MON PÈRE, MA MÈRE ET SHEILA d’ÉRIC ROMAND (Éd. Stock)

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Le premier récit d’Eric Romand emprunte, pour la forme, aux travaux d’Annie Ernaux. Économie de moyens pour un maximum d’expressivité. Il nous retrace un milieu social populaire et une époque, celle, surtout, des années 60 et 70 en France où la chanteuse Sheila était coutumière des émissions de variétés. Mais on comprend vite que cette écriture blanche, sans le moindre pathos, n’est pas qu’une forfanterie de l’auteur.

Son orientation sexuelle non conforme est devinée, raillée très tôt par un père volontiers coureur, qui l’affuble de sobriquets peu amènes tels que la pisseuse (car il urinera tard au lit) ou bien tata, va le conduire à une vie de dissimulation. Tant sur ce point que sur celui du registre des émotions et des goûts propres à un adolescent plus attiré par les garçons que les filles, par Sheila que par Deed Purple, par le fait de parler chiffons que sport et qui ne veut toutefois pas se dissocier trop tôt de ses semblables et fait mine d’épouser leur mode de vie conformiste. Ainsi, Romand nourrit pour la figure de Sheila moins du désir qu’un sentiment d’identification. Il voudrait pouvoir revêtir les tenues de l’artiste. Son désir, par ailleurs de porter une robe à tout prix est à la fois cocasse et poignante.

Les relations avec son père ne s’arrangeront pas avec les années. Il ne pourra éprouver une forme de compassion pour son père que longtemps après la mort brutale de celui-ci qui, on peut le conjecturer à la lecture du livre, sera mort de n’avoir pas pu exprimer clairement ses choix de vie et d’une difficulté à s’épancher comme à se confier.

Par l’écriture, de ce récit, notamment, Éric Romand parvient à rompre le cercle du non-dit qui entravait les liens sociaux de sa famille, de son milieu. Mon père, ma mère et Sheila a ouvert une brèche que Romand n’est pas près de refermer et qui va lui ouvrir, à coup sûr, d’autres perspectives littéraires et humaines.

Éric ALLARD

Le livre sur le site des Editions Stock

 

Éric Romand et Sheila à On n’est pas couché

 

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LE VIN, C’EST DIVIN de GAËTAN FAUCER (Lamiroy)

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L’ivresse des sensations

Un jeune homme étalé sur le sol d’une cave est désentravé de la corde qui le retient là depuis deux jours. Un homme – qui fera bientôt office de sommelier – lui fait monter les 39 marches (clin d’œil à Hitchcock) qui le séparent du rez-de-chaussée et de la pièce où il va être convié à un étrange repas familial préparé par la belle Maya…

Cette nouvelle de Gaëtan Faucer, parue dans la belle collection des Opuscules des Editions Lamiroy (qui fête ce week-end sa première année d’existence), installe vite un climat malicieusement trouble, elle ménagera jusqu’au bout le chaud et le froid, le Bordeaux et l’effroi, le rouge (du vin mais pas que) et le noir magnétique d’une nuit de clair de lune.

Tous les ingrédients sont présents pour que soit servi un mets de mots rares, savoureusement choisis pour donner l’eau à la bouche comme la peur au ventre et faire goûter au lecteur à un cocktail d’émotions, plus diabolique que divin, cela dit, qui va vous rendre ivre de ce livre, à n’en pas douter.

Éric Allard

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Gaêtan FAUCER

L’auteur et le livre sur le site des Éditions Lamiroy

Tous les Opuscules de chez Lamiroy

Gaëtan Faucer sur Buzz radio pour parler de ce titre et des Opuscules

Gaëtan FAUCER sur Les Belles Phrases

La page Facebook de Gaëtan FAUCER

PAUL, JE M’APPELLE PAUL de LORENZO CECCHI (Lilys Éditions)

 

Qui, mais qui… se cache sous ce prénom de « Paul « ? En fait, VDB! Pas le coureur cycliste mais l’homme politique qui a marqué la vie politique belge de son temps.

