UNE PESÉE DE CIELS d’ANNA JOUY (Alcyone)

UNE POÉSIE FLUIDE

Anna JOUY écrit une poésie de l’air et de l’eau où seuls le ciel, l’aube et l’âme pèsent. Elle fait communiquer les éléments, c’est le rôle du poète de se réapproprier le monde au figuré pour en jouer. Avec des textes qui font résonner les champs sémantiques, qui les démembrent pour en libérer toute la poésie en des ensembles concertants.

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Le recueil commence en prose, il va en se densifiant (Je mets plus de mots sur une page qu’il y a peu,  je serre le dit dans ce tuyau), puis la phrase se délite, son cours vire au vers puis reprend une forme textuelle: aux coupures des vers se substituent des points à la ligne qui couturent à nouveau l’écrit…

La poétesse, attachée à la terre, qui n’est pas forcément sous le ciel (je suis fatiguée, alors le ciel, / Immense se met sous ma tête pour que je contemple la mort), finit pas se résigner à l’absence d’envol. La pluie, une pluie sombre, très présente dans ce recueil aux espaces imaginaires peut ainsi figurer des fragments de ciel ou de nuit qui tombent.

Il y a des mots qui ronflent et d’autres qui expirent un peu d’âme, un peu de pluie, un rien qui rampe hors de soi et colonise le ciel

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Anna Jouy s’appuie sur les éléments pour faire vivre la seule vie qui vaille, celle des mots quand ils se répondent sur la corde vibrante du temps.

Une nuit, lorsque son âme est lestée de faims et de Dieux, elle s’enfonce dans le lac avant, trempée, de chercher à recouvrer son ombre.

Le silence devient son obsession, peut-être parce qu’elle ne fut pas nourrie à des seins silencieux

Mieux que l’œil, j’ouvre l’oreille, écrit-elle.

Il y a les bons silences…

Se taisent les cailloux, les purs et les fœtus.

Comme il y a les faux silences : les bradeurs de son, la rumeur, le boucan que fait la souffrance

Court tout du long de ce poème, en prose et en vers, cette attention aux sons comme à tout ce qui trahit le silence.

La poésie est un langage crypté, de l’agent secret du langage au décrypteur avisé, pour dire ce que que les autres ne voient pas.

Plus les mots sont mystérieux, plus ils sont voyants et si tu veux dire, mets-toi à la salive, là où se lient l’essence et le dessous.

Même si la poétesse vise à l’invisible, elle préfère le silence à la transparence.

Finalement disparaître de la vue n’est pas forcément s’abstraire dans le silence.

Prééminence de l’ouïe sur la vue… Poésie tragique et lucide aussi qui flirte avec la mort qui connaît le poids de tout et la valeur de rien, pourrait-on dire en citant, presque, Oscar Wilde.

C’est au nœud coulant de l’au-delà qu’il faut chercher amarre.

Mais les prises, fussent-elles funestes, menacent toujours de se déprendre et la vie, un moment rassemblée, jamais définitive, de se disperser…

Il pleut.
Non, je ne sais pas comment tu fais pour danser sur l’eau. Je n’écoute aucun bateau, le ciel pourrait toucher le bonheur.

Je regarde à ma vitre. J’essaie la transparence.

Il y a quelque chose de lointain qui s’avance. Ce n’est que de la pluie qui penche. Encore.

Un beau, un très beau recueil dont on ne se lasse pas, auquel on peut puiser sans fin l’essence, forcément fluide (air et eau), de toute existence.

Éric ALLARD 

Le recueil sur le site des Editions ALCYONE + extraits dits par Silvaine ARABO

 

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S’ÉLEVER AUX SIGNES de VALENTINE DE CORDIER et PIERRE TRÉFOIS

«  Les toiles de Valentine de Cordier accueillent une nébuleuse de signes colorés, sans signification explicite, ne représentant qu’eux-mêmes, hors codes connus », écrit Pierre Tréfois.

Alors, Pierre Tréfois, écrivain rare donc précieux, peintre (voir Rouge résiduel de Pierre Tréfois et André Doms), passeur des arts et de la littérature depuis longtemps, a tissé des correspondances entre dix tableaux de l’artiste peintre et des œuvres musicales singulières, forcément en résonance.

