DEUX NOUVEAUTÉS DES CARNETS DU DESSERT DE LUNE, par Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

DANS L’ODEUR DES LIVRES ET LE PARFUM DU PAPIER D’ARMÉNIE, des Entretiens avec JEAN-PIERRE CANON, libraire de « La Borgne Agasse » 

Serge Meurant, poète, et Frédérique Bianchi se sont entretenus avec ce libraire-bouquiniste vraiment pas comme les autres, à l’expérience quasi mythique. N’a-t-il pas correspondu avec Henry Poulaille, préfacé Neel Doff, conservé dans ses caves nombre de correspondances d’écrivains, reçu poètes et romanciers à son enseigne, Pirotte, Dhôtel… ?

Le petit volume de 48 pages, au-delà des photos (e.a.d’André Dhôtel), est édité dans une très belle typographie (American Typewriter) qui donne à la lecture ce surcroît d’intérêt et d’esthétique.

On plonge dans ces entretiens comme on fouille dans les caisses de livres à la quête du volume rare, ou précieux, ou introuvable ailleurs.

L’Agasse, du wallon, est une pie et, l’auteur ne le précise pas, aussi un morceau de terrain agricole mal hersé (laisser des agasses).

La boutique, chère à Perec, la boutique d’envol des mots, la boutique pourvoyeuse de merveilles (de Twain à Pirotte, en passant par la littérature prolétarienne – fer de lance de la bouquinerie, qui en est à sa quatrième adresse bruxelloise) recèle des trésors.

Le livret le rappelle, avec une dose de fraîcheur, d’histoire littéraire et de convivialité. Car notre libraire est un hôte évident.

Feuilleter les premières pages du livre

Bouquinerie La Borgne Agasse

***

LA QUINCAILLE DES JOURS de FRANCESCO PITTAU paraît dans une belle collection presque carrée, Pleine Lune, postfacée par l’écrivain Gil Jouanard.

99 poèmes sont proposés à la lecture, textes brefs, très simples, jouant des sens (le tactile et le visuel réservant nombre de vers).

L’été, la méridienne, l’observation de fourmis et de mouches, le lever, l’empan des choses banales et quotidiennes : voilà ce dont l’auteur fait son marché pour le meilleur (la poésie affleure : « le jour te va comme un gant ») ou pour le répétitif (que d’anaphores) ou la simple banalité (« Je me suis levé/ réveillé par le soleil/ la sieste est terminée » ou « c’est un peu toi/ c’est un peu moi/ c’est un peu nous » ou « Ton odeur / de lilas/ me suit/ où que j’aille »). L’auteur céderait-il à la parodie ?

En tout cas, ces petits textes, dont la simplicité flirte parfois avec la facilité, voire le cliché (« flamme dansante de la bougie » ou « couché dans l’herbe/ je regarde passer les nuages » ou « champs accablés par la chaleur ») selon moi tournent court assez souvent, ils manquent du mordant que l’auteur privilégie ailleurs, sauf quand un haïku plus dense montre sa cruauté : « J’ai tué la tristesse/ d’une balle en plein/ cœur » ou quand mimant Giono « La nuit est entrée dans la maison », ou à l’occasion d’une insertion un peu misanthropique, quoique (« J’aime les terrasses d’où je vous vois disparaître/ en me laissant/ un tout petit bout de votre vie »).

Le danger, en poésie, est parfois de ne point pouvoir éviter le banal constat.

Pittau nous doit une revanche.

Feuilleter les premières pages du recueil

FRANCESCO PITTAU aux Carnets du Dessert de Lune

Les nouveautés des CARNETS DU DESSERT DE LUNE

 

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LE JOUR DU ROT

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Traditionnellement, dans de nombreuses villes de Wallonie, le premier dimanche suivant les élections est un jour consacré à l’éructation. Un bureau de rot est constitué d’un président, de son secrétaire et d’assesseurs qui, non seulement, prend acte des présences mais fait aussi office de jury pour l’attribution des divers prix récompensant  les plus beaux, les plus longs et tonitruants rots.

Une tradition dont on ne sait au juste quand elle est apparue mais qui correspondrait à la date de l’instauration du vote obligatoire (à la fin du XIXème siècle) en guise d’exutoire comme d’hommage au jour de vote en ces contrées volontiers carnavalesques.
Les concourants s’acquittent d’un droit d’inscription qui leur donne droit à une collation consistant en un mets léger, généralement traditionnel, et d’une boisson, généralement gazeuse, de façon à bien roter dans les premières minutes suivant l’in(di)gestion.

Un jury d’experts, souvent chasseurs et donc amis du cri des animaux, juge le rot à l’intensité du son (en db), à sa durée (en s), à la profondeur du son (en cm) mais aussi à la beauté du geste car le rot est un geste esthétique qui prend sa source dans l’estomac humain pour traverser toutes les composants de l’appareil phonique en faisant méchamment vitrer les cordes vocales pour jaillir, comme un vent, de l’ouverture buccale.

