LE SENS MAGNÉTIQUE (2019-2021) de DANA SHISHMANIAN / La lecture de Nicole HARDOUIN

    


La barque de Charron conduit toujours aux enfers, il n’y a pas de nautonier du bonheur.

Bachelard

L’auteur, tel un oiseau sans ailes qui pourtant vole, est toujours entre rêve et réalité, en étant accompagnée par des accords venus de nulle part mais prégnants, des doigts  s’agitent sur les touches d’un piano au désert mille sonates se bousculent/ dans le labyrinthe d’une oreille spatiale invisible.

Dans ce recueil où se croient Debussy, Goldberg, Lalo, Chopin  et  bien d’autres, on sent que l’auteur est musicienne dans l’âme, c’est ce qui lui fait un manteau invisible mais protecteur, elle est torture plaisir et souffrance. Son dire est embrasement, feu brûlant et pourtant si loin de l’âtre invisible où elle brûle et se cendre à l’assaut de l’échelle du ciel. Elle est notes, accords dans l’extase du manque toujours à la recherche d’une marque, d’un souvenir, elle les voit, les touche et tout fuit, histoire de voir si Eurydice vous suit/ elle l’obstinée de la perte/ comme toutes les illusions. Quête sans fin, quête du tout qui devient rien, un rien opulent, torturant, envahissant, mais c’est le rien du Tout.

Son dire est fait de mots réverbères pour raviver les ombres réelles mais imaginaires, les souvenirs, mirages/ réels, fuyants mais obsédants, ce sont des mots calices pour offertoire interdit, des mots qui font des souvenirs sans légende, mots au goût amer et torturants, même lorsque les bourreaux sont partis / les victimes ensevelies, lamento funèbre, mots à jamais inclus dans sa chair alors que les bottes orgueilleuses s’enfoncent / dans la boue des champs de massacre. Pourtant, pas à pas, contre toute logique, l’auteur passe le gué.

Elle laisse filtrer l’architecture de sa pensée, sensibilité à fleur d’âme, traces noires, zones d’ombre au gout âpre, égarements qui s’entrelacent, se percutent se tordent sur des radeaux en précaire équilibre, ample liturgie lorsque le sang flagelle le corps, digue sans remparts qui ramène le lecteur au gîte de la déraison, il boit au goulot d’anciennes racines errantes qui pourtant n’ont pas d’attaches… Électro choc, électro quelque chose c’est la vie avec ses murmures, ses fusions, ses effusions, où l’on se perd pour se retrouver, peut-être tentative de communion avec l’Absolu, tresses du silence bruyant qui libère toute une chapelle à explorer.

Dana Shishmanian se fait relieuse, c’est si près de religieuse, sa fourrure d’hermine se lustre au poil fin de ses mots en nervures, elle pose les épingles de ses bâtis, découd l’ourlet d’un nuage pour offrir trois notes de la musique des sphères issues d’un tabernacle de silence et d’encens à chacun de savoir l’ouvrir.

Elle va s’en aller, à la recherche du pardon, issu des lamentations angéliques qu’un violoncelle/ sorti d’abîmes sans fond/ distille subrepticement…il anéantit et console, elle a besoin d’apaisement, de paix on appelle les larmes au secours/ ce sont les bonnes sœurs toujours prêtes à consoler.

Le sens magnétique, est un tourbillon de mots-pensées, qui s’enroulent, après le lecteur, le tord, le roule, le palpe, l’oublie, le reprend, le traîne pour en faire une toupie dans une étoile filante,.. adagio en guise d’adage/ définitif et muet. À lire avec étonnement, vite transformé en bonheur méditatif.

Nicole HARDOUIN


DANA SHISHMANIAN, Le sens magnétique, Édition L’Harmattan, collection Accent Tonique, juillet 2022

Le recueil sur le site de L’Harmattan


SUR LES FRANGES DE L’ESSENTIEL suivi de ECRITURES de CLAUDE LUEZIOR (Traversées) / Une lecture de Nicole HARDOUIN


Des mots du poète, chacun saisit ce qui lui plaît : mais leur sens

ultime est de tendre vers Toi la main.

                                                    Tagore, in : De l’aube au crépuscule


Le titre de ce recueil résume à lui seul le dire du poète : que reste-t-il de l’essentiel si ce n’est des franges ? Existe-t-il encore une place pour l’homme dans un monde à la schizophrénie ambiante, un monde qui se gorge de batailles, traîtrises et massacres, un monde où l’élan et la force de l’amour laissent place aux délires de puissance ?

On retrouve, dans ces textes, les thèmes favoris de l’auteur : l’essentiel du vivre, l’humour, la tendresse, l’amour, l’écoute attentive, la misère de l’autre, l’admiration du spectacle qu’offre la nature, car le poète peint ses fleurs dans les failles de l’aube.

L’auteur est un amoureux des mots, chaque page est un nid de diamants, un graal des mots. Il ponce, élargit, virevolte, jongle avec les virgules qui sont les cigales de la phrase, ose réveiller les termes d’antan, si loin de nos textos souvent incompréhensibles : et si l’on faisait de nouveau danser cornegidouille, ventrebleu ? Mais tout cela s’en est allé, faisant place à un franglais de pacotille.

