MATRIOCHKA de PHILIPPE REMY-WILKIN (Samsa) / Une lecture d’Éric Allard

Dans le prologue du nouvel ouvrage (prix Gilles Nélod du meilleur récit) de Philippe Remy-Wilkin, on découvre Thomas, un jeune réalisateur, dans la chambre d’un hôtel de Saint-Pétersbourg où il est venu en repérages à l’occasion du festival de cinéma Les Nuits blanches… 

 

Puis l’auteur développe deux séries temporelles de sept sections chacune, l’une qui suit le présent du récit et l’autre qui nous reporte à l’enfance du narrateur auprès d’une mère d’une rare perfidie et d’un père absent jusqu’à une scène qui marquera durablement le jeune homme.

Mais très vite, les lieux et les temps sont déplacés, repoussés ; on quitte Saint-Pétersbourg et même le temps présent du récit pour se retrouver, par glissements progressifs du passé, en 1917 et, d’abord, dans la fameuse Chambre d’ambre, don du Roi de Prusse à Pierre le Grand, dernier tsar de Russie, chambre qui sera démontée pendant la Seconde guerre mondiale et emportée ailleurs.

Les deux lignes narratives qui se jouent des temps et des espaces sont appelées à se rejoindre à l’horizon du texte par l’entremise de deux jeunes filles qui vont faire signe, au propre et au figuré, au jeune cinéaste. Le sous-texte laisse entendre que le dessein de Thomas est de réaliser des images intérieures, trop longtemps refoulées, ou peu s’en faut, dans son subconscient.

Ces images troubles, ténébreuses, ne trouveront leur résolution que plus tard, sans doute dans le film que tournera le cinéaste après qu’il aura symboliquement donné une assise réelle, exploitable artistiquement, à son trauma.

Il n’est pas anodin qu’au début de son périple pétersbourgeois le cinéaste revive par ailleurs au Musée de l’Ermitage l’histoire de l’art et de la peinture, une part donc des images de la création artistique.

Les passages d’un espace-temps à un autre se marquent par une cloison, un mur à forcer au bout d’un couloir, d’une galerie, une prison spatio-temporelle d’où s’évader. C’est une épreuve quasi initiatrice que le jeune homme doit endurer pour accéder à un changement de conscience. Ce à quoi on assiste avec ces lieux qui s’ouvrent sur d’autres, c’est à une suite de métamorphoses du moi du cinéaste, à une succession de mues. Les séquences narratives s’emboîtent les unes dans les autres aussi bien que les différents états de conscience du narrateur.

Chaque péripétie, chaque rencontre happe Thomas qui perd tout contrôle et se trouve soumis au jeu des associations d’idées ou des frasques de la mémoire involontaire qui va réconcilier le jeune homme avec son passé.

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Philippe Remy-Wilkin

Outre le fait qu’elle renvoie aux poupées gigognes, la matriochka du titre fait aussi bien référence à la mère castratrice de Thomas qu’à la la dernière impératrice de Russie car le récit met en relation la grande histoire avec l’histoire individuelle du cinéaste.

Qui plus est, le déplacement réel et la réminiscence vont se télescoper, se répondre d’une façon qui va éclairer l’énigme, faire jouer tous les aspects de ce récit diablement bien mené par un auteur qui joue sur tous les ressorts de la narration et se situe au carrefour  des genres artistiques qu’il apprécie, questionne et pratique : la BD, le cinéma, la littérature ou encore l’histoire.

Il se se situe, pourrait-on dire, au point triple (voire quadruple) de ces disciplines, ce point de dynamique artistique où la substance littéraire coexiste sous trois phases en même temps, où tout interagit de manière détonante.

Il y a ce jeu sur les formes mais amené, de façon ultrasensible, à travers un personnage. Mais il y a aussi la relation de Thomas aux jeunes femmes, une sorte d’impossibilité pour le jeune homme de consommer l’objet de son désir, de devenir adulte autrement que par le trouble, le remords. Il y a du Hitchcock chez lui qui se manifeste par la sorte de tétanie, de vertige qui le saisit face aux femmes, qu’il n’appréhende que par la vision. Mais aussi dans cette difficulté qu’il a à forcer l’hymen ou à se fondre à la chair féminine autrement que, fût-ce métaphoriquement, par le crime, l’effraction, l’écoulement sanguin. La nouvelle puise à notre fond obscur, à notre chambre noire, faits d’interrogations nombreuses sur le passé comme sur le futur, sur le sens de nos actions et de nos inactions, sur la façon de dépasser les questions d’enfermement spatio-temporels et existentiels.

C’est un texte jubilatoire, dans le sens où il est truffé de résonances, de clins d’œil, qui nourrit le commentaire à son propos (ce dernier point qui, d’après Joyce Carol Oates, fait les meilleurs textes). Il se présente comme une équation à résoudre à laquelle, de plus, il n’y a pas de solution unique et définitive sinon celle provisoire que lui attribue le lecteur qui, s’il relit le texte, pourra tout aussi bien se faire une nouvelle vision, un autre film, un montage différent des séquences qui lui sont proposées.

