LA MALADIE DE LA POÉSIE

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L’existence de ce poète était devenue un enfer. Sans cesse, il était en proie au démon de la poésie qui le faisait écrire à toute heure du jour et de la nuit. Il avait beau publier deux plaquettes par semaine, épuisant ses amis éditeurs, qui tombaient en burn-out les uns après les autres, il n’arrivait pas à contenir le flux. Sa tête, mais aussi tout son corps, était devenu le terrain de jeu des muses du monde littéraire.

C’est alors qu’il se décida à consulter… un expert en maladie de la poésie, qui s’était répandue à la faveur du net mais plus encore des réseaux sociaux. Secrètement, l’expert, ex-malade en sursis et ancien poète transnational, était payé par un subside spécial de L’Organe officiel des Lettres pour combattre le fléau, pour conférencer de classe en classe sur le sujet afin de mettre en garde l’étudiant lambda des dangers de la poésie sortant du cadre académique et scolaire.

Mais le cas qui nous occupe était un cas d’école, attirant l’observation des maladies psychiques d’un nouveau genre de toute la planète. C’est dire si notre expert était à cran, près lui-même de rechuter. Tout d’abord, il proposa à notre poète que nous appellerons tantôt Paul Verbaud, tantôt Arthur Rimlaine (pour brouiller un minimum les pistes) d’écrire un roman au long cours, histoire d’occuper les muses sollicitées jusque là à un seul job à une espèce de travail à la chaîne mais c’étaient des muses rebelles, comme souvent chez les poètes, ce qui favorise aussi, dans les démocratures (il en va autrement dans les dictamolles où il n’est pas rare de voir le Poète épouser avec force les idées du pouvoir en place), du moins l’accueil du poète auprès de ses congénères et, accessoirement, aux membres de la commission d’aide à l’écriture (animés comme il se doit de personnes ayant le cœur sur la main quand il s’agit de dispenser l’argent public en vue toutefois d’assurer son propre avancement sur l’échiquier littéraire).

Notre expert consulta dès lors ses collègues des autres pays, toutes les ressources possibles du net, et des nouveaux fonds furent débloqués mais en vain. L’Organe des Lettres, géolocalisé poétiquement, en accord avec les plus hautes autorités de la médecine psychiatrique de ce nouveau domaine décidèrent d’isoler le poète dans un environnement idoine, ce qui nécessita de nombreux investissements. L’effort était à la mesure du péril car il s’agissait surtout d’éviter que le mal se répandît à l’étranger car vu la masse innombrable de publications de Paul Verbaud (à moins que soit Arthur Rilaine), il y avait un risque statistique non nul qu’au moins une plaquette, un poème ne fût traduit dans un idiome quelconque.

Ses facultés mentales et son appréciation du réel étant depuis longtemps dérangées, on parvint à lui ménager une réplique parfaite du monde où il vivait sans qu’il s’en aperçût en lui faisant croire que ses réseaux sociaux et éditoriaux fonctionnaient parfaitement, qu’il publiait même de plus en plus.
Certes, sa vie continuait d’être un enfer, mais à ce stade de la menace, sciences, techniques et littéraires se devaient de s’allier pour trouver une solution, il fallait éviter l’épidémie, la déperdition d’une partie des intellectuels, au risque de provoquer  une rupture complète des activités mentales de l’aliéné, mais dans ce cas cette possibilité était vue comme une aubaine.

Du fait de son isolement complet, il ne nous parvient plus rien de ce poète maudit et l’organe officiel de L’Organe des Lettres, Les Spirales du Carnet, qui joue la transparence, histoire de noyer le poisson de la maladie dans le bain du littérairement correct, ne nous livre plus rien le concernant. Fort possible par ailleurs, vu sa capacité phénoménale d’adaptation, qu’Arthur Rilaine  (à moins qu’il s’agisse de Paul Verbaud) se soit réincarné, à l’insu de son avatar virtuel, en plusieurs nouveaux poètes bien réels qui, cela dit, se démarquent déjà par leur production abondante, un rien diabolique, inquiétant les autorités administratives en charge du fléau.

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UN CRITIQUE FRIGIDE

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Il faut pourtant que la critique se mêle toujours à l’éloge, le serpent aux fleurs, l’épine aux roses et la vérole au cul. 

