LES DOSSIERS DE REMUE-MÉNINGES (III) : CAROLINE LAMARCHE

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UNE LITTÉRATURE TONIQUE

Prenez, lisez, voici mon corps.

Caroline Lamarche

La besogne des mots

Caroline Lamarche écrit dans le vif des mots, dans un style qu’on pourrait  qualifier d’expressionniste, travaillant la forme plus que la couleur, axé sur les pulsions et les ruptures de sentiment, et réduisant à leur emploi minimum qualificatifs et adverbes, cet ornement du langage. Ce sont les substantifs qui comptent, les mots qui affirment une présence, définis par leur besogne plutôt que par leur sens, comme le conçoit Bataille. Pas de chapeau ou de larges manches pour faire illusion.

Elle défend une écriture qui montre ses failles, ses fractures, avec des déséquilibres qui font avancer. Non une littérature léchée, fermée, immobilisée. Le prêtre du Jour du Chien prend deux cailloux lisses en main et finit par observer que celui qui irradie le plus, possédant ce pouvoir d’ « appeler les caresses » est celui dont « l’envers est creusé d’une strie, présente une imperfection,  une blessure »  –  à l’image du sexe de la femme. Court dans les livres de Caroline Lamarche ce goût pour l’inaccompli, l’inadéquat, les « abandonnés de naissance ».

 

Un physique de rêve

Avec 3 romans, des nouvelles et des poèmes, Caroline Lamarche a fait entendre une voix singulière. Si elle a écrit un roman érotique, La nuit l’après-midi, elle s’est toutefois démarquée  d’un « peloton de romanciers et romancières interchangeables » qui, ces dernières années, ont cru faire preuve d’innovation en  parlant platement de sexe, avec un « excès de réalité » et dans une « désoccultation menée tambour battant », opération qui s’est avérée sans prise sur le lecteur. Il n’en est résulté « rien d’étrange, d’insondable, de délicieux ni même de repoussant», fait remarquer Annie Le Brun dans un essai, Du trop de réalité, paru chez Stock. Le Brun rappelle ce qui, d’après Hans Bellmer dans sa Petite Anatomie de l’inconscient physique, rend perceptible tel détail physique.

« Tel détail, telle jambe, accessible à la mémoire et disponible, bref n’est réel, que si le désir ne le prend pas fatalement pour une jambe. L’objet identique à lui-même reste sans réalité. »

Les descriptions de relations charnelles rudes qu’entretient la narratrice avec l’ « homme roux » sont mises en perspective par la naissance de chatons, par les marques de tendresse que leur prodigue leur mère.  Elles sont peuplées de « comme », de métaphores empruntées au monde extérieur, au « mouvement des choses »,  les transportant à un niveau de conscience, d’intériorisation bien éloigné de la surface de la peau qui enregistre les vibrations sensorielles, où naît ce trouble qui se transmet au lecteur.

«  Il me perfore sans répit, mon ventre est une cloche contre laquelle sonne un battant monstrueux « ; « Mon sexe est une toupie qu’il fait tourner de plus en plus vite, à coups de fouet… » ; « Mon esprit est pieds nus, un jeune dieu au réveil que mon sexe mange, puis écoute à pulsations fines, petite lampe fragile dans son rouge ostensoir. »

Caroline Lamarche s’inscrit hors des limites de cette réalité en empruntant au domaine du rêve qu’elle a beaucoup pratiqué à titre personnel. L’Ours commence par ces mots : « Une nuit, je fais ce rêve : je suis dans un grand lit, avec un inconnu. »

Au début de  La nuit l’après-midi, celle qui parle reconnaît avoir « répondu à un songe ». Le prêtre du Jour du chien commence par déclarer : «  Il est étrange que je n’aie pas encore rêvé  de ce chien, alors que sa course démente m’habite tout le jour » .

Les différents narrateurs font découler leur témoignage d’un rêve  préalable, d’ une espérance : ils emploient toutes leurs forces à vivre ce rêve jusqu’à son terme.

Le corps du texte

Caroline Lamarche met en relation, en communion le corps et le texte, le texte étant  le corps fait Verbe. L’écrivain écrit avec son corps et, en toute logique, devenir chaste (comme le veut la narratrice de L’Ours) équivaut à éliminer du corps tout ce qui ne sert pas à cet usage. On peut lire que « l’écrivain partage avec le prêtre le privilège de paraître parfaitement désincarné »  et que « nos rapports étaient purement littéraires, c’est-à-dire purement liturgiques »

Pour parvenir à cela, il faut avoir éprouvé l’infinie capacité des corps dont on est dans l’ignorance.

« Tant que vous ne saurez pas quel est le pouvoir d’être affecté d’un corps, vous n’aurez pas la vie sage, vous n’aurez pas la sagesse. » dit Gilles Deleuze commentant Spinoza. A quoi on peut ajouter : Et vous ne pourrez pas écrire !

« De tout temps, mon corps m’a sauvée. » écrit la femme de La nuit l’après-midi  qui affirme par là que la confiance en son corps est la condition pour le mettre à l’épreuve (des coups, des éléments), dans le but de le tonifier, d’augmenter sa puissance d’agir.

Et cette phrase qu’on peut lire, superbe définition de l’écriture :  « Je me dis qu’il faut écrire comme on plante sa lame dans un corps détesté, avec un détermination telle que le sang nous épargne. ». On repense à Georges Bataille, l’auteur de La Littérature et le mal, que Lamarche aime, et à cette interrogation qu’il pose pour guider notre choix vers les vrais livres :  « Comment nous attarder à des livres auxquels sensiblement l’auteur n’a pas été contraint ? »

A la fin de L’Ours, Mariuca, l’amie de l’adolescence, la presque sœur, se donne la mort en empruntant la moto de son père. On ne s’étonnera pas d’apprendre que Caroline Lamarche écrive un livre sur le suicide.

Éric Allard

 

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INTERVIEW

 

Vous ne tenez pas à impliquer des êtres proches dans vos livres bien que vous donniez souvent l’illusion que la narratrice se confond avec l’auteure. Le devoir de l’écrivain est-il de ne pas s’identifier à ses personnages? Comment y parvenir ?
Je ne pense pas que la narratrice se confonde avec l’auteure. Auquel cas ma vie serait un roman. Ce qu’elle n’est pas. Par contre, le devoir de l’écrivain est bien de s’identifier à chacun de ses personnages, du plus visible au plus discret, il faut même s’identifier aux animaux et aux objets.

Que pensez-vous d’une démarche, a priori différente de la vôtre, entreprise par entre autres écrivains Christine Angot, Serge Doubrovsky ou Michel Leiris ?
Ce que j’ai lu d’Angot et de Doubrovsky provoque chez moi une sorte de recul. Impression qu’il manque une distance entre la vie et l’oeuvre, précisément. Qu’il y a « viol » des personnes identifiables dont se nourrit le récit. Pavese disait qu’un personnage de roman est une émanation de deux ou trois personnages vivants, une sorte de synthèse alchimique. En ce qui me concerne, c’est le cas. Je ne peux écrire un livre que lorsque je rêve du personnage principal, qui n’est ni untel, ni untel, mais une fiction née des émotions qu’untel plus untel, révélateurs malgré eux d’un secret qui m’est propre, ont fait naître en moi. Ce genre de vision me vient au terme d’un travail d’écriture intense, mais qui ne suffit pas toujours : il faut compter aussi avec le temps, avec l’alchimie souterraine de la mémoire, qui a ses saisons, son rythme. Dans le « Jour du chien », c’est dans le personnage du camionneur, qui est, à priori, le plus éloigné de moi, que je me retrouve le mieux. Dans mon recueil de nouvelles, l’oiseau mécanique de la nouvelle « J’ai cent ans » parle infiniment plus de moi que toutes les histoires où je mets en scène une femme qui dit « je ». Dans une autre nouvelle, « Léo et moi », le personnage de Léo est fait de trois personnes que j’ai rencontrées en l’espace de vingt ans. Souvent, une personne qui
déboule dans ma vie ranime des visages que je croyais oubliés.

