LES DOSSIERS DE REMUE-MÉNINGES (IX) : FRANÇOIS EMMANUEL et La Question Humaine

François Emmanuel

LA QUESTION HUMAINE de François EMMANUEL (Stock,2000)

Un psychologue industriel, « affecté au département dit des ressources humaines » est chargé par le directeur adjoint de son entreprise, un dénommé Karl Rose, de rédiger un rapport sur l’état mental, jugé préoccupant, de Mathias Jüst, gérant de la filiale française d’une entreprise allemande. Très vite le narrateur apprend de Mathias Jüst des choses bouleversantes qui l’amènent à délaisser son travail pour démêler le vrai du faux, faire la vérité et savoir qui manipule qui dans cette affaire de prise de pouvoir. Le dispositif narratif  amène le lecteur à se replonger dans l’histoire tragique du demi-siècle où des hommes ont été projetés sans garde-fous et ont commis, au-delà des dommages proprement guerriers, des torts considérables sur leur descendance.

François Emmanuel a écrit avec La Question humaine son livre le plus noir, mais c’est un livre éclairant une question au centre de notre société post-industrielle, celle du langage réduit à une fonction de communication, d’auxiliaire du pouvoir, celle du langage quand il s’applique à l’homme pour réglementer sa vie, ordonner ses actes, surveiller son comportement, assigner sa place au sein de différents appareil, entreprises ou domaines d’activité qui vont du droit à la médecine en passant par la culture et toute la chaîne du secteur marchand.

François Emmanuel opère dans ce livre un saisissant rapprochement entre ce langage à destination du personnel au travail et un jargon technique employé par les nazis à des fins génocidaires. 

Un petit volume sur une grande question. Un récit qui vous poursuit longtemps.

E.A.

L’ENTRETIEN

Il nous a semblé nécessaire de le rencontrer à cette occasion  en lui demandant d’abord quelle place ce livre tient dans son œuvre et quelle en a été la genèse.

En fait, c’est une histoire curieuse. Je devais normalement faire paraître en mai 99 un livre qui s’appelle Lieux de fuite, un livre relativement léger, puis est venu le manuscrit de La Question humaine et Jean-Marc Roberts tenait beaucoup à ce livre. Il a dit quelque part que c’était le livre le  plus important qu’il avait publié. Il a cru très fort en ce livre. Il a fait énormément pour que ce livre soit lu. Je crois qu’il a été lu par les Parisiens. Ce n’est pas mal car, vous savez, avant qu’un livre soit lu ! Précisément La Leçon de chant, un des livres auquel je suis le plus attaché, n’a été lu par presque personne. Pourtant j’ai signé au moins 200 services de presse. Maintenant, en septembre, il va y avoir 500-6OO livres, il y en a 100, 150 qui vont être vraiment lus. C’est difficile de passer outre cette barrière…

C’est un livre qui, pour moi, est tout à fait particulier. C’est pour cela que je l’ai appelé récit et non pas roman. Ce qui fut un choix pour lequel on a beaucoup hésité parce que récit peut faire penser à histoire vraie. Ce livre se distingue tout à fait des autres livres que j’ai écrit et qui sont des romans classiques. Sa particularité est d’être un objet à l’extrémité de la littérature puisque il y a peut-être fiction, mais c’est une fiction orientée, c’est comme une allégorie, comme une fable…

Il y a quelque chose dans le propos qui est tellement tendu que ça ne correspond pas tout à fait à la logique d’un roman, celle-ci consistant généralement en la mise en place d’un dispositif qui se déploie puis finit par arriver là où on ne s’attendait pas nécessairement. Pour ce livre-ci, c’est très différent.

Le projet du livre date d’une quinzaine d’années, au moment où j’ai pris connaissance de ce document technique qui est au centre du livre, document qui m’a horrifié et grâce auquel j’ai cru reconnaître quelque chose que je me suis toujours promis de pointer. L’histoire m’est très vite venue. Je l’ai racontée à plusieurs personnes mais j’ai mis longtemps à l’écrire,  parce que je savais que ce serait une écriture austère, un peu noire. Je crois que c’est le livre le plus noir que j’ai écrit, que je n’écrirai rien de plus noir. Il semblait qu’il fallait – puisqu’il y a ce document au centre – une écriture très très épurée, très blanche, avec peu d’éléments accessoires, aucune digression, rien de trop.  Presqu’aucune description, simplement quelqu’un qui raconte une histoire, c’est le ton de la confession.  Je pensais aussi que pour accentuer la vigueur dénonciatrice, il fallait un texte court, qui soit vite lu. C’est un texte qui a été lu beaucoup  – et souvent relu. On lit une première fois parce que c’est haletant, on veut savoir quelle est la fin de l’histoire, et puis on se dit : «  oui, mais il y a quelque chose qui m’a échappé ». Et on y revient pour essayer de savoir un peu quel est le texte sous le texte. Cela m’intéressait beaucoup. J’ai d’ailleurs écrit ce livre fin 97-début 98, puis je l’ai retramé une année après et je n’ai pas modifié la longueur. J’ai seulement soigné certains éléments qu’il m’a semblé pouvoir éclaircir, rendre plus limpide…

D’où vient votre réaction horrifiée à la lecture de ce document technique ?

Probablement de ma formation médicale. J’ai toujours été extrêmement touché, comme médecin, par la dérive technique de la médecine. Combien le langage technique recelait une certaine mise en coupe, un écrasement de la dimension humaine ! Depuis mes études de médecine, j’ai toujours détesté ces séances qu’on appelait cliniques où on voyait les gens un peu comme des choses. Il m’est apparu que cette prise de conscience-là était latente en moi depuis longtemps. Et puis j’ai décelé ce processus un peu partout, dans toute une série de vocabulaires ou d’appareils techniques, combien cette pensée de l’efficacité – qui est quand même le propre de la pensée occidentale – pouvait conduire à une réification, à une chosification de l’homme. J’ai alors pris ce document en l’y associant au monde du management mais j’aurais aussi  bien pu prendre le monde de la médecine, le monde du droit. J’aurais pu prendre d’autres mondes où l’humain est confronté à un vocabulaire technique quel qu’il soit. Et la démonstration aurait été, je crois, la même.

Vous trouvez que le génocide nazi est l’aboutissement ou, en tout cas, une  terrible illustration de cette pensée-là ?

C’est compliqué car ce livre met en perspective deux choses : d’une part, la machinerie industrielle du génocide perpétré par les nazis et, d’autre part, la culture de nos entreprises contemporaines. Ca ne veut pas dire nécessairement que les chefs d’entreprise sont des nazis ou que les nazis sont à la base de cette culture d’entreprise mais simplement que je me sers de cette mise en perspective pour dire : « Regardez ! A la faveur de ce qui s’est passé là, peut-être voit-on plus clair sur ce qui se passe maintenant  ». D’où cette épigraphe de Théodore Roethke : « Dans une époque sombre, l’œil commence à voir ». C’est comme si ce génocide-là avait une fonction de loupe, de révélateur.

Cette logique s’applique aujourd’hui à tous les domaines d’activité de l’homme ?

J’espère que ça va pouvoir changer un jour mais aujourd’hui il n’y a pas d’événements qui me fassent penser le contraire. Et si de nos jours on fait si souvent appel à l’éthique, c’est précisément parce qu’il n’y a plus véritablement d’éthique. Toute l’économie consite à déposséder l’homme de sa position centrale. C’est devenu l’homme au service de l’économie, plus du tout l’économie au service de l’homme. Au service des actionnaires, oui, mais plus du tout en faveur des travailleurs. Quel sens y-a-til encore à travailler ainsi ? L’important, c’est de gagner un maximum d’argent. C’est totalement immoral.

A propos d’éthique justement, estimez-vous qu’il y a de bons et de mauvais psychologues ?

C’est-à-dire le narrateur est psychologue industriel et puis, il change, il se met en quelque sorte au service d’enfants autistes.  C’est l’histoire du livre. Mais le psychologue industriel, par définition, me semble être quelqu’un qui est au service du patron. J’entendais quelqu’un me dire qu’auparavant on appelait ce secteur « politique du personnel » avant que ça devienne « direction des ressources humaines ». Il y a eu un glissement des termes pour faire accepter finalement la position du psychologue industriel. C’est quelqu’un qui, d’une certaine façon, même s’il est directeur des ressources humaines, n’a pour fonction que de faire croître la ressource humaine, pas en tant que singularité, mais en tant que pouvant être utile à l’entreprise, c’est-à-dire pouvant générer des profits.  C’est donc une ressource humaine, mais dans un sens extrêmement réducteur. Psychologue industriel est une profession sujette à caution et il y en a beaucoup d’autres, malheureusement. Souvent on est  engagés  dans des systèmes qu’on désapprouve mais obligés d’y apporter  un peu d’énergie, incapables de pouvoir s’en détacher.

 Comment, justement, réagir par rapport à cette dévaluation du langage par  les idiomes technique ?

  Le travail avec les enfants autistes, c’est un travail sur le sens. C’est essayer de mettre du sens là où  il y a de l’insensé, du répétitif, de l’innommable, du trauma… Mettre du sens là. Même si ça patine, même si l’enfant n’y comprend  rien du tout ou presque. Le narrateur accomplit un acte tout à fait héroïque et, par opposition à son travail d’avant, à sa brillante carrière d’avant, il a cette phrase : «  Ca m’a bien plus apporté ». Le narrateur, lui, fait un virage complet. Je crois que c’est un livre qui pose des questions. Je n’ambitionne évidemment pas d’y répondre parce que ce qui est en cause là, c’est toute une culture, celle de l’efficacité, une pensée qui s’appuie sur la science, qui vient de la science – la science qui est l’illusion du sujet de l’énonciation -, une pensée qui s’appuie également sur la révolution industrielle.  Quelque chose de très occidental, qui est en train de contaminer le reste du monde…

Salah Stétié écrit que  ce sont les sociétés les plus démunies, les plus faibles économiquement, les plus périphériques par rapport à la civilisation technique,  qui continuent de faire le plus confiance à la poésie et au poète. Il écrit aussi : « Nous appartenons de plus en plus, dans le monde développé, à des sociétés de divertissement au sens pascalien du terme : or le poète est, dit-il, l’homme de l’avertissement. »

Le poète tel que le définit Salah Stétié peut-il encore être entendu ?

    Le livre a été entendu. Il a eu énormément de presse en France. Il est traduit en allemand, il va l’être  en anglais, en portugais. C’est un livre qui choque, qui soulève une émotion parce que – c’est très curieux – les gens sentent confusément qu’il y a quelque chose, et ça les fait réagir. C’est dans la façon dont la question est posée, ils se sentent soit en adhésion totale, soit interdits. Parfois ils rejettent le livre parce que ce récit joue évidemment sur la Shoah et ceux qui la sacralisent peuvent penser qu’il y a une utilisation de la Shoah pour une démonstration.  Je ne le pense pas du tout  car il y a une mise à distance qui est opérée. Il n’y a pas fictionnalisation de cela, la fiction est actuelle. Cela dit, j’ai été très choqué par La Liste de Schindler, La Vie est belle… Je suis particulièrement sensible à ce point de vue. Mon livre n’est pas ça.

   C’est un livre qui m’a posé des problèmes comme romancier parce que je ne suis pas précisément un romancier de l’avertissement ; je suis plutôt un romancier qui traite des thématiques comme la mémoire, la quête, la question : pourquoi l’on vit ? si tant est qu’un roman a une question. Un roman a toujours une série de questions qu’on ne peut résumer ainsi. Donc le prochain livre va me poser  problème parce que, en Belgique, je pense que les gens connaissent en général mon travail – j’ai un petit lectorat de 4 à 5000 lecteurs . Mais en France je vais être surtout identifié comme l’auteur de La Question humaine. Donc le prochain livre va être lu avec ce regard-là.

Les personnages de votre récit ont une image absente ou confuse du père. Pierre Legendre écrit dans La Fabrique de l’homme occidental : «  La fabrique des fils est fragile comme est fragile le lien qui relie chacun à l’humanité, comme est fragile le lien à la parole. »

La parole a-t-elle partie liée avec l’image du père ?

Vous pensez au père de Jüst, c’est ça ? Oui, Jüst n’a pas de père. La question du père, mais de la mère aussi, est sans doute présente dans beaucoup de mes livres. C’est-à-dire qu’on vit une société où la place du père est devenue extrêmement problématique. Dans La Question humaine, il y a quelque chose d’assez particulier  repris avec l’anecdote concernant Karl Kraus. C’est un lien analogique, car Jüst a un père – tout le monde ne l’a pas compris et beaucoup de critiques ont commis l’erreur – qui n’est pas évidemment l’auteur de la lettre. C’est une homonymie, c’est clairement dit dans le texte. Son père était en Biélorussie, c’est un commerçant, ce n’était pas un ingénieur et ce n’était donc pas possible que son père écrive la lettre. Mais l’expéditeur des lettres a joué sur l’homonymie. C’est tout le jeu sur l’ambiguïté, le doute. Je ne dis pas tout, je laisse des choses ouvertes. Ca ne me dérange pas que les gens doutent, parce que ce doute peut être générateur d’un petit travail personnel… Le personnage de Neumann dit à propos de cette homonymie: « Un jeu sur le nom, un mot pour un autre, une ressemblance, c’est à ce risque-là que peut apparaître le sens. »  C’est une phrase qui restera énigmatique même pour moi.  De toute façon le personnage de Neumann se doit d’être énigmatique puisque c’est une sorte de prophète. Il ne règle pas un compte avec Jüst, il règle un compte avec lui-même ; il invite le narrateur à réfléchir comme il invite le lecteur à réfléchir, et ceci est une des choses les plus troublantes de mon livre.  Donc la filiation est brisée si tant est qu’on interroge le père. Il n’y a pas de filiation entre l’auteur des lettres et le personnage de Jüst. Il y a des analogies, et, ces analogies, l’auteur des lettres anonymes les utilise de manière formelle, avec énormément de savoir-faire et de plasticité quand il mêle des langages, d’une manière un peu machiavélique. De toutes manières le livre est écrit avec une espèce de logique machiavélique. Il est tendu, il présente des paliers narratifs pour susciter de la part du lecteur une prise de conscience.

La musique tient une place de choix dans vos livres. Nietzsche parle de  souveraineté de la musique, art indépendant par excellence. Est-ce parce qu’elle exprime mieux que le langage commun ce qu’on pourrait appeler l’Etre de l’homme, parce qu’elle serait plus irréductible aux parasites, moins susceptible d’être instrumentalisée ?

Ici la musique est le fil narratif puisqu’on remonte l’enquête assez classiquement. C’est un quatuor d’entreprise. On abat les cartes, et c’est à la dernière qu’on a l’expéditeur anonyme. On tourne autour du secret de Mathias Jüst et puis on tourne autour du secret de Neumann ; on passe d’un secret à l’autre. Donc la musique a une nécessité narrative, rien d’autre. Bien sûr j’y ai pensé parce que les Allemands ont particulièrement perverti l’usage de la musique, notamment dans les camps à Terezin, à Auschwitz, où ils avaient des orchestres. Non seulement ils tuaient des gens mais ils les utilisaient dans les orchestres pour jouer de la musique, ce qui est le comble du cynisme. Alors la musique  tient une place de choix dans mes livres. Je suis mélomane, je ne suis pas musicien. J’aurais peut-être voulu être musicien car c’est, en effet, la langue pure. Il me semble que chaque texte a aussi sa musique propre, je suis très sensible au style. On a dit que je suis plutôt styliste. Je suis de ce fait très attentif à la musique des phrases, aux gens qui ont une voix dans l’écriture, une musique. Il y a en effet toujours, d’une manière souvent anecdotique, une histoire de musique dans mes livres. Un livre dans lequel la musique est tout à fait centrale, c’est La Leçon de chant.

Questionné sur ses projets, François Emmanuel  parle de trois manuscrits terminés et du problème qui va se poser pour décider de la publication de l’un d’entre eux à la suite de La Question humaine. Il annonce la parution d’un recueil de poésie et, à propos des rééditions prochaines de La Leçon de chant et de Retour à Satyah, il évoque les réécritures qui en ont découlé. Il dit que le principal travail de réécriture a consisté à resserrer, en soulignant que plus on avance, plus on devient attentif à ses propres complaisances, plus on a envie de couper. C’est l’exercice de la poésie qui l’a conduit à ce goût de la concision. « On a raison d’enlever, on n’enlève jamais assez ! »   

Signalant le besoin dans lequel il a été de développer tout un appareil critique pour faire face aux questions des journalistes, des lecteurs impatients d’obtenir ses propres réponses à la vaste question posée dans son livre, il dit son scrupule : « Comment faire pour expliquer sans déflorer le livre, sans lui faire perdre son statut de fiction ? ». Sans nul doute que La Question humaine est un de ces  récits assez forts que pour n’être pas ébranlé par les interprétations et les commentaires, une sorte de bateau-texte fendant la nuit des mots, précédés par ses feux.

Propos recueillis par Éric Allard pour le Remue-Méninges #23.

LES DOSSIERS de REMUE-MÉNINGES (VIII) : CARINO BUCCIARELLI

Extrait du Remue Méninges #23 en 2000

Carino Bucciarelli | Chroniques Asynchrones

L’INVENTEUR DE PARABOLES

En ce monde où nous oublions,

Nous sommes ombres de qui nous sommes

Fernando Pessoa

Si nous avons convié Carino Bucciarelli à notre table, ce n’est pas tant parce qu’il est « un poète de chez nous » que parce que sa poésie

recèle une énigme susceptible d’ouvrir une brèche dans notre paysage mental, sclérosé par nos habitudes de voir et de penser. Doutant de la réalité de ce monde, il investit méticuleusement le désert   qui nous « mène en bateau ». Mais au contraire de Nerval dans Aurélia, Bucciarelli ne rêve pas d’accéder à une nouvelle forme d’aventure intérieure, tant il est persuadé qu’au grand jeu du « qui suis-je ? », toutes les cartes sont faussées et redistribuées aux plus offrants. Pas plus rêveur que visionnaire, il se contente de réduire en cendres ce que nous croyons être et de balayer d’un revers de la main tous les a priori nous empêchant de percevoir les « signes de  vie » qui fondent l’émotion de l’univers. Faisant la part belle à la folie et à l’insensé, il exorcise notre fantôme et brise ainsi l’épais miroir qui nous sépare de ce que nous sommes vraiment. Pour le poète, l’adage de Gide selon lequel « on ne fait pas de bonne littérature avec de beaux sentiments » est plus que jamais d’actualité, tant il exècre à recourir au miel transparent des artifices poétiques qui ne servent qu’à adoucir les mœurs. Poésie imbibée de forces immanentes puisées au cœur de l’inconnu ; poésie mettant en scène un propos jubilatoire, ironique voire insolite ; poésie enfin qui n’a pas conscience d’elle-même, et qui pour cela, est une des plus porteuses que notre paysage littéraire ait enfanté.

Pierre SCHROVEN

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SAMUEL EST MORT (L’Age d’Homme, 1999)

L’homme est mauvais conducteur de la réalité

Pierre Reverdy

Après La Main, où un homme fait le sacrifice d’une  de ses mains pour récupérer son fils, et L’inventeur de paraboles, recueil de nouvelles insolites qu’on lit comme autant d’émerveillements, Carino Bucciarelli continue avec Samuel est mort de dresser, par fictions interposées, un catalogue des valeurs prétendûment humaines pour mieux les mettre à mal.

vont imperceptiblement basculer, l’assassiné va devenir l’assassin, le En quatre parties et trois intermèdes, les données initiales du roman meurtre changer d’objet comme si la mort pouvait être échangée sans que l’axiome de départ, l’annonce (au sens de jeu de cartes) ne soit modifiée : Samuel est mort, et reste bien mort. Bucciarelli met en scène l’interchangeable de nos vies ; il montre les limites de notre identité, sur quoi elle bute, ce qui la fonde : presque rien, peut-être notre appartenance à un genre sexuel, puisque Mercredi devient Samuel, et non Agnès ou Ondine, les personnages féminins du récit.  Le passage, la passe, s’effectuent  par l’aquisition d’un autre contexte familial, d’une autre femme. Est-ce à dire que seules nos pulsions charnelles nous conduiraient ? Le nom en tant que mot, signe au-delà du corps vivant, nous survivra de toute façon plus longtemps. On dira de nous : Untel est mort, quand notre conscience sera éteinte et que nous ne serons plus là pour le croire.

Cette histoire aux lignes apparemment claires mais qui très vite se chevauchent, s’entremêlent comme deux courbes de graphiques qui brouilleraient leurs repères sur les axes n’est qu’un prétexte à peindre l’aspect, somme toute, romanesque de nos existences : la surprise des rencontres qui se dissipe dans le continuum relationnel, notre mémoire oublieuse de nos passions comme de nos emportements d’hier, la trajectoire qui mène de nos envies à nos dégoûts, acquisitions et supposées propriétés de toutes sortes qui nous appartiennent au fond si peu.

Il ressort de cette lecture une impression de malaise, née de cette chaleur  qui fait fondre les certitudes, de cette impossiblité foncière à sortir de soi puisque soi est aussi bien chacun, que rien ne nous distingne d’autrui dans l’état d’indiférenciation généralisé, que je est vraiment un autre.

Ce n’est pas le moindre mérite de ce roman que de nous avoir donné sous des dehors de roman policier, une rare impression de vie dans ce qu’elle a de pathétique, de convenu, de formidablement dérisoire.

Une lecture d’Eric ALLARD   

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L’ENTRETIEN

Dans vos écrits, vous mettez à mal tout ce à quoi l’homme accorde ordinairement de l’importance et par rapport à quoi il se réfère pour construire son identité : repères familiaux, sexuels, mémoire, statut des objets, forme humaine, sentiments…Que reste-t-il à l’homme en propre ?

 Je ne me suis jamais posé la question : comment l’homme est arrivé à écrire sur des thèmes similaires ? Ce sont des thèmes qui d’office se sont imposés, des thèmes qui me passionnent aussi chez les autres écrivains . Et il est vrai que mon œuvre a une certaine cohérence de ce point de vue là : elle tourne toujours autour des mêmes sujets… Personne n’est réellement désabusé chez moi, mes personnages ont tous en commun d’être soit fous soit de vivre un décalage par rapport à leur propre normalité et surtout de vivre dans un monde qui a une logique mais une logique de l’absurde… On a parfois dit que j’écrivais des nouvelles fantastiques. Ce qui est faux. Le fantastique est un genre bien particulier . On part du commun et puis brusquement arrive quelque chose de surprenant. Chez moi, d’emblée, on est dans un univers tout à fait cohérent où les choses ont une normalité tout à fait différente de notre normalité de tous les jours. Pour la logique de la narration, tout colle, tout paraît naturel, du moins dans le livre. Tout est à sa place. Le lecteur, lui, est surpris. Mais le personnage et l’intrigue sont décrits de façon tout à fait naturelle, ce qui n’est pas du tout commun au genre fantastique.

 Vous écrivez dans Dialogues Anonymes : « Les actes insensés, je les explique. ». Vous écrivez aussi ce qu’on peut appeler des histoires insolites. Il semble que l’écriture de fiction réponde chez vous à un besoin de sortir du sens commmun, de déranger par l’écriture l’ordre conventionel des choses… Insolite, oui. Dans ma poésie, également. Je ne fais pas de différence . L’univers de ma poésie et l’univers de mes romans et nouvelles se tiennent assez bien. Evidemment ma poésie est narrative, c’est mon

genre de base. Je ne fais pas de distinction entre ces deux genres. Evidemment le côté illogique, insolite, apparaît plus dans mes narrations. Quoique j’aie écrit un recueil qui s’appelle « Forme humaine » et qui est tout à fait axé sur ce thème là. C’est un mince recueil auquel je tiens vraiment beaucoup, une série de 33 petits poèmes en prose  basés sur l’illogique et sur l’absurde.

