LES LECTURES d’EDI-PHIL #44 (juillet 2022) : COUP DE PROJO sur LES LETTRES BELGES

Les lectures d’Edi-Phil

Numéro 44 (juillet 2022)

Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…


A l’affiche :

une biographie (Benoît Mouchart), un essai venu de Flandre (David Van Reybrouck), cinq romans (Nathalie Skowronek, Olivier Hecquet, Patrizio Fiorelli, Bernard Antoine, Alex Pasquier), une commémoration en discours (Académie RLLFB), un recueil de poésies (Arnaud Delcorte) ; les maisons d’édition Les impressions nouvelles, Ker, Murmure des soirs, F. Deville, Académie royale, Névrosée, L’arbre à paroles, Actes Sud et Grasset.


(1)

Benoît MOUCHART, A l’ombre de la ligne claire, Jacques Van Melkebeke entre Hergé et Jacobs, biographie, Les impressions nouvelles, Bruxelles, 2014 (édition originale en 2002), 222 pages.

J’entorse ! Auteur français ! Mais qui se donne à notre belgitude comme peu. J’avais déjà évoqué le merveilleux Emile Bravo, dont la reprise de Spirou, fait rarissime, est au niveau du modèle (Franquin), quoiqu’en rivalisant bien autrement. Mouchart, lui, nous a offert des livres sur des monuments de la BD belge : Greg, Hergé et Jacobs (en compagnie de François Rivière, réédité augmenté tout récemment, encore aux Impressions nouvelles de… Benoît Peeters, cet autre Français acquis à Bruxelles, la BD belge, notre microcosme).

Très bon livre dès le titre, des allures de mise en abyme : on va évoquer une personnalité qui, a priori, révulse et attire, un homme condamné comme collaborateur après la Deuxième Guerre mondiale mais auquel on devrait, selon diverses rumeurs, une grande partie de nos plaisirs d’enfance, un fragment de l’étoffe dont notre imaginaire belge est tissé. Un traître et un enchanteur ?

Le livre va étudier très précisément l’itinéraire de l’artiste, de son enfance dans les Marolles à sa carrière internationale comme scénariste et metteur en scène de romans-photos. Edifiant, si je puis dire, passionnant, émouvant, obligeant à méditer sur la responsabilité, le sens de la vie et de la réussite, etc. De qui parle-t-on ? D’un homme qui a voulu toute sa vie se définir et réussir comme peintre. Qui a été critique aussi, féroce. Journaliste dans Le soir volé (par les Allemands), etc. On parler surtout d’un homme qui serait à l’origine des aventures de Blake et Mortimer (…et le modèle physique de ce dernier !), qui aurait écrit ou participé (un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout ?) aux scénarios de ceux-ci, aux récits de Tintin, de Corentin, d’Hassan et Kaddour, etc. Qui aurait été le 5e mousquetaire des débuts de l’hebdomadaire Tintin, celui qui inspirait les 4 autres (Laudy, Jacobs, Hergé, Cuvelier). Un fantôme des planches belges, somme toute.

Son itinéraire pose des questions qui renvoient à l’essence de nos vies. Peut-on mener sa barque sans se préoccuper de ce qui se passe autour de nous ? Quel poids (et quelle sanction) attribuer à une faute ponctuelle (un article, UN SEUL, où il incrimine des résistants) provoquée par un contexte particulier ? Peut-on se tromper sur le sens de notre vie, ne pas percevoir où est notre réussite majeure (lui, il change l’histoire de la BD belge, intervient dans la création de nos mythes, mais méprise cet art mineur à ses yeux) et chercher la gloire dans un métier où l’on montre des limites (son talent est entravé, en peinture, par une incapacité à prendre en compte la modernité et la réflexion sur l’art) ? Son cas, bouleversant, renvoie à mille autres : Diana Rigg incarne de manière légendaire la plus grande héroïne de l’histoire de la télé mais elle snobe Emma Peele pour le théâtre et le cinéma avant de mesurer qu’elle a été le grand rôle de sa carrière ; Gainsbourg aurait voulu être peintre et méprise, relativement, la chanson ; Jacobs voulait être chanteur lyrique et devient le monument de la BD réaliste de l’Âge d’or ; Voltaire ne jure que par son théâtre et son épopée, il sera immortalisé par ses contes ; etc.

En filigrane aussi, toute l’ambiguïté d’Hergé, tantôt d’une générosité et d’une loyauté admirables, tantôt si rigide ou naïf. Les ombres de la ligne claire !


(2)

Alex PASQUIER, Le vitrail en flammes, roman, Névrosée, collection Les sous-exposés, Bruxelles, 2021, 166 pages.