Attribuez-vous des traits ou opinions personnelles, des faits qui vous sont arrivés ou dont vous avez été témoins, à vos personnages ? Par quelle transformation aboutissent-ils sur la page? (un exemple, peut-être…)
Tous les écrivains s’inspirent de leur vie et de celle des autres : il n’est pas d’autre matériau, l’imagination à l’état pur n’existe pas. Mais cette « utilisation » ne peut se concevoir qu’au prix d’une démarche formelle exigeante, approfondie, un peu comparable au « travail de rêve » décrit par Freud. Condensation, déplacement, etc.
Exemple : « Le jour du chien ». Je dédie ce livre au chien aperçu sur l’autoroute le 20 mars 1995 sur l’autoroute E411. Il y a donc eu un vrai chien, et moi, dans une voiture. Le chien du livre, lui, est une figure mythique, un objet de transfert pour 6 personnages dont aucun ne peut se confondre avec l’auteure que je suis, même s’ils m’empruntent, par des voies détournées, des réflexions ou des traits de caractères.

Observez-vous une évolution dans votre technique d’écriture (sur quels points, dans quel sens) ?
J’avance moins à l’aveuglette, je bâtis une sorte de synopsis avant d’écrire. Par ailleurs je travaille avec moins d’ »états d’âme », en faisant usage de ma force (ou de ma faiblesse) de manière plus apaisée.

Quels sont les paysages originels qui ont nourri votre imaginaire, au sens où les entend Olivier Rolin, » lieux des années d’apprentissage, espaces sentimentaux par quoi nous sommes attachés au monde, les isthmes de la mémoire« ?
Le Nord de l’Espagne, le Sud de l’Irlande, le parc de Versailles, la ville
de Paris, les Fagnes, une propriété familiale dans la région de Liège.

Vous vivez en Belgique. Quelles sont les particularités de la Belgique auxquelles vous êtes attachée et qui vous font rester ici plutôt qu’ailleurs ?
La qualité de la vie et des relations. La proximité de Bruxelles, cosmopolite, créative envers et contre tout, vivable point de vue mobilité et espaces verts. Mais je ne suis pas amoureuse de la Belgique ni de Bruxelles. Impression que c’est un non-pays, une non-ville. Je ne suis de nulle part. Ou plutôt des lieux (cités plus haut) qui m’ont marquée
poétiquement. Auxquels peuvent s’ajouter Berlin ou Londres, et auxquels s’ajouteront, je l’espère, d’autres lieux.

Dans quelle tradition littéraire érotique inscrivez-vous La Nuit l’après-midi ?
J’ai écrit « La nuit l’après-midi » sans avoir lu un seul livre érotique de ma vie. Ensuite j’ai découvert de très belles choses. Bataille est ma référence favorite. « L’histoire de l’oeil » surtout, mais aussi ses écrits théoriques.

Quels ont vos maîtres en écriture? Quels sont les écrivains d’aujourd’hui dont vous appréciez le travail ?
Kafka. Flaubert. Tchékhov. Carson Mac Cullers. Karen Blixen. Melville. Conrad… Ceux qui racontent des histoires. Les livres de Conrad sont très autobiographiques, mais le lecteur ne se sent jamais voyeur, il ne demande pas à toutes les lignes : tiens, est-ce que Conrad a vécu ça? Non, le caractère autobiographique se dissout dans la portée universelle du récit, voilà pourquoi, à mon sens, de tels livres parlent plus intimement à la
lectrice que je suis que les « auto-fictions » d’aujourd’hui. Je ne parlerai pas d’écrivains, mais de livres. « Rouge décanté » de Jeroen Brouwers, « Rituels » de Cees Nooteboom, « La grande Beune » de Pierre Michon, « Les grandes blondes » d’Echenoz, « Mars » de Fritz Zorn, « Le grand cahier » d’Agota Kristof, et j’en passe…

Pouvez-vous nous dire quelques mots de ce livre que vous citez dans L’ours: La gueule du lion de Kathleen Raine ?
C’est le récit du dernier amour de la poétesse Kathleen Raine, celui qu’elle éprouva pour le célèbre naturaliste Gavin Maxwell, qui était homosexuel. Amour chaste, brûlant, épreuve totale.

Quel usage faites-vous de la poésie, en tant que lectrice, en tant qu’écrivaine? Qu’est-ce qui, pour vous, la distingue fondamentalement du roman? Pourquoi cette préférence pour Apollinaire ?
Apollinaire pour l’amour, la musique, l’intelligence, la culture, l’audace, et l’actualité toujours vive de ses textes. Et parce que, dans les moments difficiles, un de ses poème, que je connais par coeur, me vient spontanément aux lèvres, et me recentre.
Je lis peu de poésie proprement dite. Ma vie ne me donne pas l’occasion de plonger dans le poème par la lecture. Le poème dit à voix haute me touche, par contre, immédiatement.
Je viens de la poésie, je suis donc exigeante en ce qui concerne la musique et le rythme de ma prose, je lis mon manuscrit à voix haute avant de l’envoyer à l’éditeur, l’audition en révèle les moindres défauts.

« La Ville Neuve ne doit s’orner d’aucune tache de couleur, son architecture seule témoigne de sa beauté« , écrivez-vous dans L’ours à propos de la maquette conçue par l’étudiant en architecture. De même, vos romans, en raison de leur force d’expression, semblent ne rendre que le noir et blanc, à l’exception notoire du rouge à propos duquel vous écrivez que « par son ambivalence, il protège du profane comme de la surabondance de sacré. » Quel est votre rapport aux images dont votre narratrice relève l’aspect inoffensif (« aucune image ne m’inquiète, chaque mot me met au supplice« ), à la couleur donc, aux arts plastiques en général ?
Dans tous mes textes (nouvelles, romans), il y a des références aux arts plastiques. De tous les sens, je privilégie la vision, à cause du travail personnel que j’ai fourni sur mes propres rêves. Je suis donc naturellement sensible au travail des peintres et à l’équilibre des couleurs. Je ne suis pas responsable de mes visions, mais bien de leur « rendu », qui
passe par les mots. Les mots : matériau ingrat, résistant, récalcitrant.

Il y a peu de références musicales ou cinématographiques dans vos livres.  Qu’écoutez-vous par ailleurs comme musiques; quels  sont les films que vous avez aimés ?
J’hésite toujours à mettre des références cinématographiques ou musicales.
Non par ignorance ou désintérêt, loin de là, mais parce que cela me pose un problème technique. Si j’évoque un tableau de Rembrandt, par exemple, je peux le décrire en quelques lignes, le faire voir au lecteur qui ne le connaît pas. Mais un film! Il faut alors raconter une histoire dans l’histoire, c’est un peu compliqué. Même problème pour la musique. J’écris en écoutant les Variations Goldberg par Glenn Gould, mais je ne mets pas Bach, ni Glenn Gould, dans mes livres, ou alors il faudrait le faire comme
Thomas Bernhard, consacrer tout un livre à Glenn Gould, de sorte que le lecteur qui n’a pas connaissance des variations Golberg par Glenn Gould « entende » néanmoins la musique. J’écoute toutes sortes de musiques, Monteverdi comme Manu Chao, Ella
Fitzgerald comme Chopin. J’aime les films de Cassavetes, de Godard, de Kurosawa, « Blow up » d’Antonioni… Le dernier film qui m’a fascinée : « Festen », de Vintenberg.

