LISEZ-VOUS LE BELGE ? – ROSA de MARCEL SEL (Onlit) par Philippe REMY-WILKIN et Jean-Pierre LEGRAND

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Marcel SEL, Rosa,

roman, ONLIT, Bruxelles, 2017, 296 pages.

Par Philippe Remy-Wilkin et Jean-Pierre Legrand.

Marcel Sel - Rosa – ONLIT Editions

LES RAPPORTS À SOI ET À L’AUTRE, AUX RACINES ET AU MONDE REVISITÉS À TRAVERS LE PRISME DE PAGES DE L’HISTOIRE ITALIENNE

 L’auteur

Rosa est le premier roman de l’essayiste Marcel Sel, une figure singulière, polémique, du paysage politique et culturel belge, un hybride de bloggeur et d’enquêteur indépendant.

Voir : Un blog de sel, le blog de Marcel SEL

Marcel Sel. Le blogueur le plus lu à Bruxelles - Brusselslife.be
Marcel SEL

L’éditeur

 ONLIT est une structure innovante, qui a joué les pionnières dans le registre numérique, pâti de la stagnation (temporaire ?) du genre mais été capable de rebondir en mode classique. Sel/ONLIT n’ont-ils pas décroché les prix Saga Café et des Bibliothèques de Bruxelles… tout en étant finalistes du prestigieux Rossel ou chez les lecteurs de Club ?

Voir : https://www.onlit.net/

Un départ en fanfare

Jean-Pierre :

Le roman démarre en trombe. Mise sur orbite immédiate : on ne le lâche plus.

Phil :

Les premières lignes :

« Tu vas écrire un roman, qu’il m’a dit. C’était un ordre.

– Et comment je fais pour vivre ?

– Tu as quel âge ?

(…) Depuis dix ans, il me verse un salaire mensuel, comme ça, sans rien en échange. Travailler, je ne peux pas. Il le sait. Je suis une sorte d’artiste. (…) il a son usine, alors il me paye. »

« Il », c’est « Le Père, c’est Albert Palombieri ».

Jean-Pierre :

Vivant au crochet du « Père », « le Fils », Maurice, se voit donc obligé d’obtempérer. Il sera rémunéré 30 euros la page. Ecrire, c’est bien beau, mais sur quoi ?  « On écrit toujours contre » nous dit Aragon. Après quelques tâtonnements, il trouve sa machine de guerre : il va resservir l’histoire de sa grand-mère Rosa, morte en déportation, victime du régime fasciste italien, non sans avoir d’abord été, comme des millions de concitoyens, subjuguée par le Duce.

Phil :

Le ton est direct mais en mode intimiste. Le narrateur est un jeune homme à la dérive, un « adultescent » en inadéquation quasi totale avec le monde, sa ville (Bruxelles), son père, les femmes (et l’amour, qu’il n’arrive pas à assumer sur la durée). L’émotion affleure rapidement, avec la narration d’un traumatisme d’enfance, qui semble avoir modelé un destin. Maurice, vers neuf ans, avait la passion de l’écriture et a déposé un poème sur le bureau paternel, en quête de reconnaissance. Aucune réaction. Alors il revient dans la pièce, cherche son œuvre :

« Je me précipite sous le bureau, entre un pied de chaise et la corbeille. Et juste avant qu’il n’éteigne la lumière d’un geste sec, je le vois, mon poème ! Il est dans la corbeille à papier grise, chiffonné. »

La scène se reproduira au fil des mois, des années. Avec le même résultat. Qui mène à la perte de confiance et à cette plongée dans l’altérité mise en scène dans les romans des Moravia, Camus, Sartre.

La suite du récit et son déploiement vertigineux

Phil :

Face à la demande paternelle (a priori saugrenue : écrire un roman pour un homme qui ne l’a jamais lu !), le narrateur se cabre puis décide de se venger. Il sait ce qu’il va faire, il va écrire « La Vengeance du Fils » ou « J’emmerde le Père », l’histoire d’un homme de trente ans qui se voit imposer un projet d’écriture mais le retourne contre son concepteur. Mise en perspective des vies, des destins dans un panorama élargi. Car Maurice possède une arme secrète : son grand-père Nonno, qui a quitté jadis l’Italie pour la Belgique, lui a raconté sous le sceau de la confidence absolue ce qu’il a toujours dissimulé à son fils : l’histoire de leur famille. Or celle-ci, épique, inscrite dans l’Histoire de son pays d’origine, charrie des secrets douloureux voire impossibles à gérer.

Jean-Pierre :

« Et je sais, moi, s’exclame Maurice, pourquoi Nonno s’est tu toute sa vie. Albert le saura lui aussi en temps utile. Je le lui écrirai. S’il peut me lire. S’il peut m’entendre. Je n’ai pas eu le père que je voulais mais, aujourd’hui, j’ai une chance de le lui faire savoir. »

Phil :

Commence un second roman (le livre du fils, envoyé au père en fragments), qui ressuscite toute une famille, un village, la saga du fascisme de son lustre à sa désagrégation, les années de guerre, l’alliance avec Hitler puis sa dislocation, la collaboration et la résistance, le rapport à la judéité.

Deux romans alternent. Avec leurs rebondissements, leurs suspenses. Le père, au début, paie sans lire. Comment le contraindre à affronter les démons du passé ? Mais le fils lui-même peut-il pénétrer l’étoffe de son travail d’écriture sans y plonger tout entier ? S’y brûlera-t-il les ailes ? Ou le roman muera-t-il en médiateur vers la rédemption ?

Au centre du récit, des récits, la figure de Rosa, la mère du « Père », la grand-mère du « Fils ». Une rousse « au regard brûlant » (des allures de Maureen O’Hara ?). Que l’on croise pour la première fois alors qu’elle embarque pour un train menant vers un camp de concentration. Sa vie et sa disparition. Depuis sa jeunesse insouciante et frondeuse jusqu’à l’amour, l’engagement, la trahison…

Rosa de Marcel Sel : meilleur premier roman ! | «Jacquesmercier Blog
Marcel SEL (en compagnie de Jacques Mercier) lors de la remise du prix Saga Café.

Un arrière-plan luxuriant et passionnant

Phil :

Dans le sillage de Rosa, ce sont des pans d’Histoire qui quittent les limbes de l’Oubli. Et, lecteur francophone, on découvre avec étonnement un passé méconnu/inconnu, du ralliement du peuple italien au fascisme, vu comme un vecteur d’ordre, de modernité, de progrès, jusqu’aux prises de position du Duce : Musssolini se montre hostile aux théories racistes d’Hitler et ses militaires protègent les Juifs, les Romanichels, les Serbes… quitte à se confronter aux alliés allemands ou croates (Oustachis), MAIS, dès 1938, il retourne sa veste devant la nécessité d’un soutien nazi plus appuyé ou planifie le massacre de la communauté slovène.

Jean-Pierre :

Insérée dans le cadre narratif, la séquence fasciste est abordée avec beaucoup de naturel par la réfraction des souvenirs d’enfance de Rosa qui donne, au personnage de Mussolini, une coloration presque mythologique :

« Rosa pestait contre ce figlio di putanna de Mussolini. Ils avaient un contrat, depuis ses neufs ans, quand il l’avait saluée au Decennale et qu’elle avait chanté pour lui. Elle lui avait donné sa foi presqu’aussi forte que celle qu’elle avait pour le Tout-Puissant. Mais le 5 décembre 1943, le Ministère de l’intérieur avait ordonné l’arrestation de tous les juifs (…). Elle, menacée de déportation avait décidé de résister. »

L’innocence trompée d’une enfant recoupe le sentiment de trahison de tout un peuple, dont le retournement est saisissant. On peut y voir une versatilité opportuniste mais j’incline davantage à y reconnaître l’heureuse fatalité déjà décrite par Lamennais voici près de deux siècles et qui, tôt ou tard, abat les dictatures et les tyrannies de toutes sortes :

« S’enfonçant toujours plus loin dans le mal, elles rencontrent enfin une autre nécessité, supérieure à celle qui les pousse, l’invincible nécessité des lois qui régissent la nature humaine. Arrivées là, nul moyen d’avancer ni de retourner en arrière ; et le passé les écrase contre l’avenir. »

Phil :

On lit un roman très romanesque, palpitant et émouvant, avec de l’amour et de l’amitié, des rencontres inoubliables (Aaron Zeller dans le train de la Mort), des mystères. Mais on lit aussi un ouvrage historique, qui informe et fait réfléchir. Et un roman de mœurs, une saga familiale qui orchestre l’émancipation, la réalisation de soi. Maurice sera-t-il capable de laisser venir à lui son Hannibale (le fantasme de la femme conquérante) ? Accouchera-t-il son père en lui rendant son passé ? A moins que ça ne soit l’inverse ? Ou les deux ?

Jean-Pierre :

Le récit en abyme, qui reconstitue l’histoire de la famille, nous permet de suivre le parcours de l’immigration italienne en Belgique. De manière très subtile, via le récit à la première personne de Maurice, l’auteur explore la tension entre l’amour fantasmé de la patrie d’origine et la tendresse refoulée pour la patrie d’accueil, inconsciemment vécue comme territoire de la chute.

En imbriquant la temporalité de Rosa et celle du narrateur, Marcel Sel suscite une intéressante méditation sur la transmission. Quand les choses se passent bien, la vie circule au sein de cette galaxie qu’est une famille. Chez les Paliomberi et les Molinari tout se passe comme si le séisme fasciste puis le drame de la déportation, avec son poids de culpabilité et de trahison, détournaient le sang de sa source. Le non-dit envahit la scène familiale, plus rien ne circule, les échanges sont fonctionnels à l’image de cette fausse connivence entre Albert et son fils aîné ; seuls quelques gestes de tendresse – la façon furtive de Nonno de serrer deux fois la main de son petit-fils comme on le faisait dans la famille – ont subsisté, maigre héritage des années révolues. Un rapport névrotique au passé s’installe et contamine les générations suivantes. Le roman le montre bien ; en faisant de son petit-fils son confident, Nonno lui a imposé sa douleur et son désespoir tout en lui insufflant un paralysant nihilisme.

Phil :

On peut s’irriter devant l’incapacité du père et du fils à user des tuteurs de résilience, comme s’ils se complaisaient dans leur mise en tragédie. Mais on peut, à l’inverse, s’extasier devant l’importance conférée à l’écriture. Songer que les majuscules apposées au « Père » et au « Fils » colorent le récit d’une aura biblique. Ce qui implique une attention soutenue au symbolique, au métaphorique. Le Verbe n’est-il pas le principe créateur ? Nommer apportant sens et existence ? Maurice, qui veut écrire des romans mais échoue faute de sujet, ne pourra-t-il écrire des histoires qu’après avoir appréhendé la sienne ? Sur le modèle « Il faut avoir été aimé pour pouvoir aimer » ou « Il faut s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres » ? Le livre comme matrice des personnages, qu’il ressuscite ou accouche ?

Jean-Pierre :

Le roman de Sel explore le rapport entre la sublimation de l’œuvre où tout se tient et l’apparente banalité de l’existence réelle. De quel roman sommes-nous le héros ; quel est la densité d’être de toutes ces personnes – simples protagonistes ou personnages ? – que nous côtoyons. Y a-t-il un sens dans la grisaille apparente de nos vies ?  Par la catharsis de l’écriture et la perspective nouvelle que celle-ci va dessiner, le narrateur assumera enfin son destin d’homme.

