LES ENFANTS DES AUTRES de PIERRIC BAILLY (P.O.L.) / Une lecture d’Eric ALLARD

Les enfants des autres - Pierric Bailly - Babelio

Le narrateur, prénommé Robert mais qu’on appelle du sobriquet de Bobinette au boulot et dans sa vie privée Bobby, découvre sa femme, Julie, et son meilleur ami Max en délit d’adultère. Sans leur réclamer une explication, il quitte bientôt la maison, comme quand quelque chose l’excède, le dépasse.

Robert a une femme, trois garçons et une grand-mère octogénaire fantasque (elle aime le Canada Dry et s’apprête à se remarier). Quand, après son escapade, Robert revient chez lui, il n’y a plus trace de ses enfants dans la maison et il pense d’abord que son épouse et son meilleur ami, lui-même marié à Alexa, qui vient les reprendre à l’école, sont de mèche pour lui faire croire qu’il a perdu la raison. Au boulot, il se fait une vilaine coupure sur un chantier et, ensuite, il absorbera de fortes doses d’antalgiques qui le conduiront dans un état second, pour fuir la réalité qui bascule aussi bien que sa douleur au pouce.

Il ne remet bientôt plus en cause le fait que ses garçons sont ceux de Max et Alexa, à tel endroit qu’il en vient à regretter que Julie, sa femme, ne veuille pas d’enfants.
Àprès un autre glissement succédant à une scène troublante, il se persuade qu’il est célibataire et la scène finale achèvera le switch annoncé dès le départ.

C’est subtilement mené et, cela, dans une écriture fluide, sans afféteries et diablement ancrée au quotidien du narrateur.

On y démêle difficilement le vrai du faux, comment le narrateur passe d’un bloc de réalité à l’autre, quel est le moteur de sa dérive même si une logique fictionnelle intègre le tout.

Et, de plus, cela questionne puissamment le désir et la pratique de la paternité comme l’état de célibataire autrement que les clichés ou les mots d’ordre habituels sur le sujet – ou les sempiternelles fictions sur les familles recomposées -, avec leurs avantages et leurs inconvénients, comme les deux faces d’une même médaille, à porter comme à rejeter presque dans un même mouvement.

Pierric BAILLY, qu’il faut entendre parler de ses livres, avec une rare simplicité (il n’est pas du genre à hanter les plateaux télé ni les stations de radio), s’interroge sur la paternité et la filiation depuis la mort de son père, qu’il relate dans L’homme des bois en 2017, ainsi que dans Le roman de Jim, son dernier roman, paru récemment, comme les autres, depuis Polichinelle en 2008 (à l’âge de 26 ans) chez P.O.L

Le livre sur le site de P.O.L.


2021 – LECTURES DÉCONFINÉES : BOUQUET d’APHORISMES PRINTANIERS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Pour entrer dans sa dixième année d’existence, CACTUS INEBRANLABLE ÉDITIONS a mis les bouchées doubles, et peut-être même triples, je n’ai pas compté. Jean-Philippe QUERTON a recruté, déniché, trouvé, convaincu, …, peu importe la méthode, toujours est-il que des anciens auteurs sont toujours là, et bien là, et que d’autres sont venus étoffer cette superbe école de producteurs d’aphorismes. Dans cette chronique, j’ai rassemblé Mario ALONSO, Patrick HENIN et Jean-Pierre OTTE, un bel échantillon de l’équipe du Cactus ; à coup sûr, ils vous donneront l’envie de découvrir leurs autres productions et les autres auteurs.

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Lignes de flottaison

Mario Alonso

Cactus Inébranlable Editions

Mario Alonso est un Français d’origine ibérique, « Les Espagnols m’ont appris le sens du ridicule, les Français l’art de la moquerie. Avec ça je suis paré. », et joliment paré. C’est, du moins pour moi, un nouveau venu dans « l’écurie Cactus inébranlable », son premier P’tit cactus est une véritable réussite, il comporte de très nombreuses et très belles trouvailles, des traits d’esprit d’une grande finesse, des sentences renversantes, … Avec son regard sur le monde, son art de jongler avec les mots, les idées, les expressions, les impressions, les sentences, …, il apporte une certaine fraîcheur dans le monde de l’aphorisme. Même si chacun des chapitres de ce recueil commence par « L’illisible … », peut-être parce que « L’Illisible est le plus beau des mondes perdus », son propos reste toujours très clair et ses intentions particulièrement intelligibles. C’est un chapardeur, c’est lui qui le dit, « J’aime chaparder les mots des autres les éplucher pour en faire des chips »

Désabusé par notre société puérile, vénale et de moins en moins cultivée, il écrit des aphorismes courts, souvent très courts, mais tellement pleins d’esprit, « Tant de mots quand quelques-uns suffisent », dans lesquels l’ironie occupe une place privilégiée, comme cette sentence qui pourrait s’adresser aux écologistes en chambre qui se contentent de parler et d’écrire sans jamais agir: « La terre est verte comme une orange pourrie. »

Un brin désabusé, il laisse sourdre un filet de misogynie, « On n’a pas vraiment d’amis, / ce sont surtout nos amis qui en ont », même à l’endroit des poètes : « La poésie suffit, / inutile de fréquenter les poètes ». il en veut même à Dieu pour la façon dont il a créé l’homme, « Dieu peut tout, jusqu’à laisser l’homme croire n’importe quoi ». Il préfère la mort qui a conservé toute sa magie malgré tous les efforts que les hommes ont accomplis pour l’apprivoiser : « Mourir est resté magique, / personne ne connait encore le truc ».

J’ai aussi noté quelques mots d’esprit qui méritent bien qu’on les souligne : « N’ayez plus une minute à vous, / laissez le temps aux autres. », « Un livre ne trompe que celui qui l’écrit. », « Soyez malin, investissez dans l’illisible. » J’ai gardé cette petite expression pour la fin, avec elle l’auteur a peut-être voulu inciter le lecteur à pousser le bouchon un peu plus loin, le bouchon de la différence celui qu’on observe pour voir si son pêche toujours dans les bonnes eaux en étant sûr « … d’aller encore braver les vagues et le large » contre les vents et marées des préjugés et de la pensée commune.

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable

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En avant, marge !

Patrick Henin

Cactus Inébranlable Editions

Je me souviens d’avoir déjà lu un précédent recueil de Patrick Henin, « Une pellicule Sur la tête d’un pauvre type », l’éditeur y écrivait qu’il « ne sait pas grand-chose de cet auteur de « bonne rumeur » faute d’être de « bonne réputation ».  Aujourd’hui, après ma deuxième lecture, je n’en sais pas plus même si ses textes révèlent certains aspects de sa personnalité : sa grande culture, son esprit vif, acéré, d’une grande finesse. Je peux aussi déduire de cette lecture que cet auteur n’est pas un débutant, il a suffisamment vécu pour accumuler avec lucidité une certaine dose d’aigreur à l’endroit de ses contemporains, il les voit à l’œuvre probablement depuis un temps suffisant déjà pour juger leur comportement et leurs errements. Cette fois, son éditeur monte encore le curseur d’un cran, il écrit dans son portrait de cet homme sans visage : « Son éditeur le tient pour un des meilleurs auteurs belges d’aphorismes (encore) vivants… »

J’ai beaucoup apprécié la préface de l’auteur dans laquelle il donne quelques éclairages sur ce qu’est, pour lui, un bon aphorisme. Je ne veux pas tout recopier ici, je préfère vous laisser le plaisir de le découvrir vous-même dans le texte. Je citerai seulement ce petit passage que j’ai trouvé plein de poésie :

« L’aphorisme s’écrit au pinceau d’un battement de paupières. Il est à la littérature ce que l’instant est au temps… ».

Comme dans le précédent recueil, la bêtise humaine est évidemment le premier thème que l’auteur évoque, il s’étonne que nous résumions toute la vie à des chiffres, des pourcentages, des ratios, des équations et qu’on oublie que le monde est aussi fait d’émotions, de sensations, d’impressions, de sentiments, d’idées, de pensées, … Il évoque la technologie qui dévore l’humanité :

« De la puce du rat à la puce électronique, les pestes demeurent mais elles mutent. »

« Il n’y a plus rien à dire,

Les chiffres ont eu le dernier mot. »

Il nous rappelle aussi que la terre n’est pas une ressource inépuisable :

« Prenons garde ! Notre planète ne pourra bientôt plus payer son loyer en espèces. »

Et nous assène quelques vérités que nous semblons avoir oubliées et qui pourraient, cependant, conditionner l’avenir de nos descendants :

« Le genre humain mourra d’une rafale de certitudes. »

« Les hommes ont été créés pour rendre le monde invraisemblable. »

« La tranche de pain sec du pauvre retombe toujours du bon côté. »

Cela étant dit, il évoque aussi sa manière de travailler :

« Je n’ai pas de style, je mets seulement les mots dans mon désordre. » Mais nous savons bien que certains désordres sont plus brillants et productifs que bien des ordres organisés jusqu’à en être nocifs.

