BESSCHOPS OU LA LANGUE IRREGULIÈRE / Une chronique de PHILIPPE LEUCKX


Voici un recueil si mince – huit pages de textes. Et pourtant, quelle force, quelle intensité, quelle fulgurance dans ces quelques phrases qui disent à l’aune du titre « Faut-il que tout meure pour que rien ne s’achève? » (éd. L’Ane qui butine, coll. troglodyte) qu’il y a détresse à vivre.

David nous a habitués à user d’une langue personnelle qui crie, qui détrousse les banalités, qui soit l’expression d’un corps, d’une âme qui souffrent.

Le grand poète qu’il est, et qui n’est pas toujours reconnu à sa juste place, sait trouver le terrain miné des mots pour dire sa vérité.

Toute la terminologie de ce petit livre résonne de douleur : hébétude, impossible, éreintant, enfermement, vide etc.

Une hypersensibilité maîtrisée nous vaut des fulgurances comme ces « flèches jaunes » qui strient la peau.

Pour avoir tout lu de lui, je peux dire qu’on tient ici une singulière écriture d’un soi détesté, honni (« la vie étreint si mal »), disgracié.

Le silence souvent convoqué laisse encore dans les marges tant d’autres souffrances.

« L’enfance remonte à la surface » et le puits des mots est indéchiffrable.


David BESSCHOPS, Faut-il que tout meure pour que rien ne s’achève ?, L’Âne qui butine, coll. « Troglodyte », 2022, 11 €

L’ouvrage sur le site de L’âne qui butine

DANSE ARDENTE de PARME CERISET (Les Chants de Jane, Grenier Jane Tony) / Une lecture d’Éric ALLARD


Voici un recueil qui tombe à pic pour nous redonner du cœur au ventre dans une période où les raisons d’espérer se font rares !

Si, de plus, le recueil de Parme Ceriset résonne avec la guerre qui se tient aux portes de l’Europe, pour ne parler que de celle-là, il se fait l’écho aussi d’autres combats, qu’on est conduit à mener contre les forces du mal, l’enfer du quotidien, enfin, tout ce qui tend à diminuer notre capacité d’agir, de penser, de ressentir.
Comme dans son recueil paru chez Bleu d’encre, Femme d’eau et d’étoile, Parme Ceriset redonne des vers de noblesse au lyrisme, un lyrisme éclairé, pourrait-on dire, de la noirceur du monde.

C’est au centre des ténèbres, au cœur des flammes, un regard porté vers la lumière ; au plus fort des décombres, la promesse d’une reconstruction, l’espoir d’un renouveau.
L’amour passionné pour un prochain y contribue, la danse n’étant jamais aussi ardente qu’avec un partenaire fait de chair et de sang, sur lequel s’appuyer pour entretenir le mouvement.  

« Les bombes se déploient

et les amants s’embrasent. »

« Elle veut […]

cueillir le parfum de l’aurore

à même la peau de l’amant »

Sur ces thèmes, Ceriset donne des vers forts, de belles envolées qui emportent l’adhésion du lecteur.

« Et ces semeurs de peurs

aux quatre coins du jour… […]

que savent-ils des oiseaux

qui très paisiblement

chantent éternellement

à l’abri des bourreaux ? »

C’est une poésie de l’élan qui déploie les ailes de l’imaginaire quitte à les brûler.

« Et elle déploie ses ailes

de phénix qui renaît,

qui renaît de l’horreur

qui avait tout détruit »

C’est une poésie de couleurs vives, où le rubis contraste avec la nuit, où le blanc des névés pousse sur le noir des ténèbres, par la force du vouloir, par la ferveur du verbe.

C’est aussi une poésie vorace, cannibale, du moins, dévorante où on « boit l’air des cieux », où on mange les étoiles… L’ardeur de vivre est à ce prix.

C’est une poésie qui marche, danse, vole… « par-dessus les tombes ». Une poésie qui ne fait pas dans la demi-mesure, tend vers les grands espaces et dépasse l’éphémère de nos vies éphémères, de nos ordinaires actions, vers les très longues durées, « célèbre l’amour », chante « l’homme immémorial », « à la vie, éternellement ».

Dans « ce flot de la vie / s’échappant de ses veines », la poétesse « sait qu’elle est née guerrière de l’espoir », pour convaincre le soleil de combattre à ses côtés en souvenir « du temps où il était amoureux d’elle ».

Un numéro des Chants de Jane marqué par une espérance folle, frondeuse, victorieuse ! 


Parme Ceriset, Danse ardente, Les Chants de Jane, 2022, 28 p., 5€.

Le site du Grenier Jane Tony

Lecture par Nicolas Granier de quelques poèmes du recueil

  

COURBURE DE L’ÉTÉ de CALOU SEMIN (Ed. Henry) / La lecture de PHILIPPE LEUCKX


Des poèmes brefs qui offrent des blasons sur l’été, avec ses éclats, ses « lavandes », « entre écho et lumière ».

Il faut peu de mots pour célébrer le réel observé :

« Tout près :

l’ombre élégante de l’ortie » (p.12)

Toutefois, il n’est point de poème d’ode sans cette gravité fichée au coeur : « je suis l’heure affolée et silencieusement trouble ».

Se courber, c’est infléchir les regards et les poses, c’est prendre « recul de l’inflorescence » du monde.

Les saisons se déroulent et défilent les moments lourds, où la poète consigne « toute sa nudité » quand « l’hiver est grand pourvoyeur d’éphémère ».

Mais le printemps est là pour éveiller les sens.

« Il faut

couper cette eau précoce

à la paupière » (p.37)

Calou Semin, Courbure de l’été, éd. Henry, 2022, 48p., 10 euros.

Le site des Editions Henry

Calou SEMIN (sur le site des Ed. du Petit Pois)


2022 – FLEURS DE TEXTES : POÈMES À L’ENCRE BLEUE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Claude DONNAY, dans sa petite mais brillante maison d’édition, BLEU d’ENCRE, sélectionne toujours d’excellents recueils de poésie qu’il édite dans des supports toujours très sobres mais aussi très élégants. J’ai réuni dans cette chronique deux auteurs, Marcelle PÂQUES et Daniel CHARNEUX, que je connais bien et que j’apprécie tout autant avec un autre auteur que j’ai découvert à l’occasion de cette lecture, Dominique OTTAVI. Avec Claude, le charme opère à chaque fois, les auteurs sont brillants et l’éditeur est pointilleux, c’est donc un plaisir de vous offrir ces trois commentaires réunis dans une seule et même chronique


A bas bruit

Daniel Charneux

Bleu d’encre


Daniel Charneux, je l’ai croisé sur un site de littérature bien connu, un des tout premiers à s’installer sur la Toile, c’est ainsi que j’ai pu le rencontrer, deux fois, à Bruxelles à l’occasion de la Foire du livre. Ce fut un réel plaisir de découvrir l’homme et son œuvre, depuis j’ai eu la chance de lire plusieurs de ses livres : Maman Jeanne, A propos de Pre, Pierre Hubermont, écrivain prolétarien, de l’ascension à la chute (écrit avec deux co-auteurs)… Mais, c’est la première fois que je le lis dans de la poésie où il n’a, selon mes sources, publié jusqu’alors qu’un recueil de haïkus.

