PHILIPPE LEUCKX, PRIX PLISNIER pour L’IMPARFAIT NOUS MÈNE paru chez BLEU D’ENCRE

Après avoir été attribué à des écrivains hennuyers tels que, entre autres, Charles BertinAchille ChavéeMarcel MoreauClaude BauwensYves NamurLiliane WoutersFrancis DannemarkJean LouvetClaude Haumont, Rémi BertrandFrançois Emmanuel, Françoise Houdart, Carl Norac et Daniel Charneux,  le PRIX PLISNIER a récompensé hier à la Maison Losseau de Mons PHILIPPE LEUCKX pour L’IMPARFAIT NOUS MÈNE paru en 2016 chez BLEU D’ENCRE, la maison d’édition dinantaise de Claude DONNAY.

Un prix qui vient couronner, dans sa région, l’oeuvre d’un des meilleurs poètes francophones.

 

 

L’IMPARFAIT NOUS MÈNE, Bleu d’Encre

Trouées de mémoire

Philippe Leuckx écrit cette heure entre chien et loup où le temps s’allège, dépose les armes du jour pour lire la paix dans la lenteur des visages,  où ce peu de ciel en nous s’allie à la rumeur de la ville, où le temps prétend à la beauté…

C’est l’heure de la journée où l’enfance pousse ses souvenirs, où, à la faveur du vent du soir, le cœur resserre ses branches

Le corps placé entre jour et nuit est aspiré par le passé où l’imparfait nous mène.

On est en retard sur soi. On y laisse des parts d’ombre.
Il s’agit alors, tel un marin sous la menace du crachin, de mener son embarcation, en se servant de tel mot (qui) lève et sert notre mémoire, sans prêter le flanc au chagrin, sans verser dans le passé. C’est tout un art de l’esquive et de la maîtrise du vent.

De temps à autre, quelque chose échappe, écrit le poète.

Il s’agit tout autant de répondre aux questions que posent l’arbre, le vent au sujet de nos racines propres, de remonter sans s’égarer à la source de son propre sang.

 

Image associée

 

À mieux lire notre passé, comprend-on, l’avenir sera plus lisible, on verra mieux le temps qu’il reste comme si le fond de ciel s’aiguisait à force d’être lu. Pour réussir à goûter l’aube sans souci de nuit…

Dans la seconde partie du recueil, le sang court et les poèmes s’allongent, les vers font place à des phrases, la narration s’immisce à la vue des photos à la sépia corrodée d’un vieux grenier. Mais c’est la même langue du souvenir qui est travaillée pour dire la terre des parents, ou par exemple le prosaïsme de « l’incompréhensible bagarre entre deux compères » dans le compartiment d’un train de nuit qui nous rappelle la violence journalière, enfouie…

C’est dans la terre que le narrateur cherche la lumière.

Sur les lieux de l’enfance, le souvenir prend forme humaine et visages familiers.

Alors le monde s’éclaire de ces trouées de mémoire.

Tout reste à vivre, à relire.

Philippe Leuckx parle la langue de la poésie, propre à chacun de nous, à quelque profondeur qu’on l’y a laissée. Il faut savoir y revenir, quitte à abandonner pendant cette plongée le langage parlé, tout fait, celui des actualités et des superficialités du cœur. Si on saisit ce temps, on apprend sur soi, on lit dans son propre cœur comme dans un livre ouvert. De Philippe Leuckx évidemment.

Éric Allard

Résultat de recherche d'images pour "philippe leuckx l'imparfait nous mène"

Le recueil sur le site de BLEU d’ENCRE

Philippe LEUCKX sur Wikipedia

Les livres de Philippe LEUCKX sur Espace Livres & créations 

L’article du Carnet et les Instants 

 

Publicités

LA TRILOGIE DE NATHALIE LÉGER chez P.O.L.

par ÉRIC ALLARD

 

Image associée

TROIS FEMMES PUISSANTES

En trois livres, plus un (consacré à Samuel Beckett), publiés en l’espace de dix ans, Nathalie Léger a écrit une trilogie de la femme moderne, au tournant de deux mondes, en quête un modèle. A cette fin, ses représentantes les plus emblématiques en passent par l’art plus que par la militance qui s’appuie toujours sur des mots d’ordre et des raccourcis de pensée.