Je terminerai mon commentaire avec ces deux aphorismes dont j’essaierai de faire le meilleur usage :

« Laissez tomber le prêt à porter, et habillez votre cerveau sur mesure, svp ! » avant qu’il ne soit trop tard car « Vieillir c’est quand on commence à avoir de la fuite dans les idées, … »

PS : je n’oublierai pas les illustrations de MIRIS qui s’accordent si bien avec l’ambiance du texte.

Le recueil sur le site du Cactus

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La Bonne vie

Jean-Pierre Otte

Cactus Inébranlable Editions

Ce recueil a été pour moi la première occasion de croiser la plume de Jean-Pierre Otte, écrivain et peintre encyclopédiques au talent protéiforme. Son champ de connaissance est vaste, il va de la mythologie cosmogonique au plaisir d’exister en passant par les rituels amoureux du monde animal sans omettre les aventures de la vie personnelle… toutes les facettes de ce talent se retrouvent dans ce recueil qui lui-même a sa propre histoire.

Dans un propos introductif, l’auteur nous informe que ce recueil n’existerait pas si, au cours de l’hiver 2008, Sergueï, un jeune russe originaire de Crimée alors hébergé chez lui, ne s’était pas pris d’amitié pour ses premiers livres, recopiant sur un petit cahier des phrases et des passages sous le titre « La Bonne vie ». Avant de rejoindre son pays, le jeune Russe a remis une copie de ce cahier à l’auteur qui a jugé opportun de publier, en forme d’hommage à ce travail de tri, la sélection d’aphorismes qu’il a ainsi faite.

Ce recueil comporte plutôt des réflexions que, comme très souvent, des formules courtes et percutantes même si l’auteur a fait un travail très important sur les mots et la précision de leur choix. C’est un condensé d’observations, de constatations, de déductions, de pensées, de proposition, de critiques, …, sur plusieurs des nombreux sujets qu’embrasse la vaste culture de l’auteur.

J’en ai noté quelques-unes à titre d’exemple parmi celles qui évoquent des sujets récurrents dans le recueil :

Le monde, sa dégradation, la terre, le pays, la marche à travers le pays, …

« Nous existons dans quelque chose qui n’existe que par nous. »

La vie, son sens …

« Ayons plutôt foi en l’évolution, en ses innovations et même en ses ratages, à sa fougue échevelée à créer sans cesse, même s’il nous semble qu’elle tarde à produire d’autres formes, nous laissant intérieurement en stagnation depuis des lustres. »

La pensée

« L’idée la plus géniale n’a aucune valeur si elle ne peut être contredite. »

L’écriture

« La gageure de l’écrivain de la liaison ou de l’exil, c’est de réussir, à force de travail et de talent, à transformer progressivement le miroir qui le réfléchit en une fenêtre ouverte sur les temps présents. »

La société

« On ne se refait en définitive que sur la défaite, on ne se recrée que sur la carence, le désastre ou l’avarie. »

Le couple

« Le coup de foudre, c’est reconnaître l’autre avant de le connaître. »

J’adopterais volontiers toute la philosophie contenue dans la quasi-totalité des pensées qui figurent dans ce recueil, tant elles m’ont semblé emplies de sagesse, de bon sens, de détermination et de clairvoyance, …

L’ouvrage sur le site du Cactus

Jean-Philippe QUERTON présente sa maison d’édition

ADOLPHE NYSENHOLC analyse les 12 MEILLEURS FILMS classés en 1958 – 8/ LA TERRE d’A. DOVJENKO

8.

Zemlja (La Terre,1930)

de

Alexander Dovjenko

par

Adolphe Nysenholc

La Terre (1930) | Un film, un jour

La Terre est un hymne à l’Ukraine profonde. Né de cette terre, Dovjenko la regarde avec l’émerveillement de l’enfant qu’il fut et la célèbre avec l’enthousiasme du jeune homme qu’il est devenu. Ses parents étaient de pauvres paysans. Et La Terre chante la Révolution agraire. Le film témoigne avec lyrisme de l’éternel conflit entre l’ancien et le nouveau. Les koulaks, propriétaires terriens, ne veulent pas du kolkhoze avec la mise en commun des terres. Un de leurs fils, Vasyl, qui s’oppose à son père, a foi dans le nouvel avenir. Il revient dans son village triomphant avec un tracteur. Son cheval-vapeur fait à lui seul le travail de tant de chevaux de trait.[1] C’est là son premier chant, qui glorifie la machine. Comme un poète trace un vers qui rime, Vasyl laboure en profonds sillons les champs à travers leurs frontières séculaires. Le soc fend la terre à la vitesse d’un voilier sur la mer. Les mains sur le volant, le sourire au vent. Il lance à son père un appel d’abandonner la faux, que ce dernier manie avec un geste ancestral majestueux. Et Vasyl d’enchaîner avec la récolte au moyen d’une moissonneuse-batteuse dont les lames de coupe tournent au rythme du siècle de la vitesse. L’engin mécanique libère de la servitude. Le travail n’est plus une torture. Il crée l’homme nouveau. Les travaux agricoles mécanisés sont magnifiés par un montage fugué. Dovjenko chante la terre de son enfance. Il montre une jeune fille radieuse, à côté d’une haute fleur de soleil éclatante, le symbole de l’Ukraine.

Dovjenko est peintre. Il a appris à Berlin. Et homme moderne, lui aussi adopte avec enthousiasme une machine pour créer de l’image. Mais, il pose sa caméra comme un chevalet. Il présente d’abord longuement les visages et les paysages en plans fixes dans une contemplation intense. La Terre commence avec un tableau de la terre : la campagne à perte de vue sous un haut ciel. Puis, le plan s’anime alors qu’on voit en plongée son champ de blés mûrs ondulé comme par une houle. Le décor est planté. 

Les personnages sont montrés face caméra, quasi immobiles, tels qu’en eux-mêmes l’éternité les change : portraits figés, ils acquièrent par la durée une densité sculpturale [2]. C’est peut-être ainsi qu’enfant il voyait les adultes comme des énigmes dans leur silence. Il capte au fond en eux le temps lent de la vie séculaire des paysans. Dovjenko a avoué qu’ils sont des incarnations inspirées de sa famille. « Qui sont mes héros ? Mon père, ma mère, mon grand-père et moi » [3]. Et la photo qu’il en donne dégage une fascination comparable à celle qui émane d’un souvenir ou d’une rêverie. Il sait animer d’imaginaire le réel qu’il recrée. Il est un poète de l’image. Ses héros sont au premier abord des icônes.  Il crée comme des images d’Epinal. Son style, c’est la simplicité biblique.

On se souvient de ce verset : Dieu appelle « Abraham ! » Et Abraham répond : « Je suis là. » C’est tout.

Et Dovjenko fait apparaître ses personnages avec la même immédiateté et la même puissance, sans jeu superflu. Il met la foi de ses pères au service de la nouvelle reliance.

Certes, il chante au cœur de sa patrie la terre Mère. Il se montre en communion avec la nature. On le sent en extase devant le réel. Son image rayonne d’une lumière quasi mystique. De fait, La Terre annonce la bonne nouvelle, celle d’une Nouvelle Alliance. Les hommes de toute la terre seront reliés par une foi révolutionnaire née de la terre, de sa terre natale.

Dès le commencement, c’est : Et la terre fut. Puis l’Eden : un jardin rempli de pommes qui jonchent le sol, parmi lesquelles un vieillard couché, l’aïeul, meurt heureux. Il figure la mort de l’Ancien monde. Et la relève se fera avec son petit-fils, qui mourra en plein bonheur, mais en martyr de la nouvelle religion. Tué par un fils de koulak réactionnaire, il entraînera tout un peuple derrière son cercueil, uni dans la nouvelle vie. Il est la résurrection. Le progrès. La renaissance. 

Le film de Dovjenko est une ode au bolchevisme si lyrique qu’un Barthélémy Amengual le déclare « probablement le plus beau film du monde ». Le sous-titre était à propos : « Chant de la vie nouvelle ».

Dans la filiation de la Ligne générale d’Eisenstein, Dovjenko filme la lutte des classes à la campagne lors de la collectivisation du sol. Il choisit un village ukrainien en 1929 où se produisaient les transformations économiques et sociales. Mais il veut raconter avec « émotion ». « Pour bouleverser, il faut être bouleversé. » Et il opte, – comme Poudovkine dans la Mère et sa famille d’ouvriers d’usine, – de raconter l’Histoire à travers le vécu d’une famille de fermiers tout aussi prolétaires, débouchant sur la même tragédie du fils, mort à l’avant-garde du combat pour son idéal. Ce qui touche c’est un certain retour à une candeur originelle. « Je décidai de n’utiliser aucun trucage, aucune technique acrobatique, mais seulement des moyens simples. » Il évoquera l’histoire de « gens simples ». Il cherche ses acteurs souvent parmi eux. « Chaque homme peut au moins une fois interpréter parfaitement son propre rôle à l’écran ». Et il ajoute : « Si notre pays est un grand pays, c’est que les petites gens y sont grands. » Ses cadrages réduisent en outre les sujets à l’essentiel avec une grande efficacité expressive, et notamment l’un de ses plus célèbres qui, représentant le point de vue de quelqu’un couché sur le dos, montre gens et bêtes en contre-plongée « statufiés vivants sur fond d’azur » et qui remonte à son enfance où il rêvassait allongé dans l’herbe d’un tertre. Quant à l’éclairage, il veille à donner une lumière transfigurante, prise à la fois au quotidien et au rêve, « à la limite de la surexposition. » [4]

Ainsi, le charme de son œuvre relève d’un art poétique.