Dans chacun de ses livres Daniel raconte l’histoire de personnes qui l’ont particulièrement marqué : la mère dans Maman Jeanne, Steve Prefontaine, un champion de la course à pied qu’il pratique lui aussi mais à un autre niveau, et l’écrivain maudit et oublié, Pierre Hubermont, dont il a essayé de comprendre la dérive extrémiste. Dans ce recueil de poésie, Il évoque aussi les gens qui ont peuplé son enfance et sa jeunesse, qui ont contribué à construire l’homme qu’il est devenu alors qu’il n’était qu’un gamin rêvant d’aventures : « Il aimait les westerns / les bagarres dans les saloons, les carabines à canon scié / les attaques de diligences / Rio Bravo / Fort Alamo / Règlement de comptes à OK Corral… ». Tout comme moi !

Le frère absent occupe aussi une place importante : « … / un frère de sang « à la vie à la mort » / un frère de lait ou un frère lai / un frère trois-points / un frère d’armes ou un faux frères / … ». Les femmes sont elles aussi présentes dans ce temps de la construction : « Il regardait avec curiosité / les dames qui entraient à l’église / et qui allaient s’asseoir à gauche / parmi d’autres dames / dans un enclos à elles réservés // D’elles émanait un grand mystère / à peine dévoilé quand montant à l’échelle/ une fille un peu grande laissait flotter ses jupes ». Mais il y a aussi des fous-rires, des voyages dans les rêves, les chansons, les livres, …, dans un monde réel ou imaginaire. Un monde souvent indéfini « vers la vraie vie / ou vers le rêve », « Il s’est longtemps demandé / si l’extase était réelle ou non », « Elle lui avait donné rendez-vous place de l’étoile / elle n’avait pas précisé laquelle », … » . L’indécision mise en vers.

La poésie de Daniel est fluide comme un ru serpentant dans une nature hospitalière, propre à accueillir les aventures d’un enfant rêveur, les désirs d’un adolescent en plein éveil, les promenades réconfortantes d’un adulte à la recherche d’un peu de calme et de sérénité. Elle est construite avec un vocabulaire riche empli de mots doux et soyeux qui confèrent à ses poèmes une quiétude et une fraîcheur en parfaite harmonie avec le monde qu’il décrit.

Ce recueil me parle particulièrement car j’ai grandi dans un milieu semblable bien que fort éloigné de celui de Daniel. Un véritable bain nostalgique dans mon enfance et mon adolescence.

Le recueil sur le site des Editeurs singuliers


Le cœur en balade

Marcelle Pâques

Bleu d’encre


Voilà un nouveau recueil de Marcelle avec, comme toujours derrière les mots, son sourire, sa fraicheur, sa bonne humeur, comme l’écrit Eric Allard, l’excellent préfacier, « Marcelle Pâques cultive l’art de la joie » même si parfois elle la trouve un peu acide :

« Parlons-en de la vie ! / Elle se la joue indignée / Assise genoux serrés / Comme une vieille fille aigrie ».

Elle reste un beau rêve porteur d’illusions… peut-être ? :

« La vie / Une illusion ? / Je rêve d’une oasis / Qui ne serait pas un mirage ».

Mais la vie est fugace, éphémère, provisoire, polymorphe :

« La vie / Insaisissable / Aux multiples visages / Construit sur le rivage / De beaux châteaux de sable ».

Chez Marcelle, la vie c’est la communion avec la nature et ceux qui la peuplent, ce sont aussi les errances, les déambulations, les évasions, les balades au hasard des chemins et des sentiers de son coin de Belgique ou d’ailleurs :

« Après la pluie… / Le pépiement des oiseaux / Un concert de carillons / Soignies se balance / … »

« Baguenauder / Sortir du cadre / Bouleverser / L’ordre des choses / Importantes / Dans quel sens ? ».

L’évasion c’est aussi le voyage en Espagne, en Provence ou ailleurs encore :

« Voyage / La forêt et l’âme / recèlent une clairière / une source où s’abreuver / Le chant du monde / se révèle / au cœur attentif ».

Le voyage est aussi une déambulation dans le temps : deux fois en avril et une fois en décembre avec le cœur en hiver.

Ces textes légers, plutôt iréniques même s’ils contiennent une pointe d’inquiétude à peine dissimulée, sont placés entre un incipit de Rilke et un dernier poème de Cendrars gages de l’excellence des références littéraires de Marcelle. Sans oublier les jolies illustrations de Catherine Hannecart qu’elle présente comme sa belle-fille.

Et pour conclure, je citerai ces deux vers de Blaise Cendrars comme une pensée du jour et même une philosophie de vie :

« Sauf ce rire que nous aimons / Il faut savoir être bête et content ». Alors rions même si certains nous trouvent bêtes, nous, nous resterons contents d’avoir lu ce joli recueil plein d’optimisme réconfortant dans la lourdeur de l’ambiance qui règne actuellement dans notre monde.

Le recueil sur le site des Editeurs singuliers


A tire d’ailes, Bruxelles

Dominique Ottavi

Bleu d’encre


Dominique Ottavi introduit ce recueil par une stance à Rio di Maria, autre poète venu du Sud, disparu il y a tout juste deux ans. Je ne l’ai pas connu mais notre passion pour la littérature nous a conduit souvent sur les mêmes pages de la Toile où nous nous sommes régulièrement croisés. Il était de Sicile, il a vécu à Liège. Comme le dit Dominique dans son long poème :

« … / Nous venions du Sud / Avec nos pastels / Nos 4L / … ».

Lui, Dominique, il a échu à Bruxelles,

« Bruxelles, Bruxelles / Bruxelles si je t’oublie / Bruxelles à tire d’ailes / Bruxelles mon éternelle / … »

Bruxelles dont il s’est épris, Bruxelles et sa vie nocturne, Bruxelles capitale de la jeunesse européenne en liesse, Bruxelles chanté par moult écrivains belges ou immigrés dont l’auteur en cite de nombreux. Bruxelles qu’il chante comme le port d’attache des longs voyages qu’il a entrepris.

« … / Bruxelles ce port / qui cherche encore sa mère / … »

Kerouac a écrit sa route sur un long rouleau de papier, Homère a conté en un long poème la périlleuse Odyssée maritime d’Ulysse, le voyage a été le prétexte à de très nombreux textes. Dominique Ottavi a lui écrit sa vie en un long, long, long poème composé de courts, courts, très courts vers qui dévalent les pages comme un train avale ses rails, pour dire le long périple qu’elle fut. Un périple mouvementé, enchanté, plein de musique et de chansons, qui l’a toujours ramené à Bruxelles son Ithaque à lui. Il me semble que Dominique est lui aussi un chanteur et qu’il a peut-être connu la vie des saltimbanques gagnant quelque argent en chantant aux terrasses des cafés ou ailleurs encore.

