LES LECTURES D’EDI-PHIL #22 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 22 (décembre 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

À l’affiche :

Deux pièces de théâtre (Charles Van Lerberghe), des promenades littéraires (Daniel Simon), trois romans (S.A. Steeman, Pierre Hoffelinck et Salvatore Minni), un récit de vie et de deuil (Isabelle Fable) ; les maisons d’édition Espace Nord, Couleur Livres, Librairie des Champs-Élysées, Murmure des Soirs, M.E.O. et Slatkine & Cie ; l’émission Les Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre.

 

(1)

Cour de cœur du mois !

Charles VAN LERBERGHE, Les Flaireurs suivi de Pan, théâtre, Espace Nord, Bruxelles, 2019, 155 pages.

Un classique des Lettres belges !

 

Les Flaireurs.

La première pièce, très courte, tragique, ne m’a guère emballé, je l’avoue. Divers personnages viennent frapper à la porte d’une pauvre demeure où vivent une fille et sa mère alitée, malade. L’aînée veut céder aux lois de l’hospitalité, la cadette pressent le danger et s’y refuse… tant qu’elle le peut. Mais c’est la Mort qui s’invite !

 

Laissons la première œuvre publiée par l’écrivain pour nous pencher sur l’ultime (il y travaillait encore peu avant sa mort).

D’abord, un mot sur Charles Van Lerberghe, « un écrivain majeur du symbolisme belge », ce qui nous ramène vers la fin du XIXe siècle et le début du XXe. On nous l’avait présenté à l’université (durant mes études de Lettres à l’ULB, j’avais un cours sur la littérature belge), mais il a été éclipsé par Verhaeren (en poésie), Rodenbach ou Lemonnier (côté roman), Maeterlinck (en théâtre).

 

Pan.

Eh bien, c’est… excellent ! Ce drame satyrique (avec un y !) en trois actes m’a rappelé la tonicité de La Fiancée du pirate, un film de Nelly Kaplan (1969), où Bernadette Laffont jouait les trouble-sens dans un village empuanti par l’hypocrisie bourgeoise. Ici aussi, l’irruption d’un élément de distorsion bouleverse le quotidien morne et veule d’une petite communauté enchâssée dans la morale et la religion (dans leurs versions les plus conformes et frelatées). Un élément osé, avouons-le : un dieu, ni plus ni moins, Pan, qui s’échappe des limbes où l’avait confiné l’Eglise triomphante pour rallumer la flamme du paganisme. Et l’amour de s’exhaler, les vêtements de voltiger, le vin de couler ! Et tous et toutes, progressivement envoûtés, de se mettre à danser, chanter, etc.

Nudité, ivresse, joie. Inadmissible pour le bourgmestre, l’instituteur, l’abbé, le garde-champêtre et les autres représentants de l’ordre. Pas pour les humbles paysans Pierre et Anne, qui ont accueilli l’étranger si étrange (ses oreilles pointues, sa queue, etc.) avec bonhommie puis allégresse, se sont attendris devant ses amours avec leur fille.

Pan nous demeure invisible mais nous percevons les effets de son passage, nous vivons surtout de plain-pied les mille et un échanges qui agitent l’assemblée des notables, des allures de procès en sorcellerie. Heureusement, l’air, ici, est comique. L’abbé a beau avoir une apparence de Torquemada, le bourgmestre rappelle le maire de Champignac. Et ajoutons une pincée de disputailles à la Peppone/don Camillo.

C’est enlevé et très amusant, même si le rire dissimule une fable sur la tolérance et la véritable humanité. Et puis il y a notre étonnement devant un brûlot anti-Vieux Monde qui date d’il y a plus d’un siècle :

« Dites-leur bien qu’il est défendu, sous peine de mort, je veux dire sous peine de péché mortel, de toucher aux fruits de ce jardin. »

Parbleu ! On se croirait projeté en pleine ère hippie. Peace and Love, tout ça. Tout ce qui est étriqué, figé, fermé est condamné. Il faut ouvrir portes et fenêtres, laisser entrer l’air et… l’errant :

« Je ne demande jamais le nom des gens. Leur figure me suffit. »

Cette pièce est un cri d’amour en direction de la nature. Un étendard pour les écolos, les partisans de Greta Thunberg et autres ? Disons : modernité, santé, humanité.

Au détour d’une page, j’ai même failli apercevoir enfin Godot :

« – Qu’est-ce qu’ils viennent faire ici ?

  • Attendre quoi ?
  • Je n’en sais rien. 
  • C’est bon. Je ferai mon rapport. »

Bref, un texte remarquable qui réévalue le mot « classique », le recolore dans toute sa noblesse INTEMPORELLE.

 

(2)

Daniel SIMON, Positions pour la lecture, Couleur Livres, Mons, 2019, 136 pages.

Positions pour la lecture, une lecture de Martine Rouhart...

Le sous-titre renvoie à un contenu singulier. Il n’est pas question d’un roman ou d’un recueil de nouvelles, ni d’un essai ou d’un témoignage mais de Promenades, soit d’un ensemble de textes, d’articles tournant autour du rapport à la lecture ou à l’écriture, des ateliers d’écriture aussi. Avec, en guise de bonus, une micro-interview de l’auteur.

Je ne suis pas à l’aise face à ce type de livres, mes appétits et mon expertise se conjuguant au grand large, à la structuration ample, etc. Je dois donc m’adapter, quitte à perdre l’essentiel de mes compétences, quitte à perdre ma passion pour l’immersion. Comme si l’on m’arrachait à une journée de randonnée menant à 3000 m et à un col prestigieux pour m’offrir un sentier botanique. Apprendre à goûter autrement. Par petites bouchées. Qui peuvent, toutefois, être intenses.

Et de fait. On a ramassé au fil de la lecture, de ses bonds et rebonds, une manne de pépites d’or.

Il y a de purs bonheurs de lecture. Des gorgées où la voile du sens est gonflée par la notation poétique :

« Ecrire, c’est souvent se ramasser endolori de chutes infinies. » ;

« (…)  je m’allongeais un peu près de vous, dans la poussière, sans la matière, dans la poussière de Gutenberg . » ;

« Ecrire, et lire, ces temps suspendus, seraient une forme de barrage contre le temps mou, le temps moche, le temps émietté. »

En tant que créateur, j’ai eu plusieurs fois, et même souvent, la sensation d’un fanal allumé sur une autre bateau, celui du collègue averti, au creux du brouillard, des ténèbres, touché alors aux joies de l’empathie, de la sympathie :

« Ecrire long, c’est aussi une façon de marathon où toutes les qualités de l’écrivain sont requises : sa capacité technique à scénariser son récit, la construction des personnages, l’écho de l’époque, l’inscription d’un sous-texte, ample et généreux, un style aux multiples changements de vitesses. » ;

« Aimer la lecture…et les livres, s’en faire le berceau d’une vie jusqu’à son lit de mort, est une façon de tenir Fort Alamo contre les armées mexicaines du cynisme, de la vulgarité des rapports, de la grossièreté morale, des confusions de tous genres, des velléités de pacotille et des courages en papier doré de la politique estropiée par la peopolisation. »

Daniel Simon compare ici les lecteurs (et, plus loin, les auteurs) à des résistants, lui qui rechigne pourtant, habituellement, aux positions héroïques des acteurs du livre, arguant à raison, mais pas tout à fait, d’une disproportion entre les actes ou dangers celés derrière un fauteuil et les misères du monde réel.

Plus loin Daniel Simon creuse encore l’image Alamo, lyrique :

« Alors, nous, à Alamo, on regarde l’horizon et on se dit qu’on ne nous aura pas comme ça. On prend son temps, on se (re)fait des amis, on apprend à relire, on murmure un texte pour soi, tellement c’est beau et qu’on voudrait aussi l’entendre de l’extérieur de soi. »

Daniel Simon rejoint une métaphore qui nous est très chère, celle des flambeaux au milieu des ténèbres, en tout temps et à toute époque, qui brandissent l’étendard de l’espoir, préservent en une réserve comme qui dirait secrète, ou trop peu fréquentée disons, la survivance du Bien, du Bon, du Beau :

« Tout va bien. Il paraît que des Alamo un peu partout s’organisent, sans les corps intermédiaires de la Culture, eux, ils ont depuis longtemps rejoint l’armée mexicaine… »

Un combat aux résonances actuelles, quand on se réunit pour débattre du sort du livre en FWB, quand les politiques flamands songent soudain à détruire l’appui à la culture, à l’identité que nous envions à nos voisins et compatriotes les plus exotiques.

Daniel Simon, lucide et sans doute parfois amer, ose discriminer le bon grain de l’ivraie. Tantôt, à la manière d’un Eric Allard (Les écrivains nuisent à la littérature) : « (…) le plus curieux, c’est cette façon, à peine un texte est-il paru, de se présenter comme écrivain. » Tantôt nous désignant la voie : « Quittons les vrais purs menteurs et les vrais sincères faux-culs pour aller vers les hommes incertains et qui doutent. »

Notre art est interrogé :

« A quoi distingue-t-on toute décadence littéraire ?  A ce que la vie n’anime plus l’ensemble. Le mot devient souverain et fait irruption hors de la phrase, la phrase déborde et obscurcit le sens de la page, la page prend vie au détriment de l’ensemble : le tout ne forme plus un tout. »

C’est du Nietzsche (Le cas Wagner) et pas du Simon, mais la citation est ô combien heureuse ! Elle illustre notre conception du roman. Se dégager du détail mesquin pour s’ouvrir de grands horizons et d’amples perspectives. Elle met en évidence le danger d’une focalisation sur l’outil ou une information partielle au détriment de l’objectif, de la substance, du tableau complet.

Oui, l’écrivain est un frère, qui dit ceci : « Il y a deux sortes de lecteurs. Il me semble qu’il n’y en a que deux : les lecteurs qui vont vers ce qu’ils connaissent déjà et trouvent dans cette reconnaissance des signes, des sentiments des situations, des personnages, une sorte de consolation une forme de soutien ; et ceux qui picorent un grain encore inconnu, quitte à se piquer le gosier… »

Je diviserais la première catégorie entre les chercheurs de sympathie (et d’approfondissement du moi) et les auto-complaisants, qui ne souhaitent rien tant que de se voir conforter dans leurs certitudes, une tribu ô combien dangereuse, engluée dans le clanisme, l’égocentrisme et le narcissisme, la médiocrité. Daniel Simon semble rejoindre mon point de vue :

« Il existe des livres qui rendent des amours impossibles, qui nous forcent à reconnaître que si quelqu’un trouve plaisir dans cette littérature-là (ou aime les moules au chocolat, la langue basse des à peu-près, les passe que, à cause que, ou les vins en cannette…), pour nous, c’est foutu ! »

On terminera cette esquisse, avec une observation destinée à une élève d’atelier, Daniel y endosse des allures de Rilke s’adressant au jeune poète. Une vraie leçon de création, une initiation à sa mystique :

« Commencer un texte se passe souvent, que ce soit dans l’arrière-cour d’une longue préparation, de notes prises et projets, par une parole, une image, un dialogue qui font que, soudain, vous sortez de ce que vous prépariez, vous êtes surprise, vous devez profiter de cet étonnement, ne pas l’éteindre d’un effet, d’une secousse qui viendrait déranger cet instable moment que vous êtes en train de créer ; laissez- vous gagner par ce qui se creuse ou se déplie à l’intérieur de cet instant de début, le reste, la suite, viendront… »

Vous voilà mis en appétit ?

À déguster, comme un alcool fort ou un café rare, par petites gorgées, que vous laissez se faufiler lentement en vous.

 

(3)

Stanislas-André Steeman, Six Hommes morts ou Le dernier des Six, roman policier, Librairie des Champs-Elysées, Paris, 1941, 252 pages.

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Un classique du roman policier belge !

Mon ami Guy Stuckens, lors d’une précédente salve des Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre, m’a offert un vieil exemplaire du Grand Prix du Roman d’Aventures 1931. Un livre adapté au cinéma, dont j’avais cependant et heureusement oublié la trame et le dénouement.

On parle d’un auteur aujourd’hui méconnu, le père de l’humoriste Stéphane Steeman, qui, en compagnie de Jean Ray et de Thomas Owen, est souvent cité dans les cénacles experts comme un représentant majeur d’un certain courant des Lettres belges francophones, ayant brillé dans une littérature de genre (policier pour celui-ci, fantastique pour les autres), dont les véritables héritiers ont peut-être été naguère en nos terres des auteurs de BD.

Steeman mérite, comme les deux autres, d’être redécouvert, loué, lu, transmis, réhabilité. Et, de fait, j’ai évoqué précédemment dans Les Belles Phrases un autre roman de S.A.S., que j’estime fort supérieur, qui a d’ailleurs été intégré à la collection patrimoniale belge Espace Nord, à propos duquel je confessais mon éthique littéraire et quelques références :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/01/19/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-francophones-belges-8/

J’ai attaqué ce roman avec beaucoup d’appétit. Et plongé aisément dans l’intrigue. Très romanesque.

Six amis, cinq ans plus tôt, ont décidé de prendre le large, vers l’étranger et l’aventure, et se sont donné rendez-vous à une date qui coïncide avec les premières pages. Des retrouvailles fort singulières : connaissant l’aléatoire de la vie, ils additionneront les fortunes accumulées et les partageront en bons (NDA : excellents) camarades.

Le récit commence dans la foulée de Georges Senterre, l’un des Six, qui a acquis une immense fortune, des premières retrouvailles, avec Jean Perlonjour, qui est resté pauvre. Ils attendent les autres, en premier lieu Gernicot et Namotte, qui reviennent de Chine sur un paquebot. Mais ne voilà-t-il pas que tombe un télégramme annonçant la mystérieuse chute à la mer (et disparition) de ce dernier ? Ne voilà-t-il pas que le premier débarque affolé, persuadé qu’on a tué son ami, qu’une menace infernale rôde autour des signataires du pacte ?

On devine la suite (le titre dit tout !). Un assassin (un génie du crime même, à la Moriarty !) va s’évertuer à éliminer les six jeunes hommes pour accaparer leur fortune collective. Mais qui ? Un élément extérieur mis au courant du serment ? L’un des Six ?

Pour corser l’affaire, un brillant inspecteur, Monsieur Wens (personnage récurrent) et une femme fatale aux attraits exotiques, Asuncion.

C’est bien écrit, amusant ou angoissant, enlevé, fluide :

« M. Herbert Voglaire, juge d’instruction, avait pris place près de la fenêtre du salon, derrière une petite table sur laquelle il avait posé, bien en évidence et comme pour en prendre avantage, une serviette de maroquin bourrée de paperasses. »

On ne s’ennuie pas un instant, transporté dans une variante des aventures de Sherlock ou Rouletabille (qui me sont infiniment chères), distillant moultes scènes de suspense, d’action, de cogitation. Tous les ingrédients d’un film somptueux sont sur la table.

Ce récit, toutefois, fait bien pâle figure par rapport à La Maison des veilles évoquée ci-dessus. Les personnages et les décors sont en carton-pâte ; l’enquêteur et les victimes manquent sacrément d’imagination. Pour ma part, cocorico !, j’avais découvert le pot-aux-rose dès les premiers chapitres, les premiers événements, les indices m’explosaient au visage (ou au bon bout de ma raison). Mon esprit a été surentraîné/corrompu par la lecture/vision de milliers de policiers ou thrillers ? Certes, mais…

 

(4)

Pierre HOFFELINCK, Les Héritiers de Portavent, roman, Murmure des Soirs, Esneux, 134 pages.

Irina et Pavel ont passé leurs étés d’enfance/adolescence, des étés apparemment enchanteurs, dans le domaine de Portavent, auprès de Tante Olga. C’était il y a bien longtemps, plus de vingt ans, ils se sont perdus de vue, mais le décès de la propriétaire les mue en héritiers, ils se retrouvent sur place, seuls, à devoir décider du devenir des lieux. Et de leurs avenirs à tous deux, en corollaire.

