ZIZANIE DANS LE MÉTRONOME de PASCAL WEBER (Cactus Inébranlable) / Une lecture d’Éric ALLARD

Pour son premier ouvrage au Cactus Inébranlable, Pascal WEBER propose une riche moisson d’aphorismes, poétiques percutants, pertinents et impertinents, de la plus belle eau. Qui connectent, comme son titre, en référence au roman de Queneau, l’indique, les deux pôles du moteur weberien : le débridement verbal et une rigueur mâtinée d’une bonne dose de fantasque. On comprend que, chez Weber, la règle, comme dans l’Oulipo, est ce qui permet de sortir des sentiers battus pour explorer des voies littéraires neuves tout en bousculant le monde, jusqu’à le changer, selon le précepte majeur du premier manifeste du surréalisme. Mélange heureux qui donne les fruits qu’il nous est donné de goûter au long de l’octantaine de pages denses du présent recueil.

Après une auto-présentation originale, Weber délivre ses apophtegmes qui traitent d’une pluralité de thèmes sur un mode singulier parmi lesquels on trouve, en leitmotiv, la non-pipe de Magritte, l’adresse de l’assassin de Steeman ou l’aphorisme lui-même. Des propos habilement formulés qui égratignent notamment les institutions étatiques et leurs serviteurs ainsi que le non-respect de l’environnement par l’espèce humaine.

La poudre à canon fut inventée bien avant le Big Bang

La vie du grain de café ne tient qu’à un filtre.

Le Surréalisme court encore, il faut lancer un Man Dada Ray.

L’enfer, c’est les auteurs.

L’inventeur va enfiler son bleu de trouvaille.

Le nez coule de source au milieu de la rivière.

La forêt, c’est fatal, va manquer à l’appel.

Les étoiles filantes forment l’éphémère alphabet de la nuit.

Pour percer dans la vie, il faut une baïonnette.

On trouve aussi des phrases plus brèves qui possdent la beauté marmoréenne des vers mallarméens ou perecquiens.

L’art, méduse, est une œuvre d’eau.

Là-bas, laborieuse, bosse une baleine.

La mer en silence redore son écume.

Bref, un recueil qui combat la conformité de pensée et la platitude sous toutes ses formes par le moyen de l’aphorisme pour battre en brèche nos idées reçues, aiguiser notre regard et donner du relief et du goût à la langue.

Le photomontage de couverture est l’oeuvre de Frédérique Longrée.

À commander ici sur le site du Cactus Inébranlable

Une interview de Pascal WEBER à découvrir (sur le site de Vincent PESSAMA)

DIS, PETITE SALOPE, RACONTE-MOI TOUT… d’OLIVIER BAILLY (Cactus Inébranlable) / Une lecture d’Éric ALLARD

Ce roman d’Olivier BAILLY est-il un drame de la jalousie quand elle devient obsessionnelle, rapport d’un dérèglement mental ou métaphore d’un monde où la femme érigée en statue de fiel, en mangeuse d’hommes, met le mâle à ses pieds, en position de n’être jamais rassasié par elle ? Même et forcément si le mâle est gros, affecté d’un féroce appétit de vivre et du souci d’en découdre avec l’existence, avec tout ce qu’elle offre – notamment en termes de rêves via la publicité et ses modes de consommation. Inévitablement on pense au Swann de Proust, à L’Enfer de Chabrol d’après un scénario de Henri-Georges Clouzot. Mais sur fond d’un monde déboussolé, abreuvé d’idées toutes faites.

Ce gros-là, jamais nommé, ne fait pas régime, il ingère tout, plus dans la vitesse que dans la profusion. S’il s’est piqué dès l’adolescence d’une femme enfant (le prénom à lui seul, Vanessa, est tout un programme lolitesque, avec références à Gainsbourg – dans le titre et l’épigraphe – et Paradis), elle va ensuite mordre à l’hameçon, au-delà de ses espérances, donner tout d’elle, jusqu’à un enfant. Mais ce ne sera pas assez, il ne voudra jamais le croire, croire en son étoile, car il est programmé pour le malheur (le bonheur est trop commun, trop partagé), d’où sa dépendance à elle comme objet transitionnel (le livre montre que la relation à ses parents n’a pas été satisfaisante), voué à disparaître.

