LE LUTHIER DE BAGDAD de LEÏLA ZERHOUNI (Lamiroy) / Une lecture d’Eric ALLARD


Affecté par la détresse de son père, qui rejaillit sur l’entente familiale, le jeune Ahmed, qui vient de fêter son douzième anniversaire, intervient auprès de monsieur Brahimi, le meilleur luthier de Bagdad, afin qu’il répare l’oud de son père qui, faute d’avoir été payé par son employeur depuis des mois, a claqué la porte de l’Orchestre philharmonique et son instrument. 

Mais monsieur Brahimi n’est plus disposé, pour une raison propre qu’on découvrira, à réparer tous les instruments. Pour sa part, Ahmed se montrera d’une grande patience et usera d’un subterfuge pour arriver à ses fins…

Le récit dédié à son père, avec en épigraphe des vers de Jacques Brel, s’inscrit bien dans la manière de Leïla Zerhouni ; il convoque Fairouz, Khalil Gibran, Mounir Bachir, « l’émir du oud ». En deux nouvelles, une aux Editions Lamiroy, une autre chez Bleu d’Encre, et un roman, Femmes empêchées (chez M.E.O.), l’autrice use de son talent de conteuse pour interroger des questions et exprimer des douleurs contemporaines.

La présente histoire résonne avec l’actualité récente de l’Irak rendue exsangue par « la guerre, l’embargo, l’Etat Islamique et la corruption ».E lle a des allures de conte oriental visant l’essentiel des sentiments et situations humains.

Une nouvelle qui montre une fois de plus la singularité de l’univers et du mode d’expression littéraire de Leïla Zerhouni et dont la lecture une fois encore enchante .


Leila Zerhouni

Leïla ZERHOUNI, Le luthier de Bagdad, Lamiroy, coll. Opuscules, 2022, 42 p., 4€ format papier, 2€ format numérique.

Pour commander l’Opuscule sur le site des Editions Lamiroy


LES OISEAUX N’ONT PAS LE VERTIGE de DANIEL CHARNEUX (Genèse) / Une lecture d’Éric ALLARD


Un champion du deuil

Philippe et Jean Berthollet sont nés dix ans après la Seconde Guerre mondiale dans les Ardennes françaises. Depuis leur naissance, ils sont Les Inséparables jusqu’au jour où le destin en décide autrement…

Le 1er avril 1968, Jean Berthollet, le narrateur, comprend que son enfance est morte. Un an plus tard, un article de Paris-Match sur deux pages, agrémenté de trois photos, marquera le reste de sa vie. Il est consacré à un homme doué d’une grande force physique qui deviendra champion d’Europe de boxe des poids lourds, José Manuel Ibar, surnommé Urtain, qui se suicidera vingt-trois ans plus tard, en se jetant du dixième étage de son immeuble madrilène.

« Peut-être qu’il trouvait un ancrage solide dans ce boxeur à qui une grande carrière souriait, ce roc capable de soulever des montagnes, cet imposant contrepoint de lui-même », écrit Jean quand il s’interroge sur les raisons de sa fascination d’adolescent pour Urtain.

Devenu metteur en scène et comédien, Jean Berthollet écrira une pièce sur la vie du héros de son adolescence, battu par Mohamed Ali mais vainqueur du Belge Jean-Pierre Coopman.

Dans la première partie du récit, le narrateur raconte son enfance avec son jumeau, et ses ascendants, surtout le grand-père Marcel, comment sa famille a vécu des pertes, avec l’idée sous-jacente, régnant à l’époque, de justice immanente censée punir ceux qui ont failli.

Jean narre aussi sa rencontre au cours Florent à Paris avec Mathilde, issue d’un milieu bourgeois,, puis la naissance tardive d’une fille, Chloé, l’avant-dernière année du précédent millénaire, alors qu’il a dépassé la quarantaine. Un film, « C’est arrivé demain », l’impressionne à double titre, tant par son sujet qui permet d’anticiper les malheurs du lendemain en corrigeant préventivement le futur que par son actrice principale, Linda Darnell, à laquelle Mathilde ressemble. Linda Darnell connaîtra aussi une fin de vie tragique en 1965 dans l’incendie de sa demeure.

En 2018, à vingt et un ans, Chloé qui est à Bilbao dans le cadre de ses études de journalisme se rendra, sur le conseil de son père, avec son ami à Cestona dans le village du Géant basque…

Si le dixième roman de Daniel Charneux s’inscrit bien dans sa manière, tissant autour de son narrateur ou personnage principal une trame étroite faite de souvenirs personnels et d’une sympathie pour des célébrités plus ou moins oubliées du monde artistique ou sportif, il renoue ici formidablement avec le côté thriller de son premier roman, Une semaine de vacance.

