LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #41

Les Lectures d’Edi-Phil

Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Numéro 41 (juin 2021)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche :

Six romans (Kenan Görgün, Marie-Pierre Jadin, Arnaud Nihoul, Benoît Roels, Francisco Palomar Custance, Maxime Benoît-Jeannin), des recueils de nouvelles (Véronique Bergen, Ralph Vendôme) ou de poésies (Luc Dellisse, Yves Namur), deux récits (Foulek Ringelheim, Adrien Roselaer) ; les maisons d’édition Les arènes et Arfuyen (France), Genèse (France/Belgique), Ker, 180°, Diagonale, Academia, Le scalde, Samsa et Le cormier (Belgique).

Un coup d’œil dans le rétroviseur et un autre en direction de l’horizon…

J’ai entamé la critique au sens large (recensions, analyses, brèves, dossiers, reportages, interviews, tops 3/5/10 annuels) en 2001 dans la revue Indications (devenue Karoo en 2014). , il y a donc 20 ans. En 2017, j’ai intégré Les Belles Phrases ; en 2018, Le Carnet et les instants; en 2019, les rencontres littéraires de Radio Air-Libre (mes duos avec Jean-Pierre Legrand ont été momentanément suspendus pour cause de pandémie).

Dès 2018, j’ai eu l’idée de cette mini-revue, qui présente bien des avantages par rapport à des recensions séparées, dont une orchestration signifiante. Sur l’édition belge, son actualité principalement mais en osant quelques entorses.

Mais…

La médiation culturelle ne constitue qu’une de mes trois vies.

Mais…

La médiation culturelle me voit travailler sur divers supports.

Mais…

La médiation culturelle, sur la seule plateforme d’Éric Allard, me voit juxtaposer (seul, en duo, en trio, en sextuor même) des feuilletons sur l’histoire du cinéma, celle de la musique occidentale ou celle des Lettres belges… en sus du feuilleton initial évoqué supra et où nous nous trouvons.

Du coup, ne voulant pas être submergé, ou désirant échapper à la pression des auteurs et éditeurs, qui, je l’ai noté, érode quelques enthousiasmes de collègues, j’ai décidé d’espacer et donc réduire Les lectures d’Edi-Phil, qui devraient désormais paraître trois fois par an.  Il n’est pas question non plus de proposer des mini-revues plus longues, je veux rester fidèle à un gabarit, ne pas assommer le lecteur ou le gestionnaire du site. Je vais dès lors essayer d’être plus concis, utiliser à l’occasion des présentations extérieures (sites éditoriaux, lectures de collègues estimés), me réservant pour des considérations personnelles.  

(1)

Kenan GÖRGÜN, Le second disciple, roman/thriller, Les arènes/collection Equinox, Paris, 2019, 395 pages.

Le second disciple | Kenan Görgün | Thrillers | 9782711201112 | Club

Ce livre détonne par une puissance de feu (fond, forme) inusitée en nos Lettres. Ou, à tout le moins, fort rare. Plusieurs personnalités du microcosme m’avaient alerté. Pour Luc Dellisse, Daniel Simon ou David Giannoni, Kenan Görgün méritait d’obtenir le prix Rossel, le plus prestigieux en FWB (il a décroché la finale 2020). Claude Donnay renchérissait :

« Puissant est le mot adéquat. Ce roman m’a pris aux tripes et emporté. KG est un écrivain majeur et incontournable aujourd’hui. »

De quoi est-il question ?

La présentation officielle du livre (par son éditeur) :

« Xavier Brulein, ancien militaire de retour du Moyen-Orient, est écroué après une rixe sanglante dans un bar. En prison, il rencontre Abu Brahim, prédicateur islamiste, l’un des cerveaux du terrible attentat de la Grand-Place. Seul membre de son réseau capturé, Brahim est convaincu d’avoir été sacrifié. Converti avant sa remise en liberté, Xavier devient Abu Kassem, adoptant l’un des noms du Prophète de l’islam. Il infiltre une cellule terroriste pour démasquer ceux qui ont trahi Brahim, devenant l’instrument de sa vengeance, un homme-machine que rien ne saurait faire dévier de sa mission : En comparaison, le 11 septembre sera l’enfance de l’art. »

Dans Le carnet, Joseph Duhamel élargit la perspective :

« L’histoire se déroule à Bruxelles, après les attentats qui ont profondément marqué la Belgique. De jeunes hommes envisagent la suite à leur donner (…) Chacun de ces militants a suivi un trajet de vie différent. Certains peuvent avoir subi l’exclusion, tandis que d’autres peuvent se targuer d’une réelle réussite sociale. Pour tous, la vie a basculé (…) une rencontre qui les marque, celle d’un imam autoproclamé, dont les moyens de persuasion sont finement décrits. (…) Chacun a des raisons différentes de s’engager, des buts différents poursuivis avec des moyens différents. C’est cela que Kenan Görgün décrit : un panel varié de militants, la vie de chacun d’eux et celle d’une cellule terroriste, avec ses tensions. »

Une lecture en trois temps

J’entre aisément dans le livre, impressionné par ses allures de thriller au souffle anglo-saxon (un parfum de James Ellroy), sa tonalité originale, la plongée dans un Bruxelles « de l’autre côté du Canal », aux alentours de Molenbeek ou Koekelberg, au nord-ouest de la capitale, à mille coudées du Pentagone historique, artistique et touristique, ou des banlieues méridionales, verdoyantes et résidentielles. Un cadavre immergé remonte à la surface, des attentats se préparent, le fil narratif se tend. Mais, très vite, les réflexions des protagonistes, Xavier/Abu Kassem et Abu Brahim, prennent le devant du texte. Le flux de leurs pensées, de leurs passés, de leurs errances, de leurs déviances, l’insinuation du doute, la quête d’une identité insaisissable :

« Il faut être fait différemment pour faire la différence. (…) Que puis-je manger de moi sans en mourir ? (…) La première fois qu’il accomplit une chose, l’homme n’est jamais ordinaire. Il met son cœur à l’ouvrage. Il veut vivre la chose à fond. Il se hisse au sommet de sa volonté. Il accomplit l’acte comme si personne ne l’avait fait avant lui. Il agit comme s’il inventait l’acte. (…) il est conscient de la portée de ses gestes. Il sait que chaque geste jette des fondations. Il les veut solides. Sur ces fondations, le pionnier construit l’avenir. » 

Je cale après une centaine de pages. Les sillons psychologique, sociologique voire philosophique donnent son épaisseur et sa touffeur au récit, mais embourbent son volet narratif ; des procédés littéraires tiennent à distance : le fil Abu Brahim se déploie sous la bannière d’une deuxième personne du singulier (« Tu as mis dix minutes pour y aller »), bien des épisodes sont restitués plutôt que vécus en live. Le livre possède une gangue de thriller mais son noyau dur est littéraire, l’action, les rebondissements sont rares, les perceptions et les cogitations luxuriantes. « Trop ! me dis-je. » Je doute de ma lecture, comme les protagonistes Xavier/Abu Kassem et Abu Brahim doutent de leurs trajectoires :

 « J’ai besoin d’ordre pour recoller les morceaux (…) De la mémoire imaginaire. Ça rafistole des faits pour les faire cadrer avec une thèse. (…) Certains soirs, le doute est un requin blanc jailli du canal. (…) Si on ne fait rien d’autre de notre foi, elle va périr. Elle sera détestée de tous. Même, un jour, de nos coreligionnaires. (…) Abu Kassem va tuer des personnages. Des rôles. Des rôles qui, comme le sien, bouffent le reste. (…) Ça veut dire que n’importe lequel d’entre nous peut mourir dans l’attentat d’une autre cellule alors qu’on est en pleins préparatifs ! »

Thèse, antithèse, synthèse

Passé un sas de réadaptation, l’ambition et les réussites du livre m’emportent comme un raz-de-marée. Mes réticences, attachées à des attentes formatées par les lois supposées d’un genre, sont balayées. L’action s’enclenche (différents plans se croisent, du réseau islamiste, de Xavier ou Brahim, en passant par la survenue d’une mystérieuse Fraternité aryenne) et on s’intéresse au destin des anti-héros (à leurs connexions possibles au réel via la famille, l’amour). Surtout, l’analyse, personnages et motivations, réactions des entourages ou accompagnement par la justice, conjugue subtilité et puissance. Une gageure ! L’auteur semble avoir infiltré une cellule, avoir vécu des années auprès de ses membres, en avoir perçu les mille et un tenants et aboutissants. Et son regard est réaliste, loin de toute posture idéologique. Il ne nous présente pas des monstres mais des êtres très humains dont il révèle, pourtant, la monstruosité. L’analyse est sans concession, cinglante et, consubstantiellement, humaniste :

 « Qu’est-ce qui nous a fait devenir ce qu’on est ? ».

Conclusions

Comme le note Joseph Duhamel, l’auteur est « un observateur fin » et « bien documenté des phénomènes sociaux » à l’œuvre en nos pays (et, notamment, à Bruxelles), il décrypte « les marges et le risque que celles-ci font peser sur le vivre ensemble », il « extrapole » et « imagine une évolution vers un futur possible, non sans une inquiète lucidité », affichant une « volonté de faire comprendre, par le biais d’une fiction efficacement menée, des phénomènes mal perçus, si pas franchement caricaturés ». Cette capacité à anticiper, ou du moins à oser une vision prospective, filigrane des lectures prégnantes, comme Soumission (Michel Houellebecq, Flammarion) ou Les vieux ne parlent plus (Vincent Engel, Ker). La description d’un Bruxelles alternatif, mais ô combien réel, interroge l’identité du Tout et sa survivance.

Des questions m’ont paru s’égarer en cours de route (la trahison du réseau à l’égard d’Abu Brahim, la vengeance orchestrée via Abu Kassem), des interactions avec des personnages secondaires adroitement esquissés (L. ou Jean-Christophe) en restent au pointillé, mais ce ne sont là que détails. La fin du livre vous explose l’esprit entre interrogations sur notre avenir (une guerre des fanatismes, un « Brux-Hell » ?) et interpellations sur la manière dont une société doit être reconstruite.

Ce roman, comme le Kipjiru de Jean-Marc Rigaux, va bouger in extremis les lignes de mon Top 10 de la décennie :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/05/03/le-top-des-annees-2010-de-philippe-remy-wilkin/

NB. Voir l’article complet de Joseph Duhamel dans Le carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/11/06/gorgun-le-second-disciple/

(2)

Véronique BERGEN, Belgiques, recueil de nouvelles, Ker, Hévillers, 2020, 98 pages.

Véronique Bergen

Près de 100 pages et 10 textes courts sur la Belgique, revisitée spatialement (les cantons de l’Est ; Saint-Idesbald et la Côte ; Bruxelles et sa Grand-Place, son abbaye de la Cambre, ses Marolles, son hôtel Métropole, ses châteaux néo-Renaissance, ses hôtels de maître, sa forêt de Soignes) et temporellement (la Deuxième Guerre mondiale, un attentat contre le roi Léopold II, les travaux de la jonction Nord-Midi, etc.). Les thèmes de prédilection de l’autrice (l’écologie, l’agonie de la planète, la préservation du patrimoine, mais la musique aussi, avec Martha Argerich) se faufilent entre les textes, comme le chat mélomane de La rue des pianistes.

« Un ouvrage mineur de notre autrice belge préférée, loin des sublimes Kaspar Hauser ou Barbarella ? » ai-je pensé un instant, ayant butiné à droite et à gauche, lisant les textes dans le désordre. Puis j’ai remis « de l’ordre dans la ronde », comme aurait dit Jacques De Decker, et repris en commençant par le premier texte, Une forme, une mesure, un chiffre. Et là, au débotté, comme Lagardère trucidant tel ou tel spadassin, l’autrice m’a inscrit sa botte de Nevers en plein front, c’est-à-dire au fond de la tête, là où ça pense et perçoit.

Une forme, une mesure, un chiffre ! Derrière un trompe-l’œil de formules tirées d’un cerveau de génie mathématique, un apport incantatoire scandant le texte, se tend la voile d’une perle littéraire, mise en abyme d’un art et d’une pensée. Et je confesse l’impossibilité de rendre compte de ce qui est lu, on ne peut qu’en effleurer une part de richesse, de mystère, d’intensité.

Dès la première page s’ouvre une distorsion vertigineuse entre la théorie et la vie authentique, les préoccupations qui tissent un destin individuel (la passion des mathématiques, leurs révélations) et l’imbrication dans le Grand Tout du monde, de la Terre, du cosmos. Une distorsion qui renvoie à la perte d’adéquation entre l’humain et la matrice naturelle, qu’il n’a de cesse de meurtrir mais qui le domine de sa puissance assoupie, prête à l’engloutir. Une distorsion d’autant plus tsumamiesque que l’humain confronté n’est pas banal, quand l’orage auquel il fait face l’est… tout en renvoyant à l’insaisissabilité et à la démesure de Dame Nature. Fascinant ! Le texte est lui-même orage. Et le phénomène de croître, de se déployer.  En réalité et en idées. La distorsion initiale devient magistrale dès la deuxième page où se faufile un nouveau leitmotiv, celui des racines du génie et d’un drame originel : Auschwitz. La Shoah et la mort du père, anarchiste. L’interrogation fulminante du Sens. Les immenses possibilités de l’esprit humain se fracassent à l’aune des tragédies de l’Histoire ou des explosions de Gaïa, notre planète nourricière.

Le médiateur/lecteur, semblable au protagoniste du récit, s’avance au cœur du phénomène, serti d’émotions et de réflexions mais submergé, amenuisé, dirigé vers un lâcher-prise qui ne correspond pas à la nature humaine, rupture et angoisse, un retour à l’adéquation primordiale, amniotique. Le secret de notre condition et de notre spécificité ? De notre monstruosité ?

Il faut lire et relire ce texte. Comme une poésie de Mallarmé, une nouvelle de Villiers, une aventure du Gordon Pym des jumeaux Poe et Baudelaire. Ressentir la collusion de l’espace et du temps, des temps. Distinguer les invariants bergeniens qui traversent la foudre et les « crises de nerf du ciel ». Qu’ils soient lexicaux (les listes de mots : « Oursins, tourelles, coquillages, poissons, crabes, méduses » ; les expressions associatives : « les voix miradors »)  ou thématiques (le respect de la gent animale mène à user d’un chien comme interlocuteur privilégié ou de divers chats comme témoins et narrateurs ; la présence juive en Belgique et son assassinat ; plus largement, une lutte de l’autrice contre l’amnésie, sous toutes ses formes, qui renvoie, une fois encore, à notre ami commun Jacques De Decker, qui en avait fait un credo de vie et d’œuvre). Jusqu’à buter sur l’énigme originelle :

« J’ai beau calculer l’abscisse et l’ordonnée des yeux qui nous observent, le corps de leur propriétaire me demeure inconnu. »

Ou sur la nostalgie la plus déchirante :

« Mes mains gardent le souvenir des châteaux de mon enfance. Quels châteaux de sable, élève Alexandre, quelle enfance ? Vous savez bien que vous n’avez pas eu d’enfance, que dans les cendres de votre père, vous n’avez construit aucun château-fort. »

 La percussion de ce texte inclinerait à ne pas commenter le recueil plus avant, mais une poignée d’indices s’imposent. Ainsi, dans Le sourcier des Marolles, l’autrice pourrait, consciemment ou pas, commenter son propre travail, son œuvre :

« Ma mission ? Récupérer les choses mises au rebut, leur redonner vie, créer des espaces de rêve, assembler des familles d’objets qui relient la terre et le ciel. »

Une lecture idéale glisserait peut-être en contrepoint du premier texte, halluciné, le troisième, Le château de Watermael-Boitsfort, tout en douceur amère, ravinée. Une mise en abyme, encore ! De la destruction du patrimoine et de la perte d’âme bulldozérisée par des criminels en col blanc. J’ai moi-même longtemps et « soventes fois » erré à l’ombre des ruines du château « cousin », dans le parc Tournay-Solvay, embrumé par des salves oniriques. Et ces pages seront relues sur un banc, au coin du potager ou, un peu plus loin, en bordure des Etangs.

PS

Notre collègue Jean-Pierre LEGRAND partage notre admiration pour une autrice frisant souvent la combustion. Dans une analyse récente, il s’attarde sur d’autres nouvelles ou aspects du recueil, mais il nous rejoint sur le premier texte, ô joie de l’empathie et de la confirmation, y apporte un éclairage complémentaire, ose des noms qui sarabandent avec les miens : Shakespeare, Wagner.

Lisons-le :  

(3)

Ralph VENDÔME, La théorie du parapluie, recueil de nouvelles, Le scalde, Bruxelles, 2020, 199 pages.

LA THEORIE DU PARAPLUIE VENDOME RALPH LE SCALDE 9782930988160 LITTERATURE  LITTERATURE BELGE - Librairie Filigranes

Un premier livre publié ! Et par un éditeur encore assez neuf, Le scalde a été fondé par Eric Fagny en 2017 :

https://www.editionslescalde.be/

Mystère et suspense, donc. Mon entrée dans le livre est distraite un moment par quelques détails : la couverture dessinée et naïve, les photos d’auteur et l’inversion des codes de présentation livre/écrivain. A contrario, la plongée dans le recueil est très agréable : la mise en page est aérée et en parfaite adéquation avec le contenu des seize textes proposés.

Faux paradoxe ! Seize textes évoquent ces âges inquiétants des extrêmes, enfance/jeunesse et vieillesse, abordent des thématiques teintées de gravité, qui ont à voir avec la marginalisation, l’amenuisement ou l’humiliation, le deuil, etc., mais, ô surprise, ô plaisir, ils se déclinent dans une langue fluide et gouleyante, traversée par des pointes d’humour, d’humanisme. En clair ? Un charme opère ! Qui aboutit à une lecture agréable et enjouée, du début à la fin. Un charme ! Insistons. L’appréhension globale transcende les contenus et les analyses, et renvoie à ce qui fonde un talent littéraire. A ce qui distingue un écrivant neutre ou malhabile d’un véritable écrivain.

Allons y voir de plus près.

Une première réussite : l’orchestration du recueil

Les premier et dernier textes offrent une mise en abyme du travail de Ralph Vendôme. Dans Messi, un garçonnet joue au football mais tout seul, dans la rue, son ballon lui échappe, dévale jusqu’à un camion poubelle, jusque sous la plante du pied d’un éboueur. Menaçant. Très :

« Une sorte de défenseur central intraitable, infranchissable, qui n’hésite pas à jouer de sa stature et de ses bras pour empêcher l’attaquant adverse, le numéro « 10 », de poursuivre sa course vers le but. Un type capable » de mettre le pied pour le faire trébucher, de lui donner un coup de coude, d’essuyer ses crampons sur sa cuisse. »

Dans Une évasion, un prisonnier, lors d’un déplacement en fourgon, est libéré par ses complices et s’envole dans la nature… en embarquant involontairement un vieillard, qui a confondu la voiture des gangsters avec un taxi. Les deux textes, vifs et mouvementés, dégagent suspense et tension, inquiétude quant à l’avenir de nos deux protagonistes (junior et senior). Pourtant, sans déflorer suites et chutes, admirons l’art de la feinte de notre auteur, il dribble nos attentes et incurve le sens des deux trames.

Mise en abyme ! L’ensemble des textes nous balade entre des vécus d’enfants et de personnes âgées. Des nouvelles ? Plutôt que de petites histoires dénouées, on a la plupart du temps des tranches de vie. Modulées. Certaines s’apparentent à des constats mais la plupart sont des points d’inflexion, elles placent un personnage face à un moment de bascule. Et un étendard se hisse, celui d’une foi en la vie, en l’espoir. Très jeune ou très vieux, il n’est pas toujours trop tôt ou tard pour décider de son destin, de sa trajectoire, en changer le cours.

Une deuxième réussite : le ton

Une saine fraîcheur domine la lecture, côté fond et forme :

« Un ballon comme une planète d’enfant, sans frontières, sans hémisphères, sans mers (…). »

Une fraîcheur dans l’appréhension du réel, la perspective du lecteur se renouvelant en embrassant celle des protagonistes, car la vie n’est pas perçue identiquement, ni même l’horizon, selon que l’on ait sept ans ou nonante ans, que l’on soit aveugle ou veuf, etc.

Une fraîcheur dans l’appréhension de l’auteur lui-même. Dont on devine le plaisir à écrire et à raconter.

Une troisième réussite : l’équilibre du recueil

La qualité ne faiblit guère durant les 200 pages : L’éclipse de Charles, L’amant de Tantine (et la leçon de résistance qui pointe le nez quand on ne l’attend plus), Les jardins secrets, L’ambassadeur, Devoirs inachevés

Une quatrième réussite : un parfum poétique

Une écriture primesautière et une narration claire n’entravent nullement l’insinuation de la littérarité. Des texticules poétiques viennent entrecouper les nouvelles et assènent un supplément de sens, d’empathie :

« L’homme d’aujourd’hui est lourd des hommes successifs qu’il a été, depuis que l’enfant s’est terré. » ;

« On ne comprend pas toujours les poèmes qu’on récite sans faute. »

Il y a aussi de discrètes insinuations d’un background culturel (qui épanouit la complicité avec le gourmet littéraire) : « Sappho et Vanzetti », etc. Et le naturel des images, le plaisir d’un délié du mot, de la phrase.

Conclusions ?

Plongez vite dans ce recueil ! Il ne peut guère décevoir, tant l’émotion, l’invention et donc la surprise guettent à chaque coin de page et ce sans le recours factice à la surenchère.

(4)

Marie-Pierre JADIN, Brasiers, roman policier, Ker, Hévillers, 2020, 153 pages.

Brasiers

Ce roman, le premier publié par Marie-Pierre Jadin, a obtenu le prix Fintro en 2019. Un prix attribué à des récits policiers dus à des auteurs qui n’ont pas encore été publiés à compte d’éditeur. Avant d’attaquer, on notera la couverture en noir/sépia d’Eva Mizeqari, que nous avons déjà louée en ces pages (son travail sur la collection Belgiques du même Ker est remarquable) : le lecteur est illico précipité dans une atmosphère sombre, des mystères irradiant une propriété, une ferme reculées.

L’article de Michel Torrekens, dans Le carnet, était très complet, excellent, et je préfère y renvoyer pour la mise en situation, l’extrait (j’aurais choisi les mêmes lignes) et l’analyse globale :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/03/08/brasiers-prix-fintro-ecritures-noires/

Mes observations personnelles ?

C’est un roman en demi-teintes, feutré. A tous points de vue. L’écriture ou la narration ne bousculent pas (la première page thriller citée par mon collègue supra n’aura pas d’équivalent dans la suite du livre) il n’y a pas pléthore de rebondissements ou d’analyses, on n’est pas emporté par des sentiments puissants d’angoisse, de peur, d’empathie, etc. Mais, dès le début et jusqu’à la dernière page, on lit avec facilité et plaisir, au gré d’une écriture sobre, d’un récit équilibré qui n’a de cesse de nous intriguer, de poser de petits questionnements qui, tous, nous alertent. Le tracteur disparu : qui, pourquoi ? Le cadavre dans la niche de la maison d’Antonio et Cécile. Le comportement erratique du premier et le désarroi de sa compagne. Les motivations du disparu. Le drame familial vécu par l’un des deux héros du livre, le jeune policier Delcourt.  Etc.

Un paradoxe de détail : les personnages ne sont pas décrits physiquement, ou si peu, alors qu’ils sont habilement esquissés quant à leurs personnalités (la policière Ruth, le fermier Willocq, Madame Lefebvre, etc.). Un choix ?

De nombreux éléments sont posés calmement, pour asseoir le plaisir de lire, de comprendre. Judicieusement. Par exemple, les malles qui débarquent chez Cécile, la deuxième protagoniste du récit. Qui entrouvrent une enquête parallèle. Distillent naturellement la perception du sous-texte énigmatique.

Brasiers, de par son économie d’effets et de moyens, son aspect sautillant et abouti pourtant, serait un très intéressant objet d’études dans un milieu scolaire (secondaire) ou un atelier d’écriture. Comment planter un décor, un suspense ? Comment ensuite le nourrir ? Etc.

(5)

Arnaud NIHOUL, Claymore, roman policier, Genèse, Paris/Bruxelles, 2020, 272 pages.

Claymore - Arnaud Nihoul

J’ai attaqué avec appétit. Le premier roman de cet architecte namurois, Caitlin, avait recueilli les faveurs du public (Prix Saga Café) et de l’establishment (Prix Sabam Littérature), l’auteur possède l’originalité de planter ses décors dans des réalités exotiques.

Pour l’intrigue ou les ingrédients qui m’ont poussé vers la lecture, je vous renvoie à l’article de l’excellent Ghislain Cotton et à sa touche d’humour :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/04/15/nihoul-claymore/

Je partage le sous-texte de mon collègue, qu’il faut pouvoir lire entre les lignes : il insinue une appréhension en deux temps. Et je vais décliner ma lecture en trois temps.

Premier temps

Arnaud Nihoul dépose sur la table du lecteur une série d’ingrédients de qualité : les décors écossais (Hébrides, une île isolée battue par les vents, une distillerie de whiskey, un manoir), la volonté de tisser une trame narrative nourrie (près de 300 pages et des mannes de détails finissant par révéler leur utilité), des esquisses de vie pour chacun de ses personnages, une langue classique, des scènes marquantes (le cadavre dans le tonneau, la poursuite en bateau, le tourbillon et ses secrets, etc.), un écho des réalités du monde (des investisseurs prêts à tout). Le lecteur francophone, indubitablement, trouve ici une ambition rare, une volonté de raconter une histoire avec des personnages bien campés.

Deuxième temps

Un manque, une frustration viennent interférer et brouiller l’élan du lecteur. Sans doute en rapport avec un académisme omniprésent. Dans le fond et la forme. Côté écriture, la phrase est fluide et sans aspérité, mais, maniaque du crayon, je n’ai guère coché, ce qui indique la rareté de saillies poétiques ou dialectiques, tout en pointant des passages initiant à un univers (la distillerie), une pratique (le goût).

Côté récit, il y a un grand paradoxe : les ingrédients narratifs sont supérieurs à la moyenne, largement même (les personnages ont un background consistant, il y a des idées originales, des moments significatifs feraient de belles scènes de cinéma), mais leur mise en œuvre nous tient à distance : telle scène palpitante nous est décrite quand on connaît déjà son épilogue, telle autre nous est restituée mais on ne la vit pas de l’intérieur.

Curieusement, je quitte le roman sur une belle réussite, une surprise toute en subtilité et émotion, jusque dans les mots :

« Dans sa paume, cette plume était lourde comme le poids d’une âme qu’on ne veut pas laisser partir. »

Au débotté, je me rappelle avoir adoré l’entrée dans le livre, un mini-thriller vif et décapant. Entre les deux ? Cette impression que l’auteur a troqué la complexité contre la complication. Alors qu’il aurait dû dégager le terrain pour ses lignes de force.

Troisième temps

Comme des effluves entre deux tonneaux, un charme entêtant persévère au-delà de la dernière page. Et je comprends soudain ce qui constitue la vraie réussite du livre. L’auteur a dressé un beau portrait de héros avec son maître assembleur Erwyn et tissé tout autour de celui-ci, via une série de personnages-relais, une philosophie humaniste qui confine à l’utopie (au sens le plus noble, l’esquisse d’un monde idéal rendu possible par l’élévation de pensée de ses participants), une utopie blottie sur une île isolée et sauvage mais contre laquelle viennent se fracasser la violence et l’immoralité du monde globalisé.

Et si l’ouvrage relevait de la mise en abyme ? Qu’il ne fallait pas s’arrêter à ses apparences et se tromper d’attentes ? Si, tel un vin ou un whiskey de qualité, il fallait laisser filer la première salve de perceptions (voire les premières) pour s’ouvrir patiemment à une infiltration plus profonde ?

(6)

Benoît ROELS, Les pantins innocents, roman, Academia/collection Evasion, Louvain-la-Neuve, 366 pages.

Couverture Les Pantins innocents

Qu’annonce l’éditeur sur son site ?

« Deux jeunes femmes gagnent une croisière dans le Pacifique mais le séjour est ponctué d’incidents inquiétants : qui joue avec les nerfs des participants ?

Loin de ce voyage tumultueux, un couple atypique a pour mission de visiter les grands musées et poser pour un selfie insolite devant chacun des chefs-d’œuvre de l’Histoire de l’Art. Et si tous ces acteurs étaient les pions d’une même volonté artistique effroyable ? La dernière œuvre d’un malade ou d’un fou ? »

Des éléments attractifs

Il y en a beaucoup. Une immersion dans le monde de l’art, un parfum de thriller, un voyage au bout du monde (Vietnam, Mongolie, Chine, Sibérie, Venise, etc.) et un jeu énigmatique, un groupe de voyageurs aussi ou de participants aux divers pans du Plan, qui mêlent les profils (ethniques, sexuels, sociaux, intellectuels, générationnels). Du coup, on songe à ces films tirés des romans d’Agatha Christie (Mort sur le Nil, Le crime de l’Orient-Express, etc.), où un microcosme s’agite sous nos yeux, dévoilant progressivement ses petits secrets.

A charge et à décharge

Passé un prologue vif et mystérieux, mon appétit fond : les personnages manquent de définition (physique et psychique), le récit de consistance, la langue de charme. L’auteur offre pourtant des saillies bienvenues (« Le silence embruma la pièce »), divers passages, surtout, des allures d’encarts prolongés, méritent une lecture attentive et relancent l’intérêt. Il s’agit d’explications sur les œuvres observées, l’histoire de la peinture, jusqu’à sa mutation obligée face à la photographie, l’irruption et les métamorphoses de l’art moderne.

Avec un tout autre dosage et des aménagements, Benoît Roels aurait-il pu nous délivrer un Monde de Sophie de l’Art ou de la peinture ? Il en reste une fragrance.

In fine

Les pantins innocents n’est pas un roman destiné aux gourmets littéraires mais l’écriture et la narration sont fluides, au service d’un récit qui peut trouver son public, oscillant entre des fantasmes de télé-réalité et des interrogations sur la création, la vie des artistes, leur positionnement face à leur pratique ou à la société. On peut parler d’élan pédagogique : Benoît Roels prend un lecteur par la main depuis ce qui attire celui-ci trop aisément pour le mener vers une information et un questionnement.

(7)

Francisco PALOMAR CUSTANCE, Le fils du matador, Diagonale, Namur, 233 pages.

Un premier roman de qualité, évoqué dans Le carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2021/02/24/palomar-custance-le-fils-du-matador/

(8)

Foulek RINGELHEIM, Boule de Juif, Genèse, Bruxelles/Paris, 2021, 134 pages.

