LES LECTURES d’EDI-PHIL #34 : JACQUES DE DECKER et LA NOUVELLE

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 34 (19/8/20)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche : un numéro spécial, un dossier

Jacques DE DECKER et la nouvelle,

avec une relecture approfondie et une mise en perspective du recueil récapitulatif Modèles réduits

Jacques De Decker | Clair de Plume

Il y a quelques mois, nous avons publié dans Le Carnet, en duo avec Julien-Paul Remy, un long portrait littéraire de Jacques De Decker, qui synthétisait, redéployait un travail d’exploration entamé dans Les Belles Phrases (6 ou 7 articles) ou au micro de Radio Air-Libre : https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/05/24/jacques-de-decker-1945-2020/

Nous nous y focalisions avant tout sur la qualité de ses romans ou de ses pièces de théâtre. Nous avons peu évoqué le nouvelliste, quoique très positivement. Pourtant, Modèles réduits ou les nouvelles en général sont un instrument supplémentaire de décryptage du créateur JDD. D’où ce dossier in memoriam à l’occasion de l’anniversaire de la naissance du grand homme (19 août 1945), qui coïncide avec celui de l’Académie royale (19 août 1920) à laquelle il a consacré tant d’années.

Assénons-le tout de go : la relecture appuyée de Modèles réduits révèle une réussite magistrale et engendre bien des réflexions.

Jacques De Decker et la nouvelle

Sur la plateforme en ligne Espaces Livres*, au micro d’Edmond Morrel (le double radiophonique de l’auteur et médiateur Jean Jauniaux), notre écrivain a situé ce genre par rapport au roman :

« La nouvelle permet de ne pas synthétiser l’insynthétisable (…) elle isole un sujet, resserre la focale (…). »

Elle correspondrait à l’état réel du monde et de nos perceptions : la fragmentation. Quand le roman tendrait le plus souvent à conférer une cohérence (illusoire, donc). Autrement dit, l’une serait un révélateur et l’autre une tentative de réparation, un médicament ?

Les recueils de Jacques De Decker

J’en ai compté cinq :

. Lettres de mon auto, Peugeot Talbot Belgique, 1990. Traduit en néerlandais (1990) : Brieven uit mijn auto.

. Tu n’as rien vu à Waterloo, Le Grand miroir, Bruxelles, 2003, 131 pages. Traduit en roumain (2005) : Nu ai vazut ninimic la Waterloo.

. Les philosophes amateurs, Le Grand Miroir, Bruxelles, 2004, 65 pages.

. Histoires de tableaux, CFC-Editions, Bruxelles, 2005. Traduit en roumain (2006) : Povestiri cu tablouri.

. Modèles réduits, La Muette/Le bord de l’eau, Bruxelles, 2010, 207 pages.

A y regarder de plus près…

Lettres de mon auto, écarté de nombreuses notices bio-bibliographiques,est renseigné comme texte publicitaire sur le site Archives et musée de la littérature.

Histoires de tableaux a été écrit en duo avec Paul Emond. En duo ? Oui et non. Autour d’un même thème pictural et d’un lien avec Bruxelles, les deux auteurs ont livré chacun un texte de gabarit moyen et de texture singulière à la collection La ville écrite : Suzanne à la pomme pour JDD (25 pages dans l’édition originale), Abraham et la femme adultère pour son comparse (plus de 70 pages). Nouvelle ? Le texte de Paul Emond, indépendamment de ses dimensions, démarre comme une chronique familiale, une sorte d’introduction pour une biographie de l’auteur, avant de s’ouvrir sur un savoureux récit tournant autour des amours de deux personnages gravitant autour de ses grands-parents. Quant à Suzanne… je l’analyse plus loin.

 Les philosophes amateurs est défini comme essai sur la page Wikipédia de l’auteur ou sur son site (géré par un collaborateur), comme roman sur un livret de la bibliothèque des Riches Claires (publié à l’occasion d’une rétrospective sur l’homme et son œuvre pour les vingt ans d’animation des Midis de la Poésie) et dans La faculté des lettres (le premier mémoire en langue française consacré à JDD) de Jean Jauniaux. JDD, qui désertait le on line (mail, réseaux) suivait donc si peu ce qui le concernait quand beaucoup, parmi les auteurs revendiqués, passent plus de temps à se promouvoir qu’à créer ou agir ? On peut le subodorer.

Quand on scrute les pages de garde des deux derniers livres évoqués supra, on observe qu’ils ne sont pas définis. Et, à la lecture, on le comprend, on ne peut que risquer une approximation : maxi-nouvelles ou micro-romans ; balades philosophiques, dialectiques.

 Le cinquième recueil, Modèles réduits, échappe lui aussi à une catégorisation aisée. Est-ce une somme (il intègre les onze textes de Tu n’as rien vu à Waterloo) ou une anthologie (il retient deux textes de Lettres de mon auto, deux autres des Philosophes amateurs) ? Nous oscillons entre l’intégrale et le best of. Même si la quatrième de couverture parle de « florilège ». Le qualificatif de réédition pose lui-même question. Sur les vingt-trois textes offerts, seize sont parus dans les quatre recueils précédents. Mais les sept autres ? Sont-ils parus dans des ouvrages collectifs, des revues, des journaux ? Des introuvables (la quatrième de couverture le confirme), des inédits ? L’information manque, sur le net ou dans les livres, dans ce recueil même.

M’interpelle particulièrement l’irruption d’un bonus : une aventure des « philosophes amateurs » (Bruxelles, capitale eurotique) n’apparaît pas dans l’ouvrage… Les philosophes amateurs et se substitue ici aux trois textes évacués par la sélection (qui évoquaient l’importance réelle de Soljenitsyne, les nouveaux supports et l’évasion de Marc Dutroux).

Une récente découverte complexifie encore la problématique. En visite chez la veuve de l’auteur, Claudia Ritter, celle-ci évoque la participation de son époux à un ouvrage collectif, universitaire, dirigé par mon ancien professeur de philosophie Jacques Sojcher. Je possède ce numéro spécial (de près de 560 pages) de la Revue de l’université de Bruxelles, paru en 1980 : La Belgique malgré tout. De retour chez moi, j’exhume, fouille et trouve : une nouvelle de JDD, Histoire de Belgique racontée à Irina (sa fille), couvre les pages 91 à 102. Le texte est très ludique, se faufilant entre personnages réels du temps (le roi Baudouin, Wilfried Martens, Georges Simenon, etc.), héros de l’imaginaire belge (Tintin, Bob et Bobette, Maigret, Bob Morane) et problèmes liés à la belgitude. Qu’importe. J’en déduis une probabilité : des textes de JDD doivent sommeiller sous des supports collectifs oubliés, négligés. Une piste pour un mémoire ?

Un choix radical

Fidèle à l’esprit de JDD, je me coule dans sa démarche artistique, un élan qui fait sens. J’oublie les quatre ouvrages précédents et les textes écartés, tout souci (fallacieux ?) de chronologie, de contextualisation et me concentre sur le recueil qui s’apparente à une somme reconstruite, polie, dirigée, idéalisée.

MODELES REDUITS

En surplomb

Les premiers contacts avec Modèles réduits laissent filtrer un faux paradoxe : le livre-objet est superbe (recueil cartonné d’une sobriété immaculée, illustration de couverture – de Monique Schaar – zigzaguant subtilement dans la belgitude, écrin/boîtier) mais il n’y a aucun apparat critique, aucune notice sur l’origine des vingt-trois nouvelles. Faux paradoxe. L’absence, ici, matérialise une présence, celle d’une puissante ligne de force, de volonté : abolir le temps de l’écriture, le contingent (comme le dit JDD à Edmond Morrel, « quand des récits de circonstances perdent les circonstances, il reste des récits »). Ce qui prolonge des expériences menées par JDD côté théâtre (une pièce réapparaît sous divers noms, une autre devient le premier acte d’une version élargie des années plus tard, etc.).

Ajoutons deux réussites dès l’entame du livre, avant même le premier texte. La table des matières est rebaptisée Gammes des modèles. Et il y a l’épigraphe de Goethe :

« Et néanmoins, dans maintes occasions, il est nécessaire et amical d’écrire des riens plutôt que de ne rien écrire ». 

La lecture des vingt-trois textes va révéler une large variété de tons et de gabarits, quelques sous-ensembles.

Des micronouvelles

Prenons les trois premiers textes. Ils ne font que trois, quatre ou cinq pages. Des modèles bien réduits ! Des nouvelles ?  Nous avons plutôt affaire à des esquisses, à un coup de crayon, comme chez un Guy Gilsoul**, la narration attendue après la mise en place est évacuée.

Il y a autre chose. Ce qui est signifié touche à la psychologie, l’enjeu s’avère l’expression, le surgissement d’une idée, d’une observation sur la communication, le rapport à l’autre (l’envie d’en être débarrassé mais de pouvoir y recourir pourtant) ou à soi (vouloir être oublié mais remarqué aussi). Ces textes laissent filtrer à chaque fois un contrepoint, un grain de sable vient contester le système mis en avant par un ou plusieurs protagoniste(s).

Dans Un froid de Sahara, un politique belge se ressource avec sa compagne dans un hôtel féérique en lisière de désert. Il y apprécie une sensation d’incognito, l’absence de Belges, des concitoyens auxquels il aurait à rendre des comptes. Mais un autre couple belge débarque, un autre politique. Comment l’éviter ? Ou, s’ils se croisent, qui fera le premier pas ? Nous nous dirigeons vers une comédie, un vaudeville et… nous sommes déjà dans l’épilogue, une annonce officielle survient, qui… A noter, les indices de contextualisation du texte : le politique est un démineur, on devine un krach boursier (qui a emporté le créateur du complexe) et il y a, in fine, la mort d’un roi belge. Baudouin et juillet 1993 !

Dans Le subjonctif imparfait, un homme qui n’a jamais voté et voit les politiques en ennemis du genre humain, est astreint à participer à une séance de dépouillement lors d’élections. Va-t-il la saboter, se rebeller ? La confrontation n’aura pas lieu. A peine entré dans les locaux réquisitionnés, son ancienne école, il se remémore son instituteur et le rôle fondamental de celui-ci dans sa vie et ses choix, la construction de son esprit critique. Or… à qui doit-il cette rencontre ? A l’Etat. Donc…

La ligne brisée est un texte épatant. Plus écrit (« Un flacon en opaline roula jusqu’au chenet droit du feu ouvert. »), parcouru de frissons philosophiques voire métaphysiques. La mise en situation est pourtant des plus banales. Un couple avec deux enfants aménage à la campagne, quittant la vie citadine. Les avantages et inconvénients sont effleurés, les discussions qui ont préludé au déménagement. Frappe, a contrario du prosaïsme de la femme, le sens recherché par l’homme. Qui matérialise un aboutissement :

« Il vient donc un moment où l’on peut laisser le temps couler (…), où l’on récolte le fruit de tant de tracas et de courses insensées (…). »

Il se sent investi, « gardien d’un foyer ». Mais, s’assoupissant, il rouvre soudain les yeux pour découvrir, « parcourant le plafond juste au-dessus de lui, une ligne brisée ». Et la quête d’un retour au paradis perdu, l’adéquation, la satiété, la sensation d’un monde juste et beau où il a un rôle à jouer, de s’estomper d’un coup :

« Le malheur venait lui aussi d’emménager. »

Lors d’une première lecture, je m’étais arrêté après ces trois textes, sidéré, devant reprendre mes esprits. Je percevais une aura poétique, une intensité, un déploiement économisé mais suggéré, pris en compte par l’inconscient du lecteur. Du grand art.

 D’autres textes, ensuite, recoupent un peu ou beaucoup cette première façon. De gabarit mineur mais avec des nuances de ton.

L’affiche (cinq pages) débute par un grand écart entre une forme d’onirisme littéraire (écho à La Vénus à la fourrure) et un prosaïsme radical (le carrefour de « la place Dailly »). Un automobiliste est happé par une affiche de vingt mètres carrés, une femme « couchée à plat ventre », nue sous une fourrure. Il bascule dans le passé, les réminiscences. En comprend soudain la raison. Cette dame évoque un amour de jeunesse, Evelyne. On sent le passage des ans et la résistance qui s’opère. Peut-on retrouver le fil d’une aventure, donner une seconde chance à sa jeunesse ? Ou il n’y pas d’éternel retour et…

Dioptrie (trois pages), commande de la SNCB à l’occasion d’une Foire du Livre, se déroule dans… un train. « Hugo (le prénom du premier petit-fils de JDD) ne voyageait jamais, il se déplaçait. » De fait, il passe toujours le temps du trajet à étudier ses dossiers. Mais un grain de sable, cette fois… Ses lunettes ! Oubliées ! Perdu, renvoyé à un grand matin du monde, il se retrouve à regarder par la fenêtre et les modifications du paysage lui explosent au visage. « Il découvrait le monde. Sa vie redevenait un voyage. » Derrière l’anecdote, une mise en garde et un programme : l’intellectuel ne doit pas rester retranché dans sa tour d’ivoire mais descendre dans la cité, se frotter au monde. Ce que JDD a appliqué dans maints engagements, Marginales en étant la matérialisation accomplie, cette revue dirigée vingt ans durant dont Michel Torrekens (dans Le Carnet et les Instants n° 164*) a rappelé la ligne rédactionnelle : « aborder des thèmes d’actualité à travers le filtre de la fiction et le regard subjectif d’un écrivain ».

Dans Les promeneurs parallèles (quatre pages), une femme et un homme n’ont de cesse de se croiser dans la rue Louis Hap, près de la place Jourdan et du célèbre Antoine (les meilleures frites du monde ?), attirés inexorablement l’un par l’autre et rétifs, pourtant, à toute avance. Jusqu’à ce que…

Conversation dans le Luberon (trois pages) est l’une des deux nouvelles rescapées du recueil Lettres de mon auto, une commande de Peugeot. Et JDD de profiler une déclaration d’amour à la France éternelle, son goût du beau, reflété dans ses paysages et… sa Peugeot modèle 605.

Une Peugeot 605 que l’on recroise dans Escapade à l’aube (quatre pages), qui sonne (un peu trop pour moi) publicité pure et dure traduite en littérature, même s’il y traîne un reliquat des relations entre les sexes.

Tu n’as rien vu à Waterloo (trois pages) se balade entre des réminiscences à Duras (le titre) et Napoléon. L’essentiel est ailleurs mais d’un parfum si délicat, évanescent, que je peine à le saisir dans mon filet. Que dire ? Un homme a rendu visite à un ami américain, qui vit dans une superbe villa à Waterloo. Sur le chemin du retour, il roule mais la phrase du titre se met à l’obséder. Que n’aurait-il pas vu ? Et de se remémorer la rencontre, jusqu’à comprendre : il a justement tout vu… à Waterloo.  Tout vu ? C’est-à-dire ? En lui dévoilant sa passion (une reconstitution modèle réduit, avec des soldats de plomb, de la fameuse bataille) et ses conséquences sur sa vie, son rapport à celle-ci, son ami lui aurait permis d’entrevoir un secret de l’existence, la nécessité d’arrimer ses actes à un fléchage :

« Je n’ai commencé à m’implanter que lorsque mon landscape a été terminé. »

Une étagère avec les livres de Jacques De Decker (© Jean Jauniaux)

Des balades philosophiques

Dès la quatrième nouvelle, un deuxième cycle apparaît, qui réunit trois textes, disjoints par l’éditeur (pour diluer la sensation de sous-ensemble, la transformer en échos) : L’ami disparu ; Bruxelles, capitale eurotique ; Une conversation contrariée. Leurs points communs ? Le même duo de personnages, René et Henri, hante les pages, des récits dialogués plus que de nouvelles. Comme dit supra, deux des trois textes proviennent du recueil Les philosophes amateurs mais quid de Bruxelles, capitale eurotique ? Inédit, bonus ?

René et Henri, les duettistes, paraissent à première vue un clin d’œil aux Bouvard et Pécuchet de Flaubert mais ils sont avant tout des « honnêtes hommes », des « ennemis des certitudes », ils réfléchissent librement, hors clivages droite/gauche, hors systèmes, oscillant entre les mouvements du cœur et de la raison. Ils ont été inspirés à JDD par deux paires issues du réel, de son entourage : deux lointains cousins, du côté maternel, un pilote de ligne et un conseiller colonial qui, dans les années 50/60, conversaient souvent en narrant des aventures fabuleuses ; René Kalisky et Henri Ronse, deux pointures du domaine théâtral, le premier formidable éveilleur ès actualités, le second d’une culture abyssale.

L’ami disparu métaphorise le doute qui agite JDD loin de tout ralliement à une idéologie. Les deux héros, se rendent aux funérailles d’un ami en province. Les premières impressions, bucoliques, explosent face aux réalités peu reluisantes d’un milieu villageois peu ouvert. Et nos deux philosophes amateurs de percevoir le trajet accompli par leur ami depuis ce coin perdu, marécage et engourdissement dans une pensée plus conforme, pour vivre pleinement sa vie et ses orientations (on devine le décédé homosexuel et victime du Sida) :

« Lui s’est ouvert au monde, ne s’est préservé de rien, s’est mélangé à son époque jusqu’à s’y perdre. »

In fine, l’ami disparu en acquiert des allures de « soldat inconnu » « mort au champ d’honneur », de modèle. Une nièce symbolise l’absence de tout amalgame… et l’espoir, le flambeau de la véritable humanité. Villageoise elle aussi, elle représente l’amour et l’empathie, la vie digne et belle, elle qui a fait venir les amis citadins que le décédé s’était choisis comme deuxième famille, elle qui s’ouvre au compagnon laissé seul, marginalisé par la cérémonie.

Bruxelles, capitale eurotique présente Henri et René dans leurs ancrages, l’un vivant dans un appartement du centre-ville et l’autre dans une petite maison ouvrière de banlieue. La rêverie/cogitation sur notre capitale et ses transformations, ses impasses et ses envolées pointe des évidences : l’ancienne ville aux allures provinciales s’est muée en point de référence mondial avec l’arrivée de l’Europe ; cette dernière, malgré ses limites et ses lacunes, a éloigné guerre et conflits du paysage comme rarement dans l’Histoire.

J’épinglerai une mise en abyme raffinée de l’impact européen ou des amours entre Bruxelles et l’Europe : Henri est en couple avec une fonctionnaire danoise, May, mais celle-ci retourne souvent et longtemps dans son pays, il rêve d’une vie commune, d’une interaction plus incarnée, plus profonde mais en mesure l’incertitude. Ensuite, les évocations de la ville de notre auteur : elles seront élargies dans son Bruxelles, un guide intime,dont nous reparlerons :

« Bruxelles n’est pas une ville, mais une sorte d’archipel, un conglomérat de noyaux urbains (…) l’art de vivre, ici, sans être ostentatoire, tape-à-l’œil, a quelque chose de foncier, d’organique même. »

Une conversation contrariée est l’exemple parfait d’une conversation dialectique sur un sujet donné, ici le 11 septembre. Le phénomène a tant mobilisé les médias et la vox populi, etc. Faut-il encore en parler, oser l’analyse, la remise en question ? Une interrogation sur l’image et son omnipotence nauséeuse illumine le texte :

« (…) le drame, c’est qu’on ne puisse plus comprendre notre monde sans nous référer à ses expressions les plus sommaires, les plus vulgaires, les seules qui forgent véritablement les opinions, et auxquelles les plus avertis se réfèrent, parce que leur cynisme dicte qu’il n’est plus temps d’élever le débat, de raffiner les approches, d’éduquer les esprits, mais qu’il vaut mieux les décerveler afin qu’ils consentent à leur servitude. »

Des micro-romans

Après les micro-nouvelles et les balades philosophiques, un troisième sous-ensemble rassemble les nouvelles d’un gabarit supérieur. Deux tournent autour du thème de la peinture : Suzanne à la pomme compte 34 pages, Marinette et le bon génie 22.

Suzanne à la pomme est née d’une idée de l’artiste plasticienne Maja Polackova, l’épouse de Paul Emond, du temps où elle travaillait pour l’éditeur CFC. Après une première édition appariant JDD et Paul Emond puis cette somme/anthologie, qui les a séparés, une troisième sortie du texte aura lieu fin 2020, chez Maelström, avec des illustrations de Maja, sollicitée par JDD, ce qui créera un autre lien, plus subtil, entre les deux auteurs.

Le titre. Un clin d’œil aux parents Emond via le prénom de leur fille ? D’autant que celle-ci, comédienne et metteuse en scène, a accompli un bout de parcours théâtral en compagnie de JDD ?

Suzanne est une jeune femme enchantée par le boulot qui lui est advenu par le plus grand des hasards. Elle est entrée dans une galerie d’art, a échangé quelques mots avec la propriétaire et celle-ci, au débotté, lui a proposé la surveillance des lieux :

« La galerie, je dois l’avouer, m’a attirée parce qu’elle m’a toujours semblé peuplée de femmes peintes, ou photographiées. (…) Même habillées, elles paraissaient nues. Toutes ces femmes, dans la vitrine, me parlaient des hommes. C’était comme si je me voyais dans leur regard. »

JDD en profite pour évoquer le Sablon, dessiner son Bruxelles une fois encore. Ou l’écume des jours, des années. Car Suzanne aime aussi flâner chez les bouquinistes, rêver devant les vies, les relations qui filtrent au hasard d’une note, d’une dédicace.

Le micro-roman offre un beau portrait de jeune femme en construction. Qui est peut-être un double de l’auteur, dont elle partage bien des goûts (pour les vieux livres, la bonne humeur, les rencontres, les flâneries, les impressions au cas par cas loin du binaire et de l’amalgame) voire une métaphore de sa carrière. Suzanne, en sus, nous gratifie de tirades qu’on croirait sortie d’une des pièces de JDD :

« Entre moi toute habillée et moi toute nue, je voudrais qu’il y ait un palier, tu comprends ? (…) Dis-moi comment tu couvres ta peau, je te dirai qui tu aimes. »

 Un léger bémol pour une concession aux modes du temps ? Non, un sourire. JDD veut ici la jouer plus moderne et intègre les dialogues dans le corps du texte, sans tirets ni guillemets :

« J’étais tout à fait déconcertée. Non, dis-je, je ne connais pas d’Octave. J’étais sûre que vous étiez entrée pour cela. Pas du tout, je suis entrée en passant, j’ai vu les cadres, et me suis dit que cette fois j’oserais faire le pas. Il vous a fallu du courage ? fit-elle en souriant. J’aime beaucoup cet endroit, lui avouai-je, depuis longtemps, mais c’est la première fois que je le visite. »

Marinette et le bon génie, écrite à peu près au même moment, laisse entrevoir le making of. Deux commandes se sont alors croisées. Un feuilleton pour La Libre Belgique, une mise en valeur des communes bruxelloises dont on parle peu. Que dire de Jette ? JDD, consciencieux, a étudié, rassemblé les éléments : la maison (transformée en musée) où le peintre Magritte a passé près de vingt-quatre ans ; une réplique de la grotte de Lourdes et la ligne de démarcation du canal Bruxelles-Charleroi. Puis l’art se met en branle, l’acte créatif. Autour des errances d’une autre jeune femme, Marinette, troublée quand elle passe à côté du 135. Pourquoi ? Elle aime sa façade mais celle-ci est banale. Est-ce l’inadéquation demeure bourgeoise et situation « au-delà du canal » ? A moins que des ondes, une forme de magie (engendrée par la matrice créative ou l’esprit du peintre) ?

JDD s’offre une exploration de ses souvenirs, de sa découverte, enfant, de L’Empire des lumières, de sa fascination prolongée pour le peintre. Une interrogation sur la construction urbaine aussi, sa fragmentation. Sur la religion (et son « cirque »). Sur la belgitude (les facilités qui compliquent la vie des citoyens comme on dit « Non, peut-être ! » pour signifier « Oui, bien sûr ! »). Sur la difficulté des trajectoires des créateurs, les réussites postposées, parfois à l’infini (Magritte, au moins, a eu tardivement du succès quand Modigliani ou Van Gogh, et tant d’autres, sont morts ignorés, pauvres).

Peut-on inclure en ce registre Le quant-à-soi de Mélanie, qui effeuille dix-neuf pages ? On aurait presque envie de le transférer dans le sous-ensemble suivant, tant la troisième personne, ici, reflète un « Je » puissant et émouvant. Si le récit se balade dans un marché aux puces (« un petit monde, un univers en réduction ») et s’interroge sur la place du chien, la bruxellisation ou le tabagisme, il s’agit surtout d’une réflexion sur le temps qui passe, les relations qui s’effritent, les silhouettes qui s’affaissent tout en s’estompant :

« (…) je ne suis rien qu’un vague éclair de vie, un dernier souffle, un semblant de désir, le ramassis de mes mélancolies, le dépôt de mes fantaisies, le résumé de mes lointains plaisirs, regardez-moi dans mon épiphanie. ».

La traverse un credo de JDD :

« L’humeur heureuse, on peut l’avoir à tout âge. En y mettant un peu du sien (…) ».

Et Mélanie, qui scrute êtres et objets, possédant le don d’entendre leurs voix souterraines, d’identifier « ces garçons espiègles » qui véhiculent la vie, son pétillement. Thyl Ulenspiegel flotte en filigrane, émergé du roman belge préféré de JDD. Tout en tendant l’étendard de la dramaturgie humaine :

« (…) les objets, même défraîchis, qui jonchent ce marché, vieillissent moins que les humains qui flânent parmi eux. Qu’est-ce qui use les hommes ? Leurs corps, qui ne tiennent pas la distance. Leurs âmes, qu’ils négligent parfois bien davantage. Et les objets, de quoi sont-ils faits ? »

Jacques De Decker à Saint-Idesbald (© Jean Jauniaux)

Des monologues intérieurs

Le dernier texte du recueil, Un enfant du siècle, compte dix-huit pages et lorgnerait du côté du sous-ensemble supra, s’il n’y avait changement de registre. Un vieillard attend la visite de son fils, un politique, dans un home. Il ne l’attend pas tant que cela, en fait, déçu par sa trajectoire, la perte d’idéaux. Avec une inversion décapante : ce citoyen solitaire jette un regard politique sur les décennies écoulées, quand son fils, le professionnel, apparaît raidi par les protocoles du pouvoir, incapable d’une communication sincère avec son père ou sa fille (et ses électeurs). Entre les pages se faufile le regard qui a éclairé le roman Le ventre de la baleine ou la nouvelle Bruxelles, capitale eurotique, une mise en perspective des progrès du temps long et des reculs du temps court. Les avancées sociales (journée des huit heures, congés payés) obtenues sur un siècle contrastent avec la dilution, l’amenuisement du passé récent. Loin de toute position binaire, un questionnement du fait politique. Quand, comment, pourquoi la construction et la lutte ont-elles laissé la place à la gestion, au carriérisme, etc. ?

La vision, ici, s’élargit au monde entier (les dérives du communisme, la mainmise américaine), effleure un rapport entre les modifications du tissu familial (les enfants servaient – aux champs, par exemple – et ils sont aujourd’hui servis) et la déliquescence sociale, une néantisation des consciences par l’assujettissement aux écrans, aux loisirs, aux besoins nouveaux sans cesse inventés, proposés, etc.

Le deuxième monologue, La fontanelle de Thomas, est aussi court qu’insaisissable mais très moderne, tournant autour de la possibilité de l’interaction physique en ces temps dédiés au virtuel.

D’autres textes se conjuguent à la première personne tout en épousant une narration élargie. Suzanne à la pomme, dont on a préféré retenir le gabarit et le thème pictural, choix très subjectif, a déjà été commenté. Un soir d’été qui commence nous précipite dans le quotidien d’un jeune Turc, surnommé Bloem. Ce marchand de fleurs ambulant nous fait découvrir son Bruxelles, du côté des squares Ambiorix et Marie-Louise. Et nous livre, l’air de ne pas y toucher, une leçon d’émancipation et d’adéquation au monde, à l’instant. En filigrane, pour les lecteurs plus âgés, un retour nostalgique s’opère vers ces moments en suspension de nos jeunesses où l’on observe les passantes et tous les possibles, lovés dans une bulle hors du temps, dans une gare, un parc, un café.  

Un texte épistolaire

Lettre à Luce a été écrite lors d’un hommage collectif à l’éditrice Luce Wilquin. Se détournant du souvenir personnel, JDD invente un auteur frustré par le refus de son manuscrit, qui se focalise sur la signature, la distorsion entre la perception détachée de l’émettrice et celle de son interlocuteur, qui joue un peu sa vie. Avec la surprise d’un retour vers un passé commun, un fantasme…

Des aphorismes

Le septième texte, Estampilles sur le luxe, se révèle un micro-recueil d’aphorismes (une page) :

« L’utile et l’agréable combinés : c’est le premier pas vers le luxe. » ;

« Le luxe n’est pas seulement la réalisation d’un rêve. Il est l’inspirateur de nouveaux rêves. La clé des rêves, en somme. »

Une fantaisie

Il faut encore ouvrir un tiroir pour ranger Les bisous de la Castafiore, douze pages très cocasses, un texte écrit avec l’aval de Moulinsart, qui gère l’héritage hergéen, à l’occasion de l’anniversaire du roi Albert. On y glisse vers le surréalisme, et l’émotion. Une prostituée en bout de course, amatrice de bel canto, et un veilleur de nuit prépensionné se croisent à la brasserie Liedts, place Liedts, se consolent, se réaniment… autour du « Tracé Royal », ce trajet qui mène chaque jour le souverain au travail. La Castafiore et Tintin ! Du moins sont-ce leurs surnoms. Quoique…

Deux nouvelles en quête d’étiquette

Deux textes sur vingt-trois, seulement, échappent à mes catégorisations peu ou prou singulières et semblent à première vue se conformer aux attentes habituelles des lecteurs.

Dans Troubles circulatoires (une dizaine de pages), nous suivons des récits parallèles, autour de personnages effectuant un trajet en voiture. Nous les appréhendons dans leurs différences de caractères, de vies, de défis du jour : peaufiner un dossier européen important, arriver à l’heure à l’hôpital pour sauver sa place, organiser un premier voyage avec un amoureux, éviter un retard de livraison qui pourrait coûter cher ou… parcourir un maximum de kilomètres sans essence. L’irresponsabilité du dernier automobiliste va peser sur le destin de nos protagonistes. Ce qui renvoie aux dérives narcissiques du temps et à l’apologie des performances les plus incongrues. Ou, plus profondément, à la théorie cosmique du battement d’ailes entraînant une apocalypse à l’autre bout de la galaxie.

Evere for ever (sept pages), au-delà du jeu de mots facile, et de la découverte d’une commune bruxelloise vue comme une cité-dortoir, nous dépose près de Gaby, une employée de l’aéroport proche, qui attend une collègue, Fatiha, qui lui évite les transports publics et joue quotidiennement les taxis. Or celle-ci ne passe pas. Que lui est-il arrivé ? Et que va faire Gaby ? Prendre un bus ou un tram et arriver en retard ou… ?

Des regards extérieurs sur le recueil

Comme le présentait la quatrième de couverture de Tu n’as rien vu à Waterloo, la plupart des textes de Modèles réduits sont des « tragi-comédies minuscules », de « mini-déflagrations dans la routine des jours », qui « décèlent sous le quotidien l’insolite, le paradoxe, le romanesque, bref tout ce qui passe si souvent inaperçu et qui, lorsqu’on l’avise, indique que l’aventure est au coin de la rue ». 

Thierry Leroy (critique mais usine à idées de nos Lettres aussi), à propos du même recueil, renchérit dans Le Carnet et les Instants* :

« Chacune (des nouvelles) est articulée autour d’un événement (une épaule luxée, une vi­site annulée, un rendez-vous manqué, un embouteillage, le détail d’une affiche publi­citaire…) qui va non pas infléchir le destin du protagoniste principal mais simplement révéler une clé de sa vie, ébranler une conviction, rappeler un paysage ou une émotion oubliée ou, dans le cas des deux nouvelles plus longues, lui fournir l’occa­sion de faire le point sur sa vie. »

Pour Edmond Morrel, une série de thèmes vont et viennent, esquissant un grand écart entre l’infiniment proche (Bruxelles) et l’infiniment lointain (le monde), en passant par la Belgique, l’Europe.

Quant à Michel Torrekens (auteur et médiateur), il note la nostalgie « pour des cinémas disparus, des modèles de voitures qui ont véhiculé nos enfances, des premiers amours jamais tout à fait éteints ». Tout en s’interrogeant subtilement : Modèles réduits est-il un clin d’œil à notre petit pays ou à Bruxelles, des modèles réduits de l’Europe ? Bruxelles, dont la topographie poétique est si précise « qu’elle pourrait inspirer bien des balades dominicales, de la place Dailly à la place Madou, de la rue Louis Hap à la chaussée de Haecht, de la rive gauche du canal au 135 de la rue Esseghem, de Jette à Evere, (…) et jusqu’à un tracé royal comme seul peut s’en offrir cette capitale eurotique (…) ».

J’avalise cette perception et me demande si Modèles réduits n’est pas l’un des plus beaux hommages offerts à la belgitude.

La percussion du recueil

Modèles réduits a été classé par deux rédacteurs du Carnet (Daniel Simon et Jean Jauniaux) dans leurs Top 10 des livres belges de la décennie. Ce qui est très rare pour un recueil de nouvelles.

Edmond Morrel, dans le texte posé en ligne à côté des vidéos de son interview, drape l’ensemble des textes dans « l’intemporalité » et songe à attribuer à celle-ci « la cohérence de l’ensemble de l’ouvrage », une cohérence qui « frappe d’emblée ».

Michel Torrekens confirme cette sensation de cohérence mais avance une autre explication : « les échos d’une nouvelle à l’autre sont nombreux ». Il perçoit aussi « derrière certains de ces textes les ressorts de la contrainte, des récits de circonstance ».

Je pense, pour ma part, que la cohésion (terme que je préfère, et de loin, à « cohérence ») du recueil démarre par une impression en creux. C’est que… Comme lecteur, confronté ces dernières années à des dizaines de recueils de nouvelles, j’ai quasiment toujours été déçu, un peu, beaucoup, à la folie par une proportion variable des textes. Il y avait des facteurs objectifs : l’auteur avait écrit une partie des nouvelles dans l’inspiration et la motivation, il lui avait fallu forcer le trait, le désir, la volonté pour ajouter les pages nécessaires à la publication du livre. Il y avait donc le plus souvent, à coté de nouvelles nettement plus denses, écrites, des ajouts fades, un ventre mou. Ou pis encore : des textes avaient été récupérés voire travestis légèrement pour coller au thème générique du recueil, le compléter, permettre son édition. Le thème central ! Voilà la grande affaire ! JDD se dégage de ce piège létal. Le programme de son recueil : des « modèles réduits ». Soit des nouvelles. Ou plutôt des alternatives condensées, à échelle d’ingestion rapide (la digestion peut s’avérer nettement plus longue, vu la subtilité des textes et leur résonance), pour de plus grandes envolées, des pages de vie élargies, des romans économisés.

