LES LECTURES D’EDI-PHIL #19 : L’ÉTAT DES LIEUX DU LIVRE EN FÉDÉRATION WALLONIE-BRUXELLES

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE
Philippe REMY-WILKIN (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les lectures d’Edi-Phil

Numéro 19

 

 L’état des lieux du livre en Fédération Wallonie/Bruxelles.

Reportage sur une soirée/débat.

Le mercredi 18 septembre 2019, la SABAM (Société des Auteurs Belges) organisait en ses bâtiments de la rue d’Arlon une soirée/débat :

« Quelle est aujourd’hui la véritable situation de l’édition en FWB ? Quels sont les acteurs du livre aujourd’hui ? ».

Cette initiative répondait à un coup de sang d’un éditeur belge, Christian Lutz, l’homme qui a fondé et porté Le Cri (qui a révélé, entre autres, Arnaud de la Croix, Patrick Delperdange, Nadine Monfils, Xavier Deutsch, Alain Berenboom) durant des décennies, qui dirige aujourd’hui Samsa. Celui-ci, il y a quelques mois en effet, s’était fendu d’une lettre ouverte* à la ministre de la culture, s’inquiétant de l’avenir de la littérature belge francophone et, par-delà la mort du livre, d’une extinction (programmée ?) de la pensée, du débat démocratique.

A 19h, la salle est comble. Un premier succès. Sur scène, Eric Russon tient le micro et le tend à un parterre représentant les composantes du microcosme : Christian Lutz (éditeur), Jacques De Decker (Secrétaire perpétuel de l’Académie de langue et de littérature françaises, auteur, critique), Jean-Jacques Deleeuw (BX1 et les médias), Eva Kavian et Salvatore Minni (écrivains), Philippe Goffe (représentant des libraires indépendants) et Benoit Dubois (représentant de l’ADEB).

A 21h, quand on clôture le débat, des mains se tendent encore. La soirée a été indubitablement intéressante, on a dépassé le temps imparti aux interventions, le sujet a paru des plus sensibles, motivant, touchant sinon bouleversant l’assemblée. Divers sillons ont été ouverts. A défaut d’un compte-rendu exhaustif, nous allons tenter de resituer diverses questions évoquées, offrir un écho des échanges.

 

La situation du livre littéraire, du roman en FWB, chiffres à l’appui mais controversés.

Il y aurait une chute vertigineuse du nombre d’éditeurs et de libraires entre 1980 et 2019. Cependant, on évoque encore 250 éditeurs actifs ce jour dont 10 grands groupes. Cependant, l’essentiel de cette édition concernerait des secteurs hors littérature (livres scolaires ou juridiques, BD, etc.).

Christian Lutz évoque une coupure brutale dans les subventions pour la réédition patrimoniale (on lui doit des Jean Ray, Jean Muno, etc.). Il rappelle qu’en 1981 Le Cri possédait 360 points de vente mais qu’il en reste… 64 !

Selon l’Observatoire des Pratiques Culturelles, il y aurait une chute de 50 % de la lecture, beaucoup d’adultes ne liraient pas, beaucoup de ménages (et parfois des classes, dira Christian Lutz, des garderies) ne posséderaient pas de bibliothèque, la capacité de lecture des enfants chuterait.

 

Les problèmes propres à notre époque.

La diminution de la lecture est logique, selon J.-J. Deleeuw, vu l’irruption de nouveaux divertissements, principalement visuels : séries TL, jeux sur consoles, etc. Jacques De Decker assimile la lecture au temps lent et à l’intime, or the times they’re changing et l’ère actuelle est à la dissipation (zapping) et au public (réseaux sociaux).

Il y a un changement de modèle économique. Seuls les libraires les plus pros ont survécu. La concurrence des grandes surfaces, d’Amazon est redoutable. Beaucoup de lecteurs, crise oblige, se tournent vers les poches, qui rapportent moins (à la chaîne éditeur/auteur/libraire, etc.).

La surproduction du livre. On publie trop, comme jamais, et peu de livres marchent, comme jamais (faux paradoxe), c’est le phénomène de la massification (UN titre – ritualisé, comme un Marc Lévy, un Astérix… – est acheté par quasi tout le monde au détriment de la diversité, de la découverte… et, la plupart du temps, de la qualité). Du coup, un livre normal a droit à une vie en librairie de deux mois (rotation terrifiante !) ; les libraires qui ont témoigné une ouverture pour la diversité/qualité sont surchargés de rendez-vous avec des représentants surchargés de livres (et doivent apprendre à endiguer !).

Commentaire personnel ?

La crise du livre n’a-t-elle pas beaucoup à voir aussi avec les citoyens lambda, la dérive narcissique et égocentrée ? Combien de personnes se croient désormais habilitées à écrire, à publier… qui lisent à peine parfois ? Or les mauvais livres noient les bons, le public ne s’y retrouve plus. D’autant que les médias, le plus souvent (et gloire aux exceptions !) choisissent d’évoquer des sujets ou des figures plutôt que de présenter un contenu exemplaire.

 

Les problèmes propres à la FWB.

Notre communauté francophone manque d’identité, c’est clair et net, regretté et regrettable ; notre identité est délavée par rapport à la française, à la flamande.

Les médias regardent trop Paris et s’alignent à la Panurge mais ils suivent les attentes d’un public pour lequel, sauf exceptions, « il n’est de bon bec (belge) que de Paris (reconnu par Paris) ». Ainsi, 70 % de ce qui se vend chez nous relève de l’édition française (quasi synonyme de parisienne). Eric Russon signale qu’être édité en Bretagne ou à Bruxelles ne change pas grand-chose. En effet, confirme Jacques De Decker, la centralisation parisienne est un phénomène francophone, qui n’a pas d’équivalent en Allemagne ou en Angleterre.

Il y a un désintérêt des pouvoirs publics, qui amenuisent les subsides destinés au culturel, à l’édition en particulier. Le public se décharge sur le privé. On vend notre patrimoine. Mais ce désinvestissement est assez général et touche la santé, la justice. Et amenuise la démocratie ?

Une information entendue en off : une politique a avoué préférer donner de l’argent aux théâtres, car ils font vivre un quartier, tandis que les écrivains belges pourront toujours aller se faire publier… en France.

Le sujet est grave ! Le cerveau est modifié (positivement) par la lecture. Ne plus lire entraîne de fâcheuses conséquences sur la conceptualisation, la structuration du réel, la capacité à développer un esprit critique, nuancé (hors binaire). Christian Lutz rappelle qu’elle permet en sus un rapport privilégié avec un parent.

Mon avis ?

La culture demeure le plus sûr garant d’une fondation identitaire solide. Et une identité solide permet la confrontation harmonieuse avec l’altérité. De tout temps, les « identités meurtrières » (pour reprendre le grand Amin Maalouf) sont celles qui basculent du côté obscur de la Force. Aime-toi et tu pourras aimer !

 

Une quête de réponses. Comment améliorer la situation ?

Selon Christian Lutz, « l’avenir du livre passe par l’éducation et l’installation de bibliothèques dans les classes ».

Jacques De Decker plaide pour un Fond Francophone du Livre. Du côté flamand, il existe un Observatoire de la Littérature flamande. Celui-ci examine la diffusion, la circulation des livres. Il repose sur des experts qui font carrière et non des politiques, une dotation de six millions d’euros, un contrat avec des objectifs à cinq ans, un regroupement.

Le Tax Shelter ?  Les avis sont partagés car le produit livre est a priori moins rentable qu’un film, etc. (à par les livres de cuisine, les policiers…). A étudier !

Eva Kavian conseille d’intégrer un auteur belge au programme obligatoire de chaque année secondaire. D’autres (participants) insistent sur la nécessité pour tout citoyen/parent de jouer son rôle en lisant des récits à ses enfants, en contraignant ou en stimulant.

Faut-il aller davantage à la rencontre des nouveaux influenceurs ? Recréer des feuilletons en version numérique à la manière des journaux du XIXe siècle ? Imposer des lectrices dans les classes de maternelle ?

D’un autre côté, les éditeurs doivent être plus complets et  notamment plus commerciaux : il est rare d’être un très bon sélecteur/éditeur et, en même temps, un gestionnaire financier, un commercial avisé. Des subsides pour les aider, leur fournir une aide logistique ?

Une expérience doit faire rêver/réfléchir et être reproduite. Une école (à Lille ?) a imposé 15 minutes de lecture par jour dans son bâtiment et la délinquance s’y est effondrée, passant à… 0 % !

 

Des points positifs.

« Le livre numérique ne remplacera jamais le livre papier, selon Philippe Goffe. » De fait, les chiffres du numérique ne décollent pas, de nombreux lecteurs juxtaposent les deux supports (papier en général mais numérique en voyage).

Jacques De Decker relève que le prix unique du livre a enfin été obtenu, et protège les librairies labellisées contre les grandes surfaces. Ou que produire un livre est moins couteux aujourd’hui qu’hier (donc un jeune éditeur peut survivre/vivre sa passion plus aisément).

Eva Kavian défend la Fédération Wallonie/Bruxelles et les pouvoirs publics incriminés, loue les bourses de résidence (dont elle a bénéficié), les invitations à parler de ses livres dans des écoles. Elle évoque aussi un instrument de qualité : la revue Le Carnet et Les Instants.

Commentaire personnel ?

Vrai ! Le Carnet donne à connaître notre microcosme comme aucun autre média et, qui plus est, fait œuvre aussi en utilisant des rédacteurs de talent, des auteurs. Mais il faut ajouter une deuxième plume au chapeau des pouvoirs publics : la création ou la sauvegarde d’une remarquable collection patrimoniale, Espace Nord.

Et puis…

 

Coup de tonnerre ! Ou : « L’eau trouve toujours son chemin » !

Jacques De Decker, qui a souvent des allures de conscience de notre microcosme (il cumule tous les talents, a travaillé à tous les étages – création, adaptation, traduction, mise en scène, critique, jurys divers, modération de mille et une soirées…), intervient soudain pour relever un phénomène à deux anses. Un constat très négatif étant suivi d’une observation très positive.

  1. Il n’y a plus de place pour les critiques, les analystes, les véritables experts ès littérature (sauf exceptions) dans nos grands médias, où il est mille fois plus aisé de tendre un micro à un auteur qui prononcera lui-même 5 mots (ou plus) sur son livre que de lire soi-même, pouvoir situer via des compétences culturelles et intellectuelles.

DEUX. Un contre-pouvoir a émergé ! Sur des blogs, des revues en ligne ou plateformes, des réseaux. Je m’en doutais mais JDD l’officialise : il existe toujours de grands talents (parfois dignes des grandes plumes parisiennes, ose-t-il) dans la médiation culturelle mais ils se retrouvent (à part l’une ou l’autre exception) hors des grands médias.

 

Impressions personnelles ?

Je suis ému par la déclaration de Jacques de Decker, cet hommage formidable à tous ceux/celles qui osent encore travailler hors des modes et des diktats, parler avec authenticité mais surtout prendre le temps d’analyser en profondeur, de situer dans un contexte, de rédiger avec soin. Jeune, je découvrais les films via Luc Honorez ou Sélim Sasson, les livres via Jacques De Decker, dans Le Soir, à la RTB, dans Apostrophes ou Lire. Aujourd’hui, j’ouvre Le Carnet, Karoo ou Les Belles Phrases ! Notamment mais surtout !

Sonnez trompettes ! On n’est pas dans l’anecdotique, le contingent mais dans l’essentiel. On parle de l’émancipation des cerveaux, de l’animation des consciences et de l’esprit critique, de l’éveil et du réveil citoyens. Bref, on parle de ce qui peut entraver la marche en avant vers le totalitarisme. Faire barrage aux Trump et aux candidats tyrans, à la Pensée Unique, au culte du Binaire, à la recherche de boucs-émissaires, à la crainte de l’altérité, à la haine de l’Autre, du différent, de l’étrange, de l’étranger.

 

La conclusion de la Sabam ?

« La rencontre fut à ce point riche qu’elle a fait germer de nouvelles idées. D’autres événements (Sabam) autour de la question du livre se profilent à l’horizon. »

Suggestion personnelle ?

Une soirée autour des nouveaux prescripteurs du livre. Où il serait question des plateformes en ligne Les Belles Phrases ou Le Carnet et les Instants, de Karoo ; des Jean Jauniaux et autres Guy Stuckens aussi, qui animent notre vie culturelle en radio, prennent le temps de connaître et faire connaître.

 

Edi-Phil

 

* Voir sur le site de l’éditeur :

https://www.samsa.be/livre.php?id=104

 

 

 

 

 

 

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LES LECTURES D’EDI-PHIL #18 – SPÉCIAL LUC DELLISSE : Épisode 3

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE
Philippe Remy-Wilkin (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 18

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

Spécial Luc DELLISSE !

Feuilleton autour de son essai Libre comme Robinson

Le livre appelle aux commentaires, au débat, et nous avons convié en guest star nos collègues Jean-Pierre Legrand et Julien-Paul Remy.

 

 Episode 3

(du chapitre 29 et de la page 78 à la fin)

 

Rappel : ce feuilleton prolonge un article plus traditionnel paru en août dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/27/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-15/

 

(15) « Les plaisirs d’être pauvre sont très relatifs. Le vide, le rêve, le froid, l’isolement, à pleines mains. Le présent éternel. Il faut faire la part du feu. »

 

Nouveau basculement ou nouvelle inflexion. Dellisse revient à son cas personnel, va développer son histoire et jouer les cobayes. Il a vécu pauvre mais sans regrets. Des allures de dandy infortuné (ou aux fortunes évanescentes) ? Il a préféré frauder en première classe, utilisé les toilettes des grands hôtels pour se rendre présentable.

La débrouille, donc. Et la liberté. Avec ravissement. Sans esquiver les dangers pourtant qui l’ont guetté à l’un ou l’autre moment.

 

(16) « Le salariat (…) est d’abord un statut. (…) Si on n’a pas l’âme collective ou le sens de la culpabilité, on dépérit. »

 

Dellisse évoque les hiérarchies incompétentes (les plus nombreuses, certes), la convivialité professionnelle (qui rogne sur le temps personnel mais permet de sortir du quant-à-soi), les pertes de temps des trajets, etc. Mais. Il parle pour des gens qui ont un projet personnel à réaliser. Une œuvre à créer ? Oui, mais on peut sans doute étendre à toute idée de réalisation : ouvrir un gîte d’hôte dans une région qui vous enchante, faire un tour du monde en bateau, fonder sa société, etc.

