arrosé !

Edi-Phil : « Vous avez une formation de traducteur et d’homme de cinéma/télévision, plusieurs carrières, alors, qu’est-ce qui vous a fait basculer dans ces multiples activités au service de vos confrères et consœurs auteurs/autrices ?

Jean Jauniaux : « Tout vient d’une passion pour l’instrument radio, née vers mes 12/13 ans, en écoutant le Français Jacques Chancel (Radioscopies), qui ouvrait à mes yeux une université des ondes, nous faisant pénétrer des mondes, des personnalités a priori peu accessibles, et ce dans les domaines les plus variés (littérature mais musique, politique, sciences…). C’est le déclic ! Mais il y avait un terrain favorable, aurait estimé une philosophie de bazar (NDA : Non, Jean, ne relativisez pas pudiquement cette piste !). La perte de ma mère vers quatre ans, un père taciturne se refusant à échanger en soirée avec ses enfants après avoir enseigné toute la journée ? Une affaire de tempérament enfin : j’éprouve une grande curiosité pour les gens, leurs activités. Quant au passage à l’acte ? Après une carrière bien remplie, la possibilité d’exploiter les ressources du Net. D’où la création d’une webradio qui offre de formidables avantages : mes émissions sont disponibles en tout temps (Bernard Pivot évoquait une sonothèque plus qu’une radio) et en tout lieu (lors d’une conférence en Chine, j’ai pu obtenir un accès immédiat à mes interviews), elles n’ont aucune limite de temps, et il m’est arrivé de prolonger deux heures avec Alain Rey, l’homme du Robert.

Edi-Phil : « Après tant d’interviews (près de 800 !), vous n’éprouvez pas un début de saturation ? Votre appétit est intact ? »

Jean Jauniaux : « Je n’éprouve aucune saturation pour les rencontres en elles-mêmes, la diminution de mon investissement a à voir avec trois facteurs : mon temps est largement mobilisé par mes responsabilités à la tête du Pen Club*** ; j’aspire à lire libéré du réflexe de la prise de notes, à retrouver l’état de grâce de la gratuité ; je voudrais m’octroyer du temps pour mes propres créations.

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Dessin de Jean Jauniaux et Edmond Morrel réalisé par Floch à l’occasion d’une interview

Edi-Phil RW

* Les Belles Phrases ont évoqué l’autobiographie d’Albert-André Lheureux : https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/20/lesprit-frappeur-quete-dune-mythologie-theatrale/)

** Les Belles Phrases ont consacré un feuilleton à André Franquin : https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/category/spirou-et-fantasio-par-arnaud-de-la-croix-philippe-remy-wilkin/

*** Le Pen Club est une association internationale qui regroupe des écrivains qui s’engagent pour la paix, la liberté, la tolérance. Notamment en soutenant des auteurs harcelés, emprisonnés pour leurs convictions. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/PEN_club

Le site de Philippe REMY-WILKIN 

LES LECTURES D’EDI-PHIL #3 (août 2018): COUP DE PROJO SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 3 (août 2018)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche : trois romans (Bernard Antoine, Vincent Engel et Eric Russon) mais aussi un recueil de poésies (Marie-Clotilde Roose) et une revue sportive culturalisée ; les maisons d’édition Murmure des Soirs, Ker, Robert Laffont et Brandes.

 

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Bernard Antoine, Pur et nu, roman, Murmure des Soirs, 2018, 432 pages.

Il se passe quelque chose chez Murmure, c’est-à-dire chez Françoise Salmon. Comme je l’évoquais dans le numéro 2 de cette mini-revue, j’ai eu le privilège de recevoir en pré-lecture (en ligne) un roman à paraître, puissant et captivant, de Jean-Marc Rigaux. Mais… résonnez, trompettes !… celui Bernard Antoine sidère lui aussi. Au premier contact, de par son épaisseur. Au deuxième, de par sa valeur intrinsèque. Et, d’un coup, à 62 ans, avec un premier roman, ce nouvel auteur laisse sur place, dans la montée vers l’Olympe de nos Lettres, une majorité de ses collègues, certains appuyant pourtant sur les pédales de l’inspiration depuis des décennies.

Il ne m’a fallu que quelques pages. Je me suis arrêté. « Mais… c’est vraiment très bon ! » Bien ou très bien écrit, et ce dans tous les registres (narration animée, dialogues, sentences philosophiques), sans AUCUNE faiblesse, je veux dire un passage mal syntaxé, un peu lourd, un peu naïf, un peu mou ou lent… Non, c’est impec, hyper pro… Bref, bluffant !

Le pitch ? Un homme meurt, Egide, en faisant l’amour à une call girl de haute volée, Ana, qui est aussi une amie. Le fils, Thomas, accourt, un type à la dérive, qui ne sait plus trop où situer sa vie, ses relations, ses sentiments, il rencontre la dame, classieuse, troublante. Ca pourrait impasser en roman de mœurs à la française mais non, Ana a reçu trois lettres d’Egide, l’une pour elle, la deuxième pour son fils, la troisième pour une énigmatique Alessia. Qu’il s’agirait de retrouver. Et là… on bascule dans le suspense, un soupçon de thriller mais très vite aussi dans un roman historique et un road movie.

Thomas et Ana vont décider de se rendre en Italie, y entamer une quête qui conjugue mystères et existentiel. Mais d’autres fils se déroulent, un arrière-plan, qui ramènera au premier, on s’en doute. Direction les années 70 et le sillage de… la Bande à Baader/Meinhoff, de sinistre mémoire, une jeunesse d’extrême-gauche, en révolte contre le système, qui finit par élire la violence comme outil de réalisation. S’entrouvre un tout autre horizon, avec Birgit et Mattias, deux jeunes intellectuels norvégiens attirés par ce qui se passe en Allemagne, des considérations sur l’engagement et ses impostures, ses nuances, des amours contrariées, des drames, des secrets politiques, en clair un sillon mêlant histoire et sociologie, qui va mener jusqu’en Israël, en Bulgarie, etc.

Epatant !

A mettre en exergue, de longs passages d’action pure, dans la grande tradition du thriller à l’anglo-saxonne, passionnants, haletants :

« – Tu fermes ta gueule ou je t’étrangle, souffla-t-il. Je te jure qu’au moindre cri je te tue et je te balance par la fenêtre…

Elle ne bougea pas. De toute façon, elle n’aurait pas pu émettre le moindre son. Ses poumons brûlaient. Elle ne voyait que le visage de Sumorov, ses pupilles dilatées, ses narines pincées, son front luisant. Sa main quitta sa bouche, lui laissant un goût de nicotine salée sur les lèvres, puis elle glissa vers son cou qu’elle comprima, lentement. Il la regardait étouffer avec volupté (…) »

Avec le contrepoint de tirades dignes d’essais, comme dans ce bref extrait d’une analyse détonante courant sur plusieurs pages :

« Nous ne parvenons plus à produire ni sens ni signification. Notre aliénation n’a cessé de progresser jusqu’à l’emballement, les forces naturelles du marché ont expulsé l’Homme de lui-même, elles se sont substituées à sa capacité à se représenter comme sujet de l’Histoire. »

Très léger bémol : le roman est si riche qu’on peine à assimiler le rapport à des considérations mystico-philosophiques autour d’Hadewych d’Anvers, qu’on évacue allègrement en cours de lecture.

Bernard Antoine

Enthousiaste, j’ai écrit à l’auteur pour en savoir plus long sur son rapport à l’écriture, comment il en était arrivé à ce premier roman.

