ANTHOLOGIE DES FEMMES POÈTES ARABES / MARAM al-MASRI (Le Temps des cerises)

Couverture Femmes poètes du monde arabe

 

Texte de la quatrième de couverture

Contrairement à ce que l’on imagine peut-être, le paysage poétique des femmes du monde arabe est riche. Déjà, dans l’histoire de la culture arabe classique, plusieurs femmes ont fait entendre leur voix à travers la poésie.
Au XXe siècle, en liaison avec le mouvement de libération et de modernisation des sociétés arabes, des femmes sont réapparues. Les plus fameuses sont l’Irakienne Nazik al-Malaïka, la Palestinienne Fadwa Touqan, les Syriennes Colette Khoury ou Ghada Al Saman…Mais on peut constater ces dernières années une véritable explosion de la poésie féminine arabe, sans doute favorisée par Internet et des réseaux sociaux qui font qu’il n’est plus indispensable d’avoir publié des livres pour diffuser ses poèmes. Même si, dans certains pays, l’accès à la publication reste difficile. Parfois certaines poétesses choisissent de changer leur nom pour épargner leur famille et leurs proches, car la poésie est du domaine de l’intime et dévoiler l’intime est sou- vent mal vu, perçu comme un acte d’impudeur.
Le lecteur sera parfois étonné par le respect de la tradition poétique arabe et parfois par la modernité des textes, mais ce qui unit ces femmes, c’est leur liberté d’expression, une liberté gagnée dans un monde difficile ou nulle n’est « prophétesse en son pays »…

En espérant qu’à travers ces paroles de femmes, le lecteur (ou la lectrice) se fera une idée un peu nouvelle, non seulement des femmes arabes, mais aussi des hommes qui, même s’ils sont invisibles, sont présents dans ces pages. La modernité est comme la vague d’un grand océan qui au fur et à mesure a gagné le monde entier… Les mouvements qui ont bouleversé la poésie française et occidentale ont aussi touché les rivages de la poésie arabe et la modernité de la poésie arabe, aujourd’hui, non seulement n’a rien à envier à celle des autres pays mais peut en retour influer sur elles. S’il y a une mondialisation des sociétés, il y a aussi, à travers une grande diversité qui est une richesse, une mondialisation de la poésie.

Maram al-Masri

 

SÉLECTION DE TEXTES

 

HANADI  ZARKA

(Syrie)

 

UNE PLUIE TARDIVE

Tu me promets toujours

Et tu as certainement  tes raisons pour arriver en retard

Ou ne pas venir ;

Et moi, j’attends.

Et quand tu viens en retard

Comme d’habitude

Nerveux, comme il convient,

Tu prétends que l’état des routes est très mauvais

Et que les pluies t’ont surpris au loin

Peut-être tu n’as pas remarqué

Que la pluie est en retard depuis déjà un an,

Au moins,

Depuis que tu as décidé de prendre rendez-vous avec moi.

 

MIROIR

je suis svelte, comme tu les veux

Et je prends soin de moi,

Comme il convient pour une femme que tu aimes.

J’utilise ta brosse à dents

Et ma langue sait bien répéter, comme tu le souhaites,

Les mots qu’il faut

Avec calme et dignité.

J’aime la même musique que toi.

Je possède tes livres.

J’embrasse les lieux que tu visites.

Je te ressemble beaucoup.

Tu m’as fait devenir toi.

 

Je ne t’aime plus.

 

Hanadi Zarka est née à Lattaquié. Elle est titulaire d’un diplôme en génie agricole de l’université de Tichrine. EN 2001, elle publie Le retour du chaos, prix Mohamed El Barghout pour la jeunesse.

Pour découvrir plus de poèmes de Hanadi Zarka

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VIOLETTE  ABU JALAD

(Liban)

 

J’AVOUE QUE J’AI AIMÉ PLUS QUE DE RAISON

J’avoue que j’ai aimé plus que de raison

Jusqu’à être possédée par le génie de l’amour

J’ai tout parié sur la ronde du désir qui tourne autour de ses blessures.

J’ai bu l’enchantement de lèvres lointaines

Comme si les eaux accessibles ne pouvaient pas désaltérer

Comme si seul l’impossible était un vrai texte

J’écrirai sur toi pour que tu deviennes la distance

Et je t’écrirai pour que je devienne le temps

Je danserai autour de moi-même

La pluie me surprend

J’enlace dans la glace une tunique qui s’épanouit sur une neige qui brûle

La chevelure couleur de vie tombe de fatigue

Je danserai autour de moi-même

Jusqu’à ce que vienne le temps de ta folie

Je saurai alors que j’ai dansé plus que de raison.

 

Violette Abu Jalad , jeune poète, vit à Jounieh, près de Beyrouth. Elle a publié quatre livres dont J’ai accompagné le fou jusque dans son esprit.

Pour découvrir plus de poèmes de Violette Abu Jalad

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LORCA SEBTI

(Liban)

 

IL NE MEURT PAS

Ce qui ne meurt pas

ce n’est pas le poète

mais sa place quand il meurt

 

ce qui ne meurt pas

ce n’est pas la douleur

mais sa place quand il meurt

 

ce qui ne meurt pas

ce n’est pas le souvenir

mais sa place quand il meurt

 

ce qui ne meurt pas

ce n’est pas dieu

mais sa place quand il meurt

 

Loca Sebti est née en 1979, au Sud Liban. Fille du poète Mustapha Sebti, elle a suivi des études d’éducation physique et de philosophie. Présentatrice à la télévision libanaise, elle anime une émission culturelle, Pose des questions à ton coeur. Elle a publié six livres dont un recueil pour les enfants: Sumson est dans le ventre de sa mère.

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DUNIA MIHAIL

(Irak)

 

LES PRONOMS

Il joue un train

Elle joue sifflet

Ils partent

Il joue corde

Elle joue arbre

Ils se balancent

Il joue rêve

Elle joue plume

Ils volent

Il joue général

Elle joue armée

Ils déclarent guerre

 

Dunia Mihail, née en 1965 est titulaire d’un BA de l’Université de Bagda. Après avoir été interrogée par les services de Saddam Hussein, elle s’exile en Jordanie. Elle vit aujourd’hui aux Etats-Unis, dans le Michigan. En 2001, elle a reçu le prix des Nations Unies pour les droits de l’homme et la liberté de l’écriture. Elle a publié cinq livres.

Pour découvrir plus de poèmes de Dunia Mihail 

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MAISOON SAKR

(Emirats Arabes Unis)

 

LA VEUVE D’UN BRIGAND

Quand j’écris le secret ne se révèle pas, la féminité ne sort pas toute nue, l’angoisse ne me prête pas attention, les mots répugnent au chant, je n’appelle pas la langue à la rescousse et je ne me calme point.

L’icône de la souffrance, les traces du sable, la passion montée en croupe, le fruit pourri, la compagnie de la mort, un corps à titre d’indication, le retour à la soif, l’amer essoufflement , le fidèle gardien, les cauchemars de la compassion, de petits renards dans le demi-cercle, le regrets du labyrinthe, le sentier de la perdition, les vers de terre.

C’est ainsi que je commence à tordre les mots.

 

Maison Sakr  est diplômée de la faculté des sciences économiques et politiques de l’Université du Caire. Elle a travaillé au Centre culturel d’Abou Dhabi au centre de documentation, puis à la Fondation pour la culture et les arts. Elle a également créé le premier et le deuxième festival de l’enfance. Elle a composé six oeuvres pour les enfants et a travaillé à la compilation en quatre volumes de l’oeuvre de son père, le poète Cheikh Saqr bin Sultan Al Qasimi.  

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FATMA AL-SHIDI

(Oman)

 

RÉVOLUTION

Tout est retourné comme l’aiguille du scorpion du temps

comme le mât qui ne sait pas se courber

Les marges sont au premier rang

L’étonnement a perdu ses verres grossissant

Il a pris du repos dans l’ombre du milieu des petites choses

Les reptiles ont cessé de mendier les trottoirs à l’insu du temps, il leur est venu des ailes

Les dinosaures ont rétréci plus que les angle de la photo

Les statues se sont agenouillées devant les doigts du sculpteur

Le poème s’est collé à la rue

Les masques se sont envolés

Alors les rires se sont envolés aussi

 

Fatma al-Shidi, docteur en linguistique de l’Université de Yarmouk, est enseignante et conseillère du ministère de l’éducation. Elle est poète, prosatrice et critique. Parmi ses livres de poésie : Cette mort est plus verte.

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HOUDA ABLAN

(Yemen)

 

OBJETS

J’avais une maison

Et un lit de bois rêveur

Et une douleur sur l’étagère

Et un robinet de souvenirs

Et un brasier sur lequel je retournais mon cœur

quand le froid l’assaillait

Et beaucoup de fumées

Mais j’étais sans porte

Et sans fenêtre

 

Houda Abla, née en 1971, a étudié à l’Université de Sanaa et a obtenu son diplôme en sciences politiques en 1993. Son premier recueil de poèmes, Les Roses, a été publié à Damas en 1089. Depuis lors, elle a publié plusieurs autres recueils de poèmes qui ont été traduits en plusieurs langues. Sa poésie a également été incluse dans un recueil de poèmes intitulé Arab Women’s Poetry: Contemporary Anthology. Elle a été secrétaire générale de l’Union des écrivains yéménites, avant d’être promue au poste de vice-ministre de la culture. 

