SPECIAL PATRIMOINE (4) : JACQUELINE HARPMAN et son roman LA PLAGE D’OSTENDE / Jean-Pierre LEGRAND & Philippe REMY-WILKIN

Jean-Pierre LEGRAND + Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages et Les Lectures d’Edi-Phil fusionnent en juillet 2021 pour offrir un…

Spécial PATRIMOINE (4)

Un feuilleton consacré aux perles de la littérature francophone de Belgique

Jacqueline HARPMAN et son roman La plage d’Ostende

Jacqueline HARPMAN, La plage d’Ostende, roman, Le livre de poche (d’après une édition originale chez Stock, 1991), Paris, 317 pages.

La Plage d'Ostende

JACQUELINE HARPMAN (1929-2012)

Phil :

Elle était l’un des grands écrivains belges de ma jeunesse. Ma voisine aussi, aux environs du bois de la Cambre, en ces temps où je m’avisais soudain (on me l’enseignait à l’université et ma future épouse, qui était déjà ma meilleure amie, lisait Rolin, Muno, Feyder, etc. avant de consacrer son mémoire à Ghelderode) qu’il existait une littérature belge… à côté de la BD (Hergé, Franquin, Jacobs, Peyo, Vandersteen sont de grands romanciers) et de Bob Morane (le mentor occulte – mais pas si occulte que cela – de tant de grands écrivains actuels).

Jean-Pierre :

Nous sommes de la même génération. Durant mes études secondaires, la littérature belge était totalement passée sous silence. C’est bien plus tard que j’ai découvert des auteurs comme Alexis Curvers, Madeleine Bourdouxhe ou encore Dominique Rolin, dont je savourai Trente Ans d’amour fou après avoir lu, début des années 2000, un très bel article de Josiane Savigneau dans Le monde des livres. Ce sont mes filles qui, bien après, m’ont amené à la lecture de Jacqueline Harpman.

UNE OEUVRE

Phil :

Des dizaines de romans pour celle qui exerçait comme psychanalyste (une profession ou un rapport au réel qui irrigue son œuvre de romancière). Plusieurs ont reçu des prix, tels Brève Arcadie (Rossel en 1959), La plage d’Ostende (Point de mire en 1992) ou Orlanda (Médicis en 2006).

Jean-Pierre :

L’expérience psychanalytique imprègne en effet l’œuvre d’Harpman et parfois aussi l’encombre : j’ai notamment ressenti cette gêne à la lecture de son roman Le bonheur est dans le crime,dont les personnages m’ont paru empesés dans une surabondance de références freudiennes. J’ai ressenti une réticence semblable à la lecture de certains textes d’Henry Bauchau que, par ailleurs, j’apprécie beaucoup, davantage néanmoins dans son journal que dans ses romans.

Dans La plage d’Ostende, nous sommes plus proches de Jung que de Freud : Emilienne et Léopold expérimentent, chez l’un et l’autre, la rencontre en principe chimérique, l’une de son animus, l’autre de son anima. L’histoire amoureuse qui nous est contée rejoint le mythe de la complétude parfaite.

LA PRESENTATION OFFICIELLLE DU ROMAN

Phil :

Que lit-on sur la 4e de couverture ?

Des mots soulignés intuitivement lors de ma lecture, les premiers du livre mais d’autres encore, qui prolongent une phrase éclatée sur plusieurs pages :

« Dès que je le vis, je sus que Léopold Wiesbek m’appartiendrait. J’avais onze ans, il en avait vingt-cinq… je lus ma vie sur son visage et, d’un instant à l’autre, je devins une femme à l’expérience millénaire. »

Puis une sorte de résumé :

« Prise ainsi par une passion que rien n’éteindra, Émilienne devra attendre son heure. Talentueux, beau, aimé des femmes, Léopold fait un mariage d’argent pour pouvoir se consacrer à la peinture. La jeune fille va lentement tisser sa toile, ne reculant devant rien, sacrifiant au passage quelques existences. Des années plus tard, après la mort de son amant, Émilienne, désespérée mais sans remords, demeurera certaine que c’était le prix à payer pour vivre sa passion. »       

Jean-Pierre :

Tout autant que la 4e de couverture, l’épigraphe choisie par l’autrice résume et élucide excellemment le contenu du roman. Elle est tirée de la fin de la deuxième scène du deuxième acte de l’opéra Tristan & Isolde :

« Tristan :       Tristan du,
ich Isolde
nicht mehr Tristan !