Ce recueil, même si on y déniche des thèmes récurrents, évite donc l’écueil du thème central. Il en évite un deuxième, qui n’est pas que corollaire : l’écriture dans l’urgence, ou les fluctuations de l’inspiration. Il condense d’autres recueils, l’éditeur a dû opérer des choix (et il l’a fait !), conserver la « substantifique moelle » parmi les nouvelles écrites par JDD au cours de plusieurs décennies (plus de vingt ans). Mais je dois entorser par rapport à mon principe de départ, pour infirmer ou relativiser cette explication. Je saisis un recueil original, Tu n’as rien vu à Waterloo, sorti sept ans plus tôt. Les onze textes de ce recueil sont repris dans Modèles réduits. Or ils dégagent cette sensation de cohérence/cohésion, déjà. Thierry Leroy l’assène :

« Ce qui frappe aussi à la lecture, c’est la co­hérence de l’ensemble, d’autant plus inat­tendue que la rédaction des nouvelles, pa­rues ici ou là auparavant, s’étale sur plus de quinze ans. »

Le critique avance à son tour une explication :

« L’unité du recueil vient sans doute du point de vue constant à partir du­quel l’histoire est racontée. Si l’on excepte deux monologues intérieurs et une lettre, toutes les nouvelles sont écrites à la troi­sième personne du singulier par un narra­teur qui s’efforce de calquer le cheminement de la pensée du personnage, d’épouser la lenteur ou les fulgurances de son esprit, de rendre compte de son aptitude à digérer les effets du détonateur, de sa désinvolture, de son humour ou de son amertume. »

L’intemporalité (au sens intrinsèque ? l’absence de temporalité à l’intérieur d’une nouvelle ?), les échos, le point de vue constant. Ces observations apportent toutes leur obole au phénomène mais elles ne s’appliquent qu’à une partie des textes. L’intemporalité est d’ailleurs à envisager dans une autre perspective, évoquée supra : la volonté de l’auteur, de l’éditeur de gommer le contexte de rédaction de textes (qui peuvent être ancrés temporellement par l’évocation du 11 septembre, du sida, du décès de Baudouin, etc.).

Je défends quant à moi, et pour les raisons susdites, la qualité pure des textes. Une thèse éclairée par les propos de Michel Torrekens* et Thierry Leroy* : ces textes sont le résultat de moments intenses, chargés de sens, disséminés sur de très longues années. Et l’explication finale tombe à l’audition des interviews distillées au micro d’Edmond Morrel* : beaucoup de textes (la plupart ?) sont nés de commandes. Pour la SNCB, Peugeot, La Libre Belgique… La bibliographie des textes de Tu n’as rien vu à Waterloo le confirme : les onze textes ont tous été écrits en fonction de projets extérieurs, souvent collectifs : Contes et légendes de Belgique vus par les peintres naïfs, Bruxelles littéraire, Hommage à Alain Van Crugten, Compartiment auteurs (Foire du Livre de Bruxelles), Louis Hap, histoire d’une rue, Bloum à Bruxelles, Lettres à Luce (Wilquin), Le quotidien des électeurs, Les écrivains et Waterloo, Les écrits (revue montréalaise) et un album de photographies.

La qualité pure a à voir avec le talent intrinsèque de l’auteur, mais aussi avec son modus operandi. Mon impression ? JDD ne s’est jamais levé en se décidant à écrire un recueil de nouvelles. Ceux-ci se sont réalisés lors de moments où l’auteur se retournait et constatait posséder une réserve, intuitionnait un redéploiement.

Je suis de plus en plus troublé, décontenancé. Modèles réduits offre un « modèle réduit » de la carrière de JDD : il multiplie les activités au gré des envies, des rencontres, des propositions. Et sa carrière de créateur littéraire se tracerait « à l’insu de son plein gré ». Parce qu’il s’appliquerait à chaque fois, ou le plus souvent, à donner le meilleur de lui-même. Ce que confirment d’autres informations. Ses deux biographies (Ibsen et Wagner) sont nées d’une sollicitation de Gérard de Cortanze, directeur de collection chez Gallimard. Son Bruxelles, un guide intime répond à une demande des éditions Autrement. Etc. Un créateur qui ne serait jamais dans l’action, alors, mais dans la réaction ? Une carrière créative en marge, ce qui serait un comble pour celui qui a relancé la revue Marginales ?

D’un autre côté, la volonté de très bien faire, de finir les textes, de les reconfigurer est manifeste et marque l’empreinte d’un fléchage. Et il y a l’authenticité de l’artiste, du créateur. JDD est beaucoup plus proche du modèle artistique absolu, Charlie Chaplin, qui ne cesse de se réinventer (passant du court-métrage au long-métrage, du comédien au metteur en scène puis au producteur, qui sait quitter la défroque de Charlot pour devenir pleinement l’acteur Chaplin puis le réalisateur Chaplin) que d’un Hergé, qui ne croit plus en sa créature mais continue à faire du Tintin sans oser relever de nouveaux défis, tourner la page.

Claudia Ritter, au détour d’une conversation à bâtons rompus, m’a éclairé : son mari cherchait à réaliser des « prototypes ». Mes intuitions étaient correctes. Modèles réduits, en accumulant les « prototypes », offre bien un modèle réduit de la trajectoire de JDD et démontre à quel point l’art et l’essentiel peuvent jaillir du contingent, et renvoient à une interaction du créateur avec le réel, l’autre qui mériteraient des investigations approfondies. Que compte mener mon collègue Julien-Paul Remy.

 In fine, JDD ressemblerait à un capitaine de voilier qui se laisse porter par les vents, l’aventure, l’inattendu, le challenge mais qui, à chaque fois, la route ouverte, saisit fermement son gouvernail et décide de diriger son voyage, lui perçoit un sens caché. Serait-ce la mise en abyme parfaite de la condition humaine ? Une posture entre l’humilité sage ou généreuse d’une acceptation de ce qui vient à nous et l’ambition, la fierté, la dignité d’une participation (par l’interaction, la réaction, la transcendance) ?

L’éditeur apporte de l’eau à mon moulin, dans sa quatrième de couverture (transférée du livre immaculé à son boîtier bleu) : « l’humeur générale du recueil » s’apparente à « une chanson d’Alain Chamfort, Souris puisque c’est grave ». Mais… c’est l’art de JDD ! Sa manière d’affronter le réel aussi. Son talent intrinsèque donc. Si sobre et parcimonieux pourtant, il lâche une phrase détachée et en gras :

« La variété confère à cette boîte à malice le charme qui se cache volontiers dans les marges. »

Variété, boîte à malice, charme et marges. JDD ! Touche-à-tout de génie, Ulenspiegel comme livre belge de chevet, homme le plus aimé et estimé du microcosme et Marginales.

Manque un écho de la belgitude qui traverse le recueil ?

Un mot sur l’éditeur…

Vue de Belgique, La Muette est une maison d’édition bruxelloise dirigée par Bruno Wajskop. Vue de France, c’est une collection de la maison bordelaise Le bord de l’eau. Un modèle de partenariat intelligent qui rappelle le binôme Escales des lettres/Le castor astral. Et qui offre un modèle réduit de ce que devrait réaliser l’ensemble de notre édition ?

J’ai déjà dit beaucoup de bien du travail éditorial qui a accompagné la parution de Modèles réduits. Je n’ai pas tout dit. La quatrième de couverture, sur laquelle je me suis déjà épanché, livre une des meilleures présentations de Jacques De Decker jamais lues et, pour tout dire, se rapproche de notre idéal, imposant le créateur (« Auteur de romans et de nouvelles, homme de théâtre dont les pièces sont jouées un peu partout ») puis la matrice de sa création (« adaptateur » qui « a traduit Shakespeare et Woody Allen, Goethe et Schnitzler, Bertold Brecht et Hugo Claus ») avant d’évoquer ses biographies, son travail de critique, son institutionnalisation (« Secrétaire perpétuel de l’Académie »).

… et sur un credo de Jacques De Decker

Attardons-nous un instant sur cet aspect faussement digressif. JDD croyait à la nécessité de réaliser des synergies franco-belges. Il l’a dit et redit lors de rencontres organisées par la Sabam en 2019 et 2020. Selon lui, nos auteurs, nos éditeurs méritent d’être infiniment mieux connus dans l’Hexagone et en francophonie. Pour y arriver, il faut un ancrage français. Des personnes installées en France mais y défendant nos Lettres auprès des médias, des libraires, etc. L’une de ses filles spirituelles, Sylvie Godefroid, l’a écouté et a innové, avec son entreprise de droits d’auteur (Sabam), en créant une telle synergie du côté d’Avignon (et du théâtre). Une expérience creusée depuis 2017, dont j’attends avec intérêt les développements.

Philippe Remy-Wilkin.

Avec l’aimable autorisation d’Irina De Decker pour l’utilisation des citations.

* Pour en savoir davantage :

Thierry Leroy (pour Tu n’as rien vu à Waterloo) :

http://www.promotiondeslettres.cfwb.be/index.php?id=tunasrienvuawaterloodedecker

Michel Torrekens :

JDD au micro d’Edmond Morrel :

http://www.espace-livres.be/Modeles-reduits-de-Jacques-De?rtr=y

** Guy Gilsoul :

https://karoo.me/livres/le-bracelet-entre-ornement-et-menotte

Michel Torrekens :
https://le-carnet-et-les-instants.net/archives/de-decker-modeles-reduits/

Jacques De Decker dans son bureau de l’Académie royale (© Jean Jauniaux)

LES PERLES DE LA LITTÉRATURE FRANCOPHONE BELGE : 2. MARIE GEVERS, VIE ET MORT D’UN ÉTANG (1961)

Jean-Pierre LEGRAND + Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 33) fusionnent cet été 2020 pour offrir…

un feuilleton consacré aux perles de la littérature francophone de Belgique

 

(2)

Marie GEVERS, Vie et mort d’un étang (1961).

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Suivant notre alternance de rôles, Jean-Pierre à la mise en place, Phil au contrepoint.

JEAN-PIERRE LEGRAND – LES BELLES PHRASES
Jean-Pierre Legrand

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Philippe Remy-Wilkin

Marie GEVERSVie et mort d’un étang, récits autobiographiques, Luc Pire/Espace Nord, Bruxelles, 2009.

                           

                             Phil : Il s’agit d’une réédition. L’ouvrage parut pour la première fois sous la forme d’un triptyque en 1961, à Bruxelles, chez Brepols. Le texte s’arrête après 232 pages mais en compte 285 au total : en sus d’une préface de Georges Sion, un dossier photographique, une lecture de Jacques Cels, un tableau vie/œuvre/époque et une notice bibliographique enrichissent notre perception.

                           Un regret : les coquilles du texte, un peu trop nombreuses.

                           Un rappel : la collection patrimoniale Espace Nord était alors gérée par les éditions Luc Pire, mais la Fédération Wallonie-Bruxelles, devenue propriétaire, en a désormais confié les rênes aux Impressions Nouvelles (après un appel d’offres).

 

L’autrice

Marie Gevers

Marie Gevers est née en 1883 à Missembourg (Missenborg, originellement), grand domaine familial avoisinant le village d’Edegem, près d’Anvers. Son père était avocat et son grand-oncle Jan-Frans Willems, appelé « le père du mouvement flamand », fut le chef de file du renouveau de la littérature flamande au début du XIXe siècle. En 1908, elle épouse le peintre Frans Willems, parent de Jan-Frans et neveu de l’écrivain Anton Bergmann.

                               Phil : Jan-Frans Willems (1793-1846) est le Willems du… Willemsfonds, cette organisation culturelle flamande fondée en 1851 pour promouvoir le néerlandais.

                            Tu situes le terreau artistique qui nourrit Marie mais l’histoire est plus belle encore : l’un des fils de Marie, Paul Willems (1912-1997), sera à son tour, comme Flamand écrivant en français, l’un des plus grands auteurs de notre histoire littéraire, il entrera lui aussi à l’Académie royale. Le fait est exceptionnel. Mais notre paysage littéraire compte d’autres paires littéraires : Suzanne Lilar/Françoise Mallet-Joris, Pierre Coran/Carl Norac, Ghislain/Stanislas Cotton et Yvon/Jean-Philippe Toussaint en mode parent/enfant ; François Emmanuel/Bernard Tirtiaux en mode frères. Qui ai-je oublié ?

Encouragée et conseillée par Émile Verhaeren (puis par Max Elskamp), elle est d’abord poétesse avant de se tourner vers le roman. Ecrivant toute son œuvre en français, elle donnera aussi des traductions d’écrivains néerlandophones. Héritière directe des réalistes flamands, elle pratique une forme de régionalisme dont elle s’échappe en réduisant son terroir aux dimensions de ce merveilleux domaine de Missembourg, avec son parc et sa maison à trois pignons se mirant dans les eaux sans ride de l’étang tout proche.

Elle est élue à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique en 1938 bien avant donc que les académiciens français ne s’avisent d’accueillir Margueritte Yourcenar.

Ses romans les plus célèbres sont Paix sur les champs, La comtesse des digues ou encore Madame Orpha.

                               Phil : La comtesse des digues est un très beau roman, un classique, lui aussi, des Lettres belges. Ce livre raconte un paysage (la vallée de l’Escaut du côté de Tamise, le fleuve, ses digues et ses schorres), une activité pittoresque (le contrôle des eaux, dont dépend la richesse, la survie des lopins de terre de la région) et les émois d’une jeune femme, Suzanne, face aux choix fondamentaux : partir et courir le monde ou s’ancrer là où convergent racines et inclinations naturelles, vivre libre ou se marier, naviguer entre pulsions et raison, etc. Une grande modernité traverse le poids du passé et des traditions. Qui dresse au vent comme un étendard du sens. Et de l’anticonformisme, de la jeunesse, de la vie cyclique.

Trois ouvrages plus singuliers se recommandent également : Plaisirs des météores, qui est un calendrier des liturgies saisonnières ; Des mille collines aux neufs volcans et Plaisir des parallèles – essai sur un voyage. Ces deux derniers ouvrages surprennent chez une autrice éprise de sa campagne campinoise. Nés au hasard de l’installation de sa fille au Rwanda, ces deux ouvrages sont un intéressant témoignage de ses voyages en Afrique centrale.

 

Le style et la poétique

L’écriture de Marie Gevers est celle d’une poétesse. Dans ses romans, ses récits et singulièrement dans l’œuvre ici commentée, elle déploie, tout comme dans ses poèmes, une magie de l’analogie, où les sons, les odeurs, les visions, les vibrations de l’air tissent entre eux tout un réseau de correspondances. Sous son regard, la matière, la nature se métamorphosent en signes que la poétesse incarne en une vision propre.

Le spectacle de la nature nous est rendu dans une extrême richesse faisant appel à tous nos sens, avec une précision de vocabulaire extrême et une syntaxe rigoureuse. Mais, loin de se dessécher en un réalisme aride, la prose de Gevers nous entraîne, par glissements successifs et libres associations d’idées, dans une remémoration onirique de son existence.

D’une composition très travaillée mais époustouflante de simplicité, où chaque sensation renvoie à une autre, Marie Gevers tire des effets saisissants : le silence d’un soir évoque successivement le temps qui passe, les fééries de l’enfance, la caresse du vent un après-midi d’été, le bruissement des feuillages, la jolie cousine Margueritte étendue au jardin dans un hamac agitant un éventail plein d’oiseaux dont elle envoie le souffle dans les cheveux de sa cousine Marie. Plus d’une fois, je me suis arrêté dans ma lecture, comme ensorcelé et m’interrogeant : « Comment est-elle parvenue à nous emmener jusqu’ici ? » Alors, j’ai relu les quelques pages précédentes, émerveillé par l’aisance avec laquelle nous glissons dans les songes éveillés du texte.

Une anecdote fera mieux comprendre ce tour d’esprit. Marie Gevers la raconte dans une communication à la séance mensuelle du 14 mars 1959 de l’Académie royale. Petite fille, elle suit des cours de piano (elle aimera la musique toute sa vie). Après quelques mois, son professeur lui dit : « Maintenant, je vais te faire jouer du Bach. « Qu’est-ce que c’est, Bach ? » demandai-je ingénument. » — « « Bach ? Bach ? C’est le pain blanc du pianiste. » Et elle me fit étudier une Invention. Il y a de cela près de soixante-cinq années, et le génie de Bach crée encore pour moi la senteur d’un pain de fine farine sortant tout chaud du four, le parfum d’un champ de froment mûr, sous un violent midi de juillet ».

                                Phil : Marie Gevers m’a rappelé Marcel Proust (et un peu aussi Marcel Pagnol, le film Un dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier). Ce que confirme joliment Georges Sion :

                                « Tremper un souvenir dans l’onde re-convoquée, et c’est comme pour le thé de la petite madeleine de Proust ou comme le chant de la grive de Chateaubriand dans le parc de Montboissier, la recherche du temps perdu et le temps retrouvé. (…) Mais c’est un être au plus pur, au plus vrai de lui-même qui nous parle ici et là, qui nous livre son chant profond. »

 

Le livre

Philippe et moi avons choisi un ouvrage qui se présente comme un condensé de l’art de Marie Gevers. Ecrit en prose il présente un tour très poétique fait d’associations multiples, de métaphores subtiles, de rêveries et de souvenirs enchantés qui tiennent en lisière sans pour autant le nier, le tragique de l’existence. Il exalte à chaque page la relation profonde qui existe entre l’Homme et la Nature.

L’ouvrage reprend trois textes réunis en un volume vers la fin de la vie de l’autrice : L’étang, souvenirs d’enfance et de jeunesse ; La cave, évocation de la seconde guerre mondiale et surtout expérience douloureuse du deuil et de la perte ; enfin, La chambre retrouvée, écrite plus de dix ans après le récit précédent et célébration du retour à la lumière.

                            Phil : L’étang, était d’abord paru seul dans La petite illustration, avant la guerre 39-45, puis, en 1950, il reparaît en diptyque, associé à La cave, à Paris, dans France-Illustration, portant déjà le titre générique Vie et mort d’un étang. Le triptyque date de 1961.

 

Venons-en à notre lecture proprement dite.

 

L’étang

Missembourg est un vaste domaine acquis en 1867 par les parents de Marie Gevers. Elle y est née, y a vécu et s’y est éteinte dans son sommeil, nonante ans plus tard.

                         Phil : 1867 ! Cette grande dame de nos Lettres naît l’année de la publication du plus grand de nos livres, l’Ulenspiegel de Charles De Coster !

Plus encore de nos jours qu’à l’époque, les maisons natales sont plus souvent rêvées que vécues. Marie Gevers a eu la chance de vivre ce domaine de Missembourg au présent et de le rêver au passé, ce qui donne à ses souvenirs une continuité traversée de songes.

Au centre d’une conjonction parfaite du temps et de l’espace, se trouve l’étang, proche de la haute maison familiale qui s’y reflète et dont le miroir d’eau renvoie au plafond de la salle à manger tout un jeu de lumières mobiles. Tout à la fois œil et mémoire, l’étang garde trace de la vie qui passe tandis qu’au temps des fortes pluies, son trop plein s’écoule vers l’Escaut, par la Gaute, modeste ruisselet, qui relie ainsi le domaine au fleuve et à la mer :

« Donc, tout ce qui se passait dans la maison se passait aussi dans l’étang. L’eau, comme une mémoire, était chargée d’événements qui nous concernaient, et ce n’est que pendant les deux mois de printemps où la Gaute coulait habituellement que cette eau, saturée de nos actes, de nos pensées, de nos vies, pouvait s’échapper et gagner l’Escaut, puis la mer ».

Ici, pas de sortilège des eaux dormantes chargées de maléfices. En une sorte d’Œdipe cosmique si bien décrit par Bachelard, la maison familiale, la nature elle-même, se mirent dans les eaux et jouissent par le spectacle de leur image jumelle, de la suprême harmonie de la forme et de la matière. De cette harmonie toujours reconquise sourd un élan vital, une vibration charnelle, particulièrement sensible au printemps, lorsque le dégel libère le miroir des eaux et qu’une « brume odorante, un encens végétal montent comme un suc aérien de l’étang ».

Au sein de ce réduit de l’univers tout en reflets, senteurs et vibrations, le sentiment de la vie est intense et tout semble y conspirer. Une odeur de menthe fraîche annonce la venue prochaine d’une vie nouvelle :

« O menthe, la fraîche et l’amère, la vivifiante et la vite fanée ! C’est elle qui devait un jour me révéler l’accomplissement de ma destinée féminine, car un matin que je pêchais le gardon, les pieds dans les touffes aromatiques, l’odeur de la menthe m’atteignit soudain jusqu’au cœur. Je compris alors, à mon trouble même, qu’une semence humaine avait pris racine en moi… ».

Dans cet Eden de l’enfance qu’elle compare à une sorte de temps préhistorique plus riche de sensations que tout le restant de l’existence, Marie Gevers vit d’abord sans notion du temps. Pourtant, un certain jour de printemps, un de ses jeunes frères décède :

« Jusqu’à ce jour, le temps-qui-passe et le temps-qu’il-fait n’avaient été pour moi qu’un seul et même personnage, mêlant son visage lumineux et végétal au jardin et à l’âme de ce jardin, l’étang. Dès lors, ils se trouvèrent soudain et violemment séparés. (…) Je pris enfin conscience d’exister, car on m’avait fait baiser au front l’enfant endormi pour toujours, et mes lèvres en éprouvant le froid de la mort avaient su qu’elles étaient chaudes et gonflées de vie ».

L’insouciance de l’enfance s’est brisée comme un cristal. Sidérée, sans mot, sans pleur, la petite Marie confie ses interrogations aux eaux étales de l’étang :

« Une immobilité miraculeuse isolait ma petite barque sur l’eau. Elle était comme suspendue dans une sphère de parfums, de lumières, d’arbres bourgeonnants, de chants d’oiseaux. (…). J’avais les yeux levés droit vers le ciel. Où donc allaient les morts ? Dans cette immensité ? Me retournant, le visage penché sur l’eau, par-dessus le bordage de la barque, je regardai alors le ciel dans l’eau, dans ce miroir où le tain noir que formait la vase donnait aux choses un reflet plus sombre… Où, où donc allaient les morts ? »

Missembourg n’échappera pas à la malédiction qui veut que tous les paradis soient des paradis perdus : peu avant la Seconde Guerre mondiale, la ligne ferroviaire Bruxelles Anvers, qui passe non loin du domaine, est électrifiée : d’importants travaux d’asséchement du site sont réalisés, la nappe phréatique dont l’affleurement alimentait l’étang se résorbe, ce dernier agonise puis meurt. Seuls subsistent les roseaux qui se souviennent de tout, « de la vie de deux générations, mirées dans l’eau dont ils se nourrissaient, de la fenêtre d’où on pouvait se voir dans l’étang ». Un vide s’est creusé que comblent l’imagination et le rêve éveillé, cette forme poétique du souvenir.

                                    Phil : Le texte foisonne de notations poétiques, sapientales :

« (…) le grillon est semblable au bonheur. Il entre, on ne sait pas pourquoi, s’installe, chante et restera peut-être. Peut-être partira-t-il demain. (…) N’allez pas dormir trop vite, les soirs où le grillon chante, écoutez-le encore, encore, encore… »

Bémol.

Je confesse avoir traversé des moments de lassitude devant les évocations détaillées des heurs et malheurs des poules d’eau ou des canards, du chien Jeff et des poissons. J’ai évoqué Tavernier ou Pagnol, mais ceux-ci ont placé l’humain à l’avant-plan, la nature ou la demeure constituent un arrière-plan, certes omniprésent. Le rapport est ici inversé. Quelques humains, quelques interactions humaines se faufilent, mais leurs traces s’estompent face à la surreprésentation du décor, qui est la vie même, sa métaphorisation. Il faut donc déguster ce texte à la page et sans empressement pour en percevoir pleinement la saveur et la grandeur. Jacques Cels ne dit rien d’autre :

« L’ouvrage est en phase avec son époque, peut-être un peu lointaine pour nous, où l’on écrivait avec un stylo réservoir en traçant des pleins et des déliés. En fait, chaque livre a son tempo. Et celui-ci est une invitation à la lecture ralentie. »

 

La cave

Le deuxième récit prend la forme d’un journal, dont la première entrée s’ouvre le 3 décembre 1944. Quelques mois plus tôt, le fils aîné de l’autrice est mort dans le bombardement de Malines. Devant la recrudescence du danger, Marie Gevers et son mari s’installent dans leur cave. Il s’agit d’une annexe souterraine, fermée par une porte disjointe qui donne sur le jardin par un petit escalier et percée d’un soupirail – le hublot – qu’occulte un morceau de carton. Marie va vivre là plusieurs mois. Elle y cherche un refuge contre la mort et, ajoute-t-elle, « je voudrais y réfléchir à la douleur qui menace de me détruire, dissiper le brouillard où je m’égare depuis la mort de J. » Tristement obstinée, Gevers se cherche des raisons d’accepter de vivre.

                                     Phil : « J. » ! Echo à mon bémol et mise en abyme : l’entourage de Marie apparaît le plus souvent en filigrane, à peine esquissé, effleuré. Tantôt, elle recule sous le poids de la douleur (on ne saura quasi rien de « J. »), tantôt la pudeur (ou un choix artistique ?) la limite (on n’apprendra pas grand-chose de son « cher compagnon » ou de son petit Paul).

Sorte de Carnets du sous-sol, le texte de Gevers est à l’opposé de la négativité éperdue qui monte de la tanière de Dostoïevski : il s’agit ici d’une reconquête de la lumière. Une reconquête paradoxale puisque menée depuis une cave, être traditionnellement obscur de la maison qui participe aux puissances souterraines. Ce réduit est cependant vécu comme « une racine latérale de la maison », ce qui renforce encore la polarité de verticalité incarnée par celle-ci. Et puis, dans cette cave comme dans le chagrin le plus noir, l’obscurité n’est pas totale : « le hublot donnerait bien passage à un gros chat. Dès que j’ôte le panneau qui le masque, l’air et le temps, l’heure, la lumière et le paysage s’y précipitent tous à la fois ». Et une force pousse l’autrice à se redresser.

                                          Phil : Un deuxième bémol. Toute bombardée qu’elle soit la nuit, comme tant de Belges d’alors, Marie Gevers n’en demeure pas moins en journée une privilégiée. Et le charme se disloque parfois face à l’embourgeoisement du texte. Bien sûr, Marie et les siens ont été éprouvés et souffrent. Bien sûr, on les voit bienveillants à l’égard des pauvres gens du coin (ceux qui coupent leurs arbres reçoivent des branches pour se chauffer, etc.). Mais, si l’autrice peut s’abandonner à ses rêveries, c’est qu’elle échappe à la confrontation d’un quotidien plus tourmenté. Il y a une extraordinaire contemporanéité du texte en ces temps de pandémie covid : nous avons pu mesurer que le confinement des uns et des autres n’était pas identique, certains devaient se serrer à sept ou huit dans vingt mètres carrés urbains quand d’autres filaient prendre le grand air littoral ou campagnard dans leurs résidences secondaires. Nous sommes en pleine guerre mais Marie vit dans une bulle. Il y a peu d’interactions avec le réel du temps : une aventure tournaisienne, lors d’un Exode effleuré, remarquable d’ailleurs (avec cette entraide faite de petits gestes, l’observation qu’il ne faut jamais s’arrêter aux apparences, aux premiers jugements), détonne dans le corps du texte.

Dans un deuxième temps, je renverse mon appréhension et pose un bémol à mon bémol. Si Marie Gevers a vécu l’Exode mais n’en parle quasi pas, évacuant une source d’action, de suspense, d’épisodes à interconnexions humaines, le choix artistique et la pudeur sont plus conséquents qu’un feutrage contextuel. Qui est relatif. Sous les bombes et entre deux décès.

En ce temps de « révolte des vitres » qui, cessant leur œuvre de protectrices et de passeuses de lumière, se brisent en éclats meurtriers, Marie Gevers se souvient de sa vieille amitié pour le verre, dont enfant elle aimait récolter des morceaux colorés éparpillés dans la cendrée du sentier longeant le chemin de fer. Blottie au fond du jardin, il lui suffisait alors de porter un éclat à ses yeux pour métamorphoser le paysage : « le tesson vert, même en décembre, me rend l’été, et le jaune impose à toute la couleur des moissons ». Expérience toute bachelardienne, celui-ci écrivant : « le Poète, comme tant d’autres, rêve derrière la vitre. Mais, dans le verre même, il découvre une petite déformation qui va propager la déformation dans l’univers ». La consanguinité d’esprit entre Bachelard et Gevers me paraît frappante. Si le philosophe voit dans les quatre éléments fondamentaux (l’eau, la terre, l’air et le feu) la base à partir de laquelle peut se déployer l’imagination débarrassée de ses contraintes rationnelles, de son côté, l’écrivaine-poétesse se saisit, comme d’un talisman poétique, du verre qui les réunit tous les quatre. C’est donc guidée par cette connivence que Marie Gevers entreprend de se reconstruire en remontant aux sources scintillantes de son enfance et de ses rencontres avec la lumière.

                                                 Phil : Il y a une réflexion implicite sur la relativité du réel. Qui est avant tout ce qu’on en fait. Comment on l’observe, le décrypte, choisit de l’envisager.

Le 13 janvier 1945, son mari meurt d’un arrêt cardiaque. Le drame se grave dans le texte en une note laconique et déchirante :

« Ô mon cher compagnon de toujours. Toi, arrêt du cœur ».

Fuyant toute complaisance avec la douleur, Marie Gevers se cherche un terrain plus ferme sur lequel prendre appui. Ce qui la soutient dans son acquiescement à l’injonction de vivre et continuera de le faire le restant de sa vie, ce n’est ni un passé inhabitable ni l’avenir qui l’est tout autant : ce qui la soutient, c’est le sentiment que son être moral est imprégné à tout jamais de la plus complète, de la plus heureuse des unions, créant en elle un fond heureux, une impulsion qu’aucun drame n’a pu anéantir. Dans ces pages pudiques et déchirantes, nous sommes au cœur de ce qui fait de ce livre un chef d’œuvre : une célébration de la vie en tous ses méandres et sous toutes ses formes, qui culmine en un amour indestructible.

                                        Phil : Vrai ! Cette sensation balaie mes bémols ou les transcende. Comme le dit la quatrième de couverture, « nos seuls bonheurs impérissables résident dans les réminiscences que nous en conservons ». Il faut donc engranger. Un maximum de belles choses. Ecrire chacun le plus beau livre possible (de notre vie), à relire au creux d’un fauteuil à bascule et au coin de l’âtre au soir de nos âges. La seule manière de lutter contre la désagrégation ?

Les dernières pages, je dois l’avouer, m’ont profondément ému. La manière dont elle s’applique à survivre puis à revivre. Dont elle évoque son « cher compagnon » aussi. Brièvement mais… En peu de phrases, de mots, un hommage sublime à ce que peut offrir une vie de couple heureuse (« un enchantement »). Et cette fin, d’une concision perforante :

« Ah ! Qu’ai-je fait ! Ai-je vraiment accepté de vivre sans toi ? »

L’immense (faux ?) paradoxe de ce texte, de cet ouvrage : conjuguer prolixité et parcimonie. In fine, le lecteur, qui s’abandonne aux envolées lyriques de notre autrice, doit rester en alerte : à tout moment, une pause peut projeter dans une autre dimension, d’observation du monde-comme-il-tourne, de réflexion sur la manière de s’y emboîter.

 

La chambre retrouvée

Ecrit en 1959, ce texte sonne comme l’épilogue des deux précédents. Dix ans ont passé depuis la fin de la « Révolte des vitres ».

Marie Gevers y décrit une journée type en cette paix retrouvée, sous le signe de la lumière et de Laura, le surnom affectueux que l’on donne au soleil dans le dialecte de la région.

Ce texte très court se clôt avec la nuit, le sommeil et ses rêves, « moments magiques où le temps se sépare de l’espace, où le mot s’éloigne de l’idée, où la forme quitte l’objet ».

                                      Phil : Me frappe, en sourdine assourdissante, la confrontation d’un monde révolu, en voie de disparition, et d’une modernité drainant dans son sillage une ère du soupçon. L’eau de la distribution « passe maintenant à proximité (du domaine), elle est bien plus abondante », mais elle est « désinfectée au chlore », l’autrice lui préfère encore, ô combien !, celle qui « provient d’un grand vieux puits bicentenaire », celle-là, au moins, est « fraîche comme la nuit, non sophistiquée, authentique ». Il y a le lait aussi. Lacta, bientôt en faillite, cède la place à Vacca. Est-ce si anodin ? Non. Il y a une accélération du rythme des événements hors de la propriété familiale. Qui est d’ailleurs survolée par un avion venu d’Angleterre alors que les environs, autrefois campagnards, sont rongés :

« Nous sommes cernés par les routes vrombissantes d’autos et par les nouveaux quartiers de la grand’ville en extension. »

Après la mort de l’étang, celle du domaine se profile, ou celle de tout ce qui en a élaboré la trame onirique, l’étoffe des rêves.

La mort ! Métaphorisée par celle du lièvre, abattu par un voisin malveillant en dehors de la saison de la chasse ou de l’interdiction de tir qui a transformé la propriété en refuge pour le Vivant (on y respecte même la toile d’une araignée). Encore un écho des temps présents et de leurs enjeux principaux : l’ultra-libéralisme détruit la biodiversité, la course éperdue au profit, au plaisir maximalisés conduit la gent humaine (mais pas la planète, qui s’en remettra et nous survivra) vers l’abîme.

 

En guise de conclusion

Personnage central de ce livre, le domaine de Missembourg apparaît comme hors du temps mais aussi hors de l’espace commun. La vie alentour ne manifeste sa présence que de manière estompée, assourdie par les grands arbres du domaine. Et, même lors des promenades le long de la Gaute, il n’est guère question de villages traversés : tout se passe comme si ce ruisselet, par lequel s’évacue le trop-plein de l’étang et qui se jette ensuite dans l’Escaut, était le seul lien entre Missembourg et le reste du monde. Cette insularité est encore renforcée par la guerre et le refluement de la vie quotidienne dans la demeure familiale puis dans sa cave. A partir de ce resserrement maximal, l’écriture de Gevers est gagnée par une expansion prodigieuse qui nous entraîne aux confins de l’immensité de l’intime.

                                             Phil : Oui, je suis convaincu, et dépose un couvercle sur mes bémols. Un grand livre et une grande autrice !

Ouvrage personnel et autobiographique, Vie et mort d’un étang réalise à merveille le programme qu’elle traçait dans la communication déjà évoquée et dont les termes se retrouvent dans le deuxième texte, non publié alors :

«   Ah ! il est bon de scruter une vie, comme on scrute l’aubier d’un arbre, où chaque année dessine autour du cœur un anneau dont les lignes sont plus ou moins marquées selon l’aridité ou la fécondité des saisons ; mais il serait encore plus passionnant de suivre longitudinalement une veine du bois, depuis l’origine dans la racine, jusqu’au sommet, là où les branches sont si légères et les feuilles si fines que seuls peuvent s’y poser le vent et le soleil, la neige et la pluie, la lumière et la nuit, (…) pour trouver la ligne vitale qui m’a conduite, malgré ou à cause d’une instruction fantaisiste, à la profession d’écrivain ».

