LES HORS-PISTES d’EDI-PHIL – 1. VILLIERS DE L’ISLE-ADAM

Les hors-pistes d’Edi-Phil

(1)

VILLIERS DE L’ISLE-ADAM

Pour Villiers de L'Isle-Adam, la Femme du futur est un organisme magnéto  métallique | by François Allafort | Medium

Avant-propos

Je lance un nouveau feuilleton quadrimestriel dans Les belles phrases : Les hors-pistes d’Edi-Phil me sortiront de l’actualité éditoriale belge pour me permettre d’explorer les Lettres de partout et de tout temps, etc. De revisiter et partager mes fondations de lecteur, d’auteur et de médiateur.

Villiers ! Malgré Hugo, Balzac, Stendhal ou Flaubert, mes prédilections, pour le XIXe siècle français, me portent vers ces grands maîtres du court qui sont, selon moi, une excellente passerelle à proposer à nos jeunes : Mérimée, Maupassant, Gautier, Nerval, Baudelaire (comme traducteur de Poe mais réinventeur, quasi), Villiers…

Villiers de L’Isle-Adam

Aux confins du conte philosophique et du fantastique, Villiers a créé une littérature de l’insolite et de l’Idéal, qui s’arc-boute sur l’influence d’Edgar Poe, les ombres tutélaires de Baudelaire et Mallarmé, tout en ouvrant un sillon original, d’une percussion sans égale, où s’exaltent les aspirations de la Jeunesse éternelle.

Découverte

Amazon.fr - Claire Lenoir et autres contes insolites - Villiers de  L'Isle-Adam, Auguste de, Noiray, Jacques - Livres

C’était en 1991. Je ranimais une passion mise à mal par des années d’université, où l’irradiation nucléaire de l’analyse balayait et desséchait au lieu de compléter, raffermir l’élan premier du texte, lui donner des racines et un ciel. Je cherchais la chair de l’art. Je relisais Shakespeare, je découvrais Fante, je plongeais dans les récits gothiques. Un recueil m’est tombé entre les mains. Claire Lenoir et autres contes insolites.

Le choc ! Un choc passerelle. Qui m’a ramené à mes émois d’enfance : Gordon Pym, le roman inachevé d’Edgar Poe ; les nouvelles et les contes de Mérimée et Gautier. Quelque chose s’était perdu. Mais quelque chose renaissait, une évidence qui ne me quitterait plus. Il était possible d’allier un récit captivant, intriguant, bouleversant avec un style magnifique, des considérations psychologiques, sociologiques, philosophiques ou métaphysiques. Le plaisir et la réflexion pouvaient se marier. Devaient. L’Art.

Claire Lenoir

Le destin m’a favorisé. Le recueil est une composition subtilement orchestrée par Flammarion. Avec, en ouverture, une longue nouvelle qui figure la première (grande) réussite de Villiers.

Nous débutons sur un navire, avec un narrateur d’apparence débonnaire : le docteur Tribulat Bonhomet. Cet inlassable chercheur et voyageur se pique de favoriser des mariages en appariant les cœurs. Il croise un Anglais, qui évoque des amours mystérieuses. A peine le temps de noter quelques indices troublants, la traversée est derrière nous et Tribulat se retrouve chez un couple, les Lenoir, ses meilleurs amis, des intellectuels eux aussi. Nous voilà partis pour de formidables joutes oratoires où s’opposent, se complètent idéalisme hégélien, christianisme et positivisme.

Entre les bons mots ou la dialectique s’insinuent des notations singulières sur les rapports entre les personnages, leurs secrets, d’inquiétantes convergences. Ainsi, un entrefilet de journal nous révèle qu’un animal de boucherie conserverait dans sa rétine, après le coup d’assommoir fatal, l’empreinte des objets qui se trouvaient dans son dernier champ de vision. Or le thème des yeux est omniprésent, Claire Lenoir (au nom symbolique) est une personne brillante et lucide, lumineuse, mais elle perd la vue (physique), recule derrière des lunettes épaisses, son regard se fait de plus en plus vitreux et glacé. Les masques vont tomber, les fils converger. Claire n’est pas qu’un pur esprit, des mots, des gestes de Tribulat laissent entrevoir des vérités épouvantables.

Au-delà du suspense, ce texte s’avère une extraordinaire mise en abyme de la tragédie humaine. La Beauté, la Pureté, la Réflexion, la Vérité, l’Art, la Poésie, l’Idéal chutent dans la toile d’une araignée du Mal : Tribulat incarne le scientisme le plus obtus, l’hypocrisie, l’abus de pouvoir.

Oui, Claire Lenoir a la valeur d’un mystère antique où s’affrontent les forces qui se disputent le monde, toute âme.