Avant de plonger dans le livre, abordons un projet global, celui de la fondatrice des éditions Névrosée, Sara Dombret, de sa directrice de collection Anna Menese. Il s’agit de donner une nouvelle lisibilité à des autrices (le premier élan, d’où le nom de la maison, « Névrosée », pied-de-nez teinté d’autodérision dégainé en réponse à un certain machisme), des auteurs belges de talent abandonnés par les trompettes de l’Histoire. Un objectif positif, un acte de résistance éthique et citoyen, osons les grands mots, qui renvoie à des évidences amères : le peu de cas fait de nos talents créatifs par nos autorités publiques, l’oubli qui nous guette tous et toutes. Il n’est qu’à songer à tous ces noms, ces bustes croisés dans les galeries des académies…

Voir :

Le site de la maison d’édition : https://www.nevrosee.be/

Le discours de l’éditrice recoupe mon combat, celui de quelques camarades, une résistance à une anomalie, des allures de scandale :

On notera d’ailleurs avec regret que Sara Dombret ignore les efforts de notre plateforme Les belles phrases. Ou ceux d’un éditeur comme Samsa, d’une revue comme Que faire ?, etc., ce qui renvoie à l’immense difficulté du faire-savoir, à la nécessité de synergies.

Il ne suffit pas d’être animé par de belles idées, encore faut-il bien accoucher. Pari tenu ! Le livre est un très bel objet, dès sa couverture. Un Spilliaert en incrustation. Le restaurant, un tableau de 1904. Spilliaert ! Une passion flamande (ses peintures transcendent le premier regard porté sur 5 de mes livres) partagée avec plusieurs auteurs (Kate Millie, Evelyne Wilwerth, Claude Donnay, etc.) ou éditeurs (Gérard Adam, Christian Lutz) belges francophones. Spilliaert et la Spilliaerthuis au cœur de la narration de mon dernier micro-roman (Encres littorales, chez Lamiroy, 2021). Un très bel objet, du début à la fin, jusqu’à la quatrième de couverture, en passant par une mise en page soignée, un suivi éditorial impeccable.

Alex Pasquier

Né en 1888, cet avocat a écrit divers essais et romans, sans doute avec un certain succès : certains ont été réédités (celui que nous tenons en mains est sorti en 1930 aux éditions de La Gaule puis en 1941 chez Labor, en 1943 chez L’étoile) ; il a accédé à la présidence de l’AEB, l’association des écrivains belges de langue française. « Gloria fugit. » Pasquier, après sa mort, a glissé dans les limbes de l’histoire littéraire, seulement maintenu à la surface ténue du souvenir par l’existence d’un prix littéraire décerné par ladite société d’auteurs. Jusqu’à ce que…

Le secrétaire de l’AEB, Frédéric Vinclair, ayant eu un jour la bonne idée d’inventorier, trier les archives de l’association, a mis la main sur des trésors escamotés, documents, manuscrits. Notamment dudit Pasquier. Et Vinclair d’ouvrir le sillon d’une résurrection via une première publication (Le cerveau électrique), commentée, que nous avions applaudie dans cette mini-revue en 2020 :

La préface

Névrosée a tendu la plume ou le clavier à Frédéric Vinclair, qui se fend de 5 pages de présentation et de mise en contexte.

Le roman s’écarte de la production habituelle de Pasquier, délaissant les thématiques plus sociétales (le milieu estudiantin de la capitale, l’enfance fauchée par le malheur, la Première Guerre mondiale, etc.) pour une odyssée plus psychologique, individuelle. Sans doute faut-il percevoir un second degré, une ironie en filigrane du récit : à peine l’auteur a-t-il asséné (via son protagoniste) sa répulsion à l’encontre des romanciers jouant aux apprentis-psychologues qu’il délivre dans la foulée « exploration psychologique » et « description des sentiments », des allures de fragments d’un traité sur la conjugalité. Avec succès.

Le pitch

Vinclair, dans sa préface, nous livre une merveille de concision et d’intensité fluide :

« Depuis sept ans, dom Maxence Marvillac s’est cloîtré à l’abbaye d’Aubemont. Il s’est fait moine, après avoir mené une vie de compositeur qui ne lui promettait que succès. Il cache un lourd secret : sa conscience écartelée par le remords brûlant d’une passion amoureuse interdite et d’une rivalité fatale. »

Les années « de calme et de recueillement » dans un « enclos feutré » s’évaporent suite à un coup de tonnerre : la montagne, du Chamonix, a rendu le corps d’un disparu de ses amis. On croyait la mort accidentelle mais « sur le cadavre, des stigmates » dirigent à présent vers un meurtre, un autre ami, le grand ami de ses années de guerre, Fortier, est accusé. Or Marvillac en sait long sur le contexte qui a préludé au drame. Et il est appelé à témoigner.

