LE PARRAIN III – ARTICLE à 4 VOIX

Les trois Parrain de Coppola, une mini-série avant l’heure ?

Article à quatre voix, où Philippe Remy-Wilkin (Ciné-Phil RW) ouvre des sillons dans lesquels s’engouffrent puissamment ses amis cinéphiles Thierry Van Wayenbergh (TVW), Bertrand Gevart (Bert G) et Krisztina Kovacs (Kris K).

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Le Parrain III de Francis Ford Coppola (EU, 163 minutes, 1990).

Phil RW : Reprendre un succès près de vingt ans plus tard, ça présage rarement du positif. Dans tous les arts. Ça annonce l’artiste qui a perdu le fil de la reconnaissance critique ou populaire, les dettes, etc. Et non l’intransigeante nécessité créative. Par charité, on s’abstiendra de livrer des exemples. Les Bronzés III, Les Passagers du Vent (en BD)… Ah, on n’est pas charitable ? Non ! En l’occurrence ? C’est un bon film, voire même un fort bon film… qui reste à mille coudées pourtant du Grand Art des parties I et II.

Bert G : On perd l’esthétique du diptyque dans ce troisième volet. On retrouve le Hollywood classique avec une précision minutieuse et lente des cadrages, qui s’arrête sur des détails de mise en scène. C’est sans doute ce qui permet une adhésion sans équivoque du public et accentue la crédibilité du récit mêlant Histoire et fiction.

TVW : Pourtant… Walter Murch, le monteur des Parrain (comme d’à peu près tous les films de Coppola), préfère considérer chaque film comme une entité individuelle et non comme partie d’un triptyque.

L’histoire secrète du projet ? Une affaire de sous (décidément !) a tout chamboulé ! Coppola rêvait de construire Le Parrain III autour de la mort de Tom Hagen, le fils adoptif de Vito Corleone, il aurait ainsi créé un ensemble parfait, trois récits équilibrés, centrés chacun sur la mort d’un frère (Sonny, Fredo puis Tom). Il a envoyé une ébauche de scénario à Robert Duvall (qui incarnait Tom Hagen dans les I et II), celui-ci a donné son aval mais, vu l’importance du rôle… exigé un salaire équivalant à celui d’Al Pacino. Devant le refus catégorique de la Paramount, et malgré les efforts incommensurables d’un Coppola jouant au mieux les entremetteurs, l’acteur a fini par jeter l’éponge. Résultat : Duvall n’est pas dans le film et son absence rend la troisième salve plutôt bancale.

Cependant, n’exagérons pas… comme Philippe (« Mille coudées en-dessous de… ») ! Ce III, articulé comme un fantastique opéra tragique et filmé avec génie, trouve, à travers la lassitude d’un Michael frappé par le sceau du destin et incapable d’atteindre la rédemption tant souhaitée, ainsi qu’à travers les citations et références aux précédents épisodes, non seulement une véritable cohérence mais, plus encore, la conclusion la plus juste et la plus émouvante possible à la tragédie des Corleone. On touche au chef-d’œuvre… du bout des doigts.

Phil RW : Le Parrain, in fine, a des allures de franchise. Ça saute encore plus aux yeux avec le III. Il y a une mécanisation du récit, d’une partie de ses axes, thèmes ou épisodes. Ainsi, les trois films se terminent par une grande scène mondaine (réminiscences du Guépard ?) entrelardée d’une série de règlements de comptes. Il y a un public plus populaire qui désire retrouver SES ingrédients, il est donc servi. Il y a un autre public, minoritaire, qui grimace un peu, préfère une explosion imaginative.

Phil RW : Le casting était merveilleux dans les deux premiers films, un Kubrick a même décrété que le premier du lot était le meilleur de l’Histoire du Ciné. On avait Pacino et Marlon dans le premier, Pacino et De Niro dans le deuxième, entouré de magnifiques rôles secondaires, tertiaires et même quaternaires (l’acteur fétiche de Pasolini qui joue les porte-flingues). Mise en abyme de mon rapport au film : Pacino, qui semble un autre homme, laisse beaucoup de place à Andy Garcia. Or Andy est un bon acteur, que j’ai jadis beaucoup apprécié, mais il entre ici en compétition avec Brando et De Niro, ce qui est trop lui demander. D’où une sensation d’appauvrissement. On a quitté le mythe, il n’en reste que de (somptueux) accents. Qui plus est, face à lui, sa (trop) chère cousine, la fille du Parrain, est jouée par Sofia Coppola… qui a beaucoup de charme sans avoir le physique de l’emploi. A tel point qu’elle sera vue comme une pistonnée (fille de Francis) et raflera deux fois le prix de la pire révélation de l’année (NDA : s’en prendre à des jeunes et non à des vedettes confirmées est lâche et idiot). Du coup, elle abandonnera un métier commencé dès le berceau… pour se tourner vers la caméra (autre histoire, très intéressante vu qu’on lui doit les magnifiques Virgin Suicides et Lost in Translation).

