UN COURS PARFAIT

presentation-de-beau-professeur-devant-le-tableau-noir_7130-59.jpg   L’École est un spectacle.

Guy Déborde

 

   Cet enseignant avait une doublure (un assistant issu du privé, déjà très heureux d’avoir déniché cet emploi subalterne dans le monde de l’enseignement qui l’avait toujours fait rêver mais qui lui avait été refusé par ses parents au sortir des études secondaires au motif que c’était un métier de saltimbanque) pour les essais lumière, la balance audio, les cascades un peu risquées sur l’estrade, le branchement des appareils électriques (c’était un vieil enseignant, il avait dansé sur les tubes de Claude François et pleuré sa fin tragique).

   Quand tout était prêt et que le public était chaud, qu’il scandait son nom sur un mode frénétique, il faisait son apparition en habit de lumière et donnait son spectacle, bien rodé à défaut d’être génial. Un peu essoufflé, couvert de craie (c’était un vieil enseignant, il renâclait à l’usage du tableau numérique), mais toujours alerte, il terminait cinq minutes avant le temps réglementaire. Il attendait la fin des applaudissements (dans le couloir, derrière la porte de la classe) pour faire son triomphal retour et goûter l’ovation (c’était un vieil enseignant, un reste de pudeur l’empêchait de faire le saut de l’ange, torse nu).

   Rarement, la veille d’un congé, il redonnait une séquence de cours de la période écoulée. Mais il empiétait alors sur l’heure suivante et les étudiants de cette école inclusive, majoritairement féminine, (un peu fayots, on s’en serait douté, durant la représentation) faisaient la tête car ils allaient manquer le cours suivant, donné par un enseignant récemment engagé, bien gaulé et au physique de prof de gym, ex-gogo dancer dans un bar qui avait dû fermer pour cause de restructuration.

 

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LE REPOS DE L’ENSEIGNANT

5423e763-3e4e-4ca9-ab02-965ca91fa5c6-jpg.jpg?$p=hi-w795Après sa journée de boulot, ce prof aspire, comme tout bon travailleur, à un repos bien mérité.

Au volant de son véhicule, sur le chemin du retour, il se rappelle les nombreuses périodes de cours de la journée écoulée, la superbe avec laquelle il a délivré son savoir, l’amène manière dont il a répondu au questionnement des étudiants sur tous les points du programme de la discipline dans laquelle il excelle, comment il a fait acquérir les compétences inscrites dans le référentiel et reprises dans son journal de classe (le même modèle qu’il possédait quand il était collégien, il y a trente-cinq ans), comment il a enregistré les présences avec un mot aimable, un encouragement à chaque étudiant, dont il connaît les nom, prénom et âge (ainsi que des détails très privés divulgués sans vergogne lors des conseils de classe par ses collègues et la psychologue du centre scolaire), comment il a fait une cour discrète sans lourdeur à la nouvelle prof de géographie (qui donne accessoirement cours de pilates pour compléter son horaire), comment, dans une classe à hauts potentiels, il a fait passer un test dans les règles de l’art et corrigé, selon un grille de correction infaillible, plusieurs fois revue par l’inspection, et de quelle façon, enfin, il a salué avec les égards dus à leur rang ses supérieurs mais aussi chacun de ses semblables, y compris les membres du secrétariat et du personnel d’entretien.

Il s’est aussi empressé de donner à un père visiblement mécontent du sort réservé à une de ses ouailles et muni d’un couteau de cuisine peu avenant (et assez déplacé en ce lieu, il faut dire) la localisation exacte du bureau du préfet de discipline et de sa secrétaire particulière…

Enfin, parvenu chez lui, il débranche sa puce électronique clipsée au lobe temporal, ce minuscule logiciel qui se place derrière l’oreille et que l’Education Nationale fournit à chaque entrée en fonction des nombreux candidats aux postes désertés en masse par les enseignants professionnels. Il se sert un long mojito glacé et, après un baiser distrait à son épouse et ses enfants, il s’installe devant son écran de télé pour suivre sur la chaîne du sport un match de play-off. Il se prend trois fois en selfie avec son chat sur les genoux et un paquet de Doritos, pour poster sur ses réseaux sociaux préférés. Et il ne s’endort jamais avant d’avoir lu trois pages de Gala ou quinze lignes du dernier Mussot. Les soirs où il se sent l’âme culturelle, il ne ferme pas les paupières sans avoir visionné la bande-annonce d’un nouveau film, feuilleté un ouvrage sur la peinture impressionniste ou chantonné le texte d’une chanson de Céline Dion (composée par Goldman). Enfin il peut s’endormir du sommeil du juste pour traverser une nuit sans sans rêve, le temps que se recharge doucement mais sûrement son progiciel d’enseignant modèle. 

