LETTRE À RENÉ CHAR SUR LES INCOMPATIBILITÉS DE L’ÉCRIVAIN de GEORGES BATAILLE / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND 

En mai 1950, dans la revue Empédocle, le poète René Char pose à la cantonade une question à première vue absconse : « Y a-t-il des incompatibilités ? ».  Il éclaire (un peu) la portée de la question en précisant  que “ certaines activités contradictoires, peuvent être réunies par le même individu sans nuire à la vérité pratique que les collectivités humaines s’efforcent d’atteindre. C’est possible mais ce n’est pas sûr. La politique, l’économie, le social et quelle morale ? ».
En fait, Char interroge la position de l’artiste face à l’engagement. Le problème n’est pas neuf : il a divisé les surréalistes avec lesquels Char a fait un bout de chemin.

Résultat de recherche d'images pour "lettre à rené char sur les incompatibilités fata morgana"

Sous la férule (au propre comme au figuré) du génial, autoritaire et insupportable Breton, les surréalistes ont, jusqu’à l’obsession, voulu voir dans la poésie non plus un divertissement mais une activité de connaissance ouverte à tous et expression de toutes les facultés réunies en une seule ; au nom même du primat de la poésie sur toute autre activité, ils ont exécré toute poésie qui négligerait l’action révolutionnaire mais refusé de soumettre l’expérimentation surréaliste à un quelconque contrôle extérieur, fut-il communiste. Après bien des oscillations, le mouvement surréaliste a donc dégagé un positionnement opposé à toute littérature de propagande ou de circonstance et fondée, selon la belle formule de Nadeau, sur « un art qui porte en lui-même sa force révolutionnaire quand il est le produit d’hommes qui sentent et pensent en révolutionnaires » tout en laissant la direction de l’action aux politiques. En somme, une sorte de laïcité littéraire.

On sait que certains compagnons de Breton, comme Aragon, firent un autre choix : excessif et un brin théâtral, un temps contempteur de « Moscou la gâteuse », Aragon  fit donc le voyage de Kharkov, puis nous torcha l’extravagant Front rouge puis l’accablant Hourra l’Oural. Au-delà de cette triste palinodie – qui ne l’empêchera de produire une des œuvres majeures de la littérature française – Aragon, dont la sincérité révolutionnaire n’était pas en doute, se heurtait à une question pour lui cruciale : comment assurer à la poésie une prise sur la réalité ? A quoi bon une poésie ou une littérature « qui s’enchantent de leur propre insignifiance » ?

Image associée
Georges BATAILLE

Ami de Char, l’écrivain Georges Bataille – aujourd’hui bien oublié –  reprend  le débat à nouveaux frais en relevant  le défi lancé par l’interrogation de Char. Il y répond par sa  « Lettre à René Char sur les incompatibilités de l’écrivain ». C’est cette lettre accompagnée des dessins de Pierre Alechinsky que les éditions Fata Morgana ont eu  la bonne idée de rééditer.

Resserrant la focale sur la figure de l’écrivain, Bataille marche sur des œufs… Ces années-là, Sartre exerce sa toute-puissance sur le monde intellectuel ; sa conception de la littérature engagée tend à s’imposer : rejetant le purisme esthétique, il lui oppose la nécessité d’une littérature « utile ».

Prudent, Bataille semble tout d’abord vouloir mettre tout le monde d’accord : « J’aperçois, dit-il, chaque jour un peu mieux que ce monde où nous sommes, limite ses désirs à dormir. (…) Nous avons assisté à la soumission de ceux que dépassent une situation trop lourde ». Mais ajoute-t-il finement : « ceux qui crièrent étaient-ils plus éveillés ? ».