« … / Bac passé / Le début des vagabondages / Routes en tout genre, / Gagnant ta vie chantant aux terrasses / … »

Et chaque voyage le ramène à Bruxelles où il trouvera toujours une bière à partager avec des amis.

« … / La bière est dans le verre / Le ver est dans le fruit / Et la vie est à nous / … »

Sans jamais oublié qu’il vient d’ailleurs, qu’il a une histoire qui l’a conduit dans cette ville.

« Bruxelles / Venir au monde / Il s’agit d’une histoire / Ancienne / Dont je n’ai jamais consommé / L’oubli / … »

Pour conclure cette balade, en forme de ballade poétique, je voudrais laisser mon dernier à mot à cet autre poète qui a lui aussi aimé Bruxelles avec telle ferveur qu’il l’a magnifiquement chantée :

« C’était au temps où Bruxelles rêvait / C’était au temps du cinéma muet / C’était au temps où Bruxelles chantait / C’était au temps où Bruxelles bruxellait ».

Dominique et Jacques, deux grands poètes voyageurs qui ont, un jour ou l’autre, jeté l’ancre à Bruxelles après avoir parcouru, les routes, les mers, les villes et les villages, …, toujours en écrivant des poèmes pleins de couleurs, d’amour et d’amitié, rythmés comme le voyage d’un train qui parcourt les grandes prairies. Des poèmes qu’ils chantaient à chaque étape.

« … / Je vais-je vais / Sans me laisser distraire / Par les mendiants / Ni par les routes / Tous les pays toutes les rivières / Toutes les montagnes / Et toutes les villes / … »

Le blog de Dominique Ottavi


La revue et les Editions BLEU d’ENCRE sur Facebook


LES LECTURES d’EDI-PHIL #44 (juillet 2022) : COUP DE PROJO sur LES LETTRES BELGES

Les lectures d’Edi-Phil

Numéro 44 (juillet 2022)

Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…


A l’affiche :

une biographie (Benoît Mouchart), un essai venu de Flandre (David Van Reybrouck), cinq romans (Nathalie Skowronek, Olivier Hecquet, Patrizio Fiorelli, Bernard Antoine, Alex Pasquier), une commémoration en discours (Académie RLLFB), un recueil de poésies (Arnaud Delcorte) ; les maisons d’édition Les impressions nouvelles, Ker, Murmure des soirs, F. Deville, Académie royale, Névrosée, L’arbre à paroles, Actes Sud et Grasset.


(1)

Benoît MOUCHART, A l’ombre de la ligne claire, Jacques Van Melkebeke entre Hergé et Jacobs, biographie, Les impressions nouvelles, Bruxelles, 2014 (édition originale en 2002), 222 pages.

J’entorse ! Auteur français ! Mais qui se donne à notre belgitude comme peu. J’avais déjà évoqué le merveilleux Emile Bravo, dont la reprise de Spirou, fait rarissime, est au niveau du modèle (Franquin), quoiqu’en rivalisant bien autrement. Mouchart, lui, nous a offert des livres sur des monuments de la BD belge : Greg, Hergé et Jacobs (en compagnie de François Rivière, réédité augmenté tout récemment, encore aux Impressions nouvelles de… Benoît Peeters, cet autre Français acquis à Bruxelles, la BD belge, notre microcosme).

Très bon livre dès le titre, des allures de mise en abyme : on va évoquer une personnalité qui, a priori, révulse et attire, un homme condamné comme collaborateur après la Deuxième Guerre mondiale mais auquel on devrait, selon diverses rumeurs, une grande partie de nos plaisirs d’enfance, un fragment de l’étoffe dont notre imaginaire belge est tissé. Un traître et un enchanteur ?

Le livre va étudier très précisément l’itinéraire de l’artiste, de son enfance dans les Marolles à sa carrière internationale comme scénariste et metteur en scène de romans-photos. Edifiant, si je puis dire, passionnant, émouvant, obligeant à méditer sur la responsabilité, le sens de la vie et de la réussite, etc. De qui parle-t-on ? D’un homme qui a voulu toute sa vie se définir et réussir comme peintre. Qui a été critique aussi, féroce. Journaliste dans Le soir volé (par les Allemands), etc. On parler surtout d’un homme qui serait à l’origine des aventures de Blake et Mortimer (…et le modèle physique de ce dernier !), qui aurait écrit ou participé (un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout ?) aux scénarios de ceux-ci, aux récits de Tintin, de Corentin, d’Hassan et Kaddour, etc. Qui aurait été le 5e mousquetaire des débuts de l’hebdomadaire Tintin, celui qui inspirait les 4 autres (Laudy, Jacobs, Hergé, Cuvelier). Un fantôme des planches belges, somme toute.

Son itinéraire pose des questions qui renvoient à l’essence de nos vies. Peut-on mener sa barque sans se préoccuper de ce qui se passe autour de nous ? Quel poids (et quelle sanction) attribuer à une faute ponctuelle (un article, UN SEUL, où il incrimine des résistants) provoquée par un contexte particulier ? Peut-on se tromper sur le sens de notre vie, ne pas percevoir où est notre réussite majeure (lui, il change l’histoire de la BD belge, intervient dans la création de nos mythes, mais méprise cet art mineur à ses yeux) et chercher la gloire dans un métier où l’on montre des limites (son talent est entravé, en peinture, par une incapacité à prendre en compte la modernité et la réflexion sur l’art) ? Son cas, bouleversant, renvoie à mille autres : Diana Rigg incarne de manière légendaire la plus grande héroïne de l’histoire de la télé mais elle snobe Emma Peele pour le théâtre et le cinéma avant de mesurer qu’elle a été le grand rôle de sa carrière ; Gainsbourg aurait voulu être peintre et méprise, relativement, la chanson ; Jacobs voulait être chanteur lyrique et devient le monument de la BD réaliste de l’Âge d’or ; Voltaire ne jure que par son théâtre et son épopée, il sera immortalisé par ses contes ; etc.

En filigrane aussi, toute l’ambiguïté d’Hergé, tantôt d’une générosité et d’une loyauté admirables, tantôt si rigide ou naïf. Les ombres de la ligne claire !


(2)

Alex PASQUIER, Le vitrail en flammes, roman, Névrosée, collection Les sous-exposés, Bruxelles, 2021, 166 pages.