Au lieu de se perdre dans les réseaux sociaux, égouts de la République, dont il ne restera rien dans quelques décennies, au lieu d’honorer le dieu ordinateur et ses mails en pagaille, écrivons pour garder une trace. Quels seront les sédiments de tout ce fatras de phonétique, de cette bouillie d’anglicismes et d’écriture inclusi.ve ?

Que restera-t-il de nos langages dans les années à venir, alors que les dessins des cavernes ou ceux des pyramides ont survécu durant des millénaires, les volumes du codex, quelques siècles durant ? Médite, lecteur, sur la dématérialisation de la pensée, sur l’évanescence de nos supports…

Même si écrire est parfois un sacrifice, l’amour s’y infiltre, infuse dans ses lunes d’insomnie ; la géographie d’un désir y déroule sa carte du Tendre. La vestale désormais hante mes nuits : feu de mes entrailles.

Ce recueil est une ode à l’écriture, au pouvoir des mots, à leur force : écris, écris mon frère, car écrire est une prière, c’est soulever un coin de la foi, jubilation et blessure secrète, c’est palper un pli de la robe christique.

Il est temps d’écailler les mots aux ombres indolentes : les mouettes chères au poète passent, elles scandent quelques jacqueries à la face des bourrasques, c’est le temps du rêve, de la semaison de tendresse. Tiens ! Voici la première abeille du matin, qui va goûter son pollen, car faire du miel n’est en rien facile !

Lecteur burine ta page, écris avec le sang des roses, peut-être le désir du poète s’y réalisera-t-il ? J’aimerais tellement qu’un jour, des amoureux esquissent une ou deux de mes lignes sur la tombe qui sera mienne :superbe, mais  désir à réaliser le plus tard possible.

La poésie de Luezior est une caresse, des pensées qui s’échangent dans les carrefours de la vie, des lèvres qui s’enlierrent, qui transforment les ténèbres en aube, des étoiles pour éclairer les jours sombres, des barques pour dériver.

Les mots de ce recueil sont des îles où s’ouvrent les tabernacles, où vit le dire et où s’enlumine l’essentiel. Comme l’écrit P. Emmanuel : dire c’est aimer, aimer non seulement le langage mais l’esprit qui se manifeste en lui. C’est ce que nous trouvons dans les lignes de Luezior.

Grâce au poète, peut-être nos yeux verront-ils / au-delà de nos convoitises/ l’appel vigoureux de la vie ?

Nous ne saurions terminer cette recension sans mentionner la toile « Composition » du peintre Jean-Pierre Moulin qui orne la première de couverture, toile qui exprime toute la tension, l’élan, la force, le possible, la vie qui pulse dans ce recueil.

Nicole HARDOUIN


CLAUDE LUEZIOR, SUR LES FRANGES DE L’ESSENTIEL suivi de ECRITURES, Ed. Traversées, 128 p., Virton, Belgique, 2022.

L’ouvrage de Claude LUEZIOR sur le site de Traversées

Le site de Claude LUEZIOR


                                                            

MI-GRAINES d’Ara Alexandre SHISHMANIAN (L’Echappée belle) / Une lecture de Nicole HARDOUIN          


Il est faux de dire : je suis né. Faux de dire : je mourrai un jour, seul convient de dire : je brûle. Ou mieux encore : de dire de cela qui brûle, je suis le feu.  P. Emmanuel in Sophia

Migraine, migraine, migraines saintes tout se brouille, s’éclaire en jeux de mots, l’auteur ne sait plus s’il dort ou sommeille, s’il est encore vivant. Toute chose est dépourvue de vérité, tout est impermanent, inconstant, tout est projection de son esprit, il erre dans la ronde des existences. Dans « mi-graines » il y a le mot graines, et l’auteur ensemence ses mots à l’envers à l’endroit, ce sont des messages enfouis, une langue maternelle d’une autre vie.

Ara dans un arrière-plan psychique, tantôt ruisseau, tantôt torrent, brouille, amalgame, jongle avec les lettres sans les voir, car la migraine s’approche de moi telle une morte sur un miroir vide.

C’est tantôt un balbutiement, tantôt une force éclatante brûlante, venue de la nuit des temps, peut-être du néant car la migraine est messagère du néant, elle est cendre froide ou terreau purificateur et « glisse entre les seins des songes ».

Apparaissent, ici et là, de petits cristaux que l’auteur amalgame en déployant ses potentialités, ce sont parfois des messages enténébrés de lumière en arc en ciel, et les mots ruissellent avec les fontaines fendues, mots que le lecteur cueille tels des fruits vivifiants, ou vénéneux qui l’exaltent le terrassent, lui échappent, le construisent, le métamorphosent, ce sont des mises en abyme, des réalités ou des reflets d’être. L’auteur ne cesse de déplier l’inexistant et en même temps il y a tentatives d’être au plus près de l’évanouissement qui m’écoule.