Et y contribuent des métaphores fortes [5]. Il y a la pomme originelle dans laquelle croque l’aïeul : et, dans la Genèse on en meurt. Il est vrai qu’ici, Symon, l’agonisant paisible, s’en va souriant, sans regret, il a eu une belle vie sur terre. Sa tête toute ronde, ses joues, celles aussi rebondies de l’enfant qui joue à côté de lui, ressemblent au même fruit que produit cette terre. A la fin, alors que tout le village porte Vasyl, son petit-fils mort caressé par une branche de pommier au passage, il y a sa promise désespérée dans son isba, une Eve nue aux hanches rondes comme une Pomone de Maillol, bonne à croquer de tous les côtés, malheureuse d’être pour lui à jamais un fruit défendu. Et dans le deuil, il y a la pluie nocturne dans le verger sur les pommes dodues à la chair aussi charnue que celle de la belle fiancée mortifiée.

Mais cette explosion de sensualité était contenue, au dernier chant, dans les couples immobiles, à la tombée de la nuit, captés dans leur extase commune, comme s’ils posaient le jour de noces pour leur photo de mariage.  Et voilà qu’ayant quitté ivre de bonheur sa bien-aimée, Vasyl commence à danser le long du chemin du retour [6], un gopak, danse traditionnelle d’Ukraine, ses pieds soulevant la poussière qui le rend lui-même léger dans sa joie, quand Choma, fils koulak, dans l’ombre, d’un coup de fusil, l’abat. Il y aura une reprise solennelle de ce mouvement en avant dans le cortège funèbre qui draine au fur et à mesure de son passage quasi toute la population de la bourgade, comme le défilé en hommage à Vakoulintchouk dans le Potemkine, ou comme la manifestation-fleuve des grévistes dans le finale de la Mère. Ainsi, Dovjenko, en cinéaste de l’école soviétique, use du travelling pour exprimer le mouvement au sens idéologique, celui du progrès vers les lendemains qui chantent.

La mort bonhomme de l’aïeul qui accepte le cours naturel des choses va infuser tout le film de son humour qui exprime un optimisme confiant dans l’avenir. Symon, le grand-père, dans les pommes, dit : « Je meurs », avec un sourire qui réjouit ses pommettes, se recouchant lentement sur le dos pour s’en aller dormir pour toujours. Son vieil ami Petro à genoux au côté de la tombe se penche l’oreille collée à la terre pour écouter la réponse à sa question naïve : Symon, où es-tu ? Et ce sont des gamins frondeurs planqués derrière le tertre qui font entendre comme une voix d’outre-tombe pour moquer la superstition de l’ancien. Quand le tracteur tombe en panne, – la révolution risque de ne pas démarrer ! – Vasyl, le petit-fils moderne, en trouve aussitôt la cause : ce n’est pas la machine de l’Histoire qui s’enraie, il manque simplement de l’eau. Et voilà que les camarades debout sur le capot se dévouent pour emplir allègrement le radiateur en urinant dedans.

La coda offre la foule sur sa terre, au cimetière, vue d’en haut, toute en têtes rondes comme les pommes du verger au début, avec les yeux levés au ciel, car le cadre du Parti termine son éloge funèbre en y désignant avec fierté le vol d’un avion « soviétique », dit-il, –  un tracteur ailé, que l’on ne voit que dans le regard des nouveaux fidèles, ravis par la Révolution ayant pris son envol peut-être sur l’âme de Vasyl sacrifié pour la Cause.

La Terre, illustre la faucille, comme La Mère, le marteau. Mais le film ne lit pas dans l’avenir, car à peine deux ans plus tard, les Ukrainiens vont connaître par la faute de Staline, l’Holodomor, « l’extermination par la famine », en véritables damnés de la terre.


[1] C’est illustré, par un montage d’attraction peu appuyé : on voit des chevaux libérés galoper pour la simple joie de courir.

[2] Si chez Stroheim dans Greed, cette durée de prise de vue est cruelle, car la réalité qu’il y dénonce est sordide, avec Dovjenko elle permet de révéler en profondeur la noblesse des êtres et la splendeur de la nature. Il a probablement vu aussi l’effet que Dreyer a obtenu par ses gros plans dans La Passion de Jeanne d’Arc, et comment en tirer parti dans La Terre pour sa mystique laïque.

[3] Dovjenko. Carnets, 28/3/47.

[4] Barthélémy Amengual, Dovjenko, Seghers, p.63, 64.

[5] Le père, en mangeant du pain, broie sa bouchée comme s’il ruminait avec la lenteur dont se meut son bœuf au labour. La pâte de pain malaxée dans le pétrin rappelle les mottes de terre retournées par le socle de la charrue mécanique. Les gouttes de pluie dans l’orage sont lumineuses, comme les grains dans la minoterie.

[6] Marche en avant qui rappelle son cheminement avec le tracteur ramené de la ville, après un prologue aussi statique.

STACCATO de LEÏLA ZERHOUNI (Lamiroy) / Une lecture d’Éric ALLARD

« Il faut imaginer Elisa heureuse »

Leïla Zerhouni raconte la naissance d’une passion s’inscrivant dans le cours d’une vie.

A sept ans, Elisa tombe sous le charme du violon, son odeur, ses sons, sa douceur, assimilable, comme elle l’écrit, à du lait chaud.

L’histoire suit son cours jusqu’à ce qu’un stupide accident remette, trente ans plus tard, l’objet de sa passion en question. Ce sera l’occasion pour elle de revoir moins les fondamentaux de sa vie que ce qui fait obstacle à leur accomplissement. Elle remet ainsi en cause son rapport aux autres et à soi, à l’amitié, à l’amour… Elle comprend que son bonheur n’était pas complet et l’accident, même s’il est le fruit d’une distraction, va se révéler propice à un renouveau.

 « Elle avait toujours essayé de faire de son mieux pour parcourir les méandres de la vie (d’ailleurs ce serait son épitaphe : « A toujours essayé de faire de son mieux »). Sans jamais faire de mal à personne.

Alors, pourquoi ? Et si son violon, pendant toutes ces années avait eu pour unique fonction de lui faire supporter sa propre fragilité, sa propre condition humaine ? On a tous besoin d’une passion qui nous guide, d’une étoile au bout d’un chemin. » 

Comme dans Abysse paru chez Bleu d’Encre, Zerhouni découpe son récit en variant les tonalités et colorations des chapitres, incluant des parties en vers, qui donnent du rythme à l’action, au nœud fictionnel, sans l’éventer, bien au contraire. Cela ajoute de la grâce à ce qu’elle raconte : des épreuves de vie qui, surmontées, augmentent l’assise de la passion et la capacité d’existence des protagonistes.

L’Opuscule sur le site des Editions Lamiroy

VERS UNE CINÉTHÈQUE IDÉALE : LA GRANDE ILLUSION (Jean RENOIR, 1937) par MANGANO, NYSENHOLC & REMY-WILKIN

VERS UNE CINETHEQUE IDEALE

100 films à voir absolument…

…des débuts du cinéma aux années 2010

(23/100)

La grande illusion

film de Jean Renoir, France, 1937, 114 minutes

La Grande Illusion (Jean Renoir, 1937) : le mirage de l'existence -  Décryptage d'affiche de films

polyphonie où se répondent les voix d’Adolphe NYSENHOLC, Daniel MANGANO et Ciné-Phil RW.

ADOLPHE :

Le film a été classé 5e meilleur film de tous les temps par un comité réunissant 117 experts mondiaux lors du Top 12 organisé par la Cinémathèque royale de Belgique en 1958, à l’occasion de l’Exposition universelle de Bruxelles.

NDLR :

Voir la présentation/introduction du feuilleton consacré à ce Top 12 de 1958 par notre ami Adolphe Nysenholc (qui intègre des liens permettant d’en savoir davantage sur lui) :

Ce feuilleton intégrera bientôt un dossier complémentaire d’Adolphe sur La grande illusion.

PHIL :

J’ai souvent lu que les deux plus grands films de l’histoire du cinéma français étaient Les enfants du paradis et La grande illusion, les deux géants hexagonaux Marcel Carné et Jean Renoir. J’avalise l’opinion critique la plus commune, en glissant Clouzot dans la foulée des deux susdits. Mais je vais être plus polémique. Quand j’entends dire que Truffaut, Godart, Chabrol, Rohmer, etc. représentent la French Touch, je sursaute toujours, non que je leur dénie une importance évidente, ils me semblent simplement à des années-lumière du génie des susdits.