Avant de plonger dans le livre, abordons un projet global, celui de la fondatrice des éditions Névrosée, Sara Dombret, de sa directrice de collection Anna Menese. Il s’agit de donner une nouvelle lisibilité à des autrices (le premier élan, d’où le nom de la maison, « Névrosée », pied-de-nez teinté d’autodérision dégainé en réponse à un certain machisme), des auteurs belges de talent abandonnés par les trompettes de l’Histoire. Un objectif positif, un acte de résistance éthique et citoyen, osons les grands mots, qui renvoie à des évidences amères : le peu de cas fait de nos talents créatifs par nos autorités publiques, l’oubli qui nous guette tous et toutes. Il n’est qu’à songer à tous ces noms, ces bustes croisés dans les galeries des académies…

Voir :

Le site de la maison d’édition : https://www.nevrosee.be/

Le discours de l’éditrice recoupe mon combat, celui de quelques camarades, une résistance à une anomalie, des allures de scandale :

On notera d’ailleurs avec regret que Sara Dombret ignore les efforts de notre plateforme Les belles phrases. Ou ceux d’un éditeur comme Samsa, d’une revue comme Que faire ?, etc., ce qui renvoie à l’immense difficulté du faire-savoir, à la nécessité de synergies.

Il ne suffit pas d’être animé par de belles idées, encore faut-il bien accoucher. Pari tenu ! Le livre est un très bel objet, dès sa couverture. Un Spilliaert en incrustation. Le restaurant, un tableau de 1904. Spilliaert ! Une passion flamande (ses peintures transcendent le premier regard porté sur 5 de mes livres) partagée avec plusieurs auteurs (Kate Millie, Evelyne Wilwerth, Claude Donnay, etc.) ou éditeurs (Gérard Adam, Christian Lutz) belges francophones. Spilliaert et la Spilliaerthuis au cœur de la narration de mon dernier micro-roman (Encres littorales, chez Lamiroy, 2021). Un très bel objet, du début à la fin, jusqu’à la quatrième de couverture, en passant par une mise en page soignée, un suivi éditorial impeccable.

Alex Pasquier

Né en 1888, cet avocat a écrit divers essais et romans, sans doute avec un certain succès : certains ont été réédités (celui que nous tenons en mains est sorti en 1930 aux éditions de La Gaule puis en 1941 chez Labor, en 1943 chez L’étoile) ; il a accédé à la présidence de l’AEB, l’association des écrivains belges de langue française. « Gloria fugit. » Pasquier, après sa mort, a glissé dans les limbes de l’histoire littéraire, seulement maintenu à la surface ténue du souvenir par l’existence d’un prix littéraire décerné par ladite société d’auteurs. Jusqu’à ce que…

Le secrétaire de l’AEB, Frédéric Vinclair, ayant eu un jour la bonne idée d’inventorier, trier les archives de l’association, a mis la main sur des trésors escamotés, documents, manuscrits. Notamment dudit Pasquier. Et Vinclair d’ouvrir le sillon d’une résurrection via une première publication (Le cerveau électrique), commentée, que nous avions applaudie dans cette mini-revue en 2020 :

La préface

Névrosée a tendu la plume ou le clavier à Frédéric Vinclair, qui se fend de 5 pages de présentation et de mise en contexte.

Le roman s’écarte de la production habituelle de Pasquier, délaissant les thématiques plus sociétales (le milieu estudiantin de la capitale, l’enfance fauchée par le malheur, la Première Guerre mondiale, etc.) pour une odyssée plus psychologique, individuelle. Sans doute faut-il percevoir un second degré, une ironie en filigrane du récit : à peine l’auteur a-t-il asséné (via son protagoniste) sa répulsion à l’encontre des romanciers jouant aux apprentis-psychologues qu’il délivre dans la foulée « exploration psychologique » et « description des sentiments », des allures de fragments d’un traité sur la conjugalité. Avec succès.

Le pitch

Vinclair, dans sa préface, nous livre une merveille de concision et d’intensité fluide :

« Depuis sept ans, dom Maxence Marvillac s’est cloîtré à l’abbaye d’Aubemont. Il s’est fait moine, après avoir mené une vie de compositeur qui ne lui promettait que succès. Il cache un lourd secret : sa conscience écartelée par le remords brûlant d’une passion amoureuse interdite et d’une rivalité fatale. »

Les années « de calme et de recueillement » dans un « enclos feutré » s’évaporent suite à un coup de tonnerre : la montagne, du Chamonix, a rendu le corps d’un disparu de ses amis. On croyait la mort accidentelle mais « sur le cadavre, des stigmates » dirigent à présent vers un meurtre, un autre ami, le grand ami de ses années de guerre, Fortier, est accusé. Or Marvillac en sait long sur le contexte qui a préludé au drame. Et il est appelé à témoigner.

La matière du livre

La structure est singulière pour un récit si ancien. Ou, plutôt, elle rappelle à quel point l’innovation, l’audace sont de tout temps, débutant bien avant le radicalisme du Nouveau roman, des siècles en arrière même, sans doute des millénaires. Pasquier, en l’occurrence, découpe son roman en trois parties fort distinctes, qui épousent des tonalités, des instances narratives, des rythmes différents. La première, très poétique, nous faufile de plain-pied dans un lieu hors du temps et de l’espace, Aubemont :

« D’argent noir dans le ciel rouge montent les tours du monastère ; de précision dans les flots des collines, de ferveur dans l’indifférence des solitudes. »

Il y a là comme le choc entre l’Idéal et le Matériel, représenté par l’irruption de l’actualité dans l’atemporalité : il existe un autre monde, de chair et d’os, de conflits, de passions, où un crime a eu lieu. La deuxième partie, la plus longue – le roman proprement dit, pourrait-on dire, enchâssé entre prologue et épilogue déguisés en parties -, nous projette dans le passé, avant le drame, tenue comme un journal de bord par un Marvillac qui s’appelle dorénavant (et s’appelait donc dans la vie réelle) « André ». Ses aventures en diverses villégiatures (Bretagne, Alpes), avec un groupe de camarades, nous plongent dans nos souvenirs de vacances, de voyages, quand tout est possible. Jusqu’au meilleur, jusqu’au pire. Mais ne déflorons pas le suspense. Quant à la troisième partie, elle apporte une conclusion et des réponses tout en se glissant astucieusement dans un allusif relatif.

L’écriture, très travaillée, balance sans cesse entre le suranné et la modernité, exigeant un certain lâcher-prise pour un plaisir maximal. Je suis souvent conquis, par la percussion, l’inventivité, la petite musique dégagée :

« Wagons-lits… Mystère d’acajou et de cuivre, repos balancé, cadences, cadences, multipliées à en perdre l’imagination… »

A d’autres instants, je suis agacé par un excès sensitif, qui me fait penser aux décorations de Noël, à la surcharge festive :

« Le cri rugueux d’un sifflet précède le train qui racle le quai de son souffle chaud. »

Souvent, j’oscille, songeant que chaque lecteur gourmet place son curseur de satiété à un point d’acmé différent :

« (…) sa présence, comme d’invisibles mains, parcourait mon âme ainsi qu’une lyre et arrachait des accords exquis aux cordes de mon cœur. »

La distorsion se prolonge dans les contenus. On peut retenir les tableaux lyriques de décors hors du temps ou d’une jumellité d’âmes, une aspiration à la Beauté et à la Bonté donc, un élan romantique. Ou, a contrario, se focaliser sur l’idée que la civilisation n’est qu’un vernis qui se désagrège bien aisément, sombrer alors dans un réalisme assez sombre. Ou, encore, demeurer en surplomb, accroché à la manière si contemporaine ou vivace dont Pasquier interroge le livre en train de s’écrire, interpelle son lecteur.