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NABILAH Al-ZUBAÏR

(Yemen)

 

LE JEU DE LA RAISON

Je vais prétendre que je suis raisonnable

et tu vas prétendre que tu es fou

Je vais jouer avec toi de ma raison

et toi, tu vas jouer avec moi de ta folie

Puis

je vais te suivre

tandis que tu ramasserais les cailloux

et que tu compterais mes chutes

 

LE JEU D’ÉCRITURE

Ce jeu est dangereux

Moi, je n’ai pas essayé d’être un poète régulier

et toi, tu n’as pas essayé d’être un poète ouvert

Mais je n’ai pas su ce que je devais écrire

sauf après que le temps a passé

 

A force de numéroter ses rêves, on ne peut plus compter sur ses nuits.

Le montreur de sextant

Le montreur de montre agit au réveil du dormeur

Le montreur de pas perd pied face au spectacle de la marche.

 

Nabilah Muhsin al-Zubaïr est une poétesse et romancière yéménite. Elle est née dans le village d’al-Hagara, dans la région de Haraz, et a étudié à l’Université de Sanaa, où elle a obtenu un baccalauréat en psychologie.

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IBA AÏSSA

(Egypte)

 

LE MIROIR

Je punis le miroir

avec une nouvelle forme

Je remplis ses coins

d’une interrogation lubrique

dur ce qui se passe dans l’autre coin de la chambre

et je le provoque encore

en passant nue devant lui

puis je pose mon chewing-gum mâché

et un rictus de victoire

je le laisse à sa curiosité inassouvie

peut-être maintenant, je peux le délaisser

pour regarder la télé

sans que ses yeux se fixent sur moi

ou sur l’horloge du mur

 

Iba Aïssa est artiste peintre et poète. Active dans le domaine des droits des femmes. A publié un roman dont on pourrait traduire le titre par Sat-ange.

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AÏCHA BASSRI

(Maroc)

 

JE NE SUIS PLUS LÀ

Je t’ai appelé

Je t’ai appelé pendant de nombreuses années

Et quand tu as dit « oui »

à l’intérieur de moi

le sens des mots était perdu

Comme les oiseaux sont revenus

Le ciel est parti

 

Aïcha Bassri est une romancière et poète marocaine. A été primée pour son oeuvre La vie sans moi (« Al Hayat min douni »). 

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RAJAE TALBI

(Maroc)

 

LANGAGE

Dans les nuits chaudes

les yeux des taureaux rougissent

Ils frappent la terre du langage

pour voir jaillir l’eau !

Dans l’air montent leurs beuglements !

Rien n’est comparable à cette virilité,

son parfum envahit l’odorat

du langage !

 

FOUDRE

Si je ne réussis pas

à transformer cette poudre

en mots

je n’arrêterai pas de brûler

Sûrement, je serai la damnée

 

LUMIÈRE

L’amour pour

Me rendre lumineuse,

Chasser les ténèbres,

Non pas pour me transformer

En fantôme !

 

ATTENDRE

Au lieu d’attendre

sur un banc,

surveiller la route

Est-ce qu’elle m’apporte l’absent ?

Je regarde

La rivière m’emporter !

 

TOAST

Au lieu de compter

Les objets de l’absence,

Je pars vers la vie

Pour boire

À sa santé !

 

Rajae Talbi est écrivain, poète, traductrice et membre de l’Union des écrivains. Responsable de la section expositions au Ministère de la culture du Maroc. 

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COLETTE BEN HASSAN

(Jordanie)

 

Nous sommes celles qui ôtent leurs ennuis à la fin de la nuit

Leur insatisfaction d’une relation d’amour non réciproque…

Celles qui endossent leurs sous-vêtements, assises face à leur mémoire

En mangeant le pop-corn humain

Fait des cœurs de leurs anciens amours.

 

Nous sommes celles qui bâillent de sommeil

Essayant de se souvenir si elles boivent de la bière froide

Ou la coupe de sang frais qu’elles ont bu peu de temps avant… !

Nous sommes celles qui ont tué l’amour plus d’une fois…

Et nous sommes devenues suceuses de sang… Et de relations !

 

Colette Ben Hassan est une jeune poétesse et éditrice, en Jordanie. A notamment écrit : Une vieille femme m’a faite. Disparue prématurément en 2018.

 

Le recueil sur le site du Temps des cerises 

VERTIGE ! de PHILIPPE REMY-WILKIN (MaelstrÖm) / Une lecture d’Éric ALLARD

BSC #81 Vertige !

Le musée de l’Homme

À la descente du tram 44, même si seulement vingt minutes le séparent de son lieu de départ, le narrateur vient déjà de loin et ne sait vers où il va. Tangage. Vertige. Confusion des espaces propres et télescopage des temporalités. Dix jours plus tôt, il a été invité par un mail énigmatique signé d’une mystérieuse société donatrice à une visite du musée en sa qualité d’homme de lettres.

C’est à pied que l’écrivain accomplit les dernières centaines de mètres qui le séparent de l’Africamuseum de Tervueren. Il pressent qu’il va vivre un voyage non seulement dans l’histoire de la Belgique, par un de ses pans les plus controversés, mais aussi dans son passé jusqu’à remonter à ses origines. Quand on sait avec Pascal Quignard que ce moment est source d’effroi, on comprend quel tourment il appréhende.

Philippe Remy Wilkin déroule dès lors ce nœud de liens d’une façon aussi subtile que limpide.

Par brèves notations, durant la visite guidée du musée sous la conduite d’un Africain trentenaire, le narrateur relève les réactions d’une quinzaine de visiteurs qui expriment les diverses opinions qui ont toujours lieu sur le passé colonial belge. Au fil de l’exploration des différentes salles du « palais des Colonies », il va se rapprocher d’un octogénaire grec…

LES LECTURES D'EDI-PHIL #21 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES ...
Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Il mène aussi une réflexion sur le rôle du musée qui, à travers ses différentes métamorphoses et dénominations (Musée de l’Etat du Congo, Musée du Congo belge, Musée royal de l’Afrique centrale), s’adapte, se refait (au sens du joueur qui a perdu), en (se ?) jouant avec la société de son temps pour survivre. Le Musée, comme toute espèce vivante, est soumis aux lois de la sélection naturelle et doit se réinventer pour survivre, c’est ce que le narrateur réalise et révèle.

Au cours du parcours guidé, l’homme descendu du tram 44 revisite son histoire personnelle construite sur le non-dit et livre quelques aveux, d’autant plus touchants qu’ils sont contenus, d’autant plus graves qu’ils sont à peine esquissés.

« Tout me parle, tout me parle. Et des silences se fracassent. Le hasard et ses mystères ne m’ont-ils pas précipité au bas des chutes ? N’ai-je pas aluni à l’endroit idéal pour une perception globale de l’Histoire belge ? De mon histoire ? »

Quand le cours d’une vie rejoint l’Histoire, quand l’ « intime charrie la grande aventure », quand le musée dévolu aux rapports d’un pays colonisé avec le pays occupant croise le musée intérieur de l’homme, il y a lieu de se raccrocher à la barre de l’instant présent pour continuer à tracer sa route dans l’existence, à l’abri des prochaines turbulences et des retours de flamme d’un passé toujours brûlant. Mais plus fort, plus résistant au trouble qu’avant. Même si on ne guérit pas plus du vertige que de son enfance.

Au terme de cette nouvelle dense, à la ligne aussi claire que profonde, en forme d’autoportrait, le narrateur comprend qu’il a marché au bord de l’abîme sans y verser et qu’à l’instar du Perceval de Chrétien de Troyes (son récit préféré) face au Roi-Pêcheur, il a sans doute péché par excès de discrétion pour ne pas savoir…mais par là même renforcé sa puissance d’exister pour poursuivre sa quête.

L’ouvrage dans la collection Bruxelles se conte des Editions Maelström

Les lectures de VERTIGE ! sur le site de Philippe REMY-WILKIN 

WITOLD GOMBROWICZ : TESTAMENT – FERDYDURKE – COSMOS – COURS DE PHILOSOPHIE EN SIX HEURES UN QUART / Une lecture d’Éric ALLARD

Witold Gombrowicz - Biography | Artist | Culture.pl
WITOLD GOMBROWICZ (1904-1969)

« Une bonne introduction à la lecture de mes ouvrages »

Witold Gombrowicz est né en Pologne en 1904, dans une famille de souche aristocratique (il se faisait appeler comte, rapporte Ernesto Sabato). Il émigre en Argentine en 1939 puis passe quelques mois à Berlin avant de venir finir sa vie en France, à Vence. C’est là qu’il sera contacté par Dominique de Roux, éditeur chez Christian Bourgeois et directeur des Cahiers de l’Herne, qui lui propose de se soumettre à des entretiens, à un livre-bilan sur ses ouvrages et la philosophie qui sous-tend son livre.
« Testament » est le livre qui en résulte. Il est suivi de la correspondance qui s’est établie entre l’éditeur et l’écrivain, et qui montre bien l’avancée d’un travail de cet ordre. Très vite Gombrowicz veut faire les questions et les réponses, il reprend le jeune éditeur sur sa fougue et sa verve et corrige ses articles. Mais quand le livre sort, de Roux gagne vraiment l’estime de Gombrowicz, qui souffre alors de graves problèmes d’asthme, par le soutien qu’il lui apporte et la stratégie d’édition qu’il déploie pour faire connaître l’oeuvre, encore peu connue alors, du Polonais.