Ainsi que dans le roman qui ressort en poche chez le même éditeur, le remarquable Comme un roman fleuve, Charneux prend appui sur un drame initial pour conduire son intrigue parmi les méandres des faits d’une existence, tout en montrant comment un homme ordinaire affronte l’imprévu d’une perte ou d’un malheur.  

Les oiseaux n’ont pas le vertige est un roman qui surprend jusqu’à sa chute, qu’on peut, sans le dévoiler (comme le fait un peu trop la quatrième de couverture du livre), qualifier de tarantinesque. 


Daniel CHARNEUX, Les oiseaux n’ont pas le vertige, Genèse Editions, 2022, 208 p., 21 €.

Le roman sur le site de Genèse Editions


LA DECLARATION de ROBERT MASSART (M.E.O.) / Une lecture d’Éric ALLARD


Sylvain Brunard serait resté un professeur de français célibataire sans histoire, « vieux garçon en puissance », s’il n’avait pas accepté de reprendre la présidence d’une ASBL consacrée à l’apprentissage du français sur le plan international. Après une action généreuse en faveur de professeurs haïtiens, la banque persuade le nouveau président de clôturer les comptes de l’association...

Quelques semaines plus tard, le fisc lui réclame une somme de cinq cents euros pour n’avoir pas rentré de déclaration fiscale. La perceptrice s’appelle Georgette Martens et Sylvain va d’abord la prendre en grippe avant d’éprouver pour elle des sentiments contrastés.

À Line, sa femme de ménage, que Sylvain emploie pour des travaux domestiques, il se confie de ses démêlés allant grandissant avec le SPF Finances. Line vit avec un Cubain qui pratique à l’occasion des rites traditionnels d’envoûtement et qui a par ailleurs quelques fréquentations peu recommandables.

Ainsi va se nouer, en parallèle de l’imbroglio administratif, une enquête pour retrouver un nommé Tibi, un Rom qu’on soupçonne de l’agression d’une femme d’origine vietnamienne…

Le récit bien mené, aux dialogues efficaces, nous familiarise avec les différents personnages que Sylvain Brunard entraîne, suite à son imagination débordante, dans ses histoires, dans le milieu interlope où se telescopent des communautés d’origine étrangère dans un esprit de convivialité propre à la capitale de l’Europe.

Après Une Histoire belge, paru il y a deux ans chez le même éditeur, Robert MASSART qui a été professeur de français et de didactique du français, nous donne un nouveau roman à la fois drôle et tendre propre à réjouir de bout en bout le lecteur.


La déclaration, Robert Massart, Ed. M.E.O., 2022, 184 p., 18 €.

Le roman sur le site des Editions M.E.O.  


COMME UN ROMAN-FLEUVE de DANIEL CHARNEUX (Genèse Ed.) / Une lecture d’Éric ALLARD


Le promeneur de Liège

Tout coule, s’écoule dans la vie de François Lombard, la Meuse, les larmes des riverains inondés, l’écriture tout en méandres, qui retient entre les rivages de la phrase la substance du réel, et la musique : celle des mots, celle des Bob Shots ou de Debussy, celle métaphorique par excellence du temps…

En sept chapitres ayant chacun pour titre le nom d’un pont, François Lombard va revoir sur les six premiers mois de 2011 l’album de son passé, se remémorant quatre-vingts ans de sa vie et de celle de son épouse, circonscrits dans les huit kilomètres de son « grand tour », qu’il parcourt à pied comme un chemin de croix, inlassablement, pour, on peut le penser, au cours de ses réminiscences, ne rien laisser passer au temps : grands et petits faits de l’histoire personnelle ou collective. Jusqu’à l’épisode crucial narré tout à la fin en un récit poignant.

Au long de ses promenades en bord de fleuve, Lombard s’arrête volontiers pour prendre un verre, goûter une spécialité locale, raviver à la mode proustienne une saveur ancienne, retrouver, avec par exemple un liégeois, mélange d’orangeade et de grenadine, « le goût sucré de la jeunesse ».

