DES ACTIVISTES S’INTRODUISENT DE FORCE AU CERN POUR LIBÉRER DES PARTICULES

« Il faudra bien qu’un jour la partie tête
l’emporte sur la particule. »
Pierre Desproges

Des dizaines d’activistes de la cause atomique Libérez les particules se sont introduits aujourd’hui en fin de matinée au CERN, à Genève. Ils se présentent comme un collectif se reposant sur l’action directe et la désobéissance chimique.

Ils se sont dirigés vers le célèbre couloir de la mort du LCH (le Grand collisionneur de hadrons), là où il leur avait été dit que de nombreuses particules étaient soumises à des traitements dégradants. On les obligeait à se déplacer à des vitesses proches de celle de la lumière sans avoir avalé aucun rayon gamma depuis de longues secondes ni ingéré le moindre nanolitre d’eau. Beaucoup mouraient dans la collision qui s’ensuivait ou en sortaient considérablement diminués. La famille des particules n’étaient pas avertie du sort réservé à leur parent, et aucun lieu n’est affecté à leur mémoire, aucune plaque commémorative ne rend compte de leur éphémère existence.

À l’arrivée de la police, les activistes qui avaient pris en otage une équipe d’ingénieurs et un physicien nucléaire les ont heureusement libérés avant de se réfugier dans un local affecté à l’entrepôt d’isotopes radioactifs, interdit au public.

Le psychologue de la cellule d’intervention a vite identifié chez chacun des activistes le syndrome du sauveteur contre lequel aucun traitement, à ce jour, ne s’est révélé efficace.

Le syndrome du sauveteur, apparu à la fin des années 60 dans les pays occidentaux, a pris des formes diverses depuis. Ils a longtemps été circonscrit au domaine animal et végétal avec des effets somme toute bénins. Depuis peu, les malades veulent sauver des pierres de la noyade, des cerfs-volants d’une trop longue exposition au soleil, des verres de mojito infestés de pailles plastique et, même, la planète. On en trouve dans toutes les strates de la société et pratiquant tous les types de profession.

Mais, jusqu’à ce jour, les psychiatres n’avaient encore jamais observé une forme si aiguë de la maladie qui, cette fois, a été fatale aux patients puisque aucun des activistes n’a pu être sauvé.

Le monde scientifique est en émoi après cette attaque et promet de libérer des fonds pour combattre cette maladie dont on n’a pas assez pris la mesure.

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QUINZE JOURS DANS LE DÉSERT d’ALEXIS DE TOCQUEVILLE, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Par Jean-Pierre Legrand

Dans les désordres des débuts de la monarchie de Juillet, Alexis de Tocqueville et son ami Gustave de Beaumont obtiennent d’être envoyés en mission aux Etats-Unis. Le prétexte en est l’étude du système pénitentiaire de cette toute jeune démocratie. Il en sortira cet extraordinaire « De la démocratie en Amérique », ouvrage à la fois pénétrant et prophétique. Il en résulte également une série de textes de portée plus modeste, regroupés sous le titre « Voyage en Amérique ». Ce recueil se clôt sur le très attachant : « Quinze jours dans le désert ».

Quinze jours dans le désert - Alexis de Tocqueville - Folio

Tocqueville et Beaumont débarquèrent donc à New York le 11 mai 1831 et y rembarquèrent pour Le Havre, le 20 février 1832. Leur séjour de plus de neuf mois les mena des ports de l’atlantique aux vastes plaines et des villes du Saint Laurent à la Nouvelle Angleterre.

Outre leur volonté d’étudier les institutions du jeune Etat, Tocqueville et Beaumont nourrissent un rêve bien romantique : parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne et atteindre les confins du désert, c’est-à-dire l’extrême limite au-delà de laquelle s’étend la forêt primaire de la presqu’île du Michigan.

Ils réalisent ce rêve en juillet 1830 : c’est l’objet de ce beau texte « Quinze jours au désert ». Partis de Détroit alors peuplé de deux à trois mille habitants, les deux amis atteignent Pontiac et de là doivent rejoindre le village de Saginaw, poste avancé des blancs au sein de la nation indienne, dernier point habité avant la vaste forêt.

La forêt que traverse Tocqueville et son compagnon est faite de plusieurs cercles, à l’image de l’Enfer de Dante. Forêt d’abord dense mais aux chemins bien tracés, elle se révèle bien vite très inhospitalière, un lieu où la vie et la mort s’entrelacent et se neutralisent en une immobilité parfaite, hors du temps. Le soir venant, les animaux eux-mêmes semblent avoir déserté les lieux ; aucun bruit, pas le son d’une cloche dans le lointain, le coup de hache d’un bûcheron ni même l’aboi d’un chien ; pas un murmure, un sentiment d’isolement et d’abandon bien plus fort que celui, déjà pesant, ressenti au milieu de l’océan mais où l’espérance se nourrit encore du vaste horizon. Un océan de feuillage borné de toute part, un monde endormi d’un sommeil mortel, n’était le bourdonnement des moustiques, sa seule respiration.