Et cette addiction est au-delà du sexuel et du textuel, et bien loin de l’amour, du moins tel qu’on nous le rabâche, idéal et altruiste, tourné vers l’autre, le bien-être de l’autre… 

Sur le chemin impossible entre lui et Vanessa, il y aura une fillette qui ne pourra jamais combler l’espace pris par sa mère dans le mental de son père et qui devra dégager. Pour qu’il aille au bout de son délire, de sa propre histoire. D’où l’idée qui ressort du récit qu’on se choisirait très tôt un scénario de vie à tourner, à dérouler et que le fou serait le réalisateur tyrannique qu’aucun aléa de tournage ne ferait dévier de son projet.

Ce qu’il sait faire de mieux, notre homme c’est vendre, des histoires pour « refiler une quelconque camelote », que ce soit par téléphone ou de vive voix, se servant de tous les éléments susceptibles de favoriser l’opération, et sans état d’âme.

Dis, petite salope…, c’est une image fixe de femme prise à l’adolescence, innocente et salope en puissance, qui phagocyte toutes les histoires, les fait proliférer tel un cancer dans un organisme qui n’a plus d’autre raison d’être. Vanessa, elle, est privée de parole, tout ce qu’elle dit est tourné en mensonge, nié dans sa vérité par le film que se fait son mari.

C’est aussi, on l’aura compris, une métaphore du romancier. Qui, sur l’objet sacré de la littérature, produit des histoires sans fin. Qui ne valent que pour son amour des mots et qui ne demandent qu’à être jugées sur leur style, sur leur façon de raconter. Si le lecteur adhère, c’est vendu-gagné.

Tout alimente la parano du gars, et cela donne lieu à des scènes tragicomiques autant qu’épouvantables, auquel s’adresse un narrateur froid, distancié qui débiterait un acte d’accusation.

Le lecteur, pris à partie au même titre, est happé dans la chute de l’Asocial. Les faits sont relatés sans répit, tout nous est donné à lire : les produits et les marques, les opinions comme les actions des personnages, tout va vite chez cet homme pressé d’en finir.

Quand tout a été dit-perdu, quand on est à la rue avec l’inconscient, sans toit, sans toi, sans tu à qui s’adresser, on peut à nouveau parier sur un chiffre, une idée fixe. Tant qu’il y a de la vie, du verbe, de la folie…

 « Qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, on ira

Toutes les bonnes sœurs et tous les voleurs

Toutes les brebis et tous les bandits

On ira tous au paradis, même moi »

C’est paru dans la collection des Cactus Poche à petit prix du Cactus Inébranlable avec une photo de couverture de Massimo Bortolini.

À découvrir et à commander sur le site du Cactus Inébranlable

LE MONOLOGUE DU VOISIN KAKFA d’ALAIN HOAREAU (Jacques Flament) / Une lecture d’Éric ALLARD

Contrairement au K. du récit de Kafka qui ne parvient jamais à pénétrer dans le Château, le narrateur de celui d’Alain Hoareau y entre d’emblée, sans peine. Et « rien ne [l’] oblige d’y demeurer »

Le château est une prison créée par soi où « il n’y a rien d’autre à faire que de nouer des relations entre locataires ».

Il réalise vite qu’il est épié par d’innombrables yeux derrière les portes des pièces dont certaines  communiquent entre elles.

« Rien n’était moins protecteur que les hauts murs du château, le danger venait du château lui-même. »

C’est ainsi qu’il fait le constat d’être enfermé dans la solitude d’un monologue…

Si on y reste, c’est dans l’espoir d’être vu de l’extérieur.

