MAISON MÈRE de PHILIPPE COLMANT (Bleu d’Encre) / Une lecture d’Eric ALLARD


L’enfance retrouvée

Le titre du recueil de Philippe Colmant m’a fait penser à Maisons habitées de Philipe Leuckx (chez le même éditeur) qui signe d’ailleurs la préface du présent ouvrage écrit en vers hexamètres, ce qui assure un cadre souple au poète pour lui venir ciseler ses images.

La maison mère, c’est celle de l’enfance, une maison entre les murs desquels la nostalgie vient trouver refuge, faire provision de souvenirs, se révélant une source permanente, jamais tarie, qui autorise à poursuivre le cours d’une existence.

Cela commence par la naissance à une « vie en noir et blanc », « sur le tard / tombé avec la neige », un dimanche soir d’hiver,

Au départ, tout était
Musique sans paroles.
Puis sont venus les mots
Jusqu’à la rhétorique.

J’ai mesuré plus tard
L’urgence du silence.

Guère d’épanchement toutefois, d’anecdotes saillantes ; les parents, la grande soeur sont évoqués, telles des âmes bienveillantes destinées à ne jamais disparaître d’entre les murs de la demeure familiale.  

Le feu qui craque, le grincement de la porte du grenier, le crépitement de la pluie sous la tabatière composent un  « douillet vacarme », que tout le monde entend, a perçu un jour… On le voit ici, le poète est celui qui sait trouver les mots pour universaliser une expérience personnelle, un affect, la faire résonner comme jamais encore.

Au fil de la lecture, on lit que « la maison a vécu / et embarqué pour l’ombre […] Elle s’est effondrée ».

Pas « le puits et sa margelle / pris de mousse et d’ennui ».

Pas l’enfance qu’elle abritait qui fait une musique au cœur du poète, innerve sa vie et « retrousse sa mémoire ».

En lisant, si justement formulé, que  « l’enfance / n’est jamais loin / à vol d’oiseau », on comprend qu’il suffit de quelques battement d’ailes dans la bonne direction du temps pour regagner son nid, avec, certes, dans son bagage, une poésie aussi sensible aux vibrations de l’être que celle-ci.


Philippe Colmant, Maison mère, Bleu d’encre, préface de Philippe Leuckx, 64 p., 12 €.

Le recueil sur le site d’Objectif Plumes


SACHA GUITRY, L’ARTICLE de GAËTAN FAUCER (Lamiroy) / Une lecture d’Eric ALLARD


Avec le numéro 23 de L’Article, cette originale collection des Editions Lamiroy au format 10 x 14 cm consacrée à des grands noms des Lettres, Gaëtan Faucer s’inscrit à la fois dans l’air du temps où les éditeurs, surfant sur la popularité de leurs classiques, cherchent à dénicher, quand ils n’en composent pas de toutes pièces, des raretés ou inédits de leurs grands écrivains, tout autant qu’il fait signe vers les supercheries littéraires tout en questionnant sur la paternité, la propriété d’une œuvre, dans le sillage d’un Borges ou bien, comme l’indique Maxime Lamiroy dans son éditorial, de Roman Jakokbson à propos de Maïakovski.

Guitry lui-même a dit : Shakespeare n’a jamais existé, toutes ses pièces sont l’oeuvre d’un autre qui s’appelait également Shakespeare. « 

Ainsi, Faucer imagine qu’il aurait retrouvé, dans une malle, comme il se doit, une pièce inédite du grand dramaturge, et aussi cinéaste d’exception, intitulée Lhomme de la situation, « une histoire drôle et agréable à regarder » dans le milieu théâtral, avant qu’on apprenne que…

Ce texte qui joue sur les ressorts dramatiques, les trompe-l’œil et les faux semblants, se veut un hommage à un maître du théâtre mais aussi de l’aphorisme, chers à Gaëtan Faucer qui, lui-même, a écrit, dans L’année des d(i)eux : Aucune vérité ne remplace un vrai mensonge.

Le présent texte nous apprend bien des choses et des anecdotes au sujet du dramaturge qui savait se mettre scène dans la vie mondaine, avec humour et un sens de la composition. Faucer met un point d’honneur à corriger l’opinion commune sur la supposée misogynie du personnage, en posant notamment cette question : « Qui a été le premier auteur moderne à offrir la femme un premier rôle ? »

Un titre et une collection à découvrir – si ce n’était pas déjà le cas !