Vous réactivez la figure anachronique du prêtre? Pourquoi cet intérêt?
Qu’est-ce que la figure du prêtre vous sert-elle à exprimer ?
La figure du prêtre me sert à exprimer mon propre rapport à la chasteté, telle que la décrit la tradition spirituelle. La chasteté comme moyen d’accéder à la vision. Ou comme manière de se donner à tous en n’étant à personne. La chasteté comme réservoir d’énergie. On est bien loin des idées simplistes que véhicule le discours courant.
Par ailleurs les êtres « anachroniques », peut-être précisément parce qu’ils sont « hors de notre temps », qu’ils ne correspondent en rien aux stéréotypes véhiculés par les médias, qu’ils n’ont pas, ou plus, de pouvoir, portent un regard très aigu sur notre société. Ce sont des révélateurs.

Vos écrits témoignent de beaucoup d’attention portée aux visages, à
l’oeil (« la lampe du corps, c’est l’oeil« ) – ce qui l’entoure et le désigne (cils, sourcils). Est-ce en raison de leur charge expressive, de ce qu’ils disent des possibilités du corps, des souffrances cachées, des émotions réprimées… ?
Oui. La perfection d’un visage m’importe peu. Je le trouve toujours extrêmement beau s’il est nu, s’il se donne. C’est très rare. Cela dépend du regard qu’on lui porte.

Pouvez-vous nous dire quelques mots du livre, du roman sur lequel
vous travaillez en ce moment ?
Je travaille le thème du suicide. C’est le sujet le plus difficile qui soit. Non que je veuille être exhaustive, malgré le « devoir d’enquête » que je me suis imposé : il y a des bibliothèques pour cela, des centres de prévention, et les innombrables histoires que les gens vous racontent dès que vous dites le mot. Mais parce l’acte de se prendre la vie est tellement individuel que seule l’écriture, acte individuel par excellence, peut en rendre compte dans tout son mystère. Un livre comme « Oui » de Thomas Bernhard n’explique rien. Mais on « comprend » tout, dans le sens de « prendre avec soi », de s’identifier à la personne qui, à la fin du livre, s’ôte la vie. De même, un récit comme « l’artiste de la faim » de Kafka, qui rend compte d’un suicide « passif » en quelque sorte, en dit infiniment plus que toutes les théories sur la perte de sens du monde contemporain.

Propos recueillis par Éric Allard

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Un INÉDIT de CAROLINE LAMARCHE

LA PORTE D’EN-BAS

Je devais me rendre pour parler de mon livre dans une école qui surplombait un fleuve. C’était un pensionnat de jeunes filles de bonne famille. Je me suis perdue, je crois que je n’avais pas envie d’arriver, pourtant il le fallait. Je me suis arrêtée au bord du fleuve qui roulait souplement ses eaux brillantes et j’ai frappé à la porte d’une petite maison ouvrière.

Une femme est apparue, suivie d’un homme soupçonneux. Leurs visages étaient d’une laideur qui aurait pu être méchante, mais qui me fut bonne, à cause de tous les frais visages de jeunes filles en uniforme que j’allais devoir affronter. La femme m’indiqua la route à suivre, à flanc de colline, elle le fit dans son accent d’en-bas. Je crois que l’homme buvait, sa tête bourgeonnante disait quelque chose de cet ordre, et peut-être aussi de l’ordre de battre de temps en temps sa femme ou de jouer aux cartes en mangeant de la tarte au riz. Comment savoir? Là, en tout cas, il n’y avait pas beaucoup de lumière et pas beaucoup d’argent, pas beaucoup de paroles non plus. Un chien aboyait au bout d’un
couloir sombre.

Plus tard, les visages des jeunes filles, leurs poignets fins et blancs sous la manche d’uniforme m’ont fait oublier cette porte entrouverte au fond de la vallée. Les fenêtres de l’école donnaient sur le fleuve qui brillait en contrebas, large et calme, les jeunes filles dominaient le paysage de la hauteur de la colline et de leur buste, et en bas, me disais-je, la porte s’est refermée dans la petite maison sombre, le chien s’est tu.

Le professeur était un jeune intérimaire à peine plus âgé que ses élèves. Il me dit avec un léger embarras qu’il n’avait plus mon livre, car dernièrement la maison de ses parents avaient brûlé, et, dedans, sa bibliothèque. Mais, parce qu’il l’aimait, il connaissait mon livre par coeur, d’ailleurs ses notes sur mon livre étaient restées à l’école, dans un cartable de cuir qui avait échappé au désastre. Il me parlait en souriant, ses cheveux étaient fins avec une mèche épaisse, il avait la tête d’un chevalier de la Table Ronde. Je lui ai demandé ce qu’il enseignait précisément, la littérature du Moyen-Age, de la Renaissance, du Siècle d’Or – dans ce cas mon livre constituait une exception, une sorte de récréation improvisée -, ou le vingtième siècle, dans lequel j’étais entrée par la petite porte, celle d’une enfant du pays dont les livres sont publiés à Paris, et qui, dès lors, devient quelqu’un qu’on montre : à quoi ça ressemble un écrivain? Il me répondit que, par ordre du Ministère, il lui était interdit, de même qu’à tous les professeurs de ce pays, d’enseigner l’histoire littéraire. Il lui fallait procéder par thèmes, et le thème de cette année était le héros. Le héros dans la Chanson de Roland comme dans le don Quichotte, l’antihéros chez Céline, quelques héros ratés, peut-être, dans mon livre, et tout cela se mélangeait, les héros n’appartenaient à aucune époque et les livres, désormais, étaient sans âge, arrachés du ventre de l’Histoire, pensait avec mélancolie le jeune professeur (je lisais alors dans ses pensées).

Parfois, j’ai envie de tomber dans un fleuve brillant et très froid et de suivre son cours jusqu’à la mer pour me guérir de tout ce qui ne va plus dans le sens de l’Histoire, pensait encore le jeune professeur. Sa maison avait brûlé, et dans sa maison, mon livre.

BIBLIOGRAPHIE [au moment de la parution du numéro]

Caroline Lamarche est née en 1955
L’arbre rouge, poèmes, éditions Caractères, Paris,1991.

La nuit l’après-midi, roman, Spengler, Paris 1995, Minuit, Paris, 1998.
J’ai cent ans, nouvelles, L’Age d’homme, Lausanne, 1996.

Le jour du chien, roman, éditions de Minuit, Paris, 1996 Prix Rossel 1996.
Dix, recueil collectif, Grasset-Les Inrockuptibles, Paris 1997.

L’ours, Gallimard, Paris, 2000.

Paru dans le REMUE-MÉNINGES #24 de Juin 2001

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CAROLINE LAMARCHE ET SES LIVRES

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Caroline Lamarche sur le site de L’ARLLFB

Ses publications chez Gallimard 

Ses publications aux Editions de Minuit 

Ses publications aux Impressions Nouvelles 

Le site de CAROLINE LAMARCHE 

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À LIRE AUSSI !

Les Dossiers de REMUE-MÉNINGES (I) : JEAN-PHILIPPE TOUSSAINT

Les Dossiers de REMUE-MÉNINGES (II) : ANDRÉ BLAVIER 

 

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Les dossiers de REMUE-MÉNINGES (II): ANDRÉ BLAVIER, L’INQUALIFIABLE

Dans le numéro 21 de la revue REMUE-MENINGES de 1998, j’avais consacré un dossier à Andre BLAVIER, sous titré L’Inqualifiable, avec notamment une interview réalisée par téléphone – fixe, il va sans dire – de l’écrivain verviétois.