 

Jean-Pierre Legrand et Edi-Phil RW.

 

Voir notre précédent épisode patrimonial :

LIEN vers l’Ulenspiegel de Charles DE COSTER

A suivre : Camille LEMONNIER.

LES PERLES DE L’HISTOIRE LITTÉRAIRE de BELGIQUE FRANCOPHONE – 1. Charles DE COSTER, LA LÉGENDE d’ULENSPIEGEL (1867)

Jean-Pierre LEGRAND + Philippe REMY-WILKIN

 

Au fil des pages et Les lectures d’Edi-Phil (numéro 32/juillet) fusionnent cet été 2020 pour ouvrir un nouveau feuilleton…

Les perles de l’histoire littéraire de Belgique francophone

 

Ulenspiegel, bas-relief de Koos van der Kaay (1899-1976), sur le mur du cimetière de Damme, à deux pas de la fameuse Tour (de Notre-Dame).
Ulenspiegel, bas-relief de Koos van der Kaay (1899-1976), sur le mur du cimetière de Damme, à deux pas de la fameuse Tour (de Notre-Dame).

 

(1)

Charles DE COSTER, La Légende d’Ulenspiegel (1867).

Le duo alterne les rôles à chaque épisode.

Cette fois, Edi-Phil à la mise en place, Jean-Pierre au contrepoint.

LES LECTURES D'EDI-PHIL #21 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES ...
Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

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Jean-Pierre LEGRAND

Charles De Coster, La Légende d’Ulenspiegel, roman, Collection Espace Nord, 2017, édition établie et présentée par Jean-Marie Klinkenberg, 510 pages.

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          Le titre.

Le titre réel, interminable, est repris à l’intérieur du livre, écho à d’autres récits picaresques mythiques : La Légende et les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandre et ailleurs

Pour Jean-Marie Klinkenberg, « au pays de Flandre et ailleurs » n’est pas anodin. Ce livre est certes un chant d’amour à la Flandre mais il ne s’y limite pas. Son héros, Thyl Ulenspiegel, un Flamand de Damme, va parcourir bien des territoires : pèlerinage contraint à Rome (comme pénitence) au début du livre, guerre menée dans les futurs Pays-Bas dans la dernière partie, et, au milieu, d’interminables errances dans « les pays », qui expriment une pré-nation belge, entre France et Allemagne, courant du Luxembourg au Limbourg ou à la région d’Anvers en passant par le Brabant (Bruxelles), le Hainaut ou le nord de la France, le Namurois, les Flandres, Liège, les bords de Meuse ou d’Escaut.

                              JEAN-PIERRE :

Une chose m’a surpris dans les multiples pérégrinations de Thyl : nous ne trouvons pratiquement aucune description des pays traversés, pas l’ombre d’un paysage, si ce n’est, ici ou là, l’évocation fugace d’un ciel qui se charge, du jour qui se lève. Le chapitre 53 s’ouvre ainsi de manière surprenante :

                            « Ayant longtemps marché, Ulenspiegel eut les pieds en sang, et rencontra, en l’évêché de Mayence, un chariot de pèlerins qui le mena jusque Rome ».

Pas un mot des villes visitées, des hasards du chemin, non plus de la Ville éternelle. Mais partout, on retrouve un même peuple, les mêmes tourments, des bourgeois et nobliaux imbus d’eux-mêmes et si aisés à mythifier. L’impression produite est d’essence humaniste : l’homme est décidément le même partout.

 

          Le roman.

            Le texte témoigne d’une fraîcheur extraordinaire. Le meilleur roman de nos Lettres ? Le « roman fondateur » de celles-ci, rapporte la rumeur depuis des décennies. Le préféré de Jacques De Decker, en tous les cas, grand critique des dernières décennies. Et le mien ! Quoique mes souvenirs soient brouillés par la juxtaposition d’une autre passion, la version BD de Willy Vandersteen, qui illumina mon enfance. Deux passions qui m’envoient passer quatre ou cinq jours chaque année aux alentours de la Tour de Damme.

Cette édition, commanditée par nos institutions (Fédération Wallonie/Bruxelles & Communauté Française de Belgique), est d’une qualité formidable, il faut louer le travail de J.M. Klinkenberg, l’impression et la mise en page, l’illustration de couverture d’Olivier Deprez, issu de la BD d’avant-garde. Le récit et la langue s’en trouvent décapés, revigorés, rendus à leur statut.

                              JEAN-PIERRE :

J.M. Klinkenberg a de la suite dans les idées : en 1971 déjà, il présentait à l’université de Liège sa brillante thèse intitulée Style et archaïsme dans La Légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster. Son idée maîtresse – qui n’a pas changé  – était que le style archaïsant du texte ne se réduit pas à un aimable pittoresque mais est consubstantiel au style même de De Coster. Chez ce dernier, écrivait-il, « le style, c’est l’archaïsme » : en d’autres termes, le style de La légende n’existe pas indépendamment de l’archaïsme. La présente édition « définitive » est en quelque sorte la concrétisation éditoriale de cette thèse : elle réintègre un certain nombre d’éléments archaïsants, présents dans la première édition mais estompés dans les suivantes. J’y reviendrai plus loin. Quoi qu’il en soit, il est très touchant de tenir en main un ouvrage qui, au faîte d’une existence, incarne une idée de jeunesse poursuivie la vie durant.

                          PS. Un essai a été tiré de cette thèse (Samsa, Bruxelles, 2017) :

https://www.samsa.be/livre/la-legende-d-ulenspiegel

 

          La légende est germanique, ne l’oublions pas, notre romancier s’est approprié le mythe et en a livré la version la plus aboutie, achevant la transformation du fripon farceur en héraut de la liberté et chantre du plat pays confronté à la Légende noire de Philippe II et du duc d’Albe, au XVIe siècle.

                              JEAN-PIERRE :

Un mot sur le pédigrée de notre héros. Comme Faust, un autre grand mythe européen, il apparaît en Allemagne. De premières éditions s’y échelonnent entre 1478 et 1510/1511. L’ouvrage est rapidement édité à Strasbourg puis à Anvers, traduit en français, en anglais, en danois, en polonais et en latin.  L’auteur allemand prétend s’inspirer d’un personnage réel né en pays saxon, à Kneitlingen am Elm, vers 1300, et mort de la peste en 1350 à Mölln, en Schleswig-Holstein. Celui-ci aurait été une sorte de meneur de révoltes de paysans, en butte à la vindicte croissante de la bourgeoisie des villes, dont les hauts faits auraient été progressivement déformés par la tradition orale.

 

          De Coster et la Belgique.

            Dans une autre édition (Minos/La Différence, Paris, 2003), la préface de Patrick Roegiers est féroce… pour la Belgique. Roegiers a beaucoup de talent mais un sérieux contentieux avec notre pays (il vit en France depuis des décennies et en a acquis la nationalité). Ce qui se note dès ses premiers mots, son titre : Les Mésaventures de Charles De Coster au piteux pays de Belgique. Qu’il renforce illico par une citation de… De Coster :

          « Pays de Belgique, l’avenir

          Te condamnera pour t’être

          Tout en armes, laissé piller. »

Le ton, virulent, des allures de charge baudelairienne, peut surprendre, mais je n’en contesterai pas la légitimité, la résonance actuelle : on s’agite en tous sens pour tenter de sauver les soldats Ryan de l’édition belge francophone. Une nation ne peut exister sans identité affirmée. Ce qui est le contraire du nationalisme étroit. Une identité ancrée, construite permet de s’aimer soi-même, ce qui permet d’aimer ou de respecter/estimer l’autre. Comme le démontre Amin Malouf dans ses Identités meurtrières. Ou… De Coster dans Ulenspiegel !

 

          Charles De Coster (1827-1879).

            Sa biographie est grisounette. Employé de banque durant six ans, il s’ennuie et reprend des études. Chargé de publication de lois périmées, professeur d’histoire et de littérature à l’Ecole de guerre, répétiteur, il semble tout attendre de la littérature.

Ce n’est pas un génie précoce. Ses premiers écrits sont poussifs (ce que nous avons pu vérifier via les extraits cités par Raymond Trousson dans sa biographie, parue chez Labor, à Bruxelles, en 1990), son génie explose avec le choix d’une plongée vers un ailleurs langagier : les Légendes flamandes (1858) sont rédigées en français ancien. Les Contes brabançons (1861) participent de l’élan mais en français moderne. Il passe alors à son Ulenspiegel. Qui lui prend dix ans. Il s’y attèle avec beaucoup d’ambition, il y met tout son talent (ou son génie) et son cœur.

Pourtant, l’auteur du plus grand livre belge de tous les temps meurt pauvre et ignoré. Il est redécouvert et pavoisé dix ans après sa mort. Parfois pour de mauvaises raisons. Ainsi, la Jeune Belgique de 1880 l’instrumentalise post-mortem pour se légitimer, De Coster les annonçait, EUX, ses membres, tout mouvement doit recourir à un Grand Ancêtre sacralisé qui fonde sa légitimité.

Le cas De Coster me fait un peu penser au cas Schubert. Il a de beaux amis, si je puis dire, d’autres originaux : Félicien Rops (qui illustrera la première édition d’Ulenspiegel) ou Wiertz, notre peintre de l’immense. Mais Camille Lemonnier (l’autre Grand ?) résumera subtilement la situation :

         « Il a eu des lecteurs ; il n’a pas eu de public. »

Des détails biographiques interpellent. Il est né à Munich et a passé ses premières années en Allemagne. En a-t-il conservé une attraction ? Thyl, il est vrai, est arraché au patrimoine légendaire allemand (nos voisins nous ont bien volé Lohengrin !) et ses aventures le portent plus d’une fois en Germanie (à Cologne, Hambourg, Mayence, Nuremberg, etc.) alors qu’il évite la France, que les allusions à celle-ci sont peu nombreuses et peu cordiales. Mais la germanophilie (Allemagne, Pays-Bas du Nord) permet un sillon littéraire original, un éloignement accentué du français normatif.

Charles De Coster est mort une deuxième fois, de par l’abandon des politiques, des médiateurs, des lecteurs… belges (et français), alors que d’autres pays le célébraient (il a eu droit à des dizaines d’éditions en Russie soviétique !). Sa singularité a induit la méfiance des Wallons et des francophones (il s’enthousiasme pour la Flandre et le flamand), des Flamands (il écrit en français et est bruxellois), de la France (il ignore le pays et s’écarte des canons de sa littérature). On pourrait même ajouter qu’il condamne in fine la Belgique, qui cède devant la tyrannie espagnole quand les Pays-Bas du Nord triomphent (Thyl et Nele s’installent à Veere, en Zélande, au bout du récit !). Aurait-il été plutôt un chantre anticipé du Benelux ? Un nostalgique des Grands Pays-Bas hérités du duché de Basse-Lotharingie et des Bourguignons ?

                              JEAN-PIERRE :

Charles De Coster est méconnu même – et surtout – en Belgique. Anecdote amusante, j’ai fait le test dans mon entourage professionnel. Personne ne l’a lu. Un de mes collègues flamands, au demeurant très cultivé, en était même convaincu : De Coster est un auteur flamand et son chef d’œuvre est écrit dans la langue de Vondel. Un travail immense est encore à faire pour réhabiliter notre patrimoine littéraire et le faire mieux connaitre : les petits francophones ont été biberonnés au Lagarde & Michard, recevant de la sorte une éducation littéraire guère différente de celle dispensée aux petits Parisiens. Les choses ont évolué et évoluent encore, mais bien trop lentement.

 

Charles De Coster - Babelio

Charles De Coster

 

          Un chef-d’œuvre !

            Et si on abordait l’essentiel ? Ulenspiegel est un roman ample et nourri, sans temps morts, qui possède une atmosphère à nulle autre pareille, un souffle puissant, une écriture, des personnages et des scènes inoubliables, une inventivité et une modernité décapantes. On rit, on frissonne, on pleure, on rêve, on est très heureux ou très malheureux, révolté ou comblé, etc.

                              JEAN-PIERRE :

Un petit mot de l’histoire elle-même. Je reprendrai largement l’excellent dossier pédagogique édité par Espace Nord.

Thyl Ulenspiegel naît à Damme, en Flandre, sous le règne de l’empereur Charles-Quint, le même jour que le futur Philippe II. Le protestantisme se répand alors aux Pays-Bas. Sa famille est pauvre (Claes, le père, est charbonnier) mais heureuse. Pour avoir tenu des propos contre la religion catholique, Thyl doit se rendre en pèlerinage à Rome pour implorer le pardon du pape. Pendant ce voyage, il est l’auteur de nombreuses farces et commet quelques infidélités envers sa fiancée Nele, la fille de Katheline la « bonne sorcière », qui leur a annoncé un destin merveilleux.

Arrivé à Rome, le pape lui pardonne (ce qui lui coûte tout de même cent florins) et Ulenspiegel prend le chemin du retour. Pendant ce temps, à Damme, Katheline, accusée d’avoir empoisonné une vache qu’elle cherchait en réalité à soigner, a subi la torture du feu et est devenue folle. Claes est condamné à mort par l’Inquisition pour hérésie. On torture Thyl et sa mère afin de découvrir où se trouve le trésor de Claes (un cadeau de Josse, son frère hérétique). Soetkin, la mère, meurt de ses souffrances et de chagrin. Les sortilèges de Katheline donnent une vision à Thyl et à Nele : celle des mystérieux « Sept » que Thyl doit trouver…

Avec le premier livre, les liens familiaux sont défaits : la mort de Claes et de Soetkin transforme Thyl en révolutionnaire. Il jure de venger ses parents et de délivrer la Flandre de l’envahisseur étranger. Dans ce but, il rejoint, avec son ami Lamme (qui recherche sa femme), l’armée de Guillaume Ier d’Orange, les Gueux. Nous suivons notre troupe dans ses joyeuses tribulations. Le Nord devient indépendant ; le Sud (la future Belgique) demeure aux mains des Espagnols. Thyl et Nele se retirent dans une tour, sur une île, entre le Nord et le Sud. Une nouvelle vision leur fait découvrir ce que sont les « Sept ». Et Ulenspiegel devient un personnage mythologique…

 

          La langue.

            De Coster a osé ce que d’autres pousseront plus loin : l’invention d’une langue propre à véhiculer un récit, à créer une atmosphère. Songeons au Seigneur des Anneaux ou à Game of Thrones. Il ne va pas si loin ou va beaucoup plus loin. En s’écartant de la littérature française et des codes de sa langue, en se réclamant de Rabelais pour sauter des siècles de tradition innervée par l’Académie ou Descartes, De Coster ne crée pas une langue déconnectée du réel, il construit une langue hybride qui révélera aux lecteurs la culture et la truculence flamandes.

Une langue hybride ? Elle mêle mots précieux (gastralgique), désuets (coîment), rares (patard), argot (chichard), patois (rommel-pot, kaberdoesje), noms typiques (Josse Grypstuiver) tout en multipliant les audaces syntaxiques, etc. Le résultat ? Un pseudo-vieux français très exotique, qui rend justice au flamand, en farcissant un texte intelligible d’une foultitude de mots flamands (noms propres, expressions, aliments, lieux, métiers, etc.). La langue inventée nous atteint en plein cœur, gorgée de bière (dobel-cuyt et bruinbeer) et de distorsions, fille des tableaux de Breughel, Jordaens, Rubens ou Bosch.

                              JEAN-PIERRE :

Le modelage d’une langue pour les besoins d’une œuvre, qui plus est dans un sens archaïsant, est une démarche périlleuse. Le pastiche ou la caricature ne sont jamais loin et le risque de sombrer dans le ridicule n’est pas mince. Rien de tel dans La légende dont la langue est intimement assortie aux harmoniques du discours et du monde qui en surgit.

Le vocabulaire est riche, mais sans ostentation ni dérive dans une surenchère de termes rares ou vieillis, le contexte permet presque toujours de saisir le sens, et je n’ai presque jamais dû recourir au néanmoins précieux lexique joint en fin de volume.

Sur le plan syntaxique, quelques tours reviennent mais qui appartiennent au style poétique telle, par exemple, la fréquente antéposition de l’adjectif. S’insèrent également dans le texte des chants, des ballades qui concourent comme les autres figures de style, au dépaysement à la fois temporel et géographique.

L’autre particularité du texte est, comme le souligne Philippe, son hybridation linguistique. Dans une étude récente parue dans la revue des lettres belges de langue française (“Sors de mes yeux” : le flandricisme comme effet de traduction dans La Légende d’Ulenspiegel), Rainier Grutman démontre qu’à côté de l’importation de termes flamands repris tels quels (xénisme), le texte de De Coster comporte une large part d’expressions traduites du néerlandais qui renforcent le dépaysement ressenti à la lecture. Ainsi en est-il d’un sobriquet inusité en français et que l’on retrouve en maints endroits du livre : aigre trogne, traduction quasi littérale de zuur smoel.

Il est fréquent qu’une phrase recoure à la fois au procédé du xénisme et de la traduction. En voici un exemple pris au hasard :

                         « En ce temps-là pèlerinant il entra au service d’un certain Josse, surnommé le Kwaebakker, le boulanger fâché, à cause de son aigre trogne ».

La même étude montre de manière passionnante que, sans nullement se livrer au plagiat, De Coster s’est servi d’un texte source qui n’est autre que la brochure Het aerdig leven van Thyl Ulenspiegel publiée par Van Paemel. L’ensemble de La légende contient dès lors des mots et des phrases faits pour donner l’impression d’avoir été traduits du flamand, « ce qui en fait une construction interculturelle avant la lettre », une traversée des langues brouillant les pistes identitaires.

Confronté à cette démarche très élaborée, il n’est pas surprenant que, dans la présente édition, J.M. Klinkenberg ait souhaité être au plus proche de cette langue archaïsante si consubstantielle à l’œuvre, et soit donc revenu à la leçon de l’édition originale.

Cela peut dérouter… Ainsi, J.M. Klinkenberg réhabilite ce qui peut apparaître comme des coquetteries typographiques. Constatant que, dans l’édition originale, la conjonction et est régulièrement transcrite &, tandis que tous les s intérieurs se présentent sous la forme ʃ, il réintègre ces formes abandonnées par les éditions précédentes. Cela donne par exemple ceci :

                       « Ils avançaient riant & deviſant, tandis que Sa Sainte Majeſté regardait en son eſtomac pour voir s’il y avait aſſez de place pour le dîner de ceux d’Audenaerde. »

J.M. Klinkenberg souligne à juste titre que tout ceci donne sa patine à l’œuvre entière :

                            « (…) on oublie trop souvent, en effet, que le livre est un objet, et que l’écriture n’existe point sans un support. La lecture, acte qui consiste à prendre connaissance d’un texte, n’est donc pas une opération exclusivement linguistique : le grain et la couleur d’un papier, la forme, la dimension et la diversité des caractères, voilà des éléments qui ne vont pas sans influencer cet acte ».

Je partage son avis. Quelle impression produirait encore la traduction en français moderne d’un vieux grimoire publié en format word Time New Roman sur internet ? Il n’empêche, ces audaces typographiques peuvent indisposer en notre époque de lecture rapide et entraver la conquête de nouveaux lecteurs. J’espère de tout cœur me tromper.

 

La Tour de Notre-Dame, à Damme, depuis le cimetière qui la jouxte (décor mythique de la BD de Vandersteen).
La Tour de Notre-Dame, à Damme, depuis le cimetière qui la jouxte (décor mythique de la BD de Vandersteen).

          Une charge au vitriol.

            Dès la préface, dite du hibou, un mystérieux Bubulus Bubb. condamne le crime en col blanc :

         « Tu ne sais peut-être pas ce que c’est qu’un hibou. Je vais te l’apprendre. Le hibou, c’est celui qui, en tapinois, distille la calomnie sur les gens qui le gênent, et, quand on lui demande de prendre la responsabilité de ses paroles, s’écrie prudemment : Je n’affirme rien, ON m’a dit. Il sait bien que ON est indénichable. »

Seront ensuite dénoncés une série de forfaits : compromettre l’honneur d’une jeune fille, endetter les familles, trafiquer ses produits pour augmenter ses profits, voler la veuve et l’orphelin, etc. Mais les politiques, les Grands de ce monde sont aux premières loges de la déferlante : ils avancent masqués, affichant liberté et amour d’humanité quand il leur sied d’égorgetter un homme ou une nation :

          « C’est un accord souverain entre princes de s’entraider contre les peuples. »

Charles-Quint et Philippe II incarnent une paire parallèle à Claes/Thyl mais couleur nuit/sang. Pour aimer les autres, il faut s’aimer soi-même, aimer la vie (le vin, les femmes, les gens), mais le futur roi, dès l’enfance, s’ennuie et torture des animaux :

          « (…) sa bouche (NDLR : d’une guenon apprivoisée) était ouverte comme pour crier la mort, il s’y voyait de l’écume sanglante, et l’eau de ses larmes mouillait encore sa face. »

L’Eglise se situe à même hauteur (de bassesse) : elle engendre culte du profit (indulgences), hypocrisie et délation, violences morale et physique (Inquisition), voire un dégoût de la vie, de la nature.

De Coster appartenait à une (nouvelle) vague libérale préoccupée par le sort du peuple, des Flamands non francophones marginalisés par l’Etat et ses élites. Les valeurs de l’auteur apparaissent à travers son héraut. Générosité, solidarité, au-delà des clivages (de rang social, de sexe, de confession, etc.) :

          « (…) celui qui mange sans partager son repas avec le prochain n’est pas digne de manger. »

Thyl pleure devant « les corps des hommes pendus pour avoir eu faim » :

          « Ah ! si j’étais l’empereur Charles, je ferais faire des florins pour tout le monde, et chacun étant riche, plus personne ne travaillerait. »

Au-delà d’un humanisme bienveillant, il y a dérive vers l’utopie et vers une idéologie plus décapante, audacieuse. Ses héros sont des révolutionnaires, des anarchistes. Qui se moquent des règles, si elles sont arbitraires. Thyl toise les Grands de haut, plus vert qu’un Pardaillan :

         « Majesté (NDLR : Charles-Quint !), je demande qu’avant que je sois pendu, vous veniez baiser la bouche par laquelle je ne parle pas flamand. »

Et il n’hésite pas une seconde à se confronter aux chefs de son propre parti, à ses camarades de combat s’ils ne respectent pas un code de conduite à l’égard des ennemis, fussent-ils les plus cruels, dût-il en être condamné à mort par les siens.

                              JEAN-PIERRE :

Sous-jacente au récit, on peut également lire une critique sociale. A l’époque de De Coster, la Belgique est déjà l’un des Etats les plus densément peuplés d’Europe et aussi l’un des plus industrialisés (bien plus que la France). Le capitalisme naissant fait jouer à plein la concurrence et crée toutes les conditions d’un dévastateur dumping social.

De Coster est sensible à la misère sur laquelle se bâtit la prospérité de la Belgique qui, un peu plus tard, deviendra la seconde puissance économique mondiale. On en trouve un écho dans le sabbat de Katheline qui rapporte ainsi les instructions du Christ quant au sort de Charles-Quint qui comparaît devant lui :

                           « Tu en feras un âne, afin qu’il soit doux, maltraité et mal nourri ; un pauvre, pour qu’il demande l’aumône et soit reçu avec des injures ; un ouvrier, afin qu’il travaille trop et  ne mange pas assez ; puis, quand il aura bien souffert dans son corps et dans son âme d’homme, tu en feras un chien, afin qu’il soit bon et reçoive les coups ; un esclave aux Indes, afin qu’on le vende aux enchères ; un soldat, afin qu’il se batte pour un autre et se fasse tuer sans savoir pourquoi ».

 

          Mille tons !

           Que lit-on en dévorant Ulenspiegel ? Un pamphlet à portée sociologique, politique ? Un récit picaresque ? Les aventures des comparses Thyl et Lamme sont, il est vrai, souvent joyeuses, satiriques et paillardes. Nos héros boivent et mangent à nous donner le vertige. Le fils de Claes, malgré son amour pur, profond, complet, définitif pour Nele, courtise, lutine et bien plus… toutes les jolies filles de Flandre et d’ailleurs (mais toujours gentiment, naturellement) :

          « (…) douce hôtesse à la peau ambrée, aux yeux brillants comme des perles. C’est couleur de soleil que l’or bruni de ces cheveux ; ce fut Vénus, sans jalousie, qui te fit tes épaules charnues, tes seins bondissants, tes bras ronds, tes mains mignonnes. »

Une épopée, qui multiplie les scènes hautes en couleurs ? Tortures et mises à mort, combats, errances meurtrières d’un loup-garou, etc. Un roman historique ? Nous traversons le Sac de Rome, la décapitation des comtes d’Egmont et de Hornes, des batailles et des traités… Un Road-book ? Un Bildungsroman, qui verrait Thyl quitter son costume de farceur et de séducteur, souvent drôle et courageux mais égoïste à l’occasion (de retour de ses trois années d’errances contraintes, il vit un temps en concubinage avec une veuve de Koolkerke, sans se manifester auprès de ses parents, de Nele), pour assumer ses responsabilités d’homme et de citoyen ? Il est vrai qu’un déclic s’opère à la page 151, avec le discours de Claes à son fils, qui précède la mort du père sur le bûcher :

          « Fils, tu péchas souvent courant les grands chemins, ainsi que font les mauvais garçons ; il ne faut plus le faire, mon enfant, ni laisser seule au logis la veuve affligée (…). »

Un conte à la naïveté décapée, digne de Perceval ou des bergeries médiévales ?

         « A Damme, en Flandre, quand mai ouvrait leurs fleurs aux aubépines, naquit Ulenspiegel, fils de Claes. »

Et que dire des accents thriller/policier (le loup-garou), fantastiques ou mystiques (visions de Katheline ou de Nele, scène des feux follets et du géant, etc.), sociologiques, philosophiques, poétiques, burlesques et grotesques ?

Ou alors c’est LE livre belge par excellence ? Un Bruxellois écrit en français un chant d’amour pour la Flandre, son peuple et ses paysages, ses légendes et son patrimoine, ses produits ?

                              JEAN-PIERRE :

S’il y a bien une chose frappante à la lecture, c’est la diversité de tons. J’ajouterai la tonalité supplémentaire du genre prophétique, certes largement détourné et qui par moment, incline le roman vers une parodie de contre-évangile et, en tout cas, penche progressivement vers le mythe. Cela éclate dès les premiers chapitres et la prophétie de Katheline :

« Claes est ton courage, noble peuple de Flandre, Soetkin est ta mère vaillante, Ulenspiegel est ton esprit ; une mignonne et gente fillette, compagne d’Ulenspiegel et comme lui immortelle, sera ton cœur, et une grosse bedaine, Lamme Goedzak, sera ton estomac. Et en haut se tiendront les mangeurs de peuple, en bas les victimes ; en haut frelons voleurs, en bas, abeilles laborieuses, et dans le ciel saigneront les plaies du Chriſt ».

En maints endroits, on retrouve des allusions à peine voilées au récit biblique : l’enfance de Thyl nous est rapportée sur un tour qui nous rappelle saint Luc (« Tandis que croissait en gaie malice le fils vaurien du charbonnier, végétait en maigre mélancolie le rejeton dolent du sublime empereur. ») ; il entre dans la ville d’Anvers monté sur un âne et vêtu d’une « belle robe de soie cramoisie », il ne craint pas de s’exprimer de manière elliptique et, dans les dernières lignes du roman, semble ressusciter et vaincre la mort.

 

La Tour de Damme en contreplongée (où se déroule une vision dans Ulenspiegel, décor mythique aussi de la BD de Vandersteen)
La Tour de Damme en contreplongée (où se déroule une vision dans Ulenspiegel, décor mythique aussi de la BD de Vandersteen)

           La complexité des messages.

            On se tient très loin du binaire. La charge contre l’Eglise est terrible mais on peut rencontrer un curé bienveillant et des catholiques qui protègent les protestants, les suivent en exil ou au combat. Il y a de mauvaises femmes et des femmes merveilleuses. Et idem du peuple, des hommes de haute ou basse extraction. Le Prince d’Orange, tel que fantasmé (comme est fantasmé le protestantisme, qui se résume à une idée, la liberté de conscience, à une étape menant à la laïcité), est le parangon des vertus du politique : il se tait et écoute, réfléchit ; il se dépouille de ses biens, de sa fortune pour nourrir la lutte de libération ; il est loyal, courageux, reste soudé à une éthique chevaleresque, etc. Le landgrave de Hesse offre une autre figure de véritable noblesse.

Par contre, autour de Thyl, les compagnons de lutte sont parfois aussi vils que les ennemis. L’immense empathie pour le peuple reste raisonnée. Chacun, à sa place, doit apporter :

          « Les bélîtres, mendiants, vagabonds et toute cette guenaille de vauriens oiseux traînant leur paresse par les chemins et préférant se faire pendre plutôt que de faire œuvre (…) »

                            JEAN-PIERRE :

Rien en effet de manichéen dans le discours de De Coster. A aucun moment il ne tranche clairement entre protestants et catholiques. Il n’empêche, il est clair que son cœur de franc-maçon penche plutôt vers les protestants : partout dans le texte de La légende affleure cette allergie des libres-penseurs pour tout ce qui, dans la religion catholique, fleure bon la superstition et l’idolâtrie : les processions, le culte des saints, les miracles.

Jamais la foi n’est brocardée ou méprisée : seule la vénalité du clergé et les errements de la piété populaire subissent les charges de l’auteur ainsi que les dérives mystiques qui font tourner le dos à la vie (l’épouse de Lamme a tout quitté sous l’emprise d’un moine, sur le modèle d’une sainte Chantal).

D’ailleurs, la grande affaire d’Ulenspiegel, ce n’est pas tant le triomphe du protestantisme que l’avènement de la « libre conscience » : j’ai relevé 13 occurrences de cette expression dans le texte, signe de son importance pour De Coster. Dans l’esprit de ce dernier, cette liberté va bien au-delà du libre choix de la religion. En quoi il transpose dans le cadre du XVIe siècle une problématique essentielle de son époque et que la Flandre du XVIe siècle était bien loin d’envisager. Du reste, si Luther a bien utilisé l’expression, rare avant lui, de « liberté de conscience », c’est dans un sens théologique très étroit que rappelle Raymond Trousson dans son indispensable Histoire de la libre pensée. Pour Luther (dont se réclament les Gueux), la liberté de conscience est la liberté par laquelle la conscience chrétienne s’affranchit des œuvres. Elle ouvre au salut par la foi. Cette liberté reste étroitement liée au message du Réformateur et, nous dit Trousson, n’est certainement pas un droit pur et simple de pratiquer sa croyance à son gré ni surtout de s’affranchir de toute croyance.

Sans être pur hédoniste (son engagement en témoigne), Thyl n’a finalement que faire de la religion. Ainsi, en galante compagnie (il court très volontiers la gourgandine), notre héros se laisse aller à philosopher :

                          « Ayant péché de cent manières, je jurai, comme tu le sais, de faire pénitence. Cela dura bien une grande heure. Songeant pendant cette heure à ma vie à venir, je me suis vu nourri de pain maigrement ; rafraîchi d’eau fadement ; fuyant amour tristement ; n’osant bouger ni éternuer, de peur de faire méchamment ; estimé de tous ; redouté d’un chacun ; seul comme lépreux ; triste comme chien orphelin de son maître, et, après cinquante ans de martyre, finissant par faire sur un grabat ma crevaille mélancoliquement. La pénitence fut longue assez, donc baise-moi, mignonne, et sortons à deux du purgatoire ».

 

          Des personnages inoubliables.

           Au centre du roman, une famille recomposée, où Nele est la fille de Katheline mais née hors mariage, adoptée et élevée par Claes et Soetkin, sa vraie mère jouant les tantes ou marraines des deux jeunes gens. Tous entretiennent un rapport symbolique avec la Flandre, sont l’incarnation d’une de ses vertus.

Claes, le père, bienveillant mais responsable : il aime son fils « d’un air bourru afin de ne le point affadir », se résout à le battre s’il se plaint d’une rixe où il n’a pas répliqué.

Soetkin, modèle d’épouse et de mère.

Katheline, qui ouvre vers un Ailleurs : la folie, la voyance.

Nele, l’amoureuse transie, douce et soumise au premier abord, forte et résistante au second : elle se défend et évite un viol, rejoint Thyl au combat, se montre farouchement jalouse, etc. Qui plus est, elle détient des pouvoirs médiumniques et semble incarner, avec sa mère, un monde d’avant la romanisation, la christianisation, un monde matriarcal où les femmes possèdent les secrets de santé, d’avenir, etc.

Quant à Thyl, c’est un véritable héros, qui ne se prend pas au sérieux mais prend au sérieux, s’engage. Il aime les plaisirs mais se montre généreux, il peut se priver, jouer la carte de l’abstinence, de la modération. Son univers mental est décloisonné et conjugue des forces opposées. Il est poète à ses heures, expert en marketing à d’autres, idéaliste ou assoiffé de vengeance.

                              JEAN-PIERRE :

Thyl se vit comme un être humain dont la vocation est d’être libre. Il transcende toutes les conditions. A ce titre, notre héros n’est guère représentatif des hommes de son temps et de sa condition : La légende ne peut décidément se réduire à un roman historique.

          Il est la vie en mouvement, l’élan vital :

      « Ulenspiegel, toujours jeune, et qui ne mourra point, courra par le monde sans se fixer oncques en un lieu. Et il sera manant, noble homme, peintre, sculpteur, le tout ensemble. Et par le monde ainsi se promènera, louant choses belles et bonnes et se gaussant de sottise à pleine gueule. »

                               JEAN-PIERRE :

Le livre de De Coster est une mine de personnages, tous typés et bien différenciés : chacun concourt à l’unité du récit et à sa couleur singulière. Les personnages fictifs y côtoient les personnages historiques sur lesquels l’auteur porte un regard sans concession et assez novateur pour son époque. En effet, si la noirceur de Philippe II n’a échappé à aucun historien belge, il n’en est pas de même de Charles-Quint, dont les manuels d’histoire de Belgique faisaient fréquemment l’éloge, justifiant sa répression féroce par « les progrès effrayant de l’hérésie » auxquels il avait dû faire face (J. David, Manuel d’histoire de Belgique). Cette complaisance est ici balayée :

                            « Philippe deviendra bourreau, ayant été engendré par Charles cinquième, meurtrier de notre pays ».