L’art de l’écrivain

Phil :

L’écriture, le plus souvent mise au service d’une narration efficace, s’autorise des envolées plus délicates, littéraires :

« (…) quand me sont apparus les yeux écorchés d’Aaron Zeller, à Trieste, ces yeux qui s’éteignaient pendant qu’agonisait l’humanité. »

Jean-Pierre :

En évitant l’écueil de la couleur locale, l’auteur parvient, par un style simple mais très imagé, à nous faire ressentir le charme si particulier de l’Italie, perceptible dès les premiers pas sur son sol. Ainsi l’arrivée à Vernazza, minuscule port de pêche engoncé entre mer et montagne :

« Ils arrivèrent à la grande maison rouge. Elle était entourée de deux bicoques étroites qui semblaient s’y adosser pour ne pas s’écrouler. Il n’y a d’ailleurs que ça dans la rue principale de Vernazza : des maisons ivres. »

Cette description par petites touches gagne aussi les personnages et singulièrement celui de Rosa, que le travail de mémoire saisit dans ce qu’elle a de plus impondérable et qui pourtant la caractérise le mieux : le mouvement, l’énergie.

« J’arrive dans la pièce, je vois sa robe qui se redresse et virevolte, une robe pleine de couleurs. »

Phil :

Des réminiscences intertextuelles m’auront souvent traversé. J’ai évoqué l’inadéquation mythifiée par L’Etranger, La Nausée ou La Désobéissance, mais d’autres échos affleurent. Le Monde de Sophie, avec le fil rouge tendu par un père démiurge qui dirige vers un apprentissage, un Bildungsroman. De beaux romans d’Adolphe Nysenholc ou Alain Berenboom, d’autres de Rossano Rosi ou Giuseppe Santoliquido, avec le dévoilement/rappel de nos immigrations juive et italienne, leurs drames et leurs apports à notre culture, notre vie nationale. Les romans de Mathilde Alet, avec la mainmise du Non-dit, du Mal dit ou du Trop peu dit dans les relations, les constructions identitaires. In fine, comment ne pas songer à une variation libre sur le thème de l’incommunicabilité père/fils, le syndrome de Karoo* mis en exergue dans un article des Belles Phrases** ?

Conclusions

Ce roman est une réussite épatante. Qui happe dès les premières pages et ne faiblit pas dans les dernières. Un travail de romancier et d’écrivain. Qui séduira grand public et gourmets.

Pour en savoir davantage sur les 1er et 2e romans de Marcel SEL

Rosa sur le site d’ONLIT 

Rosa en format poche

Marcel Sel - Rosa (format poche) – ONLIT Editions

Elise, via un article de Philippe paru dans Le Carnet :

Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin

Karoo est un roman (extraordinaire !) de Steve Tesich, qui a donné son nom à une revue/plateforme culturelle formant la jeunesse à la critique (et à l’esprit critique) :

https://karoo.me/

** Le syndrome de Karoo explicité : 

Lisez-vous le belge ?

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – ZADIGACITÉS de PATRICK HENIN-MIRIS (Cactus Inébranlable) par Éric ALLARD

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Patrick HENIN-MIRIS, Zadigacités,

recueil de microfictions, Cactus Inébranlable, Amougies, 2021.

Par Éric Allard.

C’est agréable de faire court, écrit l’auteur en quatrième de couverture de cette cinquième livraison des Microcactus. C’est aussi fort agréable de lire des textes d’une telle qualité et variété d’inspiration.

Le texte ouvrant le recueil, intitulé La décroissance, commence justement par un aphorisme lu par le narrateur qui invite à limiter sa vitesse en tout pour goûter au bonheur. Dès lors, il « s’applique à tout réduire : de ses activités jusqu’au moindre de ses mouvements… » Par ailleurs, l’extension de l’espace fait l’objet d’autres textes, comme, entre autres, L’encadrement ou Le lieu public.

L’accélération comme la décélération du temps, de même que les voyages que celui-ci permet, sont d’ailleurs un des thèmes principaux du recueil. Comme dans ce texte où le narrateur se pique avec les aiguilles d’une horloge ou cet autre dans lequel un ancien chasseur se met à collectionner les pendules… Il y a aussi cette histoire d’un homme qui reçoit dans son enfance « un cadeau inestimable : une minute » ; l’usage qu’il en fera est magnifique. Le temps mais aussi ce qui permet de le retenir, la mémoire qui « décide si [tel] événement possède toutes les aptitudes pour devenir un souvenir ».

Le silence est un autre thème abordé avec cet homme qui lit dans les silences ou ce couple qui a « passé des années à composer leur silence »

La disparition, sous toutes ses formes, jusqu’à la disparition de soi, en est un autre. Quelqu’un qui cherche sa maison, un enfant qui cherche un ailleurs où jeter sa canette vide, ou encore ce voyageur débarqué du train cherchant la gare… Dans Les forêts, on se demande où est passée la forêt amazonienne. Et, dans un autre, c’est le « rêve incandescent enfui avant le réveil » que recherche un rêveur.

Il y aussi les métiers oubliés, aux intitulés et textes savoureux, à découvrir.

Le recueil reconsidère aussi de manière subtile et pertinente l’état de notre société décérébrée, axée sur l’« opinionisme » et le saccage des richesses naturelles.

Bref, c’est souvent la liberté, nécessaire à l’équilibre de l’homme (comme dans L’instrument de conduite) qui est mise en je(u). Les fenêtres dans les espaces clos en sont la voie d’accès, leur espace de décision pour s’exprimer pleinement, trouver un semblant de bonheur ou de réponse aux pourquoi de l’existence. Et ce sens de la décision, de tirer au mieux profit des désagréments de l’existence et du monde, rapporte au titre, Zadigacité[s], un mot-valise du dico empruntant au Zadig de Voltaire et synonyme de sérendipité.

Vous pensez que j’en ai trop dit sur ce recueil ? Vous vous trompez car il ne comprend pas moins de 180 textes qui nous font voyager dans un univers aussi poétique qu’inventif, celui, il va sans dire, de Patrick Henin-Miris.

Patrick Henin-Miris a publié plusieurs titres au Cactus Inébranlable dont, dernièrement, un excellent recueil d’aphorismes, « qui méritent d’être savourés lentement » : En avant, marge !

CACTUS INEBRANLABLE Editions

Ce recueil fait partie de la nouvelle collection du Cactus Inébranlable consacrée aux microfictions. C’est l’occasion de mettre en avant une maison d’édition indépendante créée à Amougies, dans le Hainaut, par Jean-Philippe Querton et Styvie Bourgeois en 2011 et qui fête donc ses dix ans d’existence avec quelque cent cinquante livres à son catalogue.  

C’est une maison singulière qui a trouvé d’emblée son créneau axé sur divers points vite identifiables. Outre qu’elle accorde une place de choix aux textes piquants, irrévérencieux, questionneurs, elle est principalement consacrée aux formes brèves, à commencer par l’aphorisme, qu’elle décline sous des aspects divers et insoupçonnés autant que poétiques via une multitude d’auteur(e)s venant d’horizons divers de la francophonie (outre les nombreux auteurs français, pointons l’Espagnol Ramon Eder). La maison a définitivement donné ses lettres de noblesse à l’écriture aphoristique et possède un espace désormais reconnu dans le paysage éditorial francophone.

En 2017, Michel Delhalle a rassemblé dans une anthologie des aphorismes de plus de 300 auteurs, du Cactus mais pas que, sous le titre Belgique, terre d’aphorismes (dont une réédition augmentée est attendue). Signalons aussi les anthologies consacrées par Jean-Philippe Querton aux aphorismes de Louis Scutenaire et d’Achille Chavée ainsi que les divers recueils d’André Stas publiés au cours de la décennie passée.

Quelques ouvrages du catalogue

Dans les formes brèves, il y a bien sûr eu dès le début les nouvelles (de Michel Thauvoye, Éric Dejaeger, Lorenzo Cecchi, Anne-Michèle Hamesse, Jo Hubert, Christophe Esnault & Lionel Fondeville…), les contes & microfictions qui trouvent désormais principalement place dans la collection des Microcactus. Cela n’empêche pas la maison de publier régulièrement des romans très remarqués, comme le troublant Dis, petite salope, raconte-moi tout… de Pierre Bailly ou le singulier Une caravane attachée à une Ford Taunus de Pierre Stival.

Sans oublier les essais, et non des moindres, puisqu’on trouve au catalogue deux ouvrages de Raoul Vaneigem.

Last but not least, les éditeurs accordent une place de choix aux couvertures, immédiatement reconnaissables, « illustrées par des artistes faisant partie de la mouvance surréaliste, des peintres renommés, des collagistes talentueux ou des graphistes de la nouvelle génération ». Ce qui a donné lieu au printemps 2020 à une exposition qui s’est tenue durant deux mois au Famenne & Art Museum (FAM) de Marche-en-Famenne et qui a permis de découvrir « les œuvres d’art qui rehaussent les couvertures de la maison d’édition ». 

Jean-Philippe Querton présente les Cactus Inébranlable Editions

Plusieurs chroniqueur/euses des Belles Phrases ont rendu compte d’ouvrages parus au Cactus inébranlable. On en trouvera une brève sélection ci-dessous.

Pour Le Carnet et les Instants, Philippe REMY-WILKIN a chroniqué Le neuvième orgasme est toujours le meilleur d’Anne-Michèle HAMESSE.

Sur Les Belles Phrases, signalons ces quelques liens

Philippe LEUCKX a chroniqué La nuit porte jarretelles de Béatrice LIBERT.

Denis BILLAMBOZ a chroniqué Limitation de la poésie d’André STAS & Eric DEJAEGER, Ma voisine dans tous ses états (ou presque) de Pascal HÉRAULT et Une caravane attachée à une Ford Taunus de Pierre STIVAL.

Denis BILLAMBOZ a chroniqué Tout est provisoire même ce titre de MIX Ô MA PROSE et Derrière l’envers du décor de Joaquim CAUQUERAUMONT avec des dessins de Gwen GUÉGAN.

Nathalie DELHAYE a chroniqué L’homme à la Chimay bleue de Jean-Philippe QUERTON.

Paul GUIOT a chroniqué Protection rapprochée de Lorenzo CECCHI.

Gaëtan FAUCER a chroniqué La mort ne porte pas de talons aiguilles de Gabriel NONCRIS.

Eric Allard.

Lisez-vous le belge ?" : une campagne qui ricoche - Le Carnet et les  Instants

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – SIDÉRALES de TRISTAN ALLEMAN (Traverse) par Paul GUIOT

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Tristan ALLEMANSidérales,

recueil de poésies, Traverse, Bruxelles, 2018.

Par Paul Guiot.

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – UN SANG D'ÉCRIVAIN de LUC DELLISSE (La Lettre  volée) par Philippe REMY-WILKIN – LES BELLES PHRASES
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Une couverture de Véronique Goossens.

Avec « Sidérales », Tristan Alleman nous emmène dans un monde de douceur, d’amour et de nature. La relative simplicité du lexique, la fluidité des phrasés procurent à ses poèmes une musicalité presque suave.