 On distingue dans vos ouvrages deux styles : l’un, baroque, éclatant, plus dévolu aux poèmes épiques ; l’autre fait d’une écriture blanche, comme gommée de tout artifice. Est-ce délibéré ou non ? Comment disposez-vous des couleurs de votre palette ?     Oui, c’est vrai. Je passe du baroque à l’intimisme. Je pratiquais ces deux genres de façon tout à fait naturelle;  il a fallu qu’on me le fasser remarquer. Effectivement, dans mes poèmes, certains sont extrêmement intimistes, d’autres plus baroques. Dans mon écriture narrative, on trouve le même cheminement. Mon dernier livre, Samuel est mort est intime,disons, beaucoup plus froid pour ce qui est de l’écriture ;  les situations ne sont pas explosives. Dans les nouvelles du recueil précédent, on était dans un monde beaucoup plus mouvant  mais je tiens beaucoup à l’unité de style pour une œuvre déterminée. Que ce soit pour un recueil de poèmes ou un livre en prose, il doit y avoir une tonalité. Et la tonalité baroque était présente dans l’aventure de L‘Inventeur de Paraboles, même si les nouvelles étaient très différentes les unes des autres. Pour Samuel est mort, il y avait cette tonalité un peu détachée, un peu froide que j’ai  gardée parce que je tiens beaucoup à la cohérence d’une oeuvre. Et forcément si j’avais démarré un livre sur un ton plus accentué, centré sur le mouvement, l’humeur ou le burlesque, j’aurais gardé ce ton. Un livre paraît vite inégal s’il présente des ruptures de ton non contrôlées. C’est parfois le cas chez certains auteurs qui simplement par absence de cohérence n’arrivent pas à tenir un style. J’écris des livres courts et ce genre de ruptures serait mal venu. Ou alors il y a une rupture totale, comme je le fais parfois. Dans mes nouvelles, la rupture crée le mouvement de mon écriture. D’ailleurs j’écris un

roman en ce moment qui présente également une tonalité propre.  Toujours dans mon univers particulier, fait d’illogisme. Je ne sais pas si on peut le placer dans un genre intimiste ou baroque. C’est également un livre qui garde une tonalité d’un bout à l’autre. Je crois qu’après cela – car je suis quelqu’un d’assez méthodique – je vais écrire un recueil de nouvelles. J’ai déjà quelques nouvelles écrites  proches de celle de l’Inventeur de Paraboles.

Le peintre Francis Bacon disait en substance que la présence simultanée de deux figures crée un simulacre d’action, donc une narration. Comment, chez vous, naît la fiction ? De quoi, de quelle confrontation ?

J’évite de me poser cette question, de savoir comment j’en arrive à écrire ce que j’écris, simplement pour ne pas briser un mécanisme qui fonctionne. L’acte créatif est  à la fois très simple et très compliqué. Les choses chez moi se font car j’évite justement de creuser le pourquoi.

Ritsos est certainement celui des créateurs de votre panthéon artistique qui est le moins connu. Pourriez-vous nous en parler ?

 Ritsos a une œuvre colossale. D’une telle clarté et d’une telle profondeur. Je l’ai lu abondamment avec une joie immense et forcément il y a une répercussion dans mon œuvre… Il écrivait une poésie terriblement narrative qui vraiment coule de source.

Quel est le dernier auteur qui vous ait bouleversé ?

 Les poèmes de Sylvia Plath qui viennent d’être édités en langue française. Ils n’étaient pas disponibles avant.

Votre présence au sein du comité de rédaction de l’excellente revue LE FRAM est en quelque sorte un retour aux sources, vous qui aviez déjà participé à l’aventure de la revue SIMULACRES. D’une manière générale, comment percevez-vous le rôle des revues dans le paysage des lettres belges de langue française ?

Malheureusement je perçois assez mal le rôle des revues dans notre pays. Ca intéresse trop peu de monde pour s’en soucier réellement. Carl Norac et Karel Logist étaient désireux de faire cette revue et je me suis simplement joint à eux. Je ne voulais pas être hors du coup, je dirais, affectivement puisqu’eux désiraient le faire. C’est plutôt une histoire d’amitié. Je ne trouve pas qu’il soit important de faire des revues mais elles ont un rôle informatif. Ma lecture des revues est assez limitée d’ailleurs.

Parmi vos influences littéraires, j’ai relevé le nom de Maurice Maeterlinck. A côté des écrivains « décalés » que sont Michaux, Beckett, Ritsos, voire Kafka que vous citez également, la présence de Maeterlinck ne manque pas de surprendre quelque peu…

J’ai précisé qu’il est terriblement limitatif de se restreindre à dix noms. J’ai mis des géants. Dans le cadre d’une revue, il est plus facile pour un lecteur de s’y reconnaître, de mettre un cadre. On en arrive à tracer des contours  trop formels, qui cloisonnent ce que je suis. Je ne suis pas qu’écrivain dans la vie, et la vie, c’est extrêmement varié. On peut être tour à tour deux choses différentes et se réaliser dans ces choses-là. … S’il fallait une liste beaucoup plus étendue, il y aurait place pour les poèmes de Maeterlinck.  Serres chaudes  de Maeterlinck,  une lecture très courte mais qui a été un véritable émerveillement. . A ce moment-là, cette œuvre,disons mineure entre guillements – il n’y a rien de mineur – a été pour moi aussi importante que Kafka. Sur un temps beaucoup plus court ! Les seuls écrivains que je relise sont certainement Ritsos et Kafka. La portée de certains est imprévisible. Par exemple, Sylvia Plath, je ne sais pas si dans cinq ans, j’y penserai encore. En tout cas cette lecture, aujourd’hui, m’a réellement interpellé.

Dans quelle mesure vos origines italiennes ont-elles influencé votre écriture ?

 Je dirais non, d’une façon claire. Je suis tout le contraire d’un écrivain social. D’un autre côté, on est construit par son passé… Etre un enfant d’immigré  est important, cela a probablement des répercussion réelles  sur mon écriture, mais je ne peux pas  faire un rapport étroit : étant donné que je suis d’origine italienne, j’ai écrit ceci. Non. Mais il est vrai que vivre un décalage m’a certainement porté à l’écriture qui est la mienne. Peut-être que si mes parents étaient restés dans leur pays d’origine, je n’aurais pas écrit.  Je suis né ici dans une situation tout à fait particulière. Mais je dois dire que je suis fort impliqué dans la littérature de Belgique. C’est un pays de décalage. Même pour les écrivains d’ici. C’est le pays d’Henri Michaux ; un Français n’aurait jamais écrit une œuvre comme la sienne. C’est  parce qu’il était belge, c’est-à-dire de nulle part. Un pays étrange, curieux, aux frontières mal définies… Magritte ne pouvait être que d’ici. Forcément un créateur de Belgique devra se recréer un univers qui sera original. Ou d’une grande banalité. Quand l’œuvre est réussie, ça donne des résultats tout à fait fantasques. C’est vraiment le pays du surréalisme, plus que la France, formellement intéressant mais fort ennuyeux alors que le surréalisme belge est plein d’humour, de fantaisie…

« Plume » de Henri Michaux est l’exemple-type de l’anti-héros un tant soi peu désabusé, le même Henri Michaux qui disait : « Il serait inouï qu’il en résultât une satisfaction sans ombre ou qu’un homme pût, si actif soit-il, les combattre toutes efficacement dans la réalité. Une des choses à faire : l’exorcisme. L’exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier, est le véritable poème du prisonnier ». Vous reconnaissez-vous dans cette affirmation où Michaux parle d’exorcisme en tant que révolte ? Quelle est votre position par rapport aux écrivains « engagés » (Kérouac, Ginsberg) ? 

Révolte contre l’intellectualime, ce genre de choses ? Jamais ! Le mot désabusé, non plus.Une forme de fatalisme, certainement. Ils ont raison plus que moi, il faut donner un sens à ce que nous sommes. Mais je n’arrive pas à comprendre où ils vont chercher l’énergie de s’engager pour des idéologies. C’est une chose que je respecte sans du tout la comprendre. Je me dis : « Mais sur quelle base peut-on s’engager politiquement ou philosophiquement ? » J’en suis incapable. Il y a une vocation au néant chez moi, que je combats chaque jour, heureusement, et avec succès. J’ai appris à combattre ce fatalisme, à le maîtriser et à pouvoir mener une vie sociale. Je suis extrêmement pondéré ; par méthode j’ai appris à combattre cette vocation au néant qui est mon fonds naturel…

Mais malgré cela, je suppose que Michaux continue de vous interpeller ?

Michaux me parle beaucoup. Il me parle moins quand il théorise.  Là, il voudrait dire que l’écriture serait une catharsis. Non, cela non !

Je ne sais même pas pourquoi j’écris, sans doute par besoin de donner un sens à ce qu’on est. J’ai besoin de bâtir quelque chose pour échapper à ce fatalime. On a besoin de construire ; dans mon cas je bâtis, entre autre choses, une œuvre littéraire.

Parmi vos influences littéraires, j’ai relevé le nom de Maurice Maeterlinck. A côté des écrivains « décalés » que sont Michaux, Beckett, Ritsos, voire Kafka que vous citez également, la présence de Maeterlinck ne manque pas de surprendre quelque peu…

Aucun artiste ne fait cela. Mais la musique anglaise de l’époque est tout simplement exaltante. Dans les années 60, il y a eu des engagements. Pas dans les années 70. Beaucoup plus créatives et beaucoup moins engagées, et je dois dire que la musique anglaise n’était pas une musique engagée politiquement. Les mouvances qui m’intéressaient étaient les mouvances typiquement artistiques.

Oui, mais à partir du moment où s’ébauche une démarche créative, n’enclenche –t-on pas machinalement  un mécanisme de rupture avec l’ordre naturel des choses ?

On va décaler le mot engagement. Je me passionne pour l’engagement culturel et il y avait un engagement culturel et artistique total chez ces musiciens. Pourquoi cette musique là ? C’est une question de génération. Je suis né en 58. Donc je terminais mon adolescence dans les années 70 et  je viens  d’un milieu où on n’avait pas accès à l’art classique .La musique à laquelle j’avais accès passait par la radio. Tout simplement grâce à certaine littérature de magazine, cette musique anglaise a été ma musique classique. Par un effet de coïncidence, quelques créateurs ont donné de grands morceaux que pour des raisons historiques et non artistiques  on n’ose pas mettre à côté de noms comme ceux de Bach ou de Mozart… Je n’accorde pas plus d’importance à la littérature qu’à la peinture ou à la musique. Tout cela se tient. Je suis passionné par la création artistique.

Voici quelque temps, vous considériez l’album «Rock bottom » de Robert Wyatt comme un des albums du siècle ; c’est vrai qu’il se dégage de cet album la même force créatrice que sur les premiers albums de Pink Floyd (a saucerful of secrets) par esemple… Pour moi, ils ont la même importance. Ils ont compté autant pour moi que l’écoute de Bach plus tard, même plus car les grands chocs artistiques, on les reçoit dans l’adolescence. Simplement parce qu’on est plus frais. J’ai découvert Mozart et Bach bien des années après. Pour cette raison, les grands musiciens classiques n’ont pas chez moi la même place sentimentale. Même les  grands chocs en musique classique sont aussi des œuvres décalées. J’ai éprouvé une immense joie à l’écoute des Variations Goldberg de Bach par Glenn Gould simplement parce que c’est aussi une œuvre en marge, une œuvre un peu folle, non statufiée. Rien de plus pénible que la musique du passé qui est simplement jouée parce qu’elle fait partie du monde classique etc. Rapporté à la musique des années 70, ce qui se fait actuellement ne tient pas la comparaison.

Pour conclure, j’aimerais que vous évoquiez brièvement « Howl » de Ginsberg qui, si je ne me trompe, a beaucoup compté pour vous…

Ginsberg était un homme engagé, une fois de plus. Mais je n’ai pas reçu son livre comme ça. Son livre est une fête des sens, un livre humaniste. C’est un ouvrage extraordinaire. Ce n’est pas un gros volume mais c’est d’une telle démesure dans le baroque. C’est aussi un volume qui tient la relecture malgré son côté «époque ». Ce qui n’est pas le cas de certaines œuvre prétendues importantes et qui, dix ans après, sont absolument illisibles.  

                                              Propos recueillis par Eric ALLARD et Pierre SCHROVEN

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Ses dix œuvres préférées du XXè siècle 

  1. Tout Kafka
  2. Tout Ritsos
  3. Tout Magritte
  4. Plume de Michaux
  5. Absalon Absalon de Faulkner
  6. Tout Bach
  7. Les premiers disques du groupe anglais Genesis
  8. Quelques passages des films de Fellini
  9. Quelques tableaux de Van Gogh
  10. En attendant Godot de Beckett

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INÉDITS

A mes côtés I

   Je partage ma salle de bain avec P. C’est l’initiale que je lui ai donnée, faute de l’avoir entendu me dire son nom. Jamais il ne vient dans d’autres pièces. Confiné dans ce réduit aseptisé, il me dérange très peu. Lorsque je nettoie, il se perche sur le rebord de la baignoire, comme un oiseau patient. Il se déplace même sur son support afin que je puisse aisément passer l’éponge à récurer sur toutes les surfaces.

   P. est humain, je le sais, malgré son absence totale de pudeur – il vit nu et ne s’en inquiète pas. Humain, car quel animal prendrait plaisir à vivre à mes côtés.

A mes côtés II

   Cette fois, c’est un Tueur du Brabant qui s’est installé chez moi. Ne me demandez pas par où il s’est introduit ; moi qui ferme ma porte à double tour et ai condamné toutes les fenêtres, je me trouverais incapable de vous répondre.

Lui et sa bande ont tué 28 personnes. Je ne m’étonne pas de le voir porter une cagoule toute la journée pour protéger son anonymat, avachi tel un porc dans mon fauteuil. Il me parle de temps à autre, comme à un domestique, d’une petite voix nasillarde.

La haine autant que la peur me paralysent ; et le jour où j’eus le courage de lui conseiller de trouver une autre cache, il me mit au défi, dans un rire narquois : « Est-ce que tu as des alternatives à me proposer ? » Mais il m’aurait tué si je lui avais révélé ses écarts de grammaire.

A mes côtés III

   Me voilà obligé de partager mon cercueil avec un crocodile. Mes enfants ont fait montre d’une attitude bien libérale durant mes obsèques : ils ont autorisé cet animal à pénétrer dans ma dernière demeure. « Seul, votre père aura froid, leur a-t-il dit. Et à moi, cela me fera de la compagnie. Ma vie a été si difficile, je mérite bien un peu de repos. Je vous ne conjure, ne soyez pas cruel. »

   Moi qui avais demandé l’incinération, je subis une mort dont personne ne voudrait. Tout est de ma faute, j’ai si mal éduqué mes trois garçons. Leur désobéissance, leur lâcheté, leur incompréhension à mon égard sont nées de mes propres carences. L’éternité, désormais, me fera mesurer combien j’ai eu tort en assouvissant chacun de leur caprice.

A mes côtés IV

Je n’avais aucune envie de recevoir une taupe de plus. J’ai besoin d’espace, je ronfle, mon corps fait de nombreux bruits. Sa présence m’oblige à un perpétuel contrôle sur moi-même. Déjà j’ai chassé mes précédentes compagnes (des taupes à chaque fois, oui, je l’avoue !) afin de vivre tous les états physiques dont je suis capable. Devant un rongeur, le plus humble soit-il, la gêne me paralyse et le bonheur qui devrait accompagner chaque seconde de mon existence s’enfuit.

   Alors, dites-le moi, vous, pourquoi une taupe de plus s’est installée chez moi ! Appelez-en à sa raison : sa place est dans une galerie ; soyez convaincant, je vous en conjure.

Carino BUCCIARELLI

LES DOSSIERS DE REMUE-MÉNINGES (VII) : ÉRIC DEJAEGER

Extrait du Remue-Méninges #27 de l’Hiver 2002

ÉRIC DEJAEGER

DE JAEGER Éric - Etonnants Voyageurs

– Vous n’y allez pas par quatre chemins !

– Jamais ! Un seul, c’est plus court.

Alphonse Allais

 

L’accélérateur d’histoires

 

Eric Dejaeger est un accélérateur de fiction, un coupeur d’histoires aux ciseaux de l’imaginaire. Faire fi des entrées en matière, préambules, expositions de thèmes et multiples développements pour entrer dans le vif du sujet et en ressortir aussi vite, indemne de toute complaisance narrative, est un art, sans doute fertile dans notre petite contrée, riche en faiseurs d’aphorismes et de petite proses, en créateurs de propos courts sous phylactères.

« Un pro du raccourci », tel est notre auteur, comme l’a souligné justement Jacques Sternberg qui sait de ce dont il parle, en soulignant la spécificité du premier opus de contes brefs, et souvent cruels parus, chez Memor en 2001.

Il remet ça chez le même éditeur dans « Jivarosseries » avec encore plus de verve cette fois, en élargissant ses domaines d’investigation et sans perdre sa virulence à l’égard de la coquetterie sous toutes ses formes.

Ses petites proses sont l’occasion pour lui d’égratigner (comme de rendre hommage) avec le tranchant de la plume le marbre des monuments de la « Culture générale » : Dieu et sa descendance, Ulysse et Le Roi Soleil, Rimbaud et Verlaine, Neil Armstrong ou Bill Gates… Faire court, ce n’est pas donné, ou, si ça l’a été un jour, l’expérience du temps nous a appris à nous allonger sans mesure sur nos petites misères et l’inaccomplissement de nos rêves. On en fait des tonnes alors qu’il s’agit surtout de passer, d’enchaîner, de parier sur l’avenir qui regorge de temps en réserve, donc d’occasions de se refaire, de s’écrire autrement.

Revuiste impénitent, par passion de la littérature comme il le déclare, il est traducteur de textes inédits de Brautigan  (aux Carnets du Dessert du Lune) ou d’écrivains encore mal connus de ce côté-ci de l’Atlantique comme McDaris, Locklin,… Collaborateur prisé de la mythique revue Fluide glacial, grand amateur de Chimay bleue et de cigarillos (pour le plaisir), il a su mêler dans sa dernière et minuscule  (uniquement par le format !) revue, qu’il anime avec son pote Paul Guiot, textes d’auteurs francophones et anglo-saxons sous la bannière jamais démentie depuis le début de « concision sans concession, d’intellisibilité (mais pas trop), humour et plus si affinité.»

Sprinter donc plutôt que coureur de fond, mais sachant mener son corps, son action en évitant contraintes et obstacles – il garde un bonus malus (voir interview) vierge depuis 20 ans – on ne s’étonnerait pas qu’un jour

Dejaeger nous donne un roman-fleuve, accumulation sans nul doute d’un nombre infini de petits segments coulant comme de l’eau de roche. Comme une rivière de mots qui n’en finirait pas de se ressourcer en ses points de gisements nombreux à la nappe frénétique d’un fluide nommé réel.

Il nous livre des textes encore inédits et d’autres tirés de ses deux  ouvrages aux éditions Memor.

Eric Allard

 

JIVAROSSERIES, Memor 2003

couverture

Punch verbal

Petites machines à couper les têtes, celles du récit, celles qui gonflent à cause d’une enflement du cou(rt), ces « Jivarosseries », forcément féroces, s’en prennent à tout le monde avec un mordant, une  jubilation heureuse. Le temps n’existe pas pour Dejaeger ; il est une pure fiction qu’on peut enjamber au gré de son bon vouloir pour aller corriger un point d’histoire devenu tache, briser une icône, redessiner un profil dont l’ombre trop grande nuit à la liberté d’action et de pensée des contemporains.

Toute la culture d’une époque, plus virtuelle que factuelle, plus communicationnelle qu’expressive, qui s’appuie sur le GSM ou les avatars de l’ordinateur-roi pour transmettre ses manques de savoir et se gausser de son évidente ignorance des siècles passés est tournée en ridicule, mais par l’entremise du trait d’esprit cinglant comme une gifle, de même que les tares politiciennes, les manquements de la « pédagogie moderne » qu’en tant qu’enseignant des langues modernes  il éprouve en première ligne.

Dejaeger est un virulent qui a trouvé son moyen de frapper sans être (trop) inquiété : le texte court  qui tranche (sur les longueurs avoisinantes), la prose (ou par ailleurs la poésie) brève qui cogne, et qu’on doit alors lire l’estomac protégé, pour retenir les coups au plexus et les crises de rire intempestives. Une littérature frappante et poilante. Hautement salutaire en ces périodes glabres et molles comme des montres dénaturées de Dali.

E.A. 

 

 PAROLES

 

E.A – Faut-il être souvent tombé pour être devenu un virtuose de la chute, comme le souligne Jacques Sternberg dans la préface d’Élagage max… 

E.D. – Non, je pense qu’il vaut mieux conserver son équilibre face aux bourrasques de la connerie humaine.

Quels sont les auteurs qui t’ont conduit sur cette voie glissante ?

Essentiellement Jacques Sternberg mais aussi Ambrose Bierce, Norge, Richard Brautigan, Marcel Mariën, qui ont également écrit des textes brefs.

Comment écrit-on un conte bref ?

Très vite.

La réputation que tu es en train de te forger de spécialiste de la forme courte présente-t-elle à terme d’autres inconvénients que le fait de te lever la nuit pour noter des idées de contes brefs ?

Je n’ai pas connaissance de cette réputation. Quant à me lever la nuit, j’ai un bloc-notes et un crayon sur ma table de nuit.

Excepté les livres, tes goûts artistiques te portent vers quelles disciplines, quels créateurs ?

Il y a encore tellement de livres que j’aimerais lire que je n’ai pas vraiment le temps de me passionner pour autre chose. Disons que la musique a une certaine importance dans mon environnement.

Quel(s) genre(s) ?

J’ai des goûts assez vastes, du chant grégorien à Indochine, de Satie à David Bowie, de Pink Floyd à Renaud, du Velvet Underground à Chet Baker… Mais rien qui sorte vraiment des sentiers battus.

Même si la littérature n’est effectivement pas une question de territoire, quelle différence fondamentale vois-tu entre les écrivains anglo-saxons et les écrivains français ?

L’imagination chez les anglo-saxons opposée à l’art de tirer une nouvelle de 20 pages en un roman de 200 pages très stylé et très barbant chez de nombreux français établis.

Cioran disait avoir trouvé plus de gens intelligents chez les traducteurs que chez les écrivains. Quelle pourrait en être la raison ?

Un traducteur qui traduit des choses intéressantes rend probablement plus service qu’un écrivain qui se contente de pondre du subjonctif passé.

Qu’est-ce que la traduction t’apporte ?

Quand quelqu’un me dit qu’il a apprécié ce que j’ai traduit, j’ai l’impression d’avoir servi un peu à quelque chose.

Qu’est-ce qui pousse à créer une revue (Écrits Vains de 1991 à 1999) puis une autre (Microbe depuis 2000, avec Paul Guiot), à laquelle s’adjoint chaque fois une petite entreprise d’édition ?

Uniquement la passion de la littérature.

Que rencontre-t-on dans la petite presse qu’on ne rencontre pas chez les « gros » tirages ?

Beaucoup de variété sur peu de pages. Des auteurs de talent inconnus, qui risquent malheureusement de le rester car ce qu’ils écrivent ne correspond pas souvent à ce que les éditeurs pros veulent vendre. De la spontanéité. Beaucoup de naïveté aussi, celle-ci étant pour moi une qualité.

Qu’est-ce qui te guide dans le choix des textes, quelle qualité principale fait un bon texte ?

Pour Microbe, le premier critère de sélection est la brièveté : en dire beaucoup en peu de mots. Puis l’humour, du rose pâle au noir foncé. Mais ce sont des critères personnels et un choix revuistique. Cela ne m’empêche pas d’apprécier les romans de John Irving qui sont aux antipodes des genres courts.

Tu publies chez Memor. Quels sont les rapports d’un auteur avec son éditeur ?

John Ellyton a eu un genre de coup de cœur pour « Elagage max… » et a décidé de remettre le couvert avec « Jivarosseries ». Nos rapports sont très bons pour l’instant. Je touche du bois !

Tu es aussi publié dans une petite maison d’édition, Les Carnets du dessert de lune, dirigée par Jean-Louis Massot. Peux-tu nous en dire quelques mots, pointer sa spécificité… ?

Jean-Louis ne publie que la poésie qu’il aime, dans une présentation qui sort du livre habituel. En général, il publie des choses lisibles, pas du laboratoire d’avant-garde. J’ai la chance qu’il apprécie ce que j’écris dans le genre, même si je n’ai pas la moindre prétention poétique.

Si tu devais te téléporter dans le temps, ce serait pour assister à quel événement, rectifier quel point d’histoire ?

Deux heures avant d’avoir méchamment planté mon pécé, sans plus.

 

INTERVIEW Thé ou Café

Thé ou café : quelle boisson pour quels bénéfices ? - Biba Magazine

Thé ou café ? Chimé.

Bain ou douche ? Lire mon « Fantasme avant l’aube » sur le site d’Ombrages et dans ces pages.

Lettre ou mail ? Les deux, avec du retard.

Stones ou Beatles ? Ni les uns ni les autres.

Blonde ou brune ? Entre une Duvel et une Chimay bleue, aucune hésitation !

Science ou fiction ? Fiction. Et beaucoup de S-F entre 1985 et 1995.