Phil RW : Ce Parrain quitte l’Histoire américano-italienne pour tenter d’embrasser la marche du monde (plus profondément que dans le II avec Cuba), nous confrontant aux intrigues européennes et vaticanes (la mort de Jean-Paul Ier, etc.) mais la partie qui m’émeut est la plus intime : les amours contrariées des deux cousins. C’est le grand paradoxe de mon rapport au film : la relation Garcia/Coppola me plaît beaucoup mais tire le film vers… autre chose.

Phil RW : En filigrane du thriller et des sillons narratifs, une nouvelle salve de réflexions sur le rapport à la famille, à l’identité, aux racines, aux conventions, à l’émancipation… Ce qui fait que ce troisième opus, loin du mythique diptyque, aurait pu être un de mes 10 films préférés de l’année 1990.

Bert G : En surplomb du triptyque, je pose une question quasi historico-sociologique : « Comment peut-on expliquer l’immense popularité́ de la série Le Parrain à une époque où ce type de cinéma était presque voué à ne plus être produit, suite notamment à l’émergence du New Hollywood ? ».

Phil RW : La loi des compensations ? Les créateurs ont une longueur d’avance et offrent un cinéma nouveau, plus réaliste, branché quotidien, la foule, du coup, s’enthousiasme pour une œuvre à rebours. Un peu comme un déclin du religieux ou un avènement des Lumières est compensé par un attrait pour le surnaturel, l’alchimie, l’ésotérisme…

Bert G : Le Parrain (Brando/De Niro puis Pacino) ne répond à aucune règle de droit mais à un code d’honneur interne à son organisation. Or les années de production (regroupant toutes les étapes, adaptations scénaristiques, levée de fonds, castings, etc.) sont des années très mouvementées sur le plan socio-politique (vive émergence de la modernité, guerre du Vietnam, tensions ethniques, traumatismes des assassinats des deux Kennedy et de Martin Luther King, etc.), où la confiance à l’égard des différents pôles étatiques s’érode. Le Parrain s’engouffre dans la brèche ouverte par un trop-plein d’ambiguïtés morales. Lui est omnipotent, avec droit de vie et de mort, il gère toutes les structures, privées et professionnelles. La dilution de la confiance pour les institutions officielles génère une fascination pour l’image mythique de la Mafia, qui se tisse au fur et à mesure de la série.

Phil RW : Qui, il est vrai, surtout dans le I mais à nouveau dans le III (quand Corleone aide le Pape !), a des allures de contre-pouvoir… pour le meilleur aussi et pas que pour le pire.

TVW : Hum… Il y a beaucoup à répondre !

Si les movie brats du Nouvel Hollywood (Scorsese, Coppola, Friedkin, Bogdanovich, Peckinpah, Hashby, Cimino et leurs acteurs De Niro, Nicholson, Richard Roundtree, Al Pacino, Elliott Gould, Faye Dunaway, Jane Fonda, Sissy Spacek, etc.) envoient promener les studios, piétinant allègrement les règles classiques, emboîtant le pas de la contestation qui souffle sur les USA à l’époque, ils poursuivent un mouvement initié par d’autres. Ainsi Kubrick ou le franc-tireur Cassavetes ont déjà tenté non seulement de tenir tête aux studios mais aussi d’obtenir le contrôle le plus absolu possible sur leurs œuvres. Avec des résultats mitigés mais des résultats tout de même. Et, bien avant eux, Lubitsch, contournait la censure du Code Hayes avec génie, créant la fameuse et inimitable Lubitsch Touch. La nouveauté réside dans le fait que le Nouvel Hollywood s’est édifié à la faveur de plusieurs défaites des studios, des flops qui ont lézardé leur toute-puissance. Une bonne partie de la jeunesse, éprise de liberté et pleine d’imagination, s’est engouffrée, dans la brèche providentielle. Ces jeunes vont mettre en avant les marginaux et la contre-culture (liée notamment au rejet des réponses trop faciles des institutions autour de la guerre du Vietnam) et façonner le cinéma américain le plus libre qui ait jamais existé, sans doute l’un des plus grands cinémas du monde, durant la décennie dorée des seventies.