Quant aux Entretiens proprement dits, il s’agit au départ d’un texte continu, entrecoupé par la suite de questions censées en faciliter la lecture. Il constitue une excellente entrée en matière – comme l’écrivain le pressent lui-même dans une lettre – à l’univers de Gombrowicz, certainement un des écrivains les plus marquants du siècle passé.

Auteur de romans comme Ferdydurke, La Pornographie ou Cosmos, il fut à la fin de sa vie sur la liste des nobélisables. Il a aussi marqué le théâtre (c’est Jorge Lavelli qui le jouera le premier en France) et son Journal, dans lequel il se présente comme un adversaire de toute forme, et pas seulement d’art, a impressionné de nombreux lecteurs. Il est d’ailleurs reconnu comme un écrivain de la forme et celui qui a fait de l’immaturité un thème littéraire. Ses personnages sont d’éternels enfants qui ne se laissent pas englués dans une forme de pensée, sociale, etc. Toujours à la marge, en retrait, susceptibles de créer leurs propres formes plutôt que d’être déformés par une structure préexistente ou extérieure.

Bien sûr ce livre ne donnera pas une idée précise du style et du talent de cet auteur qui a influencé nombre d’écrivains parmi lesquels Kundera. Mais il donnera peut-être envie de le lire.

On trouve à titre d’exemple de son mode de pensée, dans son Journal de l’année 61, cette présentation choisie pour la quatrième de couverture du volume Quarto de chez Gallimard qui contient tous ses romans et nouvelles:

« Je n’idolâtrais pas la poésie, je n’étais pas excessivement progressiste ni moderne, je n’étais pas un intellectuel typique, je n’étais ni nationaliste, ni catholique, ni communiste, ni homme de droite, je ne vénérais pas la science, ni l’art, ni Marx – qui étais-je donc ? Le plus souvent , j’étais simplement la négation de tout ce qu’affirmait mon interlocuteur… »

Le livre sur le site de Folio

 

Witold Gombrowicz - Biography | Artist | Culture.pl

 

Ferdydurke - Witold Gombrowicz - Folio

Le roman de l’immaturité

Premier grand roman de Witold Gombrowicz dans lequel on trouve déjà la thématique et les images fortes qui feront tout l’attrait de « La Pornographie » ou de « Cosmos ». Ce roman mélange les genres, il inclut le commentaire de l’auteur ainsi que des contes indépendants: « Philibert doublé d’enfant », ou « Philidor doublé d’enfant » (splendide conte absurde).

Les chapitres ont pour titre « Attrapage et suite du malaxage », « Déchaînement de jambes », « Déchaînement de gueules » ou encore « Compote ». Et c’est bien un sentiment de fourre-tout, de dévergondage, qui domine dans ces lignes. Gombrowicz parle de romans épico-grotesques à propos du genre de ses ouvrages en prose dont l’énormité de certaines scènes fait penser à du Rabelais.

Mais que raconte Ferdydurke ? Le retour à l’école d’un homme de trente ans (on pense aussi à Ernesto de « La pluie d’été « de Duras) qui rencontre des univers propres à l’emprisonner et à le maintenir dans un état d’adolescence prolongé. Le narrateur tombe amoureux d’une lycéenne « moderne », qui a peu vieilli depuis et qui, à plus d’un égard, rappelle la Lolita d’un autre auteur au parcours en bien des points semblable à celui de Gombrowicz : Nabokov.

Le roman s’achève par une critique en règle de la différence de classe encore très marquée avant la guerre dans la campagne polonaise entre l’aristocratie et la paysannerie.

Mais la grande leçon de Gombrowicz aura été de montrer très tôt, bien avant 1968, que le défunt 20ième siècle fut celui où le rapport de force entre jeunesse et maturité aura basculé en faveur de la jeunesse, devenue valeur forte, référence pour les générations précédentes. Et plus encore, il aura pressenti que la jeunesse, antre de l’immaturité, n’est pas l’apanage d’une catégorie d’âge.

Le livre sur le site de Folio

 

Witold Gombrowicz - Biography | Artist | Culture.pl

 

Cosmos - Witold Gombrowicz - Folio

 » Une recherche obstinée de cochonnerie « 

Le narrateur, un étudiant qui a quitté le domicile familial, et Fuchs, qui fuit ses problèmes avec son chef, sont à la recherche d’une pension pour louer une chambre. Ils sont en plein soleil et pourtant tout est noir : les arbres, les plantes, la terre…

Ils aperçoivent bientôt un moineau pendu au bout d’un fil de fer. Ils sont d’abord accueillis à la pension par Bouboule, la propriétaire, mais aussi par Catherette, la femme de ménage qui a une lèvre fendue à la suite d’un accident. Puis ils découvrent Léna, la fille des Wojtys, les propriétaires. Très vite, le narrateur associe, du fait d’un rapprochement fortuit, la bouche de Léna à celle de la servante. Les bouches le renvoient au moineau pendu « en une sorte de tennis épuisant ». Mais il ne place pas les deux faits sur un même plan : « Le moineau était complètement au-delà, il était d’une autre nature. »

Léna est fraîchement mariée à Lucien et le narrateur remarque, lors du repas, leurs mains sur la nappe ; il se demande quel peut bien être la nature de leurs relations. Puis il découvre un minuscule bout de bois pendant au bout d’un court fil blanc ; aussitôt il le met en rapport avec le moineau découvert à leur arrivée. Les deux forment, il semble, le début d’une série… Puis c’est l’observation de « flèches » au plafond que les jeunes gens interprètent comme autant de signes qui ne mènent nulle part mais mettent l’esprit du narrateur en émoi. Qu’est-ce que tout cela signifie ?
« En tout cas, la réalité environnante était désormais contaminée par cette possibilité de significations multiples. »

Cette quête insensée d’un sens l’épuise complètement, le prive de tout sentiment. Un autre indice, un timon placé dans le jardin, conduit les enquêteurs à chercher dans la direction qu’indique l’objet : la chambre de Catherette. Mais leur virée nocturne va être mise à mal et se terminera, après avoir aperçu Léna nue, dans une succession d’actes absurdes par l’étranglement de son chat puis par sa pendaison par le narrateur.
« Je me rapprochais de Léna en tuant son chat bien-aimé, rageant de ne pouvoir faire autrement », observe Witold une fois son acte accompli en secret. Il reconnaît aussi que, s’il a agi de la sorte, c’était par méconnaissance de « ses sentiments à son égard. »
S’ils avaient été moins obscurs, il aurait pu apporter une réponse. Passion ? Amour ? Désir de la torturer ou de la caresser ? Plus loin, il reconnaîtra qu’il n’a pas envie d’elle parce qu’il se sent sale, dégoûtant.

Chez les époux Wojtys, Bouboule tient la pension et Léon, ex-directeur de banque, joue les demi-fous, il tient des propos décousus et roule des boulettes de pain à table. Après l’épisode du chat, Léon organise une sortie à la montagne sur le lieu où, 27 ans plus tôt, il a connu « la plus grande bamboche de sa vie ». Sont conviés à cette expédition deux jeunes couples amis de Léna et Lucien : Loulou et Louloute ainsi qu’un chef d’escadron accompagné de Ginette, son épouse. Plus un prêtre qu’ils découvrent sur le bord de la route, comme en prime, pour introduire le péché, la bénédiction dans tout ce beau monde… Ils s’installent dans une maison. Mais ce lieu apparaît surtout éloigné de la pension, de l’endroit où tout s’est passé : les pendaisons, l’étranglement du chat, la mise en relation des bouches car, ici à la montagne, la bouche de Léna, sans celle de Catherette restée à la campagne, apparaît esseulée, dénuée de sens. Tous sont comme ailleurs, absents à ce qu’ils vivent là : « Notre présence ici était une présence ‘ailleurs ‘…Tout se passait dans l’éloignement. »

Le narrateur est accablé par ces nouveaux faits liés à de nouveaux visages, d’autres arrangements. Après un repas qui réunit tous les protagonistes du voyage sauf un, Witold sort et, après avoir observé un nouvel appariement de bouches (celles du prêtre et de Ginette vomissant), il découvre le corps pendu de Lucien. Mû comme par une logique impérieuse (celle d’unir la bouche à la pendaison, comme on boucle un cycle), il mettra le doigt dans la bouche du mort puis dans celle du prêtre vivant.
Enfin, sans rien dire de ce qu’il a vu, il rejoindra la troupe qui, sous la conduite de Léon, se rend sur ce lieu foulé vingt-sept ans plus tôt où il connut le comble de la volupté.