PHIL :

Le synopsis détaillé se trouve sur Wikipedia :

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Grande_Illusion#Synopsis

Ce film amène plusieurs fois les larmes aux yeux, tant il exhale un humanisme profond, conjuguant pudeur, solidarité et questionnements sur l’identité. Pourtant, mon rapport au film, passé à la loupe, est plus complexe. Ainsi, la première partie, à la deuxième vision, m’avait paru assez faible. A la troisième vision, toute récente, mon regard se modifie, nuance dans la nuance. Cette première partie est très moderne dans son montage. Une suite de micro-scènes. Qui permettent d’économiser plusieurs films. Qui racontent la guerre et un premier camp, l’internement en quelques coups de pinceau (Jean Renoir n’est pas pour rien le fils d’Auguste !). La perception est plus cérébrale et contraste avec l’unité, la densité de la deuxième partie, qui se situe dans le second camp d’internement de Maréchal, de Boëldieu et Rosenthal. La présence de von Stroheim est si puissante que le film véritable naît avec sa réapparition. Mais le décor, ce formidable château (du Haut-Koenigsbourg), un Wintersborn labyrinthique inscrit sur un escarpement, joue indubitablement sur la prégnation. On pourra ergoter sur la troisième partie, l’errance de Maréchal et Rosenthal (un autre film ?) à travers l’Allemagne, jusqu’à l’arrivée en Suisse, ou leur arrêt bucolique chez l’habitante. Ou regretter la quatrième envisagée mais évacuée (voir le synopsis), qui aurait définitivement mué le film en un ensemble de tableaux, l’équilibrant davantage.

ADOLPHE :

La première partie est brillante, pleine de temps forts, avec l’apparition, – égal à lui-même, – de von Stroheim, qui a abattu l’avion de Maréchal et de Boëldieu, la chanson de Carette (on ne peut plus expressif), le French Cancan cocasse des Anglais devant les Allemands, la Marseillaise entonnée avec émotion à la reprise de Douaumont, Gabin touchant en cellule… Sans cette partie, la deuxième, qui la retourne, n’aurait pas été, me semble-t-il, aussi forte. Dans la troisième partie, l’évasion tant rêvée est totale, après l’enfermement dans l’amitié des lager. Sans l’ouverture sur le monde et l’amour dans la liberté (Gabin-Dita Parlo), le film n’aurait pas porté l’illusion et l’espoir à son comble. Quant à la suppression de la quatrième partie (les retrouvailles après la guerre), celle-ci aurait fait retomber à plat l’épopée dans le quotidien. Le choix de la supprimer sauvait le film, la vibration de son titre.

PHIL :

Un mot sur la seule femme du film. Elsa est jouée par Dita Parlo, une Allemande, comme von Stroheim. Elle a joué dans un autre chef-d’œuvre du cinéma français : L’Atalante (Jean Vigo, 1934).

DANIEL :

La grande illusion est essentiellement un film d’hommes, hormis l’épisode de la rencontre avec Elsa. Pourtant, dans ce milieu militaire, si la femme est exclue, toujours hors champ, elle stimule l’imagination érotique masculine. Dès le début du film, Gabin est séduit par la voix d’une chanteuse s’échappant d’un disque pour susurrer Frou-Frou, allusion aux murmures des affriolants jupons. Ce pouvoir évocateur, on le retrouve lors de l’arrivée de vêtements féminins destinés au spectacle des soldats. Tous sont émus en les touchant et en les caressant, jusqu’à ce qu’un soldat d’allure moins virile s’habille en femme et crée, sans s’en rendre compte, un trouble exprimé par un silence général éloquent. L’art d’évoquer le charme féminin par l’absence, avec pudeur et discrétion.

PHIL :

Le fantasme féminin irrigue l’ensemble du film. Je l’ai relu à la lumière de ton intervention, Daniel. Dès la première scène, chez les aviateurs français, il y a les allusions distillées à Maréchal sur une mystérieuse Joséphine qu’il court retrouver dès que possible. Dès la première scène chez les aviateurs allemands, il y a ce pan de mur avec des affiches du Moulin-Rouge, des danseuses de French Cancan et autres vamps.

DANIEL :

Chez Renoir, c’est d’ailleurs souvent quand le discours cesse que la tendresse peut s’exprimer. Idem dans la scène où le geôlier console Gabin dans sa cellule. Quand le gardien sort et entend le son de l’harmonica (Gabin étant lui aussi hors champ), l’émotion gagne la partie.   

PHIL :

Très belle scène ! Une de mes préférées. Mais, au sommet de l’émotion, je place celle où von Stroheim veille de Boëldieu… après lui avoir tiré dessus, sollicite son pardon puis, ayant constaté sa mort, va couper le géranium qu’il entretenait avec un soin amoureux.

DANIEL :

D’accord avec toi. Le cadrage joue ici un rôle majeur. Alors que Fresnay et von Stoheim font souvent l’objet d’un jeu champ/contre-champ (lorsqu’ils conversent aimablement ou sont séparés – épisodes qui opposent Français et Allemands), ils sont réunis dans un même plan lors de cette scène poignante, à l’heure ultime où il n’y a plus ni vainqueur, ni vaincu.

ADOLPHE :

Le génie de Jean Renoir est la générosité. Son film raconte la fraternisation d’ennemis durant la Grande guerre, pour essayer de prévenir la Seconde Guerre mondiale qui s’annonçait. Il n’y a pas de raison de se battre si on s’entend bien par-dessus les frontières. On a le lieutenant Maréchal (Jean Gabin), évadé parisien d’un camp de prisonniers…

PHIL :

… avec son langage de titi : « Je suis frigo ! Faut que je bouge ! »

ADOLPHE :

…qui aime d’amour Elsa (Dita Parlo), la femme allemande auprès de laquelle il a trouvé refuge. Et il y a aussi deux officiers des camps adverses qui développent une grande amitié :  le capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay) et son geôlier teuton, le commandant von Rauffenstein (Erich von Stroheim).

DANIEL :

Oui, la générositéest le mot-clé. Dans mon souvenir, aucun personnage ne fait preuve de bassesse. Pas de traîtres, ni de manifestations outrancières d’égoïsme ou d’abus de pouvoir. La bienveillance du film m’émeut, d’autant plus à une époque (la nôtre) où la notion de « genre » donne lieu à des affrontements agressifs ou à des réactions hostiles de part et d’autre. Renoir nous rappelle qu’un genre transcende tous les autres : le genre humain.

PHIL :

Je me demande si tout grand cinéma ne possède pas nécessairement une dimension humaniste. Mais il y a des contre-exemples. Du moins suis-je pour ma part, dans mes prédilections, réticent quand une expression artistique ne renvoie pas à notre condition humaine.

DANIEL :

Le trio qui domine La grande illusion est extraordinaire (ainsi que les seconds rôles : Dalio, Carette, etc.), mais Erich von Stroheim (qui éprouvait des difficultés à mémoriser les répliques en allemand !) confère à son personnage une silhouette inoubliable. Il a eu lui-même l’idée de la minerve qui le raidit encore davantage et accentue le contraste avec son côté humain. Hergé avouera s’en être souvenu pour créer le personnage du colonel Sponsz de L’affaire Tournesol

ADOLPHE :

Erich Von Stroheim dans son rôle favori : « l’homme que vous aimeriez haïr ». Celui-ci porte une minerve : son avion a été descendu en flammes et il a la nuque brisée. Cela permet à son personnage de demeurer un militaire digne et droit. Mais c’est comme si von Stroheim (cinéaste cassé) portait au vu de tous sa blessure intérieure.

Base de données de films français avec images

NDLR :

Voir l’analyse de Daniel sur les mésaventures de von Stroheim comme cinéaste, dans notre article sur Greed :

Voir aussi la conférence de Daniel sur Greed (avec une première partie dévolue au livre de Frank Norris qui a inspiré le film) :

PHIL :

Comme acteur, dans les films français du temps, Erich von Stroheim est en effet bouleversant d’humanisme, ce qui est un comble quand on voit la noirceur de ses films américains (comme réalisateur). Il a creusé une empreinte très forte dans mon imaginaire dès l’enfance, avec un autre rôle mémorable : le professeur d’allemand des Disparus de Saint-Agil. A propos de Carette, je note une maladresse du film. Il est omniprésent dans la première partie, a pour ainsi dire droit à un one man show (il danse, chante pour amuser les prisonniers) mais disparaît complètement dès l’ouverture de la deuxième partie.

ADOLPHE :

Le spectacle est sacrifice. Il y a celui de Boëldieu par lui-même et celui de Carette par le réalisateur (qui ne le fait plus réapparaître), mais, dans les deux cas, le sacrifice sert à rendre l’évasion possible, elle ne pouvait réussir qu’à deux…

PHIL :

Dalio, quant à lui, me renvoie au formidable auteur de comédies Gérard Oury. Celui-ci lui a confié des décennies plus tard un rôle de rabbin dans Rabbi Jacob, où il interroge le regard franchouillard sur l’identité juive Je ne puis m’empêcher d’y voir le prolongement d’une connexion entre La grande illusion et… La grande vadrouille. L’errance des lieutenants Maréchal et Rosenthal (Gabin et Dalio), à la fin, m’a renvoyé celle de Bourvil/De Funès. Il y a le même signe éthique adressé aux spectateurs : deux personnes que beaucoup sépare (classe sociale, voire confession ou racines dans le film de Renoir) mais qui sont réunies par une fraternité humaine. La proximité des titres interpelle.