Le roman débute de manière feutrée et sensitive, sur les pas d’Irina. L’écriture est travaillée, avec l’infiltration d’un vocabulaire rare sinon précieux (« jacquemart », « haridelle », « amatie »). La nostalgie souffle, le charme opère, entre madeleine de Proust et connivences/tonalités à la Hauts-de-Hurlevent. Même si la configuration du site alerte :

« La particularité du château était d’être construit sur un immense réseau de galeries souterraines – reliques, selon la légende, d’une ancienne abbaye troglodyte du haut Moyen-Age – auquel on accédait par les caves. C’était le terrain de jeu préféré de Pavel et il en connaissait tous les secrets. »

Une belle atmosphère, traversée de nuances gothiques, s’est insinuée mais il ne se passe pas grand-chose durant les trente premières pages : on revisite quelques souvenirs, qui se croisent ou se décroisent, on émet des considérations sur le temps qui passe, les vies qui s’effritent… On remarque aussi une irrégularité d’écriture, les dialogues s’avérant peu naturels :

« Mais je refuse de céder à la facilité des idées convenues. Notre Portavent, nous l’avons construit nous-mêmes. Et c’est par nous qu’il vit encore. Ne sens-tu pas comme une résonance entre lui et nous. »

Une maladresse accentuée par la longueur/pesanteur de trop nombreuses tirades. Contrebalancée par des beautés d’expression :

« C’était un silence sans intrigue, sincère et harmonieux, qui nous entraînait à la lisière d’une délicieuse somnolence. »

D’un coup, la narration se tend. Irina laisse entendre qu’elle ne vient pas s’installer à Portavent mais lui dire adieu, elle compte vendre, se reconstruire avec l’héritage. Premier basculement. Pavel ne s’y attendait pas et semble courroucé. Un peu plus tard, en l’absence de son cousin (lointain), elle s’aventure à jeter un œil à sa chambre, à ses affaires. Deuxième basculement : il cache un revolver sous son matelas. Et détail indiciel : il se teint les cheveux. Autrement dit : il n’est pas tout à fait ce qu’il s’évertue à paraître. Anodin ? Non, la distorsion va commencer, les souvenirs se craqueler, les personnages se démasquer, s’éloigner, l’utopie s’évanouir pour laisser s’infiltrer des notations de plus en plus glauques, un parfum de fantastique ou de thriller.

Mes conclusions ? Ce récit dégage du charme et des qualités, d’écriture et de narration, mais ses élans sont inachevés.

 

(5)

Isabelle FABLE, Ces Trous dans ma vie, récit, M.E.0. Bruxelles, 2019, 199 pages.

Ces trous dans ma vie

Il est difficile d’évoquer un livre dont le sujet est la mort des proches de l’autrice : ses parents, son mari et son fils aîné. Allez émettre des considérations sur l’écriture, l’équilibre des parties, votre intérêt pour certains passages et votre malaise face à d’autres !

Comme ce n’est pas un livre banal, comme chacun d’entre nous se retrouve un jour hélas confronté à ces drames et enjeux, je vais m’abstraire d’une analyse/recension et céder plutôt la parole à celui qui a choisi de publier cet ouvrage, Gérard Adam :

« La mort est, avec l’amour et la souffrance, un des grands thèmes de la littérature. Mais, curieusement, le deuil est rarement traité. J’ai apprécié ce cri d’Isabelle Fable. L’écriture n’est pas proustienne, mais elle est juste, et c’est rarement le cas dans la littérature francophone contemporaine, obnubilée par la recherche d’originalité. C’est un des grands défauts du parisianisme (« Je n’ai rien à dire, mais qu’est-ce que je le dis de façon géniâââle ! ») – bon, là, je caricature –, qui cadenasse la littérature française depuis le Nouveau roman et réduit année après année sa pénétration mondiale.

L’approche aussi est très juste, avec les modes de défense plus ou moins conscients, le rejet de l’impuissance sur l’incompétence ou l’inhumanité des soignants, le recours à une pensée magique (j’ai tout un temps évolué dans un milieu où la numérologie jouait un grand rôle, j’ai beaucoup réfléchi et observé). J’ai aussi, dans ma profession (NDA : Gérard a été médecin dans une autre vie), accompagné des deuils. Et j’ai pu constater l’obnubilation fréquente sur les derniers moments, au détriment des souvenirs heureux, qui remontent bien plus tard. La souffrance du manque occupe tout le terrain, se raccrocher aux bons moments vécus est comme une trahison.

Le récit (ce n’est pas un roman !) exprime remarquablement le sentiment d’impuissance et de fatalité. Il est aussi pour un lecteur qui serait confronté à un deuil pénible un point d’ancrage dans la résilience. Gabriel Ringlet, qui signe la belle préface et sait de quoi il parle, ne s’y est pas trompé. Il donne enfin – et ce n’est pas la moindre de ses qualités – un témoignage poignant sur la situation de l’artiste incompris. Et nombre d’écrivains belges d’expression non parisienne peuvent s’y retrouver. »

 

(6)

Salvatore MINNI, Anamnèse, roman, Slatkine & Cie, Paris, 2019, 281 pages.

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Voir ma recension du deuxième roman de ce jeune auteur, un thriller, dans Le Carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/11/15/minni-anamnese/

Je relis, par curiosité, ce que disait l’excellent Nicolas Marchal du premier roman de Salvatore :

« Salvatore Minni a tout d’abord publié Claustrations à compte d’auteur, puis a proposé son livre aux éditions Nouvelles Plumes, après l’avoir remis sur le métier. Nous n’avons pu comparer les deux versions, mais il nous semble qu’il reste encore bon nombre d’adjectifs redondants, de passages un peu trop explicites, et de scènes de réveils après un cauchemar. Gageons qu’il ne s’arrêtera pas là, que l’expérience du premier roman sera sa plus solide leçon, et souhaitons-lui une belle route. »

La critique pouvant, dans le meilleur cas, assurer un rôle de coaching littéraire, je confirme le diagnostic d’un auteur plein d’allant qui n’arrive pas encore à s’extraire de ses modèles, qui cherche un peu trop à épater sans suffisamment raffiner ses effets.

Inter nos, Salvatore, n’écoutez pas les flatteurs et travaillez votre instrument, tous les ingrédients (écriture, personnages, scènes), vous pouvez/devez viser plus haut, à la hauteur de votre (excellente) idée de départ et de votre enthousiasme ! Et sachez que je suis passé par là avec mon premier roman, une sorte de grande bouffe du genre (thriller ésotérique dans mon cas), étonnamment applaudie par beaucoup (lecteurs et journalistes) : j’ai préféré retenir la leçon avisée du critique Ghislain Cotton, la seule à contre-courant pourtant, et j’ai franchi un premier palier. Avant un deuxième lors de mon troisième roman. L’expertise, en nos métiers, demande du temps, beaucoup de travail et une volonté d’en découdre, de progresser. Ceux qui sont en avance de maturité, souvent, calent très tôt et n’ont de cesse de se répéter.

 

(7)

Les Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre.

Suivez nos chroniques littéraires radiophoniques, une fois par mois, le troisième lundi, en duo avec Daniel Simon, au micro de Guy Stuckens. Voir la page Facebook de l’émission (et n’hésitez pas à vous y inscrire !) :

https://www.facebook.com/groups/651047755384427/

 

Edi-Phil RW

LES LECTURES D’EDI-PHIL #21 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 21 (novembre 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

deux romans (Marcel Sel et Ziska Larouge), une BD-Doc (Arnaud de la Croix et Cie), une pièce de théâtre (Jacques De Decker),), un témoignage (Inge Schneid) et un recueil de nouvelles (Jean Jauniaux) ;

les maisons d’édition Onlit, Weyrich, Petit à Petit, Lansman, Couleur Livres et Ker.

 

(1)

Coup de cœur !

Marcel SEL, Elise, Onlit, Bruxelles, 2019, 434 pages.

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Un livre étourdissant ! Qui nous offre un Grand Large inusité en nos Lettres, à mille lieues des autofictions qui nous inondent ad nauseam. Une nouvelle vague se lève-t-elle ? En trois mois, j’ai lu trois livres enthousiasmants écrits par des Belges et édités par des Belges (NDLR : les deux autres sont 37, rue de Nimy d’Alexandre Millon chez Murmure des Soirs et Libre comme Robinson de Luc Dellisse aux Impressions Nouvelles). On espère pouvoir ajouter « et lus par des Belges (en nombre) »… avant une traversée méritée vers l’Eldorado français (et le monde francophone).

Insistons sur un aspect fondamental. Marcel Sel, le roi des bloggeurs de notre FWB (Fédération Wallonie/Bruxelles), a accompli un pas de côté par rapport à son premier (formidable) roman, Rosa, glissant du roman/roman vers un roman plus ancré dans la matière littéraire.

Lien vers mon article, paru dans Le Carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/10/19/sel-elise/

 

PS Nous en parlerons le lundi 18 novembre dans Les Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre (voir la page Facebook de l’émission).

 

(2)

Arnaud DE LA CROIX, Bruxelles, de Waterloo à l’Europe, BD/Doc, Petit à Petit, Rouen, 78 pages, 2019.

Nous découvrons le troisième tome d’une histoire de Bruxelles des plus originales, ludique : elle mêle de micro-BDs et des pages explicatives. Un travail collectif, donc, dont nous parlons pour Arnaud de la Croix, mais celui-ci assure documentaire et textes historiques, il faut relever l’apport d’Hugues Payen (scénarios et dialogues), dont les histoires sont dessinées et coloriées par une équipe assez nombreuse.

Bien que je sois (relativement) un spécialiste de l’Histoire belge et de Bruxelles en particulier, j’ai pris un vif plaisir à la lecture. Et me suis rappelé qu’une image vaut parfois mieux qu’un long discours et inscrit une idée dans nos mémoires (on se balade à travers l’Expo 58, on revit l’incendie de l’Innovation ou l’exécution d’Edith Cavell, etc.).

Les encarts d’Arnaud, dynamiques et précis, allument mille appétits (on désire se précipiter aux musées Africa ou MIM, approfondir l’étude du style éclectique et profiter encore davantage des Journées du Patrimoine, on s’émeut du courage de nos édiles politiques en 14/18, etc.).

Le rapport texte/images/photos évoque la tonicité des Gallimard/Découvertes, on apprend (beaucoup !) en s’amusant. Un mélange de genres très réussi, qui fait écho à un souvenir extatique : une émission britannique consacrée à Darwin diffusée par Arte qui avait osé juxtaposer scènes de fiction filmée et interventions d’historiens, une voix off reliant le tout.

Un cadeau idéal !

 

PS L’éditeur breton recourt à un imprimeur belge (de Mouscron), et Arnaud, interrogé, me confirme la bonne tenue, la réputation de nos imprimeurs.

 

Mes précédents articles sur ADLC :

https://karoo.me/livres/treize-livres-maudits-hublots-demultipliant-lhorizon

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/10/02/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-5-octobre-2018/

 

(3)

Jacques DE DECKER, Le magnolia, ou Le Veau-de-Ville et le Veau-des-Champs, pièce de théâtre, Lansman, Carnières-Morlanwelz, 1998, 71 pages.

On n’en a pas fini avec cet auteur (majeur !), auquel nous avons consacré un feuilleton en quatre épisodes. Dont un Spécial Théâtre. Nous échappaient alors deux pièces. Restera une, Fitness, me semble-t-il.

Nous avons tout dit des qualités du Grand Jacques. Nous dirons simplement avoir pris un plaisir majuscule en compagnie de ce vaudeville, qui n’a de cesse de jouer sur les degrés, les clins d’œil. Ainsi, vaudeville et Veau-de-Ville… et Vaudeville, le restaurant où se joue une page importante du récit.

Le pitch ? Les amours d’une jeune femme qui la joue mystérieuse et fatale, se partageant (à leur insu) entre deux jeunes hommes a priori très différents (un architecte de jardin vivant à la campagne et un historien citadin). Mais ces derniers ont en fait une passion commune : le water-polo. Et ils deviennent amis. Comment Marie-Antoinette (Marie pour Adrien, Antoinette pour Julien) va-t-elle échapper à la confrontation ou aux impasses de sa vie ?

Comme le dit la quatrième de couverture, sont interrogés ici « avec un humour insidieux la complexité et l’ambiguïté des rapports affectifs dans la comédie de la vie ». De Decker, ce « sociologue tendre et cruel » (dixit Pierre Mertens dans la page de garde), réussit à parler avec légèreté et tonicité d’un sujet qui pourrait, en d’autres mains, se complaire dans la tragédie. Il y a indubitablement un parfum de Rohmer dans l’air, mais un Rohmer au meilleur de sa forme (Conte d’été, Pauline à la plage, la deuxième partie de La Femme de l’aviateur) :

« – Qu’est-ce qui ne va pas ?

  • Je suis trop heureuse.
  • Ben alors… c’est que tout va bien.
  • Tout va trop bien. J’ai tout ce que je veux. Je suis exaucée au-delà de mes espérances.
  • Tu l’as trouvé, l’oiseau rare ?
  • … J’ai deux volières. »

Un JDD qui s’autorise à l’occasion et sans excès de petites éclaircies poétiques (« J’aime la façon dont tu me cueilles. »), des saillies philosophiques (« on dit souvent certaines choses pour en dire d’autres, ou pour en cacher d’autres… »), humoristiques (« Un cerveau qui ne s’intéresse qu’aux histoires de cul, précisons-le quand même. ») ou de théorie artistique (« les bonnes pièces, elles sont réglées comme du papier à musique, mais le spectateur ne s’en rend pas compte »).

 

PS Un coup de chapeau à Emile Lansman qui a su s’ériger en éditeur francophone référentiel dans le domaine du théâtre. Oui, rivaliser avec la France, Paris durant des décennies. Ce qui n’a pas d’équivalent à part André Versaille et ses superbes éditions Complexe dans le sillon des essais.

 

Voir notre feuilleton sur JDD :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/03/30/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-11-special-jacques-de-decker/

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/05/30/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-13-special-jacques-de-decker-le-theatre/

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/01/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-14/

Ou nos chroniques radiophoniques (Radio Air-Libre), avec un focus sur JDD en compagnie de Daniel Simon :

https://soundcloud.com/user-750795099-90825386/rencontre-litteraire-ral-10-juin-2019

 

(4)

Ziska LAROUGE, La grande Fugue, roman, Weyrich, Neufchâteau, 2019, 219 pages.

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Ah, j’étais content de recevoir le seul livre qui m’avait échappé à l’occasion de la première salve éditoriale (quatre sorties, trois romans et un livre théorique, retraçant l’histoire du roman policier… belge) de la nouvelle collection Noir Corbeau ! Un projet auquel j’ai consacré divers articles.

D’autant plus content que j’avais découvert Ziska il y a un an, elle m’avait frappé par sa jubilation d’écriture, de narration.

 

Le pitch de ce roman policier ? On retrouve une violoniste massacrée (un archet dans la carotide !) mais de quelle jumelle Barrazzini s’agit-il ? Wanda ou Sara-Louise ? Et qui et pourquoi ?

Le roman est divisé en deux parties, quasi deux romans. Un premier nous projette dans la vie d’un quatuor célèbre, Les Barrées, qui répète au Flagey. On découvre tout ce qui peut rapprocher, lier et séparer (jusqu’à la haine ? jusqu’au meurtre ?) quatre jeunes femmes vivant côte à côte depuis des années alors que l’une d’elle, la plus destroyed, Wanda, attire toutes les oreilles… et toute l’attention.

La deuxième partie nous transfère au côté des pittoresques enquêteurs Gidéon Monfort (cloué à un fauteuil roulant et suivi comme son ombre par un chien aux allures de Rantanplan very lucky, Tocard) et André Mozard. A eux de dénouer les fils du drame.

Qu’en penser ? C’est bien écrit et bien raconté, vif et tonique :

« Ce psy et son air de suffisance lui mettaient les poils. On psychottait beaucoup trop de nos jours. Partout, et jusque dans la police. Beaucoup trop ! Qui n’avait eu une enfance compliquée, connu une relation vampirisante, un patron salaud, la mort d’un proche ou que savait-elle encore ? Cette manie de trouver des excuses aux comportements amoraux la hérissait. »

On pressent (à tort, à raison ?) un cahier de charges (de la collection), qui privilégie une écriture fluide et teintée de touches humoristiques, humanistes, la reconstitution d’un décor (ici, Bruxelles, la place Flagey, etc.) et le portrait de héros/enquêteurs pittoresques. Il y a une tonalité commune aux trois premières fictions estampillées Noir Corbeau, bien que chaque auteur apporte sa personnalité, une interprétation. Une identité s’esquisse. Qu’on espère voir s’élargir un tantinet.