Résultat de recherche d'images pour "réné char"
René CHAR

Bataille en vient au rôle de la littérature. L’écrivain doit-il être un homme d’action ? (Pour Sartre cela ne fait aucun doute, parler étant déjà agir.) Doit-il être utile ?  Si on ne peut se passer de l’action utile ni se soustraire à la nécessité d’assurer les subsistances, il n’en demeure pas moins que l’œuvre de l’écrivain demeure pour lui étrangère à cet ordre prosaïque. Le domaine de la littérature est celui du langage par-delà  les contraintes et comme le rêve, elle est l’expression du désir, de « l’insubordination légère ». C’est par la littérature que l’homme apprend qu’à jamais il est insaisissable, « étant essentiellement imprévisible, et que la connaissance doit finalement se résoudre dans la simplicité de l’émotion ».

Dans ce contexte, la subordination de la littérature à une fin prédéterminée, sa soumission à l’utile lui ôte précisément ce qui fait son prix.

« L’incompatibilité de la littérature et de l’engagement, qui oblige, est donc précisément celle de contraires. Jamais homme engagé n’écrivit rien qui ne fût mensonge ou ne dépassât l’engagement. S’il semble en aller autrement, c’est que l’engagement dont il s’agit n’est pas le résultat d’un choix, qui répondît à un sentiment de responsabilité ou d’obligation, mais l’effet d’une passion, d’un insurmontable désir, qui ne laissèrent jamais le choix ».

La littérature est et doit demeurer souveraine.

L’engagement « qui oblige » tel est le maître mot : adversaire de toujours de toute littérature de propagande, Bataille dénie toute authenticité à la plume asservie à un maître, à une idéologie, à toute contrainte imposée de l’extérieur. On n’écrit jamais sur commande : si engagement il doit y avoir, il se doit d’être dégagé de tout sentiment de responsabilité ou d’obligation ; l’écrivain n’écrit et son engagement éventuel ne vaut,  que mû par l’effet de la passion, d’un insurmontable désir. S’il survient une  raison d’agir, « il faut la dire le moins littérairement qu’il se peut ». L’écrivain peut donner à une cause l’autorité de son nom mais « l’esprit sans lequel ce nom n’aurait pas de sens ne peut suivre ; (…) l’esprit de la littérature est toujours du côté du gaspillage, de l’absence de but défini ».Soucieux d’éviter l’engagement sous la forme d’une fidélité politique sans vérité, Bataille se laisse sans doute trop gagner par une certaine « euphorie de la création artistique apolitique ».

Le lettre de Bataille est courageuse et lucide à une époque où bien des intellectuels prennent pour le souffle de l’avenir le  « vent de crétinisme » qui leur vient d’URSS (puis de Chine).

A notre époque moins travaillée (en apparence) par les idéologies, l’engagement ne paraît plus répondre à une obligation. Il est simplement une possibilité. Aujourd’hui comme hier l’écrivain, le poète ou l’intellectuel ne doivent se laisser enfermer dans aucune catégorie politique : dégagé du carcan militantiste ou partisan, il doit, comme le souligna l’essayiste Denys Mascolo, se découvrir une manière individuelle d’être révolutionnaire ou plus simplement inadapté au monde tel qu’il tourne (mal).

Le livre sur le site de Fata Morgana 

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 44. METTEUR EN JOUE

Résultat de recherche d'images pour "joue fusil fantassin"

 

Le metteur en joue se distingue du metteur en nez qui ne pense qu’à humer et du metteur en bouche qui n’aspire qu’à bouffer.

Mais listons les différents metteurs en lice…

Le metteur en Seine plonge le spectacle (parisien) dans le fleuve (de la critique).

Le metteur en chaînes rockabilise le rendement.

Le metteur en liste multiplie les classements.

Le metteur en chair rapièce les vieilles peaux.

Le metteur en sphères fait tourner les boules ensemble.

Le metteur en jour roule sur l’aube.

Le metteur en vers coupe les phrases au tranchant de sa plume.

Le metteur en scène organise les regards.

Le metteur en joue, pour revenir à lui, n’est qu’un exécutant. Il tire et advienne que mourra.

Le metteur en joue n’en est pas moins un sensible qui aime le bruit de la détonation, l’effet de recul de l’arme contre l’épaule et l’ébranlement qui s’empare du corps à l’idée de délivrer un message frappant, fût-il mortel.