Un beau récit de vie. Les heurs et malheurs d’un enfant juif, à Liège, avant, pendant et juste après la Deuxième Guerre mondiale. J’en ai parlé dans Le carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2021/03/10/ringelheim-boule-de-juif/

Cette lecture est à mettre en correspondance avec les beaux livres d’Adolphe Nysenholc (Bubelè, l’enfant à l’ombre, réédité par Espace Nord) et d’Alain Berenboom (Monsieur Optimiste, Genèse éditions).

(9)

Adrien ROSELAER, D’Artagnan, obscur ou illustre ?, biographie historique, 180° éditions, Bruxelles, 2021, 108 pages.

Ebook: D'Artagnan. Obscur ou illustre ?, Obscur ou illustre ?, Adrien  Roselaer, 180° éditions, 2910183575142 - Leslibraires.fr

Quel plaisir de découvrir sous toutes ses coutures un personnage lové depuis toujours dans mon imaginaire !

Ma recension dans Le carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2021/04/19/roselaer-dartagnan-obscur-ou-illustre/

(10)

Maxime BENOÎT-JEANNIN, On dira que j’ai rêvé, roman, Samsa/AAM, 183 pages.

Dans Le carnet, ce roman a eu droit à mon « Coup de cœur » :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2021/05/20/benoit-jeannin-on-dira-que-j-ai-reve/

Il mérite un bonus, sous forme de confidences inter nos

J’ai vécu un glissement inattendu : les souvenirs du narrateur, c’est-à-dire ceux de l’auteur, sont aussi, très souvent, les miens. Tout ce qu’il écrit résonne et m’engourdit. Qu’il décrive sa relation (particulière) à son épouse ou ses balades, emploie des mots rares comme « phalanstère » ou « épiphanie », évoque Saint-Dié ou Lyon (et le parc de la Tête d’or, la Cité internationale et son hôtel, etc.), un livre et un auteur oubliés comme Manouche et Peyreffite, l’Œdipe-Roi de Pasolini, etc. En fait, j’ai lu en ayant l’impression que le livre m’était adressé, qu’il était une sorte de machine à remonter le temps, à exhumer l’or du temps, de MON temps. Sensation unique ! Et je dois figer cette interaction. Pour Maxime, pour moi, pour le lecteur curieux. C’est qu’elle renvoie à l’objet même de la quête de l’auteur et prolonge sa réflexion, son questionnement.

L’art, ici, percute les soubassements de l’invisible, nous ne pouvons qu’enregistrer des faits que tout esprit ouvert estimera interpellants. J’ose ? J’ose. En distinguant trois catégories de signes.

1.

Beaucoup sont anecdotiques, logiques entre personnes vouées à la culture…

. Hergé est le personnage d’un de mes romans, l’ami de mon héros récurrent. Le Lotus bleu est sans doute l’album qui m’a le plus marqué au niveau sensibilité.

. Sartre et Le diable et le bon dieu, mes plus grands sujets de réflexion en fin d’humanités.

. Le Satiricon, retrouvé en version originale à l’université, m’a précipité dès l’adolescence dans une passion pour Fellini et le cinéma italien.

. Wallenberg, une aventure et un mystère qui m’ont passionné.

. Le chagrin et la pitié m’a révélé la véritable France de l’Occupation. Ce film documentaire, longtemps censuré, est dû à Marcel Ophüls, le fils d’une de mes icônes, Max Ophüls.

. Kerouac.

. Etc.

2.

D’autres sont plus troublants…

. Mon premier travail rémunéré comme écrivain (comme écrivant, alors) était consacré à un phalanstère.

. Le film de Pasolini et Œdipe étaient le cœur de mon mémoire de romaniste.

. Saint-Dié me ramène à une révélation-phare de mon étude sur Colomb (mon travail le plus long, étalé sur 20 ans).

. Lyon est ma ville de cœur à l’étranger, celle où je me suis le plus construit, y voyageant seul puis avec mes parents, mon meilleur ami, ma future épouse, etc. Ma marraine y avait épousé un architecte dont le bureau était situé place Bellecour. J’ai vécu une expérience mystique dans le parc de la Tête d’or, etc.

. Manouche ! Une des plus grandes audaces de mon adolescence. Aller dérober un des livres de mon père, qui avait des goûts si opposés à ceux (classiques) de ma mère, pour m’ouvrir d’autres horizons, alors que nous vivions hors du monde, sans voisins, au milieu de terres expropriées.

. Nerval ? Il a changé définitivement mon rapport à la fiction et à l’écriture quand, en fin de primaires, je lus les Filles du feu et me retrouvai partagé entre deux passions : Nerval et… Bob Morane. Qui allaient trouver dans la foulée, à l’entrée dans le secondaire, une forme de symbiose dans le roman inachevé et méconnu de Poe/Baudelaire Gordon Pym. Dont le secret consiste à raconter de l’aventure avec de l’écriture.

. Im Lauf der Zeit ! Un film emblématique, auquel j’ai consacré une longue analyse dans un feuilleton sur l’histoire du cinéma. Dans mon Top 100 de tous les temps et mon Top 10 des années 70. Le meilleur Wenders ! Un repère de ma construction.

. Lawrence d’Arabie ! Mon héros historique, et sa photo surplombe mon clavier d’écrivain.  Accaparé comme personnage de roman et ami (lui aussi !) de mon héros fétiche. Objet d’études approfondies. Peter O’Toole et le film de David Lean au sommet de mes prédilections cinéphiliques !

. J’ai croisé un personnage fort semblable à Christian Didier dans le microcosme littéraire belge, il s’est collé à mes basques, il était très inquiétant et j’ai réussi à m’en écarter.

. le « Serge » ami d’enfance de l’auteur semble parallèle d’un « Sergio » (pseudonyme), qui fut mon modèle entre 12 et 15 ans.

. Maxime évoque un « Quique » quand mon frère cadet, dont je fus longtemps inséparable, était surnommé « Kik ».

. « Christian », le prénom qui traverse tout le roman, est aussi le prénom de l’éditeur que je partage avec Maxime depuis de longues années.

3.

La dernière salve réunit les cas les plus déstabilisants…

. Le « 14 mai ». La date scande le roman et sa révélation, or c’est ma date fétiche, celle de la naissance de mon couple, que je vois comme ma vraie naissance, à vingt ans.

. « Epiphanie ». Le titre d’une pièce de Jacques De Decker, l’un des mots-clés de cet auteur auquel je consacre un essai, achevé juste avant ma lecture de Maxime. Et le titre d’un feuilleton proposé à l’éditeur de Maxime, il y a quelques mois, en hommage au même JDD.

. Le phénomène en marche ! Ma première soirée en compagnie dudit JDD nous a vus discuter des convergences, des signes et synchronicités. Intensément. Or ma mère est morte cette nuit-là en tombant ; j’avais rendu le matin même, et un mois à l’avance, une critique de livre intitulée Balance ta mère ! ; quelques heures plus tard, je décrochai mon premier prix littéraire pour le premier livre où apparaissait clairement celle qui venait de décéder.

. Le phénomène revisité ! Durant l’été 2020, entre deux confinements liés à la pandémie, j’ai réussi à revoir mes deux amis d’enfance et abordé la thématique précédente avec l’un d’eux, ma référence intellectuelle majeure, qui l’a mise en relation avec les synchronicités chères à Jung. Or celui qui m’a éclairé s’appelle Etienne quand son équivalent, pour Maxime Benoît-Jeannin, se nomme Stéphane. Stéphane et Etienne sont des variantes du même nom latin !

Quel lien, dès lors, m’unit à Maxime Benoît-Jeannin ? Je ne lui ai adressé que quelques mots de visu, notre premier échange remonte à une finale de prix littéraire dans le centre-ville mais ce Français venu des Vosges vit à cinq minutes à pied de chez moi.

Et pour terminer…

…selon mon habitude, loin de toute analyse, dans le plaisir pur de la perception…

…des extraits de deux recueils de poésies, livrés par deux figures référentielles de nos Lettres …

(11)

Luc DELLISSE, Le cercle des îles, Le cormier, Bruxelles, 2020, 98 pages.

Luc Dellisse : La poésie lectrice de l'île (Le cercle des îles)

Une deuxième salve, après celle de décembre 2020. J’ai choisi cette fois le texte 3 de Retour dans l’île, Une mémoire sicilienne (page 72) :

« Les matins écrasés dans le poing de la vigne

Ont laissé un pollen transparent dans l’air

Vertige remontant les créneaux de la

Paresse et gagnant le large

Et je reprends l’oiseau, le sillage des nerfs

J’appuie mes yeux sur le hublot

Je touche avec mon sang

Les trois pointes du regard. »

NB. Pour en savoir plus sur ce recueil, la recension de Frédéric Saenen :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/12/01/dellisse-le-cercle-des-iles/

(12)

Yves NAMUR, Dis-moi quelque chose, Arfuyen, Paris-Orbey, 2021, 140 pages.

Une suite, 115 fragments, des sizains. J’en prélève trois (1, 8 et 11) dans la première partie, L’automne :

« Dis-moi quelque chose

Qui comblerait le manque

Ferait de nos yeux vides

Une forêt de cœurs orageux

Une pluie étoilée

Un poème entrouvert 

(…)

Dis-moi quelque chose

Qui soit un murmure dans nos têtes

Et ferait de nous

Ce léger tremblement qu’on devine

Lorsque le matin s’invite

Sur la rosée

( …)

Dis-moi quelque chose

Qu’on pourrait remonter du puits

Un geste ancien

Une parole incertaine

Ou un seau de regrets

Tous ces riens abandonnés au temps »

Ces mots, découverts quelques jours après la date anniversaire de la disparition de Jacques De Decker, résonnent particulièrement et tissent un lien filigrané entre Yves Namur, qui lui a succédé à la tête de l’Académie Royale, Luc Delisse et moi, tous trois très attachés au disparu.

NB. Pour en savoir plus sur ce recueil, la recension de Charline Lambert :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2021/05/04/namur-dois-moi-quelque-chose/

Philippe Remy-Wilkin.

LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL #40 SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 40 (février 2021)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche :

deux romans (Vincent Engel et Kate Milie), un bookleg (Agatha Storme),  un recueil de nouvelles (Michel Torrekens), une nouvelle (Éric Allard), un micro-essai (Véronique Bergen), un périodique (Que faire ?), un essai/anthologie (Jean-Michel Aubevert) et une salve de poésies ;

les maisons d’édition Samsa, Maelström, Ker, Lamiroy, 180°, Le coudrier et Bleu d’encre.

(1)

Vincent ENGEL, Les vieux ne parlent plus, roman, Ker, Hévillers, 2020, 199 pages.

Les vieux ne parlent plus

« Les pandémies avaient d’abord décimé les vieux. C’était triste, bien sûr, mais somme toute… Somme toute, c’est le mot. Le décompte pouvait être rentable. Sauf que les virus ne se laissent pas commander par des logiques politiques. Et puis, après la régression économique effroyable qui avait suivi la première grande pandémie, les gens s’étaient dit qu’à l’avenir, ils préféreraient sans doute sacrifier les vieux que leurs revenus personnels… »

La présentation du récit en quatrième de couverture, le titre auraient dû m’y préparer mais, dès les premières lignes du roman, je suis décontenancé, je ne retrouve pas le Vincent Engel dont j’ai lu et évoqué deux livres. Quelques pages plus loin, la surprise se mue en acquiescement, je suis frappé par la cohérence de l’auteur. Il m’expliquait récemment la philosophie qu’il voulait déployer dans la revue emblématique Marginales (dont il assure la reprise depuis l’été), les auteurs ne devaient pas se limiter à reproduire le monde qui les entoure, ils devaient aller plus loin, anticiper, soit partir d’un phénomène en cours pour prévoir une progression possible. Je songeais alors aux dystopies de George Orwell (1984), Aldous Huxley (Le meilleur des mondes) ou Pierre Boule (La planète des singes).

Eh bien, voilà la voie qu’a empruntée Vincent Engel, en déplaçant (légèrement ?) le curseur de la réalité occidentale jusqu’à un futur proche, qui radicalise quelques tendances qui se creusent chaque jour davantage en ces temps moroses : le basculement des proportions entre actifs et retraités, le tout au rentable, le manque de temps pour les contacts familiaux, la perte du sens, la surveillance des populations via les mobiles, les réseaux sociaux, le contrôle des appétits, etc.

Ce faisant, le romancier réalise d’emblée une double performance : il se renouvelle comme auteur en s’essayant au thriller contemporain (en mode soft) ; il assume un rôle citoyen face aux dérives du temps, celui d’un intellectuel éclairé et généreux qui déciderait de prendre un public plus large par la main pour le distraire tout en le faisant réfléchir, ouvrir les yeux, douter, se remettre en question.

De quoi est-il question ? Alexandre Geoffroy, le héros (l’anti-héros) du roman est un avocat qui ne plaide plus mais gère… le patrimoine et la fin de vie de personnes âgées. Une expertise qui, malgré ses pratiques douteuses (ou à cause de celles-ci !), l’a vu sollicité par l’Etat pour la mise au point d’« une politique, volontariste mais discrète, de gestion des seniors » via les VSA (Villages de Santé pour Aînés). Geoffroy, jusqu’ici, gagnait des fortunes et menait une vie de célibataire insouciant, multipliant les aventures, fort de ses relations avec les médias et le monde politique. Or il suffit d’un rien, et une façade se fissure, un décalage s’infiltre, une distorsion, une marginalité. Ses démonstrations de luxe, trop tapageuses, peuvent provoquer un frémissement réprobateur dans les masses assoupies (et donc, par corollaire, auprès d’une oligarchie intéressée au calme plat) :

Les voitures comme la sienne (une Jaguar) étaient désormais rarissimes (…) Il avait glissé ses lunettes solaires dans la poche de son veston et souriait à nouveau, de toutes ses dents blanchissimes. »

Qui plus est, son activité, qui a servi de modèle, entrave l’acquisition d’un monopole d’Etat. Geoffroy se croit intouchable mais des grains de sable, en cascade, vont venir gripper la mécanique : la journaliste vedette Lise Charcot lui confie sa mère en lui cachant sa situation financière ; un de ses protégés décède mystérieusement et le fils de la victime le soupçonne d’y être pour quelque chose ; sa propre mère montre des signes nouveaux de fragilité ; un opposant radical lui demande son aide et l’alerte sur la convergence de leurs destins…

La narration est fluide, l’écriture simple, l’intrigue se faufile à travers des fils policiers, quelques mystères. Que va-t-il advenir de ce Geoffroy qui a somme toute un défaut d’hybridité, conservant au-delà de son odiosité apparente des soubresauts d’humanité (son amour pour sa mère, son attrait pour la campagne, un reliquat d’admiration pour l’intégrité de son adversaire politique) ?

Le livre me semble à considérer en deux temps. La simplicité et la fluidité ne sont pas une facilité mais le résultat d’un travail conséquent pour un écrivain raffiné, ils correspondent à un cahier de charges emprunt du sens des responsabilités et de l’expérience. Le léger décalage et donc l’absence d’un trait forcé, d’un futur spectaculaire, le dosage minutieux, économe des rebondissements participent tout autant de la dimension réelle du récit. Il s’agit de nous mettre mal à l’aise sans avoir l’air d’y toucher, de creuser plus avant les révélations sociétales, psychologiques, politiques de la crise du coronavirus. En nos pays, la proportion de personnes actives décroît, celle des pensionnés augmente. Et de nouveaux problèmes d’exploser quant à la gestion des seniors, le paiement des soins, des retraites. Une irritation de croître, de la part de ceux qui doivent payer, etc. Le parallèle avec l’euthanasie (des handicapés) pratiquée par les nazis s’impose, s’insinue. Le mécanisme mental jadis désigné comme monstrueux est réapparu, avec force, à découvert, durant la pandémie en cours, les personnes âgées ont longtemps semblé abandonnées (d’abord, sanitairement, puis moralement) avant que des principes humanistes ne soient brandis (mais avec quelle conviction, quelle sincérité ?).

Or donc… Si un Etat répondait à une aspiration inavouable, qui allège la vie des générations laborieuses, si… Dans le roman de Vincent Engel, le cauchemar a déjà commencé.

In fine, ce livre, qui se retrouve d’ailleurs dans le Top 6 des lecteurs de la chaîne de librairies Club, peut séduire deux publics, un public avide de lire une bonne histoire racontée avec une fermeté gouleyante et un autre, littéraire au sens profond du terme (l’esprit et non la lettre !), qui décryptera une fable philosophique en songeant aux Voltaire et autres Swift : ces auteurs ont dit le monde à travers leurs contes enjoués et ce bien mieux qu’en sombrant dans l’abscons et l’inflation démonstrative.

(2)

Agatha STORME, La fenêtre, bookleg/maxi-nouvelle, Maelström, collection Bruxelles se conte, Bruxelles, 2019, 22 pages.

BSC#86 La fenêtre

En 2019, Maelström a sorti, comme chaque année, une salve de 8 booklegs de la collection Bruxelles se conte. Nous en avions déjà lu 5, avions confessé notre enthousiasme et cet opuscule ne vient nullement le ternir, c’est encore une réussite ! Depuis la couverture…

Dès le début et jusqu’au terme, l’autrice réussit à instiller un suspense, un appétit de tourner les pages, tout en évoquant la vie dans une grande ville et ses beautés (le surplomb vers une immensité de toitures et de vies qui sont autant de mystères), le besoin d’ancrage (trouver SA maison, maintenir un couple, engendrer une vie) ou celui, contrasté, compensatoire du rêve, d’une alter-réalité.

La narration est fluide, l’écriture efficace, l’atmosphère poétique sinon fantastique. Quelle est cette ombre qu’elle aperçoit à la fenêtre de la maison d’en face depuis sa propre fenêtre du deuxième étage ? Cette ombre intermittente, qui apparaît dans un halo de fumée. Qui lui semble celle d’un homme jeune et incroyablement vivant, mais décalé, comme venant d’une autre époque. Qui la pousse à acquérir la demeure, à guetter de jour comme de nuit, à investiguer dans les rues du quartier :

« Au fil des jours, j’ai commencé à attendre ces rendez-vous avec de plus en plus d’impatience et d’excitation. J’étais redevenue la petite fille qu’on emmène voir Charlot au cinéma de l’Olympia, ou se gaver de barbe à papa à la foire du Midi et s’enivrer des lumières, de la musique et des cris des gens transbahutés dans les nacelles des manèges, la tête en bas et l’estomac dans la gorge. ». 

Agatha Storme, qui multiplie les comparaisons nautiques, a réussi à me mener en bateau. Je doutais du rapport à Bruxelles (le thème générique de la collection) quand la pertinence et la subtilité de la connexion ont élevé leur vague jusqu’à me submerger… de surprise admirative. Mais je ne puis déflorer ici l’énigme tendue jusqu’à la dernière page.

(3)

Michel TORREKENS, Belgiques, recueil de nouvelles, Ker, Hévilers, 2020, 129 pages.

Michel Torrekens

Nous avons exprimé notre enthousiasme pour la collection il y a quelques mois, en évoquant la déclinaison du thème Belgique(s) par Marianne Sluszny :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/11/29/les-lectures-dedi-phil-38-coup-de-projo-sur-les-lettres-belges-francophones/

Le traitement de Michel Torrekens est tout autre. Il n’a pas choisi un sous-thème centripète (la femme dans/après la tourmente de 14-18, chez Marianne Sluszny) et ne tente pas non plus de distiller structuration narrative et suspense. Non, ce qu’il nous propose, tout au long de ses 15 textes, ce sont des balades ou des rencontres qui, toutes, croisent un fragment de notre belgitude : le musée de Tervuren et le rapport au passé colonial, Delphine et Johnny, la mort de l’émigrante refoulée Sémira ou l’enterrement du roi adulé Baudouin, etc.

La perspective est large et, pour le moins, éclectique, elle balaie notre horizon depuis l’homme de Spy (qui nous ramène 36 000 ans en arrière !) jusqu’à une anticipation où la Wallonie et la Flandre sont devenues des républiques indépendantes, Bruxelles un district européen, la région germanophone du pays s’apprêtant à muer en Bund allemand).

Il y a même une échappée hors de notre territoire, un récit se déroulant à l’Academia Belgica de Rome. Un choix qui n’a rien d’anodin et qui me semble même le point d’acmé du recueil. Par un faux paradoxe, le parc Borghese et ses pinèdes, semblent abriter une Arche de Noé de la belgitude ou, plutôt, de la belgité. Des créateurs de tout art et de tout âge, Flamands et francophones, y assistent hébétés au Bye Bye Belgium mais, éloignés du terrain du sinistre, ils ne se querellent pas, ils se situent au-dessus des contingences, dans une humanité pure. Un très bon texte !

Flotte sur l’ensemble des nouvelles une mélodie douce-amère traversée d’un frémissement d’humour, le plaisir de la déambulation n’entrave jamais la réflexion, la nostalgie laisse filtrer l’ombre du doute ou la perception des dérapages… qui pourraient mener au néant.

(4)

Éric ALLARD, La maison des animaux, numéro 162 de la collection Opuscule, Lamiroy, Bruxelles, 2020, 39 pages.

La maison des Animaux #162

Eh bien, les éditeurs belges sont innovants ! Après les collections Bruxelles se conte (Maelström) et Belgiques (Ker), Noir Corbeau (et ses polars, Weyrich) et à cœur d’écrits (celle-ci évoquée un peu plus bas, Le coudrier), en voici une autre : Opuscule publie un court récit chaque semaine. Bravo à Éric Lamiroy : les livres d’Opuscule sont de jolis objets, tout mimi (14×10 cm).

Éric Allard, que l’on connaît comme poète ou auteur d’aphorismes (recommandons son décapant Les écrivains nuisent gravement à la littérature, aux éditions du Cactus inébranlable), mais comme médiateur aussi, est à la barre du 162e numéro.

Le pitch ? Le narrateur, la quarantaine, est amoureux d’une jeune femme, Noémie, la trentaine, qui habite le même immeuble :

« Elle était menue, vive, tout en délicatesse, même si ses jeans laissaient deviner un fessier charnu. Son visage, piqueté de taches de son, possédait un front haut et beau pour l’occupation duquel se battaient sans relâche des mèches rebelles. ».

Noémie écrit/illustre des contes pour enfants mais doit gagner sa vie en servant le pain à la boulangerie du quartier. Tant et si bien que notre héros s’invente des neveux pour justifier une prise de contact.

Une bluette ? Un filigrane. Qui se faufile dans une cocasserie teintée de poésie surréaliste. C’est que les deux protagonistes ont pour voisins… des « animaux socialisés », un cheval, Xanthe (« du nom du fils de Zéphyr et de Podarge dans la mythologie »), et un lion, Aslan, « dernier survivant du monde sauvage ». Ajoutons une concierge et un bourgmestre, ou Joe, le chimpanzé amant de ce dernier, secouons le tout, saupoudrons d’un meurtre et d’une énigme, et…

Au-delà de l’humour et du burlesque, des clins d’œil modernistes à diverses littératures de genre, Éric Allard insinue un second degré structurel en osant de subtils décalages qui renvoient à des réalités plus prosaïques. La manière dont les animaux socialisés sont acceptés mais à peine tolérés (distorsion entre l’évolution des institutions et des populations, entre élites – au sens moral, intellectuel – et majorités) renvoie à l’insertion des Noirs, des Arabes, de l’étranger en général (qui peut encore être à l’occasion le villageois en ville et le citadin à la campagne). Mais que dire des amours entre humains et animaux ? Où la zoophilie n’est plus ce qu’elle signifie dans le langage commun mais un nouveau pas dans l’évolution des mœurs, une métaphore ?

L’air de ne pas y toucher – car on se focalise sur les dossiers énigme criminelle ou intrigue amoureuse jusqu’au bout, l’auteur coule un pas déjanté mais léger dans l’ornière creusée par des Swift et autres conteurs philosophes. Initiant une réflexion sur l’horloge de l’évolution des mœurs. Ce qui semble choquant un temps devient la norme un jour, ou, d’abord, une avancée des mœurs, une ouverture et un élargissement des cœurs et des consciences.

Amusant ? Troublant !

PS J’ai offert une avant-première à cette recension en guise d’hommage à Éric Allard le 24/12/2020 (oui, un cadeau de Noël pour l’animateur de cette plateforme), j’y avais apposé 5 autres regards sur l’opuscule (fragments + liens menant aux articles complets de mes collègues) :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/12/25/la-maison-des-animaux-deric-allard-lamiroy-la-lecture-de-philippe-remy-wilkin/

(5)

Véronique BERGEN, Jacques De Decker, L’immortel de l’Académie royale de Belgique, Lamiroy/collection L’article, micro-essai, Bruxelles, 2020, 40 pages.

L'article #02 : Jacques De Deker

Après L’opuscule évoqué ci-dessus, voici L’article, une autre collection originale initiée par l’éditeur Éric Lamiroy : un très petit format (14mx10cm), un prix très bas (4 eur), la possibilité de s’abonner, un micro-dossier consacré par un critique en hommage à un artiste (Thierry Coljon rock, nous parlera d’Arno dans le numéro suivant, Gorian Delpâture de Stephen King dans le précédent).

Insistons sur le sérieux et le fini du projet : édito émouvant de Maxime Lamiroy (le fils de l’éditeur), illustrations savoureuses d’Hugues Hausman et mention d’un correcteur, d’une supervision.  

Un « portrait amoureux » ! Voilà ce que réalise Véronique Bergen, une autrice qui nous est chère (voir nos dossiers sur son œuvre, en solo ou en duo avec Jean-Pierre Legrand). En 33 pages, la critique/créatrice/philosophe/académicienne retrace l’itinéraire de vie et d’œuvre de l’Autre Grand Jacques, esquisse sa personnalité luxuriante et étincelante de sa prose dense et inspirée :

« Défenseur des littératures belges, francophone et néerlandophone, si souvent minorées, esprit aventurier ne sacrifiant jamais l’exigence intellectuelle de la qualité (…) Avec la responsabilité éthique comme horizon et comme pilier, il aura insufflé des torrents d’idées, se sera dépensé sans compter (…) Pirate à bord de son propre navire nommé Académie (…) franc-tireur solitaire (…) électron libre (…) esprit à l’écart de toute institution. »

Quelques bonus collatéraux ? Avec tact, Véronique ouvre et clôt son incantation avec Claudia Ritter, l’épouse de JDD. Avec modernité et absence d’œillères, elle va puiser ses citations dans des articles et dossiers numériques. Avec lucidité, elle définit ce qui sépare les académies française et belge : la « mission prescriptive ou normative pour la première, la « mission de vigilance, d’éclaireuse » pour la deuxième.

Je m’offre une minute égocentrée. L’autrice s’attarde sur le don de seconde vue dont se prévalait JDD, elle confesse s’être confrontée à « son aptitude prémonitoire » sinon « prophétique ». Une notation qui me renvoie à mon premier tête-à-tête prolongé avec JDD, aux réflexions échangées et partagées sur les convergences et les signes : je venais d’envoyer un article intitulé « Balance ta mère ! » et la mienne termina sa vie cette nuit-là par une chute… juste avant mon premier prix littéraire pour un livre qui l’évoquait. Nous en avions été troublés, Jacques et moi. Mais que dire en aval, déroulant ce qui m’apparaît comme une chaîne de transmission ? Véronique Bergen compare JDD à un feu follet et j’ai recouru à la même image lors d’une nouvelle à paraître dans la revue Marginales qu’elle ne peut avoir lue, comme je ne pouvais l’avoir lue avant de l’envoyer. Une nouvelle intitulée Jacques Ulenspiegel, qui infiltre une nouvelle connexion :

« S’il y a du Hamlet, du Prospero chez Jacques, il est avant tout le frère de Thyl Ulenspiegel. »

Ah, Véronique aurait-elle hérité de Jacques « la baguette de sourcier du réalisme magique » qu’elle lui prête ? La réponse est dans la question.

(6)

Que faire ?, numéro 1, périodique (quadrimestriel) publié par les éditions Samsa, Bruxelles, septembre 2020, 173 pages.

Christian Lutz, fondateur des éditions Le Cri mais actuel directeur des éditions Samsa, a donc mené à bien un projet dont il m’avait parlé jadis entre deux cafés commandés au Belga, près de la place Flagey et des Etangs d’Ixelles.

L’objet est très beau. Une couverture de Manet, un papier agréable au toucher, une mise en page élégante. Le sous-titre de la revue annonce Histoires et Littératures, un programme alléchant, qui plus est placé sous une épigraphe de Camus, tiré de la revue Actuelles, deux figures qui paraissent référentielles sinon tutélaires. En regard, on peut lire une sorte de manifeste de l’éditeur, un manifeste qui détonne en ces temps moroses. Il est question de « feu sacré pour le livre », de lecture envisagée comme « un acte de création », de volonté de provoquer « l’étincelle » entre l’écrivain et le lecteur, jusqu’à une fin annoncée dans une sorte de fureur poétique :

« Que faire ? prendra feu et se consumera de lui-même lorsqu’il aura atteint Fahrenheit 451 (232,8° Celsius). »

Le contenu ? Ô divers et singulier !

Maxime Benoît-Jeannin, l’auteur du formidable Brouillards de guerre (que j’ai longuement analysé dans Les Belles Phrases en 2018, intégré dans un Top 10 de la décennie en 2020 dans Le Carnet : https://www.samsa.be/livre/brouillards-de-guerre) livre ses « Souvenirs d’une exposition » dédiée à Albert Camus à Aix-en-Provence, en immisçant des réflexions sur la difficulté de rendre justice à l’œuvre d’un tel écrivain. Je découvre partager quelques engouements avec l’auteur : Camus, Antonioni, Monica Vitti…

Ensuite, nous pouvons lire des textes créatifs de divers gabarits et de registres très contrastés. Evi Anastasiadou, une Grecque installée à Bruxelles, nous offre L’œuf, une prose courte toute empreinte de poésie. Maxime Benoît-Jeannin revient avec une longue nouvelle, Ivresse dans l’après-midi. Il y a Laure, des dizaines de pages, une traduction de Theodore Storm (par Alain Préaux) ; Comment engueuler son prochain bruxellois de Georges Lebouc, avec des dessins de Clou ; un poème d’Odilon-Jean Périer, un talent météorique ; Maître Scriboutchi de Wilhelm Busch (traduit de l’allemand par Alain Préaux encore).

A suivre !

Si vous voulez découvrir et commander :

https://www.samsa.be/livres.php?id=2

(7)

Jean-Michel AUBEVERT, Les entrelus de…, Le coudrier, collection à cœur d’écrits, essai/anthologie, Mont-Saint-Guibert, 2020, 156 pages.

Photo

Un nouveau concept, initié par Joëlle Billy, qui comble un vide : un auteur parle d’autres auteurs. Voir mon article dans Le carnet :

(8)

Kate Milie, Le mystère Spilliaert, roman, 180° éditions, Bruxelles, 2020, 154 pages.