Un très beau récit, de l’ordre des grands textes, que n’épuise pas une seule lecture mais qui infère de multiples interprétations. Un objet littéraire à multiples facettes, à diverses entrées, qui éclaire au-delà de la lecture nos intérieurs hantés par d’ombrageux et encombrants secrets.

Le livre sur le site des Editions Samsa 

Le reportage de Notélé consacré à l’ouvrage

Le blog de Philippe REMY-WILKIN

Toutes ses chroniques littéraires sur Les Belles Phrases 

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LE MENDIANT SANS TAIN de PHILIPPE LEUCKX (Le Coudrier) – Une lecture d’Éric Allard

Le lauréat du Prix Charles Plisnier donne un nouveau beau recueil de poésie au Coudrier consacré aux mendiants, aux sans-abri, aux sans-visage.

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On m’afflige de solitude

Aux heures les plus froides

Ne me protège que la peau

(…)

Ma peau n’est qu’un poème déserté

Qui m’inflige patience.

Le poète des visages, lévinassien, qu’est Philippe Leuckx fait résonner ici peau et poésie. Dans ces trente poèmes, il s’attache à dépeindre à la fois le mode de vie du mendiant, substantif qu’il préfère à l’acronyme SDF, et l’épreuve existentielle qui le sous-tend. Il interroge la transparence à laquelle est soumis l’homme à la rue pour redonner du teint à son visage et du tain aux surfaces derrière lesquelles on l’empêche de se voir autre  qu’au fin fond de sa mémoire.

Nous vivons

Dans la plus pure des transparences

Mendiants sans tain

Plus d’une fois, le poète relève le paradoxe du mendiant à la face et au corps bâillonnés de linges à l’approche de l’hiver pour échapper au froid mais aussi aux regards, naviguant entre l’apparaître et le disparaître, l’opacité et la lumière, l’appétence et la privation de nourriture...

Novembre tire sur sa longe

Et je reste ainsi

Entre froid et souffle

À moins d’un mètre d’un vitrage

Qui se défend d’être pour moi

Tant il glace à frôler

Tant il me pèse au cœur

De n’être qu’un reflet

De l’autre côté de la vitre

Ou de la vie.

Invisibilisés, les sans-visage, écrit Judith Butler (la philosophe, auteure de Vie précaire), s’efforcent néanmoins d’émerger dans la sphère de l’apparaître ; ils cherchent à posséder ou à être un visage afin que pèse sur les autres une exigence éthique à leur égard.

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Philippe Leuckx

Leuckx fait aussi dans ces textes jouer aire et air.

L’aire, c’est aussi bien la face humaine que le surface du trottoir, du miroir, de la vitre, l’espace enfermant le mendiant territorialisé et le contraignant au repli, le condamnant à ressasser son passé sans espoir de lignes de fuite vers un ailleurs, vers l’à-venir. L’air, par contre, c’est ce qui joue au-dessous et au-dessus, ce qui vient frapper l’étendue d’indifférence, éclater en bulles ou fondre en pluie, en signe d’espoir.

Le mendiant que je suis

Lèche la vitre de la vie

Le mendiant est celui qui quête l’amour, la lumière, le fleuve, celui qui, dans nos villes, sollicite l’attention, une forme même maigre de reconnaissance et qui nous renvoie, dérisoire reflet, à notre propre fond insondable, à notre vulnérabilité native, à ce qui par-delà les apparences nous confère le statut d’’humain.

Vivre en frère m’impose

De communier avec l’air

Avec la sébile qu’il tend au passant, c’est son âme que le mendiant offre à la vue de tous, au risque de la perdre. Dans cette expérience des limites qu’éprouve le mendiant au bout de lui-même, le poète trouve en lui un frère, un complice mutique. En guise d’obole, il lui donne ses mots en partage pour teindre le miroir d’humanité et éteindre l’obscurité où est plongé l’homme privé de visage.

Céder à l’âme je veux bien

La surprise et son angoisse

Sa sœur utérine

J’ai réagi vivement

Entre hasard et secousse

Pour un tain qui soit

Vrai

Un visage empli de soi

Sous le vent d’un mirage

Sachant bien que le vent saigne

Et s’abrège

En toute île en chaque mot

Le poète n’est-il pas de même que le mendiant celui qui traque l’être derrière le miroir, et qui permet les reflets ainsi que la subtile mécanique existentielle, ce qui autorise aussi bien à se révéler qu’à disparaître à soi-même ?

Préface de Jean-Michel Aubevert ; illustrations de Joëlle Aubevert

Le recueil sur le site du Coudrier

Six titres de Philippe Leuckx au Coudrier

VIVRE de JEAN-JACQUES RICHARD (Acrodacrolivres) – Une lecture d’Éric Allard

Un beau mais grave petit (par le format) livre qui rend compte, il semble, d’une expérience personnelle de l’auteur, Jean-Jacques Richard, photographe et poète sensibles, être pétri d’humanité et au sourire désarmant.

Dans Vivre, le narrateur apprend la récidive de son cancer de la prostate et la nécessité d’une délicate opération qui, étant donné qu’il est cardiaque, ne lui donne que peu de chance de survivre à l’anesthésie.

Si l’opération – qui aura duré cinq heures – est un succès, elle va générer chez lui toute une année de douleurs, de complications et d’un rétablissement progressif pour pouvoir revenir à une vie normale.