Non content d’être un tactile, un palpant (mais non un peloteur, il n’est pas lubrique), le metteur en joue est un bosseur. Si, par la force des choses, pour gagner son vin et vaincre sa timidité, il accepte un boulot manuel, nul doute qu’il éprouvera fugacement mais de manière vive et durable le contact de la crosse de fusil contre la joue avant d’appuyer sur la gâchette.

Pour combler l’attente le séparant d’une nouvelle exécution, il porte au visage tout ce qui lui rappellera ce doux moment : tasses, fruits, femmes, fleurs, livres, pierres, pommes, poires, smartphone… Pour en éprouver la douceur, le velouté, la chaleur, l’agrément.

Le metteur en joue est un délicat et un hypersensible, doublé d’un méticuleux, comme vous l’aurez compris. La preuve : son geste accompli, il pose la joue, en un geste tendre sur le cœur de sa victime pour s’assurer du travail bien fait, d’un sérénité retrouvée.

LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : JEUX DE DOUBLES

Résultat de recherche d'images pour "denis billamboz"
Denis BILLAMBOZ

Voici deux textes qui proposent chacun une habile déclinaison du jeu de doubles qui a passionné de nombreux auteurs. JUN’ICHIRÔ TANIZAKI avec l’immense talent que nous lui connaissons pour ce genre d’exercice, tricote une intrigue fort adroite où les personnages se dédoublent pour embrouiller le lecteur et le conduire sur de fausses pistes. MICHEL JOIRET lui a construit une histoire où un professeur très actuel tente de se réincarner en disciple de Pline l’Ancien au moment où il fut victime de la colère du Vésuve. Deux lectures à lire avec une attention toute particulière.

 

Dans l’œil du démon

Jun’ichirô TANIZAKI

Editions Picquier

Dans l'oeil du demon.indd

À Tokyo, un écrivain termine la nouvelle qu’il doit impérativement remettre à un journal quand il est dérangé par un de ses amis qui l’invite à l’accompagner dans une bien étrange aventure. Il sait où et quand un meurtre va être commis mais il ne connaît ni la victime ni le tueur. Il ne veut surtout pas manquer cet événement et incite son ami à le suivre. Les deux compères assistent donc à ce meurtre mis en scène par un couple dont la femme est très belle, en regardant à travers un trou dans la cloison d’une maison vétuste d’un quartier isolé de la ville. Fort impressionné par ce crime, sa conception et sa mise en scène, l’ami décide de retrouver la femme qu’il rencontre assez facilement, trop ? Bientôt, le couple s’installe chez l’ami, un homme fortuné, qu’ils plument bien vite, le tenant totalement dans leur dépendance. L’écrivain reçoit un jour une missive de son ami qui lui demande d’assister à sa mise à mort qu’il a choisie, la même que celle qu’ils ont vue ensemble, pour lui rendre un dernier hommage avant qu’il quitte la vie dont il ne veut plus. Malgré de fortes réticences, l’écrivain accepte et voit pour la seconde fois ce macabre spectacle avec, cette fois, son ami pour victime. Fort ébranlé par le choix macabre de celui-ci, il essaie de comprendre le pourquoi de sa décision quand une nouvelle missive remet en question tout ce qu’il avait cru comprendre et pu imaginer.

Image associée
Jun’ichiro Tanizaki en 1949, à l’âge de 63 ans.

Une histoire machiavélique comme Tanizaki sait magnifiquement en tricoter, une intrigue qui embarque le lecteur à la frontière d’un autre monde sur fond de désir et de perversion sexuels, à la recherche de sensations fortes. Un texte qui plonge le lecteur jusques au cœur des entrailles des femmes et des hommes pour en montrer la partie la plus instinctive, la plus animale, celle qui les rend capables de tout pour satisfaire leurs envies et leurs plaisirs. Mais aussi un texte qui expose toute la virtuosité du maître nippon pour tisser des intrigues particulièrement élaborées exigeant une grande attention de la part du lecteur.