On se demande, à la lecture, si Charles-Quint n’est finalement pas pire que son fils, sur lequel il semble surenchérir en cynisme, comme en témoigne ce conseil donné lors de son abdication :

                            « Mon fils, sois avec eux tel que je le fus : bénin en paroles, rude en actions ; lèche tant que tu n’as pas besoin de mordre. Jure, jure toujours leurs libertés, franchises et privilèges, mais s’ils peuvent être un danger pour toi, détruis-les. Ils sont de fer quand on y touche d’une main timide, de verre quand on les brise avec un bras robuste. Frappe l’hérésie, non à cause de sa différence avec la religion romaine, mais parce qu’en ces Pays-Bas elle ruinerait notre autorité ; ceux qui s’attaquent au pape, qui porte trois couronnes, ont bientôt fini des princes qui n’en ont qu’une. »

Cette leçon d’exercice du pouvoir a dû faire tinter les oreilles de plus d’un contemporain de De Coster…

Je dois l’avouer : mon personnage préféré est celui de Lamme. Bâfreur et glouton au tour de taille éloquent, il est l’antithèse de l’idéaliste à la maigreur ascétique mais aussi de ces moines dévoyés dont « la graisse claustrale, inutile et fainéante » ne saurait être comparée sans un insigne abus, à sa « graisse de Flamand nourri honnêtement par labeurs, fatigues et batailles ». En ce temps de fanatisme mais aussi d’engagement idéaliste, Lamme est à lui seul un rappel permanent des fondamentaux : la puissance de l’amour, les nécessités du corps. Les dévouements exclusifs et les idéaux obsessionnels l’offusquent. Il tance à sa façon le forgeron Wasteele qui consacre toutes ses forces à la cause des Gueux :

                              « Te voilà, dit Lamme, maigre, pâle & chétif, croyant à la bonne foi des princes et des grands de la terre, et dédaignant, par un zèle excessif, ton corps, ton noble corps que tu laisses périr dans la misère et l’abjection. Ce n’est pas pour cela que Dieu le fit avec dame Nature. Sais-tu que notre âme, qui est le souffle de vie, a besoin, pour souffler, de fèves, de bœuf, de bière, de vin, de jambon, de saucissons, d’andouilles & de repos ; toi, tu vis de pain, d’eau et de veilles ».

Ce faisant, Lamme n’est pas toujours écouté, il est même parfois remis à sa place. Mais il a fait entendre une petite musique douce à l’oreille en ces temps d’une cruelle intransigeance.

En surplomb de tous les personnages, la figure de Thyl s’impose comme une des plus attachantes de la littérature. C’est un homme accompli, solaire, bon compagnon mais exigeant, comme il se doit d’un ami véritable. Engagé mais jamais asservi à la cause, il conserve, en chaque occasion, une heureuse distance critique qui doit tout à l’indépendance d’esprit et rien au cynisme. Il se dépeint magnifiquement dans cette adresse :

                             « Nous sommes seigneurs. Les paysans nous donnent du pain et du lard quand nous voulons. Lamme, regarde-les. Loqueteux, farouches, résolus et l’œil fier, ils errent dans les bois avec leurs haches, hallebardes, longues épées, bragmarts, piques, lances, arbalètes, arquebuses, car toutes armes leur sont bonnes, et ils ne veulent point marcher sous des enseignes. Vive le Gueux »

 

          La modernité.

             Ulenspiegel possède une dimension métaphorique qui, loin de toute fixité spatio-temporelle, charge tout ce qui s’oppose à la liberté, à l’émancipation, à la réalisation. Il y a une filiation qui mène vers les hippies (un Peace and Love adapté : s’il faut se battre…), les beatniks (On the Road). La dénonciation vitriolesque des tares qui mènent l’humanité résonne étrangement à notre époque où écologie, ultra-libéralisme, droits de femmes, etc. s’entrechoquent. Et que dire des échos aux fake news, à l’infiltration des mouvements et à leur manipulation (créer de faux iconoclastes pour durcir la répression), à la bigbrotherisation (on nous dépeint un univers où les citoyens ont été drillés/conditionnés pour se laisser tondre et tendre leur gorge à la lame mais aussi pour écouter aux portes, rapporter, dénoncer).

On a parlé du rapport à la nature et au vivant, de la famille recomposée, de la puissance sacrée des femmes… Et que dire des amours de Lamme (le ventre de la Flandre) ? Il aime tant sa femme qu’il se mue en son domestique. Elle le quitte pour se réaliser comme chrétienne, il lui reste fidèle et finit par lui pardonner.

Il y a une mise en abyme de la création littéraire aussi : De Coster donne un enfant illégitime à Thyl, issu de ses multiples aventures amoureuses en Allemagne. Et ce fils sera à l’origine de la légende d’un Thyl germanique, né à Knittlingen, en Saxe. Ce qui justifie mais inverse la réalité du projet romanesque.

 

          Le Thyl de Vandersteen.

            Il faut comparer les variantes, spectaculaires, entre le roman de De Coster et l’adaptation de Vandersteen. La révolte des gueux revisite le premier à la lumière des peintures et atmosphères breughéliennes, tout en déployant un imaginaire truculent qui n’a aucun équivalent dans notre plat pays à l’exception d’André Franquin*. J’ai relu roman et BD en parallèle. Sidéré par l’imagination, la réorchestration du scénariste/dessinateur. Il a réussi à écrire une BD parfaite, l’une des plus fameuses de l’Age d’or de la BD belge, en conjuguant le respect et la liberté d’invention. Au début, on se dit qu’il garde une poignée de personnages et un décor historique, mais raconte une nouvelle histoire. Au fil des pages, on redécouvre une foule d’éléments judicieusement redistribués (scènes de la ruche et des voleurs, des aveugles, des souliers jetés à la foule, des prédicants assassins, etc.). Fascinant !

Couverture de Thyl Ulenspiegel (Les Aventures de) -1- La Révolte des Gueux

                              JEAN-PIERRE :

Mon père, professeur de français, interdisait à ses enfants la lecture des bandes dessinées. Je les lisais en fin d’année scolaire, lorsqu’après les examens, nos instituteurs nous laissaient libres de tout travail. Les élèves apportaient leurs bandes dessinées et se les partageaient. C’est ainsi que j’ai découvert l’adaptation de Vandersteen. J’en ai gardé un souvenir très vif et, à l’occasion de ma présente lecture, je m’en suis procuré la réédition.

Le plaisir est toujours aussi grand. Vandersteen a bâti une nouvelle histoire tout en conservant les épisodes les plus saillants des aventures de Thyl, le tout avec un génie du découpage très cinématographique.

On sent bien néanmoins que Vandersteen a infléchi sa narration davantage dans le sens de la libération et de l’avènement d’un peuple, laissant de côté l’aspect confessionnel et la liberté de conscience. Il faut bien chercher pour découvrir que les Gueux sont protestants et que les Espagnols sont les champions de l’Inquisition.

 

           Conclusions.

             D’autres nations ont un socle culturel : Divine Comédie, Don Quichotte, Lusiades, Shakespeare, Goethe… Je ne pense pas un instant que notre De Coster puisse se comparer aux deux susdits, qui ont réalisé une œuvre immense, large et profonde, il est avant tout l’homme d’un grand livre. Dont il s’agirait d’explorer aujourd’hui plus qu’hier, avec le recul, la luxuriance, la polysémie, la puissance :

           « Une époque reprend vie, sanguine et vigoureuse, dans une fresque nationale et populaire. » (Raymond Trousson, Charles De Coster ou La vie est un songe).

 

          PS.

          The place to be !

            Ucclois d’adoption, j’apprécie particulièrement la scène des aveugles, qui se joue dans l’auberge du Vieux-Cornet, une des deux plus vieilles bâtisses de notre belle commune, ce que rappelle une plaque commémorative au coin de l’enceinte du parc du Wolvendael, à l’entrée du Crabbegat, chemin creux envoûtant. L’auberge du Vieux-Cornet ! L’hôtellerie de la Trompe, dans le roman, où festoient les frères de la Bonne-Trogne. Dont on avait déjà fait la connaissance dans les Légendes flamandes (lors d’un récit truculent sur l’origine des archères d’Uccle… pour ainsi dire féministe).

Un restaurant a aujourd’hui installé sa cuisine italienne raffinée entre les murs de l’ancienne auberge, La Loggia dei Cavalieri : https://loggiadeicavalieri.com/

 

Le livre sur le site d’Espace Nord

 

Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

 

* Voir le feuilleton en duo, avec Arnaud de la Croix, sur les albums Spirou de Franquin :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/14/spirou-et-fantasio-1-3-par-arnaud-de-la-croix-et-philippe-remy-wilkin/

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/20/spirou-et-fantasio-2-3-par-arnaud-de-la-croix-et-philippe-remy-wilkin/

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/28/spirou-et-fantasio-3-3-par-arnaud-de-la-croix-et-philippe-remy-wilkin/

LES LECTURES D’EDI-PHIL #31 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 31 (juin 2020)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

un coup de cœur pour Martine ROUHART et un hommage adressé à notre très cher Jacques DE DECKER…

…entre les deux, des romans (Claude Donnay, Valentine de le Court, Rossano Rosi et Patrick Delperdange), un conte/bookleg (Morgane Vanschepdael) et un essai (Joseph Van Wassenhove) ;

les maisons d’édition Murmure des Soirs, MEO, Mols, Les Impressions Nouvelles, Les Arènes, Maelström et Samsa

 

(1)

Coup de cœur du mois !

Martine ROUHART, Les fantômes de Théodore, Murmure des Soirs, Esneux, 2020, 116 pages.

Je ne jure en principe que par les romans savamment orchestrés, avec du souffle, une complexité, etc. Modèles : à l’international, Ellroy, Murakami, Waters, Wilkie Collins, Fowles, etc. ; en Belgique, récemment, Marcel Sel, Jean-Marc Rigaux.

Mais… Ces derniers mois, trois romans intimistes m’ont emmené sans effort dans leurs bagages, Les fantômes de Théodore rejoignant mes élans pour Marianne Sluszny et Michel Torrekens, précédemment évoqués. Je vieillis ? Ou ces livres planent au-dessus de ce qui nous est trop souvent offert ? Ou – et c’est une impression tenace, il est vrai – il y aurait ces dernières années une augmentation de qualité au cœur de notre microcosme. Pulsée par une nouvelle génération d’éditeurs, Murmure des Soirs, OnLit, etc.

Les faits ?

Une simplicité, une fluidité, une tonicité. Des qualités fond/forme qui prennent le lecteur par la main dès les premières lignes :

« C’est aujourd’hui que le mot absence a pris pour moi tout son sens. L’absence. Un vide aux contours incertains. Des vagues d’angoisse sauvages, hésitantes. Pas tout-à-fait une perte ou alors, on ne le sait pas encore. »

L’héroïne/narratrice principale, Charlie, venait voir son père, Théodore, 64 ans, comme elle le visite chaque dimanche. Il a disparu ! Sans explication. Où ? Comment ? Pourquoi ? Sa fille s’interroge et s’inquiète :

« Dans la chambre, le couvre-lit était parfaitement tiré et la pièce sentait le renfermé (…). »

Une crise cardiaque ? Une maîtresse ? Les conséquences d’une dispute récente ? Un parfum policier, des frémissements de thriller défilent en nuages effilochés et ils ne nous quitteront plus, jusqu’à la dernière page, profilant un récit doux/amer aux péripéties feutrées.

Martine Rouhart

Quelques pages encore, le nœud narratif est solidement posé, les personnages soigneusement incarnés. Charlie, sa vie précaire mais sa complicité avec Théodore, leur appréhension/perception du monde inscrite dans le temps long :

« Nous aimons les mêmes choses immatérielles et un peu inutiles, le roucoulement des tourterelles, le vent dans les feuilles, la couleur du ciel avant l’aube. »

Le frère, un avocat, jadis fort proche de la mère décédée, se situe à mille lieues de sa sœur, de son père :

« Paul est le genre d’homme qui cultive un réalisme imperturbable. Le rêve semble absent de sa vie, tenu au loin comme une espèce de tare, en tout cas une bagatelle superflue. »

Résonne la difficulté de la communication au sein des familles. Charlie, si proche de son père, ne sait pas grand-chose de son passé, ne l’a pas suffisamment interrogé, n’a pas donné suite, parfois, à des perches tendues. De petites distorsions créent des gouffres entre les êtres, surtout. Charlie ne ressentait pas grand-chose pour sa mère mais adule son père, son frère adorait la mère et méprise le père. Les différences de caractère, de vécu tendent des perspectives opposées/tronquées sur des faits identiques. Paul se remémore la fuite de son père devant des clochards, son alcoolisme, un comportement erratique lors de vacances en Ardenne. Pour Charlie, son père tentait de les protéger de la perception du malheur, il a réussi avec courage à se reprendre en mains, etc.

En donnant la parole à Paul puis à Théodore, qui deviennent eux aussi des narrateurs du roman, Martine Rouhart équilibre la perception du lecteur, donne sa chance à tous ses personnages. Aucun n’est caricatural, chacun est nimbé d’une zone de mystère ou d’ambiguïté. Ainsi, Charlie n’est pas si fragile/éthérée :

« Je n’ai de cesse de travailler à une version améliorée de moi-même. (…) Je fonctionne ainsi, je pèse le pour et le contre à m’en déchirer la raison et, dès la décision prise, je voudrais passer la vitesse et aller de l’avant en enjambant le temps. »

Quant à Paul, Théodore a été bien maladroit à son encontre, sa sœur ne mesure pas le stress d’une vie professionnelle chargée, qui s’assimile à une course, à une lutte… dont il évalue sans aménité la vacuité, l’absurde.

Un mot sur l’écriture ?

L’efficacité narrative enjambe un contre-courant de notations poétiques, distillées selon un dosage parfait : « de la bruine dans les yeux », « telle une étoile qui repart avec son ombre », « un bruit de vaisselle cassée dans la tête », « empêtrée dans une broussaille d’interrogations », « Ma tête n’est qu’un roncier de contradictions. ».

Retour à l’intrigue.

Dès la page 30, une salve d’indices décuple le mystère. Une valisette métallique questionne Charlie, elle l’ouvre, des photos inconnues lui sautent au visage, une même femme apparemment, entre l’enfance et quarante ans. Il y a un décompte bancaire aussi, interpellant, 500 eur. Le prêt de la maison étant achevé, doit-on en déduire que le disparu, qui possède peu mais dépense moins encore, entretient une maîtresse ? Charlie bute encore sur une réserve de nourriture. Son père craint-il une guerre ? A-t-il perdu la tête ?

La jeune femme revient régulièrement dans la villa aux briques rouges, elle attend et réfléchit :

« On ne perd jamais son temps à attendre. »

Un jour, il lui semble que « les lignes se mettent à bouger ». Le paillasson, à son précédent passage, n’était-il pas disposé autrement ? Le père serait-il revenu ? Il n’est pas là. Ferait-il des allées et venues ? Pourquoi ? Pour se cacher de sa fille ?

On ne va pas déflorer la suite du récit, la clé des mystères. Ils sont coulés dans le passé du père, ses silences inexplorés. Annonçons un basculement. L’intime va s’élargir à la prise en compte du monde. C’est qu’il y a une vie au-delà de la maison familiale, d’autres drames, des aventures. Il sera question d’interaction avec ceux-ci, de quête, d’engagement et de rédemption. Il y aura mise en danger aussi des membres de la famille.

Mais. L’extérieur, dans son offre de confrontation, expose comme il propose, sépare comme il passerelle. Théodore, Paul et Charlie vont-ils se rencontrer autrement, se découvrir, se (re)trouver ?

PS

Un autre regard sur ce roman est offert par mon excellent collègue Jean-Pierre Legrand :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/03/16/les-fantomes-de-theodore-de-martine-rouhart-murmure-des-soirs-une-lecture-de-jean-pierre-legrand/?fbclid=IwAR2RFEq7nsMNv_V3_POCRGWkuYQYefmdxikHQIBGShJYV3LNd3nmk8GBF8g

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Claude DONNAY, On ne coupe pas les ailes aux anges, roman, MEO, Bruxelles, 281 pages, 2020.

On ne coupe pas les ailes aux anges

 

Le premier roman de Claude Donnay, bien écrit, ne m’avait pas convaincu côté narration. Par contre, j’avais attribué mon coup de cœur du mois au suivant, Un Eté immobile. Que j’avais défendu à diverses occasions, évoqué en radio. Quid du troisième ?

Le résumé (la quatrième de couverture de l’éditeur) :

Une canicule sans précédent. Les corps souffrent, les esprits chauffent, les repères vacillent comme silhouettes dans une brume de chaleur. La foule envahit les rues de Bruxelles pour laisser éclater une rage sans objet clairement défini, si ce n’est que « ça » ne peut plus durer. Arno, jeune homosexuel, est victime d’une agression violente qui provoque une onde de choc sur son entourage, sur son ami Bastian et même sur l’inspecteur chargé de l’enquête. Un questionnement affleure entre la capitale, les Ardennes et l’Orient : notre monde, notre mode de vie, sont-ils en train de fondre dans la fournaise ? Et si disparaissaient les digues que nous croyions intangibles ? si les barrières se brisaient sous une poussée obtuse ? si le plus sombre de nos mémoires revenait crever la surface en bulles pestilentielles ?

Ce troisième roman se lit aisément, agréablement mais, au premier contact, sa matière romanesque ne m’emporte pas comme le deuxième. Pourtant, à y regarder de plus près, à en explorer les coins et recoins littéraires, on trouve matière à émotion, adéquation, enthousiasme.

Le portrait de la gent humaine me paraît très réaliste.

Les ténèbres nous encerclent (violence, haine, abus de pouvoir…) mais des flambeaux permettent d’encore y croire, de poursuivre la route, d’espérer vivre heureux. Le roman urbain mute en road-movie et nous offre plusieurs personnages attachants, excellement campés dans leur diversité, sans idéalisation. Une galerie de cabossés, pas toujours très plaisants au premier regard, qui insufflent pourtant une envie de… vie. Claude Donnay les élit loin de tout clanisme (cette marotte à la mode !), de tout clivage sexe/caste sociale/âge/origine ethnique : le vieux bourru, la fermière un peu garçonne ou la créature de rêve venue du Kurdistan, etc. La palme à René, le propriétaire d’une décharge, peu politiquement correct, dont la construction, elliptique mais intense, arrive à prendre à contrepied l’attente du lecteur.

Claude Donnay
Claude Donnay

Une subtilité narrative et éthique : le rôle de la police.

Claude Donnay nous offre un décor de manifestation des Gilets Jaunes transposée à Bruxelles. Les héros s’y faufilent au milieu des affrontements. On perçoit/subit la violence, LES violences, et l’absurde, le mélange inextricable de légitimité (des revendications ou du quadrillage) et d’absurdité (quand on suit un mouvement ou applique des consignes sans comprendre les véritables enjeux). L’auteur dépose les éléments sur la table, ne juge pas. Mais, alors que la police (une abstraction) joue un rôle répressif en arrière-plan, un policier (un individu en chair et en os, qui pense, réfléchit) s’échine à sauver un jeune homosexuel et à mettre fin à une prédation.

Quelle leçon pour les sectateurs du Binaire !

On ne s’appesantira pas sur le rapport de notre romancier avec l’Eglise. Quoique. La pédophilie de nombreux prêtres, souvent en charge de scouts, d’élèves, le hérisse à juste titre. Et, plus encore peut-être, l’odieuse hypocrisie des autorités épiscopales (ou papales). La charge est pourtant contrebalancée par l’irruption d’un autre type de curés, ce Paul-Etienne diablement sympathique qui envoie Nora, la mère d’un des deux héros, au… septième ciel !

L’émancipation et la rédemption sont deux thèmes majeurs de l’ouvrage. Distillés avec humanisme mais sans utopisme lénifiant. Il y a de faux méchants, qui peuvent s’arracher à la gangue des conditionnements, mais d’autres ont atteint un cap d’intrinsèque dont on ne revient pas. Guérir, oui. Mais pas à tout prix, mais pas n’importe qui.

Vers la page 155, j’ai songé soudain à la famille Jordache, au cœur de la première partie de la meilleure série TL des années 70 (et dans l’absolu si on applique une mise en perspective par époque ?), Rich Man, Poor Man. Le foyer des Cruyenaer et ses diverses formes de violence, l’incommunicabilité, le monstre englué dans la mécanique qui l’anéantit…

 

PS

Pour en savoir plus sur le livre, en découvrir quelques extraits, voir l’article de mon excellent collègue Tito Dupret, dans Le Carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/02/28/donnay-on-ne-coupe-pas-les-ailes-aux-anges/

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Valentine DE LE COURT, A vendre ou à louer, roman, Mols, Bruxelles, 2020, 319 pages.

À vendre ou à louer

 

Un thriller ! Il y a prolifération du genre ces dernières années en nos belges terres. Et même des deux genres cousins, thriller et policier, qui entretiennent des rapports au suspense, à la narration, au crime, abordés cependant dans des perspectives différentes.

Les éditeurs Genèse, Murmure, Mols, Ker, Weyrich… Les auteurs Fivet, Horiac, Minni, Hespel, Job, Delperdange, Abel, Groff, Larouge, Libens… Etc.

Un signe encourageant ? Le retour du roman romanesque, avec histoire, rebondissements, nécessité d’une construction, d’un travail architectural ? Oui mais encore faut-il ne pas y perdre toute dimension littéraire, artistique. Enfin, selon mes goûts. Qui me dirigent vers un thriller élargi et total, qui peut englober d’autres genres, les requinquer au gré d’une vertébralisation.

A vendre ou à louer ? débute comme un thriller pur et dur. Pas de fioritures : écriture simple et directe, personnages esquissés à gros traits. Pas de digression philosophique, de notation poétique, etc. Non, tout est dans l’intrigue, la mise en place d’un mystère, l’intrication de divers fils, le saupoudrage d’indices.

Acteurs de la fondation - Laly fondation
Valentine de le Court

Le pitch ? Un jeune homme, Jean-Baptiste mène une vie facile et immature. Agent immobilier à succès, il double ses gains en louant les immeubles ou appartements de son portefeuille (le haut-de-gamme) pour des soirées festives. A l’insu de son patron, de ses collègues. A des inconnus, le plus souvent.

Il gagne beaucoup d’argent mais thésaurise, ne contentant d’un seul bien matériel (une voiture de luxe), dormant à la petite semaine et discrètement dans… les appartements/maisons de son portefeuille. De la même manière, il n’entretient aucune relation suivie, vit d’aventures sans lendemain, méprise in fine tout qui l’entoure.

Plus tard, on s’interrogera sur cette facticité de vie. Une vie en salle d’attente. Comme s’il ne pouvait vivre en adéquation avec le monde, autrui. Comme s’il attendait quelque chose pour entamer son existence. Comme s’il hibernait ?

Plus tard, le personnage gagnera du relief et révélera ses failles et leurs racines, l’abandon et la disparition d’une mère adorée, figure féminine curieusement idéalisée.

Plus tard. Car, à peine avons-nous croisé notre (anti-)héros, le voilà embarqué dans une affaire bien mystérieuse. Un soir entamé comme mille autres, il conduit une de ses conquêtes, Alice, dans un immeuble où devrait s’être terminé un happening vendu à des Kazakhs. Une jeune femme gît dans une baignoire, il y a du sang… Alice, infirmière et dynamique, parvient à la ranimer, ils veulent la conduire dans un hôpital mais elle s’enfuit. Les Kazakhs, de leur côté, ne donnent plus signe de vie.

Et soudain… Jean-Baptiste se voyait en Winner auquel aucun obstacle ne résiste. Tout bascule. Il perd son job puis sa voiture, son mobile, la trace d’Alice (s’y attache-t-il et pourquoi ?), il voit les portes se fermer sous son nez, il est black-listé, surveillé, agressé.

Jean-Baptiste n’en est qu’aux balbutiements d’un enfer. Il a croisé la mauvaise personne au mauvais moment, il l’a surtout soustraite à son sort tragique, lui qui ne se souciait guère des autres. Que va-t-il lui advenir ? Retrouvera-t-il Machinka et Alice ? Se dépêtrera-t-il des rets précipités sur lui ? Son entourage (père, frère) est-il en danger ? Va-t-il évoluer face à l’épreuve ?

Un thriller ! La vitesse et l’oppression du lecteur sont fondamentales. Il faut ralentir, accélérer. Dans son quatrième roman, Valentine de le Court le réussit dès le départ, faufilant d’autres fils narratifs entre les mailles de l’intrigue principale. Ainsi suit-on Machinka après sa fuite ou une dame énigmatique, aussi classieuse dans son apparence qu’antipathique, cynique à outrance, dans son intrinsèque. On est embarqué dans un page turner.

Bémol ? Un manque de chair ou de consistance. Patrick Delperdange, Armel Job ou Barbara Abel inscrivent davantage leurs personnages dans des espaces de vie et d’interconnexion. Dans une réalité littéraire, somme toute.

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Morgane VANSCHEPDAEL, Au fond un jardinet étouffé, Maelström/collection Bruxelles se conte, Bruxelles, 2019, 30 pages.

BSC #84 Au fond un jardinet étouffé

 

Après ma présentation du bookleg de Céline de Bo dans cette mini-revue, précédemment, j’ai pu rubriquer celui de Morgane dans Le Carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/03/20/vanschepdael-au-fond-un-jardinet-etouffe/

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Patrick DELPERDANGE, C’est pour ton bien, Arènes, collection Equinox, Paris, 2020, 331 pages.

C'EST POUR TON BIEN de Patrick Delperdange / EquinoX / Les Arènes ...

Amusant ! Le Carnet m’aura permis de rubriquer d’affilée les derniers ouvrages des deux romanciers placés durant dix/quinze ans au sommet de mes prédilections, Delperdange et Rosi, aux antipodes l’un de l’autre.

Patrick s’avère un professionnel tout terrain : articles critiques, scénarios de BD, littérature jeunesse, travaux de ghost-writer, pièce ou conte, thrillers… Il a aussi bien intégré la Série Noire qu’écrit l’un des meilleurs Prix Rossel de ces dernières années (Le Chant des gorges).

Voici :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/03/23/delperdange-c-est-pour-ton-bien/

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Rossano ROSI, Le Pub d’Enfield Road, Les Impressions nouvelles, Bruxelles, 2020, 181 pages.

Pour prolonger la comparaison entamée supra, Rossano, lui, enfonce toujours le même clou (moderniste) mais avec une inventivité rare.

Voir :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/05/28/rosi-le-pub-d-enfield-road/

 

Suite à cet article, mon jeune confrère Julien-Paul REMY m’interroge :

« Un présupposé non démontré : l’intérêt de l’ambiguïté de l’œuvre ou, pour le dire autrement, la cohérence derrière l’apparence d’incohérence ? Si l’auteur de l’article ne connaissait pas aussi bien l’œuvre de l’auteur du livre, aurait-il encore présenté l’ambiguïté/la nébuleuse du récit comme une qualité, une vertu ? »

Ma réponse :

« Question pertinente ! Une réponse s’en dégage implicitement mais la problématique est plus complexe.

Mon attention se serait peut-être évaporée avec un autre auteur ? Soit. Avançant en terrain connu, je savais que je trouverais nécessairement de l’or au fond du fleuve…

Le raisonnement opposé s’applique. Si je n’avais pas déjà lu 5 livres de Rossano Rosi auparavant, tout ce qui le rend si original et puissant m’aurait peut-être mené à davantage de lyrisme, d’emportement enthousiaste. A trop bien connaître, on en perd peut-être une candeur de lecture, un appétit…

Julien-Paul :

« Concernant le but de l’Art, au-delà de sa visée de bouleversement et de sortie de soi, voici l’une de mes conceptions préférées, selon laquelle il ne s’agit pas de nous apporter des réponses aux problèmes de la vie mais, plus subtilement, de nous FAIRE VIVRE les questions existentielles, de manière métaphorique et pas seulement intellectuelle :

« Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. » (Rilke, Lettres à un jeune poète).

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Joseph VAN WASSENHOVE, Bruxelles, la ville vue par des écrivains du XIXe siècle, essai, Samsa, Bruxelles, 2019, 311 pages.

 

Ce livre offre un air de tome II après La Vie quotidienne à Bruxelles au XIXe siècle, par les écrivains de l’époque, paru en 2016 chez le même éditeur. Cette fois, notre auteur se concentre sur les paysages urbains, de la ville basse (la Grand-Place et ses environs, la Senne, les Marolles, les bassins intérieurs, le port, etc.) à la ville haute (places du Petit Sablon et Royale, église Saint-Jacques-sur-Coudenberg ou collégiale des Saints-Michel-et-Gudule, etc.) en passant par les rues de la Montagne de la Cour et de la Madeleine, les grandes transformations des années 1870, les boulevards de la petite ceinture, les faubourgs et les villages (Uccle, Koekelberg, etc.), des vues générales de Bruxelles…

Qui aime Bruxelles et son histoire, son patrimoine plongera dans ces pages avec délectation. Et à voir le nombre de pages/groupes Facebook constitués autour de ces passions, leurs milliers de membres…

On déambule avec un plaisir infini, teinté d’une puissante nostalgie, dans un Bruxelles englouti, on voit remonter du fond de l’abîme mille paysages, ces quartiers lovés autour des deux Senne, immortalisés par le peintre Van Moer, leurs impasses et ruelles.

Une ville médiévale au cachet brugeois mais rongée par les eaux usées. Un contraste aigu prolongé dans le regard d’écrivains écartelés entre « la répugnance pour les eaux pestilentielles » et « le charme produit par les rives ornées de murs fleuris ou de masures pittoresques ». Entre l’admiration pour l’énergie vitale charriée par les eaux (les moulins, les blanchisseries, les tanneries, les brasseries) et son pouvoir mortifère (3467 morts du choléra en 1866 !).

Aujourd’hui, on songerait sans doute à assainir les rivières, à leur ménager des quais à droite ou à gauche, un service de canots, on transformerait cette ville basse en fleuron mondial du patrimoine. A l’époque, vouée à une foi absolue (sinon obscène ?) dans la modernité, le roi Léopold II, le bourgmestre Anspach, d’autres résolurent d’imiter Hausmann à Paris et explosèrent l’âme de Bruxelles au nom de la santé publique (peste et choléra déferlaient, il est vrai) et de la projection de notre capitale dans une nouvelle ère.

Ce livre s’avère très agréable mais réserve en sus d’étonnants éclairages, générant de la réflexion, une méditation.

Dès l’avant-propos, nous plongeons dans notre histoire littéraire, ô combien méconnue. Les plus doctes d’entre nous croient savoir qu’elle commence vers 1880 autour des écrivains reliés à la Jeune Belgique. Mais Joseph Van Wassenhove nous révèle le mouvement qui a précédé, celui des réalistes (à ne pas confondre avec les naturalistes), entre 1840 et 1880, il fait ainsi revivre bien des plumes, humer ce qui se passait aussi dans les esprits. Il y voit « la première expression littéraire digne de ce nom » en nos contrées. Il dresse aussi un pont avec un courant décrié, souvent croisé au hasard de mes travaux/romans sur les années 1830-65 : dans la foulée de la Révolution et de l’Indépendance, un élan national avait produit des romans historiques, romantiques, fantastiques.

Dans le même avant-propos s’impose le credo de Camille Lemonnier, des allures de leçon de Rilke au jeune poète ou de considérations balzaciennes :

« Je dis aux artistes : soyez de votre siècle. Il vous appartient d’être les historiens de votre temps, de le raconter tel que vous le voyez, de l’exprimer tel que vous le sentez, sous toutes ses faces, sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, à travers toutes ses vicissitudes et toutes ses grandeurs. »

Une description de l’époque semble dépeindre la nôtre, à 150 ans d’intervalle :

« La littérature, à cette époque, sombrait dans l’indifférence générale. L’élite était préoccupée par l’avenir du pays et les problèmes politiques et financiers. L’intérêt culturel de la haute bourgeoisie se limitait au théâtre et aux salons de peinture où elle pouvait se montrer. Les petits bourgeois étaient pris par leur travail, préféraient les soirées à l’estaminet et considéraient que la lecture était faite pour les fainéants. »

L’eau trouve toujours son chemin ?

« Les éditeurs n’étaient guère intéressés à publier ces auteurs belges de sorte que, bien souvent, leurs écrits paraissaient sous la forme de longs feuilletons dans les revues et les journaux. »

Remplacez « les éditeurs » par « les médias », on retombe sur notre temps, encore. Où une contre-culture, une résistance intellectuelle se nichent sur des plateformes littéraires.

Un espoir se faufile, par ricochet. Grâce à l’auteur, j’entrevois la possibilité d’un avenir riant. C’est que, contrairement à la construction judéo-chrétienne du temps (linéaire et doté d’un sens), tout est absurde et cyclique. Ce qui a été sera, ce qui est ne sera plus. Comme le disait déjà le premier roman de l’histoire universelle, L’Epopée de Gilgamesh, un bon jour est toujours suivi d’un mauvais, un mauvais est toujours suivi d’un bon. Nous échappe la durée de chaque période mais tout accourt, stagne, disparaît en cédant à son contraire, renaît et revit.

Le texte ?

Au-delà des descriptions de nos quartiers, de l’enchantement des reconstitutions et voyages au cœur du temps jadis, il y a la curiosité pour les regards intérieurs (le guide Baedecker et nos auteurs réalistes) et extérieurs (Hugo, Nerval, Baudelaire ou Verlaine, les pointures étrangères de passage), de purs plaisirs littéraires aussi.

Au sein de cette armée hétérogène de reporters, Camille Lemonnier émerge puissamment. Le « Maréchal de nos Lettres » a beau posséder un musée à Ixelles (au siège de l’AEB, l’Association des Ecrivains belges francophones), il est bien oublié aujourd’hui. Or Van Wassenhove en ressuscite plusieurs fois le talent transcendant :

 « Un délabrement de masures vermoulues, fleuries de mousses veloutées, avec des joubarbes dans les crevasses, mettait tout le long de la Senne ses pans de murs déjetés, surchargés d’appentis en surplomb par-dessus les eaux terreuses, et hérissés de déversoirs en pierre par où dégoulinaient les lessives des ménages. Tout un lacis d’impasses s’entrecroisait dans une demi-obscurité chaude, emplies de fumées tourbillonnantes que le soleil lamait d’or. »

Ou encore :

« (…) tout à coup, la pioche frappa au cœur de cette vieille ville (…) Une chirurgie brutale, furieuse, une rage d’assainissement incisait la ville aux quatre veines, sacrifiait les chairs gangreneuses, dénudait jusqu’à l’os le squelette historique, taillant comme dans un abattoir, faisant de tous ces halliers de maisons, de ces futaies humaines, des boucheries de moellons. »

Une belle idée de cadeau ! D’autant que l’ouvrage est superbement illustré. Le feuilleter suffit déjà à envoûter et transporter dans un Ailleurs.  

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Hommage à Jacques DE DECKER (1945-2020).

L'info culturelle de 7h30 - Décès Jacques De Decker - Millenium ...

Dédié à son épouse Claudia et à sa fille Irina, à ses petits-fils Nicolas et Hugo.

Aperçu de l’image
Jacques DE DECKER dans son bureau de Secrétaire perpétuel de l’Académie royale. Nous y entamâmes une conversation mémorable, en soirée et en trio, avec Julien-Paul Remy, qui se prolongea cinq heures durant. Et qui initia bien des projets

Ce grand homme, ce grand auteur, cet ami a reçu plus de témoignages d’estime et d’amitié que n’en recevra jamais aucun des membres de notre microcosme. Il était l’âme de notre univers, le seul à incarner aussi profondément et brillamment une certaine idée de la Belgique (racines flamandes, traducteur d’auteurs flamands comme Hugo Claus, etc.).