Sa réponse :

« Envisager mon rapport à l’écriture implique d’abord de considérer mon rapport à la lecture. Je suis un grand lecteur notamment de littérature américaine. Je tiens Philip Roth pour un des cinq grands écrivains du siècle. J’aime la fiction, les romans qui racontent et qui emportent le lecteur, les romans qui osent le souffle, qui nous arrachent à nos routines et à nos obsessions nombrilistes.

Dans Pur et nu, j’ai eu envie de raconter une histoire de femmes, de trois femmes qui se relèvent… J’ai voulu écrire sur la violence et sur les choix qui déterminent nos existences et qui impactent d’autres vies. J’ai tenté de poser la question de la rédemption en même temps que celle du temps qui efface ou non.

Ecrire m’est venu assez naturellement même si je publie mon premier roman relativement tard. Sans doute le temps a-t-il eu quelque influence d’ailleurs sur mes choix stylistiques, sur la construction du récit dont il arrive qu’on souligne la complexité… Mais j’ai aimé faire dialoguer deux époques et relever les synchronies, les coïncidences, les concordances, jouer avec les effets du hasard, avec les identités concomitantes, les échos du temps qui passe. J’ai également construit une sorte de jeu très conscient entre le lecteur et moi-même : qu’est-ce qui relève de la fiction, de mon imagination et qu’est-ce qui relève de la vérité factuelle ? Je sais maintenant que ce pari est gagné car la plupart des lecteurs qui m’écrivent m’avouent avoir passé beaucoup de temps sur le net dans le but de faire la part des choses, la part entre fiction et Histoire. »

Une (grosse) découverte !

Le roman sur le site du MURMURE DES SOIRS

 

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Vincent Engel, Alma Viva, roman, Ker, 2018, 194 pages.

Alma Viva

En fait… 164 pages pour le roman, qui est suivi d’un monologue, Viva, en onze scènes, créé par Pietro Pizzuti en novembre 2017.

Les premières pages m’ont ramené à une lecture récente, le dernier Claude Raucy, publié chez MEO et évoqué dans mon numéro 2. Deux romans historiques assez courts et enjoués qui projettent dans la Venise des doges (à deux siècles d’intervalle… qui ne se sentent pas) tout en étant centrés sur une grande figure musicale (Willaert pour Raucy, Vivaldi pour Engel) embourbée dans des intrigues entravant la bonne marche du génie.

Nous voilà en 1740. Un Vivaldi vieilli et tourmenté n’en peut plus de devoir en découdre avec de médiocres Governatori, les contingences mesquines des politiques et des administratifs quand il ne lui importe que de créer. D’autant qu’il se trouve à un moment clé de sa vie, lacéré par un échec récent, la sensation qu’on le juge dépassé, blessé par les rumeurs qui courent à son endroit (un prêtre qui ne prononce jamais la messe et préfère cueillir les faveurs de ses jeunes élèves de la Pieta), s’arcboutant à un projet d’opéra qui devrait remettre son talent au frontispice de l’actualité et de la gloire. Que doit-il faire ? Quitter sa Venise adorée mais ingrate pour aller au loin humer le vent de la reconnaissance ? Mais ses protégées, leur avenir, quand l’une veut intégrer les ordres, une autre embrasser à tout prix la carrière de chanteuse plutôt qu’un mari ?

L’écriture est fluide, agréable, la narration gouleyante :

« Don Antonio passe ses journées en somnambule. Il a essayé le vin puis l’abstinence. Il a convaincu Anzoletta, une jeune violoniste, de le rejoindre à la nuit tombée, mais en a éprouvé un tel dégoût qu’il l’a renvoyée dans son alcôve à peine s’était-il étendu à côté de la jeune fille dénudée. »

Le tout a des allures de musique… vivaldienne. Ce qui me décontenance, admirant Vincent Engel comme l’un des plus beaux intellectuels de notre pays, ayant lu de lui, chez Ker encore, un livre nettement plus vénéneux et tendu, Les Diaboliques. Mais je m’adapte au ton différent, doux-amer, lève la tête vers les deux Canaletto qui phagocytent les espaces libres de mon bureau… quand, soudain, je retrouve un auteur plus conforme à mes attentes, un moraliste philosophant avec bonheur :

« (…) on n’est jamais trahi que par soi-même. La déception est le reflet de la confiance excessive que l’on accorde aux autres. (…) Ne s’attendre à rien, et prendre tout ce qui se présente comme un cadeau inespéré. »

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Vincent Engel

In fine, Engel rame à contre-courant des modes, des facilités égocentrées et des outrances racoleuses, ses plongées dans le passé échappent aux pesanteurs d’hier et d’aujourd’hui pour ciseler des pages atemporelles. Où il est question de rêverie exotique et érotique, des solitudes, aveuglements et courages des créateurs, de la difficulté du vieillissement et de l’oubli, du point final.

Du coup, je tends la main vers ma CDthèque, exhume le Nisi Dominus et le Stabat mater, parcours leur livret, imagine Rousseau se pâmant devant les concerts donnés par les Scuole, ces maisons de charité où on éduquait des jeunes filles pauvres, qui jouaient et chantaient derrière des grilles. Le décor de notre roman !

Dans la foulée, je m’attaque à la pièce qui suit le roman, un monologue qui réécrit brillamment celui-ci. Le niveau de langue, déjà élevé précédemment, monte encore d’un cran mais le dit se relève aussi plus intense :

« Dieu, ce passage… Je l’attendais la gorge serrée. J’ai composé sans chercher à entendre, je voulais découvrir ce chant par la grâce de ton instrument, de ton souffle, du ballet de ton corps qui danse, insouciant, tandis que tes doigts et ta bouche enfantent… Ces notes, imperceptiblement peut-être, ont déjà modifié la couleur du ciel de Venise. Ce matin, un peintre au bord du canal s’étonnera d’un éclat insoupçonné la veille, et il sourira. T’entendra-t-il ? »

Mise en abyme ?

Voir les réflexions de l’auteur sur la recherche d’une écriture musicale, ce qu’il a voulu réaliser ou éviter : https://www.vincent-engel.com/alma-viva

Le roman sur le site des Editions KER

 

(3)

Eric Russon, Bissextile, roman, Robert Laffont, Paris, 2018, 354 pages.

Bissextile

Après Sébastien Ministru et en attendant Jérôme Colin ou Myriam Leroy, je poursuis ma lecture de ces journalistes (culturels) belges croisés à la télé, à la radio qui se retrouvent publiés en France. Histoire d’y décrypter d’éventuelles convergences, un phénomène en amont et en aval. Leurs travaux présentent-ils des points communs ? Leur impact médiatique cèle-t-il des lacunes qui seraient pour d’autres (non médiatisés) rédhibitoires ? La curiosité pure me guide, si, si, loin de toute volonté de passer la brosse à reluire ou de céder, a contrario, au lynchage orchestré par certains puristes/jaloux.

Il m’a fallu quelques pages pour digérer un style amenuisant les envolées ou, réglant la mire des paramètres à l’aune du genre entrevu (le thriller), un rythme narratif cabotant loin du grand large et des ouragans d’un Ellroy mais tout autant des rebondissements et tarabiscotages trop construits d’une Higgins-Clark ou d’une Agatha.

Pourtant, une évidence retourne vite cette esquisse très partielle et partiale : je me réfugie chaque soir sous ma pergola pour retrouver Sarah, son mari Nicolas et leur fils Jérôme, me demandant ce qui les attend. C’est qu’à dire le vrai… si l’intrigue s’installe confortablement et sans secousse sismique, elle ne connaît aucun temps mort et progresse sans cesse, et on lit toujours agréablement un récit fluide, où les différents fils convergent habilement.