Lorenzo Cecchi s’inspire de quelques faits seulement de ce personnage emblématique ; il nous raconte bien plus l’homme privé que l’homme public en prenant de larges libertés romanesques avec la vérité, ce qui donne tout son sel et sa spécificité à l’ouvrage. D’ailleurs, ne nous y trompons pas, son VDB se nomme Van Derbrug.

D’emblée, l’auteur supposé du livre qu’on lit, journaliste culturel, est appelé à rencontrer VDB peu avant sa mort. On est en 2003 à Bruxelles. En se basant sur son témoignage, il va écrire le récit atypique de sa vie intime mais « traité comme une fiction », un récit qui ménagera une révélation ultime sur le lien unissant les deux hommes…

Quand il a neuf ans environ, la famille de Paul meurt des exhalaisons du CO, victime d’un mauvais tirage de cheminée à leur domicile. L’enfant, seul rescapé de l’accident, est confié à la garde de sa tante qui tient un bouge, quasi familial, à Liège. L’enfant y trouve un semblant de refuge et d’affection. Du fait de son environnement familial, il sera volontiers traité de « fils de pute ». Il ne connaîtra, pour ainsi dire, qu’une femme marquante qui sera à la fois une mère, une maîtresse, une sœur, en tout cas un soutien précieux dans les diverses étapes de son ascension sociale et politique et dont il nous est livré un portrait touchant.

Le rapt dont sera l’objet Van Derbrug à la fin de sa vie est l’occasion pour l’homme de se retourner sur son existence. Cet épisode offre de très belles pages sur les interrogations d’un homme à l’aube de la vieillesse à propos de la perte d’un fils, la vie de couple au long cours, l’approche de la mort ou encore le pragmatisme de la politique.

« Je le répète, car c’est ma conviction profonde, l’homme bon c’est du pipeau. Qu’il soit possible de le rendre meilleur, par le travail sur soi, par la civilisation, en somme, relève, en ce qui me concerne, du mythe le plus stupide qui se puisse concevoir. La cause est désespérée. J’ai abandonné la carrière politique pour cette raison. Même si, au début, je m’y suis lancé sans grande conviction, par opportunisme mercantile, j’avais fini ensuite par me prendre au jeu et croire que j’étais investi d’une véritable mission, que m’occuper de la res publica, du bien de mes concitoyens était noble et de haute cause. Mais, avec le temps, force m’a été de constater que se casser le cul pour améliorer le sort de milliers d’abrutis est tâche proprement impossible et qui s’y emploie, sera critiqué, méprisé même, quoi qu’il fasse, l’ingratitude étant le seul retour sur investissement que l’homme public puisse espérer. »

Dans ce nouveau beau roman qui présente des accents de polar et peut parfois faire penser aux romans romans de Simenon, Lorenzo Cecchi mêle habilement des éléments imaginaires à des fait réels et la magie prend toujours. La phrase s’accorde aux méandres de la réminiscence ou de la narration. Cinglante et souple à la fois, sans un mot de trop, elle rend parfaitement compte des vicissitudes du personnage qui se raconte sans faux-fuyant avec des élans de sincérité qui touchent d’autant plus qu’on devine que l’auteur les a puisés en partie dans son cœur et son propre parcours. Lorenzo Cecchi sait comme peu d’auteurs se mettre dans la peau de ses personnages et nous les faire exister de l’intérieur. L’action de ses récits et nouvelles s’articule autour de valeurs humaines fortes qui en sont le pivot comme le moteur.