Laisser tes yeux se perdre

              en l’eau d’un temps si pur

Que vibre enfin la larme

             en tes lueurs infantes

D’un arc-en-ciel intense

           et recouvrant le monde

Oh oui le monde oh oui

             tant tel qu’il soit immense

Ainsi je me te vois

             au miroir  de tes yeux

Toute multicolore

            et toute fine d’eaux

Au point de n’être plus

            en frêle matador

Qu’un homme aimant qui t’aime

             et qui t’aime plus fort

Et plus fort  et plus fort

            et plus fort très encore

Norge nous parlait de plumes, d’oie et d’oiseaux libérés ; Tristan lui emboîte le pas, à sa manière. L’amour les oiseaux, les prénoms de femme sont autant de prétextes à se lancer dans le vide. Qu’importe si le sujet a déjà été visité mille fois, pourvu qu’on ait l’ivresse des sons qui donnent aux mots une lumière nouvelle. N’est-ce pas là que réside un des secrets du poème ?

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Tristan ALLEMAN

Les textes en prose alternent avec les vers scandés. Les répétitions sont fréquentes. Tristan en use comme s’il voulait se rendre compte de l’effet que procure la texture des verbes sur le tympan, ou savourer la beauté intrinsèque des mots qu’il emploie. Chemin faisant, l’auteur fait monter la sauce incantatoire tout en finesse.

Les chats

Sur les toits naissent les chats

Les chats naissent sur les toits

Qu’un vieux peintre s’apitoie

Sur leur sort, sur leurs émois

Sur leur plainte et leurs ébats

Qu’un vieux peintre, qu’un vieux roi

De leurs yeux qui n’ont pas froid

Peignent le nocturne effroi

De l’aveugle monde en proie

Aux félines et troubles voix

Au fol et félin combat

Sous la lune qui flamboie

Sous la lune et sur les toits

La nuit, quand viennent les chats

En lisant Sidérales, maintes fois j’ai entendu la voix de Ferré, ou un air de Bossa. Sans forcer le passage, la musique s’est superposée au texte.

Ecrits dans un espace de 25 ans, Sidérales est le fruit d’un temps et d’un labeur dont le poids ne se ressent à aucun instant, tant la légèreté reste de mise. Bel exemple de patience à m(’)éditer…

Pour en savoir davantage…

Le recueil sur le site de l’éditeur :

http://editionstraverse.over-blog.com/2020/04/deux-livres/un-jour-fugitives-et-siderales-de-tristan-alleman.html

Le recueil primé, évoqué dans Le Carnet :

Paul Guiot.

PS

(de la rédaction des Belles Phrases)

Paul Guiot anime deux chroniques sur notre plateforme culturelle :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/category/breves-de-lecture-par-paul-guiot/

et

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/category/breve-decoute-par-paul-guiot/

Lisez-vous le belge ?" : une campagne qui ricoche - Le Carnet et les  Instants

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – LE SILENCE A GRANDI de Françoise LISON-LEROY (Rougerie) par Philippe REMY-WILKIN

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Françoise LISON-LEROYLe silence a grandi,

recueil de poésies, Rougerie, Mortemart (France), 2015.

Par Philippe Remy-Wilkin.

Les invités du mercredi : Luc Dellisse | Objectif plumes

Une couverture dépouillée, blanche, une mise en page sobre mais efficace, un texte par page, resserré, appliquant quasi les principes du Yin et du Yang, le rapport contrasté du noir et du blanc, du vide et du plein, de l’absence et du sens. Dédié à un poète décédé en 2008, Paul André.

Je n’ai pas tout compris, mais est-ce nécessaire ? Un peu comme en religion ou dans ce qui touche au sacré, il y a une sensation délicieuse à se sentir dépassé, amenuisé face au Mystère. Qui vous prend par la main pour vous redresser ensuite, vous porter vers les nues et le dépassement, l’élévation, vous envoler.

Alors que tant d’auteurs en quête d’identité se réfugient dans la poésie ou la nouvelle par manque de temps, de souffle ou de talent, y enfouissant les limites de leur langue ou de leur imagination, il est de vrais poètes et nouvellistes, qui portent à bout de bras le Graal transmis par des Baudelaire, des Villiers, qui ont ce talent de décaper la phrase et le mot, de réinventer la langue, le sens, l’émotion avec intensité, densité. Françoise Lison-Leroy (récemment primée par l’Académie française) est de cette eau-là, on est fasciné/happé, dès les premiers mots, par la Beauté, inouïe :

« Vous êtes le prince enfui qui n’a lieu pour personne. »

Tout est du même acabit, ciselé et perforant :

« Le silence a grandi. Vous en ouvrez la porte, désormais, comme on plonge en un saut dans une galaxie. »

Bienvenue sur le site de Françoise Lison-Leroy
Françoise Lison-Leroy

J’adore plusieurs passages. Comme ce portrait envié :

« Vous étiez cet enfant grave et songeur, tendu vers l’improbable. On vous disait céleste, arrogant. On vous guettait aux abords des nuages. Vous interrogiez les cailloux, les fourmis ailées, la flaque aux merles tapageurs. Et le cœur piquant de la renoncule. »

Plus loin, magnifique :

« Vous édentiez les barreaux, piégés entre l’azur et vous. On ne vous connaissait pas de geôlier. »

Ou encore :

« Vous étiez ce champ libre qu’une averse féconde, ce creuset voué aux partitions.

(…)

Vous trouviez dans les livres ce qui ne se dit pas. Les mots du torrent oublié.

(…)

Comme vous, demeurer en chantier. (…) Ce qui s’achève est mort.

(…)

Et nous, cueilleurs de lunes et d’équinoxes, nous reprendrons nos filets haut perchés. »

Le silence a grandiFrançoise Lison-LeroyRougerie. Un recueil (primé à Paris !), une autrice (aussi talentueuse que modeste, généreuse, ouverte), un éditeur (exigeant, il ne publie que trois recueils par an) à lire d’urgence ! Pour s’arracher aux contingences, se confronter à la Grâce, à l’Essence.

Philippe Remy-Wilkin

Lisez-vous le belge ?" : une campagne qui ricoche - Le Carnet et les  Instants

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – BELGIQUES de COLETTE NYS-MAZURE (Ker) par Jean-Pierre LEGRAND

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Colette NYS-MAZURE, Belgiques,

Ker Editions, Hévilers, 2021.

Par Jean-Pierre Legrand.

Les invités du mercredi : Luc Dellisse | Objectif plumes

Quelle bonne idée ont eue les éditions Ker d’inviter Colette Nys-Mazure à rejoindre leur précieuse collection Belgiques ! Essayiste, romancière, auteure de nouvelles mais avant tout poétesse, elle nous offre un recueil de textes à la jointure de ces genres. L’œuvre s’ouvre et se referme sur un poème et, sous la fiction à la dimension souvent autobiographique, perce une véritable leçon de vie : quoi qu’il advienne, demeurons attentifs à la beauté des jours.

L’écriture est subtile et précise. Les phrases, courtes, par l’alliance du rythme et de la métaphore, emmènent le lecteur au cœur de la scène décrite. Ainsi, en fin de journée, dans un train, dont les voyageurs sont captivés par leur écran :

« (…) à moins qu’ils ne dorment, tête dodelinant en d’inconfortables positions. Peu de paroles. Le poids du jour, indiscutable. Rien à voir avec l’allant de l’aube, les départs des guerriers casqués sur le qui-vive. »

Par petites touches sont suggérés les paysages de l’enfance, l’ombre d’un cerisier l’été dans un jardin retiré, un vieux clapier au bois rêche où se cachent les enfants. Colette Nys Mazure possède cette qualité que Mauriac chérissait : elle a « de la campagne » ; les sentiers bordés de groseilliers à maquereaux, la prairie plantée de pruniers et de noyers, elle les a parcourus avant qu’ils ne refleurissent sous sa plume.

Colette Nys-Mazure remporte le prix Yves Cosson - Le Carnet et les Instants
Colette Nys-Mazure

Tissés dans la chair du quotidien, des destins ordinaires se dessinent, qui partagent le lot de tous les humains : « naître, croître, aimer, créer, souffrir, vieillir, mourir… ».  Célébration de la vie, ces pages sont aussi imprégnées de la mort mais sans que celle-ci n’altère le patient travail d’une existence en parturition d’elle-même : au plus profond du deuil ou du malheur, rien ne suggère « l’inconvénient d’être né ». Jamais la perte n’annihile ce surcroit de vie qui la réenchante, « rien n’est jamais perdu, ce qui a été demeure ». Sans aucun doute, la foi (que je n’ai pas) et l’espérance d’un amour qui ne nous quitte jamais peuvent-elles aider dans ce cheminement. Mais la spiritualité n’est pas réservée aux religions et, à la lecture des poèmes qui parsèment ce Belgiques ; on mesure combien, selon la belle formule d’Hélène Cixous, faire œuvre, » c’est extraire un élément précieux, vrai et secret de chaque chose » : la poésie, omniprésente dans le recueil, touche au mystère des choses et à la transcendance.

Il arrive qu’une vision poétique du monde s’accompagne d’une forme de mièvrerie. Ici, il n’en est rien.  Le propos n’est pas de voiler la réalité ni même de l’édulcorer. A tout âge de la vie, son lot de malheurs.  La sérénité qui se dégage n’est pas une niaise adhésion à l’inévitable : sans cesse elle se conquiert. Ainsi, la vieille Mélanie isolée par la covid dans sa séniorie : entre l’affaiblissement continu du corps, la disparition des proches, la dépression du grand âge qui guette, « elle laisse passer le voile noir et cherche appui dans les évocations familiales, la poésie, la musique, une bière d’Orval… ».

J’aime particulièrement le double mouvement qui anime les nouvelles : celui qui nous dirige vers les autres, symbolisé par Elvira qui aime si « violement » les trains, lieu d’échanges et de correspondances ; celui de l’approfondissement de soi, tout au long d’une vie qui est à la fois enrichissement sans fin et progressif épurement des lignes. Si la vieillesse évoque l’hiver, c’est que, comme l’écrit Colette Nys-Mazure citant Norge, « l’hiver est la saison où les arbres sont en bois ».

Pour en savoir davantage sur la collection Belgiques

D’autres recueils ont été évoqués dans Les Belles Phrases :

.  Véronique BERGEN, par Philippe Remy-Wilkin :

… ou par moi-même (avec le même enthousiasme que mon collègue pour un texte initial extraordinaire : Une forme, une mesure, un chiffre) :

. Michel TORREKENS :

. Marianne SLUSZNY :

Le Carnet a évoqué les plus récents :

. Luc DELLISSE (par Frédéric Saenen) :

. Laurent DEMOULIN (par Michel Zumkir) :

. Colette NYS-MAZURE (par Michel Torrekens) :

. Tuyet-Nga NGUYEN (par Thierry Detienne) :

Jean-Pierre Legrand.

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – HISTOIRE DE L’ÉDITION EN BELGIQUE de PASCAL DURAND et TANGUY HABRAND (Les Impressions nouvelles) par Philippe REMY-WILKIN

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Pascal Durand et Tanguy Habrand, Histoire de l’édition en Belgique, essai, Les Impressions Nouvelles, 2018, 565 pages.

Par Philippe Remy-Wilkin.

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – UN SANG D'ÉCRIVAIN de LUC DELLISSE (La Lettre  volée) par Philippe REMY-WILKIN – LES BELLES PHRASES

L’Ancien et le Nouveau Testaments !