Pendant ce temps, la Meuse rend une après l’autre des fillettes tombées à l’eau, ainsi que fait le temps avec les souvenirs, qu’il s’agit plus souvent d’aller pêcher, de sauver de l’oubli. Ainsi, cette petite sœur vieillie, à peine reconnue quand elle réapparaît derrière les rayonnages d’une librairie… Des faits d’hier rappellent des réalités actuelles. Ainsi, les motifs des grèves de l’hiver 60-61 contre la loi unique paraissent aujourd’hui encore d’une brûlante actualité…

L’existence de François Lombard, un « ténor du barreau », apparaît comme une prison, au parcours balisé, avec un moment d’engagement au sens sartrien qui lui coûtera plus cher qu’il n’avait prévu : l’estime de l’être le plus aimé. Un peu à l’instar du marcheur d’Une semaine de vacance (Luc Pire, 2001) qui arpente la Creuse suivant un plan préétabli vers on ne sait quoi, ce promeneur de Liège va vers un dénouement, qui contrairement au premier roman de l’auteur, se dirige vers une révélation annoncée en un suspens habilement entretenu au fil des chapitres. Pour les lecteurs habituels de Charneux, ils relèveront des allusions aux autres romans de l’auteur et noteront que François Lombard était le personnage central d’une nouvelle, Ondine, de Vingt-quatre préludes (Luce Wilquin, 2004) qui illustre un court épisode du présent roman.

A partir du chapitre trois, François Lombard construit un ouvrage de bois dont on se demande, le nez sur l’objet en train de se fabriquer, ce que c’est. On pense à cet ami de l’épouse, le photographe David Kurek, qui photographiait au plus près des corps, des pores de la peau, en évitant le regard du modèle et qui, tout en travaillant la surface, cherchait paradoxalement la profondeur.

Le roman n’est pas qu’une éloquente variation sur le thème de l’eau (l’eau-reflet, l’eau-miroir aussi), les autres éléments sont convoqués, de manière subtile : le feu, l’air (l’aéronef Pigeon, le plongeur de Ianchelevici, les suicidés de la tour), et la terre (la Légia, cette eau souterraine qui donnera son nom à la Ville) ont aussi leurs déclinaisons verbales. Sans compter les mouvements ascendants et descendants qui rythment le lent déroulement du fleuve. Tentatives vaines mais louables de se libérer de l’attraction terrestre, de la fuite des années, de la fatalité. Sonia Gorski, l’épouse reste à demeure, confinée dans son chagrin, comme arrêtée le 8 juillet 1961, tandis que son homme, lui, ne cesse de se mouvoir, tournant en rond dans sa ville et dans sa vie, sans quitter de vue le fleuve, son élan vital… Permanence du cercle (shrapnells, boules de billard, billes à jouer), figurant le retour sur soi, la boucle du temps… Jeu entre l’auteur et son personnage qui écrit un récit semblable mais qui n’est pas, ne peut pas être exactement celui qu’on lit…

La phrase est « épaisse, profonde mais pas lourde », souvent de la longueur d’un paragraphe, à l’instar de celle recherchée par Lombard pour son récit de vie afin, comme on peut le penser à la lecture du dossier de presse, de faire pendant à l’écriture « transparente » d’un Simenon que la critique ne manquera pas, pour aller vite, de mentionner à propos d’un roman sur un notable de province qui franchit des ponts de Liège…

Par le dispositif romanesque, par la composition musicale, Charneux vise ici l’objectif recherché par Flaubert, le roman parfait dans lequel toutes les vies (la sienne et celle de ses lecteurs) se reconnaîtraient. Au bout du compte, ce livre n’est pas « le petit roman banal, d’un homme et d’une femme, d’un homme et d’une ville, d’un homme et d’un fleuve», tel que le voit Lombard une fois son récit achevé, mais un roman souple et sinueux, ample et beau comme un fleuve…

Le roman, réédité en format Poche, sur le site de Genèse Editions

Daniel CHARNEUX sur Objectif Plumes


À BAS BRUIT de DANIEL CHARNEUX (Bleu d’Encre) / Une lecture d’Éric ALLARD



Jean-Michel Maulpoix distingue en poésie les écrivains entre hautes voix et voix basses. Par le titre de son premier recueil de poésie (hors haïkus), Daniel Charneux s’inscrit naturellement dans la seconde catégorie. Mais comme on va le voir, dans cette voix, il s’exprime dans un large registre, qui va de l’intime à l’universel, de la réalité de l’ici et maintenant à l’improbable là-bas dans un univers marqué par le souvenir, la nostalgie de l’enfance.

En pronommant « il » son porte-parole, le poète s’extirpe de son « je » au profit de « l’autre », dans lequel chacun vient à se reconnaître, qui plus est si l’on est de sa génération. La dimension autobiographique n’exclut pas des échappées vers la fantaisie, vers le rêve.  