Les roteurs anarchistes, déjà fort collationnés à leur arrivée sur les lieux et n’ayant pas bu que de l’eau gazeuse, sont généralement placés hors-compétition. Ils mangent de tout sans ordre ni règles et sont d’ailleurs très mal perçus de ceux qui contrôlent scrupuleusement leur alimentation et leur poids. Il n’est pas rare qu’au cours d’un long rot ils vomissent un jet fourni. Les remettants du prix se revêtent d’ailleurs d’une serviette de protection de façon à faire face à ce désagrément.
Les adeptes de la décroissance se sustentent très peu, ils boivent à l’économie ; pour peu excréter, ils consomment peu. Ils sont aussi avares de leurs rots et ne figurent que rarement parmi les lauréats.

Le roteurs végans font des rots biodégradables dans l’air ambiant ; les catholiques, des rots vertueux et pisseux, les communistes des rots qui empestent longtemps ; les musulmans, des rots voilés ; les roteurs des listes citoyennes restent sans voix ; les libéraux pètent autant qu’ils rotent et en capitalisant leurs émissions ; les socialistes ne savent plus à quels types de rots se vouer pour se maintenir au sommet d’une discipline dans laquelle ils sont vite passés maîtres en fonction de leur longs cous tortueux.

Après l’attribution des prix, en présence des édiles communaux reconduits dans leurs fonctions pour six longues années, les agapes se poursuivent jusque très tard dans la nuit ; de nombreux certificats médicaux seront octroyés le lendemain par les médecins présents à la festivité et là, les amateurs comme les spécialistes du rototo peuvent s’en donner à gorge joie. C’est alors qu’en vérité les plus percutants rots sont émis, de l’avis des participants encore à même de poser un jugement clair.

Il se dit qu’à des kilomètres à la ronde les soirs d’orage, les bruits des rots prédominent sur les coups de tonnerre. Les zélateurs de la réjouissance ajoutent que des éclairs zébrés et puissants jaillissent aussi des gaz produits dans la nuit de liesse.

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À (re)lire: DIMANCHE DE VOTE

 

LES LECTURES D’EDI-PHIL #3 (août 2018): COUP DE PROJO SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 3 (août 2018)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche : trois romans (Bernard Antoine, Vincent Engel et Eric Russon) mais aussi un recueil de poésies (Marie-Clotilde Roose) et une revue sportive culturalisée ; les maisons d’édition Murmure des Soirs, Ker, Robert Laffont et Brandes.

 

(1)

Bernard Antoine, Pur et nu, roman, Murmure des Soirs, 2018, 432 pages.

Il se passe quelque chose chez Murmure, c’est-à-dire chez Françoise Salmon. Comme je l’évoquais dans le numéro 2 de cette mini-revue, j’ai eu le privilège de recevoir en pré-lecture (en ligne) un roman à paraître, puissant et captivant, de Jean-Marc Rigaux. Mais… résonnez, trompettes !… celui Bernard Antoine sidère lui aussi. Au premier contact, de par son épaisseur. Au deuxième, de par sa valeur intrinsèque. Et, d’un coup, à 62 ans, avec un premier roman, ce nouvel auteur laisse sur place, dans la montée vers l’Olympe de nos Lettres, une majorité de ses collègues, certains appuyant pourtant sur les pédales de l’inspiration depuis des décennies.

Il ne m’a fallu que quelques pages. Je me suis arrêté. « Mais… c’est vraiment très bon ! » Bien ou très bien écrit, et ce dans tous les registres (narration animée, dialogues, sentences philosophiques), sans AUCUNE faiblesse, je veux dire un passage mal syntaxé, un peu lourd, un peu naïf, un peu mou ou lent… Non, c’est impec, hyper pro… Bref, bluffant !

Le pitch ? Un homme meurt, Egide, en faisant l’amour à une call girl de haute volée, Ana, qui est aussi une amie. Le fils, Thomas, accourt, un type à la dérive, qui ne sait plus trop où situer sa vie, ses relations, ses sentiments, il rencontre la dame, classieuse, troublante. Ca pourrait impasser en roman de mœurs à la française mais non, Ana a reçu trois lettres d’Egide, l’une pour elle, la deuxième pour son fils, la troisième pour une énigmatique Alessia. Qu’il s’agirait de retrouver. Et là… on bascule dans le suspense, un soupçon de thriller mais très vite aussi dans un roman historique et un road movie.

Thomas et Ana vont décider de se rendre en Italie, y entamer une quête qui conjugue mystères et existentiel. Mais d’autres fils se déroulent, un arrière-plan, qui ramènera au premier, on s’en doute. Direction les années 70 et le sillage de… la Bande à Baader/Meinhoff, de sinistre mémoire, une jeunesse d’extrême-gauche, en révolte contre le système, qui finit par élire la violence comme outil de réalisation. S’entrouvre un tout autre horizon, avec Birgit et Mattias, deux jeunes intellectuels norvégiens attirés par ce qui se passe en Allemagne, des considérations sur l’engagement et ses impostures, ses nuances, des amours contrariées, des drames, des secrets politiques, en clair un sillon mêlant histoire et sociologie, qui va mener jusqu’en Israël, en Bulgarie, etc.

Epatant !