On demeure muet d’admiration devant l’ampleur et la qualité de cet ouvrage, d’un idéalisme confondant. Car, disons-le tout net, on ne s’adresse pas ici au grand public, la niche visée est étroite, des professionnels du secteur (auteurs, éditeurs, journalistes culturels, bibliothécaires…) a priori. Et pourtant ! Cette nouvelle Bible de notre Histoire éditoriale mériterait d’inspirer un cours d’université, de voir venir y grappiller des perles des amoureux de culture, d’histoire, d’histoire belge, de belgitude, voire d’entreprenariat.

L’objectif des auteurs ?

Ces deux pointures du milieu universitaire, très impliquées dans le domaine du livre contemporain, ont souhaité offrir « le double éclairage d’une histoire propre à faire ressortir des tendances relevant de la longue durée » mais aussi « à procurer, pour chaque période envisagée, un tableau représentatif des principales maisons en activité ».

On parlera d’édition, au sens large, loin d’une limitation au fait littéraire. D’autant que la Belgique va s’affirmer dans des domaines marginaux : édition pédagogique (De Boeck, Wesmael-Charlier, Duculot, Dessain), BD (Casterman, Lombard, Dupuis), livre religieux ou de jeunesse (Marabout, Mijade, Pastel…), théâtre (Lansman), droit (Larcier)…

Les auteurs, lucides ou modestes, renoncent à l’exhaustivité, c’est pourtant mon seul (léger) bémol, ils sont tellement complets, précis qu’on finit par s’étonner des rares absences* remarquées : Le Hêtre Pourpre fin 90/début 2000, Murmure des Soirs aujourd’hui…

La matière brassée ?

Ce livre magistral offre ce que promet l’épigraphe (signé Didier Devillez, éditeur) : « Il existe entre tous ces auteurs, ces textes et ces œuvres, un fil ténu qui, si fragile soit-il, nous semble produire ce que tout être humain est en droit d’exiger d’autrui et de la vie : du SENS. »

Le livre est découpé en six sections : Le temps des imprimeurs (1470-1650) ; Le soleil noir de la contrefaçon (1650-1850) ; Entre Rome et Paris (1850-1920) ; La renaissance de l’édition belge (1920-1940) ; Industriels et artistes (1945-1980) ; Etat littéraire et marché du livre (1980-2000). Avec un épilogue prospectif : Au seuil d’un nouveau siècle.

Pour donner une idée de son contenu, évoquons ses premier et dernier chapitres. En insistant sur l’atmosphère générale : TOUT l’ouvrage témoigne d’écritures affinées et puissantes tout à la fois, d’une érudition mirandolienne et de recherches bénédictines, d’une conjugaison réussie du souffle et de la nuance.

Les débuts de l’imprimerie.

On remonte aux alentours de Gutenberg, au XVe siècle, pour aller gratter derrière des noms qui devraient parler à tout citoyen belge : Thierry Martens, Moretus, Plantin… On découvre avec fascination à quel point notre époque n’a rien inventé mais simplement intensifié les échanges culturels, la mobilité des corps, des idées et des produits. De voir notre Martens devenir l’ami intime ou l’imprimeur/éditeur attitré du Rotterdamois Erasme, publier un roman du futur pape italien Pie II, la Lettre de la Découverte du Génois Colomb ou la mythique Utopie de l’Anglais Thomas More (dont il réalise la première édition, à Anvers !), voilà qui laisse pantois. Puis songeur. Quels romans à écrire sur cette époque, ces aventures intellectuelles qui effacent les frontières ! Qu’attendons-nous, nous, gens de plume ?

Et que dire de la modernité des considérations dudit Martens ? Qu’il jette un regard lucide ou cynique sur son métier : « Un auteur ne cherche dans ceux qui le lisent que des admirateurs ; moi, j’y cherche des acheteurs. » Ou anticipe les récriminations de nos auteurs/éditeurs actuels : « J’ai souvent remarqué que les hommes, en général, ne font cas que de ce qu’on leur présente comme venant de l’étranger et importé de fort loin », « Tous les pays du monde entretiennent leurs industriels, le nôtre seul fait exception ». Au passage, un lecteur attentif s’interrogera sur le terme pays. Il y avait donc en nos terres une idée de nation, de patrie ? De quelle nature précise ? Passionnant, mais voilà qui quitte les limites de cet article.

Après Martens, Plantin, dont Balzac, au XIXe siècle, vantera encore la qualité extraordinaire des réalisations, consacrant le passage plus affirmé de l’impression à l’édition.

Trop à lire, à dire ! Je bondis par-dessus des centaines de pages.

Photos : Portrait of Pascal Durand and Tanguy Habrand, Professors at the  University of Liège - Valentin Bianchi - Photojournalist Liege Brussels  Belgium
Tanguy Habrand et Pascal Durand

L’édition de notre temps.

Le parcours est fascinant ! Jacques Antoine, Lysiane D’Haeyère et les Eperonniers… Puis ces noms qui recoupent mon itinéraire : Lombard, Yéti-Presse, Marabout, David Giannoni et Maelström, André Versaille, Christian Lutz… Mais, au-delà de la séquence nostalgie, il y a surtout la sensation de comprendre comment sont nés les sillons que nous pouvons aujourd’hui emprunter, il y a un approfondissement de la nature des diverses composantes. Qui aide à savoir d’où l’on vient, où l’on est, où l’on pourrait aller. On quitte l’histoire ou la réflexion sur le microcosme pour saisir encore un outil. En amont, des racines. En aval, du sens et des flèches.

Au détour des pages, on admire André Versaille, qui a réussi à traiter d’égal à égal avec Paris pour le domaine de l’essai (avec l’aide de Danielle Vincken), ou Emile Lansman, qui l’a réussi côté écriture théâtrale ; on s’étonne de l’importance d’un Mardaga, de l’apport considérable d’un Marc Quaghebeur ou d’un Jean-Luc Outers, etc.

Et puis, soudain, on tente de s’arracher au lamento des éditeurs et auteurs, qui ont certes souvent raison de stigmatiser un manque de soutien, de reconnaissance, mais qui, à force, en oublieraient des réussites ou spécificités très remarquables dont il convient de remercier nos instances (Communauté française de Belgique puis Fédération Wallonie-Bruxelles) : le concept Espace Nord**, une collection patrimoniale qui élargira son impact et sa philosophie en se faisant aussi anthologie de l’or littéraire du temps récent ou présent ; les très performantes et très citoyennes revues/plateformes culturelles Le Carnet et les Instants*** et Karoo**** !

En surplomb de la lecture…

…des interrogations sur la nature de l’édition belge, dont Roger Avermaete (magnifique auteur d’une Histoire belge décapée et décapante), disait, en 1929 déjà, qu’elle était « inexistante », la Belgique n’étant pas une « nation littéraire » comme la France, où « l’édition participe d’une volonté et d’une représentation », mais souffrant d’un déficit d’identité nationale, d’« un certain rapport distancié à la culture », d’une « position périphérique » par rapport à Paris ou Amsterdam.

Les auteurs nous ont offert un socle, et nul doute qu’on reparlera de cet ouvrage dans les décennies à venir. Bravissimo à tous deux et à leur éditeur !

Le livre sur le site des IMPRESSIONS NOUVELLES

Philippe Remy-Wilkin

Lisez-vous le belge ?

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – 37 RUE DE NIMY, LES INCROYABLES FLORIDES d’ALEXANDRE MILLON (Murmure des Soirs) par Philippe REMY-WILKIN

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Alexandre MILLON, 37 rue de Nimy, Les incroyables Florides, roman, Murmure des Soirs, Esneux, 2019, 171 pages.

Par Philippe Remy-Wilkin.

J’ai entamé la lecture la tête emplie de doutes : ce livre a connu une première édition, en 2004, soit il y a quinze ans, et l’éditeur était une instance officielle, bref ça sentait la commande, l’institution, le musée… La première page creuse la mise en alerte :

« Léon Losseau (1869-1949) était un intellectuel passionné – bibliophile, photographe, numismate, membre de nombreuses sociétés savantes – qui transforma sa maison en un hôtel particulier doté de tout le confort moderne et de décors Art Nouveau somptueux. Etc. »

Un livre au service de la ville de Mons, de la Maison Losseau ?

J’entre pourtant aisément dans la matière du livre, sur les pas de Rimbaud et Verlaine, croisant la composition d’Une saison en enfer, la découverte miraculeuse de son édition originale (cinq cents exemplaires rescapés, alors que le poète l’avait quasi entièrement détruite !). Cette séduction initiale précède l’entrée véritable dans le livre. Une première partie nous projette en 1901 dans la foulée du Découvreur qui n’est pas Christophe Colomb mais Léon Losseau. Qui apparaît dans sa vie de tous les jours, ses relations, ses décors, ses activités…

Après quelques pages, le Chemin de Damas : Millon est devenu un de mes auteurs belges préférés ! C’est que… Réussir à rendre immédiatement attachant son personnage et donc à rendre captivantes ses déambulations et ses cogitations n’est pas à la portée du premier venu. J’éprouve un plaisir vif mais naturel : Millon écrit excellement, mais possède en sus l’art de distiller des notations humanistes :

« Losseau ne va pas chez la Berthier (NDA : sa maîtresse) pour s’encanailler, mais plutôt pour se confronter à l’étrangeté de cette fille, et qui sait, mieux se comprendre lui-même. »

Ou philosophiques :

« L’art de contredire ou de se contredire, ce n’est pas d’être contrariant, c’est de faire cohabiter au mieux les élans du cœur et les déductions de la pensée. »

37 rue de Nimy
Alexandre Millon

C’est un petit miracle. Losseau, déployé par Millon, n’a rien d’un fossile exhumé d’archives poussiéreuses mais devient une sorte d’idéal, de modèle, quasi une incarnation métaphorique digne des contes du XVIIIe siècle. Tout en étant pleinement humain, c’est-à-dire fragile, sa propre émancipation/réalisation restant en deçà de ses idées :

« Esprit libre, héritier des Lumières (…), Léon Losseau est aussi tout embarrassé d’entraves familiales et de conservatisme social (…). On devine, dans sa vie affective, un cloisonnement typiquement bourgeois, certes insatisfaisant mais dont on pressent les premiers craquements. »*

Un second miracle tient à ce que Losseau et Millon me font rencontrer Rimbaud et sa poésie comme jamais. Les citations d’Une saison en enfer coulent le long des parois du texte premier et lui confèrent des allures de chambre d’ambre, de grotte labyrinthique renfermant le trésor de la Beauté du monde ou du Sens de nos engagements. On s’envole au gré des phrases et du souffle des idées, des images :

« Un grand vaisseau d’or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. »

Une deuxième partie nous transporte en 1913, Léon a quarante-quatre ans et a transformé sa demeure en un chef-d’œuvre de l’Art Nouveau, non pas figé mais habité, dans tous les sens du terme, où l’on converge autour du maître des lieux pour échanger, débattre dans une rare élévation des cœurs et des esprits.

Les hiatus temporels nous éloignent de la biographie stricto sensu. Quelle est la nature de ce livre ? Une esquisse de vie sous la forme de tableaux biographiques ? Avec des accents d’essai, d’étude historique ? Et une coloration très littéraire pourtant (mille notations psychologiques ou poétiques) …

Choc ! Une troisième partie débute en avril 2016, en compagnie d’autres personnages, contemporains : « Esther, fraîchement divorcée, en équilibre instable sur le fil de sa vie, en mal d’écriture et à la recherche de l’insaisissable Rimbaud ; Bastien, qui, jusque-là, s’est contenté d’effleurer les choses en suivant des prétextes fallacieux pour ne rien entreprendre » **. Un roman ! Dont l’irruption redistribue les cartes d’analyse du livre et son identité, dévoile sa structuration globale, son projet. Le ton est différent, la modernité et le second degré déboulent, le narrateur marque son territoire.

