RÉMINISCENCES de NATHALIE FICOT

couv11189673.jpgInspirations profondes

   Le premier recueil de poèmes de Nathalie Ficot (paru en 1999) est semblable au Petit Théâtre, le poème qui l’ouvre. Mille échos y tintent, il est plein d’inspirations profondes, d’odeurs et de parfums, de peurs et de voeux qu’elle met en relation, à l’instar des correspondances baudelairiennes. Un Petit Théâtre qui met en scène et fait jouer des sentiments bien ancrés au cœur de la poétesse car ils la fondent et constituent le moteur de son écriture.

   Ce qu’elle craint plus que tout, comprend-on, c’est de dilapider ce fonds : l’amour qu’on nous porte comme celui qu’on porte à autrui, l’innocence face au monde pour garder intact le besoin de le transformer selon nos espoirs, de même que la capacité de former des rêves plus grands peut-être que le monde.

   Mais d’abord, écrit-elle :

Ce Théâtre a une âme,

Ecoutez-la chanter ! 

   Et on l’entend chanter avec les mots liberté, paix et amour au long des quarante-sept poèmes qui composent Réminiscences. Des poèmes à formes fixes et qui se déclinent même, avec bonheur, en alexandrins. Nathalie a le sens du rythme et on devine que, si elle s’en tient encore aux contraintes classiques, elle ne va pas manquer de lâcher la bride de la métrique et de l’usage de la rime.

   Les tendres paroles qu’elle adresse à Sarah, « la petite fille assise sur [son] lit, qui [la] regarde écrire les choses de la vie », on peut penser qu’elle se les adresse à elle-même :

Ne grandis pas trop vite, reste dans ton cocon,

Protège-toi contre les méchants, les amers.

Je sais que, simplement, de ta voix au doux ton

Tu les adouciras, petit bout de guerrière.

   Tout le recueil aspire à se souvenir des belles choses. Il milite pour une résistance aux forces d’effacement (de nos songes et de nos serments) et pour une reconnexion aux sensations et valeurs qui nous ont éveillé au monde, qui dès lors nous ont constitués en tant qu’entité morale mais qu’on finit trop souvent pas laisser se fondre dans les flots de l’amertume et de l’indifférence.

   Le poème se clôt sur un bel éloge de l’amitié, qui serait partage inconditionnel et soutien réciproque, à laquelle elle redonne une saine vigueur. Voilà un recueil qui nous réconcilie avec les forces vives de notre être, celles qui font à jamais battre nos coeurs.

Éric Allard

 

Le recueil sur Amazon

Les chroniques de NATHALIE DELHAYE sur Les Belles Phrases

 

DES JOURS QUE JE N’AI PAS OUBLIÉS de SANTIAGO H. AMIGORENA

002771401.jpgUn livre à oublier !

Un homme dont l’épouse a une liaison menace de se suicider sur cinq chapitres courts. Au début du sixième, il écrit : L’écriture est un suicide perpétuel. Pour faire tomber la pression dans son couple, il part pour l’Italie et relate sous la forme d’un journal de voyage son périple. 

Le narrateur est écrivain et la mère de ses enfants est comédienne. C’est un récit, à peine romancé d’une histoire vécue. Elle remonte, au moment de sa parution en 2014 à une dizaine d’années. La femme dans la vie réelle, c’est Julie Gayet et l’homme, c’est Santiago H. Amigorena lui-même, scénariste de bons films des années 90 et 2000 (notamment pour Cédric Klapisch), et, par ailleurs, auteur remarqué de chez P.O.L. depuis 1998.