Cet ouvrage est déjà le troisième à titre personnel de Gaëtan Faucer aux Editions Lamiroy, après Le vin, c’est divin, une nouvelle fantastique, et, cette année, L’Année des d(i)eux, un recueil d’aphorismes à déguster jusqu’à la fin 2022 et, bien sûr, au-delà.


Gaëtan Faucer, Sacha Guitry, ça rend fou la littérature, 42 p., 4€ en version papier / 2€ en version numérique.

En savoir plus sur L’ARTICLE de Gaëtan FAUCER consacré à Sacha GUITRY

LES RESCAPÉS DE L’AUBE d’ISABELLE BIELECKI (Le Coudrier) / Une lecture d’Éric ALLARD


On connait l’Isabelle BIELECKI romancière, autrice d’une trilogie autofictionnelle remarquable, et de délicieux poèmes appelés stichous. Elle est aussi dramaturge et livre ici deux pièces historiques, relatives, plus précisément, à des icônes du XIXème siècle: Arthur Rimbaud et Camille Claudel (même si cette dernière est morte en 1943, elle a produit la majeure partie de son œuvre au siècle précédent).

Il ne s’agit pas de biopics. Les deux protagoniste sont pris à un moment de leur parcours mais proches dans le temps de l’action même si situés en des lieux très éloignés puisque Le Bateau de sable saisit Rimbaud face au désert, s’adressant à une femme voilée et à sa muse, quelques temps avant sa mort survenue en 1891 et l’action de Valse nue met en scène Camille Claudel dans son atelier en 1892, lorsque sa longue liaison avec Rodin se distend, en compagnie de quatre autres personnages. 

Outre cette proximité temporelle et un destin hors du commun, Rimbaud et Claudel sont affectés d’un problème à la jambe, qui fait boiter l’une et qui sera la cause de la mort de l’autre. Les jambes sont le symbole et le moyen du déplacement alors que les deux héros des textes de Bielecki ont surtout été des marcheurs dans leur tête qui, par volonté ou par contrainte, ont dû s’extraire de la société pour donner la pleine mesure à leur imaginaire et révolutionner les formes dans lesquelles ils ont œuvré. Il faut aussi dire que Claudel est tout entière dans ses mains, par où elle travaille la glaise – ou la chair.

J’ai des mains qui refont le monde. Pas mon ventre, mes mains, répond-elle à sa mère qui l’exhorte à devenir mère à son tour.

Ils sont donc pris à un moment où un de leurs membres inférieur les lâche, immobilisés en partie ou totalement, pour, qui plus est, Camille qui finalise sa sculpture dédiée à l’amour et à la danse.

Ce figement accidentel oblige Rimbaud à se pencher sur la différence entre la réalité, figurée par Mariam, la femme voilée, et le moteur de l’imagination poétique, personnalisée par l’Ange, la muse qui n’a cessé de le poursuivre, de le tirailler et avec laquelle il voudrait bien renouer une dernière fois avant de mourir.

Au cours de ses échanges avec sa sœur, sa mère, une amie et un apprenti de Rodin venu lui apporter du charbon (l’action se passe en hiver), Camille Claudel se dévoile dans son intimité, ses rapports aux autres et au réel, sa passion pour son art et son attachement à Rodin.

Le personnage de Nicolas, l’apprenti, est comme un Rimbaud dix ans après, happé par l’idée d’aventure, la fièvre du départ, l’évasion. Il représente l’homme d’action épris d’ailleurs, de découvertes mais aussi d’affaires commerciales, ce à quoi Camille n’aspire pas, dévouée corps et âme à son art et qui en attend une sorte de rédemption.

Les seuls enfants qu’elle s’autorise sont ses sculptures.

« Je veux créer, donner la vie partant de l’âme et non par ce trou, comme vous, dans les humeurs. Jamais. Mes mains vont me sauver ! »

Notons qu’en 1893, Octave Mirbeau, après avoir vu leurs oeuvres au Salon, écrivit : « Rodin est plus scandaleux, mais Camille Claudel est plus révolutionnaire. »

La suite de l’histoire, qui déborde du cadre de la pièce, le rapt dont elle sera victime avec l’accord de sa famille pour être internée à vie, privée de sa pratique, n’en apparaît que plus dramatique et révoltant.