Dans le premier mouvement de l’ouvrage, Charneux revisite l’enfance, « avant les égarements du corps et du cœur », quand « même la neige où les luges sages / traçaient des destins rectilignes », quand « le sang ne coulait qu’en noir et blanc / et la justice triomphait. » Prédominance du noir et blanc assorti d’un riche nuancier de gris.  

C’est le temps où il joue aux cow-boys et aux indiens, dans le costume du peau-rouge, où il fait corps avec la nature, où trouver refuge dans les arbres le rapproche de l’observation des oiseaux, où il lit éperdument avant, plus tard, de devenir « un lecteur ou un liseur / sans vraiment retrouver la joie des premiers âges ». C’est le temps aussi où il espérait avoir un frère, où il apprend ce qu’est le péché et la culpabilité, où il perçoit le « grand mystère » des femmes et où naît son goût de la généalogie quand il réalise la multiplication exponentielle de sa parentèle.

Il rêve d’ailleurs (Brésil, l’autre bout de la Terre, du monde) pour revenir ici, le temps d’un trop court voyage. « Il aurait beau s’enfuir au bout du monde / il reviendrait toujours à soi ».

Il aimait courir derrière son ombre 

il lui semblait qu’il aurait pu la suivre ainsi

lentement longuement

jusqu’au bout du monde

jusqu’au bout de sa vie  

Daniel Charneux

Viendra le temps des arrangements avec le réel et avec son existence pour ne pas perdre son âme, auquel il croit encore.

À force d’attendre

que l’éphémère engendre l’éternel

il avait atteint l’âge d’homme

loin des rivages de l’enfance

Il est resté, par-devers lui, un observateur du monde, de soi, « filé pas à pas / comme un privé dans un film noir » par « cet autre qui écrivait en lui » jusqu’à noter « ses actions les plus communes / ses plus infimes répulsions ». Ce qui lui fait dresser ce constat :
« Celui qui écrivait / paralysait en lui celui qui voulait vivre »

Nombre de poèmes traduisent un besoin d’être emporté, de se perdre, de s’oublier. La conscience que l’homme, malgré son amour de la vie et son souci de laisser une trace, est voué à retourner en poussière, hante la fin du volume.

Si le romancier n’est jamais loin, tapi dans l’ombre du poète, celui-ci se permet des arrêts sur images, sur sensations, non tenu une chronologie stricte des événements, se permettant des licences que le récit ne permet pas toujours pour creuser ses interrogations existentielles, investir un autre territoire littéraire.

D’emblée, Daniel Charneux, avec ce recueil, a trouvé un ton singulier avec une poésie qui se chuchote, se murmure, soit, mais troue néanmoins les murs du silence pour, dans cette chambre d’écho aux soupirs, livrer les blessures qui nous constituent en tant qu’homme, en tant que mortel nourri de mots et de mélancolie.


Daniel CHARNEUX, À bas bruit, ill. de l’auteur, Bleu d’encre, 2022, 81 p., 12 €.

Le recueil sur le site d’Objectif Plumes

Daniel CHARNEUX sur Objectif Plumes


PEAU de MANON GODET (Ed. du Cygne) / Une lecture d’Éric ALLARD


Je ne crois qu’en vous

Vous les mots.

Vous les images, les étoiles.

Vous les fils que nous tissons de nos doigts pour que le sang coure de veine en veine.

Ouvrir la toile.
Faire parler la peau.

Faire parler ma peau.

Le texte d’ouverture donne bien le ton de l’ensemble constitué de trois sections, Prière de toucher, Take me home et La Lavande.

Les textes-poèmes formant chacun une entité verbale nous entraînent dans un espace de sensations jouant sur les couleurs, les temps, les personnages. Ecrits à la première personne, ils nous surprennent tout du long en rebattant sans cesse les cartes du thème dans un jeu poétique magistralement conduit, qui plus est par une poétesse dont c’est le premier texte publié.

Des correspondances se tissent, se défont, au fil des séquences. Des silhouettes plus ou moins imaginaires, comme des costumes, que la narratrice revêt, se dessinent pour dérouler le spectacle d’un théâtre intérieur : Jaime, Aline-Aimée, sa compagne décédée, mais aussi Romane, Violette.

Des prénoms comme des surnoms affectueux. 

Je suis faite de sel. Je retire le costume de la peau de ma Romane imaginaire.