 

  1. En ces temps moroses, la progression des éditions Weyrich apporte un vent d’espoir à nos Lettres. En démontrant aussi qu’on peut devenir grand en ayant sa base loin de la capitale.

 

Voir notre article sur le précédent roman de Ziska Larouge dans ce reportage :

Le Printemps du livre un must ! – Karoo.me

 

(5)

Jean JAUNIAUX, Belgiques, Ker, Hévillers, 2019, 121 pages.

Jean Jauniaux 

Un recueil de nouvelles, le quatrième déjà, de cet auteur, apparu soudain en 2006, venant du milieu audio-visuel, qui a très rapidement tracé un sillon consistant en nos Lettres.

Belgiques, c’est d’abord un concept, le nom d’une collection qui se décline au gré des invitations lancées à des auteurs. Ecoutons Xavier Vanvaerenbergh, le directeur/fondateur des éditions Ker :

« Belgiques, ce sont des recueils de nouvelles à travers lesquelles un auteur explore ses Belgiques. Sa définition de la belgitude, pour employer un mot à la mode depuis quelques années.

L’idée n’est pas de publier des recueils autobiographiques. Il s’agit bien de rester dans la fiction – c’est du moins la consigne, même si parfois, certains ont du mal à l’appliquer – mais bien entendu, en tant qu’auteurs belges, la plupart du temps (ce n’est pas une obligation : un auteur français qui habiterait en Belgique depuis longtemps serait bienvenu), il est naturel de puiser dans son expérience et dans son vécu. »

Les nouvelles, ici, ne sont pas tant des nouvelles que des textes courts évoquant des rencontres, des pages autobiographiques parfois, légèrement adaptées, transposées. Détail ! On est immédiatement happé par le recueil. Dès l’épigraphe du premier texte, où Yvon Toussaint (le père de Jean-Philippe et l’époux de Monique, deux autres pierres angulaires de notre microcosme) brosse une définition du (bon) journaliste.

Ensuite ? On est ému par les bribes de vie distillées par Jean Jauniaux. On est interpellé par la recréation d’un aspect original de notre belgitude, en rapport avec les médias, les médiateurs. Et l’auteur de ressusciter des figures (Armand Bachelier, Théo Fleischmann, etc.) qui sont autant de modèles. De nous plonger dans la nostalgie d’un temps où l’éthique, un sens des responsabilités guidaient les stars de la radio ou de la télévision. Ô tempora, ô mores ! Mais vade retro, la déprime ! A nous de ressusciter/récupérer un souffle d’âme…

L’écriture, sobre, s’inscrit dans la démarche d’une narration fluide et participe d’un ton doux-amer. Elle n’en laisse pas moins filtrer des trésors. De deux natures : pièces extérieures judicieusement instillées et envolées personnelles.

Ainsi :

« Je voudrais peindre un tableau fabuleux dans lequel je pourrais vivre. » (Paul Delvaux) ou « Il ne faut pas toujours tourner la page, il faut parfois la déchirer. » (Achille Chavée).

Mais aussi :

« Il lisait trop, c’est tout. Cela lui donnait cet air absent qui agace tant les brutes. Il naviguait sur un voilier blanc et léger fait de pages de livres, que ses yeux rêveurs parcouraient sans faire escale. » ou « (…) je m’étais rendu compte de cette vertu irremplaçable de la littérature de fiction : celle de miroir fraternel, dans lequel le lecteur peut découvrir son double, un autre soi qui traverserait les mêmes épreuves et qui, ainsi, le rend moins seul à les affronter. »

Du Jean Jauniaux, cette fois. Et j’avouerai, ô mise en abyme, avoir vécu en ces pages l’expérience annoncée par l’auteur.

Le recueil se conclut en beauté, dans l’émotion et la poésie, avec l’adieu de Jean Jauniaux à sa mère, à quatre ans, quelques semaines avant l’ouverte de l’Expo 58. Scène vécue ou rêvée ? La littérature, ici, déploie tout son sens :

« Toi, tu rêves de la mort. Ta mort, celle qui te gagne petit à petit, trace son chemin dans tes veines, creuse ton cœur à grands coups de pioche et de bêche, explose ton crâne à la dynamite des douleurs. (…)  Tu remues la main qui gît le long de ta hanche. La main droite. L’autre, celle du cœur, repose sur ton front, comme un coquillage prêt à recevoir la marée de souffrance dont les vagues roulent vers toi depuis le tréfonds des océans, avec le grondement d’une armée invisible. »

 

(6)

Inge SCHNEID, Bakwanga, la pierre brillante, Couleur Livres, témoignage, Bruxelles, 202 pages.

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La collection Je, dirigée par Daniel Simon, livre une série de livres-témoignages. Celui-ci est sous-titré Une vie de femme au Congo de 1950 à l’Indépendance. Tout est dit. De l’intérêt du livre. Que je désirais pour retrouver ce qu’avait pu être la vie de mes parents quelques mois avant ma naissance, le décor de ma conception.

L’autrice traduit bien l’inadéquation des colons, qui vivent entre eux, sans contact avec les populations locales, sans interaction profonde, empathie/sympathie. Et évoque avec des mots simples ce qui a mené au chaos : le manque de communication, d’anticipation des autorités belges (publiques ou privées) ; l’accélération désordonnée du processus d’indépendance ; la collusion des intérêts privés et de leaders sécessionnistes ; le manque d’élites locales (une volonté délibérée des colonisateurs) ; les conflits entre les anciens leaders africains (sorciers, chefs de tribus) et les nouveaux (politisés) ; le manque d’éveil/lucidité/ouverture d’une majorité de colons (broutant leur pré comme une vache regarde passer un train).

Ma lecture me laisse révolté. Il ne suffit pas d’un simple « Autre temps, autres mœurs ! ». Non. Il était impossible de ne pas voir. Mais on ne voulait pas savoir, en savoir plus, s’interroger. On profitait. Or la réalité, il suffisait d’un peu gratter, pour la découvrir terrible.

Inge Schneid le reconnaît, dans un mea culpa nuancé et intègre. Ces Noirs qui refusent eux-mêmes le contact, d’autres qui marquent leur hostilité (on a violé leurs femmes), ils auraient bien des raisons, non ? Et que dire du passage où l’autrice, rompant avec le conformisme de ses collègues/épouses dévolues au piscine/soirée dansante/repos, s’informe sur la réalité des mines de diamants et nous parle des travailleurs passés journellement au rayon X (pour vérifier s’ils n’emportent pas… ce qu’on leur vole !). Rumeur ? Ou réalité digne du scandale de l’amiante ?

La comparaison est exagérée mais j’ai songé au film de Lanzmann sur la Shoah, à la passivité/volonté de ne pas savoir des villageois allemands ou polonais proches de camps d’extermination.

C’est bien écrit et bien raconté, on apprend beaucoup, mais l’autrice est davantage une rédactrice qu’une écrivaine. On regrette le souffle ou la réflexion plus approfondie qui eussent pu nous emporter face à un tel sujet. Les merveilles et les horreurs sont comme mises à plat :

« (…) il y avait des dizaines de milliers de Belges à rapatrier. La première heure, les pilotes transportaient un « cargo-dortoir » mais bientôt se mit en place un remue-ménage et des allers-retours aux sanitaires. Il y avait une file permanente, alors on discutait un brin, sans grand-chose à se dire. Lorsque je quittai les lieux, mes sandales étaient irrémédiablement fichues. Dégoûtée, je pensai à autre chose. »

Mais c’est la différence entre un témoignage et un roman, un essai.

Il y a encore la retenue de l’autrice. Ainsi, la relation avec son mari ne laisse filtrer qu’une série d’indices de distorsion, d’inadéquation. Un témoignage qui refuse l’autobiographie ?

La phrase finale, balancée par un oncle à notre narratrice (avec réalisme ou méchanceté/jalousie… vu l’enfer dont elle émerge) à son retour en Belgique m’a étourdi, elle résumait ce qui avait anéanti ma mère (dans le cadre d’une dramatisation égocentrée des événements vécus par notre famille) :

« Inge, tu viens de perdre ton trône ! ».

 

Edi-Phil RW.

 

 

LES LECTURES D’EDI-PHIL #20 : SPÉCIAL PRIX EMMA MARTIN DU ROMAN

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE
Philippe REMY-WILKIN (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 20 (octobre/novembre 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

Un spécial Prix Emma Martin du roman !

Sept romans (Alexandre Millon, Daniel Adam, Victoire de Changy, Claudine Tondreau, Elodie Wilbaux, Bruno Wajskop et Gilles Horiac) ; les maisons d’édition Samsa, Murmure des Soirs, Onlit, M.E.O., Autrement, Bord de l’eau et 180°.

 

J’ai eu l’honneur d’être sollicité pour intégrer un Jury AEB (Association des Ecrivains Belges francophones) attribuant le Prix Emma Martin du roman. Clause de confidentialité oblige, je ne dirai rien des échanges entre membres lors des trois phases, des sélections successives ou du choix final ; je me limiterai à des appréciations personnelles sur des livres qui ont particulièrement retenu mon attention (et dont je n’avais pas parlé précédemment). À noter tout de même que le cru était excellent, tant au niveau de la quantité que de la qualité.

 

(1)

Coup de cœur !

Alexandre MILLON, 37 rue de Nimy, Les incroyables Florides, roman, Murmure des Soirs, Esneux, 2019, 171 pages.

J’ai entamé la lecture la tête emplie de doutes : ce livre a connu une première édition, en 2004, soit il y a quinze ans, et l’éditeur était une instance officielle, bref ça sentait la commande, l’institution, le musée… La première page creuse la mise en alerte :

« Léon Losseau (1869-1949) était un intellectuel passionné – bibliophile, photographe, numismate, membre de nombreuses sociétés savantes – qui transforma sa maison en un hôtel particulier doté de tout le confort moderne et de décors Art Nouveau somptueux. Etc. »

Un livre au service de la ville de Mons, de la Maison Losseau ?

 

J’entre pourtant aisément dans la matière du livre, sur les pas de Rimbaud et Verlaine, croisant la composition d’Une saison en enfer, la découverte miraculeuse de son édition originale (cinq cents exemplaires rescapés, alors que le poète l’avait quasi entièrement détruite !).

Cette séduction initiale précède l’entrée véritable dans le livre. Une première partie nous projette en 1901 dans la foulée du Découvreur qui n’est pas Christophe Colomb mais Léon Losseau. Qui apparaît dans sa vie de tous les jours, ses relations, ses décors, ses activités…

Après quelques pages, le Chemin de Damas : Millon est devenu un de mes auteurs belges préférés ! C’est que… Réussir à rendre immédiatement attachant son personnage et donc à rendre captivantes ses déambulations et ses cogitations n’est pas à la portée du premier venu. J’éprouve un plaisir vif mais naturel : Millon écrit excellement, mais possède en sus l’art de distiller des notations humanistes :

« Losseau ne va pas chez la Berthier (NDA : sa maîtresse) pour s’encanailler, mais plutôt pour se confronter à l’étrangeté de cette fille, et qui sait, mieux se comprendre lui-même. »

Ou philosophiques :

« L’art de contredire ou de se contredire, ce n’est pas d’être contrariant, c’est de faire cohabiter au mieux les élans du cœur et les déductions de la pensée. »

C’est un petit miracle. Losseau, déployé par Millon, n’a rien d’un fossile exhumé d’archives poussiéreuses mais devient une sorte d’idéal, de modèle, quasi une incarnation métaphorique digne des contes du XVIIIe siècle. Tout en étant pleinement humain, c’est-à-dire fragile, sa propre émancipation/réalisation restant en deçà de ses idées : « Esprit libre, héritier des Lumières (…), Léon Losseau est aussi tout embarrassé d’entraves familiales et de conservatisme social (…). On devine, dans sa vie affective, un cloisonnement typiquement bourgeois, certes insatisfaisant mais dont on pressent les premiers craquements. »*

Un second miracle tient à ce que Losseau et Millon me font rencontrer Rimbaud et sa poésie comme jamais. Les citations d’Une saison en enfer coulent le long des parois du texte premier et lui confèrent des allures de chambre d’ambre, de grotte labyrinthique renfermant le trésor de la Beauté du monde ou du Sens de nos engagements. On s’envole au gré des phrases et du souffle des idées, des images :

« Un grand vaisseau d’or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. »

 

Une deuxième partie nous transporte en 1913, Léon a quarante-quatre ans et a transformé sa demeure en un chef-d’œuvre de l’Art Nouveau, non pas figé mais habité, dans tous les sens du terme, où l’on converge autour du maître des lieux pour échanger, débattre dans une rare élévation des cœurs et des esprits.

Les hiatus temporels nous éloignent de la biographie stricto sensu. Quelle est la nature de ce livre ? Une esquisse de vie sous la forme de tableaux biographiques ? Avec des accents d’essai, d’étude historique ? Et une coloration très littéraire pourtant (mille notations psychologiques ou poétiques) …

 

Choc ! Une troisième partie débute en avril 2016, en compagnie d’autres personnages, contemporains : « Esther, fraîchement divorcée, en équilibre instable sur le fil de sa vie, en mal d’écriture et à la recherche de l’insaisissable Rimbaud ; Bastien, qui, jusque-là, s’est contenté d’effleurer les choses en suivant des prétextes fallacieux pour ne rien entreprendre » **. Un roman ! Dont l’irruption redistribue les cartes d’analyse du livre et son identité, dévoile sa structuration globale, son projet. Le ton est différent, la modernité et le second degré déboulent, le narrateur marque son territoire.

Que se passe-t-il ? Une juxtaposition ? L’auteur a repris son texte et lui a ajouté une deuxième trame, qui se déroule un siècle après la première. Mais la juxtaposition, pour abrupte qu’elle soit, renvoie à une orchestration renouvelée du tout. N’est-il pas question ici du devenir des idées sur plusieurs générations ? Rimbaud infuse Losseau mais la germination intellectuelle met du temps à fleurir, porter des fruits, se prolonge par-delà les décennies à travers des héritiers/disciples :

« (…) il aborde Esther, en lui disant que Le Bateau ivre est pour lui comme une sorte d’unité de mesure qui servirait à évaluer notre degré de folie, et donc en fin de compte notre sincérité. »

Ne déflorons pas l’intrigue romanesque et ses surprises. Mais avouons avoir passé notre temps, au cours des derniers chapitres, à cocher des lignes et des paragraphes, parfois des pages entières. Quelques échos de notre envol :

« (…) cependant il nous faut rappeler l’harmonie entre ce qu’on est et ce qu’on tend à être en créant. » ;

« (…) nous parlons de la joie de comprendre au sens de prendre dans ses bras, d’embrasser quelque chose qui nous soutiendra jusqu’au bout. » ;

« (…) elle relit Rimbaud. L’endiablé allume son feu. On pourrait s’y brûler, mais Esther s’y réchauffe, elle s’installe au milieu du campement nomade, à la belle étoile. » ;

« L’enthousiasme est un art martial d’anticipation créatrice d’une Joie future qui prendrait appui sur une petite joie présente (…) c’est, au-dedans de nous, un vieil escalier de pierre envahi d’herbes sauvages, qui nous permet de gagner en intensité, de dynamiser du sens. » ;

« Ils cherchent des lieux de tranquillité, des randonnées tracées comme des partitions à entendre et à voir, autant de possibilités d’harmonie. » ;

« Si on a l’esprit nomade, une fenêtre peut suffire. Deux battants s’ouvrent sur un cerisier, un petit carré de jardin et c’est déjà voyager, dépayser la pensée, rêver et recréer sa vie sur un petit rebond d’enthousiasme. »

Un art de vivre ? Un traité éthico-esthétique ? Décidément, après le traité de morale privée de Luc Dellisse (évoqué en septembre en ces pages), voilà nos auteurs qui glissent leurs voilures sous l’appel du Grand Large :

« Nous avons heurté savez-vous d’incroyables Florides… ».