Dans la sphère du réel lointain est-ce l’intention qui l’habite à chaque acte qui le déclenche ? Le poète entre en action avec un vocabulaire chargé d’émotions, de rhétorique, peut-être en quête de son karma. Il sème, fouille, renverse, jongle fait des détours, des allées et venues mais toujours quelque chose se creuse comme une tentation d’être au plus près du monde ou du néant.

Ara Alexandre SHISHMANIAN

D’où vient le langage qui pousse l’auteur à écrire ? il estsouvent derrière le miroir sachant que partir au-delà est toujours dangereux car le dragon veille. Il exprime un contenu inconscient tout en se souvenant que l’esprit n’est que souvenir du néant, nitescence de la nostalgie du néant mis en scène, qui tout à coup comme un jet d’eau étincelant fait irruption de sa conscience et trace ses intentions intérieures qui se démultiplient de miroirs en miroirs, de fêlures en brisures : la chambre marron me fend telle une guillotine en deux miroirs qui se cognent l’un contre l’autre.

 Ce feu qui le brûle est « cette modalité du feu artiste, celle qui assure la liberté du cœur »[1]

Selon la déclaration d’Hermès, il faut semer l’or du sol de la terre promise, ce sont les sèves du texte, et pourtant titubant, somnambule, je me lève dans un exil / où je ne me reconnais plus. Mais comment savoir où se situe l’auteur : « Si tu ne connais pas la clef des instructions, tu ne reconnais pas les sons, les lumières et les rayonnements et tu erreras dans le cycle des existences[2] » mais Ara écrit avec l’abîme je nourris mes questions, mes attentes sont des caillots de réponses.

Mi-graines est un hors temps, un hors lieu, un plongeon dans le Styx, dont on remonte, ou pas, les neurones ont le vertige et les migraines tombent/ tels des oiseaux morts d’un arbre sans feuille.

Dans mi-graines le lecteur se gave, s’enroule, s’étourdit de ce qui le nourrit, il est parfois étonné, transformé, vacillant, mais il n’a jamais la migraine. Il lui reste le possible d’être, sachant que, le centre s’il ne peut être atteint, il y aura toujours les bords pour reprendre souffle, mais cela peut être dangereux car c’est presque une valse avec Méphisto.

Comme le dit le préfacier Dan Cristea, « Ara Shismmanian n’est pas seulement un poète inspiré, c’est un poète qui inspire ».

Nicole Hardouin


[1] Y.A Dauge in l’ésotérisme pour quoi faire

[2] Le Bardo Thödol, le livre tibétain des morts


Le livre sur le site de l’éditeur

Le site d’Ara Alexandre SHISHMANIAN 


LE MASQUE, un nouvelle de NICOLE HARDOUIN

Nicole HARDOUIN vit en Bourgogne. Elle a été enseignante et est l’auteure d’une quinzaine de recueils de poésie et des nouvelles mais aussi d’un roman et d’essais, dont un sur André Suarès.. Son dernier recueil de poèmes. Lilith, l’amour d’une maudite, paru à Librairie-Galerie Racine, a été préfacé par Alain Duault. Elle a travaillé avec plusieurs peintres. Elle écrit des chroniques littéraires dans plusieurs revues.


À propos de Les Eclopés du rêve, paru chez Les Impliqués, son dernier recueil de nouvelles, Jean-Paul Gavard-Perret a écrit dans sa préface :

 » […] Il y a rien de comparable dans la littérature du temps. […] Raison et folie font la jonction entre ce qui est et ce qui n’est pas, le réel et l’allégorique. La créatrice reste la sourcière armée de la seule arme essentielle, travaillée et retravaillée : son langage. De la boue des temps il extrait des parcelles d’or et, des arpents du ciel, le bleu cyan. Selon une dynamique onirique et littérale chaque fable donne du monde son jour imprévisible.  » 


LE MASQUE

Quelques soubresauts et la voiture s’arrête. Tous les efforts d’Eléonore sont vains ; plus rien ne fonctionne, elle peste, s’autorise à jurer, à taper du poing sur le volant : immobilité totale en pleine nuit sur un chemin de campagne.

         « Je ne vois rien, plus de lumière, ciel d’orage, voyons où ai-je mis mon briquet ? »

         Elle attrape son sac posé à ses côtés, à tâtons fouille à l’intérieur, déplore la multitude d’objets : rouge à lèvres, clés, porte-cartes, lettres, petits beurre, bouteille d’eau, paquet de cigarettes, une pipe (vestige d’un amour parti en fumée mais encore présent), elle la conserve comme talisman, une écharpe, non pas de sex-toy, du parfum et tout au fond, le briquet, enfin ! Elle avance la lueur vacillante de la flamme près de sa montre :

         « 23h30, j’ai dû traverser le dernier village voilà 6 ou7 kilomètres, mais quelle idée j’ai eu de m’engager dans cette petite route en pleine nuit ? Je vais devoir attendre le lever du jour pour trouver quelqu’un. J’ai froid et peur. »

         Peu à peu ses yeux s’accoutument à l’obscurité, des rafales de vent balaient le ciel dégageant ainsi le paysage. À sa gauche se profile une clairière, l’autre côté de la route est bordé par un bois de sapins où s’enchevêtrent chênes et saules pleureurs, ce qui lui laisse penser qu’un terrain humide doit se trouver à proximité. La curiosité l’emportant sur la peur, elle baisse sa vitre :  de l’eau goutte, des crapauds coassent, leurs cris se mêlant au vent imitent un bruit de crécelles.

