CLAUDE LUEZIOR, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES / Une chronique de Sonia ELVIREANU

Poète, nouvelliste, romancier, auteur de livres d’art aussi, ayant une oeuvre considérable, recompensée de nombreux prix et distinctions dont Prix de poésie de l’Académie Française et Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, Claude Luezior est avant tout un humaniste qui dénonce les iniquités sociales, les misères de la vie, l’indifférence face aux malheurs des autres.

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Il use de tous les genres pour parler avec compassion des maux et des malheureux de la société, y compris la lettre comme dans Une dernière brassée de lettres (Paris, Éditions Tituli, 2016). Il en imagine trente-deux pour surprendre des milieux sociaux très différents, d’un oeil perçant et ironique, habitué à observer et à diagnostiquer. Il met son livre sous le chapeau d’une assertion de Confucius : « Lorsque les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté. »

Claude Luezior se sert des mots pour éveiller les consciences, faire connaître la vérité cachée derrière les apparences, il devient la voix de ceux que l’on n’entend pas. Il sait donner sens à ses mots pour peindre le mal social, les misères de l’existence qu’il voit partout. Il n’a que les mots pour affronter la mort : « Se révolter. Être rebelle, passeur, pionnier. Apprivoiser l’héritage du désespoir. Bruire : faire entendre un murmure confus. Je murmure, je crie, je scie ma partition telle une cigale amoureuse. Je cisèle mes stridences, taille ma plume, affûte l’encre des heures qui butinent ma chair. »

 Il lève un pan de voile du réel tel un coup de vent pour y jeter un coup d’œil compatissant, ironique, déçu, révolté. Il tisse ses phrases légèrement comme dans un jeu de mots pour piquer, persifler, faire sortir la vérité à la surface. Rien que pour nous rendre conscients des affres de la vie, de l’indifférence envers les malheureux dans un dialogue imaginaire avec soi-même et un autre à l’écoute de sa révolte.

L’auteur s’imagine parler aux interlocuteurs différents, hommes ou objets, liés par la dépendance, selon le milieu qu’il ironise avec subtilité : docteur, infirmier, homme de loi, architecte, styliste, politicien, ordinateur, télévision, masque, livre, Histoire, poésie, regard, cimetière, porte, fantôme.

Certaines lettres sont poétiques : Lettre à l’Absence, Lettre à Regards, Lettre à Orage. D’autres laissent les souvenirs tendres de l’adolescence se déposer sur les pages, alors que l’écriture tourne à la confession : Lettre à ma Cousine, Lettre Maison de famille.

Dans sa première lettre, l’écrivain pénètre dans le domaine médical pour dévoiler avec compassion et ironie le vrai visage de ce monde. Son destinataire est le tu générique, l’interlocuteur qui permet au locuteur de communiquer ses réflexions amères sur les prisonniers des maisons de retraite et nous faire comprendre la vieillesse, ses risques, la solitude, la dépendance, le verdict médical qui prive de liberté, à cause de l’impuissance physique ou de la maladie, malgré la lucidité de la sénescence : « Tu l’as mise en chaise, alors qu’elle pouvait encore marcher. D’allure secourable, le verdict fut la prison à perpétuité. Il fallait surtout relever le score de dépendance, question subsides et comptes de fin d’année ».

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Claude Luezior

La lettre suivante s’attaque à l’internet, le « Roi » de la postmodernité qui réclame soumission totale à ses esclaves, image d’une société alliée, totalement contrôlée par un cerveau artificiel où tout naturel est anéanti : « Je suis devenu ton esclave consentant, car ne pas te vénérer est abjuration de la modernité. Ne pas payer sa dîme au roi Internet est une manière de fraude intellectuelle. Pire ! C’est trahir le credo de notre société post-moderne, c’est nier le progrès qui sauve ».

L’auteur s’interroge sur la souffrance aux multiples visages, celle de la mère d’un enfant handicapé aussi. Il est touché par son amour maternel, sa dévotion, son courage et son espoir. Face à la loi impitoyable, il la voudrait plus humaine. Il stigmatise la culture qu’il voudrait plus présente sur les chaînes de télévision, occupées par des émissions mineures, aculturelles.

L’Histoire, sa gloire morbide, le fanatisme du pouvoir ne cesseront-ils de fasciner sans tirer aucune leçon de ses horreurs ? « Tout empire rime avec délire ; derrière la gloire il faut voir les guerres et ses carnages », nous rappelle Claude Luezior.

Face à la barbarie, aux théories avec leur orgueil de tout déchiffrer, y compris l’insondable du Soi, l’univers onirique pris en charge par la psychanalyse, le Rêve poétique ne serait-il pas aussi illusoire que la gloire des « masques du pouvoir » ?

Et cependant c’est par le langage poétique que l’on résiste au quotidien ; on s’en échappe par sa catharsis pour accéder au spirituel :  « L’art en Poésie se situe surtout dans la rencontre amoureuse des mots, dans l’éclosion d’images, dans ce ventre gravide entre conscient et subconscient, dans cet espace à la limite des rêves où la plume instinctive déchiffre la source des dieux. Éclosion à la faille des phrases, au-delà des discours véhiculaires du quotidien. »Véritable ars poetica que l’on retrouve dans la  Lettre à Casimir : « La littérature est art de la langue. Écrire, c’est être à la faille des mots, là où se crée l’étincelle, l’image nouvelle. C’est être à l’écoute de leurs synapses. C’est malaxer le verbe, c’est rechercher, à l’interface de son conscient et de son  inconscient,  la part de Dieu (Gide), cette chose a priori indicible mais qui s’écoule par magie dans le fût d’une plume. […] Le poète est une manière de prêtre au langage sacré».

Une très belle lettre s’adresse aussi aux poètes, invités à quitter leur tour d’ivoire pour s’engager dans le social, faire de leurs plumes des armes  pour témoigner, dénoncer, se révolter, combattre : « La poésie n’est pas langue morte. Elle ne cesse de vivre au pays de Canaan. Mais pour cela, Poète, quitte ta tour d’ivoire : ensemble, il faut marcher ! ».

Claude Luezior s’interroge sur tant d’aspects de la vie, y compris sa vie d’écrivain, son lien affectif avec sa création, la solitude des livres qui s’empilent sans avoir bien des fois à qui parler, « éloquences dans les remous d’une marée livresque, d’un océan médiatique. »

Le masque ne pourrait manquer à son discours, car tout le monde  en porte : « greffe omniprésente à nos gestes quotidiens : jeux de dominance et de soumission. » L’auteur s’insurge aussi contre l’administration avec sa paperasse qui ignore l’homme réel, devenu page de statistique.