Au plus fort de l’épreuve, le narrateur tire cette leçon de ce que peut un corps, comme l’écrivait Spinoza.

Pendant toute une période, j’avais été dans l’impossibilité de me concentrer sur quoi que ce soit. Je vivotais plus que je ne vivais réellement. En cas de danger, le corps a cette faculté incroyable de préserver l’essentiel de notre énergie pour les fonctions vitales majeures. Il sélectionne les plus importantes et met le reste en veilleuse. Mon corps a concentré tous ses efforts pour me permettre d’endurer la douleur.  

L’homme prend dès avant l’opération le parti de régler ses affaires et d’en aviser ses proches comme on tire un trait au-dessous d’un travail bien fait, puis de ne vivre que le moment présent sans s’embarrasser de regrets ni remords car il est inutile de s’en faire pour les choses sur lesquelles on n’a pas d’emprise.

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Jean-Jacques RICHARD

La relation la plus touchante du livre est celle qu’entretient le narrateur avec ses petits-enfants auxquels il démontre qu’il sera toujours vivant pour eux tant qu’ils auront des souvenirs de moments heureux vécus ensemble. Il suffira qu’ils ferment les yeux pour se rappeler…

C’est pour finir ceux qu’on voudrait le plus protéger  qui sont les plus perspicaces.  Je veux parler des enfants bien sûr.  Dès qu’on essaie de leur cacher quelque  chose, ils ont comme un radar (…)

Mais c’est d’eux aussi qu’on retire le meilleur soutien. D’un geste, d’une parole, d’un sourire, ils nous réconfortent de la manière la plus juste et la plus chaude qui soit. Un câlin, un bisou, une présence..

Un livre à lire pour quand la vie se réduit à un fil d’existence. Un livre fort dans le sens où il peut apporter soutien et réconfort dans ces périodes où vivre s’éprouve comme un cadeau, un bonheur de chaque instant.

Mais laissons à Jean-Jacques Richard le mot de la fin de son ouvrage qui est un message d’espoir.

Vivre avec l’insouciance d’un enfant, l’insolence d’un adolescent et le savoir d’un adulte. Et même si le physique ne suit plus, c’est avec la tête qu’on voyage.

C’est paru dans la collection Livre au carré de chez Acrodacrolivres.

Le livre sur le site de Jean-Jacques RICHARD

La collection Livres au carré chez Acrodacrolivres

Le site de Jean-Jacques RICHARD

SI PRÈS DE L’AURORE de DANIEL CHARNEUX (Luce Wilquin) – Une lecture d’Éric Allard

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99 NUANCES DE JANE GREY

Le dernier roman de Daniel Charneux nous plonge en l’automne 1537 dans les environs de Londres pour la naissance, à une semaine d’intervalle, d’Edouard VI, fils d’Henri VIII,  et de Jane Grey, sa cousine, qui, une dizaine d’années plus tard, vont se succéder pour des périodes brèves sur le trône d’Angleterre.

L’auteur prend soin d’inscrire cette biographie dans le cours de l’histoire d’Angleterre car il remonte jusqu’à un siècle plus tôt, à la naissance d’Elisabeth Woodville, la première ancêtre de Jane à avoir été reine (consort d’Angleterre), pour montrer que ce qui se joue sur la scène du temps présent a pris naissance bien avant.

L’histoire de Jane Grey est de celles qui requièrent pareilles errances, car cette vie s’imbrique étroitement à la chronique de son pays, aux remous qui l’agitaient en ce temps-là, particulièrement sur le terrain religieux.

Ce sont ces quinze années d’une jeune noble qui n’était pas prédestinée à régner et les événements qui vont contrarier sa vie que nous raconte ce remarquable roman.

« En ce temps-là, Dieu était partout et toujours. »

L’incipit du roman indique que le véritable souverain n’était pas de ce monde, celui, du moins, invoqué par les gouvernants de l’époque pour dicter leur conduite à leurs sujets. Ou, à tout le moins, des points de la religion instrumentés à l’envi pour diriger leurs affaires. Comme ce premier article de l’Act of Six Articles, le « sanglant fouet à six cordes » promulgué par Henri VIII après qu’il se fut proclamé chef suprême de l’Eglise d’Angleterre en faisant sécession avec Rome.

Ce premier article postule la transsubstantiation, c’est-à-dire la présence effective du Christ dans le pain et le vin lors de l’Eucharistie. C’est le dogme de la présence réelle. Pour avoir dénié cet article, plusieurs hauts personnages de l’état auront leur vie écourtée.

Dieu est partout et a fortiori dans la nature offerte comme un paradis avant l’heure. L’attention portée aux rythmes des saisons, aux fleurs, aux parfums et aux oiseaux (bouvreuil, crécerelle, pinson, faucon…) est à la source de quelques-unes des plus belles pages du roman.

La chronique minutieuse des faits historiques inclut des épisodes rapportant l’intérêt de Jane pour la culture et les intellectuels de son temps tout aussi bien que pour le plaisir tiré de la contemplation de la nature.

