FOUDROYER LE SOLEIL/FULMINARE IL SOLE de Denis EMORINE, traduit par Giuliano LADOLFI / Une lecture de Sonia ELVIREANU


Pourrait-il trouver un refuge contre la force dévastatrice d’une obsession qui l’empêche de jouir de la vie, ce poète hanté, à l’identité brisée par une histoire douloureuse ayant  glissé la mort dans son destin ? Au moins il essaie de le faire sans réussir vraiment à s’en libérer.

Tout l’univers poétique de Denis Emorine est imprégné de souffrance, du sentiment de l’exil ressenti au fond de lui-même, même s’il n’est pas un exilé. Il l’est intérieurement par le jeu cruel du destin de ses parents, une blessure infligée à jamais depuis son enfance par l’Histoire. Cela justifie la plus cruelle de ses obsessions, « la mort vient de l’Est », qui ne le quittera pas au fil de sa vie, thème récurrent dans ses poèmes, de même que certains motifs liés : la forêt de bouleaux, la femme russe, le petit enfant, la femme brune aux yeux bleus (sa mère).

Dans ce recueil, la mort est en arrière-plan, une présence qui flotte dans sa mémoire outragée, la toile de fond des poèmes sur laquelle le poète aimerait « sculpter le visage de l’amour » qu’il conjure comme unique refuge. C’est pourquoi la Femme revient au premier-plan de ses poèmes, source éternelle d’amour et chance de guérir. Ce sont les femmes de sa vie : sa bien-aimée Anne Virginie, sa mère aux yeux bleus, présence impalpable et constante dans ces poèmes, et celles croisées par hasard, toutes appelées à consoler et à faire oublier l’obscurité meurtrière ; mais aussi la femme russe sous ses multiples visages réels ou imaginaires, porteuse d’un message de douleur et d’exil : Natacha Rostova, comme Olga dans Romances pour Olga.

Le poète leur dédie ses « poèmes égarés aux carrefours du monde », lui-même un égaré dans le « labyrinthe surgi du passé » qui trouble sa vie, rend impuissant même l’amour fidèle de la femme restée à côté de lui pour le comprendre, le protéger contre les fantômes qui hantent son cerveau dont les yeux bleus de sa mère et le petit enfant souffrant sont prégnants. Lui-même se voit « une ombre parmi d’autres », ceux emportés par la guerre. L’image du petit enfant, « planté aux carrefours de la mémoire » traverse comme un fil rouge tous ses poèmes. C’est l’un des visages de l’exil, puis vient celui de l’adulte et de l’écriture : « mots qui trahissent les proscrits du monde », car les mots sont trop faibles pour parler de la cruauté du réel. L’écriture même a pour Denis Emorine le goût amer de l’exil intérieur, la barrière qu’il ne peut pas franchir : « la barrière est en toi », « écrire a le goût de l’exil depuis si longtemps ».

Si puissant qu’il soit, le mot perd sa force, impuissant devant la mort: « Que vaut la parole/ si fertile soit-elle/ face à la mort/  Est-il si difficile/ de scier les branches du monde/  avant de se jeter dans le vide ? »

« L’Est est en feu » devient leitmotiv tout comme « La mort vient de l’Est » de ses recueils. Reprise, la phrase rend plus fort le cri de désespoir de celui qui ne peut pas oublier, car la blessure se rouvre, brûle telle la flamme de la guerre rallumée à l’Est pour faucher d’autres vies. « Alors que la guerre me rejoint nuits et jours », « je me sentais perdu », seul, abandonné n’ayant que les mots pour combattre les fantômes de la mort gravée en lui : « je me sens abandonné/  je murmure les mêmes mots/ dans les ruines de ma vie ».

Le poète aimerait bien sortir vainqueur de ce combat harcelant, mais « comment fondre l’obscurité/ sans se briser », « Pourquoi ces traînées de sang qui tardent tant à renier la terre/ stagnent-elles dans ma tête »? se demande-t-il impuissant.

Que peut-on opposer à la hantise de la mort sinon l’amour, sa force que le poète ne cesse d’appeler au secours du tréfonds de son âme brisée pour cicatriser sa blessure et guérir ? Hélas, son souvenir est si fort que « Tout est à détruire, même l’amour », l’amour fidèle de la femme de sa vie, la seule à le comprendre et protéger.

Entre interrogations et confessions, le désespoir du poète se fait chemin incessant : « Je sais que souvent/  je suis au bord de la folie / quand tu es loin d’ ici/  J’ignore si/  la vie nous aura transportés/  ailleurs/  le petit pantin que je suis/s’agite en vain/  lorsqu’il est seul/  privé de ton amour / alors /dès que le vent d’estébouriffe mes idées/  je vois ton visage et/ la beauté de tes yeux/  qui irriguent ma vie/ et je hais les mots/  de trahir ce que je ressens/  en trompant la mort » // « J’ai trop souvent l’air perdu/ en essayant de trouver mon salut/  hors des forêts sans fin/ il me faut la forêt de tes bras/  pour sortir des gouffres que j’ai imaginés/ je ne veux pas t’aimer de loin/ Mon amour/  mon amour/  chaque mot déposé au creux de toi/ m’éloigne des forêts/ sans / issue ».

Aucun refuge, ni même l’amour ne saurait effacer de la mémoire le souvenir de l’Est meurtrier tel un cauchemar : « Il n’y a pas d’autres chemins/mais je l’ignore pour l’instant/ À force de me tourner vers l’Est/ j’ai perdu le sommeil/  Les voix de l’exil m’ont rejoint/  je les sens tout contre moi/ leur souffle chaud/ et comme une morsure à mon cou/ embrasent même le ciel ».

Le poète rejoint le cortège des exilés de l’Histoire par l’histoire tragique de ses parents. Son identité brisée entre l’Est et l’Ouest depuis son enfance ne cesse de troubler sa vie, son amour, car il ne réussit pas au fil des années à se réconcilier avec son passé douloureux.

L’écriture même s’avère impuissante : « je suis orphelin des mots qui m’ont trahi », « Trop de douleur /s’échappe de la terre/  tandis que je m’enfonce/ toujours plus/  dans le brouillard des mots/  je n’arrive pas à regarder/ la lumière du soleil/  Il s’est en allé un jour de reniement/  entre l’Est et l’Ouest »

Pourrait-il foudroyer le soleil noir de l’Est, celui de la mort, le faire disparaître de sa mémoire ? Au moins pour ce recueil, la réponse est là, dans le texte :« Tes doigts ne se poseront plus/ sur le clavier du piano/ Tu ne sais plus faire chanter/  les partitions de la vie/  Ton amour s’en rend compte/  alors que tu chemines les pieds nus/  dans quelque forêt du passé/ sans espoir de revoir/ la lumière de la page ».

L’Est est pour Denis Emorine la Russie, « ce pays glacé », maculé de sang, avec le fantôme de son père et la douleur de sa jeune mère qui traverse tous ses poèmes : «  À chaque carrefour du monde/  j’ai toujours peur de rencontrer/  une femme brune aux yeux bleus/  qui m’apportera peut-être en souriant/  l’odeur de la mort/  Je suis tombé un jour d’innocence/  sur les marches de l’Histoire/  je ne suis pas sûr de m’être relevé/  vraiment ».

Mais ce sont aussi les grands poètes russes, ses exilés, ses forêts sombres qui lui donnent le frisson de la mort. Il ne cesse de condamner la guerre et en même temps de rendre hommage à la grande culture russe qu’il rejoint par les racines slaves de ses ancêtres.

Recueil interrogatif en forme de confession, Foudroyer le soleil est descente dans l’abîme du soi, dans le labyrinthe d’une mémoire outragée par l’Histoire, mais aussi requiem pour l’Est par ses leitmotivs, sa voix grave, la musicalité et la fluidité des poèmes sans titre, sans ponctuation, écrits selon le principe héraclitien panta rhei.   