A mettre en exergue, de longs passages d’action pure, dans la grande tradition du thriller à l’anglo-saxonne, passionnants, haletants :

« – Tu fermes ta gueule ou je t’étrangle, souffla-t-il. Je te jure qu’au moindre cri je te tue et je te balance par la fenêtre…

Elle ne bougea pas. De toute façon, elle n’aurait pas pu émettre le moindre son. Ses poumons brûlaient. Elle ne voyait que le visage de Sumorov, ses pupilles dilatées, ses narines pincées, son front luisant. Sa main quitta sa bouche, lui laissant un goût de nicotine salée sur les lèvres, puis elle glissa vers son cou qu’elle comprima, lentement. Il la regardait étouffer avec volupté (…) »

Avec le contrepoint de tirades dignes d’essais, comme dans ce bref extrait d’une analyse détonante courant sur plusieurs pages :

« Nous ne parvenons plus à produire ni sens ni signification. Notre aliénation n’a cessé de progresser jusqu’à l’emballement, les forces naturelles du marché ont expulsé l’Homme de lui-même, elles se sont substituées à sa capacité à se représenter comme sujet de l’Histoire. »

Très léger bémol : le roman est si riche qu’on peine à assimiler le rapport à des considérations mystico-philosophiques autour d’Hadewych d’Anvers, qu’on évacue allègrement en cours de lecture.

Bernard Antoine

Enthousiaste, j’ai écrit à l’auteur pour en savoir plus long sur son rapport à l’écriture, comment il en était arrivé à ce premier roman.

Sa réponse :

« Envisager mon rapport à l’écriture implique d’abord de considérer mon rapport à la lecture. Je suis un grand lecteur notamment de littérature américaine. Je tiens Philip Roth pour un des cinq grands écrivains du siècle. J’aime la fiction, les romans qui racontent et qui emportent le lecteur, les romans qui osent le souffle, qui nous arrachent à nos routines et à nos obsessions nombrilistes.

Dans Pur et nu, j’ai eu envie de raconter une histoire de femmes, de trois femmes qui se relèvent… J’ai voulu écrire sur la violence et sur les choix qui déterminent nos existences et qui impactent d’autres vies. J’ai tenté de poser la question de la rédemption en même temps que celle du temps qui efface ou non.

Ecrire m’est venu assez naturellement même si je publie mon premier roman relativement tard. Sans doute le temps a-t-il eu quelque influence d’ailleurs sur mes choix stylistiques, sur la construction du récit dont il arrive qu’on souligne la complexité… Mais j’ai aimé faire dialoguer deux époques et relever les synchronies, les coïncidences, les concordances, jouer avec les effets du hasard, avec les identités concomitantes, les échos du temps qui passe. J’ai également construit une sorte de jeu très conscient entre le lecteur et moi-même : qu’est-ce qui relève de la fiction, de mon imagination et qu’est-ce qui relève de la vérité factuelle ? Je sais maintenant que ce pari est gagné car la plupart des lecteurs qui m’écrivent m’avouent avoir passé beaucoup de temps sur le net dans le but de faire la part des choses, la part entre fiction et Histoire. »

Une (grosse) découverte !

Le roman sur le site du MURMURE DES SOIRS

 

(2)

Vincent Engel, Alma Viva, roman, Ker, 2018, 194 pages.

Alma Viva

En fait… 164 pages pour le roman, qui est suivi d’un monologue, Viva, en onze scènes, créé par Pietro Pizzuti en novembre 2017.

Les premières pages m’ont ramené à une lecture récente, le dernier Claude Raucy, publié chez MEO et évoqué dans mon numéro 2. Deux romans historiques assez courts et enjoués qui projettent dans la Venise des doges (à deux siècles d’intervalle… qui ne se sentent pas) tout en étant centrés sur une grande figure musicale (Willaert pour Raucy, Vivaldi pour Engel) embourbée dans des intrigues entravant la bonne marche du génie.

Nous voilà en 1740. Un Vivaldi vieilli et tourmenté n’en peut plus de devoir en découdre avec de médiocres Governatori, les contingences mesquines des politiques et des administratifs quand il ne lui importe que de créer. D’autant qu’il se trouve à un moment clé de sa vie, lacéré par un échec récent, la sensation qu’on le juge dépassé, blessé par les rumeurs qui courent à son endroit (un prêtre qui ne prononce jamais la messe et préfère cueillir les faveurs de ses jeunes élèves de la Pieta), s’arcboutant à un projet d’opéra qui devrait remettre son talent au frontispice de l’actualité et de la gloire. Que doit-il faire ? Quitter sa Venise adorée mais ingrate pour aller au loin humer le vent de la reconnaissance ? Mais ses protégées, leur avenir, quand l’une veut intégrer les ordres, une autre embrasser à tout prix la carrière de chanteuse plutôt qu’un mari ?