L’écrivain

Auguste Villiers de l'Isle-Adam

L’écriture de Villiers est étoilée, précieuse et savante, en même temps dynamique, fluide, vibrante. Ses récits se faufilent entre les Ténèbres et la Lumière, l’on débat de la nature, de Dieu, du moi, de la Réalité. Le mélange de tons alterne grotesque et sublime, bouffonneries et cérébralité, poésie et plongée dans l’horreur, le tout transcendé par l’humour noir et l’ambiguïté.

Villiers, surtout, est le maître de l’insolite. L’insolite ? Comme le disait Jacques Noiray, « une vision insolite du monde commence par une attention précise au réel, et jusque dans son détail ». C’est le (faux) paradoxe de notre auteur : il est idéaliste, hypersensible, rêveur, au sens le plus profond de ces termes, mais il manifeste une attention extrême aux modes, aux controverses scientifiques et aux événements du temps.

Ainsi…

Le secret de l’échafaud nous parle de l’usage de la guillotine et de la résolution d’une question physiologique. Le cerveau humain conserve-t-il « quelque lueur de mémoire, de réflexion, de sensibilité réelle » après la décollation ?

Dans Le tueur de cygnes, le sinistre Tribulat Bonhomet (qui va hanter toute l’œuvre, une allure de lycanthrope) réapparaît, mû par le désir de vérifier une légende : le cygne, au moment de mourir, déploierait un chant sublime.

Qui était cet auteur au nom précieux ?

Un cas, une figure. Tragique, pittoresque. Quelque chose d’un mousquetaire gascon. Né en 1838 à Saint-Brieuc, en Bretagne, il apparaît à Paris en 1855, alors que son père, un marquis, a vendu terres et maison pour éponger des dettes.

D’emblée, la biographie frappe. Un grand-père qui a voyagé en Orient, combattu au côté des Chouans. Un père dont les errances sont moins héroïques. Une mère qui doit réclamer la séparation de biens pour sauver ce qui peut l’être. Une parente qui les recueille. Une vie aux crochets. Enfance et scolarité chaotiques. Des talents, pour le piano, la poésie. Et une entrée précoce dans la vie des cafés et des salons, le journalisme, la critique artistique, de belles amitiés (Baudelaire, Catulle Mendès, Leconte de Lisle, François Coppée), un début de succès. Sans suite. Des galères. Le père est jeté en prison, la protectrice décède, la famille sombre. Liaisons scabreuses, collaborations obscures, projets littéraires qui n’intéressent personne. Des poésies, un roman. A compte d’auteur. Des pièces qu’on ne joue pas, ou guère. Et puis des fiançailles, brisées par ses parents, qui parlent de mésalliance, avec… une fille du grand Théophile Gautier,

Mais…

En 1867, à près de trente ans, il écrit Claire Lenoir pour une revue dont il prend la direction et qui appelle en son sein Mallarmé, Verlaine, Mendès, Banville, les frères Goncourt… Le voilà au sommet de l’art français.

Qui le sait ? A part une poignée d’élus, de géants généreux… Une vie à la Schubert l’attend : il sera inconnu du monde mais adulé par un cénacle. Et quel cénacle ! La crème littéraire du XIXe siècle.

Que disent ces admirateurs éclairés ?

Rémy de Gourmont :

« Il a rouvert les portes de l’au-delà (…) et par ces portes toute une génération s’est ruée vers l’Infini. » ;

« (…) il croyait vraiment à la puissance évocatrice des mots, à leur vertu magique (…) Cela lui permit de vivre, non pas heureux, mais fier, parmi les magnificences de ses rêves et les cruautés de son ironie. ».

Maeterlinck avouait n’avoir rencontré aucun créateur lui inspirant « aussi nettement, aussi irrévocablement l’impression du génie ». Mallarmé évoquait « une somme de Beauté extraordinaire », « la langue d’un dieu », des nouvelles et des contes « d’une poésie inouïe et que personne n’atteindra ».

La suite de sa vie

Sa trajectoire demeure décousue. Entre le pathétique et le sublime. Comme si les figures de son grand-père et de son père se disputaient son sort.

Tantôt on le trouve aux premières loges de manifestations insurrectionnelles contre l’arbitraire des puissants, tantôt on le voit tenter d’obtenir un poste d’attaché d’ambassade, rejoindre une revue légitimiste ; tantôt il parcourt l’Allemagne, l’Europe pour écouter les opéras de Wagner, avec une sollicitude confraternelle qui émerveille, tantôt il s’époumone en vautour auprès d’une riche héritière anglo-saxonne. Et, s’il a failli se battre en duel pour défendre son nom, se targuant de descendre du Grand-Maître de l’Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, l’ironie qui traverse sa vie et son œuvre l’aura poursuivi par-delà la mort, ses ancêtres, suivant la démonstration de Max Prinet, appartenant à une petite noblesse de robe qui a usurpé une parenté imaginaire avec la prestigieuse lignée des chevaliers de L’Isle-Adam.

