L’AMOUR DU SAVON

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Plus d’une fois, il s’était demandé pourquoi il aimait tant savonner les hommes et les femmes. Quand il comprit que ce qu’il appréciait, c’était moins le contact avec la chair humaine qu’avec le savon, ce fut la révélation : il put se consacrer tout entier à sa passion. Car c’était un sentiment inavouable, même in petto, car on peut à la rigueur aimer sa peau, son odeur mais pas le savon seul, le savon pour le savon.

Dans son amour désormais sans honte, il ne se dissipe plus en vains lavages, en admirations équivoques ; il se consacre corps et âme à un pain après l’autre. Il le chérit, à sec et humide : chacun des états du savon le ravit, le plonge dans une extase qu’il peine à formuler en mots, ce n’est pas un poète.

Il trouvait que le pain trempé dans divers liquides (alcool, coca, vinaigre, sang, urine…) ne donnait son meilleur relief et tout son luisant que dans la seule eau pure non minéralisée (à la température de quarante degrés). Il aimait le savon dur, le savon mou, le savon noir, le savon blanc, le savon arc-en-ciel, le savon aux arêtes coupantes, le savon en forme de galet, celui qui glisse sur la peau, s’infiltre dans les plis, imprime son vernis sans fondre de suite, le savon qui perd de son volume, certes, mais en s’affinant, en approchant la ligne claire du fil de soie, du croissant de la rognure d’ongle. Il n’était toutefois pas fou du savon liquide, ce fut la seule restriction à son amour. Il préférait aussi le contact direct du savon, sans l’intermédiaire de l’éponge ou des gants de toilette imprégnés de sa substance et non de sa forme.

Il ne chérit pas la savonnette au point de le mâcher ou de la déglutir, non. Qui d’ailleurs va jusqu’à dévorer sa femme ou son homme, son amant ou sa maîtresse, son fils ou sa fille bien aimée ? Mais il lui arrivait de la mordre du bout des canines, de goûter son amertume, d’éprouver sa texture, puis de la recracher… Tous les grands amoureux, les vraies amoureuses ne vont pas jusqu’à l’avalement, ils crachent l’objet de leur dévotion après l’avoir fait jouer dans l’espace de leur bouche, contre leur palais, après l’avoir mélangée à leur salive, après l’avoir fait glisser jusqu’à la glotte, après s’en être gargarisé peut-être… Au-delà, les spécialistes savent qu’on ne répond plus de rien, c’est l’abîme de la disparition ; tout recours aux préceptes savons de Spinoza, Descartes ou Leibniz n’est plus d’aucun secours.

Il faisait durer le pain pendant des jours, ralentissant des heures durant le moment de la séparation, de l’extinction, chouchoutant la séquelle, le reliquat gras, ménageant à sa fin le meilleur de lui-même. Quand, enfin, il n’y avait plus trace du pain, c’était comme un arrachement. Il notait à mesure dans un carnet ses impressions, détaillant toutes les phases du deuil, allant juqu’à attribuer des notes, jamais moins que 5 ou 6 (sur dix, il va sans dire) : même le moins bon savon lui donnait de la joie, du rêve, de l’esprit (à lui qui en possédait d’ordinaire si peu).

Son amour du savon avait commencé par lui conférer une meilleure image aux yeux de son entourage. Lui qu’on connaissait passablement négligé, fleurant le vieux mâle, était devenu net, sentant toujours bon l’un ou l’autre parfum végétal. Mais quand ses proches peu à peu réalisèrent les effets de son addiction, ils prirent son excès de propreté pour un signe de saleté intérieure. Son amour du savon finit par devenir un repoussoir, comme, pour d’autres, une liaison avec une agrafe, une passion pour une Chips, l’amour des élastiques ou encore la maladie de la poésie.

Il eut même sa période savon de Marseille, savon d’Alep, le pavé de savon brut, sans parfum particulier, brut de décoffrage, sans atours ni finauderie. Elle dura dix ans. Ce fut sa dernière période. À la fin de sa vie, il réclamait aux aides-soignantes chargée de ses soins qu’on le lavât sans cesse ; jamais il n’avoua sa passion pour le savon en tant que savon : peu importait la savonnée, la mousse de savon, ce n’était qu’un attribut comme un autre, des stades du savon, certes, mais pas son essence qui, comme chacun sait, est composée d’un corps gras et d’une base forte, mais pas que.