J’aime bien les lettres de Claude Luezior, ses réflexions qui dénoncent, ses piqures linguistiques où respirent la lucidité de l’humaniste et le souffle poétique, sa sensibilité, les références intertextuelles de l’écrivain raffiné par la culture.

Sonia ELVIREANU

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LA MAISON DES ANIMAUX d’Éric ALLARD (Lamiroy) / La lecture de Sonia ELVIREANU

La maison des Animaux #162

La littérature belge compte aussi ses prosateurs à veine satirique et avec l’humour fin, parmi lesquels je viens de découvrir Éric Allard avec La Maison des animaux (Lamiroy, 2020), une courte nouvelle qui invite le lecteur à réfléchir à un nouvel humanisme qui abolirait la différence entre le genre humain et l’animal. L’auteur semble s’interroger où pourrait mener l’égalité en droits des animaux avec les gens.

Il s’imagine une maison pas comme les autres, habitée par les humains et les animaux en vertu d’une loi qui les met au même rang. Le narrateur homodiégétique partage un immeuble avec un vieux cheval de course, Xanthe, un lion malade, Aslan, une militante pour la condition des animaux et l’environnement, Noémie Dufosset, la logeuse Marie-Aude. Les animaux sont soignés par un représentant de l’assistance publique telles les personnes âgées restées seules, sans appui.

Ces personnages sont impliqués dans une aventure inattendue qui donne à la nouvelle la tournure d’un polar. À la galerie des animaux s’ajoute un singe, Joe, le conjoint du bourgmestre de la ville, qui vient de gagner les élections.

Le narrateur ne donne aucun détail sur le narrateur impliqué dans le récit, par contre il dévoile les relations entre ses personnages dans les circonstances graves de leur vie. C’est le cas de Marie-Aude, supposée avoir empoisonné le lion par aversion pour son mari qui l’avait abandonnée après l’avoir obligée à loger les animaux dans son immeuble. L’événement dramatique se passe juste après la célébration officielle du jour du Lion, le 23 juillet, avec sa grande parade pendant laquelle le vieux lion était trimballé dans la ville, exposé sur un char allégorique, entouré de femmes masquées avec des loups.

Le nouveau maire, Galmache, succombe lui aussi, suite aux confessions de son chimpanzé enivré pendant qu’il fête sa victoire électorale. Sa vie intime sort à la surface et les médias s’en emparent tout de suite pour le mener vers la chute. La jolie millitante, dont le narrateur est épris, est elle-même surprise dans son intimité scandaleuse par le narrateur.

En peu de pages, par l’histoire insolite des animaux socialisés, si vive, Eric Allard tourne en dérision avec ironie et humour les dérèglements de la société entière : politique, moeurs, médias, terrorisme, libéralisme sauvage, dépravation, exploitation des animaux. Ses personnages-animaux sont symboliques, ils ont en arrière-plan leurs archétypes mythologiques, mais ils n’ont plus la gloire des légendes, mais l’amère condition de l’homme vaincu par le temps, ruiné, dont la vieillesse aussi est exploitée par l’intérêt politique ou publicitaire. L’auteur nous invite à réfléchir aux mouvements de pensée qui agitent le monde, à l’avenir de l’humanité.

On ne s’amuse pas avec les personnages d’Eric Allard, on s’interroge sur le mal qui ne cesse de ronger la société, l’impossibilité de vivre en intelligence et en harmonie, la méchanceté des gens, l’humanisme, le pouvoir médiatique.

Les ouvrages de Sonia Elvireanu

La Maison des animaux sur le site des Editons Lamiroy

VERS L’EST ou DANS L’ORNIERE DU TEMPS de DENIS EMORINE (Giuliano Ladolfi) / Une lecture de SONIA ELVIREANU

Sonia Elvireanu « MondesFrancophones.com
Sonia ELVIREANU

« Une identité trouble, vacillante »: Denis Emorine, Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps/ Verso l’Est o nel solco del tempo, Giuliano Ladolfi editore, 2021. Traduction en italien par Giuliano Ladolfi, Préface d’Isabelle Poncet-Rimaud, 128 p., 12 euros.

Poète,  romancier, nouvelliste, dramaturge français contemporain, essayiste, traduit en plusieurs langues, Denis Emorine ne cesse d’interroger son identité éclatée dans toute son oeuvre. Une identité brisée entre l’Est où il retrouve ses racines slaves du côté de son père, et l’Ouest, qui l’enracine dans l’amour de sa mère,  recherchée à travers les femmes rencontrées dans sa vie.  Il la ressent comme une blessure que rien ne pourrait cicatriser, ni même l’amour d’une femme choisie à vie. Son recueil bilingue Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps/ Verso l’Est o nel solco del tempo, traduit en italien par Giuliano Ladolfi, en témoigne : « Où que j’aille/ j’emporte avec moi/ une identité trouble/ vacillante/ chaque moment de bonheur est traversé par la mort ».

La mémoire tourmentée par les souvenirs d’un passé tragique l’accable et entrave son bonheur. Il le porte dans son sang comme un mal  qui nourrit la douleur et l’obsession de la mort. Le regard tourné vers l’Est, d’où viennent les barbelés, les camps de la mort,  le poète ne saurait s’en libérer, car il a marqué à jamais la vie de ses parents et la sienne.

La mort et l’amour sont inséparables dans ses poèmes. Il les a connus depuis son enfance. L’amour le plus profond est troublé par le frisson de la mort. Un cri de rage contre la mort, qui lui a enlevé les êtres les plus chers, et un autre de secours lancé à la femme aimée, voilà le fil rouge du recueil.

Vers l’Est c’est la mort qui lui fait peur, le tracasse, l’épuise. Il y voit le flot rouge du sang des victimes, l’amour déchiré par la guerre, les yeux bleus de sa mère et ses bras protecteurs, comme une hallucination.  Sa voix grave se fait celle de la douleur que l’on ne peut pas partager.

Denis Emorine — Wikipédia
Denis EMORINE

Il y a deux femmes dans la vie du poète : la mère et l’aimée. La première, il ne réussit pas à l’effacer de sa mémoire, ni la mort, ni la douleur de sa perte ; l’autre, c’est son seul appui, le refuge contre l’obsession de la mort qui empoisonne son bonheur. C’est en vain qu’il s’agrippe à l’amour, rien ne peut le détourner de ses démons intérieurs.