Nous œuvrons depuis un an et demi (sur cette plateforme des Belles Phrases ou dans Les Rencontres littéraires de Radio Air-Libre) à une mise en exergue du créateur Jacques De Decker, mais nous avons, Julien-Paul et moi, retravaillé toutes nos notes et matières, restructuré notre vision ou nos visions pour déposer à tes pieds, cher Jacques, un bouquet d’estime/affection. Nausicaa Dewez, la rédactrice en chef du Carnet, a accueilli notre projet de portrait littéraire avec un enthousiasme engagé, mis ses talents et son énergie à accompagner le texte en construction, à soigner sa mise en page et son iconographie, à le doper au moyen d’une foultitude de liens transformant l’opus en Matriochka. Merci à elle !

Notre portrait du Grand Jacques :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/05/24/jacques-de-decker-1945-2020/

Combien me manque, nous manquent le souper qui eût dû nous réunir dans la foulée à La Loggia dei Cavalieri, ce restaurant raffiné placé sous l’égide de Thyl Ulenspiegel, au coin du parc du Wolvendael.

Aperçu de l’image
Les livres de Jacques DE DECKER.

Cette photo, comme la précédente, a été mise à notre disposition par Jean Jauniaux, le bras droit de Jacques dans la revue Marginales.

Edi-Phil RW.

 

LES LECTURES D’EDI-PHIL #30 : SPÉCIAL POÉSIE avec BLEU D’ENCRE, LE COUDRIER & LES CARNETS DU DESSERT DE LUNE

LES LECTURES D'EDI-PHIL #21 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES ...
Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 30 (mai 2020)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

Spécial POÉSIE !

Interview de trois éditeurs référentiels (Bleu d’Encre, Les Carnets du Dessert de Lune et Le Coudrier ) + une sélection de textes parus à leur enseigne.

 

Que les choses soient claires ! Je ne dirai pas : « Je n’y connais rien en poésie ! » Non, je lis depuis des années Françoise Lison-Leroy, Thierry-Pierre Clément ou Marie-Clotilde Roose, que j’ai évoqués précédemment en ces pages. D’autres à l’occasion. Avec intérêt et plaisir. J’ai lu des mannes de poèmes durant ma jeunesse, mes auteurs préférés, vers mes douze ans, au côté d’Henri Vernes ou d’Edgard Pierre Jacobs, étaient Gérard de Nerval et Baudelaire, des poètes enlacés surtout dans d’autres genres, où ils glissaient la percussion d’un art magistral. Et puis j’ai écrit beaucoup de poésie entre quinze et vingt ans, Mallarmé était, avec Balzac, l’icône de mes années universitaires. Etc.

Que les choses soient claires, pourtant ! Je ne possède aucune expertise en ce genre, selon mes exigences. Mes prédilections m’envolent vers d’autres sentes littéraires, je suis un homme d’immersion et de temps long, passionné par la narration (l’art premier, selon moi, celui des sociétés humaines de tout temps et de tout lieu), la structuration, le souffle, etc. Je suis membre de divers jurys depuis de longues années mais je refuserai toujours de participer à l’attribution d’un prix en poésie. Ou d’appliquer au genre l’analyse et la discrimination du critique.

Ce numéro spécial se distingue donc de mes habituels rendez-vous. J’y ouvre la porte, l’œil, l’oreille à des éditeurs dont j’ai pu mesurer l’engagement, l’intégrité, la volonté : Claude Donnay (Bleu d’Encre), Jean-Louis Massot (Les Carnets du Dessert de Lune) et Joëlle Aubevert (Le Coudrier).

 

INTERVIEW DES TROIS EDITEURS

 

Quand et comment êtes-vous entrés en littérature, en poésie ?

 

Claude DONNAY :

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En 1995, avec mon premier recueil, L’arpenteur des steppes à pommes.  En même temps, je publiais des nouvelles et de courts romans dans le magazine Femmes d’Aujourd’hui.  Je participais aussi à l’aventure de la revue RegART, grâce à Mimy Kinet. Elle m’a fait connaître Antonello Palumbo, Alexandre Millon, Marie Evkine, Hélène Dorion, Éric Trémellat…

Jean-Louis MASSOT :

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Oh là, ça remonte à loin ! Sans doute, comme beaucoup, en gribouillant des poèmes amoureux ou révoltés à l’adolescence, en lisant Rimbaud et en écoutant Ferré. Comme Claude, mon entrée en poésie fut la rencontre avec l’équipe de RegarT (Antonello, Alex, Eric, Marie, Mimy). J’y fus publié puis, au fil du temps, dans d’autres revues. La gloire quoi…

Joëlle AUBEVERT :

L’image contient peut-être : Joëlle Aubevert

J’étais une adolescente solitaire et rêveuse, et je lisais beaucoup de poésie. Pas seulement des poètes, bien sûr, et pas n’importe lesquels, mais ils m’ont accompagnée. Ils étaient vivants, même fantômes depuis de nombreux siècles. Et j’étais éclectique…

 

Dans quelles conditions vous êtes-vous lancés dans l’édition ?

 Claude : Très tôt ! Dès le collège, avec des amis, nous avions créé une petite revue de poésie sur une stencileuse à alcool.  Puis il y a eu la revue RegART. Après la mort de Mimy Kinet, la revue Bleu d’Encre.  J’ai toujours aimé le côté imprimerie, et le plaisir de faire passer des textes.

Jean-Louis : On en revient à RegarT. Antonello édite un recueil, La sève des mots cerise, aux éditions L’Horizon Vertical. On devient proches, on parle de créer une maison d’édition ensemble. Il a trois projets dans ses tiroirs. La maladie foudroie Antonello. Pour lui rendre hommage, j’édite, sans rien savoir du métier, ces trois plaquettes au nom des Carnets du Dessert de Lune, appellation qui vient je ne sais d’où et avec laquelle je me réveille un matin sans intention de continuer… et ça fait vingt-cinq ans que ça dure.

Joëlle : Je me suis lancée dans l’édition en février 2001. Février, le mois où le coudrier, mon arbre emblématique, épanouit ses chatons, annonçant le renouveau, l’arrivée prochaine du printemps.

 

Quels sont vos critères de sélection ?

 Claude : La qualité des textes.  La nouveauté aussi, à travers des auteurs débutants.  Et puis la longueur, car Bleu d’Encre est une revue de poésie et de textes courts.

Jean-Louis : Un texte doit me toucher à la première lecture, m’interpeller, créer une émotion. Puis je laisse reposer et je relis. Si la première impression, subjective évidemment, est la bonne, je contacte l’auteur et on se lance ensemble dans l’aventure.

 Joëlle : La qualité de l’écriture, mais ce n’est pas le seul critère, j’accepte parfois des textes qu’il faut corriger. La ferveur et l’authenticité sont primordiales. Quelle que soit la forme que prenne la poésie (prose, vers libres ou forme plus classique), je recherche des textes qui ont de la profondeur (les phénomènes de mode ne m’intéressent pas) et de la personnalité.

 

Quels sont vos rapports avec les autorités publiques, les subsides ?

 Claude : Bleu d’Encre reçoit un petit subside du Fonds National de Littérature depuis quelques années.  J’ai été aidé aussi par l’Abbaye de Leffe, mais c’est fini.

Jean-Louis : Par souci d’indépendance et parce qu’indépendant ça veut bien dire ce que ça veut dire, je n’ai jamais demandé de subventions. La Promotion des Lettres achète des exemplaires quand il s’agit d’auteurs belges ; des auteurs français ont fait eux-mêmes la demande au CNL ou CRL.

Joëlle : Le Coudrier ne reçoit aucun subside. Parfois la promotion des Lettres m’achète 12 exemplaires d’un ou de plusieurs titres, par l’intermédiaire d’une librairie ; le Brabant Wallon achète des livres d’auteurs de la province à destination des bibliothèques, toujours via un libraire.

 

Votre catalogue comporte combien d’auteurs, de livres ?

Claude : Le catalogue compte 21 titres, sans compter une dizaine de titres précédents reliés par des agrafes et épuisés à ce jour. Je sors entre 4 et 6 recueils par an, et je reçois de plus en plus de manuscrits (on dépasse la centaine par an).

Jean-Louis : Si je compte toutes les collections, ça doit faire 241 titres et, quand j’arrêterai fin 2020, il y aura probablement 245 titres. 96 auteurs et auteures, 115 illustrateurs et illustratrices.

 Joëlle : Le catalogue du Coudrier intègre 60 auteurs (certains n’ont publié qu’un seul livre chez nous et n’ont pas vocation à en publier d’autres, pour diverses raisons) et comptera 136 livres fin 2020. Je publie en moyenne 12 titres par an, certaines années étant plus giboyeuses que d’autres…

 

Face aux problèmes de l’édition belge, il semble difficile de fédérer les forces diverses. Vous sentez-vous membre d’une grande famille, avec d’autres éditeurs ? Lesquels ?

 Claude : Bleu d’Encre est une microstructure, assez unique ici en Belgique.  Nous sommes proches d’éditeurs comme Le Coudrier, Le Chat Polaire, Tétras Lyre et aussi d’éditeurs plus gros comme Les Carnets du Dessert de Lune ou L’Arbre à Paroles.  Je me sens bien dans le groupe Les Editeurs singuliers.

 Jean-Louis : Plus d’affinités avec des éditeurs français comme Jacques Brémond ou Pré#carré mais, bien sûr, avec des éditeurs belges comme Bleu d’Encre, Le Cactus inébranlable, Quadrature et le petit nouveau Le Chat Polaire.

Joëlle : Le Coudrier fait partie du collectif Les Editeurs singuliers. J’entretiens de relations cordiales, parfois amicales, avec les autres éditeurs de ce collectif, tout au moins ceux que je rencontre lors des salons.

 

Que pensez-vous des happenings pour appâter la presse, les médias, les composantes diverses du milieu ? Onlit/Les Impressions Nouvelles/Espace Nord/Weyrich le font depuis deux ans à la Maison Européenne des Auteurs et Autrices, avec succès. J’avoue adorer leur initiative et y avoir accordé un suivi conséquent l’an dernier.  Que pensez-vous de l’idée de vous grouper à 4/5/6 pour vous payer une attachée de presse (qui pourrait être une stagiaire) ?

 Claude : C’est une bonne idée.  Mais les éditeurs que tu cites sont beaucoup plus gros que Bleu d’Encre.  Pourquoi pas, un jour…

Par contre, une attachée de presse ne me servirait à rien.  Si les éditeurs de romans n’arrivent pas à pénétrer les médias belges, ce n’est pas un minuscule éditeur de poésie qui va y arriver.

Jean-Louis : J’en ai fait dans les années 90, des lectures, des spectacles ; j’ai même organisé deux marchés du livres à Ixelles. Passionnant à faire mais beaucoup de travail, d’énergie pour peu de résultat.

Concernant une attachée de presse, je n’y crois pas trop. Qui est encore influencé par un article dans la presse ? Et puis, comme j’arrête fin de l’année, ce n’est plus à moi à m’engager dans un tel projet, mais ça ne mange pas de pain, comme on dit.

Joëlle : Pour les happenings, je rejoins la réponse de Claude.

Pour ce qui concerne l’attaché(e) de presse, cela me ravirait, c’est une compétence que je ne possède pas ou peu, mais pas à n’importe quelles conditions. Si un tel projet devait se matérialiser, je ne délèguerais à personne le soin de fournir les informations concernant les livres du Coudrier (je ne publie pas seulement de la poésie et j’ai trop souvent l’occasion de voir présenter sous l’étiquette poésie des livres qui parlent de bien d’autres choses). Je tiendrais aussi à suivre moi-même le résultat de l’action de l’attaché(e) de presse.

 

Quelle est votre pénétration dans le territoire français, francophone ? Vos interactions avec l’extérieur ? La Flandre ?

Claude : Aucune pénétration, nulle part.  Le fer de lance, c’est l’auteur lui-même, en Belgique comme en France.  C’est lui/elle qui fait le succès du livre.

 Jean-Louis : J’ai un distributeur en France, ce qui m’a permis d’être présent dans beaucoup de librairies et puis il y a un certain nombre d’auteurs qui se retroussent les manches, ça aide. En Belgique, ayant été diffuseur/distributeur pendant une dizaine d’années pour une vingtaine de maisons d’édition, principalement de poésies, j’ai eu la possibilité de m’introduire dans pas mal de librairies, y compris en Flandre, mais c’était il y a quelques années. Depuis, je fonctionne avec le système du dépôt/vente. C’est compliqué à gérer mais les livres ont un peu de visibilité, même si, depuis quelque temps, le dépôt/vente ne fonctionne plus.

 Joëlle : Pour la France, la Librairie Wallonie-Bruxelles est mon distributeur (à destination des libraires français). Je participe, sur stand personnel, au Salon des Blancs Manteaux à Paris et, sur stand collectif, au Marché de la Poésie de Paris et au Salon de Saint-Malo (Les Etonnants Voyageurs).

 

Le métier d’éditeur a-t-il beaucoup changé depuis le début de votre carrière ? Si oui, en quels termes ?

Claude : C’est moins artisanal.  Avant, on fabriquait les recueils, on les assemblait, puis il y a eu les tirages offset. Il fallait imprimer 300 exemplaires et on en envoyait 200 au pilon ou mourir dans des caisses. Aujourd’hui, on imprime 50 exemplaires et on retire à la demande, donc moins de stock et de papier gaspillé. La poésie continue à vivre, pas si mal en fin de compte, même si les libraires ne s’y intéressent pas, et surtout pas à ce qui s’édite en Belgique.

Jean-Louis : En ce qui concerne l’impression, comme le précise Claude, oui. L’impression numérique permet de travailler à flux tendu et la qualité est au rendez-vous. Pour le reste, je ne pense pas que cela ait beaucoup changé. On devient éditeur par hasard ou par passion ou par goût du partage. Des éditeurs apparaissent, disparaissent, d’autres tiennent un peu, certains durent, s’installent. Yen a-t-il plus qu’avant, ou moins ? Plus, il me semble, au vu du nombre de livres édités par an. Pour le reste, cette citation (de Louis Dubost ?) reste d’actualité : « 1000 poètes, 100 éditeurs, 10 lecteurs. »

 Joëlle : J’ai toujours travaillé de façon artisanale : je réalise la mise en page, l’assemblage et la reliure des livres. Certains (la collection Sortilèges) sont cousus, les autres sont des dos carrés collés. Cela me permet de mélanger des papiers différents dans un même livre, pour les illustrations, et de maîtriser la production de bout en bout. La dimension bel objet est importante à mes yeux.

 

Quelles solutions apporter au développement du milieu éditorial belge francophone ?

Claude : Je n’ai pas de solution miracle.  On pourrait essayer de multiplier les vitrines, par exemple en encourageant les libraires qui nous réservent un espace en vue dans leur magasin.  La Communauté WB pourrait leur allouer une subvention. Une autre voie serait d’encourager la création de plateformes sur le net et les réseaux sociaux : Les Belles Phrases, par exemple, font rayonner les productions éditoriales belges (NDLR : merci, Claude !).

Jean-Louis : Inciter les gens à lire de la poésie sans obliger personne… Il y a des salons, des marchés de la poésie : Namur, Charleroi, Tournai, Mons (maintenant à 80% consacré à l’autoédition), Bruxelles… Les maisons de la poésie organisent des rencontres, il y aura en septembre un marché de la poésie à Bruxelles. Que faire de plus ? Je ne sais pas.

 Joëlle : Je crains fort de n’avoir aucune idée pertinente sur ce sujet, d’autant plus que le milieu éditorial belge francophone comporte des acteurs tellement différents les uns des autres. Certains sont subsidiés et d’autres non, certains sont des microstructures tandis que d’autres sont des opérateurs culturels (cf L’Arbre à Paroles lié à La Maison de la Poésie d’Amay), avec des charges beaucoup plus importantes mais aussi les moyens de s’assurer une plus grande visibilité.

 

Quelle est la relation entre les libraires et les maisons d’édition en général ? Collaborative, concurrentielle ?

Claude : Je continue mes propos ci-dessus. Aucune collaboration vraiment constructive.  Mais c’est pareil pour le roman.  Les libraires belges (même indépendants) ne soutiennent pas beaucoup les éditeurs belges.  Il n’y a pas de fierté nationale à l’instar de ce qu’on voit au Québec par exemple. J’aimerais voir des libraires chauvins, comme des supporters ultra au foot.

Jean-Louis : Soutenir les éditeurs belges, les éditeurs alors que les libraires eux aussi peinent et sont inondés d’offices… Peuvent-ils prendre des livres dont ils savent que peu seront vendus ? C’est un cercle vicieux. Ne se vend que ce qui promu dans les journaux et, comme la poésie, à de rares exceptions près, n’y a pas sa place… L’aurait-elle d’ailleurs, cela changerait-il quelque chose ?

Joëlle : Peu de libraires, même labellisés « de qualité », jouent le jeu. On a parfois l’impression d’assister à la manifestation de copinages assez insupportables : une ou plusieurs planches réservées à un éditeur particulier et rien pour les autres. Ou la personne préposée au rayon poésie connait le nom d’un auteur parce qu’il s’exprime beaucoup mais ignore l’existence d’autres auteurs tout aussi talentueux mais plus discrets : il s’agit là d’une forme d’incompétence.

La labellisation « Librairie de qualité » devrait s’accompagner de l’obligation de donner une visibilité à TOUS les éditeurs de la Fédération Wallonie/Bruxelles. Même si l’on peut comprendre que les libraires ont une place limitée et un chiffre d’affaires à réaliser, ils peuvent cependant organiser des rencontres avec des éditeurs, à charge pour ceux-ci de présenter des auteurs. Les organiser de manière régulière, de façon à fidéliser un public, comme le faisait avec succès Renée Lemaître à Charleroi, avec une rencontre le dimanche matin (L’Apéritif des Poètes).

 

Quelle est la place du numérique (réseaux sociaux, internet…) dans votre politique éditoriale ?

Claude : Les réseaux sociaux sont essentiels pour la diffusion et la promotion.  C’est une chance pour les auteurs et les petits éditeurs.  Beaucoup de recueils se vendent via Facebook. (NDLR : Je confirme ! J’ai connu Jean-Louis ou prolongé une brève rencontre avec Joëlle via Facebook. Quant à Claude, je l’ai connu via ses livres mais son retour sur Facebook à l’égard de mes recensions a engendré une véritable relation).

Jean-Louis : J’utilise les réseaux sociaux comme moyen de diffusion (Facebook, Twitter, Instagram). Ça permet de toucher un certain nombre de personnes… que je touchais auparavant en envoyant par la poste des avis de parutions. D’où gain de temps et d’argent. Ça m’a aussi permis de belles rencontres, de découvrir des auteurs, des librairies passionnés, d’instaurer des échanges.

Joëlle : J’utilise Facebook. Je ne suis pas certaine que cela m’ait jamais fait vendre lemoindre livre, mais cela donne un peu de visibilité. J’ai un site dédié au Coudrier, pas encore transformé en site marchand. Une prochaine étape…

 

In fine, qu’est-ce que la poésie selon vous ?

Claude : La poésie est toujours un combat pour mettre au monde, ou rappeler au monde, ce qui fonde le monde, ses piliers de vie pour supporter le ciel.  Et rien n’est facile quand on écrit un poème, et celle/celui qui le lit sait quel voyage au plus loin de lui-même le poète a dû accomplir pour que ses mots prennent sens jusqu’à toucher l’autre au plus profond de son vécu.

La poésie est vivante.  Elle vit parce qu’elle dit la vie, parce qu’elle est la vie dans ses fibres les plus essentielles, et, comme la vie, elle mue, s’adapte, semble dormir d’un œil, exulte, se recroqueville, rebondit, se répand sur les lèvres, se déverse dans les oreilles et les regards, partout sur les murs, les places, les trottoirs, les réseaux sociaux, les visages et les corps.  La poésie vit en nous et par nous.

Joëlle : Pour essayer d’être synthétique – et c’est nécessaire, tant les définitions de la poésie peuvent être diverses selon les époques et selon les individus -, je dirais que c’est le regard sous lequel la langue se fait performative, le mot créant ou recréant la chose. La poésie relève d’une prédiction créatrice qui se vérifie dans la création. C’est le geste que pose le mot pour accéder à la magie sous-jacente au langage, qu’il s’agisse de sa musicalité ou de son caractère métaphorique.

 

Une dernière salve de questions, individuelles.

 

Claude, tu es publié dans d’autres maisons mais il t’arrive ponctuellement de te publier. Un commentaire ?

J’ai publié trois plaquettes chez Bleu d’Encre, dont deux en collaboration avec une poétesse, Véronique Rives pour l’un et Montaha Gharib pour l’autre. Je laisse la place aux autres auteurs, mais je n’exclus pas de publier un jour un recueil de textes plus étoffé.  L’avantage, c’est que je maîtrise tout du début à la fin du processus.

Jean-Louis, tu quittes ta maison d’édition, passes le flambeau ? Tu explicites la situation, ton état d’esprit ? Ce n’est pas un coup de tête. Après 25 ans, la flamme n’y est plus. La lassitude s’installe et, ces derniers temps, des disparitions m’ont affecté, m’affectent encore. Et puis je n’ai pas envie d’éditer le livre de trop. Je ne veux pas non plus que ça s’arrête comme ça eu égard aux auteurs (pas tous bien sûr) avec qui j’ai vécu une belle aventure humaine. Je pense avoir trouvé les bonnes personnes pour prendre ma suite. Bien sûr, je resterai attentif quelque temps aux Carnets du Dessert de Lune. Je ne vais pas abandonner le bébé comme ça…

Quant à s’auto-éditer, chacun est libre mais, pour moi, c’est non depuis le début.

Joëlle, vous éditez votre époux. Un commentaire ?

Jean-Michel Aubevert est l’un de mes meilleurs poètes, celui dont l’imaginaire me fait le plus rêver. (NDLR : touchant… et légitime vu son talent). J’ai initié les éditions Le Coudrier pour promouvoir son écriture… contre son avis, d’ailleurs. Indépendamment de notre relation sentimentale, je considère qu’il ne reçoit pas la reconnaissance que son talent légitimerait. Pas assez mondain peut-être… Pas assez mainstream

 

UN CHOIX DE TEXTES

Les livres publiés par nos trois éditeurs sont tous de beaux objets mais j’avoue une prédilection pour la sobriété des ouvrages Bleu d’Encre. Vous retrouverez ci-dessous, et j’y tenais, des textes de Claude Donnay et de Jean-Louis Massot, qui ne se limitent pas à l’édition mais sont aussi des poètes, ou de Jean-Michel Aubevert, époux de Joëlle mais surtout figure de la poésie belge, édité aussi chez L’Arbre à Paroles, chez De Boeck, etc., en France aussi.

Antonello PALUMBO, Carnet d’un poète assis sur l’horizon, illustration de Perlette Adler, Les Carnets du Dessert de Lune, Bruxelles, 2005, 134 pages. 

 

« Nous sommes à la recherche

du papillon de l’invisible.

Celui dont les ailes s’illuminent

quand il se pose. 

(…) »

 

« Nous sommes emportés dans les rapides.

Nos membres se fracassent aux rochers.

Au loin, on aperçoit la vapeur,

Et, au-dessus, une Lune pleine.

Nous rêvons à la mer, aux étoiles

et au papier qui coupe les doigts. 

(…) »

 

« Nous sommes de pauvres, grands, beaux

et misérables rêveurs.

Nous voulons comprendre les étoiles

encore et toujours.

Nous voulons ses yeux à elle,

elle qui passe

se glissant entre le ciel et la terre.

Nous voulons tous les silences :

        ceux des mains qui se cachent

        ceux des lèvres qui tremblent

              avant les mots beaux.

 

Nous voulons tous les espoirs.

Nous voulons apprendre à marcher

sur ce fil tendu au-dessus du vide

qu’on appelle la Terre.

 

Nous voulons continuer ce geste

arrêté au bord des milliers de fois. »

Carnet d'un poète assis sur l'horizon - Babelio 

 

Jean-Michel AUBEVERT, Soleils vivaces, Parole de poète, Le Coudrier, Mont-Saint-Guibert, 2015, 164 pages.

« (…) la poésie creuse le réel pour nous rappeler que nous vivons à l’horizon d’un ciel, pour aérer les mots dans une respiration de l’esprit. »

 

« J’étais la mémoire qui s’abreuve dans la longueur d’un fleuve, le gué d’une présence à l’instant du départ, il me semble que ces mots, notés à la volée, en savent plus long que moi. J’imagine un tesson d’écriture au reflux d’une eau, le lit d’un Nil qu’embellit l’oubli. »

 

« Et peut-être le réel était cette illusion qui filait derrière le rêve comme on déplace un décor derrière un objet fixe qu’on voit, ou croit voir, alors se mouvoir, l’arrière-plan d’une psyché. »

Livre : Soleils vivaces, le livre de Jean-Michel Aubevert - Le ... 

 

Claude DONNAY, Le bourdonnement de la lumière entre les chardons, illustrations d’Odona Bernard, préface de Jean-Michel Aubevert, Le Coudrier, Mont-Saint-Aubert, 2019, 90 pages.

« Parfois quelqu’un attend quelque chose

Que tu ne peux offrir

Tu restes là comme un meuble

En bois d’autrefois

Griffé, ridé des silences qui l’ont effleuré

Tu voudrais ouvrir une porte

Que la lumière pénètre ton ventre

Mais tu n’as pas de mains

Et l’autre qui attend quelque chose

Que tu ne peux offrir

Reste là sans oser lire le silence

Qui te déchire »

Le bourdonnement de la lumière entre les chardons - Claude Donnay ...

 

CeeJay, alias Jean-Claude CROMMELYNCK, Arbres de vie, Le Coudrier, collection Sortilèges, info-gravures de l’auteur, préface de Michel Van den Bogaerde, Mont-Saint-Guibert, 2020, 83 pages.

 

« La poésie est comme l’arbre de vie

dont les branches poussent continuellement

se couvrant de feuilles

qui à leur tour

se couvrent de poèmes

que le vent sèmera pour ceux

qui savent lire

les glyphes de l’univers,

les blessures de la terre,

le sacré des forêts.

La poésie sera

tant que restera debout

un arbre sur la terre. »

Photo

 

Jean-Louis MASSOT, Nuages de saison, photos d’Olivia HB, Bleu d’Encre, Ciney, 2017, 67 pages.

« Le ciel vide,

Immensément vide,

Pas une once de nuage,

Rien où s’accrocher ;

 

Espérer l’ombre

D’une étoile. »

 

« Venu le soir,

Tirés d’un côté,

De l’autre poussés,

Les nuages rougissent

 

Et s’enlacent. »

 

« Le ciel sèche

Au vent

Ses longs draps

Blancs

Et ses oreillers

Moelleux. »

 

« Laissez donc cet avion

S’enfoncer en vous

Comme les doigts d’un enfant

Dans un blanc

Monté en neige. »

NUAGES DE SAISON de JEAN-LOUIS MASSOT – LES BELLES PHRASES

 

Carino BUCCIARELLI, Quinze rêves, Bleu d’Encre, Yvoir, 2020, 27 pages.

« Je rencontre ma mère après sa mort. Elle tient debout avec grand mal devant l’étalage d’une épicerie. J’ose à peine lui prendre le bras pour la soutenir tant son état de faiblesse est grand. Elle veut rentrer chez elle ; elle me supplie de l’emmener. Je ne trouve pas la force de lui dire qu’elle est morte, que sa conduite me met dans un embarras terrible. Plus rien ne t’appartient ici ! devrais-je lui révéler ; comment pourrons-nous convaincre l’administration que tu es encore parmi nous ? Mais mon désarroi devant sa souffrance est tel que je ne parviens pas à lui parler. »

meo-edition-bucciarelli-mal-waldron

 

Florence NOËL, L’Etrangère, dessins de Sylvie Durbec, Bleu d’Encre, Dinant, 2017, 85 pages.

« être là sans amarre

Jamais

même proche ils vous voient

comme voguant au loin

leur port ne possède

aucun quai

à votre nom

 

vos yeux se fatiguent

À héler une rive »

 

« accroître ce peu

résider dans l’entaille

d’un vœu

presque à l’aise »

 

« elle est une farce

une anomalie

 elle perdure malgré leur choix

de l’ignorer

ils voudraient bien

la vouer au silence

 

mais ça n’effacerait pas

ce sourire

qu’elle promène

insolemment »

Florence Noël, L'Étrangère par Angèle Paoli - Terres de femmes

 

Une dernière salve ?

 

Quelques fragments prélevés dans les numéros 41 (été 2019) et 42 (hiver 2019) de la revue Bleu d’Encre, adossée à la maison d’édition :

« (…)

Une poignée de feuilles

Lancées au-dessus de la tête

Sous les arbres,

Il ne m’en faut pas plus

Pour garder le sourire. »

LE CAPITAL DES MOTS - IOCASTA HUPPEN - Le Capital des Mots.

(Iocasta HUPPEN).

« J’ai perdu ma joie

Dans les couloirs improbables

De la vie

Si vous la retrouvez…

Piétinée, en lambeaux

Rendez-la moi quand même

Parce que la joie, c’est beau ! »

LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : VERS D'AUTOMNE – LES BELLES PHRASES

(Marcelle PÂQUES).

« (…)

Disparaître en sachant

Qu’on a pris

tous les ressacs

En se remettant bravement à l’eau

Et devenir une ombre

Sur le sable mouillé

Une ombre ou une empreinte

Ou peut-être les deux. 

(…) »

L’image contient peut-être : une personne ou plus et gros plan

(Suzy COHEN).

« (…)

Je n’ai plus peur de l’inconnu

Tu es mon eau de vie

(…)

Je bourgeonne de désir

De petits oiseaux

Vagabondent sur ma peau

Se posent sur mes lèvres

(…) »

Montaha GHARIB a lu "LA ROUTE DES CENDRES" de Claude Donnay - Bleu ...

(Montaha GHARIB).

« (…)

Dans mon sommeil astral

la déroute a perdu la route.

Quelques rêves contournent

l’envoûtement

c’est l’ombre d’un doute. »

La galerie a le plaisir de vous présenter le reportage photos de ...

(Taya LEON).

 

Les sites de nos trois éditeurs :

 

Claude DONNAY :

 http://bleudencreeditions-revue.over-blog.com/

Jean-Louis MASSOT :

https://www.dessertdelune.be/

Joëlle AUBEVERT :

http://lecoudrier.weebly.com/

 

Edi-Phil RW.

SPÉCIAL VÉRONIQUE BERGEN (III) par Jean-Pierre LEGRAND et Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages  de Jean-Pierre LEGRAND et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 27) de Philippe REMY-WILKIN fusionnent en ce mois d’avril 2020

 pour présenter

VÉRONIQUE BERGEN

KASPAR HAUSER de VÉRONIQUE BERGEN (Espace Nord) / Une lecture de ...

feuilleton en 3 épisodes

(III)

Un roman graphique et un essai :

 L’Anarchie et Barbarella, sous-titré Une Space Oddity.

Phil :

Deux œuvres de commande. Deux inscriptions dans des collections existantes. Qui démontrent à quel point Véronique Bergen écrit comme elle respire et n’a de cesse de déployer ses différents sillons (poétesse, philosophe, créatrice mais citoyenne, médiatrice).

Comment fait-elle ? Elle écrit pour de nombreuses revues mais elle publie sans arrêt des ouvrages aussi. On en a rassemblé 5, pour ces deux dernières années, mais sans être sûrs d’être exhaustifs, songeant à des participations collectives aussi.

Polyvalente, éclectique mais passionnée, engagée, habitée. Je n’ai jamais décelé un moment creux ! Et, d’ailleurs… Quand je dis « œuvres de commande », oui et non. Les sujets abordés se rattachent à ses prédilections, à ses engagements. L’anarchie et Barbarella, comme Marilyn ou Patty Smith, lui parlent.

 

 L’Anarchie.

En duo avec le dessinateur Winshluss, dans la collection La petite bédéthèque des savoirs, au Lombard, Bruxelles, 2019, 83 pages.

Jean-Pierre :

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

La petite bédéthèque des savoirs, des éditions du Lombard, compte actuellement près d’une trentaine de titres. Dans un style volontairement vintage qui rappelle les vieux manuels d’école, l’idée est d’associer un spécialiste d’un domaine donné (ou à tout le moins un auteur passionné par le sujet) et un dessinateur : cela donne un ouvrage de vulgarisation, une clé pour découvrir une problématique de notre temps. Libre à celui qui le souhaite d’aller ensuite plus loin : chaque volume comprend de judicieuses suggestions bibliographiques. En somme, la version BD de la célèbre collection Que sais-je ?

 Phil :

CHRONIQUES de PHILIPPE REMY-WILKIN – LES BELLES PHRASES

Une collection où l’on trouve notamment des livres sur l’intelligence artificielle, les droits de l’homme, le burn-out, l’artiste contemporain ou le conflit israélo-palestinien. Une nouvelle manière de présenter, décortiquer un sujet. Ludique. Sous la forme d’un récit en images. Une BD, un roman graphique ? On songe à d’autres collections qui ont rythmé nos décennies, été jadis les parangons d’une présentation synthétique et percutante. Les Que sais-je ?, oui, mais les Gallimard/Découverte aussi. On songe à la toute récente Histoire de Bruxelles en BD/Doc (trois tomes) évoquée dans cette mini-revue.

Jean-Pierre :

Le volume auquel viennent de collaborer Véronique Bergen et Winshluss sent le soufre et on ne s’en étonnera pas, venant de deux personnalités qui, chacune dans son domaine, font preuve d’une grande indépendance d’esprit et se signalent par des œuvres originales et fortes. Sur les pas d’un jeune adolescent qu’oppose à ses parents un quiproquo fort drôle, nous découvrons l’histoire largement méconnue de l’anarchie. Le texte est didactique et direct, sans fioriture ni commentaire surabondant. Le style graphique de Winsshluss, mordant et agressif, ainsi qu’une colorisation franche et vive conviennent à la fois à la collection et au sujet traité.

Phil :

Un roman graphique ? Le terme roman semble un peu dévoyé car le récit (les aventures d’un adolescent en rupture qui s’évade, voyage, trouve un mentor) n’est qu’un fil rouge pour déployer des théories, des pratiques liées à l’anarchie. Parlons plutôt d’une mise en images, en situation dynamique d’une série d’informations distillées de manière synthétique, claire. Mais le comique naît au cœur d’un drame, l’incompréhension enfant/parent/système est brutale. On songera au très réaliste Family Life de Ken Loach, qui surgit en filigrane.

La petite Bédéthèque des Savoirs, Tome 29 : L'Anarchie. Théories ...

Jean-Pierre :

Venons-en à l’anarchie. Le sujet a mauvaise presse : on l’associe aux poseurs de bombes (il est vrai que plusieurs anarchistes en furent) et l’anarchisme est si radicalement opposé au mode habituel de pensée et de perpétuation des dominations que ses partisans ont toujours été persécutés ou, au minimum, calomniés par les pouvoirs en place ou par ceux aspirant à s’y substituer. L’intérêt du roman graphique de Bergen et Winshluss est de remettre en perspective, de manière simple et didactique, l’histoire incroyablement complexe des mouvements anarchistes.