MARCEL DALIO : A PROPOS DE "LA GRANDE ILLUSION" - Mon Cinéma à moi....

ADOLPHE :

On peut lire La grande vadrouille comme un hommage à La grande illusion. Et La grande évasion/The Great Escape (de John Sturges, E.U., 1963, avec Steve McQueen, Charles Bronson, etc.) comme un remake de La grande illusion.

PHIL :

Une convergence évidente, en effet. Qui projette dans une… grande illusion : le film américain est l’adaptation d’un livre de Paul Brickhill paru en 1950 et relate des faits authentiques survenus durant la Deuxième Guerre mondiale.

DANIEL :

La grande évasion emprunte sans doute au film de Renoir l’épisode de la terre qu’on ramène du tunnel pour la mêler à celle du camp en vidant ses poches. Deux autres films de Renoir se situent dans le cadre de l’armée. Le premier, Tire-au-flanc (1926) est une satire courtelinesque du monde militaire, tirée d’une pièce assez médiocre. L’autre, son dernier film, Le caporal épinglé (1962), évoque, lui aussi, un camp de prisonniers (mais pendant la Seconde Guerre mondiale). S’il est injustement méconnu, il présente une belle brochette d’acteurs débutants (Jean-Pierre Cassel, Claude Rich, Claude Brasseur, Guy Bedos) mais n’atteint pas au sublime de La grande illusion : son message est moins humaniste, les personnages sont moins complexes. Il me semble en fait plus proche du film de Sturges par son côté fonctionnel, axé sur la débrouillardise.

PHIL :

Le film est tellement profond côté fond, humanisme, qu’on en oublierait ses qualités techniques ou esthétiques. Les décors, du premier camp aux paysages alpins finaux, en passant par le château de Wintersborn, sont magnifiques, mais il y a de nombreux plans resserrés sur des détails matériels qui métaphorisent l’univers mental des personnages concernés. Adolphe et Daniel ont évoqué les parties musicales ou dansantes, mais Joseph Kosma est aux commandes de la bande-son, comme il sera de la partie lors de la plupart des chefs-d’œuvre de Carné (dont Les enfants du paradis) et Renoir. Enfin, participant de l’humanisme étendard, les dialogues sont souvent superbes, qu’ils soient cocasses, émouvants ou philosophiques :

« Au revoir, sale juif ! » (qui renverse les préjugés et sonne très chaleureusement) ; « Si je me retournais, je ne pourrais peut-être plus partir. » ; « Une frontière, ça ne se voit pas, c’est une invention des hommes, la nature s’en fout. » ; « Tant mieux pour eux ! » (d’un soldat allemand qui arrête le tir de son camarade, ayant observé que les fuyards sont en Suisse).

DANIEL :

Essentiel aussi, le rôle du théâtre. Renoir, passionné, fait de celui-ci un usage très moderne par le renversement des rôles. Contrairement au théâtre filmé où la caméra est au service de la pièce, ici, comme dans La règle du jeu, le théâtre vient apporter au cinéma une touche à la fois réaliste et poétique. L’ensemble du film est d’ailleurs découpé comme une série d’actes et de scènes.

Et je voudrais revenir, insister sur un aspect remarquable : l’art d’évoquer des éléments essentiels par leur absence même. On a cité supra le cas de « la femme » ou la scène Maréchal/géôlier, mais que dire de la guerre ? Aucune scène de combat dans le film de Renoir !  Un exemple frappant de cette stratégie narrative :  Douaumont, où l’alternance des annonces de victoire suffit pour témoigner de l’âpreté des combats. Renoir veut en quelque sorte tenir l’imagerie guerrière à distance, peut-être pour éviter l’exaltation qu’elle pourrait provoquer (le film de guerre est souvent aussi un divertissement) mais surtout pour mieux mettre en exergue le message pacifiste.   

ADOLPHE :

Comme beaucoup d’autres hélas, La grande illusion est un « film martyr ». Même si, contrairement à un Greed (du von Stroheim cinéaste), il n’a pas été débité en tranches ni remonté par autrui. Mais, sa réception a connu des problèmes en cascade. En Allemagne, dès sa sortie, le film est déclaré, par Goebbels (qui n’a jamais pu produire un Potemkine, qu’il voulait dépasser), « ennemi public n°1 ». Evidemment : entre amis, on ne peut pas faire la guerre et l’Allemagne, toujours malade de sa défaite en 1918, rêve d’une implacable revanche. En 1940, au cours de la campagne de la « Drôle de guerre », ce film pacifiste paraît défaitiste au Ministère de la Défense et sa diffusion arrêtée. Durant l’occupation de l’Hexagone par le IIIe Reich nazi, le film est interdit. En 1945, en France, une polémique naît du côté communiste qui accuse le film d’antisémitisme. On épingle la scène où Jean Gabin se dispute avec Dalio, son camarade juif avec lequel il s’est évadé. Ils sont épuisés, et Dalio s’est foulé le pied. Gabin avec lui désespère de traîner un boulet. Il a des mots, qu’ensuite il regrette. On voit bien qu’ils restent les meilleurs camarades du monde. La critique, au lendemain de la Libération, était apparemment de la Résistance mal comprise.

DANIEL :

Pour des raisons diverses, la critique s’est déchaînée tous azimuts contre le film, atteignant parfois des sommets de virulence haineuse, comme dans l’ignoble pamphlet Bagatelles pour un massacre (1937),où Louis-Ferdinand Céline cible le personnage de Rosenthal. Cet auteur avait pourtant tellement fustigé la guerre 14-18 dans le Voyage au bout de la nuit…

PHIL :

Le film a posé problème dès avant sa réalisation. Renoir ne trouvait pas de financement et il lui a fallu l’aide de Gabin pour y arriver. Dans ce feuilleton, nous rappelons souvent à quel point il existe un décalage entre le succès immédiat et le succès à long terme, à quel point l’art véritable doit résister à mille tourments, accepter un purgatoire d’années ou décennies. Il n’est qu’à relire déjà ce qui se dit pour L’impossible monsieur Bébé ou Hitchcock avant Une femme disparaît. Mais ça vaut pour Griffith, Welles, Laughton, Tati, etc. Un cas Chaplin est très rare, soit une reconnaissance publique et critique sur le court et le long termes.

PHIL :

Jean Renoir ! Un génie ! Auquel on doit plusieurs chefs-d’œuvre : La règle du jeu (1939), Le crime de M. Lange (1935), Une partie de campagne (1936) ou La bête humaine (1938). Qui a parfois fait l’acteur aussi (un brillant et émouvant Octave dans La règle du jeu). Mais quelle famille ! Son père Auguste est un peintre majeur, son frère Pierre est un inoubliable comédien dans Les enfants du paradis de l’autre géant, Carné. Son autre frère, Claude, qui travaillera dans le cinéma à son côté, a été un expert de l’œuvre paternelle et un céramiste réputé. Ses sœurs sont moins connues, Jeanne et Lucienne, mais la deuxième (à la paternité polémique) sera peintre elle aussi.

Adolphe NYSENHOLC, Daniel MANGANO et Ciné-Phil RW.

LILITH, L’AMOUR D’UNE MAUDITE de NICOLE HARDOUIN (Librairie-Galerie Racine) / Une lecture de Claude LUEZIOR

Le mythe de Lilith est très ancien : il apparaît déjà dans le récit sumérien de Gilgamesh au IIIe millénaire av. J.-C. puis à l’époque assyrienne et babylonienne, dans la Bible hébraïque et dans la mythologie grecque. Cette démone, « portion diabolique de l’humanité », a finalement inspiré les mouvements féministes à la fin du XXe siècle. Sous la plume de Nicole Hardouin, Lilith, première épouse d’Adam renaît de ses cendres avec l’acuité étonnante d’une plume poétique à la première personne.

Avant toute chose, il s’agit d’un combat entre Eros et Thanatos auquel l’humanité embryonnaire est confronté :

Désirée, désirante, inconnue, reconnue, femme-salamandre qui attise, défie, obsède, émerveille.

Imaginée, respirée, envisagée, dévisagée, déesse-mère, première femme, n’étant pas née d’une côte, comme celle qui m’a succédé.

Je ne dois rien à Adam.

Dès la première page, les dés sont jetés. Hardouin nous plonge dans la liturgie d’instants antérieurs à l’existence d’Ève. Bataille aux avant-postes de la création, transactions entre le néant et la lumière, incandescences entre l’homme et la femme en devenir, avortement spontané de relations pré-humaines.

Rien que cela ! Le poète se met à la place de cette Amazone pré-biblique qui choisit, repousse, commande, détruit et façonne, qui est jalouse de la trop sage Ève et de ses engeances. Lilith, mortifère, séduit le mâle dans ses orages érotiques :

Je repense aux vertiges occultes, lieux de morsures désirantes en désirades, Précipices à la reliure des corps. L’imaginaire galope au cœur de ma sève.

Opium de l’immensité. Écartèlement  des interdits.

Impatience du soir dans les frissons de ma peau. J’hésite à l’orée d’un mirage, poignard qui embroche l’intimité du vécu. Aventure de l’esprit, en une dérive dans le secret d’une faim immesurée.