Je le rejoins quant à son idéal de vie. Indépendante, libre et fière, arcboutée à la réalisation qui sort du fond des entrailles. Loup plutôt que chien ? Oui.

Oui, mais en théorie. En pratique ? Une grande partie des gens n’ont pas d’aspirations de ce type et ne souhaitent rien tant que de rester arrimés à des rails. La réussite des Erdogan, Poutine et autres n’a-t-elle pas à voir avec ce besoin de déléguer toute responsabilité à une personne forte qui évacue la contradiction, la remise en question et propulse dans une vie soigneusement formatée ? Ne se cachent-ils pas derrière le Système que condamne Dellisse, qui surveille et contrôle ? Et ils ont été élus. Elus.

 

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Luc Dellisse

 

(17) « C’est si simple de démissionner. Merveilleusement simple. Sortir du jeu. »

 

Dellisse a un jour décidé de quitter les rails d’une vie normative pour « échapper au carcan de fer de la vie civile ».

Il a été courageux, il a osé. Agir puis assumer. Il s’est passé de beaucoup de choses (soins médicaux, etc.). Mais il pouvait faire ce qu’il aimait par-dessus tout : écrire. Et, pour vivre, il passait d’un mini-projet à un autre. Des investissements très éclectiques. Un cycle de cours à droite, des conseils pour un psy ou un politique (!) à gauche, etc.

J’applaudis. Mais. Peu de gens peuvent ainsi partir à l’abordage de leur vie. Il faut du talent et de l’énergie ; choisir n’est rien, assumer un choix, voilà la grande affaire.

Autre chose. L’indépendance absolue n’existe pas. On peut avoir affaire, comme indépendant, à des partenaires bien moins brillants ou agréables qu’en tant que salarié… chanceux. De nombreux amis musiciens m’ont parlé de leurs cours privés et… ce n’était pas la panacée. Du tout. Ce n’est pas non plus l’activité idéale de Dellisse qui lui assure sa vie ou survie, il doit composer avec d’autres activités.

Mon cas personnel, à dire le vrai et à m’exposer un tantinet, nuance vivement le propos de mon estimé confrère. Je suis parti très tôt des mêmes cogitations : envie de réaliser une œuvre, sensation que le temps dévolu au perfectionnement (intime et familial) est de loin la plus grande richesse du monde, constat qu’on perd beaucoup de temps et d’argent à… en gagner (on paie quelqu’un pour garder ses enfants, une autre personne pour nettoyer son chez soi pendant qu’on va accomplir une activité dite professionnelle qui n’a souvent rien d’exaltant), en frais de transport, de représentation, etc.

Oui. Mais. Après avoir exécuté moi aussi un pas de côté et osé dire non, j’ai croisé un emploi où la hiérarchie (hormis une parenthèse désenchantée) était globalement bienveillante et brillante, où les pertes de temps (trajets, convivialité…) étaient réduites, où les contacts interagissaient avec la réalisation personnelle et, in fine, dont les horaires étaient prodigieux, me laissant toutes mes matinées et même davantage. J’ai bondi et élu la juxtaposition d’une activité salariée agréable et complémentaire (vie sociale, rentrées fixes) à un quasi temps plein dévolu à la création et à des projets indépendants. Et ça me semble la meilleure combinaison, celle que je conseillerais à un jeune artiste en tous les cas, à un jeune entrepreneur. Hormis quelques périodes, je me serai senti incroyablement libre et n’aurai eu de cesse de perfectionner l’amalgame.

 

Jean-Pierre :

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

Concernant le monde du salariat, j’ai une anecdote personnelle. Je fais partie des petits veinards qui ont dû faire leur service militaire. Ce passage sous les armes m’a semblé un sommet d’abrutissement organisé. Lors de mon premier emploi civil (le second me laissa moins ce sentiment), j’ai eu l’impression de retrouver la même ambiance : une organisation tatillonne, des petits despotes, l’humour de bureau à la saveur si particulière, parfois les brimades. La seule différence avec l’armée était le rendement, démentiel pour l’époque. Ces premiers temps dans une entreprise (alors très connotée à gauche – « Il n’y a rien de pire, me disait un dissident de la boîte, qu’un employeur de gauche… ») me firent paraître le service militaire pour ce qu’il était effectivement : un rite de passage vers une forme d’absurdité de l’existence. Heureusement, mon expérience du travail salarié fut ensuite plus heureuse.

 

(18) « La pire sagesse serait d’organiser son existence en fonction de critères objectifs, quand la seule chance qu’on a de s’accomplir est de suivre son démon intérieur. »

 

Dellisse déconseille de trop planifier : « toutes les prévisions seront quand même déjouées. » Donc, ne pas écouter les sages avis des parents, des professeurs, des camarades.

 

Phil :

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE

Il a raison. Mais, ce qui est très drôle, il rejoint mon contrepoint de l’épisode 1, quand il jouait les futurologues. LE futur n’existe pas. Il existe DES futurs. Et tant de paramètres entrent en jeu que la raison sera aux abonnés absents. Il faut donc choisir et agir en surplomb du présent, en songeant à sa « lumière personnelle », qui, seule, compte (si on n’a pas d’enfants, tempérerais-je, auquel cas, il faut un tantinet moduler mais pas incurver car l’heureux rend plus aisément les autres heureux, non ?). Quoi de plus idiot que de détourner un jeune d’un séjour à l’étranger, d’un nouveau cycle d’études, de projets a priori éthérés ? Suivre ses appétits, en les nuançant d’accents pratiques, soit, au fil des expériences, voilà la clé d’un mieux faire, d’un mieux être, à soi et aux autres.

Somme toute, Dellisse rejoint Coelho ! Mais moi aussi. En route pour la légende personnelle. A tout prix. Quasi. Mais mieux vaut être doué, énergique et travailleur. Tout le monde ne peut pas devenir Luc Dellisse. Non !

Je vais mettre fin à mon passage en revue, déjà estompé. Le rôle des médiateurs culturels n’est pas de se substituer aux créateurs mais d’inciter à aller y voir de plus près, de mettre en appétit quand le livre (l’objet culturel) en vaut la peine. Ce qui est le cas ici, et largement : chaque court chapitre nourrit une suite de réflexions, la réflexion est mobile, un tel ouvrage se prête à l’analyse, au débat, il y a en sus une qualité d’écriture qui est un plaisir en soi.

Dans la suite du livre, qui creuse le questionnement du « comment être bien ou mieux au monde ? », Luc Dellisse, qui aura eu trois vies (salarié, indépendant instable puis ancré) va ouvrir des sillons de réflexions dans des directions si variées que j’en serait tantôt ravi, tantôt déconcerté. Imaginez ! La quête de l’oiseau rare, « quelqu’un qu’on aime et qui vous convient ». Le choix du logement et la nécessité de la propriété. La vie à l’hôtel aussi (et glorification de la chaîne Ibis !). Le rapport à l’état physique. Les impôts, l’épargne, l’économie. La possession et la sobriété face au matérialisme à tout crin. Dépenser mais pas gaspiller. Le bon luxe et le mauvais. L’inconfort et l’aventure. La marche. Les systèmes qui simplifient la vie (renoncer à la voiture… en ville, organiser et chasser le chaos, l’improvisé, etc.). Une critique de certains préceptes diététiques (boire beaucoup d’eau, prendre des petits déjeuners copieux) et une piédestalisation du café. Lieu de retraite idéal. Nécessité de cacher son intimité. Etc.

A retenir une page 138 assez intense, qui insiste sur un conseil très avisé : on n’obtient rien ou peu quand on se fixe des objectifs abstraits, imprécis (trouver l’amour, changer de métier, etc.). Il faut au contraire être dans le concret, soit donner des visages aux traits clairs à nos rêves : telle femme, telle activité, tel voyage…

 

Julien-Paul :

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Certes, l’abstraction de l’objet voulu comporte un versant négatif, à savoir la « mauvaise foi » (au sens sartrien de déni de liberté), la fuite du réel, la renonciation, la passivité, l’illusion, la croyance stérile, l’inaction. La réalisation d’un désir permet d’en vérifier la réalité : si, en plus de vouloir quelque chose, je mets en œuvre les moyens de l’obtenir, je le voulais vraiment. Vouloir quelque chose sans le mettre à l’épreuve du réel revient potentiellement à être trompé par le vouloir lui-même et par l’objet voulu : le vouloir du vide aboutit alors au vide du vouloir. On distinguera ainsi vouloir idéel (de l’idée de quelque chose) et vouloir réel (mise en pratique de ce vouloir et validation de celui-ci). Au vouloir idéel correspond d’ailleurs un temps : le futur, tandis que le vouloir réel correspond au présent.

Cependant, dans son versant positif, l’objectif abstrait revêt parfois une forme de sens, d’utilité voire de nécessité. Se fixer, par exemple, des objectifs inatteignables s’avère potentiellement positif si et seulement si, en parallèle, on réalise déjà des objectifs atteignables et concrets.

La vertu d’un objectif inatteignable se veut double. D’une part, son impossibilité de résolution préserve l’état de tension, la mise en mouvement qu’il instille dans l’individu, évitant le piège de l’arrêt, de la satisfaction immobile et paralysante, fermée sur elle-même, du vide et de l’absence. Un désir éternel met éternellement en mouvement, à l’image du mouvement elliptique d’une planète autour du Soleil : elle a beau ne jamais toucher ce vers quoi elle tend et ce qui l’attire conformément à la force gravitationnelle, elle poursuit inlassablement son trajet. A la manière d’une question irrésolvable, dont la réponse se révèle insaisissable. Or, vivre, n’est-ce pas passer sa vie à vivre des grandes questions existentielles ? La philosophie ne repose-t-elle pas sur des objectifs abstraits et inatteignables ? Ne tire-t-elle pas précisément son suc, sa force, son sens, sa nécessité de cette quête de l’impossible ? Pourquoi ne pas appliquer des principes génériques propres à un domaine de la société, à une discipline, à l’échelon de la vie individuelle ? Un point commun essentiel lie les notions d’objectif et de question : la quête, la recherche.

D’autre part, désirer un particulier (exemple : voyager en Italie) revient souvent à désirer un générique (voyager). Le général va même conférer au particulier (destination spécifique) son sens : je voyage essentiellement pour voyager. Un écueil se dresse néanmoins : désirer plus l’Idée de quelque chose que la chose elle-même. Or les deux types de désir s’avèrent complémentaires et nécessitent une égalité de traitement. Concrètement, dans le domaine du sport, un sportif, pour réaliser ses objectifs, appliquera idéalement ces deux vouloirs : s’il ne veut pas assez un objectif général et abstrait précis (être heureux, être aimé par un public, faire l’histoire, être le meilleur…), comme réponse à la question Pourquoi ? (pourquoi cette activité plutôt qu’une autre ?), comment pourrait-il vouloir les moyens y conduisant ? Il ne faut néanmoins pas trop vouloir quelque chose, un Tout (exemple : réussir un match), sous peine de rendre sa vie entière pleinement dépendante et aliénée de quelque chose qui ne dépend totalement de nous, et de ne plus concentrer une part de son vouloir sur les parties du Tout, c’est-à-dire les moyens à mettre en œuvre pour le réaliser. Ainsi, tout processus de réalisation d’objectif requérant des contraintes, il convient dans un premier temps de vouloir ce qu’on ne désire pas (exemple : entraînement éreintant, pénible, douloureux), pour ensuite apprendre à désirer ce qu’on veut.

 

Phil :

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE

Au fond, que cherche Dellisse ? Ce livre s’apparente à une quête de l’unité perdue, dit-il. L’île de Robinson ? Une métaphore. « Un système clos sans barrière », une « représentation géométrique de la vie », un « modèle parfait ». Il s’agit, in fine, d’être « à la fois hors du monde et dans le monde », de « créer un dispositif mental et un mode de vie pratique qui établissent des relations de nécessité entre chacun des moments de notre vie, chacun de nos « choix » et chacune de nos créations ». Somme toute, « toute vie est imaginaire » mais à nous de nous construire une fiction joyeuse et sensée (dotée d’un sens, d’une apparente/relative nécessité).

Magnifique !  Et vrai, me semble-t-il. Le Sens est la notion la plus importante de nos vies. Tout qui concourt à apporter un supplément de sens (c’est-à-dire d’âme) à nos entreprises est à privilégier, rechercher, peaufiner. Le Sens mène au bonheur. Avancer en ayant la sensation que chaque pas correspond à une nécessité, signifie, propose et améliore, à tout le moins maintient, préserve.

 

Julien-Paul :

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J‘abonde dans ce sens mais la notion de sens me semble recouvrir au moins trois sens différents :

. le sens comme direction. : orientation d’une vie (Où veut-on aller ? Quel est le but de notre existence ?) ;

. le sens comme signification (Qui suis-je? Qu’est-ce que ma vie?) ;

. le sens comme raison (Pourquoi je décide de vivre ? Pourquoi je veux vivre ? Pourquoi je veux vivre d’une certaine manière ?).

 

Jean-Pierre :

VOLTAIRE, CORRESPONDANCE, tome 1 de La Pléiade / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Ce petit traité de vie privée, que nous offre Luc Dellisse, est avant tout un manuel pratique d’apprentissage de la liberté. Je déduis de ma lecture que cette liberté a un but similaire à celui qu’Henri Bauchau s’assignait à la suite d’une de ses grandes crises existentielles : dégager une dimension plus exacte de soi-même (ce que Dellisse appelle l’unité retrouvée) et nouer une relation plus juste avec l’ensemble de ce qui fait notre vie. Pour cela il faut une volonté mais aussi mettre toutes les chances de son côté en se donnant les moyens de cette volonté. A cette fin, il faut éviter de s’engluer dans les mirages du bien-être matériel, source inépuisable d’asservissement. Il faut donc agir selon deux axes : réduire ses besoins et assurer son autosuffisance financière ainsi ajustée.

Côté besoins, il me semble que l’on franchit un cap lorsque l’on prend conscience de ce qu’une majorité de nos désirs sont, selon l’expression de R. Girard, des « désirs empruntés », médiatisés par une tierce instance (la publicité, le milieu socio-culturel, les modèles familiaux…). S’il est malaisé d’échapper à toutes ces déterminations, il n’est pas impossible de faire le tri et de se recentrer sur des désirs « plus nôtres », plus authentiques. Concernant l’autosuffisance financière, Dellisse propose plusieurs stratégies dont le principe reste toujours le même : gagner sa vie tout en évitant l’asservissement qui résulte de l’exercice continu d’un métier exclusif.