L’écriture est fluide, agréable, la narration gouleyante :

« Don Antonio passe ses journées en somnambule. Il a essayé le vin puis l’abstinence. Il a convaincu Anzoletta, une jeune violoniste, de le rejoindre à la nuit tombée, mais en a éprouvé un tel dégoût qu’il l’a renvoyée dans son alcôve à peine s’était-il étendu à côté de la jeune fille dénudée. »

Le tout a des allures de musique… vivaldienne. Ce qui me décontenance, admirant Vincent Engel comme l’un des plus beaux intellectuels de notre pays, ayant lu de lui, chez Ker encore, un livre nettement plus vénéneux et tendu, Les Diaboliques. Mais je m’adapte au ton différent, doux-amer, lève la tête vers les deux Canaletto qui phagocytent les espaces libres de mon bureau… quand, soudain, je retrouve un auteur plus conforme à mes attentes, un moraliste philosophant avec bonheur :

« (…) on n’est jamais trahi que par soi-même. La déception est le reflet de la confiance excessive que l’on accorde aux autres. (…) Ne s’attendre à rien, et prendre tout ce qui se présente comme un cadeau inespéré. »

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Vincent Engel

In fine, Engel rame à contre-courant des modes, des facilités égocentrées et des outrances racoleuses, ses plongées dans le passé échappent aux pesanteurs d’hier et d’aujourd’hui pour ciseler des pages atemporelles. Où il est question de rêverie exotique et érotique, des solitudes, aveuglements et courages des créateurs, de la difficulté du vieillissement et de l’oubli, du point final.

Du coup, je tends la main vers ma CDthèque, exhume le Nisi Dominus et le Stabat mater, parcours leur livret, imagine Rousseau se pâmant devant les concerts donnés par les Scuole, ces maisons de charité où on éduquait des jeunes filles pauvres, qui jouaient et chantaient derrière des grilles. Le décor de notre roman !

Dans la foulée, je m’attaque à la pièce qui suit le roman, un monologue qui réécrit brillamment celui-ci. Le niveau de langue, déjà élevé précédemment, monte encore d’un cran mais le dit se relève aussi plus intense :

« Dieu, ce passage… Je l’attendais la gorge serrée. J’ai composé sans chercher à entendre, je voulais découvrir ce chant par la grâce de ton instrument, de ton souffle, du ballet de ton corps qui danse, insouciant, tandis que tes doigts et ta bouche enfantent… Ces notes, imperceptiblement peut-être, ont déjà modifié la couleur du ciel de Venise. Ce matin, un peintre au bord du canal s’étonnera d’un éclat insoupçonné la veille, et il sourira. T’entendra-t-il ? »

Mise en abyme ?

Voir les réflexions de l’auteur sur la recherche d’une écriture musicale, ce qu’il a voulu réaliser ou éviter : https://www.vincent-engel.com/alma-viva

Le roman sur le site des Editions KER

 

(3)

Eric Russon, Bissextile, roman, Robert Laffont, Paris, 2018, 354 pages.

Bissextile

Après Sébastien Ministru et en attendant Jérôme Colin ou Myriam Leroy, je poursuis ma lecture de ces journalistes (culturels) belges croisés à la télé, à la radio qui se retrouvent publiés en France. Histoire d’y décrypter d’éventuelles convergences, un phénomène en amont et en aval. Leurs travaux présentent-ils des points communs ? Leur impact médiatique cèle-t-il des lacunes qui seraient pour d’autres (non médiatisés) rédhibitoires ? La curiosité pure me guide, si, si, loin de toute volonté de passer la brosse à reluire ou de céder, a contrario, au lynchage orchestré par certains puristes/jaloux.

Il m’a fallu quelques pages pour digérer un style amenuisant les envolées ou, réglant la mire des paramètres à l’aune du genre entrevu (le thriller), un rythme narratif cabotant loin du grand large et des ouragans d’un Ellroy mais tout autant des rebondissements et tarabiscotages trop construits d’une Higgins-Clark ou d’une Agatha.

Pourtant, une évidence retourne vite cette esquisse très partielle et partiale : je me réfugie chaque soir sous ma pergola pour retrouver Sarah, son mari Nicolas et leur fils Jérôme, me demandant ce qui les attend. C’est qu’à dire le vrai… si l’intrigue s’installe confortablement et sans secousse sismique, elle ne connaît aucun temps mort et progresse sans cesse, et on lit toujours agréablement un récit fluide, où les différents fils convergent habilement.

Mais de quoi parle-t-on, me direz-vous ? Le pitch !

On est dans un futur assez proche, après la promulgation d’une loi, La Loi, qui interdit d’avoir plus d’un enfant, dans une société assez pareille à la nôtre, où les boucs-émissaires du jour sont les Déviants, que la police traque, soutenue par un espionnage organisé, la délation, envoyant les nouveau-nés excédentaires dans des familles d’accueil et emprisonnant les rebelles.

Sarah, l’héroïne, bientôt quarante-ans (née un 29 février !) ; travaille comme médecin dans un hôpital et mène une vie rangée, délavée par le quotidien, l’ambition du mari. Quand sa mère agonise. Quand une domestique très étrange de celle-ci, trop dévouée et trop discrète, Elise, la prévient, tentant de les rapprocher in extremis. C’est que Sarah a une faille. Elle n’a pas eu d’enfance ou une enfance atroce, elle s’est enfuie vers seize ans loin de cette mère haïe, qu’elle n’a jamais revue, une gloire mondiale pourtant, une violoncelliste.

Ebauche d’un roman de mœurs qui se colorie rapidement d’accents policiers avant de tendre vers le thriller.

Car il y a un Plan, orchestré par Elise, pour une autre personne, plus inquiétante encore. Un Plan pour la ramener vers sa mère puis vers la maison dont elle hérite. Pourquoi ? D’autres fils apportent leurs contrepoints à l’intrigue : un mystérieux correspondant envoie des photos à Sarah, comme des pièces de puzzle, Aline, sa meilleure amie, lui demande son aide pour contourner la Loi et mettre au monde un deuxième enfant.