J’ai attribué un coup de cœur lors de ma recension dans Le carnet :

Enfin, restons fidèle à notre rituel et terminons sans analyse ni commentaires, en poésie.

(9)

Revue Bleu d’encre n°44/hiver 2020, dirigée par Claude Donnay, Yvoir.

J’ai butiné et prélevé de courts extraits au sein de la sélection opérée par la revue. Qui rend par ailleurs hommage à deux poètes récemment disparus : Cee Jay et Rio Di Maria.

Rio Di Maria :

« J’appartiens à l’imprévisible instant qui ne sera jamais. »

Cee Jay :

« Je cherche les oracles et les temples d’amour

cachés aux yeux des profanes. »

Aurélien Donny :

« Qu’attendre de la fenêtre

Ou de la porte close ?

De la maison, si tendre,

Où la mère se farde

En chantant

Chantant l’histoire de son enfance ? »

Montaha Gharib :

« Laisse-nous écouter

L’écho lointain

D’un bonheur qui vient

Et nous dilue doucement

Comme le sucre dans le temps

S’il le faut vraiment »

Martine Rouhart :

« Je marche

en écrivant des phrases

qui se composent

se décomposent

comme la calligraphie

des oiseaux

dans le bleu »

Anne-Marielle Wilwerth :

« Parmi les mots griffonnés

nous choisirons ceux

dont les ombres frêles

courent déjà pieds nus

dans l’espéré »

Liliane Schraûwen :

« Mais rien jamais ne renaît

Et nul enfant perdu

Ne trouve le chemin

De la maison où je le rêve

En vain »

Marcelle Pâques :

« Les voyages en train

La vie

Les paysages qui défilent

Le temps qui passe

Et se mord les doigts

D’être passé si vite »

Florence Noël :

« depuis toujours

elle traversait sur les

passages pour piétons

mais

marchait entre les lignes »

Claude Raucy :

« nos petits bateaux de papier

filaient tout le long du ruisseau

ce n’est pas cela disais-tu

ce n’est pas cela qu’il nous faut

il nous fallait l’océan tu comprends

la houle et les cormorans »

Jean-Louis Massot :

« Le ciel sèche

Au vent

Ses longs draps

Blancs

Et ses oreillers

Moelleux »

Philippe REMY-WILKIN.

LA MAISON DES ANIMAUX d’Eric ALLARD (Lamiroy) / La lecture de Philippe REMY-WILKIN

La maison des animaux d’Éric ALLARD

(numéro 162 de la collection Opuscule, Lamiroy, Bruxelles, 2020, 39 pages)

par Philippe REMY-WILKIN,

qui associe à son hommage de Noël Martine ROUHART, Nathalie DELHAYE, Denis BILLAMBOZ, Jean-Pierre LEGRAND, Philippe BRAHY et Pascal FEYAERTS.

Eh bien, les éditeurs belges sont innovants ! Après les collections Bruxelles se conte (Maelström) et Belgiques (Ker), Noir Corbeau (et ses polars, Weyrich) et à cœur d’écrits (celle-ci évoquée un peu plus bas, Le coudrier), en voici une autre : Opuscule publie un court récit chaque semaine. Bravo à Éric Lamiroy : les livres d’Opuscule sont de jolis objets, tout mimi (14×10 cm).

La maison des Animaux #162

Éric Allard, que l’on connaît comme poète ou auteur d’aphorismes (recommandons son décapant Les écrivains nuisent gravement à la littérature, aux éditions du Cactus inébranlable), mais comme médiateur aussi, est à la barre du 162e numéro.

Le pitch ? Le narrateur, la quarantaine, est amoureux d’une jeune femme, Noémie, la trentaine, qui habite le même immeuble :

« Elle était menue, vive, tout en délicatesse, même si ses jeans laissaient deviner un fessier charnu. Son visage, piqueté de taches de son, possédait un front haut et beau pour l’occupation duquel se battaient sans relâche des mèches rebelles. ».

Noémie écrit/illustre des contes pour enfants mais doit gagner sa vie en servant le pain à la boulangerie du quartier. Tant et si bien que notre héros s’invente des neveux pour justifier une prise de contact.

Une bluette ? Un filigrane. Qui se faufile dans une cocasserie teintée de poésie surréaliste. C’est que les deux protagonistes ont pour voisins… des « animaux socialisés », un cheval, Xanthe (« du nom du fils de Zéphyr et de Podarge dans la mythologie »), et un lion, Aslan, « dernier survivant du monde sauvage ». Ajoutons une concierge et un bourgmestre, ou Joe, le chimpanzé amant de ce dernier, secouons le tout, saupoudrons d’un meurtre et d’une énigme, et…

Au-delà de l’humour et du burlesque, des clins d’œil modernistes à diverses littératures de genre, Éric Allard insinue un second degré structurel en osant de subtils décalages qui renvoient à des réalités plus prosaïques. La manière dont les animaux socialisés sont acceptés mais à peine tolérés (distorsion entre l’évolution des institutions et des populations, entre élites – au sens moral, intellectuel – et majorités) renvoie à l’insertion des Noirs, des Arabes, de l’étranger en général (qui peut encore être à l’occasion le villageois en ville et le citadin à la campagne). Mais que dire des amours entre humains et animaux ? Où la zoophilie n’est plus ce qu’elle signifie dans le langage commun mais un nouveau pas dans l’évolution des mœurs, une métaphore ?

L’air de ne pas y toucher – car on se focalise sur les dossiers énigme criminelle ou intrigue amoureuse jusqu’au bout, l’auteur coule un pas déjanté mais léger dans l’ornière creusée par des Swift et autres conteurs philosophes. Initiant une réflexion sur l’horloge de l’évolution des mœurs. Ce qui semble choquant un temps devient la norme un jour, ou, d’abord, une avancée des mœurs, une ouverture et un élargissement des cœurs et des consciences.

Amusant ? Troublant !

D’autres regards sur cet opuscule ?

Martine Rouhart :

« Passionnée par la défense de la condition animale, le titre de l’opuscule d’Éric Allard ne pouvait que m’attirer. La maison des animaux, une phrase chaude et ronde, un refuge pour ces êtres dits « inférieurs ». (…) Un récit rythmé par de petits et d’assez énormes rebondissements, raconté d’une belle écriture vivante et ayant largement recours aux métaphores et à l’humour. Un conte un peu fou comme le sont les contes, mais pas loufoque ; une réflexion, moins sur la condition animale proprement dite que sur les droits qu’il conviendrait d’octroyer à nos amis de poils et de plumes. (…) »

Le texte complet :

https://l.facebook.com/l.php?u=https%3A%2F%2Fwww.areaw.be%2Feric-allard-la-maison-des-animaux-opuscue-162-ed-lamiroy-

Nathalie Delhaye :

« (…) Le sourire m’est venu en voyant cet homme, maladroit, comme un tout jeune qui découvre ses premiers émois, balbutiant, multipliant les aller-retours entre chez lui et la boulangerie pour aller voir sa belle… (…) j’ai apprécié l’esprit, les remarques pleines de finesse et l’humour de notre auteur. (…) A la fois touchant et satirique, ce conte nous emmène dans une histoire loufoque, dramatique et drôle (…). »

Le texte complet :

Denis Billamboz :

« (…) ce conte est surtout une satire aigre-douce de notre société et peut-être aussi une leçon démontrant que la cohabitation avec les animaux est fort possible dans le respect de la dignité de chacun (…) La morale de ce conte pourrait être qu’en toute chose il faut savoir raison et modération garder même si cela n’empêche pas d’avoir les idées et la tolérance larges. »

Le texte complet :

http://mesimpressionsdelecture.unblog.fr/2020/12/19/la-maison-des-animaux-eric-allard/

Jean-Pierre Legrand :

« (…) Éric Allard nous entraîne dans une société qui reconnaît l’égalité de droits civiques entre humains et animaux tout en continuant à les maltraiter. Cette compénétration du monde animal et du monde humain aboutit à un effet d’humanisation des animaux et d’animalisation des humains sur fond d’opportunisme politique. (…) Enjouée et allègre, la fable se lit aussi comme une déroute annoncée (…) J’ai adoré cette nouvelle qui mêle humour décalé, farce et subtile interrogation, le tout dans la ligne claire d’un style des plus agréables. Vraiment jubilatoire. »

Le texte complet :

Philippe Brahy :

« « Mon chien, c’est quelqu’un. Depuis quelque temps, mon chien m’inquiète… Il se prend pour un être humain et je n’arrive pas à l’en dissuader. » Ainsi aurait pu être dédicacée la plaquette d’Éric ALLARD à l’intention du regretté Raymond Devos. Éric ALLARD, qui excelle dans l’humour à froid, serait, pour moi, le « p(r)ince sans rire » des hôtes des Opuscules édités par LAMIROY (…) »

Le texte complet :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/12/21/la-maison-des-animaux-deric-allard-lamiroy-la-lecture-de-philippe-brahy/

Pascal Feyaerts :

« (…) un livre étonnant et la lumière jaillit, l’air de pas y toucher, une lumière un rien surréaliste. (…) Pour peu, Éric Allard nous ferait manger du foin. Son œuvre ne cesse de surprendre au fil des lectures. Ici, il clame son droit idoine à la satire et à la polysémie (…) les plus vigilant y verront une dénonciation du monde tel qu’il est, décevant et glauque, et une culture de la déception semble émerger. Cependant, le narrateur demeurant un naïf amoureux, il nous libère de la noirceur par sa candeur. (…) »

Le texte complet :

TOP DIX 2020 des LECTURES BELGES de PHILIPPE REMY-WILKIN

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

1.   Charles DE COSTER, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays des Flandres, roman, Espace Nord, Bruxelles, 2017 (première parution en 1867, nouvelle édition présentée par Jean-Marie Klinkenberg).

LA LEGENDE D'ULENSPIEGEL (édition reliée)

2.   Jean-Marc RIGAUX, Kipjiru, 42…195, roman/thriller, Murmure des soirs, Esneux, 2020.

3.   Jacques DE DECKER, Modèles réduits, recueil de nouvelles, La muette, Bruxelles, 2010.

4.   Luc DELLISSE, Un sang d’écrivain, essai, La lettre volée, 2020.

Dédale au coeur - Le Carnet et les Instants

5.    Véronique BERGEN, Barbarella, essai, Les impressions nouvelles, collection La fabrique des héros, Bruxelles, 2020.

6.   Marianne SLUSZNY, Le banc, récit, Academia, Bruxelles, 2019.

Couverture Le banc

7.   Rossano ROSI, Le pub d’Enfield Road, Les impressions nouvelles, 2020.

8.   Geneviève GENICOT, Canicule, bookleg/conte, Maelström, Bruxelles, 2019.

BSC#87 Canicule

9.   Michel TORREKENS, L’hirondelle des Andes, Zellige, Lunay (France), 2019.

L'hirondelle des Andes - Michel TORREKENS

10.       Martine ROUHART, Les fantômes de Théodore, roman, Murmure des soirs, Esneux, 2020.

On peut retrouver les chroniques de ces livres dans les LECTURES d’EDI PHIL (son Coup de projo sur les Lettres francophones belges), sur ce blog, ou bien sur le site du CARNET ET LES INSTANTS.

LES LECTURES D’EDI-PHIL #38 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 38 (décembre 2020)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche :

deux contes (Geneviève Génicot, Luigi Capuana), un recueil de nouvelles (Marianne Sluszny), un micro-roman illustré (Jacques De Decker/Maja Polackova), un thriller fantastique (Noëlle Michel), deux romans (Laurent Demoulin, Michel Corentin), une biographie (Jacques De Decker), un recueil de poésies (Luc Dellisse) ; les maisons d’édition Maelström, Ker, Lilys, Le Livre en papier, Le Cormier, Gallimard.

(1)

Geneviève GENICOT, Canicule, bookleg/micro-roman, Maelström, collection Bruxelles se conte, Bruxelles, 2019, 50 pages.

BSC#87 Canicule

Nous avons déjà écrit tout le bien que nous pensions des booklegs de Morgane Vanschepdael (dans Le Carnet) et de Céline De Bo (dans Les Belles Phrases). Eh bien, près d’un an après la sortie de la dernière salve de huit Bruxelles se conte, nous y revenons avec cet ouvrage.

Le directeur général des transports de la SNCB (la compagnie des chemins de fer belges) reçoit une lettre manuscrite expédiée depuis l’Argentine. Stupeur ! Celui qui l’a rédigée est un accompagnateur de train mystérieusement disparu depuis un an.

La suite ? Le récit de Thomas Kenisman, dont la lettre, fort longue, nous mène jusqu’à l’avant-dernière page du texte, narre tout ce qui lui est arrivé. Un parfum policier ou fantastique ? Un écho de toute une littérature (notamment des contes du XIXe siècle), avec récit-cadre donnant une allure de témoignage, d’authenticité à des faits dont on devine très vite qu’ils vont dépasser l’entendement ?

Oui et non. Amarré à des repères classiques ou romantiques, le récit décolle (littéralement) très vite dans une dimension passionnante de maîtrise, de souffle. Un souffle qu’on perd, à ne plus pouvoir le reprendre. C’est que le texte s’affiche en descente de toboggan. Pas de chapitre, pas de sous-chapitre, quasiment pas de retrait, pas de dialogue. Une narration pure, distillée par Kenisman, qui fonce, fonce, fonce. A travers Bruxelles. A partir d’un jour de canicule où tout semble dérailler, sauf les trains qui s’envolent dans les airs, plongent sous la surface. Mais comment décrire ce qui nous emporte ? Le narrateur et les lecteurs se retrouvent au sommet d’une vague lors d’un tsunami. Un tsunami littéraire aux allures de peinture surréaliste en mouvement, de kaléidoscope, de maelström. Kenisman vit mille aventures mais nous raconte Bruxelles aussi, au gré de ses cavalcades. Le Bruxelles d’hier et celui d’aujourd’hui, ses beautés et ses charmes, ses atouts, ses dérives et ses perversions aussi. Et la Senne, ce cœur d’eau de la ville, de surgir des profondeurs pour témoigner, se venger :

« Adieu, hommes rectilignes qui avez enfermé mes méandres ! Hommes honteux qui m’avez étouffée sous terre pour mieux cacher vos déjections dans mon lit, hommes sales oublieux des purifications, hommes cupides qui avez bâti des maisons de riches en chassant le peuple simple qui vivait sur mes berges et n’avait pas encore le droit de vous élire (…). »

Et Bruxelles de devoir rendre des comptes, assignée en justice.

A lire ! Absolument ! C’est très bien écrit et raconté, dense, lyrique, onirique, romanesque, avec des effluves sociologiques ou philosophiques :

« A mon avis, chacun de nous se fait simplement une illusion du monde, et c’est comme ça qu’on n’arrête pas de causer de ce qu’on pense et de ce qu’on voit, chacun dans son monde, chacun avec son illusion qu’il veut expliquer aux autres (…). »

On frôle la perfection. Une force centripète eût apporté la touche finale à cette réussite magistrale. Un enjeu narratif. Or celui-ci s’insinue en filigrane, avec les amours de Kenisman et d’une jeune touriste japonaise, Yu.

(2)

Marianne SLUSZNY, Belgiques (sous-titré Chemins de femmes), Ker, Hévilers, 121 pages.

Marianne Sluszny – Chemins de femmes

Chaque année, les éditions Ker de Xavier Vanvaerenbergh livrent une salve de trois recueils de nouvelles, tous intitulés Belgiques. Cette collection, dirigée jusqu’ici par Marc Bailly mais qui sera reprise par Vincent Engel en 2021, décline une vision de notre pays à travers le regard d’un auteur ou d’une autrice. Un concept qui offre un air de gémellité avec celui de Maelström évoqué supra. A souligner : le très bon travail graphique d’Eva Myzeqari (responsable des trois couvertures).

La salve 2020 réunit trois auteurs qui me sont chers : Michel Torrekens (dont je possède et ai lu tous les livres), Véronique Bergen (à laquelle j’ai consacré deux feuilletons) et Marianne Sluszny (dont j’ai beaucoup aimé un récit de vie et de deuil).

L’autrice du Banc épate ! Par la forme et le fond. Par le plaisir pur de la narration. 9 nouvelles nous content des tranches de vie de 9 femmes. Elles appartiennent à des milieux fort divers, socialement ou linguistiquement (elles sont flamandes, bruxelloises, wallonnes ou des cantons germanophones), toutes sont confrontées viscéralement aux affres de la Première Guerre mondiale, elles doivent y survivre, avant et après :

« Il est des équilibres subliminaux qui s’établissent en nous. Alors que la conscience patauge dans l’affliction, notre esprit puise dans ses abysses l’énergie d’assembler les morceaux éclatés de son destin. »

L’autrice du Banc épate ! Par la combinaison percutante de qualités contrastées, d’équilibres rassérénants.

L’écriture est belle, ciselée mais discrète, sans ostentation. Avec un faux paradoxe : je prends sans cesse plaisir au mot, à la phrase mais ne coche que peu de passages. Comme si l’harmonie du tout ne laissait filtrer qu’un minimum de saillies :

« Ma nuit de noces ? Des draps de soie pour emballer l’ennui. »

La sensibilité est omniprésente, le lecteur vit auprès de ces femmes et de leurs intimités, de leurs désirs et de leurs frustrations, dans un après-guerre étonnamment morose, incertain, loin des clichés triomphalistes :

« Oui, nous y étions, chacune à notre façon. Sur le chemin si escarpé des femmes. »

Les hommes y apparaissent le plus souvent volages ou ennuyeux, les parents peu fiables sinon cruels.

Il y a, tout autant, l’émergence de considérations intellectuelles. L’information nous restitue une époque, ses personnages et ses décors, ses balises : l’Hôtel de l’Océan, les massacres de civils belges par les troupes allemandes, les actes posés par le roi Albert, le travail volontaire, les mutilations (physiques et mentales), le mauvais accueil des réfugiés (un million de Belges en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et en France) à leur retour au pays, les ravages de la grippe espagnole, le rôle du Comité National de Santé et d’Alimentation, etc. Plus profondément, la réflexion se faufile tout azimut. La psycho-généalogie, et ces traumatismes qui se transmettent à notre insu de génération en génération. La question du droit de vote des femmes, à un moment où une majorité d’entre elles sont sous la coupe des curés, ce qui pousse des démocrates à retarder ce qui serait intrinsèquement une avancée démocratique. La survie à quel prix sinon à tout prix ? La situation des populations vivant dans des régions limitrophes, à cheval sur deux identités (cantons de l’Est), etc.

Mon recueil préféré, parmi mes lectures de l’année 2020, derrière le Modèles réduits du regretté Jacques De Decker ?

Jacques ! Marianne Sluszny lui distille une dédicace, en bas d’une de ses nouvelles. Cet éternel médiateur, cet homme-orchestre et passerelle, l’a mise sur la piste du sujet dudit texte, « l’amour de la guerre » (et l’impossibilité de la réadaptation à une vie normale), assurément « un tabou qui mériterait tout un roman ».

Jacques De Decker. J’en reparle ci-dessous.

(3)

Dans Le Carnet, j’évoque avec enthousiasme un micro-roman de… Jacques DE DECKER, Suzanne à la pomme, réédité avec des illustrations de la plasticienne Maja Polackova :

Suzanne à la pomme

Jacques De Decker. Encore et encore !

(4)

Jacques DE DECKER, Wagner, biographie, Gallimard/Folio, Paris, 2010, 263 pages.

Wagner - Jacques De Decker - Folio biographies - Site Folio

Après mes deux dossiers (dont un en duo avec Julien-Paul Remy), mes neuf articles, notre émission radiophonique (avec Daniel Simon), quoiqu’ayant dit l’essentiel, je reviens vers le grand homme, brièvement, en découvrant cette biographie. La deuxième de JDD, après son Ibsen, qui m’avait beaucoup plu naguère.

Le livre est bien écrit, il se lit aisément et agréablement, j’y ai appris beaucoup de choses sur le musicien qui a bercé toute ma jeunesse (ma mère était wagnéromane), comme la raison de la rupture avec Nietzche. Pourtant, je reste sur ma faim. Côté fond, le livre ne me surprend pas, les enjeux évoqués me semblent à distance, comme les intimités (Wagner et ses femmes, ses maîtresses ; Wagner et ses amis ; Wagner et ses musiciens) – à l’exception de la relation avec Louis II – ou la musique elle-même. Côté écriture, JDD surprend à nouveau, adoptant une ligne classique à mille coudées de ses romans, de ses pièces ou de ses articles critiques, mais je regrette cette normalisation, singulière dans le chef d’un auteur qui s’évertuait à créer des prototypes.

Après avoir versé dans l’hagiographie, quasi, à propos du roman Le ventre de la baleine ou d’un parcours romanesque décapant, m’être extasié devant la pièce Tranches de dimanche, le recueil de nouvelles Modèles réduits ou le Bruxelles, guide intime, une biographie me ramène donc les pieds sur terre. Alors qu’elle concerne Wagner, celui qui nous emmène, auditeurs, au plus haut de l’azur, vers l’éther. Mais c’est peut-être là qu’est l’os : dans une attente trop forte ou dans le choix de l’auteur de s’effacer derrière son sujet.

(5)

Laurent DEMOULIN, Robinson, roman, Gallimard/Folio, Paris, 2016, 256 pages.

Robinson - Laurent Demoulin - Folio - Site Folio

Ce roman, qui n’en est pas un mais plutôt un récit de vie, de tranches de vie, a décroché le Prix Rossel 2017, soit le prix le plus prestigieux décerné en FWB (Fédération Wallonie-Bruxelles). Mérité ? Loin de mes prédilections naturelles, il affiche des qualités évidentes, de forme et de fond.

Le livre détaille les rapports entre un père et son enfant autiste, Robinson. Il nous plonge dans une réalité dure mais complexe, la gestion d’une différence au quotidien, quand mille et un moments de vie (aller à la toilette, faire des courses, prendre un bain, se balader) se transforment en épreuves, en mises en danger. Quand un père, qui s’offre quasi tout entier à la paternité, ne peut mesurer le retour de l’interaction, doit en guetter la trace, l’indice.

 Le ton oscille entre hyper-réalisme et humour, violence et délicatesse des sentiments, un style illumine le texte, conjuguant, ce qui est rare, littérature et témoignage :

« Mes grands-parents dans les frondaisons, dans les limbes, invisibles ; mes parents comme de la rosée qui flotte un peu partout dans chaque feuille, en haut, en bas, au cœur de l’absence, au gré du souvenir (…). »

Ce qui m’a le plus ému ? Paradoxalement, une réalité marginale… à première vue. Qui recoupe, somme toute, à une autre échelle, la nécessité de l’émergence de Justes face aux collaborateurs et aux lâches, aux tortionnaires. Laurent Demoulin met très subtilement, très généreusement en lumière la pure humanité. Qui peut jaillir du comportement d’une caissière de grande surface. C’est l’acmé du livre, selon moi, l’efflorescence de la Vie véritable, qui est empathie, inventivité, compassion, réaction, résistance. Il me semble que la poésie, alors, se déploie en actes, en êtres humains.

(6)

Luigi CAPUANA, Un cas de somnambulisme, bookleg/conte fantastique, Maelström, collection Bruxelles se conte, Bruxelles, 2019, 24 pages.

BSC #83 Un cas de somnambulisme

Je reviens encore à la cuvée 2019 de Bruxelles se conte !

A contrario des récits contemporains des 7 autres auteurs de la salve, cet opus est une réédition/traduction d’un conte paru en italien il y a plus d’un siècle. Et on se demandera ce qui a poussé Luigi Capuana (1839-1915), un écrivain/professeur/critique littéraire italien à situer l’aventure de son texte dans notre capitale. Mais tant mieux !

Comme pour Canicule, à peine a-t-on entamé la nouvelle, on songe à nos spécialistes français du XIXe (Mérimée, Villiers, Gautier, etc.), au duo Poe/Baudelaire. La traductrice Alexandra Charpentier a réalisé un très beau travail et parfaitement restitué un climat à la fois suranné et délicieusement envoûtant, le texte offrant un plaisir du mot et de la phrase tout en relatant avec vivacité et suspense une aventure fantastico-policière, qui flirte avec les énigmes criminelles en lieu clos, les crimes impossibles.

Au cœur du récit, le directeur général de la police belge, Denis Van-Spengel (pourquoi ce « – » ?), nous est présenté comme un individu hors normes, une sorte de Sherlock Holmes avant l’heure. Elève préféré du fameux Vidocq, un regard d’une acuité si pénétrante qu’il en pétrifie l’interlocuteur, soutenu par une singularité de son anatomie :

« Je me sentais (dit le docteur Croissart, qui fera office de narrateur) attaqué dans le sanctuaire de ma conscience (…) J’en arrivai même à imaginer qu’il se servait de ce nez (long, pointu, un tantinet tordu et retroussé, est-il dit plus haut) comme de la baïonnette des gardes douaniers aux portes des villes ; cherchant à débusquer chaque fibre de mon esprit et à s’y enfoncer plus loin encore. »

Or ne voilà-t-il pas que cet éminent enquêteur réalise un beau matin avoir rédigé durant la nuit (à son insu) le procès-verbal d’un carnage atroce qui n’a pas encore été découvert ! Un farceur a-t-il imité son écriture et tente-t-il de le renvoyer au somnambulisme dont il souffrit des années plus tôt ? On devine que Van-Spengel va se lancer à corps perdu dans la résolution de l’affaire. Et le lecteur de penser à Œdipe, le prototype du roman policier, où un homme se cherche lui-même. N’en disons pas plus. Tout n’est pas joué.

Un bon texte, et on saluera ici le travail de prospection des éditions Maelström (Marcello Oro, en l’occurrence). Tout en s’étonnant d’une singulière convergence du temps. L’AEB (l’Association des Ecrivains belges) vient de sortir de l’oubli et de publier un conte fantastique d’Alex Pasquier (voir notre Edi-Phil de septembre). Une nouvelle maison d’édition, Les Névrosées, se propose une exhumation à grande échelle de textes d’autrices belges des temps jadis.

(7)

Michel CORENTIN, Les violons de l’ivresse, roman, Le livre en papier, Strépy-Bracquegnies, 2020, 188 pages.

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Michel Corentin est le nom de plume d’Alain Michel, un ingénieur qui a traversé ma vie comme éditeur (Le hêtre pourpre), il y a une vingtaine d’années.

Parenthèse égocentrée. Trois éditeurs avaient retenu mon deuxième roman et j’élus Alain pour sa réputation, son catalogue, la sympathie qu’il dégageait. Mal m’en prit, il abandonna ses activités éditoriales peu avant la sortie de mon ouvrage, on imagine mon embarras. Mais, avant son retrait, il avait livré un très bon travail éditorial (sur base de trois lectures appuyées différentes), il m’avait aidé à améliorer mon roman et, sans doute, mon approche. Je fus donc heureux de le compter plus tard parmi mes amis Facebook, de pouvoir le citer dans les remerciements de l’ouvrage publié, etc. Et, un jour, inversion des rôles, il me propose son roman (le deuxième de sa carrière d’auteur, après un roman pour adolescents paru en… 1978), Les violons de l’ivresse. Et me voici dans l’embarras de commenter qui m’a commenté un jour.

Les violons de l’ivresse.

Une autoédition ? Distinguons les types d’édition. Je ne rubrique pas, en principe, les livres publiés à compte d’auteur, les pratiques y sont souvent malhonnêtes, trompeuses par essence : si on paie pour être publié, on n’en a aucun mérite. L’autoédition, moins crédible que l’édition à compte d’éditeur, la VRAIE édition (avec choix par un expert, des experts), peut se comprendre et cacher des perles. Le problème, pour le médiateur, c’est qu’on part dans l’inconnu absolu, aucune sélection n’ayant été réalisée en amont.

Le roman s’inscrit dans une future Trilogie des violons. Qu’est-ce à dire ? Je ne sais. Ce premier opus annonce en quatrième de couverture un récit qui ne se dessine pourtant que tardivement, celui des relations houleuses entre deux jeunes violonistes, Laura et Stepan, qui sont comme la glace et le feu. Il est question aussi d’une aventure policière, de fraudes autour de violons, etc. A contrario, le roman commence avec un Jean-Sébastien Courtois en héros, un jeune commercial qui tombe amoureux de Laura et s’évertue à la rencontrer, à jouer un rôle dans sa vie, jusqu’à devenir son intendant, jusqu’à se rapprocher de sa jumelle, Lore, jusqu’à jouer les Candide face à un univers fantasmatique.

A dire le vrai, je suis décontenancé, j’oscille entre des caps d’interprétation. Que dégage le récit, dès l’entame ? Une fraîcheur un tantinet juvénile ou une certaine naïveté ? Je suis d’abord emporté puis mon élan se trouve entravé. Comment juger l’écriture ? D’un côté, la langue, simple, offre une lecture aisée et sans ennui. De l’autre, il n’y a pas de plaisir du mot ou de la phrase. Les dialogues sont parfois fort longs ou peu naturels, mais il y a des scènes amusantes, étonnantes, qu’on imagine en extraits de films.

Ce roman est suffisamment ludique, enjoué (notes policières ou romantiques) pour séduire un public, ou même deux publics (ceux qui aiment le violon, la vie musicale trouveront beaucoup d’intérêt à découvrir les coulisses d’une vie de concertiste débutante), mais il ne s’adresse pas aux gourmets littéraires.

(8)

Dans Le Carnet, j’ai évoqué un thriller de Noëlle MICHEL, Viande, paru chez Lilys :

Et, pour perpétuer un rituel, soit terminer en apesanteur et en beauté, hors analyses et commentaires, deux proses poétiques d’un de mes auteurs francophones préférés, voire celui dont la plume m’aura le mieux parlé en 2020, relayant Véronique Bergen et Rossano Rosi.

(9)

Luc DELLISSE, Le cercle des îles, recueil de poésies, Le cormier, Bruxelles, 2020, 98 pages.

Le cercle des îles » de Luc Dellisse

Dans Bateau blanc, ce passage qui m’envole vers Rimbaud et Corto Maltese, quoiqu’une aile de mouette tangue vers Poe/Pym ou Baudelaire :

« Le sentiment d’appartenir à une espèce voyageuse, qui n’a pas de scaphandre mais une certaine promesse amphibie, m’aide à vivre dans ce siècle bizarre. Il me réconcilie avec l’idée d’affronter le monde. Il me rappelle que j’ai décidé vingt fois de ne plus bouger de ma chambre et que je n’y suis jamais parvenu. Evidemment, je suis sédentaire autant que possible, préférant me garder sous la main, à un point fixe de l’univers, là où il n’y a pas besoin de surmonter un décalage horaire pour s’accomplir. Mais mon âme est restée nomade, vestige d’une vie antérieure. »

Et cet autre, dans Le vrai visage du temps, qui me trouble :

« En projetant le passé dans l’avenir, on fait apparaître des ondulations nouvelles. Le visage du temps redevient visible, aux limites du regard. On sort enfin du monde : on rentre dans la vie. On y rentre tout seul.