Il glisse sur mon corps.

La peau y est porte, tissu du texte à dire. Elle est le lieu poétique qui permet l’expression du traumatisme, de la sensation et, donc, de la poésie.
C’est autant le réceptacle des joies que de celui des blessures, un lieu ouvert mais fragilisé du fait même de son exposition à l’air, à la vue et au contact des autres. Appât ou rempart, la peau se prête aussi bien aux caresses qu’aux agressions.

La peau est aussi bien ce qui enferme le corps, les grilles d’une cage, ce qui enserre et enjoint l’intériorité psychique et les souvenirs. L’histoire qui s’écrit sur le corps se grave dans la peau. Elle est surface autant que profondeur. Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau, a écrit Paul Valéry.

Manon Godet exprime dans son texte cette polysémie de la peau ultrasensible.
La peau n’est pas dénuée d’épines virtuelles qui maintiennent à distance de l’autre. Par elles, la peau génère sa propre insensibilité, le repli du corps du domaine social.

Les hérissons mangent des roses pour accélérer la pousse de leurs épines.

Plus loin, elle écrit :

Mes épines ne sont pas pour eux. Elles sont pour moi.

Elles tuent mes sens.

L’eau est omniprésente. L’eau qui peut noyer, certes, mais qui permet aussi la fluidité, les écoulements, les métamorphoses.
Ainsi, la peau sert à l’opacité comme à la transparence.

Seule la nudité exclut le mensonge : Un mensonge ne tient pas devant un corps nu.

L’exercice d’écriture poétique consiste à permettre à l’ « empire de mots sous la peau » d’accéder aux chemins de l’écriture, de « trouver le corps du rêve ». De « rendre un Je. » Et de faire revivre la peau qui a pu, qui a dû mourir bien des fois.

Dans ces vers aux phrases mêlées, la cruauté voisine avec l’extrême douceur.

Dans la seconde section intitulée Take me home, le récit se resserre autour des personnages d’Aurore et de Mahaa mais aussi de Niniel et d’Alma.

Aurore, c’est la lumière de l’or : Aurore danse au milieu des flammes.
Elle renvoie aux dents jaunes de l’homme à la barbe qui pique.
Les épines du hérisson de la première partie font ici écho à la barbe qui pique de l’homme.

Il a laissé un hérisson mort dans mon vagin

Les mots sont forts, perturbants, à la hauteur du traumatisme rapporté.

On y retrouve aussi l’eau et le feu, la peau, le peu, et le pleut.

Mahaa brûle. Aurore pleut. Je crie.

C’est la même Aurore qui, dans une partie saisissante va « racler le fond d’elle-même » avec un cintre.

Chacun de ses hoquets la faisaient trembler. Faisait tomber des caillots de sang.

Le long de ses cuisses.

L’ultime section, La Lavande, est un texte d’apaisement, de réconciliation. Un texte aussi pour que rien ne s’arrête…

On l’aura compris, PEAU de Manon GODET est un recueil riche, résistant à toute lecture univoque, qui pétille, happe, stupéfie, coule, transformant sans cesse ses composants, tout en maintenant une ligne directrice, qui la mène droit au lecteur, pour le rendre plus sensible, attentif à ce qui se joue à la surface et au-dedans du corps.

Mon sang gonfle ma peau

J’entends la lavande.

Nous dévalons le sable.


Manon GODET, PEAU, Ed. du Cygne, 118 p., 13 €.

L’ouvrage sur le site des Editions du Cygne

Un entretien avec Manon GODET pour Fréquence Sillé, Radio associative du Pays de la Haute Sarthe

CONTRE TOUS CHACAUX de ROGER LAHU & ÉRIC DEJAEGER (Gros Textes) / Une lecture d’Eric ALLARD


Roger Lahu et Éric Dejaeger (et/ou inversément, comme indiqué sur la couverture) ont passé une partie de l’été 2021 à s’aventurer, plume affûtée à la main, sur les terres du Bob Morane d’Henri Vernes, né Charles-Henri Dewisme, quelques jours après son décès en juillet 2021 à l’âge de 102 ans. L’histoire ne dit pas si les deux complices ont (re ?)dansé sur le trépidant titre d’Indochine évoquant l’Aventurier.   

Une quarantaine de titres (sur les plus de 200 que comprend la collection) ont ainsi été revisités par le duo qui s’accordent au ton d’Henri Vernes, en faisant autant preuve d’imagination et d’exotisme que lui dans les dialogues et les situations les plus rocambolesques.

