PHILIPPE LEUCKX, PRIX PLISNIER pour L’IMPARFAIT NOUS MÈNE paru chez BLEU D’ENCRE

Après avoir été attribué à des écrivains hennuyers tels que, entre autres, Charles BertinAchille ChavéeMarcel MoreauClaude BauwensYves NamurLiliane WoutersFrancis DannemarkJean LouvetClaude Haumont, Rémi BertrandFrançois Emmanuel, Françoise Houdart, Carl Norac et Daniel Charneux,  le PRIX PLISNIER a récompensé hier à la Maison Losseau de Mons PHILIPPE LEUCKX pour L’IMPARFAIT NOUS MÈNE paru en 2016 chez BLEU D’ENCRE, la maison d’édition dinantaise de Claude DONNAY.

Un prix qui vient couronner, dans sa région, l’oeuvre d’un des meilleurs poètes francophones.

 

 

L’IMPARFAIT NOUS MÈNE, Bleu d’Encre

Trouées de mémoire

Philippe Leuckx écrit cette heure entre chien et loup où le temps s’allège, dépose les armes du jour pour lire la paix dans la lenteur des visages,  où ce peu de ciel en nous s’allie à la rumeur de la ville, où le temps prétend à la beauté…

C’est l’heure de la journée où l’enfance pousse ses souvenirs, où, à la faveur du vent du soir, le cœur resserre ses branches

Le corps placé entre jour et nuit est aspiré par le passé où l’imparfait nous mène.

On est en retard sur soi. On y laisse des parts d’ombre.
Il s’agit alors, tel un marin sous la menace du crachin, de mener son embarcation, en se servant de tel mot (qui) lève et sert notre mémoire, sans prêter le flanc au chagrin, sans verser dans le passé. C’est tout un art de l’esquive et de la maîtrise du vent.

De temps à autre, quelque chose échappe, écrit le poète.

Il s’agit tout autant de répondre aux questions que posent l’arbre, le vent au sujet de nos racines propres, de remonter sans s’égarer à la source de son propre sang.

 

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À mieux lire notre passé, comprend-on, l’avenir sera plus lisible, on verra mieux le temps qu’il reste comme si le fond de ciel s’aiguisait à force d’être lu. Pour réussir à goûter l’aube sans souci de nuit…

Dans la seconde partie du recueil, le sang court et les poèmes s’allongent, les vers font place à des phrases, la narration s’immisce à la vue des photos à la sépia corrodée d’un vieux grenier. Mais c’est la même langue du souvenir qui est travaillée pour dire la terre des parents, ou par exemple le prosaïsme de « l’incompréhensible bagarre entre deux compères » dans le compartiment d’un train de nuit qui nous rappelle la violence journalière, enfouie…

C’est dans la terre que le narrateur cherche la lumière.

Sur les lieux de l’enfance, le souvenir prend forme humaine et visages familiers.

Alors le monde s’éclaire de ces trouées de mémoire.

Tout reste à vivre, à relire.

Philippe Leuckx parle la langue de la poésie, propre à chacun de nous, à quelque profondeur qu’on l’y a laissée. Il faut savoir y revenir, quitte à abandonner pendant cette plongée le langage parlé, tout fait, celui des actualités et des superficialités du cœur. Si on saisit ce temps, on apprend sur soi, on lit dans son propre cœur comme dans un livre ouvert. De Philippe Leuckx évidemment.

Éric Allard

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Le recueil sur le site de BLEU d’ENCRE

Philippe LEUCKX sur Wikipedia

Les livres de Philippe LEUCKX sur Espace Livres & créations 

L’article du Carnet et les Instants 

 

LA TRILOGIE DE NATHALIE LÉGER chez P.O.L.

par ÉRIC ALLARD

 

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TROIS FEMMES PUISSANTES

En trois livres, plus un (consacré à Samuel Beckett), publiés en l’espace de dix ans, Nathalie Léger a écrit une trilogie de la femme moderne, au tournant de deux mondes, en quête un modèle. A cette fin, ses représentantes les plus emblématiques en passent par l’art plus que par la militance qui s’appuie toujours sur des mots d’ordre et des raccourcis de pensée.

Les trois femmes dont parle les livres de Léger utilisent des médias intiment liés à leur chair, à leur expérience : la photo, le film ou la performance. Toutes, d’une certaine façon, y perdront leur vie propre, s’effaceront à titre personnel dans cette expérience risquée, impersonnelle, en cherchant à habiter une autre elle-même. De manière semblable, s’appuyant sur l’expérience malheureuse de sa mère pour la réparer, comme elle dit, Nathalie Léger use d’une forme hybride de récit qui tresse plusieurs fils narratifs. Au confluent de la sociologie, de la critique et de l’autofiction, Léger tente un nouveau genre, en guise de porte-voix à une sensibilité nouvelle, à l’œuvre dans un corps désentravé, encore incertain, à l’affût de formes neuves pour en rendre mieux compte. Et fait œuvre utile.

 

LA ROBE BLANCHE  (2018, P.O.L.)

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La performance d’une vie

Dans La Robe blanche, Nathalie Léger, que j’ai découverte voici dix ans avec L’Exposition (et qui a publié entre-temps, Supplément à la vie de Barbara Loden et Les vies silencieuses de Samuel Beckett), enchevêtre deux liens, deux lignes de force pour démêler un nœud, personnel, secret, lié comme tout nœud/nombril à la mère en particulier et à la condition féminine en général. Condition féminine que l’auteure n’a cessé d’interroger dans ses écrits depuis dix ans.

Elle le fait, d’une part, en cherchant à comprendre les motivations qui ont poussé Pippa Bacca, nièce de Piero Manzoni décédé à seulement 30 ans, à se rendre de Milan à Jérusalem en robe de mariée, et d’autre part, en écrivant pour sa mère qui a enduré une procédure de divorce éhontée comme il y en avait encore il y a une quarantaine d’années.

Pippa Bacca paiera de sa vie sa performance artistique, elle mourra à 33 ans après viol et strangulation en Turquie des mains d’un père de famille qui ira jusqu’à filmer ensuite, ironie de cette histoire, le mariage de sa nièce avec la caméra dérobée à sa victime.

Quant à la mère de la narratrice, elle lui saura gré d’avoir, par ce livre, rendu justice, à la façon de Svetlana Alexievitch (avec sa collecte des témoignages de femmes ayant vécu la guerre), à sa douleur, à son sentiment d’avoir gommé la vexation commise par la société, le système judiciaire à son endroit qui, non content qu’elle ait été l’offensée, et, s’appuyant sur des témoignages éhontés, l’a jugée pour carence maternelle (mais tout en lui confiant la garde des enfants). Comme Bippa Bacca voulant sauver l’espèce humaine de la violence  par son geste, la narratrice a voulu, comme elle l’explique en interview, sinon « rendre justice », « dire le juste ».

Si Nathalie Léger écrit des livres, c’est pour nuancer un propos, creuser une question, une inquiétude personnelle et la rendre sensible, intelligible par le lecteur, non pas pour clore un chapitre, fermer un sujet, ce qui est le propre, on le sait, des mauvais écrivains avides d’ordre, de formes éculées, pour appuyer des sentiments communs sur des faits établis.

« Et j’ai dit aussi qu’il était normal que la description d’objets complexes soit complexe , cela tient aux sentiments, il y en a même  qui appellent ça de littérature, car on ne peut pas tout simplifier, ai-je dit en préambule, et n’allez pas croire qu’un sujet, un verbe et un complément ne puissent pas être à eux seuls d’une effroyable complexité…  »

Ainsi, quand on lui demande ce qu’est une performance (artistique), elle dit ne pas savoir et se limite à donner des exemples qui font sens (ou non) ou qui, en tout cas, suscite la réflexion, font aussi « se rappeler », faire retour sur soi. Parmi les performers nommément cités qui se sont mis en danger, il y a Yoko OnoMarina Abramovic, Marie-Ange GuilleminotNiki de Saint-PhalleCarolee SchneemannJana Sterbak, toutes des femmes.

Un petit livre blanc pour laver l’honneur des femmes salies par des siècles de soumission.

 

SUPPLÉMENT A LA VIE DE BARBARA LODEN (2012, P.O.L.)

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Le film d’une vie

Chargée de la rédaction d’une notice pour un dictionnaire du cinéma, Nathalie Léger, convaincue que pour en écrire peu il fallait en savoir long, se met en quête d’informations sur son sujet, Barbara Loden et le seul film qu’elle a réalisé : Wanda.

Un sujet qui va vite résonner avec ses interrogations personnelles et avec l’histoire de sa mère qui court en filigrane du livre. La mère de la narratrice lui demande d’ailleurs quelle est l’histoire de ce film qu’elle va nous raconter par fragments. Une femme fait coïncider sa propre histoire à travers celle d’un autre. Sauf que, lorsqu’on creuse, contextualise, met en relation, cela se complexifie vite et déborde de tous les cadres fixés, de tous les genres recensés.

