Le carnet fertile

Je dépose mes graines de textes dans le carnet fertile et, quelques semaines plus tard, le résultat dépasse toutes les espérances. Les textes sont mûrs, ils ont poussé tout seul au bord des pages. Le danger serait alors de les oublier à l’intérieur, qu’ils prolifèrent et débordent sur la couverture, investissent la bibliothèque, la maison où je vieillis, le monde où je respire et qu’il recouvrent la terre entière. Ou bien que, parvenus à maturité, ils dépérissent, se déconnectent du réel, donnent des phrase vides, des mots creux. Couper le texte au bon moment est le seul art dans lequel j’excelle. Quand c’est fait, il me reste à recopier les textes dans un carnet-jardin où viendront les admirer des promeneurs solitaires en mal de sensations mortes. 

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L’aventure intérieure

Moi aussi j’ai été bourreau, cheminée d’usine, feuille de saule, enveloppe charnelle. Je me suis envoyé de par le monde avec de la fumée sous les ailes et de grandes épées à saucisonner les royaumes de bonté en rondelles de violence. Comme vous vous en doutez, cela n’a pas duré: la supercherie a été dévoilée. Je suis redevenu ce qu’au fond j’étais toujours resté: un désert de solitude, une girouette, une mouche à caca. Et j’ai continué à écouler mon sable froid telle une clepsydre de glace en tournant sans fin à la recherche d’une déjection canine de la plus chaude importance.

Bol verbal

Les voyelles avalées tombent dans la trachée artère avec un bruit de glotte mal refermée. Pour les repêcher, il faudrait une ligne de mots avec un appât bien garni. Il ressortirait de l’étang aux nourritures spirituelles avec aux entournures des restes de mots moisis, des filaments de lettres sales, des phonèmes endommagés. Les voyelles avalées, en chutant, franchissent le mur du son, elles pétaradent dans le corps du texte dans un bruit de tonnerre verbal. Le ciel interieur s’illumine de traînées de paroles. Le vent souffle si fort qu’il faut ouvrir toute grande les voies d’accès à l’irraison. On s’époumone et les poissons du soufle déversent leur cargaison d’huile essentielle. Les voyelles oubliées raclent les fonds de langage en venant résonner dans l’alphabet.

 

 

 

Les lèvres volantes

J’ai soufflé sur des lèvres brûlantes. J’ai soufflé sur des lèvres glacées. Si fort qu’elles se sont envolées et ont atterri à mes pieds. Si fort qu’elles  se sont attachées  à mes semelles et que je ne peux plus faire un pas sans qu’elles baisent systématiquement tout ce que mes chaussures  foulent.

 


L’art d’accomoder les foules

Prenez une foule bien fraîche, agitez une heure, plongez-la dans un gaz lacrymogène d’essence de salarié ou d’étudiant ; retirez, faites revenir dans une poêle bien chaude ; mettez-y quelques tiges de thym, des épices policières, des pattes de poulet en pagaille ; faites refroidir au cabanon pendant une nuit ; sortez la foule au grand air, faites-la sécher avec des herbes axiomatiques et des feuilles de paie périmées pendant une journée sous un soleil de plomb ; si elle vous em… encore, coupez-la en dés, faites-la bouillir ou aspergez-la d’un acide de votre convenance ; dispersez ses cendres sur une cause entendue depuis toujours ; fichez-la, punaisez ses photos, légendez-là, digérez ses héros une semaine puis embarquez-en une autre, variez le mode de cuisson mais surtout ne gardez jamais au congélateur plus de trois mois : elle serait bonne pour les poubelles de l’histoire.

 

 

en signe de solidarité avec la grève nationale en France

 

Sur Libé.fr

« Les manifestants rivalisent d’originalité pour porter leurs slogans et revendications. Grosses, petites, hautes, récupérées ou colorées, les pancartes restent le meilleur moyen. Mais une bonne pancarte n’est rien sans un bon porte-pancarte… La preuve en image« :

http://www.liberation.fr/societe/1101404-la-manif-version-pancarte:i-11


Le vent léger

Il y a de la lumière à l’étage. Mes parents marchent sur le plancher sans faire de bruit. Je monte doucement. La lune est pleine d’ombres. Le vent est léger, l’air lourd. Le printemps peine à venir, je piétine les premières fleurs, je jette par la fenêtre une vieille maladie bleue. Ils me reconnaissent au premier regard, leur face s’illumine. Ils me mettent les fers, m’enchaînent à des souvenirs d’enfance. Le souffle me manque, je tousse, je crache du verre. Je me réfugie sous la table où le chat me rejoint, ses poils sont doux. D’une boîte à chaussures vide, je retire des porte-clés en forme de crâne, des mèches ensanglantées. Je les remets en place puis viens boire mon bol de lait chaud avec du miel. Je vais dans ma chambre où j’ai mes livres d’images, mes raisons d’espérer. Demain, c’est l’école où j’apprendrai à tirer les cheveux des filles sans leur arracher et à aimer les chats comme je dois les aimer.


 

Le spectacle intérieur

Quand elle m’a apporté le pot aux roses, je lui ai retourné sans ménagement sur la tête, et du sang a coulé. Beaucoup de sang. Quand son corps se fut vidé, je l’ai rempli de roses. J’ai regardé dans les yeux pour voir à l’intérieur du corps nouvellement comblé quelle tournure il avait pris. Le spectacle m’a inondé de joie et, même si elle a longtemps pleuré, j’ai su que j’avais bien fait.