Les trois femmes dont parle les livres de Léger utilisent des médias intiment liés à leur chair, à leur expérience : la photo, le film ou la performance. Toutes, d’une certaine façon, y perdront leur vie propre, s’effaceront à titre personnel dans cette expérience risquée, impersonnelle, en cherchant à habiter une autre elle-même. De manière semblable, s’appuyant sur l’expérience malheureuse de sa mère pour la réparer, comme elle dit, Nathalie Léger use d’une forme hybride de récit qui tresse plusieurs fils narratifs. Au confluent de la sociologie, de la critique et de l’autofiction, Léger tente un nouveau genre, en guise de porte-voix à une sensibilité nouvelle, à l’œuvre dans un corps désentravé, encore incertain, à l’affût de formes neuves pour en rendre mieux compte. Et fait œuvre utile.

 

LA ROBE BLANCHE  (2018, P.O.L.)

Résultat de recherche d'images pour "la robe blanche léger editions POL"

La performance d’une vie

Dans La Robe blanche, Nathalie Léger, que j’ai découverte voici dix ans avec L’Exposition (et qui a publié entre-temps, Supplément à la vie de Barbara Loden et Les vies silencieuses de Samuel Beckett), enchevêtre deux liens, deux lignes de force pour démêler un nœud, personnel, secret, lié comme tout nœud/nombril à la mère en particulier et à la condition féminine en général. Condition féminine que l’auteure n’a cessé d’interroger dans ses écrits depuis dix ans.

Elle le fait, d’une part, en cherchant à comprendre les motivations qui ont poussé Pippa Bacca, nièce de Piero Manzoni décédé à seulement 30 ans, à se rendre de Milan à Jérusalem en robe de mariée, et d’autre part, en écrivant pour sa mère qui a enduré une procédure de divorce éhontée comme il y en avait encore il y a une quarantaine d’années.

Pippa Bacca paiera de sa vie sa performance artistique, elle mourra à 33 ans après viol et strangulation en Turquie des mains d’un père de famille qui ira jusqu’à filmer ensuite, ironie de cette histoire, le mariage de sa nièce avec la caméra dérobée à sa victime.

Quant à la mère de la narratrice, elle lui saura gré d’avoir, par ce livre, rendu justice, à la façon de Svetlana Alexievitch (avec sa collecte des témoignages de femmes ayant vécu la guerre), à sa douleur, à son sentiment d’avoir gommé la vexation commise par la société, le système judiciaire à son endroit qui, non content qu’elle ait été l’offensée, et, s’appuyant sur des témoignages éhontés, l’a jugée pour carence maternelle (mais tout en lui confiant la garde des enfants). Comme Bippa Bacca voulant sauver l’espèce humaine de la violence  par son geste, la narratrice a voulu, comme elle l’explique en interview, sinon « rendre justice », « dire le juste ».

Si Nathalie Léger écrit des livres, c’est pour nuancer un propos, creuser une question, une inquiétude personnelle et la rendre sensible, intelligible par le lecteur, non pas pour clore un chapitre, fermer un sujet, ce qui est le propre, on le sait, des mauvais écrivains avides d’ordre, de formes éculées, pour appuyer des sentiments communs sur des faits établis.

« Et j’ai dit aussi qu’il était normal que la description d’objets complexes soit complexe , cela tient aux sentiments, il y en a même  qui appellent ça de littérature, car on ne peut pas tout simplifier, ai-je dit en préambule, et n’allez pas croire qu’un sujet, un verbe et un complément ne puissent pas être à eux seuls d’une effroyable complexité…  »

Ainsi, quand on lui demande ce qu’est une performance (artistique), elle dit ne pas savoir et se limite à donner des exemples qui font sens (ou non) ou qui, en tout cas, suscite la réflexion, font aussi « se rappeler », faire retour sur soi. Parmi les performers nommément cités qui se sont mis en danger, il y a Yoko OnoMarina Abramovic, Marie-Ange GuilleminotNiki de Saint-PhalleCarolee SchneemannJana Sterbak, toutes des femmes.

Un petit livre blanc pour laver l’honneur des femmes salies par des siècles de soumission.

 

SUPPLÉMENT A LA VIE DE BARBARA LODEN (2012, P.O.L.)