Curieusement, tout centré qu’il soit sur la liberté, ce livre ne définit jamais ce que l’auteur entend par liberté. Tentons une approche. Si « être consiste en mouvement et action » (Montaigne), alors la liberté est cette faculté que nous avons d’être et dont il faut à tout prix préserver les conditions d’exercice. Le modèle social (avec son nirvana : le CDI), qui pousse à consacrer l’essentiel de nos heures au travail salarié, fige l’existence et rompt toute dynamique véritable. Il faut donc restaurer une dialectique entre le besoin d’autonomie totale, la pleine réalisation de soi et la libre acceptation d’une partie des contraintes du monde. A une aliénation irraisonnée et sans limite, il faut substituer une aliénation maîtrisée et librement consentie. Nous devons sauvegarder notre liberté de mouvement. A cet égard, il y a dans ce livre comme l’éloge de la paradoxale richesse de celui qui, n’ayant rien (ce rien vise le superflu, objet de désirs empruntés), tient néanmoins sa vie en son entière possession.

La lecture de ce brillant petit livre m’a rempli d’inquiétude et d’allégresse. L’inquiétude de n’avoir pas trop bien emmanché mon existence ; l’allégresse de voir ma fille s’orienter spontanément vers une vie plus libre. Je lui offrirai d’ailleurs ce livre au prochain Noël. Mais chut ! Ne lui dites pas.

 

Julien-Paul :

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Une remarque sur le sens, la nécessité et l’art.

Si on part du principe que le sens est nécessaire dans la vie humaine, alors, par voie de conséquence, ce qui questionne et interroge l’enjeu du sens, c’est-à-dire « donne du sens au sens » en en faisant un objet d’étude, de réflexion et d’expérience, devient à son tour nécessaire : l’ART !

 

Par Edi-Phil RW, Jean-Pierre Legrand et Julien-Paul Remy.

LES LECTURES D’EDI PHIL #17 – SPÉCIAL LUC DELLISSE : ÉPISODE 2

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE
Philippe Remy-Wilkin (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 17

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

Spécial Luc DELLISSE !

Feuilleton autour de son essai LIBRE COMME ROBINSON

Le livre appelle aux commentaires, au débat, et nous avons convié en guest star notre excellent collègue Jean-Pierre LEGRAND.

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre Legrand

Episode 2

(chapitres 19 à 28, pages 52 à 77)

 

 

Rappel : ce feuilleton prolonge un article plus traditionnel paru en août dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/27/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-15/

 

Après le premier épisode, Luc Dellisse, nous a envoyé un très agréable message :

« Une entreprise polyphonique, ce commentaire, un point de vue agile et parcellaire à la fois (NDLA : volontairement parcellaire, comme expliqué dans le feuilleton), une sorte de chassé-croisé d’arrière-pensées stimulantes. »

Dans la foulée, il nous livré un rappel, que nous partageons volontiers :

« Pour mémoire, deux choses :

  • L’objet unique de mon livre, c’est la liberté individuelle, comme méthode pour réussir à unifier sa vie.
  • C’est un ouvrage littéraire, et non philosophique, en ce sens qu’il met tout sur le même plan : la résistance mentale, l’amour physique, la propriété foncière, le régime alimentaire, les ETF, etc., comme des moyens de rejoindre cette unité perdue. »

 

(9) « Tout est à changer, tout est à trouver. »

 

Ce n’est pas indiqué dans l’ouvrage, qui n’est pas officiellement découpé en parties. Pourtant, un basculement s’opère (ou plutôt s’accentue) à partir du chapitre 19 et de la page 53. Après nous avoir décrit le monde dans lequel nous vivons (une nouveauté absolue, selon lui) et celui vers lequel nous nous dirigeons, Luc Dellisse ouvre le sillon de la réaction. De l’individu. De l’interaction avec ce monde. Et va appuyer sa démonstration sur sa propre personne : « Mon histoire est celle d’un homme dispersé qui n’a trouvé son équilibre de vie que tout récemment. » Une vie de cigale, donc. Puis une remise en question. Pendant un long laps de temps, il s’est laissé vivre, protégé par son énergie (et ses talents, certainement), il publiait au gré de ses envies, il changeait sans arrêt de domicile ou de compagne, de vie. Dans la droite ligne de mai 68 et des Trente Glorieuses ?

Pourquoi cette mutation ? Parce qu’un amour, la création d’un foyer… ? Il semble décrire une réaction à une modification du décor : le monde d’aujourd’hui ne cautionne plus l’indépendance d’esprit ou de mœurs, la compétence (langagière) et la culture (historique, livresque). La globalisation induit un « immense laminoir » civilisationnel.

 

Phil :

« Finkielkraut, sors de ce corps !»

Je plaisante. Mais il y a un voisinage de mécanisme. Somme toute, la religion du Progrès perpétuel et sacro-saint, du libéralisme à tout crin, d’un certain mondialisme, la démocratie même ont soudain montré d’inquiétantes limites ou lacunes. Impasses ou paliers de stagnation/régression à franchir avant de reprendre le (très long) cours des choses ? Dellisse ose le dire : « Les avantages qu’on retire à vivre en démocratie ont singulièrement décru. »

Je reviens sur ce que je disais dans le numéro 1 : Erdogan, Trump, Poutine, Bolsonaro, etc. ont été élus ; le RN, en France, est peut-être déjà le premier parti de l’Etat qui a placé les Droits de l’Homme à son frontispice.

 

Jean-Pierre :

Je suis réservé s’agissant des assertions du type « Les avantages qu’on retire à vivre en démocratie ont singulièrement décru ». En creux, cela peut signifier que les avantages à glisser vers un autre régime ont cru dans la même proportion. Au risque de tomber dans un lieu commun, j’estime qu’il n’y a jamais aucun avantage à vivre dans un système non démocratique.

Dans un essai très polémique, François Furet soulignait voici déjà plus de trente ans ce trait unique de la démocratie moderne dans l’histoire universelle : « sa capacité infinie à produire des enfants et des hommes qui détestent le régime social et politique dans lequel ils sont nés, haïssant l’air qu’ils respirent, alors qu’ils en vivent et n’en ont pas connu d’autre ». Cette tendance me semble n’avoir fait que se renforcer. Je reconnais toutefois qu’il est malaisé de trouver le point d’équilibre entre un conservatisme mortifère et la critique d’un système qui montre ses limites et souvent s’égare.

 

(10) « La peur de sortir du rang est toxique. »

 

Il faut donc réagir. Oui. Oser. Ne pas être un mouton de Panurge ?

 

Mon avis ?

Des officiers turcs ont refusé de commander des pelotons d’exécution durant le génocide arménien, des soldats allemands ont refusé de tirer sur des juifs, etc. Il y a des oppositions moins spectaculaires et pourtant ô combien nécessaires. Mais. Quelle est la nature de l’espèce humaine ? Chien ou loup ? Ne pas oublier les leçons du procès Eichmann (et la banalité du Mal décrite par Arendt) ou celles des expériences de Milgram (contestées quant aux chiffres, elles évoquaient deux tiers d’humains prêts à tout en se déresponsabilisant derrière la soumission à une autorité).

Pas d’humain véritable sans la capacité de sortir du rang ?

Ce qui renverrait encore à la Genèse. L’homme véritable, pleinement humain, c’est… Eve ! Condamnée par la morale immorale des autorités du temps (et d’un Dieu méchant ?) ?

 

(11) « Le choix primordial (…) tient à notre capacité d’amour. »

 

Cocasse. Je vous parle de l’Ancien Testament, dès la page qui suit, Dellisse nous renvoie au Nouveau ! Bien qu’il préfère évoquer un héritage antique, gréco-romain. L’amour comme épicentre ontologique d’un univers doté d’un sens, équilibré, menant au bonheur donc et à l’utilité citoyenne.

J’applaudis !

Il a raison et il est courageux. Agir pour quelqu’un (une ou des personnes) transcende nos actes, les colore, comme un grand vent qui gonflerait les voiles et permettrait de larguer le cabotage pour affronter le grand large.

Dellise en induit qu’il faut savoir hiérarchiser nos « occupations nécessaires ». Décidément. Que de mots osés ! Imprononçables jusqu’à il y a peu et en de nombreux endroits encore. Dellisse, un ancien braconnier qui deviendrait garde-chasse ?

 

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Luc Dellisse

 

(12) « Le modèle, c’est loft story, c’est-à-dire la vie du zoo. »

 

Je perçois un nouveau basculement, plus subtil, à partir du chapitre 22 et de la page 60. Dellisse s’attaque à des dérapages plus précis, en explicite les dommages. L’open space, par exemple, « le contraire de la convivialité », comme un autel dressé aux dieux transparence et immédiateté. Plus loin, les réseaux sociaux, « ces urnes funéraires de la pensée »

Il rappelle des principes sains aussi.

L’équilibre des rapports humains doit reposer sur un rapport gagnant/gagnant, que le Nouveau Monde, le Système ne garantiraient plus ou, pis encore, condamneraient… à tel point qu’on peut s’interroger sur la nature réelle du stress ou du burn-out, qui n’est peut-être pas si accidentelle, sur la suspicion générée par un travailleur clamant santé et joie de vivre, amour de son activité.

La nuance est érigée au rang d’antidote. Ainsi, dans le chapitre 23, il rappelle que la pédophilie, des terrains nauséeux appellent à une grande lucidité quant à un arc-en-ciel de responsabilités différenciées.

 

Phil :

Soit. Il ne faut pas confondre la relation d’un adulte avec un adolescent de quinze ans et celle avec un enfant de huit ans. Etc. Il faut se tenir à égale distance du laxisme et de l’excès de répression.

Portes ouvertes ? Peut-être pour des gens informés, sans doute pas pour le grand public. Pourtant, on rappellera ici que la relation d’Emmanuel Macron et de son épouse est partie sur de telles bases. Qui, aux Etats-Unis, auraient mené Brigitte au procès et à une mise au ban de la société. Ceci remarqué avec toute ma sympathie pour le couple Macron.

N’empêche. Je suis un peu décontenancé. Digression ou exemple concret des domaines d’application du regard équilibré, citoyen ?

Encore que… Dellisse pointe une dévolution des mœurs, de plus en plus restrictive, qui pourrait un jour interdire une relation entre un croyant et un athée, un écart de trente ans entre partenaires adultes consentants… Là se faufile l’autre volet du livre : son volet prospectiviste. Que je manipulerais avec précaution. Observer un mouvement montant de la mer n’implique pas qu’elle aura nécessairement monté de vingt mètres quelques heures plus tard.

Quant à sa critique des réseaux sociaux… Toute invention possède deux anses et beaucoup dépend de l’appréhension de l’utilisateur. D’ailleurs, ce feuilleton est écrit avec des amis découverts sur Facebook et y sera propagé.

 

Jean-Pierre :

Cadre dans une entreprise depuis trente ans, je suis très sensible au chapitre 22 (« Le zoo managérial »). Le système dit open space tend effectivement à se généraliser.

Le culte de la transparence et d’une égalité factice, qui sous-tendent ce système, sont à mes yeux une négation de l’individu. Depuis plusieurs années, un peu partout se met en place une conception du travailleur machine, qui privilégie toujours davantage le rendement et la polyvalence des travailleurs, cet autre mot en trompe l’œil pour désigner l’interchangeabilité. Le travail est scandé sur un rythme qui échappe au travailleur et auquel il doit se conformer : dans le défilé grouillant des tâches, souvent répétitives (l’informatique est passée par là), l’important, le seul impératif, est de garder le rythme ; le moindre faux pas et vous êtes piétiné par le troupeau qui poursuit sa route.

Selon moi, cette dérive explique en grande partie l’épidémie de burn-out à laquelle nous assistons.

 

(13) « La politesse (…) répond bien mieux que l’amour ou l’altruisme à la réalité des relations humaines. »

 

Phil :

La chapitre 25 me déconcerte. Dellisse se contredit. Il avait offert le trône des valeurs à l’amour et intronise à présent une politesse qui n’est pas celle du cœur mais une politesse sociale, c’est-à-dure une huile qui aide à faire fonctionner les rouages de la société, soit cette entente ou plutôt cette supportance qui est nécessaire à un vivre ensemble serein.

Il va plus loin : « La sincérité est une nitroglycérine trop instable pour mon goût. » Et de se vanter d’avoir flatté mille personnes, mille œuvres qui ne le méritaient pas. Tenant compte d’un « vivre est difficile ».

Je comprends qu’il différencie (voire privilégie) une huile opérant dans le collectif à une huile opérant dans le privé. Je peux comprendre que la contradiction puisse s’avérer aussi une force, en ce sens qu’un esprit honnête peut penser blanc et noir selon le moment ou la prise de perspective. Par contre, je ne partage pas son interprétation. Du moins pas jusqu’au bout. D’accord sur un principe de bienveillance/politesse. Mais de là à avancer masqué quant à ses sentiments… Le contraire de ce qu’il réalise dans ce livre ? Aimer tout le monde (encenser), c’est n’aimer personne. Il faut émettre des avis contrastés et nuancés pour être pris au sérieux sur le long terme. Il faut avoir été dans la restriction de ses largesses pour qu’elles puissent être appréciées. Je suis pour une sincérité modérée par la bienveillance/politesse sociale.

 

Jean-Pierre :

Je comprends tes réticences sur le chapitre de la politesse. Je retiens toutefois une phrase très belle qui sauve Dellisse du soupçon de cynisme : « J’ai mieux aimé les gens que leur talent ».

Pour ma part, j’essaye de m’en tenir à une règle assez simple : je ne dis pas toujours tout ce que je pense mais je ne dis jamais le contraire de ce que je pense. Parfois le silence s’impose. Il peut être gênant…

 

(14) « Le présent (…) une mince pellicule de glace sur l’immensité des siècles écoulés. »

 

Superbe ! L’écriture et l’idée ! Philosophie et poésie définissent une interaction : notre présent intègre des fragments de passé. Si vous marchez sur une rue pavée, chaque pavé appartient à une histoire lointaine mais joue encore un rôle sous votre pas, dans votre actualité. Notamment.

 

Par Edi-Phil RW et Jean-Pierre Legrand.

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 3

 

 

LE COUP DE PROJO d’EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)Accédez à l’article

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 16 (septembre 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

Spécial Luc DELLISSE !

Feuilleton autour de son essai LIBRE COMME ROBINSON, paru aux Impressions Nouvelles.

Le livre appelle aux commentaires, au débat et nous avons convié une guest star : Jean-Pierre Legrand. 