Isolde :            Du Isolde,

Tristan ich,
nicht mehr Isolde ! »

            Tout au long du roman, les allusions au chef-d’œuvre de Wagner se multiplieront, de sorte que j’ai lu La plage d’Ostende comme une transposition très libre de cet opéra. « Tristan enchaîne Yseult en apparaissant et la dépossède de soi. Je n’ai rien décidé : une fois vouée, je me suis rendue à l’appel de la vocation, et Léopold n’a pas choisi ».

SIDERATION

Phil :

Dès les premiers mots, les premières pages, une évidence : Jacqueline Harpman est une écrivaine de grand talent. Elle écrit divinement et nul étonnement à découvrir son engouement pour les écritures et façons des XVIIIe et XIXe siècles. Nous sommes loin ici du Nouveau roman, une narratrice clairement définie nous raconte sa vie, qui est celle de ses amours ou, plutôt, de sa passion dévorante, tout en livrant des chroniques sur un petit monde, la haute bourgeoisie belge d’après-guerre, et une observation aussi du génie artistique. Impossible de ne pas songer à Proust, tant il y a une confrontation de la narratrice, âgée, avec le temps et la perte. Impossible de ne pas songer à Choderlos de Laclos et à ses Liaisons dangereuses, tant Emilienne possède un petit air de Merteuil, ou son entourage de victimes/pions.

Un extrait ?

Je propose plutôt un collage d’extraits :

« Je suis un fantôme que sa présence incarne. Son regard seul me donne une forme (…) j’avais les couleurs mêmes de son tableau, de son âme, de sa vie. (…) Je fis mon entrée en lui par effraction, je fus, au-dehors, dans ce que son regard captait, la réplique exacte d’une image qu’il portait en lui sans l’avoir jamais vue. (…) Je me répandis dans son âme, je me glissai partout, j’emplis chaque faille, chaque anfractuosité, j’inondai, je le submergeai, je le noyai. »

Jean-Pierre :

J’avoue être plus partagé quant au style de Jacqueline Harpman.  J’ai été gagné au premier abord par un même enthousiasme, mais le relâchement de certaines pages, des lourdeurs parfois et de fâcheuses successions de « que » m’ont troublé. Un exemple parmi quelques autres :

« Désormais je n’allais plus cesser d’affirmer que je lui appartenais. J’ai commencé mon récit en disant qu’en le voyant j’avais su qu’il m’appartiendrait ; c’est de cela que je parlais, de Léopold posant la main sur mon épaule et disant : « Elle est à moi » car c’est quand on est réclamé comme bien propre par quelqu’un qu’on sait qu’il est à soi ».

C’est dommage car ces scories déparent une écriture qui serait, sans cela, effectivement magnifique.

EMBOURBEMENT

Phil :

Après 70 ou 100 pages, je cale. A force de se focaliser sur une description de la passion, l’autrice accorde peu de place à la narration, la progression narrative est lente et peu attractive. D’autant que les personnages sont figés une fois pour toutes dans leurs attitudes, comme englués dans une « machine infernale ». Et qu’ils ne sont guère attachants. Indifférents au sort de leurs semblables, tout à leurs objectifs intimes, trop fermes (Léopold et Emilienne) ou trop inconsistants (les époux des deux héros ; tous ceux qui gravitent autour d’eux, en tombent amoureux). D’autant que le récit s’apparente à une restitution, opérée en fin de vie (relative, elle pense vivre encore très longtemps, comme dans un hiver sans fin) par la narratrice, les faits sont mis à distance, le lecteur n’est pas plongé de plain-pied dans l’action.

Jean-Pierre :

La recherche du beau style n’est pas exempte de froideur, une pudeur intellectualise à l’extrême une passion à laquelle les corps ne semblent pas avoir la part qui leur revient. Ce couple brise des tabous, fascine parfois mais exprime peu de sensualité.