 

BLAVIER_Andre.GIF« Toi qui crus me connaître et n’y vis que du feu,

Moi qui fus transparent comme marc ténébreux »

 

Ce qui surprend à la lecture des articles sur André Blavier est la profusion de qualificatifs, relayés par le compte-rendu de ses appartenances, dont on use à son propos pour le définir, traduisant la difficulté (à laquelle je n’échapperai pas) à traiter le sujet comme si le sujet en question (verviétois, comme on sait) prenait un malin plaisir, malgré un apparent bon vouloir à tendre à l’appareil critique un trompe-l’œil propre à dévier ses tirs sur une cible distincte de sa personne. On n’atteint pas André Blavier, on le manque !

A force d’être partout célébré, est-ce qu’il ne serait pas simplement de nulle part ? Sinon une navette lancée dans le cosmos littéraire depuis les bases Jarry et Queneau afin d’y sonder les confins encore inexplorés.
André Blavier en graphonaute, monomaniaque du mot (« c’est l’amour le plus profond que j’aie jamais éprouvé ») délesté de pesanteurs humaines : répétition confuse et embrouillamini des formes, vanités diverses et souci de briller au firmament des lettres, et ennui surtout, le sentiment constituant le repoussoir de la machine Blavier. Cet ennui dont il se sauve à nouveau avec Jane Graverol pour fonder, sept ans plus tard, Temps Mêlés, cet ennui qui toujours le fait mesurer ses lectures à son aune…

André Blavier, écrivain potentiel, dans le sens de la littérature du même nom (à l’Ouvroir duquel il est à l’origine avec quelques autres au début des années 60) ? Ecrivain donc qui, employant les mots de Jacques Bens parlant de la littérature, « ne se limite pas aux apparences, contient des richesses secrètes, se prête volontiers aux explorations », mais qui, en même temps, « résiste aux lectures », ce qui n’est pas paradoxal car le « premier postulat de la potentialité, c’est le secret, le dessous des apparences et l’encouragement à la découverte ».

L’homme Blavier et, dans son entourage proche, l’écrivain résiste à l’enquête, au recensement auquel on voudrait le soumettre. Se produit alors sur lui un jet de leurres colorés, de simili définitions qui égarent comme autant de fausse pistes amenant à brouiller la trace du « peau-rouge  qui n’a jamais marché dans une file indienne » (cher à Chavée) qu’on aime à voir en lui.

Jacques Roubaud disait récemment (Les Inrockuptibles, 01.06.98) : « On essaie de savoir ce que c’est mais ce que c’est – quoi que ce soit – ne peut émerger d’une liste de propriétés et tout ce qu’on est capable de donner, c’est une liste de propriétés. »

De la pataphysique qu’il pratique, André Blavier a emprunté le masque de la conformité, laissant les benêts se satisfaire du dessus des choses, se contenter de la pelure superficielle de l’oignon (que doit être, selon Queneau, l’œuvre littéraire) ou se faire berner par toute systématisation ou science abusive qui prendrait le hasard ou la vérité en otage, aliénant subjectivité et autres échappées dans l’imaginaire à un grillage de supposée raison.
Dès lors, prétendre définir par une de ses propriétés ou interprétations un phénomène virtuel, riche en potentialités diverses, fut-il, ce phénomène, André Blavier, équivaudrait à dépeindre une transparence, relèverait de l’inqualifiable…

E.A.

 

L’INTERVIEW D’ANDRÉ BLAVIER

« Les questions ne sont jamais indiscrètes ; les réponses le sont parfois. » Oscar Wilde


Vous découvrez Raymond Queneau en 1942 qui vous permet, dîtes-vous, d’échapper au désespoir. S’ensuit une longue correspondance et de belles aventures littéraires. Quel livre de Queneau conseilleriez-vous pour aborder son œuvre ?

Pierrot mon ami ou Zazie dans le métro. Sinon, la trilogie Saint Glinglin et tous les autres…

 

Vous avez rassemblé les Ecrits complets de Magritte qui furent publiés en 1979. Quel but poursuivait René Magritte dans ses écrits ?

Se débarrasser d’une corvée, canular parfois, puis tenter inlassablement (ça peut lasser !) de se soustraire aux explications et interprétations des autres.

Magritte associait ses amis poètes à la composition des titres de ses tableaux. Avez-vous assisté à une de ses réunions ?

Non

Quels sont, d’après vous, les trouvailles les plus heureuses ?
               Presque toutes.

 

MOT ET VERS  

Vous possédez une vaste culture poétique. Quels sont les vers qui vous viennent à l’esprit (état présent de votre mémoire poétique) ?

Villon, Queneau, Norge, Mac Orlan, etc. etc.

 

« compétitivité » est un des mots les plus laids. Avec « anticonstitutionnellement » (Cinémas de quartier).

Quel est le plus beau mot ?

Pour moi : subsumer.

 

Vous rendez très bien la féminité charnelle dans vos écrits.
Quelle est l’expression ou la métaphore la plus éloquente pour désigner le sexe féminin, l’acte charnel que vous ayez lue ?

Nougé en déplorait la rareté en français. Pour moi (il était contre), le plus simble : con.

 

La plus belle épitaphe ?

J’y réfléchis pour ma dalle – mais brève.

 

MÉTHODES ET COLLES

Raymond Queneau écrit, en 1938, dans le Voyage en Grèce : « Une autre bien fausse idée qui a également cours actuellement, c’est l’équivalence que l’on établit entre inspiration, exploration du subconscient et libération, entre hasard, automatisme et liberté. Or cette inspiration qui consiste à obéir aveuglément à toute impulsion est en réalité un esclavage. Le classique qui écrit sa tragédie en observant un certain nombre de règles qu’il connaît est plus libre que le poète qui écrit ce qui se passe dans sa tête et qui est l’esclave d’autres règles qu’il ignore. »

Quelle était la position de Queneau par rapport au surréalisme ?
     A varié mais s’en est sorti et sorti libéré.

 

L’Oulipo a mené une traque au hasard dans la création artistique. En tant qu’artiste, qu’y a-t-il à redouter du hasard ?

     La facilité sans lucidité.

 

« Convaincu que c’est à l’Oulipo,

A l’Oulipo bien sûr et rien qu’à l’Oulipo

Que l’on fait bon emploi du calcul » (Cinémas de quartier)

Est-ce à dire que les mathématiques ne seraient bonnes qu’appliquées à la littérature ?

      Pures : oui. Appliquées : à rien.

 

Votre pratique de l’alexandrin et la mention de vos influences dans les Notes à Benêts à la fin de vos poèmes relève-t-elle de cette démarche visant à s’assurer un maximum de contrôle sur ce qu’on a écrit ?

     Non. Référence et révérence, même irrévérencieuse.

 

CINEMA, CINÉMOI

Vous regrettez dans Cinémas de quartier la disparition des petites salles et des amours qui s’ébauchaient dans le noir.
Quels ont été vos plus chers bonheurs de spectateur ?

     Potemkine, Freaks, Huit et demi, Ça s’est passé près de chez vous. Etc.

 

On vous voit sur certaines photos en compagnie d’André Delvaux au moment du tournage de Belle en 1973.
Dans quelles circonstances avez-vous été mêlé à ce tournage ?