         Les bourrasques ayant complétement dégagé le ciel, les reflets de lune font surgir de la nuit une vieille bâtisse dont la porte d’entrée à l’entablement roman s’ouvre sur une cour pavée. Espace carré bordé de part et d’autre par ce qui paraît être des corps de bâtiments, avec en toile de fond une construction plus massive, l’éclairage n’en laisse entrevoir qu’une croix.

         De plus en plus poussée par le désir de voir, la jeune femme, briquet à la main, sort de sa voiture, s’enfonce dans le bois en direction de ce qu’elle pense être quelques vestiges anciens. Elle se trouve vite face à un mur dont les moellons rendus luminescents par la lune délimitent une façade. Des volets claquent contre la paroi qui les repousse, balanciers d’une horloge invisible. Le centre de la cour est occupé par un puits gardé par un crapaud immobile sur la margelle où un sceau déborde d’eau. Et toujours mêlé au vent comme l’écho de crécelles.

         Une fenêtre animée d’une lueur dansante attire la curieuse, elle se hausse au niveau de l’ouverture et aperçoit une salle aux murs nus, pour tout éclairage les flammes d’une immense cheminée. Un fauteuil aux lignes épurées, une table étroite et longue meublent cette pièce. Des ombres s’agitent, vont viennent, toutes enveloppées dans des capes brunes et masquées de velours gris. Intriguée, Eléonore pousse la porte dont le grincement immobilise les formes, elle avance et s’arrête pour les observer ; le silence est percé par le claquement ou l’effondrement des bûches. Devant son absence de mouvements, les silhouettes reprennent leurs animations, l’entourent, la frôlent sans jamais la toucher, se la montrent en riant, dansent autour d’elle tout en la dirigeant vers le fauteuil où instinctivement elle se laisse tomber. Dans un coin un joueur de viole se fait l’écho du vent.

         La porte du fond dissimulée dans une encoignure s’ouvre, paraît un homme mince vêtu de rouge incarnat, jambes enserrées dans des chausses de soie noire, un bliaud[1]pourpre et une pelisse bordée d’hermine complètent son habillement.  La pelisse est retenue sur l’épaule droite par une agrafe d’escarboucles, un loup de velours noir barre son visage ne laissant apparaître que ses yeux.

         A son entrée toutes les silhouettes se sont figées, d’un signe de tête l’arrivant les congédie, elles disparaissent en silence.

         L’homme marche avec difficulté, il s’avance vers la femme blottie au creux du fauteuil :

         « Soyez la bienvenue dans mon domaine, je suis Thibault de Brailieu, ne bougez surtout pas, restez dans ce fauteuil. Que vous êtes belle, tendez vos mains vers les flammes afin que je les voie, non ne posez pas de questions, laissez-moi juste vous regarder. »

         Il semble fasciné par la peau de la jeune femme ;

         « Comment vous appelez-vous ?

           – Eléonore. »

         Le silence s’installe dans la pénombre de la vaste pièce, parfois une bûche craque, une branche pétille lançant une gerbe d’étincelles, la corde de la viole résonne et toujours indistinctement ce bruit de crécelles.

         D’une main gantée de soie noire l’homme prend un hanap[2] placé sur la table, le remplit d’un vin rubis et l’offre à la voyageuse imprévue.

                   « Buvons, à votre arrivée et surtout à votre beauté. »

         Par une succession de gestes lents, il détache sa cape et la jette à terre. Il s’assied sur la doublure de fourrure aux pieds de l’inconnue, elle semble envoûtée par ses yeux qui seuls éclairent son visage. Elle se lève, se penche vers lui et d’un mouvement vif tend le bras pour détacher le masque, mais il prévient son geste en se reculant :

         « Je vous en prie, ne me touchez pas, ne bougez pas, écoutez la nuit. »

         Elle le fixe et brusquement, incapable de se contrôler, le désir l’emportant, elle avance ses doigts et lui saisit le poignet.

          La main gantée de soie n’est qu’un moignon et dehors toujours en sourdine cette rumeur de crécelles …

         « Oui Éléonore, ce sont bien des crécelles, celles-là qu’agitent les lépreux. Vous comprenez maintenant pourquoi votre peau si lisse, si belle, si intacte m’émerveille et me hante. Ce sont deux troubadours, jongleurs et joueurs de viole qui, venus dans ce domaine, ont apporté avec eux la lèpre. Mon épouse en est morte, mes serviteurs sont tous atteints, j’ai exigé d’eux qu’ils soient masqués pour dissimuler leurs infirmités et ainsi ils se fondent dans la nuit. Le jour cette demeure, nommée ladrerie par les gens d’alentours, sommeille. 