Ça ne veut pas dire, comme tu sembles le sous-entendre, Bertrand, que le cinéma classique n’est plus. Sa matrice existe depuis les premiers tours de manivelle des frères Lumière et des opérateurs Edison… et ne cessera jamais d’être : elle est la fondation-même du 7ème Art. La preuve ? Les films catastrophe (La Tour infernale, etc.), les blockbusters (Les dents de la mer, etc.) ou les mélos tire-larmes (Love Story, etc.) produits en nombre au même moment. Et même… ce Parrain… qui conjugue avec maestria ce qui se fait de mieux dans le cinéma classique (solidité, plans travaillés et posés, beauté de l’image) et dans le Nouvel Hollywood (rapport frontal à la violence, rébellion à l’autorité – même si le clan Corleone possède ses propres lois, sa vocation mafieuse le heurte aux institutions, à la morale citoyenne, etc.).

L’immense popularité de la trilogie ? Je pense qu’elle est liée à cette part de soi que l’on peut trouver à travers les failles (typiques du Nouvel Hollywood), les destins pas franchement rêvés des Corleone. La fascination du gangster mythique ? Elle me semble d’un autre temps, chevillée plutôt aux films du début des années 30, avec comme corollaire la mise en chantier du fameux Code Hayes. Cette popularité, je la vois davantage, comme Philippe, dans la formidable charge émotionnelle qui fait vibrer l’écran, traverse les films et cette famille Corleone, au fond si proche de nous, qui pourrait être nôtre.

 

PS Notre rédac’chef Eric Allard nous a parlé d’une incroyable affaire de symbolique chez Coppola… relative aux oranges ! Et qui surplomberait toute la saga ! Du coup, nous renvoyons à cette fort amusante/intéressante analyse, parue en 2010 :http://cinefabrika.blogspot.com/2010/03/lorange-dans-la-trilogie-le-parrain.html

Pour mieux connaître nos quatre cinéphiles…

Krisztina KOVACS : Née quelque part dans les Carpates d’un père poète et d’une mère écrivain qui m’a lu Les 1001 Nuits enfant, je pense qu’on apprend autant des voyages et des livres que du cinéma. Diplômée de l’ULB en littératures française et anglaise, j’ai vécu pour mon master puis mon travail aux Pays-Bas et maintenant en Suisse.  Bruxelloise dans l’âme, j’ai fait mes premiers pas en 2007 en tant que jeune critique pour Indications sur les conseils de mon professeur de français, qui n’est autre que… Rossano Rosi (Phil : mon romancier belge préféré avec Patrick Delperdange). J’écris pour Karoo (la plateforme culturelle qui a succédé à la revue littéraire Indications) à distance depuis 2014 : https://karoo.me/author/krisztina

Bertrand GEVART : Cinéphile bien avant mon admission à l’IAD, j’ai consacré ma courte existence aux études en art et en philosophie. Je suis rédacteur pour diverses plateformes culturelles et cinématographiques (KarooCinergie.be, etc.) : https://karoo.me/author/bertrand. Et, en vrac : je suis un grand passionné du cinéma de Jonas Meka ; je suis en train de rédiger un recueil de textes en prose (poésie libre) ; j’admire André Gorz, Jean-Philippe Toussaint, Mauvignier et Marc-Edouard Nabe…

Thierry VAN WAYENBERGH : Critique de cinéma (Moustique), dont les lumières sont régulièrement sollicitées par Phil RW et Julien-Paul Remy :https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-la-nuit-du-chasseur… (entre autres).

Philippe REMY-WILKIN: romancier, scénariste de BD et critique, il est l’auteur sur Karoo d’une remarquable Cinéthèque idéale (liens ci-desssous). En savoir plus sur son blog.

