PURE PENSÉE

 ren%C3%A9-magritte-la-corde-sensible.jpg  À force de m’évoquer, je m’efface. A force de spéculer sur mon compte, je deviens simple signe, je me découvre pure pensée. Je m’agite dans mon corps fini, je finis par en sortir, sans mal mais sans y mettre les formes. Je flotte un moment entre univers charnel et monde aérien comme si j’hésitais à me draper dans les oripeaux du spectre. Puis qui dit que le spectre n’est pas sapé comme un prince, avec des sous-vêtements en dentelles et une mise à faire pâlir d’envie Cristina Cordula? Je n’ai plus lieu d’être qui que ce soit, certes, mais j’ai le droit d’avoir du style et même du répondant. Merde, cris-je de mon statut d’à peine poussière à la nature environnante, faite comme on le sait d’une majorité de déjections et d’une infime fraction de sublime. Je virevolte dans le ciel des idées, je tourbillonne au gré des vents existentiels, je papillonne d’un esprit à l’autre sans me poser, ni me reposer, il faut aller de l’avant, défier l’infini, tutoyer les mésanges. Je suis tel un rêve en mouvement dans la nuit de la déraison.

   À force de songer à moi, je m’évapore. À force de m’effleurer, je me manque. À force de spéculer sur mon ombre, je deviens simple image, pur reflet. J’embrume les nuages, j’embue mes miroirs, j’emberlificote les fils de mon histoire. Ma mère qui m’appelle au téléphone ne reconnaît plus ma voix, sur Skype elle me cherche en vain dans l’invisible, elle pense perdre la vue, et l’ouïe, je lui dis : Non, maman, c’est moi qui m’évanouis, ton fils, ta graine montée en plante et sortie de ton ventre, enfin, de ta fente, celui qui a réjoui ton existence et qui maintenant se morfond dans le vide intersidéral, la mer des chimères, pardon mère chérie.  

   À force de m’alléger, je prends de la hauteur. À force de m’aérer, je me sens reprendre consistance. À force de spéculer sur mes longues ondes, je deviens amas vertigineux, ovule fécondé, Big bang mortel, j’explose sous des lèvres, mais à qui sont-elles, elles sont si savoureuses, si pleines, puis cette langue, dure et tendue, cette haleine phénoménale…. Ce sont celles d’un magnifique orang-outan, et j’ai pris la forme d’une banane parfaite mais naturellement muette. J’essaie de hurler, comme il se devrait en pareille circonstance, de formuler une phrase à peu près compréhensible par un primate lambda, pas le temps pour un discours, quelques mots qui me feraient exister avant de passer sous la denture du formidable bipède. Voilà, il m’avale, ce n’est pas douloureux, limite agréable, je suis déjà fractionné, salivé, réduit en morceaux filandreux, je ne me reconnais plus, et je connais le trou noir, le précipice vertigineux des entrailles animales tant vantées, tant désirées par le commun des mortels. Je vais bientôt me fondre dans le circuit intestinal prodigieux, je vais ressortir en merde fabuleuse, mêlée à d’autres divins déchets pour ensemencer la terre, pour des métamorphoses nouvelles et illimitées, pour des noces démentes.

   Non, je n’ai pas terminé de me transformer, la vie est un éternel recommencement, une romance sans fin, un livre dématérialisé. Je vous tiendrai informé, on garde le contact, je vous transmettrai mes publications, nombreuses et invariables. J’ai vos coordonnées spatiales, je sais de quel non être vous êtes constitués, on est pareil, on se ressemble, on finit même par s’attacher, c’est pour ça que vous me comprenez si bien et si fort. Je vous aime comme rien ni personne.

 

Illustration: La corde sensible de René Magritte 

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POLKAS DE STRAUSS & MASTURBATION

johann_strauss_gerd_heidger_tourbillons_de_vienne_valses_et_polkas.jpg   Cet homme bien sous tous rapports connut une sorte de révélation artistique, et pas que, le matin du Nouvel An. La veille au soir jusque très tard, il l’avait passée en compagnie de vieux amis hirsutes retrouvés à la faveur d’un groupe jimmypagien sur un réseau social à réécouter des albums de Led Zeppelin et ils avaient terminé sur (No) satisfaction des Stones qu’ils avaient au demeurant toujours boudé. Il avait, à l’occasion, revu une fille dont il avait été éperdument amoureux quarante-cinq ans plus tôt. Le problème, c’est qu’il ne l’avait d’abord pas reconnue et l’avait prise pour la mère d’un de ses anciens condisciples de l’époque. Bien que, de son côté à elle, elle semblait vouloir passer désormais à l’acte pour gommer tant d’années d’indifférence de sa part, qu’elle ne s’expliquait pas a posteriori et se faire pardonner sa négligence, sa morgue de jeune fille sûre alors de ses charmes…