Le passé, c’est l’enfer de la mort, le présent la blessure sans cesse ouverte par le souvenir d’une histoire tragique qui fait saigner le coeur de l’adulte. L’image de la jeune femme brune aux yeux bleus, celle de la mère, le hante. Il se revoit petit garçon, égaré, « enfant tragique », à la recherche de l’amour de celle qu’il a perdue : « Il y aura des cendres dans ma tête/ mais toi/ oui/ Toi/ tu resplendiras toujours ». Son souvenir l’empêche de jouir d’un amour partagé pour l’éternité : « Depuis si longtemps/ les barbelés nous séparent/ il y aura toujours un fusil braqué sur toi ».

Sans le vouloir, il chemine vers l’Est par sa quête identitaire. Il retrouve ses racines slaves, il s’attache aux poètes russes, les rejoint dans la douleur. En même temps il implore son amour, cherche l’oubli, conscient cependant que celui-ci ne peut rien contre la mort : « Tu cherches l’oubli/ qui ne viendra plus jamais. »

Harcelé entre le passé douloureux et le présent heureux, mais embrouillé par les souvenirs, le poète ne trouve nulle part une consolation. Il porte en lui la mort comme une malédiction qui vient de l’Est.

Ce livre bilingue, fruit du travail de deux auteurs dont les sensibilités résonnent, nous fait découvrir une poésie grave, déchirante, d’une rare harmonie intérieure, la musique des deux langues: le français et l’italien.

Le site de l’éditeur

DEUX POÈMES de NICOLAS GRANIER traduits en roumain par SONIA ELVIREANU

Nicolas Granier - Premier album ! - Ulule
Nicolas GRANIER

Poussière d’étoile

Elle avait dans les yeux

Une poussière d’étoile

Elle en faisait de nous

Des êtres de lumière

On écoutait son chant

Le monde était plus beau

Plus la lumière est forte

Plus la nuit elle attise

Vers elle n’accouraient

Que les papillons gris

Que les ailes fragiles

Les cœurs de noirs charbons

Pieds de sabots fourchus

Ils lui prirent le cœur

Ils déchirèrent sa vie

Quand la nuit se fait douce

Je regarde le ciel

Je recherche l’écho

De son sourire perdu

Elle avait dans les yeux

Une poussière d’étoile

 18/12/2020

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Pulbere de stea

În ochii ei avea

O pulbere de stea

Din noi ea făcea

Făpturi de lumină

Cântul ei ascultam

Lumea mai frumoasă era

Cu cât lumina-i mai vie

Noaptea mai tare stârneşte

Spre ea nu alergau

Decât fluturii gri

Aripile fragile

Inimi de negri cărbuni

Picioare bifurcate

Inima i-o luară

Viaţa i-o sfâşiară

Când noaptea e blândă

Cerul privesc

Caut ecoul

Surâsului ei pierdut

În ochii ei avea

O pulbere de stea

 18/12/2020

Nicolas Granier - Premier album ! - Ulule

J’ai caressé les pierres

En mon pas qui se feutre

Au lent glas de l’hiver…

C’était comme un silence

Mais peuplé de murmures,

Un peu de vent peut être ?

J’ai caressé les pierres

Et j’ai touché leur peau,

Leurs belles mains ridées…

Je les ai vues pleurer

Réunis dans nos spleen

J’ai écouté les larmes,

Bercé par leurs sanglots

« Nous avons l’âme vieille

De votre humanité,

Vous voir si chétifs

Toujours recommencer

Tenter de nous hisser

Nous porter haut

Toujours plus haut,

D’être la Pierre

Bâtissant vos églises

Vos flèches vers le ciel

Et vos derniers linceuls…

Nous faire prendre forme

Quand la votre s’efface

Vos vies évanescentes

Au fil du sablier

Vous nous voulez cousins

Avatars

Armures

Pour braver l’Achéron

Qu’il est triste pour nous

De n’être que moulins »

Le frisson de mes yeux

Au fragile partage…

Le sanglot se fit ombre

La peau se fit plus froide

C’était comme un silence

Mais peuplé de murmures

Un peu de vent peut être ?

28/12/2020

+

Am mângâiat pietrele

Şi pasul meu ce se strecoară

În glasul moale al iernii

Era ca o tăcere

Însă plină de şoapte,

O adiere poate?

Am mângâiat pietrele

Şi le-am atins pielea,

Frumoasele mâini ridate…

Le-am văzut plângând

Strânşi în spleen-uri

Le-am ascultat lacrimile,

Legănat de suspine

“Avem sufletul bătrân

De-a voastră umanitate

Văzându-vă atât de plăpânzi

Mereu reîncepând

Încercând să ne înălţaţi

Să ne duceţi mai sus

Mereu mai sus,

Să fim Piatra

Ce vă construieşte biserici

Săgeţile către cer

Şi ultimele linţolii…

Ne daţi formă

Când a voastră se şterge

Vieţile voastre evanescente

Pe firul nisipului

Ne vreţi verişori

Avataruri

Armuri

Să-nfruntaţi Aheronul

Ce trist e pentru noi

Să nu fim decât mori”

Fiorul ochilor mei

La soarta fragilă…

Plânsul se făcu umbră

Pielea se făcu mai rece

Era ca o tăcere

Însă plină de şoapte,

O adiere poate?

Traduction du français en roumain: Sonia ELVIREANU

Le site de Nicolas GRANIER, auteur-compositeur-interprète

Découvrez la chaîne YOUTUBE de Nicolas GRANIER avec ses chansons et ses lectures de très nombeux/ses poètes(se)s d’aujourd’hui !

TROPIQUES suivi de MISERERE de MICHEL HERLAND (Ars Longa) / Une chronique de Sonia ELVIREANU

Sonia Elvireanu « MondesFrancophones.com
Sonia ELVIREANU

L’exotique érotique dans les sonnets de Michel Herland

Un souffle de mélancolie s’exhale des poèmes de Michel Herland du recueil bilingue Tropiques suivi de Miserere/ Tropice urmat de Miserere, inspirés par le paysage tropical, en même temps que la nostalgie d’une époque surannée à laquelle il emprunte fréquemment la forme du sonnet, comme une musique d’un temps révolu.

L’exotique et l’érotique se conjuguent en une sorte de duo provocateur, comme nous aiguillonne la beauté sauvage de visions rappelant certains poèmes de Baudelaire. Le paysage tropical, ses couleurs fascinantes et ses senteurs enivrantes excitent la sensualité du poète qui s’abandonne à une passion troublante pour sa noire déesse. La douceur de l’air, quand ce n’est pas la torpeur torride ou la moiteur humide des forêts, fait s’épanouir en la mystérieuse femme d’ébène un archétype qui hante les mythes et les littératures du monde.