A partir du moment où le trio familial Sarah-Nicolas-Jérôme s’installe dans l’immense propriété littorale de la grande Lucie Beaumont, l’étau se resserre. Jusqu’à…

N’en disons pas plus sur l’intrigue. Sinon pour la saupoudrer de réminiscences gothiques (de grands romans anglo-saxons comme Rebecca ou Jane Eyre !). Le suspense ne retombera pas avant la dernière page. Autant en profiter !

J’ai lu avec plaisir, je me suis posé quelques questions sur des points de morale (soumission et résistance, difficulté ou ambigüité des choix, limites de la réalisation, de l’organisation, etc.), je ne me suis pas ennuyé une minute… et j’ai même été troublé/questionné quant à mes rapports avec ma propre histoire familiale.

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Éric Russon

Le deuxième roman d’Eric Russon est donc une réussite. Et on admirera que cet homme, habitué à côtoyer les plus grands créateurs, ne sur-joue jamais. Non, il s’échine à bien écrire comme on arbitre bien, c’est-à-dire via la voie de la discrétion, de l’effacement de l’outil au service du récit :

« La meute doit avancer. Elle ne dispose que de quelques minutes pour se rendre maîtresse des lieux, s’assurer que chaque mètre carré soit sécurisé. L’opération est retransmise en direct par la chaîne fédérale d’informations continue, qui la diffuse sur des milliers d’écrans, dans la plupart des lieux publics. L’hallali est un spectacle qui rencontre toujours une belle audience. »

Une piste pour notre analyse collective ? Ministru aussi se montrait simple mais fluide (voir notre numéro 1), tout entier à son contenu. Un trait de personnalité ou l’influence d’un métier de communication ? Et les relations des héros des deux livres avec un géniteur point de référence… non revendiqué ? Ce qui était le cas, aussi, de l’excellent Rosa du bloggeur/journaliste Marcel Sel… Hasard ? Air du temps ? Ou… ?

Le roman sur le site des Editions Robert Laffont

 

(4)

Marie-Clotilde Roose, Les Chemins de Patience, recueil de poésies, Brandes, 2004.

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Marie-Clotilde Roose

Je lâche l’actualité, soit, avec ce petit livre… sans numéros de pages mais bel objet, qu’un déménagement/rangement a libéré d’une oubliette creusée dans notre bibliothèque.

Des pages d’une grande délicatesse, où les sens, la syntaxe et les mots, la mise en lignes (hélas intraduisible ici) décapent et élèvent. Il me semble saisir la destination de la poésie, en goûter la saveur :

« Ponctuée de quelques

feuilles sombres

une page où inscrire

avec une encre blanche

l’indicible parole. »

Ou :

« Cet éclat particulier

de la lumière

quand le soleil traverse

un vitrail.

Vieil or, ténu

poudroyant l’espace. »

Ou :

« Ecrire pour fixer l’instant

de la rose

(Peux-tu encore parler

de la rose ?)

qui de l’éclosion

au déclin

offre l’image tremblante

et tremblée

du désir. »

Je connais l’autrice (NDA : je parle féministe !) comme philosophe, intellectuelle, animatrice et modératrice. Mais il faut se défier de toute étiquette, de tout amenuisement d’une personnalité, oser découvrir cette inclination pour la nature, le soleil, le ciel, la sensation pure :

« Mon corps gît sur la dune.

Coule en cette blondeur

en sa combe profonde.

Poids d’or sous le soleil. »

Ou :

« Se sentir le fruit dernier

d’une si lourde branche.

N’avoir à soi que la pulpe

assoiffant les langues.

Refusant la promesse

des semences

Pour la jouissance d’être

chair en bouche.

Jamais

en terre. »

Une aspiration à s’arracher au médiocre, à la mort qui nous embourbe dès la vie pour pleinement exister, essayer, ne serait-ce qu’un instant, s’il est sublime ?

Certains passages effleurent la perfection, et flotte une note de Mallarmé ou Baudelaire, une quête absolue de l’Idéal :

« L’œil sombre de la montagne

Fixe une dernière fois

La neige qui meurt.

On dirait qu’elle pleure

ombrageuse

sa beauté pure enfuie. »

Jusqu’à toucher au secret de la vie, du bonheur ?

« Je suis venue secrètement

m’agenouiller dans ton regard.

Les mains pleines d’offrandes

que sont ces fragments d’existence.

Certains ne valent qu’un sourire,

d’autres encore moins.

Toi seul peux les transmuer

En or, myrrhe et encens. »

Il va sans dire qu’après avoir lu des Lison-Leroy, Leuckx et Roose, j’ai écarté plusieurs recueils de poésies, je ne prise guère aller à rebours.

Le site des Editions Brandes

 

(5)

Courts, numéro 1, printemps 2018, 112 pages.

Et si j’osais ? Livrer quelques lignes sur une… revue de tennis ? J’ose car je le désire. Pourquoi ? Parce qu’un Bruxellois a eu la percutante idée d’être très ambitieux et ce doublement : en allant à l’assaut du marché français (la revue se vend lors des tournois de Monaco ou Roland-Garros) mais aussi en choisissant la carte du haut de gamme, avec une mise en page soignée (Mona Habibizadeh), un accompagnement rédactionnel (Lorent Corbeel, philologue, boss de la plateforme Karoo) issu du domaine culturel.