         – Laissez-moi soulever votre masque, mêler mon souffle au vôtre, sentir la chaleur de votre joue, laissez mes lèvres caresser les vôtres, je voudrais

         – Non, mon visage est atteint comme mes mains, vous n’auriez que de la répulsion. »

         Doucement en fixant son masque, elle commence à se dévêtir.

         « Éléonore, non, non par pitié, je vous en prie, non. »

         Devant les flammes, elle émerge du flot de ses vêtements, son corps devient palette du feu dont les reflets dansent sur sa peau. Torture pour lui lorsque lente, fine, tendre, elle se ploie vers lui.

         Spectacle hallucinant que ces deux êtres face à face, elle déesse des ombres qui s’apprête à célébrer quelque culte païen, et lui le lépreux de pourpre qui frémit à son approche. Lentement elle se laisse glisser contre lui, se love sur son torse, entre par effraction sous son bliaud, caresse sa peau intacte, chaude et mendiante, enroulent ses doigts à sa toison encore fournie, il respire son parfum, gémit doucement, cherche de l’oxygène lorsque ses caresses se font plus précises, corps contre corps la chaleur devient plaisir intense, il tremble, se contracte, elle se tord, s’élève au plus près de lui, s’offre consentante, deux corps érotisés s’étroitisent dans leurs gémissements mêlés. Etreintes sauvages pour corps assoiffés.

         Les flammes se calment, le vent est apaisé, les volets ne claquent plus, les crécelles s’évanouissent et sur la margelle du puits le crapaud est caché entre deux pierres. A la fenêtre l’aube chasse les dernières traces de la nuit.

         Deux coups frappés à la vitre et une voix rocailleuse :

         « Eh ma petite dame, réveillez-vous, que vous arrive-t-il ? »

         Devant elle apparaît un visage buriné, au bon sourire franc : un paysan partant tôt labourer son champ.

         « Mais où suis-je ?

          – Sur le chemin du masque noir, à quelques kilomètres du premier village. Votre voiture est en panne, je suppose. Descendez, je vais voir si je peux faire quelque chose. Ah non, rien, je vais la remorquer avec mon tracteur jusqu’au prochain garage.

         – Merci, mais dites-moi derrière les fourrés, je vois des murailles, une bâtisse, qu’est-ce ?

         – Oh rien du tout, les ruines d’une ancienne ladrerie, au Moyen Âge on y soignait les lépreux. Autrefois c’était, paraît-il, le domaine d’un comte de Brailieu. Il court des légendes sur ce lieu, il reviendrait certains soirs, enfin des sornettes.

         – Je vais aller voir pendant que vous attachez le câble.

         – Mais ma petite dame, il n’y a rien à voir. Desruines, un vieux puits écroulé sans eau, une cheminée effondrée où logent des crapauds, des ronces. Je n’ai jamais rien vu d’autre. Allez venez, vous êtes gelée, vous n’aviez pas de veste ou de manteau ?

         – Si j’avais une veste, enfin je ne sais plus très bien, je suis si lasse. »

         Quelques mois après cet incident, Éléonore monte dans sa voiture, elle vient de consulter le Professeur D… spécialiste des maladies infectieuses. Ses dernières paroles résonnent encore à ses oreilles :

         « Ne vous inquiétez pas chère madame pour ces pustules rouges sur votre avant-bras, nous ne sommes plus au Moyen Âge, la lèpre se soigne très bien aujourd’hui surtout prise à temps comme pour vous. D’ici la fin de l’année votre peau sera de nouveau intacte et ce ne sera plus qu’un mauvais rêve. »

         Était-ce un mauvais rêve ?

           _______________________                                                                  


[1] Tunique en laine ou soie portée au Moyen Âge

[2] Sorte de vase décoré servant à boire.


Le site de Nicole HARDOUIN

ÉMEUTES Vol au-dessus d’un nid de pavés de CLAUDE LUEZIOR (Cactus Inébranlable) / Une lecture de Nicole HARDOUIN


Si l’auteur possède une écriture aux multiples facettes, il n’avait pas encore exploré avec délice, humour et agilité la populace chère à Villon, masques et boucliers derechef alignent d’avides gourdins tandis que s’amassent manants et gueux en lamentable engeance.

Non pas réquisitoire, mais peinture contrastée de la société, cet opuscule se lit avec amusement et délices.

Pourtant il fait doux ce matin-là, mais toute une machinerie s’ébroue et brise les restes de la nuit déshabillée de vent. Ombres et lumière craquent dans les vociférations d’insolentes oraisons, tumulte sur le pourtour de lèvres hargneuses. Une meute avance, recule, ne sait où elle va : c’est un bateau en perdition dans la tempête, un navire de haute marée qui s’abandonne et se reprend sans cesse.