Ses chroniques littéraires et sa revue des Lettres belges francophones sont à découvrir ici sur Les Belles Phrases.

Si l’Histoire du Cinéma vous botte, allez découvrir sur KAROO la Cinéthèque idéale de Ciné-Phil RW and Friends (bande à laquelle Philippe Leuckx himself vient de se joindre) :

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-chapitre-4-les-annees-1940

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-chapitre-3-les-annees-1930

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-2-les-annees-1920

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-chapitre-1-annees-1910

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-chapitre-0-la-prehistoire

 

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LE PARRAIN II – ARTICLE à 4 VOIX

Les trois Parrain de Coppola, une mini-série avant l’heure ?

Article à quatre voix, où Philippe Remy-Wilkin (Ciné-Phil RW) ouvre des sillons dans lesquels s’engouffrent puissamment ses amis cinéphiles Thierry Van Wayenbergh (TVW), Bertrand Gevart (Bert G) et Krisztina Kovacs (Kris K).

 

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Le Parrain II de Francis Ford Coppola (EU, 200 minutes, 1974).

Phil RW : J’ai entamé avec, collé au fond de la rétine ou du cerveau, l’idée, propagée par la rumeur, que ce pan II du diptyque (une adaptation de Mario Puzo, rappelons-le, qui a écrit scénario et dialogues avec Coppola) était supérieur au I, ce qui est très rare. Au jeu des comparaisons ? Cette partie m’a paru plus émouvante (l’enfance de Vito Corleone, les relations familiales tragiques…), plus ancrée dans l’Histoire (reconstitutions de l’entrée des migrants via Ellis Island ou de la Havane des affaires au moment de la révolution castriste)… On est toujours installé dans une fresque puissamment agitée où la musique, la qualité visuelle, le casting assurent un confort maximal, les scènes marquantes une imprégnation durable. On a perdu Marlon Brando mais gagné Robert De Niro, qui va devenir le plus grand acteur des années 70. Al Pacino poursuit quant à lui son sillon et se monumentalise à son tour.

TVW : Tu ne crois pas si bien dire. Les critiques ne sont pas rares à trouver ce Parrain II, élégie funèbre sinueuse, supérieur au Parrain premier du nom. Ce deuxième opus est plus proche d’une tragédie grecque, racontant en parallèle la chute d’un Michael Corleone, assoiffé de pouvoir jusqu’à l’impensable, et l’ascension antérieure de Vito, l’immigré italien devenu caïd de son quartier, dans un New York 1900 fabuleusement reconstitué par le décorateur fétiche de Coppola, Dean Tavoularis. Le film raflera d’ailleurs six Oscars, Coppola ceux de Meilleur réalisateur et de Meilleur film, De Niro/Vito (choisi par Coppola qui l’avait vu dans Mean Streets) celui du Meilleur acteur dans un second rôle (c’est en fait tout le casting qui est extraordinaire, Al Pacino étant, lui, nominé pour le Meilleur acteur).

Phil RW : Robert De Niro. Pourquoi a-t-il incarné le héros idéal de mes vingt ans ? Il aura été mon mythe, comme James Dean pour d’autres. Que représente-t-il essentiellement ? A travers son collier de perles ahurissant : Le Parrain II, 1900, Taxi Driver, Deer Hunter/Voyage au bout de l’enfer, Il était une fois en Amérique (1984)… et même Le dernier Nabab ? Y a-t-il des invariants dans cette litanie ?

TVW : De Niro n’a vraiment mal joué qu’une seule fois, dans We’re no Angels, piteuse comédie de Neil Jordan où Sean Penn et le grand Bob, en voyous déguisés en prêtres, cabotinent à qui mieux-mieux dans un insupportable festival de grimaces. Il est aussi en équilibre précaire, sur la corde du Too much, en Max Cody (forme pervertie du vengeur mystique de Taxi Driver) dans le remake christique des Nerfs à vif (Scorsese).