Sonia Elvireanu               


Denis Emorine, Foudroyer le soleil/ Fulminare  il sole. Poèmes/ poesie. Traduits par Giuliano Ladolfi. Traduzione  Giuliano Ladolfi,  Giuliano Ladolfi editore, 2022, 122 p.

Les Editions Ladolfi

Le recueil sur le site de MondadoriStore


POÈMES EN ROUMAIN extraits de Tristețea smochinului / La Tristesse du figuier d’Yves NAMUR, traduits du français par Sonia ELVIREANU

Yves NAMUR © Béatrice Libert

Yves NAMUR, né en Belgique en 1952, est poète, essayiste, prosateur, le directeur de la Maison d’édition Le Taillis Pré et de la revue Le journal des poètes, académicien depuis plus de 20 ans et le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Il a publié plus de cinquante livres et réalisé aussi des livres d’artiste en collaboration avec les peintres. Ses poèmes, traduits en quinze langues, ont gagné des prix prestigieux : Prix Georges Lockem (1974), Prix Charles Plisnier (1985), Prix Jean-Malrieu (1992), Prix Gauchez Philippot (1993), Lauréat de la Fondation Spes (1994), Prix Emma Martin (1998), Prix de la Biennale Robert-Goffin (2000), Prix Louise Labé (2001), Prix Maurice Carême (2003), Prix Tristan Tzara (2004), Prix littéraire du Parlement de la Communauté Française (2005), Grand prix international de poésie Eugène Guillevic (2008), Prix Mallarmé (2012).

Il est traduit aussi en roumain par Valeriu Stancu, Doina Ioanid et Sonia Elvireanu. Son recueil La tristesse du figuier (prix Mallarmé 2012) vient de paraître en version roumaine Tristețea smochinului dans la traduction de Sonia Elvireanu chez les Éditions Școala Ardeleană de Cluj-Napoca, en Roumanie, dans une très fine et élégante édition. Le directeur des Éditions, Vasile George Dâncu, a lancé ce livre lors du Festival international „Lucian Blaga” de Cluj-Napoca, à  sa 30-ième édition en 2022. Invité d’honneur au festival, Yves Namur a a honoré cette prestigieuse manifestation culturelle par une communication sur la poésie de Lucian Blaga dont il est le promoteur en Belgique.


Sorina Stanca, Sonia Elvireanu, Yves Namur et Horia Bădescu

Version originale: Yves Namur, La tristesse du figuier, Letttres vives, 2012.  

Version en roumain : Yves Namur, Tristețea smochinului, Editura Școala Ardeleană, 2022.  Traducere de Sonia Elvireanu. Prefață de Horia Bădescu, 106 p.



Poèmes en roumain de Tristețea smochinului d’Yves NAMUR, traduit par Sonia ElVIREANU

*

Pe pervazul ferestrei,
Un deget lunecă uşor prin pulbere.

E-aproape ca o rană veche
Ce se deschide din nou,

Ca o inimă mâhnită,
Ca un văl ori cerul-de afară ce se rupe
În două părţi egale.

Dar numai dacă pândeşti
Îţi va fi dat să vezi un cuvânt de poet
Înăuntru,

Da,
Învaţă să vezi lucrurile ce nu se văd,
Învaţă mai ales să le iubeşti.

*

Nu sunt în realitate
Decât al umbrelor umil şi supus slujitor,

Cu ele păşesc,
Cu ele alerg când trebuie să alerg
Şi mă opresc când ele se-opresc.

Mănânc,
Adulmec şi dorm precum câinii:
Mereu la picioarele lor şi numai c-un ochi.

Uneori mi se-ntâmplă să visez altă viaţă,
Dar asta-i o altă poveste.

*

Un om sapă o groapă:

Osteneală şi tristeţe-n ea să-ngroape,
Ca alţii, zice el, niciodată să nu le cunoască
Ori să facă vreodată un lucru aşa de cumplit.

Un altul sapă la fel alături de el.

Aşa
Crede că poate uita până şi propriul lui chip
Ori poveste.

Un al treilea nici măcar nu se mişcă,
Atât de inutile i se par gândurile neînsemnate
Şi poemele noastre fără real temei.

*

Spune-mi,
Cum să vorbeşti de tristeţea smochinului?

Cum să vorbeşti drept,
Fără să trezeşti vreodată cea mai mică bănuială
Ori cel mai mic regret,

Fără ca pasărea să o trezeşti
Ori fructul ce se coace încă înăuntru?

Cum să vorbeşti
Ca lucrurile astfel zise să fie chiar
Ce în realitate sunt?

N-ar fi mai înţelept pentru poet să tacă,
În umbra arborelui să se-aşeze

Ori mai bine încă
În umbra umbrei sale?

*

Ştim cu adevărat
Câte pietre-n vid au fost aruncate

Şi câte în rumoare-au fost abandonate,
În ploaie ori în negrul noroi al fluviului?

Nu prea repede-am uitat
Că pietrele precum noi azi vorbeau ?

Că un trecut şi-un viitor aveau
Şi-un suflet ca al nostru,

Că doar erau
Ceva din noi, oarecum noi ?

De ce uitat-a omul toate
Aceste lucruri simple ale vieţii ?

*

Câţi mai sunt,
Oameni care stau în noaptea aspră şi rece

Şi-aşteaptă cu răbdare fântâna să se umple
Ori să sece cu totul de pietre
Şi de apa ei tulbure?

Care-aşteaptă
Visele să se-mplinească ca o smochină, zic ei,
Ori ca o coajă de nucă,

Care-aşteaptă-n tăcere
Găleţile toate cu vin nou să se umple

Ori doar cu promisiuni
Ce se vor ţine ori nu se vor ţine poate?

Dar de fapt:
Cine sunt oamenii aceştia îngenuncheaţi?

Şi ce-aşteaptă cu-adevărat de la mine, de la lacrimile mele
Şi de la norii ce fără tihnă poemele toate-mi străbat?



Adorm uneori visând
Că pentru mine nimic altceva nu-nseamnă-a trăi
Decât singur să fiu în sfârşit şi despuiat în faţa oamenilor
Ori a poemelor mele.

Mai bine-nţeleg atunci unele lucruri:

Cum e realitatea cuvântului tăcere,
Consistenţa cuvintelor nor, iubire, ştergere
Ori gânduri obscure.

Şi-atunci când mă trezesc
Şi totul lunecă şi neoprit se-afundă-n
Adâncul visului

O suferinţă fără margini mă cuprinde,
Şi-atunci înţeleg ce vor cu-adevărat să spună cuvintele

Nu sunt nimeni.[1]                      


*

Dar când aşadar veni-va ziua aceea
Pe care prietenul meu o numeşte ziua fără nimic[2]?

Poate trebuie pentru asta
Uneltele vechi să-mi îngrop chiar în fundul grădinii,

Cu gândurile-mi tulburi, săptămânile-mi prea pline
Şi frica mea de-a trăi?

Poate-i nevoie
Să-mi golesc toată casa?

Poate-i nevoie s-aştept
Să se-oprească ploaia în cărţile mele

Ori ca iubirea să nu-i mai facă pe oameni să viseze
Când pe atâţia alţii îi face să sufere?

Poate că-n toate astea e calea
Ca să intru o dată măcar în ziua fără nimic.

*

Oriunde
Mă uit:

La fel e mereu,
aceleaşi greutăţi, aceleaşi imposibile trude,
aceleaşi tulburări, şi-aceleaşi învârteli viclene
Şi inutile.

Dar există cu-adevărat materie de poezie?

Căci ştii de mult timp:
Poezia nu-i tocmai o afacere[3].

E ca ciobanul fără de oi,
Căruia i-ai zice:
Du-te şi paşte-ţi cuvintele altundeva,
Pramatiede fals cioban [4] ?                                                  (Août 2010)

*

Vreau de-acum
Să rămân să-aştept pulberea,

Aşa cum aştepţi un mic miracol,
Un pelerin himeric ori doar ploaia,

Aştept pulberea.