Oui, impudiquement j’ai aimé la jouissance, et je sais que l’on ne partage pas l’hostie sans faire saigner la vigne.

Peur ou besoin ?

Les sillons volcaniques de Nicole Hardouin sécrètent leur lave : pas un paragraphe qui ne harcèle le lecteur. L’alchimie corrosive du verbe prend à la gorge. Les fumerolles sont à la fois byzantines par l’abondance de leurs images et de leurs délires mais aussi romaines, en quelque sorte lapidaires : mots isolés qui concluent une envolée lyrique, mots cruels, « En vain « , « Illusion », « effroi », « est-ce mieux ? », claquant leur désespoir…

Et la femme fatale de finalement s’en aller : Fuite pour me lover dans la planète de Venus, refuge dans ses lumineux abysses. (…) Le reflet brisé n’est plus que l’ombre blanche du silence. 

Lilithl’amour d’une maudite : thème mésopotamien mais d’une urgence contemporaine. Recueil majeur de Nicole Hardouin, jeté sur la cellulose avec une plume de feu et un langage de plomb en fusion. Opuscule pour lecteurs qui ne craignent ni d’investiguer un mythe récurrent dans d’antiques civilisations, ni de brûler leur rétine. 

Lilith, l’amour d’une maudite, proses poétiques de Nicole Hardouin, préface d’Alain Duault, couverture par Colette Klein, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2020, 82 p., ISBN : 978-2-243-04536-9

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site de Nicole HARDOUIN

Le site de Claude LUEZIOR

                                                                          

2021 – LECTURES ANTIVIRALES : DES AMOURS IMPOSSIBLES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Je vous propose aujourd’hui deux histoires d’amour bien complexes : une histoire entre un pauvre pêcheur et une riche étrangère dans ma chère Vallée du Doubs et deux adolescents, bien trop jeunes, pour entreprendre une histoire sérieuse surtout quand l’un est un enfant vivant avec sa mère et l’autre une pauvre petite migrante qu’il essaie, avec ses potes, de protéger de la vindicte administrative et policière.

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Entre la source et l’estuaire

Grégoire Domenach

Le Dilettante

Ce roman c’est l’histoire d’une rencontre improbable entre un jeune garçon qui accompagne son père lors du convoyage d’un remorqueur sur les canaux entre un port hollandais, Leeuwarden, et Saint-Jean-de-Losne en Bourgogne où celui-ci espère le revendre avec une bonne plus-value, et vieux pêcheur amoché. Lors d’une escale sur le Doubs, entre Besançon et Montbéliard, le jeune homme descendu à terre pour acheter quelques provisions, rencontre un individu estropié, couvert de cicatrices et de stigmates d’épreuves douloureuses. Intrigué par ce personnage, il questionne les commerçants et les clients rencontrés mais personne ne veut évoquer ce personnage et les événements qui l’ont rendu dans un tel état de délabrement physique. Mais, en revenant vers leur bateau, il le rencontre à nouveau et cette fois il lui propose une partie de pêche au cours de laquelle il lui racontera son histoire.

Son histoire, c’est l’histoire d’un amour passionnel, dévastateur qui s’éteindra, comme dans un drame du plus pur romantisme, dans une tragédie déchirante. Lazare, c’est le surnom donné à cet individu par les habitants du village, fait un jour la connaissance d’un couple d’étrangers, lui riche Allemand, elle Russe d’origine kazakh, récents acquéreurs d’une somptueuse villa dans le voisinage du village. Une grand amitié se noue entre eux, le mari beaucoup plus âgé que son épouse proposant même à Lazare de satisfaire sa femme qu’il ne peut plus honorer après une intervention chirurgicale. Fou amoureux de la belle, Lazare franchit le pas et succombe à sa passion pour la séduisante épouse, un amour fou éclate. L’aventure tourne au drame quand la belle est enceinte des élans de Lazare, Le mari acceptait des étreintes sexuelles sous son contrôle mais refusait une relation amoureuse. Il décide de partir très loin avec son épouse mais les événements se précipitent, les intérêts et les sentiments concordant bien mal. Et quand la belle est retrouvée noyée, les passions se déchaînent, tout semble accuser le pauvre Lazare, beaucoup l’accablent, certains cependant le soutiennent. L’affaire ira devant les juges sans pour autant calmer la fureur populaire qui veut imposer son propre jugement et même sa sentence.

Avec cette histoire l’auteur évoque le rôle de l’argent dans les relations sociales, l’hypocrisie des foules, la vindicte populaire qui se déchaîne quand son intérêt est bafoué, la justice qui n’est jamais réellement rendue même quand un jugement est prononcé. Mais, ce qui semble le plus important pour l’auteur c’est la passion, l’amour charnel, qui devrait unir les êtres sans que ceux qui ne sont pas directement concernés s’en mêlent. La jalousie semble in fine être le moteur de toutes les haines et rancœur qui habitent cette histoire qui ne devrait comporter que de l’amour et du plaisir.

Cette belle histoire d‘amour impossible rappelle de nombreuses tragédies littéraires, elle n’a rien à envier à la plupart d’entre elles. Grégoire Domenach maîtrise son sujet sur le bout des doigts qui parcourent son clavier. Il sait raconter des histoires d’amours passionnelles et romantiques comme il sait vanter les charmes de ce pays pas plat qui est le mien et désormais un peu le sien aussi. Je l’ai senti vibrer quand il évoque cette belle vallée où me conduisent souvent mes balades sur le chemin halage qui longe le Doubs ou son canal latéral. Merci Grégoire d’avoir conduit ma lecture dans cette vallée si charmante qui m’est si chère !

Le livre sur le site de l’éditeur

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Les pas perdus du Paradis

Catherine Deschepper

Les éditions de Beauvilliers

Dans ce texte à la fois drôle, vif, alerte, truculent, émouvant, touchant, Catherine Deschepper évoque des problèmes graves, préoccupants, dramatiques sans jamais sombrer dans la sinistrose démoralisante, ni l’angoisse d’un futur tragique ou même apocalyptique. La gravité de la situation qu’elle décrit, ne disparait jamais derrière la drôlerie de la situation, au contraire, la cocasserie de cette aventure la rend encore plus réelle, plus concrète, plus sensible …

Les Pas perdus du Paradis - Catherine Deschepper - Babelio
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La mère de Nathan héberge la fille pour la nuit en espérant que celle-ci leur portera conseil. Elle portera surtout conseil à Nathan et Saïma, ils échafaudent un plan audacieux consistant à planquer la jeune fille chez la grand-mère de Nathan, en assurant la logistique de l’opération avec l’aide de leurs trois amis. Ils embarquent Mamynou, la grand-mère excentrique qui commence à perdre un peu la boule, dans cette téméraire aventure. Une folle épopée commence, la grand-mère et la fille font bon ménage, elles deviennent très complices mais les frasques de la grand-mère ne peuvent pas éternellement restées à l’écart des regards extérieurs. Les trois amis doivent élaborer d’autres plans, faire face à de nombreux aléas imprévus et à la virulence de la police et de l’administration peu enclines à laisser des migrants roder dans le pays.

Les quatre amis déploient des trésors d’imagination et de débrouillardise pour que la jeune Erythréenne puisse rester en France où les tourtereaux pourraient poursuivre leur belle histoire d’amour. Leur imagination, leur intelligence, leur maturité forcent l’admiration des adultes qu’ils finissent par rallier à leur cause.

Une belle histoire d’amour, de tolérance et d’amitié, une bonne réflexion sur l’acceptation des migrants et le traitement qui leur est réservé et sur la cohabitation entre les générations, les jeunes pouvant aider les vieux qui pourraient les héberger, les adultes pouvant écouter les jeunes qui, eux aussi, ont quelques idées… Et une histoire drôle et touchante, amusante et émouvante, un récit qui peut faire rire, sourire et mouiller les yeux …

Le livre sur Babelio

2021 – LECTURES ANTIVIRALES: NOIR, C’EST NOIR / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Voici deux romans bien noirs proposés par les Editions de l’Aube qui emporteront le lecteur dans des contrées fort lointaines : en Suède, pour suivre une dispute entre légistes cherchant à déterminer les causes de la mort d’une ancienne pasteure, puis dans le coin le plus perdu de Nouvelle-Zélande pour découvrir comment les survivants d’un mystérieux accident de la route ont pu vivre sans que personne n’obtienne la moindre nouvelle de leur existence.

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Autopsie pastorale

Frasse Mikardsson

L’Aube

Dans la petite ville suédoise de Sigtuna, entre Stockholm et Uppsala, une pasteure à la retraite est découverte morte baignant dans une mare de sang. La police ne constatant aucune blessure apparente sur la dépouille, elle décide de ne pas ouvrir d’enquête et de transférer celle-ci au service d’anatomopathologie chargé d’élucider les décès inexpliqués par mort non violente. Mais, un examen un peu plus poussé laisse entrevoir l’hypothèse d’une mort relevant du domaine de compétence de la médecine légale. Après bien des discussions, le corps est transporté dans ce service où il est autopsié par un jeune assistant français sous la houlette de son mentor, un médecin légiste hongrois particulièrement sourcilleux et pointilleux. Celui-ci demande des analyses complémentaires, jugées inutiles par son disciple, pour détecter l’éventuelle présence d’arsenic et de métaux lourds dans le corps de la victime.