Phil RW : Menacé ou bloqué par la mafia lors du premier film, Coppola semblait y avoir adouci l’image de la Pieuvre, dont le nom ne pouvait être cité. Un débat pouvait s’ouvrir sur une certaine complaisance. Somme toute, la famille Corleone réparait des injustices et abattait des monstres… Dans ce deuxième volet, la trame est nettement plus sombre et réaliste. On mesure à la fois la brutalité (la prostituée tuée pour impliquer un sénateur, le sacrifice de porte-flingues, etc.) mais aussi l’immensité des dégâts collatéraux (la famille implose, on en vient à trahir un frère ou à le liquider, les amis d’un jour sont trucidés le lendemain…). Au final, la partie II prolonge magnifiquement et parachève la fresque, qui forme un tout compact, tout en offrant un contrepoint absolu. Je pense… bizarrement ?… aux premiers disques (de loin les meilleurs, avant la déglingue pop) du groupe rock Queen. Pour deux raisons : les disques Queen II et Sheer Hearth Attack constituent un diptyque impérial ; les disques A Night at the Opera et A Day at the races reproduisent le même schéma, comme des variations libres sur les mêmes thèmes. Ici ? On revit fêtes familiales ou d’hôpital, massacre polyphonique coulé dans une célébration, etc. Sans lassitude car le créateur creuse ses thèmes et renouvelle leur approche.

TVW : Très juste, Philippe. Tout est ici beaucoup plus noir, plus terrifiant. Comme la scène de rupture avec Kay, qui prend littéralement aux tripes. Grand film sur l’échec aussi (de Michael), qui célèbre paradoxalement dans le même temps la réussite totale de Coppola. Le cinéaste passe du travail de commande transcendé à une fresque hallucinante sur la famille et sur l’Amérique (du début du XXème siècle jusqu’à la fin des années 50), qu’il contrôle cette fois de bout en bout. Ceci explique peut-être cela.

Phil RW : Quel est le sens du film ? Ou celui du diptyque ? La famille, le clan nous donnent de la consistance, un ancrage mais nous aliènent, l’équilibre est difficile à trouver ? Le pouvoir est l’obsession humaine primordiale, qui gangrène tout, partout ? L’hypocrisie domine le monde ? On dit une chose et on fait son contraire dans la foulée ? La grandeur inépuisable de l’œuvre tient-elle à ce qu’elle touche au plus profond de l’étoffe humaine et de ses dérives, de ses fantômes, de ses aspirations comme l’Œdipe de Sophocle ou le Perceval de Chrétien de Troyes, l’Odyssée d’Homère ou le Hamlet de Shakespeare ?

TVW : Tout à la fois sans doute. A ceci près que Pacino incarne la figure la plus brutale de l’individualisme américain. Un visage d’ange, un beau costume d’homme d’affaires irréprochable… et, en même temps, un Lucifer bouffi d’ambition et aux manières impitoyables, capable de faire condamner à mort son propre frère (sublime John Cazale*).

* On ne parlera jamais assez de John Cazale. Il fut l’ami de Pacino et, plus tard, de De Niro, qui piochera dans ses propres poches pour assurer le comédien malade d’un cancer afin qu’il puisse continuer à tourner dans Voyage au bout de l’enfer.

Phil RW : C’était le compagnon de Meryl Streep aussi, qui tourna la série TL Holocauste à contrecœur pour payer ses soins. Dis-moi qui t’aime et…

 

À suivre: LE PARRAIN 3

 

LE PARRAIN, ARTICLE à 4 VOIX.

Les trois Parrain de Coppola, une mini-série avant l’heure ?

Article à quatre voix, où Philippe Remy-Wilkin (Ciné-Phil RW) ouvre des sillons dans lesquels s’engouffrent puissamment ses amis cinéphiles Thierry Van Wayenbergh (TVW), Bertrand Gevart (Bert G) et Krisztina Kovacs (Kris K).

Avec un grain de sel final du rédac’chef Eric Allard.

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Le Parrain (I) de Francis Ford Coppola (EU, 175 minutes, 1972).

Phil RW : Revoyant pour la 123e fois ce chef-d’œuvre quasi indiscuté du 7e Art, la première impression qui m’a submergé est celle d’un bien-être au sein d’un tableau en mouvement, une fresque plutôt. La musique, la manière de filmer, la qualité des acteurs… On est bien DANS le film. Indépendamment du récit qui est, en sus, très réussi, à la fois dans sa structuration globale (une bonne histoire, suffisamment ample et compacte pourtant, de l’action, du suspense, un sens ou plusieurs) et dans la qualité de ce que mon professeur d’université (français du Moyen Age) Paul Jonas appelait les moments significatifs, en clair des scènes qui imprègnent durablement notre imaginaire indépendamment du Grand Tout.