En conclusion…

Si le texte n’est pas parfait, manquant peut-être de sobriété à droite ou de densité à gauche pour atteindre à la sublimité des Villiers, et autres Mérimée, ces experts de la nouvelle ou du court roman qui l’ont précédé, admettons qu’il en rappelle la fragrance et propulse des appétits, ce qui le situe bien au-dessus de la moyenne des publications contemporaines.


(3)

Nathalie SKOWRONEK, La carte des regrets, roman, Grasset, Paris, 2020, 142 pages.

Véronique Verbruggen, la quarantaine, éditrice renommée, idéaliste et dynamique, est retrouvée morte le long d’un sentier montagnard, dans les Cévennes. Suicide, accident, crime ? Le sillon policier est rapidement évacué, pas de fausse piste en vue, les enjeux sont à mille coudées. L’écriture annonce la couleur. Dès les premières lignes :

« A la fin de l’article on ne savait pas à quoi s’en tenir. Il était beaucoup question d’amour. Véronique Verbruggen était pleurée mais on ne comprenait pas. Qui aimait qui, qui était aimé de qui. »

L’écriture, fluide et sobre, n’est pas mise au service d’une narration romanesque (au sens où on l’entend dans un roman policier ou historique, un thriller, etc.), elle est la matière première, distillant une musique originale, douce et tonique à la fois, qui rapporte certes une vie, des vies et des événements mais qui, surtout, creuse une interrogation identitaire, en intercalant une distance : l’instance narrative est perçue, on ne vit pas les faits de plain-pied. J’avais relu récemment un livre de Marguerite Duras, Moderato cantabile, et il y a quelque de chose de cette littérarité pure, de ce recul hors récit chez l’autrice. Si la restitution m’apparaît en général une tare rédhibitoire chez de nombreux romanciers, un mécanisme qui les englue dans le poussif, rien de tout cela ici, la distance n’est pas faiblesse mais pratique artistique bien maîtrisée. On lit pour une écriture, l’exploration d’une âme ou d’un choral de personnages, de relations. Mais un double suspense, ou un suspense étagé, se faufile. En filigrane, un mystère relève d’un rapport prégnant à une peinture aux allures de mise en abyme. A l’avant-plan, de manière structurelle, il y a le discours d’hommage programmé par le mari, Daniel, pour son épouse tant chérie. Celui-ci aura-t-il vraiment lieu ? Sera-t-il conforme aux aspirations de départ ? Et en présence de qui se déroulera-t-il ? Car, entre le décès et les funérailles, une vie cachée se révèle, une double vie. D’où une série d’interrogations sur le couple, l’adéquation, la faute, la réalisation ? Qui, in fine, pourra le mieux revendiquer cette femme partagée entre un métier, une fille, un mari et un amant (Titus) ? Quelle position adoptera Mina, la fille unique, la vingtaine, au terme de son enquête, de sa quête ?

Une « Princesse de Clèves contemporaine », comme le dit la 4e de couverture ? Il y a de cela et le roman a davantage parlé à mon esprit qu’à mon cœur ou mes tripes.


(4)

Olivier HECQUET, Les mots des morts, roman, Ker, Hévillers, 2022, 142 pages.

Voir mon article dans Le carnet :


(5)

Patrizio FIORILLI, Au commencement, il y eut le mal, roman, F. Deville, 2022, 234 pages.

Un policier anticonformiste au temps de Jésus.

Voir mon article dans Le carnet :


(6)

Yves NAMUR, Nadine VANWELKENHUYZEN, Hélène CARRERE D’ENCAUSSE, David BONGARD, Danielle BAJOMEE, Jean Claude BOLOGNE et S.A.R. Laurent DE BELGIQUE, Centenaire de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 1920-2020, Textes des discours prononcés lors de la séance solennelle du 16 octobre 2021, Académie royale de langue et de littérature françaises, 2022, 81 pages.

Une très belle surprise et un « Coup de cœur du Carnet » !

Voir mon article :


(7)

Bernard ANTOINE, Aquam, roman, Murmure des soirs, Esneux, 2022, 466 pages.

Un très bon livre, un thriller littéraire, auquel j’ai attribué le « Coup de cœur du Carnet ».

Voir mon article dans Les phrases belges, en duo avec Jean-Pierre Legrand :


(8)

David VAN REYBROUCK, Zinc, essai, Actes Sud, collection Lettres néerlandaises, Arles, 75 pages.

Coup de cœur ! Pour ce petit essai qui n’en est pas vraiment un, en ce sens que le très médiatique (et inaccessible !) David Van Reybrouck a légitimé un nouveau genre, hybride, mélange d’essai (il réalise des recherches d’historien en bibliothèque, explores archives et ouvrages de référence), de littérature pure (ce qu’il narre est véritablement écrit, comme un journal de bord, un récit de vie) et d’investigations journalistiques (l’auteur va sur le terrain, rencontre des témoins, se balade sur les lieux, juxtapose les tableaux et les perceptions). Un mélange risqué a priori, à l’heure des étiquettes et des tiroirs, mais qui a rencontré un immense et très mérité succès, populaire et critique, avec son Congo, une brique retraçant toute l’épopée belge en Afrique mais plus encore une histoire du pays, une mise en évidence du futur qui s’esquisse, etc. Oserai-je confesser mon admiration pour cet auteur, l’un des très rares à s’engager dans la construction citoyenne et donc pleinement digne du statut d’intellectuel ? Oserai-je avouer ma synergie avec sa démarche, ayant osé naguère un Christophe Colomb alternant lui aussi les genres et les niveaux ?

Zinc !

Comme dans le cas de Congo, le thème rencontre des aspirations citoyennes, mettant en lumière des pans méconnus de notre histoire. Mais on passe de Goliath (Congo) à Lilliput : il est ici question d’un fragment minuscule de notre territoire, accoudé à la plus petite composante de la nation belge, sa communauté germanophone.

En racontant l’histoire d’Emil Rixen, un homme mort l’année de sa naissance (en 1971), qui aura « eu non seulement onze enfants, mais aussi cinq nationalités et deux identités différentes », Van Reybrouck choisit de raconter l’histoire du Tout via l’une de ses parties. Ou d’utiliser une matière concrète, charnelle, pour brosser, par ricochet, un tableau complet hors abstractions universitaires, hors aridité de l’étude, etc. Le Tout ? L’épopée singulière d’un mini-Etat à peine plus grand que le Vatican ou Monaco, Moresnet-Neutre, qui aura vécu près de cent ans, de 1816 à 1914, à côté du Tripoint, cet endroit symbolique où se touchent aujourd’hui l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique.