La femme qui envoûte Michel Herland prend cependant de multiples visages : ceux d’Ève, d’Aphrodite, incarnation de la beauté et de la sensualité, de Laure de Pétrarque, d’une jeune fille diaphane et innocente, d’une femme frivole et sensuelle, habituée des fêtes galantes, objet du désir et des plaisirs, d’une touchante femme-enfant, d’une beauté noire, sauvage et mystérieuse, d’une femme raffinée et inaccessible, d’une fille du désert. Quelle que soit la forme sous laquelle elle s’incarne, la muse de Michel Herland est toujours une sorte de déesse qui ensorcelle par sa beauté.

Rêve ou passion, accomplissement ou déception, admiration ou dédain, innocence ou dépravation, sensualité délicate ou obscène, toutes les variantes de l’amour et des sentiments se manifestent dans ces poèmes.

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Michel HERLAND

Il y a chez Michel Herland de la désinvolture, voire du plaisir, à évoquer la séduction et le désir, ce qui nous renvoie à l’hédonisme du XVIIIe siècle, si ce n’est à l’amour courtois. Est-ce la nostalgie du libertinage savant de ces temps jadis, d’un art de séduire oublié que le poète aimerait ressusciter ? Ou est-ce la beauté sauvage et troublante des paysages exotiques découverts par les romantiques ? Les deux certainement. Le choix du sonnet, la musique des vers renvoient d’emblée à l’atmosphère des fêtes galantes d’autrefois.

Si les vers rappellent parfois Verlaine, les paysages et les personnages de Michel Herland, malgré leur charme mystérieux, ont une troublante réalité grâce à la précision des détails. Ainsi dans certains poèmes, les toponymes permettent-ils de situer précisément le décor des Caraïbes où le poète est désormais installé.

L’art de rimer et d’évoquer la passion sont remarquables chez Michel Herland, poète marqué par l’harmonie classique comme en témoigne sa prédilection pour le sonnet. Le lecteur découvre avec surprise en lui un poète raffiné, qui s’assume à l’écart du postmodernisme dont se réclame la poésie du XXIe siècle. Comme s’il voulait prouver que rien n’est jamais démodé en art, que l’on peut faire renaître d’anciennes formes, les mettre au service d’une sensibilité actuelle.

L’exotisme et l’érotisme de Tropiques s’opposent au triste et au sordide qui dominent dans Miserere, intégré dans le même recueil. Les misères de la vie (pauvreté, souffrance, chagrins, dégradation, perversion, vieillesse, solitude) sont évoquées par une mosaïque d’images souvent hideuses, voire abjectes de la ville. Ainsi, au charme envoûtant du paysage tropical s’oppose brutalement un espace repoussant, ses maux et ses vices. Les plaies du monde contemporain sont peintes sans fard dans des poèmes comme Migrations ou La fureur est tombée sur la ville écarlate. Là éclate la révolte du poète contre la condition humaine et les injustices ; sa plume se fait aigre et la poésie tourne à la satire sociale.

Conclure le recueil par la figure du poète est éminemment symbolique. Le poète est plus que quiconque sensible à toutes les beautés, toutes les laideurs du monde. C’est donc à lui qu’il revient de les raconter.

Tropiques suivi de Miserere/ Tropice urmat de Miserere.  Traduction en roumain et Postface de Sonia Elvireanu. Préface de Jean-Noël Chrisment, Ars Longa, 2020, 133 p., 10 euros. Prix Naji Naaman 2020, Liban

Le livre sur le site d’Ars Longa

LE CHEVALIER NOIR de CHRISTIAN TAMAS / Une lecture de Sonia ELVIREANU

Sonia Elvireanu « MondesFrancophones.com
Sonia ELVIREANU

         Christian Tămaş est une personnalité complexe : romancier, nouvelliste, essayiste, traducteur de plusieurs langues, orientaliste, professeur universitaire de langue arabe, chercheur dans le domaine des sciences humaines et des arts,  conseiller IBC Cambridge, Angleterre, membre de plusieurs sociétés et associations internationales d’écrivains, traducteurs et linguistes.

Il est bien connu pour sa prose fantastique où l’action est menée de main de maître et poussée entre le réel et l’irréel. Le prosateur explore habilement de multiples sources, ce qui permet aux lecteurs une interprétation à plusieurs niveaux : philosophique, psychologique, psychanalytique, mythologique, historique.

Le réel et le fantastique onirique tissent la toile du déroulement de l’action de ses romans dont le point de départ est toujours la réalité vivante, mais qui vire les personnages vers l’irréel, difficile à comprendre au premier abord.

Son roman Le chevalier noir, publié en 1992 en roumain, le premier d’une trilogie romanesque (La malédiction des cathares, Un nom sur le sable), est paru en 2019 en traduction française, grâce à l’excellent travail du traducteur Gabriel Mardare, qui réussit à rendre l’atmosphère et le suspense, de même que la dynamique de la narration très alerte, malgré la difficulté du sujet : une maladie psychique qui bouleverse la vie d’une jeune femme, en proie aux angoisses mortelles. 

Le titre du roman, le leitmotiv du roman et à la fois la source de la maladie de Claire Chabert, est donné par une toile trouvée par hasard par celle-ci chez les bouquinistes des quais de la Seine. C’est une vieille peinture du XIV-e siècle, écaillée et noircie par le temps, qui capte brusquement l’attention de la femme pendant sa promenade. Elle représente un chevalier en train de décapiter une femme sur le pont-levis d’un château-fort médiéval, devant le portique géant de l’entrée.

Devant le tableau, Claire vit une expérience troublante. Elle a l’impression de connaître le chevalier et le château, de s’identifier à la femme prête à rendre son souffle, comme si ce temps très éloigné eût été imprimé quelque part en elle, mais sans pouvoir s’expliquer ni la fascination, ni « l’effroi démesuré » que le chevalier aux yeux « profonds et ténébreux », aux « dents de jeune lion » exerce sur elle par son regard fixe qui semblait la dévisager. L’attraction de la toile est si violente qu’elle achète le tableau et le met au-dessus de son lit dans la chambre à coucher, un geste qui s’avère fatal, car il déclenche une série d’événements invraisemblables  qui la poussent à la folie et au suicide : le même cauchemar nuit après nuit, l’impression au réveil d’avoir été possédée par le chevalier noir du tableau.