Sur deux ou trois pages par aventure, les amateurs de la série retrouveront « l’univers de Bob Morane », le fringant colonel de l’armée de l’air française et son compère, le géant écossais Bill Balantine, mais aussi l’Ombre jaune, Tania Orloff, Miss Ylan Ylang, Aristide Clairembart, le docteur Xhatan…

Avec, de plus, une bonne dose d’humour et un ancrage dans la contemporanéité, surtout dans ce qu’elle a de risible.

Les auteurs jouent sur les interdits qui frappaient alors naturellement cette série destinée à la jeunesse que sur ceux à l’œuvre depuis quelques années autour du mouvement Metoo et du wokisme, en moquant au passage les sensitivity readers employés dans certaines maisons d’édition mais jamais verser dans un mauvais esprit.

Ainsi, quand les personnages risquent de déborder dans leur expression, comme lorsque, Balantine exprime son goût pour le Zat 77, son whisky préféré, ou tend à qualifier lestement des membres de la gent féminine, l’éditeur les rappelle à l’ordre afin d’éviter tout dépôt de plainte. Il les engage à être plus woke, plus gender fluid, et même, le fourbe, à pratiquer l’écriture inclusive.

Il intervient pareillement pour mettre en garde contre « l’insistance de Ballantine sur les fonctions corporelles les plus basses [qui] peut choquer notre jeune lectorat ».
Les auteurs interviennent de même, de temps à autre, pour du placement de produit ou des apartés entre eux ou avec l’éditeur.

Ce recueil de 132 pages (pour 8 € seulement), dans un format de poche, constitue un hommage bien dans l’esprit du créateur, une plongée, pour certain(e)s, dans le temps des premières lectures, qui devrait plaire aux amateurs de la série et pas que, vu que, à ma grande honte, je n’avais jamais lu d’aventures de Bob Morane (mais suivi naguère des épisodes de la série télé des années 60 tirée des ouvrages).     

L’illustration de couverture est de Jean-Paul Verstraeten.

L’ouvrage sur le site de Gros Textes

L’une des aventures tirées du recueil – sur le blog d’Éric Dejaeger


OMBRES ET LUMIÈRES & L’AUBE DE CRISTAL de SALVATORE GUCCIARDO / Une lecture d’Eric ALLARD


Ombres et lumières est un recueil composé de onze courts chapitres (Ombres, Portrait sans visage, Le compagnon de route…), chacun introduit par une belle encre du peintre poète. Les sections sont constituées de poèmes en prose et en vers constituant une épopée spirituelle et existentielle ayant pour quête la lumière, l’énigme de l’univers, l’adéquation de l’être avec le cosmos. C’est un voyage initiatique où le poète donne de sa personne : son corps et son âme sont mises à contribution, parties prenantes du périple.

La belle préface est signée Giovanni Dotoli qui écrit, entre autres mots : « Le langage de Salvatore Gucciardo  certifie notre essence, notre antériorité ancestrale, notre monde archétypal. […] La poésie se fait interrogation et ontologie de ce qui est, lampe sur le centre, respiration par l’univers. Son feu incendie toute scorie et se fait dévoilement. Salvatore Gucciardo dévoile et incendie, illumine et épure, va vers la pureté de l’être. »

C’est par la prise de conscience de sa condition, par les épreuves traversées, les rites accomplis, les beautés circonscrites que le poète accède à la lumière, à une sorte de fusion de la vue et du verbe, du dehors et du dedans, de la peinture et de la poésie.  

On trouve tout du long des phrases qui sont comme des balises dans ce voyage initiatique.

Je me nourrissais de fables

Il m’arrive parfois de converser avec des oiseaux nocturnes.

Je porte en moi la mystique du monde.

Nous représentons l’histoire de l’humanité.

Toute l’harmonie du monde est en toi.

Chaque image de l’homme est une anthologie.

Et cet apophtegme en deux temps qui convoque Chronos et Apollon.

Il ne faut pas combattre le temps. Il faut chevaucher la lumière.

Cet ouvrage est aussi le reflet de l’aventure d’une vie vouée à l’art et à la poésie dans ce qu’elle a de transcendantal, d’ontologique, de rapport à l’être et au temps.

Un beau livre pour se mettre au diapason d’un artiste qui s’exprime autant par la poésie que par la peinture ou le dessin. 

Salvatore Gucciardo, Ombres et lumières, L’Harmattan, 2019, 116 p., 20 €.