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

 

Episode 1

(chapitres 1 à 18, pages 5 à 52).

 

 

Note préliminaire.

Ce feuilleton prolonge un article plus traditionnel paru en août dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/27/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-15/

 

  • « Juger de ce qui relève de l’éternel retour, et de ce qui, peut-être, se produit pour la première fois. »

 

Dès le premier chapitre, « Du nouveau sous le soleil », Dellisse nous secoue vivement en assénant une proposition qui heurte la sagesse populaire, qui veut que rien ne soit jamais neuf mais toujours recyclé, ce qui permettrait à l’expert ès Histoire de mieux analyser/prévoir/prévenir ce qui l’attend à la lumière de ce qui a été.

L’ancrage mental remonte loin : la plupart des civilisations envisagent l’Histoire comme une suite de cycles (naissance d’un organisme, d’une société puis croissance jusqu’à un point d’acmé, une éventuelle stagnation, puis une inévitable décadence menant à la mort, la disparition, l’extinction). Pas la nôtre, la judéo-chrétienne, me direz-vous, qui a établi un sens à l’Histoire et une fin dernière. Pourtant, cette vision, à contrecourant si on envisage l’ensemble de toutes les croyances qui nous ont précédés ou cohabitent encore avec nos reliquats (jusqu’à imprégner notre sagesse populaire !), n’est pas nécessairement dans les textes sacrés du christianisme, et relève peut-être/sans doute d’un abus interprétatif. L’Apocalypse ne relaterait pas la Fin des Temps mais narrerait ce qui a été et qui se reproduira donc encore.

 

Pour Dellisse, il « arrive que l’Histoire se répète, et il arrive qu’elle innove absolument ». Ce qui serait notre cas, petits veinards, nous sommes entrés dans « l’ère du monde fini », dominée par des phénomènes « sans commune mesure avec le passé :  surpopulation et brassage des peuples, « extinction quantifiable des ressources » et « économie mondiale de la dette », pouvoir de destruction intégrale et bouleversement des climats, intelligence artificielle (et machines hors de contrôle) et omni-surveillance électronique, etc.

C’est à désespérer ? Dellisse ne prévoit aucune parade à grande échelle mais nous propose de prendre le maquis : « Quand l’avenir se referme et que le passé se fait mensonge, le point de vue de la résistance permet de mieux distinguer la part de liberté qui nous reste. »

 

Phil :

L’Histoire se répète et ne se répète pas. Elle reproduit des phénomènes et des enchaînements mais jamais identiques. Comme un fleuve, qui charrierait régulièrement des troncs d’arbres mais jamais les mêmes ni à la même vitesse. Les plats repassent mais la vaisselle est différente, ou la cuisson, ou les assaisonnements.

Innover absolument ? L’innovation est du moins conséquente et jamais vue. Mais absolument ? Je crois qu’il y a beaucoup de génocides ou d’extinctions à petite échelle (les indigènes d’une île, en Patagonie, aux Canaries ou aux Antilles, etc.) qui ont été perçus comme la fin du monde par des microcosmes. Et la fin de notre civilisation ne serait pas la fin de l’humanité. Et quand bien même… pas la fin de la planète ou du vivant, qui continueraient sans doute des millions d’années sans nous. Comme des étoiles et des planètes survivront à la fin de la Terre, etc.

Mais j’ergote. On est entré dans une ère qui profile d’immenses dangers, c’est certain. Et le scénario dessiné par Dellisse existe et va exister en divers de ses champs. Reste à voir s’il va perdurer. L’avenir est impossible à prévoir. Je me raccroche à cette première bouée : il y a quelques décennies, nos bons experts nous prédisaient des ingestions de pilules et la fin des repas traditionnels… et la gastronomie a explosé. Le féminisme annonçait des femmes modernes asexuées ou virilisées, et le glamour des corps (masculins aussi, soit) n’a jamais été si omniprésent. Etc.

 

Jean-Pierre :

Pour qualifier l’équilibre de la terreur post-Seconde Guerre mondiale, Aron eut ces mots célèbres : « Paix impossible, guerre improbable. » J’ai envie de transposer la formule à notre situation actuelle : « maintien de notre modèle économique impossible, fin du monde improbable ». Les contradictions propres à ce modèle risquent bien de le tuer dans sa mauvaise graisse. Pas une semaine ne passe sans que, dans le même journal télévisé, s’entremêlent la déploration de l’un ou l’autre désastre écologique et le commentaire enthousiaste des dernières mesures adoptées pour doper (on n’a plus peur des mots) la sacro-sainte croissance. Cette fuite en avant n’est évidemment pas tenable.

 

  • « Partout, sans cesse, en tous domaines, ce qui a progressé, c’est la restriction. »

 

Dans le deuxième chapitre, « Vintage », Dellisse dénonce les territoires (de liberté) perdus en moins d’un demi-siècle. Il ne joue pas aux libertaires ou aux anarchiques. Non. Il reconnaît la raison d’être de la surveillance et de la punition. Mais il interroge « la légitimité de ceux qui l’exercent ». Et observe que « la liberté de conscience est devenue suspecte », appréhendant qu’elle soit un jour « déclarée illégale ». Et d’énumérer des domaines de recul. Peut-on encore aujourd’hui comme hier trouver un choix extraordinaire d’objets et de livres, prendre un avion ou un train au débotté, visiter à son gré les grottes préhistoriques, se moquer des religions, se conserver un jardin secret, etc. ?

Dans le chapitre 11, « Locataires universels », Dellisse appréhende la mise en danger du droit de propriété, met en rapport l’explosion démographique et la nécessité du partage, évoque le leasehold estate, ce système immobilier britannique (dont j’ai entendu parler pour l’habitat londonien) « qui se caractérise par une propriété libre mais temporaire », lui voit davantage d’avenir qu’au freehold, notre propriété continentale classique.

 

Jean-Pierre :

Sur ce sujet de la propriété, une lecture rapide peut laisser l’impression d’une contradiction entre ce chapitre 11 et le chapitre 28 (« La dépossession ») où l’auteur fait état du bon souvenir qu’il garde d’un communisme pratiqué à usage local. La contradiction n’est cependant qu’apparente car, si Dellisse juge que le communisme demeure son mode de de vie idéal, c’est, à mon sens, à la condition qu’il soit choisi librement par les individus qui le pratiquent à leur échelle sur une base volontaire et non imposée de l’extérieur par ukase administratif.

De ce point de vue, j’ai personnellement quelques craintes. Certes, l’évolution de la planète ne laisse aucun doute sur la nécessité de changer de paradigme économique. Il ne faudrait cependant pas que, par l’idéologisation des choix écologiques, nous n’ayons échappé à la collectivisation communiste que pour mieux nous précipiter dans la collectivisation verte et une nouvelle négation de l’individu.

Enfin, inquiet de notre devenir de locataire universel, Dellisse semble surtout préoccupé par l’avenir de la propriété immobilière. Je m’interroge pour ma part quant aux conséquences de la mutation en cours au plan numérique. Musique mais aussi littérature sont de plus en plus consommés via des abonnements à des services de streaming. Ici encore, le modèle locatif s’étend au profit d’une culture de l’instantané. Favorisé par une évolution de l’habitat ne laissant plus guère de surface disponible pour les livres, cette mutation vers une société sans mémoire et sans transmission durable m’inquiète. La fin d’une vie ressemblera de plus en plus à un simple rond dans l’eau du néant, un individu poussant l’autre et prenant sa place dans la ruche… Il suffira de résilier les abonnements en cours, le vent n’ayant plus rien même à emporter.

 

Phil :

Qui pour nier que nous sommes observés/dénoncés/harcelés (cf réseaux comme Facebook, smartphones, etc.) comme jamais ?

D’un autre côté, une puce ou une caméra de surveillance auraient pu sauver Julie et Mélissa. Des crimes sont éventés ou des assassins alpagués. La loi du silence a reculé, et les abus sexuels sont punis comme jamais. Mais toute avancée est ambivalente, ou amène son lot d’avantages et inconvénients. La balance déterminera la valeur de l’apport. Qui variera en fonction des contextes et des temps. On se réjouissait de la chute du Rideau de Fer et les mafias russes ont déferlé. On se réjouissait de l’ouverture de la Chine et on se demande aujourd’hui où s’arrêteront l’expansion et la domination de celle-ci. Etc.

 

Jean-Pierre :

Toute avancée est, en effet, ambivalente. Le fichage tous azimuts (par exemple, de l’ADN) m’inquiète. Lors de micros-trottoirs, j’ai parfois entendu certains afficher leur indifférence sur le mode « Peu m’importe, je n’ai rien à me reprocher ». La question est de placer le curseur entre avantages et inconvénients. Imaginons qu’un nouveau parti fasciste prenne le pouvoir et décide d’installer un état totalitaire. Combien de temps lui faudrait-il pour étendre sa maîtrise à tous les aspects de notre vie ? A mon avis, très peu ! Les moyens de contrôler tout un chacun existent déjà, au moins en germe. C’est cela qui m’interpelle : que par des mesures souvent dictées par la peur et parfois justifiées, on facilite le basculement d’un régime démocratique à un régime autoritaire en rendant toujours plus aisée la mainmise sur nous tous d’un pouvoir malintentionné.

 

Phil :

N’est-il pas utile de protéger des sites, de mettre en garde contre les dangers du tabac, du sexe non protégé, etc. ?

Quant à la surpopulation et à ses conséquences, oui, je la vois comme la plus grande menace mondiale. Mais. Qui sait ? Une épidémie, annoncée d’ailleurs, peut éradiquer une grande partie de la population mondiale. Une guerre Chine/Etats-Unis pour la suprématie économique ? Une série de guerres pour les réserves d’eau de la planète ? Ou alors un progrès soudain qui tire toutes nos populations vers le confort et la dénatalité, son corollaire masqué ? Ou, encore, une perte de fertilité, observée pour de nombreuses espèces déjà, due à la pollution, aux ondes magnétiques, etc. ?

 

Jean-Pierre :

Dans les années 60, on croyait en une croissance exponentielle de la population sur terre. Sur base des calculs de l’époque, la population mondiale était appelée à doubler tous les 15 ans. Sur quelques dizaines de siècles, cela aboutissait à un empilage qui aurait dépassé la stratosphère… Cette évolution théorique ne résiste pas à l’expérience : aucun phénomène ne peut croître indéfiniment car sa croissance est limitée par le milieu dans lequel se trouve la population. Aujourd’hui, certaines études prophétisent une baisse de la fertilité et une décroissance démographique qui pourrait surprendre.

Une chose semble certaine : chaque époque ressemble de moins en moins à celle qui l’a précédé.

 

Phil :

Dans son chapitre 13, d’ailleurs, Dellisse se contrepointe, ce qui peut desservir son propos, ponctuellement, mais rehausser notre considération pour la globalité de son travail extrospectif (l’introspectif suivra). Il rappelle en effet le temps, si proche encore, qu’on pourrait nommer « l’âge des étoiles », soit cette période où l’on était convaincu que le destin de l’humanité « était de voyager à travers le système solaire ».

Les futurs sont donc réversibles ?

Notons que, dans le chapitre 14, il assimile une nouvelle ère à l’irruption du baladeur. Interpellant. On serait passé d’une ère où l’on sort de soi pour aller vers l’infini et l’infiniment extérieur pour se recroqueviller sur soi (baladeur mais selfie, vidéos de sa vie privée, etc.). Ce qui renvoie à ma conception non linaire mais cyclique du temps. Quoi qu’on vive, cela se terminera et s’inversera. Le meilleur et le pire. Ce que disait déjà le premier roman (et quel roman !) de l’histoire (connue) de l’Humanité : L’Epopée de Gilgamesh !

 

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Luc DELLISSE

 

  • « Il n’y a aucun scrupule à avoir de ne pas jouer le jeu, quand l’adversaire triche, que les cartes sont forcées. »

 

Pour Dellisse, un système autocratique se met en place à l’échelon mondial, « encore un peu rustique » mais déjà « plus efficace que celui décrit dans 1984 par Orwell ». Or « notre seul devoir est le bonheur », sans nuire à autrui, en élargissant au contentement du proche. Et cela nécessite des accommodements avec la morale traditionnelle vu le partenaire, ce système (cet Etat qui rogne sans cesse sur nos acquis et nos libertés, notre individualité).

Pourtant, nous avons encore la chance de nous situer dans une période intermédiaire (un monde se termine, un autre se dessine) où il est possible de profiter comme jamais de « ce que six mille ans de culture ont produit en matière de savoir et de création ». Et Dellisse, nuancé, de noter qu’on peut aujourd’hui parler avec la femme aimée « à dix mille kilomètres de distance », commander en ligne mille et un produits en s’épargnant perte de temps ou contacts inutiles. D’en asséner un deuxième devoir : profiter et faire profiter de ce qui nous est offert.

 

Mon avis ?

De voir comment des Poutine, Erdogan, Trump, Bolsonaro, etc. arrivent un peu partout au pouvoir donne en effet une impression de retour (relatif) aux années 30. De voir comment se pratique l’espionnage sur les réseaux, etc. fait peur.

Cependant, ces leaders populistes ont tous été élus et peuvent tous, a priori, être renvoyés à leurs études. Un Obama a été suivi d’un Trump. Et donc pourquoi pas un Trump suivi par un Gandhi ou un Platon ? L’accélération de l’Histoire le démontre, la versatilité des foules et des médias tend à produire sans cesse du nouveau et du contrasté. Un Erdogan n’a-t-il pas vu son parti laminé aux élections municipales à Istamboul ?

Les accommodements de la morale ? Oui et non. Il faut rester accrochés à une série de valeurs, elles ont défini notre civilisation, ou l’ont améliorée, sans cesse. Par contre, il faut pouvoir jouer avec les règles, oui, s’il s’agit de contrebalancer des inégalités ou des injustices. L’Histoire belge nous propose un exemple magnifique. Le roi Albert, au sortir de la guerre, en 1918, a réalisé ce qu’on a appelé le Coup d’Etat de Lophem, soit imposer la démocratie (suffrage universel, droits des syndicats et des travailleurs, bilinguisme, partage du pouvoir entre partis…) en contournant ce qui était prévu par notre Constitution. Shocking, isn’it ? Or… not ?