La course à l’abîme n’a pas ralenti un instant. Elle prend des formes sans cesse nouvelles, mais ce n’est qu’une suite de ruses. Le néant reste son seul but. Ce néant est sans intérêt.

Ici, j’attends mon âme à la roulette. Ici, personne ne connaît le secret de l’enfance. Ici, le sommeil n’existe plus. Le dieu des voyageurs dort en travers du balcon. »

Philippe REMY-WILKIN.

VERS UNE CINÉTHÈQUE IDÉALE : GREED/LES RAPACES d’Éric VON STROHEIM (1924).

VERS UNE CINETHEQUE IDEALE

100 films à voir absolument…

…des débuts du cinéma aux années 2010

OFF : Greed/ Les rapaces (Erich von Stroheim, 1924)

Daniel MANGANO à la mise en place, 

Ciné-Phil RW au contrepoint.

Greed/Les rapaces, film muet de Erich von Stroheim, Etats-Unis, 1924, 130’ ou 239’ en restauration, 530’ dans une version originale perdue. 

Génie et rapaces

Une œuvre inclassable

Les Rapaces (film, 1924) — Wikipédia

Daniel :

La genèse de Greed en fait une œuvre plus « extraordinaire » (au sens premier du terme) encore, mais aussi le produit de la réduction d’un film qui n’existe plus. N’est-ce pour autant qu’un somptueux modèle réduit dont l’original aurait disparu ? Reprenons du début pour tenter d’éclairer un parcours zigzagant et chaotique, une trajectoire en quête perpétuelle d’aboutissement.

Au départ, un roman

Daniel :

Tout commence par une fascination, celle d’Erich von Stroheim (1885-1957) devant un roman halluciné de 1899, un monument de la littérature encore trop mal connu chez nous : McTeague de Frank Norris. Ce dernier est souvent présenté comme un disciple de Zola et son livre comme le premier roman naturaliste américain. Avant tout, c’est l’intensité des descriptions et la démesure des personnages qui frappent von Stroheim. Subjugué, il va vouloir faire une adaptation de l’ouvrage en tout point fidèle afin de le respecter dans toute sa complexité. Et, pourtant, le roman et le scénario présentent quelques différences. Le cinéaste veut restituer la chair même du livre ?  En fait, il va le sublimer.

Que raconte le roman de F. Norris ?

Daniel :

McTeague est un ancien chercheur d’or devenu dentiste grâce à un apprentissage sur le tas, qui s’installe à San Francisco pour exercer. C’est un géant d’allure assez débonnaire, à la force colossale mais intellectuellement très limité, qui allie tendresse, maladresse et brutalité.

Son meilleur ami, Marcus, lui amène un jour sa cousine Trina pour des soins, mais le dentiste s’en éprend, au point de vouloir l’épouser. Marcus, malgré ses vues sur la demoiselle, lui cède la place. Un geste chevaleresque qu’il regrettera : Trina va gagner une coquette somme grâce à un billet de loterie. Marcus, amer, sera convaincu d’être le dindon de la farce. Les relations entre les deux amis vont se détériorer et prendre une tournure toujours plus violente. L’argent gagné sera le poison de la discorde, le révélateur du caractère de chacun.

Phil :

Je perçois pour ma part deux films juxtaposés. Un premier s’achève avec le mariage, il s’agit d’un Bildungsroman, qui est encore un récit de rédemption : Mc Teague, mal dégrossi et impulsif, des allures de bon à rien violent mais traversé par une inflexion poétique, parvient à incurver son destin, à se construire une vie : en suivant un dentiste charlatan, en s’installant comme dentiste avec succès, en rencontrant la femme de sa vie. Un 2e film, de déconstruction, débute avec le ticket de loterie de la mariée, qui nous projette dans la noirceur de plus en plus absolue (avec la vente de la cage aux oiseaux du couple en point d’orgue symbolique ?).

Daniel :

J’ai du mal à le percevoir comme Bildungsroman car si McTeague change de statut social, il n’évolue guère sur le plan de la personnalité, ce qui est l’essence du roman de formation.

Phil :

Il SEMBLE avoir changé sur le plan de la personnalité, selon moi, s’être adouci/civilisé. A ce moment-là du film.

Les contenus

Daniel :

Un trio de personnages hors normes, une cupidité pathologique, une fourmilière humaine croquée avec justesse, des destins secondaires entrecroisés tout aussi significatifs et un final diabolique dans l’immensité d’un désert brûlant et hostile… Quand on connaît la démesure même de von Stroheim, on imagine à quel point son enthousiasme a pu être aiguisé par ces ingrédients. Mais cet emballement fiévreux va le conduire à vouloir tout dire du livre de Norris et, au-delà, à tenter l’impossible : un film de près de neuf heures (du jamais vu alors dans le cinéma muet) tourné dans des conditions épiques.

Phil :

Oui, il y a une volonté de dire beaucoup et sans doute trop. J’en arrive à me demander si le montage, en resserrant et coupant, n’a pas permis d’élever la texture du film, en déployant un suggestif très prégnant. D’où ces détails du récit qui semblent chargés de sens, indiciels : le McTeague amoureux (et sympathique) du début n’en embrasse pas moins Trina quand elle est sous anesthésie (une forme atténuée de viol ?) ; Trina, une fois mariée, peine à quitter le toit familial, comme si la consommation charnelle la révulsait.

 

Les Rapaces (Erich von Stroheim, 1924) - La Lanterne

Paradoxes !

Daniel :

Il est piquant de constater que la folie des personnages semble avoir contaminé le réalisateur lui-même, aussi acharné à terminer son grand œuvre que le trio infernal est déboussolé par la folie de l’or.

Ensuite, alors que von Stroheim se veut le plus conforme possible par rapport au roman, il va par son talent et son inventivité en faire une œuvre véritablement originale sur le plan formel, bien loin des adaptations plates auxquelles sont souvent voués les romans naturalistes. Il transcende le livre et en magnifie l’esprit, peut-être justement parce qu’il a compris qu’au fond, le roman de Norris n’appartient pas vraiment à la catégorie « réaliste » dans laquelle on l’a hâtivement rangé.

Le projet de film

Daniel :

A la vision des autres films de von Stroheim, on se dit qu’un élément du roman a dû le titiller : son implacable sadisme.

Phil :

Un penchant pour le sadisme… quand il se met en scène. En effet. Car il est amusant d’observer qu’Erich von Stroheim, comme acteur, a souvent renvoyé une image opposée. Celle d’un homme profondément humain, empathique. Songeons à ses magnifiques interprétations dans La grande illusion (Renoir, 1937) ou Les disparus de Saint-Agil (Christian-Jaque, 1938).

Daniel :

Certes, mais le label attribué par Universal, « The Man You Love To Hate », ne se retrouve pas que dans ses mises en scène (Blind Husbands/Maris aveugles, Foolish Wives/Folies de femmes), il le suit dans quelques réalisations de ses collègues : The North Star, The Lady and the Monster, etc.


Daniel :

Un autre aspect qui intéresse le cinéaste : l’action se passe à San Francisco, une ville qu’il a connue avant d’émigrer vers Hollywood et dont il entend brosser un portrait collectif à travers plusieurs portraits, à l’instar de Frank Norris. Rappelons que le cinéaste, né en Autriche dans une famille de commerçants juifs, s’embarque pour les USA en 1909, prétend à son arrivée être comte et descendre d’une famille de la noblesse autrichienne. L’affabulation comme une seconde nature, mais cela lui permettra de jouer de nombreux rôles d’aristocrates au cinéma, dans ses propres films (Foolish Wives)ou dans ceux des autres (La grande illusion).

Phil :

Erich von Stroheim a-t-il influencé Hergé et l’imaginaire de plusieurs générations de Belges ?

Dans l’un de ses films, The Wedding March/La symphonie nuptiale (1928), que j’ai vu il y a quelques années, le père du héros est le prince… Ottokar. Quand on sait à quel point les influences d’Hergé sont à chercher du côté du cinéma plutôt que de la bande dessinée…

Daniel :

Bien vu ! Hergé aurait d’ailleurs confié que le colonel Sponsz était inspiré en partie par le personnage incarné par von Stroheim dans La grande illusion.


Daniel :

Lorsqu’il décide d’adapter le roman de F. Norris à l’écran, von Stroheim s’est déjà fait une réputation controversée en quelques films. Un réalisateur talentueux, perfectionniste, en quête maladive d’authenticité mais dictatorial, volontiers capricieux, ayant du mal à terminer ses films et tournant plus que jugé nécessaire, mais surtout dilapidateur, dépassant allègrement les budgets (celui de Foolish Wives est multiplié par cinq !), ce qui finira par entraîner son éviction des studios Universal par le jeune producteur Irvin Thalberg, après une série de conflits homériques.

Phil :

Il y a aussi les contenus mêmes des films. Dans Foolish Wives, le héros opère comme escroc en compagnie de deux partenaires féminines, il courtise une troisième femme, en met enceinte une quatrième, veut violer une cinquième, etc. Dans Queen Kelly, le passe-temps de la reine consiste à se promener nue, une jeune fille perd sa culotte, etc. La censure a eu beaucoup de boulot ! Un exemple de séquence retirée : l’éclatement d’un bouton de pus en gros plan.

Daniel :

Avec Greed, von Stroheim a trouvé sa quête, son Graal. Le projet prend naissance sous les auspices de la société indépendante Goldwyn Pictures, mais celle-ci va fusionner pour devenir la fameuse MGM, qui engage… Thalberg, auquel est confiée la post-production. Les deux adversaires d’hier se retrouvant comme Marcus et McTeague dans la Vallée de la Mort ? Si Thalberg trouvait déjà que von Stroheim tournait trop long chez Universal, que dire du projet en question ? Greed est en fait le combat d’un homme seul, avec son ambition artistique obsessionnelle, contre un système qui met au premier plan le succès public, synonyme de succès au box-office.

Avaricia, Los rapaces, Greed, de Erich von Stroheim > Cineforever Cine el  septimo arte

Un tournage dantesque

Daniel :

Le nombre de scènes à refaire témoigne des hésitations du créateur, les délais et budgets ne sont pas respectés, les conditions de tournage (deux mois en plein été  dans l’endroit le plus chaud et le plus bas sur terre, la vallée de la Mort, un désert minéral à plus de 300 kilomètres de toute végétation, où grouillent scorpions, serpents et tarentules, par des températures dépassant les 50°) sont horribles : une quinzaine de membres de l’équipe seront rapatriés à Los Angeles ; Jean Hersholt, l’acteur incarnant Marcus, perdra douze kilos dans l’aventure ; un cuisinier décédera ; von Stroheim et deux de ses cameramen rédigeront leur testament.

Il faut dire qu’Erich von Stroheim veut toujours tourner en décors réels et, si possible, retrouver ceux qui ont inspiré Norris. Pour des scènes dans la mine d’or, il descend à 900 mètres alors qu’une cinquantaine de mètres aurait suffi. Bref, il épuise son équipe mais le résultat est grandiose : un effet d’authenticité reflète et transcende par son esthétique les descriptions originales. Techniquement et artistiquement, il innove aussi : l’or étant le motif principal du film, pour certaines copies, il va teinter en doré toute une série d’éléments, non seulement les pièces d’or mais aussi la cage aux oiseaux que McTeague trimballe jusque dans la vallée de la Mort.

Le résultat officiel

Daniel :

Lorsqu’il présente sa création en avant-première à un panel de la MGM, en janvier 1924, la version comporte 42 bobines, ce qui approche sans doute les 9 heures de projection. Bref, un film inexploitable aux yeux des professionnels de la société. Une douzaine de personnes extérieures aux studios verront cette version longue (elles seront les seules) et émettront des avis partagés.

Chargés de revoir leur copie, von Stroheim et ses collaborateurs tenteront de réduire le film de moitié, de le projeter dans les salles en deux parties, sacrifiant notamment les intrigues concernant des personnages secondaires pour se concentrer sur les trois protagonistes. Ainsi, un autre couple possédé par la fièvre de l’or, Maria (qui a vendu le billet de loterie) et Zerkow, disparaît. Il en ira de même de l’histoire d’un troisième couple, des voisins timides réunis par leur solitude, contrepoint positif au couple McTeague/Trina. D’autres scènes sont rognées ou éliminées, mais cela ne suffit pas ; la MGM s’empare de la post-production pour réduire le film à une durée d’environ 2 heures 10 (dix bobines seulement seront conservées) et en livrer une version visible en salle… que le maître reniera. La censure imposera encore quelques coupures supplémentaires au nom de la morale (et de la décence langagière dans les intertitres). À sa sortie, le film sera un échec à la fois public, critique et financier.

Phil :

Von Stroheim pourra encore tourner quelques films (le dernier sortira en 1933) avant d’être évincé par le système. Mais il restera dans le milieu comme acteur. Parfois sollicité en ce registre par des confrères cinéastes en admiration pour le metteur en scène. Quelques années avant sa mort, il jouera un rôle inoubliable dans Sunset Boulevard/Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950), mise en abyme de la machine hollywoodienne à broyer les talents. Il y joue un rôle assez proche de sa trajectoire, celui d’un metteur en scène déchu, qui fait office de majordome (et d’ange-gardien) pour une star elle aussi déchue (Gloria Swanson), qu’il faisait briller jadis. Une prestation émouvante, sinon bouleversante, et une sortie glorieuse à travers l’amertume du décor : il obtient une nomination à l’Oscar du meilleur second rôle masculin.

La sentence des experts et du temps

Daniel :

La plupart des grands réalisateurs (d’Eisenstein à Visconti, en passant par Renoir et Orson Welles) sauront reconnaître le chef-d’œuvre, même sous sa forme raccourcie, et le film sera redécouvert dans les années 50, commençant à apparaître dans les listes des meilleurs films de tous les temps.

Lors de l’Expo 58, la Cinémathèque royale de Belgique publiera le scénario intégral du film, qui servira de base à la publication de trois ouvrages détaillés s’efforçant de reconstituer la version originale à l’aide d’indications et de photos de plateau prises lors du tournage intégral. Se posera alors la question d’une possible reconstitution, malgré la perte de la plupart des bobines.

Il faudra attendre l’initiative de Turner Entertainment en 1999 pour voir apparaître une version de 4 heures, composée de la version de 2h10 complétée par plus de 650 images fixes provenant des scènes perdues à jamais. Un travail de bénédictin pour aboutir à un document hybride, unique dans les annales de l’histoire du cinéma, permettant de mieux appréhender le projet initial.

Les Rapaces - film 1924 - AlloCiné

Un chef-d’œuvre tel quel !

Daniel :

Si l’on approuve la volonté de donner à voir autant que possible la version longue perdue, la version de 2h 10 telle qu’en l’état doit être considérée comme une œuvre à part entière, qui a sa logique, sa cohésion esthétique et dont l’imaginaire témoigne d’une indéniable cohérence. Elle démontre à suffisance que von Stroheim a peaufiné son style et réinventé la grammaire de son art.

La distribution, d’abord. Pas de noms ronflants mais des acteurs moyennement ou peu connus, ce qui renforce le sentiment de réalisme : ils font corps avec les personnages et leur apparence physique même va dans le sens de l’esthétique du film, entièrement vouée à sublimer les ravages opérés par la pulsion de l’or. Gibson Gowland (McTeague) a une carrure puissante de géant mais ses boucles à la Harpo Marx lui confèrent une douceur presque angélique. Zasu Pitts (son épouse Trina) est frêle, menue, comme avare de son corps, mais la tiare de cheveux entortillés qui couronne sa tête semble être la marque de sa position de possédante. Jean Hersholt (Marcus) est plus agité, un roquet teigneux à la moue dédaigneuse dont l’amertume est peinte sur le visage.

Phil :

Les physiques des protagonistes m’ont moi aussi interpellé, comme rarement. Depuis les boucles blondes de l’homme fruste Mc Teague jusqu’à la singulière ressemblance entre l’héroïne et l’immense Lilian Gish, en passant par la répulsion suscitée par Marcus, qui semble la vulgarité et la rapacité incarnées.

Daniel :

Les mains sont particulièrement symboliques : les lourdes paluches de McTeague (des battoirs capables de délicatesse), celles effilées, comme faites pour compter les sous, de Trina et celles, nerveuses et tourmentées de rage, de Marcus.

Phil :

J’ai relevé beaucoup d’images qui mériteraient un arrêt… sur image. Des éléments symboliques amènent une mise en abyme, une anticipation de l’avenir : le chat qui rôde autour de la cage des oiseaux, le corbillard qui passe à l’arrière-plan, derrière la fenêtre, lors de la cérémonie nuptiale et de la remise des alliances.

Daniel :

Deux manifestations du fatum, le destin funeste et inexorable.


Daniel :

Le montage est tout en contrastes, particulièrement étudié pour donner au film son tempo alternant énergie et moments d’accalmie. Deux exemples :

. McTeague, au début du récit, s’extrait d’une mine d’or située dans un décor sylvestre. Il pousse un wagonnet, trouve un oiseau et le prend pour lui donner un baiser. La caméra opère un gros plan sur ses lèvres effleurant le bec. Aussitôt après, lorsqu’il jette à bas de la colline un autre travailleur qui a malmené l’oiseau, le plan se fait très large, montrant les effets de la brutalité de McTeague.

 . Lors du mariage de McTeague et Trina, un moment d’émotion entre les mariés contraste avec le grotesque breughélien de la noce, la rage rentrée de Marcus et surtout la vision par la fenêtre ouverte de cet enterrement évoqué supra par Phil.

L’une des raisons de ces gros plans récurrents ?  Le film parle de petites gens auxquels le destin confère une stature de héros tragiques. Ils doivent dominer l’image comme les personnages des enluminures du Moyen-Âge. Le décor lui-même se fera de plus en plus grandiose au fur et à mesure de la tragédie, jusqu’à culminer dans le désert minéral, au sol écaillé, de la vallée de la Mort. Cette alternance très près/très loin rythme toute la progression du film.

Autre caractéristique : tout est hénaurme. Enfant, j’avais été impressionné par le titre d’un film de George Stevens qui s’étalait en grandes lettres sur les affiches : GÉANT. Que dire alors de Greed ? Il est le reflet de l’époque du roman, le siècle nouveau : l’Amérique est alors en plein essor, en plein devenir, puisant, pompant et creusant ses ressources naturelles immenses pour devenir la nation dominante au niveau mondial. Le mot d’ordre est d’entreprendre. C’est la naissance des grands trusts, l’avidité est omniprésente. Ce qu’illustrent différentes scènes du film. Dont le repas de noces : les mandibules travaillent sans relâche, les mâchoires puissantes s’activent, engloutissant la nourriture avec énergie.

Phil :

Une métaphore du capitalisme ?

Daniel :

Le travail sur la profondeur de champ est minutieux. Contrairement à d’autres films de l’époque, l’élément en gros plan ne laisse pas l’arrière-plan dans le flou. On peut y voir un témoignage de fidélité au roman de Norris : magnifier les protagonistes tout en respectant la diversité des détails et descriptions dont le livre regorge.

Pour les lumières, le matériel d’éclairage de studio est parfois délaissé au profit de simples lampes à incandescence, afin de mieux restituer le grain de la peau et d’accentuer le réalisme.

Transposant l’écrit dans un autre langage, celui de l’image, von Stroheim cherche à recréer l’émotion chez le spectateur par l’expressivité des visages et des corps, il va jusqu’à faire ressortir l’animalité de ses personnages.

Conclusions

Daniel :

On ne sort pas indemne de la vision de Greed. On ne saura jamais ce que le film aurait pu être s’il avait pu tenir la longueur prévue. Les ciseaux des monteurs de la MGM ont été plus redoutables que les rapaces du désert, malgré leur souci de faire du bon travail.

Phil :

« On ne saura jamais… ». En effet. Pourtant, une évidence me happe. De la contrainte naît très souvent un surcroît d’imagination et le déploiement du génie consiste souvent à contourner, résoudre, transcender plutôt qu’à rouler en roue libre. Pensons aux magistrales réussites du théâtre nées sous la règle des trois unités. Il y a certainement de nombreux chefs-d’œuvre qui ont pâti des coupes imposées par les producteurs mais il ne faut pas confondre les producteurs de ces temps lointains avec d’autres, plus actuels. Ces producteurs étaient souvent, comme les grands éditeurs en littérature, des êtres hybrides, dansant entre nécessités artistiques et économiques. Von Stroheim aurait-il réussi, avec ses 9 heures, une sorte de mini-série télévisée (le haut-de-gamme de HBO) d’une ampleur formidable ou aurait-il embourbé son spectateur ?

Et n’oublions pas non plus que les créateurs se trompent parfois ou souvent sur leurs créations. Voltaire ne jure que par ses pièces ou son épopée, que l’histoire littéraire balaie, quand elle élève au septième ciel ses contes, qu’il prenait plus à la légère. Etc.

Daniel :

Un film tronqué, et renié par son auteur, qui est un chef-d’œuvre. Un film complet que l’on ne retrouve que sous forme de livre*. Un réalisateur ruiné par sa prodigalité alors qu’il aborde le sujet de l’avarice. Décidément, Erich von Stroheim aura été un paradoxe vivant. Pour la plus grande gloire du cinéma.

Mais ma dernière pensée va aux acteurs qui ne figuraient que dans les scènes coupées et dont les rôles ne subsistent qu’à l’état de photogrammes.

Daniel Mangano à la barre, Ciné-Phil RW au contrepoint.

* The Book of Erich von Stroheim’s Greed (d’Herman G. Weinberg) inclut de nombreuses scènes supprimées sous forme d’images fixes.

Youtube offre la version de 130 minutes :

SPÉCIAL PATRIMOINE (3) : CAMILLE LEMONNIER et ses romans UN MÂLE et HAPPE -CHAIR / Jean-Pierre LEGRAND & Philippe REMY-WILKIN

Jean-Pierre LEGRAND + Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 37) fusionnent en octobre 2020 pour offrir un…

Spécial PATRIMOINE (3)

Un feuilleton consacré aux perles de la littérature francophone de Belgique

Camille LEMONNIER et ses romans Un mâle et Happe-Chair

Camille Lemonnier et Conclusions sous forme de dialogue

entre Jean-Pierre et Phil ;

Phil présente Un mâle et Jean-Pierre Happe-Chair

Fichier:Emile Claus 010.JPG — Wikipédia
Camille Lemonnier peint par Emile Claus

Camille LEMONNIER

L’auteur

Jean-Pierre :

Né à Bruxelles en 1844 de deux parents d’ascendance flamande, Camille Lemonnier est issu d’un milieu bourgeois et aisé. Après un cursus de droit entamé à l’ULB et jamais achevé, il se consacre d’abord à la critique d’art.

Phil :

Son père Louis (originaire de Louvain, comme son nom ne l’indique pas) a tenté de le remettre sur les rails d’une voie plus normative, via un travail administratif, mais il a laissé tomber la sécurité pour vivre sa passion pour l’art.

Dès 1863, il publie un Salon de Bruxelles. Ses convictions sont audacieusement affirmées : il défend le réalisme contre l’académisme, l’indépendance du créateur face aux institutions.

La mort de son père, l’héritage qui s’ensuit lui permettent de vivre plus sereinement ses choix.

JP :

En 1869, il publie un recueil d’essais consacrés à la peinture flamande et aux mœurs de la toute jeune Belgique. Nos flamands, à l’instar des écrits sur l’art de Baudelaire, comporte un aspect programmatique qui annonce déjà l’essentiel de sa démarche littéraire.

Phil :

En 1870, il se rend sur le champ de bataille de Sedan et rédige un roman-reportage. Sedan, rebaptisé Les charniers, frappe par son réalisme et précède La débâcle de Zola.

JP :

Une œuvre abondante et diverse va suivre ces premiers pas prometteurs, plus de septante volumes, des romans mais aussi des nouvelles et du théâtre. Un mâle, son œuvre la plus célèbre, publié en 1881, fait scandale et contribue à sa reconnaissance comme représentant du naturalisme en Belgique. C’est alors la consécration. La jeune génération se reconnaît en lui : le 28 avril 1883, la revue Jeune Belgique offre un banquet en l’honneur de l’écrivain, au cours duquel Georges Rodenbach ouvre la série des discours en le baptisant « Maréchal des Lettres ».

Phil :

Il tiendra sa revanche lors de l’édition suivante du Prix quinquennal, en 1888, plébiscité pour La Belgique, un livre illustré par des gravures de Constantin Meunier.

JP : Lemonnier meurt à Bruxelles en 1913.

Nos Flamands, un manifeste ?

JP :

Survalorisant la tradition picturale flamande des XVIe et XVIIe siècles, Lemonnier en fait son modèle littéraire, donnant ainsi naissance au stéréotype de l’« écrivain peintre ».

Phil :

En Belgique, l’interaction littérature/peinture est frappante. Songeons aux deux premiers épisodes de notre feuilleton patrimonial : Marie Gevers épouse le peintre Franz Willems ; Charles De Coster est très proche de Félicien Rops (un cousin de Lemonnier !) et son Ulenspiegel restitue des ambiances très breughéliennes. Parmi nos contemporains les plus brillants, Paul Emond partage la vie de la plasticienne Maja Polackova, le père de Jacques De Decker était un peintre à succès, etc.

En élargissant, mais à peine : Patrick Roegiers s’est illustré comme photographe, Benoît Peeters, à côté de ses activités d’éditeur ou d’écrivain, est surtout connu comme scénariste des Cités obscures. Et si l’on parlait de l’engouement des auteurs belges francophones pour le peintre ostendais Spilliaert (5 couvertures de mes livres mais on le retrouve associé à Evelyne Wilwerth, Claude Donnay, Jean Muno, etc.) ?

Il faudrait creuser ce rapport à l’image. Qui a sans doute à voir avec une plus grande incarnation du Belge par rapport au Français, avec une peur de l’approfondissement intellectuel, du concept philosophique aussi.

JP :

Surtout, Nos flamands témoigne d’une volonté d’émancipation à l’égard de la France. Dès l’épigraphe :

« (…) la pire annexion n’est pas celle d’un coin de terre : c’est celle des esprits. »

L’ouvrage défend, avec une ardeur militante, la spécificité de la « langue française de Belgique », en un mot, du belge :

« Ah, s’exclame-t-il, « le belge ! Mot sonore et doux ! Le belge, m’entendez-vous bien ? Que j’éprouve de plaisir à cette harmonie ! Il n’est chose au monde qui m’enchante plus. Et notez que nulle langue mieux que celle-là ne reflète le caractère de la nation qui la parle. (…) Elle est du terroir, faite pour nos esprits et nos goûts. On y sent je ne sais quelle odeur du pays, odeur de cassonade, de bière, de choux de Bruxelles, et c’est un parfum délicieux. »

Ce désir de se défaire de l’emprise culturelle française se manifeste rapidement dans une recherche stylistique truffée de néologismes, de mots rares et de particularismes lexicaux.

Phil :

« Se défaire de l’emprise culturelle française » !

Il en était déjà question dans notre Ulenspiegel. La problématique est fondamentale, elle heurte de plein fouet les auteurs de la Belgique naissante. Comment manifester une identité réelle, forte ?

Pourtant, s’ils s’écartent volontairement d’un classicisme à la française, d’une limpidité d’expression proverbialisée par Voltaire et autres Boileau, nos géants De Coster et Lemonnier se voient in fine associés, pour l’un, à Rabelais, pour l’autre à Hugo ou Zola, des références… françaises. Faux paradoxe ?

Comme le souligne Gustave Vanwelkenhuizen dans Histoire illustrée des lettres françaises de Belgique (Renaissance du livre, Bruxelles, 1958), la francophobie de Lemonnier est pour le moins superficielle, une posture émancipatrice. Il comptera beaucoup d’amis en France et finira par acquérir un appartement à Paris. Lui qui aura donc vécu à la campagne (le château de Burnot, entre Dinant et Namur, ou La Hulpe) comme dans des capitales.

JP :

Même si, comme le soulignent (excellemment) B. Denis et J.-M. Klinkenberg dans La littérature belge, l’insécurité linguistique née du sentiment de décalage entre nos particularités langagières et la norme héritée de la France n’explique pas tout, elle joue cependant un rôle significatif dans cette émancipation qu’un Patrick Roegiers incarne encore plus d’un siècle plus tard, dans son fameux Une langue inouïe :

« Le rôle de l’écrivain belge est d’inventer sa langue plutôt que de parler la langue commune, c’est-à-dire le bon français, qui sied aux Français. Le sabir belge échappe à toute logique. La langue belge est insoumise, incorrecte et très gaffeuse. Elle est l’exact contraire d’un flux limpide, juste et pondéré. »

Ce malaise, qui conduit Lemonnier à forcer la langue, à la pousser dans ses derniers retranchements au risque, par moment, de compromettre la lisibilité de ses textes, est à l’origine de moqueries parfois acerbes, comme celle d’A. Giraud qualifiant ce style, parfois boursouflé à l’excès, de « macaque flamboyant ».

Le Zola belge ?

JP :

Les romans qui suivent (Un mâle et, singulièrement, Happe-Chair), vont progressivement (mais bien après leur parution) amener une partie de la critique à qualifier Lemonnier de « Zola belge », tantôt à titre d’éloge teinté d’ambiguïté, tantôt sous les stigmates du plagiat. Des œuvres comme Les charniers, Happe-Chair ou La fin des bourgeois partagent bel et bien une inspiration commune avec La débâcle, Germinal et Les Rougon-Macquart. En revanche, le traitement des thèmes abordés et la recherche stylistique diffèrent profondément d’un auteur à l’autre. Du reste, de l’œuvre foisonnante de Lemonnier, seule une dizaine de volumes se rattachent directement ou indirectement à l’école de Zola.

Il revient à l’écrivain et philologue Gustave Vanwelkenhuyzen d’avoir, l’un des premiers, rétabli la juste place de Lemonnier en éclairant de manière objective les relations réelles entre les deux auteurs. Plus récemment, Frédéric Saenen a publié dans la collection L’Académie en poche un revigorant Camille Lemonnier, le « Zola Belge » sous-titré Déconstruction d’un poncif littéraire.

Phil :

Voir l’article de Michel Zumkir dans Le Carnet :

Camille Lemonnier, le "Zola belge" : déconstruction d'un poncif littéraire

JP :

A la fin de sa carrière, Lemonnier redéfinira son esthétique comme « naturiste » plus que naturaliste.  Dans leur ouvrage Les littératures belges de langue française, Berg et Halen décrivent cette ultime vision de l’écrivain :

« La société moderne est mauvaise par essence ; la loi du travail et les contraintes de tout ordre dégradent l’homme en contrariant sa vocation à la liberté et au bonheur. Pour répondre à sa vérité primordiale, l’homme devrait faire retour à la nature et se rendre aux conseils de l’instinct. »

Phil :

Une anticipation des écolos ? Ou des libertariens ?