A l’entame du chapitre 10, la narrateur hésite à nommer « histoire » ce qu’il nous raconte mais choisit plutôt les termes « d’accumulation et dissolution… continuelle… d’éléments». Tentative impossible d’organiser le chaos, de donner un sens aux signes que nous observons. Impossibilité même de fixer son attention sur un fait tant la masse des sollicitations sensuelles est nombreuse, en permanente évolution. Impossibilité aussi d’assumer ses désirs, de satisfaire ses envies…

En 1962 (le roman, le dernier de l’auteur, paru en 1965), Gombrowicz écrit dans son journal : « Qu’est-ce qu’un roman policier ? Un essai d’organiser le chaos. C’est pourquoi mon Cosmos, que j’aime appeler un roman sur la formation de la réalité, sera une sorte de récit policier. »

Un roman policier sans crime mais où les obsessions sont élevées à hauteur du monde : tout est indice d’un crime en train de se perpétrer, celui du sens, de la raison d’être de l’univers et de notre existence.
Un fabuleux roman, peut-être le meilleur de son auteur.

Le livre sur le site de Folio

Bande annonce du dernier film de Zulawski tiré du roman  

 

Witold Gombrowicz - Biography | Artist | Culture.pl

Le philosophie au pas de charge

Dans les derniers jours de sa vie, d’avril à mai 1969, Witold Gombrowicz dispense pour ses amis proches et sa femme un cours de philosophie express. Y sont abordés, principalement Kant et son numen, Husserl et la phénoménologie, Schopenhauer dont il regrette qu’il ne soit plus lu et pour lequel il éprouve une grande affection, Sartre et l’existentialisme dont il se sentait proche (Gombrowicz est considéré par certains comme un précurseur de l’existentialisme avec ses concepts de forme et d’immaturité dans Ferdydurke, paru avant L’Être et le Néant, en 1937) et dont il réactive les idées (mauvaise foi, salaud etc.). Il termine avec Nietzsche et accorde son dernier quart d’heure à Marx.

En tant que Polonais, mais n’ayant plus mis les pieds depuis longtemps en Pologne sous la coupe communiste, il est sévère avec le marxisme et ne donne plus au communisme est européen longtemps à vivre.

« L’avenir du communisme ? Je suppose que dans vingt ou trente ans, on larguera le communisme. »
Juste prévision.

Tout ce qui est enseigné l’est de façon immédiatement compréhenssible, et on peut se faire une large idée des philosophies présentées. Néanmoins, on devine que Gombrowicz aurait apporté moult modifications sinon une toute autre structure à ce cours si le temps lui avait été donné de le revoir avant parution.

Le livre sur le site de Rivages 

GOMBROWICZ en FOLIO

LE SITE OFFICIEL DE WITOLD GOMBROWICZ

 

 

PROTECTION RAPPROCHÉE de LORENZO CECCHI (Cactus Inébranlable) / Une lecture d’Éric ALLARD

NOUVELLES D’AVANT LE TEMPS DU CONFINEMENT

À lire les dernières nouvelles de Lorenzo CECCHI, on a le sentiment de revivre les affres et les joies d’un monde – momentanément – disparu, celui où les êtres, forcément humains, qui, en se frottant et en se cognant les uns les autres, généraient des étincelles explosives mais aussi des rapprochements fraternels.

La jalousie, l’envie, les addictions – à la clope, à la boisson, aux opiacés –, les tourments du travail et les revers des exclus et de ceux qui les défendent (ces avocats qui sont les personnages de deux des meilleures nouvelles du recueil) sont le lot des acteurs de ces nouvelles.  Mais le recueil n’est pas un simple relevé, on s’en doute, des mauvais penchants de l’espèce humaine. En permanence, les laissés-pour-compte réagissent aux attaques dont ils sont l’objet, d’autant plus pernicieuses qu’elle sont invisibles, par des actes d’amitié ou de bravoure gratuits comme cet homme qui part au secours d’un ami en détresse la veille du jour où son épouse va accoucher…

Lorenzo Cecchi décrit un monde impitoyable, absurde, détaché de toute humanité, celui, il va sans dire, de la guerre économique.

Acculés, les personnages mis en scène développent des symptômes en réponse avec l’objet de leur affliction comme la directrice de Tout me gonfle, contrainte d’acter une décision de son collège de professeurs qu’elle réprouve. Une nouvelle emblématique de l’aberration du milieu scolaire.

Ou cet homme, métaphore vivante de l’immigré italien venu oeuvrer dans les mines, qui creuse son jardin pour y trouver du charbon et faire fortune plus vite et qui, faute de trouver le filon espéré, se fait récriminer par le voisinage et se trouve contraint de quitter – une nouvelle fois – les lieux.

En sociologue de formation et bourlingueur, au sens cendrarsien, Lorenzo Cecchi sait que c’est derrière le story-telling fabriqué par les conseillers en communication de nos gouvernants et par les lignes commerciales des holdings financiers, sous la surface libre de la grande histoire que les livres scolaires retiendront, fourmillent les affects, s’infectent les destinées, en bref, se déroulent les histoires des délaissés et exploités du système mais aussi de celles et ceux qui essaient d’y tenir leur rôle au détriment de leur santé comme de leur intégrité morale.

C’est dans ce no man’s land social, cette partie cachée du rêve qu’on nous vend que le romancier et nouvelliste puise ses récits, dit autrement le monde qu’on voudrait nous faire accroire.

Tous les personnages ou presque, on l’a dit par ailleurs, sont des cabossés de la vie, des rescapés du souffle, des hommes et quelques femmes groggy mais toujours prêts à remonter sur le ring de l’espoir, les poings serrés sur leur coeur en alerte, la poitrine gonflée de soleil.

On retrouve dans ces quatorze nouvelles  qui composent ce troisième recueil paru au Cactus Inébranlable la verve et le sens de la narration de Lorenzo Cecchi, son goût pour les situations où le cocasse le dispute au drame, où le sordide même voisine avec des élans d’une rare humanité.

Ces récits, plantés dans un terreau reconnaissable entre tous, comprennent des scènes mémorables comme celle du mafieux, tout à la préparation d’un mets, qui terrorise ses visiteurs ou celle dans laquelle cet homme pressé par son épouse qui déclare à la cantonade qu’elle a toujours refusé de lui faire minette.

Pour conclure, Lorenzo se rit de ce qui nous désole mais pas au détriment de ses personnages (sauf pour se moquer de ses doubles fictionnels). C’est pour défendre leur honneur qu’il écrit car il se sait et se sent, comme il le dit en clôture d’une de ses nouvelles, de plein droit avec eux.

À noter encore que le recueil est agrémenté d’illustrations subtilement colorées du peintre et sculpteur Michel Jamsin qui relèvent bien l’alliance du burlesque et du grave à l’œuvre dans le texte.

Pour commander le recueil sur le site du Cactus Inébranlable

DIX QUESTIONS à LORENZO CECCHI

 

MATRIOCHKA de PHILIPPE REMY-WILKIN (Samsa) / Une lecture d’Éric Allard

Dans le prologue du nouvel ouvrage (prix Gilles Nélod du meilleur récit) de Philippe Remy-Wilkin, on découvre Thomas, un jeune réalisateur, dans la chambre d’un hôtel de Saint-Pétersbourg où il est venu en repérages à l’occasion du festival de cinéma Les Nuits blanches… 

 

Puis l’auteur développe deux séries temporelles de sept sections chacune, l’une qui suit le présent du récit et l’autre qui nous reporte à l’enfance du narrateur auprès d’une mère d’une rare perfidie et d’un père absent jusqu’à une scène qui marquera durablement le jeune homme.

Mais très vite, les lieux et les temps sont déplacés, repoussés ; on quitte Saint-Pétersbourg et même le temps présent du récit pour se retrouver, par glissements progressifs du passé, en 1917 et, d’abord, dans la fameuse Chambre d’ambre, don du Roi de Prusse à Pierre le Grand, dernier tsar de Russie, chambre qui sera démontée pendant la Seconde guerre mondiale et emportée ailleurs.

Les deux lignes narratives qui se jouent des temps et des espaces sont appelées à se rejoindre à l’horizon du texte par l’entremise de deux jeunes filles qui vont faire signe, au propre et au figuré, au jeune cinéaste. Le sous-texte laisse entendre que le dessein de Thomas est de réaliser des images intérieures, trop longtemps refoulées, ou peu s’en faut, dans son subconscient.

Ces images troubles, ténébreuses, ne trouveront leur résolution que plus tard, sans doute dans le film que tournera le cinéaste après qu’il aura symboliquement donné une assise réelle, exploitable artistiquement, à son trauma.

Il n’est pas anodin qu’au début de son périple pétersbourgeois le cinéaste revive par ailleurs au Musée de l’Ermitage l’histoire de l’art et de la peinture, une part donc des images de la création artistique.

Les passages d’un espace-temps à un autre se marquent par une cloison, un mur à forcer au bout d’un couloir, d’une galerie, une prison spatio-temporelle d’où s’évader. C’est une épreuve quasi initiatrice que le jeune homme doit endurer pour accéder à un changement de conscience. Ce à quoi on assiste avec ces lieux qui s’ouvrent sur d’autres, c’est à une suite de métamorphoses du moi du cinéaste, à une succession de mues. Les séquences narratives s’emboîtent les unes dans les autres aussi bien que les différents états de conscience du narrateur.

Chaque péripétie, chaque rencontre happe Thomas qui perd tout contrôle et se trouve soumis au jeu des associations d’idées ou des frasques de la mémoire involontaire qui va réconcilier le jeune homme avec son passé.