Guidé par deux jeunes indiens, nos amis atteignent enfin leur but : Saginaw. Une vingtaine de maisons toutes simples en rondins mal dégrossis. Une population réduite mais souvent insolite qui n’est pas encore un peuple habite cette ultime pointe de la civilisation. Des Anglais, des Canadiens français, quelques métisses et des indiens misérables. Sur les étagères des intérieurs frustres voisinent la bible et l’un ou l’autre volume dépareillé des œuvres de Shakespeare.

Le vertige saisit les deux amis : quelques années plus tôt, en Sicile, ils se perdirent dans un vaste marais où jadis était bâtie la ville d’Hymère. La vue de cette cité dévorée par une nature ensauvagée témoignait avec force de l’instabilité des empires et de la vanité des choses humaines. Ici, à rebours, enfants d’un vieux peuple, Beaumont et Tocqueville contemplent « le berceau encore vide d’une grande nation » à venir.

Mais il est temps de retourner à la civilisation. Avant de s’en aller, le soir venu les deux amis remontent une dernière fois un bras de la rivière Saginaw. L’arrière-pensée des changements prochains et inévitables, l’inéluctable destruction qu’ils pressentent, leur fait goûter plus encore l’originale et si touchante beauté des solitudes qu’ils sont sur le point de quitter. Un moment de grâce suspend le temps comme dans les plus belles rêveries de Rousseau :

« Le désert était là tel qu’il s’offrit sans doute il y a six mille ans aux regards de nos premiers pères ; une solitude fleurie, délicieuse, embaumée ; magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l’homme, mais où le maître n’avait pas encore pénétré. Le canot glissait sans efforts et sans bruit ; il régnait autour de nous une sérénité, une quiétude universelles. Nous-mêmes, nous ne tardâmes pas à nous sentir comme amollis à la vue d’un pareil spectacle. Nos paroles commencèrent à devenir de plus en plus rares, bientôt nous n’exprimâmes nos pensées qu’à voix basse. Nous nous tûmes enfin, et relevant simultanément les avirons, nous tombâmes l’un et l’autre dans une tranquille rêverie pleine d’inexprimables charmes ».

Ce voyage accompli par nos deux compères au seuil de leur carrière est aussi très touchant par l’amitié fidèle dont il constitue les prémisses. Grand tourmenté, Tocqueville avait coutume de répéter qu’aux malheurs de l’existence, en dehors du travail, il n’y a de recours que dans l’amitié. Toute sa vie, il poursuivra cet entretien infini avec ces amis qui partagent avec lui ce même goût pour les idées. Au seuil de la mort, une de ses dernières lettres sera pour Gustave de Beaumont, ami de toute une vie.

Le livre sur le site de Folio/Gallimard

LA NATURE EXPOSÉE d’ERRI DE LUCA, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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par Jean-Pierre LEGRAND

Déconcertant sujet que celui de « La nature exposée », le dernier livre d’Erri De Luca.

Un homme, dont nous ne saurons jamais le nom, proche de la soixantaine, vivant au pied des montagnes , près de cette frontière qu’il fait passer clandestinement à des réfugiés venus des côtes d’Afrique, vit de petites figurines qu’il sculpte dans le bois de racines ou les fragments de roches qu’il trouve dans les pierriers. Prisonnier d’une peur qu’il ne sait pas encore être de l’orgueil dévoyé, il se refuse le beau nom d’artiste : la femme qui l’aime le quitte d’ailleurs pour cette raison, devinant dans ce refus du son destin les stigmates d’un amour étriqué.

Succédané de cet art qui est le sien, notre homme restaure aussi à l’occasion les chefs d’œuvre du passé. A ce titre, une curieuse demande lui est faite par le curé de la petite ville où il séjourne au déboulé de sa montagne. À son retour des fronts de la Première Guerre un jeune artiste a reçu la commande inouïe de sculpter dans le marbre, un Christ en croix, intégralement nu comme les suppliciés de son temps. Passé ce premier moment d’audace, l’Eglise a ressenti la nécessité de recouvrir le sexe du crucifié – il est vrai en début d’érection – d’un drapé de pierre. Il s’agit maintenant de retrouver l’œuvre originale en débarrassant la sculpture de son pudique drapé. Le narrateur accepte cette tâche.