Phil :

La passion connote flamme et embrasement, or ceux-ci apparaissent cérébralisés, poétisés quand le sexe est – pudiquement ? – évacué de l’écran (bien qu’on en devine l’omnipotence) ou les protagonistes frappés par une forme de glaciation (Laclos, sors de ce corps !). Il n’est qu’à observer comment, tout au long du livre, Emilienne commente tous ceux qui l’entourent.

Sa mère :

« Elle avait une belle voix ronde, aimait à parler et, comme il lui venait peu d’idées, elle se répétait. »

Sa meilleure amie :

« Une ombre, déjà, un souvenir, une amie d’enfance oubliée avant la fin de l’enfance. Nous avions partagé tous nos jeux, je ne jouais plus. »

A part Léopold, ne résiste à l’analyse – mais avec quelle discrétion ! – que l’image du père, que l’on devine talentueux, que l’on observe à l’arrière-plan, extrêmement bienveillant et empathique, sans que sa fille ne lui offre grand-chose. Voire la solidité du couple des parents, un bouleversement en creux du récit, minoré.

Si Harpman est indubitablement une grande écrivaine, est-elle une grande romancière ? La plage d’Ostende, drapée dans son hommage à une tradition du roman, se situe à mille années-lumière des romans les plus percutants du temps, de ces structurations qui renouvellent et dynamisent l’appréhension d’un récit, etc. Chez Fowles, Peairs, Ellroy ou Palliser. La littérature francophone a-t-elle à cette époque raté le train de la modernité ? Retenant par trop Flaubert, n’a-t-elle pas oublié Dumas ? Quand les Anglo-Saxons n’ont jamais, eux, oublié le romanesque qui embrase Shakespeare, les Brontë, Dickens et Wilkie Collins.

Jean-Pierre :

Le meilleur du roman me semble également résider dans les 70 premières pages. Une fillette qui, en un jeune peintre prometteur, a reconnu l’amour de sa vie, s’insère par mille gestes ténus et imperceptibles dans le paysage mental de l’élu, puise sa propre image dans l’âme même de l’homme convoité, transmuant son désir en destin :

« J’étais debout devant la porte grise, je portais une jupe beige pâle et un chandail couleur de perle éteinte : j’avais les couleurs mêmes de son tableau, de son âme, de sa vie. Il me vit ».

Cette longue attente, suivie de l’aveu des deux amants, se retrouve également dans le Tristan de Wagner et est magnifiquement suggérée dans un commentaire de Thomas Mann :

« Voici que le motif du désir, voix solitaire et errante, dans la nuit élève alors sa plainte. Le silence puis l’attente. Et voici qu’on lui répond : c’est la même voix hésitante et solitaire, mais plus claire et plus douce. (…) Le motif d’amour s’élève alors, pâmé d’extase jusqu’au tendre enlacement (…) ».

Cette magie opère chez Harpman. Le moment est magnifique. Mais l’enlisement guette. Dans Tristan et Yseult, l’amour se voit interdit toute possibilité de réalisation dans la vie ; il ne peut s’accomplir que dans la mort, ce qui en fait un drame romantique d’une tension quasi orgasmique. Les deux amants s’exilent en l’espace nocturne du désir. Dans cette vision, « le seul ennemi est l’amant attaché au jour ». Précisément, dans La plage d’Ostende, nos deux amants décident de pactiser avec l’ennemi et de composer avec les conventions sociales. L’un et l’autre contractent un mariage de convenance et poursuivent vaille que vaille leur relation (peu) passionnée.

Au-delà des sortilèges de l’écriture et du plaisant cynisme de la narratrice, tout cela est assez plan-plan et exhale un fumet délicatement bourgeois. On n’échappe pas à certaines scènes surprenantes, comme celle où l’amant, pris au dépourvu, fonce « à l’aéroport sans repasser par chez lui, en emportant dans un sac en papier le rasoir et les pantoufles qu’il gardait toujours à l’atelier ».