A la fin de son existence, le Rimbaud de Bielecki en est revenu de la vraie vie vers laquelle il a couru : « La vraie vie, je l’ai vue, touchée, elle m’a pris une jambe. Et pas un mot en échange, pas un souvenir à raconter. »

Il veut en découdre à nouveau avec l’écriture, « écrire la plus belle phrase qui soit, à faire s’arrêter le monde », même si il reconnaît qu’ « écrire est un maladie », un asservissement. Il craint autant qu’il le redoute l’emprise de l’écriture, le feu de l’inspiration.

Par ces deux textes voués à la scène, Bielecki est parvenue, sans user de citations ou d’épisodes par trop reconnaissables ou déjà traités par ailleurs, à trouver un angle de vue tout à fait singulier et propre à pointer la nature profonde et insoupçonnée de ces deux monstres sacrés, à traiter par là au plus près la problématique et l’essence de l’artiste ou de l’écrivain en prise avec le monde et ses démons intérieurs. On peut aussi inférer que, dans la mise en situation de ces deux créateurs emblématiques, Isabelle Bielecki dit beaucoup d’elle-même, de son rapport à l’écriture et à la vie.


Isabelle Bielecki, Les rescapés de l’aube, illustrations de Pierre Moreau, 4ème de couverture de Michel Ducobu, 131 pages, 20 €.

Le livre sur le site des Editions Le Coudrier

Les livres d’Isabelle BIELECKI au Coudrier


PETITES FABLES DESTINÉES AU NEANT de CARINO BUCCIARELLI (Ed. Traverse) / Une lecture d’Éric ALLARD


Avec ses Petites fables destinées au néant, Carino BUCCIARELLI adresse un clin d’œil à la Centurie de Giorgio Manganelli. Mais l’auteur de L’inventeur de paraboles appose sa touche et son univers insolite au genre de la fable fantastique.

La première fable fait surgir la création du monde d’un des naseaux d’un buffle.

« Le buffle qui créa le monde s’en prend à un autre créateur. Je me débats afin que la colère des deux ennemis ne trouble pas notre humide planète. Notre Terre a été expulsée jadis d’un de ses naseaux ; et il chérit plus que tout, parmi les myriades de galaxies, ce minuscule habitat où les humains s’agitent. Je suis l’un d’entre eux, l’un d’entre nous. […] « 

Le bestiaire de ce recueil est d’ailleurs fourni. On y rencontre toutes sortes d’animaux, dans des fonctions inédites. On y suit une panthère (marchant, une proie dans la gueule), un lion (dans la cage duquel le narrateur se réveille), un serpent (qui apparaît au narrateur comme un autre soi-même), des animaux s’accouplant, face à face comme des humains, une corneille à laquelle on parle, des moineaux qu’on dévore, un poulpe se reproduisant et qui provoque l’hilarité de l’observateur, un singe qui est un divinité, un cheval qui prend feu, un chevreuil raisonnant dans la langue des humains ou, dans la fable qui clôt le recueil, le premier lézard de la création après lequel l’ordre apparaît.

D’autres thèmes innervent l’ensemble.

L’impossible choix, les croyances, les religions (plusieurs récits bibliques sont revisités), la culpabilité, l’aveuglement et le miroir, l’emprisonnement comme la chimérique solitude, la flèche irréversible du temps, la beauté féminine et le trouble qu’elle provoque, la dialectique de la proie et du prédateur…

Le genre et l’espèce qui nous sont assignés à la naissance apparaissent comme des leurres trompant sur notre être, tout aussi indéfinissable par ailleurs.

« Je ne suis personne d’autre, voilà mon drame », déclare d’emblée le narrateur d’une fable.

À mi-recueil, une première série de huit fables, Sous la lucarne, oppose deux codétenus d’une cellule de prison au bord d’une falaise. Puis, une autre, en six épisodes, Nous roulons depuis des mois, met en scène, dans ce nouvel espace clos, un père et ses trois enfants, dont un adopté au cours d’un voyage sans fin en voiture, ou encore celui du conférencier qui perd pied face à son public…

On peinerait à trouver des éléments biographiques dans ce recueil, comme, en général, dans les livres de Bucciarelli, tant il brouille toute possibilité d’identification : ses personnages sont d’ailleurs largement déshumanisés : ils réagissent face à des situations qui nous paraissent absurdes, sans fondement (psycho)logique convenu.