Au fond, tout est dit dès la couverture : la photo est superbe, artistique, décalée ; le sous-titre La revue qui prolonge l’échange ouvre l’horizon tout autant… que la savane africaine où se dresse un… court. La suite est à l’avenant, le sportif, une fois n’est pas coutume, laisse filtrer des allusions à la littérature ou la philosophie mais, surtout, s’arcboute sur des livres scientifiques qui ne se limitent pas à l’univers francophone.

L’édito (du fondateur Laurent Van Reepinghen) est remarquable, tout comme le texte/hommage consacré à Federer, les articles ont un parfum de journalisme d’investigation et s’avèrent tous (très)

intéressants, qu’il s’agisse d’évoquer le flow, les dessous historiques des marques, l’avènement du circuit pro ou les polémiques sur le tennis féminin. Plus traditionnel mais imparable : la présentation d’un des plus grands espoirs du tennis mondial, Shapovalov.

Bref, un très bel objet qu’on rangera dans la bibliothèque. Ou qu’on offrira !

Le numéro 2 de ce trimestriel sortira en été.

Voir : https://www.facebook.com/profile.php?id=166935993929734&ref=br_rs ou www.courts-mag.com

Edi-Phil RW

Le site de Philippe REMY-WILKIN 

VLADIMIR POUTINE AURAIT TENTÉ D’ACHETER LE SILENCE DE MIREILLE MATHIEU

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D’après le FSB, le Service fédéral de sécurité russe, Vladimir Poutine aurait tenté d’acheter le silence de la chanteuse française âgée aujourd’hui de 72 ans par le paiement de dix millions de roubles.

Non pas pour qu’elle cesse de chanter les chansons traditionnelles russe ou bien Mille colombes et d’Une femme amoureuse mais afin qu’elle ne divulgue pas à la rédaction de Closer une sextape comprenant une compil de leurs ébats. Les deux personnalités auraient entretenu une liaison entre le 22 juillet 1999 (jour de l’anniversaire de Mireille) et le 7 octobre (jour de l’anniversaire de Vladimir) de la même année, quelques mois seulement avant que Poutine n’accède à la présidence de la Fédération de Russie.

Depuis la révélation de cette nouvelle, Alexandre Bortnikov, l’intrépide directeur du FSB, s’est adjoint les services d’une équipe de goûteurs indépendants parmi les plus expérimentés de la Fédération.

DES ACTIVISTES S’INTRODUISENT DE FORCE AU CERN POUR LIBÉRER DES PARTICULES

« Il faudra bien qu’un jour la partie tête
l’emporte sur la particule. »
Pierre Desproges

Des dizaines d’activistes de la cause atomique Libérez les particules se sont introduits aujourd’hui en fin de matinée au CERN, à Genève. Ils se présentent comme un collectif se reposant sur l’action directe et la désobéissance chimique.

Ils se sont dirigés vers le célèbre couloir de la mort du LCH (le Grand collisionneur de hadrons), là où il leur avait été dit que de nombreuses particules étaient soumises à des traitements dégradants. On les obligeait à se déplacer à des vitesses proches de celle de la lumière sans avoir avalé aucun rayon gamma depuis de longues secondes ni ingéré le moindre nanolitre d’eau. Beaucoup mouraient dans la collision qui s’ensuivait ou en sortaient considérablement diminués. La famille des particules n’étaient pas avertie du sort réservé à leur parent, et aucun lieu n’est affecté à leur mémoire, aucune plaque commémorative ne rend compte de leur éphémère existence.

À l’arrivée de la police, les activistes qui avaient pris en otage une équipe d’ingénieurs et un physicien nucléaire les ont heureusement libérés avant de se réfugier dans un local affecté à l’entrepôt d’isotopes radioactifs, interdit au public.

Le psychologue de la cellule d’intervention a vite identifié chez chacun des activistes le syndrome du sauveteur contre lequel aucun traitement, à ce jour, ne s’est révélé efficace.

Le syndrome du sauveteur, apparu à la fin des années 60 dans les pays occidentaux, a pris des formes diverses depuis. Ils a longtemps été circonscrit au domaine animal et végétal avec des effets somme toute bénins. Depuis peu, les malades veulent sauver des pierres de la noyade, des cerfs-volants d’une trop longue exposition au soleil, des verres de mojito infestés de pailles plastique et, même, la planète. On en trouve dans toutes les strates de la société et pratiquant tous les types de profession.

Mais, jusqu’à ce jour, les psychiatres n’avaient encore jamais observé une forme si aiguë de la maladie qui, cette fois, a été fatale aux patients puisque aucun des activistes n’a pu être sauvé.

Le monde scientifique est en émoi après cette attaque et promet de libérer des fonds pour combattre cette maladie dont on n’a pas assez pris la mesure.