Nathalie Léger réussit à mettre la main sur une coupure de presse de 1960, rapportant le fait divers d’où est tiré le film de Loden. Le film (qui n’a d’ailleurs connu aucun succès lors de sa sortie en 1971) est une sorte d’anti- Bonnie and Clyde (1967) où Loden interprète une Bonnie triste, désoeuvrée, alors que la Bonnie du film de Penn est interprétée par Faye Dunaway qui joua d’une certaine manière le personnage de Barbara Loden dans L’Arrangement (1969) de Kazan (qui fut son mari), tiré de son roman. A-t-elle voulu, piste non envisagée dans le récit de Léger, donner le contre-pied du film qui fit la renommée de Dunaway (qui avait d’ailleurs été sa doublure en 1966 plus tôt dans une pièce de Miller sur la vie de Marilyn) et lui a d’une certaine façon soufflé le rôle de sa vie. On le voit, les connexions, bifurcations, influences sont plurielles quand il s’agit de détailler les jeux de liens entre personnes et événements.

Nathalie Léger se rendra au Connecticut et en Pennsylvanie sur les lieux du tournage où une étonnante rencontre avec un ami de jeunesse de Barbara, Mickey Mantle, rival de Di Maggio à sa grande époque, nous vaut la plus belle (et longue) phrase*, proustienne en diable, du récit.

Léger prend ses distances avec les mouvements féministes historiques. Si elle met au centre de ses préoccupations la condition féminine, elle le fait du point de vue de la femme dans le désarroi, contrainte, dont la principale difficulté va consister à s’opposer par un non, même timide, même peu assuré à la volonté du mâle.

« En 1970, à la sortie du film, les féministes ont détesté Wanda. Elles ont durement critiqué Barbara Loden. (…) Elles voyaient dans Wanda une femme de l’assujettissement, incapable d’affirmer son désir, qui ne portait aucune revendication, ne créait même pas de contre-modèle militant, pas de prise de conscience, pas de nouvelle mythologie de la femme libre. Rien. »

Dans ce livre, Nathalie Léger ne résout rien, ne conclut pas. Elle interroge à travers ce livre les genres littéraires et cherche un objet littéraire apte à rendre compte de la complexité des choses de façon la plus juste et la sensible possible et se demande C’est quoi, raconter une histoire. Ce récit, comme les autres de la trilogie, suggère une alternative, développe une possibilité dans la ligne de celles précédemment données.

Disponible aussi en poche dans le collection Folio

 

 

L’EXPOSITION (2008, P.O.L)

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L’image d’une vie

Qu’est-ce qui va pousser la Comtesse de Castiglione, née à Florence en 1837, arrivée en France à l’âge de 18 ans et reconnue comme une des plus belles femmes de son temps (sa mère s’écriait en l’embrassant : « J’ai engendré un chef d’œuvre »), à venir poser régulièrement pendant 40 ans chez le même photographe, Pierre-Louis Pierson, de 1856 jusqu’à sa mort en 1899 à l’âge de 62 ans.
On a collecté près de 500 photos d’elle, c’est la femme la plus photographiée de son temps.

Pourquoi l’auteure va s’intéresser aux portraits de cette femme vue en couverture d’un catalogue et va se renseigner sur elle alors qu’elle prépare une exposition qui doit avoir comme objet les ruines. « On ne peut pas photographier un souvenir mais on peut photographier une ruine » écrit-elle lorsqu’elle cherchera les vestiges du Palais des Tuileries. Elle raconte à demi-mots que cette femme lui rappelle Lautre, en un mot, celle que sa mère ne pouvait nommer autrement parce que c’était la maîtresse de son mari, du père donc de Nathalie Léger: « J’ai été glacée par la méchanceté d’un regard, médusée par la violence de cette femme qui surgissait dans l’image… Sur le trajet un peu sinueux de la féminité, le caillou sur lequel on trébuche, c’est une autre femme. »

Mais les premières photos qu’elle voit la déçoivent.
« Elles sont ternes. Et elle les imaginait luisantes, vivantes, révélatrices d’une présence… Ce corps surexposé, cet entêtement à ne pas se satisfaire de soi, cette obstination à revenir toujours à soi, à cette petite portion de visage, à ces postures. » On y voit, dit-elle, une femme qui porte le deuil de son corps. Mais plus tard, elle rencontre des photos qui révèlent quelque chose de l’ordre de l’apparition. Surtout quand elle montre l’humiliation de cette femme, la défaite, la ruine (on y revient): « C’est la défaite et l’abandon qui permettent de comprendre. »

Pour l’auteure, la photographie, ce sont ces albums qu’elle feuilletait avec sa mère et, ce qui la fascinait, c’était sa mère enfant aux côtés d’une mère dominante, les photos déchirées de l’enfance de la mère où il manque un homme, où un homme a été raturé. Mais aussi la première photo d’elle enfant qui fait écho au souvenir d’un miroir qui se trouvait dans le placard de sa chambre et qui lui renvoyait à l’improviste son propre reflet.
« On tombait brutalement sur son propre visage (…) soi-même pétrifié de se trouver là avant même de s’être reconnu, inconnu, s’égarant dans son propre regard, dépossédé de ce qu’on croyait pourtant le mieux à soi ».

À un moment, elle sait que l’image de La Castiglione auprès de son chien mort (« une bouillie de chien mort dont seul l’œil intact subsiste »), est celle qu’elle cherchait : « Je ne sais pas ce qui est d’elle ou de moi. Toute ma peur de ces photographies vient de là, de là tout l’effroi devant cette femme, devant l’horreur d’être dissimulée sous tant de masques et de feintes puis goulûment amalgamée à la mort » 

Par les différentes acceptions du mot « exposition » que signalent Nathalie Léger, on comprend qu’en enquêtant sur une femme qui ne pensait qu’à s’exposer, l’auteure expose ses propres fêlures, abandonne au lecteur l’image d’une vie à déchiffrer. Elle met l’accent sur le projet de toute exposition : « rien d’autre que de disposer un abandon en secret avec nom de chose pour sujet. Le principal objet de l’image, c’est soi vu ou regardant, guettant l’inexorable trace de notre passage avant disparition. »

Un livre qui interroge notre rapport à l’autre et à soi quand l’autre s’affiche de manière compulsive en tant qu’image.

E.A.

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* Phrase extraite de Supplément à la vie de Barbara Loden

« Le pire, ce sont les mots, c’est la lenteur, dit-il en sirotant sa canette, la concentration qu’il faut pour trouver ce qui va ensemble, l’assemblage d’une seule phrase, je ne savais pas que former une phrase était si difficile, toutes les manières de la faire, même la plus simple, dès que c’est écrit, toutes les hésitations, tous les problèmes, comment décrire le trajet d’une balle ? j’y ai passé des heures, mes amis me disaient, vas-y, détends-toi, raconte les virées, les trophées,  les histoires du club, les alliances, les rivalités, la folie en vielle, les jours de match, et toutes les filles que tu as eues, et ta maison, et le respect pour ta femme, et l’amour des gosses, mais moi je voulais décrire le trajet d’une balle, l’air, le froissement de l’air, l’espace, le trou que la balle fait sur le fond, la forme et la déformation quand elle m’arrive dessus, et son tracé exact, quand elle repart, celui que je conçois en esprit un millième de seconde avant de frapper, après je ne la regarde plus, je suis déjà parti, je ne la regarde pas, je la surveille, c’est autre chose, voilà ce que je voulais raconter, et la foule, la masse qu’elle fait lorsqu’elle a le souffle coupé, je voulais raconter ce qui était en plus et je voulais raconter ce qui manquait, j’ai lu d’autres écrivains pour voir comment ils faisaient, j’ai lu Melville et Hemingway, je ne pensais plus qu’à ça, et c’est alors que la petite amie d’un de mes fils qui faisait des études au département de littérature française de New York University m’a traduit une phrase d’un écrivain qu’elle étudiait, quelque chose comme : «  Les yeux de l’esprit sont tournés au-dedans, il faut s’efforcer de rendre avec la plus grande fidélité possible le modèle intérieur », c’est comme ça que j’ai lu, un peu, rien qu’un peu, Proust, mais je n’ai pas réussi à décrire le trajet d’une balle, et pas plus que je ne saurais décrire Barbara je ne pourrais faire revenir son esprit, d’ailleurs je ne l’ai pas connu, son esprit, je l’ai à peine aperçu à travers son corps, et encore, je le confonds peut-être avec celui d’une autre, l’air, le froissement de l’air, la déformation, la disparition et l’apparition de la sensation sur fond noir, c’est ce que je cherchais, j’aurais dû faire avec les mots ce que je savais faire avec la balle, lâcher au moment important, tenir et lâcher en même temps, Hemingway faisait ça très bien, ce qui m’a manqué c’est la détente. »

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LOLITA / NABOKOV / GAINSBOURG

71aWuQNxYZL.jpgLe roman de Nabokov sort en 1955 à Paris (après avoir été refusé par les éditeurs américains). Vladimir Nabokov est âgé de 56 ans, il vit alors aux Etats-Unis depuis 1940 et écrit en anglais depuis 1941.