Le roman débute par une scène dans le cabinet du psychiatre Jean de Gryse que la jeune femme écrivaine vient de consulter. Elle lui raconte éperdue l’agression du tableau sur elle, sa vie totalement bouleversée. Le médecin se rend compte qu’il s’agit d’une psychose sexuelle, il identifie apparemment son origine, mais deux mois de thérapie intensive ne réussissent pas à guérir Claire, au contraire, son état empire par ses tentatives de suicide. C’est à ce point que le docteur rumine ses pensées pour trouver ailleurs la source de la maladie et décide de risquer une expérience extrême, hors de commun, paranormale, grâce à son initiation dans la mystique orientale par un maître indien.

Le romancier construit un récit dont le rythme alerte et le mystère des événements tiennent le lecteur à bout de souffle. La narration, même discontinue par l’intrusion dans le passé du docteur et ses réflexions médicales pour résoudre le cas, s’enchaîne de séquence en séquence de façon à éclaircir par leur passé la vie des personnages, mais ne perd rien de son mystère, car la psychanalyse ne suffit pas à guérir la patiente, d’autres forces entrent en jeu pour mettre le lecteur sur une nouvelle piste, celle de la philosophie et de la mystique indienne. C’est le passé du docteur qui rend compte de son pouvoir mental dès son enfance, activé involontairement en état de tension (les lumières allumées à Luna Park, l’accident évité du camion, la rencontre par le pouvoir de la pensée de son futur Maître spirituel, un fakir indien), développé et maîtrisé grâce aux exercices spirituels parallèlement à sa formation en psychiatrie.

La tension du récit est maintenue par l’aggravation de la maladie, les tentatives manquées de suicide, l’observation du comportement de la malade à son domicile pendant ses cauchemars, les plongées dans le passé du psychiatre (pour suggérer  l’abandon de la pratique psychiatrique en faveur d’une nouvelle voie,  empruntée par le docteur à sa formation spirituelle, voire mystique), l’hypnose, la descente dans le labyrinthe du temps pour retrouver l’origine du mal, le récit médiéval encadré dans la trame du présent, les rencontres et les conversations du docteur avec son Maître.

Le rythme alerte est donné par le dialogue avec les personnages secondaires et l’enchaînement des séquences de façon à créer la tension, le suspense ou à décontracter un instant le ruminement du cas (le monologue du médecin) par un regard extérieur, détaché, sur le paysage (le regard de la fenêtre du cabinet, la promenade le long de la Seine).

Il y a un parfait équilibre entre la narration, le dialogue, le monologue intérieur, la réflexion médicale, les brefs instants descriptifs, de calme. Les explications psychiatriques sur la maladie, une intrusion justifiée du langage médical, ne sont ni monotones, ni trop longues, juste pour faire comprendre un cas de psychose et la thérapie. De même, les éléments de philosophie orientale qui anticipent et éclairent l’expérience ultime à tenter sur la malade : vider son cerveau, se détacher de tout élément extérieur, créer le vide pour se mettre en rapport avec l’esprit éternel, invoquer d’autres forces  à son aide pour guérir Claire.

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Christian Tamas

En pesant le pour et le contre, le docteur se décide à répéter une expérience échouée faite sur un enfant en proie à des crises de folie. La seule chance de guérir Claire était de retourner dans le temps et de trouver la source de l’événement terrible qu’elle vivait pendant le rêve, une terreur subie par une autre femme, au Moyen Age, dont la source était le chevalier noir du tableau, qui hantait après des siècles une autre femme. Mais cette tentative de descendre dans le labyrinthe du temps pour connaître le Mal qui possédait la jeune femme n’était pas sans risques pour  le docteur : ne pas pouvoir maîtriser le Chaos primordial et ne plus revenir dans le monde réel, sombrer dans la folie.

Cependant, c’était l’unique chance et le psychiatre provoque la transe hypnotique pendant laquelle il passe dans un autre temps et entrevoit comme dans un rêve le chevalier noir, l’incarnation du Mal, dans son château, en train de sacrifier une femme sur  l’autel du Méchant, de la brûler sur un gril. C’est le cauchemar de chaque nuit de Claire, suivi d’une crise de folie pendant laquelle elle s’ébat comme possédée de l’esprit malin du chevalier et déchire ses vêtements, terrifiée d’horreur.

Le docteur réussit à libérer la femme de ces cauchemars, mais il se rend compte qu’elle s’est attachée à lui, le regardant comme « l’incarnation du bien qui terrasse le Mal ». C’est ce qui arrive en psychiatrie, le patient transfère sur son thérapeute son amour. Le docteur va involontairement devenir l’objet d’un amour fétiche de la femme, risquant de sombrer dans une aventure amoureuse involontaire. Il en est conscient et il l’avoue à son Maître, craignant encore la force maléfique et mystérieuse du tableau.

En effet, l’énigme du chevalier noir n’est pas résolue à la fin du roman. Le Maître emprunte au docteur le tableau enlevé à Claire pour l’en débarrasser. Pendant son vol vers New York,  lorsqu’il le regarde de près, il constate étonné la fascination qu’il exerce sur une femme en deuil.

Le Chevalier noir est un roman captivant, qui tient le lecteur à bout de souffle, tout en le plongeant  dans la psychanalyse et la mystique orientale pour lui faire comprendre la thérapie d’une psychose qui s’apparente à la folie. Il est inspiré par un personnage réel du XV-e siècle, Gilles de Montmorency-Laval, baron de Rais, comte de Brienne, qui est en même temps le personnage qui obsède l’écrivaine Claire Chabert, en train d’écrire un livre palpitant sur sa vie. Elle est fascinée par sa personnalité contradictoire, héros et démon à la fois, selon les légendes. Son obsession engendre une sorte d’attraction amoureuse inconsciente blottie dans le sous-conscient de la jeune femme et projetée dans ses rêves. L’image mentale de Gilles de Rais se superpose au portrait du chevalier du tableau et celle de la femme brûlée, à elle-même. Son obsession pour le personnage médiéval entraîne son identification avec sa vie, ce qui déclenche ses cauchemars et sa psychose.

Le roman révèle l’intérêt de l’auteur pour de multiples domaines et son talent à les explorer dans la fiction pour enchaîner la trame autour d’un cas singulier de psychiatrie en réactivant les éléments du roman gothique historique (une écrivaine hantée par un démon du passé, le cauchemar, le suicide, le fakir et le médecin aux pouvoirs hors de commun, le château médiéval, la prison, la torture, le châtelain démoniaque, le prêtre, les décors et les armes médiévaux, le fantastique onirique, le récit dans le récit, les sentiments d’effroi, de terreur, d’horreur). 