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Philippe Remy-Wilkin

Outre le fait qu’elle renvoie aux poupées gigognes, la matriochka du titre fait aussi bien référence à la mère castratrice de Thomas qu’à la la dernière impératrice de Russie car le récit met en relation la grande histoire avec l’histoire individuelle du cinéaste.

Qui plus est, le déplacement réel et la réminiscence vont se télescoper, se répondre d’une façon qui va éclairer l’énigme, faire jouer tous les aspects de ce récit diablement bien mené par un auteur qui joue sur tous les ressorts de la narration et se situe au carrefour  des genres artistiques qu’il apprécie, questionne et pratique : la BD, le cinéma, la littérature ou encore l’histoire.

Il se se situe, pourrait-on dire, au point triple (voire quadruple) de ces disciplines, ce point de dynamique artistique où la substance littéraire coexiste sous trois phases en même temps, où tout interagit de manière détonante.

Il y a ce jeu sur les formes mais amené, de façon ultrasensible, à travers un personnage. Mais il y a aussi la relation de Thomas aux jeunes femmes, une sorte d’impossibilité pour le jeune homme de consommer l’objet de son désir, de devenir adulte autrement que par le trouble, le remords. Il y a du Hitchcock chez lui qui se manifeste par la sorte de tétanie, de vertige qui le saisit face aux femmes, qu’il n’appréhende que par la vision. Mais aussi dans cette difficulté qu’il a à forcer l’hymen ou à se fondre à la chair féminine autrement que, fût-ce métaphoriquement, par le crime, l’effraction, l’écoulement sanguin. La nouvelle puise à notre fond obscur, à notre chambre noire, faits d’interrogations nombreuses sur le passé comme sur le futur, sur le sens de nos actions et de nos inactions, sur la façon de dépasser les questions d’enfermement spatio-temporels et existentiels.

C’est un texte jubilatoire, dans le sens où il est truffé de résonances, de clins d’œil, qui nourrit le commentaire à son propos (ce dernier point qui, d’après Joyce Carol Oates, fait les meilleurs textes). Il se présente comme une équation à résoudre à laquelle, de plus, il n’y a pas de solution unique et définitive sinon celle provisoire que lui attribue le lecteur qui, s’il relit le texte, pourra tout aussi bien se faire une nouvelle vision, un autre film, un montage différent des séquences qui lui sont proposées.

Un très beau récit, de l’ordre des grands textes, que n’épuise pas une seule lecture mais qui infère de multiples interprétations. Un objet littéraire à multiples facettes, à diverses entrées, qui éclaire au-delà de la lecture nos intérieurs hantés par d’ombrageux et encombrants secrets.

Le livre sur le site des Editions Samsa 

Le reportage de Notélé consacré à l’ouvrage

Le blog de Philippe REMY-WILKIN

Toutes ses chroniques littéraires sur Les Belles Phrases 

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LE MENDIANT SANS TAIN de PHILIPPE LEUCKX (Le Coudrier) – Une lecture d’Éric Allard

Le lauréat du Prix Charles Plisnier donne un nouveau beau recueil de poésie au Coudrier consacré aux mendiants, aux sans-abri, aux sans-visage.

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On m’afflige de solitude

Aux heures les plus froides

Ne me protège que la peau

(…)

Ma peau n’est qu’un poème déserté

Qui m’inflige patience.

Le poète des visages, lévinassien, qu’est Philippe Leuckx fait résonner ici peau et poésie. Dans ces trente poèmes, il s’attache à dépeindre à la fois le mode de vie du mendiant, substantif qu’il préfère à l’acronyme SDF, et l’épreuve existentielle qui le sous-tend. Il interroge la transparence à laquelle est soumis l’homme à la rue pour redonner du teint à son visage et du tain aux surfaces derrière lesquelles on l’empêche de se voir autre  qu’au fin fond de sa mémoire.

Nous vivons

Dans la plus pure des transparences

Mendiants sans tain

Plus d’une fois, le poète relève le paradoxe du mendiant à la face et au corps bâillonnés de linges à l’approche de l’hiver pour échapper au froid mais aussi aux regards, naviguant entre l’apparaître et le disparaître, l’opacité et la lumière, l’appétence et la privation de nourriture...

Novembre tire sur sa longe

Et je reste ainsi

Entre froid et souffle

À moins d’un mètre d’un vitrage

Qui se défend d’être pour moi

Tant il glace à frôler

Tant il me pèse au cœur

De n’être qu’un reflet

De l’autre côté de la vitre

Ou de la vie.

Invisibilisés, les sans-visage, écrit Judith Butler (la philosophe, auteure de Vie précaire), s’efforcent néanmoins d’émerger dans la sphère de l’apparaître ; ils cherchent à posséder ou à être un visage afin que pèse sur les autres une exigence éthique à leur égard.

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Philippe Leuckx

Leuckx fait aussi dans ces textes jouer aire et air.

L’aire, c’est aussi bien la face humaine que le surface du trottoir, du miroir, de la vitre, l’espace enfermant le mendiant territorialisé et le contraignant au repli, le condamnant à ressasser son passé sans espoir de lignes de fuite vers un ailleurs, vers l’à-venir. L’air, par contre, c’est ce qui joue au-dessous et au-dessus, ce qui vient frapper l’étendue d’indifférence, éclater en bulles ou fondre en pluie, en signe d’espoir.

Le mendiant que je suis

Lèche la vitre de la vie

Le mendiant est celui qui quête l’amour, la lumière, le fleuve, celui qui, dans nos villes, sollicite l’attention, une forme même maigre de reconnaissance et qui nous renvoie, dérisoire reflet, à notre propre fond insondable, à notre vulnérabilité native, à ce qui par-delà les apparences nous confère le statut d’’humain.

Vivre en frère m’impose

De communier avec l’air

Avec la sébile qu’il tend au passant, c’est son âme que le mendiant offre à la vue de tous, au risque de la perdre. Dans cette expérience des limites qu’éprouve le mendiant au bout de lui-même, le poète trouve en lui un frère, un complice mutique. En guise d’obole, il lui donne ses mots en partage pour teindre le miroir d’humanité et éteindre l’obscurité où est plongé l’homme privé de visage.

Céder à l’âme je veux bien

La surprise et son angoisse

Sa sœur utérine

J’ai réagi vivement

Entre hasard et secousse

Pour un tain qui soit

Vrai

Un visage empli de soi

Sous le vent d’un mirage

Sachant bien que le vent saigne

Et s’abrège

En toute île en chaque mot

Le poète n’est-il pas de même que le mendiant celui qui traque l’être derrière le miroir, et qui permet les reflets ainsi que la subtile mécanique existentielle, ce qui autorise aussi bien à se révéler qu’à disparaître à soi-même ?

Préface de Jean-Michel Aubevert ; illustrations de Joëlle Aubevert

Le recueil sur le site du Coudrier

Six titres de Philippe Leuckx au Coudrier

VIVRE de JEAN-JACQUES RICHARD (Acrodacrolivres) – Une lecture d’Éric Allard

Un beau mais grave petit (par le format) livre qui rend compte, il semble, d’une expérience personnelle de l’auteur, Jean-Jacques Richard, photographe et poète sensibles, être pétri d’humanité et au sourire désarmant.

Dans Vivre, le narrateur apprend la récidive de son cancer de la prostate et la nécessité d’une délicate opération qui, étant donné qu’il est cardiaque, ne lui donne que peu de chance de survivre à l’anesthésie.

Si l’opération – qui aura duré cinq heures – est un succès, elle va générer chez lui toute une année de douleurs, de complications et d’un rétablissement progressif pour pouvoir revenir à une vie normale.

Au plus fort de l’épreuve, le narrateur tire cette leçon de ce que peut un corps, comme l’écrivait Spinoza.

Pendant toute une période, j’avais été dans l’impossibilité de me concentrer sur quoi que ce soit. Je vivotais plus que je ne vivais réellement. En cas de danger, le corps a cette faculté incroyable de préserver l’essentiel de notre énergie pour les fonctions vitales majeures. Il sélectionne les plus importantes et met le reste en veilleuse. Mon corps a concentré tous ses efforts pour me permettre d’endurer la douleur.  

L’homme prend dès avant l’opération le parti de régler ses affaires et d’en aviser ses proches comme on tire un trait au-dessous d’un travail bien fait, puis de ne vivre que le moment présent sans s’embarrasser de regrets ni remords car il est inutile de s’en faire pour les choses sur lesquelles on n’a pas d’emprise.

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Jean-Jacques RICHARD

La relation la plus touchante du livre est celle qu’entretient le narrateur avec ses petits-enfants auxquels il démontre qu’il sera toujours vivant pour eux tant qu’ils auront des souvenirs de moments heureux vécus ensemble. Il suffira qu’ils ferment les yeux pour se rappeler…

C’est pour finir ceux qu’on voudrait le plus protéger  qui sont les plus perspicaces.  Je veux parler des enfants bien sûr.  Dès qu’on essaie de leur cacher quelque  chose, ils ont comme un radar (…)

Mais c’est d’eux aussi qu’on retire le meilleur soutien. D’un geste, d’une parole, d’un sourire, ils nous réconfortent de la manière la plus juste et la plus chaude qui soit. Un câlin, un bisou, une présence..

Un livre à lire pour quand la vie se réduit à un fil d’existence. Un livre fort dans le sens où il peut apporter soutien et réconfort dans ces périodes où vivre s’éprouve comme un cadeau, un bonheur de chaque instant.