Le livre fait d’abord scandale mais finira par être reconnu comme un des plus grands romans du XXème siècle. Le prénom Lolita est désormais synonyme de nymphette. Il est notamment cité par Marilyn Monroe dans My Heart Belongs to Daddy (dans le film Le milliardaire de Georges Cukor avec Yves Montand en 1960) et dans des chansons de Serge Gainsbourg dont l’imaginaire a été marqué par ce roman dont on retrouve des traces dans Histoire de Melody Nelson.

Le roman a été adapté deux fois au cinéma, en 1962, par Stanley Kubrick avec James Mason (Humbert Humbert) et Sue Lyon (Dolorès Haze, dite Lolita) et en 1997 par Adrian Lyne avec Jeremy Irons et Mélanie Griffith.

À noter qu’une nouvelle traduction en français de Lolita est le fait de Maurice Couturier pour l’édition de La Pléiade de 2002 (qu’il a d’ailleurs coordonnée). Il s’est basé sur les corrections effectuées par Nabokov à partir de la première traduction française de E.H. Kahane et de la version russe écrite ensuite par l’auteur.   

 

Perdue : Dolorès Haze. Signalement :
Bouche « éclatante », cheveux « noisette » ;
Age : cinq mille trois cents jours (presque quinze ans !)
Profession : « néant » (ou bien « starlette »).

 

Où va-t-on te chercher, Dolorès quel tapis
Magique vers quel astre t’emporte ?
Et quelle marque a-t-elle – Antilope ? Okapi ? –
La voiture qui vibre à ta porte ?

 

Qui est ton nouveau dieu ! Ce chansonnier bâtard,
Pince-guitare au bar Rimatane ?
Ah, les beaux soirs d’antan quand nous restions si tard
Enlacés près du feu, ma Gitane ?

 

Ce maudit würlitzer, Lolita, me rend fou !
Avec qui danses-tu, ma caillette ?
Toi et lui en blue jeans et maillot plein de trous,
Et moi, seul dans mon coin, qui vous guette.

 

Mac Fatum, vieux babouin, est bienheureux, ma foi !
Avec sa femme enfant il voyage,
Et la farfouille au frais, dans les parcs où la loi
Protège tout animal sauvage.

 

Lolita ! Ses yeux gris demeuraient grands ouverts
Lorsque je baisais sa bouche close.
Dites, connaissez-vous le parfum « soleils verts » ?
Tiens, vous êtes français, je suppose ?

 

L’autre soir, un air froid d’opéra m’alita.
Son fêlé – bien fol est qui s’y fie !
Il neige. Le décor s’écroule, Lolita !
Lolita, qu’ai-je fait de ta vie ?

 

C’est fini, je me meurs, ma Lolita, ma Lo !
Oui je meurs de remords et de haine,
Mais ce gros poing velu je le lève à nouveau,
A tes pieds, de nouveau, je me traîne.

 

Hé, l’agent ! Les voilà – rasant cette lueur
De vitrine que l’orage écrase ;
Socquettes blanches : c’est elle ! Mon pauvre coeur !
C’est bien elle, c’est Dolorès Haze.

 

Sergent rendez-la moi, ma Lolita, ma Lo
Aux yeux si cruels, aux lèvres si douces.
Lolita : tout au plus quarante et un kilos,
Ma Lo : haute de soixantes pouces.

 

Ma voiture épuisée est en piteux état,
La dernière étape est la plus dure.
Dans l’herbe d’un fossé je mourrai, Lolita,
Et tout le reste est littérature.

 

Traduction : Eric Kahane

Serge Gainsbourg lisant le poème Lolita 

La début du roman lu par Jeremy Irons

Marilyn Monroe dans Le milliardaire (1960)
https://player.vimeo.com/video/11971652

Lana Del Rey, 2011


Katty Perry, 2009

La Finlandaise Johann Kurkela, 2010 (« Adieu, Dolores Haze »)

Noir Désir,  1992

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Bande annonce du film de Kubrick

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Bande annonce du film d’Adrian Lyne

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Vladimir NABOKOV à Apostrophes

CE QUE, S’IL FALLAIT CROIRE, JE CROIRAIS AVOIR ÉTÉ de DENYS-LOUIS COLAUX (Ed. Jacques Flament)

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ALORS, IL FAUT QUE JE VOUS DISE…

Je n’ai pas l’habitude d’être dithyrambique avec mes auteurs, de peur d’être accusé de rabatteur, de proxénète littéraire voulant placer ses filles, d’éditeur rigolo totalement partial usant de son aura facebookienne pour hisser des incompris vers les sommets héroïques de la gloire éphémère. Donc, je n’en rajoute jamais car, au fond, non seulement je suis partie prenante mais en plus, je n’ai pas la vérité universelle et mes choix littéraires ne sont pas nécessairement partagés par le plus grand nombre. Y a qu’à voir la liste des best-sellers pour se rendre compte que je fais dans la différence et souvent à l’opposé des profils bancables.
Mais il en est quelques-un(e)s, chez moi (qui se reconnaîtront, mais je ne citerai pas de nom pour n’oublier personne) qui mériteraient pourtant d’être autrement plus reconnus qu’ils ne le sont et qui me font souvent pester face au manque de discernement récurrent de ceux qui sont censés nous les mettre en lumière.
Je m’égare et me calme avant de m’énerver, ce n’est pas bon pour mon cœur de sportif vieillissant !
Bref ! Il faut quand même que je vous dise que j’ai entre les mains le livre du siècle, et qu’il faut vraiment, vous qui me faites l’honneur de me suivre, vous le procurer sans coup férir.

Bon, c’est vrai, j’ai des circonstances atténuantes.
Colaux, Denys-Louis de son prénom – comme Crousse, Maray et Sanchez – sont des compagnons d’édition de longue date, puisque déjà trente ans avant que Sarkozy ne décide de se recommander derechef à une population sclérosée et amnésique, Colaux faisait paraître dans les pages d’un mystérieux magazine littéraire belge (que je publiais alors en toute bonne foi), des « Pages d’amour » que d’aucuns devraient lire pour comprendre ce qu’aimer veut dire (va falloir que je redemande une nouvelle fois au gaillard de republier ce morceau d’anthologie !). C’est dire si l’homme est persévérant, voire pugnace, voire peu rancunier. 
Et même si rien ne l’indispose comme l’avis (favorable ou insupportable) des gens sur ses écrits, il faut que je vous dise que Colaux est un magicien, un David Copperfield de la libre inspiration, un collectionneur de « Lièvres de jade » (avec Allard), un chercheur d’art et de mots unique, un passeur d’émotions, un piroguier de l’âme à zone tempétueuse, un élément respectable, unique et ô combien appréciable dans le paysage morose actuel. 
Il faut lire Colaux comme on lisait Baudelaire naguère. Avec envie, enthousiasme et nécessité. Parce qu’il est plus que nécessaire à notre époque de remettre à l’ordre du jour la belle ouvrage dans des pays (l’Hexagone et son voisin ledit plat) où l’on consacre sur l’autel du talent de bien piètres brûlots et objets de papier sans âme.

Le dernier livre de Colaux, que j’ai l’honneur de publier, c’est beau comme des cris d’enfants dans un cimetière de Prague sous le soleil, comme le cul de la Vénus de Milo à travers un vitrail de Samuel Coucke, comme les « Larmes de Jacqueline » au violoncelle et c’est savoureux et mousseux comme une trappiste bleue de Chimay bien fraîche qui se répand dans un verre ballon. Ça s’étale et exhale. Colaux vous prend par la main, vous apprend à être curieux, à être intelligent, à penser avec intelligence, raffinement, discernement et une grande liberté. Une pépite dans un tas de sable. Je me répète : un vol d’albatros dessus la morne mer ambiante. 
Et nom de Dieu, je défie n’importe quel chroniqueur littéraire digne de ce nom qui aura ce livre entre les mains de ne pas en sortir étourdi. Il y a bien trop d’abrutis médiatiques qui occupent la chaire médiatique, pour qu’une fois, une seule fois, vous ne vous laissiez aller à vous repaître, messieurs dames, et sans tarder, d’un authentique Sancho Quichotte dont vous me direz des nouvelles. Son amour des femmes et la phosphorescence de ses mots éclairent définitivement, à la façon des vers luisants dans la nuit chaude, les bassesses obscures de l’ordinaire.