Gustave FLAUBERT

 

Depuis une période indéterminée, ce critique ne trouve plus plaisir à lire.
Il se rappelle ses débuts tonitruants dans la critique littéraire où il n’était pas rare qu’il connût plusieurs orgasmes de lecture pendant une même journée. De l’aube au crépuscule en mordant sur ses nuits, il prenait son pied en lisant à tel point que les attachées de presse des maisons d’édition et la direction du journal qui l’employait s’inquiétaient de sa maigreur, de son visage creusé par la fatigue. Il mangeait et buvait peu mais il lisait comme jamais. Il avalait des livres et des livres dans une joie profuse. Il rendait compte de ses bonheurs de lecture dans des articles enjoués, bien tournés qui, à leur tour, généraient des lecteurs heureux, vifs, avides de lire. L’édition roulait sur l’or et les auteurs étaient fêtés comme des princes…

Aujourd’hui, il a beau se répéter, tel un mantra de Maitre Coué, « je vais jouir je vais jouir » en ouvrant un livre, chercher le point G du texte, varier les positions de lecture, il ne l’atteint plus. Son gland reste encapuchonné, sa bite molle, ses testicules pendants entre ses jambes de lecteur assis, irrémédiablement assis.

Alors qu’il voudrait symboliquement exhiber aux yeux de son lecteur une trique de taureau, écrire avec son foutre des articles enthousiastes, sa plume lui tombe des mains, le papier flétrit, se rabougrit, et finit en boule dans la corbeille.
Parfois encore (ne caricaturons pas le monde littéraire déjà bien accablé !), lors d’impatientes lectures, il approche dans des paragraphes ou des strophes rares, d’humides touffeurs jadis rencontrées à foison, il hume l’air du sexe du livre mais, le paragraphe suivant, la ligne d’après qui déraille, le vers subséquent qui part en couille, qui n’assume pas le suspens ménagé jusque-là, tous les espoirs mis en lui, il déchante, il débande et finit par cracher par terre plutôt qu’expédier sa semence dans un puissant (é)cri(t) de contentement. C’est l’insulte plutôt qui fuse : Littérature de merde ! Écrivains de mes deux ! Éditeurs à la noix !*

Les éditions raffinées le désespèrent comme une femme aux atours somptueux, à la peau d’une rare finesse, luisante sous les lumières, naturelle ou artificielle, aux pores comme autant de minuscules sexes, aux bijoux rares et aux parfums subtils qui, au lit (tous ses charmes étant lus), se révèle un glaçon, pur joyau, cela dit, d’une banquise en voie de disparition. Il aspire plutôt à un livre-souillon, aux pages tachetées de café, brunes de sueur séchée, mouchetées de loups de nez ou de moustiques-tigres inscrits dans le tissu du papier comme autant de fossiles d’une époque révolue et qui, la petite mais magnifique salope, se donnerait à lui comme jamais, extrayant son jus de critique comme le lait d’un pis plein jaillit dans la main tripoteuse et experte de la féminité lourde et odorante des vaches. Voire des pages manuscrites vierges encore de toute lecture, de toute interprétation critique…

Lui qui passait naguère pour un passeur de livres apprécié bouchonne dans les entournures, il attend le livre-Destop qui débouchera les tuyaux encombrés de visquosité, de déchets gros comme des étrons.
Alors, il se sert de substituts, il triche, il va rechercher des livres osés, d’anciens livres flairant, malgré les années passées, toujours le neuf, la novation (comme disait Barthes), le Nouveau (comme lançait Rimbaud) et non le rance, le resservi, le périmé depuis deux siècles, et il s’aide à la façon d’un gode ou d’un anneau pénien pour parvenir à l’acmé.

Mais le mélange des genres ou plutôt des époques ne lui réussit pas. C’est un pur critique, qui n’admet pas les mixtions. Même les miscellanées bien accomodées à la sauce du jour, s’il s’en trouvaient encore, ne le tireraient pas de sa léthargie. Même un seul vers parfaitement résonant, un aphorisme tourné vers les étoiles et non vers les bas-fonds du sens, même une phrase insolite qui aurait le goût du passé et d’un avenir meilleur jamais encore figuré pourrait dans un jaillissement lui apporter le bonheur à défaut de se faire sans cesse désiré.