Comédiens d’un certain non-sens, tous ne s’entendent pas ; ils vocifèrent,  assèchent leur intimité, une folie au coin des lèvres : la liberté ne se nourrit pas, elle est famine, dénuement sublime du désir (P. Emmanuel)

La foi errante cherche son Savanarole, le bûcher, lui, est détrempé de sueur sale. Esméralda a raccourci sa jupe, sa chèvre a disparu, elle danse avec un gilet jaune au milieu d’une confrérie de brailleurs, à défaut des pleureuses qui sont en grève. Une meute éructe non pas des mots, des phrases, des syllabes mais des convulsions qu’éructe le fond des âges. Ce soir il y aura beaucoup de rouge qui tache tant les gorges seront sèchent. Pourtant, Luezior le pacifiste, le doux, le bienveillant montre une certaine sympathie pour l’engeance des petites mains.

Plus que jamais il pense au métro boulot dodo du cher P. Béarn, ses échevelés de mai 68 et leurs flamboyantes barricades qui ne semblent plus que rêves pour apprentis pyromanes.

Comme il faut bien s’occuper, des barricades se dressent, Gavroche s’approche, des barricades : ici, ce n’est qu’amas de grilles d’égouts entremêlées de mobilier urbain, avec des pavés en veux-tu en voilà, bancs cassés, arbres sciés. On lui avait pourtant expliqué que les écologistes voulaient surtout préserver la nature…

Gavroche ne comprend rien : empli de joie triste, il décide de se sauver avec son ami Quasimodo effrayé, « viens,  lui dit ce dernier, on va se cacher entre deux gargouilles car ici, c’est la confusion, chacun est contre mais ne sait pas vraiment contre quoi !

Passe une bande hurlante d’anti-vaccins. L’un d’eux tombe sur des plaques rouillées et s’entaille le bras ; hors texte et en catimini, son copain d’infortune lui fait : « Dis donc, au moins, tu es vacciné contre le tétanos ! »

On évoque l’assaut du Parlement américain. Le I have a dream de Martin Luther King sur les mêmes marches, c’était beaucoup mieux. On croyait avoir tout vu, on a vu et c’était plutôt moche.

Marianne, Gavroche et Quasimodo se sont assoupis au bout de leur révolte. Gandhi, Luther King, Mandela ne dorment plus que d’un œil… On jette, on rejette. Le grand Palais n’est pas loin. Serait-ce un happening pour artistes un peu fous ?

En ces temps où l’horizon est si sombre, où l’homme est une grande déchirure, ce petit recueil est un régal d’humour : histoire d’une émeute pour danse moderne. À lire et relire pour sourire dans le silence du soir et y enfouir ces graines où vacille la société, dont la qualité devrait se mesurer à l’aune de la solidarité envers les plus fragiles.

Luezior repense peut-être aux vers de Victor Hugo dans les Voix Intérieures : Paris, feu sombre ou pure étoile, est une Babel pour tous les hommes. Toujours Paris s’écrie et gronde. Nous ne saurions terminer cette recension sans rendre éloge au peintre Philippe Tréfois, pour son étonnant (et détonnant !) tableau en première de couverture.

Nicole Hardouin


Claude LUEZIOR, ÉMEUTES vol au-dessus d’un nid de pavés, couverture de Philippe Tréfois, Cactus Inébranlable Editions, 78 p., 10 €.

L’ouvrage sur le site du CACTUS INÉBRANLABLE

Le site de Claude LUEZIOR


UNE FEMME DE FEU d’ALAIN DUAULT (Gallimard) / Une lecture de Nicole HARDOUIN

ALAIN DUAULT

                          UNE FEMME DE FEU   

                               Le roman de la Malibran 

                      Éditions Gallimard, avril 2021, 16,00 euros.

                               

Se souvenir, c’est en quelque sorte se rencontrer.  

                                                                                  K. Gibran

   

L’auteur rédige ici une autobiographie imaginaire, écrite à la première personne, géniale idée, résumé émouvant de la vie d’une diva romantique à la réputation considérable, une sorte de Callas du XIX siècle : la Malibran.

Avec une étincelante imagination couplée à un savoir évident de la vie de la cantatrice, l’auteur invente une précieuse découverte dans les ruines du château de Roissy, à savoir une caisse noircie contenant une masse d’archives demeurées inexplorées, il en faitlesderniers écrits de la Diva, rédigés en1836 peu de temps avant son décès, ce qui les rend encore plus émouvants.

Le musicologue, grand amateur d’opéras qu’est Alain DUAULT rédige, avec la gourmandise d’un chat ronronnant, ces écrits qu’auraient pu écrire la Malibran, il les accueille à fleur de peau, à fleur de source et les restitue dans ce livre pour le plaisir de ses lecteurs.

La Malibran ? c’est une voix qui écartèle le cœur, un chemin de fugues, une sirène apparaît et on rêve d’écailles. C’est un jaillissement de flammes, un âtre de feu et l’aube se tisse aux échos de sa voix d’or en fusion. Ce que l’auteur écrivait il y a quelque temps à propos de Cécilia Bartoli : [1]Un vertige tornade, incroyable vague qui renverse tout, elle affole les tranquilles éclaboussures, illumine les théâtres, il nous semble que ces mots peuvent s’appliquer aussi à la Malibran.