Ce roman en forme de conte théologique est l’occasion d’aborder plusieurs thématiques fort riches dont la principale, celle qui donne sa tonalité à l’œuvre, est celle du passage. Tous les personnages de ce roman sont des passeurs à des degrés divers : le personnage principal et narrateur concentre en lui cette notion au plan littéral – il aide des migrants à franchir clandestinement la frontière qui sinue sur la ligne de crête des montagnes toutes proches – et au plan métaphorique par sa condition d’artiste. Tu es, plus qu’un artiste, tu es un créateur lui dit sa compagne peu avant de le quitter ; « quelqu’un qui force les limites en s’écorchant les mains pour forcer un nouveau passage ». Un nouveau passage aussi pour ces migrants qui franchissent cette montagne, frontière naturelle comme peut l’être notre propre peau : délimitation stricte d’un dedans mais qui par là même constitue le dehors avec lequel se produira l’échange. Une frontière n’a de sens que si on la franchit de même que notre peau n’est pas simple protection mais bien condition de notre interaction avec l’extérieur.

Figure tutélaire du récit : le Christ dont la parole dite depuis la croix fait de celle-ci « une rampe de lancement pour les générations » auxquelles elle ouvre un nouveau passage, de l’Ancien testament vers le Nouveau, d’un monde supplicié vers le monde du pardon.

Le point focal de ce beau roman est bien sûr » l’exposition » comme le titre l’indique de la nature du christ certes au sens précis de ses attributs sexuels mais aussi au sens du dévoilement de sa nature humaine et divine que l’auteur aborde sans lourdeur via le décryptage progressif de ce que le sculpteur et son œuvre ont a nous dire. Erri De Luca qui n’est pas croyant, entrelace avec un bonheur d’écriture remarquable le miracle de l’Incarnation et la sublimation artistique par laquelle le sculpteur a substitué son propre corps à celui du Christ, se soumettant lui-même à une forme de supplice afin de représenter dans la pierre, le plus fidèlement possible, « les faisceaux musculaires du cou, les biceps étirés, les triceps en relief sous l’effet de la torsion ». Ce christ n’est pas mort : il est à l’agonie, on ressent le dernier effort pour aspirer l’air et ne pas mourir, ne jamais mourir. On ressent ce vent froid de début de printemps qui mord le corps dénudé : avec un peu d’imagination, la tête légèrement penchée de côté, on peut même voir avec lui, en contre-bas, « la dernière lumière qui embrase le blanc des remparts de Jérusalem ».

Cette « sur-incarnation » du Christ se déploie en contrepoint d’une « désincarnation » saisissante de l’homme.  Chez vous dit un ouvrier algérien, j’ai appris à n’être personne, « je garde les yeux baissés et ainsi ; je les lève et j’apparais à nouveau, disons que nous n’existons pas les uns pour les autres ». Chacun est désormais sur terre comme on est en bateau sur la mer : « à l’étroit au-dessus d’un désert infini ». Cette désincarnation de l’humanité est suggérée par mille détails : les personnages ne sont jamais nommés ; se croisent ainsi la « femme », un boulanger, un forgeron, le curé, l’ouvrier algérien… Le décor lui-même se détache de ces pages en noir et blanc, pris dans la grisaille et le froid : la neige des cols de montagne, la pierre noire des trottoirs de Naples lorsqu’il pleut, le marbre blanc et glacé de la statue…

Ce beau roman qui, à mon avis – seule réserve de ma part – s’encombre inutilement d’une intrigue « sentimentalo-policière » que je ne dévoilerai pas, se clôt sur une note d’espoir : notre artisan sculpteur arrive au bout de sa tâche et se réconcilie avec son destin d’artiste, de passeur. On aura encore bien besoin de lui et de ses semblables car quelque part dans le monde, existe « un pharaon moderne qui noie à la fois les femmes, les hommes, les livres et les enfants ».

Le livre sur le site de Gallimard

Premières pages du livre

ERRI DE LUCA chez Gallimard 

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PAROLES DE FLIC, L’ENQUÊTE CHOC de JEAN-MARIE GODARD, une lecture de Nathalie DELHAYE

 

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par Nathalie DELHAYE

Un livre utile

Jean-Marie Godard a suivi de près plusieurs « flics » dans leur quotidien, et les a interrogés intimement sur leur vision du métier, leurs rapports avec les autres, la difficulté de concilier vie professionnelle et vie familiale, et les problèmes rencontrés dans l’exercice de leur fonction.