    Mais ne parvenant pas, mais pas du tout, à faire la jonction avec la fille idyllique qu’il avait connue, et pour lequel il se serait damné, et cette femme… de son âge, notre sexagénaire, que nous appellerons Léon-Jacques pour préserver son anonymat, d’autant que son esprit avait été rendu confus par une surdose de ledzeppelinades, de baccardi-coca et d’une pétarade de joints. De sorte que lorsqu’il se réveilla avec une bienvenue trique d’enfer dans sa couche, tel un Silène bedonnant, et sans savoir par quel miracle il avait franchi les trente kilomètres du lieu de rassemblement des amateurs de Robert Plant au volant de sa Peugeot Partner d’occasion, il alluma avec sa zappette la télé sur le Concert du Nouvel An retransmis depuis la salle dorée du Musikverein de Vienne où l’Orchestre Symphonique jouait la Polka de Lucifer, opus 266 de Johann Strauss Jr. Sans savoir pourquoi, il se branla en revoyant son amie d’antan telle qu’elle avait alimenté ses fantasmes de jeune homme, avec une précision étonnante, et connut un plaisir rare. Il avait si bien joui qu’il se palucha deux fois supplémentaires avant la fin du concert sur d’autres polkas survoltées au programme du concert dirigée par un chef (Muti, Mehta, Maazel, Jansons ou Barenboim) sur lequel il ne put, dans son trouble mélomaniaque, mettre un nom.

    Ainsi, les premiers jours de l’année, plutôt que de verser dans sa coutumière déprime de janvier jusqu’au fameux Blue Monday (où il allait jusqu’à accrocher une corde symbolique à son plafonnier), il partit en quête, avec un entrain inédit, de toutes les polkas de Johann Strauss fils et les essaya toutes, sous différentes conduites, pour varier les plaisirs.

    De Joie du cœur à Violeta, de la polka de Pepita à Trains du plaisirD’Elise (polka française) à Polka d’Ella (un hommage anticipatif à la chanson de France Gall sur La Fitzgerald?) en passant, en vrac, par les Polka d’Olga, Polka Aurora, Une bagatelle, Présents pour dames, Petit flirt, Louange des femmes, Postillon d’amour, Sang léger, Petite Louise, De la bourse, À la chasse, La petite amie du soldat, Par téléphone, Saisis ta chance, Prompt à l’action, Polka des Hussards, Danse avec le manche à balai… ou Viens vite, il versa des 10 cc de contentement.

    Le deux-temps musical se révélant, comme il en fit le constat, le meilleur stimulus de la libido masculine menacée de consomption.

   Entre les deux-temps, il se délectait des biographies de la famille Strauss et d’une époque et où la vie sous l’impératrice Sissi était sissi belle et sissi ordonnée… Il renia tous ses idéaux de jeunesse, ses nombreux amis communistes passé du col mao rouge au blanc du mont Ventoux à vélo, il brûla dans un méchant autodafé le hargneux Thomas Bernhard qui ne faisait qu’agonir un pays rythmé par une musique tonique et rehaussé de sommets immaculés et, pour faire profiter un maximum de gens de cette période bénie (où il se sentait merveilleusement bien), il donna tous ses vinyls de Led Zeppelin à une association de Sans abri pour décorer (si si) l’intérieur, fort morne, il faut en convenir, de leurs cartons d’emballage.

    Toutefois, quand sur le groupe Facebook des sympathisants du nouveau chancelier autrichien, on lui demande en guise de quizz, de toutes les polkas de la famille Strauss laquelle a sa préférence, il cite sans hésiter la subtile Pizzicato polka opus 449 (que Johann a composée avec son frère Jozef) qui lui tire les plus subtils pincements cérébro-spinaux en autorisant des associations d’idées stimulantes et sylvestres (course de doigts sur la tige, d’oiseaux sur la branche…).