Nul doute qu’à l’instar de Flaubert revendiquant l’identité du personnage d’Emma, Cecchi doit s’être vraiment dit pendant l’écriture de cette autobiographie fictive particulièrement réussie : « Paul, je m’appelle Paul. »

Éric ALLARD

Le roman et l’auteur sur le site des Lilys Éditions

DIX QUESTIONS à LORENZO CECCHI 

APRÈS LA NUIT APRÈS de THIERRY RADIÈRE (Éd. Alcyone)

La lessive après le grand sommeil

Dans ses Manifestes du surréalisme, si Breton donne un mode d’emploi pour « capter les forces que recèlent les profondeurs de notre esprit » afin de « résoudre les questions fondamentales de la vie », il ne précise pas le moment idéal pour pratiquer l’écriture surréaliste. Après le réveil, entre sommeil et veille, suggère ce nouveau recueil singulier de Thierry Radière composé de 65 phrases-textes.

tout ce remue-ménage de la première heure s’impose autour des corps endormis comme dans un film muet

L’état hypnopompique, apprend-on par ailleurs à ce sujet, est un état de conscience qui se produit au moment du réveil. L’opposé, plus connu, étant l’état hypnagogigque qui se produit à l’endormissement.

Les ombres arrivent à leur terme et c’est toujours très lent de sentir leur disparition

Ces poèmes hypnopompiques, comme on pourrait donc les qualifier, peuvent traduire cet état de réveil encore indexé au rêve nocturne et qui tente de se connecter au monde réel. Persistance du rêve dans  le jour naissant, mêlé aux premiers faits du jour.

Apprendre à fermer les yeux en restant le plus vivant du monde

C’est moins ici l’inconscient, avec son fond trouble et indiscernable, qui est visé que les pensées préconscientes, non encore sous l’emprise du réel.

Les rêves sont des souvenirs d’une autre vie que l’on bricole à la lumière à peine ouverte

On est dans un lieu temporel de l’entre-deux, là où on ne sait pas encore par quel bout prendre le jour, là où les messages qui filtrent encore d’un fond de sommeil, les bribes de rêve dont on se souvient se mêlent aux réminiscences de même qu’aux appréhensions face aux obligations auxquelles nous contraint toute vie socialisée.

C’est cet instant-là entre deux nuit où le jour est court

Ce temps intermédiaire, sas entre la nuit et le rêve, appelait un lieu littéraire de l’entre-deux qui marque la faille, l’espace frontalier : cette phrase qui court sur plusieurs lignes et qui s’apparente à un paragraphe.

La phrase peut se lire ici comme un consensus entre le poème (en vers, domaine de la nuit) et le texte narratif (en prose, domaine du jour). C’est un peu, comme le suggère Radière hors-texte, le lieu où le poème est avide de raconter une histoire. Mais le poétique retient le fictionnel et le factuel de s’élaborer en récit; récit qui, à son tour, génère du poétique… L’après la nuit après du titre peut aussi indiquer que la chronologie a été suspendue, qu’on se trouve dans un espace atemporel où la ligne du temps arrêtée orchestre tous les instants donnés. Le rêve nocturne possède un fil narratif, certes, décousu ou invraisemblable ; le rêve ou songe éveillé, non.

C’est comme si le travail du rêve avait évacué la mémoire à court terme, celle du jour d’avant, pour laisser place à celle à long terme qui pousse jusqu’à l’enfance voire installe une manière de mémoire collective, de souvenir collectif.

Ainsi, chaque phrase peut se lire comme un texte oscillant entre poème et récit muni d’une charge poétique inversement proportionnelle à sa raison narrative. Et en cela unique, produisant des courts-circuits littéraires vifs, riches en visions inédites par l’éloignement sémantique des termes qu’elle met en rapport en mariant le prosaïque et la grâce, l’anecdotique et l’universel.

La phrase polyphonique fait entendre plusieurs voix, plusieurs thèmes, plusieurs fils narratifs ou sémantiques, récurrents d’une phrase à l’autre un peu à la façon d’une tresse. Texte, tissu, tresse, c’est la même chose, écrit Barthes.

Des thèmes qui empruntent au voyage en voiture, au déplacement à vélo, au repas, à la nage, au monde de l’enfance, à mi-chemin de la douleur, de la mélancolie et de la paix intérieure.

La nuit passée en apnée, le prisonnier des visions le sursitaire du quotidien fait sa lessive après le grand sommeil, le lavage des nerfs…

Une phrase, un matin.

À la fin de chaque phrase-poème, le jour est là qui nous attend, forcément dur (C’est ce qui fait durcir l’existence à la rendre jour après jour prête à se cogner en évitant les bleus), au tournant de la vie journalière.