Zinc !

Pourquoi ce titre, pourquoi cette page historique surréaliste ?

Van Reybrouck nous ramène brièvement dans l’Antiquité, quand Pline l’Ancien, un scientifique romain, évoquait les qualités du laiton, un alliage métallique produit à partir de cuivre et de « cadmia », une pierre légère exploitée en Asie mais aussi quelque part en Germanie. Bond en 1526 : le célèbre alchimiste Paracelse redécouvre la « cadmia », parle d’un nouveau métal, aux propriétés avantageuses (il ne rouille pas) et le nomme « Zink » d’après la forme pointue de ses cristaux (en écho aux termes germaniques « Zahn » (dent), « Zacke » (pointe), « Zinne » (créneau) ou « Zinken » (pic).

Or donc… ce métal est exploité depuis des siècles à proximité de Maastricht et d’Aix-la-Chapelle, là où un village sera un jour belge et s’appellera « La Calamine » (« Kalamijn » en néerlandais ; « Kelmis » en allemand), d’après le mot « cadmia », son zinc donc, qui inspire aussi le nom d’une fleur unique au monde, la pensée calaminaire. Le gisement y est si riche (l’un des plus riches au monde) qu’il suscite des conflits à l’époque des ducs de Bourgogne, se voit nationaliser par Napoléon, etc. Et provoque la naissance du micro-Etat (un triangle de 3 km de long) quand le Congrès de Vienne, après Waterloo, n’arrive pas à départager Allemagne et Pays-Bas (puis Belgique, après 1830).

Laissons le suspense aux lecteurs de David Van Reybrouck, quant aux aventures de Moresnet-Neutre ou à celles de la famille Rixen. Mais glissons quelques ingrédients pour mettre en appétit : l’espéranto, qui croit trouver dans Moresnet-Neutre un écrin idéal d’affirmation ; l’utopie sociale (maisons ouvrières, école gratuite, impôts faibles, etc.) ; la survenue depuis divers pays de femmes en difficultés (dont la mère d’Emil, mise enceinte par un patron à Düsseldorf puis chassée) mais, tout autant, de malfrats aimantés par l’absence de juridiction, l’apparition d’un casino, la présence de soixante cafés et de distilleries, de souterrains permettant divers trafics entre les Etats voisins ; les tiraillements identitaires qui vont faire cohabiter Belges, Hollandais, Allemands et Neutres (descendants des habitants d’origine) mais provoquer des situations dramatiques lors des deux guerres mondiales, etc.

NB.

. Le livre est d’abord paru à Amsterdam, ce qui renvoie à un phénomène méconnu en Fédération Wallonie-Bruxelles : la mainmise de la Hollande sur le domaine littéraire flamand. A Bruxelles ou Namur, on se plaint de Paris mais…

. Philippe Noble, le traducteur, est aussi le directeur de la collection, dévolue aux Lettres néerlandaises. On applaudira l’initiative tout en se remémorant qu’Actes Sud est cette grande maison créée à Arles par un Belge d’origine, Hubert Nyssen, qui voulait décentraliser l’édition française, fuir l’omnipotence parisienne.


Et pour (vraiment) terminer…

…selon mon habitude, loin de toute analyse, dans le plaisir pur de la perception…

…des extraits d’un recueil de poésies…

(9)

Arnaud DELCORTE, Lente dérive de la lumière, L’arbre à paroles, Amay, 2022, 117 pages.

Contextualisation

Un bel objet, bien édité.

La dédicace (« A un amour particulier ») interpelle. Comme la présence de deux préfaces. Dans la première, Nathaniel Molamba met en exergue la composition graphique du recueil, dont ma sélection ne pourra rendre compte :

« (…) ses espaces blancs et ses marges tiennent du lieu imaginé où se déploient d’autres possibles »

 Dans la deuxième, le poète Pierre Schroven évoque la matière intrinsèque de l’ouvrage :

« Sensible au monde qui l’entoure, Arnaud Delcorte décrit ici les états d’un corps plongé dans le tourbillon insensé des sens et nous invite à communier pleinement. »

Extraits

(1)

« L’amie prodigieuse serre ma main

Tous ces matins où la pornographie régnait

Nous fermions les yeux

Aux pièges du lendemain

Ouverts comme des conques

Troglodytes

Aux espoirs sous-marins »

(2)

« L’ombre des grands pins

Froisse le souvenir

A chaque année qui passe

Ses grands pins

Ses cigales

La chaleur d’été

Défaite et oubliée »

(3)

« On ne peut rester

Insensible

Au charme des amandiers

Surtout

Lorsqu’il s’agit

De toi »

(4)

« Entre tes mains

Je deviens glaise

Puis amphore

Propre

A te recevoir

Encore »

(5)

« Le labyrinthe de l’échange

Se referme

Et je reste prisonnier

De ta pensée

Lorsque tu choisis

Le silence. »

Philippe Remy-Wilkin.

=) Pour en savoir davantage sur notre rédacteur/auteur et ses articles, dossiers, feuilletons, textes 


2022 – BOURGEONS DE LECTURE : COURTS MAIS PUISSANTS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Dans cette courte chronique, j’ai réuni deux recueils de textes courts, des textes contemporains, des textes qui évoquent plus qu’ils ne disent.

Un texte de Marc-Emile THINEZ édité chez Louise Bottu Editions qui décrit un être à travers ce qu’il pense être la somme de ceux à qui il ressemble, de ceux qui l’ont construit, de ceux dont il apprécie les œuvres.

L’autre texte, édité dans les Microcactus des Cactus Inébranlable Editions, est un recueil d’Yves ARAUXO qui rassemble des fragments érotiques mais, plus encore, sensuels.


J’aurai été ceux que je suis

Marc-Emile Thinez

Louis Bottu


Il semblerait qu’avec ce recueil, Marc-Emile Thinez veuille que ses amis et connaissances se souviennent de ce qui il a été et qu’il n’a été que ceux qu’il est au moment où il écrit ces lignes, ceux qui ont constitué son être, son savoir, sa passion, ses ambitions, ses réalisations, ses liaisons, ses amours et peut-être mais aussi ses illusions et désillusions. Ceux qu’il a été, ce sont les cinquante héros qui l’ont marqué à jamais et qu’il met en scène dans ce recueil : quarante-quatre héros de romans, cinq de films et un d’un tableau, Le Cri de Munch. Cette liste ressemble à un testament littéraire énumérant tous ceux à qui l’auteur doit une part de son être et de son œuvre. Le contenu de la liste ne peut que conforter cette proposition, on n’y trouve que des œuvres majeures ayant connu plus ou moins de succès mais ayant à coup sûr franchi le cap de la postérité. A titre d’exemple, on trouve dans cette liste : des grands auteurs littéraires : Fernando Pessoa, Louis-Ferdinand Céline, Mario Vargas Llosa, Mikhaïl Boulgakov, Italo Calvino, …, des personnages de films : Pierrot le fou, Lemmy Caution, … et Le Cri de Munch.