Le livre sur le site des Editions L’Harmattan


L’Aube de cristal est une pièce poétique composé de 12 actes : L’aube céleste, Naissance, Le feu d’artifice, Astres flamboyants, L’étreinte…, principalement écrite en prose avec quelques échappées en vers, qui s’ouvre ainsi :
« A l’aube de cristal, la multiplication des ondes s’étend sur les espaces en friche. La goutte d’eau s’infiltre dans le cercle de la glaise pour se glisser dans la vulve terrestre. »

Comme l’analyse avec bonheur Elisabeta Bogatan dansla préface, « le poète entrevoit (…] le moment premier de la création, celui où l’eau se combine avec la glaise, pour créer la vie, l’être, par le pouvoir de la lumière. »

Son carnet de bord cosmique est ponctué de lettres ardentes, en Don Quichotte des temps modernes, à sa très chère dulcinée, son astre adoré, sa perle azurée, sa bien-aimée, son doux soleil… Il s’adresse à l’être qui le complète, de laquelle il tire sa force et grâce à qui il compte réifier le monde pour un avenir de la Terre et de l’humanité plus en harmonie avec les énergie en présence, en aspirant à une fin de l’obscurantisme (« La nuit obsède l’homme ») tout en se demandant Quand finira-t-elle / La Nuit / De l’homme ? Pour ce faire, il fera appel à une licorne, à l’arbre alchimique…

Le narrateur appelle à « la métamorphose de l’être », à ce que toute la puissance de l’univers » concoure à « l’éblouissement de l’espérance ».

L’acte 12, intitulé L’offrande, peut se lire à la lumière du conflit qui fait rage aux portes de l’Europe là où notamment il est écrit : « J’ai offert, tout l’or du monde, tous les joyaux de la terre aux guerriers de l’apocalypse, afin qu’ils n’entament pas le chant de guerre. Je les ai suppliés de ne pas déployer les ailes du champignon nucléaire. »

Comme l’écrit Michel Bénard dans la postface, « le peintre-poète se confond à cette grande éclosion, à cette folle germination, à ce souffle d’énergie universelle ». Sa vision, écrit-il encore, est celle d’une sorte de « démiurge » ou de « thaumaturge » : il joue avec sa vie le sort de l’humanité. 

Au dernier acte, intitulé Le Sage, comme l’écrit Elisabeta Bogatan, y voit « une illustration du mythe de l’éternel retour, avec ce retour au temps de la création, de la genèse, dans un illo tempore, le temps des commencements »… telle une aube nouvelle, désormais pure et éclatante comme le cristal, destinée à établir le Jour nouveau sur une base solide et intemporelle.

Salvatore Gucciardo, L’aube de cristal, Ed. des Poètes français, 2021, 61 p., 15 €.

L’ouvrage recensé par Michel Bénard sur le site de la Société des Poètes français

Le site de Salvatore GUCCIARDO


Dans le cadre des activités qui se dérouleront autour de la Journée mondiale de diversité culturelle pour le dialogue et le développement à la Bibliothèque Marguerite Yourcenar de Marchienne-au-Pont (Place du Perron, 38), Salvatore Gucciardo exposera des oeuvres du 18 mais au 22 juin sous le titre L’Un et le Multiple.

Lors du vernissage, le 18 mai à 18 h 30, je présenterai ces deux ouvrages en présence de Salvatore Gucciardo. Les lectures seront assurées par Serge Budahazi.

Toutes les informations sur les activités du week-end du 21 mai sont ici


MOUVANCES DE PLUMES de MARTINE ROUHART & PATRICK DEVAUX (Le Coudrier) / Une lecture d’Éric ALLARD


Dès l’envol, ce recueil duel – à deux ailes – met en relation les plumes avec les livres. Le lien opéré, on assiste à un « partage d’ailes » et de « plumes […] qui se frôlent ». Car il s’agit ici du fruit d’une connivence « entre deux poètes, Patrick Devaux et Martine Rouhart, dont les mots mêlés reflètent l’amitié qui les unit, comme l’écrit Anne-Marielle Wilwerth dans la préface.

La différence de caractères (italiques et romains) permet de distinguer les deux complices en écriture si on n’a pas reconnu leurs manières.


esquissées

d’encre


les plumes

communes


se plaisent


à parer

de mots


d’autres

ailes


Si les plumes inspirent, elles ne sont pas les seules convoquées, il y a aussi le regard, la lumière, le silence…
Et l’humour n’est pas absent de ces pages lorsque, entre autres, il est question de la cane qui rit de voir son si beau reflet dans le lac ou bien lorsqu’est précisé qu’entre poètes « les noms / d’oiseau / ne sont / jamais / des / prises / de / bec ».