Paroles de flics

   On pouvait s’attendre à un ouvrage édulcoré, il n’en est rien. La réalité est décrite de plein fouet et fait de cet ouvrage une enquête tout à fait conforme à ce que vivent les policiers aujourd’hui. Le désamour des Français, le peu d’intérêt de la hiérarchie, le manque de moyens, tout est passé au peigne fin, par des policiers en activité qui évoquent aussi leurs faiblesses. L’auteur parle du Courbat, un centre qui reçoit les fonctionnaires qui craquent. Tout n’est pas révélé, on sent le poids du droit de réserve, mais au travers des témoignages on imagine la douleur. On devine un manque de formation, pour les jeunes policiers qui découvrent la misère humaine de plein fouet, arrivant souvent les premiers sur les lieux, face à des situations difficiles. L’empathie, le sang froid, la psychologie, tous ces critères méritent plus ample information.
Un métier difficile, afin de servir l’Etat avec fierté et de faire respecter la loi, pour peu de considération et beaucoup d’humiliation.
Un livre qui rappelle qu’un policier est humain, qu’il a une famille, qu’il n’a pas vocation à malmener son prochain, qu’il n’a pas fait ce métier pour ça.
Un livre utile…

Le livre sur le site des Editions Fayard

2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : TEXTES D’AUJOURD’HUI, par Denis BILLAMBOZ

par Denis BILLAMBOZ

Dans cette rubrique, j’ai rassemblé un texte contemporain de Pierre Barrault qui raconte une histoire absurde à la manière de Beckett, un recueil de nouvelles ultra courtes de Marc Menu et un recueil d’aphorismes et autres formes de jeux de mots et de pensées humoristiques de Dominique Saint-Dizier. Une façon de proposer une chronique drôle, humoristique et même un peu plus que cela, en démontrant qu’on peut rire, sourire, s’interroger, réfléchir sans tenir de longs discours, simplement en utilisant les mots avec intelligence et subtilité. Ce sont d’excellents complices !

 

CLONCK ET SES DYSFONCTIONNEMENTS

PIERRE BARRAULT

Louise Bottu

En lisant le titre, « Clonck » a immédiatement fait « clic » dans ma mémoire pas si usagée que je le croyais. Clonck et sa place Monk m’ont évoqué un monde qui serait issu du travail de photomontage absurde des célèbres éditeurs chaux-de-fonniers : Plonk et Replonk qui ont connu un beau succès en détournant des vieilles cartes postales de leur vocation initiale. En lisant les descriptions de Pierre Barrault, j’ai eu l’impression qu’il connaissait ce collectif d’éditeurs surréalistes et qu’il s’inspirait de leur travail pour construire son récit. J’aurais aimé voir Plonk et Replonk attablés à la terrasse de la place Monk à Clonck !

Mais la mission hautement confidentielle et particulièrement délicate imaginée par un service très mystérieux, est confiée à Podostrog et Aughrim. Ils doivent retrouver Perstorp pour une raison qui doit être bonne, et même très bonne, tant elle semble hermétique et sibylline. Les deux compères arrivent donc à Clonck et en explorent toutes les rues, les coins et les recoins, pénétrant partout où ils le peuvent, en pure perte de temps. Ils ne rencontrent que bizarreries, absurdités, anomalies, incongruités, … toutes sortes de choses qui n’existeraient pas dans un monde comme celui que nous connaissons. La liste des oiseaux rencontrés dans le parc suffit à s’en convaincre : « Le parc de Clonck est le plus grand site de reproduction des perches des sables à tête noire, contre-furets suintants, patorins hurleurs, fourmis géantes, chevreuils-ou-phacochères phosphorescents, condylures mouchetés, phrynosomes à plumes, oryctéropes nains et moineaux troglodytes à mains jaunes… »

Même si l’allusion à Plonk et Replonk, à notre fromage national : « Podostrog pense qu’il est question de cancoillotte » et à la gentilité des habitants de notre département à travers le nom d’un personnage : « Doubiste » même si maintenant nous sommes des Doubiens, m’a fait penser que l’auteur connait au moins un peu le Jura franco-suisse, son livre évoque, pour moi, plutôt Beckett. En effet, je me souviens avoir lu, il y a déjà un bon nombre d’années, « Mercier et Camier », un voyage immobile, sans but, inutile comme l’est cette recherche d’un personnage qui n’existe peut-être même pas. Pierre Barrault, un peu à la manière de Beckett, décrit un monde où la vie de l’homme n’est qu’une erreur, un malentendu, qui ne mène nulle part, qui ramène toujours au même point. L’homme se cantonne dans un monde immobile qu’il n’évalue qu’à l’aune de ce qu’il voit sans se soucier que ces apparences peuvent cacher un autre monde, un autre monde qu’il ne montrera pas au lecteur le laissant s’interroger lui-même sur ces apparences et ce qu’elles pourraient cacher. « Podostrog développe à présent deux ou trois points essentiels au sujet du continuum espace-temps », mais l’auteur ne développe pas cette intéressante question laissant encore une fois le lecteur face à l’éternelle question de sa place dans l’univers.

