UN TEXTE INEXISTANT

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« Dans leur curriculum vitae, beaucoup passent sous silence leur inexistence. »

Stanislaw Jerzy Lec

 

Il était né du ventre inexistant d’une femme inexistante aidée dans son inexistante parturition par le personnel inexistant d’une clinique néonatale inexitante après avoir été fécondé par l’inexistant sperme d’un inexistant mâle quelconque ayant vécu la non existante enfance classique de tout inexistant être vivant entre d’inexistants jeux et d’ô combien inexistants apprentissages. Il avait été nourri d’inexistantes nourritures, aussi bien matérielles que spirituelles. Il avait connu d’inexistantes amours et de tout aussi inexistantes douleurs. Il avait consumé une inexistante vieillesse qui l’avait inexorablement conduit à une inexistante mort certaine.

Il repose dans une inexistante tombe d’un inexistant cimetière de cette inexistante planète sur laquelle sont gravés dans l’inexistant marbre des inexistantes pierres tombales ses inexistants nom et prénom suivi de deux inexistantes dates d’un temps tout à fait inexistant.

Régulièrement d’inexistants proches viennent sur son inexistant sépulcre se souvenir avec une inexistante mémoire d’inexistants moments vécus en son inexistante compagnie. Il arrive qu’ils versent d’inexistants pleurs et déposent d’inexistantes fleurs qui consolent de cette inexistante perte leur trop irréelle désolation.

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L’AMOUR À L’ELASTIQUE

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 Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

 Arthur Rimbaud

 

Avec des élastiques, je dessine tes yeux, tes lèvres… Puis j’étire, j’étire… Et tes yeux, et tes lèvres plissent à l’infini. Avec les dents, je fais vibrer la ligne de tes yeux, de tes lèvres et j’entends un son de guimbarde qui me scotche, me caoutshoote : cils en sursis, gencives incisives, narine prise en sandwich entre deux lignes de coke, oreilles aux aguets et seins aux aréoles assassines…

Ton corps, je l’écoute alors me raconter ce que je veux qu’il me dise. À ta guise je vois et je mords ta langue, je bois et j’avale tes larmes. Ton âme est ma loi et ta peau régit mon cœur. Foin de tralala et de courbes tendant vers leur asymptote. Tu es mon pic, mon Puy du Fou, ma putain de colline de tendresse. Je mesure mes frondes à l’aune de ton front, la longueur de mes plongées à la profondeur de ton con.

Je dois distendre les liens car c’est trop fort et je devine que tu crains pour l’avenir de notre liaison. Si elle se rompt, elle entraînera l’éclatement de nos espérances et ce n’est pas beau, pas bien ragoûtant des morceaux d’imaginaire éparpillés parmi un amas mou de désirs distendus.

LÀ-HAUT, LÀ-BAS

9804873033_97767be698_b_d.jpgCette chevelure qui mesure la moitié d’une femme. Halée par une main invisible sur un chemin de rêve (là, qu’y ferais-tu ?). Qui la recouvre à demi sans avoir besoin d’autre chose, d’autre robe. Des jambes qu’on imagine dans le prolongement, comme une langue bifide et luisante à une gorge prise.

Et dans ce renversement d’image, les dents adorables des orteils à la perpendiculaire de la surface de chair qui fait arrogamment face au regardeur ou délicieusement se retourne sur deux moitiés de lune maintenues en équilibre et en beauté par une ligne d’ombre absolue (là, qu’y ferais-tu ?). Aux ongles teints qui attirent l’attention malgré eux comme des touches de couleurs dans un ciel de traîne (là, qu’y ferais-tu ?). Hâlée, oui, comme cette peau pimentée de grains de  beauté. Avec une bouche si large qu’elle découpe le visage à l’horizontale, le blesse et le magnifie (là, qu’y ferais-tu ?). Une épaule découverte où glisse la bretelle fine d’un soutien-gorge cachant une poitrine suave à n’en pas douter (là, qu’y ferais-tu ?). Au verso d’une longue plage de peau descendant vers la mer.

Des yeux baignant dans une aube calme, comme ayant rassemblé le brun des grains dans leurs prunelles, le beau brun des bronzages de mots au soleil des pages ensoleillées. Pour un prêt à tempérament à un taux scandaleusement bas résille dans une banque d’images inviolables (là, qui ferais-tu ?). Un front semblable à un champ de blé impressionniste s’étendant de la ligne d’horizon du regard jusqu’à la frange d’épis de cheveux en bataille qui s’ébattent comme des chiennes avides d’une main caressante et floue. Des cils et des sourcils bien taillés comme des haies minuscules, légèrement courbées, suivant l’inclinaison des phares et des fards (là, qui ferais-tu ?).
Paysage à la fois serein et en attente de tourment, de tournants. Lignes courbes, en mal d’envol, terrassées dans le ciment d’une chair absorbante et nue. Et rien n’a encore été dit de ces endroits monstrueux et paradisiaques à la fois, aux confins de zones sourdes aux appels de même que sous-exposées aux regards autres que ceux des aigles et des chouettes. Ces hauts volumes comme ces failles profondes… (là qu’y ferais-tu ?).