Opposé au temps compté, chronologique, de la ligne continue, irréversible, qui pressurise l’instant, le temps cyclique – celui des saisons – en se répétant, est celui qui procure le sentiment de la perpétuité, celui qui perdure dans le souvenir. Au XVIième siècle, l’environnement naturel n’était pas encore soumis aux diktats ni à la destruction humains, il se vivait dans l’insouciance, sans être l’objet d’un questionnement aigu, existentiel.

Face à cette pression des systèmes de gouvernement comme à l’emprise du destin, l’individu qui jouissait du privilège de ne pas travailler, se réfugie dans la sensation et le sentiment, ce qui dure, ce sur quoi on a prise et imprègne l’instant.

«  L’été vient. L’orge blondit sous le soleil oppressant. Les paysans préparent la moisson. Petite et sucrée, chaude, rouge et parfumée, la fraise des bois qu’elle écrase entre ses dents. Puis la houle du lin, comme un lent ballet de bulles où danseraient aussi, épars, retroussant leur jupon rouge, les coquelicots.  »

L’auteur du livre intègre l’homme et la femme et leurs histoires dans cette nature dont on n’a pas suffisamment pris la mesure (et qui aujourd’hui se rappelle instamment à nous) formée de mondes (minéral, végétal, animal…).

Charneux inscrit de même la vie de Jane dans un plus grand récit, celui de l’humanité, celui du monde, de façon à le relativiser, à le contextualiser, à lui offrir une ligne de fuite, une réinterprétation romanesque, littéraire, car au bout du conte, c’est la littérature qui rend au plus près la vie des individus ballottés par le cours du temps comme des fétus sur une onde.

Quand Guilford, le mari de Jane, choisit de graver une pierre au nom de son épouse, il est noté que la pierre s’est formée soixante millions d’années plus tôt…

À l’issue du roman, l’auteur précise que l’histoire qui commença si longtemps avant Jane se prolongera bien longtemps après elle.

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Daniel CHARNEUX

Depuis son entrée en littérature en 2001, Daniel Charneux raconte des vies, majuscules (MonroeMore, Ryokan) et minuscules : le Jean-Baptiste Taillandier, privé de désir, de Trop lourd pour moi ; François Lombard, l’arpenteur des rives de la Meuse à Liège de l’ample et beau roman Comme un roman-fleuve,  Jean Aymar de Recyclages ou encore Jean-Pierre Jouve, le promeneur solitaire d’Une semaine de vacance, son premier roman.

Pour rappel, Une semaine de vacance raconte le périple d’un tueur en série au cours d’une randonnée d’une vingtaine de kilomètres dans la Creuse. Le récit qui en est fait omet de mentionner les nombreux meurtres commis par Jean-Pierre Jouve comme si le fait même de raconter tuait (des vies, du temps, des lieux) et que le récit était la rançon à payer pour la récupération du réel, arpenté, mesuré au fil des pas et des souvenirs égrenés. Thème qu’on retrouve peu ou prou dans d’autres romans de Charneux qui agissent comme des lignes brisées ou infléchies par un fait marquant (c’est le kairos s’opposant au chronos), voire des trouées qui en interrompent la continuité et cherchent à masquer les blancs du texte, ces points indéfinis, sans fixation sur l’axe des ordonnées, sur lesquels le temps n’a pas prise et qui demeureront (c’est la leçon proustienne) des moments à retrouver indéfiniment, des lieux temporels à raccrocher par la mémoire. Comme si l’arrêt sur image du souvenir retenait le fil de l’histoire de s’étendre indéfiniment.

Dans Si près l’aurore, c’est la ligne du temps qui est le lieu filé de nombreuses disparitions humaines. Chez Charneux, le temps, comme on l’a vu, est assassin et le récit témoigne des circonstances de ces diverses disparitions. Ici, comme dans la configuration des cent pièces moins une de La vie Mode d’emploi de Perec, une case de l’échiquier sur lequel se joue cette partie d’échecs sanglante reste vide, la part manquante qui donne du champ, qui permet le jeu des fragments, celle qui donne aux couleurs toutes leurs nuances.

Il est aussi à remarquer que les deux livres que Charneux a écrits sur des personnages féminins portent des prénoms semblables, construits sur la même racine. Maman Jeanne, le récit inspiré de la vie d’une aïeule, et Si près de l’aurore, sur Jane Grey, mais aussi Norma Jean (Norma roman), une uchronie sur la vie de Maryin Monroe. Des femmes singulières dont la vie a été infléchie par un événement dramatique, une espèce de trou noir mémoriel, non acceptable aux yeux de l’époque, et caractéristique, hélas, de la condition féminine depuis toujours.

Quand l’auteur donne la parole à Jane Grey, c’est pour lui insuffler la conscience de son parcours, aussi bref fût-il. Captive, à quelques jours de sa fin, elle se remémore, s’évadant par la pensée vers les moments heureux de sa courte existence.

« De plus en plus souvent, à présent, elle se surprend à éprouver une conscience aiguë de son être, de sa présence au monde, comme si elle pressentait que sa fin était proche, qu’il était temps  d’explorer le seul bien qui soit jamais, à l’homme non donné mais prêté : lui-même. »

Jane Grey vit une époque où même, si des ouvertures se profilaient vers une émancipation du sujet, l’individu restait, jusque dans sa vie personnelle, inféodé aux lois des puissants qui se servaient des croyances établies à des fins de pouvoir.