Mais laissons à Jean-Jacques Richard le mot de la fin de son ouvrage qui est un message d’espoir.

Vivre avec l’insouciance d’un enfant, l’insolence d’un adolescent et le savoir d’un adulte. Et même si le physique ne suit plus, c’est avec la tête qu’on voyage.

C’est paru dans la collection Livre au carré de chez Acrodacrolivres.

Le livre sur le site de Jean-Jacques RICHARD

La collection Livres au carré chez Acrodacrolivres

Le site de Jean-Jacques RICHARD

SI PRÈS DE L’AURORE de DANIEL CHARNEUX (Luce Wilquin) – Une lecture d’Éric Allard

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99 NUANCES DE JANE GREY

Le dernier roman de Daniel Charneux nous plonge en l’automne 1537 dans les environs de Londres pour la naissance, à une semaine d’intervalle, d’Edouard VI, fils d’Henri VIII,  et de Jane Grey, sa cousine, qui, une dizaine d’années plus tard, vont se succéder pour des périodes brèves sur le trône d’Angleterre.

L’auteur prend soin d’inscrire cette biographie dans le cours de l’histoire d’Angleterre car il remonte jusqu’à un siècle plus tôt, à la naissance d’Elisabeth Woodville, la première ancêtre de Jane à avoir été reine (consort d’Angleterre), pour montrer que ce qui se joue sur la scène du temps présent a pris naissance bien avant.

L’histoire de Jane Grey est de celles qui requièrent pareilles errances, car cette vie s’imbrique étroitement à la chronique de son pays, aux remous qui l’agitaient en ce temps-là, particulièrement sur le terrain religieux.

Ce sont ces quinze années d’une jeune noble qui n’était pas prédestinée à régner et les événements qui vont contrarier sa vie que nous raconte ce remarquable roman.

« En ce temps-là, Dieu était partout et toujours. »

L’incipit du roman indique que le véritable souverain n’était pas de ce monde, celui, du moins, invoqué par les gouvernants de l’époque pour dicter leur conduite à leurs sujets. Ou, à tout le moins, des points de la religion instrumentés à l’envi pour diriger leurs affaires. Comme ce premier article de l’Act of Six Articles, le « sanglant fouet à six cordes » promulgué par Henri VIII après qu’il se fut proclamé chef suprême de l’Eglise d’Angleterre en faisant sécession avec Rome.

Ce premier article postule la transsubstantiation, c’est-à-dire la présence effective du Christ dans le pain et le vin lors de l’Eucharistie. C’est le dogme de la présence réelle. Pour avoir dénié cet article, plusieurs hauts personnages de l’état auront leur vie écourtée.

Dieu est partout et a fortiori dans la nature offerte comme un paradis avant l’heure. L’attention portée aux rythmes des saisons, aux fleurs, aux parfums et aux oiseaux (bouvreuil, crécerelle, pinson, faucon…) est à la source de quelques-unes des plus belles pages du roman.

La chronique minutieuse des faits historiques inclut des épisodes rapportant l’intérêt de Jane pour la culture et les intellectuels de son temps tout aussi bien que pour le plaisir tiré de la contemplation de la nature.

Opposé au temps compté, chronologique, de la ligne continue, irréversible, qui pressurise l’instant, le temps cyclique – celui des saisons – en se répétant, est celui qui procure le sentiment de la perpétuité, celui qui perdure dans le souvenir. Au XVIième siècle, l’environnement naturel n’était pas encore soumis aux diktats ni à la destruction humains, il se vivait dans l’insouciance, sans être l’objet d’un questionnement aigu, existentiel.

Face à cette pression des systèmes de gouvernement comme à l’emprise du destin, l’individu qui jouissait du privilège de ne pas travailler, se réfugie dans la sensation et le sentiment, ce qui dure, ce sur quoi on a prise et imprègne l’instant.

«  L’été vient. L’orge blondit sous le soleil oppressant. Les paysans préparent la moisson. Petite et sucrée, chaude, rouge et parfumée, la fraise des bois qu’elle écrase entre ses dents. Puis la houle du lin, comme un lent ballet de bulles où danseraient aussi, épars, retroussant leur jupon rouge, les coquelicots.  »

L’auteur du livre intègre l’homme et la femme et leurs histoires dans cette nature dont on n’a pas suffisamment pris la mesure (et qui aujourd’hui se rappelle instamment à nous) formée de mondes (minéral, végétal, animal…).

Charneux inscrit de même la vie de Jane dans un plus grand récit, celui de l’humanité, celui du monde, de façon à le relativiser, à le contextualiser, à lui offrir une ligne de fuite, une réinterprétation romanesque, littéraire, car au bout du conte, c’est la littérature qui rend au plus près la vie des individus ballottés par le cours du temps comme des fétus sur une onde.

Quand Guilford, le mari de Jane, choisit de graver une pierre au nom de son épouse, il est noté que la pierre s’est formée soixante millions d’années plus tôt…

À l’issue du roman, l’auteur précise que l’histoire qui commença si longtemps avant Jane se prolongera bien longtemps après elle.

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Daniel CHARNEUX

Depuis son entrée en littérature en 2001, Daniel Charneux raconte des vies, majuscules (MonroeMore, Ryokan) et minuscules : le Jean-Baptiste Taillandier, privé de désir, de Trop lourd pour moi ; François Lombard, l’arpenteur des rives de la Meuse à Liège de l’ample et beau roman Comme un roman-fleuve,  Jean Aymar de Recyclages ou encore Jean-Pierre Jouve, le promeneur solitaire d’Une semaine de vacance, son premier roman.

Pour rappel, Une semaine de vacance raconte le périple d’un tueur en série au cours d’une randonnée d’une vingtaine de kilomètres dans la Creuse. Le récit qui en est fait omet de mentionner les nombreux meurtres commis par Jean-Pierre Jouve comme si le fait même de raconter tuait (des vies, du temps, des lieux) et que le récit était la rançon à payer pour la récupération du réel, arpenté, mesuré au fil des pas et des souvenirs égrenés. Thème qu’on retrouve peu ou prou dans d’autres romans de Charneux qui agissent comme des lignes brisées ou infléchies par un fait marquant (c’est le kairos s’opposant au chronos), voire des trouées qui en interrompent la continuité et cherchent à masquer les blancs du texte, ces points indéfinis, sans fixation sur l’axe des ordonnées, sur lesquels le temps n’a pas prise et qui demeureront (c’est la leçon proustienne) des moments à retrouver indéfiniment, des lieux temporels à raccrocher par la mémoire. Comme si l’arrêt sur image du souvenir retenait le fil de l’histoire de s’étendre indéfiniment.

Dans Si près l’aurore, c’est la ligne du temps qui est le lieu filé de nombreuses disparitions humaines. Chez Charneux, le temps, comme on l’a vu, est assassin et le récit témoigne des circonstances de ces diverses disparitions. Ici, comme dans la configuration des cent pièces moins une de La vie Mode d’emploi de Perec, une case de l’échiquier sur lequel se joue cette partie d’échecs sanglante reste vide, la part manquante qui donne du champ, qui permet le jeu des fragments, celle qui donne aux couleurs toutes leurs nuances.

Il est aussi à remarquer que les deux livres que Charneux a écrits sur des personnages féminins portent des prénoms semblables, construits sur la même racine. Maman Jeanne, le récit inspiré de la vie d’une aïeule, et Si près de l’aurore, sur Jane Grey, mais aussi Norma Jean (Norma roman), une uchronie sur la vie de Maryin Monroe. Des femmes singulières dont la vie a été infléchie par un événement dramatique, une espèce de trou noir mémoriel, non acceptable aux yeux de l’époque, et caractéristique, hélas, de la condition féminine depuis toujours.

Quand l’auteur donne la parole à Jane Grey, c’est pour lui insuffler la conscience de son parcours, aussi bref fût-il. Captive, à quelques jours de sa fin, elle se remémore, s’évadant par la pensée vers les moments heureux de sa courte existence.

« De plus en plus souvent, à présent, elle se surprend à éprouver une conscience aiguë de son être, de sa présence au monde, comme si elle pressentait que sa fin était proche, qu’il était temps  d’explorer le seul bien qui soit jamais, à l’homme non donné mais prêté : lui-même. »

Jane Grey vit une époque où même, si des ouvertures se profilaient vers une émancipation du sujet, l’individu restait, jusque dans sa vie personnelle, inféodé aux lois des puissants qui se servaient des croyances établies à des fins de pouvoir.

Cet ouvrage, en l’occurrence historique, narrant la vie d’un personnage ayant existé et marqué l’Histoire à plus d’un titre, démontre les facultés de Charneux (après avoir rendu compte de la destinée de Thomas More aux prises avec l’appétit de puissance d’Henry VIII) à relater aussi bien des faits  glorieux, à décortiquer les arbres généalogiques, et leurs enjeux tout comme à rendre compte de faits intimes, mêlant l’Histoire et les récits de vie individuels, pour montrer que le parcours des grands de ce monde se confond par bien des aspects avec l’existence de leurs sujets. Charneux traque, en romancier et poète, ces instants sur lesquels, malgré de nombreux efforts pour les soumettre à leur volonté, les individus affichent leur pouvoir de résilience et leur faculté à être heureux. Et il signe un grand roman des Lettres francophones.