« Qu’en est-il d’Yseult si Tristan se détourne ? » écrit Harpman. Ajoutons : « Quid s’il ne remet pas la main sur ses charentaises ? »

La faiblesse du roman réside dans une dialectique manquée du mythe et du poids des conventions qui, a priori, ne manquait pas d’intérêt mais précipite ici les personnages dans une impasse romanesque. Celle-ci survient page 157 à l’occasion de l’un des plus beaux passages de l’œuvre. Pour la première fois depuis le début de leur liaison, les deux amants peuvent passer trois journées ensemble à Reykjavik. Dans un style dont les voiles se gonflent (c’est, je crois, la plus longue phrase du livre), l’autrice rend admirablement ce temps en suspens, le chuchotement des amoureux, les corps qui se cherchent. Le temps s’étire et le cœur bat plus vite. Puis, plus rien. Pour parler comme Nougaro, « chacun rentre chez son automobile ».  Ceci dit, cette sorte de cul-de-sac narratif réserve encore quelques plaisirs : le texte (sous les réserves que j’ai énoncées) mais aussi des personnages secondaires, en gravitation autour de nos deux amants, rendus attachants par la plume altière de Jacqueline Harpman.

UN CLASSIQUE EMBLEMATIQUE

Phil :

La littérature est une immense galaxie, qui renferme de nombreux systèmes astraux, le roman lui-même est un système qui renferme de nombreuses planètes où les conditions de vie sont infiniment différentes et évoluent tout autrement. Il faut donc admettre et même se réjouir de voir se confronter des rapports au genre si contrastés. Qui juge inlassablement en fonction de ses paramètres de prédilection glisse vers l’arbitraire et l’amenuisement fanatique des sens.

In fine, j’aurai conservé un plaisir du mot, de la phrase durant toute ma lecture. En ces temps où tant de livres penchent vers le degré 0 de l’écriture pour se braquer sur les contenus, retrouver ce plaisir de gourmet est délicieux. Ce livre doit s’appréhender dans une forme d’apesanteur, il est hors mode, penche vers les grands classiques des temps jadis. Mais il possède aussi des allures de « roman-poème », ce concept que Jean-Pierre et moi évoquerons dans quelques mois dans la revue Que faire ?*1 lors d’une analyse patrimoniale dévolue au Bruges-la-Morte de Rodenbach.

« Un grand roman d’amour et de mœurs dans la pure tradition du roman d’analyse français », comme le dit et l’explicite Marie Baurins sur Objectif plumes*2, le site dévolu à nos Lettres ? Oui ! Et c’est même dans cette direction qu’il faut creuser en vue d’une réévaluation.

La plage d’Ostende est un superbe témoignage sur un état de l’évolution du féminisme, de l’émancipation de la femme. Emilienne, des allures de Dominique Rolin dans la « vraie vie », quitte tout (mari, enfant) pour se réaliser. Et elle le fait sans remords, mais avec des regrets. Hum… cette réalisation n’est pas celle qu’on souhaiterait à une fille d’aujourd’hui. Et ne me paraît pas si glamour. Toutes ses forces tendent vers un but unique : être avec un homme adoré, participer de sa réussite, de son bonheur. Tout le reste, pour l’héroïne, est accessoire, qu’elle tienne un salon ou une galerie, ou enseigne l’histoire à l’université, ce ne sont que des outils appréhendés sans passion.

Les deux héros ne sont guère sympathiques, empathiques. Quoiqu’ils ne souhaitent guère faire le mal. Emilienne prévient ceux qu’elle fera souffrir. Ils n’ont qu’à réagir. Comme Blandine, la femme de Léopold. Ces personnages secondaires fossoient leurs vies. Je songe aux excès de la Révolution et me demande s’il ne faut pas en passer par une telle phase violente après le règne si long de l’arbitraire et de l’écrasement du désir féminin.…

Si l’on décontextualise et surplombe le roman, peut-être celui-ci assène-t-il la formidable démonstration d’une nécessité ontologique : le fléchage. La vie est le plus souvent vaine, nos actes, nos pensées seraient éparpillés et sans poids si nous ne pouvions accoler un sens à nos parcours. Une passion confère un supplément d’âme, un fléchage à tout ce que nous projetons. Là se trouve la clé du bonheur pour tout être humain. Echapper à l’absurde, au centrifuge pour se couler dans le centripète, l’appétit, l’objectif à atteindre.

Alors, La plage d’Ostende, contingentement roman d’amour et de mœurs, mais, essentiellement, roman philosophique et métaphysique ?