Londres ou Amsterdam ? Je déteste les grandes villes.

Reading ou roading ? Reading, of course!

Brautigan ou Kerouac ? Richard!!

Dard ou Tournier ? Plutôt San-A.

Verheggen ou Verhofstadt ? Geen!

Hara Kiri ou Charlie Hebdo ? Sepuku (ma prochaine revue).

+ ou – ? Ça dépend des jours.

 

INTERVIEW DE TOUS LES EXCÈS

Site le plus visité ? Pas le mien.

Disque le plus écouté ? Sans conteste et sans complexe, Slade Alive! entre 1972 et 1975.

Film le plus souvent vu ? La guerre des étoiles 4-5-6 à la queue leu leu.

Auteur le plus traduit ? Actuellement, Catfish McDaris.

Livre le plus lu ? Les fleurs du mal.

Livre le plus détesté ? ?

Geste le plus répété de la journée ? Allumer un cigarillo.

Ta plus chouette leçon (elle portait sur quoi) ? J’espère qu’elle est encore à venir.

L’action la plus nulle de l’Histoire ? Armstrong sur la Lune.

Ce qui te met le plus en colère ? L’intolérance.

L’excès qui te caractérise le mieux ? La tolérance.

Ton conte le plus bref ? Ex aequo : Lendemain de fin du monde (Élagage max…) et Le Q.I. du F.N. (Jivarosseries).

Ton pire calembour, donc le meilleur ? La solide aridité sociale du M.R.

 

PROUST SENS DESSUS DESSOUS

De 153 beste afbeeldingen van Marcel Proust | Schrijver, Marcel ...

 Ton objet préféré ? Mon marsupilami en plastique qui doit avoir dans les 35 ans.

Ton parfum préféré chez une femme ? Celui qu’elle porte.

La qualité que tu détestes chez une femme ? La féminismité.

Le défaut que tu préfères chez une femme ? La féminité.

Ta qualité préférée chez une boisson ? La fidélité.

La partie de ton corps que tu aimerais voir reproduite en série ?  Je n’aime pas être grossier…

Le rêve que tu n’aimerais pas réaliser ? Réaliser un rêve.

La qualité, le don qu’on ne t’a jamais reconnu ? Un bonus malus à 0 depuis 20 ans.

Le microbe, virus ou autre micro-organisme dans lequel tu aimerais te réincarner ? Le néant.

Comment aimerais-tu jouir ? Comme d’habitude : sans voyeur.

État présent de ton futur ? Relax ? Zen ? Cool ?

 

TEXTES d’ERIC DEJAEGER

 

L’INFLUENCE  DE  MARCEL PROUST

 Il ne vivait que pour les heures oubliées, les instants disparus, les souvenirs envolés et les grains de sable concassés au marteau-piqueur du sablier temporel. Il fut tellement  absorbé par sa recherche du temps perdu qu’il ne pensa jamais à mourir. Chaque semaine, une femme de ménage venait prendre les poussières et les toiles d’araignée de son avenir.

 

LA GRANDE SAGA DE LA SCIENCE FICTION
Les confins de l’univers

D’après les indications des instruments de bord, le vaisseau approchait des limites supposées de l’univers. Le pilote, un astronaute chevronné, s’attendait à tout. A tout à sauf ce qu’il aperçut un peu trop tard. Il ne put empêcher son engin spatial d’aller s’écraser contre le mur de briques.

 

LE MEILLEUR AMI

Il avait décidé de se suicider. Très sérieusement. Il savait par expérience que ceux qui parlaient de leur suicide ne passaient jamais à l’acte. Il se jura donc de ne rien révéler à personne. Il choisirait le moyen  et la date et se contenterait  de prévenir, juste avant l’instant fatidique, son meilleur ami  afin que les gens sachent  qu’il avait été quelqu’un en qui on eût pu avoir confiance.

Juste avant l’instant choisi, il se rendit compte qu’il n’avait pas d’ami.

 

L’IMITATEUR

Son idole ? Richard Brautigan. Son rêve ? Egaler son maître en littérature. Son problème ? Un manque évident d’imagination et de style. Des pages, des dizaines de pages, des centaines de pages refusées par il ne savait plus combien d’éditeurs.

N’y arrivant pas par l’écriture, il s’essaya au mimétisme sur le plan physique. Il se laissa  pousser les cheveux et la moustache, se mit des lunettes sur le nez alors que sa vue n’en nécessitait pas le port, s’habilla à la mode de la fin des années 60, début 70 – la grande période de son idole – et se coiffa d’un chapeau style Montana. Le résultat n’était pas trop mal mais il lui manquait une bonne dizaine de centimètres pour prendre la mesure de celui qu’il rêvait d’égaler.

Arrivé à l’âge de quarante-neuf ans et ayant ainsi atteint la longévité du grand écrivain sans avoir réussi à faire publier la moindre ligne, il décida qu’il était temps d’en finir pour lui aussi.

Il se procura un fusil de chasse et se rendit à Bolline (code postal 5310 et plus facile d’accès que Bolinas) où il s’enferma dans une chambre d’hôte avec l’intention de se suicider. Il réussit simplement à se faire éclater trois orteils du pied  droit et se consola  en pensant que personne n’arrivait à la cheville du grand Brautigan.

Extraits de « Elagage max… »,  Memor

 

RETOUR DE FLAMME

Grand spécialiste de la petite phrase assassine, il n’eut pas le temps de coucher sur papier celle qui tuait vraiment.

 

LA FÉBRILITÉ

Désireux d’écrire des contes brefs, il questionna un spécialiste du genre : «Comment faites-vous pour faire aussi court ?»

«Je compose mentalement, je couche sur papier puis j’enlève tout ce qui est superflu

Il travailla dans sa tête, recopia le texte sur une feuille et barra ce qui lui paraissait superflu. L’opération terminée, il ne resta rien. Même pas le titre.

 

L’ENTRAÎNEMENT

Deux fois par mois, à l’aide d’une petite râpe, il aplanit les cals de ses pieds. Il récupère soigneusement la poussière de peau dans une boîte en fer blanc qu’il range sur sa cheminée. Il se fait ainsi une petite idée de ce que sera sa vie après incinération.

 

L’INCOMPRÉHENSION

Quand les Palestiniens remplacèrent les pierres par des bulles de savon, le premier ministre israélien obtint l’absolution de l’ONU en défendant la thèse de la diabolique attaque au gaz.

 

CULTURE G.S.M. (IX)

« ePÓpz^dÅ©aíXf²╣δ╫4″ lui avait permis de remporter le G d’Or au premier championnat du monde de S.M.S. Le jury était exclusivement composé de spécialistes.

 

L’ORPHELIN

À sa naissance, il était relié à sa mère par un fil. Quelqu’un coupa ce fil. Et jamais il ne retrouva sa mère. Pas du tout évident, d’être un bébé araignée…

 

CULTURE G.S.M. (XIII)

Privé de portable par ses parents suite à de catastrophiques résultats scolaires, il s’étrangla avec le fil du vieux fixe.

 

L’AVENTURIÈRE

Elle n’avait jamais mis les pieds sur une plage. Elle s’avança, tranquille, vers les flots. Personne alentour. A mi-chemin, elle se dévêtit. Encore quelques pas et, nue, elle se laissa tomber de tout son long, bras écartés. L’impact fut terrible. Son corps de sable doux se désintégra au contact de la plage de chair bronzée.

Extraits de « Jivarosseries », Memor

 

LE CENTENAIRE

Á Jacques Sternberg

Les additions, ça pouvait encore aller, mais les multiplications ! Il avait toujours été incapable d’effectuer le moindre produit. Aussi, arrivé au bout de sa soixante-dix-neuvième année, vécut-il deux décennies supplémentaires sans prendre la moindre ride.

 

JUSTE RETOUR DES CHOSES

En écrivain prétentieux qui pétait sans cesse plus haut que le trou de son cul, il finit par se pendre au sérieux.

 

UNE BÊTE SENSÉE

Ce chien, doué d’une intelligence phénoménale qui lui avait permis d’apprendre à lire et à écrire, refusa catégoriquement de tenir la rubrique, pourtant copieuse, des hommes écrasés pour le plus grand quotidien du pays.

 

LA TRONÇONNEUSE

Après des années de recherche — et la perte de trois doigts — il avait mis au point sa tronçonneuse cautérisante. Elle permettait de débiter un être humain vivant en quelques instants sans la moindre effusion de sang.

 

LA VICTOIRE

Petit à petit, le genre littéraire appelé « conte bref » connut un succès de plus en plus marquant, à tel point que les romanciers établis en arrivèrent à limiter leurs nouvelles créations à vingt pages.

 

UN SUPER JOB

Il était si pauvre qu’il ne possédait même pas une sébile pour mendier.

 

LE LABYRINTHE EN CUL-DE-SAC

Perdu dans ses pensées, il n’en trouva jamais la sortie et n’eut d’autre solution que celle de devenir philosophe.

 

LE RÊVE

Il s’éveilla en gardant clairement à l’esprit le sujet de son rêve : il venait de rêver qu’il rêvait. Et les dernières années de sa vie lui parurent très bizarres car il ne réussit jamais à s’éveiller une seconde fois.

Extraits de « Court toujours! », recueil en préparation

 

FANTASME AVANT L’AUBE

Sous la douche

plein de  flocons

remplis

de produits divers

Normal

avec une épouse

&

3 filles

des shampooings

au chose

des bain-douche

au bazar

des trucs

au bidule

Le plus génial :

un gel

au lait

de pêche

En me savonnant

je pense à une jolie fermière

occupée

à traire

une pêche

Je sors de la douche

&

me sèche

La jolie fermière

a disparu

mais

j’aurai peut-être

la pêche

Extrait paru ensuite dans « Ouvrez le gaz trente minutes  avant de craquer l’allumette », chez Gros Textes

 

QUELQUES LIENS

Une interview de septembre 2004 d’Éric DEJAEGER par Eric Allard sur Critiques Libres

24 ouvrages d’Eric DEJAEGER sur Critiques Libres chroniqués (notamment par Denis Billamboz (Debezed) et E. Allard (Kinbote)

COURT TOUJOURS, le blog d’Eric DEJAEGER

À paraître en août 2020 au Cactus Inébranlable : DE TOUTES MES FARCES d’Eric DEJAEGER

 

LES DOSSIERS DE REMUE-MÉNINGES (VI) : ALEXANDRE MILLON

Extrait du Remue Méninges #27 de l’hiver 2002

ALEXANDRE MILLON

Alexandre Millon - Babelio 

La détente : faut surtout pas appuyer dessus

Pierre Desproges

 

Une sainteté de nuances

 En trois romans et des allers retours éditoriaux Paris-Bruxelles, Alexandre Millon s’est créé un univers propre, un style déjà identifiable, une petite musique de nuit pour sentinelles éveillées de la belle littérature. Des thèmes récurrents traversent ses fictions, marquant le texte comme une trame reconnaissable: le noir et blanc, la musique, le goût des arbres et de la chair féminine délicieusement croquée – par les mots, avant tout -, Bruxelles même quand il édite à Paris… Millon a le métissage heureux, des couleurs et des matières ; peintre subtil des dégradés de sentiments, il sait que c’est par le dehors qu’une nation prolifère, se ressource, va de l’avant et non par le confinement sur ses bases, l’enfermement dans ses frontières.

Henry Millerien de cœur depuis toujours pour l’enthousiasme et jusque dans son attachement pour la Grèce, il se réclame volontiers de l’esprit désenchanté mais allègre de Pierre Desproges. L’écriture déhanchée de Millon riche en adjectifs, avec ses délicates descriptions du corps de la femme, et sa palette de couleurs, cette  » sainteté de nuances  » qu’il évoque dans un de ses romans, le situerait plutôt dans la lignée d’un auteur déraciné :Vladimir Nabokov. L’ancrage de Millon dans la région de La Louvière l’apparente aussi par une écriture parcourue d’aphorismes, sa tentation des inventaires et ses images, une constante autodérision aux surréalistes belges que furent Dumont ou Chavée.

Il publie son troisième roman aux éditions du Dilettante. Il  nous confie trois textes inédits sur support papier ainsi qu’un article inédit sur Henry Miller.

Eric Allard

 

MER CALME A PEU AGITEE, Le Dilettante, 2003

 Une tempête dans un cœur tendre

Mer calme à peu agitée | Le Dilettante

Monsieur Sarandon est un solitaire récupérable qui n’a pas encore abandonné toute idée de sociabilité. La trentaine confortable, il vit dans un appartement baignant dans un décor blanc d’où émerge, comme un totem, une haute colonne de rangement de CD sur lequel il hésite entre Keith Jarrett, Jan Garbarek, Bach ou Monteverdi.  » Il estimait de plus en plus que seuls le cœur et le corps des femmes pouvaient retarder le gâtisme triomphant « .

On apprend vite qu’il a séquestré Camille Roose, son amour d’enfance retrouvée par hasard et qui, après s’être donnée à lui, se refusera, jouant au chat à la souris, soufflant le chaud et le froid sur le cœur trop inflammable de ce célibataire fragile : monsieur Sarandon.

Les événements vont, semble-t-il, s’enchaîner de méchante manière comme quand on a commis l’irréparable, comme dans cette spirale du quotidien au mécanisme décortiqué par Millon dans quelques superbes lignes :

 » Il avait quitté la baie vitrée et s’était installé à la table de la cuisine. Il épluchait avec méticulosité une grosse pomme. Comme d’habitude il avait réussi sa jolie spirale bicolore . L’épluchure était tombée sur la page des faits divers d’un quotidien. Tout le monde sait que le quotidien est une spirale. Que les spirales sont dans les faits divers. Et que les faits divers sont des épluchures. »

Ceci est un exemple de l’angle d’attaque imprévu qu’emploie notre auteur, de biais comme au billard, pour mieux toucher au but, pour mieux à posteriori donner à voir la courbe gagnante. « Préfère à la blanche ligne (tiens, tiens !) droite l’oblique multicolore, et pour cela choisit l’angle de vue adéquat » pourrait être une de ses devises.

Mais nous dirons simplement que nous ne sommes pas au bout de nos surprises. On va assister à un strip-tease narratif au cours duquel les différentes pelures du récit vont être enlevées (on dirait que Millon l’a écrit avec une gomme, en main, hésitant à effacer, laissant ses pentimenti qui constituent en fin de compte le corps même du récit), nous renvoyant à notre vacuité fictionnelle, autrement dit au pur réel qui nous ronge bien souvent ; autrement dit encore : à nous-mêmes

La fin du livre se déroule selon un long travelling à pied (les plus difficiles à réaliser, paraît-il) dans une capitale en fête et pluvieuse.

On retrouve sous  » la plume millonesque « (Vrebos) les thèmes chers à l’auteur : le corps et le cœur féminin (inépuisable sujet), Bruxelles (vu d’en haut cette fois), le Musique omniprésente et rythmant le quotidien (sacralisée ici par le narrateur), l’obsession du blanc (le décor de l’appartement) et le noir (l’Ombre qui pousse monsieur Sarandon dans ses retranchements). Tout un épisode se veut un clin d’œil complice aux « Belles endormies » de Kawabata.

C’est le roman le plus corrosif de monsieur Alexandre qui s’aventure ici dans les zones sombres de notre psyché. Les aphorismes sont une fois de plus nombreux  et citer les passages qui font mouche serait trop long. Il faut lire et relire ce livre-ci et les précédents car Millon est un des rares auteurs qu’on trouve plaisir à relire.

E.A.

 

PAROLES

 

E.A. – A quels jeux, jouais-tu, enfant?

A.M. – Cela dépend à quel âge. Au téton comme tout le monde. Mais le jeu le plus fréquent c’était les heures passées au sommet du grand cerisier ou à énerver le coq avec un bâton dans le poulailler. En Sicile, mon jeu préféré c’était d’éblouir ma cousine, mais la plupart du temps, je n’arrivais qu’à l’excéder.

Dans  » Mer calme à peu agitée « , tu indiques un souvenir emblématique de l’obsession de blanc de ton personnage.

C’est un personnage, en effet. Mais c’est vrai que pour moi, l’habitat idéal, serait un grand espace blanc au décor minimalisé. Dois-je consulter ?

Vois-tu dans ton enfance un événement anticipateur de ton besoin de fiction, de ton activité de romancier et de raconteur d’histoires ?

L’enfance jette les dés. Après on se débrouille avec. Disons que mon grand-père maternel avait une telle personnalité, qu’il m’a sans doute laissé comme en appétit d’histoires, mais les choses ne sont pas aussi nettes à l’image, si cernées, si isolées, ou isolables.

Quels sont les écrivains, cinéastes, musiciens ou artistes qui ont compté pour toi ? Henry Miller, parce qu’il a été le premier.

Je parle surtout du Miller du Colosse de Maroussi, relu il y a peu. La beat generation.

L’idée retenue, c’est qu’avec une intelligence de cœur dans le regard, il est bon d’errer dans tous les sens. Le mouvement donc, à ne pas confondre avec l’agitation pathologique, la bougeotte, ça c’est plutôt de l’angoisse. Le mouvement. Je pense à Montaigne, à son attirance pour le non-figé, le vent, le doute. L’errance. D’où mes goûts variés dans la musique, dans les lectures, dans le tout. P. Desproges, A. Baricco, W. Allen, pas mal d’auteurs de Minuit, Gailly, etc… En musique du jazz (beaucoup) à la viole de Gambe, en passant par une jolie chanson de Bashung.

 Le rédac’ chef de Livres hebdo signalait dernièrement que les auteurs qui passent régulièrement à la télé sont ceux dont les livres se vendent le mieux ? Ce qui maintient dans l’ombre une quantité d’écrivains considérable. Que penses-tu de la promotion de la littérature en général ? Une idée pour l’améliorer ?

Plus de six cents livres à la rentrée littéraire de septembre 2002. Seuls quelques auteurs sont plaqués à l’avant. Angot, Sollers, Moix. En Belgique, ce n’est pas beaucoup mieux.

Résultat : il y va du livre unique comme de la pensée unique. Et ça nous mène davantage a une vision mercantile et dévalorisante de la littérature.

La solution serait la diversité, les alternatives de qualité, les revues, certains sites littéraires, tout ce qui n’enferme pas la littérature aux jeux de pouvoirs.

Que t’a apporté l’animation d’une revue comme Regart dans les années 80?

Regart, c’est du passé. Je ne sais pas , au juste, ce que ça m’a apporté. Nos actes d’hier nous apportent forcément des choses. Je suis dans le présent. Regart pour moi, c’est une équipe, mais c’est surtout le regretté Antonello Palumbo, qui mérite un infini respect. Je n’ai pas toujours été à la hauteur.

Tu décris dans ton dernier roman  » une colonne de rangement de CD qui se dresse comme un totem dans une vacuité blanche « . Pointes-tu là la sacralisation de la musique dans notre société hyper-consommatrice (le mot  » sexe  » n’est plus le mot le plus tapé sur les moteurs de recherche : c’est  » MP3 « ) ? Que représente la Musique pour toi ?

La musique, c’est du silence et du sentiment. Un refuge.

La plupart de tes narrateurs sont toujours  » comme  » sans emploi même s’ils en possèdent un et, en même temps, on les trouve très soucieux de la question sociale. Pourquoi cette posture ?

Il faut bien bosser, pour gagner sa tartine (sauf pour les rentiers de tous bords).

J’ai un travail valorisant. Mais il se fait que, une grande part de ma vie est ailleurs que dans mon boulot. Mes personnages traduisent vraisemblablement ce paradoxe. Mais est-ce un vrai paradoxe ? La question sociale : je n’oublie pas que je suis le fils d’un réfugié politique ukrainien parachuté, de force, à Bastogne en 44, avec l’uniforme américain ; ça s’appelle de la chair à canon.

  » Dans quelle mesure la narration s’approche-t-elle de la vérité ? L’auteur dissimule-t-il ses intentions ? Présente-t-il ses actions et ses pensées pour mettre à nu la nature fondamentale des circonstances ? Ou s’efforce-t-il de cacher quelques chose ? Dit-il les choses afin de ne pas les dire ? « , s’interroge ironiquement Zuckerman, l’alter ego de Philip Roth dans son roman : Les faits. Que lui répondrais-tu ?

Écrire pour l’autre, pour lui plaire, est une impasse. Je m’oppose ainsi à l’autobiographie pure et dure. C’est un choix. Quand on prend la plume, cette question-là ne se pose pas. . « Elle est déjà réglée : on est l’autre. Alors, son expérience intime, dans ce qu’elle a d’unique, acquiert une dimension universelle. Une œuvre est un miroir où le lecteur se découvre lui-même. Quand on referme un vrai roman, on en sait un peu plus sur soi-même, sur la vie, et sur tous les hommes. Aragon appelle ça le  » mentir vrai « .Cocteau  » Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité « .Quelle est cette chose que nous apporte la littérature et que le reste ne propose pas ? C’est sans doute de trouver la vérité à travers le mensonge. Dans don Quichotte, par exemple, ce qui est passionnant, c’est qu’il court après des moulins à vent en criant :  » Ce sont des géants, à l’attaque ! « . Il est fou, ce type, il est dans le mensonge. A côté, il y a Sancho Panza qui, lui, réaliste, pratique, trapu, sur son âne, dit :  » C’est des moulins à vent, qu’est-ce qu’il a l’autre, il est taré « . N’empêche que le héros, c’est don Quichotte. Le héros, c’est celui qui est fou et qui a du panache, de la générosité et une vision.A l’inverse, selon moi, le  » roman poubelle  » serait celui dont l’auteur loin de se dédoubler, reste figé dans la contemplation de son nombril, sans cette capacité de se dégager de son narcissisme, il donne dans le divan, dans l’impudeur extrême, le réel brut, l’autobiographie pure et dure, la vraie pornographie. Mais écrire, c’est aussi et surtout, ce qui contribue à rendre la vie plus intéressante que la littérature.
Je suis un mensonge qui dit toujours la

Tu distingues l’humour et le comique de cette façon :  » Le comique peut être muet, l’humour pas. L’humour est une affaire de mots « …

On peut faire une grimace. Un mime peut faire rire. Une situation drôle aussi.

Pour l’humour, c’est autre chose. C’est du langage, de la pudeur. C’est une sublimation de la souffrance. L’humour quand on en est pourvu, il vous échappe.

« L’esprit Dilettante », c’est quoi?

Le Dilettante
n. (mot ital.) Personne qui s’adonne à une occupation, à un art en amateur, pour son seul plaisir. Personne qui ne se fie qu’aux impulsions de ses goûts. (Le Petit Larousse).
Voilà pour la phrase qui débute leurs livres.

Le dilettante, c’est aussi une des dernières librairies et maison édition.
Située dans XIIIe arrondissement parisien, spécialisée dans la littérature du XXe s., où s’adonner au plaisir de fouiner entre livres d’occasions et livres neufs.
Maison d’édition traditionnelle alternant avec plaisir les rééditions d’auteurs méconnus (Bove, Calet, Forton…) et la découverte de jeunes auteurs (Gavalda, Page, Ravalec, Roza…).
Des beaux livres livre au petit format, broché, cousu, ayant pour couverture l’œuvre originale d’un artiste (le plus souvent Anne-Marie Adda).
– Fam. « Maison d’esprit et de sentiment. Ils font des tirages sur grand papier, ce qui est le symbole d’un amour du livre assez charmant. Ils sont petits, volontaires, indépendants, têtus, teigneux et spontanés. » (Anna Rozen in « Les Enfants du Dilettante », Le Nouvel Observateur, 13/19 janvier 2000).

Le dilettante, comme les éditions de Minuit, et l’Embarcadère en Belgique, ou Bernard Campiche

en Suisse. C’est avant tout, une tonalité, une saveur, un fil rouge qui passe d’un auteur à l’autre.

C’est de l’artisanat dans la cour des grands.

 

Interview Carré blanc

5812: Le "carré blanc"

Tu relèves (voir article) dans l’œuvre de Henry Miller l’importance tenue par la part de l’artiste dans le sexe. Le sexe à l’état pur, (comme en chimie on parlerait d’un corps pur) est-il une utopie ?

Le sexe, c’est ce qui nous lie à la mort, à la joie de vivre. C’est aussi et surtout libératoire.

Pour moi le puritanisme exacerbé mène à une forme de fascisme. Les coincés du cul sont tellement obsédé par le sexe qu’il passe leur vie à l’éviter ! ! ! Je me méfie très fort de cette caste meurtrie. Mais le tout-au-sexe est une autre forme de danger, l’artiste à une place privilégiée pour empêcher cette dérive.

Ta première émotion érotico-médiatique (ciné, télé, image) ?