 Phil :

On revisite la préhistoire et l’histoire de l’anarchie, ce qui se cache derrière des noms (Proudhon, Bakounine, etc.), on balaie des clichés ou des amalgames (anarchie et communisme), on découvre des courants extrêmement différents, non réductibles à une caricature, et, surtout, une foule d’avancées positives quand on ne retient, manipulés, que les dérives les plus violentes (attentats, etc.).

D’où cette percutante affirmation. L’anarchie, sans cesse battue, marginalisée et martyrisée, aurait vu le triomphe de nombre de ses idées et, comme gagné en souterrain de nombreuses batailles :

« Le fédéralisme… L’autogestion… La journée de travail de 8h… L’arme de la grève… L’objection de conscience…L’abolition de la peine de mort… Le droit à l’avortement…Le droit à la contraception… »

Jean-Pierre :

Histoire complexe car parcourue de courants aussi divers que l’individualisme de Stirner, le collectivisme de Kropotkine, les partisans de la lutte armée, les tenants de l’action directe et ceux de la propagande par le fait…

Deux constantes se dégagent de l’histoire de l’anarchie, que met bien en lumière le présent ouvrage.

La première, c’est que, répandus un peu partout dans le monde et s’incarnant dans un mouvement largement majoritaire au sein des forces de contestation sociale, les anarchistes ont progressivement cédé du terrain jusqu’à pratiquement disparaître. Aux premières loges de la révolution russe, qu’ils contribuèrent à sauver, ils seront ensuite impitoyablement éliminés par les bolcheviques. Rebelote lors de la guerre d’Espagne : ils sont carrément massacrés par le gouvernement républicain avec le soutien des communistes…

La seconde constante est la tension permanente entre la tentation de la lutte armée et l’exigence de légalité voire de pacifisme. La question n’est jamais clairement tranchée et continue de se poser aujourd’hui : face à un Etat qui use de la violence contre le peuple, comment se limiter aux actions pacifiques ? Cette problématique met en jeu une subtile arithmétique qui voudrait qu’un mal passager puisse justifier un bien futur. On retrouve cet enjeu dans les autres livres de Véronique Bergen – « Le mal relatif, transitoire au profit d’un bien supérieur, la justification dialectique d’un mal métabolisé en bien chez Hegel, je les vomis » écrit-elle dans « Tous doivent être sauvés ou aucun »  – avec, me semble-t-il, une évolution perceptible dans Guérilla, son dernier roman.

En fin de lecture, une contradiction saute aux yeux : un très grand nombre d’idées anarchistes ont triomphé sous la forme d’acquis sociaux alors que les mouvements anarchistes ont été laminés. A quoi tient cette défaite ? Le refus de l’autorité et des différentes formes de pouvoir ne facilite guère la structuration d’un mouvement là où d’autres pratiquent une centralisation extrême. Ceci explique que d’aucuns, comme Michel Onfray, en appellent à un post-anarchisme fondé sur une autorité immanente librement consentie et pouvant être retirée à tout moment : en somme, une forme d’action directe revue et corrigée.

J’ai appris beaucoup de choses à la lecture de cet ouvrage vivifiant. Deux très légers regrets peut- être. Même si l’affaire Sacco et Vanzetti est évoquée, de même que les martyrs de Haymarket, l’ouvrage de Bergen et Winshluss est un peu trop européo-centré au détriment de ce haut lieu de l’anarchisme que furent les Etats-Unis. Mon second regret tient à l’absence, dans l’index nominum (il est cité dans le texte, pourtant), de ce grand homme que fut Francisco Ferrer, libertaire non violent.

Toute violence me répugnant, je me sens proche du Montaigne qui, dans le troisième livre des Essais, se proclame « impatient de commander comme d’être commandé ». Un anarchisme tranquille ou, à tout le moins, une forme d’esprit libertaire qui me convient…

Phil : A moi aussi !

PS de Phil :

Imprimé en Pologne ! Curieux, on a de si bons imprimeurs en Belgique, et une tradition…

Le livre sur le site du Lombard 

 

Barbarella, sous-titré Une Space Oddity, essai, Les Impressions Nouvelles, collection La Fabrique des héros, Bruxelles, 2020, 125 pages.

 

Phil :

La collection est dirigée par Tanguy Habrand et Dick Tomasovic. Un concept branché, moderne, qui se conjugue au mode haut de gamme (écriture et analyses).

Le sous-titre du présent ouvrage renvoie au côté rock and roll de l’autrice, qui est pourtant académicienne, occasion de rappeler que NOTRE académie est bien plus sympathique que la française, décloisonnée, éclectique, représentative. Véronique Bergen a d’ailleurs écrit des livres consacrés à Monroe ou Patty Smith. Comme elle écrit sur Deleuze ou Visconti.

Jean-Pierre :

Je rebondis sur l’allusion à Deleuze, auquel Véronique Bergen s’est beaucoup intéressée et qui m’a captivé voici quelques années. On retrouve dans le présent essai de multiples références à ce philosophe et pas mal de traces de concepts parfaitement identifiables comme ceux de territoire, d’agencement, de lignes de fuite et même de ritournelle. Le texte de Bergen est sans doute le plus deleuzien des ouvrages ici présentés même si Nietzsche y a aussi la part belle. Pour ceux que cela intéresse, je me permets de renvoyer au très intéressant Abécédaire de Gilles Deleuze, documentaire paru en DVD et qui consiste en une série d’entretiens entre le philosophe et son élève Claire Parnet.

Barbarella - Une Space Oddity - broché - Véronique Bergen, Livre ...

Phil :

Ma lecture est pénalisée par mon manque de références. Je n’ai pas lu les albums BD de Jean-Claude Forest (parus en 1964 puis 74, 77, 82) et mes souvenirs du film (l’adaptation de Roger Vadim, en 1968, avec Jane Fonda… jouant Barbarella… inspirée par Brigitte Bardot) s’estompent. Barbarella, pour moi ? Une fille des années 60, emblématique d’une certaine libération sexuelle, d’une réappropriation du corps. Je revois Jane Fonda se dénudant en apesanteur. Un scandale pour l’establishment du temps.

Jean-Pierre :

Je pâtis du même manque. Cela me permet néanmoins de suivre notre guide en toute innocence en ces contrées, pour moi, totalement inexplorées.

Phil :

Me frappent d’emblée les noms des éditeurs des quatre livres : Terrain Vague (64), Kesselring (74), Pierre Horay (77) et Fromage (82). Sans aller y voir plus loin, j’en déduis une démarche underground, choisie, ou imposée par les circonstances. Barbarella n’est pas parue chez Casterman ou Glénat, Dupuis ou Lombard, Fluide Glacial…

Jean-Pierre

Underground et provocation assortis d’une démarche très politique et structurée. Le contraire de la provocation à la petite semaine qui vivote de nos jours.

Phil :

Je REdécouvre l’héroïne : elle m’inspire la plus grande sympathie, véhicule des valeurs, un engagement. Elle vit dans un univers de science-fiction, où les mythes antiques s’invitent détournés, et passe son temps à voyager à travers l’espace pour « panser une blessure sentimentale ». « Fille de la vitesse », elle « choisit le présent, l’inédit, l’inconnu », « elle n’est pas de celles qui s’accrochent au passé », elle est la force vitale positive, elle possède le « goût du nouveau, de l’intense ».

« Les sirènes de la mort, l’attrait pour le néant lui sont étrangers ». D’ailleurs, icône des années pop, elle n’en partage pas tous les symboles : elle ne se drogue pas, n’est pas accro à une philosophie orientale, etc. Par contre, elle arbore pacifisme, mythe de la Route, liberté sexuelle, refus de l’autorité (ce qui crée un pont entre ce livre et celui sur l’anarchie). Elle part aussi du postulat que la toute-puissance des armes, de la terreur n’est pas invulnérable. Le temps d’une voyoucratie est nécessairement compté.  Son arme favorite n’est pas la guerre, mais la paix, sa diplomatie est érotique, incarnation du Peace and Love du Flower Power. Elle court d’un point à l’autre de l’univers, d’une exoplanète à une autre pour libérer un peuple, combattre un tyran, incorruptible. D’où, en filigrane, un engagement de l’auteur contre les dérives de nos sociétés.

Jean-Pierre :

Ce qui me plaît chez Barbarella, c’est le contre-pied systématique qu’elle inflige à tout qui serait tenté de l’enfermer dans une catégorie. Dotée d’une plastique affolante, elle est le contraire d’une vamp ; impliquée dans toutes les guérillas galactiques, elle fuit le pouvoir ; ne croyant en rien et tournant le dos à toute transcendance elle échappe à l’accusation « tout terrain » de nihilisme. De ce dernier point de vue, elle est l’illustration parfaite de ce que les véritables nihilistes sont en fait les tenants des pouvoirs en place, qui aliènent les forces vitales, et tous ces fanatiques de la transcendance qui, au nom d’outre-mondes, diffament le nôtre lorsqu’ils ne le saccagent pas…

Phil :

Marquantes, son ouverture face à l’altérité (l’homme n’est plus la mesure de toute chose, il n’est qu’un possible parmi d’autres), son absence de raideur, de peur, de fléchage (de téléologie, dit VB), ses aventures ne sont pas accolées à un objectif en surplomb, elle erre.

 Jean-Pierre :

Effectivement. Plus qu’une voyageuse de l’espace, Barbarella est une errante, une étrangère par vocation dans le sens où sa passion de l’ailleurs « l’arrache aux figures antithétiques de l’ancrage, du chez soi et de l’exil ». Détaché de toute finalité, son art du voyage est parent de celui de Montaigne qui, « s’’il ne fait pas beau à droite, prend à gauche » et ne trace jamais aucune ligne déterminée, « ni droite ni courbe ».  Rien à voir avec L’Odyssée d’Homère qui, de ce point de vue, est une sorte d’antivoyage, obsédé qu’il est par son point de départ et le retour.

Davantage qu’une qualité native, l’ouverture à l’altérité de Barbarella est quasiment une conséquence inéluctable de son errance. Parcourant l’espace en tous sens, elle découvre l’extraordinaire hétérogénéité des univers qui le peuplent : la seule loi naturelle qui leur soit commune semble bien être celle de la pluralité des temps. On comprend bien que, dans ce contexte, un homme créé à l’image de Dieu relève de la mauvaise blague. La vision déiste ne résiste pas mieux : « aucun grand horloger ne règle une infinité de mondes ». Le cosmos est le cosmos, une immanence immense.

Phil :

Fascinante, son allergie à l’héroïsation. Elle refuse tout sacre : un libérateur peut basculer tyran. Ce qui me renvoie à la figure adulée de mon enfance : Cincinnatus, ce Romain, guerrier/général d’exception qui accepte de prendre la tête des troupes pour sauver son univers puis, victoire obtenue, refuse gloire et honneurs, pour retourner cultiver son champ. Un principe que j’avais moi-même incarné dans une pièce écrite durant mes années universitaires, Prométhée. Postulant qu’un homme doit poser un acte majeur pour la société mais savoir s’extraire de la chaîne aliénante des responsabilités pour vivre sa vie ENSUITE.

Elle est insensible à la flatterie, au culte de la personnalité. Allergique aux gourous, aux Bibles diverses (de Mao, etc.). Son identité est sans cesse renouvelée, en devenir. Ce qui s’avère moderne et positif en ces temps d’identités meurtrières.

Jean-Pierre :

Barbarella est une forme d’allégorie de la mobilité, de la disponibilité à l’événement. Jamais sa pensée ne se sédimente en une idéologie, pas plus que sa soif de jouissance ne tourne à l’érotomanie. Bergen nous décrit la démarche de son héroïne en termes très deleuziens : « L’emboîtement d’agencements hétérogènes, de séries divergentes promet une intensification du régime de l’être.  L’hétérogénéité conforte la subjectivité en la poussant à travers des variations énergétiques qui font vibrer son intériorité ; d’autre part, elle illimite la subjectivité en la branchant sur le dehors, en lui offrant une sensation océanique de dissolution des frontières du moi ». Chez Barbarella, les agencements n’ont plus de limites. Elle intensifie donc en permanence sa puissance d’exister et accueille chaque expérience (en particulier ses aventures érotiques) comme un hapax qui échappe à toute comparaison et donc à la dialectique du « plus » ou du « moins » . Et Bergen de conclure : « Son être au monde lui évite le retournement d’un toujours plus en un toujours moins ».

Phil :

VB, intellectuelle cultivée, nous explicite les notions de kairos (la faculté de repérer l’occasion à saisir, le moment opportun qu’il ne faut pas laisser passer), de barbaros (Barbarella est la petite étrangère), de clinamen (il décrit l’écart, la déviation spontanée des atomes lorsqu’ils chutent dans le vide, ce qui renvoie à la liberté humaine) et d’attracteur (un ensemble ou un espace vers lequel un système évolue de façon irréversible en l’absence de perturbations, ce qui renvoie à des contraintes déterministes), distingue potestas/pouvoir et potentia/puissance (l’autorité inique contre l’affirmation des désirs d’un peuple, d’une communauté).

Jean-Pierre :

En philosophe qu’elle est aussi, Bergen développe toute une réflexion sur le pouvoir et la puissance, aussi bien dans l’acception de la philosophie antique que dans le sens que leur a donné Nietzsche qui eût pu contresigner ceci concernant Barbarella : « Au désir de pouvoir, elle oppose le désir de puissance ».

Phil :

VB est très engagée, très à gauche. Elle dénonce, comme Forrest, la destruction de la Terre, le Tout à la consommation, la pollution, le désastre écologique.

Le chapitre sur l’opposition Wonder Woman/Barbarella est très intéressant, Un micro-essai sur l’abus de pouvoir, le danger de substituer une domination à une autre. C’est le mécanisme qu’il faut abolir. Fi donc d’un féminisme anti-hommes.

J’ai songé à cet activiste noir des droits civiques aux States… qui était contre l’émancipation de sa femme. Il est clair que Barbarella devient un point d’appui pour l’expression d’une philosophie, celle de VB :

« Barbarella entraîne le lecteur dans la traversée de devenirs, échos de ceux qu’elle expérimente en roue libre. Son théorème est celui de l’ouverture à tout ce qui amplifie les puissances d’exister.

(…) Anti-conquistador, anticolonialiste, elle décolonise les esprits sans recourir à la promesse, au prêche où à la position d’autorité éclairée. En phase avec l’esprit du free jazz, avec l’art de l’improvisation, adepte de l’expression spontanée et de la déconstruction des codes hérités, se tenant du côté des luttes, du mouvement pour les droits civiques en faveur de toutes les formes du vivant, ses aventures délivrent des jam sessions érotiques et libertaires. La note que laisse Barbarella est celle de l’avant-garde esthétique et de l’avant-garde écopolitique. »

 Jean-Pierre :

Hymne à la pluralité, les aventures de Barbarella ont pour toile de fond la multiplicité des mondes, des climats, des populations, de la faune, de la flore, des régimes politiques, des cultures, des langues : toutes choses qui, ramenées à l’échelle de notre planète, semblent aujourd’hui gravement menacées. Bergen ne pouvait donc qu’enfourcher son cheval écopolique, le plus souvent avec bonheur, parfois avec cet excès que n’évite pas toujours son engagement sincère. Ainsi, concernant l’anéantissement des langues régionales Bergen a le plus souvent raison mais, n’est-ce pas céder au plaisir un peu vain de la formule que d’écrire que « monocultures linguistiques et monocultures agricoles marchent main dans la main » ?

Corollaire de cet hymne à la pluralité, les aventures de Barbarella et, plus encore, le commentaire qu’en fait Bergen sonnent comme une condamnation sans appel de la volonté de toute-puissance, où qu’elle aille se nicher : toute puissance-politique, toute-puissance du consommateur, toute-puissance de la raison. De toutes, cette dernière est sans doute à la fois la plus insidieuse et la plus dangereuse, l’idéal de raison étant à la fois le plus légitime et le plus susceptible de se renverser en son contraire.

Le moyen le plus expédient d’éviter ces renversements est de pratiquer ce que Deleuze appelle la ligne de fuite : fuir dans le sens deleuzien, c’est aussi bien faire fuir quelque chose, faire fuir un système, « comme on crève un tuyau ». N’est-ce pas là exactement la principale activité politique de notre héroïne ? Crever des tuyaux…

 

PS de Phil :

Imprimé aux… Etats-Unis !

 

Jean-Pierre LEGRAND et Philippe REMY-WILKIN.

 

SPÉCIAL VÉRONIQUE BERGEN (II) par Jean-Pierre LEGRAND & Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages  de Jean-Pierre LEGRAND et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 27) de Philippe REMY-WILKIN fusionnent en ce mois d’avril 2020

 pour présenter

VÉRONIQUE BERGEN

feuilleton en 3 épisodes

(II)

Deux romans publiés par Onlit :

Tous doivent être sauvés ou aucun et Guérilla.

KASPAR HAUSER de VÉRONIQUE BERGEN (Espace Nord) / Une lecture de ...

Véronique Bergen

Tous doivent être sauvés ou aucun, roman, Onlit, Bruxelles, 2018, 262 pages.

Véronique Bergen - Tous doivent être sauvés ou aucun – ONLIT Editions

 

Jean-Pierre :

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

Chaque jour qui passe apporte son lot de désastres et alimente notre angoisse. Tandis que la forêt amazonienne disparaît et que les océans se meurent, la sixième extinction de masse, dite holocène, s’accélère. Alors que les décors du vaste théâtre humain brûlent, le texte de la pièce, lui aussi s’enflamme. Un peu partout, l’ordre social vacille. Arrivé à cette croisée des chemins, il pouvait être intéressant de jeter sur cette grande scène un éclairage neuf et de donner la parole non à un homme (il s’est trop discrédité) mais à un de ses proches, pour tout dire, son meilleur ami : le chien. C’est l’heureuse idée qu’a eue Véronique Bergen dans son roman Tous doivent être sauvés ou aucun.

Phil :

CHRONIQUES de PHILIPPE REMY-WILKIN – LES BELLES PHRASES

Revisiter les H.A. (les habitudes ahurissantes) des hommes par le biais d’un regard décalé, voilà qui rappelle un certain esprit du XVIIIe. Cette époque où les tares humaines étaient analysées par le prisme de l’exotisme, de l’utopie, d’un premier fantastique : Montesquieu, Voltaire, Swift…

Jean-Pierre :

Le narrateur de ce foisonnant roman est donc un chien. Il s’appelle Falco et vient d’être abandonné par sa maîtresse, une blondasse aux lèvres peintes. Le genre d’avanie qui vous rend votre conscience de chien comme à d’autres la conscience de classe. Ejecté du monde de l’aliénation domestique, il réintègre cette présence au monde qu’il avait perdue. Il retrouve son animalité… et même un peu plus :

« (…) devenu chien errant, sur les brisées du Juif errant, mes aptitudes de chien psychopompe se sont réveillées. Je suis la proie de visitation par des âmes canines ».

Phil :

Un chien pour héros mais on est loin de Walt Disney ! Ou de Jack London ! Notre Falco est une sorte de chien-reporter, de chien-historien, de chien-journaliste d’investigation. Plus encore…

Jean-Pierre :

Emergeant de l’au-delà canin, l’esprit de quelques chiens emblématiques se manifeste : Loukanikos, le riot dog des manifestations d’Athènes, Laïka, le premier chien de l’espace, Mops et Thisbé, les petits compagnons de Marie-Antoinette… Ventriloqué par ces mânes glorieux, Falco nous livre leurs témoignages.

Phil :

Qui renvoient à une maltraitance du Vivant qui se déploie à travers l’espace et les siècles, les millénaires. Génocides, bûchers, colonisation, exploitation… Le bulldozer de la prédation écrase tout sur son passage.

Jean-Pierre :

Par sympathie envers les quelques homos sapiens qui méritent encore son respect, Falco nous confie ses Mémoires en hominidien. Certains éléments de langage étant toutefois intraduisibles (injures, métaphores amoureuses), il faut se contenter par endroits du cano-canin : Czasrshoum xxithunp mrozik uhgfoe qopyzärh phterzivtchon. N’est-ce pas, après tout, un gage d’authenticité de cette révélation ?

Phil :

Le thème du langage est décidément omniprésent chez cette autrice (voir Kaspar Hauser ou Guérilla). Il mériterait une étude fouillée. Qui se pencherait sur la manière dont Véronique Bergen manipule mots et phrases mais qui creuserait aussi la mise en abyme celée.

Jean-Pierre :

Dans son errance, Falco est vite rejoint par d’autres congénères. Ils prennent la direction plein sud, vers les rivages de la Méditerranée. Dans une langue libérée, pleine d’invention et de rythme, Véronique Bergen entrelace le récit d’une errance (ce qui assure la progression narrative du texte) et la remémoration d’événements marquants de l’histoire humaine par le prisme de ceux qui l’ont subie « côté niche ». Le miroir qui nous est ainsi tendu reflète, au mieux, l’ubris à laquelle tend l’humanité et, au pire, son inclination aux crimes et aux massacres. Ce pari risqué, mais qui fonctionne, est une manière allégorique et brillante de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

Rencontre avec Véronique Bergen au sujet de son livre "Tous ...

Au fil des pages, Falco apparaît comme le héraut d’une révolution en marche. Il faut « mettre à bas le système ». Il ne faut pas se méprendre : il ne s’agit pas ici d’un abolitionnisme ayant pour horizon la fin de l’homme responsable de tous les désastres. L’antispécisme est ici sous-tendu par la pensée d’une interdépendance entre tous les règnes sans prévalence de l’un sur l’autre :

« (…) je (=Falco) ne suis pas de ceux qui militent pour la guerre entre les règnes. Chaque espèce a sa place dans la chaîne des êtres, laquelle ne va pas du simple au complexe, des invertébrés aux vertébrés, des bactéries à l’homme, mais bifurque, sans hiérarchie, sans base primaire ni sommet où trône l’humain ».

Rien de commun avec une quelconque tentation d’inverser les structures de domination, les victimes prenant la place des bourreaux. Le message est clair : aucun des passagers de cette galère ne mérite de passer par-dessus bord ; « Tous doivent être sauvés ou aucun ».

Phil :

Ce faisant, Véronique Bergen se détourne d’une fable à la Planète des singes (cette nouvelle de Pierre Boulle – auquel on doit aussi Le Pont de la rivière Kwaï ! – adaptée avec succès au cinéma).

Jean-Pierre :

Très original en sa forme, le récit est tissé d’une série de moments privilégiés (les manifestations d’Athènes, la chute du IIIème Reich, la Terreur) qui viennent scander un périple qui, peu à peu, se confond avec une prise de conscience, la poétesse, la moraliste, la philosophe guidant tour à tour la main de la romancière.

Sans se vouloir un essai ni un pamphlet, le roman donne à réfléchir sur notre monde tel qu’il va. Lors des manifestations d’Athènes – Véronique Bergen en fait le symptôme le plus manifeste de l’effondrement économique et social de nos sociétés – ou, encore, à l’occasion du mouvement des Gilets Jaunes, se profile une remise en cause de la logique politico-économique qui subordonne toujours davantage le présent à des impératifs d’avenir. Ce sont par exemple les pensionnés grecs saignés à blanc au nom du rétablissement de l’équilibre économique.

A bon droit, nombreux sont ceux qui, désormais, se refusent à vivre « dans un présent rendu exsangue par les sacrifices ». Outre qu’il n’évitera pas la question, bien posée mais non tranchée, de l’articulation de la question sociale (les fins de mois) et des menaces écologiques (la fin du monde), ce refus, par sa radicalité parfois violente, ne doit pas non plus se traduire par un impératif de tabula rasa et de négation de notre héritage démocratique.

Une équation difficile à tenir.

Phil :

Le fait de lire 5 livres de Véronique Bergen, publiés sur deux ans, amène un supplément de sens. On glisse d’un ouvrage à l’autre, une cohérence interne se faufile, s’impose au-delà des genres. Un engagement. Où l’empathie généralisée, sans exclusive, le dispute à la tension/tentation du renversement brutal.

Si l’abus de pouvoir est abyssal et le martyre sans issue dans Kaspar Hauser, les autres livres amènent un cri de révolte plus généralisé et proposent une réaction. Nous l’observerons par la suite.

Luluttérature - 'Tous doivent être sauvés ou aucun' de Véronique ...

Le livre sur le site d’ONLIT 

Véronique BERGEN parle de son livre

Les ouvrages de Véronique BERGEN sur Espace Livres & Création 

 

Guérilla, roman, Onlit, Bruxelles, 2019, 171 pages.

Guérilla, un écothriller de Véronique Bergen – ONLIT Editions

 

Le pitch, selon la 4e de couverture et le site de l’éditeur ?

« Les guerres provoquées par la débâcle écologique ont dévasté la Terre. Une galerie de personnages se relèvent pourtant : un écoguerrier, une femme-chamane ou encore un enfant muet. Entre vagues d’insurrection, effondrement mondialisé et nouvelles alliances avec la nature, Guérilla, écothriller d’un genre nouveau, se déploie au milieu des explosions de grenades pour entonner un vibrant appel en faveur de notre planète. »

Phil :

Le terme thriller me paraît utilisé à la légère. Il faut attendre la page 69 pour obtenir un embryon d’aventure et d’action. Mon deuil narratif accompli, je puis profiter du livre et reconfigurer mes attentes.

Que nous offre Véronique Bergen ? Avec ses armes habituelles, une créativité de la phrase et des mots (créés comme « finneganswaker » ; rares comme « adombrent », « samizdat », « blutoir », « pélagiques », « chanterelle », etc.), une dénonciation de la marche du monde, de nos prétendues civilisations. Une description d’un état de société légèrement anticipé, de personnages en survivance, par effleurements successifs distillant un suspense sur le devenir/passé des uns et des autres.

Dans ce monde éclaté, des animaux, rendus allergiques à l’homme, se sont révoltés et sont partis vivre en marge, dans des zones dépolluées de la présence de l’espèce mortifère. D’autres animaux (fennecs, serpents, tatous, etc.) ont été domestiqués mais finissent par se suicider. Dans les territoires dévolus aux hommes, mille factions opposées s’entretuent, les putschs se succèdent. Les territoires se voient fractionner entre clans et communautés. Une libanisation en modèle maxi ? Une extension de la tiroirisation des télévisions ou des réseaux sociaux ? Des groupes réunis par un goût commun se calfeutrent dans un quant-à-soi masturbatoire et éradiquent l’ouverture à d’autres possibles, à d’autres perspectives. L’agonie d’une idée chère aux Lumières qui a fondé notre civilisation.

Jean-Pierre :

Le terme écothriller est en effet un peu forcé. Il n’empêche, dès les premières pages, l’autrice crée une atmosphère qui imprègne tout le roman et vous transporte dans un univers à mi-chemin entre Blade Runner et Terminator. L’effondrement de la civilisation, l’éclatement de la ville en quartiers noyautés par des groupuscules extrémistes, la faillite de toutes les institutions en place et le délabrement généralisé constituent un décor de fin du monde rendu extrêmement crédible par la cohérence interne du texte. L’inventivité de l’écriture est toujours aussi percutante et imagée. Par endroit, elle me paraît toutefois moins justifiée que dans le roman précédent où le sujet lui-même commandait ce travail lexical. Reproduisant dans un esprit presque identique les trouvailles langagières de Tous doivent être sauvés, l’originalité du style se mue en certaines pages en un procédé dont la séduction s’estompe. Mais sans doute l’autrice a-t-elle cherché à suggérer une forme de filiation entre les deux romans, l’un paraissant, d’une certaine manière, la suite de l’autre.

Je m’en voudrais toutefois de donner une fausse impression de l’ouvrage, qui nous réserve des pages splendides, comme celle-ci décrivant l’envol d’un aigle :

« Je remercie l’oiseau de m’offrir un ballet aérien, de dessiner de grands cercles dont je tente de percer le sens. Dans les figures, les mouvements qu’il trace, me livre-t-il un message ? Le rapace me montre la voie des airs, les changements d’état, le champ des lévitations et des vols planés, l’adieu provisoire à la terre… (…) Regagne-t-il le néolithique, les grands remous d’une Terre qui cherche son équilibre au milieu des tempêtes et des roches. De ses ailes noires, l’oiseau fend la blancheur du ciel. ».

Cette rêverie aérienne, en contrepoint du chaos et de l’égarement des hommes, est d’une grande force onirique et poétique.

Phil :

Véronique Bergen, comme elle donné la parole à Kaspar Hauser, l’offre à la Terre :

« Elle s’en veut d’avoir été trop longtemps passive, d’avoir laissé périr soixante pour cent des espèces animales, d’avoir perdu un quart de ses forêts, sans broncher, d’avoir assisté à l’agonie des océans, eaux rongées par l’empire des détritus, des déchets toxiques, des plastiques, hécatombe des poissons, des cétacés, des coraux. Gaïa, tu es complice… Tu as laissé la situation se dégrader jusqu’Armageddon. »

La voix de Gaïa : « Vos gueules, les humains. »

Des rappels historiques viennent court-circuiter l’ubris des homos sapiens. Ils se prennent pour le nombril du monde, ramènent tout à leur espèce et, à l’intérieur de leur espèce, tout à leur clan, à leur ego, alors que le Vivant (végétaux, mammifères…) a entamé sa progression des millions d’années en amont. Et la poursuivra sans doute bien après l’extinction de l’espèce vampire. Et cette magnifique digression sur la vie des arbres, qui se soutiennent par-delà la mort apparente, une souche étant alimentée en souterrain par ses voisins !

Un bilan ? L’homme a inventé le feu, la roue, la musique, offert le Taj Mahal ou la Joconde, mais comment contrebalancer les génocides, l’esclavage, l’élevage agro-industriel, « l’abrutissement programmé par le néolibéralisme » ?

L’écoguerrier se voit comme « la sentinelle de Gaïa », il « promène sa colère à la surface du monde » pour éliminer les oligarques les plus nuisibles. Comme Gaïa, il s’y est pris trop tard, regrette d’avoir « cru bien trop longtemps aux vertus du dialogue, des contestations légales et pacifiques ».

L’inflexion, ici, est majeure. Et sous-tend une posture philosophique, citoyenne, qui pousse l’engagement jusqu’au combat pur et dur. Le pacifisme béat ne mène donc à rien ? Eh bien, la lucidité et l’étude me font admettre sans retenue que l’Histoire nous atteint manipulée, distordue. Non, à lire sous les cartes, Jésus n’a pas réussi, sa religion (ou son enseignement) est morte, a été récupérée par Byzance/Rome et ses véritables disciples ont été martyrisés, sa parole retravaillée ou enfouie. Muhammad, qui considérait Jésus comme supérieur à lui en matière de morale, a retenu la leçon et a pris les armes pour défendre un message de paix. Mandela, Luther King, Gandhi ? Au-delà de leur sort funeste, de leur martyre, ils sont la pointe émergée d’un iceberg constitué des multiples flambeaux mis sur des bûchers (!), torturés, anéantis.

Jean-Pierre :

A la lecture de Kaspar Hauser, comme de Tous doivent être sauvés, mon attention avait été attirée par la récurrence d’un principe éthique visiblement cher à l’autrice : la justification d’un mal relatif au nom du Bien absolu auquel il concourt est la plus fréquente escroquerie intellectuelle des régimes oppresseurs. Par ailleurs, dans Tous doivent être sauvés, l’antispécisme était encore une forme atténuée d’humanisme. Chaque espèce, nous disait l’autrice, « a sa place dans la chaîne des êtres ». Le discours s’est entretemps radicalisé : face à l’urgence, la lutte armée est légitime et il n’est plus aussi certain que l’homme ait encore sa place dans la chaîne des êtres dont, un à un, il a rompu tous les maillons.

La guérilla a commencé. Le terme est important. Au contraire de l’illustre Macron, Bergen n’utilise jamais le mot « guerre » : notre Ravachol junior, guérilléro de son état, ne cherche pas l’anéantissement d’un ennemi, l’effacement d’un visage : tout triomphe, dit-il, est totalitaire. Il faut détraquer la machinerie à fabriquer l’aliénation et la destruction.Le propos résonne comme un écho des thèses de Deleuze : la lutte armée qui s’engage se comprend comme un « contre-dispositif », c’est-à-dire une tentative de désorganisation des structures et dispositifs par lesquels se maintient ce que le philosophe appelle l’Appareil de capture de l’État dont les fonctions répressives et idéologiques œuvrent à un agencement prédéfini des individus et des consciences.

Le risque est que, dans son affrontement avec l’Appareil de capture de l’Etat, le mouvement de libération adopte mimétiquement les structures oppressives qu’il combat et se dévoie à son tour en « machine de guerre » totalisante. Dans ce cas, comme l’écrit Deleuze, « la machine de guerre (disons la guérilla) ne trace plus des lignes de fuite mutantes, mais une pure et froide ligne d’abolition ». La narration de Bergen éclaire le propos théorique de Deleuze et surtout cette porosité dangereuse mais parfois nécessaire de la ligne de démarcation entre oppresseurs et opprimés : « tout drapeau, fût-il celui des minorités, est à brûler. Le patriotisme des régions sécessionnistes n’est que vieille lune d’arrière-garde. La violence des uns lancée contre la violence des autres ne fait qu’enliser le présent, exacerber un climat de troubles. Mais, face à la rotation des retours à l’ordre sous la houlette de militaires, de fanatiques religieux, de dictateurs minables, il n’y a d’autre choix que la lutte armée. (…) » Et de « planter le drapeau noir dans l’anus des puissants » !

Phil :

Véronique Bergen, lucide, renvoie dos à dos, les violences de tout bord. Comme on a pu le vivre en Amériques centrale et du Sud. Où forces d’extrêmes gauche et droite se massacraient en martyrisant inlassablement les populations civiles, les intellectuels.

L’autrice oscille entre deux orientations, volontariste et fataliste. Une lutte à mort contre la prédation, le Système (de domination, de contrôle, d’exploitation), à travers ses figures, ses symboles, ses leviers les plus emblématiques. Une dénonciation des violences (et des drapeaux !) qui, toutes, asphyxient les innocents. Posture humaniste qu’on retrouvera dans l’essai Barbarella. Un Faites l’amour pas la guerre ! Un virus régénérant qui pourrait contaminer positivement ? En commençant par le guérillero et Tamara, la femme aux tarots ?

J’observe une convergence avec le traité Libre comme Robinson à travers le thème de l’abstraction : le « ne pas capituler mais déserter » de Véronique Bergen recoupe « la liberté dans la réussite de notre vie intime » de Luc Dellisse.

Jean-Pierre :

Le roman de Bergen prend des allures de conte fantastique. Parvenue au bout de ses contradictions, la société s’est effondrée, se disloquant en une myriade de clans, de groupuscules tous plus étranges et plus radicaux les uns que les autres. A ce titre, il constitue une amplification de phénomènes largement à l’œuvre aujourd’hui et qui, pour l’essentiel, se résument à une radicalisation à outrance de tous les groupes, de toutes les minorités ; radicalisation boostée, selon moi, par la grande facilité qu’il y a, via les réseaux sociaux, de fédérer un nombre croissant de personnes autour d’idées extrêmes, voire carrément absurdes. La pure marginalité disparaît, toute opinion même saugrenue étant susceptible d’agréger un nombre surprenant de personnes : c’est la légitimité de l’entre-soi et le primat de la croyance sur la raison partagée.