Résultat de recherche d'images pour "supplément à la vie de barbara loden POL"

Le film d’une vie

Chargée de la rédaction d’une notice pour un dictionnaire du cinéma, Nathalie Léger, convaincue que pour en écrire peu il fallait en savoir long, se met en quête d’informations sur son sujet, Barbara Loden et le seul film qu’elle a réalisé : Wanda.

Un sujet qui va vite résonner avec ses interrogations personnelles et avec l’histoire de sa mère qui court en filigrane du livre. La mère de la narratrice lui demande d’ailleurs quelle est l’histoire de ce film qu’elle va nous raconter par fragments. Une femme fait coïncider sa propre histoire à travers celle d’un autre. Sauf que, lorsqu’on creuse, contextualise, met en relation, cela se complexifie vite et déborde de tous les cadres fixés, de tous les genres recensés.

Nathalie Léger réussit à mettre la main sur une coupure de presse de 1960, rapportant le fait divers d’où est tiré le film de Loden. Le film (qui n’a d’ailleurs connu aucun succès lors de sa sortie en 1971) est une sorte d’anti- Bonnie and Clyde (1967) où Loden interprète une Bonnie triste, désoeuvrée, alors que la Bonnie du film de Penn est interprétée par Faye Dunaway qui joua d’une certaine manière le personnage de Barbara Loden dans L’Arrangement (1969) de Kazan (qui fut son mari), tiré de son roman. A-t-elle voulu, piste non envisagée dans le récit de Léger, donner le contre-pied du film qui fit la renommée de Dunaway (qui avait d’ailleurs été sa doublure en 1966 plus tôt dans une pièce de Miller sur la vie de Marilyn) et lui a d’une certaine façon soufflé le rôle de sa vie. On le voit, les connexions, bifurcations, influences sont plurielles quand il s’agit de détailler les jeux de liens entre personnes et événements.

Nathalie Léger se rendra au Connecticut et en Pennsylvanie sur les lieux du tournage où une étonnante rencontre avec un ami de jeunesse de Barbara, Mickey Mantle, rival de Di Maggio à sa grande époque, nous vaut la plus belle (et longue) phrase*, proustienne en diable, du récit.

Léger prend ses distances avec les mouvements féministes historiques. Si elle met au centre de ses préoccupations la condition féminine, elle le fait du point de vue de la femme dans le désarroi, contrainte, dont la principale difficulté va consister à s’opposer par un non, même timide, même peu assuré à la volonté du mâle.

« En 1970, à la sortie du film, les féministes ont détesté Wanda. Elles ont durement critiqué Barbara Loden. (…) Elles voyaient dans Wanda une femme de l’assujettissement, incapable d’affirmer son désir, qui ne portait aucune revendication, ne créait même pas de contre-modèle militant, pas de prise de conscience, pas de nouvelle mythologie de la femme libre. Rien. »

Dans ce livre, Nathalie Léger ne résout rien, ne conclut pas. Elle interroge à travers ce livre les genres littéraires et cherche un objet littéraire apte à rendre compte de la complexité des choses de façon la plus juste et la sensible possible et se demande C’est quoi, raconter une histoire. Ce récit, comme les autres de la trilogie, suggère une alternative, développe une possibilité dans la ligne de celles précédemment données.

Disponible aussi en poche dans le collection Folio

 

 

L’EXPOSITION (2008, P.O.L)

Résultat de recherche d'images pour "l'exposition POL nathalie léger"

L’image d’une vie

Qu’est-ce qui va pousser la Comtesse de Castiglione, née à Florence en 1837, arrivée en France à l’âge de 18 ans et reconnue comme une des plus belles femmes de son temps (sa mère s’écriait en l’embrassant : « J’ai engendré un chef d’œuvre »), à venir poser régulièrement pendant 40 ans chez le même photographe, Pierre-Louis Pierson, de 1856 jusqu’à sa mort en 1899 à l’âge de 62 ans.
On a collecté près de 500 photos d’elle, c’est la femme la plus photographiée de son temps.