« Il fallait que l’espoir d’être remarqué de l’extérieur fut immense et prometteur. »

Illusoirement, l’occupant du château se croit le maître des lieux, le « châtelain plénipotentiaire de l’importance de sa vie » comme le fait que les pratiques à l’intérieur du château diffèrent de celles qui ont cours à l’extérieur et que l’espoir d’une reconnaissance est infondé : là, on parle sans retenue ni contrainte mais sans être entendu plus qu’ailleurs.

Comme on peut y entrer librement, on peut y sortir à sa guise même si, une fois entré, installé, on n’en sort plus vraiment. On est prédestiné à y retourner.

Le règlement d’ordre intérieur au château étant fixé, la seconde partie du monologue confronte le narrateur, à la faveur de la pénombre, avec un individu réduit à une silhouette se révélant être peu ou prou un double de lui-même, en tout cas un occupant de la même chambre et se prévalant des mêmes droits sur son passé…

Le narrateur s’installe pour son « dernier combat » et pose la question de ce qu’il reste à faire quand « il devient possible de se reconnaître dans ce que dit l’autre ».

Le fameux dispositif mis en place peut facilement s’interpréter, dans la première partie, surtout, comme ce qui est à l’œuvre sur les réseaux sociaux. L’éclairante métaphore nous rappelle qu’on a dépassé le stade où l’homme kafkaïen était condamné à rester aux abords du château, dans l’espoir d’y accéder. Maintenant qu’on y a une chambre à demeure et la jouissance des mêmes privilèges, ou peu s’en faut, que ceux des châtelains d’antan, tout espoir de se fuir ou de nouer une entente profitable avec autrui étant anéantis, la confrontation avec soi-même devient inévitable et d’autant plus risquée…

Un texte interpellant, d’une cinquantaine de pages, qui appelle à être relu voire entendu et qui se prête à une mise en scène, à une adaptation scénique, tant la permanence d’un décor entre chien et loup, hanté de silhouettes, ainsi que le noeud d’interrogations auquel le narrateur est soumis le réclament.

Le livre (+ extrait) sur le site des Editions Jacques Flament

Alain Hoareau répond aux questions de Jeanne Orient.


ROSE, MARIE, MADELEINE ET MOI de CLAUDE DONNAY (Lamiroy) / Une lecture d’Éric ALLARD

Rose, Marie, Madeleine et moi #184

Le narrateur de cette nouvelle ne parle plus depuis le décès de sa mère survenu quand il avait dix ans. Perte dont il n’a jamais fait le deuil. Il en veut à la Vierge Marie qui « n’a pas levé le petit doigt pour empêcher la mort de sa mère » pour une autre Marie, qui était croyante. Depuis, il a, pour le moins, pris en aversion les statues de la Vierge.

Il parle néanmoins aux montres dont il répare le mécanisme grippé ou encrassé. Sur son lieu de travail, il rencontre, sans échanger avec elle une parole claire, l’autre femme de sa vie, une prénommée Madeleine, avec laquelle il se… marie. Madeleine est croyante elle aussi et se lie avec sa tante Léo. Elles prévoient, avec le narrateur et son père, un voyage à Lourdes qui comprendra la visite de l’inévitable grotte de la Vierge, lourde de sous-entendus. Là, il fera une découverte d’autant plus surprenante qu’elle va remuer des douleurs non cicatrisées.

Quant à Rose, il vous faudra lire le récit pour savoir quel va être son rôle…

Derrière le fil de l’intrigue, Claude Donnay interroge la fonction du langage et l’enracinement, toujours bien présent, des prénoms dans un fonds religieux (ou floral), donc irrationnel, et son retour inopiné à la faveur de circonstances particulières. Et quand l’inconscient collectif ou personnel refoule, cela peut avoir des conséquences funestes sur des individus qui n’ont pas pris la mesure de cette réalité. Quand on joue sur les prénoms, on atteint au plus intime des êtres, cela devient une question de vie ou de mort, nous dit à sa manière Claude Donnay, poète, romancier et éditeur.

Ce texte aussi réjouissant que bien conduit est paru dans l’allègre collection des Opuscules des Editions Lamiroy.