A l’appui de ma théorie, les dernières pages du livre. Où la narratrice se débat contre l’atroce tentation du vide absolu. Ne pouvant plus s’agripper à rien. Rien ! Le vertige est abyssal, le malaise asphyxie. Et je me souviens soudain de la manière lumineuse dont la grande Marie Gevers*3 avait, elle, géré la perte des êtres aimés (mari et fils), réussi à rester chevillée au Sens jusqu’au bout.

Jean-Pierre :

Le livre de Jacqueline Harpman témoigne d’une époque qui n’est heureusement plus la nôtre et, à ce titre, constitue un document sociologique perturbant. Emilienne a l’âge de ma mère. Ai-je donc bien vécu ce temps où une femme non mariée suscitait méfiance et dénigrement ? Eh bien, oui ! Je me souviens encore du vocabulaire ordurier qui désignait les couples non mariés ainsi que de la rumeur qui entourait les femmes seules (et jolies) suspectes d’être entretenues.

Sur ce plan, si Emilienne et Léopold ne sont guère empathiques, c’est qu’ils se battent avec la seule arme qu’une société patriarcale leur abandonne : l’hypocrisie des conventions. Mais notre regard sur la passion a changé et, sans doute, entre-t-il trop de soumission dans la dévotion amoureuse d’Emilienne pour que nous puissions ressentir une véritable empathie fictionnelle.

Au final, on l’aura compris, je ne suis pas convaincu par le courant psychologisant et fortement marqué de psychanalyse qu’incarnent des auteurs comme Harpman ou même Bauchau. A leur lecture, je ressens toujours une espèce de rigidité dans le destin des personnages, comme si le bagage psychanalytique les lestait d’un poids trop grand pour leur laisser toute la liberté de mouvement du roman.

  • Voir cette nouvelle et superbe revue lancée par les éditions Samsa :

https://www.samsa.be/livres.php?id=2

Nous serons, Jean-Pierre et moi, de la troisième levée, avec une nouvelle rubrique créée en hommage à Jacques De Decker.

(2) Voir : https://objectifplumes.be/doc/la-plage-dostende/

(3) Jean-Pierre et moi avons évoqué Marie Gevers dans notre feuilleton sur les perles du patrimoine belge :

LES HORS-PISTES d’EDI-PHIL – 1. VILLIERS DE L’ISLE-ADAM

Les hors-pistes d’Edi-Phil

(1)

VILLIERS DE L’ISLE-ADAM

Pour Villiers de L'Isle-Adam, la Femme du futur est un organisme magnéto  métallique | by François Allafort | Medium

Avant-propos

Je lance un nouveau feuilleton quadrimestriel dans Les belles phrases : Les hors-pistes d’Edi-Phil me sortiront de l’actualité éditoriale belge pour me permettre d’explorer les Lettres de partout et de tout temps, etc. De revisiter et partager mes fondations de lecteur, d’auteur et de médiateur.

Villiers ! Malgré Hugo, Balzac, Stendhal ou Flaubert, mes prédilections, pour le XIXe siècle français, me portent vers ces grands maîtres du court qui sont, selon moi, une excellente passerelle à proposer à nos jeunes : Mérimée, Maupassant, Gautier, Nerval, Baudelaire (comme traducteur de Poe mais réinventeur, quasi), Villiers…

Villiers de L’Isle-Adam

Aux confins du conte philosophique et du fantastique, Villiers a créé une littérature de l’insolite et de l’Idéal, qui s’arc-boute sur l’influence d’Edgar Poe, les ombres tutélaires de Baudelaire et Mallarmé, tout en ouvrant un sillon original, d’une percussion sans égale, où s’exaltent les aspirations de la Jeunesse éternelle.

Découverte

Amazon.fr - Claire Lenoir et autres contes insolites - Villiers de  L'Isle-Adam, Auguste de, Noiray, Jacques - Livres

C’était en 1991. Je ranimais une passion mise à mal par des années d’université, où l’irradiation nucléaire de l’analyse balayait et desséchait au lieu de compléter, raffermir l’élan premier du texte, lui donner des racines et un ciel. Je cherchais la chair de l’art. Je relisais Shakespeare, je découvrais Fante, je plongeais dans les récits gothiques. Un recueil m’est tombé entre les mains. Claire Lenoir et autres contes insolites.