Ils se vivent en électrons libres à la périphérie d’un noyau qu’ils ont désintégré. Ce qui ne les empêche pas, bien au contraire, de questionner sur la nature du cosmos et l’existence de mondes fictifs parallèles, de la possibilité d’autres êtres ou entités habitables. 

Ils s’interrogent sur tout ce qui est censé les rendre reconnaissables ou reconnaissant, les limiter à un rôle, un emploi, une charge. Par la seule puissance de leur intellect, ils ne se soumettent à aucun impératif, aucune assignation, se refusent à être le maillon d’une chaîne. Même quand leur vie est un enfer.

Comme dans un roman-fleuve, chaque récit ouvre sur un gouffre, renvoie à une source, s’échappe de son cours, multiplie les ouvertures, questionne l’infini.

Cent dix-sept fois, l’auteur de Nous et les oiseaux et Mon hôte s’appelait Mal Waldron surprend, amuse ou dérange, questionne notre quiétude de lecteur et d’être vivant.


Carino Bucciarelli, Petites fables destinées au néant, Editions Traverse, 2022, 143 pages, 16 €.

Le recueil sur le site des Editions Traverse

Le recueil sur le site des Editeurs singuliers

La lecture de Le buffle qui créa le monde par Daniel SIMON

Carino BUCCIARELLI et ses dernières publications


CASSE-TÊTE À COINTE de FRANCIS GROFF (Weyrich) / Une lecture d’Éric ALLARD



La nouvelle passionnante enquête (la cinquième déjà) de Stanislas Barberian, le bouquiniste carolo-parisien, se déroule à Liège, dans le milieu de l’urbex (exploration urbaine) et du trafic d’archives.

Cela débute par la découverte par deux jeunes gens, de retour d’un restau, du corps sans tête d’une femme à l’Observatoire de Cointe qui, bien que désaffecté, demeure, apprend-on, le siège de la Société astronomique de Liège.

Par hasard, il se fait que Stanislas Barberian, bouquiniste à Paris mais natif de Charleroi ayant fait ses études à l’université de Liège, se trouve alors dans la ville mosane dans le cadre de la rédaction d’un texte documenté pour le catalogue d’une vente d’une maison suisse sur le thème de la guillotine, comme il lui arrive d’en rédiger. On apprendra ainsi que l’histoire de la principauté est étroitement liée à celle de la peine de mort par décapitation. Ce dernier terme est à distinguer, nous apprend-on, de la décollation qui consiste à trancher la tête d’un cadavre. Distinction qui aura toute son importance dans cette affaire.

Dans ce but, il commence par rencontrer Bernard Tilkin, historien oeuvrant aux Archives de l’Etat, situé dans le quartier de l’Observatoire. Il est l’auteur entre autres d’un ouvrage qui va intéresser Barberian pour ses recherches. À l’occasion, l’historien aide la PJ dans le cadre des vol et trafics d’archives qui est une nouvelle forme de délinquance peu connue.

De fil en aiguille, Barberian va rencontrer diverses personnes : un enseignant retraité travaillant bénévolement aux Archives de l’état, l’Avocat général, le chroniqueur judiciaire de La Meuse, le commissaire chargé de l’affaire…, qui sont liées peu ou prou à l’enquête en cours pour découvrir, d’abord l’identité de la victime, puis le(s) coupable(s) de l’horrible forfait.

Le bouquiniste apportera des éléments de première importance qui vont contribuer à démêler les divers nœuds de l’affaire, tout en menant à bien le travail pour lequel il se trouve dans la Cité ardente. Partant de la tête de l’affaire, Barberian va réussir à reconstituer, si l’on peut dire, son corps entier, malgré un dommage collatéral final.

Alternant les passages informant sur des points de l’histoire de la ville et l’avancée de l’enquête, qui ménage son lot de surprises et de révélations, le récit maintient le suspense jusqu’à la fin. Fort, il va sans dire de sa carrière de journaliste, Francis Groff s’est documenté sur les domaines investis par son personnage récurrent (voir la liste des remerciements en fin de volume).

Depuis la première enquête, Morts sur la Sambre, en 2019, on prend plaisir à la compagnie de cet enquêteur amateur, fin lettré, volontiers malicieux, aimant la bonne chère et, dans cet épisode, le whisky écossais qui, avec l’ouverture d’esprit et la curiosité propres à son activité de bibliophile, apporte des éclairages inédits sur les affaire auxquelles il est mêlé et fait de plus voir sous un jour neuf les villes, une par enquête (Charleroi, Namur, Binche, Waterloo, Liège), dans lesquelles il est appelé à exercer son talent.