    Filmant en partie à la bibliothèque de Verviers, André Delvaux m’introduisit au dernier moment dans le scénario…

 

ÉCRIVAINS ET FOUS LITTÉRAIRE

Êtes-vous toujours à la recherche de fous littéraires ?

   Oui, mais je me refuse aux prix pratiqués par les libraires.

Connaissez-vous des écrivains reconnus qui sont des fous littéraires qui s’ignorent ?

   Que trop.

 

Vous vous déclarez Wallon et universel. Vous avez traduit Ubu roi en wallon. Le wallon a-t-il généré des chefs d’œuvre ? Lesquels, par exemple ? Est-il encore à même d’en susciter ?

Pourquoi pas ? Mais je n’y crois guère. Je commence la traduction d’Ubu cocu.

Quels sont, d’après-vous, les écrivains (tous genres confondus) qui ont, dans ces trente dernières années, fait le plus avancer la littérature ?

La Pataphysique nie le progrès, donc…

 

RENCONTRES ET TEMPS MÊLÉS 

En décembre 1952, vous faite paraître le premier numéro de Temps mêlés. D’autres revues viendront par la suite comme, entre autres, le Daily-Bul et Phantomas.
Quelles étaient les relations entre les revues à l’époque ?

Amicale jalousie et collaboration.


Dans un numéro de Temps mêlés de 1958, vous remettez à l’honneur Clément Pansaers. Aujourd’hui, qui penseriez-vous remettre à l’honneur ?

   Sais pas pour l’instant.

 

Nombreux sont les artistes que vous avez côtoyés ou publiés. Avez-vous des regrets ? Quel est celui que vous auriez souhaité rencontrer ?
   Miro, Picabia, Bill Copley.

 

 

UNE ÉPOPÉE MORALE ET PORNOGRAPHIQUE

« Je crois qu’on peut se faire une très haute idée de la littérature, et sourire avec bonhomie. »
Marcel Proust à André Gide

 

Le grand œuvre d’André Blavier, c’est à coup sûr Le Mal du Pays ou Les Travaux Forc(en)és qui, dans sa version définitive, doit compter un peu plus de mille vers.
« C’est à la fois le livre le plus sincère et le plus fabriqué, le plus menteur qui soit. Au lecteur de débroussailler le vrai du faux », confie André Blavier dans un entretien avec Alain Delaunois.
À la lecture de ces vers, on est d’abord dérouté comme à l’écoute d’une langue étrangère tant le vocabulaire employé est riche et sont nombreuses les références (répertoriées en fin de chaque chant dans les Notes à Benêts, histoire de rappeler qu’on n’écrit pas tout seul).
Si le propos est éminemment sensuel, « décrivant les corps, les peaux, les chairs, c’est la pornographie par définition, et je ne vois là rien de condamnable », il n’est jamais plat, mais rehaussé d’un appareil métaphorique qui rendrait presque irréel, hors d’atteinte, ce corps féminin tant vanté, détaillé au plus près.
Comme dans son roman-hommage à Queneau, Occupe-toi d’homélies, le lecteur ne sait plus à quel saint se vouer ; dans cette polyphonie, quelle méthode suivre ?Reste à se laisser gagner par le strict courant poétique, soutenu par le rythme de l’alexandrin que l’auteur apprécie parce qu’il est « à la fois sautillant et majestueux », à se laisser emporter par la terrible émotion qui sous-tend ces vers, celle qui nous pousse, pour avancer au-devant de la mort, à faire notre plein de chair et de sensation bien réelles.

E.A.

 

L’EXTRAIT

Tricotant à mes pieds comme Omphale filait,

Partageant de mes jours les mille petits faits

(Tu peux le faire à poil si le temps le permet),

Tu irais tu viendrais, placide tourniquet,

Je ne veux qu’être auprès de toi, belle alentie,

Te savoir approuvant ma pudique ferveur,

Ne veux que caresser, sans appuyer, pécheur,

Le Léthé de ton sexe et l’Ida de ton sein,

L’Etna du clitoris, le golfe de tes reins,

Le silence éloquent de ta langue dardée,

Ta crique, tribunal de mes cartels breneux,

Et ton cul, lénitif de mes prurits bestiaux,
Tes purs ongles très haut dédiant leur onyx,

Au cérumen citrin safranant tes hélix,

Ton ventre, reposoir de mes processions,

Umbilicus sicut crater eburneus,

Et ton vagie, le graal de mes dilections,

Ta toison, le scalp roux qu’appète mon pénis

Dans l’embrouillamini de frison du pubis,

Ton regard révulsé durant l’oaristys

(La peau de ta paupière est la plus douce peau,

La herse de tes cils filtrant mon farrago)

Entonné nitruant, profane eucharistie

En dépit du Gradus ad Parnassum qui veut

Ce tête-bêche-à-tête et tendre et familier,

Ta cuisse fors-jetée et moite en avant-goût

D’une reddition aussi peu tempérée

Que le mol clavecin de ton orge érogène,

Ta gorge qui fait crête et ta combe, crevasse,

Anfractueuse grotte où mon chibre s’empreint.

Evangéliquement ne veut que rendre grâces

A cette vénusté qui me glace et délace

Pour moi seul et quelques, la boucle qui la ceint

D’innocence perverse et de chaste impudeur.

J’enrage te savoir si proche et si lointaine

Toi qui crus me connaître et n’y vis que du feu,

Moi qui fus transparent comme marc ténébreux,

Pâli parmi les morts qui ne meurent qu’un peu.
Ton solstice de juin et ma sèche raison,

Ton beau début d’été et ma morte-saison,

Le satin de ta peau, les rides de mon front,

Ton livre grand ouvert, moi la page tournée,

Ta carrière esquissée et la mienne, mort-née,

Et mon cœur mis à nu, le tien en cartouchière,

L’avenir en tes yeux et dans les miens, la fin.
Cacochyme, bancal, égrotant, crapoussin.

(…)

 

Mon réel, c’est les mots, et l’unique royaume,

Le domaine enchanté de nos noces fantômes.
Mon non-dit, comme on dit, n’est pas contradictoire ;

Le réel est divers, d’ailleurs inexistant.
Pourquoi lors s’étonner de mes échappatoires

Qui laissent subsister le dilemme crucial ?

Le comique virtu et la vis tragica

Dans l’encéphale écru de lecteurs pantelants.

 

 

CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE


Occupe-toi d’homélies, Labor, col. Espace Nord, 1991.

Ecrits complets de René Magritte, Flammarion, 1979.

Les Fous littéraires, Veyrier 1982. [réédité aux éditions des Cendres, 2000]

Lettres croisées, correspondance avec R. Queneau, Labor, 1988.

Le Mal du pays ou les Travaux Forc(en)és, Yellow Now.

Le Don d’Ubiquité, entretien d’André Blavier avec A. Delaunois, Devillez, 1997.

Les livres de Raymond Queneau sont édités chez Gallimard dans les collections Folio et L’imaginaire.

Gestes et Opinions du Docteur Faustroll d’Alfred Jarry, Gallimard, pour la définition de la pataphysique.

La littérature Potentielle et l’Atlas de littérature potentielle, Gallimard, coll. Folio Essais, pour en savoir plus sur l’Oulipo.

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Les dossiers de REMUE-MENINGES (1): Jean-Philippe TOUSSAINT

REMUE-MÉNINGES est une revue carolo créée au début des années 80 par Antonello Palumbo et quelques amis, Christine Bodart, Colette Berger, Guy Demanet… Dès 1983, et surtout après le décès inopiné d’Antonello en 1993, et jusqu’en 2009, la revue a été coanimée par Pierre Schroven, Salvatore Gucciardo et moi-même.