Le choc ! Un choc passerelle. Qui m’a ramené à mes émois d’enfance : Gordon Pym, le roman inachevé d’Edgar Poe ; les nouvelles et les contes de Mérimée et Gautier. Quelque chose s’était perdu. Mais quelque chose renaissait, une évidence qui ne me quitterait plus. Il était possible d’allier un récit captivant, intriguant, bouleversant avec un style magnifique, des considérations psychologiques, sociologiques, philosophiques ou métaphysiques. Le plaisir et la réflexion pouvaient se marier. Devaient. L’Art.

Claire Lenoir

Le destin m’a favorisé. Le recueil est une composition subtilement orchestrée par Flammarion. Avec, en ouverture, une longue nouvelle qui figure la première (grande) réussite de Villiers.

Nous débutons sur un navire, avec un narrateur d’apparence débonnaire : le docteur Tribulat Bonhomet. Cet inlassable chercheur et voyageur se pique de favoriser des mariages en appariant les cœurs. Il croise un Anglais, qui évoque des amours mystérieuses. A peine le temps de noter quelques indices troublants, la traversée est derrière nous et Tribulat se retrouve chez un couple, les Lenoir, ses meilleurs amis, des intellectuels eux aussi. Nous voilà partis pour de formidables joutes oratoires où s’opposent, se complètent idéalisme hégélien, christianisme et positivisme.

Entre les bons mots ou la dialectique s’insinuent des notations singulières sur les rapports entre les personnages, leurs secrets, d’inquiétantes convergences. Ainsi, un entrefilet de journal nous révèle qu’un animal de boucherie conserverait dans sa rétine, après le coup d’assommoir fatal, l’empreinte des objets qui se trouvaient dans son dernier champ de vision. Or le thème des yeux est omniprésent, Claire Lenoir (au nom symbolique) est une personne brillante et lucide, lumineuse, mais elle perd la vue (physique), recule derrière des lunettes épaisses, son regard se fait de plus en plus vitreux et glacé. Les masques vont tomber, les fils converger. Claire n’est pas qu’un pur esprit, des mots, des gestes de Tribulat laissent entrevoir des vérités épouvantables.

Au-delà du suspense, ce texte s’avère une extraordinaire mise en abyme de la tragédie humaine. La Beauté, la Pureté, la Réflexion, la Vérité, l’Art, la Poésie, l’Idéal chutent dans la toile d’une araignée du Mal : Tribulat incarne le scientisme le plus obtus, l’hypocrisie, l’abus de pouvoir.

Oui, Claire Lenoir a la valeur d’un mystère antique où s’affrontent les forces qui se disputent le monde, toute âme.

L’écrivain

Auguste Villiers de l'Isle-Adam

L’écriture de Villiers est étoilée, précieuse et savante, en même temps dynamique, fluide, vibrante. Ses récits se faufilent entre les Ténèbres et la Lumière, l’on débat de la nature, de Dieu, du moi, de la Réalité. Le mélange de tons alterne grotesque et sublime, bouffonneries et cérébralité, poésie et plongée dans l’horreur, le tout transcendé par l’humour noir et l’ambiguïté.

Villiers, surtout, est le maître de l’insolite. L’insolite ? Comme le disait Jacques Noiray, « une vision insolite du monde commence par une attention précise au réel, et jusque dans son détail ». C’est le (faux) paradoxe de notre auteur : il est idéaliste, hypersensible, rêveur, au sens le plus profond de ces termes, mais il manifeste une attention extrême aux modes, aux controverses scientifiques et aux événements du temps.

Ainsi…

Le secret de l’échafaud nous parle de l’usage de la guillotine et de la résolution d’une question physiologique. Le cerveau humain conserve-t-il « quelque lueur de mémoire, de réflexion, de sensibilité réelle » après la décollation ?

Dans Le tueur de cygnes, le sinistre Tribulat Bonhomet (qui va hanter toute l’œuvre, une allure de lycanthrope) réapparaît, mû par le désir de vérifier une légende : le cygne, au moment de mourir, déploierait un chant sublime.

Qui était cet auteur au nom précieux ?