Une nouvelle enquête, donc, qui ravira tant ceux qui découvriront la série que ceux qui feront la connaissance de la méthode de Stanislas Barberian et la façon d’en rendre compte, dans un style clair et un rythme allègre, par Francis Groff.


Francis GROFF, Casse-tête à Cointe, Weyrich, coll. Noir Corbeau, 2022, 258 p., 19 € et 14,99 € en ebook.

Pour commander le livre sur le site de l’éditeur

À voir sur Télésambre, l’interview de Francis Groff dans une belle mise en images du roman


LE LUTHIER DE BAGDAD de LEÏLA ZERHOUNI (Lamiroy) / Une lecture d’Eric ALLARD


Affecté par la détresse de son père, qui rejaillit sur l’entente familiale, le jeune Ahmed, qui vient de fêter son douzième anniversaire, intervient auprès de monsieur Brahimi, le meilleur luthier de Bagdad, afin qu’il répare l’oud de son père qui, faute d’avoir été payé par son employeur depuis des mois, a claqué la porte de l’Orchestre philharmonique et son instrument. 

Mais monsieur Brahimi n’est plus disposé, pour une raison propre qu’on découvrira, à réparer tous les instruments. Pour sa part, Ahmed se montrera d’une grande patience et usera d’un subterfuge pour arriver à ses fins…

Le récit dédié à son père, avec en épigraphe des vers de Jacques Brel, s’inscrit bien dans la manière de Leïla Zerhouni ; il convoque Fairouz, Khalil Gibran, Mounir Bachir, « l’émir du oud ». En deux nouvelles, une aux Editions Lamiroy, une autre chez Bleu d’Encre, et un roman, Femmes empêchées (chez M.E.O.), l’autrice use de son talent de conteuse pour interroger des questions et exprimer des douleurs contemporaines.

La présente histoire résonne avec l’actualité récente de l’Irak rendue exsangue par « la guerre, l’embargo, l’Etat Islamique et la corruption ».E lle a des allures de conte oriental visant l’essentiel des sentiments et situations humains.

Une nouvelle qui montre une fois de plus la singularité de l’univers et du mode d’expression littéraire de Leïla Zerhouni et dont la lecture une fois encore enchante .


Leila Zerhouni

Leïla ZERHOUNI, Le luthier de Bagdad, Lamiroy, coll. Opuscules, 2022, 42 p., 4€ format papier, 2€ format numérique.

Pour commander l’Opuscule sur le site des Editions Lamiroy


LES OISEAUX N’ONT PAS LE VERTIGE de DANIEL CHARNEUX (Genèse) / Une lecture d’Éric ALLARD


Un champion du deuil

Philippe et Jean Berthollet sont nés dix ans après la Seconde Guerre mondiale dans les Ardennes françaises. Depuis leur naissance, ils sont Les Inséparables jusqu’au jour où le destin en décide autrement…

Le 1er avril 1968, Jean Berthollet, le narrateur, comprend que son enfance est morte. Un an plus tard, un article de Paris-Match sur deux pages, agrémenté de trois photos, marquera le reste de sa vie. Il est consacré à un homme doué d’une grande force physique qui deviendra champion d’Europe de boxe des poids lourds, José Manuel Ibar, surnommé Urtain, qui se suicidera vingt-trois ans plus tard, en se jetant du dixième étage de son immeuble madrilène.

« Peut-être qu’il trouvait un ancrage solide dans ce boxeur à qui une grande carrière souriait, ce roc capable de soulever des montagnes, cet imposant contrepoint de lui-même », écrit Jean quand il s’interroge sur les raisons de sa fascination d’adolescent pour Urtain.

Devenu metteur en scène et comédien, Jean Berthollet écrira une pièce sur la vie du héros de son adolescence, battu par Mohamed Ali mais vainqueur du Belge Jean-Pierre Coopman.

Dans la première partie du récit, le narrateur raconte son enfance avec son jumeau, et ses ascendants, surtout le grand-père Marcel, comment sa famille a vécu des pertes, avec l’idée sous-jacente, régnant à l’époque, de justice immanente censée punir ceux qui ont failli.