 

* Jean-Pierre Legrand. Voir :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/19/37-rue-de-nimy-dalexandre-millon-murmure-des-soirs-une-lecture-de-jean-pierre-legrand/

** Martine Rouhart. Voir :

https://www.areaw.be/alexandre-million-37-rue-de-nimy-les-incroyables-florides-roman-murmure-ses-soirs-2019-presentation-par-martine-rouhart/?fbclid=IwAR0PdWBPZfhM6QVEj8LFSfzhGPervdrNgL6JrNOn6UaEWMjs8-WBj5BMaOc

 

(2)

Daniel ADAM, Eaux perdues, roman, Onlit, Bruxelles, 2014, 123 pages.

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Introduction.

Daniel Adam me ramène à mes débuts dans la médiation culturelle. 2001, l’appel de Michel Torrekens, la revue Indications, deux articles la première année. Le premier rencontrait mes aspirations naturelles (mondialistes) et me permettait d’évoquer un cador, l’Irlandais Joseph 0’Connor. Le deuxième m’a ramené à mes racines. Le Belge Daniel Adam venait d’être primé pour une nouvelle (Fureur de Lire), j’avais pu l’écouter performer lors d’un Tournai-la-Page. M’avait marqué la vie insufflée dans son travail : il emportait le public, le faisait rire ou savait l’émouvoir. Ce qu’il avait confirmé dans son premier roman, Lucid Casual. J’ai raté son deuxième (finaliste du Rossel !) mais voici le troisième. Publié il y a cinq ans déjà.

 

Premier contact. Un bel objet. Une belle mise en page. Sobre. Moderne.

Deuxième contact. Je retrouve tout ce qui m’avait séduit il y a dix-huit ans avec un zeste de fermeté, de maturité supplémentaire.

Quelques pages suffisent, je noterai cet opus avantageusement. C’est (très) bien raconté et c’est (très) bien écrit. Mieux : ce roman respire la modernité, dans le bon sens du terme, une modernité classique si je puis dire, qui rappelle (comme un Delperdange) la meilleure littérature américaine. Présence de nerfs, de squelette… Pas de mou ni de creux. Et quelques audaces (changement de personne dans la narration, du je au il ; absence de guillemets pour certains discours directs, etc.)

Pourtant, à y regarder de plus près, c’est un roman francophone, traversé de notables envolées poétiques :

« Même les trains semblaient passer sur la pointe des roues. » ;

« Il regarde Romy dormir comme on retrouve un papier chiffonné dans sa poche sans en comprendre le sens. » ;

« Depuis, il arpentait sa vie comme on marcherait à contrecourant d’une rivière en crue, l’eau jusqu’aux cuisses, cherchant l’improbable gué. ».

Ajoutons, en contrepoint du récit tendu, à sa petite musique dramatique, d’autres envolées, comiques, qui m’ont rappelé des pages de Lucid Casual. Par exemple, lorsque les femmes enceintes se retrouvent et se lâchent contre le sexe fort (fort ?) :

« – Oui, mais moi, le papa est parti, lâche Gisèle, comme en s’excusant.

  • Parti ?
  • Oh !
  • Où ?
  • Loin ?
  • Ça, c’est bien les hommes.
  • Tu n’es pas la première, rassure-toi.
  • Y en a qui sont là, mais c’est comme s’ils n’y étaient pas.
  • Moi, je préférerais que le mien s’en aille.
  • Tous les mêmes, ils tirent leur coup puis ils s’en vont.
  • Les hommes, comme dit ma mère, faut les mener par le bout de la queue. Et de toute façon, un homme à la maison, c’est un enfant de plus. »

Comme l’annonce l’excellente 4e de couverture, voici « un roman sur la paternité, la mémoire, la famille et l’amour ».

 

Le pitch ?

Vincent, la vingtaine, va être père. Il s’installe avec Romy dans une nouvelle maison, un peu perdue à la campagne, une gare à proximité et un talus, où il prendra l’habitude d’aller flâner. Car il est un peu immature encore, de ces gens qui possèdent une horloge interne au timing original, qui se règlent plus lentement mais plus fermement sans doute, pour aller plus loin ou plus longtemps.

Au lieu d’un bonheur béat, il est assailli par mille doutes, mille angoisses. Lui reviennent des morts (son père, son grand-père, sa sœur… après son accouchement). D’où une vision quasi apocalyptique de la grossesse et de la naissance :

« (…) j’ai peur de son regard, de ses reproches, de son avenir et de sa mort, inéluctable. J’ai peur des autres et du destin qui s’acharne sur ma famille. J’ai peur que tes eaux ne se perdent et qu’une fois encore elles m’inondent. J’ai peur d’être échoué au milieu d’un monde indifférent, accroché à mon désespoir comme à un peloton d’exécution, et que le premier cri de ce bébé ne déclenche la salve mortelle des fusils. »

Vincent s’enfuit, d’ailleurs, lors de sa première séance de préparation. Et on peut être agacé par la fragilité du héros ou par sa capacité à créer des drames abyssaux à partir des drames ordinaires de la vie. Les comparer à ce qu’endurent des Syriens, des Congolais des Grands Lacs… On peut aussi applaudir la capacité à plonger en soi, à fouiller les zones d’ombres, à accepter une confrontation avec le doute, la quête du Sens, le deuil…

 

C’est un livre qui n’ennuie jamais. Qui surprend. Ferme. Décapant. Perturbant.

Bémol : l’épilogue semble une partie ajoutée qui déstabilise voire incurve le sens de ce qui précède, le brouille plus qu’il ne l’approfondit.

 

(3)

Victoire DE CHANGY, L’île longue, roman, Autrement, Paris, 2019, 193 pages.

L'île longue

Après une vingtaine de pages, je marque le coup et me félicite : j’ai découvert une écriture ! Haut-de-gamme. A la fois classique et moderne. Inventive mais sans effet tapageur. Naturelle et travaillée. Habitée :

« De ces clichés exposés qu’on ne peut s’empêcher de toucher parce qu’ils ont l’air en 3D. Qu’ils ont l’air d’avoir une écorce, une peau, quelque chose d’épais, un supplément. »

Avec de fines notations poétiques au détour des phrases :

« Un peintre iconoclaste a su, un jour, nommer la couleur des yeux de Tala : l’outre-noir. »

Une poésie qui imprègne les protagonistes, élève leur niveau de perception et d’échanges :

« Bijan nous cache des coquillages sous le matelas, au niveau des âmes et sous l’oreiller inexistant. Elle dit que c’est pour orienter les songes. »

Qui plus est, le pitch est intéressant, interpellant même. Une jeune femme quitte l’Europe au débotté pour filer vers l’Iran en quête de mystère et de sens. Comme on filait jadis vers les Indes ? On a donc droit à un choc culturel, à une balade dans l’Iran profond et ses contradictions, ses impasses et ses trésors. D’autant que notre héroïne croise la route d’une jeune femme, Tala, s’attache à elle, à sa famille (sa petite fille Bijan, sa mère trop tôt disparue).

 

Mais.

Après une soixantaine de pages, je cale. L’autrice écrit très bien et raconte bien mais raconte peu, elle ressasse une manne de sensations autour des liens entre les personnages (un réseau minimaliste : l’héroïne, jamais nommée, Tala et Bijan, la mère) mais fait l’impasse sur les mille et une aventures d’un tel voyage, se braquant sur l’intime.

 

Puis.

Le récit acquiert une autre dimension quand les trois héroïnes larguent les amarres pour aller tout au sud du pays, le long du Golfe Persique, vers cette île longue où la mère a vécu il y a très longtemps. Que s’est-il passé ? Pourquoi a-telle perdu la volonté de parler… avant sa maladie dégénérative ? On touche à l’âme du pays. À son histoire récente. À l’enfer imposé par un régime totalitaire, la délation, la prison, la torture…

 

L’autrice, à peine trentenaire, possède une maîtrise impressionnante. Un espoir de nos Lettres, assurément ! A suivre !

 

(4)

Claudine TONDREAU, L’Adorante, roman, Samsa, Bruxelles, 2016, 137 pages.

Un bel objet. Un livre bien édité. Pas si fréquent. L’éditeur ? Christian Lutz qui, au Cri, a révélé les Alain Berenboom, Patrick Delperdange, Nadine Monfils, Xavier Deutsch, Arnaud de la Croix… Qui a publié G.H. Dumont, Delzenne, Muno, Compère, Benoît-Jeannin… Le dernier Grand Historique (après le retrait d’André Versaille) ! Qui a droit, d’ailleurs, à plusieurs pages dans la Bible de l’édition belge*.

Plongée.

Un style ! Original. C’est très bien écrit, très au-dessus de la norme, même s’il n’y a pas un mouvement naturel à la Dannemark. Les premiers mots :

« Elle traverse, pâle et lente hostie jamais mâchée, froide, indifférente, la fenêtre découpée dans le toit. »

Le vocabulaire, recherché (« chantournée », etc.), ne sera pas trop intrusif mais participera d’une mise en condition du lecteur en vue d’un voyage aux limites du fantastique. Il y a aussi, dès le premier chapitre, ce qui s’avérera la grande force du livre : la métaphorisation des épisodes narratifs (qui renvoient à une vision du monde, un rapport à l’autre, au monde, à soi) et la mise en abyme :

« Elle a l’apparence du plâtre : une concrétion calcaire, un morceau de Titanic, un minuscule cercueil marin. »

Ces mots renvoient à une planche déposée par le maître d’œuvre d’un atelier d’écriture, support du jour des imaginations. Et décrivent déjà Hildegarde, qui sera le centre du roman qui suit la mise en écrin.

 

Le pitch ?

Une dame se retrouve seule, le mari parti en Patagonie (temporairement, définitivement ? pourquoi ? ils ne sont pas séparés officiellement, il lui proposera même de le rejoindre), les enfants moins présents, plus volatiles, dans une maison, un quartier qui s’érodent, s’estompent… Elle s’inscrit à un atelier d’écriture et planche sur la planche… qui inspire le récit qui constitue l’essentiel du roman.

Le roman mis en abyme ? Notre narratrice se prend de passion pour la vie, la trajectoire de la traductrice allemande qui partage son bureau, Hildegarde. Or celle-ci se décompose littéralement sous ses yeux, victime d’une maladie de la peau.

 

Après un premier élan pour l’écriture, un retrait. Le récit ne m’accroche guère et manque de densité narrative. Les vies des deux dames m’indiffèrent. L’intérêt de parler bien de… rien ? J’ai l’impression d’être confronté à la vacuité de la vie de bobos. La narratrice est à la fois incapable de se remettre en question/changer de vie en osant suivre son mari comme elle est incapable de se réinventer sans lui. On est loin du féminisme ! La femme, somme toute, regrette l’émancipation de ses enfants ou l’esprit d’aventure de son mari. Sans mari ni enfants, point de salut, le vide ? Et l’objet de sa passion ? Cette Hildegarde. Qu’a-t-elle de spécial à part cette maladie ? D’autant qu’on se doute très vite que tout tourne autour de traumatismes de jeunesse. Mais… Banal !

 

Ma lecture vit un troisième temps. Où le charme se fait nettement plus opérant. C’est que… derrière les insignifiances du premier niveau narratif, il y a de fréquents échos d’un deuxième niveau, infiniment plus intéressant, troublant. Je pénètre soudain, sans y prendre garde, dans la magie du livre. Les mises en abyme de la condition humaine se mettent à se multiplier. Chaque vie doit tourner autour d’un axe et celui-ci, même après des décennies, est fragile. Disparaît-il ou s’éloigne-t-il et on se met à flotter en apesanteur, le sens, qui est le sang qui nous anime, se délave. D’où le recours à des substituts censés meubler le vide soudain, la néantisation voire la peur de la mort :

« Comme je voudrais, moi, que l’être Hildegarde ne soit pas perdu pour la postérité. ».

On effleure une solitude ontologique. On en frémit sur ses bases, on se cramponne à sa/ses balise(s). Il suffit d’un rien pour se trouver projeté dans la houle, pour se percevoir sur un à-pic étroit, le gouffre sous les pieds, le vertige au cœur et la nausée.

La narratrice, dès lors, en acquiert une autre dimension. Elle nous représente, surtout tous ceux qui luttent contre la dilution qui nous encercle, les historiens, les écrivains, les protecteurs de musées, de patrimoines. Lutter contre l’effacement. Mais le doute surgit :

« Mon projet d’en garder trace par l’écriture est vain. »

Ce qui pourrait signifier : « Tout ce que nous faisons pour ne pas disparaître est inutile, nous repoussons à peine l’inéluctable. »

Mais. Si tout est vain, que l’on se raccroche à une Hildegarde, au sauvetage d’une cathédrale, à la rédaction d’une œuvre shakespearienne…

On quitte étourdi et mal à l’aise.

 

* … de Tanguy Habrand et Pascal Durand. Voir :

https://lesimpressionsnouvelles.com/catalogue/histoire-de-ledition-belge/

 

(5)

Elodie WILBAUX, Le voisin de la Cité Villène, M.E.O., Bruxelles, 2018, 170 pages. 7/10.

Un été immobile

Une jeune autrice belge installée en France. Un premier roman. Qui oscille entre documentaire et autofiction. Conjugue deux récits. Le premier occupe la plus grande partie du livre. Une docu-fiction commentée ? Il y a de ça. On part d’un fait divers, les méfaits d’un pédophile entre 85 et 94. La narratrice est la compagne d’une des victimes. Tom a décidé de porter plainte, il a attendu des années, le procès s’ouvre, ils se sentent bien seuls. Le deuxième évoque un autre abus de pouvoir, une autre manipulation, celle qu’a subie la narratrice au début de ses études universitaires (de par un professeur/amant).

 

Ce livre m’inspire des sentiments très contradictoires.

Si on la joue simple, je dirai que j’ai lu sans quasi m’arrêter. Ce qui apporte un premier bon point, un gros. L’autrice écrit bien et raconte bien. Mes réticences auront donc à voir avec ce qu’elle raconte.

Pourtant, la reconstitution du procès, en ses différentes phases, l’analyse des comportements des divers camps, la gestion des faits passés (les abus subis, les séquelles, la plainte et sa réception) et présents (la difficulté à transformer un vécu réel en un discours cohérent et convaincant), tout cela est très bien rendu.

Me gênent un manque d’imagination en dehors du procès (on reste trop extérieur par rapport au bourreau et à sa mère, à d’autres complices) et un relevé très clinique eu égard au fait que l’autrice tire un peu trop la couverture à elle, insinuant sa propre histoire et finissant par nous assommer par un mélange de dramatisation excessive (elle ne cesse de se dire réduite en mille morceaux, incapable de se réparer.. ?. mais ce n’est pas elle qui a été violée, ce ne sont pas ses parents qui l’ont abandonnée, etc. ET encore : comment comparer sa manipulation par un amant pervers alors qu’elle est majeure avec ce qu’ont subi des enfants ?) et de narcissisme (elle se présente comme une bombe sexuelle en sus – sans jeu de mots – d’être extraordinairement présente et même nécessaire, trop nécessaire).

Quoi qu’il en soit, c’est un bon livre mais on est passé à côté d’un très bon livre. Selon mes critères.

Un roman ? Pas tout à fait. Ou pas du tout ? Mon excellent collègue du Carnet, Tito Dupret, le signalait dans sa recension, il s’agit d’un témoignage. Et, de fait, l’autrice gagne sa vie en animant des ateliers d’écriture et en écrivant des biographies.

 

In fine, hors Prix Emma Martin, deux romans analysés dans Le Carnet et les Instants.

 

(6)

Gilles HORIAC, La Peau de l’autre, 180° éditions, 2019, 195 pages.

La peau de l'autre, Polar

Voir : https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/07/28/horiac-la-peau-de-lautre/

 

(7)

Bruno WAJSKOP, La Force du crabe, Bord de l’eau, 2019, 109 pages.

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Voir : https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/09/11/wajskop-la-force-du-crabe/

 

Edi-Phil RW

LES LECTURES D’EDI-PHIL #19 : L’ÉTAT DES LIEUX DU LIVRE EN FÉDÉRATION WALLONIE-BRUXELLES

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE
Philippe REMY-WILKIN (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les lectures d’Edi-Phil

Numéro 19

 

 L’état des lieux du livre en Fédération Wallonie/Bruxelles.