Comme la revue n’a jamais possédé de site ou de plate-forme numérique, je rendrai compte ici d’une partie des dossiers que j’ai constitués et des interviews que j’ai réalisées.

En mai 2009, je participe en tant que figurant au tournage de Monsieur, réalisé par J.-P. Toussaint, à partir de son roman. Peu après, je lui adresse par courrier postal un questionnaire, je rédige une petite analyse de son univers artistique constitué alors de deux films et de trois romans ainsi qu’une interview promenade dans laquelle je mêle à ses réponses des extraits de ses précédents romans. Depuis, Jean-Philippe Toussaint a décroché le Rossel pour La Télévision (1997), le Médicis pour Fuir (2005) et il est pressenti cette année pour le Goncourt.

Au sommaire du Remue-Méninges n° 18 figuraient aussi Marcel Mariën, présenté par Pierre Schroven, et Karel Logist, présenté par Antonello Palumbo.

E.A.

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images?q=tbn:ANd9GcSQtX0OShC-15o6wHoX0S22QuAnk0FRHyc5d2OUlrxshZml3yIjMai 89. Bruxelles. Restaurant de la Cité Administrative. On installe les figurants aux tables; on nous sert des pommes de terre congelées et quelques feuilles de salade. Jean-Philippe Toussaint très grand, en jeans et chemise blanche, arpente, cigarette aux lèvres, le travelling aménagé le long de la baie vitrée avec une nonchalance qu’on devine inquiète. Il endosse un veston, l’enlève, le remet, échange quelques mots avec Jean-François Robin, son directeur de la photo, un sourire avec Dominic Gould, son comédien, dont on retouche le maquillage avant le tournage. Une voix féminine annonce le début du plan. Action!… « Monsieur », en complet-veston noir, parcourt avec un plateau chargé l’espace le séparant du buffet au bout du restaurant (pour s’apercevoir qu’il n’y a plus de place î) pendant que dans la salle, les convives agitent leurs couverts dans leur assiette et conversent afin de rendre l’ambiance d’un temps de midi. J-P Toussaint fait du cinéma…

A la fin du tournage nécessitant la présence des figurants a lieu une tombola à leur intention chapeautée par Alexandra Stewart (la Dubois-Lacour du film). J’approche Jean-Philippe Toussaint qui se propose de répondre immédiatement à mes questions. Surpris de cette acceptation soudaine, l’ami qui m’accompagne court chercher le dictaphone resté dans la voiture pendant que Jean-Philippe Toussaint, surpris de voir fuir mon ami, me demande le but de sa course…

Il s’assied sur le rebord bétonné pour dire ses préférences littéraires, pour dire qu’il est heureux de l’adaptation cinématographique de son premier roman par John Lvoff toujours pas distribué en Belgique. D se montre étonné de l’éloge de la critique à son égard mais l’accueille favorablement. Nous le remercions vivement et le laissons à la suite du tournage. En rebobinant la cassette, nous constatons que, dans notre précipitation, une mauvaise manoeuvre nous a empêché d’enregistrer la voix de l’auteur à l’instar de l’appareil-photo de son dernier roman qui n’enregistre pas l’image du narrateur.

A la sortie de son film, en ce début d’année, je le recontacte par écrit en lui proposant un choix de questions auxquelles il se prête aimablement à répondre de Madrid où il écrit son quatrième livre… (A certaines questions de l’interview, J-P Toussaint a répondu par un « ? » que j’ai reproduit tel quel ici. Les extraits de roman ont été choisis a posteriori.)

E.A.

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LE PETIT MONDE (ROMANESQUE) DE JEAN-PHILIPPE TOUSSAINT

« Lorsque j’ai commencé à passer mes après-midi dans la salle de bain, je ne comptais pas m’y installer; non, je coulais là des heures agréables, méditant dans la baignoire, parfois habillé, tantôt nu. » Ainsi s’ouvre le premier roman de Jean-Philippe Toussaint paru en 1985 chez Jérôme Lindon, aux Editions de Minuit. Cet auteur dont on dit qu’il s’est découvert tardivement (?) une vocation d’écrivain impose un ton neuf qui va très vite faire école (avec entre autre Jean Echenoz et Patrick Deville).

D’emblée, le narrateur est placé dans le temps de son histoire et dans le lieu à partir duquel elle va se développer, comme dans ses romans suivants : « Monsieur » et « L’Appareil-Photo ».

« Dans le domaine de la physique, pour exprimer la date, il est nécessaire de définir une origine des temps et lui attribuer conventionnellement la date zéro » dit Monsieur dans son second roman.

Cette entrée en matière n’est pas sans rappeler les premières phrases de « Molloy », roman d’un auteur apprécié de Toussaint, Samuel Beckett : « Je suis dans la chambre de ma mère, c’est moi qui y vis maintenant. Je ne sais comment j’y suis arrivé. »

Le narrateur de Toussaint est mis dans une position qu’il n’a pas voulue, dont les coordonnées spatiales et temporelles lui échappent momentanément mais avec lesquelles il va bientôt jouer. A l’encontre de « Molloy », le lieu d’origine n’est jamais, chez Toussaint, chargé affectivement (salle de bain, bureau administratif, école de conduite).


La suite des lieux de passage (chambres d’hôtel, d’ami(e)… ) où vont séjourner les divers narrateurs (à part « Monsieur », les romans sont écrits à la première personne) peut être interprétée comme le signe de la quête, justement, de ce lieu originel -contenant « toute l’étendue de l’immobilité »- duquel ils ont été, dans un temps précédent celui du roman, exclu…


L’attitude désinvolte des personnages pourrait laisser croire que c’est la vie qui impose son cours à leur destinée, alors qu’en vérité ils ne font que déployer des ruses de savant pour déjouer ses pièges, et retourner à leur avantage les situations souvent embarrassantes qui se présentent à eux.

« Elle se méprenait en effet sur ma méthode, à mon avis, -dit le narrateur de l’Appareil-photo-, ne comprenant pas que tout mon jeu d’approche assez obscur en apparence, avait en quelque sorte pour effet de fatiguer la réalité à laquelle je me heurtais, comme on peut fatiguer une olive par exemple. »

C’est la réalité qui s’épuise à la « résistance passive » des personnages pour épouser peu à peu la forme que leur fait prendre leurs pensées. Toutes les occasions leur sont, de fait, prétexte à se retrancher dans le monde « délicieusement flou et régulier » de leur esprit en quête de la « tranquillité de l’âme » à laquelle ils aspirent. (Les lectures de Monsieur, dans le film, font toutes référence à ce thème). La fourchette dont se servent les personnages pour fatiguer l’olive de la réalité est le regard proprement spirituel (« Le regard, dit Monsieur. Une vue de l’esprit, oui ! ») qu’ils posent en permanence sur le monde extérieur, et qui les fait voir l’absurdité ou le burlesque des événements les plus ordinaires, quand ils sont considérés en dehors de tout contexte et de toute visée pratique.


Les personnages tendent à la neutralité mais concèdent volontiers à leur entourage des parts de leur liberté d’action par crainte d’afficher clairement une attitude qui perturberait le monde qu’ils sont occupés d’observer. Sous leur regard, tout devient anecdotique (« Monsieur, un puits d’anecdotes « ), somme d’histoires autonomes, incapables de pénétrer leur âme, et au bout du compte, inoffensives. Ils ne sont jamais enfermés dans une physionomie, un caractère assigné, un domicile fixe, une condition sociale contraignante ou même un nom. S’ils se trouvent par la force des choses dans des « situations bloquées », ils n’en gardent pas moins la possibilité de s’en échapper, ne fut-ce que par la pensée, de se fuir…


« Je pensais, oui, et, lorsque je pensais, les yeux fermés et le corps à l’abri, je simulais une autre vie, identique à la vie dans ses formes et son souffle, sa respiration et son rythme, une vie en tous points comparable à la vie, mais sans blessure imaginable, sans agression et sans douleur possible, lointaine, une vie détachée qui s’épanouissait dans les décombres exténués de la réalité extérieure. » (L’Appareil-photo).