La matière du livre

La structure est singulière pour un récit si ancien. Ou, plutôt, elle rappelle à quel point l’innovation, l’audace sont de tout temps, débutant bien avant le radicalisme du Nouveau roman, des siècles en arrière même, sans doute des millénaires. Pasquier, en l’occurrence, découpe son roman en trois parties fort distinctes, qui épousent des tonalités, des instances narratives, des rythmes différents. La première, très poétique, nous faufile de plain-pied dans un lieu hors du temps et de l’espace, Aubemont :

« D’argent noir dans le ciel rouge montent les tours du monastère ; de précision dans les flots des collines, de ferveur dans l’indifférence des solitudes. »

Il y a là comme le choc entre l’Idéal et le Matériel, représenté par l’irruption de l’actualité dans l’atemporalité : il existe un autre monde, de chair et d’os, de conflits, de passions, où un crime a eu lieu. La deuxième partie, la plus longue – le roman proprement dit, pourrait-on dire, enchâssé entre prologue et épilogue déguisés en parties -, nous projette dans le passé, avant le drame, tenue comme un journal de bord par un Marvillac qui s’appelle dorénavant (et s’appelait donc dans la vie réelle) « André ». Ses aventures en diverses villégiatures (Bretagne, Alpes), avec un groupe de camarades, nous plongent dans nos souvenirs de vacances, de voyages, quand tout est possible. Jusqu’au meilleur, jusqu’au pire. Mais ne déflorons pas le suspense. Quant à la troisième partie, elle apporte une conclusion et des réponses tout en se glissant astucieusement dans un allusif relatif.

L’écriture, très travaillée, balance sans cesse entre le suranné et la modernité, exigeant un certain lâcher-prise pour un plaisir maximal. Je suis souvent conquis, par la percussion, l’inventivité, la petite musique dégagée :

« Wagons-lits… Mystère d’acajou et de cuivre, repos balancé, cadences, cadences, multipliées à en perdre l’imagination… »

A d’autres instants, je suis agacé par un excès sensitif, qui me fait penser aux décorations de Noël, à la surcharge festive :

« Le cri rugueux d’un sifflet précède le train qui racle le quai de son souffle chaud. »

Souvent, j’oscille, songeant que chaque lecteur gourmet place son curseur de satiété à un point d’acmé différent :

« (…) sa présence, comme d’invisibles mains, parcourait mon âme ainsi qu’une lyre et arrachait des accords exquis aux cordes de mon cœur. »

La distorsion se prolonge dans les contenus. On peut retenir les tableaux lyriques de décors hors du temps ou d’une jumellité d’âmes, une aspiration à la Beauté et à la Bonté donc, un élan romantique. Ou, a contrario, se focaliser sur l’idée que la civilisation n’est qu’un vernis qui se désagrège bien aisément, sombrer alors dans un réalisme assez sombre. Ou, encore, demeurer en surplomb, accroché à la manière si contemporaine ou vivace dont Pasquier interroge le livre en train de s’écrire, interpelle son lecteur.

En conclusion…

Si le texte n’est pas parfait, manquant peut-être de sobriété à droite ou de densité à gauche pour atteindre à la sublimité des Villiers, et autres Mérimée, ces experts de la nouvelle ou du court roman qui l’ont précédé, admettons qu’il en rappelle la fragrance et propulse des appétits, ce qui le situe bien au-dessus de la moyenne des publications contemporaines.


(3)

Nathalie SKOWRONEK, La carte des regrets, roman, Grasset, Paris, 2020, 142 pages.

Véronique Verbruggen, la quarantaine, éditrice renommée, idéaliste et dynamique, est retrouvée morte le long d’un sentier montagnard, dans les Cévennes. Suicide, accident, crime ? Le sillon policier est rapidement évacué, pas de fausse piste en vue, les enjeux sont à mille coudées. L’écriture annonce la couleur. Dès les premières lignes :

« A la fin de l’article on ne savait pas à quoi s’en tenir. Il était beaucoup question d’amour. Véronique Verbruggen était pleurée mais on ne comprenait pas. Qui aimait qui, qui était aimé de qui. »

L’écriture, fluide et sobre, n’est pas mise au service d’une narration romanesque (au sens où on l’entend dans un roman policier ou historique, un thriller, etc.), elle est la matière première, distillant une musique originale, douce et tonique à la fois, qui rapporte certes une vie, des vies et des événements mais qui, surtout, creuse une interrogation identitaire, en intercalant une distance : l’instance narrative est perçue, on ne vit pas les faits de plain-pied. J’avais relu récemment un livre de Marguerite Duras, Moderato cantabile, et il y a quelque de chose de cette littérarité pure, de ce recul hors récit chez l’autrice. Si la restitution m’apparaît en général une tare rédhibitoire chez de nombreux romanciers, un mécanisme qui les englue dans le poussif, rien de tout cela ici, la distance n’est pas faiblesse mais pratique artistique bien maîtrisée. On lit pour une écriture, l’exploration d’une âme ou d’un choral de personnages, de relations. Mais un double suspense, ou un suspense étagé, se faufile. En filigrane, un mystère relève d’un rapport prégnant à une peinture aux allures de mise en abyme. A l’avant-plan, de manière structurelle, il y a le discours d’hommage programmé par le mari, Daniel, pour son épouse tant chérie. Celui-ci aura-t-il vraiment lieu ? Sera-t-il conforme aux aspirations de départ ? Et en présence de qui se déroulera-t-il ? Car, entre le décès et les funérailles, une vie cachée se révèle, une double vie. D’où une série d’interrogations sur le couple, l’adéquation, la faute, la réalisation ? Qui, in fine, pourra le mieux revendiquer cette femme partagée entre un métier, une fille, un mari et un amant (Titus) ? Quelle position adoptera Mina, la fille unique, la vingtaine, au terme de son enquête, de sa quête ?