Et, même si ce texte a fait l’objet d’une traduction, on peut attribuer à Tanizaki la qualité des descriptions qu’il comporte, aussi bien celles des personnages que celles des lieux et des scènes où l’intrigue se noue. L’auteur décrit les protagonistes de son intrigue avec, dans leur portrait, tous les défauts et les qualités qu’ils déploient pour donner vie à l’histoire qu’il a conçue. Les personnages qui assassinent les deux victimes interprètent leur rôle comme des êtres réels ou comme des comédiens sur la scène d’un théâtre.

Le livre sur le site de l’éditeur

À LIRE AUSSI :

NOIR SUR BLANC de TANIZAKI (Éd. Picquier) par Denis BILLAMBOZ

+++

Les larmes de Vesta

Michel JOIRET

M.E.O.

Résultat de recherche d'images pour "les larmes de vesta joiret meo"

Michel Joiret doit être autant passionné par l’antiquité romaine que son héros, Luc, professeur de lettres classiques à l’Athénée des Coteaux à Bruxelles qui essaie d’intéresser ses élèves en les plongeant dans la vie des Romains à l’époque de Pline l’Ancien victime de l’éruption du Vésuve en 79. Luc aime réinventer le vie quotidienne des Romains de cette période faste, il se met lui-même en scène, et ses élèves apprécient ses cours en forme de spectacle au moins parce qu’il les laisse jouer avec leur joujou téléphonique pendant qu’il s’incarne en Lucius, un ami de Pline le Jeune. Il se laisse inexorablement glisser dans son délire antique au fur et à mesure que sa famille se décompose, cherchant de plus en plus le réconfort dans les potions magiques que lui fournit une amie.

L’auteur entraîne son personnage sur les pas de Lucius dont l’histoire est très parallèle à celle du professeur de moins en moins enseignant et de plus en plus dépendant de ses potions. Luc a trouvé les carnets intimes de sa mère qu’il nomme, Maman Lune, où elle raconte la vie abominable qu’elle a menée sous la domination brutale de son second mari. La pauvre femme s’enfonce de plus en plus dans une piété mystique où elle perd jusqu’à son humanité. Lucius, lui, a perdu le goût de la vie quand son maître Pline l’Ancien a été victime de la furie du Vésuve, il s’abandonne dans les bras d’une prostituée où il trouve un maigre réconfort comme Luc en trouve un tout aussi maigre dans les bras de la mescaline.

Résultat de recherche d'images pour "michel joiret"
Michel Joiret

C’est à un véritable jeu de double que se livre l’auteur, Luc glisse de plus en plus dans les pas de Lucius qui, comme lui, eut une mère, Luna, qui connut un mariage bien malheureux auprès d’un ex-légionnaire peu attentionné et très brutal. Sous l’effet de la drogue, Luc quitte progressivement son univers, devient de plus en plus Lucius et abandonne progressivement le souvenir de Maman Lune pour retrouver celui de Luna la mère de Lucius. Luc et Lucius semble peu à peu se fondre en un seul et même personnage réincarné à près de deux millénaires d’écart, fils d’une malheureuse femme, Luna, soumise à Vesta devenue Maman Lune tout aussi soumise à sa religion catholique.

Ce texte n’est pas seulement un subtil et adroit jeu de doubles, c’est aussi un excellent documentaire sur la vie à Rome et à Pompéi au premier siècle de notre ère. Et, peut-être que c’est aussi une façon pour l’auteur de nous montrer que quelles que soient les époques et les lieux, la violence et la brutalité, les malheurs et les dangers et les faux traitements sont toujours bien présents causant les mêmes préjudices, entraînant les mêmes désastres.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

 

RÉÉDITION d’extraits de NOUS NOUS SOMMES TROMPÉS DE MONDE de CLAIRE LÉGAT (Encres Vives #442) / Une lecture de Philippe LEUCKX

Résultat de recherche d'images pour "Philippe leuckx"
Philippe LEUCKX

Chantée par Ayguesparse, Hubin, Goffin, la poésie de Claire Légat (1938) est d’un lyrisme âpre qui embrasse intimisme et sens de l’homme. Dans de longs poèmes innervés de beautés, la poète ose se dire dans l’espace de l’univers : « Nous sommes la même plage visitée par la mer » ou « Je ne cherche pas à t’habiter : ton visage devient mon espace ».