Bert G : « Bien-être au sein d’un tableau » ? De fait, il faut s’appesantir sur la photographie aux textures contrastées, une manière d’éclairer innovante (cf la scène initiale avec Don Corleone). Auparavant, les studios n’auraient jamais accepté de filmer un acteur avec des « douches de lumière » ayant pour effet de souligner les traits les moins avantageux. Les lieux sont lugubres, chauds et sombres à la fois.

Phil RW : J’ai toujours préféré de TRES LOIN les deux Parrain de Coppola ou le Il était une fois en Amérique de Leone aux multiples films de gangsters du si réputé Martin Scorsese. Pourquoi ?

Kris K : Intéressant, en effet, pour moi qui suis fan des deux (NDR : Coppola et Scorsese, exit Leone). Quelle touche les distingue ? Est-ce la manière de filmer la violence ? L’absurde, l’humour de Scorsese ?

Phil RW : Là, on touche à la subjectivité, à la sensibilité propre à chacun, à nos mécanismes secrets, à nos histoires personnelles sans doute. Oui, je crois que le second degré me pose problème, j’ai besoin d’empathie (et, par corollaire, d’humanisme ?). Viscéralement. Tu mets donc le doigt sur une force du cinéma de Coppola.

TVW : Ce second degré est à mon avis l’objet de ton même rejet de Tarantino. Tu as un peu peur des réalisateurs… qui font du cinéma (rires). Ceci étant, en passant, Le Parrain contient ses moments emphatiques et… tarantinesques ou scorsésiens. D’ailleurs, avec son mélange d’opéra baroque (par son rythme musical, la mise en scène du folklore religieux, les couleurs saturées, la mobilité de la caméra, etc.) et de documentaire hyperréaliste (les décors urbains, le générique en 16/8) sur le milieu de la pègre de Little Italy, Mean Streets de Scorsese me semble très proche du Parrain.

Phil RW : Dans mon souvenir, le deuxième Parrain, fait rare, est supérieur à l’ouverture de la mini-saga (NDR : il y aura trois films, le troisième décalé). Mais les années 70 de Coppola nous offrent encore… Apocalypse Now. Si on doit tenter un top 10 de la décennie, quelle cathédrale choisir ?

TVW : Et pourtant, si tu savais comme Coppola n’en voulait pas de ce Parrain ! Pur travail de commande réalisé au départ avec d’immenses pieds de plomb !

Phil RW : Je ne savais pas ! Et vais, du coup, lire un complément d’information sur Wikipedia. Une œuvre de commande ! Je tombe de mon fauteuil. Comme le signale TVW, les producteurs ne veulent pas de Coppola qui ne veut pas du film MAIS ils ne veulent pas payer les pointures à leur juste prix et élisent un jeune payable au rabais qui, lui, doit payer ses traites et sa paternité. Du coup… Et ça recommence avec le casting où Laurence Olivier aurait pu jouer Don Vito, où on ne voulait surtout pas de Marlon (jugé ingérable), où on préférait Ryan O’Neal ou Robert Redford (bankable) à Al Pacino (inconnu), Paul Newman à Robert Duvall, etc. A quoi tient… l’Histoire ? Car Coppola a TOUT donné sur ce film qui, au final, est un film d’auteur MAJUSCULISSIME ! Souvent classé deuxième meilleur film de tous les temps !

TVW : Pour être encore plus précis… Le Parrain, c’est une affaire d’argent à tous les échelons.

Au départ, personne n’en veut. Puzo, très mal dans ses baskets et criblé de dettes, présente son manuscrit de 150 pages, appelé alors La Mafia, à Robert Evans, directeur de Production de la Paramount. Mais cette dernière a quelques bides à son passif autour du monde des gangsters justement. Evans se montre donc très tiède.

La roue tourne ! Rebaptisé Le Parrain, le bouquin casse la baraque. La Paramount fléchit mais ne veut pas prendre de risque financier et propose une adaptation au prix ridicule de 2-3 millions de dollars. Puzo est sommé de mettre la main à la pâte pour un scénario plus étoffé. Evans lui demande même d’ajouter des hippies dans l’histoire pour être au goût du jour !