    Enfin, après chaque poussée d’adrénaline, chaque décharge de bonheur solitaire – hyperconnecté à ses souvenirs -, avec Le Beau Danube bleu opus 314, grandiose somnifère musical, il s’endort et rêve longtemps d’un fleuve se perdant dans les plaines d’une légendaire nature forestière où nulle pensée érotique, aucune tentation surgie du passé non moins que d’un présent amer n’encombre ses longues et bénéfiques siestes hivernales…

 

BONUS musical

 

DE L’INFLUENCE DU COURS DU YEN SUR LE CYCLE MENSTRUEL DES GEISHAS

tattoo-fleur-33.jpgIl régnait autour de cet enseignant un flou considérable.

Possédait-il ou non une qualification ? Et son certificat d’aptitudes pédagogiques ? S’y connaissait-il en quoi que ce fût ? Était-il le meilleur ami du chef d’établissement ou son pire ennemi ? Était-il protégé en plus haut lieu ? Avait-il fait l’Afrique ou l’école buissonnière ? Était-il maçon ou poète? Était-il un haut potentiel ou un psychotique profond ? Possédait-il toute sa raison ? Se trouvait-il d’ailleurs bien là où il donnait cours ?

Ses étudiants ne savaient à quoi s’en tenir. Quand il donnait une leçon structurée, sous le signe de la rigueur, sanctionnée par une évaluation critériée labellisée, il apparaissait qu’aucune notion n’était correcte, aucun point acceptable et quand il lançait des idées à la cantonade, exprimait des opinions sur le ton de la dérision, sans le moindre souci pédagogique, il apparaissait qu’il révélait des vérités pérennes (d’une durée de trois semaines au moins).

Les réclamations pleuvaient mais l’administration usait de tous les moyens pour les contrer, les inspecteurs ne franchissaient jamais la porte de sa classe, comme pris d’effroi à l’idée de se frotter au bonhomme, de détruire le mythe entourant sa personne.

On disait qu’il dormait avec un python, qu’il avait empoisonné sa nourrice espagnole à l’âge de cinq ans, qu’il était de descendance rohingya, qu’il avait été chercheur à l’Université de Ouagadougou, qu’il était un vegan de la pire espèce, qu’il était encore puceau, qu’il possédait une connaissance encyclopédique, qu’il élevait des cochons d’Inde, qu’il avait tenu une maison close à Bali, qu’il écrivait un livre de sorcellerie qui révolutionnerait la pédagogie moderne, qu’il lisait (autre chose que des manuels scolaires), qu’il maîtrisait parfaitement l’écriture inclusive et l’usage du tableau numérique.

Maintenant qu’il est retraité, incapable de se passer d’un public, il donne régulièrement des conférences sur les sujets les plus divers et dans les endroits les plus insolites (une pissotière, un dépôt d’ordures clandestin, un congrès de parti, un refuge pour migrants, le siège d’une multinationale…) sans que ceux qui y assistent, de plus en plus nombreux, ne sachent s’il dit vrai ou faux, parvenant à semer le trouble sur les sujets les plus divers, du repiquage des salades grecques en terre orthodoxe à l’influence du cours du yen sur le cycle menstruel des geishas.  

À la fin de sa causerie, il distribue un questionnaire pour vérifier l’écoute de son auditoire puis ramasse les copies. Que jamais il ne rend ni ne corrige. Il les jette à la décharge, à moins qu’il ne les brûle dans  le grand feu ouvert de son chalet suisse pour, à ce qu’on rapporte, alimenter les flammes de l’invérifiable savoir.

 

COMMENT UN GROUPE DE MUSICOS SANS ABRI DEVINT PLUS POPULAIRE QU’UNE MASSE DE MIGRANTS PEU MÉLOMANES

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    Un jour, d’une main, je ramassai une partition et, de l’autre, une branche de noisetier.  Comme j’avais appris à solfier et à lire sur les hanches, sur l’heure, je m’improvisai chef d’orchestre, animateur d’un band, secondé par quelques musiciens des rues, sans abri comme moi, jouant qui de l’harmonica, qui du pipeau ou de la guimbarde. Nous donnâmes bien vite des aubades sur les lieux d’arrivée des migrants puis, forts de notre succès, et à la demande de leurs condisciples, nous nous produisîmes directement sur les plages où ils débarquaient en nombre au milieu des estivaliers ravis du spectacle impromptu.