La journée sera semblable à celles déjà passées où les liens entre les sens ont permis aux passerelles de s’allonger

Avant l’épreuve du jour, il faut faire provision de soi, puiser au plus profond de quoi affronter la vie diurne, avec son besoin de logique excessive qui, sans le contrepoids des mots sortis de la nuit, serait insupportable pour l’âme poétique. Il faut écrire comme on rêve pour composer avec les forces du réel.

Cette phrase radierienne vient qui plus est aujourd’hui au confluent de plusieurs lignes d’écriture que pratique l’auteur, allant de l’autofiction à la poésie en passant par la nouvelle ou l’essai.

Un soir, à moitié endormi, écrit Roland Barthes dans Le Plaisir du texte, il est comme assailli par des langages qui entrent dans son écoute (musiques, conversations, bruits de chaises etc.) auquel répond une « parole intérieure » : en moi passaient les mots, les menus syntagmes, les bouts de formules et aucune phrase ne se formait, comme si c’eût été la loi de ce langage-là. Pour lui, c’est une non-phrase, qui aurait été à la place de la phrase dont il précise ensuite que, toujours, elle est hiérarchique, impliquant des sujétions et subordinations. De là, son achèvement

Ce que fait Radière ici avec sensiblement le même matériau et placé dans des conditions proches, c’est produire une phrase mais non hiérarchisée, pour ainsi dire anarchique, dont les éléments de sujétion (les signes de ponctuation et les verbes dominants) seraient éliminés de façon à ce que fragments de souvenirs, bribes de rêve, esquisse de faits, embryons de pensée, inflexions poétiques… jouent à plein et à égalité à l’intérieur de la phrase, autorisant toute les mises en relation, toutes les visions possibles.

Après cette mise en bouche, il ne reste plus qu’à goûter ces poèmes, à les lire et relire, selon son humeur et chacun à son rythme comme le préconise l’auteur, pour en tirer toutes les saveurs comme au commencement d’un jour…

Éric ALLARD  

EXTRAIT 1

Les gouttières ne retiennent plus l’eau du toit : elle coule coule et ruisselle jusque dans la cave pendant que le café en train de passer est un rêve au mauvais temps n’attendant  qu’une seule chose fumer dans le matin  les bols ouverts en toute liberté tombe la pluie tombe déborde de lait la vie se noie  dans des images ou les étages se font et se défont au gré des crues à prévoir au ciel à trouer des réservoirs à remplir à piper les voitures pleines d’essence jusque dans les voitures pleines d’essence jusque dans la bouche et avoir une maison à retenir pour soi.

EXTRAIT 2

Au temps des pommiers  près de la grange où le cidre avait un goût de guêpes les gosiers des hommes ne piquaient pas ils gonflaient de plus en plus le soleil fort dans la peau la rougeur de la soif les dards du bonheur.

EXTRAIT 3

Une brindille flotte isolée  que les enfants regardent  dans la mare elle avance ils voudraient poser leurs doigts qu’elle aille où ils n’iront jamais la tête hors de l’eau et les idées pas aussi légères le vent dans les cheveux que  le flottement du bois n’a pas.

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Thierry RADIÈRE, photo Yvon Kervinio

Le recueil sur le site des Editions ALCYONE + une lecture de quelques textes par Silvaine ARABO à ne pas manquer

Sans botox ni silicone, le BLOG très vivant de THIERRY RADIÈRE

UNE PESÉE DE CIELS d’ANNA JOUY (Alcyone)

UNE POÉSIE FLUIDE

Anna JOUY écrit une poésie de l’air et de l’eau où seuls le ciel, l’aube et l’âme pèsent. Elle fait communiquer les éléments, c’est le rôle du poète de se réapproprier le monde au figuré pour en jouer. Avec des textes qui font résonner les champs sémantiques, qui les démembrent pour en libérer toute la poésie en des ensembles concertants.