Jacques Flament, éditeur enthousiaste

 

1172878073.jpgLe livre sur le site de l’éditeur

Le blog personnel de Denys-Louis Colaux

Les coups de coeur artistiques de Denys-Louis Colaux

 

PAVESE par PHILIPPE LEUCKX

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1

De Pavese, lu avec passion et détermination, relu, repris comme on le fait des mots, des images, réécouté sans cesse puisqu’une voix inaltérable parle là, très fort, et tout à la fois entre cris et chuchotements d’âme, de Pavese, tant d’images venues illustrer, éclairer, approfondir un paysage, une histoire, un récit, tant de personnages !

A reprendre ainsi une œuvre à rebrousse-fil, en partant comme beaucoup l’ont fait, des œuvres de la fin – Le Bel Eté, La Lune et les feux – pour remonter aux sources, on mesure combien la cohérence des voix et des thèmes relie avec ténacité et subtilité tout l’écheveau pavésien.

Bien sûr, le paysage, la femme, la chronologie vitale de l’enfance à la mort, la source des autres, sont déjà là dès l’entame d’une carrière, dans TRAVAILLER FATIGUE.

Evidemment, une première œuvre consigne en germes et forces tout le parcours d’une vie consacrée aux lettres.

Mais quoi ? Tout serait donc dès la première ligne écrite affaire de cohésion, de fidélité à des sujets, à des lieux aimés ?

Mais quel Pavese déloger des poncifs, des images toutes prêtes si vite collées ? L’auteur a souffert, au-delà du possible, des lectures réductrices, et le voilà soixante-deux ans après sa mort, beaucoup moins choyé qu’aux lendemains d’une carrière fulgurante, suicide et prix Strega et parution posthume du noir Métier de vivre. Pavese ne déroge guère à cette désaffection et il fut peu fêté pour son centième anniversaire de naissance en 2008, lui qui fit fête si souvent aux personnages.

Peut-être fallait-il, même très modestement, après Italo Calvino, Dominique Fernandez, Philippe Renard, Christian Viguié, Ludovic Janvier, réparer une manière de négligence critique voire de méconnaissance de textes pour longtemps coulés dans le marbre des clichés : une poésie relativement restreinte, un suicide qui prend, autant que des paysages encore une fois trop mobilisateurs, beaucoup de place, écrase la légère gravité des poèmes du livre premier de 1936 ?

 

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2

Ce détour par le premier livre de poésie nous semble essentiel, non seulement par son statut de première œuvre, celui des urgences à dire, mais aussi parce qu’elle constitue une expérience unique dans ce genre au cours des années trente.

Quoi de plus étrange, d’excentrique que ce Lavorare stanca, loin de toute sensiblerie dannunzienne, éloignée des travaux surréalistes en cours en France, en Belgique, à mille lieues du lyrisme de feu d’un Lorca, en rien comparable aux recherches hermétiques d’Ungaretti, ni encore à la concision d’un Mandelstam…Comme si cette poésie de 1936, mal accueillie alors, passée sous silence, n’avait rien à voir avec les grands pontes du temps poétique. Sans oublier Artaud, Supervielle, Michaux, Aragon, pour citer quelques noms francophones d’alors.

Lavorare stanca est sans doute une exception miraculeuse. Aussi, j’ai voulu, par cette petite communication, vous enjoindre à traverser ce livre en empruntant le regard de Pavese. Ce qui est aussi un autre « métier », celui de lire le monde, son monde.

Mais que sait-on, en 1936, de ce Pavese-là ?

 

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3

Un petit bled piémontais voit naître,  le 9 septembre 1908,  Cesare Pavese. Les Langhe, une terre de collines, de vignobles, à quelques encâblures de la Ville de Turin, que l’on voit des belvédères que sont Superga, Canelli…

Enfance endeuillée par la mort du père. Mère forte. Retour à Turin très vite.

Liceo d’Azeglio. Un professeur de lettres mentor, Augusto Monti, auquel le premier livre sera dédié.

Les amitiés indéfectibles qui se nouent, avec le terreau littéraire et la ville pour bases, autour de ce prof de lettres extraordinaire qui met le jeune adulte à l’étrier de l’université.

Suivront études et thèse de lettres consacrée à la poésie de Walt Whitman.

Et voilà la poésie et l’Amérique qui entrent en force dans la vie du jeune Pavese, et dans le même temps, les retours dans le village natal, San Stefano Belbo, et les environs avec les amis de toujours,  Leone  Ginzburg, Tullio Pinelli, entre autres, annoncent clairement les topiques de l’univers des premiers romans et nouvelles. Ciau Masino, Paesi tuoi, La bella estate… Entre Pô, baignades et lentes pérégrinations sur les chemins colliniers, fêtes.

Laissons parler Pavese.

 

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« Je ne dois pas oublier combien j’étais perdu avant Les Mers du sud et que je me suis mis à connaître mon univers au fur et à mesure que je le créais » C’est ainsi, à la date du 15 octobre 1936, que, confinato du régime fasciste depuis le 5 août à Brancaleone, Pavese en pur autocritique évalue son travail d’écriture de Lavorare stanca.

Ce poème inaugure assez logiquement le livre de poèmes. Et pour notre lecture, il offre le meilleur des cheminements puisque Pavese le décline d’emblée entre collines, silence et ancêtres. Le poème peut s’ouvrir en toute sérénité et c’est le soir.

POÈME 1: LES MERS DU SUD (fragment)

Un soir nous marchons le long d’une colline,

en silence. Dans l’ombre du crépuscule qui s’achève,

mon cousin est un géant habillé tout de blanc,

qui marche d’un pas calme, le visage bronzé,

taciturne. Le silence c’est là notre force.

Un de nos ancêtres a dû être bien seul

— un grand homme entouré d’imbéciles ou un malheureux fou —

pour enseigner aux siens un silence si grand.

Ce soir mon cousin a parlé. Il m’a demandé

de monter avec lui : du sommet on distingue,

au loin, quand la nuit est sereine, le reflet

du phare de Turin. « Toi qui habites à Turin… »

m’a-t-il dit, « tu as raison. Il faut vivre sa vie

loin de chez soi : profiter, jouir de tout

et puis, quand on revient comme moi à quarante ans,

plus rien n’est pareil. On n’oublie pas les Langhe. »

Il m’a dit tout cela et il ne sait pas l’italien,

mais il parle lentement le dialecte qui, comme les pierres

de cette même colline, est tellement rugueux

que vingt ans de langages et d’océans divers

ne l’ont pas entamé. Et il gravit la côte

avec ce regard recueilli qu’enfant j’ai souvent vu

dans les yeux des paysans un peu las.

 

Turin, les Langhe, l’amitié, la force des silences et des collines : tout Pavese tient déjà dans ce poème liminaire qui grave la double dimension que le poète se donne : regarder loin et recueillir en soi ce que la terre d’ancêtres a livré.

Plus tard, le 15 février 1936, il note, toujours dans ce qui, au fond, est l’amorce de son journal de vivre : « On dirait que mon livre est l’extension de San Stefano Belbo et sa conquête de Turin »

Entre le village natal et la ville des études, des éditions et des amis, l’œuvre va circuler comme le sang entre veines et artères.

Comme dans un aller-retour essentiel, où l’espace pavésien se crée sous nos yeux, le temps d’une promenade, le soir.

 

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Suffit-il de regarder, ou de prendre bonne mesure de ce que le poème pavésien déroule, puisque le soir libère, aère le regard, offre de nouvelles réalités, et retour au pavé de la ville, dans cet aller, dans ce retour, notre poète nous élève et cette hauteur morale du poème, on la doit à ce style unique de récit-poème, où le lecteur peut puiser sa dose de regards vus, entrevus, perdus dans la nuit de la ville comme autant de réverbères :

POÈME 2: DEUX CIGARETTES 

Chaque nuit, on se sent libérés. On regarde les reflets de l’asphalte 

Sur les boulevards qui s’ouvrent au vent, lumineux. 

Chaque rare passant a un visage et une histoire,

Mais à cette heure on ne sent plus fatigués : 

Les réverbères par milliers sont à ceux qui s’arrêtent

pour frotter une allumette.

L’allumette s’éteint contre le visage de la femme

qui demande du feu. Elle s’éteint dans le vent

et la femme déçue m’en demande une deuxième

qui s’éteint : maintenant, elle rit doucement.

Ici on peut parler à voix haute et crier,

car personne n’entend. Nous levons nos regards

vers toutes ces fenêtres – des yeux fermés qui dorment –

et nous attendons. La femme se plaint en grelottant

parce qu’elle a perdu son écharpe bariolée

qui la nuit la chauffait. Mais si on s’appuie

contre le coin de rue, le vent n’est plus qu’un souffle.

Sur l’asphalte consumé, il y a déjà un mégot.

Cette écharpe venait de Rio mais la femme me dit

qu’elle est bien contente de l’avoir perdue, car elle m’a rencontré

Si l’écharpe venait de Rio, elle est passée la nuit

sur l’océan inondé de lumière par le grand paquebot.

Des nuits de vent, sans doute. C’est un marin à elle

Qui la lui a donnée.