Quant à ce qui est formidable aujourd’hui, ne serait-ce pas une sacrée contrepartie à ce qui est perdu ? Pour ma part, les réseaux sociaux ou les mails (je n’utilise pas la webcam, une intrusion dans l’intimité que j’abomine, comme Dellisse) m’ont permis de redécouvrir un cousin installé au Chili, d’approfondir des liens avec des cousins américains ou français (qui débouchent sur des rencontres réelles), etc. Muni d’un dictionnaire de l’histoire du rock, je comble des lacunes de ma jeunesse grâce à Youtube et multiplie les découvertes (King Crimson), les redécouvertes (Léo Ferré)… J’ai pu de même revoir des séries de mon enfance (Lagardère avec Jean Piat, Les Globe-Trotters, la mythique micro-saison 3 de Zorro, jamais diffusée, etc.), visionner l’or du temps cinématographique : Naissance d’une Nation (Griffith), les courts-métrages de Méliès ou des Lumière, etc. Facebook m’a rendu des amitiés ou camaraderies d’adolescence, etc., inventé des projets et des collaborations…

 

Surplomb !

A ce stade, déjà, j’aurais envie de décomposer le message de Dellisse : il y a ce qu’il voit exister au présent et ce qu’il appréhende pour l’avenir, mais ces deux analyses n’appartiennent pas au même registre et ont le mérite du contraste, du fait observé indépendamment de toute théorie aussi. Ce qui est un très bon point.

A ce stade, aussi, admirons la qualité littéraire du traité, qui me permet d’extraire des fragments aux allures d’aphorismes.

La suite ? Une septantaine de courts chapitres ! Que l’on ne va pas tous décortiquer, par manque de temps mais par respect pour l’auteur également : notre évocation doit mettre en appétit pour son travail et ne pas chercher à le mettre à plat.

Du coup, survolons les chapitres suivants, en ne tentant plus d’en faire le tour, nous figeant sur une donnée.

 

  • « Être libre n’est peut-être rien d’autre que de se croire libre. »

 

« Liberté et imagination vont de pair. » Il va sans dire que mille choses entravent notre liberté mais le secret réside dans notre appréhension de l’existence, dans « les couleurs qu’on lui donne, arbitrairement ».

 

J’acquiesce. La réalité est relative. Beaucoup dépend des lunettes que nous choisissons de porter pour regarder le monde (fumées, teintées en rose, etc.). Ce qui rejoint l’image du verre à moitié vide ou plein, une même réalité objective offrant plusieurs réalités subjectives, interprétatives. Mais la réalité importe-t-elle ou son appréhension, qui est notre espace de liberté ?

 

  • « Si tout converge dans le même sens, ce n’est pas par une suite de hasards, mais par une planification des ressources humaines, y compris la vie des humains, au service de la réorganisation du monde en ruche planétaire. »

 

« La liberté véritable n’est pas la liberté philosophique », ce qui importe, « c’est la liberté pratique ». Et celle-ci a immensément régressé depuis une trentaine d’années.

 

Phil :

Oui. Comme les acquis sociaux. Mais n’interprète-t-on pas abusivement (absolument) la dynamique négative, subjugués par la longueur à échelle d’une vie humaine de trois décennies, alors que les générations de l’après-guerre, affrontant une dynamique positive courant sur un même tiers de siècle, ont, inversement, imprimé en leur for intérieur l’idée d’un progrès infini ? Si une dynamique s’est grippée, une autre ne le peut-elle à son tour ?

La liberté pratique ? La majorité des femmes se lèvent-elles à nouveau à 3h du matin pour laver des draps ? Les enfants, en nos contrées, sont retournés dans les mines ? Une femme ne peut plus voter, ouvrir un compte en banque, divorcer à son gré ?

 

Jean-Pierre :

Sur le sujet de la liberté, je dirais plutôt qu’être libre n’est pas tant se croire libre que le vouloir.  Après bien des lectures, le philosophe dont je me sens le plus proche est Montaigne (et son art de vivre en mouvement). « Moi, dit-il, qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S’il fait laid à droite, je prends à gauche, si je me trouve mal propre à monter à cheval, je m’arrête.  (…) Ai-je laissé quelque chose à voir derrière moi, j’y retourne, c’est toujours mon chemin. Je ne trace ni ligne certaine, ni droite ni courbe ». (Voilà, incidemment, ce qui rejoint aussi Dellisse concernant le danger des plans de carrière : chapitre 32, « Carrières de sable »).

Ennemi de tout système, Montaigne épouse le mouvement inégal, irrégulier et multiforme de sa vie. J’aime ce que d’autres ont appelé son nihilisme créateur qui s’oppose à ce qui entend nier ce mouvement et exalte tout ce qui peut le favoriser. Je retrouve également dans le livre de Dellisse cette forme d’éloge du mouvement.

 

  • « Le bonheur a un pouvoir de rayonnement d’autant plus intense qu’on ne le rencontre que rarement. »

 

Les êtres libres, rares, se distinguent « par leur capacité à être heureux ».

 

Jean-Pierre :

Je me méfie de la notion de bonheur, qui traduit un état à la stabilité trompeuse. Je lui préfère la notion de joie ou celle, plus prosaïque, de gaité, au sens de Voltaire lorsque celui-ci écrit, dans une de ses lettres : « les méchants ne sont jamais ni gais ni tendres ». Les méchants ne sont jamais libres non plus : ils sont l’otage de leurs « passions tristes ».

 

  • « Nos actions les plus ordinaires sont régies, moins par le politique, le familial, l’affectif, le professionnel, que par des machines folles qui en règlent et en perturbent le cours. »

 

Une série de processus ont été enclenchés (algorithmes, robots, etc.) qui obéissent à une logique mécanique, visent à une progression interne du système sans rapport aucun avec des incidences positives sur des êtres humains. Dellisse évoque une « énergie noire. » Brrrr !

Dans le chapitre 10, « Le temps protocolaire », il cite l’exemple de la Bourse, dont le caractère devient sans cesse plus aberrant, imprévisible pour les experts, une logique interne servant « des mouvements financiers presque autonomes ».

 

En effet. On peut s’inquiéter, voire être terrifié par la manière dont une série d’instruments ont commencé à échapper à leurs créateurs. De là à revivre la séquence Hall dans 2001, odyssée de l’espace… ? En plus dramatique encore ?

Je me suis souvent interrogé sur ces soldats ou policiers robots du futur, qui seraient formatés de telle manière à prévenir tout ce qui menace la paix sur terre ou la santé de la planète, qui arriveraient à la conclusion qu’il faut éradiquer la présence humaine.

Le syndrome de l’apprenti-sorcier, ce délire humain dénoncé dès la Genèse (la pomme et la Chute !), ce qui renvoie à une perception extraordinaire de la sortie de notre espèce hors des rails de la nature, aura-t-il raison de nous ?

 

  • « L’intelligence artificielle est en train d’atteindre son point de transmutation. »

 

Nous sommes proches de la Bascule. Qui nous mènera jusqu’où ? Une fusion homme/machine ? Qui délivrerait de la mort ? A quel prix ?

 

Par Edi-Phil RW et Jean-Pierre Legrand.

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 2 

 

LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #15

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 15 (août 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

Un essai (Luc Dellisse), une BD (la reprise de Blake et Mortimer par Schuiten/Durieux/Gunzig/Van Dormael), deux romans policiers (Francis Groff, Christian O. Libens), et une note poétique (Salvatore Gucciardo) ; les maisons d’édition Les Impressions Nouvelles, Blake et Mortimer, Weyrich/Corbeau Noir.

 

(1)

Coup de cœur !

Luc DELLISSE, Libre comme Robinson, essai, Les Impressions Nouvelles, Bruxelles, 2019, 203 pages.

Le sous-titre annonce le programme : Petit traité de vie privée. Un programme audacieux. Tudieu ! Un auteur belge (enfin, il a pris la nationalité française en 99 mais est né chez nous, y vit, quoiqu’à éclipses, depuis des décennies) esquisse un portrait du monde qui nous environne et nous engloutit, les manières de s’y émanciper, d’y trouver son salut existentiel ! Bref, Luc Dellisse ose se confronter aux D’où viens-je ?, Où en suis-je ?, Où vais-je ? au moment où il est (idiotement) de bon ton de conspuer les élites (NDLA : entendons-nous sur ce terme et ne confondons pas Mandela et Trump, BHL et Nietzsche !) et donc l’interrogation, la remise en question, la possibilité… d’une île et d’un sortir des rails.

Osé, osé, osé !

Qui plus est, Dellisse, pour se montrer concret, s’offre en pâture et se raconte (avec pudeur et discrétion mais…), par un de ces faux paradoxes dont les penseurs ont le secret, vu qu’il insiste plusieurs fois sur la nécessité (ontologique) du jardin secret et des secrets pour tout créateur.

Luc Dellisse

Luc Dellisse. Un auteur. Polymorphe. Que j’ai connu, par ombre interposée, aux débuts de ma carrière, du temps où nous écrivions tous deux des scénarios de BD. Que j’ai lu, bien plus tard, comme romancier. Qui s’est ouvert tant d’autres sillons. La poésie, les essais. Un érudit aussi, un intellectuel, en son sens positif et majeur, qui a eu l’occasion d’enseigner à la Sorbonne ou à l’ULB, excusez du peu !

Nul doute qu’on va lui tomber dessus… si le livre est diffusé comme il le mérite, soit largement. On appréhende la critique. Ceux qui estimeront le livre trop déstabilisant ou trop bien écrit, trop nuancé pour être compris/digéré sans retour sur la phrase. Ceux qui, a contrario, s’attaqueront au CV de l’écrivain, qui n’est ni sociologue ni scientifique ni bouddhiste ni… Ceux qui ne supporteront pas ses grands écarts entre des considérations sur l’avenir de l’humanité et la meilleure manière de gérer un mariage, un aménagement, un petit déjeuner…

Grincheux, passez votre chemin ! Et je le dis fermement. Non que je cautionne tout ce qu’assène l’auteur. Mais. Tout ce qu’il dit, il le dit avec talent. Tout ce qu’il dit, il le dit pour l’avoir éprouvé dans sa chair. Tout ce qu’il dit interpelle, c’est-à-dire émeut, interroge, invite à l’approfondissement, au débat. Tout ce qu’il dit, il le dit pour partager un arsenal qui pourrait permettre de mieux encaisser la vie, ou de la construire. Des notions d’esthétique, d’éthique se faufilent.

A tel point que…

Je renonce à un article traditionnel et invite divers camarades du microcosme littéraire à me rejoindre pour un feuilleton sur le livre. Tiendrons-nous la distance ? Je ne sais. Mais ainsi ferons-nous un bout de route plus conséquent avec des pages qui tendent leurs voiles vers le Sens, qui est le sang qui vitalise nos vies.

Tout de même… Le temps que mes camarades fourbissent leurs armes, ouvrons le chantier du livre.

200 pages et… une septantaine de courts/très courts chapitres, ce qui en dit long, déjà, sur une volonté d’explorer grand large mais, tout autant, de ne pas sombrer dans le pensum, d’arcbouter un texte solide à une construction dynamique, qui conjugue efficacement temps de digestion et relance de l’intérêt. Et, déjà, une considération en surplomb de l’opus : quel que soit le genre d’un livre (et celui-ci peut épouser mille rythmes !), lire doit toujours rimer avec embarquer.

 

Au frontispice, une phrase de Voltaire :

« Je ne connais d’autre liberté que celle de ne dépendre de personne ; c’est celle où je suis parvenu après l’avoir cherchée toute ma vie. »

Mise en abyme du projet !

Qui doit être illico mise en rapport avec son décor. Le monde dans lequel nous évoluons. Qui est l’objet du premier chapitre : « Du nouveau sous le soleil ».

Avec la phrase de Voltaire et le premier chapitre, le contenu du livre entier est annoncé en ses deux pans : rappeler (et démontrer ?) que le monde qui nous accueille n’a jamais eu d’équivalent (car il arrive que l’Histoire « innove absolument » !) ; expliciter comment il est encore possible d’échapper au rouleau-compresseur du Système (qui lamine nos acquis sociaux, nous contrôle chaque jour davantage et comme jamais, etc.)… en transférant la résistance sur le plan de la vie privée.

 

Voir la présentation du livre sur le site de l’éditeur :

https://lesimpressionsnouvelles.com/catalogue/libre-comme-robinson/

Voir, aussi, le texte de Frédéric Saenen, dans Le Carnet, qui nous a donné envie d’aller y voir de plus près) :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/06/13/dellisse-libre-comme-robinson/

 

Premier épisode du feuilleton Libre comme Robinson : à suivre (septembre) !

 

(2)

Déception !

François SCHUITEN/Jaco VAN DORMAEL/Thomas GUNZIG/Laurent DURIEUX, Le dernier Pharaon, BD, Editions Blake et Mortimer, Bruxelles, 2019, 91 pages.

Blake et MortimerLe dernier pharaon

Le dernier… Blake et Mortimer.

Une BD ? Un mythe ! Aux connotations très romanesques et littéraires (remember les pavés de textes redondants !). D’autant qu’un ami cher annonce un opus sortant du moule des suites poussives, un scénar élaboré par un cinéaste et un écrivain/romancier, un Schuiten au dessin (dont les productions habituelles, boostées par l’écrivain Benoît Peeters, louvoient vers la littérature).

Mais. Quelle erreur de casting ! L’essence de la série repose sur la capacité narrative (décoiffante pour son temps) du fameux Edgard-Pierre Jacobs. Comment oublier l’errance de La Marque jaune dans le décor londonien (la Tour de Londres, les quais de la Tamise…) ? Or Schuiten est un illustrateur/architecte bien davantage qu’un auteur de BD au sens traditionnel, il se montre maladroit avec la gestion des personnages, l’action, la narration. On remarquera que son complice des Cités obscures (série mythique qui a donné des lettres de noblesse à la BD, dont je possède deux sérigraphies) s’est abstenu. Or Benoît Peeters est extraordinairement polyvalent et aventurier (éditeur, scénariste, romancier, essayiste, biographe, etc.). Et c’est un homme très intelligent. A-t-il pressenti le danger ?

Au niveau de la première perception, celle des planches, on opposera de très belles illustrations (qui ont à voir avec les capacités de Schuiten à élaborer des espaces urbains, des bâtiments… en architecte/poète urbain) et de belles couleurs (Durieux) à une foultitude de cases rébarbatives et de personnages amidonnés sinon repoussants.

Thomas Gunzig, Laurent Durieux et Jaco Van Dormael autour de François Schuiten devant la table à dessin sur laquelle est né «Le Dernier Pharaon ».
Thomas Gunzig, Laurent Durieux et Jaco Van Dormael autour de François Schuiten

L’écriture ? Les scénaristes ont osé évacuer les légendaires pavés (comme le méchant légendaire Olrik !) et rompre ainsi avec le cahier de charges, le clin d’œil, on s’attendrait, dans la foulée, à un niveau de langue plus élevé, plus vivant, plus naturel, décapant même avec un Gunzig aux manettes. Et… que de dialogues d’une platitude létale !