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Le recueil commence en prose, il va en se densifiant (Je mets plus de mots sur une page qu’il y a peu,  je serre le dit dans ce tuyau), puis la phrase se délite, son cours vire au vers puis reprend une forme textuelle: aux coupures des vers se substituent des points à la ligne qui couturent à nouveau l’écrit…

La poétesse, attachée à la terre, qui n’est pas forcément sous le ciel (je suis fatiguée, alors le ciel, / Immense se met sous ma tête pour que je contemple la mort), finit pas se résigner à l’absence d’envol. La pluie, une pluie sombre, très présente dans ce recueil aux espaces imaginaires peut ainsi figurer des fragments de ciel ou de nuit qui tombent.

Il y a des mots qui ronflent et d’autres qui expirent un peu d’âme, un peu de pluie, un rien qui rampe hors de soi et colonise le ciel

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Anna Jouy s’appuie sur les éléments pour faire vivre la seule vie qui vaille, celle des mots quand ils se répondent sur la corde vibrante du temps.

Une nuit, lorsque son âme est lestée de faims et de Dieux, elle s’enfonce dans le lac avant, trempée, de chercher à recouvrer son ombre.

Le silence devient son obsession, peut-être parce qu’elle ne fut pas nourrie à des seins silencieux

Mieux que l’œil, j’ouvre l’oreille, écrit-elle.

Il y a les bons silences…

Se taisent les cailloux, les purs et les fœtus.

Comme il y a les faux silences : les bradeurs de son, la rumeur, le boucan que fait la souffrance

Court tout du long de ce poème, en prose et en vers, cette attention aux sons comme à tout ce qui trahit le silence.

La poésie est un langage crypté, de l’agent secret du langage au décrypteur avisé, pour dire ce que que les autres ne voient pas.

Plus les mots sont mystérieux, plus ils sont voyants et si tu veux dire, mets-toi à la salive, là où se lient l’essence et le dessous.

Même si la poétesse vise à l’invisible, elle préfère le silence à la transparence.

Finalement disparaître de la vue n’est pas forcément s’abstraire dans le silence.

Prééminence de l’ouïe sur la vue… Poésie tragique et lucide aussi qui flirte avec la mort qui connaît le poids de tout et la valeur de rien, pourrait-on dire en citant, presque, Oscar Wilde.

C’est au nœud coulant de l’au-delà qu’il faut chercher amarre.

Mais les prises, fussent-elles funestes, menacent toujours de se déprendre et la vie, un moment rassemblée, jamais définitive, de se disperser…

Il pleut.
Non, je ne sais pas comment tu fais pour danser sur l’eau. Je n’écoute aucun bateau, le ciel pourrait toucher le bonheur.

Je regarde à ma vitre. J’essaie la transparence.

Il y a quelque chose de lointain qui s’avance. Ce n’est que de la pluie qui penche. Encore.

Un beau, un très beau recueil dont on ne se lasse pas, auquel on peut puiser sans fin l’essence, forcément fluide (air et eau), de toute existence.

Éric ALLARD 

Le recueil sur le site des Editions ALCYONE + extraits dits par Silvaine ARABO

 

S’ÉLEVER AUX SIGNES de VALENTINE DE CORDIER et PIERRE TRÉFOIS

«  Les toiles de Valentine de Cordier accueillent une nébuleuse de signes colorés, sans signification explicite, ne représentant qu’eux-mêmes, hors codes connus », écrit Pierre Tréfois.

Alors, Pierre Tréfois, écrivain rare donc précieux, peintre (voir Rouge résiduel de Pierre Tréfois et André Doms), passeur des arts et de la littérature depuis longtemps, a tissé des correspondances entre dix tableaux de l’artiste peintre et des œuvres musicales singulières, forcément en résonance.