Pourquoi l’auteure va s’intéresser aux portraits de cette femme vue en couverture d’un catalogue et va se renseigner sur elle alors qu’elle prépare une exposition qui doit avoir comme objet les ruines. « On ne peut pas photographier un souvenir mais on peut photographier une ruine » écrit-elle lorsqu’elle cherchera les vestiges du Palais des Tuileries. Elle raconte à demi-mots que cette femme lui rappelle Lautre, en un mot, celle que sa mère ne pouvait nommer autrement parce que c’était la maîtresse de son mari, du père donc de Nathalie Léger: « J’ai été glacée par la méchanceté d’un regard, médusée par la violence de cette femme qui surgissait dans l’image… Sur le trajet un peu sinueux de la féminité, le caillou sur lequel on trébuche, c’est une autre femme. »

Mais les premières photos qu’elle voit la déçoivent.
« Elles sont ternes. Et elle les imaginait luisantes, vivantes, révélatrices d’une présence… Ce corps surexposé, cet entêtement à ne pas se satisfaire de soi, cette obstination à revenir toujours à soi, à cette petite portion de visage, à ces postures. » On y voit, dit-elle, une femme qui porte le deuil de son corps. Mais plus tard, elle rencontre des photos qui révèlent quelque chose de l’ordre de l’apparition. Surtout quand elle montre l’humiliation de cette femme, la défaite, la ruine (on y revient): « C’est la défaite et l’abandon qui permettent de comprendre. »

Pour l’auteure, la photographie, ce sont ces albums qu’elle feuilletait avec sa mère et, ce qui la fascinait, c’était sa mère enfant aux côtés d’une mère dominante, les photos déchirées de l’enfance de la mère où il manque un homme, où un homme a été raturé. Mais aussi la première photo d’elle enfant qui fait écho au souvenir d’un miroir qui se trouvait dans le placard de sa chambre et qui lui renvoyait à l’improviste son propre reflet.
« On tombait brutalement sur son propre visage (…) soi-même pétrifié de se trouver là avant même de s’être reconnu, inconnu, s’égarant dans son propre regard, dépossédé de ce qu’on croyait pourtant le mieux à soi ».

À un moment, elle sait que l’image de La Castiglione auprès de son chien mort (« une bouillie de chien mort dont seul l’œil intact subsiste »), est celle qu’elle cherchait : « Je ne sais pas ce qui est d’elle ou de moi. Toute ma peur de ces photographies vient de là, de là tout l’effroi devant cette femme, devant l’horreur d’être dissimulée sous tant de masques et de feintes puis goulûment amalgamée à la mort » 

Par les différentes acceptions du mot « exposition » que signalent Nathalie Léger, on comprend qu’en enquêtant sur une femme qui ne pensait qu’à s’exposer, l’auteure expose ses propres fêlures, abandonne au lecteur l’image d’une vie à déchiffrer. Elle met l’accent sur le projet de toute exposition : « rien d’autre que de disposer un abandon en secret avec nom de chose pour sujet. Le principal objet de l’image, c’est soi vu ou regardant, guettant l’inexorable trace de notre passage avant disparition. »

Un livre qui interroge notre rapport à l’autre et à soi quand l’autre s’affiche de manière compulsive en tant qu’image.

E.A.

______________________________

* Phrase extraite de Supplément à la vie de Barbara Loden

« Le pire, ce sont les mots, c’est la lenteur, dit-il en sirotant sa canette, la concentration qu’il faut pour trouver ce qui va ensemble, l’assemblage d’une seule phrase, je ne savais pas que former une phrase était si difficile, toutes les manières de la faire, même la plus simple, dès que c’est écrit, toutes les hésitations, tous les problèmes, comment décrire le trajet d’une balle ? j’y ai passé des heures, mes amis me disaient, vas-y, détends-toi, raconte les virées, les trophées,  les histoires du club, les alliances, les rivalités, la folie en vielle, les jours de match, et toutes les filles que tu as eues, et ta maison, et le respect pour ta femme, et l’amour des gosses, mais moi je voulais décrire le trajet d’une balle, l’air, le froissement de l’air, l’espace, le trou que la balle fait sur le fond, la forme et la déformation quand elle m’arrive dessus, et son tracé exact, quand elle repart, celui que je conçois en esprit un millième de seconde avant de frapper, après je ne la regarde plus, je suis déjà parti, je ne la regarde pas, je la surveille, c’est autre chose, voilà ce que je voulais raconter, et la foule, la masse qu’elle fait lorsqu’elle a le souffle coupé, je voulais raconter ce qui était en plus et je voulais raconter ce qui manquait, j’ai lu d’autres écrivains pour voir comment ils faisaient, j’ai lu Melville et Hemingway, je ne pensais plus qu’à ça, et c’est alors que la petite amie d’un de mes fils qui faisait des études au département de littérature française de New York University m’a traduit une phrase d’un écrivain qu’elle étudiait, quelque chose comme : «  Les yeux de l’esprit sont tournés au-dedans, il faut s’efforcer de rendre avec la plus grande fidélité possible le modèle intérieur », c’est comme ça que j’ai lu, un peu, rien qu’un peu, Proust, mais je n’ai pas réussi à décrire le trajet d’une balle, et pas plus que je ne saurais décrire Barbara je ne pourrais faire revenir son esprit, d’ailleurs je ne l’ai pas connu, son esprit, je l’ai à peine aperçu à travers son corps, et encore, je le confonds peut-être avec celui d’une autre, l’air, le froissement de l’air, la déformation, la disparition et l’apparition de la sensation sur fond noir, c’est ce que je cherchais, j’aurais dû faire avec les mots ce que je savais faire avec la balle, lâcher au moment important, tenir et lâcher en même temps, Hemingway faisait ça très bien, ce qui m’a manqué c’est la détente. »