Que se passe-t-il ? Une juxtaposition ? L’auteur a repris son texte et lui a ajouté une deuxième trame, qui se déroule un siècle après la première. Mais la juxtaposition, pour abrupte qu’elle soit, renvoie à une orchestration renouvelée du tout. N’est-il pas question ici du devenir des idées sur plusieurs générations ? Rimbaud infuse Losseau mais la germination intellectuelle met du temps à fleurir, porter des fruits, se prolonge par-delà les décennies à travers des héritiers/disciples :

« (…) il aborde Esther, en lui disant que Le Bateau ivre est pour lui comme une sorte d’unité de mesure qui servirait à évaluer notre degré de folie, et donc en fin de compte notre sincérité. »

Ne déflorons pas l’intrigue romanesque et ses surprises. Mais avouons avoir passé notre temps, au cours des derniers chapitres, à cocher des lignes et des paragraphes, parfois des pages entières. Quelques échos de notre envol :

« (…) cependant il nous faut rappeler l’harmonie entre ce qu’on est et ce qu’on tend à être en créant. » ;

« (…) nous parlons de la joie de comprendre au sens de prendre dans ses bras, d’embrasser quelque chose qui nous soutiendra jusqu’au bout. » ;

« (…) elle relit Rimbaud. L’endiablé allume son feu. On pourrait s’y brûler, mais Esther s’y réchauffe, elle s’installe au milieu du campement nomade, à la belle étoile. » ;

« L’enthousiasme est un art martial d’anticipation créatrice d’une Joie future qui prendrait appui sur une petite joie présente (…) c’est, au-dedans de nous, un vieil escalier de pierre envahi d’herbes sauvages, qui nous permet de gagner en intensité, de dynamiser du sens. » ;

« Ils cherchent des lieux de tranquillité, des randonnées tracées comme des partitions à entendre et à voir, autant de possibilités d’harmonie. » ;

« Si on a l’esprit nomade, une fenêtre peut suffire. Deux battants s’ouvrent sur un cerisier, un petit carré de jardin et c’est déjà voyager, dépayser la pensée, rêver et recréer sa vie sur un petit rebond d’enthousiasme. »

Un art de vivre ? Un traité éthico-esthétique ? Décidément, après le traité de morale privée de Luc Dellisse, voilà nos auteurs qui glissent leurs voilures sous l’appel du Grand Large :

« Nous avons heurté savez-vous d’incroyables Florides… ».

Jean-Pierre Legrand. Voir :

** Martine Rouhart. Voir :

Philippe Remy-Wilkin

Lisez-vous le belge ?

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – UN SANG D’ÉCRIVAIN de LUC DELLISSE (La Lettre volée) par Philippe REMY-WILKIN

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Luc DELLISSE, Un sang d’écrivain,

essai, La lettre volée, Bruxelles, 2020, 154 pages.

Par Philippe Remy-Wilkin.

Les invités du mercredi : Luc Dellisse | Objectif plumes

Luc DELLISSE, Un sang d’écrivain, essai, La lettre volée/collection essais, Bruxelles, 2020, 154 pages.

L’objet-livre

Magnifique ! Avec l’auteur en filigrane sur la couverture. Le bleu pâle de celle-ci transfiguré par le bordeaux qui glisse depuis la quatrième de couverture.

L’auteur

Luc Dellisse, qui vient d’entrer à l’Académie royale, est l’un de nos meilleurs auteurs (publié par quelques-uns de nos meilleurs éditeurs : Les impressions nouvelles, La lettre volée, Le cormier). L’un de ceux qui possèdent le CV le plus passionnant artistiquement. L’un des rares écrivains ou romanciers belges francophones qui puissent interroger le monde, leur art, leur vie d’une manière analytique, philosophique. En clair ? L’un des collègues dont j’apprécie le plus savourer un paragraphe, une poignée de pages, un chapitre. Pour me sentir compris ou, au contraire, bousculé, incité à une réflexion nouvelle. Pour le pur plaisir aussi de me couler dans une langue belle et inventive mais sans pesanteur, d’une fermeté rare.

Le livre

Un sang d’écrivain me semble prolonger le travail méditatif découvert dans Robinson. Ce dernier ouvrage questionnait le monde, ce qu’il est devenu, la manière dont nous pouvons encore y trouver une place, un sens, résister. Ce nouvel opus resserre la focale sur la manière dont Luc Dellisse appréhende son métier d’écrivain, le pouvoir des mots, la langue. Le texte avance au gré de chapitres courts, intenses, de « petites touches où se mêlent l’analyse, le témoignage, l’humour et l’imaginaire, la situation réelle d’un écrivain dans le premier quart du XXIe siècle » (selon la quatrième de couverture).

Quelques plongées pour effleurer les contenus

Dans Introduction, Dellisse rappelle une vérité qui échappe à la plupart : l’écriture n’est pas un hobby ou une manière de gagner sa vie. Il s’agit d’une activité difficile, souvent ingrate, lourde de conséquences sur la vie de celui/celle qui s’y adonne, son interaction avec le réel, et celle-ci relève de la nécessité. Somme toute, d’un Chemin de Damas, d’une Pentecôte. Et tant pis si le tombé en écriture possédait les talents menant à une vie matérielle confortable, ils doivent céder, reculer.

Dellisse assène un éloge de la lecture ultrarapide. Qui va à rebours de ce que l’on a souvent enseigné. C’est, selon lui, la meilleure manière de saisir la portée réelle d’un ouvrage. Il faut « lire tendu ». Il affine ensuite et reconnaît les mérites, différents (complémentaires ? et il faudrait alors s’offrir de luxe de doubles lectures ?), de la lecture très lente. Ce qu’il condamne ? La « vitesse moyenne », « la flânerie », qu’il assimile au « péril des fausses profondeurs », au danger de « ne capter rien de l’essentiel ».

Dans Le grand jeu, Dellisse évoque l’écriture comme « un moment de retrait, d’absence, de maquis ». Il faut « pouvoir vivre simplement, et presque pauvrement » mais « sans devoir s’en soucier ». Un équilibre, une tranquillité sobre qui était au cœur de Robinson. L’écriture, malgré ses embûches et ses âpretés, en devient une porte d’accès au bonheur, donnant un sens à une mise à distance des corvées et autres soucis matériels qui encombrent nos esprits et corrompent la saveur de nos vies.

Dans Le cadran solaire, l’auteur va plus loin :

« Les mots servent à fixer les choses pour qu’elles existent. (…) La plupart du temps, on est vague, c’est-à-dire rien. On comprend vaguement l’histoire, on éprouve vaguement des sensations heureuses ou malheureuses ».

Les mots apporteraient du poids aux éléments du réel, un supplément d’âme. Un sens, dessiné par une « flèche noire » (quelle belle formule !). L’écriture aiderait à passer de la vie à l’existence ?

Une réflexion sur l’anticipation des faits par les inventions de l’écrivain me rappelle une conversation avec Jacques De Decker, qui croyait aux signes, à la capacité des créateurs de les repérer. Une soirée récente avec un ami d’enfance philosophe aussi : il me citait Jung et son attention à l’égard des synchronicités. Il ne faudrait pas oublier Freud, qui a évoqué les convergences comme indices d’une vive intelligence jusqu’à un certain point, d’une névrose au-delà dudit point.

Décrochage temporel interroge le dédoublement qui s’opère chez un véritable créateur. Les endroits ou les époques imaginaires dans lesquels il se réfugie (enfant, adolescent mais adulte aussi), sont « intenses et stimulants », bien plus que ceux de la vie réelle, à tel point qu’ils introduisent une autre réalité, qui est peut-être plus réelle car plus puissante/imprégnante, chargée de sens, de souvenirs, de propulsion vers la construction d’un avenir.

Et la suite…

N’en disons pas plus. Chaque chapitre (et il y en a plus de 60 !) apporte son lot de réflexions et d’interrogations, d’émotions aussi. Qu’il s’agisse du rapport à « un vieux coffre de pirate littéraire » surgi des limbes avec sa « masse sans fin de papiers griffonnés » au fil des années. Ou de celui à une langue, le français. Du rapport aux aléas du métier aussi (les séances de dédicaces, pour la grande majorité des auteurs, renvoient à une prise de conscience répétée de leur « obscurité »). Du rapport à un monde, un environnement qui n’a jamais été aussi hostile à la démarche intellectuelle, artistique. Etc.

Ah, encore. Le livre se conclut sur une annexe bien singulière, 4 pages de « Remarques sur la machine littéraire » qui livrent 33 réflexions, qui ont un goût d’aphorismes :

« (…) On crée pour faire des beaux objets avec les échecs de sa vie. Et le secret, c’est sa connaissance intime de l’échec mise au service de victoires invisibles. » ;

« (…) la seule chose qui compte ce n’est pas de commencer mais d’aller jusqu’au bout. (…) Apprendre à finir EST apprendre à écrire. »

Ce livre de grande qualité doit se déguster chapitre par chapitre. Ou alors… ? Au grand trot, selon la théorie initiale de l’auteur ?

Pour en savoir davantage sur cet essai…

Un article de mon collègue Jean-Pierre Legrand dans Les Belles Phrases :

Pour se savoir davantage sur l’œuvre de Luc Dellisse…

Avec mes collègues Jean-Pierre Legrand et Julien-Paul Remy, nous avons consacré un feuilleton en trois épisodes (et une introduction) à son remarquable (je l’ai classé dans mon Top 5 de l’année 2019) « petit traité de vie privée » Libre comme Robinson :

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J’ai encore évoqué son dernier recueil de poésies à la fin d’une de mes mini-revues :

Philippe Remy-Wilkin

Lisez-vous le belge ?

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – POSITIONS POUR LA LECTURE de DANIEL SIMON (Couleur Livres) par Philippe REMY-WILKIN

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Daniel SIMON, Positions pour la lecture,

promenades littéraires, Couleur Livres, Mons, 2019, 136 pages.

Par Philippe Remy-Wilkin.

Daniel SIMON, Positions pour la lecture, Couleur Livres, Mons, 2019, 136 pages.

Le sous-titre renvoie à un contenu singulier

Il n’est pas question d’un roman ou d’un recueil de nouvelles, ni d’un essai ou d’un témoignage mais de Promenades, soit d’un ensemble de textes, d’articles tournant autour du rapport à la lecture ou à l’écriture, des ateliers d’écriture aussi. Avec, en guise de bonus, une micro-interview de l’auteur.