Depuis sa plus tendre enfance elle part avec son père, grand ténor ; Manuel Garcia, dans différents pays, elle assiste à toutes les répétitions, j’étais embobinée de bonheur.  C’est son père qui la fait travailler, j’avais l’impression qu’il me labourait comme un jardin.

Elle fait un premier mariage à la veille de ses dix- huit ans, avec François Eugène Malibran, un caprice, une erreur, je me suis entichée de lui, alors que je ne savais de l’amour que les mots que je chantais sur les musiques de Monsieur Mozart, en fait Malibran était surtout à la recherche de trésorerie ! et rapidement je déchantais, le mot dit bien la chose !   C’est lui qui lui a donné la passion du cheval, funeste passion pour elle…Elle le quitte, résolue à partir pour Paris, c’est ainsi qu’ils se séparèrent, elle avait 20 ans !

De fait c’est bien la volonté d’être libre qui a toujours guidé ma vie de femme et d’artiste, en effet Malibran est passionnée, j’ai travaillé comme une damnée, la scène est pour elle une drogue, les applaudissements, les fleurs par brassées, c’était mieux, ô combien mieux qu’un mari !

Pourtant elle va tomber amoureuse d’un violoniste : Charles de Blériot. Après bien des péripéties, seulement en 1935, le tribunal prononce la nullité de son mariage et elle peut, de ce fait, épouser Blériot, son grand amour.

 De cette union va naître un bambin beau comme tous les dieux de l’Olympe, Charles-Wilfrid, confié à la sœur de Blériot, puis ensuite à Mademoiselle. Car la Malibran est pétillante, débordante de vitalité, elle brûle de sa passion pour le chant et a peu de temps à consacrer à son fils.

 Pour elle, les salles de concert sont des foyers enflammés, elle est flamme, elle est adulée, ovationnée.

C’est une femme courageuse. En effet, des suites d’une chute de cheval dont elle n’avait pas parlé à Blériot, elle souffre d’un hématome sous-dural. Elle est soignée aves des remèdes les plus fous, par exemple des compresses de vinaigre !  Je ne sens si lasse, comme si mon corps me refusait son abri. Et elle doit donner six concerts à Manchester, d’où sa réflexion : Manchester aura mes os…

Malgré tout, elle honore ce contrat, elle a conscience qu’elle ne peut plus, elle implore le chef des yeux, mais le public se déchaîne pour la rappeler, et elle donne cet ultime bis. Elle s’effondre en coulisses, dans un feulement du désespoir, la disparition de l’or.

 Il lui reste neuf jours à vivre, elle meurt à vingt-huit ans.

Charles de Blériot fera rapatrier la dépouille de son épouse en Belgique, on l’installe dans le salon tendu de noir, dans cette maison qui lui a servi de brèves haltes durant lesquelles elle tentait de souffler, de regarder grandir son fils, celui-ci qui va avoir quatre ans, ne comprend pas ce qui se passe.

 Elle sera enterrée au cimetière de Laeken. Un mausolée est édifié, toujours fleuri, elle est représentée par une statue de marbre blanc, à ses pieds, gravés dans la pierre, en matière d’épitaphe, quatre vers de Lamartine, nous en laisserons la découverte au lecteur.

Sa mort inspira à Musset les célèbres « stances à la Malibran » / faut-il croire, hélas ! ce que disaient nos pères,
Que lorsqu’on meurt si jeune on est aimé des dieux ?

Ombres gisantes, ombres grisantes, rien ne s’oublie dans un chapelet de ténèbres, dans la nuit du silence pour en tirer la lumière du feu. C’est ce qu’a su faire l’auteur en faisant revivre la Malibran dans ce livre émouvant, reflet d’une vie dans l’incandescence du temps.

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[1] IN « ce léger rien des choses qui ont fui. A. Duault, Mai 2017

Le roman sur le site de Gallimard

Les livres d’Alain Duault chez Gallimard

Le site de Nicole Hardouin

L’ACIER DES LÉGENDES de NICOLE HARDOUIN

Je suis la ténébreuse aux énigmes de vos épines, de vos feuilles d’acanthe et de vos impatiences

nous sommes au-delà du rêve, mais rêve-t-on ?

il est minuit à midi, il n’y a plus de temps, juste l’écorce d’un soupir d’âme, la pâture du vent

cette étrange nuit n’est qu’un gémir où s’étirent les illusions du plaisir, arc de chair tendu, le banal s’obscurcit, quelque part s’enlumine l’essentiel
partageons des étoiles, corps étirés, feuilles à feuilles agrippées, dialogue de la peau et du silence, des murmures et de la salive, à contre-courant  sur la mousse des ténèbres

nos envies prennent couleur de tubéreuses et d’asphodèles, faisons tournoyer les lucioles dans les boucles de l’aube, ma langue-basilic cueille vos branches à la reliure de nos cicatrices

tremblons dans des conjugaisons réinventées de la mythologie du peut-être, dans l’écume de tes pléiades, souffle en maraude sur un chemin où il n’y pas de chemin

silence au bec corail, voguent nos alphabets.

rêvons-nous ?

les jalousies descendent sur les bornes du songe, libération d’inquiétants mystères, braise oubliée dans la chevelure de la cendre, feu vêtu de bure noire, serpent aux paupières d’opale, jardin sans pommier

 à contre-nuit, à contre-cœur, retour au chaos dans l’acier des légendes.