Résultat de recherche d'images pour "nathalie léger"

Le TOP 5 d’ÉRIC ALLARD

Résultat de recherche d'images pour "eric allard poésie"

 

1. CE LONG SILLAGE DU COEUR de PHILIPPE LEUCKX, poésie, La tête à l’envers

Résultat de recherche d'images pour "ce long sillage du coeur leuckx la tête à l'envers"

2. EXTINCTION DES FEUX?, DENYS-LOUIS COLAUX, nouvelles, Jacques Flament Alternative Editoriale

3. PAUL, JE M’APPELLE PAUL de LORENZO CECCHI, roman, Lilys Editions

4. CE N’EST PAS RIEN de DANIEL SIMON, nouvelles & textes brefs, M.E.O.

Ce n'est pas rien

Et, last but not least, ex-aequo donc, deux romans historiques singuliers:

5. SI PRES DE L’AURORE de DANIEL CHARNEUX, Luce Wilquin ( Prix Gauchez-Philippot et Prix Alex Pasquier 2018)

Résultat de recherche d'images pour "daniel charneux si près de l'aurore"

LUMIÈRES DANS LES TÉNÈBRES de PHILIPPE REMY-WILKIN, Samsa (Award Sabam de la catégorie Littérature 2018)

 

Notes de lectures sur Les BELLES PHRASES sous l’appellation LU ET APPROUVÉ

Notes de lectures sur CRITIQUESLIBRES.COM (sous le pseudo de Kinbote, personnage de Feu Pâle de Nabokov)

 

 

MAISONS HABITÉES et UNE CHÈVRE LIGURE À ISCHIA de PHILIPPE LEUCKX

Lectures d’Éric ALLARD

+++

MAISONS HABITÉES 

PHILIPPE LEUCKX

Bleu d’Encre

Résultat de recherche d'images pour "maisons habitées leuckx bleu d'encre"

Philippe Leuckx a partagé en deux sections son nouveau recueil paru dans la belle édition de Bleu d’Encredépliant ses vers en phrases et ramassant ses phrases en vers au gré de son écriture ultrasensible qui dit la prose des villes et la poésie de la campagne. L’écriture, chez Leuckx, rameute le souvenir et le passé revient comme une rumeur.

Si les voix se perdent dans les creux, je gravis leur silence.

Dans la première partie, J’assume mes greniers (quel belle formule !), c’est le domaine dévolu plus à l’air, à l’avenir, à l’envol tandis que, dans la seconde, intitulée La maison, les gravats, le poète rend davantage compte de l’effondrement, du retour à la terre et de l’attachement à hier.

J’assume mes greniers d’enfance

Poussière frelons trésors

Par la lucarne vers les jardins

Racines et ramure, dirait-on d’un arbre.

Ma poésie je crois a puisé à la terre natale (…) ma poésie vient de cet enfant-là.

Mais la pluie n’est jamais loin, elle est la part menaçante de l’air, la part du ciel qui, en s’égouttant, nous atteint, nous déplore.

La pluie intruse est entrée jusqu’au vif  de nos veines. Avec le sang imbu de notre pauvre passé.