Claire Légat

« Je revois mon enfance posée comme un couteau » pourrait être la bannière d’une poésie qui sait mêler humeurs des voyages, « le destin des villes », « les routes (qui) ne mènent nulle part », « nomades des famines ».

« Et je suivrai des yeux les migrations prochaines » : belle déclaration d’une poète attentive « à la terre étrangère », aux « fragments de ciel » et aux « enfants des grandes villes de cendre ».

Elle entreprend d’analyser les blessures du monde, ses cicatrices, ses urgences :

« famines sans nom » ou « patries immobiles » empêtrées dans leur misère.

Toutefois, un vitalisme de tout instant sourd de ces poèmes qui sèment roses et espoirs au milieu de nulle part.

Le site d’ENCRES VIVES

CLAIRE LÉGAT sur le site de l’AEB

 

LES AFFAMÉS

Résultat de recherche d'images pour "affamé"

 

Exercice en forme de f

 

Affamé de feu, je fais des flammes.

Affamé de fables, je bouffe des fées.

Affamé de feuilles, j’empiffre des forêts.

Affamé de foën, je force sur le foc.

Affamé de formes, je formate mes fonds.

Affamé de fantômes, je m’efface dans les étoffes.

Affamé de fourmis, je me fonds dans le formol.

Affamé de fosses, je m’infiltre dans les fentes.

Affamé de foules, je fais des fêtes.

Affamé d’eau féline, je flotte entre deux fauves.

Affamé de félins, je fonde des fauveries.

Affamé de fesses, je défroque les falzars.

Affamé de fèves, je fais du favisme.

Affamé de faiblesse, je réfrène mes forces.

Affamé de fricatives, je défroque la phonétique.

Faute de freux, je me fais le faisan.

Affamé de fists, je force les failles.

Affamé de foot, je frotte des sphères.

Affamé de philofolie, je m’enfile Onfray.

Affamé de folklore freudien, je refoule mes affects infantiles sur un sofa safran.

Affamé de flèches, je façonne des fuselages.

Affamé de fongueux, je les fonds en fleuves.

Friand de faillite, je fais des flops.

Affamé de futur, je fuis l’imparfait.

Affamé de feston, je rafle la frise.

Affamé de fastes, je frôle la folie.

Affamé de flotte, je fais des floc.

Affamé de fans, je fais le fanfaron.

Faute de faon, je me fais le fennec.

Affamé de fétu, je fore le foin.

Affamé de flamant (rose), j’effarouche le faucon (rouge).

Affamé de funérailles, je biffe avec ma faux.

Affamé de fromage, je fais la faisselle.

Affamé de phares, je filtre les photons.

Affamé de phalène, j’en fais des fanions.

Affamé de selfies, je me fais des photos.

Affamé de famille, je féconde des fils et des filles

Affamé de phoques, je me fais (furieusement) enfiler.

Affamé de fesses, je me farcis des faces.

Affamé de femmes fortes, je fuis les défilés.

Affamé de phonèmes, je fais des phrases.

Affamé de fluide, j’engouffre des flots.

Affamé de phasmes, je fantasme sur les franges.

Affamé de fenêtres, je me fais des façades.

Affamé de fibres, j’effile les féculents.

Affamé de foudre, je phosphore aux flashes.

Affamé de flanc, j’enfle les fesses.

Affamé de feng shui, je fixe et fume des fleurs.

Affamé de fronces, je fourre des figues.

Affamé de fèces, je fonde des fosses (septiques).

Affamé de fantaisie (culinaire), je bouffe des farces.

Affamé de fripes, je m’offre des fringues.

Affamé de franges, je finalise des festons.

Affamé de fruits, je rafle des fraises.

Affamé de frou-frou, je fais du french cancan.

Affamé de fines friandises, je me fais des frites effilées.