Cet ouvrage, en l’occurrence historique, narrant la vie d’un personnage ayant existé et marqué l’Histoire à plus d’un titre, démontre les facultés de Charneux (après avoir rendu compte de la destinée de Thomas More aux prises avec l’appétit de puissance d’Henry VIII) à relater aussi bien des faits  glorieux, à décortiquer les arbres généalogiques, et leurs enjeux tout comme à rendre compte de faits intimes, mêlant l’Histoire et les récits de vie individuels, pour montrer que le parcours des grands de ce monde se confond par bien des aspects avec l’existence de leurs sujets. Charneux traque, en romancier et poète, ces instants sur lesquels, malgré de nombreux efforts pour les soumettre à leur volonté, les individus affichent leur pouvoir de résilience et leur faculté à être heureux. Et il signe un grand roman des Lettres francophones.

SI PRÈS DE L’AURORE a obtenu le prix Alex Pasquier et le prix Gauchez-Philippot.

Les ouvrages de Daniel CHARNEUX sur BABELIO et sur AMAZON 

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LIENS UTILES

SI PRÈS DE L’AURORE sur le site de l’éditeur

Gensheureux.com, le site de DANIEL CHARNEUX

NUAGE ET EAU suivi de MAMAN JEANNE (postface de Françoise Chatelain) dans la collection Espace Nord 

DANIEL CHARNEUX sur Wikipedia

Daniel Charneux sur Antenne Centre, un reportage de Nathalie Roland 

Daniel Charneux au micro de Laurent Dehossay pour Un jour dans l’histoire

 

 

PHILIPPE LEUCKX, PRIX PLISNIER pour L’IMPARFAIT NOUS MÈNE paru chez BLEU D’ENCRE

Après avoir été attribué à des écrivains hennuyers tels que, entre autres, Charles BertinAchille ChavéeMarcel MoreauClaude BauwensYves NamurLiliane WoutersFrancis DannemarkJean LouvetClaude Haumont, Rémi BertrandFrançois Emmanuel, Françoise Houdart, Carl Norac et Daniel Charneux,  le PRIX PLISNIER a récompensé hier à la Maison Losseau de Mons PHILIPPE LEUCKX pour L’IMPARFAIT NOUS MÈNE paru en 2016 chez BLEU D’ENCRE, la maison d’édition dinantaise de Claude DONNAY.

Un prix qui vient couronner, dans sa région, l’oeuvre d’un des meilleurs poètes francophones.

 

 

L’IMPARFAIT NOUS MÈNE, Bleu d’Encre

Trouées de mémoire

Philippe Leuckx écrit cette heure entre chien et loup où le temps s’allège, dépose les armes du jour pour lire la paix dans la lenteur des visages,  où ce peu de ciel en nous s’allie à la rumeur de la ville, où le temps prétend à la beauté…

C’est l’heure de la journée où l’enfance pousse ses souvenirs, où, à la faveur du vent du soir, le cœur resserre ses branches

Le corps placé entre jour et nuit est aspiré par le passé où l’imparfait nous mène.

On est en retard sur soi. On y laisse des parts d’ombre.
Il s’agit alors, tel un marin sous la menace du crachin, de mener son embarcation, en se servant de tel mot (qui) lève et sert notre mémoire, sans prêter le flanc au chagrin, sans verser dans le passé. C’est tout un art de l’esquive et de la maîtrise du vent.

De temps à autre, quelque chose échappe, écrit le poète.

Il s’agit tout autant de répondre aux questions que posent l’arbre, le vent au sujet de nos racines propres, de remonter sans s’égarer à la source de son propre sang.

 

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À mieux lire notre passé, comprend-on, l’avenir sera plus lisible, on verra mieux le temps qu’il reste comme si le fond de ciel s’aiguisait à force d’être lu. Pour réussir à goûter l’aube sans souci de nuit…

Dans la seconde partie du recueil, le sang court et les poèmes s’allongent, les vers font place à des phrases, la narration s’immisce à la vue des photos à la sépia corrodée d’un vieux grenier. Mais c’est la même langue du souvenir qui est travaillée pour dire la terre des parents, ou par exemple le prosaïsme de « l’incompréhensible bagarre entre deux compères » dans le compartiment d’un train de nuit qui nous rappelle la violence journalière, enfouie…

C’est dans la terre que le narrateur cherche la lumière.

Sur les lieux de l’enfance, le souvenir prend forme humaine et visages familiers.

Alors le monde s’éclaire de ces trouées de mémoire.

Tout reste à vivre, à relire.

Philippe Leuckx parle la langue de la poésie, propre à chacun de nous, à quelque profondeur qu’on l’y a laissée. Il faut savoir y revenir, quitte à abandonner pendant cette plongée le langage parlé, tout fait, celui des actualités et des superficialités du cœur. Si on saisit ce temps, on apprend sur soi, on lit dans son propre cœur comme dans un livre ouvert. De Philippe Leuckx évidemment.