Poemul meu, îţi spun, ar putea bine să-nceapă aşa,

Căci uneori nu ştii de fapt de ce scrii una ori alta
Dar scrii orice-ar fi,

În ciuda mierlei,
În ciuda ploii ce pătrunde-acum în casă,
Fără voia mea şi-a oamenilor ce nu vor înţelege niciodată nimic
Din aşteptările smintite ale poeţilor.

*

Lasă-mă să-ţi mai vorbesc de pulbere :

De cea din inima amanţilor fără poveste reală,

De cea care-ncurcă gramatici
Şi discuţii interminabile despre orice regulă,

Şi de aceea de care nu eşti mândru
Pentru că regrete acoperă şi proaste-obiceiuri.

Lasă-mă să-ţi mai vorbesc de pulberea
Din care faci munţi de minciuni
Ori de poeme,

Pentru că trebuie desigur să vorbeşti de ceva
Ce câteodată rimează

Şi uneori cu nimic nu rimează.

*

Spune-mi: să nu te gândeşti la nimic.

Şi s-o spui sincer într-un poem,
E chiar util?

Toate lucrurile acestea sunt raţionale şi pot fi spuse
Atunci când deja o ploaie obscură
Cade pe oameni şi pe acoperişul casei tale?

Spune-mi,

N-ar fi mai bine să-ţi laşi îndată poemul,
Cum un fermier îşi lasă ogorul obosit
În voia cerului şi-a păsărilor,

N-ar fi bine
Să mergi în sfârşit cu oamenii,

Cu tristeţile, cu patima lor de-a trăi ori muri,
Cu casele lor goale ori pline?

Spune, poetule,
Ce vrei să faci acum din poem,
Din măruntele tale afaceri

Şi din povestea cu ploaia de care mereu vorbeşti?

*

Mai spune-mi:

Ce diferenţă-i între un poem
Şi leul înaripat pe tavan pictat?

Unul şi altul nu se-asemănau
Când liber pe pajişte-alergau?

Când, obosiţi, se priveau
Ori aceeaşi apă de fântână sorbeau
Ori a oamenilor tristeţe?

Şi nu-s amândoi asemeni cu tine
Ce culegeai nepăsător lacrimile îngerilor

Şi gura uşor amară-a nebunei?

                                          (Biserica din Fonday, Alsacia)

*

În tristeţea smochinului

Mai trăiesc bărbaţi şi femei
Cu suflet chinuit şi viaţă
Deja arsă.

Sunt ca oile fără cioban,
Care nu mai aşteaptă nimic, nici viaţă
Nici moarte,

Ni măcar pământul ce li s-a promis.

Tot ce mai speră-i să nu ne tulbure acum prea mult.

______________________

[1] Fernando Pessoa, Je ne suis personne (Eu nu sunt  nimeni).

[2] Israël Eliraz, La porte rouge (Poarta roşie).

[3] Jean-Claude Pirotte, Le couloir magique (Culoarul   magic).

[4] Andre Schmitz, Les prodiges ordinaires (Minunile obişnuite)


POÈMES INÉDITS de MICHEL BÉNARD traduits en roumain par SONIA ELVIREANU

Michel BÉNARD

À l’heure où s’installe la nuit

À l’heure où s’installe la nuit,

Où la lune fécondée

Se galbe de poussière d’or,

Toute drapée de brume nacrée

Aux nuances diaphanes,

Je vous conterai les mélodies du vent,

Les silences camaïeux des neiges dernières,

Les murmures des jeunes pluies printanières,

Je vous emporterai en lisière d’une forêt

Où dort encore la mémoire

Des origines du monde.

En secret,je vous offrirai,

La précieuse harpe bleue,

Dont les gammes divines

S’élèveront jusqu’aux mirages

D’un ciel en ornement,

Comme une tendre caresse

Déposée sur les ailes d’un ange.


La ceasul la care noaptea se lasă

La ceasul la care noaptea se lasă,

Când  luna fecundată

Crește-n pulbere de aur 

Învăluită-n sidefie ceață,

În culori diafane,

Vă voi povesti ale vântului cântece,

Palidele tăceri ale ultimelor ninsori,

Șoaptele vioaielor ploi primăvăratice,

Vă voi duce la margine de pădure

Unde doarme încă memoria

Originilor lumii.

Vă voi dărui, în taină,

Prețioasa harfă albastră,

Ale cărei game divine

Se vor înălța până la mirajele

Unui cer ca podoabă,

Ca mângâiere tandră

Pe aripile unui înger lăsată.


+

Aujourd’hui je voudrais

Pour préserver le temps,

Aujourd’hui je voudrais

Privilégier l’espace nouveau,

Reprendre respiration avec le vent,

Marcher vers la source essentielle

En cultivant l’intime soif

Des plus intimes impressions,

Des étonnements les plus fulgurants.

Aujourd’hui je voudrais

Ne plus vivre qu’intensément

Dans l’amour de la femme,

Le mystère d’un miracle

Venant de se révéler

Ne demandant que pérennité.

Aujourd’hui ce chemin de vie

Ne vaut d’être vécu qu’au seuil

Symbolique du triangle absolu.


Astăzi aș vrea

Pentru a păstra timpul

Astăzi aș vrea

Să privilegiez spațiul nou

Să respir iar cu vântul

Să pășesc spre izvorul esențial

Cultivând intima sete

A celor mai intime impresii,

A celor mai fulgurante uimiri. 

Astăzi aș vrea

Să nu mai trăiesc decât intens

În iubirea femeii,

Misterul unui miracol

Ajungând să se reveleze

Fără să ceară decât perenitate.

Astăzi acest drum de viață

Nu merită trăit decât pe pragul

Simbolic al triunghiului absolut.


+

Aux lisières informelles du monde

Aux lisières informelles du monde,

Des vols d’oiseaux bigarrés

S’étirent en escadrilles

Dans le grand V du silence

D’un demi-sommeil de nuit.

Des perles de pluie,

En forme de chapelet

Contiennent l’énigme

Des premières paroles d’aube,

Saupoudrant parcimonieusement

De ses nuages d’encre,

Les promesses éblouies de la poèsie.


La marginile informale ale lumii

La marginile informale ale lumii,

Zboruri de păsări pestrițe

Se înșiră în escadrile

În marele V al tăcerii

Dintr-un somn al nopții.

Perle de ploaie

În formă de rozariu

Conțin enigma

Primelor vorbe din zori,

Presărând cu parcimonie

Din norii lor de cerneală,

Promisiunile uimite ale poeziei.


+

Dans le silence des nuits

Dans le silence des nuits

Il arrive parfois que les mots

Brulent,écument, hurlent,

Prennent de l’ampleur,

Réveillent les pensées muselées

Lorsque l’histoire devient obscure,

Pour sombrer entre douleur et fascination.


În tăcerea nopților

În tăcerea nopților

Se-ntâmplă uneori cuvintele

Să ardă, să spumege, să urle,

Să ia amploare,

Să trezească gândurile înăbușite

Când povestea devine obscură,

Pentru a se nărui între durere și fascinație.


+

Étrangement le temps

Etrangement le temps se suspend,

Le souffle d’un recueillement m’effleure,

Un silence contemplatif me transporte

Sur le seuil d’un autel d’extase.

Face à cette icône sublime

Au regard mystérieux et pénétrant,

Que singularise la turquoise d’un talisman,

Voici que je touche à l’intime

Des soieries de l’infini,

Des draperies de liturgie.

Au-delà d’étonnantes turbulences

Je m’avance dans un rêve

Drapé des signes passionnels,

Où je vous effeuille, vous décrypte,

Tel un manuscrit parcheminé de beauté.