Leur présence est tout intérieure, pour ainsi dire flottante, à la façon d’un corps immobile sur l’eau qui n’en est pas moins affecté par les chocs ondulatoires se produisant à la surface.

Les personnages sont célibataires (« Comme Paul Guth, une image du gendre idéal « ) ou bien dans un état de déséquilibre affectif qui va les mener d’une femme à l’autre (parfois la même) après un détour par leur être comme si, pour (re)trouver une femme, ils devaient opérer une mise au point préalable sur eux-mêmes. Ils ne sont jamais si touchants, ces funambules, que lorsqu’ils basculent dans l’abîme des sentiments face auxquels ils ne peuvent opposer aucune stratégie apprise. Tous excellent par ailleurs dans les jeux de société (échecs, monopoly, ping-pong, scrabble, fléchettes,…), n’étant vraiment à l’aise que dans les divers types de représentation du monde.


L’épisode de l’appareil-photo volé par le narrateur de son troisième roman sur le bateau qui le ramène d’Angleterre est révélateur de cet itinéraire intérieur. Sur les photos prises par un touriste anonyme qu’il fait développer, le narrateur découvre, à l’arrière-plan d’un des clichés, la silhouette de la femme qui l’accompagnait. Cet épisode démontre aussi la quête d’identité qui s’empare du narrateur qui, photographiant ses pieds au hasard d’une course dans les couloirs du car-ferry, ne découvre, après développement, « qu’un cliché monochrome, sous-exposé avec, ça et là, – constate-t-il – quelques ombres informes comme d’imperceptibles traces de son absence. »

Les trois premiers romans de Jean-Philippe Toussaint apparaissent comme autant d’énigmes à résoudre (théorème de Pythagore dans la « Salle de Bain », principe de Schrôdinger dans « Monsieur », sous-exposition du cliché dans « l’Appareil-photo »). La vie demeure pour ses personnages aussi mystérieuse que pour les enfants dont ils recherchent le contact afin de leur donner à comprendre les grands principes de l’existence. Il y a une volonté pédagogique bien terrestre chez ces Pierrots lunaires…car, somme toute, entre l’immobilité et le mouvement, le noir et le blanc, l’abstraction et la figuration, le non-sens et la causalité, ce qui les anime est la persistante question que pose l’étonnement d’être là, transpercé vivant par les fléchettes du temps présent.


La vie, pour Monsieur Toussaint, un jeu d’enfant?…

E.A.

 

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INTERVIEW PROMENADE

DES GOUTS ET DES COULEURS…

 

« J’étais allongé, détendu, les yeux fermés. Je songeais à la dame blanche,
boule de glace à la vanille sur laquelle on épanche une nappe de chocolat
brûlant. Depuis quelques semaines, j’y réfléchissais, d’un point de vue scientifique (je ne suis pas gourmand) , je voyais dans ce mélange un aperçu de la perfection. Un Mondrian. (. . .) 

Ce qui me plaît dans la peinture de Mondrian, c’est son immobilité. L’immobilité n’est pas l’absence de mouvement, mais l’absence de toute perspective de mouvement, elle est mort. La peinture, en général, n’est jamais immobile. Comme aux échecs, son immobilité est dynamique. Chaque pièce , puissance immobile, est un mouvement en puissance. Chez Mondrian, l’immobilité  est  immobile,  peut-être pour cela est-qu’ Edmondsson trouve que Mondrian est chiant. » (La Salle de Bain, Minuit)

— Quels sont vos peintres préférés?

JPT –  J’en oublie sûrement.

 

« Je me levai, mis un disque et allai me rasseoir. Ah quel bonheur à la porte du garage, quand tu parus dans ta superbe auto, papa, il faisait nuit mais avec l’éclairage, on pouvait voir jusqu’aux flancs du coteau. Charles Trénet, dis-je. Nous partirons sur la route de Narbonne, toute la nuit le moteur vrombira, et nous verrons les tours de Carcassonme se profiler à l’horizon de Barbera. Vous n’avez pas de disques de Franck Zappa? me demanda Pierre-Etienne avec une supériorité amusée. Non aucun, dis-je. Je terminai mon verre de whisky à petites gorgées et le déposait sur table. » (La Salle de Bain.)

 

– Quel est votre genre musical préféré? Et dans ce genre, vos musiciens ou interprètes favoris?

JPT   – ?


« J’avais acheté un bloc de papier à lettres chez le marchand de journaux et, dans ma chambre, assis à la grande table ronde, avait tracé deux colonnes sur le papier. Dans la première, j’avais inscrit le nom de cinq pays : la Belgique, la France, la Suède, l’Italie et les Etats-Unis et, à côté, dans la seconde, je consignais les résultats de mes parties de fléchettes. Après cette première phase, éliminatoire, j’organisai une rencontre entre les deux équipes nationales ayant totalisé le plus de points. La finale opposa laBelgique à la France. Dès lapremière série de lancers, mon peuple, très concentré, prit facilement l’avantage sur ces maladroits de Français. » (La Salle de Bain.)

Quelles sont les villes que vous aimez?
JPT  – Rome, Ostende.


ROMAN, VOUS AVEZ DIT ROMAN ?

« C’est encore un des rares trucs qui lui aurait bien plu, ça, à Monsieur, peintre, comme parent d’élève du reste, dans le genre tranquille, une réunion par trimestre, ou écrivain, encore qu’aux mots il lui confia qu’il préférait la lumière (c1 était peut-être là son côté ouvert, oui, tourné vers la vie). » (Monsieur)

Quels sont vos auteurs préférés? Vos principales « influences
littéraires »?

JPT – Beckett, Kafka, Flaubert, Nabokov, Gombrowicz, Proust, Bernhard. Je venais de lire Crimes et Châtiments lorsque j’ai commencé à écrire la toute première fois, je venais de lire L’Homme Sans Qualités quand j’ai écrit la Salle de Bain, Béton quand j’ai écrit Monsieur (il y a peut-être une influence de Bernhard dans ce livre, dans la manière de traiter la fin comme un début), et j’ai beaucoup relu Molloy et Lolita en écrivant l’Appareil-Photo.

« Autour de Monsieur, maintenant, c’était comme la nuit même.

Immobile sur sa chaise, la tête renversée en arrière, il mêla de nouveau son regard à l’étendue des deux, /’ esprit tendu vers la courbure des horizons. Respirant paisiblement, il parcourait toute la nuit de la pensée, toute, loin dans la mémoire de l’univers, jusqu’au rayonnement du fond du ciel. Atteignant là l’ataraxie, nulle pensée ne se mut plus alors dans l’esprit de Monsieur, mais son esprit était le monde – qu’ il avait convoqué.  » (Monsieur)

—  Vos romans traitent en filigrane de questions scientifiques et
philosophiques. Lisez-vous des ouvrages scientifiques, philosophiques?

JPT – Au moment d’écrire Monsieur j’ai beaucoup lu de livres de physique, je m’y suis énormément intéressé, comme un amateur. Je lisais des livres de physique quantique, qui traitaient de (‘infiniment petit, et des livres d’astronomie qui traitaient de (‘infiniment grand, de l’univers (j’avais d’ailleurs un télescope à ce moment-là dans ma maison en Corse).