Je ne suis pas à l’aise a priori face à ce type de livres, mes appétits et mon expertise se conjuguant au grand large, à la structuration ample, etc. Je dois donc m’adapter, quitte à perdre l’essentiel de mes compétences, quitte à perdre ma passion pour l’immersion. Comme si l’on m’arrachait à une journée de randonnée menant à 3000 m et à un col prestigieux pour m’offrir un sentier botanique. Apprendre à goûter autrement. Par petites bouchées. Qui peuvent, toutefois, être intenses. Et de fait…

Une manne de pépites d’or

On a ramassé, au fil de la lecture, de ses bonds et rebonds, de purs bonheurs de lecture. Des gorgées où la voile du sens est gonflée par la notation poétique :

« Ecrire, c’est souvent se ramasser endolori de chutes infinies. » ;

« (…)  je m’allongeais un peu près de vous, dans la poussière, sans la matière, dans la poussière de Gutenberg . » ;

« Ecrire, et lire, ces temps suspendus, seraient une forme de barrage contre le temps mou, le temps moche, le temps émietté. »

En tant que créateur, j’ai eu plusieurs fois, et même souvent, la sensation d’un fanal allumé sur une autre bateau, celui du collègue averti, au creux du brouillard, des ténèbres, touché alors aux joies de l’empathie, de la sympathie :

« Ecrire long, c’est aussi une façon de marathon où toutes les qualités de l’écrivain sont requises : sa capacité technique à scénariser son récit, la construction des personnages, l’écho de l’époque, l’inscription d’un sous-texte, ample et généreux, un style aux multiples changements de vitesses. » ;

« Aimer la lecture…et les livres, s’en faire le berceau d’une vie jusqu’à son lit de mort, est une façon de tenir Fort Alamo contre les armées mexicaines du cynisme, de la vulgarité des rapports, de la grossièreté morale, des confusions de tous genres, des velléités de pacotille et des courages en papier doré de la politique estropiée par la peopolisation. »

Daniel Simon compare ici les lecteurs (et, plus loin, les auteurs) à des résistants, lui qui rechigne pourtant, habituellement, aux positions héroïques des acteurs du livre, arguant à raison, mais pas tout à fait, d’une disproportion entre les actes ou dangers celés derrière un fauteuil et les misères du monde réel.

Plus loin Daniel Simon creuse encore l’image Alamo, lyrique :

« Alors, nous, à Alamo, on regarde l’horizon et on se dit qu’on ne nous aura pas comme ça. On prend son temps, on se (re)fait des amis, on apprend à relire, on murmure un texte pour soi, tellement c’est beau et qu’on voudrait aussi l’entendre de l’extérieur de soi. »

Daniel Simon rejoint une métaphore qui nous est très chère, celle des flambeaux au milieu des ténèbres, en tout temps et à toute époque, qui brandissent l’étendard de l’espoir, préservent en une réserve comme qui dirait secrète, ou trop peu fréquentée disons, la survivance du Bien, du Bon, du Beau :

« Tout va bien. Il paraît que des Alamo un peu partout s’organisent, sans les corps intermédiaires de la Culture, eux, ils ont depuis longtemps rejoint l’armée mexicaine… »

Daniel Simon | Objectif plumes
Daniel simon

Un combat aux résonances actuelles

…quand on se réunit pour débattre du sort du livre en FWB, quand les politiques flamands songent soudain à détruire l’appui à la culture, à l’identité que nous envions à nos voisins et compatriotes les plus exotiques.

Daniel Simon, lucide et sans doute parfois amer, ose discriminer le bon grain de l’ivraie. Tantôt, à la manière d’un Eric Allard (Les écrivains nuisent à la littérature) : « (…) le plus curieux, c’est cette façon, à peine un texte est-il paru, de se présenter comme écrivain. » Tantôt nous désignant la voie : « Quittons les vrais purs menteurs et les vrais sincères faux-culs pour aller vers les hommes incertains et qui doutent. »

Notre art est interrogé :

« A quoi distingue-t-on toute décadence littéraire ?  A ce que la vie n’anime plus l’ensemble. Le mot devient souverain et fait irruption hors de la phrase, la phrase déborde et obscurcit le sens de la page, la page prend vie au détriment de l’ensemble : le tout ne forme plus un tout. »

C’est du Nietzsche (Le cas Wagner) et pas du Simon, mais la citation est ô combien heureuse ! Elle illustre notre conception du roman. Se dégager du détail mesquin pour s’ouvrir de grands horizons et d’amples perspectives. Elle met en évidence le danger d’une focalisation sur l’outil ou une information partielle au détriment de l’objectif, de la substance, du tableau complet.

Oui, l’écrivain est un frère, qui dit ceci :

« Il y a deux sortes de lecteurs. Il me semble qu’il n’y en a que deux : les lecteurs qui vont vers ce qu’ils connaissent déjà et trouvent dans cette reconnaissance des signes, des sentiments des situations, des personnages, une sorte de consolation une forme de soutien ; et ceux qui picorent un grain encore inconnu, quitte à se piquer le gosier… »

Je diviserais la première catégorie entre les chercheurs de sympathie (et d’approfondissement du moi) et les auto-complaisants, qui ne souhaitent rien tant que de se voir conforter dans leurs certitudes, une tribu ô combien dangereuse, engluée dans le clanisme, l’égocentrisme et le narcissisme, la médiocrité. Daniel Simon semble rejoindre mon point de vue :

« Il existe des livres qui rendent des amours impossibles, qui nous forcent à reconnaître que si quelqu’un trouve plaisir dans cette littérature-là (ou aime les moules au chocolat, la langue basse des à peu-près, les passe que, à cause que, ou les vins en cannette…), pour nous, c’est foutu ! »

Des allures de Rilke s’adressant au jeune poète

On terminera cette esquisse avec une observation destinée à une élève d’atelier. Daniel Simon y livre une vraie leçon de création, une initiation à sa mystique :

« Commencer un texte se passe souvent, que ce soit dans l’arrière-cour d’une longue préparation, de notes prises et projets, par une parole, une image, un dialogue qui font que, soudain, vous sortez de ce que vous prépariez, vous êtes surprise, vous devez profiter de cet étonnement, ne pas l’éteindre d’un effet, d’une secousse qui viendrait déranger cet instable moment que vous êtes en train de créer ; laissez- vous gagner par ce qui se creuse ou se déplie à l’intérieur de cet instant de début, le reste, la suite, viendront… »

Vous voilà mis en appétit ?

À déguster, comme un alcool fort ou un café rare, par petites gorgées, que vous laissez se faufiler lentement en vous.

Philippe Remy-Wilkin

Lisez-vous le belge ?

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – DOSSIER SUR TROIS EDITEURS DE POESIE RÉFÉRENTIELS : BLEU D’ENCRE, LE COUDRIER, LES CARNETS DU DESSERT DE LUNE par Philippe REMY-WILKIN

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Dossier sur trois éditeurs de poésie référentiels, Bleu d’EncreLes Carnets du Dessert de Lune et Le Coudrier : interview + sélection de textes.

Par Philippe Remy-Wilkin.

INTERVIEW DES TROIS EDITEURS

Quand et comment êtes-vous entrés en littérature, en poésie ?

Claude DONNAY :

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En 1995, avec mon premier recueil, L’arpenteur des steppes à pommes.  En même temps, je publiais des nouvelles et de courts romans dans le magazine Femmes d’Aujourd’hui.  Je participais aussi à l’aventure de la revue RegART, grâce à Mimy Kinet. Elle m’a fait connaître Antonello Palumbo, Alexandre Millon, Marie Evkine, Hélène Dorion, Éric Trémellat…

Jean-Louis MASSOT :

Jean-Louis Massot | Objectif plumes

Oh là, ça remonte à loin ! Sans doute, comme beaucoup, en gribouillant des poèmes amoureux ou révoltés à l’adolescence, en lisant Rimbaud et en écoutant Ferré. Comme Claude, mon entrée en poésie fut la rencontre avec l’équipe de RegarT (Antonello, Alex, Eric, Marie, Mimy). J’y fus publié puis, au fil du temps, dans d’autres revues. La gloire quoi…

Joëlle AUBEVERT :

J’étais une adolescente solitaire et rêveuse, et je lisais beaucoup de poésie. Pas seulement des poètes, bien sûr, et pas n’importe lesquels, mais ils m’ont accompagnée. Ils étaient vivants, même fantômes depuis de nombreux siècles. Et j’étais éclectique…

Dans quelles conditions vous êtes-vous lancés dans l’édition ?

 Claude : Très tôt ! Dès le collège, avec des amis, nous avions créé une petite revue de poésie sur une stencileuse à alcool.  Puis il y a eu la revue RegART. Après la mort de Mimy Kinet, la revue Bleu d’Encre.  J’ai toujours aimé le côté imprimerie, et le plaisir de faire passer des textes.

Jean-Louis : On en revient à RegarT. Antonello édite un recueil, La sève des mots cerise, aux éditions L’Horizon Vertical. On devient proches, on parle de créer une maison d’édition ensemble. Il a trois projets dans ses tiroirs. La maladie foudroie Antonello. Pour lui rendre hommage, j’édite, sans rien savoir du métier, ces trois plaquettes au nom des Carnets du Dessert de Lune, appellation qui vient je ne sais d’où et avec laquelle je me réveille un matin sans intention de continuer… et ça fait vingt-cinq ans que ça dure.

Joëlle : Je me suis lancée dans l’édition en février 2001. Février, le mois où le coudrier, mon arbre emblématique, épanouit ses chatons, annonçant le renouveau, l’arrivée prochaine du printemps.

Quels sont vos critères de sélection ?

 Claude : La qualité des textes.  La nouveauté aussi, à travers des auteurs débutants.  Et puis la longueur, car Bleu d’Encre est une revue de poésie et de textes courts.

Jean-Louis : Un texte doit me toucher à la première lecture, m’interpeller, créer une émotion. Puis je laisse reposer et je relis. Si la première impression, subjective évidemment, est la bonne, je contacte l’auteur et on se lance ensemble dans l’aventure.

 Joëlle : La qualité de l’écriture, mais ce n’est pas le seul critère, j’accepte parfois des textes qu’il faut corriger. La ferveur et l’authenticité sont primordiales. Quelle que soit la forme que prenne la poésie (prose, vers libres ou forme plus classique), je recherche des textes qui ont de la profondeur (les phénomènes de mode ne m’intéressent pas) et de la personnalité.

Quels sont vos rapports avec les autorités publiques, les subsides ?

 Claude : Bleu d’Encre reçoit un petit subside du Fonds National de Littérature depuis quelques années.  J’ai été aidé aussi par l’Abbaye de Leffe, mais c’est fini.

Jean-Louis : Par souci d’indépendance et parce qu’indépendant ça veut bien dire ce que ça veut dire, je n’ai jamais demandé de subventions. La Promotion des Lettres achète des exemplaires quand il s’agit d’auteurs belges ; des auteurs français ont fait eux-mêmes la demande au CNL ou CRL.

Joëlle : Le Coudrier ne reçoit aucun subside. Parfois la promotion des Lettres m’achète 12 exemplaires d’un ou de plusieurs titres, par l’intermédiaire d’une librairie ; le Brabant Wallon achète des livres d’auteurs de la province à destination des bibliothèques, toujours via un libraire.

Votre catalogue comporte combien d’auteurs, de livres ?

Claude : Le catalogue compte 21 titres, sans compter une dizaine de titres précédents reliés par des agrafes et épuisés à ce jour. Je sors entre 4 et 6 recueils par an, et je reçois de plus en plus de manuscrits (on dépasse la centaine par an).

Jean-Louis : Si je compte toutes les collections, ça doit faire 241 titres et, quand j’arrêterai fin 2020, il y aura probablement 245 titres. 96 auteurs et auteures, 115 illustrateurs et illustratrices.