Pour proposer des réponses aux questions qu'(ex)posent les œuvres qui ont pour titres : Flowers, Dialogue, Afternoon, Promenade, Melody…,  s’élever aux signes qu’elles dispensent, il a choisi des œuvres de Keith Jarrett, Leonard Cohen, Pink Floyd, Thomas Tallis, Leos Janacek…

Il aussi « greffé des mots », en puisant dans son ressenti ou son passé, qui ajoutent du sens, ouvrent à l’œuvre, dénouent une part de l’inextricable, répondent aux rouges coquelicots, aux bleus évanescents, aux biffures, traits, taches qui harmonisent à leurs faces-sons l’espace de la toile, le cadre du dessin. Un bel écrin qui met en valeur des oeuvres ouvrant à la rêverie et au questionnement, réjouissant l’âme et ranimant le souci du merveilleux qui sommeille en nous et qui n’attend qu’un signe (ou des centaines) pour se réveiller.

Éric Allard

Pour commander le livre

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Le site de VALENTINE DE CORDIER

Sa page Facebook

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PIERRE TREFOIS sur Espace livres et création

Mes lectures d’ouvrages de Pierre Tréfois sur Les Belles Phrases

Tropique du suricate de Pierre Tréfois

La traite des idées noires  de Pierre Tréfois

L’éphémère capture de Pierre Tréfois et Jean-Louis Rambour (préface de Bernard Noël)

L’empreinte ironique de Pierre Tréfois 

 

Voici les titres des œuvres et interprètes proposés par Pierre Trefois.
Dans l’offre de Youtube, j’ai essayé de coller autant que possible aux titres proposés. À défaut, j’ai choisi d’autres interprètes ou une autre œuvre du compositeur.

FLOWERS – 155 x 135 cm

Keith JARRETT : Rose Petals

DIALOGUE – 75 x 75 cm

François-Bernard MACHE : Aulodie pour clarinette et électronique – Ensemble Accroche Note

AFTERNOON – 155 x 115 cm

PINK FLOYD : Circus Minor

HARMONY – 85 x 85 cm

THOMAS TALLIS – Sperm in Allium – Ensemble Huelgas

CORRESPONDANCE – 125 x 85 cm

Victor KISSINE: Schmetterling – Ensemble Oxalys

PROMENADE – 85 x 85 cm

Leos JANACEK: Dans la brume – Andras Schiff

AVEC TOI – 85 x 85 cm

Leonard COHEN : Chelsea Hotel

SECRET GARDEN – 82 x 82 cm

François COUTURIER : À celui qui a vu l’ange – Tarkovski Quartet

MELODY – 105 x 105 cm

Franz SCHUBERT : Standchen – Dietrich Henschel / Irwin Gage

LIBERTY – 145 x 125 cm

Jimi HENDRIX: Voodoo Chile

CE LONG SILLAGE DU COEUR de PHILIPPE LEUCKX

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Le pèlerin de soi

Un nouveau recueil de Philippe Leuckx, c’est l’occasion de replonger dans une poésie amie, apaisée qui nous parle d’emblée au cœur. Qui plus est dans cette belle édition de La tête à l’envers avec une préface de Françoise Lefèvre et une gravure de Renaud Allirand.

L’apaisement n’est que de pure forme, faut-il préciser, car la quiétude le dispute à l’inquiétude, le tourment affleure sans être offert en pâture, la souffrance est depuis longtemps dépassée mais des échos nous en parviennent de lieux et temps où elle a été mise au jour, puis pris racine et d’où elle resurgit encore. À la faveur du soir estival, notamment, dans la proximité des faubourgs ou de l’écoulement d’un fleuve.

La poésie de Leuckx ne verse par dans l’outrance, elle n’agresse pas le lecteur mais vise la nuance, l’ambivalence des choses dont se nourrit toute poésie estimable. On est ici dans l’effleurement, ce qui sous-tend le réel, ce qui se dit sous la couche des apparences, entre veille et sommeil, quand la lumière s’estompe et révèle les reliefs du jour en passe d’être assimilé.

Le recueil est divisé en cinq sections qui, jouent, résonnent entre elles. Comme dans ses derniers recueils, l’écriture de Philippe Leuckx abolit la frontière entre phrase et vers,  elle se moule dans une forme souple, tantôt se prêtant à la prose poétique, tantôt usant de l’aphorisme… Une poésie qui s’accorde aux inflexions du cœur, au meilleur sens du terme, car le cœur est cette entité symbolique qui peut aussi bien s’émouvoir,  se rebeller, se souvenir, gronder ou murmurer.