QUINZE JOURS DANS LE DÉSERT d’ALEXIS DE TOCQUEVILLE, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Par Jean-Pierre Legrand

Dans les désordres des débuts de la monarchie de Juillet, Alexis de Tocqueville et son ami Gustave de Beaumont obtiennent d’être envoyés en mission aux Etats-Unis. Le prétexte en est l’étude du système pénitentiaire de cette toute jeune démocratie. Il en sortira cet extraordinaire « De la démocratie en Amérique », ouvrage à la fois pénétrant et prophétique. Il en résulte également une série de textes de portée plus modeste, regroupés sous le titre « Voyage en Amérique ». Ce recueil se clôt sur le très attachant : « Quinze jours dans le désert ».

Quinze jours dans le désert - Alexis de Tocqueville - Folio

Tocqueville et Beaumont débarquèrent donc à New York le 11 mai 1831 et y rembarquèrent pour Le Havre, le 20 février 1832. Leur séjour de plus de neuf mois les mena des ports de l’atlantique aux vastes plaines et des villes du Saint Laurent à la Nouvelle Angleterre.

Outre leur volonté d’étudier les institutions du jeune Etat, Tocqueville et Beaumont nourrissent un rêve bien romantique : parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne et atteindre les confins du désert, c’est-à-dire l’extrême limite au-delà de laquelle s’étend la forêt primaire de la presqu’île du Michigan.

Ils réalisent ce rêve en juillet 1830 : c’est l’objet de ce beau texte « Quinze jours au désert ». Partis de Détroit alors peuplé de deux à trois mille habitants, les deux amis atteignent Pontiac et de là doivent rejoindre le village de Saginaw, poste avancé des blancs au sein de la nation indienne, dernier point habité avant la vaste forêt.

La forêt que traverse Tocqueville et son compagnon est faite de plusieurs cercles, à l’image de l’Enfer de Dante. Forêt d’abord dense mais aux chemins bien tracés, elle se révèle bien vite très inhospitalière, un lieu où la vie et la mort s’entrelacent et se neutralisent en une immobilité parfaite, hors du temps. Le soir venant, les animaux eux-mêmes semblent avoir déserté les lieux ; aucun bruit, pas le son d’une cloche dans le lointain, le coup de hache d’un bûcheron ni même l’aboi d’un chien ; pas un murmure, un sentiment d’isolement et d’abandon bien plus fort que celui, déjà pesant, ressenti au milieu de l’océan mais où l’espérance se nourrit encore du vaste horizon. Un océan de feuillage borné de toute part, un monde endormi d’un sommeil mortel, n’était le bourdonnement des moustiques, sa seule respiration.

Guidé par deux jeunes indiens, nos amis atteignent enfin leur but : Saginaw. Une vingtaine de maisons toutes simples en rondins mal dégrossis. Une population réduite mais souvent insolite qui n’est pas encore un peuple habite cette ultime pointe de la civilisation. Des Anglais, des Canadiens français, quelques métisses et des indiens misérables. Sur les étagères des intérieurs frustres voisinent la bible et l’un ou l’autre volume dépareillé des œuvres de Shakespeare.

Le vertige saisit les deux amis : quelques années plus tôt, en Sicile, ils se perdirent dans un vaste marais où jadis était bâtie la ville d’Hymère. La vue de cette cité dévorée par une nature ensauvagée témoignait avec force de l’instabilité des empires et de la vanité des choses humaines. Ici, à rebours, enfants d’un vieux peuple, Beaumont et Tocqueville contemplent « le berceau encore vide d’une grande nation » à venir.

Mais il est temps de retourner à la civilisation. Avant de s’en aller, le soir venu les deux amis remontent une dernière fois un bras de la rivière Saginaw. L’arrière-pensée des changements prochains et inévitables, l’inéluctable destruction qu’ils pressentent, leur fait goûter plus encore l’originale et si touchante beauté des solitudes qu’ils sont sur le point de quitter. Un moment de grâce suspend le temps comme dans les plus belles rêveries de Rousseau :

« Le désert était là tel qu’il s’offrit sans doute il y a six mille ans aux regards de nos premiers pères ; une solitude fleurie, délicieuse, embaumée ; magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l’homme, mais où le maître n’avait pas encore pénétré. Le canot glissait sans efforts et sans bruit ; il régnait autour de nous une sérénité, une quiétude universelles. Nous-mêmes, nous ne tardâmes pas à nous sentir comme amollis à la vue d’un pareil spectacle. Nos paroles commencèrent à devenir de plus en plus rares, bientôt nous n’exprimâmes nos pensées qu’à voix basse. Nous nous tûmes enfin, et relevant simultanément les avirons, nous tombâmes l’un et l’autre dans une tranquille rêverie pleine d’inexprimables charmes ».

Ce voyage accompli par nos deux compères au seuil de leur carrière est aussi très touchant par l’amitié fidèle dont il constitue les prémisses. Grand tourmenté, Tocqueville avait coutume de répéter qu’aux malheurs de l’existence, en dehors du travail, il n’y a de recours que dans l’amitié. Toute sa vie, il poursuivra cet entretien infini avec ces amis qui partagent avec lui ce même goût pour les idées. Au seuil de la mort, une de ses dernières lettres sera pour Gustave de Beaumont, ami de toute une vie.

Le livre sur le site de Folio/Gallimard

LA NATURE EXPOSÉE d’ERRI DE LUCA, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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par Jean-Pierre LEGRAND

Déconcertant sujet que celui de « La nature exposée », le dernier livre d’Erri De Luca.