Vos seins lisses aux veines marbrées

Reflétant l’éclat des étoiles,

Sur le fond de vos yeux bleus

Se dessine une osmose gardienne

De mille nuances d’amour.

De mon alcôve isolée je vous idéalise

Conscient aujourd’hui que la vie,

Nous a peut-être attribué

Le livre initiatique de la légende,

De deux cœurs embrasés

Par l’âme sacrée d’un violoncelle

Où s’unissent nos lèvres jumelles.


Straniu timpul

Straniu se suspendă timpul,

Suflul unei reculegeri m-atinge,

O tăcere contemplativă mă poartă

Pe pragul unui altar de extaz.

În fața acestei icoane sublime

Cu privirea misterioasă și pătrunzătoare,

Singularizată de turcoazul unui talisman,

Iată că ating intimul

Mătăsurilor infinitului,

Vălurilor de liturghie.

Dincolo de uimitoare turbulențe

Pășesc într-un vis

Învăluit de semne pasionale,

Unde vă desfrunzesc, vă decriptez,

Ca pe un manuscris ofilit de frumusețe.

Ai voștri sâni netezi cu vene de marmoră

Reflectând licărul stelelor,

În adâncul ochilor albaștri

Se ivește-o osmoză ce păstrează

Mii de nuanțe de iubire.

Din alcovul meu singuratic vă idealizez

Conștient azi că viața

Ne-a atribuit poate

Cartea inițiatică a legendei,

A două inimi îmbrățișate

De sufletul sacru al unui violoncel

În care se unesc buzele noastre gemene.


+

C’est une simple trace

C’est une simple trace

Dans les arcanes de la nuit,

Gravée sur la transparence

D’une pierre adamantine,

Où des perles de brumes

Enfantent tout en silence

Les premières paroles de l’aube.


E o simplă urmă

E o simplă urmă

În arcanele nopții,

Gravată pe transparența

Unei pietre diamantine,

Unde perle de brume

Nasc în tăcere

Primele vorbe din zori.


+

Le mystère de l’empreinte céleste

Le mystère de l’empreinte céleste

Symbolise la trace

D’un passage d’ange.

Un silence monacal

Nous enveloppe d’une soie

De paix et de sagesse.

Une lueur sacrée

Vacille dans la nuit

Dévoilant la sainte clôture

Du temple de l’initiation

Avec son souffle annonciateur

Tourbillonnant dans le drapé

Des robes de bure,

Glissant dans l’ambiance feutrée

Des dalles luisantes du cloitre

Aux mélancoliques reflets.


Misterul amprentei cerești

Misterul amprentei cerești

Simbolizează urma

Unei treceri de înger.

O tăcere monahală

Ne învăluie într-o mătase

De pace și de-înțelepciune.

Un licăr sacru

Tremură în noapte

Dezvăluind sfânta incintă

Din templul inițierii

Cu suflul lui vestitor

Rotindu-se în cuta

Hainelor de călugăr,

Lunecând în ambianța vătuită

A lucitoarelor dale ale incintei

Cu melancolice sclipiri.


Michel BÉNARD sur Le Manoir des Poètes

Sonia ELVIREANU sur le site de L’Harmattan


ENSOLEILLEMENTS AU COEUR DU SILENCE / SCINTILLII NEL CUORE DEL SILENZIO de SONIA ELVIREANU (Ed. Ladolfi) / Une lecture d’Isabelle PONCET-RIMAUD


Ensoleillements au cœur du silence/ Scintillii nel cuore del silenzio

de Sonia Elvireanu

                                                                         ou

                                                       L’arc-en-ciel du silence

Dans son dernier recueil, Sonia Elvireanu écrit depuis le silence, pour et par le silence et passe d’un silence habité à un autre.

Dans ce nouveau parcours poétique, tout n’est que pont d’un amour à l’Autre, d’une rive solitaire à un rivage peuplé, d’un ciel blessé à un ciel confondu, du rêve au réel, d’un chant bleu au chant immortel.

L’arc-en-ciel qui enjambe le recueil, lien de lumière et de couleurs est ceinture entre le ciel et la miraculeuse argile. Parce que ce silence en elle, Sonia Elvireanu le provoque, l’écoute et voit le monde qui l’entoure avec les yeux du ciel.

Je me suis retirée dans la solitude/ pour être près de toi, te chercher et te parler, écrit-elle. Et par ce vers, on distingue le double mouvement qui dans ce recueil anime la parole de la poétesse : se recueillir en sa solitude pour retrouver l’amour perdu mais aussi se rapprocher d’un autre Amour qui englobe le premier.

Dès le premier poème, Sonia Elvireanu donne le ton. La poésie pour elle, est ce seul murmure en langue bizarrela voix étrange du Poète s’élève et celle du Très Haut descend en parfaite communion.

Je t’écris où toutes les choses parlent car parler c’est lumière.

Et tout parle en couleurs, en lumières, en explosions de fleurs, de fruits, en parfums délicieux, en langages d’oiseaux qui remplissent le vert/ silence de la solitude comme un lien entre terre et ciel.

Les bras du silence…/ s’accrochent aux odeurs et la poésie peut devenir l’eau miraculeuse de la guérison.

Il y a dans cette écriture une forme d’élégance soyeuse (le mot soie est récurent), un sentiment d’intemporalité symbolisée par les papillons blancs messagers ou écailleurs d’ombres (à l’aube, des ombres écaillées de papillons), un effleurement des pas sur l’ardoise du sable où la poétesse écrit l’amour, la solitude, une tentative d’aller au-delà des lointains, là où attendent l’amour et peut-être cet Amour qui signera la fin de la solitude.

Dans le même temps, s’exprime tout au long du recueil une souffrance vigilante qui refuse l’orage des mots noirs qui risquent d’entraîner vers la chute et veille à refaire chaque fois, le pont écroulé pour que l’arc-en-ciel s’y pose.

La poétesse devient la myrrhe de l’amour, celle qui cicatrise et encense en élevant son parfum vers le ciel.

Cette poésie bruisse, bouge, frôle, coule. L’eau – océan, source, fontaine, ruisseau- est aussi présente que la lumière, aussi subtile et essentielle.

Sonia Elvireanu écrit aussi depuis le cri noir du confinement, des ravages du virus, ce rouge qui s’étend comme la rougeole alors même que le printemps se montre dans sa splendeur et qu’un arbre vert/ pousse en nous. Ce silence de tombeau l’incite à la prière comme un appel à la lumière de la Résurrection.

Peu à peu, la sérénité se fait chemin en la poétesse qui commence à voir la beauté/ dans tout ce qui (l’) accueille et féconde les terres stériles de la solitude des fleurs de la parole poétique.

La langue de Sonia Elvireanu toute de délicatesse, de touches infimes tel un flocon/ dans la chute des neiges ou l’effleurement des papillons/ sur les eaux de l’oubli atteint les tréfonds du silence telle la perle/ souffle de psaume.

Le silence alors parle, articule la lumière, la beauté, l’attente, la solitude et la soif de l’Amour car le mot a pris corps, il est incarné, il est arc-en-ciel.

                                                                                        Isabelle Poncet-Rimaud


Sonia Elvi­reanu, Enso­leille­ments au coeur du Silence — Scin­tilli nel cuore del Silen­zio, Tra­duc­tion de Giu­liano Ladolfi, Giu­liano Ladolfi Edi­tore, 2022, 262 p., 18 €.

Le site de l’éditeur

ORPHÉE LUNAIRE d’ARA ALEXANDRE SHISHMANIAN / Une lecture de Sonia ELVIREANU


Historien des religions et poète d’origine roumaine, exilé en France en 1983, Ara Alexandre Shishmanian fait de la poésie son domaine de prédilection artistique. On dirait qu’il aime retrouver sa première identité culturelle par la langue dans laquelle il écrit ses poèmes, le roumain. Et ce n’est pas sans raison, car la quête du soi, l’exploration du labyrinthe mental s’accordent parfaitement avec la langue source qui l’habite encore  et qu’il ne veut pas oublier. Il s’agit au fond de la double identité linguistique de l’auteur comme chez tous les exilés.