Le marin n’est plus là. La femme me chuchote

qu’elle va me montrer son portrait, tout bouclé et bronzé,

si je monte avec elle. Il partait sur des cargos crasseux

et nettoyait les machines : mais moi, je suis plus beau.

Sur l’asphalte, il y a deux mégots. Nous regardons le ciel :

la fenêtre là-haut – elle la montre du doigt – c’est là nôtre.

Mais là-haut, il n’y a pas de poêle. Les cargos qui se perdent

la nuit ont peu de fanaux ou n’ont que les étoiles.

En jouant à nous réchauffer, nous traversons l’asphalte

                                                 bras dessus bras dessous.

 

Le regard  d’un Pavese qui aime tant circonscrire le réel pour l’apprivoiser. Nombre de poèmes précisent cette échancrure. Pour quel effet ? Toujours une fenêtre découpe ce monde. Sans cesse l’œil vient y battre pour renouer avec l’intime présence du réel; cet œil est une conscience. Lire le monde suppose cette phénoménologie patiente, attentive, promeneuse. Tantôt Pavese inscrit un regard tranchant qui scinde, tantôt il ouvre l’espace. Cette écriture de la distance relie cette prise de conscience : il a pris du recul et les mots signifient tout à la fois la beauté et l’impossible beauté, cet affront de la beauté d’un paysage que seuls les vocables peuvent encore conquérir, puisqu’il n’est plus de ce monde, ce petit villageois  Turinois devenu, il est de l’autre côté, il a cheminé.

Conscience, oui, de celui qui, encore à Rome, le 29 juillet 1935,  avant d’être expédié en Calabre pour confinement, dit : ho fatto una prima cosa contro la mia coscienza, à propos de son inscription au parti fasciste pour obtenir un poste d’enseignement.

Attardons-nous un peu sur ce profil assez extraordinaire d’un jeune homme de vingt-huit ans, à l’heure de la sortie de ce premier livre.

 

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Quel bagage offre-t-il ? Une thèse sur Walt Whitman, un nombre important de traductions de l’américain, des articles dans la revue « La Cultura », un premier roman resté dans les tiroirs, Ciau Masino, qui ne sera publié qu’en 1968.

Quelle lucidité, grands dieux, pour capter, dans cette aire où jeunesse, vieillesse, conscience de la terre s’unissent, se fondent, s’éclairent ou s’ombrent !

La « voix du soleil » âpre et douce fait trembler l’air. Cette voix de Pavese prélève au réel ses pépites de conscience :

POÈME 3 : LA VIEILLE IVROGNE

Elle aime aussi, la vieille, s’étendre au soleil

les deux bras grands ouverts. Les lourds feux

écrasent mon visage menu comme ils écrasent la terre.

 

De tout ce qui brûlait, seul reste le soleil.

L’homme et le vin ont trahi et rongé cette chair étendue,

sombre sous son habit, mais la terre craquelée

bourdonne comme une flamme. Les paroles sont vaines,

et les regrets sont vains. Le jour vibrant revient

où ce corps lui aussi était jeune, plus brûlant que le soleil.

Au souvenir, les grandes collines vivantes et jeunes

comme ce corps surgissent, et le regard de l’homme,

l’âpre saveur du vin, deviennent à nouveau

douloureux désir : le feu jaillissait dans son sang

comme le vert dans l’herbe. Par sentiers et par vignes

le souvenir se fait chair. La vieille, immobile,

les yeux clos, elle jouit du ciel avec son corps d’alors.

 

Dans la terre craquelée bat un cœur plus solide,

comme le torse robuste d’un père ou d’un homme.

La joue ridée se serre contre elle. Le père lui aussi

et l’homme lui aussi, sont morts trahis. La chair

s’est rongée dans leurs corps aussi. Et la chaleur du ventre

l’âpre saveur du vin, jamais plus ne les réveilleront.

Par l’étendue des vignes la voix du soleil

âpre et douce susurre dans l’incendie diaphane,

comme si l’air tremblait. Tout autour l’herbe tremble.

L’herbe est jeune comme les feux du soleil.

Les morts sont jeunes dans l’ardent souvenir.

 

Et si la marche porteuse trouve à s’exprimer si souvent, au fil des traversées des collines, son exact contraire, l’arrêt, sur image, pourrait-on dire, fixe ainsi ce désir insatiable d’immobiliser, dans la chair des personnages, dans la claire conscience du temps qui a coulé, de la terre qui ne reste que craquèlements et blessures, âpreté pavésienne.

Combien Pavese souligne, sans surligner, sans y ajouter une force démonstratrice bien étrangère à sa poésie, le passage du temps, la grande affaire.

Immobilité, pourtant, inutilité, souvent. Tant de vers, assis comme des paysages devant « une mer inutile », des « collines ». On s’assoit, on regarde, on passe le temps ainsi, on est « repus ». Comme au cinéma, activité dont Cesare fut friand dès les années 28, 29, la fenêtre est un signifiant qui redouble non seulement l’œil mais cette vision du monde « serrée » – le terme revient souvent dans les poèmes -, cadrée. Le temps passe mais s’étend à l’espace. Aussi Pavese anime-t-il cet espace confiné d’une éventualité, d’un impossible prolongement : « la rue deviendrait une joie ».

Ailleurs, « l’ardent souvenir », signifiant aussi de tout ce qu’il faut dire, retenir, dans la gravité comme dans l’exaltation réfrénée par le style, apte à saisir, comme par une fenêtre, ce qu’il reste d’un monde enfui.

 

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Il y aurait beaucoup à dire de cette « étroite fenêtre » pavésienne. Outil d’appréhension, méthode stylistique, organe cinématographique à la Ozu, déclic paysager qui scande le réel des collines pour mieux l’apprivoiser le temps de quelques vers dans la saccade des impressions ?

Elle offre, sans jeu de mots, un appui à notre vision du monde-poème. Dans l’exact relais de la marche porteuse, comme le philosophe-ethnographe Sansot nous la donne à lire entre prouesses et poussières, le cadre intime de la fenêtre suggère entre autres qu’il est tant de manières de se rapporter au monde, entre périple d’observation, dans l’avancée et le retrait, et suspension suraiguë où le cœur cadre autant que l’œil. Le cœur a retenu, longtemps après, cette vision carrée du monde, au-delà de l’arrondi des collines, sans doute dans le ton assez stoïcien de ce qu’il faut se donner comme morale du recul. Balthus n’a rien fait d’autre avec sa « Jeune fille à la fenêtre » : suspendre le réel pour mieux l’analyser.

Sans doute, le poète de « Lavorare stanca » par ses deux mots, entre tension et relâchement, a-t-il voulu nous signifier aussi l’intime de l’être humain, toujours porté et sans cesse retenu : ne l’a-t-il assez éprouvé, par exemple, par  ses relations avec les femmes, ardentes, difficiles, tendues, ou en rétention !

Pavese, qui se glissait à merveille dans le corps et l’âme des jeunes femmes, suffit-il de se rapporter aux beaux portraits des deux romans Le Bel Eté et Entre femmes seules, parle en leur nom, les frôle, les observe, les juge, les retient, les décrit avec une aisance qui ne manque pas de tremblement :

POÈME 4 : À QUOI PENSE DEOLA

Deola passe sa matinée au café et personne ne la remarque. En ville, à cette heure-ci, tout le monde s’affaire au soleil froid de l’aube. Deola, elle non plus, n’a besoin de personne et elle fume tranquille en humant le matin.

En maison, il lui fallait dormir à cette heure-ci pour reprendre des forces : avec leurs sales godasses, ouvriers et soldats, des clients qui vous brisent les reins, salissaient la natte sur le lit. Mais seules, c’est différent : on peut faire un travail plus soignant et c’est pas fatigant ;

Le type d’hier soir, en la réveillant tôt, lui a donné un baiser et l’a emmenée à la gare lui souhaiter bon voyage : « Si je pouvais, chérie, je resterais bien avec toi à Turin. »

Bien qu’un peu étourdie, elle est fraîche aujourd’hui, Deola, et elle aime être libre, boire son lait et manger des brioches. Ce matin, elle est presque une dame, si elle regarde les passants, c’est seulement pour ne pas s’ennuyer. A cette heure, en maison, on dort et ça sent le renfermé.

– La patronne sort en ville -, c’est idiot de rester là-dedans.

Pour faire les dancings, chaque soir, il faut un peu d’allure et en maison à trente ans, ce qui en reste est fichu.
Deola est assise, son profil tourné du côté d’une glace et elle se regarde dans la fraîcheur du verre ; un visage un peu pâle : ce n’est pas la fumée qui est dans l’air. Elle fronce les sourcils.