Mais de quoi parle-t-on, me direz-vous ? Le pitch !

On est dans un futur assez proche, après la promulgation d’une loi, La Loi, qui interdit d’avoir plus d’un enfant, dans une société assez pareille à la nôtre, où les boucs-émissaires du jour sont les Déviants, que la police traque, soutenue par un espionnage organisé, la délation, envoyant les nouveau-nés excédentaires dans des familles d’accueil et emprisonnant les rebelles.

Sarah, l’héroïne, bientôt quarante-ans (née un 29 février !) ; travaille comme médecin dans un hôpital et mène une vie rangée, délavée par le quotidien, l’ambition du mari. Quand sa mère agonise. Quand une domestique très étrange de celle-ci, trop dévouée et trop discrète, Elise, la prévient, tentant de les rapprocher in extremis. C’est que Sarah a une faille. Elle n’a pas eu d’enfance ou une enfance atroce, elle s’est enfuie vers seize ans loin de cette mère haïe, qu’elle n’a jamais revue, une gloire mondiale pourtant, une violoncelliste.

Ebauche d’un roman de mœurs qui se colorie rapidement d’accents policiers avant de tendre vers le thriller.

Car il y a un Plan, orchestré par Elise, pour une autre personne, plus inquiétante encore. Un Plan pour la ramener vers sa mère puis vers la maison dont elle hérite. Pourquoi ? D’autres fils apportent leurs contrepoints à l’intrigue : un mystérieux correspondant envoie des photos à Sarah, comme des pièces de puzzle, Aline, sa meilleure amie, lui demande son aide pour contourner la Loi et mettre au monde un deuxième enfant.

A partir du moment où le trio familial Sarah-Nicolas-Jérôme s’installe dans l’immense propriété littorale de la grande Lucie Beaumont, l’étau se resserre. Jusqu’à…

N’en disons pas plus sur l’intrigue. Sinon pour la saupoudrer de réminiscences gothiques (de grands romans anglo-saxons comme Rebecca ou Jane Eyre !). Le suspense ne retombera pas avant la dernière page. Autant en profiter !

J’ai lu avec plaisir, je me suis posé quelques questions sur des points de morale (soumission et résistance, difficulté ou ambigüité des choix, limites de la réalisation, de l’organisation, etc.), je ne me suis pas ennuyé une minute… et j’ai même été troublé/questionné quant à mes rapports avec ma propre histoire familiale.

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Éric Russon

Le deuxième roman d’Eric Russon est donc une réussite. Et on admirera que cet homme, habitué à côtoyer les plus grands créateurs, ne sur-joue jamais. Non, il s’échine à bien écrire comme on arbitre bien, c’est-à-dire via la voie de la discrétion, de l’effacement de l’outil au service du récit :

« La meute doit avancer. Elle ne dispose que de quelques minutes pour se rendre maîtresse des lieux, s’assurer que chaque mètre carré soit sécurisé. L’opération est retransmise en direct par la chaîne fédérale d’informations continue, qui la diffuse sur des milliers d’écrans, dans la plupart des lieux publics. L’hallali est un spectacle qui rencontre toujours une belle audience. »

Une piste pour notre analyse collective ? Ministru aussi se montrait simple mais fluide (voir notre numéro 1), tout entier à son contenu. Un trait de personnalité ou l’influence d’un métier de communication ? Et les relations des héros des deux livres avec un géniteur point de référence… non revendiqué ? Ce qui était le cas, aussi, de l’excellent Rosa du bloggeur/journaliste Marcel Sel… Hasard ? Air du temps ? Ou… ?

Le roman sur le site des Editions Robert Laffont

 

(4)

Marie-Clotilde Roose, Les Chemins de Patience, recueil de poésies, Brandes, 2004.

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Marie-Clotilde Roose

Je lâche l’actualité, soit, avec ce petit livre… sans numéros de pages mais bel objet, qu’un déménagement/rangement a libéré d’une oubliette creusée dans notre bibliothèque.

Des pages d’une grande délicatesse, où les sens, la syntaxe et les mots, la mise en lignes (hélas intraduisible ici) décapent et élèvent. Il me semble saisir la destination de la poésie, en goûter la saveur :

« Ponctuée de quelques

feuilles sombres

une page où inscrire

avec une encre blanche

l’indicible parole. »

Ou :

« Cet éclat particulier

de la lumière

quand le soleil traverse

un vitrail.

Vieil or, ténu

poudroyant l’espace. »

Ou :

« Ecrire pour fixer l’instant

de la rose

(Peux-tu encore parler

de la rose ?)

qui de l’éclosion

au déclin

offre l’image tremblante

et tremblée

du désir. »

Je connais l’autrice (NDA : je parle féministe !) comme philosophe, intellectuelle, animatrice et modératrice. Mais il faut se défier de toute étiquette, de tout amenuisement d’une personnalité, oser découvrir cette inclination pour la nature, le soleil, le ciel, la sensation pure :

« Mon corps gît sur la dune.

Coule en cette blondeur

en sa combe profonde.

Poids d’or sous le soleil. »

Ou :

« Se sentir le fruit dernier

d’une si lourde branche.

N’avoir à soi que la pulpe

assoiffant les langues.

Refusant la promesse

des semences

Pour la jouissance d’être

chair en bouche.

Jamais

en terre. »

Une aspiration à s’arracher au médiocre, à la mort qui nous embourbe dès la vie pour pleinement exister, essayer, ne serait-ce qu’un instant, s’il est sublime ?

Certains passages effleurent la perfection, et flotte une note de Mallarmé ou Baudelaire, une quête absolue de l’Idéal :

« L’œil sombre de la montagne

Fixe une dernière fois

La neige qui meurt.

On dirait qu’elle pleure

ombrageuse

sa beauté pure enfuie. »

Jusqu’à toucher au secret de la vie, du bonheur ?

« Je suis venue secrètement

m’agenouiller dans ton regard.

Les mains pleines d’offrandes

que sont ces fragments d’existence.

Certains ne valent qu’un sourire,

d’autres encore moins.

Toi seul peux les transmuer

En or, myrrhe et encens. »

Il va sans dire qu’après avoir lu des Lison-Leroy, Leuckx et Roose, j’ai écarté plusieurs recueils de poésies, je ne prise guère aller à rebours.

Le site des Editions Brandes

 

(5)

Courts, numéro 1, printemps 2018, 112 pages.

Et si j’osais ? Livrer quelques lignes sur une… revue de tennis ? J’ose car je le désire. Pourquoi ? Parce qu’un Bruxellois a eu la percutante idée d’être très ambitieux et ce doublement : en allant à l’assaut du marché français (la revue se vend lors des tournois de Monaco ou Roland-Garros) mais aussi en choisissant la carte du haut de gamme, avec une mise en page soignée (Mona Habibizadeh), un accompagnement rédactionnel (Lorent Corbeel, philologue, boss de la plateforme Karoo) issu du domaine culturel.

Au fond, tout est dit dès la couverture : la photo est superbe, artistique, décalée ; le sous-titre La revue qui prolonge l’échange ouvre l’horizon tout autant… que la savane africaine où se dresse un… court. La suite est à l’avenant, le sportif, une fois n’est pas coutume, laisse filtrer des allusions à la littérature ou la philosophie mais, surtout, s’arcboute sur des livres scientifiques qui ne se limitent pas à l’univers francophone.