L’Opuscule sur le site des Editions Lamiroy

Le blog de Claude Donnay

LES ENFANTS DES AUTRES de PIERRIC BAILLY (P.O.L.) / Une lecture d’Eric ALLARD

Les enfants des autres - Pierric Bailly - Babelio

Le narrateur, prénommé Robert mais qu’on appelle du sobriquet de Bobinette au boulot et dans sa vie privée Bobby, découvre sa femme, Julie, et son meilleur ami Max en délit d’adultère. Sans leur réclamer une explication, il quitte bientôt la maison, comme quand quelque chose l’excède, le dépasse.

Robert a une femme, trois garçons et une grand-mère octogénaire fantasque (elle aime le Canada Dry et s’apprête à se remarier). Quand, après son escapade, Robert revient chez lui, il n’y a plus trace de ses enfants dans la maison et il pense d’abord que son épouse et son meilleur ami, lui-même marié à Alexa, qui vient les reprendre à l’école, sont de mèche pour lui faire croire qu’il a perdu la raison. Au boulot, il se fait une vilaine coupure sur un chantier et, ensuite, il absorbera de fortes doses d’antalgiques qui le conduiront dans un état second, pour fuir la réalité qui bascule aussi bien que sa douleur au pouce.

Il ne remet bientôt plus en cause le fait que ses garçons sont ceux de Max et Alexa, à tel endroit qu’il en vient à regretter que Julie, sa femme, ne veuille pas d’enfants.
Àprès un autre glissement succédant à une scène troublante, il se persuade qu’il est célibataire et la scène finale achèvera le switch annoncé dès le départ.

C’est subtilement mené et, cela, dans une écriture fluide, sans afféteries et diablement ancrée au quotidien du narrateur.

On y démêle difficilement le vrai du faux, comment le narrateur passe d’un bloc de réalité à l’autre, quel est le moteur de sa dérive même si une logique fictionnelle intègre le tout.

Et, de plus, cela questionne puissamment le désir et la pratique de la paternité comme l’état de célibataire autrement que les clichés ou les mots d’ordre habituels sur le sujet – ou les sempiternelles fictions sur les familles recomposées -, avec leurs avantages et leurs inconvénients, comme les deux faces d’une même médaille, à porter comme à rejeter presque dans un même mouvement.

Pierric BAILLY, qu’il faut entendre parler de ses livres, avec une rare simplicité (il n’est pas du genre à hanter les plateaux télé ni les stations de radio), s’interroge sur la paternité et la filiation depuis la mort de son père, qu’il relate dans L’homme des bois en 2017, ainsi que dans Le roman de Jim, son dernier roman, paru récemment, comme les autres, depuis Polichinelle en 2008 (à l’âge de 26 ans) chez P.O.L

Le livre sur le site de P.O.L.


MES PRESCRIPTIONS de GAËTAN SORTET (Cactus Inébranlable)/ Une lecture d’Éric ALLARD

Gaëtan SORTET fait feu de tout bois pour alimenter le feu de la poésie, au centre de ses prescriptions. Dictons, expressions, titres de livre ou de chanson détournés, nom de poètes (Char, Chavée, Mansour, Thoreau…), calembours sont jetés dans le brasier, et des lueurs jaillissent, produisant un feu d’artifice de sens. Car la poésie est énergie, dont la mèche est à (r)allumer sans cesse, et force, à communiquer, à entretenir.

Il pousse plus de choses dans un poème que n’en sème le poète (prescription #292)

La prescription #294 nous prévient: Êtes-vous prêt pour autant de poésie?

Pas d’ennui toutefois à craindre car les prescriptions jouent sur tous les registres de l’aphorisme. Pas de gavage non plus à redouter car chacune s’inscrit dans une suite de 777, numérotée, rythmée par des multiples de 7.

Outre le dispositif numéral, dans plus d’une prescription, Sortet use des chiffres comme de sons, pour former des phrases. Les chiffres sont sonores ; ils sonnent dans les mots-nombres.  