Pour proposer des réponses aux questions qu'(ex)posent les œuvres qui ont pour titres : Flowers, Dialogue, Afternoon, Promenade, Melody…,  s’élever aux signes qu’elles dispensent, il a choisi des œuvres de Keith Jarrett, Leonard Cohen, Pink Floyd, Thomas Tallis, Leos Janacek…

Il aussi « greffé des mots », en puisant dans son ressenti ou son passé, qui ajoutent du sens, ouvrent à l’œuvre, dénouent une part de l’inextricable, répondent aux rouges coquelicots, aux bleus évanescents, aux biffures, traits, taches qui harmonisent à leurs faces-sons l’espace de la toile, le cadre du dessin. Un bel écrin qui met en valeur des oeuvres ouvrant à la rêverie et au questionnement, réjouissant l’âme et ranimant le souci du merveilleux qui sommeille en nous et qui n’attend qu’un signe (ou des centaines) pour se réveiller.

Éric Allard

Pour commander le livre

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Le site de VALENTINE DE CORDIER

Sa page Facebook

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PIERRE TREFOIS sur Espace livres et création

Mes lectures d’ouvrages de Pierre Tréfois sur Les Belles Phrases

Tropique du suricate de Pierre Tréfois

La traite des idées noires  de Pierre Tréfois

L’éphémère capture de Pierre Tréfois et Jean-Louis Rambour (préface de Bernard Noël)

L’empreinte ironique de Pierre Tréfois 

 

Voici les titres des œuvres et interprètes proposés par Pierre Trefois.
Dans l’offre de Youtube, j’ai essayé de coller autant que possible aux titres proposés. À défaut, j’ai choisi d’autres interprètes ou une autre œuvre du compositeur.

FLOWERS – 155 x 135 cm

Keith JARRETT : Rose Petals

DIALOGUE – 75 x 75 cm

François-Bernard MACHE : Aulodie pour clarinette et électronique – Ensemble Accroche Note

AFTERNOON – 155 x 115 cm

PINK FLOYD : Circus Minor

HARMONY – 85 x 85 cm

THOMAS TALLIS – Sperm in Allium – Ensemble Huelgas

CORRESPONDANCE – 125 x 85 cm

Victor KISSINE: Schmetterling – Ensemble Oxalys

PROMENADE – 85 x 85 cm

Leos JANACEK: Dans la brume – Andras Schiff

AVEC TOI – 85 x 85 cm

Leonard COHEN : Chelsea Hotel

SECRET GARDEN – 82 x 82 cm

François COUTURIER : À celui qui a vu l’ange – Tarkovski Quartet

MELODY – 105 x 105 cm

Franz SCHUBERT : Standchen – Dietrich Henschel / Irwin Gage

LIBERTY – 145 x 125 cm

Jimi HENDRIX: Voodoo Chile

CE LONG SILLAGE DU COEUR de PHILIPPE LEUCKX

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Le pèlerin de soi

Un nouveau recueil de Philippe Leuckx, c’est l’occasion de replonger dans une poésie amie, apaisée qui nous parle d’emblée au cœur. Qui plus est dans cette belle édition de La tête à l’envers avec une préface de Françoise Lefèvre et une gravure de Renaud Allirand.

L’apaisement n’est que de pure forme, faut-il préciser, car la quiétude le dispute à l’inquiétude, le tourment affleure sans être offert en pâture, la souffrance est depuis longtemps dépassée mais des échos nous en parviennent de lieux et temps où elle a été mise au jour, puis pris racine et d’où elle resurgit encore. À la faveur du soir estival, notamment, dans la proximité des faubourgs ou de l’écoulement d’un fleuve.

La poésie de Leuckx ne verse par dans l’outrance, elle n’agresse pas le lecteur mais vise la nuance, l’ambivalence des choses dont se nourrit toute poésie estimable. On est ici dans l’effleurement, ce qui sous-tend le réel, ce qui se dit sous la couche des apparences, entre veille et sommeil, quand la lumière s’estompe et révèle les reliefs du jour en passe d’être assimilé.

Le recueil est divisé en cinq sections qui, jouent, résonnent entre elles. Comme dans ses derniers recueils, l’écriture de Philippe Leuckx abolit la frontière entre phrase et vers,  elle se moule dans une forme souple, tantôt se prêtant à la prose poétique, tantôt usant de l’aphorisme… Une poésie qui s’accorde aux inflexions du cœur, au meilleur sens du terme, car le cœur est cette entité symbolique qui peut aussi bien s’émouvoir,  se rebeller, se souvenir, gronder ou murmurer.