Il entrecoupe son livre, qui alterne péniblement le « je » et le « il », d’extraits des Lettres à Lou d’Apollinaire, la seule lecture dont il est capable en cette période, on veut bien le croire, insupportable, de sa vie. La seule lecture aussi qui vaille dans ce volume qu’il nous est donné à lire.AVT_Santiago-Amigorena_2602.jpeg

Le narrateur ou son « il » serine à tout propos son souci d’être écrivain – et rien d’autre – , son statut d’écrivain plus obstiné qu’effectif, vu ce qu’on en aperçoit, car, du début du livre à la fin (à laquelle on aspire ; vite qu’il revienne d’Italie et qu’il réintègre son foyer!) de cette supplique. Mais son odyssée dure 250 pages, heureusement de petit format et, heureusement, comme on l’a dit, parsemée des passages d’Apollinaire qui nous apportent une belle respiration littéraire et qui nous font mesurer l’écart existant entre un écrivain-né et un écrivain en mal de reconnaissance…

Dans une vidéo promotionnelle, aussi plaintive que l’est le roman, l’auteur déclare qu’il ne tenait pas à sortir ce livre et qu’il y a été un peu poussé…  Il faut dire qu’à l’époque, Julie Gayet était surexposée suite à sa liaison, devenue un secret de polichinelle, avec le président Hollande…  Même si malheureusement, on y découvre l’auteur toujours très affecté par cette histoire, le livre n’est pas à conseiller, en tout cas, pour une première lecture de son oeuvre.

Éric Allard 

 

Le livre sur le site de l’éditeur

L’auteur présente son livre

Les ouvrages de Santiago H. Amigorena chez P.O.L.

 

 

 

LA POÉSIE N’EXISTE PAS d’EUGENIO MONTALE

La_poesie_n_existe_pas.jpg

Portrait de l’artiste en être ridicule

De 1946 à 1951, Eugenio Montale, publie dans des journaux italiens des textes satiriques qui démontent le statut du poète, du philosophe, du  chanteur et du peintre.

Il les dépeint dans leur être social, avides à la fois de singularité et de reconnaissance officielle, soucieux d’être subsidié tout en critiquant le « système ».

Le poète veut être subventionné mais réclame la liberté d’insulter ceux qui le subventionnent ; il veut que la critique soit libre mais également contrainte de s’occuper spontanément de lui.

Le poète n’aime pas les autres poètes, mais il se fait parfois anthologiste  et rassembleur des vers d’autrui pour pouvoir y joindre les siens.

Dans Le parti des poètes, on lit ceci : L’auteur, en outre, exhibe ad abundantiam sa photo et ses titres universitaires. Et le poète de 1950 ne connaissait pas les réseaux sociaux !

Le poète est marxiste, christologue, adepte de l’urbanisme, de la technique et du progrès.
Ce portait aurait pu, depuis lors, être décliné sur le même moule en fonction des divers contextes artistico-politiques.

Aujourd’hui, même si le poète – croqué par Montaleest resté indécrottablement marxiste (le label est toujours rassembleur, utopiste à défaut d’avoir d’avoir fait ses preuves), on ajouterait volontiers: islamophile, écologique (tendance antispéciste), adepte du retour à la nature et de la décroissance, et tout à la fois, il va sans dire, contre le réchauffement climatique et les centrales nucléaires. À charge pour les politiciens qu’il vomit (du moins, ouvertement), et les scientifiques, qu’il méprise, de dépasser les contradictions et de régler les problèmes.

Soixante ans plus tard, rien n’a beaucoup changé, on le voit dans l’artistique attitude, tant le portrait qu’en fait Montale est tout aussi cinglant qu’intemporel. 

Dans le premier texte qui donne son titre au recueil, on trouve une non définition de la poésie. Dans le deuxième qui se lit comme une fable grinçante, intitulé Un poète national, on a une version communiste de la chose, qui n’est pas sans rappeler, par certains aspects, la version belge. L’intellectuel décline une liste d’attributs de l’intellectuel (moyen). On y retrouve ce double aspect déjà cité consistant pour l’artiste à vouloir se démarquer de la plèbe tout en sollicitant les deniers publics.

L’intellectuel n’arrive pas à vendre ses livres et demande l’intervention de l’Etat.

25_montale-casa-milano_672-458_resize.jpg?w=877&h=628

Le portrait du peintre n’est pas moins accablant.