En 2021 il fait publier deux recueils dans la traduction de Dana Shishmanian : Mi-graines et Orphée lunaire. Ce dernier nous capte l’attention par le titre qui renvoie à la mythologie grecque antique, au mythe orphique. Le poète s’identifie à Orphée dans sa quête du soi. La descente en soi – un descensus ad inferos où se mêlent chaotiquement toutes les expériences vécues – est pareille à celle d’Orphée qui traverse l’enfer. Le poète y rencontre le gouffre de la souffrance, son enfer à lui.

Il se perçoit comme un étranger, dans un double sens : celui qui vient d’un pays éloigné, submergé de ses plaies intérieures ; et étranger à soi-même, tel Orphée après avoir perdu Eurydice: « Je viens du pays où autochtone est seul Orphée/ * étranger, j’ai jeté de nouvelles ombres et vagues/ sur nombres et silences */ j’ai submergé sous mes paumes des fontaines */ les mains tendues, j’ai appelé le chaos de sous la plaie ».

Il plonge dans ses tréfonds changeants et méconnaissables, fait le voyage infernal dans son abîme intérieur à travers des paysages surréalistes, oniriques. Dans le miroir de son océan, le poète affronte le chaos, les visages informes de l’enfer, « les migraines  d’exils », ces plaies qui le déstructurent et font naître une vision apocalyptique.

Le langage y est liquide,  « ondes du silence », ne peut pas naître pour figurer  ses visions. La bouche reste fermée, incapable d’articuler la traversée du chaos. Le troisième œil se réveille pour dérouler des images étranges de son chemin dans « l’épaisseur de la matière dense */ lorsque posément sage Père Enfer sort de sa coquille/ le paralogisme infini de sa brosse – pour semence » (Orphée lunaire).

Un poète-Orphée fragmenté, contradictoire, surgit des tréfonds changeants, comme d’un miroir : l’un illuminé par l’amour, un sentiment indicible de douceur, de sérénité et d’harmonie intérieures (Comment je t’aime); l’autre sombre, au visage de la mort, celui  des plaies de ses exils (Orphée aux segments de noirs, La tête d’Orphée).

Ara Alexandre Shishmanian

Le chemin d’« orphée aux segments noirs » dans son gouffre mental mène à la rencontre avec soi-même et avec le néant : « orphée aux segments noirs vient à sa propre rencontre/ portant, en guise de lyre, sa tête -/ le deuil de sang prophétisant les cordes de l’eau ». Ce néant d’Ara Shishmanian, lié à la gnose, non pas en sens philosophique de nihilisme, mais théologique, de connaissance apophatique de la transcendance, est un néant mystique. Le poète refait le chemin en sens inverse de l’être au non-être, pour accéder  à un état de silence, de non langage, d’avant la Création : « Je bois au vide son chant de silence – / le chant du silence de l’infini aux voix absentes » (les mains telles des coupes).

Les « segments noirs » sont « les migraines d’exil », le temps de ses multiples souffrances qui le disloquent, le séparent de lui-même, on dirait la mort qui fouille sans cesse dans sa tête. Tout est reflet en miroirs, paysage onirique dans  l’image étrange d’un Orphée décapité, portant sa tête et sa lyre comme une offrande : « la tête d’Orphée sort de sa lyre comme d’un miroir*/ migraines d’exils/ pareille à une loupe sous laquelle, infimes,/ les commencements s’agrandissent en paroles*/ unique est cette rencontre entre les yeux clos/ de celui qui est porté – / et les yeux mi-clos de la porteuse*/ les métamorphoses du chant/ comme le sommeil d’un néant croisé ». À travers des symboles de la connaissance (tête, lyre, miroir), le poète laisse se déployer son chant orphique: « la gorge laisse s’égoutter à travers la lyre/ les sons déchirés comme un sang funèbre ».

Le mythe orphique permet au poète une superbe lamentation sur la perte d’un pays, associé au royaume de lumière où naissait le chant miraculeux d’Orphée avant la mort d’Eurydice. Ce lieu de grâce aux tréfonds était l’en-soi à ses commencements, où la lumière privilégiait le chant. Il ressemblait au paradis qui contenait tous les dieux, endormis, avant leur individualisation. Il n’y existait aucune ombre de souffrance, de deuil, tout était chant, amour, rayonnement. Avec la mort d’Eurydice tout sombre dans les ténèbres de la douleur. La traversée de l’enfer pour la sauver de l’empire de la mort n’atteint pas son but. Orphée – poète ne retrouve que le néant au bout de son chemin, ainsi ne peut-il plus réinstaurer le chant primordial, celui de l’amour. Le chant a cessé à la mort d’Eurydice : « Orphée a perdu Eurydice/ quand le chant a gelé./ Eurydice qui est morte/ est la mort du chant » (Orphée ou l’ensoi).

Cette lamentation n’est pas seulement celle d’Orphée qui perd le chant par la mort d’Eurydice, mais aussi celle du poète qui perd son pays d’origine, son Eurydice à lui, par ses exils. Elle clôt la première partie du recueil à structure tripartite : Orphée lunaire, Haillons pour traverser le Styx, Absences.

La poésie d’Ara Shishmanian est hermétique, difficile à déchiffrer pour les lecteurs sans horizon philosophique et théologique, les domaines de prédilection de l’auteur. D’autre part, parce qu’il joue avec les oxymores, les paradoxes, l’insolite des associations linguistiques qui renversent les sens, construisant des images insolites. Même la vision de la mort est étrange, car le poète y voit briller le noir, un noir qui est aussi celui de l’abîme, du vide: « scintillent à travers les choses les hiéroglyphes de la mort ».

Le poète navigue sans cesse entre le visible et l’invisible, entre l’immanence et la transcendance à la quête de son être dans le labyrinthe de sa mémoire, « une rivière de sang », et du non être, de l’infini. Il arrive parfois à questionner son moi (étrange, étranger, nocturne, profond, odieux), sa quête, la connaissance, le langage. Il est tour à tour le je qui traverse l’enfer comme dans un jeu de miroirs, lui, l’étranger qu’il ne reconnaît plus, un tu ambigu comme interlocuteur, Orphée : « Je suis Orphée et je chante l’infini ».

L’enfer est égarement dans le labyrinthe du minotaure, dans un tunnel noir ou dans un espace aquatique bizarre, une chute dans l’abîme du néant noir, mais le noir brillant de la coincidentia oppositorum, « sur la verticale de la solitude » entre le zénith et le nadir : « je m’amenuise en des images linéaires….jusqu’à ce qu’en moi le néant embrasse l’infini ». Le poète est à l’écoute du chuchotement du néant, sans langage,  en attente des sons et des syllabes à pouvoir en parler :  « je cherche le néant au sommet d’une syllabe » ; « consul cherche la page inaccessible  des absences/ la page des mirages finals ».

Il est l’exilé, l’étranger face au monde et à soi-même, « l’aliéné aux lèvres collées », le rejeté, « personne, inconsolable, avec ses non-dits », un « pêcheur d’idées blessé » par le monde, ce « théâtre de la misère en dérive/ théâtre désespéré du zéro »,  « le poète, un fragment d’abîme », le solitaire : « Tu vois ton étranger  en dedans de toi » ; « la solitude te découpe en signes – / transcendances en lesquelles tu ne te reconnais plus » (cette longue chute).

Prisonnier de son moi, le poète descend dans son labyrinthe mental pour affronter ses démons, ses obsessions, s’en libérer et atteindre le néant dans son rêve de connaître le primordial pour « me dévoiler la non-naissance./ le soi tel un œuf du néant.


Ara Alexandre Shishmanian, Orphée lunaire. Traduit en roumain par Dana Shishmanian. Revu par l’auteur, L’Harmattan, 2021.