Si Gaëtan Sortet joue avec un set de piques & de coeurs sur les mots-dits, qui sont le tout de la chose (Les choses sont sans image, prescription #31), il ne parle jamais de lui, sauf par la bande (Je fais ce que cheveux, prescription #90), car le je n’en vaut pas la chandelle (prescription #185). Paradoxe de l’homme de scène, il n’affiche pas son moi et ne se sert pas de l’écriture pour s’épancher sur son sort.

Si l’on n’a pas vu Gaëtan Sortet, artiste protéiforme, en spectacle (ou sur une vidéo) en compagnie de musien(ne)s, clamant ses mots & vers, mi-sérieux, mi-amusé, l’œil malicieux, on perd une dimension de ces prescriptions ayant vocation à être dites à la suite, comme si on épuisait une liste de lots à retirer, comme si on égrenait un chapelet de perles verbales, où la répétition, le changement de ton s’imposent.

Comme toute suite, ce recueil de prescriptions joue sur l’idée d’infini, de périodicité et le fait que chaque terme ordinal, s’il résonne avec les autres, n’en est pas moins cardinal dans l’ensemble. La poésie est une et indivisible.

En guise de conclusion : sept à lire, avec ou sans , et jusqu’au bout !

Une sélection de 14 prescriptions de Gaëtan Sortet

Les petits pois sont rouges.

Les étoiles sont l’acné de l’univers.

A fond la forme ! Pour le sportif… Comme pour le poète.

Je me 120.

L’hymen à la joie.

 On parle très peu de la Marie-Madeleine de Proust.

Tout au fond du puits, il y a mais encore.

Le vase attend la goutte qui le fera déborder.

Si ta vie était un poème, quel serait le titre ?

Tout ce qui brille n’est pas Dior.

Toute salade vit aux dépens de celui qui l’égoutte.

Les petits chanteurs à la croix de bois ton picon-bière avant de parler.

Les rats de marée sont des rongeurs qui apparaissent par l’effet conjugué des forces de gravitation dues à la lune, au soleil et à la rotation de la Terre. Tantôt haut… De forme, tantôt bas… Les pattes.

Dans la vie, tout est poéssible.

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable

Le site de Gaëtan SORTET

CI-dessous, Gaëtan Sortet dans 7 de ses prescriptions.

Plus de vidéos sur la chaîne Gaëtan Sortet-Art

LES COULEURS DE LA PEUR d’ISABELLE FABLE (M.E.O.) / Une lecture d’Éric ALLARD

meo-actualites

Dans ce nouvel ouvrage, Isabelle Fable nous embarque dans des nouvelles contrastées qui tirent vers le conte, cruel ou bien drôle, en tout cas jamais mièvre, toujours piquant.

Au fil des dix histoires, on trouve des Barbe bleue, des belles captives, une sorcière ou l’autre, un papillon sans ailes, un chien empaillé et des chats. Mais aussi des traquenards et des malentendus sur des noms, des variations sur le thème du double, une structure de conte classique souvent dévoyée, ce qui donne tout son sel au recueil.

Plus d’un personnage féminin se joue du rôle qu’on lui attribue pour prendre sa revanche, d’une manière vive ou plaisante.

Ainsi, dans Figlia della luna, Paola, une plasticienne en vacances, est emprisonnée, accusée de sorcellerie, ce dont elle se défend. Elle réussira à s’évader et rendre à son ravisseur la monnaie de sa pièce en le prenant au mot.

Dans une des plus savoureuses nouvelles, Drame au château des Dames, un comte organise un jeu galant où des dames affublées d’un bandeau sur les yeux doivent trouver la sortie la première pour devenir son épouse. Mais le vicomte chargé d’organiser le concours y introduit une souillon affectée d’un handicap…

Dans Plume, un jeune homme du nom de Plume est, dans le cadre de la foire du midi, confronté à une multiplication de doubles de sa fiancée…

Enfin dans, Rouge amour, la terrible nouvelle qui clôt le recueil, on ne rit plus, on sort de la pure fiction ; Isabelle Fable raconte une excision doublée d’une infibulation…

Comme le titre de l’ouvrage l’indique, le thème de la peur est décliné différemment dans chaque nouvelle ; cela va de la peur bleue ou verte à la peur blanche en passant par tout le spectre des frayeurs ou appréhensions. Peurs se fondant sur un leurre, peurs paniques ou peurs primitives, on sait que ce sentiment fait partie prenante du monde du conte et Isabelle Fable en fait dans ses récits le meilleur usage possible.