Une « Princesse de Clèves contemporaine », comme le dit la 4e de couverture ? Il y a de cela et le roman a davantage parlé à mon esprit qu’à mon cœur ou mes tripes.


(4)

Olivier HECQUET, Les mots des morts, roman, Ker, Hévillers, 2022, 142 pages.

Voir mon article dans Le carnet :


(5)

Patrizio FIORILLI, Au commencement, il y eut le mal, roman, F. Deville, 2022, 234 pages.

Un policier anticonformiste au temps de Jésus.

Voir mon article dans Le carnet :


(6)

Yves NAMUR, Nadine VANWELKENHUYZEN, Hélène CARRERE D’ENCAUSSE, David BONGARD, Danielle BAJOMEE, Jean Claude BOLOGNE et S.A.R. Laurent DE BELGIQUE, Centenaire de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 1920-2020, Textes des discours prononcés lors de la séance solennelle du 16 octobre 2021, Académie royale de langue et de littérature françaises, 2022, 81 pages.

Une très belle surprise et un « Coup de cœur du Carnet » !

Voir mon article :


(7)

Bernard ANTOINE, Aquam, roman, Murmure des soirs, Esneux, 2022, 466 pages.

Un très bon livre, un thriller littéraire, auquel j’ai attribué le « Coup de cœur du Carnet ».

Voir mon article dans Les phrases belges, en duo avec Jean-Pierre Legrand :


(8)

David VAN REYBROUCK, Zinc, essai, Actes Sud, collection Lettres néerlandaises, Arles, 75 pages.

Coup de cœur ! Pour ce petit essai qui n’en est pas vraiment un, en ce sens que le très médiatique (et inaccessible !) David Van Reybrouck a légitimé un nouveau genre, hybride, mélange d’essai (il réalise des recherches d’historien en bibliothèque, explores archives et ouvrages de référence), de littérature pure (ce qu’il narre est véritablement écrit, comme un journal de bord, un récit de vie) et d’investigations journalistiques (l’auteur va sur le terrain, rencontre des témoins, se balade sur les lieux, juxtapose les tableaux et les perceptions). Un mélange risqué a priori, à l’heure des étiquettes et des tiroirs, mais qui a rencontré un immense et très mérité succès, populaire et critique, avec son Congo, une brique retraçant toute l’épopée belge en Afrique mais plus encore une histoire du pays, une mise en évidence du futur qui s’esquisse, etc. Oserai-je confesser mon admiration pour cet auteur, l’un des très rares à s’engager dans la construction citoyenne et donc pleinement digne du statut d’intellectuel ? Oserai-je avouer ma synergie avec sa démarche, ayant osé naguère un Christophe Colomb alternant lui aussi les genres et les niveaux ?

Zinc !

Comme dans le cas de Congo, le thème rencontre des aspirations citoyennes, mettant en lumière des pans méconnus de notre histoire. Mais on passe de Goliath (Congo) à Lilliput : il est ici question d’un fragment minuscule de notre territoire, accoudé à la plus petite composante de la nation belge, sa communauté germanophone.

En racontant l’histoire d’Emil Rixen, un homme mort l’année de sa naissance (en 1971), qui aura « eu non seulement onze enfants, mais aussi cinq nationalités et deux identités différentes », Van Reybrouck choisit de raconter l’histoire du Tout via l’une de ses parties. Ou d’utiliser une matière concrète, charnelle, pour brosser, par ricochet, un tableau complet hors abstractions universitaires, hors aridité de l’étude, etc. Le Tout ? L’épopée singulière d’un mini-Etat à peine plus grand que le Vatican ou Monaco, Moresnet-Neutre, qui aura vécu près de cent ans, de 1816 à 1914, à côté du Tripoint, cet endroit symbolique où se touchent aujourd’hui l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique.

Zinc !

Pourquoi ce titre, pourquoi cette page historique surréaliste ?