Attardons-nous justement sur le cœur et quelques autres motifs leuckxiens : l’été, l’air, le soir…

Le cœur, ici, est de vent, plein d’épingles ou de fenêtres ou encore petit cœur de coquelicot ; on aura jamais si bien évoqué cœur dans le sillage des mouvements duquel, évidemment, ce recueil s’inscrit.

L’été est la saison chaude, celle qui recèle les parfums les plus violents, c’est aussi le temps de l’avant, de ce qui a été, celui de l’ensemencementmais aussi celui de l’étant, de la floraison, ce sur quoi on a prise: l’espace de la vie même.

L’air relie invisiblement le ciel à la terre, il permet l’inspir et l’expir, il est ce milieu où les ondes poétiques se propagent et se télescopent…

Le soir est l’heure où la lumière – qui s’étire jusqu’aux veines – appartient au poète, où il s’efface, consent à l’obscur, le moment où quelque chose de compté dans l’air stoppe l’avancée du jour vers la nuit et invite, oblige au retour sur soi, au silence.

Le soir met aussi en correspondance éléments du paysage  et bribes de souvenirs.

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Philippe Leuckx

Poésie subtile que celle de Leuckx, qui rend au lecteur les émotions que le poète à récoltées, cueillies au gré de ses pérégrinations, celles qui, tapies au fond en nous, sont de l’ordre du songe éveillé, de la réminiscence.

Les rues parfois mènent et le cœur, méthodique, suit les signes.

Arpenter les rues en guettant les signes semés sur le parcours mène à soi, conduit cet impénitent voyageur des pays intérieurs à l’essentiel

… puisque l’aventure, tu le sais, commence derrière le premier terril, derrière la dernière brèche incisée dans cette ruelle désaffectée où tu as plongé comme sur un trésor (…) Dans le creux des mots d’une vie.

Écrire pour rendre conte le réel, n’est-ce point la tâche noble du poète.

J’écris dans l’intervalle des temps entre ville et jardin, dans l’anse des murmurantes mémoires.

L’espace que foule le marcheur, d’errance en vagabondage, de cheminement en balade, fleuve longé, dans les faubourgs des villes et de la mémoire, renvoie à ses méandres intérieurs, rebondissent sur l’enfance.

Plus loin la courbe des souvenirs et la ligne sourde des peupliers.

Quand l’enfance, visée par les mots, cette perle soudain retrouvée, se révèle, se réveille soudain là, intacte, ravivée, avec son lot d’émerveillements et de blessures premières, le temps où s’expérimente de façon décisive le monde…

Les venelles coulent dans les veines, le temps s’amalgame au sang. Ce sang qui n’oublie rien du temps passé entre nous.

Au soir,  dans la demeure de l’être, d’avoir épuisé l’ombre, rameuté le souvenir, compté l’air…

L’enfant blessé d’ombre

Se recoud au soleil

Cette démarche poétique illustre à merveille cette définition de la poésie de Zéno Bianu : « le lieu où l’esprit fusionne avec l’espace ». L’esprit ou le cœur.

Dans sa préface, Françoise Lefèvre qualifie Philippe Leuckx de wanderer, ce marcheur inlassable entre l’Escaut et le Tibre… Sa poésie lui fait penser certes à la musique de Schubert mais aussi à la légèreté tragique de Mozart. Elle le dit si proche d’Hölderlin et ses frères en poésie… parmi lesquels, à coup sûr, Supervielle, Hardellet, Follain, Pessoa ou Françoise Lefèvre elle même… qui l’accompagnent dans cette langue douce de l’errance qui nous emporte avec lui dans son nid de paroles pour cheminer vers des pays intérieurs en pèlerin de soi, allègre et songeur.

Éric Allard

Le recueil sur le site de La tête à l’envers

Philippe LEUCKX sur le site de l’AEB

Les chroniques de Philippe Leuckx pour Les Belles Phrases

 

RÉMINISCENCES de NATHALIE FICOT

couv11189673.jpgInspirations profondes

   Le premier recueil de poèmes de Nathalie Ficot (paru en 1999) est semblable au Petit Théâtre, le poème qui l’ouvre. Mille échos y tintent, il est plein d’inspirations profondes, d’odeurs et de parfums, de peurs et de voeux qu’elle met en relation, à l’instar des correspondances baudelairiennes. Un Petit Théâtre qui met en scène et fait jouer des sentiments bien ancrés au cœur de la poétesse car ils la fondent et constituent le moteur de son écriture.