On en redemande.

Le livre sur le site des Editions M.E.O.

Le site d’Isabelle FABLE

LE SILENCE de DON DELILLO (Actes Sud) / Une lecture d’Éric ALLARD.

Mots, phrases, chiffres, temps restant

Au chapitre un, intitulé « Mots, phrases, chiffres, distante restante », on se trouve à bord d’un vol Paris New York en classe affaires en compagnie d’un couple qui tue le temps. L’homme relève sur un petit écran les coordonnées spatio-temporelles de l’appareil. Les chiffres affichés ne le renseignent pas précisément. L’heure de New York est-elle celle du matin ou du soir ? La femme s’interroge aussi. La température extérieure est-elle donnée en degrés Celsius ; qu’est-ce que ça veut dire, vitesse? Elle cherche à se rappeler le prénom du scientifique suédois sans consulter son portable. Elle note des détails dans un carnet, pour se souvenir.

« Qu’un fait marquant émerge sans le concours du numérique et on s’empresse de le dire à l’autre, le regard perdu au loin, dans les limbes des connaissances disparues. »

On laisse le couple quand l’atterrissage menace de se passer mal…

Dans le chapitre deux, un trio, cette fois, est mis en scène dans un appartement new yorkais. Il est constitué d’un couple formé d’une enseignante plus un ancien étudiant de celle-ci, un prof de physique qui ne cesse de citer Einstein et son Manuscrit de 1912 – qui a révolutionné la science -, « sa bible, son vade-mecum stratégique » dans lequel sont traités « les magnifiques et immatériels concepts de l’espace et du temps ». Ils attendent de regarder le match de la finale du Super Bowl de 2022. C’est le « tunnel de publicités » et le blabla d’avant match avant que l’écran devienne noir…
Le couple sorti indemne de l’atterrissage forcé retrouve le trio comme c’était prévu…

On comprend vite que la ville de New York connaît un shutdown qui prive New York d’électricité et de toute connexion numérique. L’hypothèse est avancée que c’est possiblement le début de la Troisième guerre mondiale annoncée par Einstein et après quoi, d’après lui, la « quatrième se fera à coups de bâtons et de pierres ».

Toutes les hypothèses sont subtilement avancées sur l’origine de ce black-out sans qu’aucune ne soit privilégiée car ce qui intéresse DeLillo, c’est en quoi, déjà avant que la panne se produise, le recours à la vie numérique et aux nouvelles technologies, la multiplication des écrans ont modifié à la fois notre position (physique et mentale) et les relations interpersonnelles de même qu’ils ont transformé le rendu des sensations et nos rapports à l’art, à l’amour, au langage, au passé (comment et de quoi se souvenir ?), au spirituel ou au silence.

« Et si nous n’étions pas ce que nous croyons être ? Et si le monde que nous connaissons était en train d’être complètement remaniés pendant que nous sommes à regarder ou assis à discuter ? »

Un court roman qui concentre les obsessions et interrogations d’un des plus grands écrivains d’aujourd’hui. 

Le roman sur le site d’Actes Sud

Les livres de DELILLO chez Actes Sud

Deux entretiens avec Don DELILLO

En 2017, avec Steven Sampson sur En attendant Nadeau

En 2014, avec Philippe Azoury pour L’Obs

PIERRE HUBERMONT, ÉCRIVAIN PROLÉTARIEN, De l’ascension à la chute, par Daniel CHARNEUX, Claude DURAY & Léon FOURMANOIT (M.E.O.) / Une lecture d’Eric Allard

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Dans cet ouvrage, les trois auteurs relatent la vie de Joseph Jumeau, plus connu sous le nom de Pierre HUBERMONT, né à Wihéries en 1903, sous l’angle de l’homme politique et de l’écrivain. Ils s’interrogent sur ce qui a conduit cet homme, écrivain précoce, issu d’un milieu populaire, d’abord situé à gauche du P.O.B., défenseur des ouvriers et de la culture wallonne, vers une forme de collaboration avec l’occupant en 1940.