L’édito (du fondateur Laurent Van Reepinghen) est remarquable, tout comme le texte/hommage consacré à Federer, les articles ont un parfum de journalisme d’investigation et s’avèrent tous (très)

intéressants, qu’il s’agisse d’évoquer le flow, les dessous historiques des marques, l’avènement du circuit pro ou les polémiques sur le tennis féminin. Plus traditionnel mais imparable : la présentation d’un des plus grands espoirs du tennis mondial, Shapovalov.

Bref, un très bel objet qu’on rangera dans la bibliothèque. Ou qu’on offrira !

Le numéro 2 de ce trimestriel sortira en été.

Voir : https://www.facebook.com/profile.php?id=166935993929734&ref=br_rs ou www.courts-mag.com

Edi-Phil RW

Le site de Philippe REMY-WILKIN 

LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL RW SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #2

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Philippe Remy-Wilkin

Numéro 2 (juin 2018) Où il est question de romans/poésies/nouvelles/études/BD ; de Guy Gilsoul, Claude Raucy, Alain Berenboom, Patrick Weber/Baudouin Deville, Philippe Leuckx, Raymond Reding, Willy Lefèvre ; des éditions Jourdan ou Genèse, etc.

En mars, je lançais une mini-revue sur l’édition belge. Pourtant, je suis un mondialiste, avant tout passionné par le souffle romanesque anglo-saxon, j’anime d’ailleurs un feuilleton sur l’Histoire du cinéma (la Cinéthèque idéale, 5 épisodes parus sur la plateforme culturelle Karoo). Mais. J’ai noté une vigueur jamais atteinte ces dernières décennies au sein de nos lettres, une efflorescence extraordinaire de talents et de bons livres. Aujourd’hui, un éditeur belge francophone peut publier un livre d’auteur belge qui sera parmi les meilleures productions francophones de l’année, édition parisienne comprise (Le Rosa de Marcel Sel, paru chez Onlit, en constitue un excellent exemple).

(1)

Guy Gilsoul, Le Bracelet.

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Il s’agit d’un recueil de (neuf) nouvelles, assez court (103 pages) paru chez La Lettre volée, à Bruxelles fin 2017. Mise en abyme de ce que j’énonce plus haut. Une structure indépendante nous offre un bel objet (mise en page originale, très belles photographies d’objets d’art connectés aux textes) sous la bannière d’Edgard Allan Poe, l’une de mes icônes et influences majeures (sa nouvelle La Lettre volée crée, avec le cultissime Double assassinat… le récit policier !). « Sous la bannière » ? Doublement. Car saute aux yeux, dès les premières lignes, un flux de réminiscences du meilleur aloi : Poe, Nerval, Mérimée, Gauthier, Villiers-de-I’Isle-Adam, etc. Ces Petits Maîtres du XIXe siècle, que j’adule et préfère aux Grands (officiels), qui savaient raconter/intriguer avec une langue virtuose. Un article nous avait mis l’eau à la bouche : Le bracelet entre ornement et menotte · Karoo

Inutile de répéter ce qu’explicite notre jeune collègue. Mes réflexions personnelles ? On songe illico à Quiriny ou Engel, qui ont cette capacité à recréer une manière de narrer (fond et forme) qui nous projette dans le temps lointain où la vivacité et l’esthétisme, l’élégance et la pertinence pouvaient se conjuguer. Oui, oui, oui : une écriture raffinée, travaillée peut se dérouler sans peser ou même, davantage, en envolant nos appétits :

« La façade, plane comme un tableau, avait la texture d’une toile de lin. Sous l’horizontale du toit-terrasse, deux rangées de fenêtres couraient en bandeaux superposés. Que de fois Aurélie aurait aimé y découvrir un visage. Rien. Pourtant, derrière le voilage, un homme la cherchait des yeux. »

La prose, parfois, atteint la dimension hallucinée prônée par Mathieu Terence :

« Marbres rouges, oves en frise, acanthes noircies, lys et marguerites. »

Les récits, ciselés, sont lovés dans des atmosphères troubles, ils sont intrigants, déstabilisants, teintés de fantastique et de poésie onirique. Mais il s’agit avant tout d’esquisses. On entrouvre un univers, on entame le déroulé d’un écheveau, la bulle, déjà, nous explose entre les doigts…

(2)

En avril, j’ai reçu la nouvelle sortie groupée des éditions M.E.O. A priori (car l’éditeur Gérard Adam se moque un peu des étiquettes), deux recueils de nouvelles (Ce n’est pas rien de Daniel Simon, Un Belge au bout de la plage de Michel Ducobu) et deux romans (Une vie en miniature de Caroline Alexander, Le Maître de San Marco de Claude Raucy). J’attaque illico le Raucy, un auteur qui a une longue et très belle carrière d’auteur jeunesse.

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Les premières pages me rappellent tout ce que je savais. L’éditeur soigne remarquablement le suivi de ses textes, l’auteur possède une belle écriture et raconte sur un ton allègre.

De quoi s’agit-il ? D’un court roman historique. Qui se passe à Venise en 1530. Où il est question de meurtres mystérieux commis sur les chanteurs du maestro Adriaan Willaert, un Flamand trop oublié, qui fut une sommité artistique du temps. Deux amis enquêtent. Savonarole se faufile en filigrane, le doge Gritti, de jolies dames… Tout cela fleure bon… Giacomo C., la BD sulfureuse et sexy de Griffo/Dufaux.

Je reste un peu sur ma faim. Le roman semble osciller entre deux univers, trop référentiel pour les ados, trop convenu/léger pour des lecteurs plus âgés.

Allez plutôt découvrir le précédent opus de Claude Raucy, chez M.E.O. déjà, excellent : La Sonate de Clementi, rubriquée naguère dans la revue Nos Lettres. Que disais-je alors ?

« De quoi s’agit-il ? D’un ensemble de trois récits. Ni un roman ni un recueil de nouvelles, donc. (…) Les trois textes sont bien écrits et vivants, il y a un réel plaisir de lecture. Quelque part paradoxal car Raucy a choisi de nous présenter des anti-héros dont la vie est insignifiante… mais réaliste, du coup.

Le premier récit, qui donne son nom à l’ensemble, est le plus émouvant, teinté d’onirisme et d’impressions exotiques (séjour à Florence). On y suit les pas d’un homme en quête d’un amour passé, qui s’effiloche à travers son interprétation du monde et des faits.

Le deuxième récit, de loin le plus long, Un héros à la sarbacane, a des allures de petit roman, avec deux parties, de nombreux courts chapitres, un parfum de Maupassant. Une vie. Celle d’un type ordinaire et peu sympathique. Mais qui se faufile dans un décor présentant des reliefs : la guerre 40-45, l’exode de milliers de Belges, l’accueil des populations locales (sud de la France), les interactions nouvelles… Quasi adopté par une baronne, amoureux d’une serveuse juive, voyant passer des résistants, des miliciens, des officiers allemands… Baptiste va-t-il se révéler à lui-même ou les évènements vont-ils le réinventer ?

Le dernier récit, Le pion du troisième, nous présente un surveillant dans une école de province, en pleine crise car agressé, marginalisé, proche de la rébellion. Que lui est-il arrivé ? Mais. Est-il victime ou bourreau ? Doit-on s’émouvoir de ses malheurs ou… ?

On songe parfois aux Trois contes de Flaubert, à cette capacité à nous entraîner avec des personnalités, des tranches de vie qui n’ont rien de bien glamour. Question de style, d’humour, de vivacité dans la narration. Et puis… avouons qu’on a tous croisé de tels personnages, qu’ils nous renvoient un miroir de ces vies-oubliettes dans lesquelles nous avons parfois peur de basculer. Car il suffit d’un rien, d’un si léger décalage des aiguilles du Sens et de l’Adéquation sur la montre de notre vie, pour que le veule, l’insensé, les ténèbres, la souffrance déferlent, contaminent, absorbent.