   Ce qu’elle craint plus que tout, comprend-on, c’est de dilapider ce fonds : l’amour qu’on nous porte comme celui qu’on porte à autrui, l’innocence face au monde pour garder intact le besoin de le transformer selon nos espoirs, de même que la capacité de former des rêves plus grands peut-être que le monde.

   Mais d’abord, écrit-elle :

Ce Théâtre a une âme,

Ecoutez-la chanter ! 

   Et on l’entend chanter avec les mots liberté, paix et amour au long des quarante-sept poèmes qui composent Réminiscences. Des poèmes à formes fixes et qui se déclinent même, avec bonheur, en alexandrins. Nathalie a le sens du rythme et on devine que, si elle s’en tient encore aux contraintes classiques, elle ne va pas manquer de lâcher la bride de la métrique et de l’usage de la rime.

   Les tendres paroles qu’elle adresse à Sarah, « la petite fille assise sur [son] lit, qui [la] regarde écrire les choses de la vie », on peut penser qu’elle se les adresse à elle-même :

Ne grandis pas trop vite, reste dans ton cocon,

Protège-toi contre les méchants, les amers.

Je sais que, simplement, de ta voix au doux ton

Tu les adouciras, petit bout de guerrière.

   Tout le recueil aspire à se souvenir des belles choses. Il milite pour une résistance aux forces d’effacement (de nos songes et de nos serments) et pour une reconnexion aux sensations et valeurs qui nous ont éveillé au monde, qui dès lors nous ont constitués en tant qu’entité morale mais qu’on finit trop souvent pas laisser se fondre dans les flots de l’amertume et de l’indifférence.

   Le poème se clôt sur un bel éloge de l’amitié, qui serait partage inconditionnel et soutien réciproque, à laquelle elle redonne une saine vigueur. Voilà un recueil qui nous réconcilie avec les forces vives de notre être, celles qui font à jamais battre nos coeurs.

Éric Allard

 

Le recueil sur Amazon

Les chroniques de NATHALIE DELHAYE sur Les Belles Phrases

 

DES JOURS QUE JE N’AI PAS OUBLIÉS de SANTIAGO H. AMIGORENA

002771401.jpgUn livre à oublier !

Un homme dont l’épouse a une liaison menace de se suicider sur cinq chapitres courts. Au début du sixième, il écrit : L’écriture est un suicide perpétuel. Pour faire tomber la pression dans son couple, il part pour l’Italie et relate sous la forme d’un journal de voyage son périple. 

Le narrateur est écrivain et la mère de ses enfants est comédienne. C’est un récit, à peine romancé d’une histoire vécue. Elle remonte, au moment de sa parution en 2014 à une dizaine d’années. La femme dans la vie réelle, c’est Julie Gayet et l’homme, c’est Santiago H. Amigorena lui-même, scénariste de bons films des années 90 et 2000 (notamment pour Cédric Klapisch), et, par ailleurs, auteur remarqué de chez P.O.L. depuis 1998.

Il entrecoupe son livre, qui alterne péniblement le « je » et le « il », d’extraits des Lettres à Lou d’Apollinaire, la seule lecture dont il est capable en cette période, on veut bien le croire, insupportable, de sa vie. La seule lecture aussi qui vaille dans ce volume qu’il nous est donné à lire.AVT_Santiago-Amigorena_2602.jpeg

Le narrateur ou son « il » serine à tout propos son souci d’être écrivain – et rien d’autre – , son statut d’écrivain plus obstiné qu’effectif, vu ce qu’on en aperçoit, car, du début du livre à la fin (à laquelle on aspire ; vite qu’il revienne d’Italie et qu’il réintègre son foyer!) de cette supplique. Mais son odyssée dure 250 pages, heureusement de petit format et, heureusement, comme on l’a dit, parsemée des passages d’Apollinaire qui nous apportent une belle respiration littéraire et qui nous font mesurer l’écart existant entre un écrivain-né et un écrivain en mal de reconnaissance…

Dans une vidéo promotionnelle, aussi plaintive que l’est le roman, l’auteur déclare qu’il ne tenait pas à sortir ce livre et qu’il y a été un peu poussé…  Il faut dire qu’à l’époque, Julie Gayet était surexposée suite à sa liaison, devenue un secret de polichinelle, avec le président Hollande…  Même si malheureusement, on y découvre l’auteur toujours très affecté par cette histoire, le livre n’est pas à conseiller, en tout cas, pour une première lecture de son oeuvre.