SI PRÈS DE L’AURORE a obtenu le prix Alex Pasquier et le prix Gauchez-Philippot.

Les ouvrages de Daniel CHARNEUX sur BABELIO et sur AMAZON 

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LIENS UTILES

SI PRÈS DE L’AURORE sur le site de l’éditeur

Gensheureux.com, le site de DANIEL CHARNEUX

NUAGE ET EAU suivi de MAMAN JEANNE (postface de Françoise Chatelain) dans la collection Espace Nord 

DANIEL CHARNEUX sur Wikipedia

Daniel Charneux sur Antenne Centre, un reportage de Nathalie Roland 

Daniel Charneux au micro de Laurent Dehossay pour Un jour dans l’histoire

 

 

PHILIPPE LEUCKX, PRIX PLISNIER pour L’IMPARFAIT NOUS MÈNE paru chez BLEU D’ENCRE

Après avoir été attribué à des écrivains hennuyers tels que, entre autres, Charles BertinAchille ChavéeMarcel MoreauClaude BauwensYves NamurLiliane WoutersFrancis DannemarkJean LouvetClaude Haumont, Rémi BertrandFrançois Emmanuel, Françoise Houdart, Carl Norac et Daniel Charneux,  le PRIX PLISNIER a récompensé hier à la Maison Losseau de Mons PHILIPPE LEUCKX pour L’IMPARFAIT NOUS MÈNE paru en 2016 chez BLEU D’ENCRE, la maison d’édition dinantaise de Claude DONNAY.

Un prix qui vient couronner, dans sa région, l’oeuvre d’un des meilleurs poètes francophones.

 

 

L’IMPARFAIT NOUS MÈNE, Bleu d’Encre

Trouées de mémoire

Philippe Leuckx écrit cette heure entre chien et loup où le temps s’allège, dépose les armes du jour pour lire la paix dans la lenteur des visages,  où ce peu de ciel en nous s’allie à la rumeur de la ville, où le temps prétend à la beauté…

C’est l’heure de la journée où l’enfance pousse ses souvenirs, où, à la faveur du vent du soir, le cœur resserre ses branches

Le corps placé entre jour et nuit est aspiré par le passé où l’imparfait nous mène.

On est en retard sur soi. On y laisse des parts d’ombre.
Il s’agit alors, tel un marin sous la menace du crachin, de mener son embarcation, en se servant de tel mot (qui) lève et sert notre mémoire, sans prêter le flanc au chagrin, sans verser dans le passé. C’est tout un art de l’esquive et de la maîtrise du vent.

De temps à autre, quelque chose échappe, écrit le poète.

Il s’agit tout autant de répondre aux questions que posent l’arbre, le vent au sujet de nos racines propres, de remonter sans s’égarer à la source de son propre sang.

 

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À mieux lire notre passé, comprend-on, l’avenir sera plus lisible, on verra mieux le temps qu’il reste comme si le fond de ciel s’aiguisait à force d’être lu. Pour réussir à goûter l’aube sans souci de nuit…

Dans la seconde partie du recueil, le sang court et les poèmes s’allongent, les vers font place à des phrases, la narration s’immisce à la vue des photos à la sépia corrodée d’un vieux grenier. Mais c’est la même langue du souvenir qui est travaillée pour dire la terre des parents, ou par exemple le prosaïsme de « l’incompréhensible bagarre entre deux compères » dans le compartiment d’un train de nuit qui nous rappelle la violence journalière, enfouie…

C’est dans la terre que le narrateur cherche la lumière.

Sur les lieux de l’enfance, le souvenir prend forme humaine et visages familiers.

Alors le monde s’éclaire de ces trouées de mémoire.

Tout reste à vivre, à relire.

Philippe Leuckx parle la langue de la poésie, propre à chacun de nous, à quelque profondeur qu’on l’y a laissée. Il faut savoir y revenir, quitte à abandonner pendant cette plongée le langage parlé, tout fait, celui des actualités et des superficialités du cœur. Si on saisit ce temps, on apprend sur soi, on lit dans son propre cœur comme dans un livre ouvert. De Philippe Leuckx évidemment.

Éric Allard

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Le recueil sur le site de BLEU d’ENCRE

Philippe LEUCKX sur Wikipedia

Les livres de Philippe LEUCKX sur Espace Livres & créations 

L’article du Carnet et les Instants 

 

LA TRILOGIE DE NATHALIE LÉGER chez P.O.L.

par ÉRIC ALLARD

 

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TROIS FEMMES PUISSANTES

En trois livres, plus un (consacré à Samuel Beckett), publiés en l’espace de dix ans, Nathalie Léger a écrit une trilogie de la femme moderne, au tournant de deux mondes, en quête un modèle. A cette fin, ses représentantes les plus emblématiques en passent par l’art plus que par la militance qui s’appuie toujours sur des mots d’ordre et des raccourcis de pensée.

Les trois femmes dont parle les livres de Léger utilisent des médias intiment liés à leur chair, à leur expérience : la photo, le film ou la performance. Toutes, d’une certaine façon, y perdront leur vie propre, s’effaceront à titre personnel dans cette expérience risquée, impersonnelle, en cherchant à habiter une autre elle-même. De manière semblable, s’appuyant sur l’expérience malheureuse de sa mère pour la réparer, comme elle dit, Nathalie Léger use d’une forme hybride de récit qui tresse plusieurs fils narratifs. Au confluent de la sociologie, de la critique et de l’autofiction, Léger tente un nouveau genre, en guise de porte-voix à une sensibilité nouvelle, à l’œuvre dans un corps désentravé, encore incertain, à l’affût de formes neuves pour en rendre mieux compte. Et fait œuvre utile.

 

LA ROBE BLANCHE  (2018, P.O.L.)

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La performance d’une vie

Dans La Robe blanche, Nathalie Léger, que j’ai découverte voici dix ans avec L’Exposition (et qui a publié entre-temps, Supplément à la vie de Barbara Loden et Les vies silencieuses de Samuel Beckett), enchevêtre deux liens, deux lignes de force pour démêler un nœud, personnel, secret, lié comme tout nœud/nombril à la mère en particulier et à la condition féminine en général. Condition féminine que l’auteure n’a cessé d’interroger dans ses écrits depuis dix ans.

Elle le fait, d’une part, en cherchant à comprendre les motivations qui ont poussé Pippa Bacca, nièce de Piero Manzoni décédé à seulement 30 ans, à se rendre de Milan à Jérusalem en robe de mariée, et d’autre part, en écrivant pour sa mère qui a enduré une procédure de divorce éhontée comme il y en avait encore il y a une quarantaine d’années.

Pippa Bacca paiera de sa vie sa performance artistique, elle mourra à 33 ans après viol et strangulation en Turquie des mains d’un père de famille qui ira jusqu’à filmer ensuite, ironie de cette histoire, le mariage de sa nièce avec la caméra dérobée à sa victime.

Quant à la mère de la narratrice, elle lui saura gré d’avoir, par ce livre, rendu justice, à la façon de Svetlana Alexievitch (avec sa collecte des témoignages de femmes ayant vécu la guerre), à sa douleur, à son sentiment d’avoir gommé la vexation commise par la société, le système judiciaire à son endroit qui, non content qu’elle ait été l’offensée, et, s’appuyant sur des témoignages éhontés, l’a jugée pour carence maternelle (mais tout en lui confiant la garde des enfants). Comme Bippa Bacca voulant sauver l’espèce humaine de la violence  par son geste, la narratrice a voulu, comme elle l’explique en interview, sinon « rendre justice », « dire le juste ».

Si Nathalie Léger écrit des livres, c’est pour nuancer un propos, creuser une question, une inquiétude personnelle et la rendre sensible, intelligible par le lecteur, non pas pour clore un chapitre, fermer un sujet, ce qui est le propre, on le sait, des mauvais écrivains avides d’ordre, de formes éculées, pour appuyer des sentiments communs sur des faits établis.

« Et j’ai dit aussi qu’il était normal que la description d’objets complexes soit complexe , cela tient aux sentiments, il y en a même  qui appellent ça de littérature, car on ne peut pas tout simplifier, ai-je dit en préambule, et n’allez pas croire qu’un sujet, un verbe et un complément ne puissent pas être à eux seuls d’une effroyable complexité…  »

Ainsi, quand on lui demande ce qu’est une performance (artistique), elle dit ne pas savoir et se limite à donner des exemples qui font sens (ou non) ou qui, en tout cas, suscite la réflexion, font aussi « se rappeler », faire retour sur soi. Parmi les performers nommément cités qui se sont mis en danger, il y a Yoko OnoMarina Abramovic, Marie-Ange GuilleminotNiki de Saint-PhalleCarolee SchneemannJana Sterbak, toutes des femmes.

Un petit livre blanc pour laver l’honneur des femmes salies par des siècles de soumission.

 

SUPPLÉMENT A LA VIE DE BARBARA LODEN (2012, P.O.L.)

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Le film d’une vie

Chargée de la rédaction d’une notice pour un dictionnaire du cinéma, Nathalie Léger, convaincue que pour en écrire peu il fallait en savoir long, se met en quête d’informations sur son sujet, Barbara Loden et le seul film qu’elle a réalisé : Wanda.