Bref, une perle ! »

(3)

Alain Berenboom, Expo 58, l’espion perd la boule (sous-titré Une enquête de Michel Van Loo, détective privé).

Un roman de 268 pages paru chez Genèse éditions, à Paris ET Bruxelles, en 2018.

Expo 58

Le pitch ? Un chef de chantier est assassiné après avoir contacté le détective (et héros) Van Loo. Pas un simple entrepreneur. Non. Il s’occupait de préparer l’Expo 58. Et il avait une prédilection pour l’Orient, la Syrie, les Kurdes, dont il aimait s’entourer. Van Loo est suspecté du meurtre par un nouveau Javert mais sauvé (momentanément ?) par de mystérieux commanditaires connectés au Ministère de l’Intérieur. Il sera infiltré comme faux expert ès gestion hydraulique pour découvrir ce qui se trame dans les coulisses du futur évènement à répercussion mondiale. Et ira de surprise en surprise, sans en mener large, le pauvre anti-héros…

J’ai attaqué avec excitation, appâté par le décor du récit, cette Expo 58 qui n’a pas fini de nous faire rêver, avec ses relents d’une Belgique de Papa, « du temps où l’on croyait encore au Progrès, à l’Humanité, à la fiabilité des politiques et médias… ».

De Berenboom, j’ai adoré Hong-Kong Blues, l’un des meilleurs romans belges de ces dernières années, un vrai roman, avec du souffle, un univers original, un anti-héros qui se construit sous nos yeux, etc. Et beaucoup apprécié Monsieur Optimiste (Prix Rossel, d’ailleurs), qui narrait son histoire familiale à travers la Shoah.

Avec Van Loo, le célèbre avocat/auteur tente ce qu’a réalisé un Iain Pears : alterner des œuvres personnelles haut-de-gamme et des romans plus légers, policiers, gouleyants, qui satisferont un public a priori beaucoup plus large (mais moins exigeant).

In fine ? L’écriture est simple, le deuxième degré et l’humour dominent, les termes bruxellois prolifèrent. Quant au récit, l’ambiance est agréable, teintée de Guerre Froide (les Russes sont dans le coup) ou de haines entre factions si typiques du Proche-Orient. Mais. Je préfère (et de loin !) l’autre versant créatif de notre auteur !

A noter. Genèse postule au titre de nouvel éditeur le plus entreprenant et ambitieux. Voir notre feuilleton : À la découverte de…Genèse Édition #1 · Karoo

Danielle Nees, depuis et très récemment, vient de lancer une collection de livres de poche ! Bravo ! Mais attention aussi ! Car j’observe avec regret quelques récents soucis de mise en page (des notes situées sur une autre page que l’astérisque qui les appelle) ou de coquilles (« des menaces en rue qui ont parfois dégénéréES en bagarres »).

(4)

L’Expo 58 se découvre de manière plus concrète et ludique dans la BD de Patrick Weber (scénario) et Baudouin Deville (dessin) Sourire 58, chez Anspach… dont l’intrigue nous offre un autre chassé-croisé d’espions internationaux.

(5)

Et si l’on parlait des productions Jourdan ? Un éditeur qui se consacre à l’Histoire belge. Dans le cadre de mes propres travaux, j’ai lu et relu, récemment, trois ouvrages captivants, trois études qui se lisent toutes très agréablement et nous apprennent beaucoup : Le Vol de l’Agneau mystique, l’histoire d’une incroyable énigme (André Van der Elst et Michel de Bom), L’Hôpital de l’Océan, La Panne 14-18 (Raymond Reding) et Pierre Minuit, l’homme qui acheta Manhattan (Yves Vander Cruysen). Ils datent déjà : 2009, 2014 et 2013.

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Le premier s’apparente à un roman policier, qui aurait des relents de Code da Vinci belge tournant autour du plus grand chef-d’œuvre de l’art flamand… si pas de la peinture occidentale.

Le deuxième nous révèle les arcanes d’une page mythique, l’action véritable du Roi-Soldat et surtout de la Reine-Infirmière derrière la barrière de l’Yser, recréant un microcosme aux allures d’utopie autour de la figure charismatique du docteur Depage. Avouons qu’en cette ère du doute (vis-à-vis des politiques et d’une certaine oligarchie, qui peut se justifier au-delà de tout populisme), on est bouleversé de découvrir des talents s’employant à sauver ou améliorer, réparer des vies, et ce malgré les risques. La reconstitution de cette parenthèse enchantée en plein enfer, qui mêle pragmatisme (se battre pour obtenir des subsides, un mécénat en vue de l’obtention du meilleur matériel possible) et idéalisme éthéré (la Reine orchestrant vies de salon et culturelle pour valoriser les créateurs, éveiller les militaires) se colorie d’un surréalisme qui recoupe le fond de l’âme nationale. Un tout grand livre de Raymond Reding !

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Quant au Minuit, il raconte en long et en large l’épopée des Wallons dans le Nouveau-Monde, leur rôle dans la fondation de New-York. On écoutera dorénavant autrement les vocables Wall Street, Coney Island, Brooklyn ou Broadway. Jugera-ton autrement les présidents Roosevelt et Bush ?

(6)

Mon recueil de poésies du mois ? Les Carnets de Ranggen de Philippe Leuckx, chez Le Coudrier.

Photo

« L’enfance court la nuit

Contre le vent d’oubli

Ce grain de blé bleu

(…) »

Le sens et la mise en art d’une idée forte (les deux premières lignes), mais aussi le glissement d’une note de mystère (la troisième ligne) évoquant la magie des titres d’Hergé, qui n’est pas pour rien dans l’imprégnation profonde de ses albums.

« Mais le soir est-ce si sûr ?

Dans l’ininterrompu

Il y a l’oiseau

Qui persiste

Son échancrure d’ombre

Son cri de fuite aiguë

J’en ressens l’écho

Sinon la blessure

Dans les mots agencés. »

Beauté des mots et des accouplements sémiques, phoniques. Percussion de l’image. Fluidité aquatique de la phrase.

« (…)

Aujourd’hui est trop maigre

Pour le pèlerin qui part

Et ne se retourne pas

(…) »

Une simplicité fécondée par la subtilité des images et des idées. Un découpage aussi qui, comme au cinéma, parvient à décupler l’envolée, son appréhension, sa respiration.

« On ne va pas toujours

Assuré d’un poème

Ni le cœur alerté

Par un bruit de sentier

Pourtant dans l’air

Une saison murmure

D’herbes inexplorées. »

Comme dans la musique contemporaine, la poésie, dans les mains d’un orfèvre, décape ses matériaux, enjoint à rafraîchir nos têtes trop pleines et mal pleines, tend vers une genèse où tout ferait à nouveau sens, interpellation.

« Je te vois déjà courir

Vers ta part de forêt

Vers ta part de lumière

Comme si courir pressait

Comme si vivre souffrait

Cette hâte d’être. »

Une philosophie de vie ?

« (…)

Mais que pèse un poème

Au front de l’enfant

Qui pense ? »

L’interrogation résonne. Doit-on tout comprendre, comprendre au premier contact ou laisser germer le doute, l’écho ? La poésie est-elle ensemencement ?