« — Je vais faire le reste seul.

  • Attendez ! Je viens avec vous. J’ai un mauvais pressentiment.
  • Bon sang, Lisa. C’est beaucoup trop dangereux !
  • Vous pouvez penser ce que vous voulez, c’est ma décision.
  • J’imagine que je ne peux pas vous en empêcher. »

Quant à la narration… Elle tient de la fable. Mais. Elle me semble plus prétentieuse qu’ambitieuse. Peut-on un seul instant se passionner pour la mission de Mortimer, les interférences de Blake (peu militaire !), l’amourette qui surgit au hasard des planches finales ? Est-il possible de percevoir la profondeur des enjeux évoqués et la nécessité d’un rebours (se débarrasser du net et autres joyeusetés modernes) ?

In fine. Il me semble qu’une adaptation réussie, une succession nécessitent de conjuguer la capacité à sauvegarder l’âme/essence de l’œuvre tout en la modernisant, la transposant, la personnalisant. Une fidélité à l’esprit et non à la lettre. Or je crois que les auteurs réunis sont passés à côté dudit esprit et ont utilisé les ingrédients mis à leur disposition avec un peu trop de recul, de distance.

Reste qu’ils ont osé aller à contre-courant et sortir du copié/collé. Qui sait si une lointaine relecture ne me permettra pas d’y voir plus clair…

 

(3)

Un projet éditorial enthousiasmant !

 

Noir Corbeau.

Excellent titre, au demeurant.

Les éditions Weyrich ont eu la superbe idée de lancer une collection policière belge, avec une mise en valeur des sites, des produits locaux, etc. Enfin, un élan culturel tendant à revendiquer une identité… dans le meilleur sens du terme (qui n’exclut nullement l’autre, l’étranger, le monde).

Weyrich a même mis les petits plats dans les grands en ouvrant son projet par l’édition d’un hors-série dynamique, portraiturant l’aventure du genre en nos terres :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/06/23/libens-une-petite-histoire-du-roman-policier-belge/

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Christian Libens

Un peu côté Cahiers du Cinéma ! On théorise puis on passe à l’action. Un opus de Christian Libens qui, en grand simenonien, a sans doute beaucoup à voir avec la mise en place de la collection. A vérifier ?

Mais Libens, justement, il s’y colle ! Nous revient comme Christian O. Libens dans l’un des trois premiers romans (les deux autres sont dus aux plumes/claviers de Francis Groff et de Ziska Larouge).

 

Je n’ai pas encore lu le Ziska (autrice dont j’ai précédemment loué l’enthousiasme narratif communicatif) mais j’ai livré récemment une recension du Groff :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/07/13/groff-morts-sur-la-sambre/

 

Quant au Libens…

 

(4)

Christian LIBENS, Les Seins des Saintes, Weyrich/Noir Corbeau, Neufchâteau, 2019, 162 pages.

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Le roman se lit très facilement, il est vivant, les dialogues sont naturels, la langue fluide et adroitement canalisée, on découvre Liège, ses sites et son patrimoine, ses bonnes adresses. Les chapitres sont courts (d’une à quatre pages maximum), il y a un petit côté choral avec la mise en mouvement, en existence d’une foule de personnages attachants, pittoresques. Ajoutons quelques clins d’œil à des amis, à l’œuvre (et à l’étude) simenonienne(s), à un enquêteur issu d’un autre livre de la collection.

Vous l’aurez compris : tout cela est très ludique, très second degré. Et mon bémol se situe dans le sillage de cette observation, même s’il s’agit d’un choix délibéré, assumé. Le roman policier traditionnel est évacué. Certes, au centre du récit, un tueur se série s’attaque aux… seins de prostituées ou de femmes, disons, émancipées (les saintes !). Mais Francis, le policier, ne mène aucune enquête sous nos yeux, les suspects ne défilent pas, on n’approfondit pas l’identité des victimes et la résolution de l’intrigue nous prendra quasi par surprise. Non, l’intérêt du livre est ailleurs. Dans l’écriture, dans la gouaille des personnages ou leurs personnalités, la recréation de l’ambiance d’une ville, mille à-côtés qui interpellent, amusent.

J’ai parfois songé à Daniel Pennac, Tardi et Léo Mallet, Nadine Monfils. Et jamais à Mary Higgins-Clarke ou Agatha Christie !

 

(5)

Une note de poésie 

 

Happons quelques fragments publiés sur la plateforme de littérature contemporaine Plimay (www.plimay.com) et concluons cette mini-revue avec Salvatore Gucciardo :

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« (…)

Pourrais-je

Atteindre

Le dôme du ciel

Avant que la neige

S’éternise

Sur les veines du marbre ?

(…) »

(Veines marbrées).

« (…)

Ton visage d’odalisque

Aux lèvres pourprées

La verticalité ondulante

De ton nez aquilin

La saillie arquée

De tes yeux

(…) »

(L’onde vagabonde).

 

Edi-Phil RW.

LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #14

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 14 (juillet 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

À l’affiche :

Suite et fin des feuilletons Jacques De Decker (4 épisodes) et Véronique Bergen/Kaspar Hauser (3 épisodes), deux romans (Georges Simenon et Aly Deminne), un témoignage (Thierry Grisar), deux essais (Christian Libens et Jean Jauniaux) ; les maisons d’édition La Muette, Les Impressions Nouvelles/Espace Nord, Le Soir et Weyrich/Corbeau Noir, Banc d’Arguin, Flammarion….

et une émission radiophonique !

 

(1)

Fin du feuilleton Jacques De Decker !

En son quatrième épisode.

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« Peu de science écarte de Dieu, beaucoup y ramène. » Qui disait plus ou moins cela ? Eh bien, je ressens cette sensation. Mon projet m’a amené à repousser ce que Jean Jauniaux, dans son essai La Faculté des Lettres, a qualifiés d’éparpillements, soit l’immensité des champs d’action de notre auteur, pour dégager le trésor d’une œuvre romanesque majeure. Mais. Au terme de mes modestes investigations (loin de moi de lire l’ensemble d’une production), j’ai encaissé un choc en retour. Qui initiait l’envie de réintégrer d’autres pans de la création de notre sujet. Car. Si tout le monde, dans notre microcosme, connaît l’apport critique éblouissant, au point de faire œuvre, si j’espère avoir démontré la réussite romanesque, il est clair pour moi désormais que Jacques De Decker a été éclairer de son talent (ou de son génie ?) bien des genres. On n’a pas aimé mais adoré ses Tranches de dimanche, une pièce. Et si on revenait sur quelques fulgurances… ?

 

Mais avant…

Je cite plusieurs fois l’essai de Jean Jauniaux. Donc, un mot à son propos. C’est un livre (Le Banc d’Arguin, Neuville-sur-Oise, 2010, 257 pages) très intéressant mais très particulier aussi : il est partiel (des tomes II et III sont annoncés mais n’ont pas vu le jour), alterne les registres (citations de discours importants, interviews de JDD, etc.) et revendique un statut d’éparpillements monographiques.

Jean Jauniaux connaît JDD depuis les bancs d’école, ayant été son élève, ce qui nous permet une foultitude de détails et d’informations du meilleur acabit, qui plus est distillés de la manière la plus vivante, agréable, ce qui ne surprend pas, JDD et JJ étant tous deux d’excellents orateurs. Le terme éparpillements, qui tente de cerner une réalité complexe, me semble toutefois rester en deçà de la perception qui le guide, de par ses connotations… bien que je confesse l’extrême difficulté de lui trouver un substitut (le mot brassages me passe par la tête mais ne me convainc pas pour… embrasser ce que je tenterai de décrire plus bas).

Dans Modèles réduits (La Muette, Bruxelles, 2010, 207 pages) sont rassemblées vingt-trois nouvelles, dont j’ai croisé certaines dans d’autres recueils, qui déclinent une large variété de tons et de gabarits.

Prenons les trois premières, qui ne font que trois, quatre ou cinq pages. Des modèles bien réduits ! Des nouvelles ? Enthousiasmé par ma découverte de JDD, j’assénerais bien qu’il y invente un nouveau genre, j’exagère sans doute. Mais. On a affaire à des esquisses, comme chez un Guy Gilsoul*, la narration attendue après la mise en place est évacuée, on songera à un coup de crayon. Mais. Ici, il y a autre chose. Ce qui est signifié touche à la psychologie, l’enjeu s’avère l’expression, le surgissement d’une idée, d’une observation sur la communication, le rapport à l’autre (l’envie d’en être débarrassé mais de pouvoir y recourir pourtant) ou à soi (vouloir être oublié mais remarqué aussi). Ces textes laissent filtrer à chaque fois un contrepoint, notion dont je cultive la religion, un grain de sable vient contester le système mis en avant par un/des protagoniste(s).

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Dans Ibsen, l’une des deux biographies de notre prolifique auteur (avec un Wagner), on lit avec intérêt un récit très adroitement construit, étonnamment construit même, qui semble à la fois complet et court, qui s’avère dynamique et compact. Retrouvons le regard de Jean Jauniaux :

« On dirait que JDD a appliqué à son personnage central Ibsen, aux personnages constituant son entourage (…) aux personnages fictifs de ses pièces (…) les mécanismes de construction dramatique qu’il analyse et qu’il dévoile chez le dramaturge Ibsen. »

Fascinant ! A tel point qu’on se trouve ébloui lorsque JDD évoque la rencontre d’Ibsen et de sa future épouse, élisant des passages du poème A l’Unique :

« Son œil révèle une douleur secrète, j’y lis le chagrin et l’ennui, j’y lis maintes pensées de rêve qui se balancent haut et bas, un cœur qui bat avec ardeur, à qui la vie n’a pas donné la paix. »

La reconnaissance de l’âme sœur ! Sublime déclaration :

« Oh toi, jeune énigme rêveuse, oserais-je t’approfondir, oserais-je hardiment te choisir pour fiancée de mes pensées ? »

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Et on en vient à un micro-essai, Bruxelles, Guide intime (Autrement, Paris, 1987, 55 pages).

Une commande, du contingent, pensera-t-on de prime abord. Or Jean Jauniaux, avec beaucoup d’intuition, y a vu tout autre chose :

« Même si vous vous prétendez insaisissable, il existe déjà un livre qui dresse de vous un portrait à la fois sensible et vrai, même si ce n’était pas son objet. »

Pour Jean Jauniaux, en décrivant Bruxelles, la Grand-Place, notre auteur se serait inconsciemment décrit :

« La Grand-Place est un miracle de la démocratie architecturale, c’est un assemblage de façades qui ont le charme de l’harmonie insoupçonnée du fortuit. »

Il est vrai que JDD a transcendé la commande. On y trouve bien sûr un défilé de sites remarquables ou de personnages incontournables, de bonnes adresses et d’anecdotes, des citations d’auteurs sur la capitale belge, etc. MAIS. JDD va infiniment plus loin, nous offrant une évocation de SA ville qui court sur plusieurs pages qui font à nouveau pleinement œuvre. Je voudrais les citer toutes mais me contenterai d’effleurements :

« Bruxelles a une chance rare : elle n’est pas – encore – une ville légendaire. Elle est une ville de passage, un relais (…) Bruxelles n’est pas un mythe, ou si peu… (…) Ville ignorée, qui ne se livre pas au premier venu, qui ne se donne qu’après une cour assidue, ville aux mystères d’autant mieux gardés qu’ils ne dérangent personne, ville de tolérance (…) Bruxelles confronte les cultures, les ethnies, les curiosités et les époques dans une espèce de propension naturelle à la complexité. (…) Le bonheur, à Bruxelles, tient à cette fluidité, à cette ductibilité, à cette disponibilité. On est à l’écoute et à la disposition de tout le monde quand on ne sait pas très bien qui on est, et qu’on ne se pose, tout compte fait, pas même la question. »

Ces pages, magnifiques, brouillent une fois encore notre ambition de mieux cerner l’auteur, voire de redéfinir une perspective sur son œuvre. JDD, des allures de Midas, ne sème-t-il pas l’or au gré de ses pérégrinations en mille registres ? Ce qui relève du talent, certes, mais d’une mentalité aussi, l’auteur pratiquant le respect du lecteur et des autres en général (et de lui-même, par corollaire) à un tel point qu’il appose intensité/investissement/approfondissement à ses entreprises… tout en se dispensant d’un sérieux granitique de façade, lui préférant un sourire coulé dans un second degré british.

 

Au sortir de ce feuilleton, je pense avoir rencontré l’auteur belge qui me touche le plus, le modèle (non pas réduit mais géant plutôt !) que tout jeune auteur espère percevoir à l’horizon (et que je croise donc un peu tard, n’ayant plus vingt ans ni même trente), un auteur qui parle à la fois à l’esprit et au cœur, à l’âme donc, ce mot qui fait si peur aux trop nombreux pusillanimes.

 

(2)

Georges SIMENON, Le Chat, roman, La Bibliothèque du Soir, Bruxelles, pas de date d’édition (mais première édition, ailleurs, en 1967), 158 pages.

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Simenon ! L’auteur belge francophone le plus lu ? Décrié et adulé ! Parvenu en Pléiade pourtant. Je ne l’ai jamais beaucoup fréquenté. Presque pas lu. Des bribes à droite ou à gauche. Evidemment, j’ai visionné de nombreuses adaptations ciné ou télé. Jean Gabin, Jean Richard… Sans aucune exaltation. L’homme ne m’attire guère (ses tendances antisémites) mais l’œuvre ne me parle pas a priori, question de tempérament, elle progresse à vitesse trop réduite pour mon rythme personnel, elle manque de couleurs (le gris pour un baroque !).

Pourtant. A force de lire des réflexions très laudatives venant de personnalités estimées (Baronian, Libens…), ou à force de creuser le sillon de notre édition, ou en vieillissant, ou en évoluant lentement, je me suis senti obligé ou poussé par un appétit nouveau. Extirpé un roman qui dormait depuis des décennies au sein de mes étagères.

Or donc ?

 

Au premier contact, balayons le cliché de l’auteur populaire (étiquette qui sous-entend une histoire enlevée et une écriture rudimentaire ?) : il écrit bien, clair mais bien. Il possède un rythme et donc une musique toute personnelle. C’est un auteur.