Ce texte est aussi une interrogation sur la vérité qui peut être résumée dans ce petit dialogue entre les deux compères :

« – Cependant ce n’est pas la vérité.

– Que veux-tu dire ?

– Que ce n’est qu’une opinion. La mienne, si j’ose dire.

– Elle vaut ce qu’elle vaut.

– Autant dire pas grand-chose. Ce que je pense, au fond, n’a pas beaucoup d’importance… »

Et surtout ne pas oublier de s’attarder sur les remarquables dessins de Claire Morel.

Pierre Barrault

Le livre sur le site de Louise Bottu

 

PETITES MÉCHANCETÉS SANS GRANDES CONSÉQUENCES

MARC MENU

Quadrature

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lors du dernier Salon de l’autre livre, en feuilletant cet ouvrage, je pensais tenir en mains un recueil de textes courts comme j’en lis assez souvent mais à sa lecture, j’ai, tout d’abord, vu sur la couverture que l’auteur précisait qu’il s’agissait de nouvelles. J’en fut bien convaincu après la lecture de quelques textes seulement car chacun d’entre eux se termine par une chute toujours adroitement amenée après la description d’une situation bien définie sans aucune digression superflue.

Une page, quelques phrases, une seule parfois, quelques mots même suffisent à Marc Menu pour camper une situation dramatique, tragique même, cocasse, hilarante, insolite ou encore cynique…, pour écrire une histoire comme celle-ci, peut-être la plus courte du recueil, alors je vous la montre : « Deux vieilles dames se disputaient un souvenir. C’est la mort qui l’emporta. » Tout est dit est la conclusion est claire même si elle est un peu radicale.

Marc Menu

Ainsi, ce que l’auteur appelle « petites méchancetés » est souvent un trait d’humour noir :

« Le bourreau leva bien haut sa hache. Elle s’abattit dans un silence de mort.

Et parmi la foule qui assistait à la décollation, il y eut ce jour-là plus d’une jouvencelle à qui le bel exécuteur fit perdre la tête. »

Une pensée bien cynique :

« … Vous me tendez une main éplorée… Me voilà sur le point de devenir votre sauveur.

Et puis non. Après tout, des comme vous, il y en a plein. »

Une petite cruauté :

« Vivre avec un chanteur d’opéra, c’est décidément au-dessus de mes forces, soupira la dame. Et d’ailleurs, je n’ai jamais aimé Rigoletto.

Et elle remit au policier le pistolet encore chaud. »

Une bonne grosse « vacherie » comme on dit chez nous :

« … Dès que j’ai franchi les portes de l’asile – … – je me suis senti revivre. Il ne me restait plus qu’à continuer à faire semblant. Assez longtemps pour qu’au dehors, ma femme se trouve un autre pauvre type à emmerder. »

Ou même une petite histoire un brin polissonne :

« Elle venait faire la chambre. S’est excusée, confuse, en le trouvant encore là. Il a très vite su la mettre à l’aise. Tellement à l’aise, même, que les autres chambres ont attendu … attendu … »

Dans tous les cas un trait d’esprit, une fulgurance, qui ne mérite même pas le nom de méchanceté, juste une petite espièglerie qui justifierait ce que la dame inflige à ce Monsieur trop entreprenant :

« … Et puis la musique a marqué un temps d’arrêt. Du coup on a bien entendu quand il se l’est prise. La gifle. »

Le livre sur le site de Quadrature

 

 

PENSÉES B’ANALES ET IDÉES COURBES

DOMINIQUE SAINT-DIZIER

Cactus inébranlable

Attention les pensées b’anales ne sont pas forcément banales, l’auteur tient à le préciser lui-même dans un incipit tout à fait explicite : « Un faux-cul n’a que des pensées b’anales », nous pouvons donc en déduire que les pensées b’anales ne sont que des pensées de faux-culs ou assimilés. Mais ce recueil ne contient pas que de telles pensées, il comporte aussi des idées courbes que l’auteur laisse définir par Léo Ferré, l’immense poète : « Les hommes qui pensent en rond ont des idées courbes ». Voilà qui est clair. Cependant, on peut aussi trouver dans ce recueil des pensées courbes émises par des faux-culs qui pensent en rond. Donc, il appartient au lecteur de rester très vigilant pour savoir à quelle famille appartient chacun des aphorismes de l’auteur.