 

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UN GAI SAVOIR

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Ce collectif d’enseignants (à la retraite, au chômage ou aux études) et de quidams donnait des conférences sur les sujets les plus divers. Où il n’était réclamé à l’assistance ni exercices ni examens. Ces conférences étaient de plus en plus suivies. De telle sorte que les étudiants de toutes les écoles subventionnées du pays brossaient les cours pour y assister. Et que, bientôt, tous les établissements scolaires furent vidés. À l’exception des directions et des secrétariats chargés de régler les affaires courantes.

Enfin la connaissance sous la forme d’un gai savoir avait trouvé le moyen de se diffuser dans la joie.

Le Ministère de l’Enseignement ne put supporter longtemps cet état de fait et la Fédération des Entreprises, en accord avec le monde politique et toutes les associations des parents d’élèves, fit voter une loi pour criminaliser les activités des membres du collectif. L’armée fut convoquée et les terroristes furent passés par les armes.

Aujourd’hui les cours ont repris dans la mauvaise humeur habituelle.

 

DE L’INFLUENCE DU COURS DU YEN SUR LE CYCLE MENSTRUEL DES GEISHAS

tattoo-fleur-33.jpgIl régnait autour de cet enseignant un flou considérable.

Possédait-il ou non une qualification ? Et son certificat d’aptitudes pédagogiques ? S’y connaissait-il en quoi que ce fût ? Était-il le meilleur ami du chef d’établissement ou son pire ennemi ? Était-il protégé en plus haut lieu ? Avait-il fait l’Afrique ou l’école buissonnière ? Était-il maçon ou poète? Était-il un haut potentiel ou un psychotique profond ? Possédait-il toute sa raison ? Se trouvait-il d’ailleurs bien là où il donnait cours ?

Ses étudiants ne savaient à quoi s’en tenir. Quand il donnait une leçon structurée, sous le signe de la rigueur, sanctionnée par une évaluation critériée labellisée, il apparaissait qu’aucune notion n’était correcte, aucun point acceptable et quand il lançait des idées à la cantonade, exprimait des opinions sur le ton de la dérision, sans le moindre souci pédagogique, il apparaissait qu’il révélait des vérités pérennes (d’une durée de trois semaines au moins).

Les réclamations pleuvaient mais l’administration usait de tous les moyens pour les contrer, les inspecteurs ne franchissaient jamais la porte de sa classe, comme pris d’effroi à l’idée de se frotter au bonhomme, de détruire le mythe entourant sa personne.

On disait qu’il dormait avec un python, qu’il avait empoisonné sa nourrice espagnole à l’âge de cinq ans, qu’il était de descendance rohingya, qu’il avait été chercheur à l’Université de Ouagadougou, qu’il était un vegan de la pire espèce, qu’il était encore puceau, qu’il possédait une connaissance encyclopédique, qu’il élevait des cochons d’Inde, qu’il avait tenu une maison close à Bali, qu’il écrivait un livre de sorcellerie qui révolutionnerait la pédagogie moderne, qu’il lisait (autre chose que des manuels scolaires), qu’il maîtrisait parfaitement l’écriture inclusive et l’usage du tableau numérique.

Maintenant qu’il est retraité, incapable de se passer d’un public, il donne régulièrement des conférences sur les sujets les plus divers et dans les endroits les plus insolites (une pissotière, un dépôt d’ordures clandestin, un congrès de parti, un refuge pour migrants, le siège d’une multinationale…) sans que ceux qui y assistent, de plus en plus nombreux, ne sachent s’il dit vrai ou faux, parvenant à semer le trouble sur les sujets les plus divers, du repiquage des salades grecques en terre orthodoxe à l’influence du cours du yen sur le cycle menstruel des geishas.  

À la fin de sa causerie, il distribue un questionnaire pour vérifier l’écoute de son auditoire puis ramasse les copies. Que jamais il ne rend ni ne corrige. Il les jette à la décharge, à moins qu’il ne les brûle dans  le grand feu ouvert de son chalet suisse pour, à ce qu’on rapporte, alimenter les flammes de l’invérifiable savoir.