Éric Allard

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Le recueil sur le site de BLEU d’ENCRE

Philippe LEUCKX sur Wikipedia

Les livres de Philippe LEUCKX sur Espace Livres & créations 

L’article du Carnet et les Instants 

 

LA TRILOGIE DE NATHALIE LÉGER chez P.O.L.

par ÉRIC ALLARD

 

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TROIS FEMMES PUISSANTES

En trois livres, plus un (consacré à Samuel Beckett), publiés en l’espace de dix ans, Nathalie Léger a écrit une trilogie de la femme moderne, au tournant de deux mondes, en quête un modèle. A cette fin, ses représentantes les plus emblématiques en passent par l’art plus que par la militance qui s’appuie toujours sur des mots d’ordre et des raccourcis de pensée.

Les trois femmes dont parle les livres de Léger utilisent des médias intiment liés à leur chair, à leur expérience : la photo, le film ou la performance. Toutes, d’une certaine façon, y perdront leur vie propre, s’effaceront à titre personnel dans cette expérience risquée, impersonnelle, en cherchant à habiter une autre elle-même. De manière semblable, s’appuyant sur l’expérience malheureuse de sa mère pour la réparer, comme elle dit, Nathalie Léger use d’une forme hybride de récit qui tresse plusieurs fils narratifs. Au confluent de la sociologie, de la critique et de l’autofiction, Léger tente un nouveau genre, en guise de porte-voix à une sensibilité nouvelle, à l’œuvre dans un corps désentravé, encore incertain, à l’affût de formes neuves pour en rendre mieux compte. Et fait œuvre utile.

 

LA ROBE BLANCHE  (2018, P.O.L.)

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La performance d’une vie

Dans La Robe blanche, Nathalie Léger, que j’ai découverte voici dix ans avec L’Exposition (et qui a publié entre-temps, Supplément à la vie de Barbara Loden et Les vies silencieuses de Samuel Beckett), enchevêtre deux liens, deux lignes de force pour démêler un nœud, personnel, secret, lié comme tout nœud/nombril à la mère en particulier et à la condition féminine en général. Condition féminine que l’auteure n’a cessé d’interroger dans ses écrits depuis dix ans.

Elle le fait, d’une part, en cherchant à comprendre les motivations qui ont poussé Pippa Bacca, nièce de Piero Manzoni décédé à seulement 30 ans, à se rendre de Milan à Jérusalem en robe de mariée, et d’autre part, en écrivant pour sa mère qui a enduré une procédure de divorce éhontée comme il y en avait encore il y a une quarantaine d’années.

Pippa Bacca paiera de sa vie sa performance artistique, elle mourra à 33 ans après viol et strangulation en Turquie des mains d’un père de famille qui ira jusqu’à filmer ensuite, ironie de cette histoire, le mariage de sa nièce avec la caméra dérobée à sa victime.

Quant à la mère de la narratrice, elle lui saura gré d’avoir, par ce livre, rendu justice, à la façon de Svetlana Alexievitch (avec sa collecte des témoignages de femmes ayant vécu la guerre), à sa douleur, à son sentiment d’avoir gommé la vexation commise par la société, le système judiciaire à son endroit qui, non content qu’elle ait été l’offensée, et, s’appuyant sur des témoignages éhontés, l’a jugée pour carence maternelle (mais tout en lui confiant la garde des enfants). Comme Bippa Bacca voulant sauver l’espèce humaine de la violence  par son geste, la narratrice a voulu, comme elle l’explique en interview, sinon « rendre justice », « dire le juste ».

Si Nathalie Léger écrit des livres, c’est pour nuancer un propos, creuser une question, une inquiétude personnelle et la rendre sensible, intelligible par le lecteur, non pas pour clore un chapitre, fermer un sujet, ce qui est le propre, on le sait, des mauvais écrivains avides d’ordre, de formes éculées, pour appuyer des sentiments communs sur des faits établis.

« Et j’ai dit aussi qu’il était normal que la description d’objets complexes soit complexe , cela tient aux sentiments, il y en a même  qui appellent ça de littérature, car on ne peut pas tout simplifier, ai-je dit en préambule, et n’allez pas croire qu’un sujet, un verbe et un complément ne puissent pas être à eux seuls d’une effroyable complexité…  »

Ainsi, quand on lui demande ce qu’est une performance (artistique), elle dit ne pas savoir et se limite à donner des exemples qui font sens (ou non) ou qui, en tout cas, suscite la réflexion, font aussi « se rappeler », faire retour sur soi. Parmi les performers nommément cités qui se sont mis en danger, il y a Yoko OnoMarina Abramovic, Marie-Ange GuilleminotNiki de Saint-PhalleCarolee SchneemannJana Sterbak, toutes des femmes.

Un petit livre blanc pour laver l’honneur des femmes salies par des siècles de soumission.

 

SUPPLÉMENT A LA VIE DE BARBARA LODEN (2012, P.O.L.)

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Le film d’une vie

Chargée de la rédaction d’une notice pour un dictionnaire du cinéma, Nathalie Léger, convaincue que pour en écrire peu il fallait en savoir long, se met en quête d’informations sur son sujet, Barbara Loden et le seul film qu’elle a réalisé : Wanda.