Il le reconnaît, il est désormais un critique frigide, un lecteur acariâtre qui en est venu à éloigner le facteur en lui envoyant à la tête des livres de la veille de peur qu’il laisse tomber dans sa boîte un nouvel arrivage de livres sans saveur, ni odeur ni piquant ni piments malgré les appellation d’origines contrôlées, les quatrième de couverture alléchants, les critiques montées en épingle (quand le livre est une réédition) ou à venir (par les mots qui vont truffer les articles de presse écrits à la lumière d’un quelconque écran).

Tout est fade, morne, clean, cynique, destiné au recyclage ; l’indigence est le nouveau goût du monde.
Alors, il baise et s’abreuve d’images (à défaut de métaphores renversantes), il se disperse et pisse de la copie ; faut bien remplir sa carcasse de liquide pour que tout à l’intérieur baigne, glisse irrémédiablement vers une fin désormais providentielle.

Le livre est triste et j’ai connu toutes les femmes, dit-il en paraphrasant Mallarmé.

Certains soirs de malsaines beuveries, il se dit qu’il pourrait écrire de la fiction ou de la poésie mais il sait qu’il ne ferait qu’ajouter du non-bandant au sans relief existant. Il a au moins ça pour lui, la lucidité. Mais comme l’a écrit Char, c’est une blessure brûlante destinée à s’évaporer à l’approche du soleil, tel Icare, ce con ailé de la mythologie.
Il allume la télé ou son portable, il ouvre les journaux, il guette toujours le volume qui le délivrerait de son impuissance. La prescience de la rentrée littéraire le fait encore un rien vibrer ; il a l’espoir chevillé au corps ; c’est un vieux romantique, un cœur farci de guimauve. Il lui reste un grain d’espoir, qu’il finit par moudre dans le moulin des activités dérisoires qui nous tiennent lieu de vie, tel un fil cassé ne pouvant se défaire de sa dernière perle.

Puis il se dit qu’il y a de plus grands malheurs dans la vie littéraire comme le refus d’un énième manuscrit par un éditeur blasé ou d’un article par la direction du journal où filtrerait trop le désenchantement et il rit, il rit… d’un grand, d’un beau rire qui se résorbe dans un sanglot long.

La veille de la rentrée littéraire, le directeur de journal l’ayant appelé en vain sur son portable craignit le malheur annoncé et prévint la police qui se rendit à son domicile. On le trouva par terre près du sofa où il aimait encore à lire, la bouche encombrée jusqu’à la glotte de papier prémâché, qu’il avait enduit d’alcool pour mieux l’incorporer et formé de pages de ses quatre ou cinq livres préférés dont il avait composé un bol livresque mortel. On ne put pas bien distinguer la page de quel ouvrage lui avait finalement été fatal. On pense même qu’il fut surpris du sort de son geste et qu’il eût voulu vivre encore, regrettant dans un dernier spasme la littérature dont, au fond de lui, il avait n’avait pas totalement désespéré.

C’était le dernier signe, indistinct, certes, qu’il livra au monde des vivants que cette mort, interprétable désormais à l’infini, comme les plus beaux textes qu’il avait lus et sur lesquels il avait écrit des pages tout aussi admirables. C’est sur un ultime appel lancé aux écrivains, les seuls vrais amis de sa vie, qu’il a si bien servis, qu’il a décidé de faire ses adieux.

 

   * Les insultes ont été revues à la baisse de façon à ne pas heurter les acteurs du monde littéraire toujours susceptibles de lire, même après sa mort, ces propos et de salir ensuite la mémoire du critique disparu.