JP :

Cette veine naturiste se retrouve dans des œuvres comme Le vent dans les moulins (1901), Le petit homme de Dieu (1902) ou encore Comme va le ruisseau (1903).

Phil :

Lemonnier est si éclectique qu’il en devient insaisissable. Dans certains livres, il glisse vers le décadentisme (cf un Huysmans en France), tant côté style (préciosité) que thématiques (femme fatale, perversion).

Vers la fin de son existence, La vie belge (1905) et Une vie d’écrivain (sa biographie, en 1911) le transforment en chantre de la terre natale.

Musée Camille Lemonnier - Brussels Museums

UN MÂLE

Une lecture de Philippe Remy-Wilkin

Un mâle, roman, pp. 215-398, dans La Belgique fin de siècle (romans-nouvelles-théâtre), Complexe, Bruxelles, 1997, 1160 pages. Edition établie et présentée par Paul Gorceix, d’après une édition originale parue en 1881 chez Henri Kistemaeckers, à Bruxelles.

Le pitch ?

Cachaprès, un braconnier aux allures d’outlaw prodigieux, tombe en pâmoison devant une fille de ferme, Germaine, élevée comme sa fille par le fermier Haulotte. Il tente de la séduire, multiplie les approches, elle cède. Mais, dans la foulée, il y a inversion des pôles : le sauvage et rusé Cachaprès s’adoucit, se laisse aller à l’amour ; Germaine, comblée, se rigidifie, se mettant à réfléchir, à soupeser l’intérêt d’un retour sur les rails d’une vie sage, rangée, assurée matériellement et socialement. Et il y a le fils aîné des Hayot… Il lui conte fleurette et une alliance des deux familles offrirait bien des avantages.

La tragédie se tend à la grecque. Les arcs reçoivent leurs flèches. Quelle issue pour les amours clandestines des deux tourtereaux, au milieu des rivalités, de la morale et des intérêts paysans ?

Germaine et Cachaprès

La sensualité transperce les pages où ils s’effleurent ou s’enlacent, teintée d’une ode à la force, à la vie pleine et entière :

« Une bête s’éveillait en lui, féroce et douce. Elle se sentit convoitée et n’en fut pas irritée. (…) elle était grande, large d’épaules, les hanches saillantes, et ses bras nus avaient le ton bis du seigle. Sur sa gorge haute et drue, une jacquette de laine brune tendait. (…) sa beauté rude d’homme des bois. Son torse carré se reposait sur des reins larges et souples. »

J’ai souvent songé à la dichotomie loup/chien. Qu’on retrouve dans les westerns (le trappeur et le cow-boy représentent le Wild West qui s’efface face au monde normé de l’homme de l’Est, L’homme qui tua Liberty Valence étant le point d’acmé de cette thématique).

Lemonnier exalte des forces du passé ou de toujours peut-être, mais alors escamotées/masquées aujourd’hui. Comme s’il privilégiait la force brute du barbare, homme d’invasion, de conquête, de razzia à celle du Romain, du chrétien, du civilisé, du policé. Le premier excite Germaine, le second lui inspire un mépris net.

Cachaprès est un prédateur, un tueur, qui aime ôter la vie. Et pourtant… Lemonnier le rend attendrissant, lui concède sa logique propre. On se prend à comprendre le loup. Pourquoi ? Parce que sa méchanceté est une sauvagerie, un défaut de polissage empreint de noblesse. Il y a un début de Bildungsroman : le braconnier se transforme, comme l’homme sauvage dans L’épopée de Gilgamesh. Quant à Germaine, sa nature composite attire puis révulse. Et s’opère, pour le lecteur, un basculement d’empathie entre les deux protagonistes. Ne figure-t-elle pas une femme fatale, quasi un cliché, celui de la tentatrice qui dénature l’homme et le broie au gré de ses intérêts, de ses appétits ? Foedora chez Balzac, Salomé dans le Nouveau Testament. Lemonnier nous montre-t-il à travers elle la victoire de la société sur la nature, une victoire de la duplicité, de la lâcheté, de la trahison ?

La langue

Ayant récemment rubriqué le beau livre de Joseph Van Wassenhove Bruxelles, la ville vue par des écrivains du XIXe siècle, j’avais été frappé par la place accordée à Lemonnier (très conséquente), la qualité de ses descriptions :

« Un délabrement de masures vermoulues, fleuries de mousses veloutées, avec des joubarbes dans les crevasses, mettait tout le long de la Senne ses pans de murs déjetés, surchargés d’appentis en surplomb par-dessus les eaux terreuses, et hérissés de déversoirs en pierre par où dégoulinaient les lessives des ménages. Tout un lacis d’impasses s’entrecroisait dans une demi-obscurité chaude, emplies de fumées tourbillonnantes que le soleil lamait d’or. »

Voir : https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/05/31/les-lectures-dedi-phil-31-coup-de-projo-sur-les-lettres-belges-francophones/

Dans Un mâle, avant même le déploiement d’un récit, le lecteur est précipité dans une orgie de sensations, relayée par des mots, un souffle :

« Une fraîcheur monta de la terre et tout à coup le silence de la nuit fut rompu. Un accord lent, sourd, sortit de l’horizon, courut sur le bois, traîna de proche en proche, puis mourut dans un froissement de jeunes feuilles (…). »

Le réveil de la forêt s’apparente à une symphonie, la langue nous submerge, nous étourdit, nous embrase (ou nous asphyxie ?). Le torrent charrie des mots rares, des tournures décapantes, des audaces d’expression :

« Une transparence aérisa les fourrés ; les feuilles criblaient le jour de taches glauques ; les troncs gris ressemblaient à des prêtres couverts de leurs étoles dans l’encens des processions. Et petit à petit le ciel se lama de tons d’argent neuf. »

Les mots rares vont envahir les pages comme les abeilles une glycine : « lucescences », « hourdées », « persilla », « s’éjoyant », « volige », « jabotaient », etc.

Iwan Gilkin confirme nos premières observations dans son Discours prononcé à l’Installation de l’Académie royale de Littérature, en 1921 : 

« (…) la nature (…) lui avait donné, comme aux meilleurs de nos peintres, un œil prodigieusement sensible à toutes les richesses des couleurs et des formes (…) Aucun écrivain du XIXe siècle, si ce n’est Victor Hugo, n’a possédé, comme Camille Lemonnier, les richesses du dictionnaire, n’a disposé pour formuler sa pensée ou ses sensations d’un nombre aussi considérable de mots (…). »

Tout le livre étant parcouru de ce mélange détonnant d’inventivité stylistique, de luxuriance lexicale, de souffle lyrique, Gustave Vanwelkenhuizen (op.cit.) a parlé de « roman-poème ».

A contrario, les dialogues du livre tentent de recréer un langage campagnard, à coup d’abréviations, de mots patois, etc. :

« Est-ce toi, fieu ?

Oui.

Qué nouvelles ? »

Réalisme et naturalisme ? Naturisme, romantisme ?

Le réalisme se tapit dans les descriptions minutieuses du cadre rustique, de la vie paysanne (la recréation de sa langue).

Le naturalisme traverse le récit. Au premier degré, il y a la crudité, la violence de diverses scènes, bien sûr (une fillette s’acharne érotiquement sur un cadavre, il y a des bagarres, etc.). Mais, au deuxième, il y a le filigrane de l’influence du milieu, de l’hérédité : la promiscuité de Germaine avec la vie animale, de Cachaprès avec la vie forestière pèse dans le surgissement des instincts ; le véritable père de la jeune femme était un garde-chasse, le goût de la forêt, du forestier remonte.

Ces courants-là sont ici bousculés, pulvérisés même par la puissance du lyrisme (que Paul Gorceix voit s’élever jusqu’à la « vision cosmique »). Un lyrisme qui se décline en myriades de notations poétiques mais en accents épiques aussi, avec une exaltation de la « belgitude », si on peut oser cet anachronisme, de la vie flamande déjà immortalisée par Breughel l’Ancien : la kermesse, la bagarre dans la taverne… Un lyrisme qui nous précipite vers le romantisme, vers Hugo et Chateaubriand. Cachaprès, farouche, solitaire, révolté, possède des allures de Caïn. Et que dire des passions qui lient Germaine et le braconnier, Cachaprès (et Lemonnier) et la forêt ?

Le romancier pourrait bien avoir réussi le singulier « mélange d’Idéal et de Réel », qu’il attribuait à Barbey d’Aurevilly dans la dédicace de son ouvrage.

De la débâcle au succès

Un mâle paraît d’abord en feuilleton dans L’Europe, un journal qui venait à peine d’éclore et qui salarie Lemonnier comme journaliste culturel. C’est un scandale immédiat. Le public, la critique, des collègues vouent l’auteur, l’éditeur et le texte aux gémonies.

Lemonnier n’a pas l’air si surpris. En forçant l’analogie homme/ bête, en osant décrire la libération des instincts, ouvrir le champ de la sensualité en littérature française (dans la foulée de La bête humaine ou de Nana, de Zola), il provoque les classes supérieure et moyenne belges, à la mentalité très petit bourgeois, des puritains qu’une allusion à la vie sexuelle redresse sur leurs ergots. On lui reproche alors, avec véhémence, « un matérialisme grossier », la « vulgarité de la condition des personnages » et « l’immoralité des épisodes ».

Lemonnier pourrait tout perdre mais son éditeur Emile Francq refuse de céder aux pressions et poursuit la publication. Le salut vient de France. De Paris. Qui le réclame sur l’air des lampions. Comme un héros. Ou un héraut des temps nouveaux. Plébiscité par Daudet, Zola et Maupassant, etc.

Dans son autobiographie, Lemonnier assumera l’aventure avec philosophie :

« C’était la première fois qu’en Belgique, un écrivain osait peindre la vie dans sa brutalité ; c’était aussi la première fois que le pays prenait parti dans un conflit littéraire. La morne indifférence fut rompue (…). »

La place du livre dans l’œuvre globale

Intrinsèquement.

Si l’on en croit l’académicien Gustave Vanwelkenhuyzen (dans sa communication à la séance mensuelle de l’Académie royale du 9 mai 1959), aucun livre de Lemonnier « ne reflète davantage son humeur, ses goûts, ses aspirations ». De fait, dans Une vie d’écrivain, Lemonnier avoue avoir écrit ce roman avec « un plaisir presque sauvage » ou avoir toujours préféré « les simples aux civilisés des villes ». Un mâle exprime surtout sa passion pour les arbres : ceux-ci, dans un élan animiste, recueillent l’âme des personnages.

Extrinsèquement.

La Belgique, comme ce sera si souvent le cas, jusqu’à aujourd’hui, se rallie progressivement au jugement français. Le succès du livre sera considérable. Un mâle sera le livre le plus connu de Lemonnier, son plus grand succès. Plus encore, il sera dit et répété qu’il est de ceux qui ont initié une littérature française de Belgique, une littérature qui brillera soudain d’un éclat européen, louée par Zweig, Verhaeren, Maeterlinck, Rodenbach…

Le roman sera transposé à la scène : pièce jouée au Théâtre royal du Parc en 1886 puis à Paris en 1891, drame lyrique au Théâtre royal de la Monnaie en 1914.

Musée Camille Lemonnier - Brussels Museums

HAPPE-CHAIR

Une lecture de Jean-Pierre Legrand

Happe-Chair, roman, Collection Espace Nord, 2018, postface de Michel Biron, 431 pages. Edition originale en 1886.

Le pitch

L’action se passe au Pays noir. La région vit au rythme de Happe-Chair, son usine sidérurgique. Sur fond de misère sociale, Lemonnier   suit le destin de Jacques Huriaux, ouvrier au laminoir, et de sa femme Clarinette, elle-même ouvrière puis tenancière d’un petit bistrot. Dans le fracas lointain des laminoirs et les rougeoiements des hauts fourneaux, nous cheminons sur deux voies parallèles : celle de la colère sociale qui gronde et celle de la déchéance dans laquelle s’abîme Clarinette.

La langue

On retrouve Lemonnier dans sa veine naturaliste mais avec plus encore de démesure dans l’inventivité et la recherche du mot rare. Par cette importance qu’il accorde au langage ressenti comme substance même du roman, Lemonnier anticipe largement une direction que la littérature empruntera bien plus tard.

Dans Un mâle, l’usage particulier qu’il fait de sa langue entre en résonnance parfaite avec les autres aspects du texte : les hommes, les bêtes, la nature entière vibrent d’une sensualité qui imprègne chaque phrase. Son esthétique n’est pas si lointaine parente de l’idéal stylistique d’une Nathalie Sarraute qui écrit : « (…) les mots perdent leur signification usuelle. Ils sont des mots porteurs de la sensation ». En revanche, dans Happe-Chair, la fusion du langage et de la sensation est moins réussie, apparaît forcée.

Dans sa poste-face, Michel Biron reprend cet exemple de « macaque flamboyant » :

« Cependant, avec des sibilements de peine et d’ahan, la horde farouche des puddleurs, poudreux et noirs dans le fulgurement de leurs fours, de longs ruisseaux de sueur coulant comme des larmes de leurs membres exténués jusque parmi les flots de laitier piétinés par leurs semelles, s’exténuaient aux suprêmes efforts de la manipulation. »

Plus loin, décrivant Clarinette aux prises avec une horde de mâles en rut, Lemonnier nous montre « toutes les mains pendues à ses jupes et à son corsage, dans un patrouillis lascif de sa personne ». Ailleurs, les yeux rivés aux joints de la porte, une jeune vicieuse se délecte des ébats de deux amants, « s’affolant des rauques haleines de leur stupre ».

Mon malaise n’est pas uniquement lié au vocabulaire mais à la gêne suscitée par un style qui finit par faire écran entre le sujet et l’émotion.

Outre son style « coruscant », Happe-Chair se signale encore par un usage systématique du wallon dans les dialogues entre ouvriers. Là où Zola n’a pas osé franchir le pas avec ses mineurs, Lemonnier reconstitue un dialecte hybride fait de wallon et de français, ce qui rend les réparties à la fois authentiques et lisibles, même si une connaissance élémentaire de cet idiome peut constituer un atout. Par endroits, le contrepoint entre les dialogues et le commentaire du romancier est saisissant et parfois même marqué d’un zeste d’humour. Comme dans cette scène où Félicité, vieille souillon aux mœurs légères, rend visite à son mari mourant, qu’elle a quitté avec pertes et fracas des années auparavant mais dont elle espère quelque argent :

« Vers midi, un coup de sonnette timide appela sœur Angelina à la porte. Une femme de haute taille, les épaules et les reins puissants, des bandeaux noirs joliment lissés sur les tempes, avec un air de santé virile aux joues demeurées fraîches sous les craquelures, demandait à entrer, d’une voix rude qui chevrotait en une comédie de fausse douleur.

– Not’ bonne sœur, c’est pou’ m’n’homme, l’pauvre Batisse, qu’est là à crever, sans personne. Il y a d’ s’ années qu’on vit sans s’voir, rapport aux torts qu’il a eus pou moé. Mais, dès qu’ j’eu su qu’il allait sur sa fin, j’ seu venue. C’est m’ n’homme, après tout, que j’ m’ s’eu dit ; et là j’voudreu ben l’voir un minute  avec vot’ permission. Y a pas d’ danger que j’ salisseu vot’ maison, not’ bonne soeur ; j’eu frotté mes souliers à d’ la paille près de l’huche.

Soeur Angelina l’examinait un peu défiante, trouvant à la douceur de la voix, chez cette grande commère hardie, de suspectes dissonances. »

Le recours au wallon peut effrayer. Il est néanmoins pleinement justifié. Le point de vue réaliste de l’auteur le commande : à son époque, le wallon est la langue maternelle de la grande majorité de la population de nos régions et certainement dans le monde ouvrier. On a peine à se l’imaginer aujourd’hui. En 1925, près de quarante ans après l’époque décrite par Lemonnier, le périodique Le Guetteur wallon se faisait l’écho d’une enquête lancée par l’Association wallonne du Personnel de l’Etat, relative à l’usage du wallon ainsi qu’à l’opportunité de sa connaissance par les fonctionnaires en contact avec les administrés. Le résultat est édifiant :

« Dans l’ensemble du pays wallon 1 200 communes ont répondu que le wallon demeure la langue principale parlée par le peuple des villes ou des campagnes. Parmi les réponses motivées, signalons celle-ci : dans toutes les questions un peu délicates, les administrés risquent de rester à côté de leur pensée si on veut leur faire parler autre chose que le patois. »

A la lecture du roman, la vision du patois m’a toutefois semblée empreinte d’un soupçon d’ambiguïté. Les dialogues sont souvent crus et triviaux : ils trahissent le sentiment, largement partagé dans les milieux bourgeois de l’époque, d’une forme de vulgarité attachée au wallon, ce qui, voici encore deux générations, le fit pourchasser dans les cours d’école.  A lire Lemonnier, on peine à entrevoir la finesse de cette langue et ses nombreuses subtilités. Ainsi notre auteur utilise fréquemment le tutoiement dans ses dialogues alors qu’il était jugé grossier dans la plupart des familles wallonnes : mon grand-père n’aurait jamais osé tutoyer son propre père.

Une autre ambiguïté hante le wallon pratiqué par les ouvriers de Happe-Chair : il constitue très clairement un élément de faiblesse et d’aliénation. Chaque fois qu’ils doivent exprimer leurs revendications, les rares ouvriers qui osent se lancer s’empêtrent dans des propos sans suite et embarrassés :

« L’un après l’autre, ces patauds s’ébranlaient, lâchant leur brève déclaration comme un coup de pistolet, les sourcils froncés, tout secoués d’une grosse émotion, sans trouver autre chose dans leur courte cervelle, végétante sur un fond d’idées et de mots toujours les mêmes, que cet apitoiement de suite à bout. »

Les idées de ces pauvres diables sont-elles à ce point courtes ? Ne manquent-ils pas plutôt d’un français autre que balbutié pour les exprimer ?

Les personnages

D’assez nombreux personnages animent le roman. Même les plus secondaires ont leur personnalité propre et une manière d’être qui les distingue les uns des autres avec beaucoup de naturel. C’est une des grandes réussites de l’ouvrage.

Les personnages principaux se répartissent en couples antagonistes.  Ainsi Jacques, l’ouvrier honnête et travailleur qui a hérité du calme laborieux de sa mère flamande, est l’exact opposé de sa femme Clarinette, écervelée à la sensualité vorace. L’un et l’autre illustrent la leçon naturaliste : fruits d’un milieu et travaillés par l’hérédité, ils témoignent – surtout Clarinette – d’un certain déterminisme auquel échappent en partie  Jamioul l’ingénieur libre-penseur et Marescot, actionnaire fondateur de Happe-Chair. Tous deux sont issus du monde ouvrier dont ils se sont émancipés à la force du poignet tout en conservant un vif attachement pour leur milieu d’origine et une réelle empathie pour les malheurs de la classe ouvrière. Ils se confrontent à Poncelet, directeur de l’usine et comptable : marié à une bigote de la petite noblesse, il en partage toutes les préventions et le réalisme froid. Cette logique antipodiste s’étend jusqu’aux amants de Clarinette : se succèdent Ginginet, un Français du Nord, beau parleur à l’exotisme superficiel d’un représentant de commerce, et Gaudot, qu’on croit évadé d’Un mâle : 

« (…) un torse d’homme superbe, le regard chaud sous une taroupe noire . (…) Il lui labourait la chair infatigablement, de ses reins d’homme taillé pour les accouplements répétés. »

Un roman social ?

Happe-Chair s’ouvre sur un accident de travail et une description minutieuse, empreinte de lyrisme, d’un laminoir ainsi que des conditions de travail qui y sévissent.  Passé le premier quart du roman, celui-ci se recentre sur les démêlés conjugaux du couple Huriaux qui éclipsent la critique sociale au profit d’une étude davantage psychologique. Le social revient ensuite en force à la faveur d’un nouvel accident plus meurtrier encore. Un mouvement de grève se dessine qui est l’occasion de voir s’exprimer les forces en présence. Le roman s’achève sur la promotion sociale de Huriaux et l’effacement de Clarinette dans une totale déchéance.

Au final le personnage central du roman est son protagoniste le plus sombre : Clarinette, variante ouvrière et débauchée de Madame Bovary. La critique sociale s’en trouve partiellement occultée par le drame conjugal.

La dimension sociale du roman ne peut cependant être négligée. Tout comme Zola, Lemonnier a enquêté sur place, à Couillet, avant de se lancer dans l’écriture de son roman. Avec une volonté de réalisme, il écrit ce qu’il a vu et entendu. L’un des premiers parmi les auteurs de sa génération, il décrit avec minutie la condition ouvrière et dénonce le travail des enfants.

Sur le plan des mentalités, il évoque aussi bien la haine mêlée d’envie des ouvriers à l’égard des nantis ou la « loquèle ronflante et emphatique » des sympathisants de l’Internationale, que le cynisme patronal selon lequel « l’ouvrier, en se louant pour un travail, encourt les risques et périls du travail pour lequel il se loue ». A ce jeu, il n’est pas toujours aisé de cerner le point de vue exact de l’auteur.

Par instants, on le sent très proche de la cause ouvrière. Il laisse percer sa sympathie pour Jamioul :

« (…) attiré vers la légitimité des revendications de la classe ouvrière, allant même, dans sa large conscience d’honnête homme, jusqu’à justifier l’état de guerre en une société divisée sur le plus saint et le plus élémentaire des droits, le droit à la vie pour le petit comme pour le grand. »

Ailleurs, c’est la méfiance qui pointe et l’incompréhension face à l’inconséquence des ouvriers :

« Clarinette, comme toutes les ménagères du Culot, manquait de la plus élémentaire notion d’ordre et d’économie. »

Cette sortie recoupe les propos mis dans la bouche de Poncelet chapitrant les ouvriers tentés par la grève :

« Du reste, leur dit-il, c’était un peu leur faute, cette misère dont ils se plaignaient : ils n’avaient pas l’esprit d’ordre, ne savaient pas mettre un peu d’argent en réserve pour les jours mauvais, godaillaient au lieu de thésauriser. »

Dans le fond, Lemonnier est un bourgeois éclairé, un libéral social bien éloigné du socialisme radical, de l’Internationale et de la lutte des classes. Il ne remet pas le système en cause mais prône, de l’intérieur de celui-ci, l’émancipation de l’ouvrier par la voie de l’effort individuel et de l’éducation ainsi que par la mise en place de structures paternalistes comme les écoles ménagères et les magasins d’usine.  Jamioul le représente assez bien. Il est un bel exemple de cette forme de raisonnement qui, mené de l’intérieur d’un système, revient presque toujours à le justifier :

« Au fond, pensait-il, Poncelet, en décrétant la réduction des salaires, mettrait simplement en pratique une des deux seules mesures qui restent aux administrations débordées, à savoir le renvoi d’une partie du personnel ouvrier ou la diminution du prix de la main-d’œuvre. Après tout, des deux maux, c’était le moins cruel qui allait sévir sur Happe-Chair. »

Cette vision possibiliste s’oppose à celle des tenants du Grand Soir, associée à une forme de sottise qu’incarne Clarinette :

 « Clarinette, elle, dans son éternelle sottise, jubilait. L’idée d’un détraquement social, d’un désordre qui allait mettre aux prises le maître et l’ouvrier remuait en elle un fond trouble d’anarchiste. »

Le positionnement social de Lemonnier apparaît donc en demi-teinte, voire même dominé par une forme de pessimisme : là où il suggère l’impuissance d’une classe ouvrière à l’avenir incertain, Zola entrevoit déjà une force en devenir.

Sur le terrain philosophique

En ce registre sans doute, Lemonnier se rapproche des esprits éclairés de son temps.  Jamioul, son personnage miroir, est un libre-penseur. Il est attaché à l’élévation de la classe ouvrière par l’éducation et obtient la création d’une école au sein de l’usine. Il doit cependant battre en retraite sur le principe de la laïcité :  

« (…) il fut décidé qu’on ferait appel à des religieuses pour l’école ménagère et l’infirmerie et que l’enseignement, dans les classes d’adultes, demeurerait catholique, apostolique et romain, sous la surveillance et la direction du clergé. »

On identifie sans peine la trace de l’âpre débat qui déchira la société belge sur un terrain à la fois confessionnel, philosophique et social : il s’agissait alors pour les classes dominantes et la petite bourgeoisie de « conserver le caractère religieux du peuple » et de lui dispenser un enseignement moral et religieux qui le maintiendrait à sa place dans la société.

Les femmes et la sexualité

Dans son roman, Lemonnier nous renvoie une déconcertante image de la femme et de son corps.

Une nouvelle fois, une logique des antagonismes est à l’œuvre qui oppose les femmes du peuple aux « dames patronnesses » pour l’essentiel, épouses des dirigeants de l’usine ou de quelques autres notables. Deux femmes que tout oppose symbolisent cette classe plus aisée : Mme Jamioul et Mme Poncelet.

Mme Poncelet, épouse du directeur de l’usine, est issue de la petite noblesse catholique : très attachée à sa caste, elle cache mal son dédain pour la petite bourgeoisie et manifeste une pitié distante pour le peuple, « l’ancien serf affranchi, l’homme voué à la bassesse des besognes manuelles ». Lors de la catastrophe qui ravage Happe-Chair, on la suit, « évoluant dans le sillon du prêtre, raide, froide, sévère, enfermée dans son impassibilité morte ».

Mme Jamioul est une libre penseuse, ce qui lui attire le mépris d’une bonne part de la population locale. Sous des allures inquiètes et timides, c’est surtout un cœur dévoué et sensible.  Lors de la terrible catastrophe, on l’aperçoit, à l’entrée de l’infirmerie, qui « d’un mot informe les arrivants, son mouchoir aux lèvres pour étouffer les sanglots qui, devant toutes ces infortunes, lui montent à la gorge ».

Cette opposition, qui confine à la caricature, est néanmoins intéressante en ce qu’elle illustre une fois encore la ligne de faille philosophique déjà rencontrée. Il n’en demeure pas moins que, sous la plume de Lemonnier, ces deux femmes emblématiques partagent un trait commun : elles semblent n’avoir pas de corps ; on ne les distingue qu’à peine dans la grisaille asexuée de leur apparence.

Tout change avec les femmes du peuple, elles aussi clivées selon la logique des contrastes chère à notre auteur : la masse des ouvrières et femmes de peu, aux corps dégradés par les grossesses multiples et le travail abrutissant s’oppose à Clarinette et à sa mère Félicité.

Prenons quelques exemples « pur jus » de femmes du peuple :

« Une grande bringue, sèche comme de la merluche, la femme à Colasse, se démenait avec une pantomime anguleuse, la tête en avant, comme une chèvre quinteuse et prête à jouer des cornes. Sa robe remontant sur une grossesse déjà avancée, ses minces tibias étaient aperçus s’agitant sous son bedonnement de vieille cane. »

Passons à la Sélénie : avec ses flancs de louve famélique, évidés par seize grossesses dont plusieurs sont allées « pourrir en terre », c’est passive et machinale comme la taure qu’« elle se livre au morbide éréthisme » de son mari. Cette sexualité a des relents d’étable. Sélénie ne cesse « de tendre sa mamelle à l’un que pour ouvrir ses flancs à l’autre. Et les murs, les matelas, les châlits demeuraient éclaboussés du sang de ses couches, dans la maison empuantie d’une odeur fétide de nourricerie et où pêle-mêle grouillait, flaquait, piaillait, croissait parmi les chancres et les scrofules, toute la pouilleuse filiation sortie de sa matrice infatigable. »

L’ouvrière, ou la femme d’ouvrier, est une bête de somme à la sexualité repoussante et bestiale.

A ce tout-venant s’opposent Clarinette et sa mère Félicité. D’une certaine manière, l’une et l’autre échappent à la fatalité du travail à l’usine : la mère en épousant sur le tard un marchand de bœufs dont elle mange le petit magot ; la fille en montant son petit bistrot. Cette fatalité conjurée les précipite dans une autre malédiction, celle du dérèglement des sens. L’une et l’autre sont violemment sexuées : des chairs mafflues (un terme qu’affectionne Lemonnier), une poitrine opulente et provocante et, par-dessus tout, une sexualité insatiable.

Comme chez Zola – mais le préjugé est largement répandu à l’époque, le plaisir féminin semble suspect et constitue le symptôme le plus visible d’une profonde dépravation. Il est dangereux aussi : ces femmes sont des vampires. Il est frappant de rapprocher mère et fille sur ce chapitre.

Tout d’abord, Félicité. Véritable ogresse, elle digère littéralement son rustique compagnon :

« Petit à petit, de ses ruses de femme experte en amour, elle avait limé les énergies du paillard dont la santé, dégonflée comme un ballon, sembla à mesure remonter au torse de la femme, dans une plénitude de vie largement nourrie. »

Ensuite, sa fille :

« A toute heure du jour, ce besoin de la chair la prenait maintenant. Comme il (son mari) était très robuste, il résista assez bien ; mais petit à petit sa force se détraqua ; même à son four, il était pris par moments de somnolences lourdes, avec des coups de masse dans la nuque. »

Ce fantasme de la femme insatiable ne semble trouver son équilibre que dans une bestialité assumée, lorsque mâle et femelle se complètent dans une même compulsion maladive et sans amour. Ainsi Clarinette atteint une forme de plénitude dans sa liaison avec cette brute de Gaudot :

« Elle l’amusait de ses roueries de gourgandine, apprises à l’école de Ginginet (un autre de ses amants), l’étonnait par les hardiesses de son vice, lui qui ne connaissait que la possession brutale. Et en revanche il lui labourait la chair infatigablement, de ses reins d’homme taillé pour les accouplements répétés. »

On notera au passage un préjugé qui aura la vie dure : la femme sensuelle et experte est par définition une femme facile, plus proche de la prostituée que de l’épouse respectable.

On devine que les relations entre Clarinette et son trop placide mari ne peuvent tourner qu’à la catastrophe. Les moments de répit sont rares. Ils surviennent lorsqu’excédé Huriaux reprend les choses en main :

« Perverse et rusée, elle ne subissait que l’ascendant du muscle, appartenait à la race des femmes qui veulent être battues comme des bêtes malfaisantes, et sur qui la mansuétude n’a pas de prise, mais uniquement la largeur de la paume. »

Ici encore, nous retrouvons un poncif de l’époque qui est parvenu jusqu’à nous sous des formes à peine améliorées. Clarinette est de ces créatures qui « l’ont bien cherché » : dans une scène nocturne et hallucinée, elle échappera d’ailleurs de justesse au viol et au lynchage.