Personne comme Ponge et lui ne surent chanter les charmes comme les vertus du savon. À l’instar de ce qui se passa pour Pessoa (qui n’est pas une marque de savon), on a retrouvé des milliers de pages de ses écrits consacrés à ce produit dans une caisse à savon. Un éditeur, qui à la lecture de ses feuillets, s’est découvert une attirance pour le même objet, une passion simple, abrupte, sauvage a décidé de tout publier. Cela pourra durer des décennies, a-t-il déclaré à l’association des écrivains de sa région, à l’occasion d’une soirée spéciale où il avait apporté des échantillons de savons du monde entier, mais tous les écrits seront publiés, dût-il, dit-il (ductile ?), sacrifier les plus beaux jours du reste de sa vie à cette tâche. Pas à cette tache, précisa-t-il en enlevant son chapeau (un Stetson), pour faire un bon mot doublé d’un beau geste, comme il en avait l’habitude.

L’amour du savon est une inclination particulière, peu étudiée dans les instituts psychiatriques, même si c’est un penchant nécessitant une renoncement complet au monde et à soi… On connaît nombre de protecteurs du savon qui recueillent les pains abandonnés, surtout à l’approche des départs en vacances vers les piscines bleu azur et les mers de plastique… Sachez-le quand vous vous lavez ou lavez un proche, et repensez au fou du savon dont on ne sait ce qu’il est devenu. Car ce texte est l’ultime témoignage qu’on a pu recueillir. L’éditeur s’est, lui, jeté dans le container d’un camion-poubelle après la faillite de son entreprise vouée, il fallait s’en douter, à l’échec: les gens lisent des romans sur l’amour des gens, pas sur l’amour des sens. Il est mort broyé parmi les ordures ménagères avec tous les écrits de son auteur fétichiste. Pas la moindre mention ne fut faite de sa disparition dans le bulletin de l’association d’écrivains dont il était membre d’honneur. Une honte, une de plus, qui ne grandit pas la profession.

 

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UN RÊVE

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Le rêve a la particularité de tenir dans l’espace d’une nuit. D’une partie de nuit, pour être exact. D’une phase de sommeil, si on veut être tout à fait précis.

Mais ce rêve-ci débordait du cadre habituel. Il possédait des extensions dans la journée, loin dans la journée, jusqu’à midi et même après.

Un rêve qui sort de son cadre, c’est rare et, pour tout dire, assez inquiétant : il s’agit d’y porter remède, car où va-t-on si les rêves n’en font plus qu’à leur tête ?

Un rêve, c’est comme un militant politique ou syndical, un enseignant compétent : il n’a qu’à bien se tenir. Il n’a pas le droit de faire des vagues, de sortir de son lit, de la ligne directrice. Sinon, c’est la porte ouverte au flou, à la confusion, à la permaculture onirique, au règne de la chienlit, comme disait l’autre. Après ça, c’est le camp de redressement idéologique, le Goulag de la vie diurne et cartésienne.

Puis il faut penser à celui qui récolte les rêves, qui en fait profession, les met en paquets, les dissèque et disserte, en tire des conclusions, hasardeuses, soit, mais faut faire avec ce qu’on a : le lecteur ou le patient apprécie les faiseurs d’illusion ; faut bien vivre de ses écrits à défaut de faire rêver.

Vous le voyez, vous, aller récupérer des morceaux à toutes les heures du jour pour les faire rentrer dans l’enclos de son interprétation et en tirer des bénéfices symboliques, asseoir sa réputation sur des filaments de songe, indiquer des marches à suivre, des modes d’emploi, tracer des portraits sur du vent. Non, bien sûr.

Ce rêve-là, soyez rassuré, a été maté, rendu à son biotope naturel, on a reconstitué son emploi du temps, rassemblé tous ses membres en un seul corps signifiant, il a été analysé, mis en boîte, on lui a fait dire ce qu’on voulait en dire pour la bonne marche des affaires psychologiques. Sinon où irait toute la clique du monde social, l’assistance à l’emploi, le coaching personnalisé, la morale populaire, le contrôle des cerveaux, l’éducation professionnelle, l’enseignement technique sans tronc commun ? Ben, au chômage, au Pôle Emploi et sans leurre supplémentaire !

Ce rêve-là, voyez-vous, est rentré dans le rang et les autres le savent, qui seraient jamais tenté de suivre sa trace, de répéter l’offense faite aux gardiens des nuits.