A travers cette liste, Marc-Emile montre son étonnante culture littéraire avec la place qu’elle laisse aux autres arts mais plus encore la qualité de son jugement et la diversité de ses goûts. Il semblerait que ce n’est jamais le genre ou le succès de l’œuvre qui prime mais bien plutôt sa qualité littéraire, son impact émotionnel et les stigmates qu’elle laisse dans l’âme, le cœur et l’esprit du lecteur ou du spectateur.

Pour bien faire comprendre ce « testament », Marc-Emile présente sur chacune des cinquante pages de ce recueil un texte très court qui évoque chacune des œuvres à laquelle il pense devoir ce qu’il est devenu. Il indique ensuite le nom du personnage de cette œuvre qui a laissé en lui une part de ce qu’il est et restera à jamais. Le lecteur peut ensuite se reporter à la table des matières pour savoir de quelle œuvre est issu ce personnage, qui en est l’auteur et quel en est l’éditeur en ce qui concerne les ouvrages littéraires.

Ce recueil est ainsi une sorte de petite bible, un guide, un répertoire de l’essentiel de la culture pour qui ne sait comment constituer son bagage culturel.

Le recueil sur le site de Louise Bottu


Toute cette beauté masquée

Yves Arauxo

Cactus Inébranlable


Ce nouveau Microcactus, joliment introduit par un dessin de Félicien Rops, est composé de quatre-vingt-dix neufs fragments érotiques. Ces fragments, de deux ou trois lignes à une page complète du petit format de ce recueil, sont parfois des jolis aphorismes, des pertinentes réflexions, des allusions affriolantes, des propos suggestifs et même des petites nouvelles pleines de sensualité, des portraits ou tableaux très expressifs. Personnellement, j’ai trouvé ces petits textes plus sensuels qu’érotiques. Ce qui est certain, c’est qu’ils ne sont jamais pornographiques ni graveleux et encore moins obscènes. Ils sont juste grivois, licencieux, croustillants et toujours littéraires.

J’ai aimé l’allusion suggestive et la délicieuse délicatesse de la chute de ce joli portrait :

« J’apporte un grand soin au choix des fromages. Résolument, je préfère les pâtes dures : j’adore quand la fromagère doit peser de tout son poids sur son couteau à double manche pour découper une roue où la lame pénètre lentement. Et son petit soupir quand c’est fini… »

J’ai été amusé par le regard licencieux de ce client :

« Chaque manipulation de jambon faisait apparaître, par l’échancrure du col de son lainage, l’épaule dodue de ma bouchère. »

Ce fragment m’a particulièrement fait rire :

« Maniant l’humour comme un principe de précaution, ma dentiste (qui est plutôt ronde, courte sur patte et fort âgée) me demande si je n’ai pas croisé un pangolin sur le chemin de son cabinet. Je la regarde et reste courtoisement silencieux. »

J’ai trouvé celui-ci bien troussé :

« Toute cette beauté masquée… il y en a tant qu’elle ne peut que masquer autre chose ».

Et, celui-là particulièrement d’actualité :

« Les infos sont sexy en ces temps de pandémie : tous les soirs, la présentatrice du JT retire son masque en direct après avoir reçu un invité sur le plateau ».

J’abonde fermement à tout ce que celui-ci évoque :

« Une femme drôle n’a pas à ses soucier de son physique : elle manie une arme plus efficace que la beauté. »

Et le petit dernier pose une question qui, sous sa légèreté, suggère beaucoup :

« Quand la morale puritaine aura triomphé, sera-t-il encore permis de regarder dans le décolleté du monde ? »

Ceci n’est qu’un maigre échantillon, il y a encore, dans ce recueil, plus de quatre-vingt-dix autres fragments dont un certain nombre évoque la femme dans le milieu aquatique comme un fœtus dans son océan amniotique. Un fantasme bien connu des créateurs publicitaires. Je voulais aussi souligner la culture littéraire de l’auteur qui cite de nombreux auteurs plus ou moins reconnus, j’ai même vu un moineau de Lesbie traverser une page en me rappelant un texte étudié à l’université.

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable


LA DECLARATION de ROBERT MASSART (M.E.O.) / Une lecture d’Éric ALLARD


Sylvain Brunard serait resté un professeur de français célibataire sans histoire, « vieux garçon en puissance », s’il n’avait pas accepté de reprendre la présidence d’une ASBL consacrée à l’apprentissage du français sur le plan international. Après une action généreuse en faveur de professeurs haïtiens, la banque persuade le nouveau président de clôturer les comptes de l’association...

Quelques semaines plus tard, le fisc lui réclame une somme de cinq cents euros pour n’avoir pas rentré de déclaration fiscale. La perceptrice s’appelle Georgette Martens et Sylvain va d’abord la prendre en grippe avant d’éprouver pour elle des sentiments contrastés.

À Line, sa femme de ménage, que Sylvain emploie pour des travaux domestiques, il se confie de ses démêlés allant grandissant avec le SPF Finances. Line vit avec un Cubain qui pratique à l’occasion des rites traditionnels d’envoûtement et qui a par ailleurs quelques fréquentations peu recommandables.

Ainsi va se nouer, en parallèle de l’imbroglio administratif, une enquête pour retrouver un nommé Tibi, un Rom qu’on soupçonne de l’agression d’une femme d’origine vietnamienne…

Le récit bien mené, aux dialogues efficaces, nous familiarise avec les différents personnages que Sylvain Brunard entraîne, suite à son imagination débordante, dans ses histoires, dans le milieu interlope où se telescopent des communautés d’origine étrangère dans un esprit de convivialité propre à la capitale de l’Europe.

Après Une Histoire belge, paru il y a deux ans chez le même éditeur, Robert MASSART qui a été professeur de français et de didactique du français, nous donne un nouveau roman à la fois drôle et tendre propre à réjouir de bout en bout le lecteur.


La déclaration, Robert Massart, Ed. M.E.O., 2022, 184 p., 18 €.

Le roman sur le site des Editions M.E.O.  


SUr CFM Radio, GRANDE VIE ET PETITE MORT DU POÈTE FOURBE, LA VIE DES ANIMAUX & LES CORBEAUX BRÛLÉS d’Éric ALLARD

Où je parle de quelques-uns de mes ouvrages sur CFM RADIO, à La Louvière, dans Une heure à la bibliothèque, à l’invitation de Véronique JANZYK et, avec David BRUSSELMAN à la réalisation technique.