    Nous ne ménagions pas nos efforts. Avec les bois de leurs barques abandonnées, nous construisions de meilleurs instruments, dont l’humidité donnaient à nos sons un mouillé fort apprécié, peaufinant notre art jusqu’à une espèce de perfection. Mais, à notre grand étonnement, nous remarquâmes que le flux de migrants qui nous obligeait à jouer nuit et jour se tarît et il nous revint amèrement qu’ils ne goûtaient pas autant que nous l’eussions espéré notre musique et ma conduite, et qu’ils avaient même, les ingrats, communiqué à leurs suivants cette hantise de nos airs et les coordonnées des lieux où, pour rehausser de nos ritournelles leur arrivée, nous donnions concert.

    Ils eurent si peur d’entendre nos travaux qu’ils ne débarquèrent plus sur les plages où les leurs avaient accosté et établirent une sorte de censure à notre endroit. Ils envisagèrent alors de se faire héliporter, au prix d’un supplément du billet à leur passeur, directement dans les terres pour être sûrs de ne pas nous croiser.  Découragés, fort marris par leur attitude, nous renonçâmes à leur faire semblable accueil, puis, il faut l’avouer, nous n’aurions su que faire, musicalement parlant de la matière bien entamée de rouille de leurs aérostats tourbillonnants et autres coucous à hélices.

    Mais, à toute chose malheur étant bon, les locataires du littoral nous surent gré d’avoir refoulés les importuns et nous engagèrent en contrepartie de force monnaie trébuchante et mets capiteux, forcément vegans, à nous produire dans leur festivals côtiers fort courus par la populace locale et éphémère, avide de bruits en tout genre venant dissiper l’insupportable tintamarre de la mer avant de reprendre, au terme d’un bien mérité congé riche en ultraviolets, des transports en commun de toutes compositions pour regagner leurs pénates urbaines, fécondes en microparticules.

    Il nous revint aussi aux oreilles que les créateurs d’événement (sortis d’une grande école de com de la côte) avaient distribué force protections auditives aux spectateurs venus moins par sympathie que par curiosité pour voir comment des bougres se colletant à la chose musicale avaient bien malgré eux refoulé des cohortes d’envahisseurs venus d’un ailleurs non identifié dans leur guide de voyage.

    Pour le dire autrement, ils versaient leurs aumônes animés par une espèce de reconnaissance, manière pour eux de contribuer à une action de soutien à l’égard de ceux qui les avaient prémunis contre une arrivée massive de gens de couleur qui n’avaient, pour sûr, pas notre art de fabriquer instruments indigènes et boîtes à musique rudimentaires ni notre sens musical si développé, digne d’une civilisation ancienne et raffinée.

 

RIEN

RIEN-300x300.jpegIl est un moment de ma vie, oisif pour tout dire, où je donnai des conférences sur le rien (puisque c’était le seul sujet sur lequel je connaissais un tant soit peu quelque chose bien qu’à vrai dire il n’y eût pas grand-chose à en savoir). Et, sans dire que les salles devant lesquelles je fus amené à me produire étaient vides, elles étaient loin d’être pleines. Les questions à l’issue de mes prises de paroles étaient peu nombreuses et je réussissais dans mes bons jours à répondre favorablement à la moitié d’entre elles. Pour le reste, mes réponses restaient en suspens ou donnaient bien vite lieu à des discussions vaines entre les membres du public, ce qui précipitait la fin de la causerie.  

Un éditeur qui, par désoeuvrement (il n’avait rien à éditer), assistait à mon exposé me proposa d’écrire un bouquin sur le rien. Sans dire que le livre fût vide, il comportait peu de substance ; on y suppléa en truffant le livre d’illustrations, d’images et de planches de BD, tel que l’aime le lecteur moyen et le livre connut ainsi un relatif succès. De fil en aiguille, je devins un écrivain fort couru. Je donnai des livres dans plusieurs maisons d’édition qui, fort de l’engouement autour du sujet, s’étaient spécialisées dans l’absence de contenu. J’y disais la même chose mais dans des genres différents : en vers, en pièce, en roman, en nouvelles et en littérature jeunesse (il faut bien vivre de ses écrits). Me considérant comme un penseur nul, je n’avancerai pas d’autres considérations sur un thème surfait à ce texte, de façon à ne pas émousser mon essai à paraître très bientôt.

 

COMME ASTATROMPF

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ASTATROMPF déteint sur moi. C’est indéniable.

Plusieurs de mes amis me l’ont dit : Tu te mets à parler, à penser, à agir comme lui ! J’adopterais, selon eux, jusqu’à son ton de voix, sa manière de parler, les façons de se comporter, ses tics d’écriture, ses manières de faire l’amour et de se masturber.