Désormais, je peux me remettre à rêver sans crainte de déraillement d’un des wagons de tête, transporteur d’un imaginaire libéré et non aux ordres de tel freluquet de la pensée en kit. Je sais qu’aucun ne manquera à l’appel au matin, quand l’heure sera venue de raisonner clairement, d’argumenter droit, d’enfiler les bottes de la pensée de grand chemin. Je pourrai me fier à mon psy qui fait commerce de mes rêves, à mon assistant social, à mon coach en bien-être, à mon réducteur automatique de pensées, quant à ce qu’il me dira à leur propos pour la bonne marche de mon itinéraire à venir dans les méandres parfois bien capricieux autant que spécieux d’une existence ordinaire.

L’ORGANISATEUR DE BUKKAKE

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L’organisateur de bukkake est un amateur de visages. Du matin au soir, du soir au matin, il arpente les rues de la ville, il cherche des visages inspirants. S’il en trouve, certes, davantage durant la nuit dont les humbles propriétaires acceptent plus rapidement, sous l’effet de l’alcool, de la fumée et des drogues insomniaques ses offres de collaboration, il arrive qu’en journée, dans des lieux inattendus, comme des galeries marchandes de luxe, des passages commerciaux classieux, il déniche des visages émouvants, confondants, d’une singulière obscénité sous leur maquillage subtil. Ces femmes-là se montrent curieuses, sérieusement intriguées puis bientôt disposées à accepter les conditions de l’activité vantée.

Sont privilégiés les visages aux larges méplats et aux fronts hauts mais aux aspérités marquées (nez aquilin, arcades sourcilières fines, lèvres charnues, menton saillant) où stagneront puis s’égoutteront les coulures, gages d’une performance réussie, tant pour la récipiendaire que pour les mâles stagnant, s’apprêtant, sur les bords du cercle du désir, à venir verser leur obole au centre du puits que constitue la face choisie pour ses vertus hypnotiques, vertigineuses…

L’organisateur de bukkake est un ancien commercial reconverti dans l’artisanat sexuel. Il sait trouver les arguments, suggérer tous les avantages d’une situation au préalable taxée de bien des torts, il faut le déplorer. Comme le shibaru, le bukkake est un art du raffinement que seules les âmes élevées et bien nées peuvent apprécier.

Notre homme fonctionne loin des industries, sa démarche est solidaire, signalons-le pour le lecteur suspicieux, chicaneur (j’en connais). Lecteur de Boursky et de Chomdieu, fils d’un activiste soixante-huitard, petit-fils d’un résistant de la première heure (les plus cultes) et arrière-petit fils d’un surréaliste de la première génération (les plus cultivés), fan de métal mais aussi d’Hugues Aufrey (et, à la convergence des deux, de Led Zeppelin), l’organisateur de bukkake a toujours combattu les grands groupes financiers, l’impérialisme romain aussi bien qu’américain (il rechigne toutefois à s’opposer à l’impérialisme chinois par affection pour un oncle maoïste et le sort de l’Afrique chère à son coeur), il hait Trump et ne crache pas sur Poutine, c’est un amateur de la belle ouvrage, du produit frais et cultivé à l’ancienne, sans pesticide ni édulcorants.

Le choix du lieu n’est pas anodin, il doit, comme l’époque l’exige, tenir dans un endroit où le prolétaire a souffert, trimé, versé des larmes de sang pour nourrir les siens et sa pomme. C’est là que l’homme et la femme épris d’art moderne jouiront le mieux des bienfaits de la société de consommation en fin de parcours, certes, mais toujours sensible aux aléas de la mode vestimentaire comme aux dérives climatiques. On goûtera aux joies de la musique et du sexe, de la contemplation d’oeuvres d’art brut ou d’installations plus sommaires que l’architecture des lieux construits pour abriter au départ un atelier de métallurgie, une salle de couture, un hangar pour engins motorisés ou un dépôt de matériaux de construction.

Quand il organise un bukkake, on peut être sûr que l’activité sera menée de main de maître, dans la plus grande attention aux corps, certes, mais aussi au mental des participants. L’organisateur de bukkake est un artiste performer pour lequel chaque action est un one shot. Il est ainsi extrêmement rare qu’il fasse appel deux fois à un même personne.