—  Que pensez-vous de l’appellation « nouveau nouveau roman »,
mouvement dans lequel vous faites un peu figure de chef de file? En quoi
vous apparentez-vous (et/ou vous différenciez-vous) des auteurs du nouveau roman « traditionnel »?

JPT – Elle n ‘est pas très heureuse, ne promet rien qui vaille pour ceux qui viendront après nous. Aurons nous un nouveau nouveau nouveau roman?

« De retour à l’hôtel, je me perdis dans les étages. Je suivais des couloirs, montais des escaliers. L’hôtel était désert; c’était un labyrinthe, nulle indication ne se trouvait nulle part. Au détour d’un pallier tapissé de liège, agrémenté déplantes vertes, je finis par retrouver le corridor qui menait à ma chambre. » (La Salle de Bain).


Votre univers romanesque vous semble-t-il apparenté d’une certaine façon à celui de Kafka?

JPT  – J’ai beaucoup lu le Journal de Kafka, qui pour moi est un des meilleurs textes que je connaisse.

« Edmondsson me trouvait oppressant. Je laissais dire, continuais à jouer aux fléchettes. Elle me demandait d’arrêter, je ne répondais pas. J’expédiais les fléchettes dans la cible, allais les rechercher. Debout devant la fenêtre, Edmondsson me regardait fixement. Elle me demanda une nouvelle fois d’arrêter. Je lui envoyai de toutes mes forces une fléchette, qui se planta dans son front. Elle tomba à genoux par terre. Je m’approchai d’elle, retirai la fléchette (je tremblais). Ce n’est rien, dis-je, une égratignure. » (La Salle de Bain)

—Vos romans sont très pudiques en ce sens qu’ils n’abordent les problèmes existentiels qu’au travers le burlesque, la dérision. Kundera dit en substance que le monde moderne nous a privés même du droit au tragique. Qu’en pensez-vous?

JPT  – ?

— Pouvez-vous raconter en quelques mots l’idée inspiratrice d’un de vos romans?

JPT   – Pour Monsieur, c’est le titre qui m’a inspiré, Monsieur.

« La vie, pour Monsieur, un jeu d’enfant. » (Monsieur)


CINEMA & LITTERATURE

« Assis au bas de l’escalier, Kaltz avait tombé la veste, entrouvert la chemise. Le corps penché en arrière, il s’entretenait du cinéma italien avec le secrétaire d’Etat. Vous savez, il y a longtemps que je n’ai plus été au cinéma, disait le secrétaire d’Etat. Fellini, continuait Kaltz néanmoins, Comencini, Antonioni, ah Antonioni, ajoutait-il, Antonioni. Ecoutez, je n’ai plus tellement le temps d’aller au cinéma, disait le secrétaire d’Etat.

Moi non plus, hélaa, avouait Kaltz. Ils s’en plaignaient l’un et l’autre, en étaient attristés, finirent par songer à abandonner leurs fonctions. » (Monsieur)

— Quels sont vos réalisateurs préférés?

JPT    Welles, Chaplin, Bunuel, Lubitsch, Polanski.

Qu’est-ce qui, selon vous, distingue fondamentalement l’activité
d’écrivain de celle de cinéaste?

JPT   – Un écrivain fait des phrases, un cinéaste des plans.

Hormis vos propres romans, quelle oeuvre ou quel auteur auriez-
vous aimé adapter au cinéma?

JPT    ?

Vous sentez-vous proche de la démarche d’écrivains cinéastes
tels que DURAS, ROBBE-GRILLET, HANDKE?

JPT      Non

—Que pensez-vous de cette citation de KUNDERA (L’Immortalité); « Puisque l’essentiel dans un roman est ce qu’on ne peut dire que par un roman, dans toute adaptation ne reste que l’inessentiel. Quiconque est assez fou pour écrire des romans aujourd’hui doit, s’il veut assurer leur protection, les écrire de telle manière qu’on ne puisse pas les adapter, autrement dit qu’on ne puisse pas les raconter. »?

JPT – Puisque l’essentiel dans un film est ce qu’on ne peut dire que par un film, quiconque est assez fou pour adapter des romans au cinéma aujourd’hui doit les filmer de telle manière qu’on ne puisse pas les raconter.

« Les gens, tout de même. » (Monsieur)


– Lisez-vous, écrivez-vous des poèmes? Partagez-vous l’avis de GOMBROWICZ sur la poésie : « Pourquoi est-ce que je n’aime pas la poésie pure? Pour les mêmes raisons que je n’aime pas le sucre pur. Le sucre est délicieux lorsqu’on le prend avec du café mais personne ne mangerait une assiette de sucre : ce serait trop! »

JPT   – Oui.

« Quand son thé fut prêt, elle me demanda en bâillant si j’en voulais une tasse. Sans cesser de lire, je lui dis que non, oulala. Une petite tasse de café, par contre, dis-je en refermant mon journal, je dirais pas non. Même du nescafé dis-je. » (L’Appareil-photo)

– Peut-on envisager une adaptation théâtrale personnelle d’un de vos textes si l’occasion vous en était donnée?

JPT   – Non.

 

« Selon Prigogine, en effet, la théorie des quanta a détruit la conviction que la description physique est réaliste et que son langage peut représenter les propriétés d’un système indépendant des conditions d’observations.  » (Monsieur)


EN GUISE DE CONCLUSION...

– Vous souciez-vous de la critique en général? Partagez-vous l’attitude de Peter Handke s’abstenant de considérer toute autre critique que la sienne quand il écrit?

JPT – Oui. Je ne suis pas sûr de comprendre la deuxième partie de la question. S’il faut comprendre le « quand il écrit » comme « pour ses livres », non, je ne partage pas cette attitude. S’il faut comprendre le « quand il écrit » comme « au moment où il est en train d’écrire », alors, bien sûr, je partage cette attitude. Je ne fais jamais lire mes livres avant qu’ils ne soient complètement terminés.

– Votre prochain projet est-il d’ordre cinématographique ou littéraire?

JPT-  j’ai commencé à écrire un livre.

« Hip. Hop. Et voilà,, ce ne fut pas plus difficile que ça. » (Monsieur)

Propos recueillis par Eric Allard


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MONSIEUR, le film

          par Luc HONOREZ

« Passant de l’écriture à la réalisation, Jean Philippe Toussaint, dandy de l’ère Tandy, conserve intégralement le ton original de ses livres, donnant àses images (en noir et blanc, couleurs de la page et du caractère imprimé) un style à la fois zen et indolent, hypnotique et vibrant, insolemment visuel (c’est un film à voir plus qu’à écouter : c’est très rare dans le cinoche européen) et mélangeant les rythmes avec, souvent, dans le coin de l’écran, un gag qui passe tel un bonhomme de Chaval, de Sempé ou de Folon -c’est selon l’humeur du spectateur- ôtant chaleureusement son petit chapeau pour saluer notre désarroi devant cette mise en scène où il y a aussi bien mille histoires (celle du père réparant un moteur sur la table de cuisine, celle de l’ami corse de Monsieur, etc) qu’aucune. Humour, oui. Minimaliste. Pas à éclater de rire. Plutôt un sourire qui s’élargit sur le visage, s’élargit encore et finit par le couper en deux avec l’efficacité d’une lame de rasoir. »

Extrait du journal « Le Soir » du 11/01/1990.

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Le site de J.-P. Toussaint

http://www.jptoussaint.com/