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site de Dana et Ara Alexandre SHISHMANIAN

DEUX POÈMES de SONIA ELVIREANU en édition bilingue français-italien

Deux poèmes de Sonia Elvireanu traduits en italien par Giuliano Ladolfi.
Ils font partie d’ENSOLEILLEMENT AU COEUR DU SILENCE, un recueil de SONIA ELVIREANU à paraître en édition bilingue aux éditions Ladolfi.



Bénédiction


Je me suis retirée dans la solitude

pour être près de toi,

te chercher et te parler,

pour écouter le silence en moi,

les susurrements de la lumière

irisant mes sentiments,

pour voir avec les yeux du ciel

le monde quand je reviens,

son éblouissant scintillement,

dans l’ombre de mon crépuscule,

la lueur de ton embrassement,

le souffle de ta bénédiction.


Benedizione

Mi sono ritirata in solitudine

per esserti vicina,

per cercarti e parlarti,

per ascoltare il silenzio interiore,

i sussurri della luce

che irraggiano i miei sentimenti,

per vedere con gli occhi del cielo

il mondo al mio ritorno,

il suo abbagliante scintillio,

all’ombra del mio crepuscolo,

il bagliore del tuo abbraccio,

il soffio della tua benedizione.


+


Faire parler le silence 

Je t’écris où toutes les choses parlent

dans la clarté caressant mon feuillage

dans une langue pure, en septembre,

parler c’est lumière,

l’infini y coule et s’éclaire,

les mondes que l’on ne voit pas,

le miracle où tu grandis chaque jour

telles les feuilles nourries d’eau et de soleil,

aux tréfonds frémit ton silence,

l’argile au lit de la rivière

aux bords verts et à l’eau vive,

des jardins de silence en moi,

des torrents prêts à parler

traversent la prairie que j’aimerais

toucher des semelles de l’amour

qui articule mon silence.   


Far parlare il silenzio 


Ti scrivo da dove parlano tutte le cose

nella luce che accarezza il mio fogliame

in una lingua pura, a settembre,

è luce il parlare,

l’infinito vi scorre e si schiara,

i mondi che non possiamo vedere,

il miracolo in cui tu cresci ogni giorno

come foglie nutrite dall’acqua e dal sole,

in profondità freme il tuo silenzio,

l’argilla nel letto del fiume

dai bordi verdi e acqua viva,

in me giardini di silenzio,

torrenti pronti a parlare

attraversano il prato che vorrei

toccare con le suole dell’amore

che articola il mio silenzio.     


DIALOGHI CON IL GIORNO / DIALOGUES AVEC LE JOUR d’Isabelle PONCET-RIMAUD (Ladolfi) / Une lecture de Sonia ELVIREANU

Dialogues avec le jour-Dialoghi con il giorno - Isabelle Poncet-Rimaud - copertina

Le plus récent recueil de poèmes d’Isabelle Poncet-Rimaud Dialogues avec le jour vient de paraître en italien dans la belle traduction du poète et traducteur italien Giuliano Ladolfi. La poétesse française n’aurait pas pu trouver un traducteur plus raffiné et passionné  à résonner avec sa sensibilité que Giuliano Ladolfi, le promoteur en Italie d’une poésie ancrée dans la réalité. Deux langues avec leur sonorités différentes, mais harmonieuses se rencontrent pour parler du quotidien.

Un dialogue avec soi-même, jour à jour, permet à d’Isabelle Poncet-Rimaud d’observer plus attentivement la réalité et de s’observer soi-même à travers ses sentiments et ses états d’âme. Mais elle se garde de faire de son écriture une chronique de ce temps bouleversé par la pandémie, comme le font certains poètes et romanciers. Elle ne cède pas la place de la vraie poésie au minimalisme, au prosaïque du réel trop accrochant, elle se tient à la hauteur de la grande poésie qu’elle a toujours écrite.

Les poèmes s’enchaînent sans titres, il n’y en a que de très rares à en avoir un titre pour marquer un événement, comme le premier, Confinement, pour nommer une situation hors du commun, vécue non seulement par la poète, mais par le monde entier. C’est le début d’un temps fracassé, lourd, paralysant, celui de l’exil imposé.

Elle surprend l’atmosphère pesante de l’espace qui se rétrécit et se ferme sur l’homme, la sensation d’être prisonnier, l’incompréhension d’une force obscure qui s’infiltre dans la vie des gens, les tenant immobilisés contre leur volonté, l’inquiétude et la peur face à la mort, autant d’images qui renvoient à l’absurde existentiel de Camus. On se rend compte de l’authenticité du vécu pendant l’isolement, chacun se retrouve dans les vers d’Isabelle Poncet-Rimaud.

Isabelle Poncet-Rimaud (auteur de Entre les cils) - Babelio
Isabelle Poncet-Rimaud

La première image est celle de la ville immobilisée, où le rythme de la vie s’arrête brusquement. Un silence écrasant règne partout, pareil au linceul, présage de la mort, il pèse comme un fardeau sur l’âme:

« La ville

en arrêt, 

comme un chien de chasse

renifle la proie cachée.

Tout se tait. »

La ville est paralysée, suspendue entre la vie et la mort, l’homme solitaire, isolé, désorienté, en attente : fin ou renouveau.

Seul l’oiseau traverse le silence de la ville immobile, symbole du vol, de la liberté, alors que la poète, « sentinelle au balcon », guette l’heure de vie ou de mort, nuit et jour, entre l’angoisse et l’espérance:

« Attente traversée de l’humeur vagabonde

des oiseaux-sémaphores

qui relie l’homme mis à terre

au langage oublié du ciel.»

Rendu à la solitude insupportable, à la claustration, à la peur, le dialogue avec soi devient source de résistance psychique, de même que le printemps qui fait renaître les arbres, alors que les mots s’efforcent de livrer des sentiments confus, faire sentir la fragilité de l’être dont les heures semblent comptées.

De fenêtre en fenêtre, le long des rues désertes, les regards de survie, de reconnaissance d’une humanité vouée à l’incertitude du demain, l’appel à la vie, l’amour, le souvenir, le regret sans consolation pour ceux emportés par ce temps « fou », malheureux.

Comment faire face à la solitude, à l’isolement, à la peur de mourir sinon en les affrontant, rêver, espérer, retrouver le rythme naturel de la vie paralysée par la peur? La fête de Pâques  devient « signe d’Espérance »:

« Faire de l’exil

une terre de retour,

de l’immobile une transhumance,

de la distance

un accueil,

de la perte

une partition

pour les notes de la vie. »

La métaphore ne manque pas de créer les images de la vie sur l’horizontale et sur la verticale, surtout celle de l’oiseau que retient le regard captif. Il ranime l’envie de s’échapper du confinement, de se réjouir de la vie ; ou  l’image de l’arbre, lien entre la terre et le ciel, riche de sens :

« Chien de garde tapi

en creux d’âme,

le manque attend

prêt à bondir

sur l’ombre fugace

d’un souvenir de liberté. »

Dialogues avec le jour d’Isabelle Poncet-Rimaud ne reste pas dans la pesanteur de l’isolement, de la peur, mais retrouve l’espérance, exhorte à la vie, « à la faveur d’exister  »

Sonia ELVIREANU


Isabelle Poncet-Rimaud, Dialoghi con il giorno/ Dialogues avec le jour, Ladolfi Editore, 2022.

Le recueil sur le site de l’éditeur

Le site d’Isabelle PONCET-RIMAUD

REQUIEM POUR L’EST : ROMANCE POUR OLGA de DENIS EMORINE par SONIA ELVIREANU


Romance pour Olga - Denis Emorine - Il Est Midi - Grand format - La Procure  Tournai Tournai

Après Mots déserts, le nouveau recueil de Denis Emorine Romance pour Olga, (Éditions Il est Midi, 2021) nous plonge au cœur même des obsessions qui traversent toute son œuvre. Cette romance n’est pas un chant voué à la femme aimée, comme on pourrait le croire d’après le titre, mais un requiem pour un pays éloigné et troublant auquel il se sent lié par les racines slaves de ses ancêtres.