Attardons-nous justement sur le cœur et quelques autres motifs leuckxiens : l’été, l’air, le soir…

Le cœur, ici, est de vent, plein d’épingles ou de fenêtres ou encore petit cœur de coquelicot ; on aura jamais si bien évoqué cœur dans le sillage des mouvements duquel, évidemment, ce recueil s’inscrit.

L’été est la saison chaude, celle qui recèle les parfums les plus violents, c’est aussi le temps de l’avant, de ce qui a été, celui de l’ensemencementmais aussi celui de l’étant, de la floraison, ce sur quoi on a prise: l’espace de la vie même.

L’air relie invisiblement le ciel à la terre, il permet l’inspir et l’expir, il est ce milieu où les ondes poétiques se propagent et se télescopent…

Le soir est l’heure où la lumière – qui s’étire jusqu’aux veines – appartient au poète, où il s’efface, consent à l’obscur, le moment où quelque chose de compté dans l’air stoppe l’avancée du jour vers la nuit et invite, oblige au retour sur soi, au silence.

Le soir met aussi en correspondance éléments du paysage  et bribes de souvenirs.

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Philippe Leuckx

Poésie subtile que celle de Leuckx, qui rend au lecteur les émotions que le poète à récoltées, cueillies au gré de ses pérégrinations, celles qui, tapies au fond en nous, sont de l’ordre du songe éveillé, de la réminiscence.

Les rues parfois mènent et le cœur, méthodique, suit les signes.

Arpenter les rues en guettant les signes semés sur le parcours mène à soi, conduit cet impénitent voyageur des pays intérieurs à l’essentiel

… puisque l’aventure, tu le sais, commence derrière le premier terril, derrière la dernière brèche incisée dans cette ruelle désaffectée où tu as plongé comme sur un trésor (…) Dans le creux des mots d’une vie.

Écrire pour rendre conte le réel, n’est-ce point la tâche noble du poète.

J’écris dans l’intervalle des temps entre ville et jardin, dans l’anse des murmurantes mémoires.

L’espace que foule le marcheur, d’errance en vagabondage, de cheminement en balade, fleuve longé, dans les faubourgs des villes et de la mémoire, renvoie à ses méandres intérieurs, rebondissent sur l’enfance.

Plus loin la courbe des souvenirs et la ligne sourde des peupliers.

Quand l’enfance, visée par les mots, cette perle soudain retrouvée, se révèle, se réveille soudain là, intacte, ravivée, avec son lot d’émerveillements et de blessures premières, le temps où s’expérimente de façon décisive le monde…

Les venelles coulent dans les veines, le temps s’amalgame au sang. Ce sang qui n’oublie rien du temps passé entre nous.

Au soir,  dans la demeure de l’être, d’avoir épuisé l’ombre, rameuté le souvenir, compté l’air…

L’enfant blessé d’ombre

Se recoud au soleil

Cette démarche poétique illustre à merveille cette définition de la poésie de Zéno Bianu : « le lieu où l’esprit fusionne avec l’espace ». L’esprit ou le cœur.

Dans sa préface, Françoise Lefèvre qualifie Philippe Leuckx de wanderer, ce marcheur inlassable entre l’Escaut et le Tibre… Sa poésie lui fait penser certes à la musique de Schubert mais aussi à la légèreté tragique de Mozart. Elle le dit si proche d’Hölderlin et ses frères en poésie… parmi lesquels, à coup sûr, Supervielle, Hardellet, Follain, Pessoa ou Françoise Lefèvre elle même… qui l’accompagnent dans cette langue douce de l’errance qui nous emporte avec lui dans son nid de paroles pour cheminer vers des pays intérieurs en pèlerin de soi, allègre et songeur.

Éric Allard

Le recueil sur le site de La tête à l’envers

Philippe LEUCKX sur le site de l’AEB

Les chroniques de Philippe Leuckx pour Les Belles Phrases