Abattu par un cancer à cinquante ans, il aurait eu ces mots :

« Eh bien, je m’en souviendrai de cette planète ! ».

Postérité

Je souhaiterais qu’on se souvienne de Villiers. Et qu’on lui attribue enfin une place confortable au Panthéon de nos Lettres. Tout en haut. Cette place confortable que la vie physique ne lui a pas offerte. Et que l’éclectisme a entravé. Car il est trop évident que l’enseignement, les académies, les médias ont une prédilection cannibale pour la facilité de l’étiquette.

Déjà…

Les brillants Mathieu Terence et Bernard Quiriny me semblaient des disciples de Villiers. Le deuxième me répond qu’il l’a découvert a posteriori, intrigué par les comparaisons de la critique. Ebloui, fasciné par « l’influence rétrospective », il a ces mots magnifiques :

« Je l’avais lu, mais pas personnellement. »

Lire Villiers de L’Isle-Adam

Editions

Si plusieurs recueils sont sortis en poches chez Gallimard/Folio ou chez Flammarion, ses Œuvres complètes ont été rééditées et commentées dans la Bibliothèque de la Pléiade, en deux tomes. Première étape d’une consécration ?

Œuvres

Les contes cruels est son recueil de fictions courtes le plus célèbre. Dans la foulée, Histoires insolites et Tribulat Bonhomet.

De courts récits sont la quintessence de son art : Les amants de Tolède ou La torture par l’espérance sont de brillantes variations sur les thèmes (Espagne, Inquisition) développés par Poe* dans Le puits et le pendule ; Les demoiselles de Bienfilâtre retournent la morale comme une crêpe ; Véra est une délicate balade en compagnie d’une morte amoureuse. Etc. Autant de pépites d’or !

L’Ève future

L’Eve future, qui met en scène l’inventeur Edison et une femme artificielle (un Andréide), se révèle l’un des premiers romans de science-fiction.

Axël, une pièce de théâtre, a des allures de testament littéraire. Elle est quasi injouable, tant elle regorge d’interminables tirades. Elle n’en a pas moins bouleversé Gide, Claudel, Yeats, Verhaeren, Maeterlinck… C’est que, passé quelques longueurs, qui mériteraient relecture et coupures, ce poème dramatique est une merveille, influencée par l’art total de Wagner. La langue s’y apparente à une jungle luxuriante, à une touffeur étourdissante qui, d’un coup, ouvre sur des clairières/dialogues d’une beauté à couper le souffle. Où l’on touche à l’Immatériel, à l’Idéal. Il y a du Graal et du roman arthurien, du Siegfried, du Hamlet, du Faust.

Axël (qui doit à Hugo, Musset, Chateaubriand) achève le théâtre romantique pour ouvrir le théâtre symboliste, et d’aucuns y ont vu la bible du mouvement, un manifeste de l’acabit d’un Hernani. Pour ma part, il me semble que les souterrains du livre, qui se prolongent entre château gothique, sombre bourg et Forêt-Noire proche impénétrable, ont quelque chose des mystères et des ambiguïtés de l’univers d’un David Lynch (Twin Peaks), on y croise des trésors, un mage, des envoûtements sans équivalent en langue française. Et Villiers y ferraille avec lui-même, les démons familiaux, ses fantasmes tout en hissant la lutte psychanalytique à des hauteurs vertigineuses de gigantomachie théologique, métaphysique, où des jeunes gens, champions du Beau et de l’Idéal, tendant vers l’Infini du Ciel, affrontent les monstres hideux de la Terre.

Villiers de L’Isle-Adam dans le texte

« (…) faire penser est un devoir qui prime bien des scrupules ! »

« Mes idées religieuses se bornent à cette absurde conviction que Dieu a créé l’Homme et réciproquement. »

« (…) il est des Ténèbres méphitiques, qui, incapables de recevoir la Lumière, éteignent les flambeaux. »

« Où le moi est-il bien lui-même ? Quand ? A quelle HEURE de la vie ? Votre moi de ce soir est-il celui qui sera demain ? celui d’il y a cinquante ans ? »

« Et la Science, la souriante vieille aux yeux clairs, à la logique un peu trop désintéressée, à la fraternelle embrassade, me ricanait à l’oreille qu’elle n’était, elle aussi, qu’un leurre de l’Inconnu qui nous guette et nous attend. »

« Deviens ta propre fleur ! Tu n’es que ce que tu penses : pense-toi donc éternel. »

« Comprendre, c’est le reflet de créer. »

« Moi, je ne daigne punir les gouffres – qu’avec mes ailes. »

« Est-ce que l’âme des violoncelles est emportée dans le cri d’une corde qui se brise ? »

PS Une première mouture de ce dossier est sortie dans la revue Indications en 2011.

Philippe Remy-Wilkin

* On devrait dire Poe/Baudelaire, tant la traduction du premier par le second est une recréation, un exemple extraordinaire de symbiose artistique.