Il faut vraiment en vouloir comme Mari pour rester en maison (« car ma chère, les hommes viennent ici pour s’offrir des caprices que ni femme ni maîtresse ne peuvent satisfaire ») et Mari travaillait inlassable, avec un grand brio, et se portait fort bien. Les passants qui défilent ne distraient pas Deola qui travaille le soir seulement, par de lentes conquêtes dans sa boîte de nuit. Quand elle fait des clins d’œil à un client ou qu’elle cherche son pied, elle aime les orchestres qui lui donnent l’impression d’être une grande actrice, dans la scène d’amour avec un jeune homme riche. Un client chaque soir lui suffit pour avoir de quoi vivre (« peut-être que le type d’hier m’aurait emmenée pour de bon vivre avec lui ») Et pouvoir rester seule le matin, et s’asseoir au café. Sans besoin de personne.

 

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Turin des femmes faciles. La salissure imposée. Le repos à prendre. Le naturalisme pavésien a de ces légèretés et de ces justesses. L’extrême solitude du juste repos.

Taxé très souvent de misogynie, Pavese explore, en équilibriste du jugement moral, les diverses facettes de la femme, miroir tentateur, bijou difficile à capter comme l’on s’use à polir les pierres, « femme morte » ou inaccessible, comme ce « vieil homme » « revenu de tout » évoque sa défunte et leurs ébats :

POÈME 5 : L’INSTINCT

Le vieil homme, qui est revenu de tout,

du seuil de sa maison, sous le tiède soleil,

regarde le chien et la chienne défouler leur instinct.

Sur sa bouche édentée les mouches se poursuivent.
Sa femme est morte il y a très longtemps. Elle aussi,

comme toutes les chiennes, ne voulait rien savoir,

– pas encore édenté – la nuit venait,

ils se mettaient au lit. C’était bien beau l’instinct.

Ce qui est bien chez le chien, c’est qu’il est vraiment libre.

Du matin jusqu’au soir, il vadrouille dans la rue ;

et il mange, ou il dort, ou il monte les chiennes :

il n’attend même pas qu’il fasse nuit. Sa raison

c’est son flair, et les odeurs qu’il sent sont chez lui.


Le vieil homme se souvient qu’il a fait ça une fois

dans un champ de blé, en plein jour, comme un chien.

La chienne, il ne s’en souvient plus, mais il se rappelle

le grand soleil d’été, la sueur et l’envie de ne plus s’arrêter.

C’était comme dans un lit. S’il avait encore l’âge,

il voudrait ne faire ça que dans un champ de blé.

Une femme descend dans la rue et s’arrête pour voir ;

passe un prêtre qui se tourne. Sur la place publique,

on peut faire ce qu’on veut. Et la femme elle-même

qui, à cause de l’homme, n’ose se retourner, s’arrête.

Un enfant, seulement, ne tolère pas le jeu

et il fait pleuvoir des pierres. Le vieil homme s’indigne.

 

On est tout entier dans ce regard de l’homme vieilli, qui se tourne vers son passé autrefois sexuel, aujourd’hui édenté. L’instinct délité, il y a là toute la stratégie du manque, de la carence affective et tous les tabous : ces chien et chienne qui se défoulent, une femme, un prêtre, un enfant qui fait pleuvoir les pierres comme on lapide, comme on mutile, comme on punit le pornographique.

 

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Allers et retours, autres figures massives d’un recueil où on peut, comme d’un retour, être revenu de tout. Comme préfiguration du dernier opus où Nuto, revenu de tout lui aussi, multiplie les allées et venues vers les villages en fêtes, ici les promeneurs arpentent cette figure du retour, retour à soi, ou aux autres, de la veille au matin, de la nuit au jour.

L’absence de l’ami, même présent, inaugure une autre complexité pavésienne. On est là au sein des collines, sans y être. « Mon ami ne regarde pas ».

Absence, mort, vide, retour du vide, incisif, insistant. L’homme immobile du « Bois vert » est-il l’homme peut-être mort de « Poggio reale » ? Tout invite à le croire. Il est allé en prison, il est immobile, il est seul, il a déjà sur lui « l’odeur insolite de terre » et il y a « cette longue prison » de l’attente.

La mort, « l’obscurité sale », Pavese multiplie les tableaux, des basons brefs évocateurs de sang, de vie, de mort sous « les étoiles ».

Sans cesse l’espace est investi de temps : le temps du sommeil lourd ou la brève agonie, « la longue peur/ qui dure depuis l’aube ». Il hisse la mélancolie au rang des beaux-arts et la solitude est reine. Il suffit de lire la chute d’un poème, d’un monde : « les étoiles ont vu du sang dans la rue ». Pavese innerve de stellarité l’humain couché, assis. Même  « le clochard est un fragment de rue ». une poudre salie d’étoile ?

 

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Un lyrisme combattu par les outils de mort ?

Puisque le temps, cette grande mangeuse, on est cet enfant qui peut « aller jouer dans les prés » et aujourd’hui, les « boulevards » empiètent sur le vert. On n’est désormais plus cet enfant en vadrouille, on a connu la prison, on « embêtait les filles  comme ça dans le noir ». Aujourd’hui, « on fait des enfants » et les femmes ne disent rien. La vieillesse veille, au soleil étendu. Et pourtant, on a été jeune mais le temps et les hommes ont trahi.

Une errance au hasard des collines, comme l’errance fondamentale de l’homme, qui vit, se cherche, capte, délaisse, se déglingue et meurt ?

La terre s’ouvre, failles et délices ?

POÈME 6 : ANCÊTRES

Stupéfié par le monde, il m’arriva un âge

où mes poings frappaient l’air et où je pleurais seul.

Ecouter les discours des hommes et des femmes

sans savoir quoi répondre, ce n’est pas réjouissant.

Mais cet âge a passé lui aussi : je ne suis plus tout seul,

si je ne sais répondre, je m’en passe très bien.

J’ai trouvé des compagnons en me trouvant moi-même.

 

J’ai découvert qu’avant de naître, j’avais toujours vécu

dans des hommes solides, maîtres d’eux,

dont aucun ne savait que répondre et qui tous restaient calmes.

Deux beaux-frères ont ouvert un commerce – le premier

coup de chance en famille – l’étranger était sérieux,

calculant sans arrêt, mesquin et sans pitié : une femme.

Quant au nôtre, au magasin, il lisait des romans

– au village c’était quelque chose – et les clients qui entraient

s’entendaient déclarer par quelques rares mots

qu’il n’y avait pas de sucre et pas plus de sulfate,

que tout était fini. Et c’est lui qui plus tard

a donné un coup de main au beau-frère en faillite.

Quand je pense à ces gens, je me sens bien plus fort

que si devant la glace je roule les épaules

et forme sur mes lèvres un sourire solennel.

J’eus, dans la nuit des temps, un grand-père

qui, s’étant fait rouler par un de ses fermiers,

se mit alors lui-même à bêcher les vignobles – en été –

pour avoir un travail bien fait. C’est ainsi

que toujours j’ai vécu et toujours j’ai gardé

un visage intrépide et j’ai payé comptant.


Et dans notre famille, les femmes ne comptent pas.

C’est-à-dire que chez nous elles restent à la maison

Et nous mettent au monde et ne disent pas un mot

Et ne comptent pour rien et nous les oublions.

Chaque femme répand dans notre sang quelque chose de nouveau

mais elle s’anéantit entièrement dans cette œuvre

et nous seuls subsistons, ainsi renouvelés.

Nous sommes pleins de vices, de tics et d’horreurs

-nous les hommes, les pères – certains se sont tués,

mais il y a une honte qui jamais n‘a touché l’un de nous :

nous ne serons jamais femmes, jamais l‘ombre de personne.

 

J’ai trouvé une terre en trouvant des compagnons,

une terre mauvaise où c’est un privilège

de ne pas travailler en pensant à l’avenir.

Car rien que le travail ne suffit ni à moi ni aux miens ;

nous savons nous tuer à la tâche, mais le rêve de mes pères,

le plus beau, fut toujours de vivre sans rien faire.

Nous sommes nés pour errer au hasard des collines,

sans femmes, et garder nos mains derrière le dos.

 

Ecoutons encore et encore la voix de Pavese, toujours plus complexe voire démultipliée en nuances et en ramifications. Une insondable mélancolie trame cette poésie.

Travailler fatigue est une somme, non seulement esthétique (ces scènes suspendues dans l’aire pavésienne), mais aussi tonale, musique des mots sur un rythme de marche et de suspens, où les errances thématiques relaient les errances verbales.

Poésie de lents travellings coupés d’images crépusculaires ou solaires, coupés de fenêtres, de ruelles, d’échancrures dans le réel.

Poésie d’une fidélité aux lieux, aux gens, aux générations qui nous fondent, nous sondent. Fidèle à la perte, aux traces, à la solitude, aux répétitions, aux légères variations, où le calme bruit d’étonnantes questions existentielles sur notre errance fondamentale, à la temporalité étrange entre passé, présent du cheminement, travail et recherche blessée des désirs de l’autre et des ailleurs, entre confinement et expansion de l’espace. Autre définition de la poésie ?