La Strada , j’ai flippé très fort sur Giulietta Massina qui, dans ce film, jouait Gelsomina vêtue de guenilles, une vieille cape militaire, le tricot déchiré, la jupe à l’ourlet décousu, le chapeau rabougri, les chaussures défoncées, mais elle imprimait à cet ensemble misérable une élégance. Une élégance folle ! J’étais un petit garçon, et j’étais envoûté par cette femme hors cadre. Gelsomina face à  Zampano  ( joué par Antonny Quinn), qui devait pour moi représenter mon père, dans ce qu’il avait de sombre, d’égoïste, d’humain, aussi par ses sanglots. Par la suite j’ai revu ce film plusieurs fois, je trouve Gelsomina très touchante.

Polanski affirme que toute scène ne peut- être filmée que d’un seul point de vue ? En est-il de même pour la photographie d’une femme nue ?

J’ai fait pas mal de photographies de femmes, quelques expos, et c’est vrai que ce qui m’intéressait c’était de déshabiller le modèle, et puis de photographier son visage, de capter ce que la nudité provoquait dans ce visage, son degré de pudeur.

Le comble de l’érotisme pour toi?

Une voix, peut-être ? Une jolie voix de femme inconnue, étendue, entendue dans le noir.

Tu as écrit  » Le baiser de Laura  » (nouvelle incluse dans le recueil collectif  » Aime-moi « )

Quelle est l’importance, la singularité du baiser dans la relation sexuelle ou amoureuse ?

Le baiser communique. C’est un bon publicitaire des sens.

Mais il nous dit surtout : hâte-toi doucement

Es-tu fétichiste ou non ?

Je suis amoureusement fétichiste. L’aisselle ? Le périnée ? Cela dépendait de la situation, de la partenaire. Je n’aime pas trop de me fixer sur un seul point, même dans mes penchants fétichistes.

Ton mot d’amour préféré ?

Mon soleil

(Sans doute à cause de mon enfance en Sicile ? amour-soleil, je crois que je serai toujours en manque, il y a des blessures qui ne se rattrapent jamais).

 

PHRASES à ACHEVER…

Dans dix ans, je serai… davantage en paix avec moi-même

L’important aujourd’hui, c’est… de vivre et de croire

J’ai toujours rêvé… d’être un rêveur

 

TEXTES d’ALEXANDRE MILLON

HENRY MILLER, LE DECODEUR

Henry Miller (auteur de Tropique du Cancer) - Babelio

« Il ne se passe pas de jours que nous menions à l’abattoir les plus purs de nos élans. »

Henry Miller demeure un des écrivains sur lesquels on se méprend le plus. Comme Kerouac, ou d’autres, le côté  » zen  » de Miller n’était pas qu’une fashion-tendance, un effet de mode, c’était de l’action pure. Tantôt Rabelaisien, tantôt gourou pornographe, esclavagiste de la bite et du cul. Tantôt prophète visionnaire du  » dérapage américain « .Longtemps après sa mort, les craintes de Miller envers son pays tombent pile. Les américains, et leur puritanisme hypocrite. Les grands justiciers de la planète, les donneurs de leçon. Les plus grands pollueurs du monde, les pionniers des OGM. L’empire du fric à jolie façade. Bah, il ne s’agit pas, ici, de faire de l’anti-américanisme primaire, puisque l’horreur est dans tout être humain, qu’il soit américain ou pas. Mais je crois que certains sont plus hypocrites que d’autres, et dans ce registre-là, les américains ne sont pas en reste. De son vivant, Henry Miller fut victime de ses prédictions. Il dénonça la schizophrénie sexuelle de l’Amérique. Résultat : censure totale sur ses livres. Plus de gagne-pain, plus d’audience auprès du public. L’ironie, c’est qu’il fut réduit au silence, d’abord par les puritains bornés, ensuite par des (fausses) féministes se targuant de largeur d’esprit et de franchise sexuelle. En fait, Miller prônait plus que tout autre l’équité entre les sexes, il revendiquait, tout simplement, la part de l’artiste dans le sexe. Au fond, Miller fustigeait la fonction de plus en plus pervertie de l’art, dans une société de plus en plus tournée vers la propagande insidieuse, et le mercantile. Car notre société ne nous donne pas l’impression d’être de nature à bâillonner la liberté d’expression. Ce que Miller proclamait c’est que le mode d’expression allait changer et, avec elle, la censure ! Car les armes de la communication sont aujourd’hui visuelles, manipulables à très grande échelle. Et c’est précisément par cette manipulation que s’exerce la censure actuelle. Notre accès au champ de l’information, et du divertissement, est l’objet de conditionnements si habiles qu’une très grande majorité d’entre nous n’y voient que du feu. Faute de décodeur.

 

Pourquoi lire ou relire Le Colosse de Maroussi ?

Parce qu’il n’a pas une ride (ou presque) ! Car c’est le roman de l’anti-matérialisme, de la pureté d’être, de la gratuité des rapports humains, bref des valeurs qui sont nettement en baisse. Henry Miller approche les 50 ans quand il découvre la Grèce. La rencontre est un choc. » Il y a le Miller d’avant et celui d’après son séjour en Grèce. C’est cette expérience qu’il raconte dans Le Colosse de Maroussi. Quelques années plus tôt, en 1930, le gosse de Brooklyn, fils de tailleur, a divorcé cette fois avec l’Amérique, pour vivre une bohème miséreuse dans un Paris qu’aurait pu chanter Aznavour, mais avec une odeur d’alcool de sexe et de philosophie. Pourtant au moment du Colosse de Maroussi, notre écrivain a deux divorces et quelques romans, dont les censurés Tropique du cancer et Tropique du capricorne. Fauché comme les blés sur une toison d’une blonde épilée, plus libre que jamais, en cet été 1939, Miller s’accorde une période  » sabbatique « . Son pote Lawrence Durrell l’attend dans sa demeure à Corfou, mais, à part cela, pas de plan sur la comète. Miller a tout son temps. Henry rentrera dans un état de contemplation active. Au sens quasi bouddhiste. GONG ! Dès la première île grecque découverte, Miller est en plein GONG. La Grèce de Miller est celle qui déhanche sa propre mythologie. Celle de l’amitié. Dans Le colosse de Maroussi, ce sera Katsimbalis le « colosse ». Katsimbalis, un molosse, un fabuleux conteur. Et Miller l’écoute. La Grèce de Miller, c’est aussi une part de la Grèce actuelle. Celle de la beauté naturelle du blanc et du bleu, des Cyclades, des troupeaux de brebis, des dernières vieilles femmes en noir, de la musique, des poètes, du sourire. La Grèce de Miller ce n’est pas que du folklore, c’est ce qui reste de grec en Grèce, tout ce que le tourisme n’a pas encore massacré. Le Colosse de Maroussi c’était aussi, pour son époque, un mouvement Hippie, la Beat génération, un road movie filmé d’une main de maître. C’était un chant mozartien, un hymne à la vie. Une plongée en lumière pure. Une apnée de vie dans la vie. Ce roman n’est pas seulement un  » carnet de voyage  » dont il a la forme. Et n’oublions pas le visage d’Anthony Quinn, sur un air de Sirtaki, dans le rôle de Zorba le Grec…. Si proche de Katsimbalis. Pour conclure, lisez ce que Miller écrit dans la dernière page du Colosse de Maroussi : « … Il se peut que la Grèce elle-même soit mêlée un jour à l’imbroglio général, comme nous sommes en passe de l’être, nous aussi ; mais je refuse catégoriquement de tomber à l’avenir, au dessous de cette condition de citoyen du monde… « .

 

DEUX PETITS TEXTES ET PUIS S’EN VONT

1.

J’imagine un vieux train, dont j’ignorerais la destination, mais il s’arrêterait dans une gare magique, totalement peinte par Paul Delvaux. Des passagers, tous inconnus, défileraient. Il y aurait encore et toujours ce sentiment d’incommunicabilité qui émane des personnages du peintre. Puis, à la manière d’un passe-muraille, je parviendrais à rentrer dans ce merveilleux tableau. De l’autre côté de la toile, ce ne serait ni une ville ni un paysage que je verrais, mais un magasin Prémaman, tapissé de papiers à fleurs. Je tituberais, je trébucherais sur des layettes, face à une effrayante mêlée de sumos. Puis, un cheikh yéménite achèterait ma compagne, par décret, elle serait sa sixième femme. Tandis qu’un iguane, impressionnant par sa taille et son hiératisme préhistorique m’interdit l’accès à mon vieux Pentax. Ensuite, au mépris du décalage horaire, me voici propulsé dans un ranch du Texas. Là, dans une pièce circulaire, une dentiste obèse serait penchée sur moi. Elle vêtue en tablier mauve fluo. Elle a raté mon premier plombage. C’est embêtant, je n’ai pas que ça à faire. Mais bon. Je me tais. Elle m’ordonne de  » verbaliser mes pulsions « …

2.

Pour toi je suis prêt à être coiffeur pour pommes, couturier pour drames, diseur de mésaventure, lanceur de copeaux, artiste pinte, buveur de pécule. Ou ingénieux ingénieur, brillante gargouille dynamique, bouille vers l’effort, cravate au vent, premier de cordée, à portée de bonheur, à portée seulement… Pour toi, je suis prêt à être ramoneur de chagrins, marin des plaisirs. Défenseur de rousse à la Kalachnikov, aux cailloux palestiniens, à la sarbacane, au pic à glaces, au canif suisse, à la télécommande. Ou alors, érudit, humble et discret. Tao, Bible, Talmud, Coran. Je suis prêt à être contempleur de nénuphars. Je suis prêt à être surréaliste, apiculteur d’oreilles mutilées de Van Gogh, singe à tambour coiffé d’un chapeau de groom. Bernard-l’ermite sur le réseau Internet. Pianiste virtuel. Je suis prêt à n’être rien, d’ailleurs à tes côtés, ce sera une grandeur, un paquebot. On vieillira, on deviendra un vieux couple en autarcie, la bouilloire sur le réchaud, le vieux peignoir, un amour par omission.

Textes parus initialement sur le site de Ghislaine Caron :  » La poésie que j’aime « 

EN ECOUTANT BILL EVANS

Hôtel Ios. La Crète. Notre plage préférée. Ce souvenir-là. Un mot punaisé sur la porte. JE REVIENS. Elle va revenir. Et maintenant, devant moi, l’escalier. Dehors la pluie battante.
J’ai revu le film LA CENA (le dîner)de Ettore Scola, la dernière apparition de Vittorio Gassman, je crois. Avec Fanny Ardant dans le rôle de Flora, qui incarne une patronne de restaurant à Rome. Ce film raconte des histoires vécues ou rapportées par leurs protagonistes. Clients du même restaurant pris dans un moment de détente de leur journée : quand ils se révèlent plus facilement et parlent de leurs vertus et de leurs vices, et qu’ils confient leurs peines et leurs désirs. À ces moments-là, où nous ressentons le besoin d’observer les autres: ce qui est le meilleur moyen de mieux se connaître soi-même. Le film est terminé. Je range la cassette vidéo. Je glisse le CD de Bill Evans. Le mot punaisé sur la porte. JE REVIENS. Elle va revenir. Sonorités et nuances. Note blanche. Note noire. Sur fond de  » Bush «  de Noël. Le clavier de Bill Evans. L’agréable imbroglio des images. Mon vieux Pentax à la main. Et elle. Ses sous-vêtements éparpillés dans la chambre de l’hôtel Ios. Une panoplie de fétiches tendres. Elle, que j’attends, mêlée à cette musique. Un mélange, une forme viable. Des accroupissements suspendus. Une danse si lente. J’adore cette fougue au ralenti. Des notes sur le piano comme des Christs échappés de la croix. À tire-larigot. Le mot punaisé sur la porte. JE REVIENS. La femme que j’attends va revenir, mais pour l’instant, elle danse, écuyère de mon attente, elle chevauche ma pensée, telle une calligraphie directe. De l’encre sur la soie.

Bill Evans Trio
La plage 5 : Alice in Wonderland
Album  » Sunday at the village  » réf OJC20 140-2
Bill Evans : piano/ Scott Lafaro : bass / Paul Motian : drums

 

 

Le tout nouveau site d’ALEXANDRE MILLON

LES DOSSIERS DE REMUE-MÉNINGES (V) : DANIEL CHARNEUX

Extrait du Remue Méninges #27 en 2002.

 

DANIEL CHARNEUX

Daniel Charneux (auteur de Nuage et eau) - Babelio

 Je cherche les notes qui s’aime

Mozart.

 

Le gai savoir-fiction

 

Nourri aux  aventures de Tintin, aux livres de Simenon et aux géniaux travaux oulipiens de Georges Perec, Daniel Charneux construit à partir de ce puzzle étonnant des romans singuliers, qui nous font voyager dans divers genres narratifs, entre bonheur et solitude, désir de reconnaissance et pulsions assassines (il y a du tueur en série chez Charneux !) jusqu’à un terme inédit (voir la fin prodigieuse d’Une semaine de vacance). On observe chez lui le souci de bouleverser la structure du roman, de le réviser en permanence, de se servir dans les plats de l’histoire de la littérature (qu’il enseigne d’ailleurs à des lycéens) pour constituer un mets délicat, qui titille différemment nos papilles, dans l’arrangement étudié de ses ingrédients. Littérature de goût et du goût, qui ne laisse pas davantage de côté les aspects visuels et sonores (comme dans la cuisine orientale) de sa  gastronomie.

« Savoir » et « saveur » ne sont pas par hasard  issus de la même racine…

Daniel Charneux cultive le goût de la mémoire commune, des souvenirs croisés. Son premier roman est comme la figuration, la traversée d’un long ennui. Il joue sur du vide (une minute de silence occupe une page blanche de Recyclages, et on pense à celle du Voyeur d’Alain Robbe-Grillet qui voilait au lecteur le supposé crime du narrateur). Comme il est écrit dans le Hagakure, le livre du Samouraï, « le vide est forme », condition du  renouvellement de celle-ci, de sa remise sur le métier à tisser du polisseur de fictions.

Georges Perec, interrogé pour un numéro de L’Arc par  J-M le Sidaner sur l’érudition contenue dans ses livres disait préférer  la notion de pseudo-érudition  et expliquait que  « le texte n’est pas producteur de savoir, mais producteur de fiction, de fiction de savoir, de savoir-fiction ».  Nul doute que Daniel Charneux prendrait volontiers pour sienne cette citation, lui qui, dans ses romans,  prend plaisir à recycler les savoirs contemporains.

Il nous donne une étude sur Perec ainsi qu’un texte produit en atelier d’écriture.

Eric Allard

 

RECYCLAGES, Luc Pire 2002

Pruine du temps - Livre de Daniel Charneux

Le bonheur mode d’emploi

Les gens heureux n’ont pas d’histoires, c’est ce qui fait (tôt ou tard) leur malheur. Alors Jean Aimar, qui a perdu son boulot de vendeur d’encyclopédies, se recycle sur le Net et entreprend de donner à chacun des correspondants du site qu’il a créé un récit qui s’appuie sur leurs différents profils, leurs conceptions du bien-être. Histoires en série qui, déclinant autant de variations sur le thème du bonheur, sauvent notre cyber écrivain du sentiment de vacuité qui l’étreint à la suite de son licenciement et le relance dans le périlleux circuit de la vie. Dans « recyclage », il y a bien sûr « cycle », re-tour, ici sur soi  à la faveur  d’une ouverture aux autres, d’un voyage en Autrarcie. Après s’être nourri de la vie rêvée, de la chair narrative  des autres, Jean Aimar a fini d’en avoir marre de tout et de lui, de persécuter sans raison ; il est enfin prêt à aimer, et c’est après une mort symbolique en martyr très chrétien qu’il confie à Lucien, son double, le soin de tirer tout le miel, le fiel de son odyssée.

Goût des séries, d’un espace comblé de ses vides, continu, mesuré (pour faire opposition à la démesure foncière de l’auteur ?) mais sans limite, dérivable à merci sur le spectre du virtuel. Réminiscences sur l’air de « je me souviens », bribes de chansons à même la chair du verbe, souvenirs datés (la Standard Huit, le View-Master,…), jeux sur les mots (gris, grill, grille, par exemple) qui font rebondir la phrase en altérant son sens comme  le galet sur la plane surface de l’eau amortit sa propre disparition.

Daniel Charneux laisse ici encore libre  cours à son plaisir d’écrire sous contrainte (les douze récits inspirés du profil des correspondants qui rythment la composition sont autant de « contes vagabonds » (l’énigmatique plieur de femmes, la charmante vieille dame,… ) dans une langue classique, « ni baroque ni romantique » (comme la musique qu’aime plus particulièrement l’un d’entre eux) qui brasse les genres et les domaines du savoir avec un juste souci de l’équilibre, avec l’élégance de l’écrivain en série qui choisit ses mo(r)ts et la manière de les expédier de l’autre côté du miroir, paradis  de signes, rare régal pour l’habile lecteur.

E.A.

 

« WORDS, WORDS, WORDS… »

 E.A. – Tu  dédies joliment ton roman  à tes proches, parents et enfants. Ce sont eux qui t’ont « aidé » à écrire ? Quand et comment devient-on écrivain ?

D.C. – Au début de son autobiographie sobrement intitulée « Les mots », Sartre écrit en substance : « J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. » Je pourrais écrire à peu près la même chose. Fils d’instituteur dans un petit village, je me suis traîné, tout petit, dans le bureau où mon père préparait et corrigeait. Il y avait des livres un peu partout. Le samedi matin, il nous lisait l’une ou l’autre histoire tirée, par exemple, des « Lettres de mon moulin » : les plus durs d’entre ces garçons élevés à la campagne étaient émus, parfois jusqu’aux larmes, quand le loup dévorait la chèvre de Monsieur Seguin. Je n’ai pas eu d’autre instituteur que mon père. Il avait un profond respect pour le beau style, les descriptions classiques, les auteurs du terroir. Puis j’ai dévoré les albums de Tintin. L’imaginaire était porté par les mots (nous n’avions pas la télévision). Tout cela forme un substrat de lecture qui prépare à l’écriture. Et puis, durant l’adolescence, est venue l’envie d’une expression personnelle qui a pris les formes de la poésie. Mon père connaissait Pierre Coran et lui a envoyé mes textes. Il m’a répondu gentiment : « vous avez le “don„ ». Et puis, après l’université, j’ai enseigné à mon tour, en continuant à lire beaucoup. Et ce n’est que tardivement que j’ai redécouvert ce “don„ à l’occasion d’un atelier d’écriture. J’ai écrit un premier roman – non publié à ce jour – puis « Une semaine de vacance ». L’aventure de l’édition commençait. Il m’est donc impossible de répondre à la question « Quand et comment devient-on écrivain ? » Ce que je peux dire, c’est que je suis tombé dans la potion des mots quand j’étais petit, et qu’il me semble que j’ai toujours su que je serais romancier un jour. Il a fallu pour cela un déclic, un révélateur…

 

Tu fais partie avec Alex Millon  du comité de lecture de l’Embarcadère, aux éditions Luc Pire. Comment s’opère le choix des auteurs à paraître dans cette collection?

La philosophie de l’Embarcadère est clairement décrite sur la page du site des éditions Luc Pire consacrée à la collection : « La collection Embarcadère donne à lire des romans qui, par leur point de vue et leur ton, proposent au public un regard fort sur le monde qui nous entoure. Parce que la fiction belge, aujourd’hui, nous permet de redécouvrir le monde, et de lui donner sens. Pour le plus grand plaisir des lecteurs. »Lorsque Marie-Christine Duchêne, qui dirigeait la collection jusqu’à la Foire du Livre 2001, m’a téléphoné pour me dire qu’Une semaine de vacance faisait son entrée au catalogue, elle m’a donné deux raisons prioritaires : le ton « décalé » et le travail du style. Il faut lire deux des premiers volumes de la série, Le royaume des ombres de Luc Delisse et Le juge Goth  de Foulek Ringelheim pour bien comprendre l’esprit qui animait alors la collection : « belgitude » et « dérision » sont les maîtres mots.

Aujourd’hui, Nicolas Ancion est à la barre de l’Embarcadère. D’où quatre volumes en 2002 contre six pour les quatre années précédentes. Le navire semble prendre son rythme de croisière. Laurent Dehossay, qui anime l’émission « Systoles » sur La Première, me disait récemment son admiration pour cette collection malheureusement encore peu connue du grand public et boudée par une certaine presse. La diffusion confidentielle à l’étranger y est sans doute pour quelque chose mais Luc Pire et Nicolas Ancion prennent des contacts en vue d’améliorer cet aspect.

 

INTERVIEW Thé ou Café

Thé ou café : quelle boisson pour quels bénéfices ? - Biba Magazine

 

Thé ou café ?

Café. Déjà, ça me rappelle le café très fort de ma grand-mère, servi dans de toutes petites tasses en porcelaine de Chine (dans d’autres aussi, mais celles-là m’impressionnaient car elles étaient très fines, presque translucides). Un rite, dans mon village : passer boire une « jatte » de café frais chez la voisine. Et puis l’espresso italien très court et très fort, servi dans ces minuscules tasses de faïence blanche à cul lourd, noir et très sucré. Tout de suite, c’est la place de Sienne et les cyprès de Toscane qui rappliquent. Et puis le lieu, bien sûr. Boire un café au café de Flore…

 

Atomium ou Tour Eiffel ?

Tour Eiffel, pas pour l’architecture moderniste (en son temps), mais comme icône : « Bergère ô Tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin » écrivait Apollinaire dans Zone. J’adore flâner dans Paris, palper les Pléiade le long des quais, prendre le menu du jour dans un bouchon lyonnais de la rue Dauphine, m’asseoir aux Deux Magots… Bruxelles aussi, mais je crois que ce qui manque à Bruxelles, c’est un fleuve. J’ai fait mes études à Liège et je crois que c’est ce qui m’a habitué aux deux rives, aux ponts à traverser…

 

Jésus ou Bouddha ?

Cette question me donne l’occasion de dire combien je trouve réducteur ce genre de questionnaire. Je crois que plus j’avance en âge, plus il m’est difficile d’avoir des «opinions » tranchées, des « goûts » exclusifs. Je sais que Perec – que j’adore – affectionnait les listes du genre « J’aime – Je n’aime pas ». Je mets pourtant régulièrement mes élèves en garde contre cette tentation « résolument moderne » de tout classer suivant un mode binaire. C’est un peu simpliste. Ceci dit, j’ai été élevé dans un christianisme tiède et conformiste dont je me suis détaché à l’adolescence. Je me souviens, à dix-sept ans, avoir acheté une statuette du Bouddha que j’ai égarée depuis… Il me plaît de savoir que ce mot signifie l’Éveillé. Et je crois que l’histoire d’une vie est celle d’un éveil. Ou d’une tentative pour rester éveillé.

 

Matisse ou Picasso ?

Quel Picasso ? Poser la question, c’est répondre. Je choisis en Picasso l’artiste qui, sans cesse, casse le moule de sa création précédente pour ne pas être tenté par la facilité de refaire, jour après jour, un autre Picasso presque identique au précédent. De même, je préfère les auteurs qui font des romans à ceux qui dont du roman…

 

Stendhal ou Flaubert ?

Dilemme déchirant. J’aurais attendu plutôt l’opposition classique « Stendhal ou Balzac ? » Puis-je répondre l’homme Stendhal et l’auteur Flaubert ? J’adore la formule stendhalienne « To the happy few » mais Flaubert s’est offert le luxe d’un procès où il était opposé au procureur Ernest Pinard… La scène du fiacre dans Madame Bovary : une merveille de non-dit…

 

Bach ou Mozart ?

Mozart, instinctivement. Pour l’œuvre démesurée construite en si peu de temps. Pour le martyre sur l’autel de l’art. Pour le quintette K516, l’adagio du 23ème concerto pour piano, le concerto pour clarinette, le Lacrimosa du Requiem…

 

Maigret ou Tintin ?

Tintin, dont j’ai dû lire des dizaines de fois chaque album. Ce plaisir extraordinaire aujourd’hui interdit – ou impossible – de lire pour la première fois un album de Tintin. De le découvrir avec des yeux d’enfant, dans l’un des fauteuils du vieux salon. De l’apprivoiser peu à peu, tranquillement, en sachant que l’on y reviendra quand on voudra, que l’on sera de nouveau en train de sauver Milou dans le nid du condor, de s’évader d’un paquebot en s’agrippant au mât d’une felouque, de sauter d’un avion au-dessus de la Syldavie et d’atterrir dans une charrette de foin…

 

Standard Huit ou Dauphine ?