Van Reybrouck nous ramène brièvement dans l’Antiquité, quand Pline l’Ancien, un scientifique romain, évoquait les qualités du laiton, un alliage métallique produit à partir de cuivre et de « cadmia », une pierre légère exploitée en Asie mais aussi quelque part en Germanie. Bond en 1526 : le célèbre alchimiste Paracelse redécouvre la « cadmia », parle d’un nouveau métal, aux propriétés avantageuses (il ne rouille pas) et le nomme « Zink » d’après la forme pointue de ses cristaux (en écho aux termes germaniques « Zahn » (dent), « Zacke » (pointe), « Zinne » (créneau) ou « Zinken » (pic).

Or donc… ce métal est exploité depuis des siècles à proximité de Maastricht et d’Aix-la-Chapelle, là où un village sera un jour belge et s’appellera « La Calamine » (« Kalamijn » en néerlandais ; « Kelmis » en allemand), d’après le mot « cadmia », son zinc donc, qui inspire aussi le nom d’une fleur unique au monde, la pensée calaminaire. Le gisement y est si riche (l’un des plus riches au monde) qu’il suscite des conflits à l’époque des ducs de Bourgogne, se voit nationaliser par Napoléon, etc. Et provoque la naissance du micro-Etat (un triangle de 3 km de long) quand le Congrès de Vienne, après Waterloo, n’arrive pas à départager Allemagne et Pays-Bas (puis Belgique, après 1830).

Laissons le suspense aux lecteurs de David Van Reybrouck, quant aux aventures de Moresnet-Neutre ou à celles de la famille Rixen. Mais glissons quelques ingrédients pour mettre en appétit : l’espéranto, qui croit trouver dans Moresnet-Neutre un écrin idéal d’affirmation ; l’utopie sociale (maisons ouvrières, école gratuite, impôts faibles, etc.) ; la survenue depuis divers pays de femmes en difficultés (dont la mère d’Emil, mise enceinte par un patron à Düsseldorf puis chassée) mais, tout autant, de malfrats aimantés par l’absence de juridiction, l’apparition d’un casino, la présence de soixante cafés et de distilleries, de souterrains permettant divers trafics entre les Etats voisins ; les tiraillements identitaires qui vont faire cohabiter Belges, Hollandais, Allemands et Neutres (descendants des habitants d’origine) mais provoquer des situations dramatiques lors des deux guerres mondiales, etc.

NB.

. Le livre est d’abord paru à Amsterdam, ce qui renvoie à un phénomène méconnu en Fédération Wallonie-Bruxelles : la mainmise de la Hollande sur le domaine littéraire flamand. A Bruxelles ou Namur, on se plaint de Paris mais…

. Philippe Noble, le traducteur, est aussi le directeur de la collection, dévolue aux Lettres néerlandaises. On applaudira l’initiative tout en se remémorant qu’Actes Sud est cette grande maison créée à Arles par un Belge d’origine, Hubert Nyssen, qui voulait décentraliser l’édition française, fuir l’omnipotence parisienne.


Et pour (vraiment) terminer…

…selon mon habitude, loin de toute analyse, dans le plaisir pur de la perception…

…des extraits d’un recueil de poésies…

(9)

Arnaud DELCORTE, Lente dérive de la lumière, L’arbre à paroles, Amay, 2022, 117 pages.

Contextualisation

Un bel objet, bien édité.

La dédicace (« A un amour particulier ») interpelle. Comme la présence de deux préfaces. Dans la première, Nathaniel Molamba met en exergue la composition graphique du recueil, dont ma sélection ne pourra rendre compte :

« (…) ses espaces blancs et ses marges tiennent du lieu imaginé où se déploient d’autres possibles »

 Dans la deuxième, le poète Pierre Schroven évoque la matière intrinsèque de l’ouvrage :

« Sensible au monde qui l’entoure, Arnaud Delcorte décrit ici les états d’un corps plongé dans le tourbillon insensé des sens et nous invite à communier pleinement. »

Extraits

(1)

« L’amie prodigieuse serre ma main

Tous ces matins où la pornographie régnait

Nous fermions les yeux

Aux pièges du lendemain

Ouverts comme des conques

Troglodytes

Aux espoirs sous-marins »

(2)

« L’ombre des grands pins

Froisse le souvenir

A chaque année qui passe

Ses grands pins

Ses cigales

La chaleur d’été

Défaite et oubliée »

(3)

« On ne peut rester

Insensible

Au charme des amandiers

Surtout

Lorsqu’il s’agit

De toi »

(4)

« Entre tes mains

Je deviens glaise

Puis amphore

Propre

A te recevoir

Encore »

(5)

« Le labyrinthe de l’échange

Se referme

Et je reste prisonnier

De ta pensée

Lorsque tu choisis

Le silence. »

Philippe Remy-Wilkin.

=) Pour en savoir davantage sur notre rédacteur/auteur et ses articles, dossiers, feuilletons, textes 


2022 – BOURGEONS DE LECTURE : COURTS MAIS PUISSANTS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Dans cette courte chronique, j’ai réuni deux recueils de textes courts, des textes contemporains, des textes qui évoquent plus qu’ils ne disent.