Y compris, de manière anecdotique, j’en conviens, mais tellement parlante, cette façon que j’ai de me situer politiquement au point de fuite de toutes les tendances, fragile point d’équilibre gardé par une pléthore de gardes-chiourmes zélés, à la frontière de l’extrême gauche et de la droite radicale, sans toutefois jamais franchir la ligne rouge, celle d’un totalitarisme affirmé. Mais me surprenant parfois, quand je suis hors de moi, donc de lui, à traiter de nazillon le centriste modéré sans parler du type qui s’affirme à droite, qui s’affiche un poil libertaire… À faire alors mauvais usage des mots et des idées. À parler et à penser injustement.

COMME ASTATROMPF, le sens des mots m’échappe parfois et je me sens gauche, terriblement gauche. D’ailleurs, COMME ASTATROMPF, j’écris de la main gauche. COMME ASTATROMPF, je me lève du pied gauche. COMME ASTATROMPF j’ai la mèche à gauche. COMME ASTATROMPF, je porte et supporte à gauche. Comme ASTATROMPF, je suis pacifiste, immodérément. COMME ASTATROMPF, je suis panthéiste, absolument. COMME ASTATROMPF, je suis vegan, sans miel de Manuka ni oeufs d’esturgeon. COMME ASTATROMPF j’évite de me transformer en déchet, je me préserve pour la planète, je ralentis ma décomposition mentale et physique. COMME ASTATROMPF, je suis pure puissance, pur désir d’ignorance. COMME ASTATROMPF je suis altruiste, démesurément. Antispéciste, minéralement. COMME ASTATROMPF, j’affiche un grand, un inconsidéré amour de l’humanité et du taureau. COMME ASTATROMPF, j’embrasse le monde entier sur la bouche et le monde entier me prend dans ses bras et entre ses jambes. COMME ASTATROMPF, je suis pour une redistribution totale des richesses et des pauvretés. COMME ASTATROMPF, j’ai un sens munificent du partage, de la générosité et du bon usage des vertus théologales. COMME ASTATROMPF, je crois en une communauté des êtres et des marchandises régie par le bien, le beau et le grand. COMME ASTATROMPF, je ne supporte pas les Modérés, les Aristotéliciens-apôtres-du -juste-milieu, les Empêcheurs de faire le bien comme de penser en rond, les Philosophes, pour tout dire, les Analystes de tout poil, Les Coupeurs de cheveux en quatre, les Scientifiques et leurs formules, les Sceptiques et les Cyniques, les Héraclitéens et les Parmenidiens, Les Relativistes et les affreux Individualistes qui attentent à ma vision de l’universel. De l’arène pour tous. Du cirque mondial…

Je crache sur eux, je les conspue, je les honnis aussi fort que je peux, ma réserve de mépris est abyssale, et, comme ASTATROMPF, j’ai un souffle phénoménal. J’ai des crachats en cascade et une salive monstrueuse quand il s’agit de les conchier, de les inonder de mon auguste et gluant dégoût.

Comme il l’exerce sur dix pour cent (au moins) de la population mondiale, ASTATROMPF exerce une influence considérable sur ma personne. Et tous les jours qu’ASTATROMPF fait, j’en tire un grand réconfort, je lui suis redevable de ce bonheur sans égal. Je le sais à l’écoute du plus faible, du plus humble de ses supporters. Je sais qu’il ressent profondément et humidement mon amour pour lui.  

À force de l’entendre, de le lire, de calquer mes prises de position sur les siennes, de le parodier, de le plagier même, de conformer mes prises de parole à ses discours, ASTATROMPF a déteint sur moi. Oui, il m’a taché et je bénis chaque jour le saint chrême de ses souillures. Certains vont jusqu’à penser que je suis ASTATROMPF, jusqu’à me faire accroire que je suis pleinement lui, que je parle par sa voix, que je m’exprime par ses écrits, que, lorsque je me touche, c’est lui que je touche, que lorsque je me branle, c’est lui que je branle, que j’embrasse avec sa bouche, que je baise avec son sexe, que je dégaze dans ses pets, que je marche dans ses pas.

Il me reste un pour cent de libre arbitre, estiment mes amis, ceux-là qui, péniblement, contre vents et marées, contre des pressions innombrables et de tous ordres, ont résisté à lui ressembler et ont encore (mais pour combien de temps?) l’audace de me confier ces terribles vérités. Mais je les plains, ils ne sont pas heureux, ils ne connaissent pas ma félicité. À résister de la sorte, ils se font mal, trop de mal, ils combattent l’inclination de leur pente naturelle à aimer ASTATROMPF au-delà de tout, à vivre selon ses principes, ses préceptes, vrais et louables.