PURE PENSÉE

 ren%C3%A9-magritte-la-corde-sensible.jpg  À force de m’évoquer, je m’efface. A force de spéculer sur mon compte, je deviens simple signe, je me découvre pure pensée. Je m’agite dans mon corps fini, je finis par en sortir, sans mal mais sans y mettre les formes. Je flotte un moment entre univers charnel et monde aérien comme si j’hésitais à me draper dans les oripeaux du spectre. Puis qui dit que le spectre n’est pas sapé comme un prince, avec des sous-vêtements en dentelles et une mise à faire pâlir d’envie Cristina Cordula? Je n’ai plus lieu d’être qui que ce soit, certes, mais j’ai le droit d’avoir du style et même du répondant. Merde, cris-je de mon statut d’à peine poussière à la nature environnante, faite comme on le sait d’une majorité de déjections et d’une infime fraction de sublime. Je virevolte dans le ciel des idées, je tourbillonne au gré des vents existentiels, je papillonne d’un esprit à l’autre sans me poser, ni me reposer, il faut aller de l’avant, défier l’infini, tutoyer les mésanges. Je suis tel un rêve en mouvement dans la nuit de la déraison.

   À force de songer à moi, je m’évapore. À force de m’effleurer, je me manque. À force de spéculer sur mon ombre, je deviens simple image, pur reflet. J’embrume les nuages, j’embue mes miroirs, j’emberlificote les fils de mon histoire. Ma mère qui m’appelle au téléphone ne reconnaît plus ma voix, sur Skype elle me cherche en vain dans l’invisible, elle pense perdre la vue, et l’ouïe, je lui dis : Non, maman, c’est moi qui m’évanouis, ton fils, ta graine montée en plante et sortie de ton ventre, enfin, de ta fente, celui qui a réjoui ton existence et qui maintenant se morfond dans le vide intersidéral, la mer des chimères, pardon mère chérie.  

   À force de m’alléger, je prends de la hauteur. À force de m’aérer, je me sens reprendre consistance. À force de spéculer sur mes longues ondes, je deviens amas vertigineux, ovule fécondé, Big bang mortel, j’explose sous des lèvres, mais à qui sont-elles, elles sont si savoureuses, si pleines, puis cette langue, dure et tendue, cette haleine phénoménale…. Ce sont celles d’un magnifique orang-outan, et j’ai pris la forme d’une banane parfaite mais naturellement muette. J’essaie de hurler, comme il se devrait en pareille circonstance, de formuler une phrase à peu près compréhensible par un primate lambda, pas le temps pour un discours, quelques mots qui me feraient exister avant de passer sous la denture du formidable bipède. Voilà, il m’avale, ce n’est pas douloureux, limite agréable, je suis déjà fractionné, salivé, réduit en morceaux filandreux, je ne me reconnais plus, et je connais le trou noir, le précipice vertigineux des entrailles animales tant vantées, tant désirées par le commun des mortels. Je vais bientôt me fondre dans le circuit intestinal prodigieux, je vais ressortir en merde fabuleuse, mêlée à d’autres divins déchets pour ensemencer la terre, pour des métamorphoses nouvelles et illimitées, pour des noces démentes.

   Non, je n’ai pas terminé de me transformer, la vie est un éternel recommencement, une romance sans fin, un livre dématérialisé. Je vous tiendrai informé, on garde le contact, je vous transmettrai mes publications, nombreuses et invariables. J’ai vos coordonnées spatiales, je sais de quel non être vous êtes constitués, on est pareil, on se ressemble, on finit même par s’attacher, c’est pour ça que vous me comprenez si bien et si fort. Je vous aime comme rien ni personne.

 

Illustration: La corde sensible de René Magritte 

POLKAS DE STRAUSS & MASTURBATION

johann_strauss_gerd_heidger_tourbillons_de_vienne_valses_et_polkas.jpg   Cet homme bien sous tous rapports connut une sorte de révélation artistique, et pas que, le matin du Nouvel An. La veille au soir jusque très tard, il l’avait passée en compagnie de vieux amis hirsutes retrouvés à la faveur d’un groupe jimmypagien sur un réseau social à réécouter des albums de Led Zeppelin et ils avaient terminé sur (No) satisfaction des Stones qu’ils avaient au demeurant toujours boudé. Il avait, à l’occasion, revu une fille dont il avait été éperdument amoureux quarante-cinq ans plus tôt. Le problème, c’est qu’il ne l’avait d’abord pas reconnue et l’avait prise pour la mère d’un de ses anciens condisciples de l’époque. Bien que, de son côté à elle, elle semblait vouloir passer désormais à l’acte pour gommer tant d’années d’indifférence de sa part, qu’elle ne s’expliquait pas a posteriori et se faire pardonner sa négligence, sa morgue de jeune fille sûre alors de ses charmes…