Un texte de Marc-Emile THINEZ édité chez Louise Bottu Editions qui décrit un être à travers ce qu’il pense être la somme de ceux à qui il ressemble, de ceux qui l’ont construit, de ceux dont il apprécie les œuvres.

L’autre texte, édité dans les Microcactus des Cactus Inébranlable Editions, est un recueil d’Yves ARAUXO qui rassemble des fragments érotiques mais, plus encore, sensuels.


J’aurai été ceux que je suis

Marc-Emile Thinez

Louis Bottu


Il semblerait qu’avec ce recueil, Marc-Emile Thinez veuille que ses amis et connaissances se souviennent de ce qui il a été et qu’il n’a été que ceux qu’il est au moment où il écrit ces lignes, ceux qui ont constitué son être, son savoir, sa passion, ses ambitions, ses réalisations, ses liaisons, ses amours et peut-être mais aussi ses illusions et désillusions. Ceux qu’il a été, ce sont les cinquante héros qui l’ont marqué à jamais et qu’il met en scène dans ce recueil : quarante-quatre héros de romans, cinq de films et un d’un tableau, Le Cri de Munch. Cette liste ressemble à un testament littéraire énumérant tous ceux à qui l’auteur doit une part de son être et de son œuvre. Le contenu de la liste ne peut que conforter cette proposition, on n’y trouve que des œuvres majeures ayant connu plus ou moins de succès mais ayant à coup sûr franchi le cap de la postérité. A titre d’exemple, on trouve dans cette liste : des grands auteurs littéraires : Fernando Pessoa, Louis-Ferdinand Céline, Mario Vargas Llosa, Mikhaïl Boulgakov, Italo Calvino, …, des personnages de films : Pierrot le fou, Lemmy Caution, … et Le Cri de Munch.

A travers cette liste, Marc-Emile montre son étonnante culture littéraire avec la place qu’elle laisse aux autres arts mais plus encore la qualité de son jugement et la diversité de ses goûts. Il semblerait que ce n’est jamais le genre ou le succès de l’œuvre qui prime mais bien plutôt sa qualité littéraire, son impact émotionnel et les stigmates qu’elle laisse dans l’âme, le cœur et l’esprit du lecteur ou du spectateur.

Pour bien faire comprendre ce « testament », Marc-Emile présente sur chacune des cinquante pages de ce recueil un texte très court qui évoque chacune des œuvres à laquelle il pense devoir ce qu’il est devenu. Il indique ensuite le nom du personnage de cette œuvre qui a laissé en lui une part de ce qu’il est et restera à jamais. Le lecteur peut ensuite se reporter à la table des matières pour savoir de quelle œuvre est issu ce personnage, qui en est l’auteur et quel en est l’éditeur en ce qui concerne les ouvrages littéraires.

Ce recueil est ainsi une sorte de petite bible, un guide, un répertoire de l’essentiel de la culture pour qui ne sait comment constituer son bagage culturel.

Le recueil sur le site de Louise Bottu


Toute cette beauté masquée

Yves Arauxo

Cactus Inébranlable


Ce nouveau Microcactus, joliment introduit par un dessin de Félicien Rops, est composé de quatre-vingt-dix neufs fragments érotiques. Ces fragments, de deux ou trois lignes à une page complète du petit format de ce recueil, sont parfois des jolis aphorismes, des pertinentes réflexions, des allusions affriolantes, des propos suggestifs et même des petites nouvelles pleines de sensualité, des portraits ou tableaux très expressifs. Personnellement, j’ai trouvé ces petits textes plus sensuels qu’érotiques. Ce qui est certain, c’est qu’ils ne sont jamais pornographiques ni graveleux et encore moins obscènes. Ils sont juste grivois, licencieux, croustillants et toujours littéraires.

J’ai aimé l’allusion suggestive et la délicieuse délicatesse de la chute de ce joli portrait :

« J’apporte un grand soin au choix des fromages. Résolument, je préfère les pâtes dures : j’adore quand la fromagère doit peser de tout son poids sur son couteau à double manche pour découper une roue où la lame pénètre lentement. Et son petit soupir quand c’est fini… »

J’ai été amusé par le regard licencieux de ce client :

« Chaque manipulation de jambon faisait apparaître, par l’échancrure du col de son lainage, l’épaule dodue de ma bouchère. »

Ce fragment m’a particulièrement fait rire :

« Maniant l’humour comme un principe de précaution, ma dentiste (qui est plutôt ronde, courte sur patte et fort âgée) me demande si je n’ai pas croisé un pangolin sur le chemin de son cabinet. Je la regarde et reste courtoisement silencieux. »

J’ai trouvé celui-ci bien troussé :

« Toute cette beauté masquée… il y en a tant qu’elle ne peut que masquer autre chose ».