« On est toujours sur la sellette de quelqu’un, même quand on est quelqu’un de sympa, Eric Allard ne s’y trompe pas. Gentil, mais pas naïf…
Il évoque aussi son dernier opuscule, La maison des animaux, aux éditions Lamiroy.
Eric Allard est aussi auteur de poésie (voir son recueil Les Corbeaux brûlés, éd du Cygne). Un auteur qu’il apprécie ? René Char… »


« Régler ses comptes aux poètes mais pourquoi donc !? « Parfois ils m’insupportent, mais pas au moins de les haïr, non, parfois j’ai envie de moquer leurs travers. Le poète fourbe sert à se faire valoir par ses comportements, pas par son art. J’égratigne les faux rebelles… J’en observe et je ne m’exclus pas tout à fait de la catégorie ! » « 


Je dédicacerai Grande vie et petit mort du poète fourbe samedi 21 mai 2022 après-midi à la Bibliothèque Marguerite Yourcenar de Marchienne-au-Pont (Place du Perron, 38), dans le beau cadre du Château de Cartier, à l’occasion de la Journée mondiale de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement.

Découvrez toutes les activités du week-end des 21 & 22 mai à la Bibliothèque M. Yourcenar!


Je dédicacerai La Maison des animaux dimanche 22 mai après midi à la librairie du Mot Passant à 1090 Bruxelles (300, Avenue de Jette) dans le cadre de la séance de dédicaces de plus de cent auteur des Editions. Lamiroy (pour l’occasion, tous les Opuscules seront à 2€ – au lieu de 4 €)

Plus de 100 autrices et auteurs en dédicace au Mot Passant !


TOUTE CETTE BEAUTE MASQUÉE d’YVES ARAUXO (Cactus Inébranlable) / Une lecture d’Éric ALLARD



Voici un recueil salutaire qui redonne à la sensualité ses lettres de finesse, à l’expression érotique un espace littéraire, en cette époque qui, en fustigeant les débordements justifiés de la domination masculine, a aussi anesthésié chez certains cette faculté vitale de l’être humain !

Yves Arauxo propose ici 99 façons d’être ému par une femme.

Le projet de ce recueil est né de l’usage du masque, prescrit durant la pandémie de Covid, en accentuant l’attrait des parties cachées ; les lèvres, surtout.

Jamais on n’avait vu autant de beaux yeux depuis qu’on avait imposé le port du masque buccal. On en venait à rêver d’une rotation de sorte à s’émouvoir d’autant de jolies lèvres.

[fragment 28]

Il traite de la sensualité involontaire, de celle qui nous saisit au quotidien, chez la boulangère, la bouchère, en compagnie d’une vendeuse, d’une caissière, d’une médecin, d’une présentatrice du jt, d’une parapharmacienne (ah ! les parapharmaciennes !)…

Des femmes qui non conscientes de leurs charmes, ne cherchant pas à les mettre en valeur, n’en sont que plus désirables.

Modèle hybride, la parapharmacienne allie la compétence de l’infirmière à la frivolité de l’esthéticienne.

[fragment 37]

Après lecture d’un des fragments (le 70), vous ne regarderez plus jamais le saut en longueur féminin de la même manière.

[fragment 28]

J’ai pensé en lisant ces blasons du XXIème siècle à la troublante Chambre aux miroirs de Paul Nougé, texte constitué de trente-sept fragments érotiques relevés par l’auteur au cours d’une visite médicale.

Yves Arauxo invite à une imagination érotique, puisant dans les rêves, le cosmos et aux racines de l’enfance, qui, si elle s’autorise des pointes plus triviales, au vif de l’Eros, le fait par le biais d’un propos entendu, ou d’une remarque spirituelle, dans tous les sens de l’épithète, comme ici :

Quand je la prenais par derrière, son anus étonné me regardait. Ou était-ce moi qui, étonné, regardait son anus ? Je ne le sais plus, c’était au temps où je pensais au Christ sur la croix.

[fragment 21]

La particularité de cette publication, pourtant brève (une trentaine de pages), tient aussi dans le fait qu’elle balaie subtilement un large spectre érotique en pointant des zones et des situations érotiques inédites.

Le recueil est tout aussi joliment informé, ponctué de citations culturelles subtiles et peu courantes. Cela va de Schiele à Antonioni en passant (et j’en passerai) par Chris Marker, Catulle, Vian, Novalis, Goethe, Sadhguru, Cortazar, Breton, Marien, Max-Pol Fouchet, Mariën…

Et puis le livre est sorti pile pour commémorer la disparition de Monica Vitti, appréciée par des cinéphiles avisés, dont Arauxo dit sobrement et pertinemment :

Sans hésiter, je répondrais Monica Vitti dans L’Avventura.

[fragment 94]

Certains fragments laissent deviner une allégeance au corps, à la nudité (invitant au silence) et à la puissance féminine, via aussi l’univers marin et maternel, qui exclut par là même toute velléité de supériorité du désir masculin.

Elle, son long corps de dauphin aussi fluide que l’eau. Moi plus petit nageant à ses côtés comme au flanc d’une mère.

[fragment 36]

Même si l’ultime fragment se termine sur une interrogation qui laisse planer une inquiétude, l’ensemble de ce beau recueil aura permis de repousser suavement ce funeste moment.

« Quand la morale puritaine aura triomphé, sera-t-il encore permis de regarder dans le grand décolleté du monde ? »

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable

Une interview d’Yves Arauxo par Jean-Paul Gavard-Perret sur lelittéraire.com

L’AUBE DE CRISTAL de SALVATORE GUCCIARDO (Ed. des Poètes français) / Une lecture de PHILIPPE LEUCKX

Peut être une représentation artistique de texte qui dit ’Salvatore Gucciardo L'aube de cristal Éditions les EditionsesPf Poètes’

Le peintre et poète Gucciardo a l’âme lyrique et son dernier recueil de textes – poèmes en prose entrelardés de textes versifiés – ne déroge guère à son dessein : faire parler le cosmos, édifier par le poème cette relation particulière avec les éléments, leur force, leur énergie, disons-le, leur couleur.

Le poète ainsi en quatorze actes délivre une pensée cosmique, très énergique, qu’il noue comme une « forme vivante » « dans la sphère humaine » .

Il replace ainsi les étapes de sa naissance et de son évolution, réservant à la mère, aux femmes en général, une belle place chaleureuse, loin des clichés et poncifs.

Tout ici respire l’explosion des formes, des couleurs, des messages positifs, à l’aune du scintillement graphique et coloré de l’oeuvre picturale.

Les poèmes sont généreux, fertiles en images, qui « idéalisent l’éphémère », féconds en adjectifs qui puissent donner couleur et vie à « la sagesse des nations, des prophètes ».

« J’ai offert tout l’or du monde, tous les joyaux de la terre aux guerriers de l’apocalypse, afin qu’ils n’entament pas le chant de guerre » (p.52)

Un livre qui en outre peut servir de tremplin à la méditation.

Salvatore GUCCIARDO, L’aube de cristal, éditions des poètes français, 2021, 64p., 15 euros.  Préface de Elisabeta Bogatan et postface de Michel Bénard

Le recueil sur le site de la Société des Poètes Français