Phil :

L’homo sapiens dénoncé dans le roman n’est pas si sapiens que ça. C’est le plus grand prédateur/destructeur de l’Histoire de la planète Terre. A tel point que les mégariches, après avoir sucé le sang de la Terre, ont déjà jeté leur dévolu, sur d’autres planètes. La prédation à l’infini !

Ce qu’on appelle humanité dans le langage courant ne concerne qu’une infime minorité d’humains, « vaincue par une majorité irresponsable, arrogante ». Ce qui laisse peu d’espoir, a priori, pour la Terre, le Vivant, notre espèce.

Je songe à Greta et à ses aficionados. Leur mouvement – dont une critique du détail ne doit pas voiler/violer la dynamique essentielle – semble un raz-de-marée mais il ne concerne qu’une élite (véritable, celle-là, sans rapport avec un compte en banque ou un diplôme) ô combien minoritaire. Qui n’entrave pas la progression des voyages en avion, en paquebot, etc.

Je songe à Mathieu Terence, l’une des plus belles plumes françaises. Il nous offrit jadis un redoutable Technosmose, roman où éclatait la névrose qui défigure nos paysages. L’homo sapiens, complexé, impuissant, frustré fondamentalement, affiche une virilité compensatoire de pacotille en édifiant du vertical, en trouant la vue, en la happant, au lieu de chercher à se fondre dans une harmonie naturelle, ce que des sociétés dites primitives pratiquent pourtant depuis la nuit des temps avec une subtilité inaudible.

Jean-Pierre :

Tout comme Tous doivent être sauvés, Guérilla met en accusation l’ubris d’une humanité à la fois désespérément prédatrice et profondément parasitaire. J’y reviendrai plus loin, Guérilla marque une étape supplémentaire : dans le précédent roman, l’éveil des consciences et la mise en marche des hommes de bonne volonté accordaient un répit, suscitaient, au profit de l’humanité, le bénéfice du doute quant à sa complète culpabilité et laissaient augurer sa possible rédemption. Ici, Gaïa a perdu patience. Maintenant, c’est la Terre ou rien ; peut-être s’agit-il même de sauver la planète sans les hommes. Gaïa est face à une impasse déchirante qu’elle a trop longtemps cherché à éviter ; la survie des espèces est engagée. « Tous les hommes y passeront » puisqu’il le faut.

Phil :

J’apprécie le plaidoyer pour une nostalgie qui n’est pas un passéisme primaire mais un amour de l’or du temps, des différentes époques.

De nombreux passages résonnent étrangement, anticipant la période de confinement provoquée par la pandémie coronavirus :

« la mise en quarantaine du centre-ville », « personne n’a anticipé le déferlement brutal », « mes réserves de provisions s’amenuisent », « Au point mort, l’économie, les usines, réduits au minimum les transports, ouvertes un  jour sur quatre, les écoles, les administrations, les entreprises ou ce qu’il en reste, approvisionnés une à deux fois par semaine les magasins… », etc.

Il y a un rapport singulier à la faculté de parole aussi et au thème de l’enfant-sauvage, l’enfant (quasi) muet (qui se donne « Mowgli » comme nom !) renvoie à Kaspar Hauser, qui doit quitter une forme d’aphasie. L’idée d’une langue qui naît, s’invente. Le fantasme de la page blanche ? De la virginité perdue ? De l’aube des temps où l’espoir tend encore la faculté du progrès, de l’invention, de la conquête (positive) ?

Jean-Pierre :

J’ai noté également ce rapport. Du reste, ce personnage d’enfant quasi mutique est fascinant. Gardant le silence sur ses origines, il sculpte de petites statuettes et crayonne une multitude de dessins qu’il détruit aussitôt, effaçant toutes les traces de ses activités. Je vois en lui un refus de la sédimentation de la parole, un rejet de la coagulation de la vie, une forme d’accueil naïf d’un éternel retour. Il incarne à mes yeux l’artiste rebelle à toute idéologie et qui, selon la belle formule de Bachelard, lance son être dans un destin chaque jour réassumé et « vit une histoire de soleils levants ».

Jean-Pierre LEGRAND et Philippe REMY-WILKIN.

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 3 

SPÉCIAL VÉRONIQUE BERGEN par Jean-Pierre LEGRAND & Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages  de Jean-Pierre LEGRAND et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 27) de Philippe REMY-WILKIN fusionnent en ce mois d’avril 2020

 pour présenter

VÉRONIQUE BERGEN

feuilleton en 3 épisodes

 

(I)

Un roman :

Kaspar Hauser, Espace Nord, Bruxelles, 2019, 197 pages.

 

Véronique BERGEN !

Interview sur le pouce: Véronique Bergen - YouTube 

Phil :

L’une des plus belles plumes/touches de clavier de Belgique francophone : inventive, intense, sensible, engagée, analytique.

Je l’ai découverte à travers ses articles, sur le site du Carnet, nombreux mais tous habités, lumineux. Ils faisaient œuvre. In fine, j’ai été y voir de plus près côté création, il en est advenu un feuilleton en trois épisodes sur son Kaspar Hauser, disséminé dans ma mini-revue (numéros 10, 12 et 14 des Lectures d’Edi-Phil).

Jean-Pierre Legrand, mon collègue des Belles Phrases, m’a fait l’honneur/plaisir de me lire et, mis en appétit, il a été approfondir la rencontre, dépassant rapidement ma connaissance de l’autrice, embrayant sur une deuxième lecture, un deuxième article (dans sa rubrique Au fil des pages). Nous avons fini par croiser nos admirations et décidé de nous retrouver en radio pour évoquer en duo les 5 dernières créations de notre autrice. Mais, vu la période de confinement imposée par la pandémie du coronavirus, l’émission a été reportée. A suivre, donc, dans Les Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre, 87,7 FM, un lundi, entre 18h et 20h, au micro de Guy STUCKENS.

En attendant, ce feuilleton écrit apporte une variante à nos échanges.

KASPAR HAUSER (ESPACE NORD) (French Edition): 9782875684110 ...

 

Phil :

CHRONIQUES de PHILIPPE REMY-WILKIN – LES BELLES PHRASES

Le présent roman n’est pas tout à fait un roman. A défaut de pouvoir le définir clairement et définitivement, il m’éclate au visage ou au cerveau plutôt (ou au cœur ?) que son écriture, sa langue sont d’une intensité, d’une richesse telles que la plupart des recueils de poésies supportent mal la comparaison. Un roman ? Mais. Tout ici est poésie. Poésie incandescente.

 

Jean-Pierre :

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

La quatrième de couverture nous dit que Véronique Bergen est romancière, philosophe et poète. Publié une première fois en 2006 et réédité cette année, Kaspar Hauser ne fait pas mentir cette présentation : alliant un naturel rare au souci constant de la forme, le roman convoque, dans un même élan, souffle romanesque, visée philosophique et redécouverte du langage. Le style, éblouissant mais sans jamais rien de sur-écrit, donne envie, presque à chaque page, de lever les yeux un court instant, de songer, en le savourant, à ce qui vient d’être lu.

Phil :

Véronique Bergen a le chic pour élire des personnalités chargées (Hélène Cixous, Marilyn Monroe…), y adosser la matière de ses ouvrages. Elle nous livre ici non pas un roman historique ou un récit policier mais un cri, déchirant, digne de Munch, celui de Kaspar, jailli du néant où l’on a voulu le confiner de son vivant ou après sa mort. Un cri. Qui tient du romantisme mais d’une littérature engagée aussi, Kaspar métaphorisant tous les dépossédés.

Kaspar Hauser est un personnage historique ! Une énigme. Dans la note de ces disparitions et réapparitions polémiques : tel enfant d’Edward, Anastasia, Jeanne d’Arc… En l’occurrence, en 1812, le fils (et héritier) du grand-duc Charles de Bade et de Stéphanie de Beauharnais décède peu après sa naissance.  De manière impromptue. Et opportune pour certaines ambitions. A moins que…

En mai 1828, un jeune homme apparaît sur une place de Nuremberg, l’air hagard, des allures d’enfant sauvage élevé hors du monde. Il se nommerait Kaspar Hauser et aurait été longtemps séquestré. Par qui ? Pourquoi ? Comment ?

Se distille bientôt une théorie sulfureuse : il serait le petit prince prétendument décédé, objet d’une substitution, d’un rapt. Quoi qu’il en soit, l’épopée de celui qui sera surnommé « l’orphelin de l’Europe », sera courte. Il meurt assassiné. Mystérieusement. Et restent divers témoignages, qui encouragent à reconstruire un puzzle. Des pièces qui ont interpellé maints historiens et artistes.

Jean-Pierre :

Comme certains opéras, le roman s’ouvre sur un court prologue qui nous dit en une page l’essentiel de ce que nous devons savoir :

« En septembre 1812, quelques mois après sa naissance, le fils du grand-duc Charles de Bade et de Stéphanie de Beauharnais est enlevé dans un lieu secret. (…) 1828, un jeune homme à la démarche malhabile débarque sur une place de Nuremberg en répétant « je voudrais devenir cavalier comme mon père l’a été ».

Météore surgi de nulle part, d’un monde hors autrui et hors langage, le jeune homme du nom de Kaspar Hauser se retrouve d’un coup projeté sur la scène des hommes et des mots. C’est la course de ce météore et sa tentative, au sortir de la nuit de sa geôle, d’entrer dans le monde des hommes que scrute ce beau roman. Pour y parvenir il donne la parole aux différents personnages qui ont (dé)jalonné son existence. C’est un roman polyphonique, les différentes voix s’éclairent mutuellement. Le procédé n’est pas rare mais moins fréquente est sa totale réussite.  Chaque voix possède ici sa singularité propre et on n’a pas cette impression, si fréquente, qu’un même personnage s’exprime sous différents patronymes.

 Phil :

Passons quelques voix en revue.

Qui était Kaspar Hauser,ce jeune garçon presque muet, surgi à ...

Kaspar Hauser (1812-1833)

 

La voix de Kaspar :

Phil :

« Avant l’après, lorsque le vent soufflait, je lui hurlais « où sont tes phrases, tes phrases de vent qui me sifflent dans l’oreille, tes phrases de rage qui essaient de me jeter au sol ? ». Je criais, il ne répondait pas. Maintenant que j’ai couru dans beaucoup de familles de phrases, je sais que le vent n’est pas l’ami des phrases, pas plus que la boue, l’eau ou le feu : quand je leur prête les miennes, ils les laissent dans leur écuelle et n’y touchent pas. J’aurais pourtant voulu être la phrase préférée du vent, celle qu’il emporte avec lui sur son cheval blanc. La plupart des gens utilisent des phrases qui tombent comme de la neige, c’est pourquoi ils ne comprennent rien à la liberté du vent. »

Jean-Pierre :

Dès avant sa naissance, le monde de Kaspar tourne sur un axe que le doigt du destin a dangereusement incliné : à l’un des pôles, sa mère, Stéphanie de Beauharnais ; à l’autre, la comtesse de H, marâtre de Charles de Bade, obsédée par l’anéantissement de celui-ci et de sa lignée. C’est elle qui, peu après sa naissance, fait enlever et séquestrer le petit Kaspar, cet îlot de lumière sur lequel l’ombre semble se ruer. Son geôlier nous le décrit dans la nuit de son cachot :

« C’est qu’il voyait dans le noir ce gamin, c’est qu’il nageait dans le noir comme un poisson dans l’eau. La nuit ou le jour, ses yeux pouvaient pas faire la différence. Il se balançait d’avant en arrière, rampait au sol comme une chenille ».

Cette oscillation autistique se retrouve dans le discours que Véronique Bergen prête à Kaspar, où prolifèrent anaphores et répétitions :

« Dans mon trou, le temps ne trichait pas (…), dans mon trou mon non-soleil me traitait mieux que le soleil (…), dans mon trou rien ne se passait. »

Le plus captivant chez Kaspar est sa chute brutale dans le langage. Sa voix, qui rythme le récit, et le témoignage du docteur Feuerbach, qui l’examine, nourrissent une réflexion sur l’origine du langage et l’arrachement à l’immédiateté du monde qu’implique le surgissement du mot flanqué de son pouvoir de représentation. Dès ses premiers entretiens avec Kaspar, Feuerbach est frappé par son animisme radical et par le fait qu’il identifie les éléments de la réalité davantage par le biais de la couleur que par celui des formes. La première fois qu’il a vu de la neige, Kaspar l’a associée à la couleur blanche, et a ensuite appelé « neige » tout ce qui était blanc – les oies, les robes de mariée, le lait et les chevaux.  Tout ceci nous rappelle le Rousseau de L’Origine des langues :

« (…) le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé le dernier. (…) D’abord on ne parla qu’en poésie ; on ne s’avisa de raisonner que longtemps après ».

Le langage de Kaspar se diffracte encore davantage en images sous l’élan qui le pousse vers Eléonore sa jeune voisine, l’irruption du langage et de la poésie manifestent le franchissement d’un seuil affectif. Kaspar est une métaphore du poète. Même chose pour le sens moral : Feuerbach identifie chez son patient « la nature a priori d’une conscience morale transcendant toutes les variables empiriques ». Artificiellement proche d’un état de nature, Kaspar entend cette voix devenue pour nous lointaine et délaissée, remplacée par une « loi positive » faite de règles et de conventions générées par l’institution sociale. En faisant s’exprimer Kaspar dans cette langue première, puis en décrivant son apprentissage à marche forcée du langage institutionnalisé et formel des hommes sociabilisés, Véronique Bergen souligne avec maestria l’effet d’arrachement et d’appauvrissement que cela entraîne. Comme Starobinski l’a mis en évidence dans ses commentaires sur Rousseau, nous voyons les qualités instrumentales l’emporter sur les valeurs expressives du langage :

« La parole ne renvoie plus à la vérité du sujet ; bien au contraire, elle entraîne celui-ci hors de lui-même pour le vouer à l’impersonnalité du concept ».

C’est exactement ce qui se produit chez Kaspar. Laissons-le témoigner :

« Je pleure le mot qui ne me rend pas la chose (…). Je pleure parce qu’on a pris mes non-mots d’avant et, lorsque j’essaie de les retrouver dans mes larmes, je sais que les phrases des hommes décapitent mon ancien royaume. J’ai perdu ce que j’avais en partage avec la nuit, j’ai perdu l’unité qui ne se divise pas, la saison qui les englobe toutes ».

Si proche de l’origine, Kaspar ne peut que se perdre sur les chemins où on le jette :

« Tous les trajets se perdent dans les sables. »

 

La voix de la comtesse de H :

Phil :

« J’ai toujours su que le ciel n’était peuplé que des êtres projetés par notre esprit. Alors qu’il n’avait que la consistance de nos chimères, le Très-Haut avait réussi au fil d’un étonnant tour de passe-passe à devenir le Créateur des hommes qui l’avaient inventé. Cette aptitude à l’auto-illusion, cet effroyable renversement de pouvoir m’apprirent que les hommes sont enclins à se démettre de leur autorité afin de se soumettre au maître qu’ils ont intronisé. (…) je les voyais pauvres pantins affolés par la charge de leur existence, cherchant désespérément des balises, des mots d’ordre, ne détestant rien tant que s’engager (…) ils aboyaient pour qu’advînt un maître, ils se tordaient dans leur misère pour qu’une main de fer vînt les saisir au collet. Tremblant devant les multiples possibles qui se présentaient à eux, ils désiraient qu’on traçât à leur place une seule voie, droite et sévère. »

Le Mal incarné. Une variation libre sur le thème des Liaisons dangereuses ? Une cousine de la marquise de Merteuil ? Exhumée et interprétée à partir d’une réalité historique. Si la voix de Kaspar reçoit trois chapitres pour s’exprimer, sa tortionnaire en accapare quatre. Pour imposer une personnalité d’un noir d’encre, bien différente, somme toute, de la référence Merteuil : leurs actes les rapprochent ou les confondent, mais leurs soubassements sont contrastés. Notre comtesse n’est pas revenue de tout mais comme ontologiquement dévolue au Mal.

Mépris de Dieu, des hommes… Mais, au-delà du récit, dénonciation aussi, désabusée, des lacunes humaines qui mènent aux despotismes et aux abus de pouvoir de toute nature ? On songe à l’actualité politique, aux dérives populistes, autocratiques (Poutine, Erdogan, Trump, Bolsonaro). Avec cette effarante/terrifiante interrogation en filigrane : une majorité d’humains ne préfèrent-ils pas hypothéquer les idéaux de liberté, égalité, fraternité sur l’autel d’une douce médiocrité, d’un confort de rails ? Remember Eichmann, Arendt et la banalité du mal, l’expérience de Milgram…

Mépris ? Il semble ici postérieur à un autre sentiment, très curieusement, la haine, qui jaillirait ex nihilo dès les premiers vagissements de la comtesse. Comme si l’observation de ses proies était un deuxième temps, une conséquence, et le mépris un troisième, une conséquence de la conséquence :

« (…) la haine, la haine en son bouillonnement de lave, la haine en tous ses états, la haine aux portes du crime, la haine le doigt sur la détente, la haine à poings fermés, dans le sommeil et la veille, la haine à ciel ouvert, de A à Z, en caractères gothiques rutilants, reconduite d’instant en instant, la haine comme unique raz-de-marée (…) la haine comme astre qui sème l’empire des ténèbres, la haine comme pulsation de l’horloge qui fait de moi le temps du grand nettoyage. 

On songe à Merteuil ou au marquis de Sade pour les exactions de notre comtesse, qui s’étendent à ses relations sexuelles (elle se joue de ses amants/marionnettes et leur préfère une version miniature d’elle-même, fausse rivale mais passion… indéchiffrable). Mais, là aussi, nuance de poids : madame de H ne cultive pas le sado-masochisme mais le pur sadisme :

« N’éprouvant de sombres délices à me projeter dans tous les rôles à la fois, je ne suis que le sabre qui s’abat, la morsure qui empoisonne, non le cou qui les reçoit. Je ne suis pas le feu qui se lèche lui-même. »

Ce qui est sûr, aussi, c’est son abandon au péché d’ubris, elle se considère bien supérieure aux membres de son panthéon, Gilles de Rais ou Bathory, Caligula ou Néron :

« La ligne du mal est la seule à tenir tête à la ligne du temps. (…) Une guerre n’est pas une parenthèse entre deux phrases. Elle est la phrase qui enterre toutes les autres. (…) elle est l’alpha et l’oméga de ce qui advient. (…) J’ai le goût des plans inflexibles qui, pourtant, ne lésinent pas sur les risques. J’ai toujours apprécié le surcroît d’amour-propre que me procurent des affaires complexes, malaisées qui m’obligent à me surpasser. (…) Je ne suis que ce que je fais. (…) Je suis la décision qui ne se met jamais en veilleuse, je suis l’autorité en acte (…). »

S’étant érigée en une figure surhumaine, la comtesse surprend en se retranchant derrière des intérêts supérieurs lorsqu’il est question de ses interventions (et crimes) politiques. Elle viserait le bien de son Etat, le Bade, à long terme, en éliminant de mauvais gouvernants. Et serait sensible à une réhabilitation à venir (dans des siècles). Indice de son humanité niée et d’une construction dont elle n’est pas dupe jusqu’au bout ?

 

La voix de la mère (de Kaspar), autre victime de l’abominable comtesse de H.

Phil :

« En arrivant au château de…, j’eus l’impression d’être un navire à qui on avait interdit l’accès à la mer. Ayant évalué qu’il était impossible de le couler, l’adversaire avait choisi de l’ensabler. (…) Tandis que je vacille, j’aménage déjà mes éboulements intérieurs. Je m’épargne peu d’émotions extrêmes et violentes mais, très vite, je danse sur leur crête. (…) je sentais les eaux monter comme des murailles d’écume noire, les oiseaux de proie tournoyer en une danse macabre (…) Souvent, mon âme hurle, se refusant d’avoir été, fût-ce le plus indirectement possible, de la façon la plus ténue, complice du crime qui se préparait. ».

Jean-Pierre :

L’entrée de la jeune Stéphanie dans la famille de Bade est placée sous le signe de l’ombre :

« Mes noces qu’enfant j’imaginais solaires, consacrèrent explicitement mon union avec une lune pâle et morose – Charles – tandis qu’implicitement elles me liaient à une lune noire de ressentiment et de scélératesse – la comtesse de H ».

À son arrivée sur les terres de la comtesse, la jeune épousée est saisie d’une étrange vision :

« Je vis l’ensemble du décor – ciel, jardin, sculptures, forêts environnantes – virer à l’anthracite à l’instant même où Charles posa le pied sur cette terre, comme si une souillure s’épandait jusqu’à contaminer tout le paysage ».

La relation entre la comtesse de H et celle qui, d’emblée, sera sa victime dépasse de très loin la banale dialectique du Bien et du Mal, de la pureté et de la corruption. Taraudée par un désir d’absolu, fille de l’homme et fille de Dieu, cadenassant ses désirs de peur de « chavirer dans une seule dimension », Stéphanie se réfugie dans un mysticisme enfantin qui la convainc qu’elle doit faire vivre en elle « l’Alliance que le Créateur avait passé avec nous ses élus » :

« Moi Stéphanie de Beauharnais, j’étais née d’un passage de Dieu dans l’axe de la terre. Je savais d’un savoir immémorial, qu’un Beauharnais que ne visitait plus le souffle de Dieu chutait hors de sa condition d’exception léguée à la naissance ».

 

La voix du narrateur (moderne, 2003) :

Phil :

« (…) je détenais le journal intime de Stéphanie de Beauharnais, la mère putative de celui que toute l’Europe avait nommé Kaspar Hauser. » (…) fondre dans un récit ce document en l’alliant aux voix de divers protagonistes à qui je rendrais la vie. ».

Véronique Bergen s’aligne sur une tradition séculaire (d’Ossian à Clara Gazul, etc.), celle de la supercherie littéraire et du document découvert miraculeusement, pour offrir une mise en abyme de son projet.

Jean-Pierre :

 On retrouve aussi, dans les propos prêtés au narrateur et transposés dans la narration, un écho du Traité des couleurs de Goethe selon lequel les différentes teintes dont se pare le monde naissent de la médiation de la lumière et de l’ombre :

« Sachez simplement que l’éclairage mutuel que s’apportent les voix vise à pénétrer ce que Goethe conçoit comme le creuset de toutes les couleurs, ce que je perçois comme l’ombilic de l’existence : le rouge incandescent qui rend possible tout ce qui est. Kaspar est ce qui, en nous, sommeille tant que nous faisons corps avec le monde. Kaspar est celui qui s’est tenu dans l’œil de ce cyclone pourpre. »

Le livre sur le site d’Espace Nord

Jean-Pierre LEGRAND et Philippe REMY-WILKIN.

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 2 

 

LES LECTURES D’EDI-PHIL #26 de MARS 2020 : COUP DE PROJO sur les LETTRES BELGES FRANCOPHONES

LES LECTURES D’EDI-PHIL #25 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 26 (mars 2020)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

un essai (Adolphe NYSENHOLC) et trois romans (Jean-Marc RIGAUX, Claude FROIDMONT, Patricia HESPEL) ; les maisons d’édition Didier Devillez, Murmure des Soirs, Weyrich et Mols.

 

(1)

Adolphe NYSENHOLC, Charlie Chaplin, Le Rêve, essai, Didier Devillez Editeur, Bruxelles, 2020, 211 pages.

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Adolphe Nysenholc est un auteur majeur. Polyvalent. On lui doit des essais mais un beau récit de vie aussi (Bubele, l’enfant à l’ombre, réédité par Espace Nord et élevé donc au statut patrimonial) et deux pièces. Il a été professeur à l’université (ULB). Il a surtout voué une partie de sa riche carrière à Chaplin, auquel il a offert une première thèse de doctorat et un premier colloque international, dont il est devenu un expert de renommé mondiale.

Le Rêve ! Cet ouvrage constitue une réédition d’un essai paru en 2018 chez MEO. Nous y avons consacré un article/coup de cœur dans Le Carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/03/03/nysenholc-charlie-chaplin-le-reve-devillez/

La nouvelle édition frappe d’emblée par son esthétisme. Le livre est un très bel objet. La couverture, déjà ! Charlot endormi et rêvant, peut-on le supposer. Parfaite mise en abyme. On feuillette. Le format est supérieur ; la mise en page, l’iconographie ont été superbement travaillées. On ouvre. Le commentaire déposé sous une photographie en page de garde confine au sublime :

« (…) Chaplin éminence grise de Charlot manipulé par lui, le masque tragique sur un corps comique, Charlot « sentimental puppet », l’empathie distanciée, l’auto-ironie de Chaplin, la chorégraphie comme écriture de songe, le créateur d’images à jamais mémorables, le poète comique, l’auteur en abyme, le rêve dans le rêve… ».

Deuxième mise en abyme ! Toutes les qualités de l’auteur sont anticipées : une écriture inventive, habitée ; une expertise ample sinon vertigineuse ; une faculté d’analyse au rayon X ; une empathie profonde qui anime la matière brassée. Ce que confirme la préface, courte mais percutante, de Francis Bordat.

On le pressent, l’essai remplira les attentes du genre (bibliographie fournie, filmographie complète) mais il les dépassera, déployant un supplément d’âme, une densité confinant à l’art poétique.

Les 17 chapitres constituent autant de micro-essais, chacun s’apparente à une somme, une synthèse qui offrent matière au débat, à l’analyse, passerellent vers le rêve aussi. Mais nous n’allons pas exploser le gabarit de notre mini-revue, nous allons offrir une idée du Tout en braquant notre caméra sur quelques fragments, quelques chapitres ou thèmes exemplatifs d’un art total. A lire comme des bonus de notre première recension, plus synthétique.

 

La légende du siècle.

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Chaplin est-il né le 16 avril 1889 ? Aucune trace officielle ne le confirme.

Ses parents sont des artistes de music-hall, son père quitte le foyer, sa mère est internée, il est placé dans un orphelinat, en sort enfant pour intégrer des compagnies artistiques itinérantes. Auprès de Fred Karno, dès 1908, il apprend tous les arts de la scène, tourne à travers le monde en compagnie de… Stan Laurel.

Lors de son passage aux States, Mack Sennett met le grappin sur le jeune talent. Qui s’ancre à Hollywood, chez Keystone. Une deuxième excellente école, qui le voit tourner un film par semaine. Il s’y affranchit. En diverses étapes. Accélérées. Comme dans le temps d’un film plus que d’une vie. Il invente son personnage dès sa première saison (1914), dans Kid Auto Races at Venice : Charlot joue avec une caméra qui filme, comme s’il voulait l’apprivoiser, entrer de force dans l’usine à rêves du cinéma. Une mise en abyme, encore ! Très vite, Chaplin se met à écrire les histoires de Charlot puis à les mettre en scène.

Troisième étape. Il quitte Sennett et ses saynètes pour un meilleur salaire, la possibilité de perfectionner son art (en passant à un film par mois). Avant de s’affranchir des majors en créant United Artists avec Griffith, Pickford et Fairbanks (1919), ce qui lui offre une liberté artistique totale. Dans la foulée, il allonge ses métrages, le comique quitte l’apéritif d’une séance pour devenir plat de consistance.

La suite relève de l’Histoire et du parcours parfait.

Un chef d’œuvre absolu dès 1921, The Kid/Le Gosse, pourrait mettre fin à sa carrière. Il est déjà immortel, son long-métrage couronne une première carrière vouée aux courts-métrages (innombrables).

Il persévère ! A Woman of Paris/L’Opinion publique (23), incompris sans Charlot, annonce Lubitsch et tout un nouveau registre.

The Gold Rush/La Ruée vers l’Or (25) le confirme grand cinéaste.

Après The Circus/Le Cirque (28), moins connu, City Lights/Les Lumières de la Ville (31) est un sommet côté sensibilité, dont on oublie l’audace : il reste fidèle au muet alors que le parlant est né en 28.

Modern Times/Les Temps modernes (36) critique le modernisme, l’asservissement des travailleurs, le travail à la chaîne (des EU, de l’URSS, de l’Axe, etc.).

The Great Dictator/Le Dictateur (40) est son film le plus engagé, quand Hollywood se tait sur le nazisme. Avec ce point d’orgue d’une fin où il quitte le muet et Charlot.

 

Un créateur et sa créature. Chaplin et Charlot.

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Chaplin est un imagier, un créateur d’images. Il invente Charlot hors de tout scénario, comme un fantasme, une synthèse de vécu. Charlot ? Un vagabond, un gentleman déchu, un poète, un rêveur, un solitaire épris d’aventures, de romanesque. Charlot vient de nulle part et s’en va n’importe où, il ne semble pas ancré dans le réel.

Chaplin, physiquement, est à l’opposé de Charlot : imberbe, cheveux plats grisonnants, dandy. Sa vie est tumultueuse, faite de conquêtes nombreuses, qui défraient la chronique. Chaplin est haï comme Charlot est adoré, il sera d’ailleurs interdit aux States entre 1952 et 1972.

De l’image Charlot, Chaplin tire une substance, qui irrigue et génère le cycle (d’images). Un riche joue un pauvre qui le rend riche. Une catharsis ? Chaplin recrée son enfance misérable, la rejoue sans cesse pour en rire ? Mais Charlot évolue. D’abord sauveur/sauvé, il finit par se limiter à un sauveur auto-immolé, ce qui entraîne des épilogues amers. Dans The Circus, l’écuyère lui préfère un rival plus viril. Dans City Lights, l’aveugle ne va peut-être pas lui offrir son amour. Dans Le Dictateur, on peut s’interroger sur le sort du petit barbier juif après son discours et la chute du The End (faussement final ?).

Ensuite, pour exister plus pleinement, Chaplin, qui s’est déjà libéré des producteurs, doit se libérer de Charlot, une créature qui lui fait trop d’ombre ou le réduit comme créateur. Chaplin perçoit-il Charlot comme un dobbelgänger ? Selon Freud, le double renvoie à l’amorce de notre propre mort/négation, l’autre nous rendant étranger à nous-même. « On élimine sa mort pour devenir immortel. »

Il le fera en trois étapes :

. Les Temps modernes (36). La dernière scène voit Charlot s’éloigner, de dos, son baluchon sur l’épaule, main dans la main avec sa compagne Paulette Goddard, vers la liberté, un avenir radieux, porte-drapeau d’une utopie inversée (il va vers l’Est, à l’encontre du Rêve américain).

. Le Dictateur (40). Charlot n’est plus vraiment Charlot mais un avatar, un barbier juif. Surtout, Chaplin (mèche grise et rides en gros plan), dans le discours final, se substitue au dernier Charlot, abandonne son personnage et son premier art (le muet).

. Les Feux de la rampe (52). Le comédien Chaplin a pris la place et se moque de Charlot, la défroque ne fait plus rire. Une mise en abyme, oui encore, d’une puissance extraordinaire !

La voie est dégagée. Chaplin se réalise hors Charlot comme réalisateur et comédien, impose son nom après avoir imposé son prénom (Charlie est le nom de son personnage Charlot en anglais !).

 

Ses films…

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Monsieur Verdoux (48), victime de sit in fanatiques, est un film dérangeant : un serial killer à la Landru y apostrophe la société.

Un Roi à New-York (57) dénonce le maccarthysme et l’utilisation guerrière de l’atome.

La Comtesse de Hong-Kong (67), son seul film en couleurs, met un point final à sa carrière. Il se limite à l’écriture et à la réalisation, il ne joue pas (hormis une courte apparition à la Hitchcock), laisse la place à ses stars Sophia Loren et Marlon Brando.

Hors compétition : The Freak, un film en chantier/work in progress jamais terminé, un film fantôme (NDA : comme David Lean, etc.) à la charge onirique puissante. Sarapha, une femme-oiseau (freak = petit monstre) jouée par sa fille Victoria, y aurait plané au-dessus du Pacifique. Ultime métaphore ?

 

Self-made myth.

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Chaplin est à peine arrivé aux EU, à peine entré en cinéma, en 1914, il crée son personnage de Charlot et obtient une renommée mondiale. Puis une richesse, une indépendance artistique jamais vues chez un acteur. On comparera avec Méliès ou Griffith, qui ont été rapidement mis de côté, Tati ou Welles, tant d’autres, qui ont peiné à tourner. Comment expliquer une telle réussite, qui va à l’encontre de la théorie des génies incompris ?

« Le rêve est la basse continue de l’âme. Il est la pensée en images silencieuses d’avant les mots. Le rêve a des caractéristiques d’un film muet. Et le paradoxe de Chaplin fut d’avoir pu projeter hors de lui la fantaisie issue de son être obscur et complexe, avec une exigence de grande lisibilité. Ce souci d’être compris par tous, souhaité par Hollywood qui visait la rentabilité, l’a amené, comme d’autres confrères de la dream factory, à forger un cinéma transparent, qui fera le succès du 7e art. »

Un « être obscur et complexe ».

D’un côté, une enfance dévastée, « orpheline », avec un père ivrogne qui abandonne le foyer, des fils en interrogation sur les paternités, la pauvreté, une mère internée après ses échecs comme chanteuse. Plus tard, un pessimisme philosophique (Schopenhauer est sa lecture de chevet), un rapport conflictuel avec le milieu d’adoption (Etats-Unis), un rapport trouble à la féminité (il sera poursuivi suite à son attrait pour les très jeunes femmes), la perte de son premier enfant, la haine féroce du directeur du FBI (selon Hoover, il profite des EU tout en les critiquant, vu qu’il dénonce la pauvreté et l’injustice, l’envers du rêve américain).

De l’autre, la lumière, la lisibilité de l’œuvre : « un cinéma transparent ».

Adolphe Nysenholc compare Chaplin aux enfants exposés de l’antiquité (Romulus et Rémus, Œdipe, Cyrus, Moïse…) : « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort. »

 

Un parallèle en filigrane avec Hergé.

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Mêmes mystères quant à la filiation, même drame d’une mère profondément malheureuse qui finit internée, même paradoxe d’une créature adulée et d’un créateur traqué par la justice, la morale.

D’autres convergences attirent notre attention. Chaplin aurait été influencé par la BD : Charlot joue sur le noir et blanc, à l’encontre des habitudes (les clowns sont bariolés). Or Hergé a bâti son art sur sa passion pour les premiers gagmen du cinéma ! On a donc une inversion du fléchage des influences.

« Muet, il est compris quasi par tous. Il abolit Babel. »

Un autre adepte de la ligne claire ?  La clarté de l’œuvre pour protéger, équilibrer, mettre de l’ordre dans une âme en peine ?

Adolphe Nysenholc (AN) ne cite jamais Hergé mais évoque souvent la ligne claire. Comme Hergé élimine les ombres ou les décors tarabiscotés, Chaplin évacue les digressions, coupe mille détails au montage. Tous deux visent une lisibilité maximale. Ainsi, la création de leurs personnages se fonde sur un coup de crayon : une moustache à droite, une houppe à gauche, des allures de logo.