Les poètes prêtent le cœur à ce que le poème ne dit pas, à ce qui doit demeurer « au bord du secret / à la limite du vertige / près de glisser / dans l’ourlet / de nos plumes ». Ils nous disent que la poésie n’a pas vocation à tout exprimer, mais plutôt à mettre en place les conditions pour faire entendre, retentir, ressentir le non-dit, ce qui peuple nos silences.

Autrement et (joliment) dit : « toujours /  l’oiseau/ garde / un peu / de / son chant / sous lui. »


Ce qui crée la connivence

entre les êtres ?

une vibration

un petit chant

venu de loin

quelque chose

qui commence d’arriver


L’oiseau, n’est-ce point l’âme qui s’écrit dans le ciel de la poésie ? Il suffit au « poète fauconnier » d’une plume et de papier.

À la fin du vol, passé la quarantaine de poèmes écrits en résonance, les voix singulières des poètes ont gagné, en profondeur et en complicité : « chacun / dans son nid / a inventé un chant. »

Sur le mode des « oiseaux à vœux » cités dans un poème, cet ouvrage, bellement illustré par Catherine Berael, est un recueil à vœux, écrit à fleur de mots : «  pour un peu de monnaie, on peut l’ouvrir et laisser s’échapper »… de la poésie. N’hésitez pas à la libérer de la sorte !

En savoir plus sur ce recueil sur le site des Editions Le Coudrier


ALEGRIA de MANUEL VILAS (Ed. du Sous-Sol) / Une lecture d’Eric ALLARD


Les livres qui ont un ton, une vision, du souffle sont rares.

Alegria de Manuel VILAS possède les trois et cela nous permet de lire ses quatre cents pages d’un seul élan – de joie.

« Au début de l’année 1918, j’ai publié un roman qui est le récit de ma vie. Ce livre est devenu un abîme.
Dans ce livre vivait l’histoire de ma famille.

Bach et Wagner, mon père et ma mère.

J’ai mis ma famille dans un livre avec de la musique et c’est la plus belle chose que j’aie jamais faite. »

Ce livre, c’est ORDESA, qui a obtenu en France le Femina étranger 2019, a été encensé par Cercas et Munoz Molina (excusez du peu). Il a fait connaître Vilas internationalement.

Dans Alegria, Manuel Vilas fait la promo de ce précédent livre. Il passe beaucoup de temps à l’hôtel et continue à parler de sa mère et de son père morts comme de dieux vivants en les nommant de noms de grands musiciens. Si les pseudos interchangeables sont devenus dans le domaine de l’identité verbale ce qu’est le tatouage pour la peau du quidam, ici les avatars prennent une dimension planétaire. Même si tout est hypertrophié, à la limite du délire ou de la maladie mentale, dont souffre possiblement le narrateur, on marche comme une fanfare de carnaval avant le grand feu, comme un défilé de majorettes avant le lancer de bâton de la maréchale, comme un orchestre électrique sous la baguette d’un chef survolté.
Va savoir si l’auteur se confond avec son narrateur ou bien surjoue son amour pour ses proches et l’humanité, le roman procure une pêche d’enfer, ou le juteux se mêle au funeste.

Car le mal, le chaos, le désordre sont au même titre que la joie le lot du narrateur auxquels il a donné un nom générique, Arnold, ainsi que le musicien emblématique de la musique dodécaphonique : Schönberg.

De plus, le narrateur voue une vénération aussi appuyée pour ses fils, passablement indifférents à leur père, qu’il a surnommé Bra(hmz) et (Vi)valdi Sa femme actuelle, c’est Mo comme Mozart.

Avant la fin du roman, le monde sonore vire dans le cinématographe, ils prendront tous un nom de comédien célèbres.   

Si vous voulez vous éclater, voir la vie en grand, malgré ses tréfonds, ses vertigineuses angoisses, lisez Alegria et vivez le monde en musique et au cinéma, ces deux grands arts mainstream qui emportent tout lecteur au-delà de la littérature pure et dure.
Gageons que dans son prochain roman qui surfera sur le succès de celui-ci, Manuel Vilas donnera à ses proches des noms de héros de Marvel ou de grands sportifs morts !

Le roman est traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon.

Notons enfin que l’Alegria du titre fait référence au livre d’un poète espagnol, José Hierro, publié en 1947.

Alegria de Vilas sur le site des Editions du Sous-Sol