Je crois que la Vangard Standard Huit des années cinquante doit être oubliée d’à peu près tout le monde. C’est pourtant la première voiture de mon père. J’en fais, dans Recyclages, une description nostalgique. Je possède sur une étagère de mon bureau un agrandissement du tirage contact 6 x 9 (du « Box » Agfamatic de mon père) qui représente mes parents, mes sœurs et moi devant cette voiture (j’avais à peu près six ans). J’ai vraiment l’impression que nous sommes en train de démarrer sur la route de la vie. Aujourd’hui, quarante ans après, la Standard est « recyclée ». Et le voyage déjà bien entamé.

 

Word ou World ?

Word, après tout, car « world » aussi est un « word ». Le monde n’existe que s’il est nommé. Trouver le mot juste, c’est peut-être aussi rendre le monde plus juste.

 

Alexandrin ou haïkaï ?

Cette question complète la précédente. J’ai lu beaucoup d’alexandrins, mais j’y suis aujourd’hui un peu allergique, comme à une caricature de la Littérature ostentatoire que critiquait déjà Verlaine (« Tout le reste est littérature. ») J’en ai écrit pas mal aussi, vers l’âge de dix-huit ans, mais j’ai très vite préféré l’octosyllabe. Je répondrai donc « haïkaï », même si j’ai très peu pratiqué ce genre, car il nous donne une leçon de concision, de mesure. « Rien de trop », disaient les Grecs. A notre époque où les mots se répandent comme un cancer, le haïkaï est une excellente thérapie.

 

Caresser ou se souvenir ?

Je me souviens d’une vieille chanson de Julien Clerc dont un couplet dit en substance : « J’aimerais me rappeler le souvenir de vos caresses ». La chanson s’appelle Le radeau de pierre. Tout est là, je pense. La caresse s’efface, le souvenir reste. L’œuvre la plus importante du vingtième siècle, A la Recherche du Temps perdu, est la dilatation d’un souvenir. Alors que la caresse est la rétraction d’un amour.

 

Lèvres ou livres ?

« Ainsi le chœur des romances A la lèvre vole-t-il » disait Mallarmé. Et Flaubert faisait subir à ses textes l’épreuve du « gueuloir ». Les livres ne sont rien sans les lèvres qui les disent ou les murmurent. Même simplement parcouru des yeux, le livre n’existe que par l’entremise d’une voix, de lèvres intérieures en quelque sorte.

 

PORTRAIT CHINOIS

Portrait Chinois de ma Petite Personne...

Si j’étais…

Un instrument criminel ? Le mot. On peut tuer avec une cartouche d’encre, non ? Dans L’Affaire Saint-Fiacre de Simenon, la vieille baronne est tuée par un (faux) article de journal inséré dans son Missel à la place de la lecture du jour…

Un roman ? La Vie Mode d’emploi. C’est le roman que je voudrais être. Avoir enfin trouvé le mode d’emploi de ma vie. Mais celui de l’île déserte, ce serait A la Recherche du Temps perdu, sans hésiter.

Une couleur ? Le bleu, tout simplement. Mer et ciel mêlés, comme à la fin du film Pierrot le Fou, avec une strophe de Rimbaud en voix off : « Elle est retrouvée. Quoi ? – L’Éternité. C’est la mer allée Avec le soleil. »

Une fleur ? Le catleya. Les lecteurs de Proust comprendront.

Un porte-bonheur ? Un ticket du métropolitain, comme Yves Montand dans Le salaire de la peur. Mais ça lui porte plutôt malheur…

Un os ? Le crâne. Pauvre Yorick…

Une chanson ? Avec le temps, de Léo Ferré.

Un calembour ? L’un de ces calembours basiques dont Georges Perec a le secret, du genre : « Pourquoi les filles du Nord sont–elles précoces ? – Parce que le concerto en sol mineur. »

Une attraction du cirque ? Monsieur Loyal, l’homme de bagout, le moulin à paroles, le marchand de rêves et de logorrhées.

Un signe de ponctuation ? Le point de suspension. A suivre…

 

TEXTES DE DANIEL CHARNEUX

 

Daniel Charneux (auteur de Nuage et eau) - Babelio

GEORGES PEREC :

FIGURES D’UNE DISPARITION.

Au columbarium du Père Lachaise, la niche de Georges Perec (1936-1982) porte le numéro 382. Un numéro et des cendres. Comme les cendres de sa mère, « disparue » (en fumée) à Auschwitz et qui ne repose sous aucune pierre. Comme le numéro matricule de son père, mort pour la France le 16 juin 1940, jour de l’armistice de la drôle de guerre, et dont Georges visitera la tombe une seule fois (le 1er novembre 1956), découvrant les mots PEREC ICEK JUDKO suivis d’un numéro matricule, inscrits au pochoir sur la croix de bois d’un cimetière militaire, dans l’Aube.

Chiffres et lettres. Et cendres. Cendres des cigarettes une à une fumées, une à une abolies, une à une brûlées – à petit feu le tuant, Georges, d’un cancer de la gorge. Feu Georges Perec. Disparu, Georges Perec, disparue l’apparition dont l’œuvre entier s’inscrit dans ce double mouvement : disparition – apparition.

L’œuvre de Georges Perec n’est rien d’autre qu’une vaste psychanalyse, une tentative d’échapper au vide laissé par cette double disparition prématurée : 1940, le père, 1943, la mère. Ce n’est pas un hasard si la dédicace de W ou le souvenir d’enfance se contente d’un pudique « pour E ». « E » pour « eux », les immigrés, les déracinés, les juifs polonais fauchés par « l’Histoire avec sa grande hache ». Jamais Perec ne sera plus clair que dans ce récit double et symbolique :

« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. »

«  Les souvenirs sont des morceaux de vie arrachés au vide. »

« C’est cela que je dis, c’est cela que j’écris et c’est cela seulement qui se trouve dans les mots que je trace, et dans les lignes que ces mots dessinent, et dans les blancs que laisse apparaître l’intervalle entre ces lignes […], je ne retrouverai jamais, dans mon ressassement même, que l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture, le scandale de leur silence et de  mon silence : je n’écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n’écris pas pour dire que je n’ai rien à dire. J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps auprès de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. »

« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. » Ou ces souvenirs, précisément, sont indicibles. Si bien que Perec va les remplacer, dans Je me souviens, par une collection hétéroclite de « souvenirs » passe-partout, que l’on pourrait partager avec tout le monde, avec n’importe qui, à condition d’être de la même génération :

« Ces “je me souviens„ne sont pas exactement des souvenirs, et surtout pas des souvenirs personnels, mais des petits morceaux de quotidien, des choses que, telle ou telle année, tous les gens d’un même âge ont vues, ont vécues, ont partagées, et qui ensuite ont disparu, ont été oubliées; elles ne valaient pas la peine d’être mémorisées, elles ne méritaient pas de faire partie de l’Histoire, ni de figurer dans les Mémoires des hommes d’Etat, des alpinistes et des monstres sacrés.

Il arrive pourtant qu’elles reviennent, quelques années plus tard, intactes et minuscules, par hasard ou parce qu’on les a cherchées, un soir entre amis ; c’était une chose que l’on avait apprise à l’école, un champion, un chanteur ou une starlette qui perçait, un air qui était sur toutes les lèvres, un hold-up ou une catastrophe qui faisait la une des quotidiens, un best-seller, un scandale, un slogan, une habitude, une expression, un vêtement ou une manière de le porter, un geste, ou quelque chose d’encore plus mince, d’inessentiel, de tout à fait banal, miraculeusement arraché à son insignifiance, retrouvé pour un instant, suscitant pendant quelques secondes une impalpable petite nostalgie. »

Résultat : 480 moments ramenés à la surface. 480 souvenirs dérisoires pour meubler l’absence laissée par ceux qui auraient alimenté la mémoire en vrais souvenirs d’enfance. Et les listes – déjà – comblent un peu le vide.

Mais revenons à « E ». Car tout Perec nous y ramène. La lettre blanche, la lettre muette, la double mutité qui gît jusqu’au cœur de son nom.

A cette lettre aussi, comme à ses souvenirs, il a fait subir des sorts diamétralement opposés, dans deux de ses plus célèbres romans « à contraintes » : La disparition et Les revenentes. Absence d’un côté, profusion de l’autre. Jamais le juste milieu. Jamais la mesure. Jamais l’équilibre. Comment l’équilibre pourrait-il naître d’Auschwitz ?

Véritable métaphore de l’absence des parents, cette disparition, souvent considérée pourtant comme un simple tour de force, un exercice de style.

Un trou, un blanc. Un folio manquant dans un tas – cinq sur vingt-six. Un truc qu’on aurait mis, si l’on avait pu, dans un porto-flip. Mais non. Un flop. Un produit si courant, pourtant. Un machin si banal. Pas là. Mort ? Aboli, plutôt.

Aboli, l’E, comme « eux ». Disparu sans laisser d’autres traces que les mots, ces mots accumulés sur plus de trois cents pages où éclate sans cesse, pour peu que l’on sache voir, le scandale de l’absence.

Georges Perec — Wikipédia
Georges Perec

Cette absence comblée – à nouveau – par l’accumulation, dans Les revenentes, de ce qui manquait dans La disparition : 128 pages où, cette fois, l’unique voyelle sera l’E.

Les ex-rebelles créent l’événement. Elles, éphémères enlevées, se remettent, se reprennent, rebelles femelles revenentes. Elles s’emmêlent, s’entremêlent, pêle-mêle, lestes, revêches, tellement belles ! Elles s’énervent, se tendent, s’étendent, se serrent, se pressent, prennent prestement les têtes d’Hélène, de Thérèse, d’Estelle, de Bérengère : Thérèse de Merelbeke, née en trente-sept, de père belge et de mère vendéenne, crèche chez Estelle, près de New Helmstedt Street, entre Regent’s Street et le Belvédère d’Exeter.

Est-ce bien sérieux ? Non, justement. Tout ça, c’est du pipeau, de la poudre aux yeux, une danse macabre de travestis où, comme souvent, la mort prend les dépouilles du sexe.

L’évêché d’Exeter est en fête, les mecs se démènent. Des gentlemen : Mehmet – le chef Berbère –, Edme de Bénévent, Stephen Brewster, Lew-Les-Belles-Fesses, les frères Bénédek, le père Spencer, et même… l’Excellence !

Dégénérescence ! Sexes, nénés, fentes, membres et fesses s’enchevêtrent ! Tremblements pervers ! Ensemencements déments !

Au réveil, après l’oubli de la petite mort, c’est bien connu : le goût de cendres…

Cendres de Perec. Simple carré parmi tant d’autres, au columbarium du Père Lachaise.

« Simple carré dans un des coins du cimetière de la ville », le cimetière militaire de Nogent-sur-Seine où l’enfant, une seule fois, se recueillit sur la tombe de son père.

Deux parents disparus à trois ans d’intervalle. Douleur au carré…

Et les carrés sont nombreux dans cette œuvre.

Les grilles de mots croisés, d’abord, ces grilles auxquelles, toute sa vie, Perec consacra un soin maniaque pour tenter la perfection absolue, la grille sans aucune case noire – la grille blanche, purifiée, l’absence parfaite seulement remplie de mots.

Le « bi-carré latin orthogonal d’ordre 10 », ensuite. Figure de base de l’œuvre la plus célèbre de Perec, La Vie mode d’emploi ; figure structurante de cet échiquier de dix cases de côté, ou de cet immeuble parisien de la rue Simon-Crubellier dont nous visiterons successivement 99 endroits (et non 100 car il faut une place pour le « manque »…) sans jamais passer deux fois par le même lieu (suivant le principe de la « polygraphie du cavalier »: il s’agit de « faire parcourir à un cheval les 64 cases d’un échiquier sans jamais s’arrêter plus d’une fois sur la   même case »).

Les 176 onzains hétérogrammatiques d’Alphabets, enfin. Le principe : les 10 lettres les plus fréquentes du français sont, dans l’ordre, ESARTILUNO. Si j’ajoute à ces dix lettres une onzième (à l’exclusion des 10 de base, bien sûr), j’obtiens 11 lettres, forcément. Par exemple : ESARTILUNOB. Le but du jeu étant d’écrire un poème « carré » (11×11 lettres) dont CHAQUE VERS sera l’anagramme de « ESARTILUNOB »… En tout, 11 x 16 = 176 poèmes!

Exemple :

ABOLIUNTRES

ARTNULOSEBI

BELOTSURINA

NITELOURSBA

BILUNRATESO

NORESAUTLIB

ERANTSILBOU

TELABUSNOIR

OULEBRISANT

TRUBLIONASE

NSARTEBLOUI

Concession au lecteur : la « traduction » est à côté (le même texte, découpé en mots et ponctué).

Exemple, pour celui-ci :

Aboli, un très art nul ose

bibelot sûr, inanité (l’ours-babil :

un raté…) sonore

    Saut libérant s’il boute

    l’abus noir ou le brisant

    trublion à sens :

                            Art ébloui!

La référence au mallarméen « aboli bibelot d’inanité sonore » – c’est-à-dire au mot – n’aura pas échappé au lecteur perspicace. Car les mots sont toujours vides, inutiles, vains, abolis en autres mots tout aussi vains face à l’absence.

On pourrait proposer d’autres pistes, d’autres figures de la disparition.

Explorer, par exemple, la dimension ludique : ce jeu sérieux qu’est la littérature, comme un moyen de prolonger l’enfance, de protester, une vie durant, contre le scandale  de l’enfance volée.

Revenir sur ces listes qui mangent l’œuvre : listes de contraintes (dans le « cahier des charges » de La Vie mode d’emploi), d’objets fictifs (Les choses), d’objets réels (Tentative d’épuisement d’un lieu parisien), de figures de style (Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?)… Décrire cette profusion cancéreuse comme un moyen de combler un peu le vide, ces greffes sauvages comme un emplâtre sur une ablation.

Evoquer les miroirs, les trompe-l’œil (Le Voyage d’hiver, Un cabinet d’amateur…), obsessionnelle tentative pour faire voir l’invisible, faire exister l’inexistant, faire vivre le mort.

Mais de tels prolongements dépasseraient le cadre limité de cette petite étude. Où s’arrêter, d’ailleurs ? L’entreprise du lecteur de Perec, tout comme celle de l’auteur Perec, est forcément vouée à la redondance, à l’épuisement, à l’échec.

Au columbarium du Père Lachaise, l’addition des trois chiffres du numéro 382 donne 13. Comme si la malédiction le poursuivait jusque dans la mort.

Texte inédit

 

LE PREMIER PAS

 Pour Michèle Naples,  sorcière des mots,

l’histoire d’un sortilège qui a mal tourné.

Il était une fois le rien.

L’infiniment rien que peuplait seul l’infiniment Tout, Celui qui Se préparait à prendre les choses en mains, si bien qu’Il Se surnommait dans l’intimité « le grand Manie-Tout ».

Le grand Manie-Tout s’amusait d’un rien.

Mais il n’y avait rien. Rien de rien. Pas un seul de ces petits riens qui emplissent la vie. D’ailleurs, il n’y avait pas de vie. Il n’y avait pas de mort non plus. Pas de bien, pas de mal. Pas d’humain, pas d’animal. Pas de pas car pas de pied. Pas de pas pour l’homme, pas pour l’humanité. Pas d’odeur car pas de nez. Pas d’odeur, et pourtant, pas d’argent. Pas de nain, pas de géant. Rien. Absolument, bêtement, catastrophiquement, déplorablement, effectivement, fabuleusement, globalement, honteusement, inimaginablement… rien.

A part le grand Manie-Tout qui, pour simplifier, dans l’intimité, se surnommait en toute simplicité « le grand Tout ».

Et, bien sûr, le Verbe.

Au commencement était le Verbe. Pas le sujet. D’ailleurs il n’y avait pas de sujet. Non, le Verbe n’avait pas de sujet puisque rien n’était inventé. Mais la question est sans objet.

Au commencement, donc, était le Verbe. Car il fallait nommer, non pas les choses – elles n’existaient pas – mais au moins l’idée des choses, ou des objets si vous préférez. L’idée des choses possibles. Car comment créer un objet sans son idée ? Comment créer une serrure sans l’idée de la serrure ? Comment créer un sablier sans l’idée d’un sablier ? Comment créer le sable sans l’idée d’un marchand de sable qui vous affirme que la vie est un songe ? Comment créer les atomes du sable sans l’idée du noyau de l’atome ? Comment créer les noyaux sans l’idée des fruits ? Comment les fruits sans les arbres, les arbres sans la terre, la terre sans le ciel, le ciel sans l’horizon ? Comment ? Comment ? Comment ?

Le grand Tout Se posait toutes ces questions solubles – car aucune question ne Lui était insoluble – quand Il inventa le syllogisme.

Et Il vit que cela était bon.

Et Il ne vit pas – car il faisait tout noir, puisque la lumière n’avait pas été inventée – que cette invention Le condamnait à mort.

En effet, le premier syllogisme que produisit Son infinie Pensée fut le suivant :

« Je M’amuse d’un rien.

Or, il n’est point de rien.

Donc, Je ne M’amuse point. »

Et du premier syllogisme le grand Tout, car infiniment subtile était Sa Pensée, tira très facilement, comme en Se jouant – et ce faisant Il Se jouait, Il Se mettait dangereusement en jeu – le grand Tout donc tira le premier corollaire : « Si Je ne M’amuse point, et si Je ne M’abuse – or point ne puis M’abuser puisque Je suis parfait – c’est donc que Je M’ennuie. »

Le grand Tout, on l’aura compris, venait d’inventer l’ennui.

Or il advint que, pour échapper à l’ennui, le grand Tout décida de S’éclater.

A cette idée, Il explosa de joie, et Son Verbe devenu chair s’épandit à travers l’Univers et répandit Sa matière, désunie, vers l’Infini, vers le plus tard, vers le demain, vers le présent… vers une époque où Elle rencontrerait – issu d’Elle, tissu de son tissu, chair de sa chair – un être pensant, un étrange passant pas sage capable de donner à ce tragique premier pas le beau nom de « Big Bang ».

Jusqu’à ce que le passant pas sage, à son tour, un beau jour – ou peut-être une nuit – découvrît l’ennui… décidât de s’éclater… pour Tout recommencer…

En l’atelier de Michèle

Bruxelles

Texte inédit

 

Lire une interview de Daniel CHARNEUX de décembre 2002 pour CritiquesLibres.com (propos recueillis par E. Allard)

12 livres de Daniel CHARNEUX chroniqués sur Critiques Libres

À paraître en août 2020 chez M.E.O.,À PROPOS DE PRE, le nouveau roman de Daniel CHARNEUX

LES DOSSIERS DE REMUE-MÉNINGES (IV) : NICOLE MALINCONI

Extrait du Remue-Méninges #27 d’Hiver 2002

 

NICOLE MALINCONI

catalogue (2)

 

Il faut se hâter si on veut encore voir quelque chose. Tout disparaît.

Cézanne

 

LA PHOTOGRAPHIE DE L’ÉPHÉMERE

Nicole Malinconi se tient dans un espace replié des Lettres belges, discrète, d’où elle peut traquer le réel dans ses aspects les plus éphémères, transcrire ses brèves mais profondes visions.

De temps en temps elle sort en pleine lumière, pour la sortie d’un livre, la réception d’un prix : elle est sur scène éclairée par les feux de la rampe, mais  vite elle regagne sa tanière comme un animal un instant effrayé par une agitation brusque.

Elle a remplacé le Leica mythique des photographes qu’elle aime par un style proche de la parole mais qui n’en est pas moins écrit, âpre parfois, qui bouleverse l’ordre de la phrase pour éclater  en redites, en incises. Un style qui correspond aux manières de parler des gens simples dont elle dresse un portrait juste. Simples, car demeurés  en retrait du  beau langage mais après  s’être créés une langue personnelle, un dialecte individuel, micro-laboratoire de langues parlées souvent plus proche du souterrain des sensations que de l’utopique clairière du bien parler.

Dans l’entretien qu’elle accorde, où les questions posées ont été gommées pour mieux entendre sa parole en continu, elle dit sa découverte des livres de Duras, qui lui permettra d’écrire ce livre-choc,  ce livre-cri que fut en 85 Hôpital silence dans le monde des femmes et de l’avortement, alors interdit sur notre  territoire. Elle confie sa famille littéraire  dans laquelle on ne s’étonne pas de trouver des auteurs comme  Mauvignier ou Rouaud. Elle parle de ses autres livres qu’on peut classer en deux catégories : d’abord ceux du père et de la mère que sont Da solo et Nous deux, dans lesquels elle fait le partage entre la part commune d’amour-haine et ce qui lui revient en propre ; ensuite ces recueils de textes courts que sont Rien ou presque et Jardin Public,  capteurs d’émotions vives et de ces nombreux détails de nos existences qui par manque d’attention sont voués à passer inaperçus, à être oubliés sans pour ainsi dire avoir jamais existé. Mais elle sait aussi parler des exclus que les nouvelles  guerres génèrent de par le monde, des lieux de grande solitude de nos villes. Elle est un de nos grands écrivains de la douleur.

Quand au cours de l’entretien, je lui laisse entendre que cette façon de mêler vie publique et vie privée est une tendance actuelle, elle  précise qu’elle va justement à l’encontre de la propension au spectaculaire. Quand je la questionne sur les champs d’investigation qu’elle semble  s’interdire, par exemple celui de la relation amoureuse à la première personne, elle rappelle à juste titre qu’elle n’a pas fini d’écrire… En effet, Nicole Malinconi n’a pas terminé de nous surprendre et ses mots n’ont pas fini de compter. Pour de bon.

Elle nous offre De la rive, un inédit, ainsi que deux textes extraits de ses derniers livres  parus aux éditions Le Grand Miroir.

Eric Allard

 

PORTRAITS, Le Grand Miroir 2002

Variations sur un thème de Giacometti

Partant d’une déclaration de Giacometti sur sa difficulté à rendre la ressemblance, dans cette apparition-disparition propre à la tentative de fixer par les formes une tête familière, supposée connue, entre existence et néant, Nicole Malinconi compose des variations qui s’intègrent bien dans son univers, de plus en plus hanté par ces images, objet d’une vision fugitive,  qui naissent de leur soudain et fugace dévoilement au regard des autres. Nicole Malinconi scrute ces instants où les têtes se dévoilent derrière un rideau, un regard de côté, par une attitude, une tentative de sortir de la masse des inclassables par des mots, par le cri, toutes choses rivées souffle et sortant par la bouche, ce seul trou du corps par où filtre la parole, l’action de dire, parfois en contradiction avec les  yeux. Pour mentir parfois, raconter, rêver à haute et poétique voix.

Le plus difficile, déclare-t-elle dans un des ses portraits, c’est « être vu voyant ». Ce qui conduit  aux regards de biais « pour mieux voir sans toutefois voir en face, sans faire voir que l’on voit ». Condition à laquelle est tenu le regard  furtif « pour s’éloigner aussitôt de ce qui est vu, pour le tenir à distance. Le tenir à l’œil » Et là elle rejoint  Sartre pour marquer sa différence avec lui qui dans « L’imaginaire » écrivait :

« Poser une image, c’est  constituer un objet en marge de la totalité du réel, c’est donc tenir le réel à distance, s’en affranchir, en un mot le nier .»

Pour Malinconi, l’objet est constitutif du réel et le tenir à l’œil, ce n’est pas l’écarter, c’est approcher le réel autant qu’il est possible de le faire par les moyens  dits artistiques.

Peindre, sculpter, écrire, même combat, semble dire ce recueil de visages en tous genres, ce dîner de têtes multiples à la table du regardeur. Ce combat, cette lutte pour le rétablissement de la singularité dans l’entreprise anonyme d’uniformisation de masse.  E.A.

AU FIL DE LA PAROLE

 

L’usage des mots

Je suis sensible aux mots, aux expressions qui recouvrent plus que ce qu’elles disent, qui en disent long, alors qu’en apparence toutes ces expressions inventées pour fonctionner tout de suite ne disent que ce qu’elles disent : elles sont pauvres.

Peut-être que ma première démarche, avec Hôpital silence, a été de donner corps à des mots qui disent ce qu’on ne dit pas, à des mots « restés à l’intérieur », de rendre compte de ce silence et en même temps de quitter leur trop grand bruit, car il y a un paradoxe dans les mots : on peut  parler pour ne rien dire, faire du bruit, et ne pas dire ce qu’on avait à dire. De toute façon les mots ne disent jamais totalement.  J’ai tenté d’approcher cela, cet indicible de la langue, dans mes autres livres aussi.