Ces puériles questions de classification étant résolues, il faut se consacrer à l’essentiel, à ce que l’auteur a écrit et donc à ce que l’éditeur a publié. Et ce qui importe avant tout pour l’auteur c’est l’humour, il l’affirme à haute voix, se référant à Alphonse Allais, : « Je ne plaisante jamais avec l’humour ! ». J’ai déjà lu un recueil de Dominique Saint-Dizier, « Indocile heureux » et j’avais, à cette occasion, remarqué qu’il est un auteur plasticien qui utilise les mots là où la matière ne lui permet pas de s’exprimer. Comme il le dit lui-même : « En manque d’inspiration, je survis en mangeant mes mots. » Il est tellement goulu que « Très impatient, il (m’) arrive que je déverse plus de mots dans mes phrases qu’elles ne peuvent en contenir. »

L’humour, il le traque au fond des choses les plus anodines là où se nichent l’incongruité, le paradoxe, l’insolite, le quiproquo, tout ce qui peut faire rire, comme ces petits traits d’humour désopilants : « Selon moi les nudistes seraient les descendants en ligne directe des sans -culottes. » « Il y a des hauts-de forme et des bas à varice ! Ainsi va la vie ! » « Manque de peau ! se plaint amèrement l’écorché vif. »

Mais on sent aussi, sous cet humour bon enfant, destiné à diffuser un peu de bonne humeur, plus de gravité, comme si l’âge avançant (je sais de quoi je parle, l’auteur doit avoir un âge proche du mien), l’auteur évoque son vécu en proposant des aphorismes faisant références à des événements de son passé et même au-delà comme par exemple quand il invente des messages désopilants qui peuvent rappeler ceux émis par Radio Londres pendant la dernière guerre (en théorie seulement), comme celui-ci : « La femme de manège fait tourner la tête du patron. Je répète. La femme de manège fait tourner la tête du patron. » Quelques traits contiennent même plus que de l’humour : « Si les enfants qui naissent aujourd’hui n’ont pas d’avenir, il vaudrait mieux qu’ils naissent plus tard. » Et celui-ci cache mal une réelle fatalité : « Même les pompes à vélo rendent leur dernier souffle. »

Mais avant de sombrer dans les rets du grand âge, il veut profiter de la vie avec humour toujours et rêver encore à des petits bonheurs comme cette lueur de désir : « Il assiste ému et transi à l’éclosion des boutons de son corsage. », supporter encore les tracas administratifs et réglementaires : « Musicien brillant, il est capable de commencer à souffler un air de fête dans un alcootest et de le terminer au violon. » et la fourberie de ses contemporains : « Comme la plupart de mes semblables, j’ai de bons ennemis et de moins bons amis. » Mais toujours avec humour ! Bien sûr !

Dominique Saint-Dizier

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

JOURNAUX INTIMES de BENJAMIN CONSTANT, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND.

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par Jean-Pierre LEGRAND

Les « Journaux intimes » de Benjamin Constant constituent une œuvre déroutante. Tenus de 1804 à 1816, ils inaugurent un genre littéraire inconnu jusqu’alors – du moins dans cette forme radicale – et nous font véritablement entrer dans la tête de l’auteur.

Se mettre dans la peau de Benjamin Constant vaut le détour. L’homme a un talent protéiforme : auteur du premier roman d’introspection de la littérature française, il est un des grands théoriciens de la philosophie politique libérale doublé d’un penseur très original en matière d’histoire des religions. Sur le plan de la personnalité, Constant multiplie les paradoxes : épris de tranquillité il poursuit une gloire qui semble le fuir ; à la recherche d’un amour vrai et d’inclination, il se montre pourtant très soucieux d’éviter toute mésalliance ; épris de liberté et d’indépendance il reste 18 ans sous la coupe de Madame de Staël, auprès de laquelle il avoue un bonheur de deux années seulement.

Avant tout autre chose, Benjamin Constant est un sceptique, dans le sens qu’ « il est toujours possible d’invoquer des arguments de force égale pour et contre chaque opinion. Le mieux est donc de ne pas prendre parti, d’avouer son ignorance, de ne pencher d’aucun côté ; de maintenir son avis en suspens. Le doute est le vrai bien. »

Ce scepticisme peut déboucher sur l’indécision : tout au long de ce journal, on le voit faire défaire et refaire mille fois le plan de l’ouvrage sur la religion qui l’occupera toute sa vie. Tour à tour, chaque plan nouveau devient le meilleur avant d’être révoqué en doute. Le même « flottement » nimbe la vie sentimentale de Benjamin Constant. Amant de Germaine de Staël dont il admire l’esprit supérieur et la vivacité, il est aussi amoureux de Charlotte de Hardenberg devenue Madame Dutertre dont la douce mais ardente sensualité le comble.