Un sujet qui va vite résonner avec ses interrogations personnelles et avec l’histoire de sa mère qui court en filigrane du livre. La mère de la narratrice lui demande d’ailleurs quelle est l’histoire de ce film qu’elle va nous raconter par fragments. Une femme fait coïncider sa propre histoire à travers celle d’un autre. Sauf que, lorsqu’on creuse, contextualise, met en relation, cela se complexifie vite et déborde de tous les cadres fixés, de tous les genres recensés.

Nathalie Léger réussit à mettre la main sur une coupure de presse de 1960, rapportant le fait divers d’où est tiré le film de Loden. Le film (qui n’a d’ailleurs connu aucun succès lors de sa sortie en 1971) est une sorte d’anti- Bonnie and Clyde (1967) où Loden interprète une Bonnie triste, désoeuvrée, alors que la Bonnie du film de Penn est interprétée par Faye Dunaway qui joua d’une certaine manière le personnage de Barbara Loden dans L’Arrangement (1969) de Kazan (qui fut son mari), tiré de son roman. A-t-elle voulu, piste non envisagée dans le récit de Léger, donner le contre-pied du film qui fit la renommée de Dunaway (qui avait d’ailleurs été sa doublure en 1966 plus tôt dans une pièce de Miller sur la vie de Marilyn) et lui a d’une certaine façon soufflé le rôle de sa vie. On le voit, les connexions, bifurcations, influences sont plurielles quand il s’agit de détailler les jeux de liens entre personnes et événements.

Nathalie Léger se rendra au Connecticut et en Pennsylvanie sur les lieux du tournage où une étonnante rencontre avec un ami de jeunesse de Barbara, Mickey Mantle, rival de Di Maggio à sa grande époque, nous vaut la plus belle (et longue) phrase*, proustienne en diable, du récit.

Léger prend ses distances avec les mouvements féministes historiques. Si elle met au centre de ses préoccupations la condition féminine, elle le fait du point de vue de la femme dans le désarroi, contrainte, dont la principale difficulté va consister à s’opposer par un non, même timide, même peu assuré à la volonté du mâle.

« En 1970, à la sortie du film, les féministes ont détesté Wanda. Elles ont durement critiqué Barbara Loden. (…) Elles voyaient dans Wanda une femme de l’assujettissement, incapable d’affirmer son désir, qui ne portait aucune revendication, ne créait même pas de contre-modèle militant, pas de prise de conscience, pas de nouvelle mythologie de la femme libre. Rien. »

Dans ce livre, Nathalie Léger ne résout rien, ne conclut pas. Elle interroge à travers ce livre les genres littéraires et cherche un objet littéraire apte à rendre compte de la complexité des choses de façon la plus juste et la sensible possible et se demande C’est quoi, raconter une histoire. Ce récit, comme les autres de la trilogie, suggère une alternative, développe une possibilité dans la ligne de celles précédemment données.

Disponible aussi en poche dans le collection Folio

 

 

L’EXPOSITION (2008, P.O.L)

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L’image d’une vie

Qu’est-ce qui va pousser la Comtesse de Castiglione, née à Florence en 1837, arrivée en France à l’âge de 18 ans et reconnue comme une des plus belles femmes de son temps (sa mère s’écriait en l’embrassant : « J’ai engendré un chef d’œuvre »), à venir poser régulièrement pendant 40 ans chez le même photographe, Pierre-Louis Pierson, de 1856 jusqu’à sa mort en 1899 à l’âge de 62 ans.
On a collecté près de 500 photos d’elle, c’est la femme la plus photographiée de son temps.

Pourquoi l’auteure va s’intéresser aux portraits de cette femme vue en couverture d’un catalogue et va se renseigner sur elle alors qu’elle prépare une exposition qui doit avoir comme objet les ruines. « On ne peut pas photographier un souvenir mais on peut photographier une ruine » écrit-elle lorsqu’elle cherchera les vestiges du Palais des Tuileries. Elle raconte à demi-mots que cette femme lui rappelle Lautre, en un mot, celle que sa mère ne pouvait nommer autrement parce que c’était la maîtresse de son mari, du père donc de Nathalie Léger: « J’ai été glacée par la méchanceté d’un regard, médusée par la violence de cette femme qui surgissait dans l’image… Sur le trajet un peu sinueux de la féminité, le caillou sur lequel on trébuche, c’est une autre femme. »

Mais les premières photos qu’elle voit la déçoivent.
« Elles sont ternes. Et elle les imaginait luisantes, vivantes, révélatrices d’une présence… Ce corps surexposé, cet entêtement à ne pas se satisfaire de soi, cette obstination à revenir toujours à soi, à cette petite portion de visage, à ces postures. » On y voit, dit-elle, une femme qui porte le deuil de son corps. Mais plus tard, elle rencontre des photos qui révèlent quelque chose de l’ordre de l’apparition. Surtout quand elle montre l’humiliation de cette femme, la défaite, la ruine (on y revient): « C’est la défaite et l’abandon qui permettent de comprendre. »

Pour l’auteure, la photographie, ce sont ces albums qu’elle feuilletait avec sa mère et, ce qui la fascinait, c’était sa mère enfant aux côtés d’une mère dominante, les photos déchirées de l’enfance de la mère où il manque un homme, où un homme a été raturé. Mais aussi la première photo d’elle enfant qui fait écho au souvenir d’un miroir qui se trouvait dans le placard de sa chambre et qui lui renvoyait à l’improviste son propre reflet.
« On tombait brutalement sur son propre visage (…) soi-même pétrifié de se trouver là avant même de s’être reconnu, inconnu, s’égarant dans son propre regard, dépossédé de ce qu’on croyait pourtant le mieux à soi ».

À un moment, elle sait que l’image de La Castiglione auprès de son chien mort (« une bouillie de chien mort dont seul l’œil intact subsiste »), est celle qu’elle cherchait : « Je ne sais pas ce qui est d’elle ou de moi. Toute ma peur de ces photographies vient de là, de là tout l’effroi devant cette femme, devant l’horreur d’être dissimulée sous tant de masques et de feintes puis goulûment amalgamée à la mort » 

Par les différentes acceptions du mot « exposition » que signalent Nathalie Léger, on comprend qu’en enquêtant sur une femme qui ne pensait qu’à s’exposer, l’auteure expose ses propres fêlures, abandonne au lecteur l’image d’une vie à déchiffrer. Elle met l’accent sur le projet de toute exposition : « rien d’autre que de disposer un abandon en secret avec nom de chose pour sujet. Le principal objet de l’image, c’est soi vu ou regardant, guettant l’inexorable trace de notre passage avant disparition. »

Un livre qui interroge notre rapport à l’autre et à soi quand l’autre s’affiche de manière compulsive en tant qu’image.

E.A.

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* Phrase extraite de Supplément à la vie de Barbara Loden

« Le pire, ce sont les mots, c’est la lenteur, dit-il en sirotant sa canette, la concentration qu’il faut pour trouver ce qui va ensemble, l’assemblage d’une seule phrase, je ne savais pas que former une phrase était si difficile, toutes les manières de la faire, même la plus simple, dès que c’est écrit, toutes les hésitations, tous les problèmes, comment décrire le trajet d’une balle ? j’y ai passé des heures, mes amis me disaient, vas-y, détends-toi, raconte les virées, les trophées,  les histoires du club, les alliances, les rivalités, la folie en vielle, les jours de match, et toutes les filles que tu as eues, et ta maison, et le respect pour ta femme, et l’amour des gosses, mais moi je voulais décrire le trajet d’une balle, l’air, le froissement de l’air, l’espace, le trou que la balle fait sur le fond, la forme et la déformation quand elle m’arrive dessus, et son tracé exact, quand elle repart, celui que je conçois en esprit un millième de seconde avant de frapper, après je ne la regarde plus, je suis déjà parti, je ne la regarde pas, je la surveille, c’est autre chose, voilà ce que je voulais raconter, et la foule, la masse qu’elle fait lorsqu’elle a le souffle coupé, je voulais raconter ce qui était en plus et je voulais raconter ce qui manquait, j’ai lu d’autres écrivains pour voir comment ils faisaient, j’ai lu Melville et Hemingway, je ne pensais plus qu’à ça, et c’est alors que la petite amie d’un de mes fils qui faisait des études au département de littérature française de New York University m’a traduit une phrase d’un écrivain qu’elle étudiait, quelque chose comme : «  Les yeux de l’esprit sont tournés au-dedans, il faut s’efforcer de rendre avec la plus grande fidélité possible le modèle intérieur », c’est comme ça que j’ai lu, un peu, rien qu’un peu, Proust, mais je n’ai pas réussi à décrire le trajet d’une balle, et pas plus que je ne saurais décrire Barbara je ne pourrais faire revenir son esprit, d’ailleurs je ne l’ai pas connu, son esprit, je l’ai à peine aperçu à travers son corps, et encore, je le confonds peut-être avec celui d’une autre, l’air, le froissement de l’air, la déformation, la disparition et l’apparition de la sensation sur fond noir, c’est ce que je cherchais, j’aurais dû faire avec les mots ce que je savais faire avec la balle, lâcher au moment important, tenir et lâcher en même temps, Hemingway faisait ça très bien, ce qui m’a manqué c’est la détente. »

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