Mon impression globale

Happe-Chair est un roman très riche qui, outre plusieurs niveaux de lecture, constitue un témoignage de première main sur une époque finalement mal connue. Malgré ses défauts, il répond à ma définition du « classique », voire tout simplement du bon livre : on sait que l’on pourra le relire avec profit.

Camille Lemonnier — Wikipédia
Camille Lemonnier vers l’âge de 53 ans

CONCLUSIONS

Jean-Pierre :

La postérité a été sévère pour notre auteur. Dans leur Littérature belge d’expression française, parue dans la collection Que sais-je ? une première fois en 1973, R. Burniaux et R. Frickx reconnaissent à l’œuvre une « certaine carrure » mais déplorent son influence excessive par le biais de ce qu’elle eut de pire : « l’écriture et les procédés ».

Les deux professeurs poursuivent :

« (…) confronté comme beaucoup d’écrivains belges d’origine flamande avec la nécessité de couler en forme française une âme toute germanique, il eut le tort d’avoir recours, sous le signe de l’écriture artiste, à l’enflure, au néologisme, au pittoresque appuyé. »

Plus près de nous, B. Denis et J.-M. Klinkenberg, plus cléments, décèlent dans l’œuvre une « hybridité esthétique partagée entre le réalisme et la tentation de l’art pur ».

Phil :

La vision de Frédéric Saenen (op.cit.) est bien différente, et ouvre la voie d’une réhabilitation. Si on a successivement, dès le XIXe siècle, comparé Lemonnier à Victor Hugo, Léon Cladel, Jules Barbey d’Aurevilly, Gustave Flaubert et Émile Zola, c’est peut-être qu’il n’était le clone d’aucun. Qu’il était plutôt le « germe et le socle de nos Lettres », « le parangon » de notre identité belge.

Saenen enfonce le clou. Lemonnier aurait creusé le sillon le plus profond de notre littérature. Il ne s’agirait pas du surréalisme (une tarte à la crème ?) mais de « l’expression directe des pulsions premières et de l’instinct, qui pousse l’individu au passage de la ligne et au seuil de la tragédie intime ». Et le directeur de la Revue générale de souhaiter une intégration dans la Pléiade. Une forme de béatification ?

JP :

Force est cependant de reconnaître qu’on ne lit plus guère Lemonnier. La faute en est à un enseignement qui peine, quoi qu’on en dise, à reconnaître la valeur patrimoniale de notre littérature mais aussi à certaines outrances lexicales qui m’ont gêné à la lecture. De mon point de vue, même si Lemonnier mérite plus d’attention qu’on ne lui en accorde, Zola, tout surévalué qu’il paraisse parfois, a mieux résisté à l’épreuve du temps.

Phil :

J’ai été saisi, moi aussi, et plus d’une fois, par un désarroi de lecture. Non pas tant à cause de la luxuriance lexicale, qui participe d’un dépaysement et d’un envoûtement, un peu comme les archaïsmes d’Ulenspiegel, mais à cause des excès de sa phrase, de son expression. Je décelais des répétitions et des effets trop marqués. Certaines phrases prêtent à sourire et ouvrent la porte au pastiche :

« L’échauffement des esprits se salaçait d’un peu de lubricité à la vue de cette chair mafflue qui frôlait les tables (…). »

Iwan Gilkin (op.cit.) ne le nie pas : la puissance verbale « lasse parfois le lecteur ». Mais, à le suivre, il y aurait un cap à passer, une adaptation : ladite puissance finit par vaincre le lecteur, « elle l’entraîne dans son ivresse, dans sa folie, dans son orgie ». Qui auraient à voir avec les « sources profondes et bouillonnantes de sa sève vitale », « les instincts primordiaux de la vie ».

Phil :

J’ai été agacé, plus d’une fois, par la mise sur un pavois de la force physique pure, de la prédation. La civilisation ne se résume pas à une perte d’instinct et de vitalité, c’est aussi la prise en compte de l’autre, de l’altérité. Il m’a semblé qu’on passait d’un mépris de classe à un autre. C’est oublier, sans doute, qu’on est ici dans un roman, qui pousse une perspective à son paroxysme. Lemonnier, a contrario, a voué une grande partie de sa vie à encenser la production artistique, intellectuelle de ses semblables.

JP : 

J’ai ressenti le même agacement. Il y a clairement chez Lemonnier une fascination pour la force, l’homme sauvage, la race et son génie supposé. Cela se retrouve assez nettement dans ses écrits critiques. Du reste, il faut se méfier des anachronismes. Si, par exemple, l’idée de race – et de fin de race – est aujourd’hui choquante, elle était usuelle au XIXe siècle.

Phil :

Nous avions récemment analysé en duo Vie et mort d’un étang de Marie Gevers et La légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster. Ces lectures récentes et immersives, il est vrai, m’ont hanté durant celle-ci, des comparaisons forçaient le chemin.

Ces trois auteurs témoignent tous d’une prose surhumaine, violée, en quelque sorte, par l’inventivité poétique.

Chez Gevers, la femme s’accomplit déjà, elle est une force, quelqu’un qui écrit et pense le monde (Vie et mort d’un étang), qui assume un rôle important dans la vie sociale (La comtesse des digues), quand la Germaine de Lemonnier voit son espace de réalisation fort limité mais tente tout de même de l’exploiter. Il y a cependant convergence entre Germaine et Suzanne, la comtesse des digues, quand nous voyons poindre la naissance du désir féminin, les deux ouvrages s’y consacrant largement, avec des tonalités différentes, mais des oscillations entre pulsion et raison fort proches.

Cachaprès et Thyl partagent un décor de kermesse et de ripailles, un immense appétit de vie, une vitalité hors normes et hors conventions, mais le premier est un chasseur qui se préoccupe peu des autres, un individualiste, le second refuse la prédation et pratique l’humanisme, son individualisme cède la place quand il mesure l’oppression d’un tiers.

JP :
            Des trois auteurs que nous avons abordés, Gevers et De Coster sont mes préférés, à quasi égalité. Je retrouve chez Lemonnier une façon que Green reprochait à Flaubert dans son Herodias :

« Eclat des couleurs et gaucherie des lignes, comme dans les belles mosaïques. »

Mais, surtout, là où De Coster et davantage encore Gevers célèbrent la beauté de la vie, Lemonnier en admire la force dans son jaillissement brutal. Les deux esthétiques sont respectables ; j’affectionne davantage la première.

Phil :

Ce qui est sûr et certain ? Nos Lettres doivent beaucoup à Lemonnier et celui-là avait des talents nombreux, un arsenal impressionnant.

Relisons quelques regards distillés par des pointures :

Georges Eekhoud (Fragments d’une lettre à un ami, vers 1885) :

« Si nous parvenons à créer une littérature nationale, c’est à lui que nous le devrons en grande partie… (…) un réalisme que la Belgique avait perdu depuis Teniers et Jan Steen (NDR : deux peintres !). »

Emile Verhaeren (Pages belges, 1913) :

« Camille Lemonnier, en cette Belgique si rebelle à l’enthousiasme, vécut continûment et superbement sa vie de près de soixante-dix ans à l’état lyrique. »

Stefan Zweig (Emile Verhaeren, 1910) :

« Il n’a point connu le repos jusqu’à ce que Paris et l’Europe n’attachassent plus au qualificatif « belge » la signification dédaigneuse de « provincial », jusqu’à ce qu’il devînt enfin, comme jadis le nom de « gueux », d’un vocable honteux, un véritable titre d’honneur. Intrépide, jamais découragé par l’insuccès, cet homme merveilleux a chanté son pays, les champs, les mines, les villes, ses compatriotes, les garçons et les filles au sang bouillant et prompt à la colère. »

Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

Camille Lemonnier

Il y a un musée Lemonnier à Ixelles, dans l’ancienne maison de ce dernier, au 150 de la chaussée de Wavre, du côté de Matonge.  Qui cohabite avec le siège de l’AEB, l’Association des Ecrivains belges francophones. L’un de ses membres, Jean-Loup Seban, en est le conservateur.

Pour rappel, les deux premiers épisodes de notre feuilleton sur les perles de la littérature francophone de Belgique :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/07/01/les-perles-de-lhistoire-litteraire-de-belgique-francophone-1-charles-de-coster-la-legende-dulenspiegel-1867/

(2)  Marie Gevers, Vie et mort d’un étang :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/08/03/les-perles-de-la-litterature-francophone-belge-2-marie-gevers-vie-et-mort-dun-etang-1961/

La suite (début 2021) ?

(4) Georges Rodenbach, Bruges-la-morte.

A noter, une exposition est consacrée à Rodenbach à Tournai, à partir du 1er octobre. Voir le détail dans Le Carnet :https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/09/27/georges-rodenbach-expose-a-tournai/

LES LECTURES D’EDI-PHIL #36 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 36 (septembre 2020)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche :

un essai (Luc Dellisse), un récit (Jean Lemaître), trois romans (Stanislas Cotton, Patrick Dupuis/Agnès Dumont, Benoît Sagaro), un conte fantastique (Alex Pasquier) et deux recueils de poésies (Sylvie Godefroid et Carino Bucciarelli) ; les maisons d’édition La Lettre volée, Otium, Murmure des Soirs, Weyrich/Noir Corbeau, Les Nouveaux Auteurs, AEB, Le Scalde et L’Herbe qui tremble.

Préambule

A l’occasion de cette rentrée 2020, je me réjouis du nombre de numéros de ma mini-revue déjà édités par Les Belles Phrases, je voulais apporter mon obole au microcosme. Je vais poursuivre le sillon mais en amenuiser la programmation. C’est que, à côté de mes deux vies principales (la première est la création, en matinée ; la deuxième est normative, limitée aux soirées), la troisième (la médiation culturelle) s’est diversifiée et démultipliée.

Il y a mes articles, sur l’édition belge encore, dans Le Carnet, mais, dans Les Belles Phrases, il y a désormais un feuilleton sur les perles du patrimoine littéraire belge, en duo avec mon collègue Jean-Pierre Legrand, et la reprise d’un autre, sur l’histoire du cinéma, en équipe, avec Nausicaa Dewez, Daniel Mangano et Krisztina Kovacs (et d’autres, ponctuellement). Ajoutons l’envie de mener un feuilleton musical aussi. Hors Belles Phrases ou Carnet, je suis devenu chroniqueur littéraire sur Radio Air-Libre, j’ai accepté d’intégrer le comité de rédaction de la revue Marginales, été sollicité pour des présentations publiques, des jurys, etc.

Bref, et je le dis pour les auteurs et éditeurs qui souhaitent m’envoyer des livres, s’impose pour moi, pour survivre à la submersion et continuer à profiter au mieux de mes activités, la nécessité d’une alternance, sur cette plateforme, entre les différents sous-ensembles. Qu’on devrait donc retrouver chacun tous les trois ou quatre mois.

(1)

Luc DELLISSE, Un sang d’écrivain, essai, La lettre volée/collection essais, Bruxelles, 2020, 154 pages.

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L’objet-livre

Magnifique ! Avec l’auteur en filigrane sur la couverture. Le bleu pâle de celle-ci transfiguré par le bordeaux qui glisse depuis la quatrième de couverture.

L’auteur

Luc Dellisse est l’un de nos meilleurs auteurs. L’un de ceux qui possèdent le CV le plus passionnant artistiquement. L’un des rares écrivains ou romanciers belges francophones qui puissent interroger le monde, leur art, leur vie d’une manière analytique, philosophique. En clair ? L’un des collègues dont j’apprécie le plus savourer un paragraphe, une poignée de pages, un chapitre. Pour me sentir compris ou, au contraire, bousculé, incité à une réflexion nouvelle. Pour le pur plaisir aussi de me couler dans une langue belle et inventive mais sans pesanteur, d’une fermeté rare.

Le livre

Un sang d’écrivain me semble prolonger le travail méditatif découvert dans Robinson. Ce dernier ouvrage questionnait le monde, ce qu’il est devenu, la manière dont nous pouvons encore y trouver une place, un sens, résister. Ce nouvel opus resserre la focale sur la manière dont Luc Dellisse appréhende son métier d’écrivain, le pouvoir des mots, la langue. Le texte avance au gré de chapitres courts, intenses, de « petites touches où se mêlent l’analyse, le témoignage, l’humour et l’imaginaire, la situation réelle d’un écrivain dans le premier quart du XXIe siècle » (selon la quatrième de couverture).

Quelques plongées pour effleurer les contenus

Dans Introduction, Dellisse rappelle une vérité qui échappe à la plupart : l’écriture n’est pas un hobby ou une manière de gagner sa vie. Il s’agit d’une activité difficile, souvent ingrate, lourde de conséquences sur la vie de celui/celle qui s’y adonne, son interaction avec le réel, et celle-ci relève de la nécessité. Somme toute, d’un Chemin de Damas, d’une Pentecôte. Et tant pis si le tombé en écriture possédait les talents menant à une vie matérielle confortable, ils doivent céder, reculer.

Dellisse assène un éloge de la lecture ultrarapide. Qui va à rebours de ce que l’on a souvent enseigné. C’est, selon lui, la meilleure manière de saisir la portée réelle d’un ouvrage. Il faut « lire tendu ». Il affine ensuite et reconnaît les mérites, différents (complémentaires ? et il faudrait alors s’offrir de luxe de doubles lectures ?), de la lecture très lente. Ce qu’il condamne ? La « vitesse moyenne », « la flânerie », qu’il assimile au « péril des fausses profondeurs », au danger de « ne capter rien de l’essentiel ».

Dans Le grand jeu, Dellisse évoque l’écriture comme « un moment de retrait, d’absence, de maquis ». Il faut « pouvoir vivre simplement, et presque pauvrement » mais « sans devoir s’en soucier ». Un équilibre, une tranquillité sobre qui était au cœur de Robinson. L’écriture, malgré ses embûches et ses âpretés, en devient une porte d’accès au bonheur, donnant un sens à une mise à distance des corvées et autres soucis matériels qui encombrent nos esprits et corrompent la saveur de nos vies.

Dans Le cadran solaire, l’auteur va plus loin :

« Les mots servent à fixer les choses pour qu’elles existent. (…) La plupart du temps, on est vague, c’est-à-dire rien. On comprend vaguement l’histoire, on éprouve vaguement des sensations heureuses ou malheureuses ».

Les mots apporteraient du poids aux éléments du réel, un supplément d’âme. Un sens, dessiné par une « flèche noire » (quelle belle formule !). L’écriture aiderait à passer de la vie à l’existence ?

Une réflexion sur l’anticipation des faits par les inventions de l’écrivain me rappelle une conversation avec Jacques De Decker, qui croyait aux signes, à la capacité des créateurs de les repérer. Une soirée récente avec un ami d’enfance philosophe aussi : il me citait Jung et son attention à l’égard des synchronicités. Il ne faudrait pas oublier Freud, qui a évoqué les convergences comme indices d’une vive intelligence jusqu’à un certain point, d’une névrose au-delà dudit point.

Décrochage temporel interroge le dédoublement qui s’opère chez un véritable créateur. Les endroits ou les époques imaginaires dans lesquels il se réfugie (enfant, adolescent mais adulte aussi), sont « intenses et stimulants », bien plus que ceux de la vie réelle, à tel point qu’ils introduisent une autre réalité, qui est peut-être plus réelle car plus puissante/imprégnante, chargée de sens, de souvenirs, de propulsion vers la construction d’un avenir.

Et la suite…

N’en disons pas plus. Chaque chapitre (et il y en a plus de 60 !) apporte son lot de réflexions et d’interrogations, d’émotions aussi. Qu’il s’agisse du rapport à « un vieux coffre de pirate littéraire » surgi des limbes avec sa « masse sans fin de papiers griffonnés » au fil des années. Ou de celui à une langue, le français. Du rapport aux aléas du métier aussi (les séances de dédicaces, pour la grande majorité des auteurs, renvoient à une prise de conscience répétée de leur « obscurité »). Du rapport à un monde, un environnement qui n’a jamais été aussi hostile à la démarche intellectuelle, artistique. Etc.

Ah, encore. Le livre se conclut sur une annexe bien singulière, 4 pages de « Remarques sur la machine littéraire » qui livrent 33 réflexions, qui ont un goût d’aphorismes :

« (…) On crée pour faire des beaux objets avec les échecs de sa vie. Et le secret, c’est sa connaissance intime de l’échec mise au service de victoires invisibles. » ;

« (…) la seule chose qui compte ce n’est pas de commencer mais d’aller jusqu’au bout. (…) Apprendre à finir EST apprendre à écrire. »

Ce livre de grande qualité doit se déguster chapitre par chapitre. Ou alors… ? Au grand trot, selon la théorie initiale de l’auteur ?

Pour en savoir davantage sur Luc Dellisse

Avec mes collègues Jean-Pierre Legrand et Julien-Paul Remy, nous avons consacré un feuilleton en trois épisodes à son remarquable (je l’ai classé dans mon Top 5 de l’année 2019) « petit traité de vie privée » Libre comme Robinson :

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https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/27/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-15/

(1)

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/01/le-coup-de-projo-dedi%e2%80%90phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-16-special-luc-dellisse/

(2)

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/11/les-lectures-dedi-phil-17-special-luc-dellisse-episode-2/

(3) https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/15/les-lectures-dedi-phil-18-special-luc-dellisse-episode-3/

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Jean LEMAITRE, La commune des lumières, récit, Otium, Paris, 2019, 170 pages.

La commune des Lumières ; Atonio Gonçalves Correia, la Révolution pour  viatique - Jean Lemaitre - Otium - Grand format - Librairie Pax LIÈGE

Le premier contact avec le livre

Il est très positif. Belle couverture. Belle mise en place. L’éditeur, Otium, conjugue un projet idéaliste avec une orchestration soignée : coproductions, impression à Barcelone (choix qui marie la qualité d’une façon à un ancrage symbolique, la ville s’étant opposée au totalitarisme franquiste), suivi du texte, préface d’un historien/professeur d’université, insertion dans une collection, Les taupes, qui métaphorise « ce qui chemine obstinément, des résistances souterraines et des irruptions soudaines ». 

L’auteur

Jean Lemaître (ce nom pour quelqu’un qui écrit sur l’anarchie !), se retire une partie de l’année en Alentejo (un tiers de la superficie du Portugal mais seulement 700 000 âmes), ce qui lui offre un créneau original : il peut nous parler de réalités portugaises méconnues avec les bénéfices du recul et de la sympathie engrangée auprès des autochtones.

Le projet

Il s’agit de révéler une « voix étouffée », l’épopée d’un homme et d’une utopie. Le sous-titre donne les clés du contenu : « Portugal, 1918. Une utopie libertaire. » Nous allons plonger dans la réalité (méconnue) d’un pays, ou d’une vaste région, l’Alentejo, au sud de Lisbonne. Pour suivre l’épopée d’un homme et d’un rêve. Antonio Gonçalves Correia.

Le décor

Nous sommes transportés dans un monde qui évoque le film 1900, de Bertolucci :

« En Alentejo (NDLR : en 1916), les habitants ne peuvent même plus se payer un pain quotidien, parce que ces messieurs les latifundistes préfèrent stocker le blé plutôt que de le vendre aux habitants, n’hésitant pas à affamer des villages pour faire grimper les prix sur des marchés extérieurs, les villes, et davantage porteurs. »

 Une société fossilisée, à deux vitesses. La majorité des habitants sont des paysans journaliers exploités sans vergogne, à 90 % analphabètes. Ils n’ont aucun droit social, ne passent que trois ans à l’école avant de travailler, ils n’ont pas accès aux soins de santé et leurs enfants courent pieds nus.

Plus largement, Jean Lemaître, en quelques pages, brosse le tableau de la situation du pays entier, le Portugal.  De sa naissance à sa mort, le héros du livre, Antonio Gonçalves Correia, va connaître la monarchie, le coup d’Etat de 1910, la république (espoir puis déception), la présidence autoritaire de Sidonio Pais (1917-1918), un régime militaire (dès 1926) et la dictature de Salazar (dès 1933), soit l’avènement du fascisme, avec son flot d’horreurs : règne de la surveillance et du contrôle de la pensée, des paroles, des écrits ; délations, arrestations arbitraires, etc.

Quelques réticences…

Ce livre n’est pas une étude historique ou un essai, mais ce n’est pas un roman, une fiction. Un récit ? Le style est peu littéraire, avec des familiarités/naïvetés : « être grondés », « comment une chatte pourrait-elle retrouver ses petits ? », « il lui fallait bien gagner sa croûte », etc. Côté fond, le cliché riche/exploiteur et pauvre/généreux effleure à un moment ou l’autre (« Voilà pour le cannibalisme des grands bourgeois de ce monde ! »). Or beaucoup de nantis et d’éduqués, à travers l’histoire, ont quitté leurs rangs pour vouloir un bien plus général, se préoccuper des opprimés, améliorer leur sort (mon beau-père gynécologue, un grand bourgeois, consacrait une partie importante de son temps à soigner les plus pauvres ou à se battre pour les droits de la femme) ; d’autre part, tous les types de comportement se retrouvent à tous les niveaux de la société, l’exploiteur, le délateur, le tortionnaire, l’abuseur peuvent être un chef de rayon, un sergent, un ouvrier, un chômeur, etc.

… mais évacuées dans un deuxième temps

Jean Lemaître a peut-être commis une maladresse d’expression ou je donne trop d’importance à une intervention ponctuelle. A la vérité, l’auteur, comme son héros d’ailleurs, se situe dans la vie au-delà des clichés et clivages, hors fanatisme et dans l’intégrité. Il ose nous montrer un curé anticonformiste, s’interroger sur la complexité d’un meurtrier (celui du tyran Pais) ou sur l’intimité de son personnage principal, nimbé jusque-là dans l’idéal :

« Antonio s’est toujours prononcé en faveur de l’égalité et de la liberté entre les deux sexes. Aurait-il accordé à Ana ou à Adelia la même liberté qu’il s’est attribuée à lui-même ? »

Cette phrase, dans sa simplicité apparente, est très percutante. Et engage au recul, à la nuance, à la sortie du binaire et de l’angélisme. Et me rappelle cette anecdote, lue dans ma jeunesse, d’un militant héroïque de la lutte civique des Afro-Américains… qui refusait l’émancipation de son épouse.  

 Ce qui emporte l’adhésion

J’ai délaissé mes paramètres habituels pour me concentrer sur le principal : ce livre concerne des notions essentielles et s’avère profondément utile, il informe, émeut, fait réfléchir et pousse à agir, tout en étant d’un abord aisé.

Le style est simple ? Il se met au service de ses objectifs. S’adresser à des gens simples (mais pas que) pour leur parler d’autres gens simples (mais pas que), en leur rappelant qu’il n’y a pas de fatalité ou de ténèbres absolues. A toutes les époques et en tous lieux, des hommes se dressent et résistent, se préoccupent d’améliorer le sort de leurs congénères, étant les relais nécessaires de la vraie humanité, lovée au fond de nos cœurs plus qu’au sein de la réalité quotidienne.

Le style est simple ? Il est naturel, vivant, dynamique, il contribue à nous offrir une présentation claire de la situation. Il est agréable, les pages défilent sans ennui ni difficulté, on a très vite assimilé le contexte et les décors, les forces en présence et les enjeux, les personnages, en un coup de crayon, ont acquis un relief.

Il y a une mise en abyme du choix d’écriture, l’auteur du livre rejoint ce que son héros, journaliste ou orateur, a lui-même pratiqué :

« Pour se faire comprendre, il n’est point besoin de pontifier : il utilise des images suggestives, des exemples fondés sur le vécu. (…) Une manière d’écrire conviviale, directe, populaire, qui tape dans le mille ?»

Antonio Gonçalves Correia (1886-1967)

Une vie édifiante. Excellent élève, il est arraché à l’école à dix ans et expédié au loin en quête de travail. Un traumatisme. Il se réalise une première fois, épousant Ana à 19 ans (ils auront dix enfants) et brillant comme représentant de commerce : lettré, d’une bonne humeur à tout crin, pédagogue et convivial, il s’attire le respect et la sympathie des populations.

Mais l’homme veut offrir davantage, apporter son obole à la mutation du pays, à l’amélioration des conditions de vie des gens. Avant d’agir, il va se préparer (un peu sur le modèle de Las Casas, ce Dominicain défenseur des Indiens). En lisant beaucoup, se familiarisant avec les idéaux des anarchistes : Léon Tolstoï, Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, Francisco Ferrer… Il affine son personnage (végétarien) et sa philosophie : non-violence, égalité et liberté, émancipation, collaboration, partage…

La Question sociale

Son premier grand engagement consiste à animer un journal, La Question sociale. Il veut toucher un maximum de monde, éveiller les consciences, préparer le terrain d’une révolution pacifique, progressive.

Ses principes ? Il faut prêcher par l’exemple, tenter de convaincre mais sans forcer quiconque. A défaut de persuader, semer le doute dans un esprit est essentiel. Il faut être cohérent, large et ouvert : vouloir l’émancipation des femmes, l’abolition des frontières et la fraternité universelle. Intégrer la nuance, la tolérance : un curé peut, à l’encontre de la hiérarchie catholique, vouloir le bien de ses ouailles les plus défavorisées voire mépriser la propriété privée.

La Commune des lumières

Ereinté, il finit par céder le relais côté Question sociale. Ce n’est pas qu’il baisse les bras devant les difficultés. Il veut aller plus loin, concrétiser ses idées au sens le plus fort. Son idée ?  Créer un village anarcho-communiste dont la réussite inspirera, fera tâche d’huile.

La Comuna da Luz, près de Vale de Santiago, voit le jour en 1916, dans une propriété achetée avec ses pauvres réserves. 15 hommes et 15 femmes y travailleront la terre ou fabriqueront des chaussures, une institutrice quitte tout pour les suivre, les soutenir, éduquer leurs enfants. Solidarité, frugalité, amour de la nature… Les valeurs qui se développent paraissent soudain très modernes, quand l’écologie ou la décroissance sont in, quand l’ultra-libéralisme patauge dans ses impasses et écœure.

La suite ?

Je vous laisse la découvrir. Cette communauté sera-t-elle, comme tant d’autres utopies, minée par des conflits internes ? Les autorités vont-elles rester les bras croisés devant une expérience qui peut donner des idées à toute une région, un pays ? Qu’adviendra-t-il de notre Antonio Gonçalves Correia, dont la silhouette (grande barbe et chapeau noir à large bord) va s’apparenter, au fil des années, à une figure de légende de l’Alentejo ?

(3)

Stanislas COTTON, Le joli monde, roman, Murmure des Soirs, Esneux, 86 pages, 2020.

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Un très court roman ! Voilà qui me rassure comme auteur, en 2019, d’une macro-nouvelle de 35 pages et d’un micro-roman de 60. Il n’y a pas de bon volume a priori, il faut dire ce qu’on a à dire sur un sujet, un récit et ses personnages, puis en rester là, sans gonfler artificiellement, se répéter.

De quoi est-il question ? Sur le site de l’éditeur, le critique Thierry Detienne nous offre les grandes lignes du livre :

« (…) L’auteur y narre à sa demande l’histoire d’un auteur dont il est devenu l’ami et à qui il a promis de la publier après sa mort. (…) le récit écrit à la première personne semble sorti tout droit de la bouche de l’ami perdu et il débute alors que celui-ci a 16 ans et qu’il découvre l’amour avec la belle Anja. (…) Des miliciens douteux ont envahi le village et ils ont pénétré dans les maisons où ils s’adonnent à des exactions innommables. (…) le confident n’a jamais plus parlé de cet événement qui hante pourtant ses nuits et ses jours. N’y peuvent rien le procès de guerre et les témoignages de survivants, les discours d’empathie. (…) »

(voir le texte complet :https://murmuredessoirs.com/le-joli-monde.php)

Un drame. Situé dans « ces plaines que l’on dit sans fin, dans les territoires situés à l’Est ». Qui survient il y a plusieurs décennies. L’auteur Ariel Bildzek, à son décès, doit avoir dépassé les quatre-vingt ans. Malgré le voile ténu qui imprécise l’ensemble pour lui conférer davantage d’universalité, notre esprit se tend en direction de la Pologne et des exactions nazies commises sur les Juifs.

Un procès. Retentissant et d’envergure. Une Commission d’enquête, organisée par le Concert des Nations, se penche sur les faits, appelle des témoins à la barre, l’horreur déferle à nouveau, jusqu’à déformer l’appréhension du monde des uns et des autres. Comment vivre le monde, les humains après… ça ? Réminiscences !

Un vieil homme en quête d’une clé sur son passé. Qui semble avoir vécu une parenthèse désenchantée entre les 16 ans du drame et sa fin prochaine, une vie qui love ses mystères en marge d’une carrière lumineuse (réussite comme écrivain, gloire, reconnaissance, retraite sur un île italienne).

Trois temps. Trois mouvements pour notre auteur mélomane (Bach, Gould). Amoureux de culture, devrait-on élargir, tant les allusions fusent, au cinéma (Laurel et Hardy, Ingrid Bergman et Casablanca, Fellini et Sophia Loren, etc.), à la littérature (Beckett, Neruda, etc.).

Mes impressions ? Elles sont contrastées. Ou, plus exactement, un premier flux (de restrictions) a cédé progressivement devant un second (de notes positives), voire même un renversement de perspective.

A charge.

Ce récit, de par ses thématiques et ses décors, renvoie aux deux romans de Marcel Sel, Rosa et Elise, parus chez Onlit. Qui offrent d’amples épopées, des personnages approfondis et bouleversants, des narrations fermes, nourries, rebondissantes, de nouveaux angles de vue sur des sujets a priori rabâchés.

La structuration ajoute son poids à la mise à distance. Dès le départ, au lieu de plonger dans le récit (j’en reviens à Sel et au cri initial d’Elise), on se confronte à un récit-cadre (voire même à un double cadre) : un auteur A’’ raconte un auteur A’, qu’anime Stanislas Cotton/l’auteur A. A’’ instille le doute sur la véracité de son roman, son approximation, ses libertés. L’auteur A/Cotton) a, en sus, derrière lui, une grande carrière de dramaturge, et ses présentations, ses mises en place s’apparentent souvent à des didascalies. Et il y a le découpage, très marqué, musicalisé, pour ses trois parties (d’un texte déjà si court).

Au niveau des contenus, je partage la plupart des élans de l’auteur (A, A’ ou A’’ ?) tout en étant embarrassé de les voir plusieurs fois assénés de manière appuyée : la race humaine est pourrie, l’Europe est une abomination (cf son attitude face à l’émigration), etc. Ce qui n’est que partiellement vrai et donc faux. Il y a à toute époque et en tout lieu des flambeaux de l’humanité, qui cachent des enfants juifs, refusent de commander un peloton d’exécution, donnent des cours gratuits à un adolescent défavorisé, etc.