Quand la face est trouvée, comme le joyau d’un écrin, le bijou d’une parure, il faut lui appliquer les hommes pile aptes à la couvrir, la mettre au mieux en valeur, pour lui conférer brillant et éclat. Les participants ne sont pas moins triés sur le volet pour leurs qualités d’intelligence, leur esprit de finesse, leur sens artistique mais non moins pour la qualité et la quantité de leur offrande matérielle. Même si l’activité confine aux meilleures performances, c’est un spectacle qui répond aux conditions du genre. Il doit de même, pour atteindre la perfection, susciter l’envie des participants et des spectateurs. Chacun donne de soi mais, suivant la formule féconde, selon ses moyens et selon ses besoins. Toutefois, pour préserver l’anonymat de la personne prêtant ses traits et, partant, sa physionomie, les enregistrements vidéos ou photographiques sont rigoureusement interdits et il n’existe aucune exception à cette règle, ni même de rumeur la remettant en cause.

Hormis le jour de la performance, les différents acteurs ne se rencontrent pas (ni avant ni après) même si on ne peut exclure que certains parviennent à demeurer en contact dans le but de reproduire l’événement. Les intervenants, pour la plupart des amateurs, sans être assurés de retrouver pareilles conditions d’excellence, ne remettront jamais le couvert et se contenteront de conserver de cette expérience des limites un souvenir indestructible qui pourra même avoir des répercussions sur la suite de leur sexualité. On a ainsi vu des acteurs et actrices vivre après une telle réjouissance une vie monacale sur le plan affectif.

L’organisateur de bukkake est un amateur de visages. Il est le seul à les photographier à la fin de la performance, maculés, ouvragés, défigurés, une fois les mâles écartés, partis se rebraguetter et ruminer leur exposition passagère. L’organisateur possède une galerie de photos impressionnantes qu’il ne donnera jamais à voir, même après sa mort – il l’a certifié par écrit. Vu la rigueur dont il a toujours fait montre dans sa carrière artistique et commerciale, on ne peut qu’accorder crédit à sa parole. Jamais quiconque n’admirera ces visages plus émouvants qu’une Vierge en extase, comblée d’aise par les attentions nombreuses et expansives dont elle a fait l’objet, ayant reçu les plus vibrants hommages que sa sainte face réclamait. S’il sera à jamais impossible de les voir, il n’est pas interdit, même avec force, de les imaginer.

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Images: Apparition d’un visage et d’un compotier sur une plage (1938) de Salvador Dali
Apparition/ Disparition de Leïla Jacquet

 

L’ÉLASTIQUE PRÉFÉRÉE

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Je l’ai trouvée autour d’un paquet de frites emballé, belle élastique vert bouteille à la ligne élancée, d’une rare résistance. Elle ne me quittait plus, me servait à tout. Elle tournoyait autour de mes poignets ou de mes doigts quand je ne l’utilisais pas en guise d’anneau pénien. Je la baisais, suçotais, mâchouillais et ce qui devait arriver arriva : un jour, je l’avalai.

J’ai bien tenté de me faire vomir mais elle a dû trouver refuge dans mon système digestif pour résister autant à mes efforts de l’y soustraire. Depuis plusieurs jours, il faut dire, elle ne supportait plus de se faire tirer. Je la sentais distante et lâche ; elle m’avait pris en grippe comme quand l’amour lâche : elle avait filé doux.

L’idée que je l’ai peut-être expulsée sous forme de matière fécale me lamente, me hérisse, me rend dur, constipé. Je l’imagine toujours courir en moi, relier des organes essentiels, séparés par des distances indues.

Quand je suis un peu tendu, je me dis que c’est elle qui se rappelle à mon souvenir et je suis ému jusqu’aux larmes à l’idée de nos amours roides.

LE PLUS BEAU NEZ DE LA TERRE

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Possédant une déjà enviable collection de nez, un amateur apprit qu’un tarin d’une rare beauté se baladait quelque part près de la ville de Kachgar, au pied des montagnes du Tian Shan. Traversant monts et déserts, crêtes et creux, pics et ravins, visages sans attraits et traits sans beauté, au prix de mille déconvenues, il parvint face à ce renifloir tant vanté, à juste pif.