C’est donc sous le signe de la verticalité que s’inscrit cette nouvelle aventure du poète alors qu’il nous parle plus souvent d’espace, d’étendue déclinée en villes et en fleuves. Ou bien il resserre son point de vue, modifie sa manière. Tous le composants de l’habitation, fenêtres, grenier, murs sont (ré)animés sous sa plume pour révéler un nouveau pan d’intériorité.

Dans la seconde partie, la maison se fait tombe, enfonçant la terre natale dans la langue maternelle, remet au jour les sensations ensevelies, ranimant le souffle des êtres qui l’ont habitée et qui l’enchantent désormais. Avec, de même, la lumière pour faire briller les langueurs.

La maison, par le fait même, qu’elle protège, dissimule, est ce lieu où se déploie l’intime, où elle joue à plein, se découvre. Où tombent les masques, la chair du sentiment apparaît.

Une maison qu’incendie tout regard

Elle est là à broyer le noir des combats

La pleine mesure des peines

Engrangées

La poésie de Leuckx qu’on pourrait dire feutrée, chuchotée, ne ménage pas les ardeurs, les cris étouffés, les blessures à vif.

Les enfants pelures d’orages sont griffés de partout ; à la lente venue des nuit, le cœur mêle à l’effroi / toutes nos couleurs.

Le baume voisine avec la blessure ; le souvenir est onguent et plaie. Le poème, ce couteau qui taille dans la langue, entame une part du poète. Si le miracle a lieu, si le poème apparaît, il n’est pas sans sacrifice chez son auteur : l’exercice de la poésie est à ce prix.

Tu recueilleras la moindre trace

L’objet sauvé des joues d’un enfant au jouet

Le plus petit sang d’âme

Qui révèle au grand jour

Sa douce mesure de miracle.

Philippe Leuckx, Maisons habitées, Bleu d’encre, 38 p., 10 €

Le recueil sur le site de BLEU D’ENCRE

 

Résultat de recherche d'images pour "philippe leuckx"
Philippe LEUCKX

UNE CHÈVRE LIGURE À ISCHIA

PHILIPPE LEUCKX

Encres vives (Collection Lieu)

Je me défends du chagrin

Comme le ballon d’un enfant

Pousse devant lui

La vie toute simple

Il n’est rien de plus facile

Que de suivre un chemin d’eau

Ou d’herbe sèche

Comme une chèvre

Ligure

Qui s’égare

À Ischia

Philippe Leuckx est là, tout entier, dès l’entame de ses recueils, avec l’infini nuancier de son écriture, qui scrute, glane et rend tous les degrés de la nostalgie. Ici, à Ischia, il s’attache à une chèvre qui a des syllabes de laine et à la peau qu’éclaire l’été, et qui enseigne la douceur.

C’est une chèvre de toujours / ligure entêtée. Comme le poète, elle se nourrit de temps
et partage avec l’air / le bleu des fonds.

Comme le poète, son chantre, elle est celle qui connecte l’air à la mer, la terre à cette flamme qui ne cesse de l’allumer, de l’animer.

On porte le feu au cœur du monde, on attise la colère, on fend des espérances…

 

Le feu est lié au sang, à la blessure ; il est source de vie et de lumière. Pour y recourir, alimenter la flamme, il faut se faire petit, humble, sacrifier à la caresse de la main, au geste de la parole tendue.

le sang recommence d’alimenter, en vidant les veines.

Une fois de plus, le poète en voyage (comme déjà une dizaine de fois par le passé dans cette collection de chez Encres vives) a tiré tout le bleu de l’été (Et les mots frais sont une eau de recours). Il s’est fait dans une terre étrangère jardinier de sa langue, en accord direct avec l’enfance et en fixant le temps sur la route d’un soir, sur tous les instants qui le constituent comme autant d’harmoniques d’un son. Une fois de plus, la magie du lieu a opéré.

Et Ischia déjà s’éloigne, et la barque vers le phare.

Mais faut-il le rappeler, la critique peine à rendre toute la texture d’un texte quand il est tissé de mille liens et rayonne. Il faut lire et relire le texte, et à chaque lecture tendre l’oreille pour mieux éprouver ce qu’il te raconte de si personnel. jusqu’à ce remuement d’âme que ses mots favorisent.