Jean narre aussi sa rencontre au cours Florent à Paris avec Mathilde, issue d’un milieu bourgeois,, puis la naissance tardive d’une fille, Chloé, l’avant-dernière année du précédent millénaire, alors qu’il a dépassé la quarantaine. Un film, « C’est arrivé demain », l’impressionne à double titre, tant par son sujet qui permet d’anticiper les malheurs du lendemain en corrigeant préventivement le futur que par son actrice principale, Linda Darnell, à laquelle Mathilde ressemble. Linda Darnell connaîtra aussi une fin de vie tragique en 1965 dans l’incendie de sa demeure.

En 2018, à vingt et un ans, Chloé qui est à Bilbao dans le cadre de ses études de journalisme se rendra, sur le conseil de son père, avec son ami à Cestona dans le village du Géant basque…

Si le dixième roman de Daniel Charneux qui questionne le deuil et la relation père-fille s’inscrit bien dans sa manière, tissant autour de son narrateur ou personnage principal une trame étroite faite de souvenirs personnels et d’une sympathie pour des célébrités plus ou moins oubliées du monde artistique ou sportif, il renoue ici formidablement avec le côté thriller de son premier roman, Une semaine de vacance.

Ainsi que dans le roman qui ressort en poche chez le même éditeur, le remarquable Comme un roman fleuve, Charneux prend appui sur un drame initial pour conduire son intrigue parmi les méandres des faits d’une existence, tout en montrant comment un homme ordinaire affronte l’imprévu d’une perte ou d’un malheur.  

Les oiseaux n’ont pas le vertige est un roman qui surprend jusqu’à sa chute, qu’on peut, sans la dévoiler (comme le fait un peu trop la quatrième de couverture du livre), qualifier de tarantinesque. 


Daniel CHARNEUX, Les oiseaux n’ont pas le vertige, Genèse Editions, 2022, 208 p., 21 €.

Le roman sur le site de Genèse Editions


LA DECLARATION de ROBERT MASSART (M.E.O.) / Une lecture d’Éric ALLARD


Sylvain Brunard serait resté un professeur de français célibataire sans histoire, « vieux garçon en puissance », s’il n’avait pas accepté de reprendre la présidence d’une ASBL consacrée à l’apprentissage du français sur le plan international. Après une action généreuse en faveur de professeurs haïtiens, la banque persuade le nouveau président de clôturer les comptes de l’association...

Quelques semaines plus tard, le fisc lui réclame une somme de cinq cents euros pour n’avoir pas rentré de déclaration fiscale. La perceptrice s’appelle Georgette Martens et Sylvain va d’abord la prendre en grippe avant d’éprouver pour elle des sentiments contrastés.

À Line, sa femme de ménage, que Sylvain emploie pour des travaux domestiques, il se confie de ses démêlés allant grandissant avec le SPF Finances. Line vit avec un Cubain qui pratique à l’occasion des rites traditionnels d’envoûtement et qui a par ailleurs quelques fréquentations peu recommandables.

Ainsi va se nouer, en parallèle de l’imbroglio administratif, une enquête pour retrouver un nommé Tibi, un Rom qu’on soupçonne de l’agression d’une femme d’origine vietnamienne…

Le récit bien mené, aux dialogues efficaces, nous familiarise avec les différents personnages que Sylvain Brunard entraîne, suite à son imagination débordante, dans ses histoires, dans le milieu interlope où se telescopent des communautés d’origine étrangère dans un esprit de convivialité propre à la capitale de l’Europe.

Après Une Histoire belge, paru il y a deux ans chez le même éditeur, Robert MASSART qui a été professeur de français et de didactique du français, nous donne un nouveau roman à la fois drôle et tendre propre à réjouir de bout en bout le lecteur.


La déclaration, Robert Massart, Ed. M.E.O., 2022, 184 p., 18 €.

Le roman sur le site des Editions M.E.O.  


COMME UN ROMAN-FLEUVE de DANIEL CHARNEUX (Genèse Ed.) / Une lecture d’Éric ALLARD


Le promeneur de Liège

Tout coule, s’écoule dans la vie de François Lombard, la Meuse, les larmes des riverains inondés, l’écriture tout en méandres, qui retient entre les rivages de la phrase la substance du réel, et la musique : celle des mots, celle des Bob Shots ou de Debussy, celle métaphorique par excellence du temps…

En sept chapitres ayant chacun pour titre le nom d’un pont, François Lombard va revoir sur les six premiers mois de 2011 l’album de son passé, se remémorant quatre-vingts ans de sa vie et de celle de son épouse, circonscrits dans les huit kilomètres de son « grand tour », qu’il parcourt à pied comme un chemin de croix, inlassablement, pour, on peut le penser, au cours de ses réminiscences, ne rien laisser passer au temps : grands et petits faits de l’histoire personnelle ou collective. Jusqu’à l’épisode crucial narré tout à la fin en un récit poignant.