Dans la première partie de l’ouvrage, on lit que Joseph Jumeau a été un précurseur à la fois du régionalisme wallon et de l’unification européenne et qu’il a pu naïvement croire, en 1940, que l’Allemagne pourrait favoriser l’ancrage wallon au sein d’une Europe unifiée. C’était faire peu de cas des agissements du régime hitlérien durant les années précédentes, ce que les auteurs ne manquent pas de rappeler scrupuleusement. Il faut aussi signaler que Hubermont était surtout rentré de France, après l’exode, pour des raisons sentimentales, par amour pour une jeune femme avec laquelle il va se marier.

On comprend aussi que pour des raisons objectives ou non sa trajectoire politique voire littéraire été contrecarrée par des personnes qu’il a jugées ensuite hypocrites ou manipulatrices et qui ont accru en lui un délire de persécution latent ainsi qu’ alimenté son ressentiment.

Fin 1940, il écrit dans Le Nouveau journal, dans le cadre de plusieurs Lettres à un jeune ouvrier attaquant principalement la franc-maçonnerie et les socialistes « fabricants d’électeurs », en les blâmant d’avoir trahi le peuple et la causes qu’ils étaient censées défendre:

« Il s’agissait avant tout de conquérir places et prébendes, et on ne s’embarrassait plus d’idéologie.(…) Il ne s’agissait plus alors d’égalité. Il ne s’agissait même pas de capacité et de valeur, ce qui était plus grave. » 
Et de décrire un système favorisant plus la médiocrité que l’honnêteté et le courage.

Daniel Charneux a analysé l’oeuvre littéraire débutée dès 1923 par Pierre Hubermont par un recueil de poésie publié à Paris et à laquelle la guerre – et les faits pour lesquels il sera jugé – mettront un coup d’arrêt. Sans cela, on peut penser que l’homme de lettres jouirait aujourd’hui d’une autre reconnaissance, d’autant plus qu’après son procès et sa détention pour collaborationnisme, plus personne, même récemment, n’a pris le risque de publier ses écrits dont une partie demeure inaccessible ou a été égarée.  

Ainsi, son fils, Paul Jumeau, n’a pas permis aux auteurs de cette monographie la consultation de documents et œuvres inédites déposés à l’institut Jules Destrée car il estime que le temps [76 ans après la fin de la guerre !] de la sérénité autour du personnage n’est pas arrivé.

Il s’est passé, entre la libération et le décès de Pierre Hubermont, près de quarante années au cours desquelles il n’aurait pas cessé d’écrire ; il a déclaré à la Sabam une quarantaine de textes restés inédits…

Pourtant, les auteurs fournissent de larges extraits de deux œuvres écrites juste après la guerre, suite à ses interrogatoires et sa condamnation pour collaborationnisme, qui, outre le fait qu’elle paraissent d’un bon niveau littéraire, pourraient, dans le cadre d’une contextualisation, éclairer à la fois la période tourmentée de la guerre et pointer ce que l’écrivain en a tiré.

L’un des faits surprenants que nous apprend ce livre, c’est que Pierre Hubermont, une fois de plus sous un nom d’emprunt, après avoir possiblement abusé le directeur du journal, a rédigé plusieurs chroniques en 1961 dans Combat, l’organe du Mouvement populaire wallon fondé et dirigé par André Renard, en y rédigeant plusieurs articles durant trois mois de l’année 1961, après la grève générale.