 

Au deuxième palier de la lecture, le récit m’ennuie. Le Chat doit appartenir à un volet plus littéraire de son œuvre. Un non-Maigret, comme certains disent.

Le pitch ? Deux personnes âgées, retraitées et largement plus de soixante ans, vivent en couple, de secondes noces pour chacun, mais n’ont plus rien à se dire, passent leur temps à s’espionner, se juger, se mettre des bâtons dans les roues d’une vie quotidienne atrocement terne, d’un gris abyssal. Jusqu’à entreprendre une guerre d’usure ou même de rupture par animaux domestiques interposés (le chat de l’un, le perroquet de l’autre). Tout cela à un rythme assez lent, à coup de notations infinitésimales :

« Il vivait dans un monde fantomatique, à la fois précis et inconsistant. Il connaissait les moindres fleurs du papier peint du salon, les taches faites du temps du Charmois, les photographies, la marche de l’escalier qui gémissait et la craquelure dans la rampe. »

Il y a un parfum policier, tout de même. Il y a crime ou crimes… contre des animaux, et on sent poindre une menace d’un tout autre acabit. N’empêche. Je pense à Eugénie Grandet (Balzac), qui décrivait la vie d’une vieille fille en province, je me dis qu’il serait criminel d’imposer cette lecture à des adolescents, des adultes amateurs de séries télé souhaitant soudain s’ouvrir à la littérature.

 

Dans un troisième temps, ma perception globale mute. Considérablement. Tout est affaire de perspective, somme toute. Si l’on croit découvrir un roman policier, un roman à action et péripéties, un roman pur et dur, on est déçu. Mais, si on appréhende l’opus comme roman littéraire, comme étude de mœurs, roman psychologique, il faut en convenir : le livre possède une belle envergure. Et j’avoue m’être soudain passionné pour les descriptions des rapports complexes unissant les personnages. Ce qui les arrime l’un à l’autre. Ce qui les écarte. Le retour sur les vies passées, ratées. La manière dont on meuble un vide en conférant du sens à des riens ou à des hostilités :

« Elle regardait durement son mari, une petite étincelle de triomphe dans les yeux. Elle avait découvert une nouvelle façon de se venger. Demain, après-demain, cette Mme Martin allait répéter l’histoire dans toutes les boutiques de la rue Saint-Jacques et on le regarderait avec une réprobation mêlée de pitié. »

Le besoin de haïr, peut-être, qui serait plus fort que celui d’aimer (ce qu’exprimait la comtesse tortionnaire de Véronique Bergen, dans Kaspar Hauser) ? In fine, on débouche sur une étude raffinée et pointilliste de la condition humaine. Où le vieillissement et l’approche de la mort, la réussite et l’échec, la joie et le bonheur, la communication, le regard de l’autre ou de la société, tous ces thèmes, et d’autres sans doute, sont interrogés et nous interrogent, nous bousculent.

 

Un très bon livre !

 

(3)

 Christian LIBENS, Une petite histoire du roman policier, Weyrich/Noir Corbeau, Neufchâteau, 2019, 99 pages.

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Un très plaisant opuscule ! Que je suis heureux d’intégrer à cette édition de la mini-revue après la recension dédiée à l’une des références de l’auteur et du livre : Georges Simenon. J’y ai consacré un article très enthousiaste, paru fin juin dans Le Carnet :

 https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/06/23/libens-une-petite-histoire-du-roman-policier-belge/

 

(4)

Thierry GRISAR, Mai 68 amon nos-ôtes, Editions du Cerisier, Mons, 2019, 117 pages.

Un témoignage sur Mai 68, tel que vécu à Liège, auquel Julien-Paul Remy (pour les 4/5e) et moi avons consacré un article dans Le Carnet, paru en… mai :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/05/01/grisar-mai-68-amon-nos-otes/

 

(5)

Le coup de gueule du mois !

Une nouvelle rubrique ou un one-shot ?

Aly DEMINNE, Les Bâtisseurs du vent, Flammarion, Paris, 2019, 284 pages.

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Je me souviens d’un précédent. Une autrice installée à l’étranger, que j’avais soutenue de mes conseils pour la rénovation de son site… Elle me sollicite pour présenter son livre, j’accepte a priori, je reçois une horreur. Dès la couverture… Et j’aurais dû me méfier de l’éditeur (très controversé). Non, je ne citerai aucun nom. Mais l’un ou l’autre passage ? Oui !

Voici l’uppercut encaissé dès la deuxième page :

« L’endroit semblait être encore inconnu des paléontologues et c’était bien ainsi car en quelques semaines ils auraient, avec leurs drôles d’instruments grâce auxquels ils se livraient à toutes sortes d’études, fait disparaître toute la poésie d’un temple encore secret. »

Encore :

« (…) et deux hommes arrivés par elle ne comprenait pas où en franchirent le seuil. »

Oui, rassurez-vous, j’ai laissé tomber le livre et renvoyé l’autrice à ses études.

 

A méditer ! D’un côté, il est extrêmement difficile d’être publié (par un véritable éditeur, qui ne vous fait pas payer pour sortir un opus flattant votre ego) et je croise régulièrement des auteurs/autrices de talent désabusés ; de l’autre, des bouquins fort inconsistants (forme ou fond, ou les deux) sortent régulièrement, même chez les Grands Parisiens. Cherchez l’erreur !

J’ai repensé à cette consœur en découvrant le livre d’Aly Deminne. Du moins après quelques pages. Les deux autrices étant toutes deux traductrices de formation. Un métier qui, pourtant, enseigne l’excellence littéraire.

Une fois encore, tout étant dans tout, j’eusse dû me mettre en alerte au plus vite. Dès les deux premières pages, les héros venaient d’Union soviétique tout en étant polonais avant, un peu plus loin, de devenir ukrainiens. Une mobilité identitaire qui arrangerait bien les affaires belges, soit dit en passant.

Mais. Mesquinerie ! Je poursuivais plein d’appétit. Le titre ? La photo de l’autrice ? La réputation de l’éditeur ?

Après quatre pages, l’alerte se déclenchait. Une foultitude d’interversions singulières :

« (…) ces résidences secondaires que se font construire les riches gens (…). »

Soudain, une perle :

« Le travailleur venant d’un autre pays qui n’était pas le sien s’en alla vers un nouvel horizon. »

En principe, remarquez, le lecteur aussi, à cet instant, non ?

La suite ? Aly tire à la mitraillette et au lance-flammes sur tout ce qui lui rappelle la langue française :

« Il souffrait de la chaleur ; de celle qui berçait son petit monde et qui posait l’état « canicule », et de celle crachée par le feu du salon. »

Ou encore :

« Dans l’éboulement (NDLA : de nos illusions littéraires ?), des tintements métalliques abattaient même le soupçon. »

Et le pauvre chroniqueur littéraire ? On achève bien les chevaux :

« Les cimetières lui avaient toujours provoqué malaise. »

La philosophie n’est pas épargnée :

« Au nécessaire le nécessaire, au secondaire les belles résidences. »

Au moins aurai-je, grâce à Aly, perçu les limites de mon entendement ou la pauvreté de mon bagage stylistique. Mais. Terminons par deux touches toutes en sensualité :

« (…) déjà l’ambiance se moitait. »

La deuxième va, disons, plus loin :

« Et le mestre, en tête, pénétra l’édifice vacillant (…). »

A ce stade, on conseillera à l’autrice de se remettre à la lecture des grands auteurs et d’élargir son regard sur le monde aussi, car j’en oublierais presque l’essentiel : son texte faufile une vision du monde d’une naïveté abyssale. Et terrifiante, tant tout y est noir ou blanc, tant y flotte un binaire d’échafaud.

 

REBONDISSEMENT !

Je n’ai rien compris ! Les premiers chapitres s’apparentaient à un leurre et j’ai eu tort de laisser tomber après quelques dizaines de pages ?

Une émission culturelle nous assène qu’il s’agit in fine d’un livre foooooooooormidable :

https://www.rtbf.be/auvio/detail_lulutterature-les-batisseurs-du-vent-d-aly-deminne?id=2492116

 Des avis, sur Babelio, vont dans le même sens. Je vous laisse le soin d’interpréter la distorsion. Ou d’aller y voir de près. Why not ? L’histoire, somme toute, est sympathique.

 

(6)

Fin du feuilleton Kaspar Hauser/Véronique Bergen !

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Pour rappel, j’ai suspendu ma rubrique poésie, considérant la charge poétique exceptionnelle de cette autrice/magicienne. J’en suis tombé de mon fauteuil ergonomique et pas encore remis. Pour contextualisation, je renvoie aux deux précédents épisodes. Loin de toute analyse, je veux donner à entendre/ressentir ces mots/phrases qui coupent le souffle (ou l’emportent).

 

La voix de la mère (de Kaspar).

Écoutons cette autre victime de l’abominable comtesse de H. :

« En arrivant au château de…, j’eus l’impression d’être un navire à qui on avait interdit l’accès à la mer. Ayant évalué qu’il était impossible de le couler, l’adversaire avait choisi de l’ensabler. » ;

« Tandis que je vacille, j’aménage déjà mes éboulements intérieurs. Je m’épargne peu d’émotions extrêmes et violentes mais, très vite, je danse sur leur crête. » ;

« (…) je sentais les eaux monter comme des murailles d’écume noire, les oiseaux de proie tournoyer en une danse macabre (…). » ;

« Souvent, mon âme hurle, se refusant d’avoir été, fût-ce le plus indirectement possible, de la façon la plus ténue, complice du crime qui se préparait. »

 

La voix du narrateur (moderne, 2003).

Véronique Bergen s’aligne sur une tradition séculaire (d’Ossian à Clara Gazul, etc.), celle de la supercherie littéraire et du document découvert miraculeusement, pour offrir une mise en abyme de son projet :

« (…) je détenais le journal intime de Stéphanie de Beauharnais, la mère putative de celui que toute l’Europe avait nommé Kaspar Hauser. » ;

« (…) le projet (…) : fondre dans un récit ce document en l’alliant aux voix de divers protagonistes à qui je rendrais la vie. » ;

« Avec Kaspar, je me mis à rire mots galets, à manger mots marins, à rêver mots rubans, à courir mots hirondelles. Je me réinstallais à l’intérieur des mots, tout près de leur matière incandescente, là où les toucher équivalait à se toucher soi-même. » ;

« Sachez simplement que l’éclairage mutuel que s’apportent les voix vise à pénétrer ce que Goethe conçoit comme le creuset de toutes les couleurs, ce que je perçois comme l’ombilic de l’existence : le rouge incandescent qui rend possible tout ce qui est. Kaspar est ce qui, en nous, sommeille tant que nous faisons corps avec le monde. Kaspar est celui qui s’est tenu dans l’œil de ce cyclone pourpre. »

 

(7)

Les Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre !

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Oyez, bonnes gens ! Guy Stuckens, un héraut radiophonique des Lettres belges (et de l’Art en général), m’a sollicité pour devenir chroniqueur culturel une fois par mois dans son émission du lundi soir (18h30-19h30/45, 87,7 MHz en FM). Qui plus est, il m’a laissé beaucoup d’espace d’expression, et j’en profite pour évoquer mes coups de cœur en musique, cinéma ou littérature (surtout). Une belle suite à cette mini-revue.

Dans l’émission de mai, j’évoquais, dans le prolongement des Belles Phrases, Emile Bravo et son Spirou, Claude Donnay, A.M. Hamesse, R. Rosi, J.M. Rigaux et E. Wilwerth :

https://l.facebook.com/l.php?u=https%3A%2F%2Fchirb.it%2Fg6JrtO%3Ffbclid%3DIwAR0xGQdQOXbhQsz-xCIE2m5eFmsEkUCrakhiu–0CakbQOc1STSf3bRlZIc&h=AT2vDYZwpjUuHDxpqXmVRovlgdfR6n1qqYnvsKV8lbpgeTG7P6TgXKE2krT-lupqdpBU6335lHbbkjKexBEDbG_ksMV8QtFnP78WSq7rvoH4u9dNgg-zGhaR1VPI920eiqLUxXFiIGEXeb3qjb0

Dans celle de juin, en duo avec Daniel Simon (un homme-orchestre qui sait tout faire : mettre en scène, réciter, écrire, éditer, analyser…), on a revisité mon feuilleton sur Jacques De Decker, dans une volonté de synthèse, avec de nouveaux éclairages (Daniel le connaît très bien et depuis longtemps) et de magnifiques lectures d’extraits (Daniel !) :

https://soundcloud.com/user-279630699-605704682/tracks?fbclid=IwAR1QUDf8G2jU_RasDbDCnywj3yxa-GY5PkAH9hCoWxKzAmxrbgj2HMZKGwg

 

Edi -Phil RW

 

* Voir article paru dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/06/13/le-coup-de-projo-dedi-phil-rw-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-2/

LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #13 : SPÉCIAL JACQUES DE DECKER & LE THÉÂTRE

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 13 (juin 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

Spécial Jacques De Decker/Théâtre !

 

A l’affiche : les pièces Tranches de dimanche, Jeu d’intérieur, Petit Matin et Grand Soir.

 

Un dossier réalisé en duo, avec Julien-Paul Remy.

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Julien-Paul REMY 

 

Un feuilleton Jacques De Decker !

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Après une présentation du projet et de l’homme/auteur dans le numéro 10 de cette mini-revue, un spécial Romans, en 11, constituait le cœur du projet, LE projet : démontrer la percussion/originalité/réussite sidérante du parcours romanesque de JDD.

Mais. Je n’ai pu en rester là. Pourquoi ? En préparant, il m’avait fallu une mise en perspective et donc un embryon d’appréciation globale, j’avais butiné, lisant des critiques, des nouvelles, des pièces, des essais (parfois partiellement) de notre auteur.  Or il se fait qu’une pièce a laissé en moi une empreinte et appelé une relecture. Que j’ai soumise à mon fils. Il a la passion du théâtre et suit le Festival d’Avignon au fil des années (spectateur puis reporter culturel et bientôt membre de jury) ; hasard prodigieux, il sortait d’une expérience en tant qu’assistant à la mise en scène d’Albert-André Lheureux, le premier complice de Jacques De Decker*, et partage avec le dramaturge une formation de traducteur littéraire en anglais ou en néerlandais… ce qui n’est nullement anecdotique, une des clés du génie particulier de notre Grand Jacques étant d’avoir digéré autrement d’autres expressions théâtrales de par ses activités multiples comme metteur en scène, traducteur, adaptateur.