Parfois, dans un livre, quelqu’un te parle à voix si basse que tu tends l’oreille pour mieux éprouver ce qu’il te raconte de si personnel. (… ) On est au cœur d’une maison (…) Le cœur sait de tout temps que c’est un cri qui vient de loin. De l’enfance et des murs chaulés.

Philippe Leuckx, Une chèvre ligure à Ischia, Encres vives, coll. Lieu,  6,10€

Le site d’ENCRES VIVES

PHILIPPE LEUCKX sur Wikipedia

Toutes les chroniques de Philippe Leuckx sur Les Belles Phrases depuis 2010

 

LE TRAQUET KURDE de JEAN ROLIN (P.O.L.)

Résultat de recherche d'images pour "jean rolin le traquet kurde"

Le traquet kurde, qui sert de motif et de point de départ à ce livre « se reproduit à partir du mois d’avril dans une zone montagneuse courant du sud-est de la Turquie à l’ouest de l’Iran, laquelle correspond assez exactement à la zone de peuplement kurde. »  Ce qui a attiré l’attention de Jean Rolin, ex-grand reporter et formant avec son frère Olivier une des fratries littéraires les plus fameuses de la littérature française, c’est la découverte en 2015 d’un traquet kurde au sommet du Puy de Dôme, trois mois après qu’une milice kurde a repoussé avec l’aide de l’US Air force une offensive de l’Etat islamique contre la ville de Kobané.

Résultat de recherche d'images pour "jean rolin"
Jean Rolin

Ce périple qui va mener Rolin, historiquement, du XIXème siècle à nos jours et, géographiquement, de la Normandie sur les lieux mêmes de l’habitat du traquet, raconte aussi les collusions que n’ont pas cessé d’entretenir, surtout en Grande Bretagne, l’espionnage et l’ornithologie, ce qui nous vaut des portraits de quelques ornithologues fameux aux destinées aventureuses tels que les extravagants Meinertzhagen ou John Pilby plus espions que diplomates qui tuaient, cela dit, l’objet de leur admiration plutôt que les cocher, comme c’est pratiqué de nos jours.

À ce propos, Rolin écrit : «  Si la relation qu’entretient l’ornithologie avec la guerre, l’espionnage ou la diplomatie est illustrée par de nombreux exemples (…) est l’un des rares où elle se conjugue avec le meurtre. »

Résultat de recherche d'images pour "jean rolin le traquet kurde"
Le traquet kurde

Dans ce récit qui, pour partie, se situe dans une des régions les plus géopolitiquement sensibles de ces dernières années, jamais l’auteur, qui ne se départit d’un flegme littéraire tout britannique, tenant à distance respectueuse l’objet de son observation, ne se permet de considérations politiques même si on comprend qu’il défend, via le traquet traqué, la cause du peuple kurde. Aucun avis, aucune considération personnels, de ceux qui font les mauvais écrivains, du moins dans l’exercice romanesque, n’est ici exprimé.

Un récit tonique, donc, servi par une écriture minutieuse et volontiers digressive qui fait de ses doutes une arme de précision et nous transbahute d’un lieu à un autre, d’une époque à une autre, sans qu’il y paraisse.

Ce livre, qui est un des derniers édités par Paul Otchakovsky-Laurens, a été récompensé du Prix Alexandre-Vialatte.

Éric Allard

Le livre sur le site de P.O.L.

JEAN ROLIN sur le site de P.O.L.

François BON présente quelques livres de Jean ROLIN

 

ASYMÉTRIE de LISA HALLIDAY (Gallimard)

Résultat de recherche d'images pour "lisa halliday asymétrie editions gallimard"

 

Lisa Halliday a attiré l’œil de la critique, lors de la rentrée littéraire dernière, par son premier roman qui rapporte de manière romancée la liaison qu’elle a entretenue dans les années 2000 avec Philip Roth. Le livre est sorti aux Etats Unis trois mois avant le décès du grand écrivain.

Cela constitue la première section du livre, et la plus longue, titrée Folie, et qui décrit de façon assez sage une liaison entre un auteur nobélisable, Ezra Blazer, en proie à des ennuis de santé dus à son âge, qui se félicite journellement d’un certain nombre de pages écrites, l’appelle en numéro masqué, la convie à faire ses emplettes et d’une jeune femme prénommée Alice (clin d’œil à l’œuvre de Lewis Carroll) travaillant dans le milieu de l’édition… Cette première section qui débute comme un conte et qui se nourrit de détails, selon le conseil de l’écrivain, finit toutefois par ennuyer.