Un cas, une figure. Tragique, pittoresque. Quelque chose d’un mousquetaire gascon. Né en 1838 à Saint-Brieuc, en Bretagne, il apparaît à Paris en 1855, alors que son père, un marquis, a vendu terres et maison pour éponger des dettes.

D’emblée, la biographie frappe. Un grand-père qui a voyagé en Orient, combattu au côté des Chouans. Un père dont les errances sont moins héroïques. Une mère qui doit réclamer la séparation de biens pour sauver ce qui peut l’être. Une parente qui les recueille. Une vie aux crochets. Enfance et scolarité chaotiques. Des talents, pour le piano, la poésie. Et une entrée précoce dans la vie des cafés et des salons, le journalisme, la critique artistique, de belles amitiés (Baudelaire, Catulle Mendès, Leconte de Lisle, François Coppée), un début de succès. Sans suite. Des galères. Le père est jeté en prison, la protectrice décède, la famille sombre. Liaisons scabreuses, collaborations obscures, projets littéraires qui n’intéressent personne. Des poésies, un roman. A compte d’auteur. Des pièces qu’on ne joue pas, ou guère. Et puis des fiançailles, brisées par ses parents, qui parlent de mésalliance, avec… une fille du grand Théophile Gautier,

Mais…

En 1867, à près de trente ans, il écrit Claire Lenoir pour une revue dont il prend la direction et qui appelle en son sein Mallarmé, Verlaine, Mendès, Banville, les frères Goncourt… Le voilà au sommet de l’art français.

Qui le sait ? A part une poignée d’élus, de géants généreux… Une vie à la Schubert l’attend : il sera inconnu du monde mais adulé par un cénacle. Et quel cénacle ! La crème littéraire du XIXe siècle.

Que disent ces admirateurs éclairés ?

Rémy de Gourmont :

« Il a rouvert les portes de l’au-delà (…) et par ces portes toute une génération s’est ruée vers l’Infini. » ;

« (…) il croyait vraiment à la puissance évocatrice des mots, à leur vertu magique (…) Cela lui permit de vivre, non pas heureux, mais fier, parmi les magnificences de ses rêves et les cruautés de son ironie. ».

Maeterlinck avouait n’avoir rencontré aucun créateur lui inspirant « aussi nettement, aussi irrévocablement l’impression du génie ». Mallarmé évoquait « une somme de Beauté extraordinaire », « la langue d’un dieu », des nouvelles et des contes « d’une poésie inouïe et que personne n’atteindra ».

La suite de sa vie

Sa trajectoire demeure décousue. Entre le pathétique et le sublime. Comme si les figures de son grand-père et de son père se disputaient son sort.

Tantôt on le trouve aux premières loges de manifestations insurrectionnelles contre l’arbitraire des puissants, tantôt on le voit tenter d’obtenir un poste d’attaché d’ambassade, rejoindre une revue légitimiste ; tantôt il parcourt l’Allemagne, l’Europe pour écouter les opéras de Wagner, avec une sollicitude confraternelle qui émerveille, tantôt il s’époumone en vautour auprès d’une riche héritière anglo-saxonne. Et, s’il a failli se battre en duel pour défendre son nom, se targuant de descendre du Grand-Maître de l’Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, l’ironie qui traverse sa vie et son œuvre l’aura poursuivi par-delà la mort, ses ancêtres, suivant la démonstration de Max Prinet, appartenant à une petite noblesse de robe qui a usurpé une parenté imaginaire avec la prestigieuse lignée des chevaliers de L’Isle-Adam.

Abattu par un cancer à cinquante ans, il aurait eu ces mots :

« Eh bien, je m’en souviendrai de cette planète ! ».

Postérité

Je souhaiterais qu’on se souvienne de Villiers. Et qu’on lui attribue enfin une place confortable au Panthéon de nos Lettres. Tout en haut. Cette place confortable que la vie physique ne lui a pas offerte. Et que l’éclectisme a entravé. Car il est trop évident que l’enseignement, les académies, les médias ont une prédilection cannibale pour la facilité de l’étiquette.