Mais cette proportion, à supposer qu’elle soit exacte, sera-t-elle suffisante pour inverser la tendance, reprendre possession de mon quant-à-soi ? 

(Mais je me méfie, je le répète, des penseurs et des philosophes, des analystes et des aliénistes, des scientifiques et de leurs statistiques, des journalistes et de leur façon de tout remettre en cause; ne veulent-ils pas tous autant qu’ils sont me détourner de mon attachement à ASTATROMPF et des vérités qu’il prodigue?)

Et en ai-je vraiment envie, en ai-je seulement besoin, et cela me sera-t-il bénéfique?

Et quand bien même le voudrai-je, me laissera-t-on reprendre possession de mes facultés propres ?

Les gardiens du temple, avides de prendre la succession d’ASTATROMPF ou d’être adoubés par lui de son vivant, l’autoriseront-ils ?

ASTATROMPF occupe une telle place dans la pensée mondiale, sur le petit peuple des faiseurs d’opinions, de ses adorateurs qui se suivent et se retweetent comme une meute de chiens de berger !  

Puis, enfin, ai-je envie de ressembler, comme l’autre partie de la population mondiale, à TROMPFATSA qui n’aime personne, qui détruit la planète, guerroie et festoie comme un peuple entier de rabelaisiens ? Comme TROMPFATSA qui ne pense qu’à lui, qui est immensément riche et immensément gras et immensément grand et puissant, au-delà de toute imagination?

À tel point que certains laissent entendre qu’ASTATROMPF ne serait qu’un de ses nombreux avatars. Mais on profère et relaie tellement de choses folles et invérifiables par les scientifiques et les philosophes. Il y a tellement de faux intellectuels, d’écrivains et d’artistes minables et minuscules qui s’envient les uns les autres à défaut de faire œuvre utile, neuve, originale et sincère, et qui, pour complaire à ASTATROMPF d’un côté, à TROMPFATSA de l’autre, quand ce ne sont pas les mêmes, si prompts à  colporter de fausses rumeurs, à lancer des anathèmes, à discréditer sans savoir…. qu’on ne se sait plus qui et quoi croire, à qui confier ses vœux et ses attentes, ses prières et ses souhaits d’un monde nouveau, d’un monde meilleur, d’un monde parfait, d’un monde régi absolument par ASTATROMPF. Ou TROMPFATSA.

 

LE PIED

74956-157923.jpgC’était un pied d’humain (pes hominis) de type commun excepté le fait qu’il n’était relié à aucune autre partie du corps à laquelle d’habitude il est attaché (tel un vulgaire fichier) par tout un système compliqué et, il faut bien le dire, archaïque.

On le voyait régulièrement se déplacer d’un endroit à l’autre de la maison. Il trouvait refuge dans un tiroir, une caisse, un dessous de meuble… On ne sait pas de quoi il se nourrissait, quelle était sa sexualité, ni d’où il provenait : il ne manquait de pied à aucun membre de la famille !

Il ne parlait pas, n’étant apparemment pas pourvu d’un appareil de phonation ; parfois il criait quand on lui marchait sur les orteils. Enfin, ce n’était pas vraiment un cri, plutôt une espèce de réaction sonore à l’aplatissement de son être.

D’ailleurs, il était peu sociable et il eût été impossible de le maintenir à la même place plus que quelques secondes pour qu’on pût le caresser, le humer, lui réclamer des renseignements sur son lieu de provenance, sur le sort réservé à son vis-à-vis. Il avait dû avoir une vie difficile, pour sûr, et beaucoup souffert, comme tout organisme vivant un peu sensible.

Un jour, il se fit écraser par une voiture en passant d’un côté à l’autre de la propriété séparée par la grand-route, et toute la maisonnée le pleura. On enterra ses restes sous le tilleul où il aimait aller s’abriter du soleil. On n’est jamais parvenu à le prendre en photo, si bien qu’il ne nous reste aucune image nette de lui*. L’odeur qui le caractérisait imprégna longtemps les lieux après sa disparition, comme s’il avait voulu nous laisser une trace olfactive de sa regrettée présence.

 

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* L’image illustrant cet humble hommage ne rend qu’imparfaitement compte de la grâce du pied défunt