Affamé de fugues, je fabrique des flûtes.

Affamé de foutre, je fais des fellations.

Affamé de fric, je me fais du foin

Affamé de feuilletons, je me fais des films.

Affamé de définitions, je formalise ma fin.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 27. SINGULARISATEUR ORTHOGRAPHIQUE

Résultat de recherche d'images pour "marque du pluriel"

 

Le singularisateur orthographique, autrement appelé économiseur de SNT, s’inscrit dans la lignée de l’écriture inclusive.
Comme pour celle-ci, il relève d’une nécessité étique, et s’arrime à l’R du futur.

Afin de déduire des textes toute marque de pluriel, qu’on associe au collectif qui allonge, démultiplie, surconsomme et épuise la planète (en faisant disparaître les espèces rares comme les dirupodes ou les onkelinxiennes) en ramenant à l’individualité célibataire qui déprime mais ne consomme pas, le singularisateur orthographique élimine tous les S et NT de vos textes et SMS, récits de vie et autofictions, phrases lapidaires et vers de mirliton, poèmes de quatre sous et récits de vie à dix-neuf euros. Et on réduit ainsi l’empreinte carbone de tous les assassins de notre belle planète.

Le singularisateur orthographique est moins un métier qu’une application appelée à devenir un automatisme.

Si votre écrit perd un peu en complexité, il n’en sera que mieux compris par les lecteurs rapides, que la marque du pluriel effraie comme une nuée de moustiques (chères à Aymeric Caron* ) ou une colonie de fourmis (chères à  Bernard Werber¨**). Il n’est pas utile de saisir toutes les nuances d’un texto pour percevoir le sens général et c’est ce qui compte à l’époque du tout-numérique et de la lutte contre toute marque d’accroissement, de digression et de sophistication littéraires.

 

______________________________________

*penseur d’une espèce en voie de disparition du début du XXIème siècle, rendu célèbre dans une émission qui fait passer des inconnus avides de notoriété au statut d’intellectuels pour grand public

**intellectuel fourre-tout de la fin du XXème siècle même s’il a continué à vivoter littérairement une partie du XXIème

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 23 : ÉCRIVAIN INDUSTRIEL

Résultat de recherche d'images pour "livres à la chaîne"

 

L’écrivain industriel travaille pour des maisons d’édition cotées en bourse, des filiales de grands groupes financiers. Il est soumis à de grosses cadences : pas le temps de penser, juste la pause pour les besoins naturels, les sorties autorisées sous surveillance éditoriale. L’écrivain industriel est payé au nombre de mots, pas au nombre d’idées. Il produit des livres à la chaîne où les mots semblent flotter entre deux phrases ; ils ne sont là que pour porter le récit, le relancer. Comme ses livres se lisent vite et en quantité, il produit en série, sous amphétamines. Il travaille comme un nègre ; il dédicace comme un automate.

Il se démarque de l’écrivain amateur ou artisanal qui va à son rythme, publie peu et à compte d’éditeur bio, il travaille sa phrase avec amour et donne un produit local garanti sans glyphosate ni engrais stylistique. Il vend à la famille, aux amis, aux collègues de travail qu’il rencontre sur les marchés du livre régionaux.

L’écrivain industriel passe à la télé, l’écrivain amateur (ses livres !) passe au pilon.

C’est demain ou après-demain que l’écrivain artisanal aura sa revanche. Les enfants ou petits enfants de l’écrivain artisanal ressortiront l’objet d’un tas informe de papiers couverts de poussière dans un grenier obscur en s’écriant : « J’en ai un, j’en ai un ! » Les pièces de l’écrivain industriel n’auront depuis longtemps plus la moindre valeur, le nom de l’auteur étant passé à la trappe de l’histoire littéraire. Et si par hasard il s’en trouve un dans le caniveau, tombé de la benne à papiers, personne, surtout pas un membre de sa famille, par honte d’être vu, ne s’abaissera pour le ramasser.

Alors qu’on relira avec un plaisir non dissimulé les rares ouvrages de l’écrivain artisanal.