A décharge. Malgré mes restrictions, j’ai lu les pages avec plaisir. L’écriture est belle et chargée (de réflexion, d’émotion). J’y ai retrouvé des fragrances de mes lectures de jeunesse préférées, ces pièces philosophiques de Camus, Sartre, Giraudoux qui virevoltaient tout en conférant du poids aux mots, aux situations :

« – Je ne le crois pas, Mademoiselle. Avec les barbares meurt l’esprit et le doute n’est plus permis. Si le doute n’est plus permis, la mort danse et les mouches engraissent. C’est une énorme cochonnerie. »

On a donc de très bons dialogues :

« – Une croqueuse de morts…

  • Pardon ?
  • La hyène sort le soir.
  • Je ne comprends pas.
  • Je ne suis pas guide au musée des horreurs. Je ne veux pas déterrer les cadavres. Regardez-moi au fond des yeux. Qu’est-ce que vous voyez ? Regardez bien au fond de mes yeux, je doute que vous y trouviez autre chose que le cadavre de Dieu. »

Et puis… Stanislas Cotton se contredit pour le meilleur. Ou plutôt… il ME contredit, il contredit MA lecture ! Cet écrivain est subtil, ce que disent les deux auteurs (A’ et A’’) de SON roman n’est pas ce qu’il dit, lui (A). Ce qu’il ressent et pense est plus nuancé. L’humanité est pourrie ? Lara et Joop sont de belles personnes, en construction, qui renvoient à ma théorie des flambeaux contrepointant l’horreur du panorama. Joop, photographe lors du procès, n’adopte-t-il pas Ariel et ne tente-t-il pas ensuite de lui offrir le meilleur ? 

Une tradition moderniste traverse ce livre – repérons et savourons – et redistribue les cartes, dans la foulée des codes. Il faut accepter la volonté du pointillé et du concis, de la fulgurance, l’évacuation du grand ensemble romanesque classique. Ce qu’on perd à droite (en n’étant pas emporté par un élan orchestral), on le gagne à gauche en ayant l’occasion de se focaliser sur une poignée d’enjeux majeurs :

« Comment parler de ce qui est indicible ? Non, la question n’est même plus comment raconter ça, tout ça. Mais tout simplement pourquoi. Tu comprends, Joop, pourquoi ? Tu peux me dire à quoi sert tout ce cirque ? Ça ne sert à rien, strictement à rien. »

In fine ? Un livre qui peut frustrer ou exalter. Mais un auteur à découvrir, à fréquenter. D’une élévation certaine. Je coche son nom.

(4)

Alex PASQUIER, Le cerveau électrique, conte/micro-roman fantastique, AEB, Bruxelles, 2020. Texte (de 1917) établi par Frédéric Vinclair, avec une introduction et quelques documents (photographies de l’auteur ou de pages du manuscrit, etc.).

L’auteur

Alex Pasquier (1888-1963) était un docteur en droit, qui s’est spécialisé dans les procédures de divorce. Dans le milieu des Lettres belges, son nom perdure à travers l’attribution d’un prix décerné par l’AEB, l’Association des Ecrivains belges.

L’AEB

Pasquier en a été le président, après y avoir assumé diverses fonctions. Or l’idée a germé tout récemment de prendre en compte les archives de cette association, de redécouvrir des textes oubliés, parfois à tort, par malchance. Saluons le travail d’orpailleur de Frédéric Vinclair (par ailleurs, un rouage essentiel du fonctionnement de l’AEB), sous l’égide de la présidente Anne-Michèle Hamesse.

Le livre et son contexte

La première pièce exhumée est un conte de jeunesse qui paraît comme Hors-série n° 1 de la revue de l’AEB Nos Lettres. Et appelle donc d’autres découvertes. Dans son introduction, Frédéric Vinclair nous révèle le lancement, en 1919, chez Polmoss, à Bruxelles, d’une collection belge de « romans scientifiques ». La première peut-être, selon l’Encyclopédie de l’utopie et de la science-fiction. Cette collection, hélas, ne livrera qu’un seul titre, Le secret de ne jamais mourir, signé… Alex Pasquier. Le cerveau électrique eût dû suivre mais… Les aléas de l’édition, dont le détail, ici, nous échappe, ont fait que le texte est resté dans un tiroir pour finir par aboutir (mystérieusement) dans les collections de l’AEB.

 Il est émouvant d’observer un tel sommeil, plus d’un siècle, une résurrection, qui est ici comme une première vie véritable. Il est émouvant de se pencher sur un confrère du passé, d’entrevoir ses espoirs et ses déceptions, publications et lettres de refus. Nonobstant, il réalise un parcours intéressant : il fonde une revue, il édite divers livres et change de registre, aborde le roman historique (la Première Guerre mondiale et l’occupation allemande), le conte, l’essai (trois sur Maeterlinck !), le grand reportage, la biographie.

Le cerveau électrique

Le manuscrit d’origine date de 1917. Il comptait quarante-sept feuillets qui deviennent une trentaine de pages. Le texte n’est pas une longue nouvelle, il y a cinq chapitres et différentes temporalités. On parlera plutôt de micro-roman pour le gabarit et de conte fantastique pour la tonalité.

Le pitch ?

Le narrateur, un professeur de psychophysiologie réputé, Georget, nourrit une profonde estime pour son collègue savant Fortier et se montre très dépité de ne pas le croiser au Congrès de Psychologie de Paris. Il décide d’aller prendre de ses nouvelles chez lui, à Moulins. Or la villa bucolique et ses dépendances sont en cours de transformation. Une usine semble s’y bâtir. Fortier a déménagé ? Non. Georget découvre que son ami se consacre corps et âme à un projet fou : créer une machine à penser, un cerveau électrique. Que va-t-il advenir de cette tentative prométhéenne digne d’un apprenti-sorcier ?

Le style est vivant, fluide. La narration est aisée, agréable. Même si l’on peut regretter la disproportion entre la description/restitution et l’action proprement dite. Le lecteur sera soufflé par l’anticipation de notre ordinateur :

« La machine, à présent, sait tout ce qu’il est donné à l’homme de savoir. Bien plus : par la rigueur infaillible de son investigation, elle a déjà dépassé l’état actuel de nos connaissances en bien des domaines. »

Pour rappel, Alex Pasquier rédige son Cerveau électrique en 1917. On songera cependant à des textes plus anciens, le Frankenstein de Mary Shelley ou L’Eve future de Villiers-de-L’Isle-Adam.

Nous attendons avec intérêt la prochaine édition de Frédéric Vinclair. Et applaudissons sa démarche.

(5)

Patrick DUPUIS et Agnès DUMONT, Une mort pas très catholique, roman/policier, Weyrich/Noir Corbeau, Neufchâteau, 188 pages, 2020

Une mort pas très catholique" d'Agnès Dumont et Patrick Dupuis - Le  Capharnaüm Éclairé

Voir mon article dans Le Carnet :

(6)

Benoît SAGARO, La conjonction dorée, roman/thriller, Nouveaux auteurs, Paris, 546 pages, 2020.

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Voir mon article dans Le Carnet :

(7)

Sylvie GODEFROID, Les longs couloirs, recueil de poésies, avec des photographies de Mélanie Patris et Pauline Caplet, Le Scalde, Bruxelles, 237 pages, 2020.

Les longs couloirs - Sylvie Godefroid - Babelio

Je renvoie au très bel article de mon jeune collègue Julien-Paul REMY, publié dans Karoo :

https://karoo.me/livres/les-longs-couloirs-re-poetiser-le-territoire-de-lamour-et-du-corps

Et au mien, publié dans Le Carnet : 

On reste en poésie pour conclure cette rentrée de septembre…

(8)

Carino BUCCIARELLI, Singularités, recueil de poésies, L’Herbe qui tremble/collection D’autre part, Paris, 127 pages, 2020.

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Quel bel objet-livre ! Le grain du papier, de la couverture, la photographie d’Antoine Peuchmaurd sur celle-ci, la quatrième de couverture, la mise en page, tout est très réussi. Et je suis heureux de retrouver un vieux camarade des années Indications/Karoo à la barre de la collection, Thierry Horguelin.

Paris ? Il y a pourtant un soutien du Fond national de la littérature… belge et les auteurs publiés sont Luc Dellisse, Jan Baetens, Laurent Demoulin, des compatriotes (du meilleur acabit). Cette maison, spécialisée en poésie contemporaine, a-t-elle épousé le concept appliqué par Le castor astral ou Le bord de l’eau, à savoir adosser une collection belge à une maison française ? Un concept que j’aimerais voir se multiplier, une synergie du meilleur aloi en théorie.

Quid du recueil ? Il réunit trois ensembles de poésies de Carino Bucciarelli, qui est aussi romancier (Mon hôte s’appelait Mal Waldron, chez M.EO., en 2019) et nouvelliste (Dispersion chez Encre rouge en 2018). Quelques visages réédite des textes écrits entre 1985 et 1992. Dix étincelles livre des textes émergeant de la pause singulière opérée par notre auteur durant une quinzaine d’années (il se montre énigmatique à ce propos dans un liminaire : « Les raisons exactes de mon attitude feront peut-être l’objet d’explications. Ou peut-être pas. »), après des débuts remarqués, une belle carrière qui l’avait mené à L’Age d’homme, une maison suisse très prestigieuse. Enfin, Couleurs inouïes correspond à son actualité (ou presque : janvier 2019).

Je me réjouis du retour affirmé (5 livres en deux ans, que j’ai tous évoqués en ces pages) de cet auteur… singulier. Ses Singularités interpellent les lecteurs en en répandant une atmosphère trouble, inquiétante, tamisée par l’humour.

Choisissons trois extraits, un par sous-ensemble.

(1)

« Ne vous étonnez plus qu’un pas familier

résonne à vos côtés

quand vous cheminez l’après-midi dans les rues

une présence invisible est amicale compagnie

élevez alors la voix la voix sans crainte

une oreille bienveillante écoutera vos confidences

  avec une chère discrétion »

(2)

« Mon interlocuteur a retiré sa jambe de bois

« Sans cette foutue prothèse

je pourrai mieux me confier ! »

Il me regardait

avec ce sourire narquois

que l’on voit sur les visages des forains

J’ai gardé un seul souvenir de cette soirée

mais lui aussi je l’ai oublié »

(3)

« En ce jardin aux couleurs inouïes

nous cherchons le moment propice pour pénétrer

  dans la mort

Plus les feuilles éclatent de leur vert huileux et

  luisant

plus nous nous approchons du seuil de nos vies

Le jardin est commun

je ne suis pas seul

d’autres « moi »

c’est-à-dire d’autres « vous »

errent en souriant

le cœur envahi

par une sérénité inattendue »

Voir nos précédents articles sur l’auteur, où je commente ses talents, son style, son univers :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/03/17/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-francophones-belges-10/ (le roman Mon hôte s’appelait Mal Waldron et le recueil Poussière)

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/05/01/les-lectures-dedi-phil-30-special-poesie-avec-bleu-dencre-le-coudrier-les-carnets-du-dessert-de-lune/ (le recueil Quinze rêves)

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/03/28/le-coup-de-projo-dedi-phil-rw-sur-le-monde-des-lettres-belges-mars-2018-1-2/ (le recueil Dispersion).

Edi-Phil RW.

Un WEBINAIRE organisé par le SERVICE GÉNÉRAL DES LETTRES ET DU LIVRE / Un reportage de Philippe REMY-WILKIN

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Un webinaireorganisé par le Service général des Lettres et du Livre (Fédération Wallonie/Bruxelles)

Les nouveautés en littérature belge

Un reportage d’Edi-Phil RW pour Les Belles Phrases

Il y a quelques semaines, l’équipe des Belles Phrases a été invitée à participer à un nouvel événement organisé par le SG des Lettres et du Livre. Nos interlocutrices étaient Nausicaa Dewez, la rédactrice en chef du Carnet et les Instants, et Marie Baurins, la responsable du portail Objectif plumes, soit deux organes qui tentent de propulser le faire-savoir de nos Lettres.

Un webinaire sur les nouveautés en littérature belge ?

Il s’agit d’une rencontre virtuelle (ZOOM, au contraire de SKYPE, permet de voir de nombreux intervenants simultanément, l’écran se fragmentant) : des éditeurs belges (francophones) présentent les publications de leur rentrée littéraire face à un public de professionnels (journalistes et bloggeurs culturels), d’amateurs de littérature.

Cette belle initiative me fait penser au Printemps du livre organisé depuis deux années à la Maison européenne des auteurs et des autrices par quatre éditeurs associés : Weyrich, Onlit, Les Impressions nouvelles et Espace Nord. J’avais réalisé un long reportage sur la première saison en ces pages des Belles Phrases.

Trois sessions

Trois dates ont été arrêtées, nécessitant une inscription préalable (qui permet l’envoi d’un lien d’accès à la rencontre), suivies par des questions des spectateurs :

. le 17/08 (11h-12h) est axé sur le roman, l’essai et la nouvelle, avec la participation annoncée des éditions du Cerisier, Espace Nord, Genèse, Les Impressions nouvelles, M.E.O. et Quadrature ;

. le 18/08 (14h-15h) est axé sur la poésie, le théâtre, l’essai et le roman avec la participation annoncée des éditions L’Arbre de Diane, Esperluète, Lansman, Midis de la poésie, Tétras Lyre et Weyrich ;

. le 19/08 (11h-12h) est axé sur la littérature jeunesse et la bande dessinée avec la participation annoncée des éditions A pas de loups, Versant Sud Jeunesse, FRMK et Les Éditions du Tiroir.

La rencontre du 17 août

Malgré ma submersion du moment, je me suis inscrit à la première séance, par curiosité mais par éthique aussi. Il faut se tenir au courant et soutenir des initiatives qui promeuvent la création littéraire belge. Malgré mes limites dramatiques en matière de technologie, je parviens aisément à rejoindre le webinaire et aucun incident technique ne sera à déplorer (à moins que l’absence des Editions du Cerisier ne relève de ce registre).

Valériane Wiot, Danielle Nees, Emelyne Béchet, Gérard Adam et Patrick Dupuis vont se relayer et présenter leurs sorties avec enthousiasme et talent :

. Argentine de Serge Delaive et Nous deux/Da solo de Nicole Malinconi chez Espace Nord (qui republie les perles de notre littérature) ;

. Les années d’or (volet III de la trilogie Salles des pas perdus) de Michel Claise et Les mardis d’Averell Dubois de Frank Andriat chez Genèse ;

. Le pub d’Enfield Road de Rossano Rosi (que j’ai déjà évoqué dans Le Carnet et Les Belles Phrases) et Consoler Schubert de Sandrine Willems aux Impressions nouvelles ;

. A propos de Pre (Prefontaine, le champion) de Daniel Charneux, Pas faite pour de Véronique Adam et Une histoire belge de Robert Massart (deux premiers romans) chez M.E.O. ;

. On n’entre pas comme ça chez les gens de Jean Pierre Jansen, chez Quadrature (le spécialiste de la nouvelle).

Le modus operandi est excellent. J’avais lu et recensé plusieurs livres dans la foulée du Printemps du livre, divers ouvrages ont cette fois encore suscité mon appétit. Même si mon temps est désormais happé par une série de projets en cours.

Une intervention de Jean-Claude Vantroyen

A la fin de la rencontre, notre éminent collègue du Soir interroge les éditeurs sur l’impact de la crise covid.

Emelyne Béchet reconnaît une réduction de titres aux Impressions nouvelles mais balaie tout défaitisme : il est trop tôt pour mesurer l’impact réel de la crise et il faut poursuivre, être présent. Elle se montre volontariste, positive : un éditeur doit se montrer, montrer ses auteurs, on produit de belles choses actuellement en Belgique francophone (NDR : je renchéris !), il y a une volonté nouvelle de la part des acteurs de la chaîne du livre (NDR : oui, il y a un frémissement au cœur de notre microcosme).

Gérard Adam poursuit l’élan positif et se montre modérément optimiste. Ce nouveau type de présentation n’est-il pas une réaction constructive face au covid ? Il confirme l’impression d’un réveil, d’une prise de conscience nouvelle des libraires, médias, etc. à l’égard de ce qui se fait chez nous.

Il termine en remerciant le Service de la FWB qui nous reçoit (David Dusart est notre hôte, Nausicaa Dewez assure le lien entre les intervenants, Marie Baurins a géré les inscriptions, etc.) et qui promeut ainsi éditeurs et auteurs.

J’interviens alors. La présence de Jean-Claude Vantroyen me semble fondamentale et indicielle. Il y a quelques mois il se fendait d’un billet d’humeur dans Le Soir pour évoquer la nécessité de se pencher sur notre création, il s’y applique concrètement. Sa démarche, l’intérêt d’un grand média référentiel, laisse espérer. Il est temps de comprendre que de très belles choses peuvent se faire hors Paris (ce point de focalisation du monde francophone qui n’a pas d’équivalent dans le monde, à en croire le regretté Jacques De Decker).

Remercions toutes les personnes évoquées dans cet article et toutes les personnes présentes ce 17 août derrière leurs écrans, elles participent d’un frémissement, d’un élan. Qui doit être poursuivi, approfondi, démultiplié.

C’est qu’il est question de création et d’identité culturelle. L’identité. Au sens positif. Une identité bien construite intègre plus aisément l’altérité. Comme le relevait si brillamment Amin Maalouf dans Les identités meurtrières.

LES LECTURES d’EDI-PHIL #34 : JACQUES DE DECKER et LA NOUVELLE

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 34 (19/8/20)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche : un numéro spécial, un dossier

Jacques DE DECKER et la nouvelle,

avec une relecture approfondie et une mise en perspective du recueil récapitulatif Modèles réduits

Jacques De Decker | Clair de Plume

Il y a quelques mois, nous avons publié dans Le Carnet, en duo avec Julien-Paul Remy, un long portrait littéraire de Jacques De Decker, qui synthétisait, redéployait un travail d’exploration entamé dans Les Belles Phrases (6 ou 7 articles) ou au micro de Radio Air-Libre : https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/05/24/jacques-de-decker-1945-2020/

Nous nous y focalisions avant tout sur la qualité de ses romans ou de ses pièces de théâtre. Nous avons peu évoqué le nouvelliste, quoique très positivement. Pourtant, Modèles réduits ou les nouvelles en général sont un instrument supplémentaire de décryptage du créateur JDD. D’où ce dossier in memoriam à l’occasion de l’anniversaire de la naissance du grand homme (19 août 1945), qui coïncide avec celui de l’Académie royale (19 août 1920) à laquelle il a consacré tant d’années.

Assénons-le tout de go : la relecture appuyée de Modèles réduits révèle une réussite magistrale et engendre bien des réflexions.

Jacques De Decker et la nouvelle

Sur la plateforme en ligne Espaces Livres*, au micro d’Edmond Morrel (le double radiophonique de l’auteur et médiateur Jean Jauniaux), notre écrivain a situé ce genre par rapport au roman :

« La nouvelle permet de ne pas synthétiser l’insynthétisable (…) elle isole un sujet, resserre la focale (…). »

Elle correspondrait à l’état réel du monde et de nos perceptions : la fragmentation. Quand le roman tendrait le plus souvent à conférer une cohérence (illusoire, donc). Autrement dit, l’une serait un révélateur et l’autre une tentative de réparation, un médicament ?

Les recueils de Jacques De Decker

J’en ai compté cinq :

. Lettres de mon auto, Peugeot Talbot Belgique, 1990. Traduit en néerlandais (1990) : Brieven uit mijn auto.

. Tu n’as rien vu à Waterloo, Le Grand miroir, Bruxelles, 2003, 131 pages. Traduit en roumain (2005) : Nu ai vazut ninimic la Waterloo.

. Les philosophes amateurs, Le Grand Miroir, Bruxelles, 2004, 65 pages.

. Histoires de tableaux, CFC-Editions, Bruxelles, 2005. Traduit en roumain (2006) : Povestiri cu tablouri.

. Modèles réduits, La Muette/Le bord de l’eau, Bruxelles, 2010, 207 pages.

A y regarder de plus près…

Lettres de mon auto, écarté de nombreuses notices bio-bibliographiques,est renseigné comme texte publicitaire sur le site Archives et musée de la littérature.

Histoires de tableaux a été écrit en duo avec Paul Emond. En duo ? Oui et non. Autour d’un même thème pictural et d’un lien avec Bruxelles, les deux auteurs ont livré chacun un texte de gabarit moyen et de texture singulière à la collection La ville écrite : Suzanne à la pomme pour JDD (25 pages dans l’édition originale), Abraham et la femme adultère pour son comparse (plus de 70 pages). Nouvelle ? Le texte de Paul Emond, indépendamment de ses dimensions, démarre comme une chronique familiale, une sorte d’introduction pour une biographie de l’auteur, avant de s’ouvrir sur un savoureux récit tournant autour des amours de deux personnages gravitant autour de ses grands-parents. Quant à Suzanne… je l’analyse plus loin.

 Les philosophes amateurs est défini comme essai sur la page Wikipédia de l’auteur ou sur son site (géré par un collaborateur), comme roman sur un livret de la bibliothèque des Riches Claires (publié à l’occasion d’une rétrospective sur l’homme et son œuvre pour les vingt ans d’animation des Midis de la Poésie) et dans La faculté des lettres (le premier mémoire en langue française consacré à JDD) de Jean Jauniaux. JDD, qui désertait le on line (mail, réseaux) suivait donc si peu ce qui le concernait quand beaucoup, parmi les auteurs revendiqués, passent plus de temps à se promouvoir qu’à créer ou agir ? On peut le subodorer.

Quand on scrute les pages de garde des deux derniers livres évoqués supra, on observe qu’ils ne sont pas définis. Et, à la lecture, on le comprend, on ne peut que risquer une approximation : maxi-nouvelles ou micro-romans ; balades philosophiques, dialectiques.

 Le cinquième recueil, Modèles réduits, échappe lui aussi à une catégorisation aisée. Est-ce une somme (il intègre les onze textes de Tu n’as rien vu à Waterloo) ou une anthologie (il retient deux textes de Lettres de mon auto, deux autres des Philosophes amateurs) ? Nous oscillons entre l’intégrale et le best of. Même si la quatrième de couverture parle de « florilège ». Le qualificatif de réédition pose lui-même question. Sur les vingt-trois textes offerts, seize sont parus dans les quatre recueils précédents. Mais les sept autres ? Sont-ils parus dans des ouvrages collectifs, des revues, des journaux ? Des introuvables (la quatrième de couverture le confirme), des inédits ? L’information manque, sur le net ou dans les livres, dans ce recueil même.

M’interpelle particulièrement l’irruption d’un bonus : une aventure des « philosophes amateurs » (Bruxelles, capitale eurotique) n’apparaît pas dans l’ouvrage… Les philosophes amateurs et se substitue ici aux trois textes évacués par la sélection (qui évoquaient l’importance réelle de Soljenitsyne, les nouveaux supports et l’évasion de Marc Dutroux).

Une récente découverte complexifie encore la problématique. En visite chez la veuve de l’auteur, Claudia Ritter, celle-ci évoque la participation de son époux à un ouvrage collectif, universitaire, dirigé par mon ancien professeur de philosophie Jacques Sojcher. Je possède ce numéro spécial (de près de 560 pages) de la Revue de l’université de Bruxelles, paru en 1980 : La Belgique malgré tout. De retour chez moi, j’exhume, fouille et trouve : une nouvelle de JDD, Histoire de Belgique racontée à Irina (sa fille), couvre les pages 91 à 102. Le texte est très ludique, se faufilant entre personnages réels du temps (le roi Baudouin, Wilfried Martens, Georges Simenon, etc.), héros de l’imaginaire belge (Tintin, Bob et Bobette, Maigret, Bob Morane) et problèmes liés à la belgitude. Qu’importe. J’en déduis une probabilité : des textes de JDD doivent sommeiller sous des supports collectifs oubliés, négligés. Une piste pour un mémoire ?

Un choix radical

Fidèle à l’esprit de JDD, je me coule dans sa démarche artistique, un élan qui fait sens. J’oublie les quatre ouvrages précédents et les textes écartés, tout souci (fallacieux ?) de chronologie, de contextualisation et me concentre sur le recueil qui s’apparente à une somme reconstruite, polie, dirigée, idéalisée.

MODELES REDUITS

En surplomb

Les premiers contacts avec Modèles réduits laissent filtrer un faux paradoxe : le livre-objet est superbe (recueil cartonné d’une sobriété immaculée, illustration de couverture – de Monique Schaar – zigzaguant subtilement dans la belgitude, écrin/boîtier) mais il n’y a aucun apparat critique, aucune notice sur l’origine des vingt-trois nouvelles. Faux paradoxe. L’absence, ici, matérialise une présence, celle d’une puissante ligne de force, de volonté : abolir le temps de l’écriture, le contingent (comme le dit JDD à Edmond Morrel, « quand des récits de circonstances perdent les circonstances, il reste des récits »). Ce qui prolonge des expériences menées par JDD côté théâtre (une pièce réapparaît sous divers noms, une autre devient le premier acte d’une version élargie des années plus tard, etc.).

Ajoutons deux réussites dès l’entame du livre, avant même le premier texte. La table des matières est rebaptisée Gammes des modèles. Et il y a l’épigraphe de Goethe :

« Et néanmoins, dans maintes occasions, il est nécessaire et amical d’écrire des riens plutôt que de ne rien écrire ». 

La lecture des vingt-trois textes va révéler une large variété de tons et de gabarits, quelques sous-ensembles.

Des micronouvelles

Prenons les trois premiers textes. Ils ne font que trois, quatre ou cinq pages. Des modèles bien réduits ! Des nouvelles ?  Nous avons plutôt affaire à des esquisses, à un coup de crayon, comme chez un Guy Gilsoul**, la narration attendue après la mise en place est évacuée.

Il y a autre chose. Ce qui est signifié touche à la psychologie, l’enjeu s’avère l’expression, le surgissement d’une idée, d’une observation sur la communication, le rapport à l’autre (l’envie d’en être débarrassé mais de pouvoir y recourir pourtant) ou à soi (vouloir être oublié mais remarqué aussi). Ces textes laissent filtrer à chaque fois un contrepoint, un grain de sable vient contester le système mis en avant par un ou plusieurs protagoniste(s).

Dans Un froid de Sahara, un politique belge se ressource avec sa compagne dans un hôtel féérique en lisière de désert. Il y apprécie une sensation d’incognito, l’absence de Belges, des concitoyens auxquels il aurait à rendre des comptes. Mais un autre couple belge débarque, un autre politique. Comment l’éviter ? Ou, s’ils se croisent, qui fera le premier pas ? Nous nous dirigeons vers une comédie, un vaudeville et… nous sommes déjà dans l’épilogue, une annonce officielle survient, qui… A noter, les indices de contextualisation du texte : le politique est un démineur, on devine un krach boursier (qui a emporté le créateur du complexe) et il y a, in fine, la mort d’un roi belge. Baudouin et juillet 1993 !

Dans Le subjonctif imparfait, un homme qui n’a jamais voté et voit les politiques en ennemis du genre humain, est astreint à participer à une séance de dépouillement lors d’élections. Va-t-il la saboter, se rebeller ? La confrontation n’aura pas lieu. A peine entré dans les locaux réquisitionnés, son ancienne école, il se remémore son instituteur et le rôle fondamental de celui-ci dans sa vie et ses choix, la construction de son esprit critique. Or… à qui doit-il cette rencontre ? A l’Etat. Donc…

La ligne brisée est un texte épatant. Plus écrit (« Un flacon en opaline roula jusqu’au chenet droit du feu ouvert. »), parcouru de frissons philosophiques voire métaphysiques. La mise en situation est pourtant des plus banales. Un couple avec deux enfants aménage à la campagne, quittant la vie citadine. Les avantages et inconvénients sont effleurés, les discussions qui ont préludé au déménagement. Frappe, a contrario du prosaïsme de la femme, le sens recherché par l’homme. Qui matérialise un aboutissement :

« Il vient donc un moment où l’on peut laisser le temps couler (…), où l’on récolte le fruit de tant de tracas et de courses insensées (…). »

Il se sent investi, « gardien d’un foyer ». Mais, s’assoupissant, il rouvre soudain les yeux pour découvrir, « parcourant le plafond juste au-dessus de lui, une ligne brisée ». Et la quête d’un retour au paradis perdu, l’adéquation, la satiété, la sensation d’un monde juste et beau où il a un rôle à jouer, de s’estomper d’un coup :

« Le malheur venait lui aussi d’emménager. »

Lors d’une première lecture, je m’étais arrêté après ces trois textes, sidéré, devant reprendre mes esprits. Je percevais une aura poétique, une intensité, un déploiement économisé mais suggéré, pris en compte par l’inconscient du lecteur. Du grand art.

 D’autres textes, ensuite, recoupent un peu ou beaucoup cette première façon. De gabarit mineur mais avec des nuances de ton.

L’affiche (cinq pages) débute par un grand écart entre une forme d’onirisme littéraire (écho à La Vénus à la fourrure) et un prosaïsme radical (le carrefour de « la place Dailly »). Un automobiliste est happé par une affiche de vingt mètres carrés, une femme « couchée à plat ventre », nue sous une fourrure. Il bascule dans le passé, les réminiscences. En comprend soudain la raison. Cette dame évoque un amour de jeunesse, Evelyne. On sent le passage des ans et la résistance qui s’opère. Peut-on retrouver le fil d’une aventure, donner une seconde chance à sa jeunesse ? Ou il n’y pas d’éternel retour et…

Dioptrie (trois pages), commande de la SNCB à l’occasion d’une Foire du Livre, se déroule dans… un train. « Hugo (le prénom du premier petit-fils de JDD) ne voyageait jamais, il se déplaçait. » De fait, il passe toujours le temps du trajet à étudier ses dossiers. Mais un grain de sable, cette fois… Ses lunettes ! Oubliées ! Perdu, renvoyé à un grand matin du monde, il se retrouve à regarder par la fenêtre et les modifications du paysage lui explosent au visage. « Il découvrait le monde. Sa vie redevenait un voyage. » Derrière l’anecdote, une mise en garde et un programme : l’intellectuel ne doit pas rester retranché dans sa tour d’ivoire mais descendre dans la cité, se frotter au monde. Ce que JDD a appliqué dans maints engagements, Marginales en étant la matérialisation accomplie, cette revue dirigée vingt ans durant dont Michel Torrekens (dans Le Carnet et les Instants n° 164*) a rappelé la ligne rédactionnelle : « aborder des thèmes d’actualité à travers le filtre de la fiction et le regard subjectif d’un écrivain ».