Si mes domaines d’expertise sont le roman et l’Histoire, la narration et la structuration, l’interrogation sur de vastes plans, il me paraît clair et sûr qu’il nous faut nous ménager des instants poétiques, des entretiens avec un Ailleurs qui alerte, défriche, éveille ou réveille. Se contenter d’un « Je n’y entends rien en poésie », trop entendu et même dans la bouche de gens fort estimables, me semble inaudible, inacceptable.

L’horizon doit toujours être une étape, l’inconnu (et donc le dépassement des limites) un objectif.

(7)

Pour conclure ma mini-revue, je tiens à instaurer une habitude : évoquer une personne qui apporte une pierre originale à l’édifice de la promotion des créateurs, à la reconnaissance de l’Art made in Belgium, bref un supplément d’âme à ses activités. Et ce pour contrepointer la morosité générale, cette impression (souvent très réaliste, désespérante) que nos grands médias ne remplissent pas leur rôle de découvreurs de pépites, se contentant d’encenser ce qui a déjà été mis en lumière à Paris ou objet d’un happening quelconque.

Willy Lefèvre

Après Guy Stuckens donc, braquons notre projecteur sur Willy Lefèvre, une mini-chaîne télé à lui seul, dont les vidéos, postées sur Youtube ou Facebook, créent ou recréent des rencontres littéraires, des échanges. Voir ainsi son entretien avec l’un de nos meilleurs romanciers, Patrick Delperdange.

Ou, soyons un peu narcissiques, un extrait de débat entre deux collaborateurs des Belles Phrases.

Tant qu’il y aura des hommes…

A suivre ?

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J’ai reçu le dernier recueil de poésies de Françoise Lison-Leroy, Le Temps Tarmac, toujours chez Rougerie, le précédent m’avait emballé. J’attends avec intérêt la sortie de deux romans découverts à l’état de tapuscrits lors de mes participations au Jury Sabam 2018, Voyage au bout du marathon (Jean-Marc Rigaux, chez Murmure des Soirs) et Tignasse Etoile (Evelyne Wilwerth, chez M.E.O.). Je n’aime aucun de ces deux titres (encore provisoires lors de nos lectures) mais les contenus, eux, sont excellents, Evelyne produit l’un de ses livres les plus percutants, intimiste (la réalisation d’une femme minée par un secret de famille), Rigaux nous uppercuttant, lui, avec un thriller d’une qualité rare, tout à la fois rapide et littéraire, captivant et informatif, poussant à la réflexion et ouvrant un sillon mondialiste (le sport de haute compétition et ses secrets, son arrière-plan). En contrepoint, on notera que l’éditrice Françoise Salmon (Murmure des Soirs) enchaîne au moins deux romans d’une envergure peu habituelle. L’autre étant Pur et nu de Bernard Antoine… que j’ai entamé. Bravo à elle !

Edi-Phil RW

PATRICK ROEGIERS, « LE ROI, DONALD DUCK ET LES VACANCES DU DESSINATEUR », un roman de 289 pages paru chez Grasset, à Paris, en 2018.

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 par PHILIPPE REMY-WILKIN

Patrick Roegiers !

L’auteur est majeur. Quant au livre…. Simple et difficile à définir tout à la fois. Pour y parvenir, ne doit-on pas s’offrir quelques détours et la grâce du surplomb, de la perspective élargie ?

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L’avouerais-je ? En villégiature à Arcachon, et bouquinant entre deux croisières vers le Cap Ferret, j’ai pour ainsi dire pleuré, eu les larmes aux yeux, mettons, entre deux pages du dernier livre de Patrick Roegiers. Paradoxe des paradoxes vu son type de littérature, à mille coudées du romantisme, ou la substance même des pages, les plus légères de sa production, une facétie orchestrant une rencontre entre Léopold III et Hergé en vacances (NDLA : vacance ?) en Suisse.

Que m’arrivait-il? Une intuition, pensée abusive ou fulgurance : le récit consacré à ces deux exilés (le dessinateur en inadéquation avec son couple, Tintin ou un Etat qui l’a bousculé comme collaborateur ; le roi accusé d’avoir failli à sa mission durant la guerre, d’avoir trop profité de la vie quand d’aucuns, ses sujets, la perdaient) était une mise en abyme de la situation de l’auteur, qui avait fui une première fois la Belgique en 1983 pour la France, déçu par le système, s’était découvert tardivement un retour d’amour, mais avait été ulcéré par les débats et polémiques autour de L’autre Simenon, son précédent roman, au point de prendre la nationalité française en 2017 :

« Quand j’approche de mon pays

Je sens que je rétrécis.

Depuis que je suis parti,

Je sens que je grandis. »

Mais. Pourquoi serais-je si touché par le sort d’un confrère qui n’appartient ni à ma sphère intime ni à ma galaxie littéraire ?

Prolégomènes.

Qui est Patrick Roegiers à mes yeux ? Relisons ce que j’en disais à la suite d’une première lecture, un roman déroulant ses frasques au

XVIIIe siècle, dans une analyse publiée par la revue Indications (l’ancêtre de la plateforme culturelle Karoo) :

« Roegiers, admirable orpailleur, déploie les trésors ramenés par l’immersion, la quête et l’étude en les expulsant de la matrice de sa plume avec une puissance évocatrice qui s’apparente parfois à l’incantation, avec un reliquat druidique ou biblique (…). »

Vous doutez ? Pensez que j’hyperbole ? Non. Un extrait vous édifiera :

« Honoré Fragonard (NDLA : le cousin du peintre) était venu à la lumière le 13 juin 1732, entre trois et quatre heures du matin, heureux présage ! (…) Son torse aussi menu qu’un jeu de cartes avait été emmailloté de linges trempés dans de l’eau-de-vie très forte, aussi dite fil en quatre, puis on l’avait embéguiné et on l’avait posé avec le plus extrême soin, nu comme la main, dans la bercelonnette. On l’avait amignoté, tripoté, palpoté, peloté, comblé de caresses et de baisers. »

Quand un roman ultérieur évoque une rencontre entre James Joyce et Marcel Proust, la langue s’adapte à l’Entre-Deux-Guerres mais reste teintée de sublime :

« Proust, qui était la politesse personnifiée, s’était bien gardé de le rappeler, tout comme Schiff en voyant sa mine cireuse, ses yeux de velours et ses cheveux noir de jais mal coupés se retenait d’avouer qu’il le trouvait changé et le reconnaissait à peine dans ce fébricitant état. »

Vers cette époque, Roegiers devient le spécialiste de la Belgique aux yeux des Français, parce qu’il a déployé Le Mal du Pays, une sorte de Dictionnaire amoureux par un exilé (NDLA : la condition idéale pour une mise en perspective ?), une somme kaléidoscopique décapante. Mais Roegiers, l’artiste pur et dur, sollicité par diverses commandes, les honore… autant qu’un Honoré de création, sans doute raillé par des jaloux qui ne peuvent envisager sa dimension alchimique. Il transcende les supports, les genres dans lesquels il s’aventure à naviguer. Rédige-t-il une commande pour Découvertes/Gallimard, La Belgique, Le roman d’un pays, on lira :

« Etat tampon, terre d’annexion, bientôt réduite à une peau de chagrin, enclave minuscule et melting-pot, plaque-tournante et carrefour, elle (NDA : la Belgique) était autant une aire transitoire, de traverse et de passage, aussi vaste qu’un timbre-poste, qu’un pays de discorde et de méfiance pour ses occupants, qui ne parlent pas la même langue et n’ont aucun sentiment d’appartenance commune. »

Se lance-t-il dans La spectaculaire histoire des rois des Belges, rédigée à la manière d’un roman-feuilleton, il explose les attentes habituelles, mute le plomb en or :

« Ce n’est pas (NDLA : on parle du roi Albert Ier) un orateur, mais un ascensionniste. Ses allocutions ne dépassent jamais un quart d’heure. Courtes excursions. Il se méfie des participes passés qui lui posent problème et ramasse ses idées en tournures rocailleuses dignes d’un rochassier. Malagauche, comme dans son adolescence, il lit son texte d’une voix monocorde en détachant chaque mot. Albert a une pointe d’accent wallon. Un peu nasal. Il se sait piètre discoureur et craint de dévisser, mais il s’avère plus disert à l’étranger. »

Bref (NDLA : le terme relève-t-il du 3e degré ?), un créateur qui élève le niveau général, inspire et aspire, dit tout haut ce que je crois :

« L’imaginaire dépasse la réalité. Seul ce qu’on invente est vrai. »

Fin des prolégomènes !