Plus subtil. AN emploie l’expression « rêve blanc » dans son chapitre consacré au film non réalisé mais fantasmé, The Freak. Là encore, on songe à Hergé qui, lui, a pu concrétiser, via Tintin au Tibet, un rêve freudien. AN évoque le thème du vol et, en délirant un peu côté interprétation, on se rappellera de la scène de lévitation (forme d’envol) d’un moine tibétain chez Hergé.

 

La rivalité Hitler-Chaplin.

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Chaplin cherche de grands sujets, songe à Napoléon et Jésus (si !), aux figures de rédempteurs et de dictateurs (qu’il voit comme des hommes de paille des magnats de l’économie).

Dans The Great Dictator, en 1940, « Chaplin réussit à incarner dans un même film la figure la plus aimée de l’humanité, en Charlot, et l’être le plus haï en Hynkel (alias Hitler). » Le tyran et le prophète aussi.

Le sujet, qui nous paraît évident aujourd’hui, ne l’est absolument pas alors. Hollywood n’ose pas s’y aventurer, désirant vendre en Italie et en Allemagne. Les producteurs juifs (la majorité) ne veulent pas risquer de fâcher Hitler, d’aggraver le sort des Juifs d’Allemagne.

Alors ?

En aval.

Il y a un hommage à son frère Sydney et à son épouse Paulette, juifs (ou présumé tel pour le frère) ; un encouragement discret du Président F.D. Roosevelt (le cinéma peut préparer la population à une intervention militaire américaine) ; l’appréhension d’un génocide à venir ; l’envie de déployer une matière déjà utilisée par son frère Sydney.

En amont.

Adolphe Nysenholc développe la thèse d’une « grande rivalité sourde » entre les deux hommes durant l’Entre-deux-guerres, avec le film en climax. Ou remet sur la table la théorie freudienne du dobbelgänger.

A y voir de plus près, Chaplin, jadis adulé en Allemagne, est vu comme juif par l’Allemagne nazie et abhorré. Il est ce que Hitler a voulu être, un artiste, ce qu’il veut acquérir, la gloire universelle. Hitler a volé la moustache de Charlot (bien que… à y regarder de plus près, celle de Charlot est en trapèze, celle de Hitler en carré) et interdit ses films (Charlot lui ressemble trop). Hitler, comme Charlot, a été un tramp. Il est né la même année et le même mois que Chaplin. Il se passionne pour le cinéma (il voit deux films par jour), suit des cours d’art dramatique, se met en scène avec l’aide de Leni Riefenstahl.

Mais l’un s’engage pour les faibles, l’autre pour la loi de la jungle, l’extermination du faible, du différent.

  1. Hitler s’est offert des séances privées du Dictateur et aurait ri, été honoré de se voir reconnu par Hollywood. Sur le modèle de nos politiques actuels qui se plaignent quand un humoriste ne les caricature pas ?

 

Romanitude et judéité.

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Adolphe Nysenholc (AN) y consacre un chapitre passionnant, qui décline deux niveaux d’information/réflexion. L’un appartient à la petite histoire : le mystère des racines (juives ou roms ?) de Charlie. Le second est bien plus intéressant : l’universalité du créateur, sincère et profonde.

Un homme, né en Grande-Bretagne mais aux origines obscures, réalise la plus grande partie de sa carrière aux Etats-Unis, n’en prend jamais la nationalité, revient finir sa vie en Europe, en Suisse, le pays neutre par excellence, et universel par contamination. Cet homme ne s’offusque pas des rumeurs qui courent sur lui et les renforce. Comme s’il voyait dans les Juifs ou les Gitans une métaphore de la condition humaine. Donc une sorte de quintessence de cette humanité qu’il veut représenter, défendre.

Chaplin était-il juif ?

Les antisémites (clichés : il était très riche et en quelque sorte apatride) et les philosémites (son côté juif errant, sa mise en valeur du persécuté, du marginalisé, son statut de phare à ranger à côté de Freud et Einstein) l’ont revendiqué.

Le Dictateur voit l’affirmation la plus nette : Charlot y est un barbier juif vivant dans le ghetto, le discours final est digne d’un prophète de l’Ancien Testament.

Des convergences troublantes ? Son (demi-)frère Sydney, dont il est très proche, est désigné comme juif par leur mère ; il fréquente Einstein et Eisenstein, qui l’admire et le comprend comme personne ; l’une de ses épouses, Paulette Goddard, est une Lévy de naissance (judéité par proximité).

Selon AN, la judéité est pourtant des plus douteuses. Il n’y a aucune preuve. Il voit plutôt Chaplin comme un citoyen du monde qui, à l’inverse d’un Eisentein, revendique une identité qui n’est pas la sienne, sans doute de manière empathique et métaphorique.

« Tant mieux si Chaplin n’est pas juif ! », dit AN, lui-même juif, la méprise renforce l’universalité, l’intérêt pour l’autre, la générosité, la richesse intérieure (être soi et autre). Et tant mieux s’il est gitan, « un autre grand peuple nomade, aussi marginal, antique, créatif, pourchassé, dispersé parmi les nations – aussi universel ». Il n’est « pas nécessaire d’être juif pour être un frère, leur frère, un grand frère ».

Mais, justement, était-il gitan ? Les indices vont dans cette direction, ses grands-parents ont vécu en roulotte, Chaplin ou d’autres le confirment.

NB : un Gitan est aussi appelé Rom/Romany en anglais, suite à une confusion entre les diverses origines (Roumanie, Egypte, Bohème…) attribuées à un peuple qui est pourtant issu des Indes. Romanité est déjà pris par l’Eglise de Rome, AN ose le beau Romanitude, sur le modèle négritude, qui enfanté belgitude dans les années 70.

 

On sort de ce livre étourdi. Je ne puis que reprendre une partie des conclusions de mon précédent article.

Une mise en abyme matriochkée ! Nysenholc rêve Chaplin rêvant Charlot. L’osmose Chaplin/Charlot/Nysenholc est à couper le souffle et nous interroge quant à notre humanité, aux moyens de nous y investir loin de la médiocrité, de l’égoïsme, du clanisme.

Ah, vouloir être, comme Chaplin, citoyen du monde, émancipé mais dans l’empathie avec qui souffre, construit, rêve, quels que soient l’âge ou le sexe, l’ethnie ou la confession, la catégorie sociale ou la couleur de peau !

Description de cette image, également commentée ci-après
Adolphe Nysenholc

PS

On parlera de ce livre en duo avec Jean-Pierre LEGRAND au micro de Guy STUCKENS dans un prochain épisode des Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre (lundi 23 mars, dès 18h) :

https://www.facebook.com/profile.php?id=651047755384427&ref=br_rs

Je présenterai ce livre et son auteur en public le mercredi 18 mars, à l’AEB, à 18h, durant 45’, partageant la soirée avec Corinne HOECKX :

https://www.ecrivainsbelges.be/

 

(2)

Jean-Marc RIGAUX, Kipjiru 42… 195, roman, Murmure des Soirs, 2020, 413 pages.

Dans Le Carnet, j’ai pu déroger et obtenir une recension longue, qui fut maximale (6000 espaces). J’y ai donc dit l’essentiel. :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/03/04/rigaux-kipjiru-42-195/

 

Le livre se rangeant dans ma top-liste de 7/8 romans belges francophones supérieurs de ces dix dernières années, je désire lui réserver un traitement spécial et vous livrer…

 

UN BONUS.

Comme dit supra, ce roman marie la force narrative du thriller et une envergure littéraire, il y a le mouvement du Grand Tout et la réussite de parties qui pourraient se déguster indépendamment de la trame centripète, comme des nouvelles.

 

Un exemple.

Lors du chapitre 4, le héros et son ami Léon se retrouvent à Liège et ont beaucoup de choses à se dire. Un épisode se faufile sur quelques pages à peine : une étonnante course à pied en duo à travers la cité, qui varie rythmes et tons.

Narration simple :

« En guise d’échauffement : une centaine de marches puis un long faux plat jusqu’à l’hôpital militaire Saint-Laurent, au faîte de la colline Saint-Martin. »

Interaction lieux/vie du personnage :

« Nous avions coupé le boulevard d’Avroy, près de mon ancien cabinet d’avocats. Qu’y avait-il encore comme archives maudites dans les caves voûtées ? Dossiers morts mais qui sommeillaient en moi et s’inscrivaient à l’improviste dans mes cauchemars. »

Considérations sur Liège :

« Nous empruntâmes les berges. Je retrouvai, au fil de l’eau grise, les ponts familiers. Une ville étroite. Ecrasée entre ses flancs et ses quais. Incapable de pousser vers le ciel. Comme une plante mal exposée. »

 

Un autre exemple, d’un acabit supérieur.

Le chapitre 9, Bubutu, élève la barre de la littérarité du thriller. A deux niveaux.

SPOILER !

A l’échelon du Grand Tout, l’auteur conclut son roman vers la page 300 mais il lui offre, dans la foulée, une survie, une sur-vie. Le lecteur repart pour un tour, un long tour (une centaine de pages), qui creuse une autre dimension des mystères du livre, plus essentielle. A l’image de la future ascension du mont Elgon (chapitre 11), des allures d’apothéose narrative, où se trouveront réunis tous les ingrédients d’un récit passionnant : suspense, rebondissements, confrontation à l’irrationnel africain, aux mythologies du continent, enquête qui se double d’une quête où se noue le sens d’un destin individuel (ou de deux destins, ceux de Kipjiru et du narrateur/héros), métaphorisations.

Mais Bubutu, dans sa perception première, constitue un morceau d’anthologie dans tous les sens de l’expression. Qui peut se savourer indépendamment du récit premier. Comme un basculement progressif, immersif, submersif dans la vie des Sebei, jusqu’à vivre de plain-pied une cérémonie de circoncision :

« Arrêt à cinq centimètres. Jambes écartées. Raides. Le tronc. Raide. Les bras écartés. Raides. Vers le ciel. Les plumeaux serrés. Dans les paumes noires. Le visage terreux. Craquelé de boue. Séchée. Seuls les yeux crevassent. Blancs. Fixés vers un horizon invisible. Qui, pourtant, ne tient plus que sur l’épingle d’un bout de chair. »

Le héros appréhende les ressorts du rituel, il s’abandonne à une remise en question de sa civilisation, à une empathie vis-à-vis de l’altérité (qui précède la mue finale) :

« Ici, je venais de voir une violence assumée, désirée, partagée, consubstantielle à la vie elle-même. Injustifiable mais truffée des raisons qui nous animent. Intégration dans le groupe, fierté parentale, future union, économie activée, lien social, appartenance au corps d’armée qui protège. »

 

Bien d’autres épisodes investissent nos imaginaires, y incrustant des plongées journalistiques, de micro-essais sur des univers méconnus ou, a contrario, des envolées lyriques, fantastiques. Le cocktail est si puissant, si dépaysant au sens le plus fort du terme qu’il m’est arrivé de penser à La Ligne noire (thriller français référentiel de Jean-Christophe Grangé) ou à… Apocalypse Now (film sommital de Francis Ford Coppola).

 

Nous évoquerons également ce livre lors de notre rendez-vous mensuel des Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre, au micro de Guy Stuckens, le lundi 23 mars.

 

(3)

Claude FROIDMONT, un Belge installé du côté de Bordeaux, nous a offert, c

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hez Weyrich, un roman historique original, Perversus, qui rappelle le moment de bascule constitué par L’Encyclopédie, peut-être le plus beau projet de l’Histoire du génie humain. Je l’ai présenté dans Le Carnet et les Instants :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/02/13/froidmont-perversus-ou-lhistoire-dun-imprimeur-liegeois-au-temps-des-lumieres/

On a évoqué ce livre (le deuxième de l’auteur après un premier ouvrage paru aux Impressions Nouvelles) lors des Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre, au micro de Guy Stuckens, en début d’émission (lundi 17 février 2020) :

https://www.mixcloud.com/guystuckens/les-rencontres-litt%C3%A9raires-de-radio-air-libre-200217/?fbclid=IwAR1BGiCJvoifUKXneSODsXD8Pv3wioECE8723HKUwPOBGrdehMAg0nkQ-CY

 

(4)

Patricia HESPEL a abandonné le droit il y a une dizaine d’années pour se consacrer à l’écriture. Je me suis penché sur son troisième thriller, La dernière maille, paru chez Genèse. Voir dans Le Carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/02/20/hespel-la-derniere-maille/

Mon collègue Julien-Paul Remy (Carnet, Belles Phrases, Karoo) m’a livré ce commentaire :

« Problématique passionnante : la souvenance de soi. Comment ne pas s’oublier (1) et comment se souvenir de soi (2) une fois qu’on s’est oublié ? Enjeu particulièrement criant dans notre société actuelle où on s’oublie soi-même, à force d’extérioriser notre moi et notre vie en public, par écrit et sur les réseaux sociaux, à force de déléguer le travail de mémorisation et de réflexion sur notre trajectoire de vie. Comme l’invention de l’écriture a diminué notre capacité de mémoire, d’ailleurs. »

 

Edi-Phil RW.

LES LECTURES D’EDI-PHIL #25 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 25 (février 2020)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

A l’affiche :

deux romans (Michel Torrekens et Myriam Leroy), un bookleg/monologue (Céline de Bo), une DB/doc (Arnaud de la Croix), une BD (Frank et Bonifay), une revue (Traverses) ; les maisons d’édition Zellige et Seuil, Maelström, Petit à Petit et Dupuis, Traversées.

 

(1)

Michel TORREKENS, L’Hirondelle des Andes, roman, Zellige, 2019, 197 pages.

Le pitch ? Je préfère renvoyer à la quatrième de couverture, très complète, offerte par le site de l’éditeur :

http://zellige.fr/collections/vents_nord/vents_nord/Michel-TORREKENS-L-hirondelle-des-Andes.html

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Michel Torrekens

Michel Torrekens est un auteur que je suis depuis une vingtaine d’années. Qui s’est abord distingué comme nouvelliste (trois recueils) avant de passer au roman. Qui mérite notre admiration aussi comme médiateur, ayant beaucoup œuvré au service du faire-savoir de nos Lettres, ce que nous avions évoqué à la fin du numéro 5 de cette mini-revue :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/10/02/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-5-octobre-2018/

Ce texte est son deuxième roman, toujours chez Zellige, un éditeur français (Roger Tavernier) qui a eu l’excellente idée de consacrer une collection (Vents du Nord) aux auteurs belges (Pascale Toussaint et Jacques Richard, Marc Meganck, etc.).

On est surpris et curieux, Michel Torrekens nous a habitués à l’intime. Que nous réserve son sierra movie ? De l’intime, toujours, conjugué au grand large d’un voyage transatlantique ! La quête de l’héroïne, Pauline, ses remises en question (de sa vie, de son vécu traumatique – l’abandon de sa mère partie chercher… dieu sait quoi… de l’autre côté du monde -, de ses priorités), son lâcher-prise progressif s’inscrivent dans une douce odyssée à travers un univers exotique :

« Les hautes crêtes de la Cordillère défilent comme si elles glissaient sur les notes qui emplissent l’espace. Le paysage forme un océan de collines pris dans une houle visuelle. (…) Insensées de beauté, les steppes de la Puna s’étendent à l’infini. La conductrice aperçoit un aigle, un condor (…) »

Le ton est feutré. On distingue les effets de la violence, des guerres entre autorités et révolutionnaires (qui se rejoignent en prédation, haine de l’autre, destruction aveugle des beautés de la vie, abandon/maltraitance des populations fragilisées), mais l’action spectaculaire, les grandes articulations géopolitiques se tiennent à distance.

Feutré mais alerte. Chaque rencontre, chaque étape du voyage offrent leur lot d’émotions, d’aventures sensuelles, spirituelles, morales.

Le récit se lit agréablement et aisément, entrecoupé par des textes de la mère, des incises qui contrepointent le fil narratif premier, orchestrent une esquisse de dialectique. Une écriture poignante :

« Comment savoir si l’on a fait les bons choix ? Oui, j’ai menti. Menti à mes enfants. Menti à mon mari. Menti à moi-même. Est-il possible qu’il y ait plusieurs vérités, que la vérité soit comme les couleurs changeantes du jour ? Qui ai-je voulu protéger ? (…) Je voudrais revivre les choses, revenir en arrière, poser un autre choix (…) L’existence se résume à un brouillon. »

Il y a quelques subtilités notables.

Le récit se décompose en trois parties (Les temps finis, Les temps suspendus, Les temps infinis).

Il s’intègre aussi (ce n’est pas annoncé mais…) dans un diptyque. Le premier roman de Michel Torrekens évoquait la fin de vie d’un Monsieur Jean entré dans une maison de repos et visité par sa fille Pauline, leurs rapports complexes, la disparition d’une épouse. Et ce deuxième opus nous embarque dans la foulée d’une Pauline qui, après avoir fait ses adieux à son père, un Monsieur Jean, en Belgique, a décidé de retrouver sa mère, une épouse disparue – ou plutôt, celle-ci étant présumée morte (victime du Sentier lumineux de triste mémoire), d’enquêter sur ses mystères, ses motivations, son parcours.

Une thématique nuancée se faufile en filigrane et remet en question la… sainteté. Hélène, la mère de Pauline, est d’abord, officiellement, une sainte laïque à la manière des héros de La Peste de Camus. Elle a risqué mille fois sa vie pour soigner, mettre au monde, soutenir les déshérités du Pérou. Mais, dans une autre perspective (familiale, privée), elle apparaît égocentrique, égoïste, lâche même.

La dernière partie offre un suspense croissant. Pauline va-t-elle découvrir le fil d’Ariane qui la mènera vers sa mère ? La rédemption est-elle possible ? Pour laquelle des deux ?

 

PS

SPOILER !

Le texte, derrière moi, continue à me parler. À m’interroger. Et recoupe diverses lectures récentes, deux de mes ouvrages aussi, sur le rapport à la mère, à ce qui, dans un parent, peut construire ou détruire.

Pauline ayant vécu hors vie, on peut se demander jusqu’à quel point la mère, Hélène, est responsable. Mais, a contrario, la mère, dans son absence, nourrit un élan qui, propulsant sa fille vers un Ailleurs radical, la reconnecte à la vie. A l’insu de son plein gré ? Ou pas. Il y a une confrontation au Sens. Ce Sens qui est le cœur d’une vie. Un Graal, somme toute, qui colorie nos parcours ou, en son absence, les laisse décharnés, délavés.

L’épilogue est infiniment subtil, il renvoie dos à dos la nécessité de la quête et l’impossibilité de son aboutissement… au premier degré. Ce qui renvoie à l’idée que la destination, l’objectif d’un voyage est moins important que le voyage lui-même. Comme de poser les bonnes questions sans obtenir nécessairement les réponses.

 

(2)

Myriam LEROY, Les Yeux rouges, roman, Seuil, Paris, 2019, 188 pages.

 

La curiosité ! Je n’avais pas aimé le premier roman de notre jeune vedette des médias, Ariane, que je n’ai pu achever, n’ayant aucune empathie pour ses personnages, mais la rumeur, la deuxième chance, le thème…

Le thème ! Facebook. Ou le harcèlement via les réseaux sociaux. Alors que je me suis moi-même, naguère, essayé, dans une nouvelle, au pastiche des débats Facebook. Que j’évoque, dans de récents/prochains chantiers, l’abus de pouvoir, le harcèlement.

Plus précisément ? Myriam Leroy s’est inspirée de son expérience personnelle (son harceleur a été poursuivi en justice) pour nous offrir un cas édifiant de dérive insinuée par les réseaux sociaux.

Le pitch est fort simple, une transposition de ces trames lues mille fois dans des romans policiers, des thrillers.

Une chroniqueuse en vue, bien faite de sa personne mais décapante dans ses avis, attire l’attention d’un névrosé, qui lui écrit, clame son admiration, elle répond, ils échangent, elle perçoit progressivement une distorsion (le type est malsain, professe des convictions dignes du RN ou du Vlaams Belang), elle veut prendre ses distances, il s’accroche, il renâcle, rentre par la fenêtre (mail, sms) quand elle l’expulse par la porte (blocage Facebook).

Le malaise croît, se transforme en menace. Il se voit en rejeté, en victime, elle en étouffée, en victime. Appel aux réseaux de chacun. A la justice. Les réactions des entourages. Jusqu’à ce que…

 

Dans la première partie de ma lecture, je suis déchiré entre deux flux de sensations contrastées. Qui m’assimilent à deux types de réactions face au livre. Celles qui ont mené à son succès. Celles qui ont poussé des gourmets du microcosme à esquisser une grimace.

On n’est pas dans Proust, Modiano ou Bergen. Mais tant mieux pour un public qui se laisse emporter par une prose très directe, la volonté de faire simple mais vivant, alerte, jeune :

« Il avait envie slash besoin d’un sparring-partner, comme à la boxe. (…) il avait misé tous ses jetons sur mon numéro. Acceptais-le défi ? Topais-je là, emoji poing ? »

Et tant pis pour d’autres, qui caleront face au côté pop punk de l’écriture, face à la restitution (les faits, actes et paroles, nous parviennent décalés), la répétition des emoji ceci ou cela :

 « Il s’appelait Denis. Il était enchanté. (…) Que je ne me méprenne pas surtout, il ne me faisait aucun gringue. Il était en couple depuis perpète (…). »

La restitution. Une grande éditrice parisienne me l’a enseignée comme un défaut létal. Qui met le lecteur à distance, glisse le récit dans la naphtaline. Une simulation de dialogue eût-elle été plus vivante, aérée, dynamique ?

 

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Myriam Leroy

 

Pourtant, soudain… Me voilà convaincu que beaucoup de lecteurs auront aimé, adoré, détesté en passant à côté des desseins, des forces souterraines du texte. Méditant sur les ratés de nos perceptions : nous passons parfois/souvent à côté de l’essentiel en lisant trop vite, en renonçant trop vite. Nous sommes des éjaculateurs précoces de la vie, incapables, pour la plupart, de nous projeter dans le temps long, l’immersion, la perception pleine et entière.

Revenons en arrière. On lit la lamentation d’une jeune femme (qui pour placer le Lamento d’Ariana en bande-son ?) face à une mésaventure à dérive dramatique. On lit ou on croit lire ? L’autrice raconte Facebook mais ne nous offre pas ses échanges. Du tout. Le récit est transmis par une instance tapie dans l’ombre, qui est la narratrice mais… Comment dire ? Relisons :

« C’était gentil de lui avoir répondu. Vraiment. Il en était très heureux. »

L’autrice, qu’on assimile à la narratrice (en oubliant une question essentielle : dans quelle proportion se situe l’identification ?), la pousse pourtant en marge, ne lui donne pas une parole directe. Ni à elle ni au présumé harceleur ni à personne.

Une instance narrative, donc. Qui infiltre un ton particulier, original, un trouble. Qui répond sans doute à une injonction intime : brouiller la perception, le jugement et, ce faisant, nous obliger à mieux appréhender un phénomène sous toutes ses coutures, une époque et ses dérives.

Le livre n’est plus le récit d’une anecdote sombre mais drôle, de par le ton, les mots. On quitte l’autofiction et ses limites pour embrasser un espace beaucoup plus large. Où l’autrice balaie sa caméra en mode destroyed. La narratrice nous est-elle présentée si avantageusement ? On la pensait forte, mordante… On la voit faiblir, s’effondrer. Mais les tergiversations ont été dénoncées rapidement. Ainsi, dès la page 45 :

« Mais enfin mais pourquoi ne virais-je pas ce mec de mes contacts Facebook s’il me faisait chier à ce point, s’exaspérait Salomé ? »

Le conflit la ronge, la transforme, la rend littéralement malade, lui conférant (à ses yeux) des allures d’Elephant Man (alors qu’elle reste jolie, à peine diminuée – les yeux rouges !). Comment interpréter ses passages chez divers thérapeutes (Caro Diaro ! Moretti, sors de ce corps !), souvent farfelus ? Les conseils du compagnon, des proches, qui restent lettre morte ?

Le lecteur perd ses repères, ses appuis. Au fond, tout nous parvient de manière si indirecte… la restitution fait sens, dans sa subjectivité. Et s’il s’agissait d’une reconstruction tronquée de la réalité ? Les indices s’accumulent. La narratrice part dans des délires haineux contre son entourage, personne ne l’aurait comprise, soutenue :

« Qu’ils crèvent. Les toubibs, les flics, les collègues, le juge, le procureur, le journaliste (…) tous les confrères (…) ceux qui conseillaient de penser à autre chose (…) et puis toi qui n’avais rien vu (…) toi qui me ramènes sans cesse à la Syrie (…) je te crache à la gueule (…) une bile acide comme du Destop (…). »

Elle va plus loin. Elle envisage l’enlèvement, le meurtre de son présumé tortionnaire… Offre une mise en abyme du roman avec ce qui pourrait s’apparenter à un premier jet, une esquisse… ou une autre perspective. Le sol tremble sous les pieds du lecteur à la lecture de la nouvelle rédigée par la narratrice (NDA : je n’ai pas dit « par l’autrice » !). Un texte où elle questionne les troubles raisons de sa dépendance, passe aux aveux. C’est elle qui s’est jetée sur lui lors d’un concert. Elle savait qu’il était odieux sur Facebook avant de l’accepter comme ami (NDA : ils avaient 48 amis communs).

 

Quelles surprises nous ménage la fin du roman ? Où le suspense se déploie selon deux perspectives, le sort de la narratrice, le rapport au réel.

 

In fine ? Myriam Leroy a dépassé le règlement de comptes égocentré pour nous révéler une part réelle (réelle !) du monde d’aujourd’hui, nous a envoyés au cœur d’une problématique, d’un phénomène. Auquel nous apportons notre obole. Qui nous échappe, nous dépasse. Elle arrache le voile qui masque encore, pour d’aucuns/bisounours, la société dans laquelle nous vivons avec son explosion à découvert de racisme, de sexisme, ses multiples régressions face aux institutions (NDA : souvent supérieures aux citoyens, et méfiez-vous des référendums et autres subterfuges populistes à prétention démocratique !) mais sa confrontation, aussi, avec les dérives paranoïaques, égocentriques, narcissiques, complotistes.

Déstabilisant ! Le propre de l’Art, non ?

 

(3)

Céline DE BO, En raison du mauvais temps, dansons !, Maelström, monologue, 2019, 21 pages.

BSC #82 En raison du mauvais temps, dansons !

L’autrice, outre qu’elle aime voyager aux quatre coins du monde, est une (jeune) femme de théâtre. Nulle surprise, donc, à ce que son bookleg, se présente comme un long monologue, entrecoupé de didascalies (ou apparentées).

Un bookleg ? Un livre-témoignage (souvenir d’un happening musical, d’une performance, d’une lecture) édité dans l’urgence, à coût réduit. En l’occurrence, celui-ci s’inscrit dans une salve de huit, au sein d’une collection Bruxelles se conte initiée par la COCOF (Commission Communautaire Française de la Région Bruxelles-Capitale). Chaque fin d’année, depuis onze ans, l’éditeur bruxellois Maelström réalise un tel tir groupé, jumelé désormais avec l’anniversaire de la librairie adossée à sa maison éditoriale.

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Céline De Bo

Dans En raison du mauvais temps, dansons !, l’autrice s’adresse à sa fille, décédée quelques jours après sa naissance. Un drame qui a entraîné le naufrage d’un couple uni et amoureux, la perte de l’appétit de vivre, du sens.

Loin d’un lamento, Céline de Bo recrée avec dynamisme cette enfant, l’imagine inscrite dans l’animation bruxelloise à diverses pages de son parcours, elle lui rêve une vie et, à travers le prisme du dire, de la création, elle redonne des couleurs à l’existence, finit par s’offrir la chance de revivre.

Le texte est émouvant, très bien écrit, alerte, fluide, et faufile de jolies images :

« Et puis, Bruxelles te manque, tu reviens, c’est ta ville. Tu aimes tellement nager sur les toits à la vue panoramique, boire une bière légère en terrasse, ne pas payer d’avance et partir discrètement, rentrer la nuit à pied sous la pluie dans les rues désertes. »

Qui plus est, Céline de Bo intrique l’intime dans un grand large bienvenu, un regard sur la ville (sa ville, LEUR ville, Bruxelles), la société, le monde qui attendaient sa fille… et ses combats.

Un beau texte, qui fait sens.

 

PS

Nous avons évoqué durant trente minutes la salve de booklegs sur Radio Air-Libre, au micro de Guy Stuckens :

https://www.mixcloud.com/guystuckens/les-rencontres-litteraires-de-radio-air-libre-200120/

Notre collègue Denis Billamboz y a consacré plusieurs articles sur des plateformes littéraires françaises, notamment à propos du texte de Luigi CAPUANA (traduit par Alexandra Charpentier, supervisé/édité par Marcelo Oro, mis en page/conçu graphiquement par Johann Soibinet, relu/corrigé par Benjamin Porquier) :

https://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/57179

http://mesimpressionsdelecture.unblog.fr/2020/01/24/un-cas-de-somnambulisme-luigi-capuana/

Quant à l’éditeur, on en saura plus sur le fondateur David GIANNONI en découvrant ces deux portraits, publiés en 2007 et 2017 :

https://karoo.me/livres/entretien-avec-david-giannoni

https://karoo.me/art-ko/david-giannoni-interview-autour-du-fiestival-11

 

(4)

Arnaud DE LA CROIX et Cie, Bruxelles, De Charles-Quint à la Révolution brabançonne, BD/Doc, Petit à Petit, Rouen, 2018, 78 pages.

Nous avions beaucoup aimé les tomes 1 et 3 de cette Histoire de Bruxelles. Et nous l’avons exprimé lors de précédentes éditions. Ce tome 2 nous a offert le même plaisir. Ces livres sont des cadeaux idéaux ! De beaux objets, où l’on apprend beaucoup en s’amusant.

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Arnaud De La Croix

Une image valant parfois plus que de beaux discours, l’épisode de la destruction de Bruxelles en 1695, sous les canons du maréchal de Villeroy, a imprimé durablement notre rétine et notre conscience. La Grand-Place anéantie (sauf l’Hôtel de ville et des poussières), un tiers de la ville ! L’indignation de toute l’Europe face à une barbarie qui confine à l’absurde, rappelle l’irruption allemande de 1914. Une apocalypse du temps incroyablement peu traitée par nos auteurs, négligée par la mémoire collective.

Voir nos recensions des tomes 1 et 3 :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/10/31/les-lectures-dedi-phil-21-coup-de-projo-sur-les-lettres-belges-francophones/

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/01/05/le-coup-de-projo-dedi-phil-24-sur-les-lettres-belges-francophones/

 

(5)

FRANK/BONIFAY, Zoo, BD, Dupuis, trois tomes publiés entre 1994 et 2007.

Zoo - tome 3 - Zoo, tome 3

J’avais adoré le tome 1. Il m’a fallu plus de vingt ans pour découvrir la suite et l’épilogue. M’étonner aussi du temps qui sépare les parties du diptyque, sans connaître l’histoire secrète du projet, de la collaboration.

Bonifay est un scénariste français, Frank un remarquable dessinateur belge. Ensemble, ils ont créé un univers qui s’inscrit durablement dans l’esprit, le cœur. Un univers duel, qui mélange l’onirisme (le passé fantastique d’Anna, l’une des héroïnes, mutilée, qui croit avoir perdu son âme avec son nez ; l’utopie du zoo, un cocoon de bonté, de bienveillance entre humains et animaux, qui survit en marge du monde) et le réalisme (la guerre 14-18 et ses horreurs).

Cette lecture permet de passer un long moment avec de belles personnes, un parfum post-68, tout en stimulant les neurones, en esquissant des récits en creux. Fort ! Et frustrant, pourtant. L’épilogue m’a en effet paru un peu fade ou convenu après tant d’élans créatifs.

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Une planche de Zoo

(6)

TRAVERSÉES, numéro 91 de la revue trimestrielle, Virton, printemps 2019, 170 pages.

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Patrice Breno m’a envoyé un numéro de sa revue, fort aimablement. J’en connaissais l’existence, j’en avais lu jadis l’un ou l’autre exemplaire. Avec ses comparses Paul Mathieu et Jacques Cornerotte, il a le grand mérite d’avoir offert un point d’appui consistant à l’existence des Lettres belges au Luxembourg et ce depuis près de trente ans. Traversées, somme toute, est une sorte de phare en nos terres les plus méridionales, elle a publié des centaines de nos auteurs au fil du temps, reçu diverses distinctions, engendré une maison d’édition. Chapeau !

Ce numéro offre des dizaines de textes, des poèmes surtout, et quelques nouvelles. Me frappent positivement la discrétion/humilité des responsables (Patrice Breno se limite à un édito fort sobre en dernière page), leur ouverture aussi (des textes ont été traduits du roumain, de l’anglais d’Australie), les bonus graphiques (photographies d’art, illustrations, micro-BDs avec mise en évidence d’aphorismes…

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Patrice Breno

Me manquent une animation plus présente, une mise en situation des auteurs et des textes. La rédaction nous l’offre exceptionnellement pour l’Australien Henry Lawson (une nouvelle émouvante sur la vie dans le Bush) mais ne situe pas le Roumain Marin Sorescu, limité à ses dates naissance/décès. C’est sans doute un choix conscient. Du texte, rien que du texte. Un passionné de poésie n’a pas besoin de ces béquilles. Mais, à l’heure du temps compté, de la nécessité de la discrimination (en son sens positif) pour qui survient sans expertise attiré par la curiosité, je ne me sens pas guidé vers telle poétesse ou tel nouvelliste.

On ne s’étonnera donc pas que mon regard se soit arrêté, avec plaisir, sur le poème Shakespeare du Roumain Sorescu (traduit par Dominique Ilea) :

 

« Shakespeare créa le monde en sept jours.

Au premier jour il fit le ciel, les monts et les gouffres de l’âme.

Au deuxième jour, il fit les fleuves, les mers, les océans

Et les autres sentiments –

Qu’il donna à Hamlet, à Jules César,

A Antoine, à Cléopâtre et à Ophélie,

A Othello et à bien d’autres,

Pour que ce soient leur royaume, et celui de leurs descendants,

Dans les siècles des siècles.

Au troisième jour il rassembla tous les hommes

Et leur apprit les goûts :

Le goût du bonheur, de l’amour et du désespoir,

Le gout de la jalousie, de la gloire, et ainsi de suite,

Jusqu’à épuiser tous les goûts.

Etc. »

 

PS

Via Facebook, je découvre in extremis que la revue Traversées offre aussi des recensions de livres. Ce qui relève de l’animation ! J’en déduis que mes conclusions, à la lecture d’un seul numéro, doivent être relativisées.

 

À SUIVRE…

Dans Le Carnet, des articles sur les derniers livres de Morgane VANSCHEPDAEL, Claude FROIDMONT et Jean-Marc RIGAUX. Une relecture de Charlie Chaplin, Le rêve, d’Adolphe NYSENHOLC, superbement réédité par Didier DEVILLEZ. Une nouvelle plongée dans l’univers de Véronique BERGEN.

 

Edi-Phil RW.