Dans Les promeneurs parallèles (quatre pages), une femme et un homme n’ont de cesse de se croiser dans la rue Louis Hap, près de la place Jourdan et du célèbre Antoine (les meilleures frites du monde ?), attirés inexorablement l’un par l’autre et rétifs, pourtant, à toute avance. Jusqu’à ce que…

Conversation dans le Luberon (trois pages) est l’une des deux nouvelles rescapées du recueil Lettres de mon auto, une commande de Peugeot. Et JDD de profiler une déclaration d’amour à la France éternelle, son goût du beau, reflété dans ses paysages et… sa Peugeot modèle 605.

Une Peugeot 605 que l’on recroise dans Escapade à l’aube (quatre pages), qui sonne (un peu trop pour moi) publicité pure et dure traduite en littérature, même s’il y traîne un reliquat des relations entre les sexes.

Tu n’as rien vu à Waterloo (trois pages) se balade entre des réminiscences à Duras (le titre) et Napoléon. L’essentiel est ailleurs mais d’un parfum si délicat, évanescent, que je peine à le saisir dans mon filet. Que dire ? Un homme a rendu visite à un ami américain, qui vit dans une superbe villa à Waterloo. Sur le chemin du retour, il roule mais la phrase du titre se met à l’obséder. Que n’aurait-il pas vu ? Et de se remémorer la rencontre, jusqu’à comprendre : il a justement tout vu… à Waterloo.  Tout vu ? C’est-à-dire ? En lui dévoilant sa passion (une reconstitution modèle réduit, avec des soldats de plomb, de la fameuse bataille) et ses conséquences sur sa vie, son rapport à celle-ci, son ami lui aurait permis d’entrevoir un secret de l’existence, la nécessité d’arrimer ses actes à un fléchage :

« Je n’ai commencé à m’implanter que lorsque mon landscape a été terminé. »

Une étagère avec les livres de Jacques De Decker (© Jean Jauniaux)

Des balades philosophiques

Dès la quatrième nouvelle, un deuxième cycle apparaît, qui réunit trois textes, disjoints par l’éditeur (pour diluer la sensation de sous-ensemble, la transformer en échos) : L’ami disparu ; Bruxelles, capitale eurotique ; Une conversation contrariée. Leurs points communs ? Le même duo de personnages, René et Henri, hante les pages, des récits dialogués plus que de nouvelles. Comme dit supra, deux des trois textes proviennent du recueil Les philosophes amateurs mais quid de Bruxelles, capitale eurotique ? Inédit, bonus ?

René et Henri, les duettistes, paraissent à première vue un clin d’œil aux Bouvard et Pécuchet de Flaubert mais ils sont avant tout des « honnêtes hommes », des « ennemis des certitudes », ils réfléchissent librement, hors clivages droite/gauche, hors systèmes, oscillant entre les mouvements du cœur et de la raison. Ils ont été inspirés à JDD par deux paires issues du réel, de son entourage : deux lointains cousins, du côté maternel, un pilote de ligne et un conseiller colonial qui, dans les années 50/60, conversaient souvent en narrant des aventures fabuleuses ; René Kalisky et Henri Ronse, deux pointures du domaine théâtral, le premier formidable éveilleur ès actualités, le second d’une culture abyssale.

L’ami disparu métaphorise le doute qui agite JDD loin de tout ralliement à une idéologie. Les deux héros, se rendent aux funérailles d’un ami en province. Les premières impressions, bucoliques, explosent face aux réalités peu reluisantes d’un milieu villageois peu ouvert. Et nos deux philosophes amateurs de percevoir le trajet accompli par leur ami depuis ce coin perdu, marécage et engourdissement dans une pensée plus conforme, pour vivre pleinement sa vie et ses orientations (on devine le décédé homosexuel et victime du Sida) :

« Lui s’est ouvert au monde, ne s’est préservé de rien, s’est mélangé à son époque jusqu’à s’y perdre. »

In fine, l’ami disparu en acquiert des allures de « soldat inconnu » « mort au champ d’honneur », de modèle. Une nièce symbolise l’absence de tout amalgame… et l’espoir, le flambeau de la véritable humanité. Villageoise elle aussi, elle représente l’amour et l’empathie, la vie digne et belle, elle qui a fait venir les amis citadins que le décédé s’était choisis comme deuxième famille, elle qui s’ouvre au compagnon laissé seul, marginalisé par la cérémonie.

Bruxelles, capitale eurotique présente Henri et René dans leurs ancrages, l’un vivant dans un appartement du centre-ville et l’autre dans une petite maison ouvrière de banlieue. La rêverie/cogitation sur notre capitale et ses transformations, ses impasses et ses envolées pointe des évidences : l’ancienne ville aux allures provinciales s’est muée en point de référence mondial avec l’arrivée de l’Europe ; cette dernière, malgré ses limites et ses lacunes, a éloigné guerre et conflits du paysage comme rarement dans l’Histoire.

J’épinglerai une mise en abyme raffinée de l’impact européen ou des amours entre Bruxelles et l’Europe : Henri est en couple avec une fonctionnaire danoise, May, mais celle-ci retourne souvent et longtemps dans son pays, il rêve d’une vie commune, d’une interaction plus incarnée, plus profonde mais en mesure l’incertitude. Ensuite, les évocations de la ville de notre auteur : elles seront élargies dans son Bruxelles, un guide intime,dont nous reparlerons :

« Bruxelles n’est pas une ville, mais une sorte d’archipel, un conglomérat de noyaux urbains (…) l’art de vivre, ici, sans être ostentatoire, tape-à-l’œil, a quelque chose de foncier, d’organique même. »

Une conversation contrariée est l’exemple parfait d’une conversation dialectique sur un sujet donné, ici le 11 septembre. Le phénomène a tant mobilisé les médias et la vox populi, etc. Faut-il encore en parler, oser l’analyse, la remise en question ? Une interrogation sur l’image et son omnipotence nauséeuse illumine le texte :

« (…) le drame, c’est qu’on ne puisse plus comprendre notre monde sans nous référer à ses expressions les plus sommaires, les plus vulgaires, les seules qui forgent véritablement les opinions, et auxquelles les plus avertis se réfèrent, parce que leur cynisme dicte qu’il n’est plus temps d’élever le débat, de raffiner les approches, d’éduquer les esprits, mais qu’il vaut mieux les décerveler afin qu’ils consentent à leur servitude. »

Des micro-romans

Après les micro-nouvelles et les balades philosophiques, un troisième sous-ensemble rassemble les nouvelles d’un gabarit supérieur. Deux tournent autour du thème de la peinture : Suzanne à la pomme compte 34 pages, Marinette et le bon génie 22.

Suzanne à la pomme est née d’une idée de l’artiste plasticienne Maja Polackova, l’épouse de Paul Emond, du temps où elle travaillait pour l’éditeur CFC. Après une première édition appariant JDD et Paul Emond puis cette somme/anthologie, qui les a séparés, une troisième sortie du texte aura lieu fin 2020, chez Maelström, avec des illustrations de Maja, sollicitée par JDD, ce qui créera un autre lien, plus subtil, entre les deux auteurs.

Le titre. Un clin d’œil aux parents Emond via le prénom de leur fille ? D’autant que celle-ci, comédienne et metteuse en scène, a accompli un bout de parcours théâtral en compagnie de JDD ?

Suzanne est une jeune femme enchantée par le boulot qui lui est advenu par le plus grand des hasards. Elle est entrée dans une galerie d’art, a échangé quelques mots avec la propriétaire et celle-ci, au débotté, lui a proposé la surveillance des lieux :

« La galerie, je dois l’avouer, m’a attirée parce qu’elle m’a toujours semblé peuplée de femmes peintes, ou photographiées. (…) Même habillées, elles paraissaient nues. Toutes ces femmes, dans la vitrine, me parlaient des hommes. C’était comme si je me voyais dans leur regard. »

JDD en profite pour évoquer le Sablon, dessiner son Bruxelles une fois encore. Ou l’écume des jours, des années. Car Suzanne aime aussi flâner chez les bouquinistes, rêver devant les vies, les relations qui filtrent au hasard d’une note, d’une dédicace.

Le micro-roman offre un beau portrait de jeune femme en construction. Qui est peut-être un double de l’auteur, dont elle partage bien des goûts (pour les vieux livres, la bonne humeur, les rencontres, les flâneries, les impressions au cas par cas loin du binaire et de l’amalgame) voire une métaphore de sa carrière. Suzanne, en sus, nous gratifie de tirades qu’on croirait sortie d’une des pièces de JDD :

« Entre moi toute habillée et moi toute nue, je voudrais qu’il y ait un palier, tu comprends ? (…) Dis-moi comment tu couvres ta peau, je te dirai qui tu aimes. »

 Un léger bémol pour une concession aux modes du temps ? Non, un sourire. JDD veut ici la jouer plus moderne et intègre les dialogues dans le corps du texte, sans tirets ni guillemets :

« J’étais tout à fait déconcertée. Non, dis-je, je ne connais pas d’Octave. J’étais sûre que vous étiez entrée pour cela. Pas du tout, je suis entrée en passant, j’ai vu les cadres, et me suis dit que cette fois j’oserais faire le pas. Il vous a fallu du courage ? fit-elle en souriant. J’aime beaucoup cet endroit, lui avouai-je, depuis longtemps, mais c’est la première fois que je le visite. »

Marinette et le bon génie, écrite à peu près au même moment, laisse entrevoir le making of. Deux commandes se sont alors croisées. Un feuilleton pour La Libre Belgique, une mise en valeur des communes bruxelloises dont on parle peu. Que dire de Jette ? JDD, consciencieux, a étudié, rassemblé les éléments : la maison (transformée en musée) où le peintre Magritte a passé près de vingt-quatre ans ; une réplique de la grotte de Lourdes et la ligne de démarcation du canal Bruxelles-Charleroi. Puis l’art se met en branle, l’acte créatif. Autour des errances d’une autre jeune femme, Marinette, troublée quand elle passe à côté du 135. Pourquoi ? Elle aime sa façade mais celle-ci est banale. Est-ce l’inadéquation demeure bourgeoise et situation « au-delà du canal » ? A moins que des ondes, une forme de magie (engendrée par la matrice créative ou l’esprit du peintre) ?

JDD s’offre une exploration de ses souvenirs, de sa découverte, enfant, de L’Empire des lumières, de sa fascination prolongée pour le peintre. Une interrogation sur la construction urbaine aussi, sa fragmentation. Sur la religion (et son « cirque »). Sur la belgitude (les facilités qui compliquent la vie des citoyens comme on dit « Non, peut-être ! » pour signifier « Oui, bien sûr ! »). Sur la difficulté des trajectoires des créateurs, les réussites postposées, parfois à l’infini (Magritte, au moins, a eu tardivement du succès quand Modigliani ou Van Gogh, et tant d’autres, sont morts ignorés, pauvres).

Peut-on inclure en ce registre Le quant-à-soi de Mélanie, qui effeuille dix-neuf pages ? On aurait presque envie de le transférer dans le sous-ensemble suivant, tant la troisième personne, ici, reflète un « Je » puissant et émouvant. Si le récit se balade dans un marché aux puces (« un petit monde, un univers en réduction ») et s’interroge sur la place du chien, la bruxellisation ou le tabagisme, il s’agit surtout d’une réflexion sur le temps qui passe, les relations qui s’effritent, les silhouettes qui s’affaissent tout en s’estompant :

« (…) je ne suis rien qu’un vague éclair de vie, un dernier souffle, un semblant de désir, le ramassis de mes mélancolies, le dépôt de mes fantaisies, le résumé de mes lointains plaisirs, regardez-moi dans mon épiphanie. ».

La traverse un credo de JDD :

« L’humeur heureuse, on peut l’avoir à tout âge. En y mettant un peu du sien (…) ».

Et Mélanie, qui scrute êtres et objets, possédant le don d’entendre leurs voix souterraines, d’identifier « ces garçons espiègles » qui véhiculent la vie, son pétillement. Thyl Ulenspiegel flotte en filigrane, émergé du roman belge préféré de JDD. Tout en tendant l’étendard de la dramaturgie humaine :

« (…) les objets, même défraîchis, qui jonchent ce marché, vieillissent moins que les humains qui flânent parmi eux. Qu’est-ce qui use les hommes ? Leurs corps, qui ne tiennent pas la distance. Leurs âmes, qu’ils négligent parfois bien davantage. Et les objets, de quoi sont-ils faits ? »

Jacques De Decker à Saint-Idesbald (© Jean Jauniaux)

Des monologues intérieurs

Le dernier texte du recueil, Un enfant du siècle, compte dix-huit pages et lorgnerait du côté du sous-ensemble supra, s’il n’y avait changement de registre. Un vieillard attend la visite de son fils, un politique, dans un home. Il ne l’attend pas tant que cela, en fait, déçu par sa trajectoire, la perte d’idéaux. Avec une inversion décapante : ce citoyen solitaire jette un regard politique sur les décennies écoulées, quand son fils, le professionnel, apparaît raidi par les protocoles du pouvoir, incapable d’une communication sincère avec son père ou sa fille (et ses électeurs). Entre les pages se faufile le regard qui a éclairé le roman Le ventre de la baleine ou la nouvelle Bruxelles, capitale eurotique, une mise en perspective des progrès du temps long et des reculs du temps court. Les avancées sociales (journée des huit heures, congés payés) obtenues sur un siècle contrastent avec la dilution, l’amenuisement du passé récent. Loin de toute position binaire, un questionnement du fait politique. Quand, comment, pourquoi la construction et la lutte ont-elles laissé la place à la gestion, au carriérisme, etc. ?

La vision, ici, s’élargit au monde entier (les dérives du communisme, la mainmise américaine), effleure un rapport entre les modifications du tissu familial (les enfants servaient – aux champs, par exemple – et ils sont aujourd’hui servis) et la déliquescence sociale, une néantisation des consciences par l’assujettissement aux écrans, aux loisirs, aux besoins nouveaux sans cesse inventés, proposés, etc.

Le deuxième monologue, La fontanelle de Thomas, est aussi court qu’insaisissable mais très moderne, tournant autour de la possibilité de l’interaction physique en ces temps dédiés au virtuel.

D’autres textes se conjuguent à la première personne tout en épousant une narration élargie. Suzanne à la pomme, dont on a préféré retenir le gabarit et le thème pictural, choix très subjectif, a déjà été commenté. Un soir d’été qui commence nous précipite dans le quotidien d’un jeune Turc, surnommé Bloem. Ce marchand de fleurs ambulant nous fait découvrir son Bruxelles, du côté des squares Ambiorix et Marie-Louise. Et nous livre, l’air de ne pas y toucher, une leçon d’émancipation et d’adéquation au monde, à l’instant. En filigrane, pour les lecteurs plus âgés, un retour nostalgique s’opère vers ces moments en suspension de nos jeunesses où l’on observe les passantes et tous les possibles, lovés dans une bulle hors du temps, dans une gare, un parc, un café.  

Un texte épistolaire

Lettre à Luce a été écrite lors d’un hommage collectif à l’éditrice Luce Wilquin. Se détournant du souvenir personnel, JDD invente un auteur frustré par le refus de son manuscrit, qui se focalise sur la signature, la distorsion entre la perception détachée de l’émettrice et celle de son interlocuteur, qui joue un peu sa vie. Avec la surprise d’un retour vers un passé commun, un fantasme…

Des aphorismes

Le septième texte, Estampilles sur le luxe, se révèle un micro-recueil d’aphorismes (une page) :

« L’utile et l’agréable combinés : c’est le premier pas vers le luxe. » ;

« Le luxe n’est pas seulement la réalisation d’un rêve. Il est l’inspirateur de nouveaux rêves. La clé des rêves, en somme. »

Une fantaisie

Il faut encore ouvrir un tiroir pour ranger Les bisous de la Castafiore, douze pages très cocasses, un texte écrit avec l’aval de Moulinsart, qui gère l’héritage hergéen, à l’occasion de l’anniversaire du roi Albert. On y glisse vers le surréalisme, et l’émotion. Une prostituée en bout de course, amatrice de bel canto, et un veilleur de nuit prépensionné se croisent à la brasserie Liedts, place Liedts, se consolent, se réaniment… autour du « Tracé Royal », ce trajet qui mène chaque jour le souverain au travail. La Castafiore et Tintin ! Du moins sont-ce leurs surnoms. Quoique…

Deux nouvelles en quête d’étiquette

Deux textes sur vingt-trois, seulement, échappent à mes catégorisations peu ou prou singulières et semblent à première vue se conformer aux attentes habituelles des lecteurs.

Dans Troubles circulatoires (une dizaine de pages), nous suivons des récits parallèles, autour de personnages effectuant un trajet en voiture. Nous les appréhendons dans leurs différences de caractères, de vies, de défis du jour : peaufiner un dossier européen important, arriver à l’heure à l’hôpital pour sauver sa place, organiser un premier voyage avec un amoureux, éviter un retard de livraison qui pourrait coûter cher ou… parcourir un maximum de kilomètres sans essence. L’irresponsabilité du dernier automobiliste va peser sur le destin de nos protagonistes. Ce qui renvoie aux dérives narcissiques du temps et à l’apologie des performances les plus incongrues. Ou, plus profondément, à la théorie cosmique du battement d’ailes entraînant une apocalypse à l’autre bout de la galaxie.

Evere for ever (sept pages), au-delà du jeu de mots facile, et de la découverte d’une commune bruxelloise vue comme une cité-dortoir, nous dépose près de Gaby, une employée de l’aéroport proche, qui attend une collègue, Fatiha, qui lui évite les transports publics et joue quotidiennement les taxis. Or celle-ci ne passe pas. Que lui est-il arrivé ? Et que va faire Gaby ? Prendre un bus ou un tram et arriver en retard ou… ?

Des regards extérieurs sur le recueil

Comme le présentait la quatrième de couverture de Tu n’as rien vu à Waterloo, la plupart des textes de Modèles réduits sont des « tragi-comédies minuscules », de « mini-déflagrations dans la routine des jours », qui « décèlent sous le quotidien l’insolite, le paradoxe, le romanesque, bref tout ce qui passe si souvent inaperçu et qui, lorsqu’on l’avise, indique que l’aventure est au coin de la rue ». 

Thierry Leroy (critique mais usine à idées de nos Lettres aussi), à propos du même recueil, renchérit dans Le Carnet et les Instants* :

« Chacune (des nouvelles) est articulée autour d’un événement (une épaule luxée, une vi­site annulée, un rendez-vous manqué, un embouteillage, le détail d’une affiche publi­citaire…) qui va non pas infléchir le destin du protagoniste principal mais simplement révéler une clé de sa vie, ébranler une conviction, rappeler un paysage ou une émotion oubliée ou, dans le cas des deux nouvelles plus longues, lui fournir l’occa­sion de faire le point sur sa vie. »

Pour Edmond Morrel, une série de thèmes vont et viennent, esquissant un grand écart entre l’infiniment proche (Bruxelles) et l’infiniment lointain (le monde), en passant par la Belgique, l’Europe.

Quant à Michel Torrekens (auteur et médiateur), il note la nostalgie « pour des cinémas disparus, des modèles de voitures qui ont véhiculé nos enfances, des premiers amours jamais tout à fait éteints ». Tout en s’interrogeant subtilement : Modèles réduits est-il un clin d’œil à notre petit pays ou à Bruxelles, des modèles réduits de l’Europe ? Bruxelles, dont la topographie poétique est si précise « qu’elle pourrait inspirer bien des balades dominicales, de la place Dailly à la place Madou, de la rue Louis Hap à la chaussée de Haecht, de la rive gauche du canal au 135 de la rue Esseghem, de Jette à Evere, (…) et jusqu’à un tracé royal comme seul peut s’en offrir cette capitale eurotique (…) ».

J’avalise cette perception et me demande si Modèles réduits n’est pas l’un des plus beaux hommages offerts à la belgitude.

La percussion du recueil

Modèles réduits a été classé par deux rédacteurs du Carnet (Daniel Simon et Jean Jauniaux) dans leurs Top 10 des livres belges de la décennie. Ce qui est très rare pour un recueil de nouvelles.

Edmond Morrel, dans le texte posé en ligne à côté des vidéos de son interview, drape l’ensemble des textes dans « l’intemporalité » et songe à attribuer à celle-ci « la cohérence de l’ensemble de l’ouvrage », une cohérence qui « frappe d’emblée ».

Michel Torrekens confirme cette sensation de cohérence mais avance une autre explication : « les échos d’une nouvelle à l’autre sont nombreux ». Il perçoit aussi « derrière certains de ces textes les ressorts de la contrainte, des récits de circonstance ».

Je pense, pour ma part, que la cohésion (terme que je préfère, et de loin, à « cohérence ») du recueil démarre par une impression en creux. C’est que… Comme lecteur, confronté ces dernières années à des dizaines de recueils de nouvelles, j’ai quasiment toujours été déçu, un peu, beaucoup, à la folie par une proportion variable des textes. Il y avait des facteurs objectifs : l’auteur avait écrit une partie des nouvelles dans l’inspiration et la motivation, il lui avait fallu forcer le trait, le désir, la volonté pour ajouter les pages nécessaires à la publication du livre. Il y avait donc le plus souvent, à coté de nouvelles nettement plus denses, écrites, des ajouts fades, un ventre mou. Ou pis encore : des textes avaient été récupérés voire travestis légèrement pour coller au thème générique du recueil, le compléter, permettre son édition. Le thème central ! Voilà la grande affaire ! JDD se dégage de ce piège létal. Le programme de son recueil : des « modèles réduits ». Soit des nouvelles. Ou plutôt des alternatives condensées, à échelle d’ingestion rapide (la digestion peut s’avérer nettement plus longue, vu la subtilité des textes et leur résonance), pour de plus grandes envolées, des pages de vie élargies, des romans économisés.

Ce recueil, même si on y déniche des thèmes récurrents, évite donc l’écueil du thème central. Il en évite un deuxième, qui n’est pas que corollaire : l’écriture dans l’urgence, ou les fluctuations de l’inspiration. Il condense d’autres recueils, l’éditeur a dû opérer des choix (et il l’a fait !), conserver la « substantifique moelle » parmi les nouvelles écrites par JDD au cours de plusieurs décennies (plus de vingt ans). Mais je dois entorser par rapport à mon principe de départ, pour infirmer ou relativiser cette explication. Je saisis un recueil original, Tu n’as rien vu à Waterloo, sorti sept ans plus tôt. Les onze textes de ce recueil sont repris dans Modèles réduits. Or ils dégagent cette sensation de cohérence/cohésion, déjà. Thierry Leroy l’assène :

« Ce qui frappe aussi à la lecture, c’est la co­hérence de l’ensemble, d’autant plus inat­tendue que la rédaction des nouvelles, pa­rues ici ou là auparavant, s’étale sur plus de quinze ans. »

Le critique avance à son tour une explication :

« L’unité du recueil vient sans doute du point de vue constant à partir du­quel l’histoire est racontée. Si l’on excepte deux monologues intérieurs et une lettre, toutes les nouvelles sont écrites à la troi­sième personne du singulier par un narra­teur qui s’efforce de calquer le cheminement de la pensée du personnage, d’épouser la lenteur ou les fulgurances de son esprit, de rendre compte de son aptitude à digérer les effets du détonateur, de sa désinvolture, de son humour ou de son amertume. »

L’intemporalité (au sens intrinsèque ? l’absence de temporalité à l’intérieur d’une nouvelle ?), les échos, le point de vue constant. Ces observations apportent toutes leur obole au phénomène mais elles ne s’appliquent qu’à une partie des textes. L’intemporalité est d’ailleurs à envisager dans une autre perspective, évoquée supra : la volonté de l’auteur, de l’éditeur de gommer le contexte de rédaction de textes (qui peuvent être ancrés temporellement par l’évocation du 11 septembre, du sida, du décès de Baudouin, etc.).

Je défends quant à moi, et pour les raisons susdites, la qualité pure des textes. Une thèse éclairée par les propos de Michel Torrekens* et Thierry Leroy* : ces textes sont le résultat de moments intenses, chargés de sens, disséminés sur de très longues années. Et l’explication finale tombe à l’audition des interviews distillées au micro d’Edmond Morrel* : beaucoup de textes (la plupart ?) sont nés de commandes. Pour la SNCB, Peugeot, La Libre Belgique… La bibliographie des textes de Tu n’as rien vu à Waterloo le confirme : les onze textes ont tous été écrits en fonction de projets extérieurs, souvent collectifs : Contes et légendes de Belgique vus par les peintres naïfs, Bruxelles littéraire, Hommage à Alain Van Crugten, Compartiment auteurs (Foire du Livre de Bruxelles), Louis Hap, histoire d’une rue, Bloum à Bruxelles, Lettres à Luce (Wilquin), Le quotidien des électeurs, Les écrivains et Waterloo, Les écrits (revue montréalaise) et un album de photographies.

La qualité pure a à voir avec le talent intrinsèque de l’auteur, mais aussi avec son modus operandi. Mon impression ? JDD ne s’est jamais levé en se décidant à écrire un recueil de nouvelles. Ceux-ci se sont réalisés lors de moments où l’auteur se retournait et constatait posséder une réserve, intuitionnait un redéploiement.

Je suis de plus en plus troublé, décontenancé. Modèles réduits offre un « modèle réduit » de la carrière de JDD : il multiplie les activités au gré des envies, des rencontres, des propositions. Et sa carrière de créateur littéraire se tracerait « à l’insu de son plein gré ». Parce qu’il s’appliquerait à chaque fois, ou le plus souvent, à donner le meilleur de lui-même. Ce que confirment d’autres informations. Ses deux biographies (Ibsen et Wagner) sont nées d’une sollicitation de Gérard de Cortanze, directeur de collection chez Gallimard. Son Bruxelles, un guide intime répond à une demande des éditions Autrement. Etc. Un créateur qui ne serait jamais dans l’action, alors, mais dans la réaction ? Une carrière créative en marge, ce qui serait un comble pour celui qui a relancé la revue Marginales ?

D’un autre côté, la volonté de très bien faire, de finir les textes, de les reconfigurer est manifeste et marque l’empreinte d’un fléchage. Et il y a l’authenticité de l’artiste, du créateur. JDD est beaucoup plus proche du modèle artistique absolu, Charlie Chaplin, qui ne cesse de se réinventer (passant du court-métrage au long-métrage, du comédien au metteur en scène puis au producteur, qui sait quitter la défroque de Charlot pour devenir pleinement l’acteur Chaplin puis le réalisateur Chaplin) que d’un Hergé, qui ne croit plus en sa créature mais continue à faire du Tintin sans oser relever de nouveaux défis, tourner la page.

Claudia Ritter, au détour d’une conversation à bâtons rompus, m’a éclairé : son mari cherchait à réaliser des « prototypes ». Mes intuitions étaient correctes. Modèles réduits, en accumulant les « prototypes », offre bien un modèle réduit de la trajectoire de JDD et démontre à quel point l’art et l’essentiel peuvent jaillir du contingent, et renvoient à une interaction du créateur avec le réel, l’autre qui mériteraient des investigations approfondies. Que compte mener mon collègue Julien-Paul Remy.

 In fine, JDD ressemblerait à un capitaine de voilier qui se laisse porter par les vents, l’aventure, l’inattendu, le challenge mais qui, à chaque fois, la route ouverte, saisit fermement son gouvernail et décide de diriger son voyage, lui perçoit un sens caché. Serait-ce la mise en abyme parfaite de la condition humaine ? Une posture entre l’humilité sage ou généreuse d’une acceptation de ce qui vient à nous et l’ambition, la fierté, la dignité d’une participation (par l’interaction, la réaction, la transcendance) ?

L’éditeur apporte de l’eau à mon moulin, dans sa quatrième de couverture (transférée du livre immaculé à son boîtier bleu) : « l’humeur générale du recueil » s’apparente à « une chanson d’Alain Chamfort, Souris puisque c’est grave ». Mais… c’est l’art de JDD ! Sa manière d’affronter le réel aussi. Son talent intrinsèque donc. Si sobre et parcimonieux pourtant, il lâche une phrase détachée et en gras :

« La variété confère à cette boîte à malice le charme qui se cache volontiers dans les marges. »

Variété, boîte à malice, charme et marges. JDD ! Touche-à-tout de génie, Ulenspiegel comme livre belge de chevet, homme le plus aimé et estimé du microcosme et Marginales.

Manque un écho de la belgitude qui traverse le recueil ?

Un mot sur l’éditeur…

Vue de Belgique, La Muette est une maison d’édition bruxelloise dirigée par Bruno Wajskop. Vue de France, c’est une collection de la maison bordelaise Le bord de l’eau. Un modèle de partenariat intelligent qui rappelle le binôme Escales des lettres/Le castor astral. Et qui offre un modèle réduit de ce que devrait réaliser l’ensemble de notre édition ?

J’ai déjà dit beaucoup de bien du travail éditorial qui a accompagné la parution de Modèles réduits. Je n’ai pas tout dit. La quatrième de couverture, sur laquelle je me suis déjà épanché, livre une des meilleures présentations de Jacques De Decker jamais lues et, pour tout dire, se rapproche de notre idéal, imposant le créateur (« Auteur de romans et de nouvelles, homme de théâtre dont les pièces sont jouées un peu partout ») puis la matrice de sa création (« adaptateur » qui « a traduit Shakespeare et Woody Allen, Goethe et Schnitzler, Bertold Brecht et Hugo Claus ») avant d’évoquer ses biographies, son travail de critique, son institutionnalisation (« Secrétaire perpétuel de l’Académie »).

… et sur un credo de Jacques De Decker

Attardons-nous un instant sur cet aspect faussement digressif. JDD croyait à la nécessité de réaliser des synergies franco-belges. Il l’a dit et redit lors de rencontres organisées par la Sabam en 2019 et 2020. Selon lui, nos auteurs, nos éditeurs méritent d’être infiniment mieux connus dans l’Hexagone et en francophonie. Pour y arriver, il faut un ancrage français. Des personnes installées en France mais y défendant nos Lettres auprès des médias, des libraires, etc. L’une de ses filles spirituelles, Sylvie Godefroid, l’a écouté et a innové, avec son entreprise de droits d’auteur (Sabam), en créant une telle synergie du côté d’Avignon (et du théâtre). Une expérience creusée depuis 2017, dont j’attends avec intérêt les développements.

Philippe Remy-Wilkin.

Avec l’aimable autorisation d’Irina De Decker pour l’utilisation des citations.

* Pour en savoir davantage :

Thierry Leroy (pour Tu n’as rien vu à Waterloo) :

http://www.promotiondeslettres.cfwb.be/index.php?id=tunasrienvuawaterloodedecker

Michel Torrekens :

JDD au micro d’Edmond Morrel :

http://www.espace-livres.be/Modeles-reduits-de-Jacques-De?rtr=y

** Guy Gilsoul :

https://karoo.me/livres/le-bracelet-entre-ornement-et-menotte

Michel Torrekens :
https://le-carnet-et-les-instants.net/archives/de-decker-modeles-reduits/

Jacques De Decker dans son bureau de l’Académie royale (© Jean Jauniaux)