Un sujet qui va vite résonner avec ses interrogations personnelles et avec l’histoire de sa mère qui court en filigrane du livre. La mère de la narratrice lui demande d’ailleurs quelle est l’histoire de ce film qu’elle va nous raconter par fragments. Une femme fait coïncider sa propre histoire à travers celle d’un autre. Sauf que, lorsqu’on creuse, contextualise, met en relation, cela se complexifie vite et déborde de tous les cadres fixés, de tous les genres recensés.

Nathalie Léger réussit à mettre la main sur une coupure de presse de 1960, rapportant le fait divers d’où est tiré le film de Loden. Le film (qui n’a d’ailleurs connu aucun succès lors de sa sortie en 1971) est une sorte d’anti- Bonnie and Clyde (1967) où Loden interprète une Bonnie triste, désoeuvrée, alors que la Bonnie du film de Penn est interprétée par Faye Dunaway qui joua d’une certaine manière le personnage de Barbara Loden dans L’Arrangement (1969) de Kazan (qui fut son mari), tiré de son roman. A-t-elle voulu, piste non envisagée dans le récit de Léger, donner le contre-pied du film qui fit la renommée de Dunaway (qui avait d’ailleurs été sa doublure en 1966 plus tôt dans une pièce de Miller sur la vie de Marilyn) et lui a d’une certaine façon soufflé le rôle de sa vie. On le voit, les connexions, bifurcations, influences sont plurielles quand il s’agit de détailler les jeux de liens entre personnes et événements.

Nathalie Léger se rendra au Connecticut et en Pennsylvanie sur les lieux du tournage où une étonnante rencontre avec un ami de jeunesse de Barbara, Mickey Mantle, rival de Di Maggio à sa grande époque, nous vaut la plus belle (et longue) phrase*, proustienne en diable, du récit.

Léger prend ses distances avec les mouvements féministes historiques. Si elle met au centre de ses préoccupations la condition féminine, elle le fait du point de vue de la femme dans le désarroi, contrainte, dont la principale difficulté va consister à s’opposer par un non, même timide, même peu assuré à la volonté du mâle.

« En 1970, à la sortie du film, les féministes ont détesté Wanda. Elles ont durement critiqué Barbara Loden. (…) Elles voyaient dans Wanda une femme de l’assujettissement, incapable d’affirmer son désir, qui ne portait aucune revendication, ne créait même pas de contre-modèle militant, pas de prise de conscience, pas de nouvelle mythologie de la femme libre. Rien. »

Dans ce livre, Nathalie Léger ne résout rien, ne conclut pas. Elle interroge à travers ce livre les genres littéraires et cherche un objet littéraire apte à rendre compte de la complexité des choses de façon la plus juste et la sensible possible et se demande C’est quoi, raconter une histoire. Ce récit, comme les autres de la trilogie, suggère une alternative, développe une possibilité dans la ligne de celles précédemment données.

Disponible aussi en poche dans le collection Folio

 

 

L’EXPOSITION (2008, P.O.L)

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L’image d’une vie

Qu’est-ce qui va pousser la Comtesse de Castiglione, née à Florence en 1837, arrivée en France à l’âge de 18 ans et reconnue comme une des plus belles femmes de son temps (sa mère s’écriait en l’embrassant : « J’ai engendré un chef d’œuvre »), à venir poser régulièrement pendant 40 ans chez le même photographe, Pierre-Louis Pierson, de 1856 jusqu’à sa mort en 1899 à l’âge de 62 ans.
On a collecté près de 500 photos d’elle, c’est la femme la plus photographiée de son temps.

Pourquoi l’auteure va s’intéresser aux portraits de cette femme vue en couverture d’un catalogue et va se renseigner sur elle alors qu’elle prépare une exposition qui doit avoir comme objet les ruines. « On ne peut pas photographier un souvenir mais on peut photographier une ruine » écrit-elle lorsqu’elle cherchera les vestiges du Palais des Tuileries. Elle raconte à demi-mots que cette femme lui rappelle Lautre, en un mot, celle que sa mère ne pouvait nommer autrement parce que c’était la maîtresse de son mari, du père donc de Nathalie Léger: « J’ai été glacée par la méchanceté d’un regard, médusée par la violence de cette femme qui surgissait dans l’image… Sur le trajet un peu sinueux de la féminité, le caillou sur lequel on trébuche, c’est une autre femme. »

Mais les premières photos qu’elle voit la déçoivent.
« Elles sont ternes. Et elle les imaginait luisantes, vivantes, révélatrices d’une présence… Ce corps surexposé, cet entêtement à ne pas se satisfaire de soi, cette obstination à revenir toujours à soi, à cette petite portion de visage, à ces postures. » On y voit, dit-elle, une femme qui porte le deuil de son corps. Mais plus tard, elle rencontre des photos qui révèlent quelque chose de l’ordre de l’apparition. Surtout quand elle montre l’humiliation de cette femme, la défaite, la ruine (on y revient): « C’est la défaite et l’abandon qui permettent de comprendre. »

Pour l’auteure, la photographie, ce sont ces albums qu’elle feuilletait avec sa mère et, ce qui la fascinait, c’était sa mère enfant aux côtés d’une mère dominante, les photos déchirées de l’enfance de la mère où il manque un homme, où un homme a été raturé. Mais aussi la première photo d’elle enfant qui fait écho au souvenir d’un miroir qui se trouvait dans le placard de sa chambre et qui lui renvoyait à l’improviste son propre reflet.
« On tombait brutalement sur son propre visage (…) soi-même pétrifié de se trouver là avant même de s’être reconnu, inconnu, s’égarant dans son propre regard, dépossédé de ce qu’on croyait pourtant le mieux à soi ».