L’arsenic et le plomb sont bien présents à forte dose dans le corps de la victime, de nouvelles hypothèses sont donc possibles. Assistés par un vieux praticien spécialiste de la médecine environnementale, par une pomologue, médecin en retraite elle aussi, et par quelques autres spécialistes des sciences environnementales et des métaux lourds, les deux légistes échafaudent des hypothèses toutes plus complexes et aléatoires les unes que les autres. Aucune ne donnent entière satisfaction, toutes contredisent un ou des détails constatés lors de l’analyse. Le mystère semble s’épaissir au fur et à mesure que l’enquête progresse.

Dans ce roman, j’ai eu l’impression que l’auteur ne cherchait pas essentiellement à trouver une solution particulièrement astucieuse à son intrigue, j’ai plus eu le sentiment qu’il cherchait à expliquer comment la victime est décédée en construisant une enquête menée par deux légistes férues de chimie et plus particulièrement de la chimie de l’arsenic et des métaux lourds. La partie de l’enquête consacrée à l’action de ces éléments est très détaillée, elle s’appuie sur des analyses et des connaissances extrêmement pointues. Les légistes et ceux qui les assistent s’affrontent sur la base d’arguments faisant appel à des notions chimiques très précises et très élaborées.

Ce texte ne concerne pas seulement la chimie et les méfaits de l’arsenic et des métaux lourds dans l’environnement en Suède, l’auteur a aussi dressé un portrait de la société suédoise en mettant en évidence ce qui pourrait éventuellement contraster avec celle de la France : une plus grande ouverture aux étrangers dans l’accès aux responsabilités dans l’administration, une plus grande place réservée aux femmes dans la hiérarchie administrative, y compris la police, des différences notoires dans l’organisation des divers services concernés par cette enquête. Il dépeint aussi les Suédois par opposition aux Français en illustrant les différences à travers cette citation : « … si on voulait conserver son emploi dans un pays où l’évitement du conflit était poussé jusqu’à l’absurde et où la moindre remarque était prise comme une attaque personnelle insupportable ». Les Suédois ont un tempérament bien trempé, ils sont très respectueux des lois et règlements mais ils sont susceptibles et délicats dans leurs rapports sociaux. Peut-être que les Français sont moins respectueux des contraintes administratives et de leur prochains… ?

Un roman plus social et scientifique que policier, une intrigue plus touffue que logique, l’enquête ne progresse pas en éliminant les hypothèses unes après les autres mais plutôt en les additionnant et un auteur qui connait bien la Suède et la France, la Suède pour en être ressortissant, la France pour y vivre. Le meilleur compromis pour sous-entendre certaines comparaisons entre les deux pays.

Le roman sur le site de l’éditeur

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Une falaise au bout du monde

Carl Nixon

L’Aube

Le 4 avril 1978, John Chamberlain conduit sa famille pour une visite touristique dans la région la plus sauvage de Nouvelle-Zélande, la West Coast de l’île du sud. Il est en retard, la nuit tombe, la pluie aussi, la route est très dangereuse, la voiture dérape sur une large flaque d’eau, dévale le ravin avant de plongée dans les gorges d’une rivière en crue. La famille est portée disparue : John, sa femme Julia, leurs enfants Katherine, Maurice, Tommy et la petite dernière Emma, aucune trace n’est visible depuis la route, personne ne soupçonnera cet accident. Arrivé directement de Londres pour prendre un nouvel emploi à Wellington, personne n’attend John avant plusieurs jours. En novembre 2010, Suzanne, la sœur de Julia, apprend que des ossements appartenant à Maurice ont été retrouvés au pied d’une falaise bordant la Mer de Tasman. Ces reliques montrent qu’il aurait vécu plusieurs années après l’accident.

Dans un texte très construit, constitué de scènes comme des pièces de puzzle que le lecteur assemble pour découvrir l’aventure de la famille Chamberlain ou du moins de ce qu’il en reste, Carl Nixon raconte l’histoire des trois plus grands enfants qui ont survécu à l’accident, parallèlement aux démarches entreprises par Suzanne pour savoir ce qui est advenu de la famille de sa sœur. Les trois aînés ont survécu à l’accident, ils ont été recueillis par un homme rustre et brutal, seul habitant d’un minuscule hameau avec une vieille femme tout aussi fruste. Ils vivent dans une autarcie presque parfaite dans laquelle ils veulent inclure les enfants en les faisant travailler durement sans leur laisser la possibilité de chercher une issue à leur situation. Ils n’ont plus que le choix d’accepter leur sort en se fondant définitivement dans la vie de la vallée avec les deux rustres ou tenter une évasion périlleuse aux risques de leur vie.

Dans ce roman noir, Carl Nixon évoque une région particulièrement sauvage et bien peu connue de la Nouvelle-Zélande, une région propice à ceux qui voudraient essayer de vivre en totale autarcie et en parfaite harmonie avec la nature comme certains le prône actuellement. Mais, aussi une région très accueillante pour ceux qui auraient un passé à faire oublier ou des frasques à dissimuler. Les infrastructures y sont très sommaires et les habitants plutôt sauvages, seuls des touriste avides de sensations fortes s’aventurent dans cette région. Suzanne y fera plusieurs expéditions et une enquête très sérieuse.

Le nœud de ce roman réside dans le dilemme qui s’impose aux enfants : le retour définitif à la nature avec deux êtres frustes mais simples avec leurs vices, leurs secrets et leurs combines ou le retour à la civilisation en affrontant leurs geôliers et l’exubérance naturelle et géographique qui les encercle. In fine, un très bon roman, une belle histoire d’aventure comme personne ne soupçonne qu’il peut encore en exister et un dilemme qui peut faire réfléchir tous ceux qui rêve d’un retour définitif et absolu à la nature première. La construction de l’intrigue est particulièrement efficace et agréable pour le lecteur, elle permet de faire avancer le récit sans aucune longueur et sans, non plus, sombrer dans les traditionnelles scènes d’horreur à rallonge, plus souvent pathétiques et grotesques qu’épouvantables.

Le roman sur le site de l’éditeur

2021 – LECTURES ANTIVIRALES : LES APHORISMES DU NOUVEL AN / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Voici deux recueils d’aphorismes particulièrement brillants qui ont illuminé mes plus courtes journées de l’année finissante et celles encore presque aussi courtes de l’année nouvelle. Ces deux recueils édités par le CACTUS INEBRANLABLE marquent l’entrée dans la seconde décennie de cette prolifique maison qui annonce une année particulièrement riche en événements éditoriaux. Fasse que Monsieur Virus ne mette pas l’embargo sur la lecture, eu égard à son passé, il est capable de beaucoup de vilénies. En attendant, dégustez ces deux titres de Jean-Philippe QUERTON et Michel DELHALLE qui a marché sur les traces de Max LAIRE pour lui rendre l’hommage qu’il méritait tant.

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Délits d’initiales

Jean-Philippe QUERTON

Cactus Inébranlable Editions

Quand on est probablement le meilleur dénicheur de d’auteurs d’aphorismes de Belgique francophone, il est quelque peu téméraire de s’éditer soi-même au risque d’être moins talentueux que ceux qu’on publie. Jean-Philippe Querton a osé le pari, il s’est placé prudemment sous la bannière de grands maîtres : Jules Renard, Christian Dotremont, Julien Torma, André Stas, Georges Perros, Eric Chevillard et André Breton, une belle brochette, un concentré de talent. Et, dès le premier aphorisme, j’ai su que le pari était gagné, l’esprit est là, la fulgurance est patente, le raccourci est flagrant et l’impertinence est délicieuse :

« Epelez-moi ! / Commencez par mon Q. »

Tout est dit dans ces quelques mots, je pourrais presque arrêter mon commentaire ici mais ce serait manquer de respect à l’auteur d’autant plus que la maison fête cette année sa dixième année d’existence avec un catalogue qui fait bien des envieux et qui ne demande qu’à s’étoffer. Je poursuis donc mon propos. Dans ce recueil qui sent presque la sueur tant il a été travaillé et retravaillé, le nombre et la nature des notules en bas de pages en témoignent, Jean-Philippe évoque ce qui le passionne particulièrement :

Les mots

« Tout petit déjà, cet auteur jouait avec les mots. »

« Celui-là se dit éleveur de mots, parviendra-t-il à mettre la phrase en érection ? »

Ce qu’il sait et aime en faire

« J’ai planté des graines d‘aphorisme au printemps. On annonce un recueil pour l’automne. »

« L’aphorisme cette phrase qui pétille… »

Ce qu’il en a réellement fait : une vie d’éditeur qui rapporte tout ce qu’il a vécu ou presque :

« Pour percer, toujours dire du bien des livres des autres et surtout s’improviser critique littéraire maniant l’encensoir sans modération. / Vos comparses vous rendront la pareille… »

Ce ne sont que quelques exemples de ce que Jean-Philippe rapporte sur sa passion pour les aphorismes, il a aussi d’autres sujets de prédilection que ses amis lecteurs connaissent bien : la religion quelle qu’elle soit, les pouvoirs quels qu’ils soient, l’argent, l’arrogance, la vanité, la prétention, … rien ne lui échappe, il a l’œil acéré, il lit des milliers de pages chaque année. Il connait la nature humaine sur le bout de ses aphorismes, il ne cache rien, il se dévoile tel qu’il est avec tout le talent qu’il possède pour ce genre littéraire. Je partagerais volontiers avec lui quelques insinuations filtrant dans le venin ou le miel de certains de ces aphorismes, comme ceux-ci par exemple :

« On dit que l’argent n’aurait pas d’odeur, mais il y a quand même des pauvres qui sentent mauvais et des riches qui puent. »

« J’aimerais prendre en flagrant délit ce boucher qui mange des carottes râpées en cachette. »

« Mon rêve ? Devenir déballeur de cartons chez un bouquiniste. »

Il démontre aussi dans ce recueil que l’aphorisme n’est pas condamné à ne prospérer que dans pré carré du calembour et du jeu de mots, il est aussi trait d’esprit, raccourci, concentré de pertinence et d’impertinence, … Le genre n’est pas mort, le champ d’exploration est largement ouvert, Jean-Philippe Querton le prouve.