Arcachon donc et la découverte du dernier opus du maestro. Quid ?

« Par une belle matinée ensoleillée, Hergé s’était rendu au bord du lac Léman, considéré par les Suisses comme le roi des lacs d’Europe. »

A défaut de lac, je louvoyais le long d’une baie et cette première phrase, parce qu’elle en annonçait d’autres, m’a fait glisser de la jetée Thiers. Plouf ! Au cœur des huîtres. Tudieu ! Notre Roegiers, souverain du baroque et de la luxuriance, la jouait fluide et simple. Que se passait-il ?

La première rencontre entre le dessinateur et le roi ? Accrochez-vous au bastingage :

« – Appelez-moi Léopold.

– Léopold comment ?

– III.

– Comme Léopold III ?

– En personne. »

Mais encore ? On croit rêver :

« – Vous venez souvent ici ?

– Tous les jours.

– On s’y sent bien.

– C’est un coin tranquille.

– A l’écart de tout.

– Quel temps pour vivre !

– Je suis en vacances.

– Moi aussi. »

Après quelques pages de cet acabit, j’arrêterais ma lecture si j’avais un auteur lambda affiché en couverture. Mais c’est Roegiers. Donc je poursuis, me pique au jeu, tente de saisir le fil de son écheveau.

La lecture, une fois accepté l’inassouvissement de mes attentes, s’installe avec aisance et plaisir. On comprend vite qu’il s’agit d’une œuvre ludique, une nouvelle cuisine, si je puis dire, où Roegiers récupère tous ses ingrédients mais les utilise différemment. Doit-on s’en plaindre quand l’Art se doit d’être surprise et déstabilisation, quand il est fort louable qu’un créateur se réinvente, quittant l’opéra pour la musique de chambre, un concerto, une sonate ?

Ses talents ? On retrouve son goût de l’énumération et de la logorrhée lexicale, qui téléporte vers la poésie, son appétit pour le second degré, l’humour :

« En Suisse, la vie était divertissante. Le plaisir, c’est la détente. Outre les sauteurs à ski et les loueurs de barques du Léman, il avait reçu maints comités, congrégations et confréries comme celle des Faux-Nez, le groupe traditionnel « A cœur joie » et les « Amis du Mimosa du Bonheur », qui poussaient des youtses (cris enjoués), l’Union suisse des chorales en costumes typiques, chantant la barcarolle d’une voix de râpe à fromage, les yodleurs à voix de tête, les sonneurs de cloches, les lanceurs de drapeau et les affiliés de l’Amicale du Cyclophile lausannois et de la Pédale lausannoise (…). »

Pourtant…

A y regarder de plus près, n’y a-t-il pas derrière la farce apparente une dimension plus élevée ? Et si… Et si celui que la France littéraire a plébiscité comme un chantre de la belgitude (NDLA : la sienne ô combien plus puissante et délicate tout à la fois face à la caricature transbahutée par les Fonck et autres Godin) avait réussi la gageure de mettre en livre le surréalisme des Magritte et autres visionnaires de l’image, à cerner de près, donc, ce qui, pour d’aucuns, constitue une part importante de l’imaginaire belge ?

Les indices ? Il met en scène des stars du royaume mais celles-ci, loin de se présenter en cadors, témoignent de leurs doutes, du complexe d’identité et d’affirmation national. Qui plus est, malgré leur statut (un grand créateur et le premier de nos aristocrates), ces deux-là ne se lancent pas dans des échanges d’envergure sur l’Art, le sens des responsabilités, etc. Ils tanguent plutôt vers un Café du Commerce bon chic bon genre (« un pull-over vert clair, sous une veste de tweed foncé, foulard de soie, chemise à rayures »), d’où s’échappe à l’occasion une saillie plus pénétrée (« Le passé s’efface quand le présent cesse d’exister. »). Enfin (et surtout ?), il y a… Donald Duck, et ses métamorphoses, soit un personnage qui tombe sur la scène comme un cheveu surréaliste dans la soupe nécessairement belge, une sorte de gardien du lac et des traditions suisses, avec un relent de Dupondt :

« – Vous (NDLA : Hergé et Léopold) avez un permis pour pêcher dans le lac

– Il en faut un ?

– C’est obligatoire.

– Le voici, avait répondu Léopold.

– Sauf pour la pêche au bouchon fixe.

– C’est le cas.

– Une ligne par personne.

– Comme pour le dialogue.

– C’est entendu.

– Tout est en ordre. »

Le manque d’incarnation de la belgité (NDLA : belge idée ou identité belge ?) va beaucoup plus loin. Le livre que nous lisons voit sa nature remise en question par ses personnages et l’auteur. Est-ce un roman ou un film, un roman sur un film, un film sur un roman ? Entre deux scènes, on découvre les fils des marionnettes (« C’était le premier jour de tournage (…) Tout était faux. »). Hergé et Léopold sont des acteurs. Mais un manque de casting n’a-t-il pas contraint le metteur en scène à utiliser les véritables personnages ? C’est le cas pour l’un ou l’autre intervenant, assuré, assumé. Alors ?

On est dans le carton-pâte ? Ça se concrétise au premier degré. On déplace des décors. Par ailleurs, nos personnages ne parviennent pas à vivre par eux-mêmes et font appel à un immense univers référentiel, et l’on verra défiler des créatures de fiction comme tout Hollywood. Ce qui permet des moments d’anthologie : Tournesol dialoguant avec le professeur Picard, son modèle ; la Castafiore se lançant dans un récital…

Le corps du récit ? Des balades et activités insignifiantes entre les deux protagonistes, sans cesse entrecoupées de digressions ludiques, drolatiques, excentriques, cinéphiliques, vaguement philosophiques si pas métaphysiques, égocentriques et narcissiques, paradigmatiques. Avec une étrange différence de traitement. Car Hergé, somme toute, s’en tire bien, avec ses doutes existentiels et l’ouverture progressive de nouveaux horizons (NDLA : il s’en tire mieux dans le roman/film que dans la vraie vie où il a au contraire perdu le fil de son Tintin et le succès n’y changera rien) quand Léopold apparaît inconsistant et bien peu sympathique, incapable d’aimer, de s’investir, d’assumer.

Parce que Roegiers, in fine, se retrouve davantage dans un créateur ? Que son livre pourrait aussi s’apparenter à un songe du dessinateur, Léopold s’assimilant à un repoussoir ?

En conclusion ? Derrière un livre aux allures de conte, de… Songe d’une nuit d’été (mâtiné de Shakespeare et de Woody Allen ?), Roegiers a tissé une fable, des filets qui ont plongé dans la mer (du Nord, nécessairement) de son imaginaire pour en ramener une incroyable rêverie/patchwork qui effleure de mille manières l’étoffe de notre âme (belge).