Le peintre n’a rien dit. Mais il a délégué tout jugement à une clique de gens supposés compétents dont il accepte les leçons et le jugement. Le peintre peint par délégation, peint la pensée des autres.

Le peintre a trois voix : stylisation modérée du réel, réalisme figuratif ou photographique et peinture abstraite. Il juge opportun de les exploiter toutes les trois, en divisant son activité en étapes ou « période ». Il espère ainsi que l’une ou l’autre de ces trois périodes lui procurera la faveur de ceux qui fabriquent l’opinion publique.

Le peintre découvre avec stupeur que  son coiffeur, son tailleur, sa concierge peignent mieux que lui. Ce sont des peintres du dimanche, les seuls qui possèdent une technique authentique, à une époque qui a détruit la technique académique, transmissible.

Le musicien a aussi droit à quelques saillies.

Notre époque est démocratique et n’admet pas une musique où certaines notes pourraient en dominer d’autres. (…) Cette poussière sonore réalise la vraie démocratie musicale, la civilisation de masse engendre légitimement la musique sérielle, et s’y opposer  est la preuve d’un esprit incurablement réactionnaire.

Dans l’article consacré au chanteur, on y savoure ces passages :

Le chanteur n’est pas moins vaniteux que le compositeur et le chef d’orchestre, mais sa vanité est beaucoup plus naïve et voyante. Tout compte fait, c’est un modeste. Il meurt en serrant sur son sein un autographe du grand Leoncavallo ; aucun compositeur ne mourra en serrant sur son sein une photo du chanteur.

Le chanteur hérite du nom (pas la voix) de son père  et même de son grand-père. Et souvent il s’appuie sur le nom dont il a hérité. Tant il est vrai qu’on chante avec tout sauf avec sa voix.

Comme il est signalé dans la préface, le poète Montale s’affirme ici comme un excellent prosateur et, qui plus est, un fin pamphlétaire. À ceux qui penseraient que de tels constats auraient dû lui fermer à jamais les voies de la plus haute reconnaissance littéraire, précisons qu’en 1975 l’Académie suédoise lui remettra le Prix Nobel de littérature.  Eugenio Montale est décédé en 1981 à l’âge de 84 ans. 

Éric Allard

 

La_poesie_n_existe_pas.jpgLe livre sur les site de Gallimard

Poèmes d’Eugenio Montale sur Babelio

 

 

 

TOUJOURS AUSSI JOLIE de CARINE-LAURE DESGUIN

9782334162807.jpg

Une ville, un amour

De retour à Charleroi après dix ans passés à New-York, Virginia, qui occupe un appartement situé place Buisset, croit revoir son ancien amour, Marcus, sur une des photos prises par elle la veille à la gare de Charleroi-Sud.

Mais Marcus est mort, peu avant son départ, et enterré. L’obsession de Marcus est-elle le signe qu’il ne serait pas décédé ou bien qu’il demeure indéfectiblement vivant en elle ?
Elle rencontre bientôt Serge B., le bibliothécaire de la Bibliothèque M. Yourcenar, témoin de leurs amours passées… qui va répondre à ses interrogations.

 » La vie prend de ces tournants parfois, comme c’est étrange. Virginia ressent en elle de grands remous et elle pressent, comme si des milliers d’antennes plantées dans son corps faisaient écho avec l’univers en entier, que des changements surviendront bientôt dans sa vie. Un nouvel amour? Qui sait? Après tout, être fidèle à un fantôme comporte des avantages mais aussi, hélas, des inconvénients. Parfois, le soir, la solitude est écrasante. Elle se dit que finalement, ces photos insolites viennent pimenter son destin, que rien n’arrive par hasard, que ce hasard n’existe pas, qu’il n’est que le reflet de nos pensées. « 

Cela se passe au printemps 2016, pendant la transformation de la Ville Basse, fort bien rendue, quand un vaste projet architectural reconfigure tout un quartier, éliminant par ailleurs le bâtiment ayant abrité le fameux Cabaret-Vert où s’est arrêté Rimbaud, dans son périple de 1870, pour savourer un jambon-beurre. 