    Mais ne parvenant pas, mais pas du tout, à faire la jonction avec la fille idyllique qu’il avait connue, et pour lequel il se serait damné, et cette femme… de son âge, notre sexagénaire, que nous appellerons Léon-Jacques pour préserver son anonymat, d’autant que son esprit avait été rendu confus par une surdose de ledzeppelinades, de baccardi-coca et d’une pétarade de joints. De sorte que lorsqu’il se réveilla avec une bienvenue trique d’enfer dans sa couche, tel un Silène bedonnant, et sans savoir par quel miracle il avait franchi les trente kilomètres du lieu de rassemblement des amateurs de Robert Plant au volant de sa Peugeot Partner d’occasion, il alluma avec sa zappette la télé sur le Concert du Nouvel An retransmis depuis la salle dorée du Musikverein de Vienne où l’Orchestre Symphonique jouait la Polka de Lucifer, opus 266 de Johann Strauss Jr. Sans savoir pourquoi, il se branla en revoyant son amie d’antan telle qu’elle avait alimenté ses fantasmes de jeune homme, avec une précision étonnante, et connut un plaisir rare. Il avait si bien joui qu’il se palucha deux fois supplémentaires avant la fin du concert sur d’autres polkas survoltées au programme du concert dirigée par un chef (Muti, Mehta, Maazel, Jansons ou Barenboim) sur lequel il ne put, dans son trouble mélomaniaque, mettre un nom.

    Ainsi, les premiers jours de l’année, plutôt que de verser dans sa coutumière déprime de janvier jusqu’au fameux Blue Monday (où il allait jusqu’à accrocher une corde symbolique à son plafonnier), il partit en quête, avec un entrain inédit, de toutes les polkas de Johann Strauss fils et les essaya toutes, sous différentes conduites, pour varier les plaisirs.

    De Joie du cœur à Violeta, de la polka de Pepita à Trains du plaisirD’Elise (polka française) à Polka d’Ella (un hommage anticipatif à la chanson de France Gall sur La Fitzgerald?) en passant, en vrac, par les Polka d’Olga, Polka Aurora, Une bagatelle, Présents pour dames, Petit flirt, Louange des femmes, Postillon d’amour, Sang léger, Petite Louise, De la bourse, À la chasse, La petite amie du soldat, Par téléphone, Saisis ta chance, Prompt à l’action, Polka des Hussards, Danse avec le manche à balai… ou Viens vite, il versa des 10 cc de contentement.

    Le deux-temps musical se révélant, comme il en fit le constat, le meilleur stimulus de la libido masculine menacée de consomption.

   Entre les deux-temps, il se délectait des biographies de la famille Strauss et d’une époque et où la vie sous l’impératrice Sissi était sissi belle et sissi ordonnée… Il renia tous ses idéaux de jeunesse, ses nombreux amis communistes passé du col mao rouge au blanc du mont Ventoux à vélo, il brûla dans un méchant autodafé le hargneux Thomas Bernhard qui ne faisait qu’agonir un pays rythmé par une musique tonique et rehaussé de sommets immaculés et, pour faire profiter un maximum de gens de cette période bénie (où il se sentait merveilleusement bien), il donna tous ses vinyls de Led Zeppelin à une association de Sans abri pour décorer (si si) l’intérieur, fort morne, il faut en convenir, de leurs cartons d’emballage.

    Toutefois, quand sur le groupe Facebook des sympathisants du nouveau chancelier autrichien, on lui demande en guise de quizz, de toutes les polkas de la famille Strauss laquelle a sa préférence, il cite sans hésiter la subtile Pizzicato polka opus 449 (que Johann a composée avec son frère Jozef) qui lui tire les plus subtils pincements cérébro-spinaux en autorisant des associations d’idées stimulantes et sylvestres (course de doigts sur la tige, d’oiseaux sur la branche…).