 Joëlle : Le catalogue du Coudrier intègre 60 auteurs (certains n’ont publié qu’un seul livre chez nous et n’ont pas vocation à en publier d’autres, pour diverses raisons) et comptera 136 livres fin 2020. Je publie en moyenne 12 titres par an, certaines années étant plus giboyeuses que d’autres…

Face aux problèmes de l’édition belge, il semble difficile de fédérer les forces diverses. Vous sentez-vous membre d’une grande famille, avec d’autres éditeurs ? Lesquels ?

 Claude : Bleu d’Encre est une microstructure, assez unique ici en Belgique.  Nous sommes proches d’éditeurs comme Le CoudrierLe Chat PolaireTétras Lyre et aussi d’éditeurs plus gros comme Les Carnets du Dessert de Lune ou L’Arbre à Paroles.  Je me sens bien dans le groupe Les Editeurs singuliers.

 Jean-Louis : Plus d’affinités avec des éditeurs français comme Jacques Brémond ou Pré#carré mais, bien sûr, avec des éditeurs belges comme Bleu d’EncreLe Cactus inébranlableQuadrature et le petit nouveau Le Chat Polaire.

Joëlle : Le Coudrier fait partie du collectif Les Editeurs singuliers. J’entretiens de relations cordiales, parfois amicales, avec les autres éditeurs de ce collectif, tout au moins ceux que je rencontre lors des salons.

Que pensez-vous des happenings pour appâter la presse, les médias, les composantes diverses du milieu ? Onlit/Les Impressions Nouvelles/Espace Nord/Weyrich le font depuis deux ans à la Maison Européenne des Auteurs et Autrices, avec succès. J’avoue adorer leur initiative et y avoir accordé un suivi conséquent l’an dernier.  Que pensez-vous de l’idée de vous grouper à 4/5/6 pour vous payer une attachée de presse (qui pourrait être une stagiaire) ?

 Claude : C’est une bonne idée.  Mais les éditeurs que tu cites sont beaucoup plus gros que Bleu d’Encre.  Pourquoi pas, un jour…

Par contre, une attachée de presse ne me servirait à rien.  Si les éditeurs de romans n’arrivent pas à pénétrer les médias belges, ce n’est pas un minuscule éditeur de poésie qui va y arriver.

Jean-Louis : J’en ai fait dans les années 90, des lectures, des spectacles ; j’ai même organisé deux marchés du livres à Ixelles. Passionnant à faire mais beaucoup de travail, d’énergie pour peu de résultat.

Concernant une attachée de presse, je n’y crois pas trop. Qui est encore influencé par un article dans la presse ? Et puis, comme j’arrête fin de l’année, ce n’est plus à moi à m’engager dans un tel projet, mais ça ne mange pas de pain, comme on dit.

Joëlle : Pour les happenings, je rejoins la réponse de Claude.

Pour ce qui concerne l’attaché(e) de presse, cela me ravirait, c’est une compétence que je ne possède pas ou peu, mais pas à n’importe quelles conditions. Si un tel projet devait se matérialiser, je ne délèguerais à personne le soin de fournir les informations concernant les livres du Coudrier (je ne publie pas seulement de la poésie et j’ai trop souvent l’occasion de voir présenter sous l’étiquette poésie des livres qui parlent de bien d’autres choses). Je tiendrais aussi à suivre moi-même le résultat de l’action de l’attaché(e) de presse.

Quelle est votre pénétration dans le territoire français, francophone ? Vos interactions avec l’extérieur ? La Flandre ?

Claude : Aucune pénétration, nulle part.  Le fer de lance, c’est l’auteur lui-même, en Belgique comme en France.  C’est lui/elle qui fait le succès du livre.

 Jean-Louis : J’ai un distributeur en France, ce qui m’a permis d’être présent dans beaucoup de librairies et puis il y a un certain nombre d’auteurs qui se retroussent les manches, ça aide. En Belgique, ayant été diffuseur/distributeur pendant une dizaine d’années pour une vingtaine de maisons d’édition, principalement de poésies, j’ai eu la possibilité de m’introduire dans pas mal de librairies, y compris en Flandre, mais c’était il y a quelques années. Depuis, je fonctionne avec le système du dépôt/vente. C’est compliqué à gérer mais les livres ont un peu de visibilité, même si, depuis quelque temps, le dépôt/vente ne fonctionne plus.

 Joëlle : Pour la France, la Librairie Wallonie-Bruxelles est mon distributeur (à destination des libraires français). Je participe, sur stand personnel, au Salon des Blancs Manteaux à Paris et, sur stand collectif, au Marché de la Poésie de Paris et au Salon de Saint-Malo (Les Etonnants Voyageurs).

Le métier d’éditeur a-t-il beaucoup changé depuis le début de votre carrière ? Si oui, en quels termes ?

Claude : C’est moins artisanal.  Avant, on fabriquait les recueils, on les assemblait, puis il y a eu les tirages offset. Il fallait imprimer 300 exemplaires et on en envoyait 200 au pilon ou mourir dans des caisses. Aujourd’hui, on imprime 50 exemplaires et on retire à la demande, donc moins de stock et de papier gaspillé. La poésie continue à vivre, pas si mal en fin de compte, même si les libraires ne s’y intéressent pas, et surtout pas à ce qui s’édite en Belgique.

Jean-Louis : En ce qui concerne l’impression, comme le précise Claude, oui. L’impression numérique permet de travailler à flux tendu et la qualité est au rendez-vous. Pour le reste, je ne pense pas que cela ait beaucoup changé. On devient éditeur par hasard ou par passion ou par goût du partage. Des éditeurs apparaissent, disparaissent, d’autres tiennent un peu, certains durent, s’installent. Yen a-t-il plus qu’avant, ou moins ? Plus, il me semble, au vu du nombre de livres édités par an. Pour le reste, cette citation (de Louis Dubost ?) reste d’actualité : « 1000 poètes, 100 éditeurs, 10 lecteurs. »

 Joëlle : J’ai toujours travaillé de façon artisanale : je réalise la mise en page, l’assemblage et la reliure des livres. Certains (la collection Sortilèges) sont cousus, les autres sont des dos carrés collés. Cela me permet de mélanger des papiers différents dans un même livre, pour les illustrations, et de maîtriser la production de bout en bout. La dimension bel objet est importante à mes yeux.

Quelles solutions apporter au développement du milieu éditorial belge francophone ?

Claude : Je n’ai pas de solution miracle.  On pourrait essayer de multiplier les vitrines, par exemple en encourageant les libraires qui nous réservent un espace en vue dans leur magasin.  La Communauté WB pourrait leur allouer une subvention. Une autre voie serait d’encourager la création de plateformes sur le net et les réseaux sociaux : Les Belles Phrases, par exemple, font rayonner les productions éditoriales belges (NDLR : merci, Claude !).

Jean-Louis : Inciter les gens à lire de la poésie sans obliger personne… Il y a des salons, des marchés de la poésie : Namur, Charleroi, Tournai, Mons (maintenant à 80% consacré à l’autoédition), Bruxelles… Les maisons de la poésie organisent des rencontres, il y aura en septembre un marché de la poésie à Bruxelles. Que faire de plus ? Je ne sais pas.

 Joëlle : Je crains fort de n’avoir aucune idée pertinente sur ce sujet, d’autant plus que le milieu éditorial belge francophone comporte des acteurs tellement différents les uns des autres. Certains sont subsidiés et d’autres non, certains sont des microstructures tandis que d’autres sont des opérateurs culturels (cf L’Arbre à Paroles lié à La Maison de la Poésie d’Amay), avec des charges beaucoup plus importantes mais aussi les moyens de s’assurer une plus grande visibilité.

Quelle est la relation entre les libraires et les maisons d’édition en général ? Collaborative, concurrentielle ?

Claude : Je continue mes propos ci-dessus. Aucune collaboration vraiment constructive.  Mais c’est pareil pour le roman.  Les libraires belges (même indépendants) ne soutiennent pas beaucoup les éditeurs belges.  Il n’y a pas de fierté nationale à l’instar de ce qu’on voit au Québec par exemple. J’aimerais voir des libraires chauvins, comme des supporters ultra au foot.

Jean-Louis : Soutenir les éditeurs belges, les éditeurs alors que les libraires eux aussi peinent et sont inondés d’offices… Peuvent-ils prendre des livres dont ils savent que peu seront vendus ? C’est un cercle vicieux. Ne se vend que ce qui promu dans les journaux et, comme la poésie, à de rares exceptions près, n’y a pas sa place… L’aurait-elle d’ailleurs, cela changerait-il quelque chose ?

Joëlle : Peu de libraires, même labellisés « de qualité », jouent le jeu. On a parfois l’impression d’assister à la manifestation de copinages assez insupportables : une ou plusieurs planches réservées à un éditeur particulier et rien pour les autres. Ou la personne préposée au rayon poésie connait le nom d’un auteur parce qu’il s’exprime beaucoup mais ignore l’existence d’autres auteurs tout aussi talentueux mais plus discrets : il s’agit là d’une forme d’incompétence.

La labellisation « Librairie de qualité » devrait s’accompagner de l’obligation de donner une visibilité à TOUS les éditeurs de la Fédération Wallonie/Bruxelles. Même si l’on peut comprendre que les libraires ont une place limitée et un chiffre d’affaires à réaliser, ils peuvent cependant organiser des rencontres avec des éditeurs, à charge pour ceux-ci de présenter des auteurs. Les organiser de manière régulière, de façon à fidéliser un public, comme le faisait avec succès Renée Lemaître à Charleroi, avec une rencontre le dimanche matin (L’Apéritif des Poètes).

Quelle est la place du numérique (réseaux sociaux, internet…) dans votre politique éditoriale ?

Claude : Les réseaux sociaux sont essentiels pour la diffusion et la promotion.  C’est une chance pour les auteurs et les petits éditeurs.  Beaucoup de recueils se vendent via Facebook. (NDLR : Je confirme ! J’ai connu Jean-Louis ou prolongé une brève rencontre avec Joëlle via Facebook. Quant à Claude, je l’ai connu via ses livres mais son retour sur Facebook à l’égard de mes recensions a engendré une véritable relation).

Jean-Louis : J’utilise les réseaux sociaux comme moyen de diffusion (Facebook, Twitter, Instagram). Ça permet de toucher un certain nombre de personnes… que je touchais auparavant en envoyant par la poste des avis de parutions. D’où gain de temps et d’argent. Ça m’a aussi permis de belles rencontres, de découvrir des auteurs, des librairies passionnés, d’instaurer des échanges.

Joëlle : J’utilise Facebook. Je ne suis pas certaine que cela m’ait jamais fait vendre lemoindre livre, mais cela donne un peu de visibilité. J’ai un site dédié au Coudrier, pas encore transformé en site marchand. Une prochaine étape…

In fine, qu’est-ce que la poésie selon vous ?

Claude : La poésie est toujours un combat pour mettre au monde, ou rappeler au monde, ce qui fonde le monde, ses piliers de vie pour supporter le ciel.  Et rien n’est facile quand on écrit un poème, et celle/celui qui le lit sait quel voyage au plus loin de lui-même le poète a dû accomplir pour que ses mots prennent sens jusqu’à toucher l’autre au plus profond de son vécu.

La poésie est vivante.  Elle vit parce qu’elle dit la vie, parce qu’elle est la vie dans ses fibres les plus essentielles, et, comme la vie, elle mue, s’adapte, semble dormir d’un œil, exulte, se recroqueville, rebondit, se répand sur les lèvres, se déverse dans les oreilles et les regards, partout sur les murs, les places, les trottoirs, les réseaux sociaux, les visages et les corps.  La poésie vit en nous et par nous.