Christian Tămaş, Le Chevalier noir, Ars Longa, 2019

Christian TAMAS sur Wikipedia

UN ROMAN DANS LE ROMAN : ARGAM de GERARD LE GOFF / Une lecture de Sonia ELVIREANU

Sonia Elvireanu « MondesFrancophones.com
Sonia ELVIREANU

Un roman complexe Argam de Gérard le Goff qui fait plonger le lecteur dans un univers étrange, à la limite du réel qui glisse subtilement dans l’irréel. Un roman dans le roman, très dense et incitant, aux multiples histoires et narrateurs, riche de descriptions détaillées à la manière de Balzac. Il rappelle le roman gothique par son côté fantastique, ses procédés narratifs, les décors et certains personnages.

Gérard Le Goff présente son roman "Argam" - Le blog Aloys

Une trame difficile à démêler, car l’intérêt de l’auteur est focalisé sur un cas de psychiatrie, un territoire incertain à explorer. Entrer dans l’esprit d’un aliéné pourrait avoir des conséquences fatales pour celui qui s’y hasarde, comme les personnages de ce roman.

Mais le romancier sait s’alléger du fardeau de l’aliénation trop lourde pour le lecteur pour donner à son roman tant son côté d’aventures, que celui de polar et de fantastique.

À partir des personnages bien rangés dans la vie sociale, un avocat et un psychiatre, deux amis, l’auteur construit un premier récit dont le narrateur est en même temps l’acteur des aventures rocambolesques du roman, donc personnage narrateur.

Dans ce cadre réel, il introduit un deuxième récit à l’aide d’un manuscrit trouvé par la police et confié au psychiatre Samuel Berstein. Le narrateur inconnu raconte une étrange histoire vécue sur une presqu’île où se trouvait le manoir abandonné d’une diva du XXème siècle, une chanteuse, adulée pour sa voix et sa beauté éblouissantes.

Un troisième récit tient au côté policier du roman, une enquête sur la disparition d’un aliéné dangereux de l’hôpital psychiatrique. Un quatrième : la biographie de la diva, trouvée dans une monographie de la région s’imbrique aux autres. Son auteur se mêle aux aventures bizarres des deux amis.

Enfin, il y a à la fin le récit d’un ami de l’avocat Osborne, qui a disparu mystérieusement de chez lui. Et dans l’épilogue, l’aliéné qui raconte, continuant de griffonner sur des feuilles ses délires.

Photos de Gérard Le Goff - Babelio.com
Gérard Le Goff

Malgré ses multiples récits qui s’imbriquent comme les poupées russes à déconcerter le lecteur, le romancier maîtrise à merveille le fil de la narration, sait créer le suspense, maintenir la curiosité du lecteur jusqu’à la fin, elle même à interpréter en dépit des fils narratifs qui se démêlent partiellement.

Contrastant avec la complexité de la substance narrative touffue qui se ramifie toujours vers d’autres domaines liés au fantastique, tels l’alchimie, l’ésotérisme, la psychiatrie, l’architecture du roman est assez rigoureuse : entre le prologue et l’épilogue, les chapitres numérotés ont en plus un titre qui annonce l’événement. Cela permet de structurer le roman et de faciliter le repérage de ses multiples récits.

Quant aux personnages, réels ou fantastiques (les esprits qui hantent le manoir, les figures diformes), ils sont placés dans les décors adéquats à leur situation, réelle ou imaginaire. La curiosité et l’esprit d’aventure de quatre personnages raisonnables, les deux amis, plus le libraire et le savant, l’emportent sur la raison, les poussent à des aventures incroyables, les plongeant dans l’étrangeté de l’atmosphère irréelle du parc et du manoir abandonné de la diva à la rencontre du fantastique.

La quête du mystérieux domaine et la fête d’étranges masques dont parle le manuscrit rappellent en quelque sorte Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier.

Le talent narratif du romancier s’associe au goût de la description autant du réel que de l’irréel. Les images hallucinatoires, délirantes du parc et de l’intérieur du manoir de la presqu’île contrastent avec les détails précis du décor quotidien. L’auteur fait preuve d’une imagination débordante à créer l’effet hallucinatoire, fantastique du paysage.

Le romancier envisage ses personnages d’un œil de psychologue qui sait lire, deviner leurs sentiments et émotions cachés. Il semble vivre avec eux leurs aventures, s’y prendre comme ceux-ci dans les délires de l’aliéné pyromane. Il prouve son intérêt pour la psychanalyse dans le choix du sujet et les explications médicales du psychiatre durant ses conversations avec l’avocat.

La fin laisse au lecteur le soin de juger la part du réel et de l’irréel du roman et de l’énigme policière. On ne pourrait pas dire exactement qui est l’aliéné enfermé à l’hôpital psychiatrique. On pourrait y reconnaître chaque  personnage narrateur, y compris l’auteur, qui semble s’identifier parfois à ses personnages.

Gérard le Goff, Argam, Éditions Cloé des Lys, 2019, 237 p., 24, 90

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site de Gérard Le Goff

LE CHANT DE LA MER À L’OMBRE DU HÉRON CENDRÉ de Sonia ELVIREANU / La lecture de Marie FAIVRE

Vers le rivage de la Renaissance

« Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré »

Après l’immense chagrin confié au « Souffle du ciel », terrible et douce, la poète nous offre un recueil qui ouvre une sorte de  parcours  initiatique. « Dans le labyrinthe de la nuit », le fil des métamorphoses se déroule à la lueur de l’Etre Aimé. 

Couverture Le chant de la mer à l'ombre du héron cendré

La solitude s’allège doucement de ses fardeaux anciens.  Après  l’errance,  le désert, il vient l’instant de trouver la Voie, rencontrer le héron cendré, le cygne des confluences,  le rêve d’autres rivages.

En « quête d’infini », elle apprivoise les lointains, le chant de la mer, la soif, le berceau où la lumière se pose. Alliance d’eau et d’espace.

La présence de l’Etre aimé, devient indicible rayonnement intérieur, avec la grâce de l’horizon retrouvé,  « enfants de lumière, nous galopons le ciel dans les bras ».

L’errance devient légère. Un bleu nouveau, la Beauté chante, le brouillard fleurit dans l’Arbre.  « Le cœur du jour » accepte la coexistence douleur et joie sur la même branche.

L’Ombre et la lumière, réunis,  la neige et l’été brûlant, l’herbe et la mer, l’écorce et le nuage.