Hôpital silence

Hôpital silence est venu du travail d’écoute que j’ai effectué un temps, dans un hôpital, et qui me mettait en confrontation quotidienne avec des femmes, aussi bien les infirmières que les patientes, et en position d’assister à une violence quotidienne des infirmières à l’endroit des patientes, soit à travers leurs paroles, soit à travers leur surdité aux paroles des autres. C’était une situation extrêmement difficile de mots et de silence : j’étais prise entre mon désir d’entendre ce que les femmes venaient me dire de leur vie, de leur corps, de leur impossible maternité, et cette surdité de l’hôpital. Mon désir d’écrire est venu de là, de faire entendre ça. Et parce que la question de l’écriture se posait à moi, à ce moment-là, quand je me suis mise à écrire, ce n’était plus du tout du côté d’un « compte à régler » ou d’un témoignage de type journalistique, parce que cela  s’est installé dans l’écriture.

Il a fallu que je sois mutée de mon travail d’assistante sociale à l’hôpital pour que je commence à écrire. J’étais toujours dans le service social, mais plus à l’hôpital, quand le livre est paru. Le caractère non polémique et non accusateur est ce qui fait que le livre a été reçu ; il a parfois même servi de base de discussion pour des soignants, ou des étudiants.

Marguerite Duras

Je lui avais envoyé le texte d’Hôpital silence juste avant de l’adresser à Minuit. Pourquoi je lui ai envoyé ? Parce que c’est elle, en fait, qui m’a donné le désir d’écrire, c’est la découverte de ses livres, de sa complète mise à la disposition de l’écriture… Moi qui n’avais pas beaucoup lu dans ma jeunesse, je me trouvais tout à coup devant ses textes qui me bouleversaient, qui m’ont fait dire : « Mais c’est ça, l’écriture !… » Au point que mon désir est devenu plus fort que mon hésitation.  J’ai donc risqué de lui soumettre mon texte non encore édité, j’ai espéré son avis…

Je lui ai donc envoyé le texte et, quand Jérôme Lindon a décidé de l’éditer, elle m’a écrit un petit mot pour me dire qu’elle était ravie de cette décision. Et comme la presse française, on ne sait pas pourquoi, n’a pas réagi à ce livre, elle a écrit pour L’autre journal  un commentaire de lecture, et plus tard, c’est cet article qui a servi de préface à la réédition du livre chez Labor.

Nous avons ensuite établi une autre correspondance au sujet de Nous deux. Mais je ne l’ai jamais rencontrée, non.

Oui, on a parfois trouvé qu’il y avait une filiation entre Duras et moi (elle-même l’a dit, d’ailleurs !) et je l’assume entièrement. Je la situe d’abord, comme je vous l’ai dit, du côté du désir d’écrire.

Préférences littéraires

Je vous ai dit que je n’avais pas beaucoup lu, étant jeune. Mes préférences vont aux « anciens », aux auteurs qui font la base de la littérature française. Je n’ai pas fini de lire Proust, ni Flaubert, ni Chateaubriand, ni Mallarmé, ni…. Je viens de découvrir Céline il y a peu.

Avec Duras, il y a Nathalie Sarraute bien sûr… Plus récemment, j’avais beaucoup aimé Marie Redonnet qui a écrit une bouleversante trilogie  avec une écriture d’une force extraordinaire. Je pense aussi, aujourd’hui, à Laurent Mauvignier qui a écrit  Apprendre à finir  et Loin d’eux, surtout.  D’une manière générale, c’est plus l’écriture que l’histoire racontée qui m’importe.

Images arrêtées

Je me souviens de la découverte de Henri Lartigue. Ce qui m’a impressionnée dans son travail, c’est la fugacité : quelqu’un qui saute sur une vague, un ballon lancé, une voiture en pleine course…

Ce sont toujours des actions en mouvement, qui passent, donc, et vont disparaître aussitôt. Il y a d’autres photographes,  bien sûr : Kertész, Cartier-Bresson, Doisneau, Ronis… qui captent les mouvements dans leur vivacité, le hasard des poses, le détail retenu…

Ce rapport à ce qui fuit, à l’instant qui a été mais, déjà, est perdu, c’est ce qui m’intéresse.

Nous deux et Da solo

Parce que sans doute ma faculté d’invention est tout à fait réduite, j’écris à partir d‘événements ou de personnes réels. A partir de ma mère, et de la façon dont on parlait dans sa région, des expressions qu’elle employait, j’ai construit Nous deux, et c’est à partir des paroles de mon père, qui me touchaient beaucoup par leur maladresse, que j’ai retracé toute une vie et que j’ai construit Da solo. En observant cette manière de parler assez maladroite, car il était Italien, il parlait le français à la mode italienne…

J’ai écrit à partir de mes parents comme je peux écrire à partir des gens autour de moi, des situations ou faits divers, pour autant que j’y aie suffisamment baigné pour y trouver matière à écriture.

Mais c’est un peu comme si la personne concrète à partir de laquelle j’écris un texte prenait une place secondaire par rapport au livre : ma mère ou mon père ne sont  plus la mère ou le père de l’auteur… Ma prétention, c‘est que ça devienne suffisamment universel pour que d’autres s’y  retrouvent à cause de la façon dont c’est écrit.

Lieux publics, parole intime

Aujourd’hui, des émissions de télévision exposent l’intimité des gens pour faire spectacle, alors que (ou peut-être parce que), paradoxalement, nous sommes dans l’uniformisation, dans l’aplatissement des existences, des vies. Puisque vous me posez la question de mon rapport à l’intime et au public, je pourrais dire que, à l’inverse, c’est la banalité qui m’intéresse parce qu’elle cache quelque chose de l’existence qu’on ne saisit vraiment jamais. Si on monte la banalité en spectacle, on tue ce qu’elle contient. Mon travail, je le perçois de plus en plus comme  retrouver, retenir dans l’écriture les moments et les mots de l’existence qui passent dans la banalité. Sans doute, Rien ou presque, Jardin public, Portraits, c’est ce travail-là, particulièrement, mais les autres livres aussi, je pense.

Ecrire au plus près…

Je me souviens avoir rencontré avec beaucoup d’émotion Jean Rouaud, lorsqu’il était venu à Bruxelles présenter Les Champs d’honneur. Il m’avait dédicacé  son livre en écrivant :« Ecrire au plus près de ce qu’on est ». Au plus juste, si vous voulez. C’est peut-être ça que je conseillerais à qui voudrait écrire.

 

Propos revus, après transcription, par Nicole Malinconi

 

TEXTES de NICOLE MALINCONI

DE LA RIVE

Le Kid s’avance lentement. Il passe devant la fenêtre. On voit d’abord son nom, KID, inscrit sur son flanc, presque à fleur d’eau. C’est un nom qui lui va bien. A lui seul, le Kid prend presque toute la largeur du canal.

Puis on voit ce qu’il transporte, sa cargaison de ferraille à ciel ouvert. Ferraille, c’est peu dire, vu ce qu’on voit, vu le chargement soigné des barres de métal, des anciennes rambardes, des vieilles balustrades, ordonnées l’une contre l’autre, toutes dans le même sens. Et plus loin, sur l’autre partie du Kid, les espèces de pelotes de métal, énormes, longues lanières enchevêtrées, posées comme des bobines. Tout fer. Tout rouille. Le Kid transporte la couleur rouille et toutes ses nuances qui en disent long sur les balustrades, les rambardes et sur le fer lui-même, sur le grand mérite du fer, lui si sombre, à se laisser atteindre par les intempéries et par le temps, à se laisser couvrir par eux des couleurs des vignes à l’automne.

A la fin, sur le pont, on voit aussi le chien du Kid, le berger. Il va et vient sans arrêt, il aboie. Peut-être à quelqu’un sur la rive, peut-être à un autre que lui ou à tout ce qui défile devant lui, à tout ce qui n’est pas le Kid et sa cargaison rouille. Allez savoir.

Texte inédit

DU CHIFFRE

Moi, je fais du comptage de passants. C’est mon travail. Je compte les gens qui passent dans la rue. Dans toutes les rues commerçantes de toutes les grandes villes on fait ça : aux fêtes, aux soldes, à toutes les périodes faites  pour faire acheter. On est plusieurs, chacun à son poste, chacun près de sa vitrine, à compter tous ceux qui passent devant. Que le passant s’arrête ou pas, qu’il ait l’air de passer là pour flâner ou parce qu’il suit son chemin, tu ne t’en occupes pas : un qui passe, un que tu comptes. Tu ne le vois même pas, on pourrait dire.

A l’heure de fermeture des magasins, on s’arrête, on met tous les résultats ensemble pour ceux de la firme de comptage. Ca en fait des milliers qu’on a comptés sans les voir.

Ceux du comptage comparent avec le chiffre de l’an passé et déclarent si la rue est en hausse ou si c’est une rue en danger. Ils le disent pour l’ensemble de la ville aussi. Quelquefois, c’est toute la ville qui est en danger pour chute de passage. Mauvais pour les affaires. C’est annoncé dans les journaux de temps en temps : attention, telle ville ne tient pas son niveau ; il faut redynamiser la population, ils disent. Ils veulent dire que la population doit circuler, qu’on doit passer et passer encore plus dans les rues, devant les vitrines, être là à regarder les vitrines, à entrer, à se laisser aller à entrer.

Alors on annonce quelque chose d’exceptionnel, la fête d’une rue de la ville, son jumelage avec une autre rue d’une autre ville, n’importe, le marché de quelque chose, de la chaussure, de la bière, de l’artisanat et même du livre, le marché de l’art, la nuit des commerçants, la nuit des jeunes ou d’autres catégories : afin que sortent dans les rues tous les commerçants, tous les jeunes, toutes les catégories, que soient présents ceux qui font le marché de la bière, de l’art, de l’artisanat et du livre. Tous les intervenants, comme ils disent. Ils appellent ça créer un événement. La population aussi aime bien les événements créés ; elle les préfère aux événements ordinaires de la vie ; elle viendra en masse. A cause de tous les intervenants qui seront là avec toutes sortes de rêves sur quoi se jeter. A cause aussi des avantages offerts. Tous les intervenants offrent des avantages dans ces occasions-là. Ils font de vous un gagnant. A tout achat, un plus, comme ils disent. Une bière au café du coin pour toute paire de chaussures ; une entrée au musée de la ville pour tout article de parfumerie, par exemple. Cela fait des rentrées pour toutes sortes d’intervenants. Ca fera remonter le chiffre de tout.

Ces jours-là, je préférerais ne pas devoir compter de passants. J’en aurais le tournis. D’ailleurs, aux événements, tu n’arrives pas à les compter. Ils sont les uns contre les autres, comme au ralenti, comme pressés, presque immobiles. Si l’un d’entre eus voulait s’en aller de là, se faufiler dans l’autre sens, il aurait beau faire. Ils ne vont nulle part, au fond ; ils sont comme des bancs de poissons.

L’autre jour, à la télévision,  j’ai vu un événement aussi. Un pianiste célèbre se préparait à donner un concert dans une salle prestigieuse d’une grande ville. Donner un concert dans cette salle-là, disait la télévision, c’est à la fois un sommet et une épreuve, tant le public est un public averti. Mais pour ce pianiste-là, l’épreuve était terrible à cause du programme qu’il avait choisi et qu’il allait jouer par cœur. Plus de trois mille notes à retenir dans sa mémoire, disait la télévision. Un événement. C’est pourquoi ils allaient faire salle comble, ils le savaient déjà.

A ce moment-là, j’ai pensé à celui qui avait compté les trois mille notes, qui n’a sans doute pas entendu la musique qu’elles donnaient, ni toutes les différences entre elles qui sont comme leur secret, le secret entre celui qui les a écrites et celui qui les joue. Je me suis dit que pour entrer dans ce secret-là, il ne fallait sûrement pas être occupé à les compter. Celui-là, il devait être comme celui qui fait du comptage de passants sans voir les passants, qui ne remarque pas les visages, toutes les sortes de regards, toutes les façons de marcher, qui peut compter dix jours de suite les mêmes passants sans jamais les reconnaître.

Je me suis dit qu’on aura peut-être l’idée un jour de faire venir les pianistes à plus de trois mille notes dans les villes qui sont en chute de passage : ça fera du chiffre. 

Texte extrait de « Jardin Public », Le Grand Miroir

 

LITANIE

Tête bien faite. Tête connue. Tête déjà vue quelque part. Tête sur laquelle on met un nom. Tête à claques. Espèce de tête de… Espèce de sale tête de… Sale tête. Tête vide. Tête brûlée. Tête à tête. Tête à queue. Tête basse. Tête baissée. Tête perdue. Tête à soi. Toute sa tête. Tête-de-nègre. Tête de turc. Belle tête. Bonne tête.  Tête dure. Tête de mule. Tête de cochon. Tête d’oiseau. Petite tête. Tête chavirée. Tête dans la lune. Tête sur les épaules. Tête de mort.  Mauvaise tête. Tête de lard. Tête pensante. Tête complètement ailleurs. Tête en l’air. Tête comme un seau. Tête comme une passoire. Tête suspecte. Tête n’inspirant pas confiance. Tête bien de chez nous. Tête froide. Tête chaude. Tête dans un étau. Drôle de tête. Tête que l’on se paye de quelqu’un. Tête que l’on fait. Tête d’enterrement. Tête mise à prix. Tête à chapeaux. Tête chauve. Tête  lourde. Tête qui tourne. Détournement de tête. Tête haute. Tête de classe. Tête que l’on se tape contre les murs. Tête que l’on ne sait plus où donner. Tête et cœur. Tête à la place du cœur. L’inverse. Tête de femme de tête. Tête de quelqu’un à quoi l’on jette des mots, ou des assiettes. Tête de quelqu’un à quoi l’on se jette soi-même. Tête donnée à couper. Tête que  l’ont dit que l’on a. Tête que l’on se fait faire. Tête de pipe. Tête sans cervelle. Tête par où passe une idée. Tête où l’on se fourre une idée. Tête dans laquelle on cherche. Tête que l’on se casse. Tête que l’on se monte pour pas grand-chose. Tête où l’on se met martel. Tête sur quoi retombe une faute. Pauvre tête.

 

Lien vers le DOSSIER L (pdf) consacré à Nicole MALINCONI par Éric Allard en 2005 pour le Service du Livre Luxembourgeois.

Lien vers l’interview de Nicole MALINCONI par Jacques De Decker en décembre 1985, pour parler de son premier livre, Hôpital silence, paru aux Editions de Minuit, et réédité dans la collection Espace Nord avec une préface de Jean-Marie Klinkenberg.

 

LES DOSSIERS DE REMUE-MÉNINGES (III) : CAROLINE LAMARCHE

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UNE LITTÉRATURE TONIQUE

Prenez, lisez, voici mon corps.

Caroline Lamarche

La besogne des mots

Caroline Lamarche écrit dans le vif des mots, dans un style qu’on pourrait  qualifier d’expressionniste, travaillant la forme plus que la couleur, axé sur les pulsions et les ruptures de sentiment, et réduisant à leur emploi minimum qualificatifs et adverbes, cet ornement du langage. Ce sont les substantifs qui comptent, les mots qui affirment une présence, définis par leur besogne plutôt que par leur sens, comme le conçoit Bataille. Pas de chapeau ou de larges manches pour faire illusion.

Elle défend une écriture qui montre ses failles, ses fractures, avec des déséquilibres qui font avancer. Non une littérature léchée, fermée, immobilisée. Le prêtre du Jour du Chien prend deux cailloux lisses en main et finit par observer que celui qui irradie le plus, possédant ce pouvoir d’ « appeler les caresses » est celui dont « l’envers est creusé d’une strie, présente une imperfection,  une blessure »  –  à l’image du sexe de la femme. Court dans les livres de Caroline Lamarche ce goût pour l’inaccompli, l’inadéquat, les « abandonnés de naissance ».

 

Un physique de rêve

Avec 3 romans, des nouvelles et des poèmes, Caroline Lamarche a fait entendre une voix singulière. Si elle a écrit un roman érotique, La nuit l’après-midi, elle s’est toutefois démarquée  d’un « peloton de romanciers et romancières interchangeables » qui, ces dernières années, ont cru faire preuve d’innovation en  parlant platement de sexe, avec un « excès de réalité » et dans une « désoccultation menée tambour battant », opération qui s’est avérée sans prise sur le lecteur. Il n’en est résulté « rien d’étrange, d’insondable, de délicieux ni même de repoussant», fait remarquer Annie Le Brun dans un essai, Du trop de réalité, paru chez Stock. Le Brun rappelle ce qui, d’après Hans Bellmer dans sa Petite Anatomie de l’inconscient physique, rend perceptible tel détail physique.

« Tel détail, telle jambe, accessible à la mémoire et disponible, bref n’est réel, que si le désir ne le prend pas fatalement pour une jambe. L’objet identique à lui-même reste sans réalité. »

Les descriptions de relations charnelles rudes qu’entretient la narratrice avec l’ « homme roux » sont mises en perspective par la naissance de chatons, par les marques de tendresse que leur prodigue leur mère.  Elles sont peuplées de « comme », de métaphores empruntées au monde extérieur, au « mouvement des choses »,  les transportant à un niveau de conscience, d’intériorisation bien éloigné de la surface de la peau qui enregistre les vibrations sensorielles, où naît ce trouble qui se transmet au lecteur.

«  Il me perfore sans répit, mon ventre est une cloche contre laquelle sonne un battant monstrueux « ; « Mon sexe est une toupie qu’il fait tourner de plus en plus vite, à coups de fouet… » ; « Mon esprit est pieds nus, un jeune dieu au réveil que mon sexe mange, puis écoute à pulsations fines, petite lampe fragile dans son rouge ostensoir. »

Caroline Lamarche s’inscrit hors des limites de cette réalité en empruntant au domaine du rêve qu’elle a beaucoup pratiqué à titre personnel. L’Ours commence par ces mots : « Une nuit, je fais ce rêve : je suis dans un grand lit, avec un inconnu. »

Au début de  La nuit l’après-midi, celle qui parle reconnaît avoir « répondu à un songe ». Le prêtre du Jour du chien commence par déclarer : «  Il est étrange que je n’aie pas encore rêvé  de ce chien, alors que sa course démente m’habite tout le jour » .

Les différents narrateurs font découler leur témoignage d’un rêve  préalable, d’ une espérance : ils emploient toutes leurs forces à vivre ce rêve jusqu’à son terme.

Le corps du texte

Caroline Lamarche met en relation, en communion le corps et le texte, le texte étant  le corps fait Verbe. L’écrivain écrit avec son corps et, en toute logique, devenir chaste (comme le veut la narratrice de L’Ours) équivaut à éliminer du corps tout ce qui ne sert pas à cet usage. On peut lire que « l’écrivain partage avec le prêtre le privilège de paraître parfaitement désincarné »  et que « nos rapports étaient purement littéraires, c’est-à-dire purement liturgiques »

Pour parvenir à cela, il faut avoir éprouvé l’infinie capacité des corps dont on est dans l’ignorance.

« Tant que vous ne saurez pas quel est le pouvoir d’être affecté d’un corps, vous n’aurez pas la vie sage, vous n’aurez pas la sagesse. » dit Gilles Deleuze commentant Spinoza. A quoi on peut ajouter : Et vous ne pourrez pas écrire !

« De tout temps, mon corps m’a sauvée. » écrit la femme de La nuit l’après-midi  qui affirme par là que la confiance en son corps est la condition pour le mettre à l’épreuve (des coups, des éléments), dans le but de le tonifier, d’augmenter sa puissance d’agir.

Et cette phrase qu’on peut lire, superbe définition de l’écriture :  « Je me dis qu’il faut écrire comme on plante sa lame dans un corps détesté, avec un détermination telle que le sang nous épargne. ». On repense à Georges Bataille, l’auteur de La Littérature et le mal, que Lamarche aime, et à cette interrogation qu’il pose pour guider notre choix vers les vrais livres :  « Comment nous attarder à des livres auxquels sensiblement l’auteur n’a pas été contraint ? »

A la fin de L’Ours, Mariuca, l’amie de l’adolescence, la presque sœur, se donne la mort en empruntant la moto de son père. On ne s’étonnera pas d’apprendre que Caroline Lamarche écrive un livre sur le suicide.

Éric Allard

 

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INTERVIEW

 

Vous ne tenez pas à impliquer des êtres proches dans vos livres bien que vous donniez souvent l’illusion que la narratrice se confond avec l’auteure. Le devoir de l’écrivain est-il de ne pas s’identifier à ses personnages? Comment y parvenir ?
Je ne pense pas que la narratrice se confonde avec l’auteure. Auquel cas ma vie serait un roman. Ce qu’elle n’est pas. Par contre, le devoir de l’écrivain est bien de s’identifier à chacun de ses personnages, du plus visible au plus discret, il faut même s’identifier aux animaux et aux objets.

Que pensez-vous d’une démarche, a priori différente de la vôtre, entreprise par entre autres écrivains Christine Angot, Serge Doubrovsky ou Michel Leiris ?
Ce que j’ai lu d’Angot et de Doubrovsky provoque chez moi une sorte de recul. Impression qu’il manque une distance entre la vie et l’oeuvre, précisément. Qu’il y a « viol » des personnes identifiables dont se nourrit le récit. Pavese disait qu’un personnage de roman est une émanation de deux ou trois personnages vivants, une sorte de synthèse alchimique. En ce qui me concerne, c’est le cas. Je ne peux écrire un livre que lorsque je rêve du personnage principal, qui n’est ni untel, ni untel, mais une fiction née des émotions qu’untel plus untel, révélateurs malgré eux d’un secret qui m’est propre, ont fait naître en moi. Ce genre de vision me vient au terme d’un travail d’écriture intense, mais qui ne suffit pas toujours : il faut compter aussi avec le temps, avec l’alchimie souterraine de la mémoire, qui a ses saisons, son rythme. Dans le « Jour du chien », c’est dans le personnage du camionneur, qui est, à priori, le plus éloigné de moi, que je me retrouve le mieux. Dans mon recueil de nouvelles, l’oiseau mécanique de la nouvelle « J’ai cent ans » parle infiniment plus de moi que toutes les histoires où je mets en scène une femme qui dit « je ». Dans une autre nouvelle, « Léo et moi », le personnage de Léo est fait de trois personnes que j’ai rencontrées en l’espace de vingt ans. Souvent, une personne qui
déboule dans ma vie ranime des visages que je croyais oubliés.

Attribuez-vous des traits ou opinions personnelles, des faits qui vous sont arrivés ou dont vous avez été témoins, à vos personnages ? Par quelle transformation aboutissent-ils sur la page? (un exemple, peut-être…)
Tous les écrivains s’inspirent de leur vie et de celle des autres : il n’est pas d’autre matériau, l’imagination à l’état pur n’existe pas. Mais cette « utilisation » ne peut se concevoir qu’au prix d’une démarche formelle exigeante, approfondie, un peu comparable au « travail de rêve » décrit par Freud. Condensation, déplacement, etc.
Exemple : « Le jour du chien ». Je dédie ce livre au chien aperçu sur l’autoroute le 20 mars 1995 sur l’autoroute E411. Il y a donc eu un vrai chien, et moi, dans une voiture. Le chien du livre, lui, est une figure mythique, un objet de transfert pour 6 personnages dont aucun ne peut se confondre avec l’auteure que je suis, même s’ils m’empruntent, par des voies détournées, des réflexions ou des traits de caractères.

Observez-vous une évolution dans votre technique d’écriture (sur quels points, dans quel sens) ?
J’avance moins à l’aveuglette, je bâtis une sorte de synopsis avant d’écrire. Par ailleurs je travaille avec moins d’ »états d’âme », en faisant usage de ma force (ou de ma faiblesse) de manière plus apaisée.

Quels sont les paysages originels qui ont nourri votre imaginaire, au sens où les entend Olivier Rolin, » lieux des années d’apprentissage, espaces sentimentaux par quoi nous sommes attachés au monde, les isthmes de la mémoire« ?
Le Nord de l’Espagne, le Sud de l’Irlande, le parc de Versailles, la ville
de Paris, les Fagnes, une propriété familiale dans la région de Liège.

Vous vivez en Belgique. Quelles sont les particularités de la Belgique auxquelles vous êtes attachée et qui vous font rester ici plutôt qu’ailleurs ?
La qualité de la vie et des relations. La proximité de Bruxelles, cosmopolite, créative envers et contre tout, vivable point de vue mobilité et espaces verts. Mais je ne suis pas amoureuse de la Belgique ni de Bruxelles. Impression que c’est un non-pays, une non-ville. Je ne suis de nulle part. Ou plutôt des lieux (cités plus haut) qui m’ont marquée
poétiquement. Auxquels peuvent s’ajouter Berlin ou Londres, et auxquels s’ajouteront, je l’espère, d’autres lieux.