Je voudrais aussi souligner, qu’il ne limite pas son intérêt au périmètre de sa passion, il sait aussi considérer ceux qui ont du talent et qui mérite bien qu’on le reconnaisse. Ainsi, il a laissé dans son recueil, une place, la meilleure, la première, à Campagn’Art, un atelier d’arts plastiques du Centre Reine Fabiola qui accueille dans la région de Soignies des adultes en situation de handicap mental. En l’occurrence c’est à René Perrot qu’est revenu l’honneur d’illustrer la couverture du présent opus.

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Max LAIRE, le bricoleur des mots

Michel DELHALLE

Cactus Inébranlable Editions

Max Laire aurait été un auteur tardif et particulièrement discret, cela expliquerait pourquoi je n’ai presque rien trouvé sur sa vie et son œuvre à l’occasion de mes recherches. Tout ce que je sais je l’ai découvert en lisant ce recueil, Michel Delhalle connaît bien l’une et l’autre, il a eu des échanges littéraires personnels avec l’auteur. La préface qu’il propose brosse un portrait élogieux de ce personnage bien peu démonstratif mais tellement talentueux auquel il dédie ce recueil spécifique après avoir, en 2018, tenté de réaliser une compilation exhaustive de la production aphoristique belge. J’ai eu la chance de lire et commenter cette vaste et brillante anthologie, aujourd’hui, je trouve que c’est un bel hommage que l’auteur adresse à Max Laire en lui réservant cette place privilégiée dans son travail de recherche et de compilation. Il a trouvé suffisamment de bonne et belle matière pour constituer cet opus spécifiquement dédié.

Dans ce recueil Michel Delhalle « aimerait proposer un panorama le plus large possible et le plus complet de l’œuvre de Max Laire et montrer la richesse et la diversité de son immense talent ». Pour ce faire, il a recensé les aphorismes qu’il a publiés, ce qu’il appelle des historiettes, des textes inédits des « autres » où figurent divers écrits et « Le carnet ». Il présente Max Laire comme un « bricoleur des mots » sans aucune formation littéraire. Il confie qu’il « sait manier les mots avec humour et élégance et fait montre d’un talent poétique indéniable. Ses livres sont empreints d’originalité et d’humanisme ».

Moi, je dirais surtout que j’ai lu des traits d’esprit d’une extraordinaire finesse, empreints d’humour, (« Débiter de l’humour pour en faire des planches de salut »), de dérision, de poésie, de sensibilité, pointant l’absurdité de certaines situations, les limites du vocabulaire et de la combinaison des mots…. Il a tellement à découvrir dans ces petits copeaux de textes ! J’ai retenu quelques exemples, j’aurais pu en choisir d’autres, « Tout est bon chez elle (lui), y a rien à jeter » comme chantait Brassens. Il faut vraiment avoir un esprit très affuté pour trouver de tels aphorismes :

« Être le thermomètre de la chaleur humaine de l’autre. »

« En prospectant une mine de rien, il découvrit un trésor. »

« Les feuilles dégouttantes de pluie sont propres. »

« Il peut arriver que vos yeux n’en croient pas leurs oreilles. »

« Allergique au vent, souvent il éternue quand elle parle. »

Ses « Réflexions peu sérieuses à mettre entre toutes les mains »sont pertinentes, impertinentes, mais surtout pleines de bon sens, elles devraient inspirer ceux qui cherchent à améliorer le sort des populations.

« Rien de plus vivant qu’un cimetière à la Toussaint ».

« Faire l’école buissonnière pour suivre le cours d’une rivière ».

Je ne voudrais pas oublier d’évoquer ses « historiettes », véritables micro nouvelles, comme celle-ci : « Pour m’amuser, il m’arrive de jouer le rôle d’un ancien acteur célèbre se promenant dans une ville, en faisant tout pour ne pas être reconnu. Je suppose que mon travail de composition est vraiment au point, car je passe totalement inaperçu. »

Et nous pourrons regretter que certains aphorismes soient restés inédits ou … nous réjouir qu’ils ne le soient plus :

« Il a le plus beau et grand respect pour la gravité. D’où la chute de ses idées vers le niveau le plus bas ».

« Devenir chiffonnier, collectant des déchets de sagesse ».

« Il lui confia un sourire en la priant de bien vouloir le garder ».

Pour conclure, je voudrais rester sur cette réflexion qui pourrait en interroger certains : « Il devrait exister un vestiaire pour les vérités », il y en a tellement qui circulent sans avoir été validées.

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LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 67. DÉSORDONNEUR DE TEXTES

Livres En Désordre Et Des Lunettes Isolé Sur Blanc Banque D'Images Et  Photos Libres De Droits. Image 32891994.

1. Le désordonneur de textes n’a de compte à rendre qu’au chaos, au fouillis: il ne s’éclate que dans le foutoir.

2. Il a horreur du suivi dans la pensée, les affaires ou le courrier.

3.Quand il se rend de chez lui à La Fabrique des Métiers, il ne va pas tout droit. Il part à gauche ou à droite, suivant le sens du vent, bifurque, oublie le but de sa sortie, se retrouve dans la lune ; on l’attend pendant des plombes.

4.Il arrive toujours un jour ou deux en retard à ses rendez-vous.

5.Il aime changer la numérotation des classes et des pages du Capital ; il change le numéro de son habitation tous les jours et désespère des générations de facteurs.

6. Il croit au bazar, au pêle-mêle, au sens dessus dessous.

7. Il a dicté, déclamé, vociféré des romans monophones ; il ne faut plus en parler.

8. S’il a pensé, dit des aphorismes, il ne les a pas notés.

9. Il ne retient rien, peu lui importe ce qu’il a lu. Alors, il recense…

10. Il désespère le lecteur des écrits bien ordonnés, classés par genres et chiffres de vente.

11. Quand il a secoué les phrases d’un polar, on peine à retrouver le fil de l’intrigue : le coupable peut courir…   

12. Il ne file pas droit, il se défile souvent.

13. Il a manqué nombre d’entretiens d’embauche, c’est un débauché.

14. Il aime commencer et terminer ses phrases par il.

15. Certains jours il ne peut plus voir les nombres premiers en peinture met ses oeuvres à l’ombre.

16. S’il a eu des enfants, des parents, des amis, il les a oubliés sur les branches d’un arbre généalogique tombées dans l’oubli.

17. Le désordonneur de textes voit et boit de travers, ceci expliquant peut-être cela.

18. Il lit à reculons quand il aperçoit une phrase changer de sens.

19. Quand il tombe sur un zéro, il le snobe et file vers l’un ou l’autre infini (lui-même élément d’un ensemble infini, comme on le sait de puis Cantor).

20. Quand il approche d’une phrase rapide, il ralentit sa lecture pour retarder l’impact.

21. Il n’a jamais rien feint d’intéressant ; d’ailleurs il n’aime pas contrefaire.

22. Il n’a jamais touché une phrase avec une plume de son chapeau car il ne porte pas les coiffes dans son cœur.

23. Sur son front, il s’est fait tatouer une citation invisible.

24. Dans ses poches, il a des notes pour semer la musique ; dans ses proches, il ne reconnaît pas un parent d’un ami.

25. Sur son dos, il transporte le livre secret du monde.

26. Sous ses pas, les virgules crissent, les points se tassent, les points-virgules tarissent, la phrase se mure dans le silence.

27. Si tu avais été un lecteur plus ordonné, lui répète souvent sa mère, tu aurais pu lire le bottin de A à Z.

28. Il s’en fiche, il n’a pas le téléphone et il marche sur un fil.

29.Il n’est jamais parvenu à terminer un sonnet : il s’emmêle les rimes sans raison. Par contre, il finalise régulièrement l’un ou l’autre poème minimaliste sans l’aide d’aucun Oulipien.

30. Il aurait voulu terminer ne fût ce qu’une phrase par un je.

31. Sur son trente-et-un, le désordonneur de textes se voit volontiers comme le treizième apôtre.