Un homme, dont nous ne saurons jamais le nom, proche de la soixantaine, vivant au pied des montagnes , près de cette frontière qu’il fait passer clandestinement à des réfugiés venus des côtes d’Afrique, vit de petites figurines qu’il sculpte dans le bois de racines ou les fragments de roches qu’il trouve dans les pierriers. Prisonnier d’une peur qu’il ne sait pas encore être de l’orgueil dévoyé, il se refuse le beau nom d’artiste : la femme qui l’aime le quitte d’ailleurs pour cette raison, devinant dans ce refus du son destin les stigmates d’un amour étriqué.

Succédané de cet art qui est le sien, notre homme restaure aussi à l’occasion les chefs d’œuvre du passé. A ce titre, une curieuse demande lui est faite par le curé de la petite ville où il séjourne au déboulé de sa montagne. À son retour des fronts de la Première Guerre un jeune artiste a reçu la commande inouïe de sculpter dans le marbre, un Christ en croix, intégralement nu comme les suppliciés de son temps. Passé ce premier moment d’audace, l’Eglise a ressenti la nécessité de recouvrir le sexe du crucifié – il est vrai en début d’érection – d’un drapé de pierre. Il s’agit maintenant de retrouver l’œuvre originale en débarrassant la sculpture de son pudique drapé. Le narrateur accepte cette tâche.

Ce roman en forme de conte théologique est l’occasion d’aborder plusieurs thématiques fort riches dont la principale, celle qui donne sa tonalité à l’œuvre, est celle du passage. Tous les personnages de ce roman sont des passeurs à des degrés divers : le personnage principal et narrateur concentre en lui cette notion au plan littéral – il aide des migrants à franchir clandestinement la frontière qui sinue sur la ligne de crête des montagnes toutes proches – et au plan métaphorique par sa condition d’artiste. Tu es, plus qu’un artiste, tu es un créateur lui dit sa compagne peu avant de le quitter ; « quelqu’un qui force les limites en s’écorchant les mains pour forcer un nouveau passage ». Un nouveau passage aussi pour ces migrants qui franchissent cette montagne, frontière naturelle comme peut l’être notre propre peau : délimitation stricte d’un dedans mais qui par là même constitue le dehors avec lequel se produira l’échange. Une frontière n’a de sens que si on la franchit de même que notre peau n’est pas simple protection mais bien condition de notre interaction avec l’extérieur.

Figure tutélaire du récit : le Christ dont la parole dite depuis la croix fait de celle-ci « une rampe de lancement pour les générations » auxquelles elle ouvre un nouveau passage, de l’Ancien testament vers le Nouveau, d’un monde supplicié vers le monde du pardon.

Le point focal de ce beau roman est bien sûr » l’exposition » comme le titre l’indique de la nature du christ certes au sens précis de ses attributs sexuels mais aussi au sens du dévoilement de sa nature humaine et divine que l’auteur aborde sans lourdeur via le décryptage progressif de ce que le sculpteur et son œuvre ont a nous dire. Erri De Luca qui n’est pas croyant, entrelace avec un bonheur d’écriture remarquable le miracle de l’Incarnation et la sublimation artistique par laquelle le sculpteur a substitué son propre corps à celui du Christ, se soumettant lui-même à une forme de supplice afin de représenter dans la pierre, le plus fidèlement possible, « les faisceaux musculaires du cou, les biceps étirés, les triceps en relief sous l’effet de la torsion ». Ce christ n’est pas mort : il est à l’agonie, on ressent le dernier effort pour aspirer l’air et ne pas mourir, ne jamais mourir. On ressent ce vent froid de début de printemps qui mord le corps dénudé : avec un peu d’imagination, la tête légèrement penchée de côté, on peut même voir avec lui, en contre-bas, « la dernière lumière qui embrase le blanc des remparts de Jérusalem ».

Cette « sur-incarnation » du Christ se déploie en contrepoint d’une « désincarnation » saisissante de l’homme.  Chez vous dit un ouvrier algérien, j’ai appris à n’être personne, « je garde les yeux baissés et ainsi ; je les lève et j’apparais à nouveau, disons que nous n’existons pas les uns pour les autres ». Chacun est désormais sur terre comme on est en bateau sur la mer : « à l’étroit au-dessus d’un désert infini ». Cette désincarnation de l’humanité est suggérée par mille détails : les personnages ne sont jamais nommés ; se croisent ainsi la « femme », un boulanger, un forgeron, le curé, l’ouvrier algérien… Le décor lui-même se détache de ces pages en noir et blanc, pris dans la grisaille et le froid : la neige des cols de montagne, la pierre noire des trottoirs de Naples lorsqu’il pleut, le marbre blanc et glacé de la statue…

Ce beau roman qui, à mon avis – seule réserve de ma part – s’encombre inutilement d’une intrigue « sentimentalo-policière » que je ne dévoilerai pas, se clôt sur une note d’espoir : notre artisan sculpteur arrive au bout de sa tâche et se réconcilie avec son destin d’artiste, de passeur. On aura encore bien besoin de lui et de ses semblables car quelque part dans le monde, existe « un pharaon moderne qui noie à la fois les femmes, les hommes, les livres et les enfants ».

Le livre sur le site de Gallimard

Premières pages du livre

ERRI DE LUCA chez Gallimard 

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