 

LA VIE DES ENSEIGNANTS et autres fictions édifiantes

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La vie des enseignants

Dans cette école, soit les enseignants étaient accablés de travail, soit ils adoraient leur métier: ils ne quittaient plus leur classe, même en fin de journée, même durant le week-end… De telle sorte qu’ils en vinrent à vivre dans leur établissement, à y manger, à y dormir, à y abandonner leur véhicule… L’équipe technique était sollicitée partout pour aménager de quoi leur faciliter la vie au quotidien. Dans un premier temps, leurs amis et conjoints vinrent les visiter dans la salle de gym aménagée en salle de visite, puis ils se lassèrent et on ne vit plus de personnes extérieures à l’établissement.

Le soir, après les cours de remédiation, les préparations de leçon et les études des points du programme (appelés compétences dans certains pays barbares), ils se réunissaient en salle des profs pour jouer aux cartes ou aux échecs et au cyber média pour regarder un film en streaming. (On leur avait dit que le cyber média était l’avenir, et l’anglais, la langue de l’avenir.) Ils avaient acheté un barbecue électrique avec l’argent de la prime syndicale qu’ils ne payaient plus… Ils commencèrent par nouer des relations plus intimes et par se reproduire entre eux. Des enfants naissaient qui étaient pris en charge par des éducateurs spécialisés. Les syndicats ne les soutenant ouvertement plus (avant, ils faisaient semblant), l’Etat avait cessé de les rémunérer depuis longtemps (il leur assurait seulement le gîte et le couvert) mais leur bonheur était dans le préau.

Le plus pénible pour eux, c’était les vacances scolaires : des cellules de soutien psychologique leur permettaient de tenir les quinze derniers jours, période la plus féconde en dépressions carabinées, comme les études le montrent.

Des chaînes de télé firent réaliser alors de nombreux documentaires permettant de les voir évoluer entre eux, dans leur milieu de vie, avec le préfet des études (qui avait été chef scout) en dirigeant du centre scolaire planifiant les diverses activités culturelles. Des livres furent écrits par des ethnologues en classe: Prof résilient, 50 nuances de maître(sse), École mode d’emploi, Marie-Martine à l’école, À la recherche de l’enseignement perdu…

Avant chaque rentrée, ils organisaient trois jours de festivités, une sorte de feria où ils se déguisaient en étudiants des seventies et festoyaient, avec de longues robes à fleurs ou des pantalons pattes d’éléphant, dans un chahut monstre au son des fifres et des tambours affectionnés dans cette région bruyante du monde. Toute figuration dégradante d’un taureau était évidemment interdite. Cela donnait lieu à des débordements de tous ordres qui faisaient regretter quelques disparitions carnavalesques.

Mais le jour de la rentrée, c’étaient des apprenants heureux, avides de rencontrer ces étranges personnages vus très souvent à la télé pendant les jours sans Cyril Hanouna et sans Benjamin Maréchal qui se pressaient dans les couloirs de l’école comme lors de la sortie d’un nouvel iPad. De partager pendant quelques heures par jour leur mode de vie monastique égayait leur existence comme aucun Pokémon go ne pouvait encore le faire.

L’enseignement, pendant ce bref interlude dans l’histoire de l’éducation, connut un essor sans pareil.

 

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La peur de l’inspecteur

Ce jeune professeur craignait tant une visite surprise de son inspecteur qu’à la fin de la journée de stress, il fêtait avec force alcools et sodas sans sucre la non-venue de l’expert. Sa carrière se déroula de la sorte pendant quarante ans qui affectèrent à la fois son système nerveux et son foie.

À quinze jours de la retraite – et d’un cancer généralisé -, il apprit le décès de son inspecteur de tutelle qui, comme lui, apprit-il dans un ultime élan de joie, un débordement spermatique conséquent, craignait tellement de rencontrer les enseignants qu’il avait fini, usé nerveusement jusqu’à la corde sensible, par se tirer une balle dans le programme intégré de son cerveau malade et réduit à la portion congrue d’inspecteur moyen.

 

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Diminution progressive de l’enseignant

Un jour sur deux, cet enseignant diminuait à vue d’œil. Cela commençait dès son entrée en classe. Avant midi, il était plus petit que ses élèves. Et il terminait sa journée plus maigre qu’un cancrelat. Les élèves devaient prendre garde à ne pas l’écraser. Un de ses collègues était alors convié à le ramener dans une boîte d’allumettes vide. Cela ne durait qu’un jour, la nuit faisait son office…

Le lendemain, il avait retrouvé sa taille normale. Certains disaient qu’il était même devenu plus grand mais c’était une erreur d’appréciation visuelle chez ceux qui, la veille, avaient eu peine à le distinguer dans la salle des profs sombre, au réfectoire ou bien dans les couloirs non éclairés… Toute la journée, il augmentait de taille et, à la fin des cours, il était devenu plus grand que le directeur, qui (naturellement) était un géant.