Phil RW

L’ouvrage sur le site des Editions GRASSET

LE COUP DE PROJO D’EDI-PHIL RW SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES (mars 2018, 2/2)

LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL RW sur LE MONDE DES LETTRES BELGES 

(mars 2018, 2/2)

 

image.pngDans ce deuxième volet, il est question des livres d’Éric Allard, Unimuse et Françoise Lison-Leroy.

 

Éloignons-nous légèrement de l’actualité immédiate pour évoquer des livres parus en 2017.

 

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cover-minute-d-insolence.jpg?fx=r_550_550Eric Allard. Un petit recueil (88 pages en format réduit, quasi ludique) paru chez Cactus Inébranlable éditions avec un joli titre : Les écrivains nuisent gravement à la littérature. On ne va pas passer la brosse à reluire au leader de ce blog (que je vois comme une plateforme culturelle et créative), qui nous fait en sus le plaisir et l’honneur de nous citer en page de garde… mais tout de même ! L’objet est esthétique, le travail éditorial de qualité, on ne distingue pas ces coquilles qui pullulent chez d’autres, la mise en page est agréable.

Quant au contenu… Il est à l’image de son auteur. C’est-à-dire ? Le talent est omniprésent, dans l’écriture ou l’inventivité, mais il faut le débusquer derrière le facétieux, cette impression qu’il ne faut pas se prendre au sérieux mais

contrepointer le réel ou le détourner par le biais de l’humour, en amenuiser la gravité ou les travers : « Les jurés du Prix du Meilleur 100e roman ont peu de livres à lire. »

Des aphorismes, surtout, impertinents et drôles. Mais pas que. Entrecoupés de « texticules » variés. Le tout au service d’une mise à jour de l’univers éditorial, traqué dans ses noirceurs ou ses mesquineries, ses échecs : « Devant le passage à niveau des Lettres, je regarde passer le train des écrivains. » ou (plus amer mais très réaliste) « Cet auteur très prolifique publie un gros volume sobrement intitulé : BIBLIOGRAPHIE. A paraître, du même, le très attendu : FUTURES PARUTIONS. »

Mais pas que. L’auteur navigue au gré des vents (de son inspiration) sur l’océan du milieu en s’abandonnant à des pauses plus enjouées voire lyriques : « Cette écrivaine qui rêve d’être toute entière (de la bouche au pubis) transformée en mots me rend livre de ses lèvres et de sa peau page. » ou « J’aime les poétesses toutes lues qui m’offrent un dernier vers. ». La pudeur laisse même filtrer à l’occasion une envolée humaniste (désabusée par l’observation clinique ?) : « J’ai rêvé d’un écrivain en place qui accepterait en première partie de ses livres des nouvelles de jeunes auteurs et qui, en cas de prix, partagerait avec lui… »

A déguster en gourmet, quelques pages à la fois, comme un vieux Porto. En laissant pointer la deuxième vague des saveurs, son esquisse philosophique ou éthique.

 

Cartographies picardes. Une publication d’Unimuse, qui regroupe vingt-et-un auteurs de Wallonie picarde. On y retrouve avec plaisir des textes des pointures de la région de Tournai : Colette Nys-Mazure et Françoise Lison-Leroy, Michel Voiturier et Marie-Clotilde Roose, Colette Cambier, etc. On regrettera l’absence d’une Régine Van Damme. Mais, comme moi, elle a beau être du pays, elle n’appartient pas à la famille Unimuse sans doute, qui se réunit une fois par mois autour de Marianne Kirsch, elle est plutôt romancière aussi, quand la plupart des auteurs, ici, sont poètes. Le principe ? Une plume (ou un clavier ?) évoque un coin du Tournaisis. J’ai apprécié me balader dans mes terres de racines en compagnie de mes pairs, particulièrement aimé le texte de Michèle Vilet, que je ne connais pas du tout (quoique le nom me rappelle celui de mon directeur d’école primaire, à Béclers). On notera qu’un petit village comme Blandain peut s’enorgueillir de posséder deux grandes dames des lettres francophones de Belgique : Françoise Lison-Leroy et Marie-Clotilde Roose. A la place du bourgmestre, je songerais à rebaptiser deux rues et à honorer la Beauté et l’Esprit. Mais les lois belges n’y mettent-elles pas

obstacle en imposant un délai de cinquante ans entre la mort d’une personnalité et l’attribution de son nom à un espace public ?

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On recule encore un peu, pour relire un opuscule datant de 2015, et terminer cet article en beauté.

 

9782856681978.jpgFrançoise Lison-Leroy, Le silence a grandi. Un recueil paru chez Rougerie, primé à Paris. Une couverture dépouillée, blanche, une mise en page sobre mais efficace, un texte par page, resserré, appliquant quasi les principes du Yin et du Yang, le rapport contrasté du noir et du blanc, du vide et du plein, de l’absence et du sens. Dédié à un poète décédé en 2008, Paul André.

Je ne lis pas souvent de poésie et n’en suis pas expert. Mais je lis beaucoup et vis dans l’Art du matin au plongeon abyssal dans la nuit, ce qui compense un peu et autorise un avis, en toute humilité.

Mon ressenti ? Je n’ai pas tout compris, mais est-ce nécessaire ? Un peu comme en religion ou dans ce qui touche au sacré, il y a une sensation délicieuse à se sentir dépassé, amenuisé face au Mystère. Qui vous prend par la main pour vous redresser ensuite, vous porter vers les nues et le dépassement, l’élévation, vous envoler.

Alors que tant d’auteurs en quête d’identité se réfugient dans la poésie ou la nouvelle par manque de temps, de souffle ou de talent, y enfouissant/dissimulant les limites de leur langue ou de leur imagination, il est de vrais poètes et nouvellistes, qui portent à bout de bras le Graal transmis par des Baudelaire, des Villiers, qui ont ce talent de décaper la phrase et le mot, de réinventer la langue, le sens, l’émotion avec intensité, densité. Françoise Lison-Leroy est de cette eau-là, on est fasciné/happé, dès les premiers mots, par la Beauté, inouïe : « Vous êtes le prince enfui qui n’a lieu pour personne. »

Tout est du même acabit, ciselé et perforant : « Le silence a grandi. Vous en ouvrez la porte, désormais, comme on plonge en un saut dans une galaxie. »

J’adore certains passages. Comme celui-ci, dont j’eusse apprécié qu’il me fût adressé : « Vous étiez cet enfant grave et songeur, tendu vers l’improbable. On vous disait céleste, arrogant. On vous guettait aux abords des nuages. Vous interrogiez les cailloux, les fourmis ailées, la flaque aux merles tapageurs. Et le cœur piquant de la renoncule. »

Plus loin, magnifique encore : « Vous édentiez les barreaux, piégés entre l’azur et vous. On ne vous connaissait pas de geôlier. »

Ou : « Vous étiez ce champ libre qu’une averse féconde, ce creuset voué aux partitions. », « Vous trouviez dans les livres ce qui ne se dit pas. Les mots du torrent oublié. », « Comme vous, demeurer en chantier. (…) Ce qui s’achève est

mort. », « Et nous, cueilleurs de lunes et d’équinoxes, nous reprendrons nos filets haut perchés. »

Un recueil et une autrice à lire d’urgence ! Pour s’arracher aux contingences, se confronter à la Grâce, à l’Essence.

 

Le blog de Philippe REMY- WILKIN