    Enfin, après chaque poussée d’adrénaline, chaque décharge de bonheur solitaire – hyperconnecté à ses souvenirs -, avec Le Beau Danube bleu opus 314, grandiose somnifère musical, il s’endort et rêve longtemps d’un fleuve se perdant dans les plaines d’une légendaire nature forestière où nulle pensée érotique, aucune tentation surgie du passé non moins que d’un présent amer n’encombre ses longues et bénéfiques siestes hivernales…

 

BONUS musical

 

DE L’INFLUENCE DU COURS DU YEN SUR LE CYCLE MENSTRUEL DES GEISHAS

tattoo-fleur-33.jpgIl régnait autour de cet enseignant un flou considérable.

Possédait-il ou non une qualification ? Et son certificat d’aptitudes pédagogiques ? S’y connaissait-il en quoi que ce fût ? Était-il le meilleur ami du chef d’établissement ou son pire ennemi ? Était-il protégé en plus haut lieu ? Avait-il fait l’Afrique ou l’école buissonnière ? Était-il maçon ou poète? Était-il un haut potentiel ou un psychotique profond ? Possédait-il toute sa raison ? Se trouvait-il d’ailleurs bien là où il donnait cours ?

Ses étudiants ne savaient à quoi s’en tenir. Quand il donnait une leçon structurée, sous le signe de la rigueur, sanctionnée par une évaluation critériée labellisée, il apparaissait qu’aucune notion n’était correcte, aucun point acceptable et quand il lançait des idées à la cantonade, exprimait des opinions sur le ton de la dérision, sans le moindre souci pédagogique, il apparaissait qu’il révélait des vérités pérennes (d’une durée de trois semaines au moins).

Les réclamations pleuvaient mais l’administration usait de tous les moyens pour les contrer, les inspecteurs ne franchissaient jamais la porte de sa classe, comme pris d’effroi à l’idée de se frotter au bonhomme, de détruire le mythe entourant sa personne.

On disait qu’il dormait avec un python, qu’il avait empoisonné sa nourrice espagnole à l’âge de cinq ans, qu’il était de descendance rohingya, qu’il avait été chercheur à l’Université de Ouagadougou, qu’il était un vegan de la pire espèce, qu’il était encore puceau, qu’il possédait une connaissance encyclopédique, qu’il élevait des cochons d’Inde, qu’il avait tenu une maison close à Bali, qu’il écrivait un livre de sorcellerie qui révolutionnerait la pédagogie moderne, qu’il lisait (autre chose que des manuels scolaires), qu’il maîtrisait parfaitement l’écriture inclusive et l’usage du tableau numérique.

Maintenant qu’il est retraité, incapable de se passer d’un public, il donne régulièrement des conférences sur les sujets les plus divers et dans les endroits les plus insolites (une pissotière, un dépôt d’ordures clandestin, un congrès de parti, un refuge pour migrants, le siège d’une multinationale…) sans que ceux qui y assistent, de plus en plus nombreux, ne sachent s’il dit vrai ou faux, parvenant à semer le trouble sur les sujets les plus divers, du repiquage des salades grecques en terre orthodoxe à l’influence du cours du yen sur le cycle menstruel des geishas.  

À la fin de sa causerie, il distribue un questionnaire pour vérifier l’écoute de son auditoire puis ramasse les copies. Que jamais il ne rend ni ne corrige. Il les jette à la décharge, à moins qu’il ne les brûle dans  le grand feu ouvert de son chalet suisse pour, à ce qu’on rapporte, alimenter les flammes de l’invérifiable savoir.

 

COMMENT UN GROUPE DE MUSICOS SANS ABRI DEVINT PLUS POPULAIRE QU’UNE MASSE DE MIGRANTS PEU MÉLOMANES

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    Un jour, d’une main, je ramassai une partition et, de l’autre, une branche de noisetier.  Comme j’avais appris à solfier et à lire sur les hanches, sur l’heure, je m’improvisai chef d’orchestre, animateur d’un band, secondé par quelques musiciens des rues, sans abri comme moi, jouant qui de l’harmonica, qui du pipeau ou de la guimbarde. Nous donnâmes bien vite des aubades sur les lieux d’arrivée des migrants puis, forts de notre succès, et à la demande de leurs condisciples, nous nous produisîmes directement sur les plages où ils débarquaient en nombre au milieu des estivaliers ravis du spectacle impromptu.