Reportage sur une soirée/débat.

Le mercredi 18 septembre 2019, la SABAM (Société des Auteurs Belges) organisait en ses bâtiments de la rue d’Arlon une soirée/débat :

« Quelle est aujourd’hui la véritable situation de l’édition en FWB ? Quels sont les acteurs du livre aujourd’hui ? ».

Cette initiative répondait à un coup de sang d’un éditeur belge, Christian Lutz, l’homme qui a fondé et porté Le Cri (qui a révélé, entre autres, Arnaud de la Croix, Patrick Delperdange, Nadine Monfils, Xavier Deutsch, Alain Berenboom) durant des décennies, qui dirige aujourd’hui Samsa. Celui-ci, il y a quelques mois en effet, s’était fendu d’une lettre ouverte* à la ministre de la culture, s’inquiétant de l’avenir de la littérature belge francophone et, par-delà la mort du livre, d’une extinction (programmée ?) de la pensée, du débat démocratique.

A 19h, la salle est comble. Un premier succès. Sur scène, Eric Russon tient le micro et le tend à un parterre représentant les composantes du microcosme : Christian Lutz (éditeur), Jacques De Decker (Secrétaire perpétuel de l’Académie de langue et de littérature françaises, auteur, critique), Jean-Jacques Deleeuw (BX1 et les médias), Eva Kavian et Salvatore Minni (écrivains), Philippe Goffe (représentant des libraires indépendants) et Benoit Dubois (représentant de l’ADEB).

A 21h, quand on clôture le débat, des mains se tendent encore. La soirée a été indubitablement intéressante, on a dépassé le temps imparti aux interventions, le sujet a paru des plus sensibles, motivant, touchant sinon bouleversant l’assemblée. Divers sillons ont été ouverts. A défaut d’un compte-rendu exhaustif, nous allons tenter de resituer diverses questions évoquées, offrir un écho des échanges.

 

La situation du livre littéraire, du roman en FWB, chiffres à l’appui mais controversés.

Il y aurait une chute vertigineuse du nombre d’éditeurs et de libraires entre 1980 et 2019. Cependant, on évoque encore 250 éditeurs actifs ce jour dont 10 grands groupes. Cependant, l’essentiel de cette édition concernerait des secteurs hors littérature (livres scolaires ou juridiques, BD, etc.).

Christian Lutz évoque une coupure brutale dans les subventions pour la réédition patrimoniale (on lui doit des Jean Ray, Jean Muno, etc.). Il rappelle qu’en 1981 Le Cri possédait 360 points de vente mais qu’il en reste… 64 !

Selon l’Observatoire des Pratiques Culturelles, il y aurait une chute de 50 % de la lecture, beaucoup d’adultes ne liraient pas, beaucoup de ménages (et parfois des classes, dira Christian Lutz, des garderies) ne posséderaient pas de bibliothèque, la capacité de lecture des enfants chuterait.

 

Les problèmes propres à notre époque.

La diminution de la lecture est logique, selon J.-J. Deleeuw, vu l’irruption de nouveaux divertissements, principalement visuels : séries TL, jeux sur consoles, etc. Jacques De Decker assimile la lecture au temps lent et à l’intime, or the times they’re changing et l’ère actuelle est à la dissipation (zapping) et au public (réseaux sociaux).

Il y a un changement de modèle économique. Seuls les libraires les plus pros ont survécu. La concurrence des grandes surfaces, d’Amazon est redoutable. Beaucoup de lecteurs, crise oblige, se tournent vers les poches, qui rapportent moins (à la chaîne éditeur/auteur/libraire, etc.).

La surproduction du livre. On publie trop, comme jamais, et peu de livres marchent, comme jamais (faux paradoxe), c’est le phénomène de la massification (UN titre – ritualisé, comme un Marc Lévy, un Astérix… – est acheté par quasi tout le monde au détriment de la diversité, de la découverte… et, la plupart du temps, de la qualité). Du coup, un livre normal a droit à une vie en librairie de deux mois (rotation terrifiante !) ; les libraires qui ont témoigné une ouverture pour la diversité/qualité sont surchargés de rendez-vous avec des représentants surchargés de livres (et doivent apprendre à endiguer !).

Commentaire personnel ?

La crise du livre n’a-t-elle pas beaucoup à voir aussi avec les citoyens lambda, la dérive narcissique et égocentrée ? Combien de personnes se croient désormais habilitées à écrire, à publier… qui lisent à peine parfois ? Or les mauvais livres noient les bons, le public ne s’y retrouve plus. D’autant que les médias, le plus souvent (et gloire aux exceptions !) choisissent d’évoquer des sujets ou des figures plutôt que de présenter un contenu exemplaire.

 

Les problèmes propres à la FWB.

Notre communauté francophone manque d’identité, c’est clair et net, regretté et regrettable ; notre identité est délavée par rapport à la française, à la flamande.

Les médias regardent trop Paris et s’alignent à la Panurge mais ils suivent les attentes d’un public pour lequel, sauf exceptions, « il n’est de bon bec (belge) que de Paris (reconnu par Paris) ». Ainsi, 70 % de ce qui se vend chez nous relève de l’édition française (quasi synonyme de parisienne). Eric Russon signale qu’être édité en Bretagne ou à Bruxelles ne change pas grand-chose. En effet, confirme Jacques De Decker, la centralisation parisienne est un phénomène francophone, qui n’a pas d’équivalent en Allemagne ou en Angleterre.

Il y a un désintérêt des pouvoirs publics, qui amenuisent les subsides destinés au culturel, à l’édition en particulier. Le public se décharge sur le privé. On vend notre patrimoine. Mais ce désinvestissement est assez général et touche la santé, la justice. Et amenuise la démocratie ?

Une information entendue en off : une politique a avoué préférer donner de l’argent aux théâtres, car ils font vivre un quartier, tandis que les écrivains belges pourront toujours aller se faire publier… en France.

Le sujet est grave ! Le cerveau est modifié (positivement) par la lecture. Ne plus lire entraîne de fâcheuses conséquences sur la conceptualisation, la structuration du réel, la capacité à développer un esprit critique, nuancé (hors binaire). Christian Lutz rappelle qu’elle permet en sus un rapport privilégié avec un parent.

Mon avis ?

La culture demeure le plus sûr garant d’une fondation identitaire solide. Et une identité solide permet la confrontation harmonieuse avec l’altérité. De tout temps, les « identités meurtrières » (pour reprendre le grand Amin Maalouf) sont celles qui basculent du côté obscur de la Force. Aime-toi et tu pourras aimer !

 

Une quête de réponses. Comment améliorer la situation ?

Selon Christian Lutz, « l’avenir du livre passe par l’éducation et l’installation de bibliothèques dans les classes ».

Jacques De Decker plaide pour un Fond Francophone du Livre. Du côté flamand, il existe un Observatoire de la Littérature flamande. Celui-ci examine la diffusion, la circulation des livres. Il repose sur des experts qui font carrière et non des politiques, une dotation de six millions d’euros, un contrat avec des objectifs à cinq ans, un regroupement.

Le Tax Shelter ?  Les avis sont partagés car le produit livre est a priori moins rentable qu’un film, etc. (à par les livres de cuisine, les policiers…). A étudier !

Eva Kavian conseille d’intégrer un auteur belge au programme obligatoire de chaque année secondaire. D’autres (participants) insistent sur la nécessité pour tout citoyen/parent de jouer son rôle en lisant des récits à ses enfants, en contraignant ou en stimulant.

Faut-il aller davantage à la rencontre des nouveaux influenceurs ? Recréer des feuilletons en version numérique à la manière des journaux du XIXe siècle ? Imposer des lectrices dans les classes de maternelle ?

D’un autre côté, les éditeurs doivent être plus complets et  notamment plus commerciaux : il est rare d’être un très bon sélecteur/éditeur et, en même temps, un gestionnaire financier, un commercial avisé. Des subsides pour les aider, leur fournir une aide logistique ?

Une expérience doit faire rêver/réfléchir et être reproduite. Une école (à Lille ?) a imposé 15 minutes de lecture par jour dans son bâtiment et la délinquance s’y est effondrée, passant à… 0 % !

 

Des points positifs.

« Le livre numérique ne remplacera jamais le livre papier, selon Philippe Goffe. » De fait, les chiffres du numérique ne décollent pas, de nombreux lecteurs juxtaposent les deux supports (papier en général mais numérique en voyage).

Jacques De Decker relève que le prix unique du livre a enfin été obtenu, et protège les librairies labellisées contre les grandes surfaces. Ou que produire un livre est moins couteux aujourd’hui qu’hier (donc un jeune éditeur peut survivre/vivre sa passion plus aisément).

Eva Kavian défend la Fédération Wallonie/Bruxelles et les pouvoirs publics incriminés, loue les bourses de résidence (dont elle a bénéficié), les invitations à parler de ses livres dans des écoles. Elle évoque aussi un instrument de qualité : la revue Le Carnet et Les Instants.

Commentaire personnel ?

Vrai ! Le Carnet donne à connaître notre microcosme comme aucun autre média et, qui plus est, fait œuvre aussi en utilisant des rédacteurs de talent, des auteurs. Mais il faut ajouter une deuxième plume au chapeau des pouvoirs publics : la création ou la sauvegarde d’une remarquable collection patrimoniale, Espace Nord.

Et puis…

 

Coup de tonnerre ! Ou : « L’eau trouve toujours son chemin » !

Jacques De Decker, qui a souvent des allures de conscience de notre microcosme (il cumule tous les talents, a travaillé à tous les étages – création, adaptation, traduction, mise en scène, critique, jurys divers, modération de mille et une soirées…), intervient soudain pour relever un phénomène à deux anses. Un constat très négatif étant suivi d’une observation très positive.

  1. Il n’y a plus de place pour les critiques, les analystes, les véritables experts ès littérature (sauf exceptions) dans nos grands médias, où il est mille fois plus aisé de tendre un micro à un auteur qui prononcera lui-même 5 mots (ou plus) sur son livre que de lire soi-même, pouvoir situer via des compétences culturelles et intellectuelles.

DEUX. Un contre-pouvoir a émergé ! Sur des blogs, des revues en ligne ou plateformes, des réseaux. Je m’en doutais mais JDD l’officialise : il existe toujours de grands talents (parfois dignes des grandes plumes parisiennes, ose-t-il) dans la médiation culturelle mais ils se retrouvent (à part l’une ou l’autre exception) hors des grands médias.

 

Impressions personnelles ?

Je suis ému par la déclaration de Jacques de Decker, cet hommage formidable à tous ceux/celles qui osent encore travailler hors des modes et des diktats, parler avec authenticité mais surtout prendre le temps d’analyser en profondeur, de situer dans un contexte, de rédiger avec soin. Jeune, je découvrais les films via Luc Honorez ou Sélim Sasson, les livres via Jacques De Decker, dans Le Soir, à la RTB, dans Apostrophes ou Lire. Aujourd’hui, j’ouvre Le Carnet, Karoo ou Les Belles Phrases ! Notamment mais surtout !

Sonnez trompettes ! On n’est pas dans l’anecdotique, le contingent mais dans l’essentiel. On parle de l’émancipation des cerveaux, de l’animation des consciences et de l’esprit critique, de l’éveil et du réveil citoyens. Bref, on parle de ce qui peut entraver la marche en avant vers le totalitarisme. Faire barrage aux Trump et aux candidats tyrans, à la Pensée Unique, au culte du Binaire, à la recherche de boucs-émissaires, à la crainte de l’altérité, à la haine de l’Autre, du différent, de l’étrange, de l’étranger.

 

La conclusion de la Sabam ?

« La rencontre fut à ce point riche qu’elle a fait germer de nouvelles idées. D’autres événements (Sabam) autour de la question du livre se profilent à l’horizon. »

Suggestion personnelle ?

Une soirée autour des nouveaux prescripteurs du livre. Où il serait question des plateformes en ligne Les Belles Phrases ou Le Carnet et les Instants, de Karoo ; des Jean Jauniaux et autres Guy Stuckens aussi, qui animent notre vie culturelle en radio, prennent le temps de connaître et faire connaître.

 

Edi-Phil

 

* Voir sur le site de l’éditeur :

https://www.samsa.be/livre.php?id=104

 

 

 

 

 

 

LES LECTURES D’EDI-PHIL #18 – SPÉCIAL LUC DELLISSE : Épisode 3

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE
Philippe Remy-Wilkin (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 18

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

Spécial Luc DELLISSE !

Feuilleton autour de son essai Libre comme Robinson

Le livre appelle aux commentaires, au débat, et nous avons convié en guest star nos collègues Jean-Pierre Legrand et Julien-Paul Remy.

 

 Episode 3

(du chapitre 29 et de la page 78 à la fin)

 

Rappel : ce feuilleton prolonge un article plus traditionnel paru en août dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/27/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-15/

 

(15) « Les plaisirs d’être pauvre sont très relatifs. Le vide, le rêve, le froid, l’isolement, à pleines mains. Le présent éternel. Il faut faire la part du feu. »

 

Nouveau basculement ou nouvelle inflexion. Dellisse revient à son cas personnel, va développer son histoire et jouer les cobayes. Il a vécu pauvre mais sans regrets. Des allures de dandy infortuné (ou aux fortunes évanescentes) ? Il a préféré frauder en première classe, utilisé les toilettes des grands hôtels pour se rendre présentable.

La débrouille, donc. Et la liberté. Avec ravissement. Sans esquiver les dangers pourtant qui l’ont guetté à l’un ou l’autre moment.

 

(16) « Le salariat (…) est d’abord un statut. (…) Si on n’a pas l’âme collective ou le sens de la culpabilité, on dépérit. »

 

Dellisse évoque les hiérarchies incompétentes (les plus nombreuses, certes), la convivialité professionnelle (qui rogne sur le temps personnel mais permet de sortir du quant-à-soi), les pertes de temps des trajets, etc. Mais. Il parle pour des gens qui ont un projet personnel à réaliser. Une œuvre à créer ? Oui, mais on peut sans doute étendre à toute idée de réalisation : ouvrir un gîte d’hôte dans une région qui vous enchante, faire un tour du monde en bateau, fonder sa société, etc.

Je le rejoins quant à son idéal de vie. Indépendante, libre et fière, arcboutée à la réalisation qui sort du fond des entrailles. Loup plutôt que chien ? Oui.

Oui, mais en théorie. En pratique ? Une grande partie des gens n’ont pas d’aspirations de ce type et ne souhaitent rien tant que de rester arrimés à des rails. La réussite des Erdogan, Poutine et autres n’a-t-elle pas à voir avec ce besoin de déléguer toute responsabilité à une personne forte qui évacue la contradiction, la remise en question et propulse dans une vie soigneusement formatée ? Ne se cachent-ils pas derrière le Système que condamne Dellisse, qui surveille et contrôle ? Et ils ont été élus. Elus.

 

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Luc Dellisse

 

(17) « C’est si simple de démissionner. Merveilleusement simple. Sortir du jeu. »

 

Dellisse a un jour décidé de quitter les rails d’une vie normative pour « échapper au carcan de fer de la vie civile ».

Il a été courageux, il a osé. Agir puis assumer. Il s’est passé de beaucoup de choses (soins médicaux, etc.). Mais il pouvait faire ce qu’il aimait par-dessus tout : écrire. Et, pour vivre, il passait d’un mini-projet à un autre. Des investissements très éclectiques. Un cycle de cours à droite, des conseils pour un psy ou un politique (!) à gauche, etc.

J’applaudis. Mais. Peu de gens peuvent ainsi partir à l’abordage de leur vie. Il faut du talent et de l’énergie ; choisir n’est rien, assumer un choix, voilà la grande affaire.

Autre chose. L’indépendance absolue n’existe pas. On peut avoir affaire, comme indépendant, à des partenaires bien moins brillants ou agréables qu’en tant que salarié… chanceux. De nombreux amis musiciens m’ont parlé de leurs cours privés et… ce n’était pas la panacée. Du tout. Ce n’est pas non plus l’activité idéale de Dellisse qui lui assure sa vie ou survie, il doit composer avec d’autres activités.