Le chantier du futur centre commercial creuse un gouffre qui génère son lot d’amertumes, suite aux démolitions, et d’incertitudes, quant à l’avenir de la cité. 

desguin.jpg

Carine-Laure Desguin est coutumière dans ses fictions de ces ambiances citadines, de ces portraits de villes, de ces histoires d’amour improbables autant qu’idylliques, du conflit entre marginaux et notables, entre défenseurs de la modernité (des idées, des comportements) et tenants du passéisme.

Ici, le lieu participe de l’état d’entre-deux où est plongée l’héroïne de l’histoire. On peut penser que l’amoureux disparu, qu’elle croit revoir, est le Charleroi d’hier qui se meurt. La question, le suspens réel consiste alors à savoir si la ville, elle, renaîtra de ses cendres au sein des nouvelles constructions, et si la greffe va prendre? Il est certain que cette interrogation ne trouvera pas aussi vite réponse que celle concernant, dans la fiction, l’existence de Marcus et la reprise de l’amour… Mais c’est aussi ce qui donne à ce récit bien mené valeur de métaphore pour l’avenir de Charleroi ou de toute autre ville soumise à un semblable réaménagement urbain.

Éric Allard 

 

Le livre sur le site d’Edilivre + extrait

Le blog de CARINE-LAURE DESGUIN

CABARET-VERT par ABLAZE sur un texte de Carine-Laure Desguin et une partition musicale d’Ernest Hembersin 

 

LE LIVRE DES LIVRES PERDUS de GIORGIO VAN STRATEN (Actes Sud)

9782330075699.jpg

À la recherche des livres perdus

Giorgio Van Straten, né à Florence en 1955, est directeur de l’Institut de culture italienne de New York, spécialiste de la musique mais aussi romancier.  Il a entrepris, aidé parfois d’amis écrivains,  d’écrire ce bref et stimulant ouvrage publié en France par Actes Sud qui rapporte huit histoires de livres perdus, par la volonté ou non de leur auteur.

Et non des moindres puisqu’il s’agit de Sylvia Plath, Walter Benjamin, Malcolm Lowry, Nicolas Gogol, Bruno Schulz, Ernest Hemingway, George Byron ou bien Romano Bilenchi. Ce dernier est sans conteste le moins connu des huit même s’il est, pour l’auteur qui l’a fréquenté, un des plus grands écrivains italiens du XXème siècle. C’est aussi, parmi les livres dont il parle, le seul qu’il ait lu avant que l’ épouse de l’écrivain ne fasse, plus tard, disparaître le manuscrit dont Van Straten regrette amèrement de ne pas l’avoir photocopié au moment de sa lecture.

Les Mémoires de Byron ont vraisemblablement été brûlés par l’éditeur du poète en mai 1824 après sa mort parce qu’ils révélaient probablement son homosexualité.

Hemingway, fin 1922, perd ses premiers essais narratifs se trouvant dans valise déposée sur le filet  porte-bagages d’un train cependant que la femme qui le rejoint à Paris quitte momentanément le compartiment pour s’acheter une bouteille d’eau d’Evian.

Le livre perdu par Bruno Schulz s’intitulait Le Messie, un graphic novel avant la lettre, car le roman était illustré par Schulz. Il fut caché certainement par l’auteur en août 1941 dans un lieu si sûr qu’il n’a toujours pas été retrouvé.