La deuxième partie, écrite à la première personne, paradoxalement plus intériorisé et intitulé Furie, fait le grand écart avec la première car elle raconte le périple d’un ingénieur Irakien vivant aux USA depuis longtemps et bloqué à l’aéroport d’Heathrow dans des tracasseries sans fin. Il veut rejoindre son frère dans l’Irak déstabilisé par l’invasion américaine du début des années 2000…

Image associée
Lisa Halliday 

Le contraste avec l’insouciance revendiquée de la première partie est flagrant mais rien ne relie en apparence les deux premières parties comme arrêtées, fixées dans le temps. Virginie Bloch-Lainé sur le site de Libération parle d’échec à propos de cette seconde partie qui donne pourtant tout son poids et son mystère au roman.

La troisième rapportant l’interview à la BBC du grantécrivain quelques années après sa liaison à la BBC et l’épisode irakien dans une émission consacrée aux préférences musicales de l’invité. C’est un modèle d’entretien fictif (qui peut se lire indifféremment de la première section) dans lequel l’invité peu à peu se confie tout en essayant, comme Roth était coutumier du fait, de séduire la journaliste et l’occasion d’un passage en revue de choix de morceaux musique classique d’excellente tenue.

Pour conclure, un livre qui, par sa construction forcément asymétrique, fait se poser des questions sur la nature des choses, du monde et du statut de l’écrivain et qui démontre les facultés de Lisa Halliday d’écrire dans des genres différents en faisant résonner des modes de récit divers n’est pas sans rappeler le meilleur Roth qu’elle a connu intimement et qui, après leur liaison, confie-t-elle dans une interview ou l’autre, est devenu un de ses plus fidèles amis.

Éric Allard 

Le livre, traduit de l’anglais par Hélène Cohen, sur le site de Gallimard

 

MON PÈRE, MA MÈRE ET SHEILA d’ÉRIC ROMAND (Éd. Stock)

Résultat de recherche d'images pour "mon père ma mère et sheila eric romand"

 

Le premier récit d’Eric Romand emprunte, pour la forme, aux travaux d’Annie Ernaux. Économie de moyens pour un maximum d’expressivité. Il nous retrace un milieu social populaire et une époque, celle, surtout, des années 60 et 70 en France où la chanteuse Sheila était coutumière des émissions de variétés. Mais on comprend vite que cette écriture blanche, sans le moindre pathos, n’est pas qu’une forfanterie de l’auteur.

Son orientation sexuelle non conforme est devinée, raillée très tôt par un père volontiers coureur, qui l’affuble de sobriquets peu amènes tels que la pisseuse (car il urinera tard au lit) ou bien tata, va le conduire à une vie de dissimulation. Tant sur ce point que sur celui du registre des émotions et des goûts propres à un adolescent plus attiré par les garçons que les filles, par Sheila que par Deed Purple, par le fait de parler chiffons que sport et qui ne veut toutefois pas se dissocier trop tôt de ses semblables et fait mine d’épouser leur mode de vie conformiste. Ainsi, Romand nourrit pour la figure de Sheila moins du désir qu’un sentiment d’identification. Il voudrait pouvoir revêtir les tenues de l’artiste. Son désir, par ailleurs de porter une robe à tout prix est à la fois cocasse et poignante.

Les relations avec son père ne s’arrangeront pas avec les années. Il ne pourra éprouver une forme de compassion pour son père que longtemps après la mort brutale de celui-ci qui, on peut le conjecturer à la lecture du livre, sera mort de n’avoir pas pu exprimer clairement ses choix de vie et d’une difficulté à s’épancher comme à se confier.

Par l’écriture, de ce récit, notamment, Éric Romand parvient à rompre le cercle du non-dit qui entravait les liens sociaux de sa famille, de son milieu. Mon père, ma mère et Sheila a ouvert une brèche que Romand n’est pas près de refermer et qui va lui ouvrir, à coup sûr, d’autres perspectives littéraires et humaines.

Éric ALLARD

Le livre sur le site des Editions Stock

 

Éric Romand et Sheila à On n’est pas couché