Au long de ses promenades en bord de fleuve, Lombard s’arrête volontiers pour prendre un verre, goûter une spécialité locale, raviver à la mode proustienne une saveur ancienne, retrouver, avec par exemple un liégeois, mélange d’orangeade et de grenadine, « le goût sucré de la jeunesse ».

Pendant ce temps, la Meuse rend une après l’autre des fillettes tombées à l’eau, ainsi que fait le temps avec les souvenirs, qu’il s’agit plus souvent d’aller pêcher, de sauver de l’oubli. Ainsi, cette petite sœur vieillie, à peine reconnue quand elle réapparaît derrière les rayonnages d’une librairie… Des faits d’hier rappellent des réalités actuelles. Ainsi, les motifs des grèves de l’hiver 60-61 contre la loi unique paraissent aujourd’hui encore d’une brûlante actualité…

L’existence de François Lombard, un « ténor du barreau », apparaît comme une prison, au parcours balisé, avec un moment d’engagement au sens sartrien qui lui coûtera plus cher qu’il n’avait prévu : l’estime de l’être le plus aimé. Un peu à l’instar du marcheur d’Une semaine de vacance (Luc Pire, 2001) qui arpente la Creuse suivant un plan préétabli vers on ne sait quoi, ce promeneur de Liège va vers un dénouement, qui contrairement au premier roman de l’auteur, se dirige vers une révélation annoncée en un suspens habilement entretenu au fil des chapitres. Pour les lecteurs habituels de Charneux, ils relèveront des allusions aux autres romans de l’auteur et noteront que François Lombard était le personnage central d’une nouvelle, Ondine, de Vingt-quatre préludes (Luce Wilquin, 2004) qui illustre un court épisode du présent roman.

A partir du chapitre trois, François Lombard construit un ouvrage de bois dont on se demande, le nez sur l’objet en train de se fabriquer, ce que c’est. On pense à cet ami de l’épouse, le photographe David Kurek, qui photographiait au plus près des corps, des pores de la peau, en évitant le regard du modèle et qui, tout en travaillant la surface, cherchait paradoxalement la profondeur.

Le roman n’est pas qu’une éloquente variation sur le thème de l’eau (l’eau-reflet, l’eau-miroir aussi), les autres éléments sont convoqués, de manière subtile : le feu, l’air (l’aéronef Pigeon, le plongeur de Ianchelevici, les suicidés de la tour), et la terre (la Légia, cette eau souterraine qui donnera son nom à la Ville) ont aussi leurs déclinaisons verbales. Sans compter les mouvements ascendants et descendants qui rythment le lent déroulement du fleuve. Tentatives vaines mais louables de se libérer de l’attraction terrestre, de la fuite des années, de la fatalité. Sonia Gorski, l’épouse reste à demeure, confinée dans son chagrin, comme arrêtée le 8 juillet 1961, tandis que son homme, lui, ne cesse de se mouvoir, tournant en rond dans sa ville et dans sa vie, sans quitter de vue le fleuve, son élan vital… Permanence du cercle (shrapnells, boules de billard, billes à jouer), figurant le retour sur soi, la boucle du temps… Jeu entre l’auteur et son personnage qui écrit un récit semblable mais qui n’est pas, ne peut pas être exactement celui qu’on lit…

La phrase est « épaisse, profonde mais pas lourde », souvent de la longueur d’un paragraphe, à l’instar de celle recherchée par Lombard pour son récit de vie afin, comme on peut le penser à la lecture du dossier de presse, de faire pendant à l’écriture « transparente » d’un Simenon que la critique ne manquera pas, pour aller vite, de mentionner à propos d’un roman sur un notable de province qui franchit des ponts de Liège…

Par le dispositif romanesque, par la composition musicale, Charneux vise ici l’objectif recherché par Flaubert, le roman parfait dans lequel toutes les vies (la sienne et celle de ses lecteurs) se reconnaîtraient. Au bout du compte, ce livre n’est pas « le petit roman banal, d’un homme et d’une femme, d’un homme et d’une ville, d’un homme et d’un fleuve», tel que le voit Lombard une fois son récit achevé, mais un roman souple et sinueux, ample et beau comme un fleuve…

