ARCHIE ET ANARCHIE de CLAUDE LUEZIOR

Archie et Anarchie

Il me faut vous l’expliquer derechef : le monde est divisé en deux sortes de personnes: les adeptes de l’archie et ceux de l’anarchie.

Les premiers sont adorateurs du dieu classeur et de son cousin contemporain, l’ordinateur. Ils vénèrent les tiroirs, les bibliothèques, Descartes, les neurones à l’aplomb, les buis taillés au cordeau, les allées, tout en se méfiant des bosquets. Ils sont archis, comme on dirait architectes. Ou archiprêtres, avec une Bible à la main, dix commandements, un codex, une règle monastique.

Les seconds sont baroques, voire rococos, tout saupoudrés d’angelots qui volètent à l’entour. Ils tiennent du cirque Barnum et du bazar oriental, avec des effluves poivrées, des chansons en pagaille, des graffitis arc-en-ciel, un drapeau aussi noir que paradoxal, des calicots couleur géranium, des gilets jaunes, des idées vertes, des herbes folles : ce sont les anarchistes.

Ma famille est divisée en deux clans apparemment irréconciliables : les archis qui classent de manière compulsive mais qui ont de la peine à se souvenir dans quel classeur tel ou tel document a bien pu trouver refuge. Les autres, d’un naturel résolument anarchiste, militent chez les poètes et vivent sous de vertigineuses piles de documents. Lesquels semblent sans foi ni loi mais puisent leur logique dans d’improbables racines. Toujours est-il qu’ils retrouvent, dans cet apparent dépeçage de la pensée, à peu près tout ce qu’il leur faut par une sorte d’intuition, de génie géographique, de boussole interne qui défie l’entendement.

De quelle race êtes-vous donc ? En vérité, il arrive parfois que les deux espèces cohabitent et filent un amour tendre.

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SURPRISE de CLAUDE LUEZIOR

Un jour, j’ai retrouvé dans ma remise une sorte de fourmilière. En principe, je n’apprécie pas trop les fourmis, avec leurs manières incessantes de se multiplier, leur gynécocratie à l’excès, leurs allures d’envahisseurs sans scrupule, leurs monticules si peu esthétiques.

En fait, j’étais en face d’une pyramide de papier, de fatras, de poésies, de lettres écrites par une main enfantine : la mienne !

C’est fou ce qu’un jeune cerveau peut produire en se prenant pour Rimbaud. Du coup, majuscules et minuscules, soldates et ouvrières, sans doute sur ordre de leur reine, se sont mises à se dandiner autour de moi. Je ne pouvais ni les chasser, ni les écraser d’un index vengeur : elles étaient miennes.

Alors, d’un œil bienveillant, avant toute morsure du temps, j’ai tenté de les adopter, de les câliner. Sauvages, quelques-unes ont grimpé sur mes lèvres et j’ai balbutié un poème d’amour. D’autres, plus téméraires, ont colonisé ma main avec leurs histoires folles et leurs rêves préadolescents. Certaines m’ont prêté leurs pattes pour triturer une prose, broder un essai ou m’occuper tendrement d’une pouponnière de mots. Sans cesse, je me suis enivré de leurs phéromones.

J’ai fait la connaissance d’une coupeuse de feuilles : du coup, j’ai compris ma propension innée à me nourrir de cellulose. Bref, je ne connaissais pas ce cousinage étrange. Depuis, je me rends compte que je suis fourmi.

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Son dernier ouvrage aux Ed. Librairie-Galerie Racine, un « essai humoristique et indigné », Un Ancien Testament déluge de violence

MOUETTES de CLAUDE LUEZIOR

Sans cesse, les mouettes crient leur urgence. Elles virevoltent et pourfendent les embruns, défient les turbulences, éparpillent le scandale au gré des falaises, comme si le ressac, ce matin, se résumait à l’unique nouvelle sur l’ardoise marbrée des flots.

Une poignée de mouettes, c’est pas grand-chose, mais il faut dire qu’une armée toute entière, une armada de mouettes au faîte de leur indignation coalise le respect. Convoquant d’étranges noces dans leur appareil presque immaculé, mêlant et démêlant des serments nomades aux rumeurs des flots, scandant quelque jacquerie à la face des bourrasques, toujours hautaines, toujours ivres de tempêtes, les voilà qui prennent possession de la crique toute entière.

Indignation bien légitime : devant le phare dressé comme une croix, les mouettes crient la mort du poète.

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Photo
Claude Luezior croqué par Jeanne Champel-Grenier 

RÊVE de CLAUDE LUEZIOR

Image en ligne

Rêve

assoupi

je questionne

des rêves

qui enjambent

la raison

un quotidien

trop sage

s’y affole

et dissèque

la panoplie

de fantômes

impénétrables

affriolants

miroirssans cadres

vitrines

que brisent

des anarchies

affronter

les alertes

qui dévisagent

et infiltrent

mon identité

vernie

de certitudes

les masques

se dérobent

se rompent

et se délitent

congédiant

toute logique

à l’infinitif

contre-feu

pour obliques

sans retour

d’un fol amour

sur échiquier

d’existence

part animale

défiant l’arbitraire

que l’on réserve

aux chaînes des vaincus

ici l’on met à mort

qui halètent

aux pieds du prince

une jouvence nouvelle

transgresse les ombres

bouscule et heurte

l’immobile

fou-rire

d’un carnaval

les pantomimes

qui processionne

ses déséquilibres

         Claude LUEZIOR

Dernier ouvrage paru

Photo de Mathieu DESSIBOURG