L’ayant contemplé, mesuré, jaugé, photographié sous tous les angles, il proposa le deal qui généralement était accepté par les involontaires propriétaires des plus fins nez. Cette fois, la femme, par ailleurs d’une extrême laideur, qui jouait par ailleurs admirablement bien de la flûte à nez, n’accepta pas la somme offerte en plus d’une magnifique prothèse reproduisant à la perfection le blair insigne, sa seule richesse. Car son plus grand bien lui conférait dans son village le statut d’une princesse, d’une reine de beauté. Il se disait même que lors des actions de grâce rendues à son nez, en mars, au moment de l’éclosion des plus vives senteurs, la jeune femme atteignait des états extatiques, qui faisaient s’écouler de ses narines une morve d’or. Bien que notre homme fût âpre en affaire, tel qu’un collectionneur se doit de l’être, elle refusa la transaction.

Résolu au pire, il épousa la joueuse de flûte et tire désormais les vers inspirés par le nez de même que d’autres bénéfices qu’il n’appartient pas ici de révéler, en faisant toutefois abstraction, dans ce cas de figure, de tout ce à quoi l’appendice précieux est rattaché.

 

LA MALADIE DE LA POÉSIE

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L’existence de ce poète était devenue un enfer. Sans cesse, il était en proie au démon de la poésie qui le faisait écrire à toute heure du jour et de la nuit. Il avait beau publier deux plaquettes par semaine, épuisant ses amis éditeurs, qui tombaient en burn-out les uns après les autres, il n’arrivait pas à contenir le flux. Sa tête, mais aussi tout son corps, était devenu le terrain de jeu des muses du monde littéraire.

C’est alors qu’il se décida à consulter… un expert en maladie de la poésie, qui s’était répandue à la faveur du net mais plus encore des réseaux sociaux. Secrètement, l’expert, ex-malade en sursis et ancien poète transnational, était payé par un subside spécial de L’Organe officiel des Lettres pour combattre le fléau, pour conférencer de classe en classe sur le sujet afin de mettre en garde l’étudiant lambda des dangers de la poésie sortant du cadre académique et scolaire.

Mais le cas qui nous occupe était un cas d’école, attirant l’observation des maladies psychiques d’un nouveau genre de toute la planète. C’est dire si notre expert était à cran, près lui-même de rechuter. Tout d’abord, il proposa à notre poète que nous appellerons tantôt Paul Verbaud, tantôt Arthur Rimlaine (pour brouiller un minimum les pistes) d’écrire un roman au long cours, histoire d’occuper les muses sollicitées jusque là à un seul job à une espèce de travail à la chaîne mais c’étaient des muses rebelles, comme souvent chez les poètes, ce qui favorise aussi, dans les démocratures (il en va autrement dans les dictamolles où il n’est pas rare de voir le Poète épouser avec force les idées du pouvoir en place), du moins l’accueil du poète auprès de ses congénères et, accessoirement, aux membres de la commission d’aide à l’écriture (animés comme il se doit de personnes ayant le cœur sur la main quand il s’agit de dispenser l’argent public en vue toutefois d’assurer son propre avancement sur l’échiquier littéraire).

Notre expert consulta dès lors ses collègues des autres pays, toutes les ressources possibles du net, et des nouveaux fonds furent débloqués mais en vain. L’Organe des Lettres, géolocalisé poétiquement, en accord avec les plus hautes autorités de la médecine psychiatrique de ce nouveau domaine décidèrent d’isoler le poète dans un environnement idoine, ce qui nécessita de nombreux investissements. L’effort était à la mesure du péril car il s’agissait surtout d’éviter que le mal se répandît à l’étranger car vu la masse innombrable de publications de Paul Verbaud (à moins que soit Arthur Rilaine), il y avait un risque statistique non nul qu’au moins une plaquette, un poème ne fût traduit dans un idiome quelconque.

Ses facultés mentales et son appréciation du réel étant depuis longtemps dérangées, on parvint à lui ménager une réplique parfaite du monde où il vivait sans qu’il s’en aperçût en lui faisant croire que ses réseaux sociaux et éditoriaux fonctionnaient parfaitement, qu’il publiait même de plus en plus.
Certes, sa vie continuait d’être un enfer, mais à ce stade de la menace, sciences, techniques et littéraires se devaient de s’allier pour trouver une solution, il fallait éviter l’épidémie, la déperdition d’une partie des intellectuels, au risque de provoquer  une rupture complète des activités mentales de l’aliéné, mais dans ce cas cette possibilité était vue comme une aubaine.