 


Conférence donnée
par Philippe LEUCKXleuckx-photo.jpg

le 19 février 2013 aux MIDIS DE LA POÉSIE avec Angélo BISON

À PROPOS DE QUELQUES LIVRES DE WITOLD GOMBROWICZ…

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Witold GOMBROWICZ est un écrivain polonais né en 1904 et mort en 1969. De 1939 à 1963, il a vécu en Argentine. Il a terminé sa vie en France. Il a écrit quelques romans et nouvelles, du théâtre et tenu un journal singulier dans lequel il interroge les formes d’art. Il est l’auteur d’un essai intitulé Contre les poètes. On le présente communément comme l’écrivain de l’immaturité et de la Forme. Ecrivain marquant du XXème siècle, il est une des influences de Milan Kundera. Inclassable, il se disait la négation de tout ce qu’on pouvait affirmer à son propos.

En 2007, un ministre de l’Education polonais le supprime, parmi d’autres (Dostoïevski, Conrad, Goethe et Kafka) de la liste des écrivains des manuels scolaires en raison de la charge érotique de ses écrits. 

 

 

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COSMOS, 1964 

« Une recherche obstinée de cochonnerie »

Le narrateur, un étudiant qui a quitté le domicile familial, et Fuchs, qui fuit ses problèmes avec son chef, sont à la recherche d’une pension pour louer une chambre. Ils sont en plein soleil et pourtant tout est noir : les arbres, les plantes, la terre…
Ils aperçoivent bientôt un moineau pendu au bout d’un fil de fer. Ils sont d’abord accueillis à la pension par Bouboule, la propriétaire, mais aussi par Catherette, la femme de ménage qui a une lèvre fendue à la suite d’un accident. Puis ils découvrent Léna, la fille des Wojtys, les propriétaires. Très vite, le narrateur associe, du fait d’un rapprochement fortuit, la bouche de Léna à celle de la servante. Les bouches le renvoient au moineau pendu « en une sorte de tennis épuisant ». Mais il ne place pas les deux faits sur un même plan : « Le moineau était complètement au-delà, il était d’une autre nature. »

Léna est fraîchement mariée à Lucien et le narrateur remarque, lors du repas, leurs mains sur la nappe ; il se demande quel peut bien être la nature de leurs relations. Puis il découvre un minuscule bout de bois pendant au bout d’un court fil blanc ; aussitôt il le met en rapport avec le moineau découvert à leur arrivée. Les deux forment, il semble, le début d’une série… Puis c’est l’observation de « flèches » au plafond que les jeunes gens interprètent comme autant de signes qui ne mènent nulle part mais mettent l’esprit du narrateur en émoi. Qu’est-ce que tout cela signifie ?
« En tout cas, la réalité environnante était désormais contaminée par cette possibilité de significations multiples. »

Cette quête insensée d’un sens l’épuise complètement, le prive de tout sentiment. Un autre indice, un timon placé dans le jardin, conduit les enquêteurs à chercher dans la direction qu’indique l’objet : la chambre de Catherette. Mais leur virée nocturne va être mise à mal et se terminera, après avoir aperçu Léna nue, dans une succession d’actes absurdes par l’étranglement de son chat puis par sa pendaison par le narrateur.
« Je me rapprochais de Léna en tuant son chat bien-aimé, rageant de ne pouvoir faire autrement », observe Witold une fois son acte accompli en secret. Il reconnaît aussi que, s’il a agi de la sorte, c’était par méconnaissance de « ses sentiments à son égard. »
S’ils avaient été moins obscurs, il aurait pu apporter une réponse. Passion ? Amour ? Désir de la torturer ou de la caresser ? Plus loin, il reconnaîtra qu’il n’a pas envie d’elle parce qu’il se sent sale, dégoûtant.

Chez les époux Wojtys, Bouboule tient la pension et Léon, ex-directeur de banque, joue les demi-fous, il tient des propos décousus et roule des boulettes de pain à table. Après l’épisode du chat, Léon organise une sortie à la montagne sur le lieu où, 27 ans plus tôt, il a connu « la plus grande bamboche de sa vie ». Sont conviés à cette expédition deux jeunes couples amis de Léna et Lucien : Loulou et Louloute ainsi qu’un chef d’escadron accompagné de Ginette, son épouse. Plus un prêtre qu’ils découvrent sur le bord de la route, comme en prime, pour introduire le péché, la bénédiction dans tout ce beau monde… Ils s’installent dans une maison. Mais ce lieu apparaît surtout éloigné de la pension, de l’endroit où tout s’est passé : les pendaisons, l’étranglement du chat, la mise en relation des bouches car, ici à la montagne, la bouche de Léna, sans celle de Catherette restée à la campagne, apparaît esseulée, dénuée de sens. Tous sont comme ailleurs, absents à ce qu’ils vivent là : « Notre présence ici était une présence ‘ailleurs ‘…Tout se passait dans l’éloignement. »

Le narrateur est accablé par ces nouveaux faits liés à de nouveaux visages, d’autres arrangements. Après un repas qui réunit tous les protagonistes du voyage sauf un, Witold sort et, après avoir observé un nouvel appariement de bouches (celles du prêtre et de Ginette vomissant), il découvre le corps pendu de Lucien. Mû comme par une logique impérieuse (celle d’unir la bouche à la pendaison, comme on boucle un cycle), il mettra le doigt dans la bouche du mort puis dans celle du prêtre vivant.
Enfin, sans rien dire de ce qu’il a vu, il rejoindra la troupe qui, sous la conduite de Léon, se rend sur ce lieu foulé vingt sept ans plus tôt où il connut le comble de la volupté.

À l’entame du chapitre 10, la narrateur hésite à nommer « histoire » ce qu’il nous raconte mais choisit plutôt les termes « d’accumulation et dissolution… continuelle…d’éléments». Tentative impossible d’organiser le chaos, de donner un sens aux signes que nous observons. Impossibilité même de fixer son attention sur un fait tant la masse des sollicitations sensuelles est nombreuse, en permanente évolution. Impossibilité aussi d’assumer ses désirs, de satisfaire ses envies…

En 1962 (le roman, le dernier de l’auteur, paru en 1965), Gombrowicz écrit dans son journal : « Qu’est-ce qu’un roman policier ? Un essai d’organiser le chaos. C’est pourquoi mon Cosmos, que j’aime appeler un roman sur la formation de la réalité, sera une sorte de récit policier. »

Un roman policier sans crime mais où les obsessions sont élevées à hauteur du monde : tout est indice d’un crime en train de se perpétrer, celui du sens, de la raison d’être de l’univers et de notre existence.
Un fabuleux roman, peut-être le meilleur de son auteur.  E.A.

 

Bande annonce du film d’André Zulawski


 

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FERDYDURKE, 1937

Le roman de l’immaturité

Premier grand roman de Witold Gombrowicz dans lequel on trouve déjà la thématique et les images fortes qui feront tout l’attrait de « La Pornographie » ou de « Cosmos ». Ce roman mélange les genres, il inclut le commentaire de l’auteur ainsi que des contes indépendants: « Philibert doublé d’enfant », ou « Philidor doublé d’enfant » (splendide conte absurde).
Les chapitres ont pour titre « Attrapage et suite du malaxage », « Déchaînement de jambes », « Déchaînement de gueules » ou encore « Compote ». Et c’est bien un sentiment de fourre-tout, de dévergondage, qui domine dans ces lignes. Gombrowicz parle de romans épico-grotesques à propos du genre de ses ouvrages en prose dont l’énormité de certaines scènes fait penser à du Rabelais.

Mais que raconte Ferdydurke ? Le retour à l’école d’un homme de trente ans (on pense aussi à Ernesto de « La pluie d’été « de Duras) qui rencontre des univers propres à l’emprisonner et à le maintenir dans un état d’adolescence prolongé. Le narrateur tombe amoureux d’une lycéenne « moderne », qui a peu vieilli depuis et qui, à plus d’un égard, rappelle la Lolita d’un autre auteur au parcours en bien des points semblable à celui de Gombrowicz : Nabokov.

Le roman s’achève par une critique en règle de la différence de classe encore très marquée avant la guerre dans la campagne polonaise entre l’aristocratie et la paysannerie.

Mais la grande leçon de Gombrowicz aura été de montrer très tôt, bien avant 1968, que le défunt 20 ième siècle fut celui où le rapport de force entre jeunesse et maturité aura basculé en faveur de la jeunesse, devenue valeur forte, référence pour les générations précédentes. Et plus encore, il aura pressenti que la jeunesse, antre de l’immaturité, n’est pas l’apanage d’une catégorie d’âge. E.A.