Nicolas Gogol, qui était un perfectionniste autant qu’un esprit tourmenté en proie à des crises mystiques, avait entrepris d’écrire sa Divine Comédie. Après le premier tome figurant l’Enfer devait suivre un second volume racontant la rédemption de Tchitchikov. Par méprise ou non, Gogol brûle tous les feuillets une nuit de février 1852. « C’est le premier des nombreux bûchers qui constellent l’histoire de la littérature russe entre le XIX ème et le XXème siècle : Dostoiëvski (avec la première partie de L’idiot), Pasternak, Boulgakov, Anna Akhmatova  » note à propos de cet épisode, rapporté Van Straten, Serena Vitale, une spécialiste de la Russie.

giorgiovanstraten%281%29.jpg

Giorgio Van Straten

 

Un autre ouvrage adoptant la structure de la Divine Comédie est le fait de Malcolm Lowry. Il est intitulé In Ballast to the White Sea (son Paradis, devant faire suite à Au-dessus du volcan) et partira en fumée en 1944 dans l’incendie d’une cabane où l’écrivain alcoolique vivait avec sa seconde femme.

À Portbou, entre l’Espagne et la France, lors de la nuit du 26 au 27 septembre 1940,  Walter Benjamin se donne la mort. Il a emporté jusque là, fuyant les Nazis, un lourd bagage qu’on ne retrouvera jamais et qui comportait sans doute des manuscrits.

Enfin, Sylvia Plath, qui choisira aussi de se donner la mort un matin de février 1963, laisse de même des écrits (un roman commencé et des pages d’un journal intime) qu’on n’a jamais lus et qui furent sans doute éliminés par son mari, Ted Hughes, qui ne tenait pas à ce que leurs enfants les lisent un jour…

Et, à la fin du voyage entrepris pour rendre hommage à ces livres perdus, l’auteur écrit :

J’ai compris que les livres perdus ont quelque chose que tous les autres n’ont pas : ils nous laissent à nous qui ne les avons pas lus, la possibilité de les imaginer, de les raconter, de les réinventer.

En racontant leur histoire, en tentant de les approcher au plus près, de deviner leur contenu, pour qu’on ne les oublie pas, ne les retrouve-t-on pas, à la façon du temps proustien, écrit en substance Giorgio Van Straten en guise de conclusion à ce livre bien réel qu’on a sous les yeux et entre les mains. 

Éric Allard

Le livre sur le site d’Actes Sud

 

LA FONTE DES GLACES de JOËL BAQUÉ

1389712.jpgManchots empereurs et chasseurs d’icebergs

Né en Afrique d’une mère carcassonnaise et d’un père comptable qui mourra écrasé par un éléphant qu’il voulait prendre en photo, Louis est un charcutier à la retraite qui vit chichement dans le souvenir de son épouse trop tôt disparue.  Un jour, il découvre sur une brocante un manchot empereur empaillé pour lequel il a un coup de cœur.  Cela va changer le cours de son existence. Il en achète bientôt onze autres qui, installés dans son grenier, vont former sa Dream Team près de laquelle il trouvera régulièrement refuge. Jusqu’au moment où le désir se fera pressant de rencontrer, dans leur milieu de vie, de vrais manchots empereurs. Pour ce faire, Louis quittera son pavillon toulonnais pour Ushuaia et découvrira avec l’aide d’un guide inuit une manchotière mais aussi le goût de vieux biscuits soviétiques qui joueront bientôt un rôle essentiel…
C’est la première étape du périple car, ensuite, il va embarquera pour le Nord canadien avec une journaliste à bord d’un chalutier appartenant à des chasseurs d’icebergs.
La suite apportera son lot de surprises qui contribueront à faire de Louis un héros de la cause écologique.

Hélas, le projet initial du retraité toulonnais de s’opposer au réchauffement climatique provoquant à terme la disparition de ses chers manchots empereurs se fondra dans l’entreprise commerciale dont il va être la dupe.