Mon cas personnel, à dire le vrai et à m’exposer un tantinet, nuance vivement le propos de mon estimé confrère. Je suis parti très tôt des mêmes cogitations : envie de réaliser une œuvre, sensation que le temps dévolu au perfectionnement (intime et familial) est de loin la plus grande richesse du monde, constat qu’on perd beaucoup de temps et d’argent à… en gagner (on paie quelqu’un pour garder ses enfants, une autre personne pour nettoyer son chez soi pendant qu’on va accomplir une activité dite professionnelle qui n’a souvent rien d’exaltant), en frais de transport, de représentation, etc.

Oui. Mais. Après avoir exécuté moi aussi un pas de côté et osé dire non, j’ai croisé un emploi où la hiérarchie (hormis une parenthèse désenchantée) était globalement bienveillante et brillante, où les pertes de temps (trajets, convivialité…) étaient réduites, où les contacts interagissaient avec la réalisation personnelle et, in fine, dont les horaires étaient prodigieux, me laissant toutes mes matinées et même davantage. J’ai bondi et élu la juxtaposition d’une activité salariée agréable et complémentaire (vie sociale, rentrées fixes) à un quasi temps plein dévolu à la création et à des projets indépendants. Et ça me semble la meilleure combinaison, celle que je conseillerais à un jeune artiste en tous les cas, à un jeune entrepreneur. Hormis quelques périodes, je me serai senti incroyablement libre et n’aurai eu de cesse de perfectionner l’amalgame.

 

Jean-Pierre :

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

Concernant le monde du salariat, j’ai une anecdote personnelle. Je fais partie des petits veinards qui ont dû faire leur service militaire. Ce passage sous les armes m’a semblé un sommet d’abrutissement organisé. Lors de mon premier emploi civil (le second me laissa moins ce sentiment), j’ai eu l’impression de retrouver la même ambiance : une organisation tatillonne, des petits despotes, l’humour de bureau à la saveur si particulière, parfois les brimades. La seule différence avec l’armée était le rendement, démentiel pour l’époque. Ces premiers temps dans une entreprise (alors très connotée à gauche – « Il n’y a rien de pire, me disait un dissident de la boîte, qu’un employeur de gauche… ») me firent paraître le service militaire pour ce qu’il était effectivement : un rite de passage vers une forme d’absurdité de l’existence. Heureusement, mon expérience du travail salarié fut ensuite plus heureuse.

 

(18) « La pire sagesse serait d’organiser son existence en fonction de critères objectifs, quand la seule chance qu’on a de s’accomplir est de suivre son démon intérieur. »

 

Dellisse déconseille de trop planifier : « toutes les prévisions seront quand même déjouées. » Donc, ne pas écouter les sages avis des parents, des professeurs, des camarades.

 

Phil :

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE

Il a raison. Mais, ce qui est très drôle, il rejoint mon contrepoint de l’épisode 1, quand il jouait les futurologues. LE futur n’existe pas. Il existe DES futurs. Et tant de paramètres entrent en jeu que la raison sera aux abonnés absents. Il faut donc choisir et agir en surplomb du présent, en songeant à sa « lumière personnelle », qui, seule, compte (si on n’a pas d’enfants, tempérerais-je, auquel cas, il faut un tantinet moduler mais pas incurver car l’heureux rend plus aisément les autres heureux, non ?). Quoi de plus idiot que de détourner un jeune d’un séjour à l’étranger, d’un nouveau cycle d’études, de projets a priori éthérés ? Suivre ses appétits, en les nuançant d’accents pratiques, soit, au fil des expériences, voilà la clé d’un mieux faire, d’un mieux être, à soi et aux autres.

Somme toute, Dellisse rejoint Coelho ! Mais moi aussi. En route pour la légende personnelle. A tout prix. Quasi. Mais mieux vaut être doué, énergique et travailleur. Tout le monde ne peut pas devenir Luc Dellisse. Non !

Je vais mettre fin à mon passage en revue, déjà estompé. Le rôle des médiateurs culturels n’est pas de se substituer aux créateurs mais d’inciter à aller y voir de plus près, de mettre en appétit quand le livre (l’objet culturel) en vaut la peine. Ce qui est le cas ici, et largement : chaque court chapitre nourrit une suite de réflexions, la réflexion est mobile, un tel ouvrage se prête à l’analyse, au débat, il y a en sus une qualité d’écriture qui est un plaisir en soi.

Dans la suite du livre, qui creuse le questionnement du « comment être bien ou mieux au monde ? », Luc Dellisse, qui aura eu trois vies (salarié, indépendant instable puis ancré) va ouvrir des sillons de réflexions dans des directions si variées que j’en serait tantôt ravi, tantôt déconcerté. Imaginez ! La quête de l’oiseau rare, « quelqu’un qu’on aime et qui vous convient ». Le choix du logement et la nécessité de la propriété. La vie à l’hôtel aussi (et glorification de la chaîne Ibis !). Le rapport à l’état physique. Les impôts, l’épargne, l’économie. La possession et la sobriété face au matérialisme à tout crin. Dépenser mais pas gaspiller. Le bon luxe et le mauvais. L’inconfort et l’aventure. La marche. Les systèmes qui simplifient la vie (renoncer à la voiture… en ville, organiser et chasser le chaos, l’improvisé, etc.). Une critique de certains préceptes diététiques (boire beaucoup d’eau, prendre des petits déjeuners copieux) et une piédestalisation du café. Lieu de retraite idéal. Nécessité de cacher son intimité. Etc.

A retenir une page 138 assez intense, qui insiste sur un conseil très avisé : on n’obtient rien ou peu quand on se fixe des objectifs abstraits, imprécis (trouver l’amour, changer de métier, etc.). Il faut au contraire être dans le concret, soit donner des visages aux traits clairs à nos rêves : telle femme, telle activité, tel voyage…

 

Julien-Paul :

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Certes, l’abstraction de l’objet voulu comporte un versant négatif, à savoir la « mauvaise foi » (au sens sartrien de déni de liberté), la fuite du réel, la renonciation, la passivité, l’illusion, la croyance stérile, l’inaction. La réalisation d’un désir permet d’en vérifier la réalité : si, en plus de vouloir quelque chose, je mets en œuvre les moyens de l’obtenir, je le voulais vraiment. Vouloir quelque chose sans le mettre à l’épreuve du réel revient potentiellement à être trompé par le vouloir lui-même et par l’objet voulu : le vouloir du vide aboutit alors au vide du vouloir. On distinguera ainsi vouloir idéel (de l’idée de quelque chose) et vouloir réel (mise en pratique de ce vouloir et validation de celui-ci). Au vouloir idéel correspond d’ailleurs un temps : le futur, tandis que le vouloir réel correspond au présent.

Cependant, dans son versant positif, l’objectif abstrait revêt parfois une forme de sens, d’utilité voire de nécessité. Se fixer, par exemple, des objectifs inatteignables s’avère potentiellement positif si et seulement si, en parallèle, on réalise déjà des objectifs atteignables et concrets.

La vertu d’un objectif inatteignable se veut double. D’une part, son impossibilité de résolution préserve l’état de tension, la mise en mouvement qu’il instille dans l’individu, évitant le piège de l’arrêt, de la satisfaction immobile et paralysante, fermée sur elle-même, du vide et de l’absence. Un désir éternel met éternellement en mouvement, à l’image du mouvement elliptique d’une planète autour du Soleil : elle a beau ne jamais toucher ce vers quoi elle tend et ce qui l’attire conformément à la force gravitationnelle, elle poursuit inlassablement son trajet. A la manière d’une question irrésolvable, dont la réponse se révèle insaisissable. Or, vivre, n’est-ce pas passer sa vie à vivre des grandes questions existentielles ? La philosophie ne repose-t-elle pas sur des objectifs abstraits et inatteignables ? Ne tire-t-elle pas précisément son suc, sa force, son sens, sa nécessité de cette quête de l’impossible ? Pourquoi ne pas appliquer des principes génériques propres à un domaine de la société, à une discipline, à l’échelon de la vie individuelle ? Un point commun essentiel lie les notions d’objectif et de question : la quête, la recherche.

D’autre part, désirer un particulier (exemple : voyager en Italie) revient souvent à désirer un générique (voyager). Le général va même conférer au particulier (destination spécifique) son sens : je voyage essentiellement pour voyager. Un écueil se dresse néanmoins : désirer plus l’Idée de quelque chose que la chose elle-même. Or les deux types de désir s’avèrent complémentaires et nécessitent une égalité de traitement. Concrètement, dans le domaine du sport, un sportif, pour réaliser ses objectifs, appliquera idéalement ces deux vouloirs : s’il ne veut pas assez un objectif général et abstrait précis (être heureux, être aimé par un public, faire l’histoire, être le meilleur…), comme réponse à la question Pourquoi ? (pourquoi cette activité plutôt qu’une autre ?), comment pourrait-il vouloir les moyens y conduisant ? Il ne faut néanmoins pas trop vouloir quelque chose, un Tout (exemple : réussir un match), sous peine de rendre sa vie entière pleinement dépendante et aliénée de quelque chose qui ne dépend totalement de nous, et de ne plus concentrer une part de son vouloir sur les parties du Tout, c’est-à-dire les moyens à mettre en œuvre pour le réaliser. Ainsi, tout processus de réalisation d’objectif requérant des contraintes, il convient dans un premier temps de vouloir ce qu’on ne désire pas (exemple : entraînement éreintant, pénible, douloureux), pour ensuite apprendre à désirer ce qu’on veut.

 

Phil :

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE

Au fond, que cherche Dellisse ? Ce livre s’apparente à une quête de l’unité perdue, dit-il. L’île de Robinson ? Une métaphore. « Un système clos sans barrière », une « représentation géométrique de la vie », un « modèle parfait ». Il s’agit, in fine, d’être « à la fois hors du monde et dans le monde », de « créer un dispositif mental et un mode de vie pratique qui établissent des relations de nécessité entre chacun des moments de notre vie, chacun de nos « choix » et chacune de nos créations ». Somme toute, « toute vie est imaginaire » mais à nous de nous construire une fiction joyeuse et sensée (dotée d’un sens, d’une apparente/relative nécessité).

Magnifique !  Et vrai, me semble-t-il. Le Sens est la notion la plus importante de nos vies. Tout qui concourt à apporter un supplément de sens (c’est-à-dire d’âme) à nos entreprises est à privilégier, rechercher, peaufiner. Le Sens mène au bonheur. Avancer en ayant la sensation que chaque pas correspond à une nécessité, signifie, propose et améliore, à tout le moins maintient, préserve.

 

Julien-Paul :

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J‘abonde dans ce sens mais la notion de sens me semble recouvrir au moins trois sens différents :

. le sens comme direction. : orientation d’une vie (Où veut-on aller ? Quel est le but de notre existence ?) ;

. le sens comme signification (Qui suis-je? Qu’est-ce que ma vie?) ;

. le sens comme raison (Pourquoi je décide de vivre ? Pourquoi je veux vivre ? Pourquoi je veux vivre d’une certaine manière ?).

 

Jean-Pierre :

VOLTAIRE, CORRESPONDANCE, tome 1 de La Pléiade / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Ce petit traité de vie privée, que nous offre Luc Dellisse, est avant tout un manuel pratique d’apprentissage de la liberté. Je déduis de ma lecture que cette liberté a un but similaire à celui qu’Henri Bauchau s’assignait à la suite d’une de ses grandes crises existentielles : dégager une dimension plus exacte de soi-même (ce que Dellisse appelle l’unité retrouvée) et nouer une relation plus juste avec l’ensemble de ce qui fait notre vie. Pour cela il faut une volonté mais aussi mettre toutes les chances de son côté en se donnant les moyens de cette volonté. A cette fin, il faut éviter de s’engluer dans les mirages du bien-être matériel, source inépuisable d’asservissement. Il faut donc agir selon deux axes : réduire ses besoins et assurer son autosuffisance financière ainsi ajustée.

Côté besoins, il me semble que l’on franchit un cap lorsque l’on prend conscience de ce qu’une majorité de nos désirs sont, selon l’expression de R. Girard, des « désirs empruntés », médiatisés par une tierce instance (la publicité, le milieu socio-culturel, les modèles familiaux…). S’il est malaisé d’échapper à toutes ces déterminations, il n’est pas impossible de faire le tri et de se recentrer sur des désirs « plus nôtres », plus authentiques. Concernant l’autosuffisance financière, Dellisse propose plusieurs stratégies dont le principe reste toujours le même : gagner sa vie tout en évitant l’asservissement qui résulte de l’exercice continu d’un métier exclusif.

Curieusement, tout centré qu’il soit sur la liberté, ce livre ne définit jamais ce que l’auteur entend par liberté. Tentons une approche. Si « être consiste en mouvement et action » (Montaigne), alors la liberté est cette faculté que nous avons d’être et dont il faut à tout prix préserver les conditions d’exercice. Le modèle social (avec son nirvana : le CDI), qui pousse à consacrer l’essentiel de nos heures au travail salarié, fige l’existence et rompt toute dynamique véritable. Il faut donc restaurer une dialectique entre le besoin d’autonomie totale, la pleine réalisation de soi et la libre acceptation d’une partie des contraintes du monde. A une aliénation irraisonnée et sans limite, il faut substituer une aliénation maîtrisée et librement consentie. Nous devons sauvegarder notre liberté de mouvement. A cet égard, il y a dans ce livre comme l’éloge de la paradoxale richesse de celui qui, n’ayant rien (ce rien vise le superflu, objet de désirs empruntés), tient néanmoins sa vie en son entière possession.

La lecture de ce brillant petit livre m’a rempli d’inquiétude et d’allégresse. L’inquiétude de n’avoir pas trop bien emmanché mon existence ; l’allégresse de voir ma fille s’orienter spontanément vers une vie plus libre. Je lui offrirai d’ailleurs ce livre au prochain Noël. Mais chut ! Ne lui dites pas.

 

Julien-Paul :

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Une remarque sur le sens, la nécessité et l’art.

Si on part du principe que le sens est nécessaire dans la vie humaine, alors, par voie de conséquence, ce qui questionne et interroge l’enjeu du sens, c’est-à-dire « donne du sens au sens » en en faisant un objet d’étude, de réflexion et d’expérience, devient à son tour nécessaire : l’ART !

 

Par Edi-Phil RW, Jean-Pierre Legrand et Julien-Paul Remy.

LES LECTURES D’EDI PHIL #17 – SPÉCIAL LUC DELLISSE : ÉPISODE 2

LE COUP DE PROJO d'EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE
Philippe Remy-Wilkin (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 17

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

Spécial Luc DELLISSE !

Feuilleton autour de son essai LIBRE COMME ROBINSON

Le livre appelle aux commentaires, au débat, et nous avons convié en guest star notre excellent collègue Jean-Pierre LEGRAND.

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre Legrand

Episode 2

(chapitres 19 à 28, pages 52 à 77)

 

 

Rappel : ce feuilleton prolonge un article plus traditionnel paru en août dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/27/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-15/

 

Après le premier épisode, Luc Dellisse, nous a envoyé un très agréable message :

« Une entreprise polyphonique, ce commentaire, un point de vue agile et parcellaire à la fois (NDLA : volontairement parcellaire, comme expliqué dans le feuilleton), une sorte de chassé-croisé d’arrière-pensées stimulantes. »

Dans la foulée, il nous livré un rappel, que nous partageons volontiers :

« Pour mémoire, deux choses :

  • L’objet unique de mon livre, c’est la liberté individuelle, comme méthode pour réussir à unifier sa vie.
  • C’est un ouvrage littéraire, et non philosophique, en ce sens qu’il met tout sur le même plan : la résistance mentale, l’amour physique, la propriété foncière, le régime alimentaire, les ETF, etc., comme des moyens de rejoindre cette unité perdue. »

 

(9) « Tout est à changer, tout est à trouver. »

 

Ce n’est pas indiqué dans l’ouvrage, qui n’est pas officiellement découpé en parties. Pourtant, un basculement s’opère (ou plutôt s’accentue) à partir du chapitre 19 et de la page 53. Après nous avoir décrit le monde dans lequel nous vivons (une nouveauté absolue, selon lui) et celui vers lequel nous nous dirigeons, Luc Dellisse ouvre le sillon de la réaction. De l’individu. De l’interaction avec ce monde. Et va appuyer sa démonstration sur sa propre personne : « Mon histoire est celle d’un homme dispersé qui n’a trouvé son équilibre de vie que tout récemment. » Une vie de cigale, donc. Puis une remise en question. Pendant un long laps de temps, il s’est laissé vivre, protégé par son énergie (et ses talents, certainement), il publiait au gré de ses envies, il changeait sans arrêt de domicile ou de compagne, de vie. Dans la droite ligne de mai 68 et des Trente Glorieuses ?