  – Je rêverais en craignant les réveils, les sonneries amères du réel. Je crèverais toutes les couches de nuages de l’instant pour accéder à l’astre d’un printemps éternel et radieux, et si haut dans le ciel. J’inclurais la lune dans les ronds des lassos de l’oeil et des triangles de peau humide comme des voiles de caravelle. J’avancerais tel un égaré sans me soucier des ornières de boue vers une source de sable mouillé à souhait. Je dévalerais la pente des plaisirs. J’engrangerais des sensations et des senteurs, des sentiments pour mille ans puis je m’évanouirais, je disparaîtrais dans la cendre de mes feux pâles, dans le ventre de ma terre pour me souvenir à jamais de ces minutes volées à la course des planètes (mais là qu’y ferais-tu ?)

  – Je tomberais indéfiniment. Encore et toujours vers un temps d’avant la naissance du désir, assurément.

 

La photo est de Stephen D. Colloun, 1955

Le souffleur de sens

Dans la lune qui vient sur le seuil de la nuit ou sur le jour qui tombe dans l’eau plus sombre qu’un ciel d’orage, le souffleur de sens affûte ses silences.

Il cloue au mur les mots.

Il sonne les cloches aux chapelles vides.

Il énonce des déchirures sans lambeaux.

Il ne change rien à la façon de dire.

Il saute d’un arbre transparent à son reflet de branches mortes.

Il donne la terre des riches au soleil des pauvres.

Il caresse un cyprès et deux ou trois filles aux jambes d’olivier.

Il plonge avec le plongeur dans le bassin du songe.

Il dure moins qu’une femme aux aguets sur les poumons de son amant en apnée dans le désir.

Il rougit le poisson.

Il met dans la bouche d’un sexe la queue d’une otarie.

Il ne marie pas les enfants de la marée avec le cri des mouettes.

Il déjeune d’un manchot et d’une simple raie.

Il reste en équilibre sur sa faim.

Il ne plie pas le coude pour faire ployer le bras de mer.

Il s’instruit du froid quand le froid le déstabilise.

Il se défenestre pour ne pas crouler sous le poids d’un murmure.

Il prolonge au-delà du ruban le devenir du nœud.

Il s’émeut d’une algue libérée, d’un éclat de miroir dans la chair d’une image.

Il montre la voie de la feuille à l’araignée d’eau.

Il ne change rien à la façon de dire.

Il dure tant que l’aube monte des terres endormies.

Puis il s’arrange avec les voix du dedans pour s’orienter dans l’existence indéfinie.

 

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Sens interdits

Dame ouïe

Chaque matin, Dame ouïe vient prendre dans son écuelle sa ration de bruits. Puis on ne la voit plus de la journée, elle roule, avec les bouches de passages, se collète, a-caustique, aux petits tintamarres et les tonnerres de basse fréquence qui finissent par lasser. Ses préférés sont les chuchotements goguenards et les cris percés d’oiseaux qui lui font comme des caresses blafardes sur l’échine, de flous frémissements. La nuit, elle se repaît de silence, comme on fait le plein de pain avant un jour vide de gluten. Au matin suivant, aphone, un chat dans la gorge ?, Dame ouïe est là qui vient manger dans ma main des bruits de paume ouverte sur des poignées de lumière.

 

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 Champs d’yeux

À perte de vue, s’étendent des champs de lunettes. En fait, les lunettes agissent comme des serres. Elles protègent des cultures d’yeux. Qui apprennent à voir le ciel, de jour comme de nuit.

On plante les semences d’yeux au printemps. Et les fruits viennent à maturation début septembre, de façon à contempler au mieux les différentes nuances de brun et d’ocre qui caractérisent l’automne. Avec les blancs, on fait une espèce de neige artificielle qu’on dépose sur les paupières fatiguées lors des longues soirées d’hiver.

Personnellement, j’ai gardé des prunelles ramassées sur ces champs-là. Par nostalgie du pays des yeux, parfois je les remets et je revois toute mon enfance.

 

Jean Ferrat à l’honneur

Lettre de Philippe TORRETON à Jean Ferrat

 http://blogs.mediapart.fr/blog/netmamou/240412/lettre-de-philippe-torreton-jean-ferrat

Une chanson pour Jean Ferrat, texte de Denys-Louis COLAUX

http://denyslouiscolaux.skynetblogs.be/archive/2012/04/24/une-chanson-pour-jean-ferrat.html

Sur le site de D.-L. Colaux, lire aussi une biographie de Jean Ferrat et une présentation et une interview d’un de ses paroliers, Guy THOMAS

http://denyslouiscolaux.skynetblogs.be/

Ma France

J’arrive où je suis étranger (texte d’Aragon)