000-sn297-5f9ba092643-original.jpg

Joël Baqué 

 

Le roman peine un peu à démarrer (cela tient sans doute aussi à  la façon d’écrire de Baqué qui confie dans un interview écrire sans plan préétabli et au fil de la plume) car Louis ne fait la rencontre motivant son engagement écologique qu’après une cinquantaine de pages et, même si les passages les plus jubilatoires sont ceux où Louis, aidé d’un homme d’affaires peu scrupuleux, atteint la gloire, jamais Louis ne redressera la barre de l’aventure qui lui échappe. Enfin, sans s’être jamais rebellé contre la situation, il finira par endormir paisiblement au milieu de sa Dream Team, faisant retour dans le rêve qu’il a nourri comme si, face à la machine infernale du capitalisme qui tire profit de toute velléité d’aller à contre-courant, d’inverser la marche du processus, l’humanité ne pouvait plus se bercer que d’utopie. 

Derrière la farce se profile, mais en demi-teinte, sur le mode de la loufoquerie, une critique cruelle mais jouissive de l’entreprise commerciale d’exploitation de la planète sans précédent à l’œuvre qui nous  pousse, à l’apathie, signe avant-coureur, sans doute, d’un endormissement généralisé de nos facultés d’agir.  

Éric Allard 

 

Le livre sur le site des Éditions P.O.L
Les ouvrages de JOËL BAQUÉ chez P.O.L

 

Joël Baqué parle de son roman


 

JOURNAL 2016 de THIERRY RADIÈRE (Ed. Jacques Flament)

Ljournal2016radie%CC%80re.jpg’année d’un écrivain

À la demande de Jacques Flament, Thierry Radière s’est plié, l’année 2016, à l’exercice du Journal. C’est l’année de la mort de Delpech, de Prince, de Butor, celle de l’attribution du Prix Nobel de littérature à Bob Dylan, celle de la lutte sociale contre la loi EL Khomri…  Ses notations sur les faits rapportés  sont surtout prétexte à des considérations personnelles et littéraires. Un Journal que je me suis vite surpris à lire comme une fiction, celle d’un enseignant, par ailleurs auteur, père, mari et homme attentif à son épouse, à ses enfants et amis écrivains. Jusqu’à attendre la dernière notation qui clôt la chronique de l’année comme elle l’a commencé par une considération d’ordre pratique portant sur les kakis accrochés aux branches du plaqueminier comme s’il fallait marquer le retour du même par une balise ouverte sur la nature, sur l’extérieur… 
Car on comprend que l’auteur a besoin de repères familiaux, amicaux, d’une relation enracinée dans le réel pour permettre à la fois de libérer son imaginaire et d’apprivoiser sa sauvagerie intérieure.

Thierry nous fait pénétrer sans effraction (ce n’est pas le genre de la maison) dans son univers familial mais aussi de son travail d’enseignant (avec des remarques fort pertinentes sur le métier et le milieu professionnel dans lequel il évolue) et son processus créatif d’écrivain, tout entier organisé autour de son amour de la littérature, entre écriture quotidienne et partage de lectures avec ses amis éditeurs, auteurs ou poètes, qu’il aime à citer à mesure qu’il reçoit de leurs nouvelles: Queiros, Roquet, Tissot, Rochat, Blondel, Vinau, Bergounioux, G. Lucas, Belleveaux, Emery, Perrine, Bonat-Luciani, Prigent, Goiri, Boudou, Prioul… Car, écrit-il, l’écriture d’un Journal a sans doute aussi cette fonction-là, entre autres, de mettre en relation des lecteurs et des références.

De temps à autre, il examine un concept à sa manière, il le sonde jusqu’à l’os et il en ressort des pages typiquement radieriennes qui rappellent ses nouvelles et ses poèmes. Il revient, un jour, sur l’écriture de Copies, où j’apprends qu’il s’agissait d’une œuvre de fiction alors que j’avais lu le texte comme un journal de correction d’un enseignant qui découvre par ailleurs l’amour.  Ainsi Thierry slalome, depuis ses premiers écrits publiés, entre fiction et réalité d’une façon tout à fait singulière où l’ancrage dans le quotidien est aussi fort que son imagination est échevelée, imprévisible. Y compris sa poésie dont il nous livre régulièrement depuis longtemps des extraits sur sa page Facebook. Au fil des pages de ce journal, il nous livre aussi deux nouvelles inédites : La canicule et La nuit.