Du fait de son isolement complet, il ne nous parvient plus rien de ce poète maudit et l’organe officiel de L’Organe des Lettres, Les Spirales du Carnet, qui joue la transparence, histoire de noyer le poisson de la maladie dans le bain du littérairement correct, ne nous livre plus rien le concernant. Fort possible par ailleurs, vu sa capacité phénoménale d’adaptation, qu’Arthur Rilaine  (à moins qu’il s’agisse de Paul Verbaud) se soit réincarné, à l’insu de son avatar virtuel, en plusieurs nouveaux poètes bien réels qui, cela dit, se démarquent déjà par leur production abondante, un rien diabolique, inquiétant les autorités administratives en charge du fléau.

UN CRITIQUE FRIGIDE

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Il faut pourtant que la critique se mêle toujours à l’éloge, le serpent aux fleurs, l’épine aux roses et la vérole au cul. 

Gustave FLAUBERT

 

Depuis une période indéterminée, ce critique ne trouve plus plaisir à lire.
Il se rappelle ses débuts tonitruants dans la critique littéraire où il n’était pas rare qu’il connût plusieurs orgasmes de lecture pendant une même journée. De l’aube au crépuscule en mordant sur ses nuits, il prenait son pied en lisant à tel point que les attachées de presse des maisons d’édition et la direction du journal qui l’employait s’inquiétaient de sa maigreur, de son visage creusé par la fatigue. Il mangeait et buvait peu mais il lisait comme jamais. Il avalait des livres et des livres dans une joie profuse. Il rendait compte de ses bonheurs de lecture dans des articles enjoués, bien tournés qui, à leur tour, généraient des lecteurs heureux, vifs, avides de lire. L’édition roulait sur l’or et les auteurs étaient fêtés comme des princes…

Aujourd’hui, il a beau se répéter, tel un mantra de Maitre Coué, « je vais jouir je vais jouir » en ouvrant un livre, chercher le point G du texte, varier les positions de lecture, il ne l’atteint plus. Son gland reste encapuchonné, sa bite molle, ses testicules pendants entre ses jambes de lecteur assis, irrémédiablement assis.

Alors qu’il voudrait symboliquement exhiber aux yeux de son lecteur une trique de taureau, écrire avec son foutre des articles enthousiastes, sa plume lui tombe des mains, le papier flétrit, se rabougrit, et finit en boule dans la corbeille.
Parfois encore (ne caricaturons pas le monde littéraire déjà bien accablé !), lors d’impatientes lectures, il approche dans des paragraphes ou des strophes rares, d’humides touffeurs jadis rencontrées à foison, il hume l’air du sexe du livre mais, le paragraphe suivant, la ligne d’après qui déraille, le vers subséquent qui part en couille, qui n’assume pas le suspens ménagé jusque-là, tous les espoirs mis en lui, il déchante, il débande et finit par cracher par terre plutôt qu’expédier sa semence dans un puissant (é)cri(t) de contentement. C’est l’insulte plutôt qui fuse : Littérature de merde ! Écrivains de mes deux ! Éditeurs à la noix !*

Les éditions raffinées le désespèrent comme une femme aux atours somptueux, à la peau d’une rare finesse, luisante sous les lumières, naturelle ou artificielle, aux pores comme autant de minuscules sexes, aux bijoux rares et aux parfums subtils qui, au lit (tous ses charmes étant lus), se révèle un glaçon, pur joyau, cela dit, d’une banquise en voie de disparition. Il aspire plutôt à un livre-souillon, aux pages tachetées de café, brunes de sueur séchée, mouchetées de loups de nez ou de moustiques-tigres inscrits dans le tissu du papier comme autant de fossiles d’une époque révolue et qui, la petite mais magnifique salope, se donnerait à lui comme jamais, extrayant son jus de critique comme le lait d’un pis plein jaillit dans la main tripoteuse et experte de la féminité lourde et odorante des vaches. Voire des pages manuscrites vierges encore de toute lecture, de toute interprétation critique…

Lui qui passait naguère pour un passeur de livres apprécié bouchonne dans les entournures, il attend le livre-Destop qui débouchera les tuyaux encombrés de visquosité, de déchets gros comme des étrons.
Alors, il se sert de substituts, il triche, il va rechercher des livres osés, d’anciens livres flairant, malgré les années passées, toujours le neuf, la novation (comme disait Barthes), le Nouveau (comme lançait Rimbaud) et non le rance, le resservi, le périmé depuis deux siècles, et il s’aide à la façon d’un gode ou d’un anneau pénien pour parvenir à l’acmé.