Pourquoi cette mutation ? Parce qu’un amour, la création d’un foyer… ? Il semble décrire une réaction à une modification du décor : le monde d’aujourd’hui ne cautionne plus l’indépendance d’esprit ou de mœurs, la compétence (langagière) et la culture (historique, livresque). La globalisation induit un « immense laminoir » civilisationnel.

 

Phil :

« Finkielkraut, sors de ce corps !»

Je plaisante. Mais il y a un voisinage de mécanisme. Somme toute, la religion du Progrès perpétuel et sacro-saint, du libéralisme à tout crin, d’un certain mondialisme, la démocratie même ont soudain montré d’inquiétantes limites ou lacunes. Impasses ou paliers de stagnation/régression à franchir avant de reprendre le (très long) cours des choses ? Dellisse ose le dire : « Les avantages qu’on retire à vivre en démocratie ont singulièrement décru. »

Je reviens sur ce que je disais dans le numéro 1 : Erdogan, Trump, Poutine, Bolsonaro, etc. ont été élus ; le RN, en France, est peut-être déjà le premier parti de l’Etat qui a placé les Droits de l’Homme à son frontispice.

 

Jean-Pierre :

Je suis réservé s’agissant des assertions du type « Les avantages qu’on retire à vivre en démocratie ont singulièrement décru ». En creux, cela peut signifier que les avantages à glisser vers un autre régime ont cru dans la même proportion. Au risque de tomber dans un lieu commun, j’estime qu’il n’y a jamais aucun avantage à vivre dans un système non démocratique.

Dans un essai très polémique, François Furet soulignait voici déjà plus de trente ans ce trait unique de la démocratie moderne dans l’histoire universelle : « sa capacité infinie à produire des enfants et des hommes qui détestent le régime social et politique dans lequel ils sont nés, haïssant l’air qu’ils respirent, alors qu’ils en vivent et n’en ont pas connu d’autre ». Cette tendance me semble n’avoir fait que se renforcer. Je reconnais toutefois qu’il est malaisé de trouver le point d’équilibre entre un conservatisme mortifère et la critique d’un système qui montre ses limites et souvent s’égare.

 

(10) « La peur de sortir du rang est toxique. »

 

Il faut donc réagir. Oui. Oser. Ne pas être un mouton de Panurge ?

 

Mon avis ?

Des officiers turcs ont refusé de commander des pelotons d’exécution durant le génocide arménien, des soldats allemands ont refusé de tirer sur des juifs, etc. Il y a des oppositions moins spectaculaires et pourtant ô combien nécessaires. Mais. Quelle est la nature de l’espèce humaine ? Chien ou loup ? Ne pas oublier les leçons du procès Eichmann (et la banalité du Mal décrite par Arendt) ou celles des expériences de Milgram (contestées quant aux chiffres, elles évoquaient deux tiers d’humains prêts à tout en se déresponsabilisant derrière la soumission à une autorité).

Pas d’humain véritable sans la capacité de sortir du rang ?

Ce qui renverrait encore à la Genèse. L’homme véritable, pleinement humain, c’est… Eve ! Condamnée par la morale immorale des autorités du temps (et d’un Dieu méchant ?) ?

 

(11) « Le choix primordial (…) tient à notre capacité d’amour. »

 

Cocasse. Je vous parle de l’Ancien Testament, dès la page qui suit, Dellisse nous renvoie au Nouveau ! Bien qu’il préfère évoquer un héritage antique, gréco-romain. L’amour comme épicentre ontologique d’un univers doté d’un sens, équilibré, menant au bonheur donc et à l’utilité citoyenne.

J’applaudis !

Il a raison et il est courageux. Agir pour quelqu’un (une ou des personnes) transcende nos actes, les colore, comme un grand vent qui gonflerait les voiles et permettrait de larguer le cabotage pour affronter le grand large.

Dellise en induit qu’il faut savoir hiérarchiser nos « occupations nécessaires ». Décidément. Que de mots osés ! Imprononçables jusqu’à il y a peu et en de nombreux endroits encore. Dellisse, un ancien braconnier qui deviendrait garde-chasse ?

 

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Luc Dellisse

 

(12) « Le modèle, c’est loft story, c’est-à-dire la vie du zoo. »

 

Je perçois un nouveau basculement, plus subtil, à partir du chapitre 22 et de la page 60. Dellisse s’attaque à des dérapages plus précis, en explicite les dommages. L’open space, par exemple, « le contraire de la convivialité », comme un autel dressé aux dieux transparence et immédiateté. Plus loin, les réseaux sociaux, « ces urnes funéraires de la pensée »

Il rappelle des principes sains aussi.

L’équilibre des rapports humains doit reposer sur un rapport gagnant/gagnant, que le Nouveau Monde, le Système ne garantiraient plus ou, pis encore, condamneraient… à tel point qu’on peut s’interroger sur la nature réelle du stress ou du burn-out, qui n’est peut-être pas si accidentelle, sur la suspicion générée par un travailleur clamant santé et joie de vivre, amour de son activité.

La nuance est érigée au rang d’antidote. Ainsi, dans le chapitre 23, il rappelle que la pédophilie, des terrains nauséeux appellent à une grande lucidité quant à un arc-en-ciel de responsabilités différenciées.

 

Phil :

Soit. Il ne faut pas confondre la relation d’un adulte avec un adolescent de quinze ans et celle avec un enfant de huit ans. Etc. Il faut se tenir à égale distance du laxisme et de l’excès de répression.

Portes ouvertes ? Peut-être pour des gens informés, sans doute pas pour le grand public. Pourtant, on rappellera ici que la relation d’Emmanuel Macron et de son épouse est partie sur de telles bases. Qui, aux Etats-Unis, auraient mené Brigitte au procès et à une mise au ban de la société. Ceci remarqué avec toute ma sympathie pour le couple Macron.

N’empêche. Je suis un peu décontenancé. Digression ou exemple concret des domaines d’application du regard équilibré, citoyen ?

Encore que… Dellisse pointe une dévolution des mœurs, de plus en plus restrictive, qui pourrait un jour interdire une relation entre un croyant et un athée, un écart de trente ans entre partenaires adultes consentants… Là se faufile l’autre volet du livre : son volet prospectiviste. Que je manipulerais avec précaution. Observer un mouvement montant de la mer n’implique pas qu’elle aura nécessairement monté de vingt mètres quelques heures plus tard.

Quant à sa critique des réseaux sociaux… Toute invention possède deux anses et beaucoup dépend de l’appréhension de l’utilisateur. D’ailleurs, ce feuilleton est écrit avec des amis découverts sur Facebook et y sera propagé.

 

Jean-Pierre :

Cadre dans une entreprise depuis trente ans, je suis très sensible au chapitre 22 (« Le zoo managérial »). Le système dit open space tend effectivement à se généraliser.

Le culte de la transparence et d’une égalité factice, qui sous-tendent ce système, sont à mes yeux une négation de l’individu. Depuis plusieurs années, un peu partout se met en place une conception du travailleur machine, qui privilégie toujours davantage le rendement et la polyvalence des travailleurs, cet autre mot en trompe l’œil pour désigner l’interchangeabilité. Le travail est scandé sur un rythme qui échappe au travailleur et auquel il doit se conformer : dans le défilé grouillant des tâches, souvent répétitives (l’informatique est passée par là), l’important, le seul impératif, est de garder le rythme ; le moindre faux pas et vous êtes piétiné par le troupeau qui poursuit sa route.

Selon moi, cette dérive explique en grande partie l’épidémie de burn-out à laquelle nous assistons.

 

(13) « La politesse (…) répond bien mieux que l’amour ou l’altruisme à la réalité des relations humaines. »

 

Phil :

La chapitre 25 me déconcerte. Dellisse se contredit. Il avait offert le trône des valeurs à l’amour et intronise à présent une politesse qui n’est pas celle du cœur mais une politesse sociale, c’est-à-dure une huile qui aide à faire fonctionner les rouages de la société, soit cette entente ou plutôt cette supportance qui est nécessaire à un vivre ensemble serein.

Il va plus loin : « La sincérité est une nitroglycérine trop instable pour mon goût. » Et de se vanter d’avoir flatté mille personnes, mille œuvres qui ne le méritaient pas. Tenant compte d’un « vivre est difficile ».

Je comprends qu’il différencie (voire privilégie) une huile opérant dans le collectif à une huile opérant dans le privé. Je peux comprendre que la contradiction puisse s’avérer aussi une force, en ce sens qu’un esprit honnête peut penser blanc et noir selon le moment ou la prise de perspective. Par contre, je ne partage pas son interprétation. Du moins pas jusqu’au bout. D’accord sur un principe de bienveillance/politesse. Mais de là à avancer masqué quant à ses sentiments… Le contraire de ce qu’il réalise dans ce livre ? Aimer tout le monde (encenser), c’est n’aimer personne. Il faut émettre des avis contrastés et nuancés pour être pris au sérieux sur le long terme. Il faut avoir été dans la restriction de ses largesses pour qu’elles puissent être appréciées. Je suis pour une sincérité modérée par la bienveillance/politesse sociale.

 

Jean-Pierre :

Je comprends tes réticences sur le chapitre de la politesse. Je retiens toutefois une phrase très belle qui sauve Dellisse du soupçon de cynisme : « J’ai mieux aimé les gens que leur talent ».

Pour ma part, j’essaye de m’en tenir à une règle assez simple : je ne dis pas toujours tout ce que je pense mais je ne dis jamais le contraire de ce que je pense. Parfois le silence s’impose. Il peut être gênant…

 

(14) « Le présent (…) une mince pellicule de glace sur l’immensité des siècles écoulés. »

 

Superbe ! L’écriture et l’idée ! Philosophie et poésie définissent une interaction : notre présent intègre des fragments de passé. Si vous marchez sur une rue pavée, chaque pavé appartient à une histoire lointaine mais joue encore un rôle sous votre pas, dans votre actualité. Notamment.

 

Par Edi-Phil RW et Jean-Pierre Legrand.

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 3

 

 

LE COUP DE PROJO d’EDI‐PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #16 : SPÉCIAL LUC DELLISSE

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 16 (septembre 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

Spécial Luc DELLISSE !

Feuilleton autour de son essai LIBRE COMME ROBINSON, paru aux Impressions Nouvelles.

Le livre appelle aux commentaires, au débat et nous avons convié une guest star : Jean-Pierre Legrand. 

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

 

Episode 1

(chapitres 1 à 18, pages 5 à 52).

 

 

Note préliminaire.

Ce feuilleton prolonge un article plus traditionnel paru en août dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/27/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-15/

 

  • « Juger de ce qui relève de l’éternel retour, et de ce qui, peut-être, se produit pour la première fois. »

 

Dès le premier chapitre, « Du nouveau sous le soleil », Dellisse nous secoue vivement en assénant une proposition qui heurte la sagesse populaire, qui veut que rien ne soit jamais neuf mais toujours recyclé, ce qui permettrait à l’expert ès Histoire de mieux analyser/prévoir/prévenir ce qui l’attend à la lumière de ce qui a été.

L’ancrage mental remonte loin : la plupart des civilisations envisagent l’Histoire comme une suite de cycles (naissance d’un organisme, d’une société puis croissance jusqu’à un point d’acmé, une éventuelle stagnation, puis une inévitable décadence menant à la mort, la disparition, l’extinction). Pas la nôtre, la judéo-chrétienne, me direz-vous, qui a établi un sens à l’Histoire et une fin dernière. Pourtant, cette vision, à contrecourant si on envisage l’ensemble de toutes les croyances qui nous ont précédés ou cohabitent encore avec nos reliquats (jusqu’à imprégner notre sagesse populaire !), n’est pas nécessairement dans les textes sacrés du christianisme, et relève peut-être/sans doute d’un abus interprétatif. L’Apocalypse ne relaterait pas la Fin des Temps mais narrerait ce qui a été et qui se reproduira donc encore.

 

Pour Dellisse, il « arrive que l’Histoire se répète, et il arrive qu’elle innove absolument ». Ce qui serait notre cas, petits veinards, nous sommes entrés dans « l’ère du monde fini », dominée par des phénomènes « sans commune mesure avec le passé :  surpopulation et brassage des peuples, « extinction quantifiable des ressources » et « économie mondiale de la dette », pouvoir de destruction intégrale et bouleversement des climats, intelligence artificielle (et machines hors de contrôle) et omni-surveillance électronique, etc.

C’est à désespérer ? Dellisse ne prévoit aucune parade à grande échelle mais nous propose de prendre le maquis : « Quand l’avenir se referme et que le passé se fait mensonge, le point de vue de la résistance permet de mieux distinguer la part de liberté qui nous reste. »

 

Phil :

L’Histoire se répète et ne se répète pas. Elle reproduit des phénomènes et des enchaînements mais jamais identiques. Comme un fleuve, qui charrierait régulièrement des troncs d’arbres mais jamais les mêmes ni à la même vitesse. Les plats repassent mais la vaisselle est différente, ou la cuisson, ou les assaisonnements.

Innover absolument ? L’innovation est du moins conséquente et jamais vue. Mais absolument ? Je crois qu’il y a beaucoup de génocides ou d’extinctions à petite échelle (les indigènes d’une île, en Patagonie, aux Canaries ou aux Antilles, etc.) qui ont été perçus comme la fin du monde par des microcosmes. Et la fin de notre civilisation ne serait pas la fin de l’humanité. Et quand bien même… pas la fin de la planète ou du vivant, qui continueraient sans doute des millions d’années sans nous. Comme des étoiles et des planètes survivront à la fin de la Terre, etc.

Mais j’ergote. On est entré dans une ère qui profile d’immenses dangers, c’est certain. Et le scénario dessiné par Dellisse existe et va exister en divers de ses champs. Reste à voir s’il va perdurer. L’avenir est impossible à prévoir. Je me raccroche à cette première bouée : il y a quelques décennies, nos bons experts nous prédisaient des ingestions de pilules et la fin des repas traditionnels… et la gastronomie a explosé. Le féminisme annonçait des femmes modernes asexuées ou virilisées, et le glamour des corps (masculins aussi, soit) n’a jamais été si omniprésent. Etc.

 

Jean-Pierre :

Pour qualifier l’équilibre de la terreur post-Seconde Guerre mondiale, Aron eut ces mots célèbres : « Paix impossible, guerre improbable. » J’ai envie de transposer la formule à notre situation actuelle : « maintien de notre modèle économique impossible, fin du monde improbable ». Les contradictions propres à ce modèle risquent bien de le tuer dans sa mauvaise graisse. Pas une semaine ne passe sans que, dans le même journal télévisé, s’entremêlent la déploration de l’un ou l’autre désastre écologique et le commentaire enthousiaste des dernières mesures adoptées pour doper (on n’a plus peur des mots) la sacro-sainte croissance. Cette fuite en avant n’est évidemment pas tenable.

 

  • « Partout, sans cesse, en tous domaines, ce qui a progressé, c’est la restriction. »

 

Dans le deuxième chapitre, « Vintage », Dellisse dénonce les territoires (de liberté) perdus en moins d’un demi-siècle. Il ne joue pas aux libertaires ou aux anarchiques. Non. Il reconnaît la raison d’être de la surveillance et de la punition. Mais il interroge « la légitimité de ceux qui l’exercent ». Et observe que « la liberté de conscience est devenue suspecte », appréhendant qu’elle soit un jour « déclarée illégale ». Et d’énumérer des domaines de recul. Peut-on encore aujourd’hui comme hier trouver un choix extraordinaire d’objets et de livres, prendre un avion ou un train au débotté, visiter à son gré les grottes préhistoriques, se moquer des religions, se conserver un jardin secret, etc. ?