 

512cwtVh%2BtL._SX318_BO1,204,203,200_.jpgCOURS DE PHILOSOPHIE EN SIX HEURES UN QUART, 1969

La philosophie au pas de charge

Dans les derniers jours de sa vie, d’avril à mai 1969, Witold Gombrowicz dispense pour ses amis proches et sa femme un cours de philosophie express. Y sont abordés, principalement Kant et son numen, Husserl et la phénoménologie, Schopenhauer dont il regrette qu’il ne soit plus lu et pour lequel il éprouve une grande affection, Sartre et l’existentialisme dont il se sentait proche (Gombrowicz est considéré par certains comme un précurseur avec Feydidurke paru, avant l’Être et le Néant, en 1937, et ses concepts de forme et d’immaturité), et dont il réactive les idées (mauvaise foi, salaud etc.). Il finit avec Nietzsche et accorde son dernier quart d’heure à Marx.
En tant que Polonais, mais n’ayant plus mis les pieds depuis longtemps en Pologne sous la coupe communiste, il est sévère avec le marxisme et ne donne plus au comunisme est européen longtemps à vivre.
« L’avenir du communisme ? Je supose que dans vingt ou trente ans, on larguera le communisme. »
Juste prévision.
Tout ce qui est enseigné l’est de façon immédiatement compréhenssible, et on peut se faire une large idée des philosophies présentées. Néanmoins, on devine que Gombrowicz aurait apporté moult modifications sinon une toute autre structure à ce cours si le temps lui avait été donné de le revoir avant parution. E.A.

 

41NS29XK77L._SX288_BO1,204,203,200_.jpgTESTAMENT, 1969

« Une bonne introduction à la lecture de mes ouvrages »

Witold Gombrowicz est né en Pologne en 1904, dans une famille de souche aristocratique (il se faisait appeler comte, rapporte Ernesto Sabato). Il émigre en Argentine en 1939 puis passe quelques mois
à Berlin avant de venir finir sa vie en France, à Vence. C’est là qu’il sera contacté par Dominique de Roux, éditeur chez Christian Bourgeois et directeur des Cahiers de l’Herne, qui lui propose de se soumettre à des entretiens, à un livre-bilan sur ses ouvrages et la philosophie qui sous-tend son Ïuvre.
« Testament » est le livre qui en résulte. Il est suivi de la correspondance qui s’est établie entre l’éditeur et l’écrivain, et qui montre bien l’avancée d’un travail de cet ordre. Très vite Gombrowicz veut faire les questions et les réponses, il reprend le jeune éditeur sur sa fougue et sa verve et corrige ses articles. Mais quand le livre sort, de Roux gagne vraiment l’estime de Gombrowicz, qui souffre alors de graves problèmes d’asthme, par le soutien qu’il lui apporte et la stratégie d’édition qu’il déploie pour faire connaître l’Ïuvre, encore peu connue alors, du Polonais.
Quant aux Entretiens proprement dits, il s’agit au départ d’un texte continu, entrecoupé par la suite de questions censées en faciliter la lecture. Il constitue une excellente entrée en matière – comme l’écrivain le pressent lui-même dans une lettre – à l’univers de Gombrowicz, certainement un des écrivains les plus marquants du siècle passé. Auteur de romans comme Ferdydurke, La Pornographie ou Cosmos, il fut à la fin de sa vie sur la liste des nobélisables. Il a aussi marqué le théâtre (c’est Jorge Lavelli qui le jouera le premier en France) et son Journal, dans lequel il se présente comme un adversaire de toute forme, et pas seulement d’art, a impressionné de nombreux lecteurs. Il est d’ailleurs reconnu comme un écrivain de la forme et celui qui a fait de l’immaturité un thème littéraire. Ses personnages sont d’éternels enfants qui ne se laissent pas englués dans une forme de pensée, sociale, etc. Toujours à la marge, en retrait, susceptibles de créer leurs propres formes plutôt que d’être déformés par une structure préexistente ou extérieure.
Bien sûr ce livre ne donnera pas une idée précise du style et du talent de cet auteur qui a influencé nombre d’écrivains parmi lesquels Kundera. Mais il donnera peut-être envie de le lire.

On trouve à titre d’exemple de son mode de pensée, dans son Journal de l’année 61, cette présentation choisie pour la quatrième de couverture du volume Quarto de chez Gallimard qui contient tous ses romans et nouvelles: « Je n’idolâtrais pas la poésie, je n’étais pas excessivement progressiste ni moderne, je n’étais pas un intellectuel typique, je n’étais ni nationaliste, ni catholique, ni communiste, ni homme de droite, je ne vénérais pas la science, ni l’art, ni Marx – qui étais-je donc ? Le plus souvent , j’étais simplement la négation de tout ce qu’affirmait mon interlocuteur… »

 Éric ALLARD 

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VIDÉOS

Extraits de l’émission Bibliothèque de Poche en 1960 avec Witold GOMBROWICZ chez lui, à Vence, interviewé par Michel POLAC, Michel VIANEY et Dominique de ROUX en présence de sa femme RITA.

L’émission « Une vie une oeuvre » consacrée à l’écrivain polonais Witold Gombrowicz. Diffusion sur France Culture le 20 septembre 2007. Par Christine Lecerf. Réalisation Christine Robert.

« Personne ne saurait même deviner l’infini de ma désertion. » Witold Gombrowicz

                         

                        LE SITE OFFICIEL de WITOLD GOMBROWICZ

 

 

Les LETTRES DU HARAR de RIMBAUD par GÉRALDINE ANDRÉE

9782253131212-T.jpg?itok=kpW-bUKrJ’ai relu très tard dans la nuit (jusque trois heures du matin) les lettres d’Arthur Rimbaud de Harar et de Marseille, lettres à mon sens tout aussi importantes que son oeuvre poétique.

Et je suis frappée par cela : si le poète est désormais élevé au rang de mythe, avec tout le côté éthéré que ce mythe implique, ces lettres révèlent l’incarnation, la prison du poète dans sa chair, l’envers même de la Poésie, du feu du Soleil que le Poète a tant célébré.

Tout au long des lettres du Harar, ce ne sont que jérémiades sur les négociations, l’argent à trouver, les voyages à faire, la rudesse du pays et les difficultés d’adaptation :

« Il m’est tout à fait impossible de quitter mes affaires, avant un délai indéfini. Quand on est engagé dans les affaires de ces satanés pays, on n’en sort plus. Je me porte bien, mais il me blanchit un cheveu par minute.  » (lettre à sa mère du 21 avril 1890).

Et puis, ce sont les détails anatomiques de la maladie :

les varices apparentes à la jambe droite (« achète-moi un bas pour varices » demande Arthur Rimbaud à sa mère dans sa lettre du 20 février 1891), l’amaigrissement, la perte d’appétit, le « dessus du genou (qui) a gonflé, la rotule (…) empâtée, le jarret (…) pris, la douleur jusqu’à la cheville et jusqu’aux reins », le voyage jusqu’à Zeilah « dans une civière couverte d’un rideau », soulevée pendant quinze jours par des porteurs marchant à pied dans les rocailles et le sable, les nuits d’insomnie sous la pluie avec pour seule protection « une peau abyssine », l’obligation de creuser un trou de ses mains « près du bord de la civière, pour aller à la selle sur ce trou » ensuite comblé « de terre ».

Puis, à l’arrivée, jeté sur le sol par des porteurs épuisés, le poète râle (à la fois de colère et d’agonie) en imposant à chaque porteur une amende dont le détail est écrit en guise de note en bas de page :Rimbaud-voyage-ret.jpg 

« Mouned-Souya 1 th
Abdhullahi 1 th
Abdhullah 1 th
Baker 1 th ».

Enfin la narration dans ces lettres de Marseille de ses chutes en béquille, des névralgies à l’épaule et des douleurs dans son autre jambe, la menace de devoir accomplir son service militaire dans cet état : « Que peut faire au monde un homme estropié ? Et encore à présent réduit à s’expatrier définitivement ! » écrit Arthur Rimbaud à sa soeur Isabelle dans sa lettre du 24 juin 1891.

Je trouve ces lettre fascinantes car elles évoquent le côté humain du mythe Rimbaud, homme comme les autres avant de faire partie de la constellation du ciel poétique : corps souffrant et chair prisonnière du Réel.

Lui qui pensait que la Poésie ne pouvait dire et dépasser le Réel et que, par conséquent, il valait mieux se taire, il a réussi – je pense- à dire dans ces lettres l’indicible réel.

Les lettres s’achèvent sur ces phrases ultimes adressées au Directeur des Messageries Maritimes dans cette lettre écrite au bord de la mort (9 novembre 1891) :

« Envoyez-moi donc le prix des services d’Aphinar à Suez. Je suis complètement paralysé : donc je désire me trouver de bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord… »

Phrase inachevée, ouverte, dans son silence, sur le rêve qu’il lui est possible d’atteindre, une fois le Réel vécu, dépassé… enfin !

Rimbaud termine « sa trajectoire terrestre » le 10 novembre 1891.

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Sources: Arthur Rimbaud ; Oeuvres complètes; Le Livre de Poche

Géraldine Andrée vient de publier 3401.jpg

TU ES RICHE DE TOUTES LES GOUTTES DE PLUIE

aux éditions Almathée.

Une lecture du recueil sur ce blog