Déjà…

Les brillants Mathieu Terence et Bernard Quiriny me semblaient des disciples de Villiers. Le deuxième me répond qu’il l’a découvert a posteriori, intrigué par les comparaisons de la critique. Ebloui, fasciné par « l’influence rétrospective », il a ces mots magnifiques :

« Je l’avais lu, mais pas personnellement. »

Lire Villiers de L’Isle-Adam

Editions

Si plusieurs recueils sont sortis en poches chez Gallimard/Folio ou chez Flammarion, ses Œuvres complètes ont été rééditées et commentées dans la Bibliothèque de la Pléiade, en deux tomes. Première étape d’une consécration ?

Œuvres

Les contes cruels est son recueil de fictions courtes le plus célèbre. Dans la foulée, Histoires insolites et Tribulat Bonhomet.

De courts récits sont la quintessence de son art : Les amants de Tolède ou La torture par l’espérance sont de brillantes variations sur les thèmes (Espagne, Inquisition) développés par Poe* dans Le puits et le pendule ; Les demoiselles de Bienfilâtre retournent la morale comme une crêpe ; Véra est une délicate balade en compagnie d’une morte amoureuse. Etc. Autant de pépites d’or !

L’Ève future

L’Eve future, qui met en scène l’inventeur Edison et une femme artificielle (un Andréide), se révèle l’un des premiers romans de science-fiction.

Axël, une pièce de théâtre, a des allures de testament littéraire. Elle est quasi injouable, tant elle regorge d’interminables tirades. Elle n’en a pas moins bouleversé Gide, Claudel, Yeats, Verhaeren, Maeterlinck… C’est que, passé quelques longueurs, qui mériteraient relecture et coupures, ce poème dramatique est une merveille, influencée par l’art total de Wagner. La langue s’y apparente à une jungle luxuriante, à une touffeur étourdissante qui, d’un coup, ouvre sur des clairières/dialogues d’une beauté à couper le souffle. Où l’on touche à l’Immatériel, à l’Idéal. Il y a du Graal et du roman arthurien, du Siegfried, du Hamlet, du Faust.

Axël (qui doit à Hugo, Musset, Chateaubriand) achève le théâtre romantique pour ouvrir le théâtre symboliste, et d’aucuns y ont vu la bible du mouvement, un manifeste de l’acabit d’un Hernani. Pour ma part, il me semble que les souterrains du livre, qui se prolongent entre château gothique, sombre bourg et Forêt-Noire proche impénétrable, ont quelque chose des mystères et des ambiguïtés de l’univers d’un David Lynch (Twin Peaks), on y croise des trésors, un mage, des envoûtements sans équivalent en langue française. Et Villiers y ferraille avec lui-même, les démons familiaux, ses fantasmes tout en hissant la lutte psychanalytique à des hauteurs vertigineuses de gigantomachie théologique, métaphysique, où des jeunes gens, champions du Beau et de l’Idéal, tendant vers l’Infini du Ciel, affrontent les monstres hideux de la Terre.

Villiers de L’Isle-Adam dans le texte

« (…) faire penser est un devoir qui prime bien des scrupules ! »

« Mes idées religieuses se bornent à cette absurde conviction que Dieu a créé l’Homme et réciproquement. »

« (…) il est des Ténèbres méphitiques, qui, incapables de recevoir la Lumière, éteignent les flambeaux. »

« Où le moi est-il bien lui-même ? Quand ? A quelle HEURE de la vie ? Votre moi de ce soir est-il celui qui sera demain ? celui d’il y a cinquante ans ? »

« Et la Science, la souriante vieille aux yeux clairs, à la logique un peu trop désintéressée, à la fraternelle embrassade, me ricanait à l’oreille qu’elle n’était, elle aussi, qu’un leurre de l’Inconnu qui nous guette et nous attend. »

« Deviens ta propre fleur ! Tu n’es que ce que tu penses : pense-toi donc éternel. »

« Comprendre, c’est le reflet de créer. »

« Moi, je ne daigne punir les gouffres – qu’avec mes ailes. »

« Est-ce que l’âme des violoncelles est emportée dans le cri d’une corde qui se brise ? »

PS Une première mouture de ce dossier est sortie dans la revue Indications en 2011.

Philippe Remy-Wilkin

* On devrait dire Poe/Baudelaire, tant la traduction du premier par le second est une recréation, un exemple extraordinaire de symbiose artistique.