Dans quelle tradition littéraire érotique inscrivez-vous La Nuit l’après-midi ?
J’ai écrit « La nuit l’après-midi » sans avoir lu un seul livre érotique de ma vie. Ensuite j’ai découvert de très belles choses. Bataille est ma référence favorite. « L’histoire de l’oeil » surtout, mais aussi ses écrits théoriques.

Quels ont vos maîtres en écriture? Quels sont les écrivains d’aujourd’hui dont vous appréciez le travail ?
Kafka. Flaubert. Tchékhov. Carson Mac Cullers. Karen Blixen. Melville. Conrad… Ceux qui racontent des histoires. Les livres de Conrad sont très autobiographiques, mais le lecteur ne se sent jamais voyeur, il ne demande pas à toutes les lignes : tiens, est-ce que Conrad a vécu ça? Non, le caractère autobiographique se dissout dans la portée universelle du récit, voilà pourquoi, à mon sens, de tels livres parlent plus intimement à la
lectrice que je suis que les « auto-fictions » d’aujourd’hui. Je ne parlerai pas d’écrivains, mais de livres. « Rouge décanté » de Jeroen Brouwers, « Rituels » de Cees Nooteboom, « La grande Beune » de Pierre Michon, « Les grandes blondes » d’Echenoz, « Mars » de Fritz Zorn, « Le grand cahier » d’Agota Kristof, et j’en passe…

Pouvez-vous nous dire quelques mots de ce livre que vous citez dans L’ours: La gueule du lion de Kathleen Raine ?
C’est le récit du dernier amour de la poétesse Kathleen Raine, celui qu’elle éprouva pour le célèbre naturaliste Gavin Maxwell, qui était homosexuel. Amour chaste, brûlant, épreuve totale.

Quel usage faites-vous de la poésie, en tant que lectrice, en tant qu’écrivaine? Qu’est-ce qui, pour vous, la distingue fondamentalement du roman? Pourquoi cette préférence pour Apollinaire ?
Apollinaire pour l’amour, la musique, l’intelligence, la culture, l’audace, et l’actualité toujours vive de ses textes. Et parce que, dans les moments difficiles, un de ses poème, que je connais par coeur, me vient spontanément aux lèvres, et me recentre.
Je lis peu de poésie proprement dite. Ma vie ne me donne pas l’occasion de plonger dans le poème par la lecture. Le poème dit à voix haute me touche, par contre, immédiatement.
Je viens de la poésie, je suis donc exigeante en ce qui concerne la musique et le rythme de ma prose, je lis mon manuscrit à voix haute avant de l’envoyer à l’éditeur, l’audition en révèle les moindres défauts.

« La Ville Neuve ne doit s’orner d’aucune tache de couleur, son architecture seule témoigne de sa beauté« , écrivez-vous dans L’ours à propos de la maquette conçue par l’étudiant en architecture. De même, vos romans, en raison de leur force d’expression, semblent ne rendre que le noir et blanc, à l’exception notoire du rouge à propos duquel vous écrivez que « par son ambivalence, il protège du profane comme de la surabondance de sacré. » Quel est votre rapport aux images dont votre narratrice relève l’aspect inoffensif (« aucune image ne m’inquiète, chaque mot me met au supplice« ), à la couleur donc, aux arts plastiques en général ?
Dans tous mes textes (nouvelles, romans), il y a des références aux arts plastiques. De tous les sens, je privilégie la vision, à cause du travail personnel que j’ai fourni sur mes propres rêves. Je suis donc naturellement sensible au travail des peintres et à l’équilibre des couleurs. Je ne suis pas responsable de mes visions, mais bien de leur « rendu », qui
passe par les mots. Les mots : matériau ingrat, résistant, récalcitrant.

Il y a peu de références musicales ou cinématographiques dans vos livres.  Qu’écoutez-vous par ailleurs comme musiques; quels  sont les films que vous avez aimés ?
J’hésite toujours à mettre des références cinématographiques ou musicales.
Non par ignorance ou désintérêt, loin de là, mais parce que cela me pose un problème technique. Si j’évoque un tableau de Rembrandt, par exemple, je peux le décrire en quelques lignes, le faire voir au lecteur qui ne le connaît pas. Mais un film! Il faut alors raconter une histoire dans l’histoire, c’est un peu compliqué. Même problème pour la musique. J’écris en écoutant les Variations Goldberg par Glenn Gould, mais je ne mets pas Bach, ni Glenn Gould, dans mes livres, ou alors il faudrait le faire comme
Thomas Bernhard, consacrer tout un livre à Glenn Gould, de sorte que le lecteur qui n’a pas connaissance des variations Golberg par Glenn Gould « entende » néanmoins la musique. J’écoute toutes sortes de musiques, Monteverdi comme Manu Chao, Ella
Fitzgerald comme Chopin. J’aime les films de Cassavetes, de Godard, de Kurosawa, « Blow up » d’Antonioni… Le dernier film qui m’a fascinée : « Festen », de Vintenberg.

Vous réactivez la figure anachronique du prêtre? Pourquoi cet intérêt?
Qu’est-ce que la figure du prêtre vous sert-elle à exprimer ?
La figure du prêtre me sert à exprimer mon propre rapport à la chasteté, telle que la décrit la tradition spirituelle. La chasteté comme moyen d’accéder à la vision. Ou comme manière de se donner à tous en n’étant à personne. La chasteté comme réservoir d’énergie. On est bien loin des idées simplistes que véhicule le discours courant.
Par ailleurs les êtres « anachroniques », peut-être précisément parce qu’ils sont « hors de notre temps », qu’ils ne correspondent en rien aux stéréotypes véhiculés par les médias, qu’ils n’ont pas, ou plus, de pouvoir, portent un regard très aigu sur notre société. Ce sont des révélateurs.

Vos écrits témoignent de beaucoup d’attention portée aux visages, à
l’oeil (« la lampe du corps, c’est l’oeil« ) – ce qui l’entoure et le désigne (cils, sourcils). Est-ce en raison de leur charge expressive, de ce qu’ils disent des possibilités du corps, des souffrances cachées, des émotions réprimées… ?
Oui. La perfection d’un visage m’importe peu. Je le trouve toujours extrêmement beau s’il est nu, s’il se donne. C’est très rare. Cela dépend du regard qu’on lui porte.

Pouvez-vous nous dire quelques mots du livre, du roman sur lequel
vous travaillez en ce moment ?
Je travaille le thème du suicide. C’est le sujet le plus difficile qui soit. Non que je veuille être exhaustive, malgré le « devoir d’enquête » que je me suis imposé : il y a des bibliothèques pour cela, des centres de prévention, et les innombrables histoires que les gens vous racontent dès que vous dites le mot. Mais parce l’acte de se prendre la vie est tellement individuel que seule l’écriture, acte individuel par excellence, peut en rendre compte dans tout son mystère. Un livre comme « Oui » de Thomas Bernhard n’explique rien. Mais on « comprend » tout, dans le sens de « prendre avec soi », de s’identifier à la personne qui, à la fin du livre, s’ôte la vie. De même, un récit comme « l’artiste de la faim » de Kafka, qui rend compte d’un suicide « passif » en quelque sorte, en dit infiniment plus que toutes les théories sur la perte de sens du monde contemporain.

Propos recueillis par Éric Allard

Afbeeldingsresultaat voor caroline lamarche écrivaine

Un INÉDIT de CAROLINE LAMARCHE

LA PORTE D’EN-BAS

Je devais me rendre pour parler de mon livre dans une école qui surplombait un fleuve. C’était un pensionnat de jeunes filles de bonne famille. Je me suis perdue, je crois que je n’avais pas envie d’arriver, pourtant il le fallait. Je me suis arrêtée au bord du fleuve qui roulait souplement ses eaux brillantes et j’ai frappé à la porte d’une petite maison ouvrière.

Une femme est apparue, suivie d’un homme soupçonneux. Leurs visages étaient d’une laideur qui aurait pu être méchante, mais qui me fut bonne, à cause de tous les frais visages de jeunes filles en uniforme que j’allais devoir affronter. La femme m’indiqua la route à suivre, à flanc de colline, elle le fit dans son accent d’en-bas. Je crois que l’homme buvait, sa tête bourgeonnante disait quelque chose de cet ordre, et peut-être aussi de l’ordre de battre de temps en temps sa femme ou de jouer aux cartes en mangeant de la tarte au riz. Comment savoir? Là, en tout cas, il n’y avait pas beaucoup de lumière et pas beaucoup d’argent, pas beaucoup de paroles non plus. Un chien aboyait au bout d’un
couloir sombre.

Plus tard, les visages des jeunes filles, leurs poignets fins et blancs sous la manche d’uniforme m’ont fait oublier cette porte entrouverte au fond de la vallée. Les fenêtres de l’école donnaient sur le fleuve qui brillait en contrebas, large et calme, les jeunes filles dominaient le paysage de la hauteur de la colline et de leur buste, et en bas, me disais-je, la porte s’est refermée dans la petite maison sombre, le chien s’est tu.

Le professeur était un jeune intérimaire à peine plus âgé que ses élèves. Il me dit avec un léger embarras qu’il n’avait plus mon livre, car dernièrement la maison de ses parents avaient brûlé, et, dedans, sa bibliothèque. Mais, parce qu’il l’aimait, il connaissait mon livre par coeur, d’ailleurs ses notes sur mon livre étaient restées à l’école, dans un cartable de cuir qui avait échappé au désastre. Il me parlait en souriant, ses cheveux étaient fins avec une mèche épaisse, il avait la tête d’un chevalier de la Table Ronde. Je lui ai demandé ce qu’il enseignait précisément, la littérature du Moyen-Age, de la Renaissance, du Siècle d’Or – dans ce cas mon livre constituait une exception, une sorte de récréation improvisée -, ou le vingtième siècle, dans lequel j’étais entrée par la petite porte, celle d’une enfant du pays dont les livres sont publiés à Paris, et qui, dès lors, devient quelqu’un qu’on montre : à quoi ça ressemble un écrivain? Il me répondit que, par ordre du Ministère, il lui était interdit, de même qu’à tous les professeurs de ce pays, d’enseigner l’histoire littéraire. Il lui fallait procéder par thèmes, et le thème de cette année était le héros. Le héros dans la Chanson de Roland comme dans le don Quichotte, l’antihéros chez Céline, quelques héros ratés, peut-être, dans mon livre, et tout cela se mélangeait, les héros n’appartenaient à aucune époque et les livres, désormais, étaient sans âge, arrachés du ventre de l’Histoire, pensait avec mélancolie le jeune professeur (je lisais alors dans ses pensées).

Parfois, j’ai envie de tomber dans un fleuve brillant et très froid et de suivre son cours jusqu’à la mer pour me guérir de tout ce qui ne va plus dans le sens de l’Histoire, pensait encore le jeune professeur. Sa maison avait brûlé, et dans sa maison, mon livre.

BIBLIOGRAPHIE [au moment de la parution du numéro]

Caroline Lamarche est née en 1955
L’arbre rouge, poèmes, éditions Caractères, Paris,1991.

La nuit l’après-midi, roman, Spengler, Paris 1995, Minuit, Paris, 1998.
J’ai cent ans, nouvelles, L’Age d’homme, Lausanne, 1996.

Le jour du chien, roman, éditions de Minuit, Paris, 1996 Prix Rossel 1996.
Dix, recueil collectif, Grasset-Les Inrockuptibles, Paris 1997.

L’ours, Gallimard, Paris, 2000.

Paru dans le REMUE-MÉNINGES #24 de Juin 2001

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CAROLINE LAMARCHE ET SES LIVRES

Afbeeldingsresultaat voor caroline lamarche écrivaine

Caroline Lamarche sur le site de L’ARLLFB

Ses publications chez Gallimard 

Ses publications aux Editions de Minuit 

Ses publications aux Impressions Nouvelles 

Le site de CAROLINE LAMARCHE 

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À LIRE AUSSI !

Les Dossiers de REMUE-MÉNINGES (I) : JEAN-PHILIPPE TOUSSAINT

Les Dossiers de REMUE-MÉNINGES (II) : ANDRÉ BLAVIER 

 

Les dossiers de REMUE-MÉNINGES (II): ANDRÉ BLAVIER, L’INQUALIFIABLE

Dans le numéro 21 de la revue REMUE-MENINGES de 1998, j’avais consacré un dossier à Andre BLAVIER, sous titré L’Inqualifiable, avec notamment une interview réalisée par téléphone – fixe, il va sans dire – de l’écrivain verviétois.

 

BLAVIER_Andre.GIF« Toi qui crus me connaître et n’y vis que du feu,

Moi qui fus transparent comme marc ténébreux »

 

Ce qui surprend à la lecture des articles sur André Blavier est la profusion de qualificatifs, relayés par le compte-rendu de ses appartenances, dont on use à son propos pour le définir, traduisant la difficulté (à laquelle je n’échapperai pas) à traiter le sujet comme si le sujet en question (verviétois, comme on sait) prenait un malin plaisir, malgré un apparent bon vouloir à tendre à l’appareil critique un trompe-l’œil propre à dévier ses tirs sur une cible distincte de sa personne. On n’atteint pas André Blavier, on le manque !

A force d’être partout célébré, est-ce qu’il ne serait pas simplement de nulle part ? Sinon une navette lancée dans le cosmos littéraire depuis les bases Jarry et Queneau afin d’y sonder les confins encore inexplorés.
André Blavier en graphonaute, monomaniaque du mot (« c’est l’amour le plus profond que j’aie jamais éprouvé ») délesté de pesanteurs humaines : répétition confuse et embrouillamini des formes, vanités diverses et souci de briller au firmament des lettres, et ennui surtout, le sentiment constituant le repoussoir de la machine Blavier. Cet ennui dont il se sauve à nouveau avec Jane Graverol pour fonder, sept ans plus tard, Temps Mêlés, cet ennui qui toujours le fait mesurer ses lectures à son aune…

André Blavier, écrivain potentiel, dans le sens de la littérature du même nom (à l’Ouvroir duquel il est à l’origine avec quelques autres au début des années 60) ? Ecrivain donc qui, employant les mots de Jacques Bens parlant de la littérature, « ne se limite pas aux apparences, contient des richesses secrètes, se prête volontiers aux explorations », mais qui, en même temps, « résiste aux lectures », ce qui n’est pas paradoxal car le « premier postulat de la potentialité, c’est le secret, le dessous des apparences et l’encouragement à la découverte ».

L’homme Blavier et, dans son entourage proche, l’écrivain résiste à l’enquête, au recensement auquel on voudrait le soumettre. Se produit alors sur lui un jet de leurres colorés, de simili définitions qui égarent comme autant de fausse pistes amenant à brouiller la trace du « peau-rouge  qui n’a jamais marché dans une file indienne » (cher à Chavée) qu’on aime à voir en lui.

Jacques Roubaud disait récemment (Les Inrockuptibles, 01.06.98) : « On essaie de savoir ce que c’est mais ce que c’est – quoi que ce soit – ne peut émerger d’une liste de propriétés et tout ce qu’on est capable de donner, c’est une liste de propriétés. »

De la pataphysique qu’il pratique, André Blavier a emprunté le masque de la conformité, laissant les benêts se satisfaire du dessus des choses, se contenter de la pelure superficielle de l’oignon (que doit être, selon Queneau, l’œuvre littéraire) ou se faire berner par toute systématisation ou science abusive qui prendrait le hasard ou la vérité en otage, aliénant subjectivité et autres échappées dans l’imaginaire à un grillage de supposée raison.
Dès lors, prétendre définir par une de ses propriétés ou interprétations un phénomène virtuel, riche en potentialités diverses, fut-il, ce phénomène, André Blavier, équivaudrait à dépeindre une transparence, relèverait de l’inqualifiable…

E.A.

 

L’INTERVIEW D’ANDRÉ BLAVIER

« Les questions ne sont jamais indiscrètes ; les réponses le sont parfois. » Oscar Wilde


Vous découvrez Raymond Queneau en 1942 qui vous permet, dîtes-vous, d’échapper au désespoir. S’ensuit une longue correspondance et de belles aventures littéraires. Quel livre de Queneau conseilleriez-vous pour aborder son œuvre ?

Pierrot mon ami ou Zazie dans le métro. Sinon, la trilogie Saint Glinglin et tous les autres…

 

Vous avez rassemblé les Ecrits complets de Magritte qui furent publiés en 1979. Quel but poursuivait René Magritte dans ses écrits ?

Se débarrasser d’une corvée, canular parfois, puis tenter inlassablement (ça peut lasser !) de se soustraire aux explications et interprétations des autres.

Magritte associait ses amis poètes à la composition des titres de ses tableaux. Avez-vous assisté à une de ses réunions ?

Non

Quels sont, d’après vous, les trouvailles les plus heureuses ?
               Presque toutes.

 

MOT ET VERS  

Vous possédez une vaste culture poétique. Quels sont les vers qui vous viennent à l’esprit (état présent de votre mémoire poétique) ?

Villon, Queneau, Norge, Mac Orlan, etc. etc.

 

« compétitivité » est un des mots les plus laids. Avec « anticonstitutionnellement » (Cinémas de quartier).

Quel est le plus beau mot ?

Pour moi : subsumer.

 

Vous rendez très bien la féminité charnelle dans vos écrits.
Quelle est l’expression ou la métaphore la plus éloquente pour désigner le sexe féminin, l’acte charnel que vous ayez lue ?

Nougé en déplorait la rareté en français. Pour moi (il était contre), le plus simble : con.

 

La plus belle épitaphe ?

J’y réfléchis pour ma dalle – mais brève.

 

MÉTHODES ET COLLES

Raymond Queneau écrit, en 1938, dans le Voyage en Grèce : « Une autre bien fausse idée qui a également cours actuellement, c’est l’équivalence que l’on établit entre inspiration, exploration du subconscient et libération, entre hasard, automatisme et liberté. Or cette inspiration qui consiste à obéir aveuglément à toute impulsion est en réalité un esclavage. Le classique qui écrit sa tragédie en observant un certain nombre de règles qu’il connaît est plus libre que le poète qui écrit ce qui se passe dans sa tête et qui est l’esclave d’autres règles qu’il ignore. »

Quelle était la position de Queneau par rapport au surréalisme ?
     A varié mais s’en est sorti et sorti libéré.

 

L’Oulipo a mené une traque au hasard dans la création artistique. En tant qu’artiste, qu’y a-t-il à redouter du hasard ?

     La facilité sans lucidité.

 

« Convaincu que c’est à l’Oulipo,

A l’Oulipo bien sûr et rien qu’à l’Oulipo

Que l’on fait bon emploi du calcul » (Cinémas de quartier)

Est-ce à dire que les mathématiques ne seraient bonnes qu’appliquées à la littérature ?

      Pures : oui. Appliquées : à rien.

 

Votre pratique de l’alexandrin et la mention de vos influences dans les Notes à Benêts à la fin de vos poèmes relève-t-elle de cette démarche visant à s’assurer un maximum de contrôle sur ce qu’on a écrit ?

     Non. Référence et révérence, même irrévérencieuse.

 

CINEMA, CINÉMOI

Vous regrettez dans Cinémas de quartier la disparition des petites salles et des amours qui s’ébauchaient dans le noir.
Quels ont été vos plus chers bonheurs de spectateur ?

     Potemkine, Freaks, Huit et demi, Ça s’est passé près de chez vous. Etc.

 

On vous voit sur certaines photos en compagnie d’André Delvaux au moment du tournage de Belle en 1973.
Dans quelles circonstances avez-vous été mêlé à ce tournage ?

    Filmant en partie à la bibliothèque de Verviers, André Delvaux m’introduisit au dernier moment dans le scénario…

 

ÉCRIVAINS ET FOUS LITTÉRAIRE

Êtes-vous toujours à la recherche de fous littéraires ?

   Oui, mais je me refuse aux prix pratiqués par les libraires.

Connaissez-vous des écrivains reconnus qui sont des fous littéraires qui s’ignorent ?

   Que trop.

 

Vous vous déclarez Wallon et universel. Vous avez traduit Ubu roi en wallon. Le wallon a-t-il généré des chefs d’œuvre ? Lesquels, par exemple ? Est-il encore à même d’en susciter ?

Pourquoi pas ? Mais je n’y crois guère. Je commence la traduction d’Ubu cocu.

Quels sont, d’après-vous, les écrivains (tous genres confondus) qui ont, dans ces trente dernières années, fait le plus avancer la littérature ?

La Pataphysique nie le progrès, donc…

 

RENCONTRES ET TEMPS MÊLÉS 

En décembre 1952, vous faite paraître le premier numéro de Temps mêlés. D’autres revues viendront par la suite comme, entre autres, le Daily-Bul et Phantomas.
Quelles étaient les relations entre les revues à l’époque ?

Amicale jalousie et collaboration.


Dans un numéro de Temps mêlés de 1958, vous remettez à l’honneur Clément Pansaers. Aujourd’hui, qui penseriez-vous remettre à l’honneur ?

   Sais pas pour l’instant.

 

Nombreux sont les artistes que vous avez côtoyés ou publiés. Avez-vous des regrets ? Quel est celui que vous auriez souhaité rencontrer ?
   Miro, Picabia, Bill Copley.

 

 

UNE ÉPOPÉE MORALE ET PORNOGRAPHIQUE

« Je crois qu’on peut se faire une très haute idée de la littérature, et sourire avec bonhomie. »
Marcel Proust à André Gide

 

Le grand œuvre d’André Blavier, c’est à coup sûr Le Mal du Pays ou Les Travaux Forc(en)és qui, dans sa version définitive, doit compter un peu plus de mille vers.
« C’est à la fois le livre le plus sincère et le plus fabriqué, le plus menteur qui soit. Au lecteur de débroussailler le vrai du faux », confie André Blavier dans un entretien avec Alain Delaunois.
À la lecture de ces vers, on est d’abord dérouté comme à l’écoute d’une langue étrangère tant le vocabulaire employé est riche et sont nombreuses les références (répertoriées en fin de chaque chant dans les Notes à Benêts, histoire de rappeler qu’on n’écrit pas tout seul).
Si le propos est éminemment sensuel, « décrivant les corps, les peaux, les chairs, c’est la pornographie par définition, et je ne vois là rien de condamnable », il n’est jamais plat, mais rehaussé d’un appareil métaphorique qui rendrait presque irréel, hors d’atteinte, ce corps féminin tant vanté, détaillé au plus près.
Comme dans son roman-hommage à Queneau, Occupe-toi d’homélies, le lecteur ne sait plus à quel saint se vouer ; dans cette polyphonie, quelle méthode suivre ?Reste à se laisser gagner par le strict courant poétique, soutenu par le rythme de l’alexandrin que l’auteur apprécie parce qu’il est « à la fois sautillant et majestueux », à se laisser emporter par la terrible émotion qui sous-tend ces vers, celle qui nous pousse, pour avancer au-devant de la mort, à faire notre plein de chair et de sensation bien réelles.

E.A.

 

L’EXTRAIT

Tricotant à mes pieds comme Omphale filait,

Partageant de mes jours les mille petits faits

(Tu peux le faire à poil si le temps le permet),

Tu irais tu viendrais, placide tourniquet,

Je ne veux qu’être auprès de toi, belle alentie,

Te savoir approuvant ma pudique ferveur,

Ne veux que caresser, sans appuyer, pécheur,

Le Léthé de ton sexe et l’Ida de ton sein,

L’Etna du clitoris, le golfe de tes reins,

Le silence éloquent de ta langue dardée,

Ta crique, tribunal de mes cartels breneux,

Et ton cul, lénitif de mes prurits bestiaux,
Tes purs ongles très haut dédiant leur onyx,

Au cérumen citrin safranant tes hélix,

Ton ventre, reposoir de mes processions,

Umbilicus sicut crater eburneus,

Et ton vagie, le graal de mes dilections,

Ta toison, le scalp roux qu’appète mon pénis

Dans l’embrouillamini de frison du pubis,

Ton regard révulsé durant l’oaristys

(La peau de ta paupière est la plus douce peau,

La herse de tes cils filtrant mon farrago)

Entonné nitruant, profane eucharistie

En dépit du Gradus ad Parnassum qui veut

Ce tête-bêche-à-tête et tendre et familier,

Ta cuisse fors-jetée et moite en avant-goût

D’une reddition aussi peu tempérée

Que le mol clavecin de ton orge érogène,

Ta gorge qui fait crête et ta combe, crevasse,

Anfractueuse grotte où mon chibre s’empreint.

Evangéliquement ne veut que rendre grâces

A cette vénusté qui me glace et délace

Pour moi seul et quelques, la boucle qui la ceint

D’innocence perverse et de chaste impudeur.