L’Amour est la grande force qui soulève l’écriture vers l’harmonie paisible des paysages, l’âme liée au secret d’une parcelle d’éternité.

Ecriture née de l’expérience d’un état extrême qui brise les limites, foudre dans le cœur où se niche la poésie. Passage du personnel à l’universel, le chant touche le lecteur, par son émouvante limpidité. Les  mots de Sonia Elviréanu  sont autant de galets ronds posés sur les traces de l’Etre aimé, jusqu’au rivage où « un mot s’élève de la mer » le mot de la Renaissance.

L’ouvrage sur le site de L’Harmattan

LE SOUFFLE DU CIEL de Sonia ELVIREANU (L’Harmattan) / Une lecture de Nicole HARDOUIN

Les portes du dire s’entrouvrent sur  une évocation discrète, pudique de la vie : Parmi des herbes, des bleuets et des pavots / les caresses de l’été dans la plaine brûlante, hymne panthéiste à la nature : des nénuphars fleurissent dans mes cheveux. Au-delà du silence pulse une présence lointaine, évanescente mais tellement présente, qui se tient au bord des falaises vertigineuses de l’absence : il nous reste la rupture, l’immobilité, la douleur / il nous reste le silence.

Appuyée sur une digue de feu, la Poétesse, Orante d’une liturgie, laisse ses pas s’éloigner : nous sommes les cicatrices. Les mots en fusion, sang du vent, cantiques d’éclairs, tressent des fruits de haute mer, ils s’enroulent, épines et pétales : les paroles  cherchent leur chemin jusqu’à nous.

Mots équinoxes, secrets, mordants, traces, les ombres au goût de sel se mêlent, s’entrecroisent dans les levers d’aube silencieux et les frimas de la nuit alors que le sang flagelle encore le corps : je flâne sans cesse égarée / sur le chemin d’hier.

Les élans silencieux de Sonia Elvireanu , il faut les humer, caresser leurs encolures. Ils tissent l’absence : Je t’ai cherché, tu n’étais nulle part. La mélancolie va l’amble avec son cortège de houles et de retraits, de regrets et de tempêtes : je suis une ronce dans la plaine. Interstices dans le silence : le lever et le coucher du soleil / se brisent dans mes mains vides.

Les mots–larmes, derrière les paupières, partent sur les rives de la solitude, présence du dire, force du manque, il faut toujours se baisser pour passer les écluses qui se déversent dans les estuaires nocturnes : cette nuit, je cherche un abri.

Malgré la grisaille du silence, de l’absence, ce recueil est un verre de lumière à boire à petites gorgées, ce sont des images sur la peau des plantes, des ébauches de roulis et d’écume qui viennent mourir sur  l’aube, ce sont des vagues intérieures. Torrentueuses, elles ont le parfum de l’aimé si lointain et pourtant si proche : et par-dessus le monde / Ton sourire.

Couverture Le Souffle du ciel

La Poétesse, grande veneuse, lâche ses chiens, la vie est aux abois. Le grand cerf ne meurt qu’une fois dans la forêt des souvenirs  :saignement du vivant.

Oratorio de fugues pour des lèvres en bréviaire qui psalmodient de secrètes oraisons : une croix allumée dans la main.

Les phrases passent entre les ronces pour ne retenir que le pollen déposé par l’abeille qui a butiné. Le désir est toujours là, pudique, il tenaille les mots pour se perdre dans le souffle du ciel, la vie se nourrit d’interrogations, d’attende.

L’auteur, à l’image de Jean Orizet, est pèlerin de l’indicible, témoin de l’ineffable.

Avec ardeur les pulpes sont fécondées, les sucs du regret se transmuent. Germent  les élans, subtile et discrète prière, nuages vers l’au-delà,  vers la Transcendance. En effet, ce recueil pourrait-être un livre d’heures que l’on tient avec recueillement, c’est une prière intime celle que l’on murmure dans les fentes et les cicatrices du cɶur, dans les pulsations d’aubes noires. Ce sont parfois des psaumes que retiennent les nuages, avant de se mêler à la musique des sphères dont l’auteur conserve les accords au plus profond de son âme : Dieu donne de la sérénité / à ma pensée / pour que sa limpidité / ne tombe / nulle part en chemin.

Sonia Elvireanu nous livre discrètement sa respiration. En la partageant, le lecteur chevauche l’océan, mange les étoiles, les vagues, les fleurs, se brûle aux éclats d’un soleil noir, s’éclaire aux ténèbres, retient le début et la fin du cri de l’oiselle.

Dans le précaire équilibre du crépuscule, entre sève, braises et songes les ombres sanguinaires descendent l’escalier des impatiences, offrandes pour les âmes perdues.

C’est l’heure où la lumière est à deux pas de l’Invisible. Comme Bonnefoy, l’auteur charge ses rêves dans la barque. Pour quel voyage ?

         C’est un feu de brousse, une flamme vêtue de bure, une braise dans la cendre, la brûlure du soir sur la sinuosité des souvenirs. Les ombres ne repartent jamais seules et Sonia Elvireanu le sait. Lorsque le manque érode l’écho gémissant, l’auteur le ramène au gîte dans une brûlante et discrète andante qui enserre l’espace balayé par le lin de tous les vents.

Mais que sont les souvenirs devenus ? Ils caressent et mordent : rencontrent-ils  leurs corps ? 

Dualité du manque, à travers les branches d’olivier : la seule voie vers toi : l’amour.

Superbe recueil, à lire comme un livre d’heures, prière à réciter pour que nous soyons vivants tels le pain et les poissons / offerts par Jésus aux Siens, alors, demain, peut-être / mon heure fleurira / au bord de la vie assoiffée de toi.

L’auteur, paumes offertes à l’Invisible, recueille un souffle de ciel, un souffle d’amour.

Le recueil sur le site de L’Harmattan

MONASTÈRES de CLAUDE LUEZIOR (Buchet/Chastel) / Une lecture de Sonia ELVIREANU

Sonia Elvireanu « MondesFrancophones.com
Sonia ELVIREANU

« L’originalité n’est ni vice, ni maladie, l’âge n’est pas une tare » :

Monastères de Claude LUEZIOR, Éd. Buchet/Chastel, Paris

Claude LUEZIOR, Monastères, Éd. Buchet/Chastel, Paris – Traversées, revue  littéraire

Le roman Monastères de Claude Luezior, réédité plusieurs fois depuis sa parution en 1995 est plus actuel que jamais grâce à son sujet universel : le temps, le destin de l’être humain. 