Dans son journal, n’en pouvant plus et pour sa propre commodité, il a attribué un chiffre à plusieurs hypothèses dont celles-ci :

2. désir de rompre mon éternel lien (avec Mme de Stael)

8. projet de mariage (avec une 3eme femme)

12. amour pour Madame Dutertre.

Le 20 janvier 1807, Constant s’interroge. « Raisonnons. 12 a bien des inconvénients. Femme difficile à faire admettre. Double divorce, fureur de l’autre, faciles susceptibilités que je ne calcule pas assez, etc. 8 Antoinette n’a aucun de ces dangers ; (…) me laisse plus de liberté car je ne me soucie pas d’elle. Va pour 8. Scène. 2 Cette situation n’est pas tenable. »

On devine aisément qu’il n’est pas de tout repos d’être la maîtresse ou l’amie de Constant et que la vie de celui-ci, en un juste retour des choses, ne lui apporte pas la tranquillité recherchée… Cette difficulté à se déterminer tient aussi au fait qu’il tient sincèrement à Germaine et Charlotte, mais pour des raisons différentes. Le caractère impérieux de Mme de Staël l’excède et les scènes sont aussi fréquentes qu’interminables. Une journée avec elle finit rarement comme elle avait commencé. Ainsi ce 21 avril 1807 : « Journée tout entière avec Mme de Staël. D’abord très agréable, puis triste, puis fatigante. Fantaisies absurdes ». Toutefois il reconnait « qu’il ne vit d’esprit, d’abandon et de cœur qu’avec elle » . Cependant Germaine ne lui est plus rien physiquement. En revanche Charlotte qui « n’a pas deux idées de suite » lui apporte, du moins les premiers temps, une forme de plénitude sexuelle. Le mariage, enfin célébré, semble cependant refroidir la tendre Charlotte au grand déplaisir de B. Constant dont le paradoxal manque de romantisme n’est sans doute pas pour rien dans cette progressive glaciation : « je me suis marié pour coucher beaucoup avec ma femme et me coucher de bonne heure. Je ne couche jamais avec elle, presque, et nous veillons jusqu’à 4 heures du matin ».

Le lascar n’est donc pas facile à vivre. Il échoue en permanence à concilier harmonieusement son impérieux besoin d’indépendance avec les nécessités de tout rapport sincère et profond avec autrui. Mais avec Charlotte et plus encore lors de sa passion malheureuse pour Juliette Récamier il fait aussi l’expérience d’un pouvoir bien féminin trop souvent sous-estimé: le pouvoir de dire non.

Sceptique ; parfois cynique (« voyons s’il ne vaut pas mieux conserver mes liens en les relâchant, et en reprenant une indépendance de détail que je puis obtenir (…) que prendre de nouveaux liens et contracter de nouveaux devoirs (…) » ) ; souvent ironique (lors d’une soirée assommante : « on dirait des morts qui ont gardé l’habitude de parler »), Benjamin Constant semble vacciné contre les belles et grandes amitiés. Pourtant, une femme, trop tôt disparue et qui ne sera jamais sa maîtresse va entretenir avec lui des liens d’amitié très beaux et très forts : il s’agit de Julie Talma. Sa mort le bouleverse : il écrit encore quelques  pages sur cette femme pleine de grâce et de sensibilité, médite sur cette mort qui emporte tout puis, trois années durant, cesse de se confier à son journal.

Outre la vie sentimentale de leur auteur, les journaux intimes nous font spectateurs de la lente maturation de l’ouvrage sur la religion dans lequel Constant expose cette idée originale qui n’aura guère de suite : le sentiment religieux éternel et absolu se distingue radicalement de la religion qui n’en est que la forme éphémère et souvent abusive. Passe aussi dans ces lignes écrites à la diable, l’écho cependant très lointain des tumultes du siècle, de la chute de l’Empire et des débuts de la seconde Restauration.