J’enrage te savoir si proche et si lointaine

Toi qui crus me connaître et n’y vis que du feu,

Moi qui fus transparent comme marc ténébreux,

Pâli parmi les morts qui ne meurent qu’un peu.
Ton solstice de juin et ma sèche raison,

Ton beau début d’été et ma morte-saison,

Le satin de ta peau, les rides de mon front,

Ton livre grand ouvert, moi la page tournée,

Ta carrière esquissée et la mienne, mort-née,

Et mon cœur mis à nu, le tien en cartouchière,

L’avenir en tes yeux et dans les miens, la fin.
Cacochyme, bancal, égrotant, crapoussin.

(…)

 

Mon réel, c’est les mots, et l’unique royaume,

Le domaine enchanté de nos noces fantômes.
Mon non-dit, comme on dit, n’est pas contradictoire ;

Le réel est divers, d’ailleurs inexistant.
Pourquoi lors s’étonner de mes échappatoires

Qui laissent subsister le dilemme crucial ?

Le comique virtu et la vis tragica

Dans l’encéphale écru de lecteurs pantelants.

 

 

CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE


Occupe-toi d’homélies, Labor, col. Espace Nord, 1991.

Ecrits complets de René Magritte, Flammarion, 1979.

Les Fous littéraires, Veyrier 1982. [réédité aux éditions des Cendres, 2000]

Lettres croisées, correspondance avec R. Queneau, Labor, 1988.

Le Mal du pays ou les Travaux Forc(en)és, Yellow Now.

Le Don d’Ubiquité, entretien d’André Blavier avec A. Delaunois, Devillez, 1997.

Les livres de Raymond Queneau sont édités chez Gallimard dans les collections Folio et L’imaginaire.

Gestes et Opinions du Docteur Faustroll d’Alfred Jarry, Gallimard, pour la définition de la pataphysique.

La littérature Potentielle et l’Atlas de littérature potentielle, Gallimard, coll. Folio Essais, pour en savoir plus sur l’Oulipo.

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Les dossiers de REMUE-MENINGES (1): Jean-Philippe TOUSSAINT

REMUE-MÉNINGES est une revue carolo créée au début des années 80 par Antonello Palumbo et quelques amis, Christine Bodart, Colette Berger, Guy Demanet… Dès 1983, et surtout après le décès inopiné d’Antonello en 1993, et jusqu’en 2009, la revue a été coanimée par Pierre Schroven, Salvatore Gucciardo et moi-même.

Comme la revue n’a jamais possédé de site ou de plate-forme numérique, je rendrai compte ici d’une partie des dossiers que j’ai constitués et des interviews que j’ai réalisées.

En mai 2009, je participe en tant que figurant au tournage de Monsieur, réalisé par J.-P. Toussaint, à partir de son roman. Peu après, je lui adresse par courrier postal un questionnaire, je rédige une petite analyse de son univers artistique constitué alors de deux films et de trois romans ainsi qu’une interview promenade dans laquelle je mêle à ses réponses des extraits de ses précédents romans. Depuis, Jean-Philippe Toussaint a décroché le Rossel pour La Télévision (1997), le Médicis pour Fuir (2005) et il est pressenti cette année pour le Goncourt.

Au sommaire du Remue-Méninges n° 18 figuraient aussi Marcel Mariën, présenté par Pierre Schroven, et Karel Logist, présenté par Antonello Palumbo.

E.A.

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images?q=tbn:ANd9GcSQtX0OShC-15o6wHoX0S22QuAnk0FRHyc5d2OUlrxshZml3yIjMai 89. Bruxelles. Restaurant de la Cité Administrative. On installe les figurants aux tables; on nous sert des pommes de terre congelées et quelques feuilles de salade. Jean-Philippe Toussaint très grand, en jeans et chemise blanche, arpente, cigarette aux lèvres, le travelling aménagé le long de la baie vitrée avec une nonchalance qu’on devine inquiète. Il endosse un veston, l’enlève, le remet, échange quelques mots avec Jean-François Robin, son directeur de la photo, un sourire avec Dominic Gould, son comédien, dont on retouche le maquillage avant le tournage. Une voix féminine annonce le début du plan. Action!… « Monsieur », en complet-veston noir, parcourt avec un plateau chargé l’espace le séparant du buffet au bout du restaurant (pour s’apercevoir qu’il n’y a plus de place î) pendant que dans la salle, les convives agitent leurs couverts dans leur assiette et conversent afin de rendre l’ambiance d’un temps de midi. J-P Toussaint fait du cinéma…

A la fin du tournage nécessitant la présence des figurants a lieu une tombola à leur intention chapeautée par Alexandra Stewart (la Dubois-Lacour du film). J’approche Jean-Philippe Toussaint qui se propose de répondre immédiatement à mes questions. Surpris de cette acceptation soudaine, l’ami qui m’accompagne court chercher le dictaphone resté dans la voiture pendant que Jean-Philippe Toussaint, surpris de voir fuir mon ami, me demande le but de sa course…

Il s’assied sur le rebord bétonné pour dire ses préférences littéraires, pour dire qu’il est heureux de l’adaptation cinématographique de son premier roman par John Lvoff toujours pas distribué en Belgique. D se montre étonné de l’éloge de la critique à son égard mais l’accueille favorablement. Nous le remercions vivement et le laissons à la suite du tournage. En rebobinant la cassette, nous constatons que, dans notre précipitation, une mauvaise manoeuvre nous a empêché d’enregistrer la voix de l’auteur à l’instar de l’appareil-photo de son dernier roman qui n’enregistre pas l’image du narrateur.

A la sortie de son film, en ce début d’année, je le recontacte par écrit en lui proposant un choix de questions auxquelles il se prête aimablement à répondre de Madrid où il écrit son quatrième livre… (A certaines questions de l’interview, J-P Toussaint a répondu par un « ? » que j’ai reproduit tel quel ici. Les extraits de roman ont été choisis a posteriori.)

E.A.

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LE PETIT MONDE (ROMANESQUE) DE JEAN-PHILIPPE TOUSSAINT

« Lorsque j’ai commencé à passer mes après-midi dans la salle de bain, je ne comptais pas m’y installer; non, je coulais là des heures agréables, méditant dans la baignoire, parfois habillé, tantôt nu. » Ainsi s’ouvre le premier roman de Jean-Philippe Toussaint paru en 1985 chez Jérôme Lindon, aux Editions de Minuit. Cet auteur dont on dit qu’il s’est découvert tardivement (?) une vocation d’écrivain impose un ton neuf qui va très vite faire école (avec entre autre Jean Echenoz et Patrick Deville).

D’emblée, le narrateur est placé dans le temps de son histoire et dans le lieu à partir duquel elle va se développer, comme dans ses romans suivants : « Monsieur » et « L’Appareil-Photo ».

« Dans le domaine de la physique, pour exprimer la date, il est nécessaire de définir une origine des temps et lui attribuer conventionnellement la date zéro » dit Monsieur dans son second roman.

Cette entrée en matière n’est pas sans rappeler les premières phrases de « Molloy », roman d’un auteur apprécié de Toussaint, Samuel Beckett : « Je suis dans la chambre de ma mère, c’est moi qui y vis maintenant. Je ne sais comment j’y suis arrivé. »

Le narrateur de Toussaint est mis dans une position qu’il n’a pas voulue, dont les coordonnées spatiales et temporelles lui échappent momentanément mais avec lesquelles il va bientôt jouer. A l’encontre de « Molloy », le lieu d’origine n’est jamais, chez Toussaint, chargé affectivement (salle de bain, bureau administratif, école de conduite).


La suite des lieux de passage (chambres d’hôtel, d’ami(e)… ) où vont séjourner les divers narrateurs (à part « Monsieur », les romans sont écrits à la première personne) peut être interprétée comme le signe de la quête, justement, de ce lieu originel -contenant « toute l’étendue de l’immobilité »- duquel ils ont été, dans un temps précédent celui du roman, exclu…


L’attitude désinvolte des personnages pourrait laisser croire que c’est la vie qui impose son cours à leur destinée, alors qu’en vérité ils ne font que déployer des ruses de savant pour déjouer ses pièges, et retourner à leur avantage les situations souvent embarrassantes qui se présentent à eux.

« Elle se méprenait en effet sur ma méthode, à mon avis, -dit le narrateur de l’Appareil-photo-, ne comprenant pas que tout mon jeu d’approche assez obscur en apparence, avait en quelque sorte pour effet de fatiguer la réalité à laquelle je me heurtais, comme on peut fatiguer une olive par exemple. »

C’est la réalité qui s’épuise à la « résistance passive » des personnages pour épouser peu à peu la forme que leur fait prendre leurs pensées. Toutes les occasions leur sont, de fait, prétexte à se retrancher dans le monde « délicieusement flou et régulier » de leur esprit en quête de la « tranquillité de l’âme » à laquelle ils aspirent. (Les lectures de Monsieur, dans le film, font toutes référence à ce thème). La fourchette dont se servent les personnages pour fatiguer l’olive de la réalité est le regard proprement spirituel (« Le regard, dit Monsieur. Une vue de l’esprit, oui ! ») qu’ils posent en permanence sur le monde extérieur, et qui les fait voir l’absurdité ou le burlesque des événements les plus ordinaires, quand ils sont considérés en dehors de tout contexte et de toute visée pratique.


Les personnages tendent à la neutralité mais concèdent volontiers à leur entourage des parts de leur liberté d’action par crainte d’afficher clairement une attitude qui perturberait le monde qu’ils sont occupés d’observer. Sous leur regard, tout devient anecdotique (« Monsieur, un puits d’anecdotes « ), somme d’histoires autonomes, incapables de pénétrer leur âme, et au bout du compte, inoffensives. Ils ne sont jamais enfermés dans une physionomie, un caractère assigné, un domicile fixe, une condition sociale contraignante ou même un nom. S’ils se trouvent par la force des choses dans des « situations bloquées », ils n’en gardent pas moins la possibilité de s’en échapper, ne fut-ce que par la pensée, de se fuir…


« Je pensais, oui, et, lorsque je pensais, les yeux fermés et le corps à l’abri, je simulais une autre vie, identique à la vie dans ses formes et son souffle, sa respiration et son rythme, une vie en tous points comparable à la vie, mais sans blessure imaginable, sans agression et sans douleur possible, lointaine, une vie détachée qui s’épanouissait dans les décombres exténués de la réalité extérieure. » (L’Appareil-photo).


Leur présence est tout intérieure, pour ainsi dire flottante, à la façon d’un corps immobile sur l’eau qui n’en est pas moins affecté par les chocs ondulatoires se produisant à la surface.

Les personnages sont célibataires (« Comme Paul Guth, une image du gendre idéal « ) ou bien dans un état de déséquilibre affectif qui va les mener d’une femme à l’autre (parfois la même) après un détour par leur être comme si, pour (re)trouver une femme, ils devaient opérer une mise au point préalable sur eux-mêmes. Ils ne sont jamais si touchants, ces funambules, que lorsqu’ils basculent dans l’abîme des sentiments face auxquels ils ne peuvent opposer aucune stratégie apprise. Tous excellent par ailleurs dans les jeux de société (échecs, monopoly, ping-pong, scrabble, fléchettes,…), n’étant vraiment à l’aise que dans les divers types de représentation du monde.


L’épisode de l’appareil-photo volé par le narrateur de son troisième roman sur le bateau qui le ramène d’Angleterre est révélateur de cet itinéraire intérieur. Sur les photos prises par un touriste anonyme qu’il fait développer, le narrateur découvre, à l’arrière-plan d’un des clichés, la silhouette de la femme qui l’accompagnait. Cet épisode démontre aussi la quête d’identité qui s’empare du narrateur qui, photographiant ses pieds au hasard d’une course dans les couloirs du car-ferry, ne découvre, après développement, « qu’un cliché monochrome, sous-exposé avec, ça et là, – constate-t-il – quelques ombres informes comme d’imperceptibles traces de son absence. »

Les trois premiers romans de Jean-Philippe Toussaint apparaissent comme autant d’énigmes à résoudre (théorème de Pythagore dans la « Salle de Bain », principe de Schrôdinger dans « Monsieur », sous-exposition du cliché dans « l’Appareil-photo »). La vie demeure pour ses personnages aussi mystérieuse que pour les enfants dont ils recherchent le contact afin de leur donner à comprendre les grands principes de l’existence. Il y a une volonté pédagogique bien terrestre chez ces Pierrots lunaires…car, somme toute, entre l’immobilité et le mouvement, le noir et le blanc, l’abstraction et la figuration, le non-sens et la causalité, ce qui les anime est la persistante question que pose l’étonnement d’être là, transpercé vivant par les fléchettes du temps présent.


La vie, pour Monsieur Toussaint, un jeu d’enfant?…

E.A.

 

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INTERVIEW PROMENADE

DES GOUTS ET DES COULEURS…

 

« J’étais allongé, détendu, les yeux fermés. Je songeais à la dame blanche,
boule de glace à la vanille sur laquelle on épanche une nappe de chocolat
brûlant. Depuis quelques semaines, j’y réfléchissais, d’un point de vue scientifique (je ne suis pas gourmand) , je voyais dans ce mélange un aperçu de la perfection. Un Mondrian. (. . .) 

Ce qui me plaît dans la peinture de Mondrian, c’est son immobilité. L’immobilité n’est pas l’absence de mouvement, mais l’absence de toute perspective de mouvement, elle est mort. La peinture, en général, n’est jamais immobile. Comme aux échecs, son immobilité est dynamique. Chaque pièce , puissance immobile, est un mouvement en puissance. Chez Mondrian, l’immobilité  est  immobile,  peut-être pour cela est-qu’ Edmondsson trouve que Mondrian est chiant. » (La Salle de Bain, Minuit)

— Quels sont vos peintres préférés?

JPT –  J’en oublie sûrement.

 

« Je me levai, mis un disque et allai me rasseoir. Ah quel bonheur à la porte du garage, quand tu parus dans ta superbe auto, papa, il faisait nuit mais avec l’éclairage, on pouvait voir jusqu’aux flancs du coteau. Charles Trénet, dis-je. Nous partirons sur la route de Narbonne, toute la nuit le moteur vrombira, et nous verrons les tours de Carcassonme se profiler à l’horizon de Barbera. Vous n’avez pas de disques de Franck Zappa? me demanda Pierre-Etienne avec une supériorité amusée. Non aucun, dis-je. Je terminai mon verre de whisky à petites gorgées et le déposait sur table. » (La Salle de Bain.)

 

– Quel est votre genre musical préféré? Et dans ce genre, vos musiciens ou interprètes favoris?

JPT   – ?


« J’avais acheté un bloc de papier à lettres chez le marchand de journaux et, dans ma chambre, assis à la grande table ronde, avait tracé deux colonnes sur le papier. Dans la première, j’avais inscrit le nom de cinq pays : la Belgique, la France, la Suède, l’Italie et les Etats-Unis et, à côté, dans la seconde, je consignais les résultats de mes parties de fléchettes. Après cette première phase, éliminatoire, j’organisai une rencontre entre les deux équipes nationales ayant totalisé le plus de points. La finale opposa laBelgique à la France. Dès lapremière série de lancers, mon peuple, très concentré, prit facilement l’avantage sur ces maladroits de Français. » (La Salle de Bain.)

Quelles sont les villes que vous aimez?
JPT  – Rome, Ostende.


ROMAN, VOUS AVEZ DIT ROMAN ?

« C’est encore un des rares trucs qui lui aurait bien plu, ça, à Monsieur, peintre, comme parent d’élève du reste, dans le genre tranquille, une réunion par trimestre, ou écrivain, encore qu’aux mots il lui confia qu’il préférait la lumière (c1 était peut-être là son côté ouvert, oui, tourné vers la vie). » (Monsieur)

Quels sont vos auteurs préférés? Vos principales « influences
littéraires »?

JPT – Beckett, Kafka, Flaubert, Nabokov, Gombrowicz, Proust, Bernhard. Je venais de lire Crimes et Châtiments lorsque j’ai commencé à écrire la toute première fois, je venais de lire L’Homme Sans Qualités quand j’ai écrit la Salle de Bain, Béton quand j’ai écrit Monsieur (il y a peut-être une influence de Bernhard dans ce livre, dans la manière de traiter la fin comme un début), et j’ai beaucoup relu Molloy et Lolita en écrivant l’Appareil-Photo.

« Autour de Monsieur, maintenant, c’était comme la nuit même.

Immobile sur sa chaise, la tête renversée en arrière, il mêla de nouveau son regard à l’étendue des deux, /’ esprit tendu vers la courbure des horizons. Respirant paisiblement, il parcourait toute la nuit de la pensée, toute, loin dans la mémoire de l’univers, jusqu’au rayonnement du fond du ciel. Atteignant là l’ataraxie, nulle pensée ne se mut plus alors dans l’esprit de Monsieur, mais son esprit était le monde – qu’ il avait convoqué.  » (Monsieur)

—  Vos romans traitent en filigrane de questions scientifiques et
philosophiques. Lisez-vous des ouvrages scientifiques, philosophiques?

JPT – Au moment d’écrire Monsieur j’ai beaucoup lu de livres de physique, je m’y suis énormément intéressé, comme un amateur. Je lisais des livres de physique quantique, qui traitaient de (‘infiniment petit, et des livres d’astronomie qui traitaient de (‘infiniment grand, de l’univers (j’avais d’ailleurs un télescope à ce moment-là dans ma maison en Corse).

—  Que pensez-vous de l’appellation « nouveau nouveau roman »,
mouvement dans lequel vous faites un peu figure de chef de file? En quoi
vous apparentez-vous (et/ou vous différenciez-vous) des auteurs du nouveau roman « traditionnel »?

JPT – Elle n ‘est pas très heureuse, ne promet rien qui vaille pour ceux qui viendront après nous. Aurons nous un nouveau nouveau nouveau roman?

« De retour à l’hôtel, je me perdis dans les étages. Je suivais des couloirs, montais des escaliers. L’hôtel était désert; c’était un labyrinthe, nulle indication ne se trouvait nulle part. Au détour d’un pallier tapissé de liège, agrémenté déplantes vertes, je finis par retrouver le corridor qui menait à ma chambre. » (La Salle de Bain).


Votre univers romanesque vous semble-t-il apparenté d’une certaine façon à celui de Kafka?

JPT  – J’ai beaucoup lu le Journal de Kafka, qui pour moi est un des meilleurs textes que je connaisse.

« Edmondsson me trouvait oppressant. Je laissais dire, continuais à jouer aux fléchettes. Elle me demandait d’arrêter, je ne répondais pas. J’expédiais les fléchettes dans la cible, allais les rechercher. Debout devant la fenêtre, Edmondsson me regardait fixement. Elle me demanda une nouvelle fois d’arrêter. Je lui envoyai de toutes mes forces une fléchette, qui se planta dans son front. Elle tomba à genoux par terre. Je m’approchai d’elle, retirai la fléchette (je tremblais). Ce n’est rien, dis-je, une égratignure. » (La Salle de Bain)

—Vos romans sont très pudiques en ce sens qu’ils n’abordent les problèmes existentiels qu’au travers le burlesque, la dérision. Kundera dit en substance que le monde moderne nous a privés même du droit au tragique. Qu’en pensez-vous?

JPT  – ?

— Pouvez-vous raconter en quelques mots l’idée inspiratrice d’un de vos romans?

JPT   – Pour Monsieur, c’est le titre qui m’a inspiré, Monsieur.

« La vie, pour Monsieur, un jeu d’enfant. » (Monsieur)


CINEMA & LITTERATURE

« Assis au bas de l’escalier, Kaltz avait tombé la veste, entrouvert la chemise. Le corps penché en arrière, il s’entretenait du cinéma italien avec le secrétaire d’Etat. Vous savez, il y a longtemps que je n’ai plus été au cinéma, disait le secrétaire d’Etat. Fellini, continuait Kaltz néanmoins, Comencini, Antonioni, ah Antonioni, ajoutait-il, Antonioni. Ecoutez, je n’ai plus tellement le temps d’aller au cinéma, disait le secrétaire d’Etat.

Moi non plus, hélaa, avouait Kaltz. Ils s’en plaignaient l’un et l’autre, en étaient attristés, finirent par songer à abandonner leurs fonctions. » (Monsieur)

— Quels sont vos réalisateurs préférés?

JPT    Welles, Chaplin, Bunuel, Lubitsch, Polanski.

Qu’est-ce qui, selon vous, distingue fondamentalement l’activité
d’écrivain de celle de cinéaste?

JPT   – Un écrivain fait des phrases, un cinéaste des plans.

Hormis vos propres romans, quelle oeuvre ou quel auteur auriez-
vous aimé adapter au cinéma?

JPT    ?

Vous sentez-vous proche de la démarche d’écrivains cinéastes
tels que DURAS, ROBBE-GRILLET, HANDKE?

JPT      Non

—Que pensez-vous de cette citation de KUNDERA (L’Immortalité); « Puisque l’essentiel dans un roman est ce qu’on ne peut dire que par un roman, dans toute adaptation ne reste que l’inessentiel. Quiconque est assez fou pour écrire des romans aujourd’hui doit, s’il veut assurer leur protection, les écrire de telle manière qu’on ne puisse pas les adapter, autrement dit qu’on ne puisse pas les raconter. »?

JPT – Puisque l’essentiel dans un film est ce qu’on ne peut dire que par un film, quiconque est assez fou pour adapter des romans au cinéma aujourd’hui doit les filmer de telle manière qu’on ne puisse pas les raconter.

« Les gens, tout de même. » (Monsieur)


– Lisez-vous, écrivez-vous des poèmes? Partagez-vous l’avis de GOMBROWICZ sur la poésie : « Pourquoi est-ce que je n’aime pas la poésie pure? Pour les mêmes raisons que je n’aime pas le sucre pur. Le sucre est délicieux lorsqu’on le prend avec du café mais personne ne mangerait une assiette de sucre : ce serait trop! »

JPT   – Oui.

« Quand son thé fut prêt, elle me demanda en bâillant si j’en voulais une tasse. Sans cesser de lire, je lui dis que non, oulala. Une petite tasse de café, par contre, dis-je en refermant mon journal, je dirais pas non. Même du nescafé dis-je. » (L’Appareil-photo)

– Peut-on envisager une adaptation théâtrale personnelle d’un de vos textes si l’occasion vous en était donnée?

JPT   – Non.

 

« Selon Prigogine, en effet, la théorie des quanta a détruit la conviction que la description physique est réaliste et que son langage peut représenter les propriétés d’un système indépendant des conditions d’observations.  » (Monsieur)


EN GUISE DE CONCLUSION...

– Vous souciez-vous de la critique en général? Partagez-vous l’attitude de Peter Handke s’abstenant de considérer toute autre critique que la sienne quand il écrit?

JPT – Oui. Je ne suis pas sûr de comprendre la deuxième partie de la question. S’il faut comprendre le « quand il écrit » comme « pour ses livres », non, je ne partage pas cette attitude. S’il faut comprendre le « quand il écrit » comme « au moment où il est en train d’écrire », alors, bien sûr, je partage cette attitude. Je ne fais jamais lire mes livres avant qu’ils ne soient complètement terminés.

– Votre prochain projet est-il d’ordre cinématographique ou littéraire?

JPT-  j’ai commencé à écrire un livre.

« Hip. Hop. Et voilà,, ce ne fut pas plus difficile que ça. » (Monsieur)

Propos recueillis par Eric Allard


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MONSIEUR, le film

          par Luc HONOREZ

« Passant de l’écriture à la réalisation, Jean Philippe Toussaint, dandy de l’ère Tandy, conserve intégralement le ton original de ses livres, donnant àses images (en noir et blanc, couleurs de la page et du caractère imprimé) un style à la fois zen et indolent, hypnotique et vibrant, insolemment visuel (c’est un film à voir plus qu’à écouter : c’est très rare dans le cinoche européen) et mélangeant les rythmes avec, souvent, dans le coin de l’écran, un gag qui passe tel un bonhomme de Chaval, de Sempé ou de Folon -c’est selon l’humeur du spectateur- ôtant chaleureusement son petit chapeau pour saluer notre désarroi devant cette mise en scène où il y a aussi bien mille histoires (celle du père réparant un moteur sur la table de cuisine, celle de l’ami corse de Monsieur, etc) qu’aucune. Humour, oui. Minimaliste. Pas à éclater de rire. Plutôt un sourire qui s’élargit sur le visage, s’élargit encore et finit par le couper en deux avec l’efficacité d’une lame de rasoir. »

Extrait du journal « Le Soir » du 11/01/1990.

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Le site de J.-P. Toussaint

http://www.jptoussaint.com/