Une conjecture/intuition : JDD pourrait être, à l’intrinsèque (et non dans les apparences, certes !) un Serge Gainsbourg de nos planches. C’est que… Gainsbourg, en abordant la chanson française, y a insufflé un immense bagage, à la portée de peu, dans son cas une vaste culture en musique classique doublée d’une ouverture d’esprit tout aussi rare, qui le menait à connaître ce qui se créait aux quatre coins du globe dans divers registres.

Trêve de bavardages ! Une pièce m’avait enthousiasmé ? Mon fils l’a lue, je l’ai relue. Enthousiasme égal ou retrouvé. D’où le choix de ne pas respecter l’ordre chronologique, comme dans le cas des romans, mais de donner la place prioritaire au coup de cœur.

Donc…

 

(1)

Tranches de dimanche, Actes Sud/Papiers, Paris, 1987, 57 pages.

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Le pitch de cette pièce en deux actes ?

 Irène et Emile, deux notables, sont séparés depuis quinze ans et ont cessé tout contact. Mais voilà que leur fille Anne se marie. Voulant éviter une confrontation brutale, ou tout simplement inconfortable, entre ses géniteurs, elle organise leurs retrouvailles un dimanche. Or leur fils Pierre n’approuve nullement cette perspective… Et leur futur beau-fils, Philippe, appréhende l’affaire avec perplexité. Que nous réserve ce dimanche ? Des règlements de comptes à la Festen ou Sonate d’automne ?

 

La lecture de Julien-Paul Remy.

 Dans Tranches de dimanche, Jacques De Decker nous livre un huis clos familial où se mêlent tragique, comique et espoir de renouveau à l’image des trois états de l’eau, indissociables et intimement reliés. L’état solide reflète ici la force et le poids du contenu de la pièce, la substance des enjeux existentiels, familiaux, et sociétaux esquissés (la rédemption, l’incapacité/capacité à aimer, la réalisation de soi, le mariage et l’éducation). L’état liquide renvoie à l’espoir, à la perspective d’un futur libéré des chaînes du passé, le fluide évoquant le changement et le mouvement de la vie. L’état gazeux correspond, lui, à la forme, au ton et au langage employés, légers, humoristiques et subtils.

Cette œuvre marie à merveille les opposés. Alliant aussi bien culture classique, à travers la quête de l’esthétique verbale et spirituelle, que culture populaire, dans le sujet (la famille) mis en scène et l’humanisme qui le sous-tend.

L’un des plus grands mérites de cette pièce est de s’emparer d’un sujet avec les moyens propres du théâtre, en utilisant notamment une structure basée sur la fameuse règle classique des trois unités. Unité de lieu ? La pièce se déroule au sein d’une même maison. Unité de temps ? L’action se déroule au cours d’une même journée, du matin au soir. Unité d’action ? L’action s’articule exclusivement autour d’un même événement, les retrouvailles au grand complet d’une famille séparée depuis 15 ans.

L’auteur puise également dans d’autres spécificités du théâtre pour arriver à ses fins : l’alternance parfois saccadée des personnages (aucun d’entre eux n’apparaît tout le temps) et de leurs apartés dégage un parfum de vaudeville ; le caractère cinglant et savoureux des répliques, des dialogues ; la dimension de théâtralisation/amplification excessive d’une scène de la vie quotidienne ; enfin, la dimension cathartique pour le spectateur, témoin d’une libération inédite de la parole et de moments de vérité aussi violents que purificateurs dans des domaines qui touchent à son intimité la plus profonde. Le burlesque et le surréalisme se mettent néanmoins au service de ce qu’ils nient et cachent pour finalement mieux les projeter dans la lumière et les affirmer : l’humanisme et l’amour.

 

J’en remets une couche ? Quelques gravillons…

Justement. L’humanisme et l’amour ! Jacques De Decker ose et nous offre une fois encore, comme dans ses romans, des personnages, des dialogues, des scènes qui font vibrer. Des nuances, des filigranes se faufilent entre les phrases, on perçoit une touche british, un second degré qui se décline à plusieurs niveaux :

« Moi, je n’ai remarqué qu’une chose. C’est un peu comme à la boxe : à ma gauche – remarque, c’est la place du cœur -, Irène, quarante-sept ans, chimiste distinguée, collaboratrice de l’illustre professeur Félix, le phénix de notre politique scientifique, un mètre soixante-neuf, soixante kilos dans ses beaux jours, bien sous tous rapports, encore éminemment baisable comme on dit dans les petites annonces de Libération, comportement sexuel discret, même ses propres enfants ne pourront rien vous dire là-dessus… à ma droite, Emile – et quand je dis « à ma droite », je sais ce que je veux dire -, quarante-neuf ans, économiste et homme d’affaires, tennisman plus qu’honorable, un mètre soixante-quinze, quatre-vingts kilos dans ses mauvais jours, pas cavaleur, du moins en apparence, démon de midi toujours au repos, ne crache sûrement pas sur les avantages sexuels de sa situation, mais n’en fait pas un plat… L’un et l’autre ont, paraît-il, vécu ensemble au temps de la préhistoire, des symptômes nous permettent de le penser, puisqu’un fils et une fille leur sont nés (…).

Si on connaît un tantinet la jeunesse, on est frappé par les tirades balancées aux parents (et leur arc-en-ciel de degrés), ce faussement paradoxal refus de voir les aînés réinventer leurs vies. Fuse ce besoin d’ancrage qui fonde mais fige.

Bref, tout emporte, de la vivacité des répliques aux multiples messages codés en passant par la difficulté du vivre ensemble et à sa nécessité pourtant.

 

(2) et (3)

Jeu d’intérieur, précédé de Petit Matin, Editions Jacques Antoine, Bruxelles, 1979, 74 pages.

Saison 1978-1979 / 1979- 1980

Retour en arrière et même à un début. Si JDD a vu paraître son premier livre à vingt-six ans, il s’agissait d’un essai. Huit ans plus tard, voici donc la première publication d’une fiction. Plus exactement, d’un coup, deux pièces, courtes, la première en un acte, la seconde en deux.

 

Petit Matin.

Dans un chalet montagnard, spacieux et cossu, un peu à l’écart d’une station de ski, quatre personnes, deux hommes et deux femmes, émergent d’une nuit festive et devisent au petit matin. Qui sont-ils ? Un couple (Yvan et Ingrid), mûr et solidement installé dans l’échelle sociale, a-t-il happé dans ses filets deux proies (Carole et Charles) pour meubler son oisiveté ? Les rapports sont ambigus :

« Ingrid : (…) je pourrais te regarder toute la vie comme ça, que j’aurais l’impression de l’avoir gagnée, ma vie.

Yvan : Moi aussi. Je ne me suis pas ennuyé une seconde avec toi. Tu es le non-ennui. Tu es la vie pleine, le temps rempli à ras-bords. Au point que j’ai parfois l’impression que tu vas m’étouffer. »

Les dialogues sont enlevés mais la pièce est fort brève, une esquisse aux allures de bulles de champagne. Esquisse de rencontres, esquisse des vies devinées derrière les indices… Avec une interrogation sur la difficulté de la communication. La difficulté/nécessité du vivre-ensemble encore. Et un flux continu de phrases/sentences, résumant une observation, incitant une réflexion.

Me frappent deux éléments qui annoncent Le Ventre de la baleine. Une condamnation de certaines pratiques politiques, inspirée par l’actualité du moment, qui prend plus de résonance aujourd’hui (où un Trump a remplacé un Reagan). Une métaphore fondée sur un animal, quand Yvan compare leur couple à des hérissons, à leur tactique face au froid :

« (…) ils se rapprochent les uns des autres, deux par deux. Ils se serrent l’un contre l’autre. Mais comme ils ont oublié qu’ils avaient des piquants, ils se blessent et sont obligés de garder leurs distances. Ils se retrouvent dans le froid. »

D’autres thèmes parcourent l’œuvre de JDD : la gémellité (les enfants d’Ingrid renvoient aux Pierre/Anne de Tranches de dimanche comme au faux couple Astrid/Gilbert de Parades amoureuses) ; un certain abandon des enfants/adolescents par les parents modernes. Ce qui pourrait renvoyer à la solitude intrinsèque de l’être humain, chacun parlant une langue différente, et au besoin compensatoire d’une âme-sœur, du partage, de la symbiose. D’où l’émouvant :

« Oui, mais je vous ai reconnue. »

Reconnue, au sens le plus fort. Celui d’un individu signé, donc en correspondance.

En surplomb : les trois scènes sont quasi indépendantes et pourraient s’apparenter à des nouvelles, elles poursuivent un élan mais il n’y a pas d’action centripète.

In fine, une pièce ludique à parfum sociologique sinon philosophique. Avec une mise en abyme, soudain, à la lecture d’entrefilets de journaux, quand Yvan observe la secondarisation honteuse de la disparition d’un philosophe important, ou ce qu’on en retient, confondant le contingent et l’essentiel :

« (…) le mot-clé de toute son œuvre n’avait jamais été convenablement traduit en français. »

Le drame de la plupart des créateurs ? L’ouverture d’un abîme entre deux sourires ?

 

Jeu d’intérieur.

Le pitch ? Myriam, une secrétaire de direction, a organisé sa vie de célibataire entre boulot, sorties avec son amie Sonia (une stagiaire pédicure, ce qui renvoie à une bienvenue mixité sociale) et coups de fil réguliers à sa mère. Mais un grain de sable vient tout chambouler : Marc, un homme marié, un père de famille, qui apparaît d’abord comme un ami, un homme différent donc de la meute qui ne pense qu’à ça, avant de laisser tomber le masque…

Un huis-clos (tout se passe dans l’appartement de Myriam) plus sombre que les pièces lues précédemment, qui s’étend cette fois sur une semaine. Avec des rebondissements, sinon un parfum évanescent de thriller.

 

(4)

Petit Matin, Grand Soir, L’Ambedui, Bruxelles, 1997, 101 pages. Pièce en deux actes, avec des illustrations d’Emile Lanc.

Saison 1982-1983 Petit Matin

A signaler.

Jacques De Decker donne une suite à Petit Matin… près de vingt ans plus tard, transformant la pièce initiale en premier acte d’une pièce nouvelle en deux volets (le deuxième titré… Dix-neuf plus tard)…, autour du même quatuor.

 

Le pitch de l’acte II (Grand Soir) ?

Que s’est-il passé il y a dix-neuf ans lors d’une brève rencontre pour que… ? Yvan a eu un accident, qui l’a laissé en fauteuil roulant, Ingrid a appelé Charles. Ingrid, qui se lance en politique et se voit conseiller d’enrôler Carole… par Charles.

 

En filigrane des retrouvailles, la thématique des affinités électives, sans doute, le sens des engagements, la montée en puissance de la gent féminine et une crise en corollaire chez les hommes, etc.

 

La lecture de Julien-Paul Remy (actes I et II, Petit Matin et Grand Soir).

Plus on découvre l’œuvre théâtrale de JDD, plus une pensée/idée s’affirme : ses pièces reflètent la réalité du Théâtre lui-même. Peut-être plus que toute autre, Petit Matin, Grand Soir incarne cette particularité. On y retrouve en effet de manière omniprésente une dimension essentielle du théâtre : la fragilité. A l’image de la vie, le théâtre n’existe vraiment que dans l’acte (théâtral) lui-même. En dehors de la scène, le théâtre n’est pas. C’est l’art de l’instant présent, de la fragilité du ici et maintenant exposé aux aléas du réel (problème technique, défaillance du comédien, réaction du public…). Avec pour conséquence l’ombre d’un danger : la rupture. Comme un tissu déchiré dans un geste brusque. Comme un château de cartes s’écroulant après son point culminant d’harmonie. Comme la corde d’un instrument de musique se brisant en pleine symphonie.

Chaque scène du premier acte, Petit Matin (le deuxième acte, Grand Soir, offre plutôt une résolution de ce qui précède), reproduit un moment de rupture, de violence, d’arrêt, de basculement, de dévoilement dans l’ordre naturel des choses. L’harmonie du présent est rompue par l’irruption d’informations funestes sur le passé des protagonistes : événement fondateur dans l’enfance de Charles (le viol) ; volonté de suicide, autrefois, de la part d’Ingrid ; regrets de Carole face à son incapacité à se réaliser ; mort de la femme de Charles des suites d’un cancer… D’où un écho saisissant entre cette pièce et la citation mise en exergue au début d’une autre pièce, Tranches de dimanche : « Nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos problèmes. » (Emil Cioran). Autrement dit : notre présent survit à notre passé.

En réalité, la rupture se mue en révélation. En moment de vérité, double : vérité par rapport à un événement/fait tragique dans la vie de l’un des personnages, et vérité par rapport à la relation entre la personne qui parle et celle à qui la parole est adressée. La révélation est ici confession. Chaque personnage reçoit la vérité de l’autre et lui donne la sienne. Car la tristesse de la chose révélée n’a d’égale que la beauté et la joie d’être entendu, compris et aimé pour soi-même par quelqu’un d’autre.

Alors, pièce inachevée ou, au contraire, reflet de l’inachèvement (de la vie humaine, du théâtre) ?

 

Le mot final de Julien-Paul Remy ?

Si le théâtre de JDD s’apparentait à une peinture, elle emprunterait au réalisme hollandais le souci du réel et de la fresque populaire, puiserait dans l’impressionnisme l’art de saisir la fugacité du présent et la douceur d’une sensation. En prenant la forme d’un tableau de nature morte d’où surgiraient de manière intermittente des moments de vie, lumineux et éternels, accentuant la couleur de tel fruit, déplaçant furtivement tel objet, avant de disparaître. Laissant derrière eux un tableau un peu moins mort et tragique, un peu plus vivant et éclairé.

 

Mais encore… ?

 

On ne désespère pas de pouvoir enfin lire la troisième pièce de JDD (Epiphanie, Le Cri, Bruxelles, 1982), sa cinquième (Fitness, L’Ambedui, Bruxelles, 1994) et la septième (Le Magnolia ou le Veau-de-Ville et le Veau-des-Champs, Lansman, Carnières-Morlanwez, 1998).

 

Edi-Phil RW et Julien-Paul Remy.

 

* Ils ont fondé ensemble le Théâtre de l’Esprit frappeur vers leurs 18 ans, comme rappelé dans un article paru dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/20/lesprit-frappeur-quete-dune-mythologie-theatrale/

À lire aussi : Le coup de projo d’EDI-PHIL sur les monde des lettres belges francophones consacré à l’OEUVRE ROMANESQUE de JACQUES DE DECKER

L’OEUVRE DRAMATIQUE de JACQUES DE DECKER sur son site

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