Éric Allard 

 

Le livre sur le site de l’éditeur

L’auteur présente son livre

Les ouvrages de Santiago H. Amigorena chez P.O.L.

 

 

 

LA POÉSIE N’EXISTE PAS d’EUGENIO MONTALE

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Portrait de l’artiste en être ridicule

De 1946 à 1951, Eugenio Montale, publie dans des journaux italiens des textes satiriques qui démontent le statut du poète, du philosophe, du  chanteur et du peintre.

Il les dépeint dans leur être social, avides à la fois de singularité et de reconnaissance officielle, soucieux d’être subsidié tout en critiquant le « système ».

Le poète veut être subventionné mais réclame la liberté d’insulter ceux qui le subventionnent ; il veut que la critique soit libre mais également contrainte de s’occuper spontanément de lui.

Le poète n’aime pas les autres poètes, mais il se fait parfois anthologiste  et rassembleur des vers d’autrui pour pouvoir y joindre les siens.

Dans Le parti des poètes, on lit ceci : L’auteur, en outre, exhibe ad abundantiam sa photo et ses titres universitaires. Et le poète de 1950 ne connaissait pas les réseaux sociaux !

Le poète est marxiste, christologue, adepte de l’urbanisme, de la technique et du progrès.
Ce portait aurait pu, depuis lors, être décliné sur le même moule en fonction des divers contextes artistico-politiques.

Aujourd’hui, même si le poète – croqué par Montaleest resté indécrottablement marxiste (le label est toujours rassembleur, utopiste à défaut d’avoir d’avoir fait ses preuves), on ajouterait volontiers: islamophile, écologique (tendance antispéciste), adepte du retour à la nature et de la décroissance, et tout à la fois, il va sans dire, contre le réchauffement climatique et les centrales nucléaires. À charge pour les politiciens qu’il vomit (du moins, ouvertement), et les scientifiques, qu’il méprise, de dépasser les contradictions et de régler les problèmes.

Soixante ans plus tard, rien n’a beaucoup changé, on le voit dans l’artistique attitude, tant le portrait qu’en fait Montale est tout aussi cinglant qu’intemporel. 

Dans le premier texte qui donne son titre au recueil, on trouve une non définition de la poésie. Dans le deuxième qui se lit comme une fable grinçante, intitulé Un poète national, on a une version communiste de la chose, qui n’est pas sans rappeler, par certains aspects, la version belge. L’intellectuel décline une liste d’attributs de l’intellectuel (moyen). On y retrouve ce double aspect déjà cité consistant pour l’artiste à vouloir se démarquer de la plèbe tout en sollicitant les deniers publics.

L’intellectuel n’arrive pas à vendre ses livres et demande l’intervention de l’Etat.

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Le portrait du peintre n’est pas moins accablant.

Le peintre n’a rien dit. Mais il a délégué tout jugement à une clique de gens supposés compétents dont il accepte les leçons et le jugement. Le peintre peint par délégation, peint la pensée des autres.

Le peintre a trois voix : stylisation modérée du réel, réalisme figuratif ou photographique et peinture abstraite. Il juge opportun de les exploiter toutes les trois, en divisant son activité en étapes ou « période ». Il espère ainsi que l’une ou l’autre de ces trois périodes lui procurera la faveur de ceux qui fabriquent l’opinion publique.

Le peintre découvre avec stupeur que  son coiffeur, son tailleur, sa concierge peignent mieux que lui. Ce sont des peintres du dimanche, les seuls qui possèdent une technique authentique, à une époque qui a détruit la technique académique, transmissible.

Le musicien a aussi droit à quelques saillies.

Notre époque est démocratique et n’admet pas une musique où certaines notes pourraient en dominer d’autres. (…) Cette poussière sonore réalise la vraie démocratie musicale, la civilisation de masse engendre légitimement la musique sérielle, et s’y opposer  est la preuve d’un esprit incurablement réactionnaire.