Et, celui-là particulièrement d’actualité :

« Les infos sont sexy en ces temps de pandémie : tous les soirs, la présentatrice du JT retire son masque en direct après avoir reçu un invité sur le plateau ».

J’abonde fermement à tout ce que celui-ci évoque :

« Une femme drôle n’a pas à ses soucier de son physique : elle manie une arme plus efficace que la beauté. »

Et le petit dernier pose une question qui, sous sa légèreté, suggère beaucoup :

« Quand la morale puritaine aura triomphé, sera-t-il encore permis de regarder dans le décolleté du monde ? »

Ceci n’est qu’un maigre échantillon, il y a encore, dans ce recueil, plus de quatre-vingt-dix autres fragments dont un certain nombre évoque la femme dans le milieu aquatique comme un fœtus dans son océan amniotique. Un fantasme bien connu des créateurs publicitaires. Je voulais aussi souligner la culture littéraire de l’auteur qui cite de nombreux auteurs plus ou moins reconnus, j’ai même vu un moineau de Lesbie traverser une page en me rappelant un texte étudié à l’université.

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable


LA DECLARATION de ROBERT MASSART (M.E.O.) / Une lecture d’Éric ALLARD


Sylvain Brunard serait resté un professeur de français célibataire sans histoire, « vieux garçon en puissance », s’il n’avait pas accepté de reprendre la présidence d’une ASBL consacrée à l’apprentissage du français sur le plan international. Après une action généreuse en faveur de professeurs haïtiens, la banque persuade le nouveau président de clôturer les comptes de l’association...

Quelques semaines plus tard, le fisc lui réclame une somme de cinq cents euros pour n’avoir pas rentré de déclaration fiscale. La perceptrice s’appelle Georgette Martens et Sylvain va d’abord la prendre en grippe avant d’éprouver pour elle des sentiments contrastés.

À Line, sa femme de ménage, que Sylvain emploie pour des travaux domestiques, il se confie de ses démêlés allant grandissant avec le SPF Finances. Line vit avec un Cubain qui pratique à l’occasion des rites traditionnels d’envoûtement et qui a par ailleurs quelques fréquentations peu recommandables.

Ainsi va se nouer, en parallèle de l’imbroglio administratif, une enquête pour retrouver un nommé Tibi, un Rom qu’on soupçonne de l’agression d’une femme d’origine vietnamienne…

Le récit bien mené, aux dialogues efficaces, nous familiarise avec les différents personnages que Sylvain Brunard entraîne, suite à son imagination débordante, dans ses histoires, dans le milieu interlope où se telescopent des communautés d’origine étrangère dans un esprit de convivialité propre à la capitale de l’Europe.

Après Une Histoire belge, paru il y a deux ans chez le même éditeur, Robert MASSART qui a été professeur de français et de didactique du français, nous donne un nouveau roman à la fois drôle et tendre propre à réjouir de bout en bout le lecteur.


La déclaration, Robert Massart, Ed. M.E.O., 2022, 184 p., 18 €.

Le roman sur le site des Editions M.E.O.  


SUr CFM Radio, GRANDE VIE ET PETITE MORT DU POÈTE FOURBE, LA VIE DES ANIMAUX & LES CORBEAUX BRÛLÉS d’Éric ALLARD

Où je parle de quelques-uns de mes ouvrages sur CFM RADIO, à La Louvière, dans Une heure à la bibliothèque, à l’invitation de Véronique JANZYK et, avec David BRUSSELMAN à la réalisation technique.


« On est toujours sur la sellette de quelqu’un, même quand on est quelqu’un de sympa, Eric Allard ne s’y trompe pas. Gentil, mais pas naïf…
Il évoque aussi son dernier opuscule, La maison des animaux, aux éditions Lamiroy.
Eric Allard est aussi auteur de poésie (voir son recueil Les Corbeaux brûlés, éd du Cygne). Un auteur qu’il apprécie ? René Char… »


« Régler ses comptes aux poètes mais pourquoi donc !? « Parfois ils m’insupportent, mais pas au moins de les haïr, non, parfois j’ai envie de moquer leurs travers. Le poète fourbe sert à se faire valoir par ses comportements, pas par son art. J’égratigne les faux rebelles… J’en observe et je ne m’exclus pas tout à fait de la catégorie ! » « 


Je dédicacerai Grande vie et petit mort du poète fourbe samedi 21 mai 2022 après-midi à la Bibliothèque Marguerite Yourcenar de Marchienne-au-Pont (Place du Perron, 38), dans le beau cadre du Château de Cartier, à l’occasion de la Journée mondiale de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement.

Découvrez toutes les activités du week-end des 21 & 22 mai à la Bibliothèque M. Yourcenar!