Dans le chapitre 11, « Locataires universels », Dellisse appréhende la mise en danger du droit de propriété, met en rapport l’explosion démographique et la nécessité du partage, évoque le leasehold estate, ce système immobilier britannique (dont j’ai entendu parler pour l’habitat londonien) « qui se caractérise par une propriété libre mais temporaire », lui voit davantage d’avenir qu’au freehold, notre propriété continentale classique.

 

Jean-Pierre :

Sur ce sujet de la propriété, une lecture rapide peut laisser l’impression d’une contradiction entre ce chapitre 11 et le chapitre 28 (« La dépossession ») où l’auteur fait état du bon souvenir qu’il garde d’un communisme pratiqué à usage local. La contradiction n’est cependant qu’apparente car, si Dellisse juge que le communisme demeure son mode de de vie idéal, c’est, à mon sens, à la condition qu’il soit choisi librement par les individus qui le pratiquent à leur échelle sur une base volontaire et non imposée de l’extérieur par ukase administratif.

De ce point de vue, j’ai personnellement quelques craintes. Certes, l’évolution de la planète ne laisse aucun doute sur la nécessité de changer de paradigme économique. Il ne faudrait cependant pas que, par l’idéologisation des choix écologiques, nous n’ayons échappé à la collectivisation communiste que pour mieux nous précipiter dans la collectivisation verte et une nouvelle négation de l’individu.

Enfin, inquiet de notre devenir de locataire universel, Dellisse semble surtout préoccupé par l’avenir de la propriété immobilière. Je m’interroge pour ma part quant aux conséquences de la mutation en cours au plan numérique. Musique mais aussi littérature sont de plus en plus consommés via des abonnements à des services de streaming. Ici encore, le modèle locatif s’étend au profit d’une culture de l’instantané. Favorisé par une évolution de l’habitat ne laissant plus guère de surface disponible pour les livres, cette mutation vers une société sans mémoire et sans transmission durable m’inquiète. La fin d’une vie ressemblera de plus en plus à un simple rond dans l’eau du néant, un individu poussant l’autre et prenant sa place dans la ruche… Il suffira de résilier les abonnements en cours, le vent n’ayant plus rien même à emporter.

 

Phil :

Qui pour nier que nous sommes observés/dénoncés/harcelés (cf réseaux comme Facebook, smartphones, etc.) comme jamais ?

D’un autre côté, une puce ou une caméra de surveillance auraient pu sauver Julie et Mélissa. Des crimes sont éventés ou des assassins alpagués. La loi du silence a reculé, et les abus sexuels sont punis comme jamais. Mais toute avancée est ambivalente, ou amène son lot d’avantages et inconvénients. La balance déterminera la valeur de l’apport. Qui variera en fonction des contextes et des temps. On se réjouissait de la chute du Rideau de Fer et les mafias russes ont déferlé. On se réjouissait de l’ouverture de la Chine et on se demande aujourd’hui où s’arrêteront l’expansion et la domination de celle-ci. Etc.

 

Jean-Pierre :

Toute avancée est, en effet, ambivalente. Le fichage tous azimuts (par exemple, de l’ADN) m’inquiète. Lors de micros-trottoirs, j’ai parfois entendu certains afficher leur indifférence sur le mode « Peu m’importe, je n’ai rien à me reprocher ». La question est de placer le curseur entre avantages et inconvénients. Imaginons qu’un nouveau parti fasciste prenne le pouvoir et décide d’installer un état totalitaire. Combien de temps lui faudrait-il pour étendre sa maîtrise à tous les aspects de notre vie ? A mon avis, très peu ! Les moyens de contrôler tout un chacun existent déjà, au moins en germe. C’est cela qui m’interpelle : que par des mesures souvent dictées par la peur et parfois justifiées, on facilite le basculement d’un régime démocratique à un régime autoritaire en rendant toujours plus aisée la mainmise sur nous tous d’un pouvoir malintentionné.

 

Phil :

N’est-il pas utile de protéger des sites, de mettre en garde contre les dangers du tabac, du sexe non protégé, etc. ?

Quant à la surpopulation et à ses conséquences, oui, je la vois comme la plus grande menace mondiale. Mais. Qui sait ? Une épidémie, annoncée d’ailleurs, peut éradiquer une grande partie de la population mondiale. Une guerre Chine/Etats-Unis pour la suprématie économique ? Une série de guerres pour les réserves d’eau de la planète ? Ou alors un progrès soudain qui tire toutes nos populations vers le confort et la dénatalité, son corollaire masqué ? Ou, encore, une perte de fertilité, observée pour de nombreuses espèces déjà, due à la pollution, aux ondes magnétiques, etc. ?

 

Jean-Pierre :

Dans les années 60, on croyait en une croissance exponentielle de la population sur terre. Sur base des calculs de l’époque, la population mondiale était appelée à doubler tous les 15 ans. Sur quelques dizaines de siècles, cela aboutissait à un empilage qui aurait dépassé la stratosphère… Cette évolution théorique ne résiste pas à l’expérience : aucun phénomène ne peut croître indéfiniment car sa croissance est limitée par le milieu dans lequel se trouve la population. Aujourd’hui, certaines études prophétisent une baisse de la fertilité et une décroissance démographique qui pourrait surprendre.

Une chose semble certaine : chaque époque ressemble de moins en moins à celle qui l’a précédé.

 

Phil :

Dans son chapitre 13, d’ailleurs, Dellisse se contrepointe, ce qui peut desservir son propos, ponctuellement, mais rehausser notre considération pour la globalité de son travail extrospectif (l’introspectif suivra). Il rappelle en effet le temps, si proche encore, qu’on pourrait nommer « l’âge des étoiles », soit cette période où l’on était convaincu que le destin de l’humanité « était de voyager à travers le système solaire ».

Les futurs sont donc réversibles ?

Notons que, dans le chapitre 14, il assimile une nouvelle ère à l’irruption du baladeur. Interpellant. On serait passé d’une ère où l’on sort de soi pour aller vers l’infini et l’infiniment extérieur pour se recroqueviller sur soi (baladeur mais selfie, vidéos de sa vie privée, etc.). Ce qui renvoie à ma conception non linaire mais cyclique du temps. Quoi qu’on vive, cela se terminera et s’inversera. Le meilleur et le pire. Ce que disait déjà le premier roman (et quel roman !) de l’histoire (connue) de l’Humanité : L’Epopée de Gilgamesh !

 

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Luc DELLISSE

 

  • « Il n’y a aucun scrupule à avoir de ne pas jouer le jeu, quand l’adversaire triche, que les cartes sont forcées. »

 

Pour Dellisse, un système autocratique se met en place à l’échelon mondial, « encore un peu rustique » mais déjà « plus efficace que celui décrit dans 1984 par Orwell ». Or « notre seul devoir est le bonheur », sans nuire à autrui, en élargissant au contentement du proche. Et cela nécessite des accommodements avec la morale traditionnelle vu le partenaire, ce système (cet Etat qui rogne sans cesse sur nos acquis et nos libertés, notre individualité).

Pourtant, nous avons encore la chance de nous situer dans une période intermédiaire (un monde se termine, un autre se dessine) où il est possible de profiter comme jamais de « ce que six mille ans de culture ont produit en matière de savoir et de création ». Et Dellisse, nuancé, de noter qu’on peut aujourd’hui parler avec la femme aimée « à dix mille kilomètres de distance », commander en ligne mille et un produits en s’épargnant perte de temps ou contacts inutiles. D’en asséner un deuxième devoir : profiter et faire profiter de ce qui nous est offert.

 

Mon avis ?

De voir comment des Poutine, Erdogan, Trump, Bolsonaro, etc. arrivent un peu partout au pouvoir donne en effet une impression de retour (relatif) aux années 30. De voir comment se pratique l’espionnage sur les réseaux, etc. fait peur.

Cependant, ces leaders populistes ont tous été élus et peuvent tous, a priori, être renvoyés à leurs études. Un Obama a été suivi d’un Trump. Et donc pourquoi pas un Trump suivi par un Gandhi ou un Platon ? L’accélération de l’Histoire le démontre, la versatilité des foules et des médias tend à produire sans cesse du nouveau et du contrasté. Un Erdogan n’a-t-il pas vu son parti laminé aux élections municipales à Istamboul ?

Les accommodements de la morale ? Oui et non. Il faut rester accrochés à une série de valeurs, elles ont défini notre civilisation, ou l’ont améliorée, sans cesse. Par contre, il faut pouvoir jouer avec les règles, oui, s’il s’agit de contrebalancer des inégalités ou des injustices. L’Histoire belge nous propose un exemple magnifique. Le roi Albert, au sortir de la guerre, en 1918, a réalisé ce qu’on a appelé le Coup d’Etat de Lophem, soit imposer la démocratie (suffrage universel, droits des syndicats et des travailleurs, bilinguisme, partage du pouvoir entre partis…) en contournant ce qui était prévu par notre Constitution. Shocking, isn’it ? Or… not ?

Quant à ce qui est formidable aujourd’hui, ne serait-ce pas une sacrée contrepartie à ce qui est perdu ? Pour ma part, les réseaux sociaux ou les mails (je n’utilise pas la webcam, une intrusion dans l’intimité que j’abomine, comme Dellisse) m’ont permis de redécouvrir un cousin installé au Chili, d’approfondir des liens avec des cousins américains ou français (qui débouchent sur des rencontres réelles), etc. Muni d’un dictionnaire de l’histoire du rock, je comble des lacunes de ma jeunesse grâce à Youtube et multiplie les découvertes (King Crimson), les redécouvertes (Léo Ferré)… J’ai pu de même revoir des séries de mon enfance (Lagardère avec Jean Piat, Les Globe-Trotters, la mythique micro-saison 3 de Zorro, jamais diffusée, etc.), visionner l’or du temps cinématographique : Naissance d’une Nation (Griffith), les courts-métrages de Méliès ou des Lumière, etc. Facebook m’a rendu des amitiés ou camaraderies d’adolescence, etc., inventé des projets et des collaborations…

 

Surplomb !

A ce stade, déjà, j’aurais envie de décomposer le message de Dellisse : il y a ce qu’il voit exister au présent et ce qu’il appréhende pour l’avenir, mais ces deux analyses n’appartiennent pas au même registre et ont le mérite du contraste, du fait observé indépendamment de toute théorie aussi. Ce qui est un très bon point.

A ce stade, aussi, admirons la qualité littéraire du traité, qui me permet d’extraire des fragments aux allures d’aphorismes.

La suite ? Une septantaine de courts chapitres ! Que l’on ne va pas tous décortiquer, par manque de temps mais par respect pour l’auteur également : notre évocation doit mettre en appétit pour son travail et ne pas chercher à le mettre à plat.

Du coup, survolons les chapitres suivants, en ne tentant plus d’en faire le tour, nous figeant sur une donnée.

 

  • « Être libre n’est peut-être rien d’autre que de se croire libre. »

 

« Liberté et imagination vont de pair. » Il va sans dire que mille choses entravent notre liberté mais le secret réside dans notre appréhension de l’existence, dans « les couleurs qu’on lui donne, arbitrairement ».

 

J’acquiesce. La réalité est relative. Beaucoup dépend des lunettes que nous choisissons de porter pour regarder le monde (fumées, teintées en rose, etc.). Ce qui rejoint l’image du verre à moitié vide ou plein, une même réalité objective offrant plusieurs réalités subjectives, interprétatives. Mais la réalité importe-t-elle ou son appréhension, qui est notre espace de liberté ?

 

  • « Si tout converge dans le même sens, ce n’est pas par une suite de hasards, mais par une planification des ressources humaines, y compris la vie des humains, au service de la réorganisation du monde en ruche planétaire. »

 

« La liberté véritable n’est pas la liberté philosophique », ce qui importe, « c’est la liberté pratique ». Et celle-ci a immensément régressé depuis une trentaine d’années.

 

Phil :

Oui. Comme les acquis sociaux. Mais n’interprète-t-on pas abusivement (absolument) la dynamique négative, subjugués par la longueur à échelle d’une vie humaine de trois décennies, alors que les générations de l’après-guerre, affrontant une dynamique positive courant sur un même tiers de siècle, ont, inversement, imprimé en leur for intérieur l’idée d’un progrès infini ? Si une dynamique s’est grippée, une autre ne le peut-elle à son tour ?

La liberté pratique ? La majorité des femmes se lèvent-elles à nouveau à 3h du matin pour laver des draps ? Les enfants, en nos contrées, sont retournés dans les mines ? Une femme ne peut plus voter, ouvrir un compte en banque, divorcer à son gré ?

 

Jean-Pierre :

Sur le sujet de la liberté, je dirais plutôt qu’être libre n’est pas tant se croire libre que le vouloir.  Après bien des lectures, le philosophe dont je me sens le plus proche est Montaigne (et son art de vivre en mouvement). « Moi, dit-il, qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S’il fait laid à droite, je prends à gauche, si je me trouve mal propre à monter à cheval, je m’arrête.  (…) Ai-je laissé quelque chose à voir derrière moi, j’y retourne, c’est toujours mon chemin. Je ne trace ni ligne certaine, ni droite ni courbe ». (Voilà, incidemment, ce qui rejoint aussi Dellisse concernant le danger des plans de carrière : chapitre 32, « Carrières de sable »).

Ennemi de tout système, Montaigne épouse le mouvement inégal, irrégulier et multiforme de sa vie. J’aime ce que d’autres ont appelé son nihilisme créateur qui s’oppose à ce qui entend nier ce mouvement et exalte tout ce qui peut le favoriser. Je retrouve également dans le livre de Dellisse cette forme d’éloge du mouvement.

 

  • « Le bonheur a un pouvoir de rayonnement d’autant plus intense qu’on ne le rencontre que rarement. »

 

Les êtres libres, rares, se distinguent « par leur capacité à être heureux ».

 

Jean-Pierre :

Je me méfie de la notion de bonheur, qui traduit un état à la stabilité trompeuse. Je lui préfère la notion de joie ou celle, plus prosaïque, de gaité, au sens de Voltaire lorsque celui-ci écrit, dans une de ses lettres : « les méchants ne sont jamais ni gais ni tendres ». Les méchants ne sont jamais libres non plus : ils sont l’otage de leurs « passions tristes ».

 

  • « Nos actions les plus ordinaires sont régies, moins par le politique, le familial, l’affectif, le professionnel, que par des machines folles qui en règlent et en perturbent le cours. »

 

Une série de processus ont été enclenchés (algorithmes, robots, etc.) qui obéissent à une logique mécanique, visent à une progression interne du système sans rapport aucun avec des incidences positives sur des êtres humains. Dellisse évoque une « énergie noire. » Brrrr !

Dans le chapitre 10, « Le temps protocolaire », il cite l’exemple de la Bourse, dont le caractère devient sans cesse plus aberrant, imprévisible pour les experts, une logique interne servant « des mouvements financiers presque autonomes ».

 

En effet. On peut s’inquiéter, voire être terrifié par la manière dont une série d’instruments ont commencé à échapper à leurs créateurs. De là à revivre la séquence Hall dans 2001, odyssée de l’espace… ? En plus dramatique encore ?

Je me suis souvent interrogé sur ces soldats ou policiers robots du futur, qui seraient formatés de telle manière à prévenir tout ce qui menace la paix sur terre ou la santé de la planète, qui arriveraient à la conclusion qu’il faut éradiquer la présence humaine.

Le syndrome de l’apprenti-sorcier, ce délire humain dénoncé dès la Genèse (la pomme et la Chute !), ce qui renvoie à une perception extraordinaire de la sortie de notre espèce hors des rails de la nature, aura-t-il raison de nous ?

 

  • « L’intelligence artificielle est en train d’atteindre son point de transmutation. »

 

Nous sommes proches de la Bascule. Qui nous mènera jusqu’où ? Une fusion homme/machine ? Qui délivrerait de la mort ? A quel prix ?

 

Par Edi-Phil RW et Jean-Pierre Legrand.

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 2