En fin de volume, les auteurs prennent soin de signaler que leur étude ne s’inscrit pas dans le cadre d’une réhabilitation de l’homme et de ses actions sous l’occupation, en l’occurrence ses prises positions extrémistes, en faveur du Grand Reich et plus d’un article publiés durant la guerre où il fustigeait entre autres les méfaits du « cosmopolitisme d’inspiration juive » et estimait que ce qu’il manquait à la culture wallonne, c’était la « source germanique ». Mais leur travail engage à porter un regard neuf, indépendamment du jugement porté sur l’action répréhensible de l’homme durant cette période, sur ses œuvres et la place qu’elles ont occupée dans le paysage littéraire francophone belge d’avant la seconde guerre mondiale.

On ne peut que rejoindre les auteurs quand ils indiquent que son cas reste empreint d’une certaine injustice si on le compare, en France, au sort réservé à l’oeuvre littéraire de Céline, ou, en Belgique, à celle de Constant Malva.

Par certains aspects, même s’il n’est pas une œuvre de fiction, le présent ouvrage m’a fait penser aux Eblouissements de Pierre Mertens qui racontait le parcours et l’aveuglement du poète Gottfried Benn.

Ce livre apporte un nouvel éclairage, qui résonne toujours aujourd’hui, sur une époque en un lieu donné, celle du socialisme wallon d’avant-guerre et des écrivains prolétariens, de même que sur les mécanismes qui ont bouleversé le destin d’un homme, le faisant basculer d’un ancrage à gauche à une adhésion aux idées et mots d’ordre de l’occupant nazi.

Pierre Hubermont est décédé le 18 septembre 1989 à Jette à l’âge de 86 ans.

Le livre sur le site de M.E.O.

PRENDRE MOT de PHILIPPE LEUCKX (Dancot-Pinchart)/ Une lecture d’Éric ALLARD

« Tout au fond du jour […] juste avant le soir », Philippe LEUCKX recueille ce « peu de nous qui tranche entre jour et fuite », pour « un périple étrange dont [on] ne revient pas toujours »

C’est le moment où le jour, et toute une vie, remonte à la surface de la conscience, où la mélancolie affleure et où le poète Leuckx établit, à l’orée de la nuit, ses quartiers d’écriture. 

Souvent, au revers de soi, est rameutée l’enfance : « ce puits sans tain / où puiser / quelque transparence » .

C’est l’heure où la petite musique leuckxienne se fait entendre, à laquelle il faut tendre l’oreille comme on « écoute le cœur », comme on regarde son âme. Elle joue sur une gamme de notes graves, des notes de coeur, justement, et quelques thèmes, qu’on reconnaît de recueil en recueil, familiers mais nouant à chaque fois des liens neufs pour de subtils accords.  

Pas de tapage dans la poésie de Philippe Leuckx ; les mots se forment dans « la forge du silence ». C’est sa façon de « prendre la mesure du monde » mais aussi de ce qui bout dans le sang et « incise le cœur ».

On ne sauvera de soi

que de pauvres rides

et l’honneur parfois

d’avoir eu le courage

de prendre le temps

par le cou

(…)

L’air est plus prégnant à la tombée du soir, plus respirable. Entre ciel et terre, il constitue la matière des mots afin qu’il leur pousse des ailes et touchent autrement. «  La mémoire a besoin d’air », écrit Philippe Leuckx. Mais aussi : « Le poème s’invite avec le vent ».

Prendre mot

comme prendre racine

ou la route

se déprendre des certitudes

faire de soi

un chemin

de doute.

Comme la pluie, la neige et le froid ne sont que de passage, seul le coeur demeure, et le poète est cet homme qui, chaque fin de jour, recueille « ce bruit de mots / qui s’étale en poème »…

Ce recueil inaugure une nouvelle maison d’édition, à l’initiative de Pierre Dancot et Nicolas Pinchart, qui donne, toute sa place au texte et promet d’autres belles pages dédiées à la poésie exigeante.

Les Editions DANCOT-PINCHART sur Facebook

Quelques ouvrages de Philippe LEUCKX sur le site des Editeurs singuliers