Olga, une femme réelle au prénom russe, est symboliquement la Russie, un espace inconnu et tragique qui le hante par l’histoire tragique de son père. Ce dialogue apparent avec Olga est en réalité un troublant monologue intérieur qui fait découvrir aux lecteurs les démons intérieurs du poète l’empêchant de retrouver la paix intérieure. La voix de l’amour est sans cesse étouffée par la voix tragique de l’Histoire, coupable de la douleur de son père et de son identité brisée entre l’Ouest et l’Est, de celle des grands poètes russes auxquels il se sent apparenté par ses racines éloignées. 

Le recueil débute par l’invocation d’Olga comme partenaire de dialogue : « Olga/ la forêt de bouleaux fondait en moi/ le poème que j’avais semé pour toi/ ne me parlait plus de nous/les vers s’effilochaient au fur et à mesure que je les gravais/dans la paume de mes mains glacées/ il me semblait que tu souriais tandis/ que je m’enfonçais dans la neige sans espoir de retour // Chère Olga/ j’aurais tellement aimé que tu chuchotes à mon oreille/ ces poésies russes/ que je n’ai jamais rencontrées ».

Mais on comprend tout de suite que l’attention du poète ne va pas vers la femme, mais vers ce que la femme incarne, un grand pays, la Russie, dont le nom est suggéré d’abord par métonymie, avant d’être précisé et dévoiler ainsi l’identification de la femme avec tout un pays: « Moscou/au bord de tes yeux/ et moi qui te parle de loin/sans oser m’approcher » ; « Olga/tu es la Russie sans doute ».

La nostalgie d’une autre langue et d’une autre culture s’éveille en lui par l’ identité slave qu’il ressent aux tréfonds comme une voix qui appelle de loin. C’est la voix de l’inconnu qu’il porte en soi, ce « je suis un autre » dont parle Rimbaud et qui pourrait embrouiller les chemins de la vie, égarer : « Ta voix en français /qui effleure mon visage/ c’était hier peut-être ».

Olga est en même temps accompagnatrice et protectrice du poète dans son voyage imaginaire vers ce pays inconnu lié à jamais à l’histoire tragique de sa famille, vers le territoire même de la poésie russe. La femme devrait servir de compagnon sur la voie douloureuse du souvenir et l’amour de katharsis. Une romance pour Olga ne serait possible qu’en fermant la blessure qui vient de l’Est. Mais elle continue de saigner sans se cicatriser : « Je déposerai Moscou au creux de ta main / et tu pourras la refermer doucement/ sans te faire de mal/Tu me guideras vers la datcha des poètes/cachée au creux de tes mots ».

Denis Emorine – Recours au poème
Denis EMORINE

La forêt inconnue, symbole d’un pays inconnu, revient avec l’image du petit enfant d’autrefois, le leitmotiv de l’identité brisée à l’âge de l’enfance : « J’ai suivi tes pas vers la forêt évanouie/ dans laquelle enfant, je me perdais si souvent/ je voulais retrouver/ la Russie de mon père/ elle se dérobait toujours » ; « J’aimerais  que tu me conduises là/ pour voir enfin le soleil se lever ».

Olga est aussi miroir de la Russie dans laquelle le poète doit apprendre à se refléter pour affronter son passé et s’en libérer : « Chère fée russe/ je n’ai plus peur de me retourner/ pour te dévisager/ seule désormais// emmène-moi/là/ où je perdrai ma langue natale/il fait froid peut-être/ mais je ne m’en soucierai pas/il pleuvra mais/pas sur toi ».

La femme est toujours invoquée comme une sorte de bouclier contre l’obsession de la mort qui l’empêche de vivre et d’écrire : « La mort enveloppe mes épaules//la glace empoisonne ma vie/et bloque ma respiration/ en étouffant parfois les mots qui se traînent vers toi ».

Le retour incessant dans le passé par la mémoire, comme un égarement continuel dans  « la nuit russe », empêche le poète d’oublier la mort qui vient de l’Est avec son cortège de morts et de douleurs à mettre dans un livre, « un livre taché de sang », car il lui est impossible d’oublier « l’empreinte de la mort ». Cela nous fait comprendre la grande obsession de sa vie et de son écriture, cet exil intérieur ressenti par Denis Emorine.

Ce livre écrit en même temps qu’il parle à Olga, avec le désir de retrouver le soleil de la vie, sera pour elle « comme un éventail de la douleur là à l’Est ». Et le poète, incapable de se libérer de son passé, restera toujours un enfant malade qui a besoin de protection : « J’aurai envie que/ tu me prennes dans tes bras/ très doucement/ comme un enfant malade ».

Dans d’autres recueils, la femme protectrice invoquée contre la douleur et la mort est la femme aimée ou la mère du poète. Dans Romance pour Olga, c’est la femme russe, Olga, effigie de la Russie et de ses grands poètes invoqués souvent dans ses poèmes.

Les poèmes de Denis Emorine s’enchaînent sans titre, structurés dans une composition musicale par ses leitmotivs et le rythme intérieur dans un véritable requiem poétique autour de ses obsessions : l’exil, la mort, l’identité, le temps.

Le recueil sur le site des Éditions Il est midi

CLAUDE LUEZIOR, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES / Une chronique de Sonia ELVIREANU

Poète, nouvelliste, romancier, auteur de livres d’art aussi, ayant une oeuvre considérable, recompensée de nombreux prix et distinctions dont Prix de poésie de l’Académie Française et Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, Claude Luezior est avant tout un humaniste qui dénonce les iniquités sociales, les misères de la vie, l’indifférence face aux malheurs des autres.

lettres-capture-decran

Il use de tous les genres pour parler avec compassion des maux et des malheureux de la société, y compris la lettre comme dans Une dernière brassée de lettres (Paris, Éditions Tituli, 2016). Il en imagine trente-deux pour surprendre des milieux sociaux très différents, d’un oeil perçant et ironique, habitué à observer et à diagnostiquer. Il met son livre sous le chapeau d’une assertion de Confucius : « Lorsque les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté. »

Claude Luezior se sert des mots pour éveiller les consciences, faire connaître la vérité cachée derrière les apparences, il devient la voix de ceux que l’on n’entend pas. Il sait donner sens à ses mots pour peindre le mal social, les misères de l’existence qu’il voit partout. Il n’a que les mots pour affronter la mort : « Se révolter. Être rebelle, passeur, pionnier. Apprivoiser l’héritage du désespoir. Bruire : faire entendre un murmure confus. Je murmure, je crie, je scie ma partition telle une cigale amoureuse. Je cisèle mes stridences, taille ma plume, affûte l’encre des heures qui butinent ma chair. »

 Il lève un pan de voile du réel tel un coup de vent pour y jeter un coup d’œil compatissant, ironique, déçu, révolté. Il tisse ses phrases légèrement comme dans un jeu de mots pour piquer, persifler, faire sortir la vérité à la surface. Rien que pour nous rendre conscients des affres de la vie, de l’indifférence envers les malheureux dans un dialogue imaginaire avec soi-même et un autre à l’écoute de sa révolte.

L’auteur s’imagine parler aux interlocuteurs différents, hommes ou objets, liés par la dépendance, selon le milieu qu’il ironise avec subtilité : docteur, infirmier, homme de loi, architecte, styliste, politicien, ordinateur, télévision, masque, livre, Histoire, poésie, regard, cimetière, porte, fantôme.

Certaines lettres sont poétiques : Lettre à l’Absence, Lettre à Regards, Lettre à Orage. D’autres laissent les souvenirs tendres de l’adolescence se déposer sur les pages, alors que l’écriture tourne à la confession : Lettre à ma Cousine, Lettre Maison de famille.