    Nous ne ménagions pas nos efforts. Avec les bois de leurs barques abandonnées, nous construisions de meilleurs instruments, dont l’humidité donnaient à nos sons un mouillé fort apprécié, peaufinant notre art jusqu’à une espèce de perfection. Mais, à notre grand étonnement, nous remarquâmes que le flux de migrants qui nous obligeait à jouer nuit et jour se tarît et il nous revint amèrement qu’ils ne goûtaient pas autant que nous l’eussions espéré notre musique et ma conduite, et qu’ils avaient même, les ingrats, communiqué à leurs suivants cette hantise de nos airs et les coordonnées des lieux où, pour rehausser de nos ritournelles leur arrivée, nous donnions concert.

    Ils eurent si peur d’entendre nos travaux qu’ils ne débarquèrent plus sur les plages où les leurs avaient accosté et établirent une sorte de censure à notre endroit. Ils envisagèrent alors de se faire héliporter, au prix d’un supplément du billet à leur passeur, directement dans les terres pour être sûrs de ne pas nous croiser.  Découragés, fort marris par leur attitude, nous renonçâmes à leur faire semblable accueil, puis, il faut l’avouer, nous n’aurions su que faire, musicalement parlant de la matière bien entamée de rouille de leurs aérostats tourbillonnants et autres coucous à hélices.

    Mais, à toute chose malheur étant bon, les locataires du littoral nous surent gré d’avoir refoulés les importuns et nous engagèrent en contrepartie de force monnaie trébuchante et mets capiteux, forcément vegans, à nous produire dans leur festivals côtiers fort courus par la populace locale et éphémère, avide de bruits en tout genre venant dissiper l’insupportable tintamarre de la mer avant de reprendre, au terme d’un bien mérité congé riche en ultraviolets, des transports en commun de toutes compositions pour regagner leurs pénates urbaines, fécondes en microparticules.

    Il nous revint aussi aux oreilles que les créateurs d’événement (sortis d’une grande école de com de la côte) avaient distribué force protections auditives aux spectateurs venus moins par sympathie que par curiosité pour voir comment des bougres se colletant à la chose musicale avaient bien malgré eux refoulé des cohortes d’envahisseurs venus d’un ailleurs non identifié dans leur guide de voyage.

    Pour le dire autrement, ils versaient leurs aumônes animés par une espèce de reconnaissance, manière pour eux de contribuer à une action de soutien à l’égard de ceux qui les avaient prémunis contre une arrivée massive de gens de couleur qui n’avaient, pour sûr, pas notre art de fabriquer instruments indigènes et boîtes à musique rudimentaires ni notre sens musical si développé, digne d’une civilisation ancienne et raffinée.

 

RIEN

RIEN-300x300.jpegIl est un moment de ma vie, oisif pour tout dire, où je donnai des conférences sur le rien (puisque c’était le seul sujet sur lequel je connaissais un tant soit peu quelque chose bien qu’à vrai dire il n’y eût pas grand-chose à en savoir). Et, sans dire que les salles devant lesquelles je fus amené à me produire étaient vides, elles étaient loin d’être pleines. Les questions à l’issue de mes prises de paroles étaient peu nombreuses et je réussissais dans mes bons jours à répondre favorablement à la moitié d’entre elles. Pour le reste, mes réponses restaient en suspens ou donnaient bien vite lieu à des discussions vaines entre les membres du public, ce qui précipitait la fin de la causerie.  

Un éditeur qui, par désoeuvrement (il n’avait rien à éditer), assistait à mon exposé me proposa d’écrire un bouquin sur le rien. Sans dire que le livre fût vide, il comportait peu de substance ; on y suppléa en truffant le livre d’illustrations, d’images et de planches de BD, tel que l’aime le lecteur moyen et le livre connut ainsi un relatif succès. De fil en aiguille, je devins un écrivain fort couru. Je donnai des livres dans plusieurs maisons d’édition qui, fort de l’engouement autour du sujet, s’étaient spécialisées dans l’absence de contenu. J’y disais la même chose mais dans des genres différents : en vers, en pièce, en roman, en nouvelles et en littérature jeunesse (il faut bien vivre de ses écrits). Me considérant comme un penseur nul, je n’avancerai pas d’autres considérations sur un thème surfait à ce texte, de façon à ne pas émousser mon essai à paraître très bientôt.