Ces Journaux intimes nous plongent dans l’intimité d’un grand esprit et nous font partager ses intermittences du cœur et le spectacle de cette hautaine difficulté d’exister qu’il résume avec cette lucidité mordante qui est la sienne : « On n’est connu jamais que de soi, on ne peut être jugé que par soi : il y a entre les autres et soi une barrière invisible. C’est une illusion de la jeunesse que de croire qu’aucune relation la fasse disparaître : elle se relève toujours »

Le livre sur le site de Folio/Gallimard 

DESCRIPTION D’UN PAYSAGE de HERMANN HESSE, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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par JEAN-PIERRE LEGRAND

 

J’ai beaucoup d’admiration pour Hermann Hesse. Outre le grand romancier que chacun connait, ce fut aussi un grand humaniste qui jamais n’abandonna son esprit critique. Né d’un père souabe et d’une mère d’origine russe, il s’est installé en Suisse , près de Berne dès 1912 puis dans le Tessin peu après la Grande guerre. Sa patrie est une patrie de cœur : elle ne connait pas les frontières instituées et se confond avec un espace de vie et de civilisation qui s’étend de Bernes à la Forêt Noire du nord, de Zurich et du lac de Constance au Vosges. Dès 1919, adversaire résolu de tous les nationalismes, il affirme sa « profession de foi alémanique », son attachement viscéral à cette terre aux multiples vallées dont toutes les eaux confluent vers le Rhin, « ce grand fleuve par lequel de tous temps, ce pays est entré en communication avec le vaste monde ».

A Montagnola, dans le Tessin où il résidera plus de quarante ans, Hesse renoue avec la vieille quête du Sud autant rêvé que vécu et qui aura aussi hanté Nietzche, Wagner et Goethe.

Toute sa vie, il est partagé entre la tentation de l’errance et son contraire, la recherche d’une sédentarité bienheureuse faite de la joie de se sentir responsable d’un petit coin de terre, de cinquante arbres, de parterres de fleurs, de figues et de pêches. Mais il le sait, au fond de lui, il est un nomade et non un paysan. Je suis, dit-il, « un admirateur de l’infidélité, du changement, de la fantaisie ». Tout au long de son existence, il multiplie les voyages, parfois lointains mais souvent vers l’Italie toute proche. Il affectionne les randonnées et relate le souvenir radieux de celle qui, au fort d’un été de jeunesse, le conduisit par le col de l’Albula, l’Engadine et le Bergell jusqu’au lac de Côme. C’est un grand amoureux des paysages.

Les paysages : c’est précisément le sujet de ce beau livre édité par José Corti voici plus de 10 ans et qui rassemble différents textes rédigés par Hesse à la suite de ses diverses pérégrinations dans sa patrie d’élection.

Ces paysages qu’il nous décrits avec minutie et poésie sont autant ceux où le guident ses pas que le reflet de l’espace intérieur qui l’habite. Rares sont les écrits où Hesse se livre autant, évoquant tour à tour l’exaltation qui le gagne devant la beauté du monde puis les moments de profonde dépression et de doute. D’ailleurs cette beauté qui le charme tant, est-elle bien réelle ? Souvent écrit-il, je me demande si tout ce que j’ai cru percevoir n’était pas simple image de ma vie intérieure projetée au dehors ». Cette interrogation est proche de celle d’un Pessoa lorsque celui-ci écrit : « Parfois, en ces jours à la lumière exacte et parfaite, En lesquels les choses ont toute la réalité qu’elles peuvent avoir, Je me demande à moi-même, lentement Pourquoi je vais moi aussi jusqu’à attribuer De la beauté aux choses. »

Interrogation plus terrible qu’il n’y parait car si rien n’est réel, tout langage et toute pensée qu’il exprime est mensonge et il n’y a de refuge possible que dans une contemplation atone proche de la non-pensée. Pessoa surmontera – très partiellement – ce vertige par le recours aux hétéronymes dont l’un, Campos, le rapprochera d’une forme de spiritualité. De son côté, Hesse passera par bien des crises. Influencé par le taoïsme, il assumera progressivement ses contradictions, qui au final sont celles de tout homme, cet enfant à la fois le plus doué et le plus égaré de la nature. A la fin de sa vie, dans ses derniers textes, Hesse semble se réconcilier avec lui-même, avec sa parole d’artiste et ce sentiment fier et désespéré d’être homme. Voici, écrit-il, que « notre impuissance est rompue, que nous ne sommes plus petits ni révoltés, que nous ne demandons plus à retrouver l’unité avec la nature, mais que nous dressons notre grandeur face à la sienne, notre mutabilité face à sa permanence, notre parole devant son silence, notre connaissance de la mort devant sa prétendue éternité, notre cœur capable d’amour et de souffrance‘ devant son impassibilité ».

Finalement, demeure la beauté de l’homme et du paysage qu’il a contribué à former.

Hermann Hesse, Description d’un paysage, coll. Les Massicotés, José Corti

Le site des Éditions José Corti