Bémols ! Evans n’en démord pas, il ne veut absolument pas de Coppola, un réalisateur qu’il considère comme un petit tâcheron auteur de deux flops (dont La Vallée du bonheur, un musical que Francis Ford aurait massacré). Et Coppola, de son côté, refuse catégoriquement ce blockbuster de gangsters, il se revendique artiste, Le Parrain lui semble indigne de son talent. De fait, Francis Ford est à ce moment obnubilé par l’ambitieux film de science-fiction THX 1138 de son ami et protégé George Lucas, qui charrie des préoccupations d’auteur (avec un grand A), une obsession pour l’expérimentation, la technologie.

La roue tourne… encore ! Les grands réalisateurs déclinent poliment l’invitation à tourner Le Parrain et… finalement… Evans doit faire des pieds et des mains pour obtenir un « Oui » de Coppola ! Qui accepte pour des raisons financières : il doit 300 000 dollars à la Warner et quelques milliers de dollars à Roger Corman (qui lui a mis le pied à l’étrier en finançant notamment son thriller Dementia 13, en 1963), il pourra remettre à flot son studio indépendant Zoetrope.

Phil RW : Le casting est étourdissant. Je n’ai jamais pu supporter Talia Shire ou Diane Keaton (subjectif) mais Marlon Brando est monumental, Al Pacino crève l’écran, les seconds rôles sont magistraux (Robert Duvall, James Caan, John Cazale…).

Kris K : Al Pacino était inconnu, c’est vrai, jusqu’à Dog Day Afternoon/Une après-midi de Chien, c’est ça ?

Phil RW : J’aurais dit « Avant Serpico ».

Kris K : La famille Coppola, une famille de Grands du ciné aussi, et… des Italo-Américains. D’où… peut-être… son malaise/désintérêt de filmer Le Parrain au départ ?

TVW : Non, au contraire, Krisztina. C’est à partir du moment où Coppola, lisant entre les lignes du best-seller de Puzo, entrevoit un récit sur la famille (une obsession dans toute son œuvre : il veut plus que tout être un artiste… comme son père Carmine, grand musicien dans l’ombre duquel il n’en peut plus de vivre – leurs rapports seront d’ailleurs houleux) qu’il commence enfin à s’y intéresser.

Bert G : Nous connaissons les talents de Mario Puzo, mais Coppola a apporté une dimension très intime. De manière rétrospective, Le Parrain I voit clairement l’appropriation des récits issus du livre par l’artiste cinéaste, qui transcende le tout avec les outils cinématographiques.

Phil RW : Fascinant Marlon ! Qui s’est tant et tant vanté de mépriser le cinéma ! Il survole les années 50 (Sur les quais, Un Tramway nommé désir) et y est déjà immortel (NDR: il incarne une nouvelle jeunesse avec Montgomery Clift et James Dean). Il ressuscite dans les années 70 pour Le Parrain, Le Dernier Tango à Paris et Apocalypse Now ! Somme toute, deux carrières qui en feraient chacune une étoile absolue. Des années 60 bien meublées mais moins marquantes. Et des années 80, 90… de quasi retraite.

Kris K : Incroyable Brando, en effet ! D’ailleurs, cette histoire de boulettes de coton dans la bouche pour jouer Don Vito, c’est vrai, non ? Je l’ai lue dans son autobiographie, Songs my mother taught me.

Phil RW : Apparemment, oui. On ne voulait pas de lui, il doit réaliser un essai et met la gomme, impressionne ses opposants.

Kris K : Brando a joué dans Le Parrain à une époque où la famille comptait énormément pour lui. Il était au plus haut point lui-même chef de clan (onze enfants reconnus). Je suis convaincue qu’il a pu livrer cette interprétation d’un homme vieillissant et digne en puisant dans son état d’esprit de l’époque.

Phil RW : Actor’s Studio, isn’t it ?

Phil RW : Le Parrain, au-delà de son récit mafieux empli de bruit, de fureur et de larmes, c’est aussi une réflexion sur l’émigration, la famille, le clan… Plus profondément sur ces besoins que ressentent la plupart (ou tous ?) des êtres humains. Désirs de soumettre ou de se soumettre, d’être connecté à un cercle qui vous protège, etc. Une attraction qui est souvent dramatique, parfois létale. Le clanisme me fait horreur… même si je perçois que ce qu’on fait sortir par la porte entre par la fenêtre.

À suivre : LE PARRAIN 2