Mais le mélange des genres ou plutôt des époques ne lui réussit pas. C’est un pur critique, qui n’admet pas les mixtions. Même les miscellanées bien accomodées à la sauce du jour, s’il s’en trouvaient encore, ne le tireraient pas de sa léthargie. Même un seul vers parfaitement résonant, un aphorisme tourné vers les étoiles et non vers les bas-fonds du sens, même une phrase insolite qui aurait le goût du passé et d’un avenir meilleur jamais encore figuré pourrait dans un jaillissement lui apporter le bonheur à défaut de se faire sans cesse désiré.

Il le reconnaît, il est désormais un critique frigide, un lecteur acariâtre qui en est venu à éloigner le facteur en lui envoyant à la tête des livres de la veille de peur qu’il laisse tomber dans sa boîte un nouvel arrivage de livres sans saveur, ni odeur ni piquant ni piments malgré les appellation d’origines contrôlées, les quatrième de couverture alléchants, les critiques montées en épingle (quand le livre est une réédition) ou à venir (par les mots qui vont truffer les articles de presse écrits à la lumière d’un quelconque écran).

Tout est fade, morne, clean, cynique, destiné au recyclage ; l’indigence est le nouveau goût du monde.
Alors, il baise et s’abreuve d’images (à défaut de métaphores renversantes), il se disperse et pisse de la copie ; faut bien remplir sa carcasse de liquide pour que tout à l’intérieur baigne, glisse irrémédiablement vers une fin désormais providentielle.

Le livre est triste et j’ai connu toutes les femmes, dit-il en paraphrasant Mallarmé.

Certains soirs de malsaines beuveries, il se dit qu’il pourrait écrire de la fiction ou de la poésie mais il sait qu’il ne ferait qu’ajouter du non-bandant au sans relief existant. Il a au moins ça pour lui, la lucidité. Mais comme l’a écrit Char, c’est une blessure brûlante destinée à s’évaporer à l’approche du soleil, tel Icare, ce con ailé de la mythologie.
Il allume la télé ou son portable, il ouvre les journaux, il guette toujours le volume qui le délivrerait de son impuissance. La prescience de la rentrée littéraire le fait encore un rien vibrer ; il a l’espoir chevillé au corps ; c’est un vieux romantique, un cœur farci de guimauve. Il lui reste un grain d’espoir, qu’il finit par moudre dans le moulin des activités dérisoires qui nous tiennent lieu de vie, tel un fil cassé ne pouvant se défaire de sa dernière perle.

Puis il se dit qu’il y a de plus grands malheurs dans la vie littéraire comme le refus d’un énième manuscrit par un éditeur blasé ou d’un article par la direction du journal où filtrerait trop le désenchantement et il rit, il rit… d’un grand, d’un beau rire qui se résorbe dans un sanglot long.

La veille de la rentrée littéraire, le directeur de journal l’ayant appelé en vain sur son portable craignit le malheur annoncé et prévint la police qui se rendit à son domicile. On le trouva par terre près du sofa où il aimait encore à lire, la bouche encombrée jusqu’à la glotte de papier prémâché, qu’il avait enduit d’alcool pour mieux l’incorporer et formé de pages de ses quatre ou cinq livres préférés dont il avait composé un bol livresque mortel. On ne put pas bien distinguer la page de quel ouvrage lui avait finalement été fatal. On pense même qu’il fut surpris du sort de son geste et qu’il eût voulu vivre encore, regrettant dans un dernier spasme la littérature dont, au fond de lui, il avait n’avait pas totalement désespéré.

C’était le dernier signe, indistinct, certes, qu’il livra au monde des vivants que cette mort, interprétable désormais à l’infini, comme les plus beaux textes qu’il avait lus et sur lesquels il avait écrit des pages tout aussi admirables. C’est sur un ultime appel lancé aux écrivains, les seuls vrais amis de sa vie, qu’il a si bien servis, qu’il a décidé de faire ses adieux.

 

   * Les insultes ont été revues à la baisse de façon à ne pas heurter les acteurs du monde littéraire toujours susceptibles de lire, même après sa mort, ces propos et de salir ensuite la mémoire du critique disparu.