À un moment, elle sait que l’image de La Castiglione auprès de son chien mort (« une bouillie de chien mort dont seul l’œil intact subsiste »), est celle qu’elle cherchait : « Je ne sais pas ce qui est d’elle ou de moi. Toute ma peur de ces photographies vient de là, de là tout l’effroi devant cette femme, devant l’horreur d’être dissimulée sous tant de masques et de feintes puis goulûment amalgamée à la mort » 

Par les différentes acceptions du mot « exposition » que signalent Nathalie Léger, on comprend qu’en enquêtant sur une femme qui ne pensait qu’à s’exposer, l’auteure expose ses propres fêlures, abandonne au lecteur l’image d’une vie à déchiffrer. Elle met l’accent sur le projet de toute exposition : « rien d’autre que de disposer un abandon en secret avec nom de chose pour sujet. Le principal objet de l’image, c’est soi vu ou regardant, guettant l’inexorable trace de notre passage avant disparition. »

Un livre qui interroge notre rapport à l’autre et à soi quand l’autre s’affiche de manière compulsive en tant qu’image.

E.A.

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* Phrase extraite de Supplément à la vie de Barbara Loden

« Le pire, ce sont les mots, c’est la lenteur, dit-il en sirotant sa canette, la concentration qu’il faut pour trouver ce qui va ensemble, l’assemblage d’une seule phrase, je ne savais pas que former une phrase était si difficile, toutes les manières de la faire, même la plus simple, dès que c’est écrit, toutes les hésitations, tous les problèmes, comment décrire le trajet d’une balle ? j’y ai passé des heures, mes amis me disaient, vas-y, détends-toi, raconte les virées, les trophées,  les histoires du club, les alliances, les rivalités, la folie en vielle, les jours de match, et toutes les filles que tu as eues, et ta maison, et le respect pour ta femme, et l’amour des gosses, mais moi je voulais décrire le trajet d’une balle, l’air, le froissement de l’air, l’espace, le trou que la balle fait sur le fond, la forme et la déformation quand elle m’arrive dessus, et son tracé exact, quand elle repart, celui que je conçois en esprit un millième de seconde avant de frapper, après je ne la regarde plus, je suis déjà parti, je ne la regarde pas, je la surveille, c’est autre chose, voilà ce que je voulais raconter, et la foule, la masse qu’elle fait lorsqu’elle a le souffle coupé, je voulais raconter ce qui était en plus et je voulais raconter ce qui manquait, j’ai lu d’autres écrivains pour voir comment ils faisaient, j’ai lu Melville et Hemingway, je ne pensais plus qu’à ça, et c’est alors que la petite amie d’un de mes fils qui faisait des études au département de littérature française de New York University m’a traduit une phrase d’un écrivain qu’elle étudiait, quelque chose comme : «  Les yeux de l’esprit sont tournés au-dedans, il faut s’efforcer de rendre avec la plus grande fidélité possible le modèle intérieur », c’est comme ça que j’ai lu, un peu, rien qu’un peu, Proust, mais je n’ai pas réussi à décrire le trajet d’une balle, et pas plus que je ne saurais décrire Barbara je ne pourrais faire revenir son esprit, d’ailleurs je ne l’ai pas connu, son esprit, je l’ai à peine aperçu à travers son corps, et encore, je le confonds peut-être avec celui d’une autre, l’air, le froissement de l’air, la déformation, la disparition et l’apparition de la sensation sur fond noir, c’est ce que je cherchais, j’aurais dû faire avec les mots ce que je savais faire avec la balle, lâcher au moment important, tenir et lâcher en même temps, Hemingway faisait ça très bien, ce qui m’a manqué c’est la détente. »

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Le TOP 5 d’ÉRIC ALLARD

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1. CE LONG SILLAGE DU COEUR de PHILIPPE LEUCKX, poésie, La tête à l’envers

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2. EXTINCTION DES FEUX?, DENYS-LOUIS COLAUX, nouvelles, Jacques Flament Alternative Editoriale

3. PAUL, JE M’APPELLE PAUL de LORENZO CECCHI, roman, Lilys Editions

4. CE N’EST PAS RIEN de DANIEL SIMON, nouvelles & textes brefs, M.E.O.

Ce n'est pas rien

Et, last but not least, ex-aequo donc, deux romans historiques singuliers:

5. SI PRES DE L’AURORE de DANIEL CHARNEUX, Luce Wilquin ( Prix Gauchez-Philippot et Prix Alex Pasquier 2018)

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LUMIÈRES DANS LES TÉNÈBRES de PHILIPPE REMY-WILKIN, Samsa (Award Sabam de la catégorie Littérature 2018)

 

Notes de lectures sur Les BELLES PHRASES sous l’appellation LU ET APPROUVÉ

Notes de lectures sur CRITIQUESLIBRES.COM (sous le pseudo de Kinbote, personnage de Feu Pâle de Nabokov)