Joëlle : Pour essayer d’être synthétique – et c’est nécessaire, tant les définitions de la poésie peuvent être diverses selon les époques et selon les individus -, je dirais que c’est le regard sous lequel la langue se fait performative, le mot créant ou recréant la chose. La poésie relève d’une prédiction créatrice qui se vérifie dans la création. C’est le geste que pose le mot pour accéder à la magie sous-jacente au langage, qu’il s’agisse de sa musicalité ou de son caractère métaphorique.

Une dernière salve de questions, individuelles.

Claude, tu es publié dans d’autres maisons mais il t’arrive ponctuellement de te publier. Un commentaire ?

J’ai publié trois plaquettes chez Bleu d’Encre, dont deux en collaboration avec une poétesse, Véronique Rives pour l’un et Montaha Gharib pour l’autre. Je laisse la place aux autres auteurs, mais je n’exclus pas de publier un jour un recueil de textes plus étoffé.  L’avantage, c’est que je maîtrise tout du début à la fin du processus.

Jean-Louis, tu quittes ta maison d’édition, passes le flambeau ? Tu explicites la situation, ton état d’esprit ? Ce n’est pas un coup de tête. Après 25 ans, la flamme n’y est plus. La lassitude s’installe et, ces derniers temps, des disparitions m’ont affecté, m’affectent encore. Et puis je n’ai pas envie d’éditer le livre de trop. Je ne veux pas non plus que ça s’arrête comme ça eu égard aux auteurs (pas tous bien sûr) avec qui j’ai vécu une belle aventure humaine. Je pense avoir trouvé les bonnes personnes pour prendre ma suite. Bien sûr, je resterai attentif quelque temps aux Carnets du Dessert de Lune. Je ne vais pas abandonner le bébé comme ça…

Quant à s’auto-éditer, chacun est libre mais, pour moi, c’est non depuis le début.

Joëlle, vous éditez votre époux. Un commentaire ?

Jean-Michel Aubevert est l’un de mes meilleurs poètes, celui dont l’imaginaire me fait le plus rêver. (NDLR : touchant… et légitime vu son talent). J’ai initié les éditions Le Coudrier pour promouvoir son écriture… contre son avis, d’ailleurs. Indépendamment de notre relation sentimentale, je considère qu’il ne reçoit pas la reconnaissance que son talent légitimerait. Pas assez mondain peut-être… Pas assez mainstream

UN CHOIX DE TEXTES

Les livres publiés par nos trois éditeurs sont tous de beaux objets mais j’avoue une prédilection pour la sobriété des ouvrages Bleu d’Encre. Vous retrouverez ci-dessous, et j’y tenais, des textes de Claude Donnay et de Jean-Louis Massot, qui ne se limitent pas à l’édition mais sont aussi des poètes, ou de Jean-Michel Aubevert, époux de Joëlle mais surtout figure de la poésie belge, édité aussi chez L’Arbre à Paroles, chez De Boeck, etc., en France aussi.

Antonello PALUMBO, Carnet d’un poète assis sur l’horizon, illustration de Perlette Adler, Les Carnets du Dessert de Lune, Bruxelles, 2005, 134 pages. 

« Nous sommes à la recherche

du papillon de l’invisible.

Celui dont les ailes s’illuminent

quand il se pose. 

(…) »

« Nous sommes emportés dans les rapides.

Nos membres se fracassent aux rochers.

Au loin, on aperçoit la vapeur,

Et, au-dessus, une Lune pleine.

Nous rêvons à la mer, aux étoiles

et au papier qui coupe les doigts. 

(…) »

« Nous sommes de pauvres, grands, beaux

et misérables rêveurs.

Nous voulons comprendre les étoiles

encore et toujours.

Nous voulons ses yeux à elle,

elle qui passe

se glissant entre le ciel et la terre.

Nous voulons tous les silences :

        ceux des mains qui se cachent

        ceux des lèvres qui tremblent

              avant les mots beaux.

Nous voulons tous les espoirs.

Nous voulons apprendre à marcher

sur ce fil tendu au-dessus du vide

qu’on appelle la Terre.

Nous voulons continuer ce geste

arrêté au bord des milliers de fois. »

Carnet d'un poète assis sur l'horizon - Babelio

Jean-Michel AUBEVERT, Soleils vivaces, Parole de poète, Le Coudrier, Mont-Saint-Guibert, 2015, 164 pages.

« (…) la poésie creuse le réel pour nous rappeler que nous vivons à l’horizon d’un ciel, pour aérer les mots dans une respiration de l’esprit. »

« J’étais la mémoire qui s’abreuve dans la longueur d’un fleuve, le gué d’une présence à l’instant du départ, il me semble que ces mots, notés à la volée, en savent plus long que moi. J’imagine un tesson d’écriture au reflux d’une eau, le lit d’un Nil qu’embellit l’oubli. »

« Et peut-être le réel était cette illusion qui filait derrière le rêve comme on déplace un décor derrière un objet fixe qu’on voit, ou croit voir, alors se mouvoir, l’arrière-plan d’une psyché. »

Jean-Michel Aubevert, Soleils Vivaces | lelitteraire.com

Claude DONNAY, Le bourdonnement de la lumière entre les chardons, illustrations d’Odona Bernard, préface de Jean-Michel Aubevert, Le Coudrier, Mont-Saint-Aubert, 2019, 90 pages.

« Parfois quelqu’un attend quelque chose

Que tu ne peux offrir

Tu restes là comme un meuble

En bois d’autrefois

Griffé, ridé des silences qui l’ont effleuré

Tu voudrais ouvrir une porte

Que la lumière pénètre ton ventre

Mais tu n’as pas de mains

Et l’autre qui attend quelque chose

Que tu ne peux offrir

Reste là sans oser lire le silence

Qui te déchire »

Le bourdonnement de la lumière entre les chardons - Editions Le Coudrier

CeeJay, alias Jean-Claude CROMMELYNCK, Arbres de vie, Le Coudrier, collection Sortilèges, info-gravures de l’auteur, préface de Michel Van den Bogaerde, Mont-Saint-Guibert, 2020, 83 pages.

« La poésie est comme l’arbre de vie

dont les branches poussent continuellement

se couvrant de feuilles

qui à leur tour

se couvrent de poèmes

que le vent sèmera pour ceux

qui savent lire

les glyphes de l’univers,

les blessures de la terre,

le sacré des forêts.

La poésie sera

tant que restera debout

un arbre sur la terre. »

Arbres de vie - Editions Le Coudrier

Jean-Louis MASSOT, Nuages de saison, photos d’Olivia HB, Bleu d’Encre, Ciney, 2017, 67 pages.

« Le ciel vide,

Immensément vide,

Pas une once de nuage,

Rien où s’accrocher ;

Espérer l’ombre

D’une étoile. »

« Venu le soir,

Tirés d’un côté,

De l’autre poussés,

Les nuages rougissent

Et s’enlacent. »

« Le ciel sèche

Au vent

Ses longs draps

Blancs

Et ses oreillers

Moelleux. »

« Laissez donc cet avion

S’enfoncer en vous

Comme les doigts d’un enfant

Dans un blanc

Monté en neige. »

Nuages de saison | Objectif plumes

Carino BUCCIARELLI, Quinze rêves, Bleu d’Encre, Yvoir, 2020, 27 pages.

« Je rencontre ma mère après sa mort. Elle tient debout avec grand mal devant l’étalage d’une épicerie. J’ose à peine lui prendre le bras pour la soutenir tant son état de faiblesse est grand. Elle veut rentrer chez elle ; elle me supplie de l’emmener. Je ne trouve pas la force de lui dire qu’elle est morte, que sa conduite me met dans un embarras terrible. Plus rien ne t’appartient ici ! devrais-je lui révéler ; comment pourrons-nous convaincre l’administration que tu es encore parmi nous ? Mais mon désarroi devant sa souffrance est tel que je ne parviens pas à lui parler. »

Quinze rêves – Les éditeurs singuliers

Florence NOËL, L’Etrangère, dessins de Sylvie Durbec, Bleu d’Encre, Dinant, 2017, 85 pages.

« être là sans amarre

Jamais

même proche ils vous voient

comme voguant au loin

leur port ne possède

aucun quai

à votre nom

vos yeux se fatiguent

À héler une rive »

« accroître ce peu

résider dans l’entaille

d’un vœu

presque à l’aise »

« elle est une farce

une anomalie

 elle perdure malgré leur choix

de l’ignorer

ils voudraient bien

la vouer au silence

mais ça n’effacerait pas

ce sourire

qu’elle promène

insolemment »

Florence Noël

Une dernière salve ?

Quelques fragments prélevés dans les numéros 41 (été 2019) et 42 (hiver 2019) de la revue Bleu d’Encre, adossée à la maison d’édition :

« (…)

Une poignée de feuilles

Lancées au-dessus de la tête

Sous les arbres,

Il ne m’en faut pas plus

Pour garder le sourire. »

Iocasta HUPPEN.

Iocasta Huppen (@IocastaH) | Twitter
Iocasta Huppen

« J’ai perdu ma joie

Dans les couloirs improbables

De la vie

Si vous la retrouvez…

Piétinée, en lambeaux

Rendez-la moi quand même

Parce que la joie, c’est beau ! »

Marcelle PÂQUES.

Marcelle Pâques

« (…)

Disparaître en sachant

Qu’on a pris

tous les ressacs

En se remettant bravement à l’eau

Et devenir une ombre

Sur le sable mouillé

Une ombre ou une empreinte

Ou peut-être les deux. 

Suzy Cohen

(…) »

« (…)

Je n’ai plus peur de l’inconnu

Tu es mon eau de vie

(…)

Je bourgeonne de désir

De petits oiseaux

Vagabondent sur ma peau

Se posent sur mes lèvres

(…) »

Montaha GHARIB.

Montaha GHARIB Toutes les femmes meurent pour un poème - Bleu d'Encre  Editions et Revue
Montaha Gharib

« (…)

Dans mon sommeil astral

la déroute a perdu la route.

Quelques rêves contournent

l’envoûtement

c’est l’ombre d’un doute. »

Taya LEON

La galerie a le plaisir de vous présenter le reportage photos de la vingt  quatrième « Rencontres littéraires de Bruxelles » du 29 octobre 2019. –  Espace Art Gallery
Taya LEON (et l’éditeur Gérard ADAM).

Pour en savoir davantage sur nos trois éditeurs et leurs auteurs…

. Les sites de nos trois éditeurs :

Claude DONNAY :

http://bleudencreeditions-revue.over-blog.com/

Jean-Louis MASSOT :

https://www.dessertdelune.be/

Joëlle AUBEVERT :

http://lecoudrier.weebly.com/

. Un article de Jean-Pierre Legrand consacré à un recueil de Martine ROUHART et Isabelle BIELECKI, deux poétesses du Coudrier, paru dans Les Belles Phrases :

. Un article du Carnet consacré à une nouvelle collection du Coudrier et à un auteur médiateur, Jean-Michel AUBEVERT :

. Un article du Carnet sur une poétesse de Bleu d’encre, Florence NOËL :

. Un article du Carnet sur une poétesse de Bleu d’encre, Marcelle PÂQUES :

. Un article du Carnet sur un recueil de Daniel SIMON, chez Les Carnets du dessert de lune) :

Lisez-vous le belge ?" : une campagne qui ricoche - Le Carnet et les  Instants