Dans l’article consacré au chanteur, on y savoure ces passages :

Le chanteur n’est pas moins vaniteux que le compositeur et le chef d’orchestre, mais sa vanité est beaucoup plus naïve et voyante. Tout compte fait, c’est un modeste. Il meurt en serrant sur son sein un autographe du grand Leoncavallo ; aucun compositeur ne mourra en serrant sur son sein une photo du chanteur.

Le chanteur hérite du nom (pas la voix) de son père  et même de son grand-père. Et souvent il s’appuie sur le nom dont il a hérité. Tant il est vrai qu’on chante avec tout sauf avec sa voix.

Comme il est signalé dans la préface, le poète Montale s’affirme ici comme un excellent prosateur et, qui plus est, un fin pamphlétaire. À ceux qui penseraient que de tels constats auraient dû lui fermer à jamais les voies de la plus haute reconnaissance littéraire, précisons qu’en 1975 l’Académie suédoise lui remettra le Prix Nobel de littérature.  Eugenio Montale est décédé en 1981 à l’âge de 84 ans. 

Éric Allard

 

La_poesie_n_existe_pas.jpgLe livre sur les site de Gallimard

Poèmes d’Eugenio Montale sur Babelio

 

 

 

TOUJOURS AUSSI JOLIE de CARINE-LAURE DESGUIN

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Une ville, un amour

De retour à Charleroi après dix ans passés à New-York, Virginia, qui occupe un appartement situé place Buisset, croit revoir son ancien amour, Marcus, sur une des photos prises par elle la veille à la gare de Charleroi-Sud.

Mais Marcus est mort, peu avant son départ, et enterré. L’obsession de Marcus est-elle le signe qu’il ne serait pas décédé ou bien qu’il demeure indéfectiblement vivant en elle ?
Elle rencontre bientôt Serge B., le bibliothécaire de la Bibliothèque M. Yourcenar, témoin de leurs amours passées… qui va répondre à ses interrogations.

 » La vie prend de ces tournants parfois, comme c’est étrange. Virginia ressent en elle de grands remous et elle pressent, comme si des milliers d’antennes plantées dans son corps faisaient écho avec l’univers en entier, que des changements surviendront bientôt dans sa vie. Un nouvel amour? Qui sait? Après tout, être fidèle à un fantôme comporte des avantages mais aussi, hélas, des inconvénients. Parfois, le soir, la solitude est écrasante. Elle se dit que finalement, ces photos insolites viennent pimenter son destin, que rien n’arrive par hasard, que ce hasard n’existe pas, qu’il n’est que le reflet de nos pensées. « 

Cela se passe au printemps 2016, pendant la transformation de la Ville Basse, fort bien rendue, quand un vaste projet architectural reconfigure tout un quartier, éliminant par ailleurs le bâtiment ayant abrité le fameux Cabaret-Vert où s’est arrêté Rimbaud, dans son périple de 1870, pour savourer un jambon-beurre. 

Le chantier du futur centre commercial creuse un gouffre qui génère son lot d’amertumes, suite aux démolitions, et d’incertitudes, quant à l’avenir de la cité. 

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Carine-Laure Desguin est coutumière dans ses fictions de ces ambiances citadines, de ces portraits de villes, de ces histoires d’amour improbables autant qu’idylliques, du conflit entre marginaux et notables, entre défenseurs de la modernité (des idées, des comportements) et tenants du passéisme.

Ici, le lieu participe de l’état d’entre-deux où est plongée l’héroïne de l’histoire. On peut penser que l’amoureux disparu, qu’elle croit revoir, est le Charleroi d’hier qui se meurt. La question, le suspens réel consiste alors à savoir si la ville, elle, renaîtra de ses cendres au sein des nouvelles constructions, et si la greffe va prendre? Il est certain que cette interrogation ne trouvera pas aussi vite réponse que celle concernant, dans la fiction, l’existence de Marcus et la reprise de l’amour… Mais c’est aussi ce qui donne à ce récit bien mené valeur de métaphore pour l’avenir de Charleroi ou de toute autre ville soumise à un semblable réaménagement urbain.

Éric Allard 

 

Le livre sur le site d’Edilivre + extrait

Le blog de CARINE-LAURE DESGUIN

CABARET-VERT par ABLAZE sur un texte de Carine-Laure Desguin et une partition musicale d’Ernest Hembersin