Le roman, réédité en format Poche, sur le site de Genèse Editions

Daniel CHARNEUX sur Objectif Plumes


À BAS BRUIT de DANIEL CHARNEUX (Bleu d’Encre) / Une lecture d’Éric ALLARD



Jean-Michel Maulpoix distingue en poésie les écrivains entre hautes voix et voix basses. Par le titre de son premier recueil de poésie (hors haïkus), Daniel Charneux s’inscrit naturellement dans la seconde catégorie. Mais comme on va le voir, dans cette voix, il s’exprime dans un large registre, qui va de l’intime à l’universel, de la réalité de l’ici et maintenant à l’improbable là-bas dans un univers marqué par le souvenir, la nostalgie de l’enfance.

En pronommant « il » son porte-parole, le poète s’extirpe de son « je » au profit de « l’autre », dans lequel chacun vient à se reconnaître, qui plus est si l’on est de sa génération. La dimension autobiographique n’exclut pas des échappées vers la fantaisie, vers le rêve.  

Dans le premier mouvement de l’ouvrage, Charneux revisite l’enfance, « avant les égarements du corps et du cœur », quand « même la neige où les luges sages / traçaient des destins rectilignes », quand « le sang ne coulait qu’en noir et blanc / et la justice triomphait. » Prédominance du noir et blanc assorti d’un riche nuancier de gris.  

C’est le temps où il joue aux cow-boys et aux indiens, dans le costume du peau-rouge, où il fait corps avec la nature, où trouver refuge dans les arbres le rapproche de l’observation des oiseaux, où il lit éperdument avant, plus tard, de devenir « un lecteur ou un liseur / sans vraiment retrouver la joie des premiers âges ». C’est le temps aussi où il espérait avoir un frère, où il apprend ce qu’est le péché et la culpabilité, où il perçoit le « grand mystère » des femmes et où naît son goût de la généalogie quand il réalise la multiplication exponentielle de sa parentèle.

Il rêve d’ailleurs (Brésil, l’autre bout de la Terre, du monde) pour revenir ici, le temps d’un trop court voyage. « Il aurait beau s’enfuir au bout du monde / il reviendrait toujours à soi ».

Il aimait courir derrière son ombre 

il lui semblait qu’il aurait pu la suivre ainsi

lentement longuement

jusqu’au bout du monde

jusqu’au bout de sa vie  

Daniel Charneux

Viendra le temps des arrangements avec le réel et avec son existence pour ne pas perdre son âme, auquel il croit encore.

À force d’attendre

que l’éphémère engendre l’éternel

il avait atteint l’âge d’homme

loin des rivages de l’enfance

Il est resté, par-devers lui, un observateur du monde, de soi, « filé pas à pas / comme un privé dans un film noir » par « cet autre qui écrivait en lui » jusqu’à noter « ses actions les plus communes / ses plus infimes répulsions ». Ce qui lui fait dresser ce constat :
« Celui qui écrivait / paralysait en lui celui qui voulait vivre »

Nombre de poèmes traduisent un besoin d’être emporté, de se perdre, de s’oublier. La conscience que l’homme, malgré son amour de la vie et son souci de laisser une trace, est voué à retourner en poussière, hante la fin du volume.

Avec À bas Bruit, Daniel Charneux se fait, selon la formule de Mallarmé, le Montreur de choses passées, celui qui se retourne sur l’enfance et la vie accomplie pour faire ressentir le passage du temps.

Si le romancier n’est jamais loin, tapi dans l’ombre du poète, celui-ci se permet des arrêts sur images, sur sensations, non tenu une chronologie stricte des événements, se permettant des licences que le récit ne permet pas toujours pour creuser ses interrogations existentielles, investir un autre territoire littéraire.

D’emblée, Daniel Charneux, avec ce recueil, a trouvé un ton singulier avec une poésie qui se chuchote, se murmure, soit, mais troue néanmoins les murs du silence pour, dans cette chambre d’écho aux soupirs, livrer les blessures qui nous constituent en tant qu’homme, en tant que mortel nourri de mots et de mélancolie.


Daniel CHARNEUX, À bas bruit, ill. de l’auteur, Bleu d’encre, 2022, 81 p., 12 €.

Le recueil sur le site d’Objectif Plumes

Daniel CHARNEUX sur Objectif Plumes