Le site de Nicole HARDOUIN

LA CÉRÉMONIE DES INQUIÉTUDES d’ALAIN DUAULT (Gallimard)/ Une lecture de Nicole HARDOUIN

La cérémonie des inquiétudes - Blanche - GALLIMARD - Site Gallimard

Il y a des résurrections que là où il y a des tombeaux.

                                                                                                         Nietzche

                        C’était la nuit où nous avions refusé de porter nos propres croix.

                                                                                                          Luezior

Dans le crépuscule aux dents de suie tout peut-il être atteint, tout peut-il encore être mordu sans cicatrices ?

Sous la langue, le poète garde goût des fruits croqués et / ou désirés.

L’auteur se demande s’il verra encore longtemps ce lait de l’enfance, ce débordement d’amour ?

Et de se poser cette lancinante question: comment savoir ce qu’il y a dans la poussière des chemins lorsque le loup s’est enfui peut-être on l’a tué / Dis que reste-t-il du vent de l’ombre de cet instant que reste-t-il  à marée montante dans l’anse cambré de nos dunes lorsque, au galop, le cheval a disparu ?

Les mots, étoiles filantes dans un ciel d’interrogations, de souvenirs, se pressent vers un estuaire incertain baignant dans des crus rebelles.

Faut-il relever les paupières  avec cette obsédante question : se remet-on jamais d’être né ?et qu’est-ce que l’on peut espérer assis sur le parfum du soir ?

Le poète voudrait tellement savoir si on peut encore se noyer dans une mer aux yeux de fruit défendu : il est temps de vouloir la vie, savoir si le temps, fondu dans l’eau des corps, peut être retenu juste pour revoir l’amante froissée dans la saumure de la nuit.

Rêves, doutes, certitudes, balaient, rident, le sable des jours : parfois la vie patine et c’est tellement difficile /D’être un homme /Un virage peut déchirer un visage au milieu de la tôle.

Fragilité de l’instant qui file comme sable dans les béances du cœur Dis que reste-t-il du vent de l’ombre de cet instant. L’assurance et l’offrande, peut-être juste pour se rassurer et l’espoir car il faut bien vivre même avec des cicatrices  et même quand elle essuyait l’hiver avec ses larmes.

Entre flux et reflux des ombres et la gelée onctueuse et cendrée du temps, la force du souvenir s’articule toujours dans les pliures du désir.

Aimer c’est le nœud de l’espoir et du désespoir, c’est l’idée tremblante du possible, c’est draper des ombres dans l’éclat du rien. C’est une île dans le ciel/ Une île avec des hanches.

Sous la plume élégante de l’auteur les paysages s’animent de Venise à Hambourg à Hammamet et sa médina aux yeux véronèse, les souvenirs palpitent, vibrent comme des éclairs sur un corps d’orage.

Dans le remous des fantômes avec  brûlures et ressacs, la mémoire se fait rumeur, elle vrille les tempes, pousse, culbute et pourtant un poète qui donne mille vies/ N’abandonne pas car les chrysanthèmes fanent quand même.

Pour Duault, le temps est un rouleau compresseur qui parfois, le broie: j’attends la fin:/ Du jour peut-être ou de cette vie qui coule si lente.

Omniprésente est la force du mot, j’ai écrit avec mes rêves mais aussi avec mon sang. L’ardeur qui pousse doute et foi  s’entrecroisent, se lacent dans une imploration: emporte-moi très loin; mais vers quel  rivage, vers quelle chute, vers quel après?

Le Féminin est omniprésent dans ce recueil : femmes fragiles, femmes vénéneuse, femmes-miroir, femmes-fileuse de sentes perdues, femmes-oiseaux dont les ailes viennent casser le désir bleu d’un moment où tout paraît possible : quand le ciel est clair comme un vers d’Apollinaire.

Lire La cérémonie des inquiétudes c’est tressaillir dans le nuit des silences et des questions, ce qui n’empêche pas une folle dérive de gravité dans le murmure du plus secret, du plus enveloppant, même si parfois les oiseaux ont des ailes de glace.

Mais depuis la mise en scène initiale, l’exil n’est-il pas programmé ? Dans ce recueil A. Duault se fait orant d’une poésie à méditer, oraison dans un repaire d’incertitudes où s’ecoulent les traces, où passe la vie, où s’ordonnent les souvenirs

Le lecteur en garde précieusement mémoire pour rêver, aimer dans les déchirures de la nuit et les soubresauts du jusant.

Alain Duault | [Il n'est peut-être pas trop tard] - Terres de femmes

Le livre(+ un sonnet à découvrir) sur le site de l’éditeur

Alain DUAULT chez Gallimard

Le site de Nicole HARDOUIN