Le 21 novembre, à un salon du livre, le député PS local (du parti du président Hollande à l’initiative de la loi El Khomri, à laquelle Thierry est hostile), Hubert Fourages achète sa plaquette Vos discours ne passent plus  (Microbe, 2015) qu’il a cité dans son discours inaugural. C’est une énigme pour moi, note Thierry. Ce texte est un recueil anarchiste… Le monde des gens qui nous gouvernent est décidément un univers que j’ai du mal à saisir.

Le 3 août, il note : « Avec le Journal, le moindre mensonge est tout de suite décelable. » Juste notation car, à moins qu’il s’agisse d’un journal fictif où l’écrivain voudrait afficher une image trompeuse, l’écriture d’un journal pousse le diariste à se confronter à soi-même sans faux-semblant et dans un souci de sincérité. Il se livre au lecteur tel qu’il se reconnaît au jour le jour ; c’est en cela que l’exercice est risqué mais exaltant.

Voici un livre qu’il faut lire pour découvrir Thierry Radière ou pour parfaire la connaissance qu’on aurait déjà de ses divers ouvrages, et en attendant le prochain. Pour approcher un peu mieux l’homme et l’auteur, savoir de quoi sa vie journalière est faite, de quoi se nourrit son imaginaire d’écrivain…

Éric Allard 

 

31gQ7fOzX5L.jpgEXTRAITS

 

« Il y a toujours comme un bruit de rêve dans les casseroles secouées de ma cuisine intérieure. » (2 janvier)

« Les enseignants ont souvent oublié les adolescents qu’ils furent. La fonction les a modifiés et ils attendent de leurs ouailles des prouesses qu’ils n’étaient peut-être pas capables de produire à leur âge. » (15 janvier)

« La publication est une drogue : plus on publie, plus on veut l’être. » (19 janvier)

« Rares sont les libraires offrant à leurs clients des petits livres qui sortent des sentiers battus. C’est cette littérature-là que Facebook m’a permis de découvrir. Je défends toujours ce réseau social quand il est attaqué. Qu’on choisisse de ne pas avoir de compte facebook parce qu’on n’a rien à y partager et qu’on ne veut pas passer sa vie sur un écran est un argument recevable et compréhensible. En revanche, prétendre que facebook est une perte de temps – si on a des créations à partager  et d’autres à aller voir – est totalement aberrant. » (6 mars)

« … en général, les profs de français ne lisent pas, j’avais oublié, et encore moins des poèmes.  »  (10 mars)

« Je me disais que vivre, c’était peut-être meubler son vide à longueur de temps,  que sans ce réflexe de décor intérieur, je finirais par m’appauvrir et à être de plus en plus envahi par l’inaction et la paralysie des sens. » (11 mars)

« Les coquilles ont la vie dure, elles s’accrochent toujours à un endroit qu’on pensait pourtant vierge de toute imperfection. » (6 avril)

 « La rentrée scolaire commençait ce jour-là : en mille neuf cent soixante-trois. Mémère ne s’est pas trompée : je suis né à minuit quarante-cinq , à quelques minutes près et je n’ai fait que cela depuis que je suis né, aller à l’école. » (16 septembre)

« Je trouve mon équilibre pressé entre prose et poésie. Je distille le jus de cette pression abstraite entre images figuratives et phrases intempestives. Entre instantanés et longs métrages. Entre pointillés figés et tracés  sinueux. Ainsi brinquebalé d’une pulsion à l’autre, je rejoins peu à peu mon obsession de toujours : trouver une certaine forme d’équilibre et m’en contenter afin de me sentir bien intérieurement. » (20 novembre)

 

Radi%C3%A8re-Thierry-e1406018153430.jpg

LIENS

 

Le livre sur le site des Éditions Jacques Flament

THIERRY RADIÈRE sur le site de La Maison des écrivains et de la littérature

Sans botox ni silicone, le blog de THiERRY RADIÈRE