De vision réaliste, il dévoile avec une fine ironie les mécanismes qui rendent l’homme prisonnier. Il met en garde  le lecteur contre les pièges de tout système qui voudrait régler la vie intime de l’homme selon des stéréotypes qui annulent toute individualité: administratif, médical, familial, monacal etc.

Face au système qui décide de tout, analyse tout à travers des schémas rigides et abstraits, tout comportement humain hors de l’ordinaire peut être qualifié de maladie et permettre aux autres de s’emparer d’une vie contre sa propre volonté. 

Le romancier parle de l’intérieur du système médical qu’il connaît bien, de par sa profession de médecin neurologue. Il ne le défend pas, car son fonctionnement qui se veut sans faille n’est pas sans erreurs. Il met au centre de son roman la figure d’un vieillard vulnérable à cause de son Parkinson qui dérègle le cours de sa vie ordonnée.

La vieillesse, avec son impuissance physique et ses maladies, est peinte d’un oeil fin et compatissant, comme tous les drames des personnages qui gravitent autour du père Cléard.

Son destin est livré au lecteur par bribes : ancien militaire de la Légion, devenu jardinier de la ville après sa libération; un amour fou à 26 ans pour une jeune fille, Delphine, morte en pleine jeunesse ; un mariage conventionnel, une fille indifférente, émigrée aux Amériques ; une vieillesse solitaire et difficile à cause d’un Parkinson ; le retour de sa fille 17 ans après, ulcérée par une vie ratée à l’étranger, dépressive et obsédée par la maison paternelle qu’elle veut s’approprier  en mettant son père sous tutelle.

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Claude Luezior

L’action commence par la mise du vieux Cléard dans un hôpital de gériatrie sous prétexte d’être examiné. Il y rencontre des personnes atteintes des maladies qui sollicitent l’assistance médicale.

Le romancier excelle dans l’art du détail précis, percutant, de même que les comparaisons, d’une grande force d’évocation avec laquelle il esquisse des portraits, dévoile les misères de la vie, évoque l’atmosphère de l’hôpital, les relations familiales et sociales, dénonce avec subtilité ce qui se cache derrière les apparences. Il ne perd rien de vue, doué d’un excellent sens de l’observation : espace clos, administration, personnel médical, patients, thérapies, médication, atmosphère, surveillance, relations patients-médecins-assistantes, entre les malades, en famille.

Plusieurs espaces différents, plusieurs « monastères » dans le rouage du mécanisme social qui fonctionne mécaniquement : la famille, l’hôpital, le monastère. Chacun se veut hospitalier et agréable, mais il peut s’avérer prison comme pour Cléard et les autres.

Le romancier réussit à merveille à dévoiler le double visage de ces institutions sociales. Un détail, une comparaison suffisent pour suggérer que les apparences trompent : l’hôpital « est ce monastère blanc qui n’avoue ni sa prière, ni sa misère crasse », « le monastère stérile », « propre, impeccable comme un scalpel » « Il y a la danse de la mort ou s’accouplent le râle et le sourire. »

L’hôpital est comparé à une scène et la vie des patients à une pièce de théâtre où tout est régisé : programme, rythme de vie, visites, repas, sommeil. Il est ressenti par les patients comme « un camp de prisonniers ». L’émotion y est proscrite, elle existe entre les otages des maladies. Sous le sourire des assistantes on ne trouve parfois guère de bienveillance et de compréhension.

À partir d’un cas particulier, un malade de Parkinson, le romancier réussit à retracer un pan de vie sociale et de famille, le fonctionnement d’une administration accablante, suffocante qui défavorise les gens. Quelques personnages se détachent autour du père Cléard, chacun avec son drame: Marianne, sa fille, sans éclat, médiocre, usée « dans la steppe de béton » de la vie américaine, rapace, dépressive ; Jasmine, l’assistante sociale, honnête, héroïque, compatissante; Jumper, le chasseur asthmatique, l’ami de Cléard ; le jeune docteur Lucien non perverti par « la paperasse et les poisons administratifs »; le prêtre de l’hôpital, Théo, tel un ange pour les malades, amoureux de Jasmine ; le médecin-chef, l’autorité même, qui y règne comme un roi ; la garde-barrière avec son histoire traumatisante de culpabilité, le supérieur d’un monastère, un véritable chrétien pour lequel la vraie croyance est celle de l’amour.

Le plus touchant est Cléard par la lucidité avec laquelle il observe et réplique, par la résistance face aux agressions de sa fille et des médecins qui voudraient le déclarer irresponsable, amnésique et l’enfermer à jamais dans un hôpital psychiatrique. Malgré son Parkinson, il prouve qu’il est capable de se débrouiller tout seul. Mais sa fugue de la gériatrie avec Jumper est perçue comme un acte de folie, il est transféré à la psychiatrie où il risque un faux diagnostic.

Le roman a aussi son côte polar qui le rend palpitant: le vol d’une icône miraculeuse dans un monastère et celui de sa copie, à valeur sentimentale pour Cléard. Mais aussi son côte spirituel : la découverte de la vie monacale lors du pèlerinage de Théo et de Cléard  au monastère.

Le narrateur est extérieur à son univers diégétique, mais on le sent près de ses personnages, ces patients sans espoir, otages de leurs maladies et du système médical qui fait souvent des erreurs. C’est l’auteur qui se cache derrière ce narrateur compatissant, qui comprend la souffrance et dénonce la misère sociale qui pousse à la dépression, à la mort (Marianne).

Claude Luezior conduit de main de maître le fil d’une narration hétérodiégétique structurée avec une rigueur classique . Le rythme est alerte, les aventures et les surprises ne manquent pas, la trame est bien menée pour réunir à la fin les personnages trop éprouvés par les malheurs de la vie, leur donner une nouvelle chance. La vie et la mort sont inséparables, le bonheur et le malheur s’entremêlent dans le destin de chacun, le bien triomphe sur le mal.

Monastères est un roman dans la lignée du réalisme balzacien, avec une observation fine des gens, du milieu social, des relations humaines, à la fois émouvant et critique, avec une force d’évocation et un langage d’une grande finesse.

Un roman qui sera toujours actuel, vu son sujet et l’art du récit qui l’inscrivent dans l’universel. Le livre donne envie de pleurer et de se révolter contre tout mécanisme abstrait qui voudrait mettre les sentiments sous le loquet inébranlable d’un système jugeant tout par ses règles rigides qui effacent toute individualité. Un roman touchant, un plaidoyer  pour la vie, malgré ses souffrances et qu’il faut absolument lire.

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Le site de de Claude LUEZIOR