 

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L’apprentissage de la discorde

Ces jeunes enseignants qui occupaient deux classes contiguës se prirent d’amitié puis d’amour. Ils étaient alors toujours fourrés dans la classe de l’autre ou en train de papoter voire plus dans le couloir et ses recoins. Ils se marièrent et leurs disputes devinrent mémorables. Quand ils divorcèrent, ils demandèrent à être le plus éloigné possible de leur ex-conjoint et ils donnèrent cours à deux extrémités du bâtiment, séparés par une armée de surveillants-éducateurs, engagés à cet effet. Quand ils prirent leur retraite, ils furent remplacés, dans leurs classes respectives par leurs rejetons qui, eux aussi, comme de bien entendu, avaient embrassé la carrière d’enseignant et ne pouvaient pas plus se sentir que leur parentèle.

 

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Conseil de classe

Chaque fin d’année scolaire, les étudiants de cette classe se réunissent en conseil pour donner leur note et désigner les professeurs qui réussissent comme ceux qui devront se représenter en deuxième session.

À l’issue de la délibération, certains étudiants examinateurs sortent par une porte dérobée pour ne pas avoir à affronter les questions des enseignants notés, leurs regards inquiets, leurs interrogations difficilement formulées…  D’autres, plus courageusement, s’arrêtent auprès des recalés pour leur offrir un mot d’encouragement, une parole compassionnelle, un Passez de bonnes vacances quand même…

 

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LE SPECTACLE DE LA RENTRÉE

professeur-au-tableau.jpgL’été, alors que l’enseignant moyen potasse ses cours de rentrée au soleil sous la tonnelle ou se prend en selfie escaladant un pic alpin, ce prof l’a passé à suivre des cours de comédie, de danse et de décathlon.

Il faut dire que le rapport d’inspection de juin était accablant : Mauvais jeu de jambes et utilisation médiocre de l’espace scénique devant le tableau numérique, diction imparfaite, souffle court, expression faciale faible : l’enseignant ne croit pas en la matière qu’il enseigne et ne réussit pas à capter son public.  

Dès lors, notre professeur mal noté a profité du congé pour retravailler ses textes, il a perfectionné son jeu de jambes, tenté l’entrechat, réussi le grand écart, forci son souffle et a même donné, à titre de répétition générale, son cours dans un festival de stand-up de sa région, devant un public conquis.

La vidéo du spectacle a fait un tabac sur Youtube et le secrétariat de son école doit aujourd’hui, pour satisfaire toutes les demandes, refuser des inscriptions malgré l’ouverture de cinq modules du même cours. 

L’inspecteur a déjà réservé sa place dans la loge VIP que le directeur de l’établissement a fait spécialement aménager pour qu’il assiste dans les meilleures conditions au premier cours de son enseignant vedette.

 

UN PASSIONNÉ DE THÉÂTRE

Th%C3%A9%C3%A2tre-national-LAIKA.jpgCe passionné de théâtre fit une belle carrière de comédien dans l’enseignement. Jamais il ne se produisit sur une scène classique, dans un théâtre subventionné ou sur une estrade du marché aux poissons local mais  plus de vingt fois par semaine (sauf  pendant les congés où il travaillait son texte) et devant un parterre varié, plutôt bon public d’autant qu’il ne payait pas sa place.

Il ne laissait rien paraître de son trac lors de son passage au secrétariat où les artistes de la parole exerçaient leur art  éphémère. Sur le chemin le séparant de la scène, il saluait quelques collègues dans le même état, ou peu s’en faut, de stress prétraumatique et le directeur de l’établissement, qui se félicitait du bon retour sur les réseaux sociaux de ses spectacles, lui prodiguait les derniers encouragements nécessaires.

La sonnette de changement d’heure faisant office de trois coups, il entrait dans son rôle en un tournemain. Il avait obtenu du P.O. que le dallage devant le tableau numérique fût recouvert de planches séparées de la première rangée de spectateurs par un rideau d’un rouge cramoisi. Après quarante minutes de prestation soutenue, il quittait la classe en sueur et, malgré les dix minutes d’applaudissements nourris (et quelques rires étouffés), il ne donnait aucun rappel, déjà requis ailleurs, assuré de trouver un public acquis à son jeu plus qu’à son texte, fort changeant et assez rébarbatif comme tous les textes scolaires.

Quand la retraite, repoussée jusqu’à l’extrême, tomba comme un baisser de rideau, il retourna sur les bancs de l’université pour apprendre tout ce qu’il avait oublié ou jamais très bien compris.