Dans sa première lettre, l’écrivain pénètre dans le domaine médical pour dévoiler avec compassion et ironie le vrai visage de ce monde. Son destinataire est le tu générique, l’interlocuteur qui permet au locuteur de communiquer ses réflexions amères sur les prisonniers des maisons de retraite et nous faire comprendre la vieillesse, ses risques, la solitude, la dépendance, le verdict médical qui prive de liberté, à cause de l’impuissance physique ou de la maladie, malgré la lucidité de la sénescence : « Tu l’as mise en chaise, alors qu’elle pouvait encore marcher. D’allure secourable, le verdict fut la prison à perpétuité. Il fallait surtout relever le score de dépendance, question subsides et comptes de fin d’année ».

Résultat de recherche d'images pour "claude luezior"
Claude Luezior

La lettre suivante s’attaque à l’internet, le « Roi » de la postmodernité qui réclame soumission totale à ses esclaves, image d’une société alliée, totalement contrôlée par un cerveau artificiel où tout naturel est anéanti : « Je suis devenu ton esclave consentant, car ne pas te vénérer est abjuration de la modernité. Ne pas payer sa dîme au roi Internet est une manière de fraude intellectuelle. Pire ! C’est trahir le credo de notre société post-moderne, c’est nier le progrès qui sauve ».

L’auteur s’interroge sur la souffrance aux multiples visages, celle de la mère d’un enfant handicapé aussi. Il est touché par son amour maternel, sa dévotion, son courage et son espoir. Face à la loi impitoyable, il la voudrait plus humaine. Il stigmatise la culture qu’il voudrait plus présente sur les chaînes de télévision, occupées par des émissions mineures, aculturelles.

L’Histoire, sa gloire morbide, le fanatisme du pouvoir ne cesseront-ils de fasciner sans tirer aucune leçon de ses horreurs ? « Tout empire rime avec délire ; derrière la gloire il faut voir les guerres et ses carnages », nous rappelle Claude Luezior.

Face à la barbarie, aux théories avec leur orgueil de tout déchiffrer, y compris l’insondable du Soi, l’univers onirique pris en charge par la psychanalyse, le Rêve poétique ne serait-il pas aussi illusoire que la gloire des « masques du pouvoir » ?

Et cependant c’est par le langage poétique que l’on résiste au quotidien ; on s’en échappe par sa catharsis pour accéder au spirituel :  « L’art en Poésie se situe surtout dans la rencontre amoureuse des mots, dans l’éclosion d’images, dans ce ventre gravide entre conscient et subconscient, dans cet espace à la limite des rêves où la plume instinctive déchiffre la source des dieux. Éclosion à la faille des phrases, au-delà des discours véhiculaires du quotidien. »Véritable ars poetica que l’on retrouve dans la  Lettre à Casimir : « La littérature est art de la langue. Écrire, c’est être à la faille des mots, là où se crée l’étincelle, l’image nouvelle. C’est être à l’écoute de leurs synapses. C’est malaxer le verbe, c’est rechercher, à l’interface de son conscient et de son  inconscient,  la part de Dieu (Gide), cette chose a priori indicible mais qui s’écoule par magie dans le fût d’une plume. […] Le poète est une manière de prêtre au langage sacré».

Une très belle lettre s’adresse aussi aux poètes, invités à quitter leur tour d’ivoire pour s’engager dans le social, faire de leurs plumes des armes  pour témoigner, dénoncer, se révolter, combattre : « La poésie n’est pas langue morte. Elle ne cesse de vivre au pays de Canaan. Mais pour cela, Poète, quitte ta tour d’ivoire : ensemble, il faut marcher ! ».

Claude Luezior s’interroge sur tant d’aspects de la vie, y compris sa vie d’écrivain, son lien affectif avec sa création, la solitude des livres qui s’empilent sans avoir bien des fois à qui parler, « éloquences dans les remous d’une marée livresque, d’un océan médiatique. »

Le masque ne pourrait manquer à son discours, car tout le monde  en porte : « greffe omniprésente à nos gestes quotidiens : jeux de dominance et de soumission. » L’auteur s’insurge aussi contre l’administration avec sa paperasse qui ignore l’homme réel, devenu page de statistique.

J’aime bien les lettres de Claude Luezior, ses réflexions qui dénoncent, ses piqures linguistiques où respirent la lucidité de l’humaniste et le souffle poétique, sa sensibilité, les références intertextuelles de l’écrivain raffiné par la culture.

Sonia ELVIREANU

Les Editions Tituli sur Facebook

Le site de Claude LUEZIOR

LA MAISON DES ANIMAUX d’Éric ALLARD (Lamiroy) / La lecture de Sonia ELVIREANU

La maison des Animaux #162

La littérature belge compte aussi ses prosateurs à veine satirique et avec l’humour fin, parmi lesquels je viens de découvrir Éric Allard avec La Maison des animaux (Lamiroy, 2020), une courte nouvelle qui invite le lecteur à réfléchir à un nouvel humanisme qui abolirait la différence entre le genre humain et l’animal. L’auteur semble s’interroger où pourrait mener l’égalité en droits des animaux avec les gens.

Il s’imagine une maison pas comme les autres, habitée par les humains et les animaux en vertu d’une loi qui les met au même rang. Le narrateur homodiégétique partage un immeuble avec un vieux cheval de course, Xanthe, un lion malade, Aslan, une militante pour la condition des animaux et l’environnement, Noémie Dufosset, la logeuse Marie-Aude. Les animaux sont soignés par un représentant de l’assistance publique telles les personnes âgées restées seules, sans appui.

Ces personnages sont impliqués dans une aventure inattendue qui donne à la nouvelle la tournure d’un polar. À la galerie des animaux s’ajoute un singe, Joe, le conjoint du bourgmestre de la ville, qui vient de gagner les élections.

Le narrateur ne donne aucun détail sur le narrateur impliqué dans le récit, par contre il dévoile les relations entre ses personnages dans les circonstances graves de leur vie. C’est le cas de Marie-Aude, supposée avoir empoisonné le lion par aversion pour son mari qui l’avait abandonnée après l’avoir obligée à loger les animaux dans son immeuble. L’événement dramatique se passe juste après la célébration officielle du jour du Lion, le 23 juillet, avec sa grande parade pendant laquelle le vieux lion était trimballé dans la ville, exposé sur un char allégorique, entouré de femmes masquées avec des loups.

Le nouveau maire, Galmache, succombe lui aussi, suite aux confessions de son chimpanzé enivré pendant qu’il fête sa victoire électorale. Sa vie intime sort à la surface et les médias s’en emparent tout de suite pour le mener vers la chute. La jolie millitante, dont le narrateur est épris, est elle-même surprise dans son intimité scandaleuse par le narrateur.

En peu de pages, par l’histoire insolite des animaux socialisés, si vive, Eric Allard tourne en dérision avec ironie et humour les dérèglements de la société entière : politique, moeurs, médias, terrorisme, libéralisme sauvage, dépravation, exploitation des animaux. Ses personnages-animaux sont symboliques, ils ont en arrière-plan leurs archétypes mythologiques, mais ils n’ont plus la gloire des légendes, mais l’amère condition de l’homme vaincu par le temps, ruiné, dont la vieillesse aussi est exploitée par l’intérêt politique ou publicitaire. L’auteur nous invite à réfléchir aux mouvements de pensée qui agitent le monde, à l’avenir de l’humanité.

On ne s’amuse pas avec les personnages d’Eric Allard, on s’interroge sur le mal qui ne cesse de ronger la société, l’impossibilité de vivre en intelligence et en harmonie, la méchanceté des gens, l’humanisme, le pouvoir médiatique.

Les ouvrages de Sonia Elvireanu

La Maison des animaux sur le site des Editons Lamiroy