Je dédicacerai La Maison des animaux dimanche 22 mai après midi à la librairie du Mot Passant à 1090 Bruxelles (300, Avenue de Jette) dans le cadre de la séance de dédicaces de plus de cent auteur des Editions. Lamiroy (pour l’occasion, tous les Opuscules seront à 2€ – au lieu de 4 €)

Plus de 100 autrices et auteurs en dédicace au Mot Passant !


TOUTE CETTE BEAUTE MASQUÉE d’YVES ARAUXO (Cactus Inébranlable) / Une lecture d’Éric ALLARD



Voici un recueil salutaire qui redonne à la sensualité ses lettres de finesse, à l’expression érotique un espace littéraire, en cette époque qui, en fustigeant les débordements justifiés de la domination masculine, a aussi anesthésié chez certains cette faculté vitale de l’être humain !

Yves Arauxo propose ici 99 façons d’être ému par une femme.

Le projet de ce recueil est né de l’usage du masque, prescrit durant la pandémie de Covid, en accentuant l’attrait des parties cachées ; les lèvres, surtout.

Jamais on n’avait vu autant de beaux yeux depuis qu’on avait imposé le port du masque buccal. On en venait à rêver d’une rotation de sorte à s’émouvoir d’autant de jolies lèvres.

[fragment 28]

Il traite de la sensualité involontaire, de celle qui nous saisit au quotidien, chez la boulangère, la bouchère, en compagnie d’une vendeuse, d’une caissière, d’une médecin, d’une présentatrice du jt, d’une parapharmacienne (ah ! les parapharmaciennes !)…

Des femmes qui non conscientes de leurs charmes, ne cherchant pas à les mettre en valeur, n’en sont que plus désirables.

Modèle hybride, la parapharmacienne allie la compétence de l’infirmière à la frivolité de l’esthéticienne.

[fragment 37]

Après lecture d’un des fragments (le 70), vous ne regarderez plus jamais le saut en longueur féminin de la même manière.

[fragment 28]

J’ai pensé en lisant ces blasons du XXIème siècle à la troublante Chambre aux miroirs de Paul Nougé, texte constitué de trente-sept fragments érotiques relevés par l’auteur au cours d’une visite médicale.

Yves Arauxo invite à une imagination érotique, puisant dans les rêves, le cosmos et aux racines de l’enfance, qui, si elle s’autorise des pointes plus triviales, au vif de l’Eros, le fait par le biais d’un propos entendu, ou d’une remarque spirituelle, dans tous les sens de l’épithète, comme ici :

Quand je la prenais par derrière, son anus étonné me regardait. Ou était-ce moi qui, étonné, regardait son anus ? Je ne le sais plus, c’était au temps où je pensais au Christ sur la croix.

[fragment 21]

La particularité de cette publication, pourtant brève (une trentaine de pages), tient aussi dans le fait qu’elle balaie subtilement un large spectre érotique en pointant des zones et des situations érotiques inédites.

Le recueil est tout aussi joliment informé, ponctué de citations culturelles subtiles et peu courantes. Cela va de Schiele à Antonioni en passant (et j’en passerai) par Chris Marker, Catulle, Vian, Novalis, Goethe, Sadhguru, Cortazar, Breton, Marien, Max-Pol Fouchet, Mariën…

Et puis le livre est sorti pile pour commémorer la disparition de Monica Vitti, appréciée par des cinéphiles avisés, dont Arauxo dit sobrement et pertinemment :

Sans hésiter, je répondrais Monica Vitti dans L’Avventura.

[fragment 94]

Certains fragments laissent deviner une allégeance au corps, à la nudité (invitant au silence) et à la puissance féminine, via aussi l’univers marin et maternel, qui exclut par là même toute velléité de supériorité du désir masculin.

Elle, son long corps de dauphin aussi fluide que l’eau. Moi plus petit nageant à ses côtés comme au flanc d’une mère.

[fragment 36]

Même si l’ultime fragment se termine sur une interrogation qui laisse planer une inquiétude, l’ensemble de ce beau recueil aura permis de repousser suavement ce funeste moment.

« Quand la morale puritaine aura triomphé, sera-t-il encore permis de regarder dans le grand décolleté du monde ? »

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable

Une interview d’Yves Arauxo par Jean-Paul Gavard-Perret sur lelittéraire.com

L’AUBE DE CRISTAL de SALVATORE GUCCIARDO (Ed. des Poètes français) / Une lecture de PHILIPPE LEUCKX

Peut être une représentation artistique de texte qui dit ’Salvatore Gucciardo L'aube de cristal Éditions les EditionsesPf Poètes’

Le peintre et poète Gucciardo a l’âme lyrique et son dernier recueil de textes – poèmes en prose entrelardés de textes versifiés – ne déroge guère à son dessein : faire parler le cosmos, édifier par le poème cette relation particulière avec les éléments, leur force, leur énergie, disons-le, leur couleur.

Le poète ainsi en quatorze actes délivre une pensée cosmique, très énergique, qu’il noue comme une « forme vivante » « dans la sphère humaine » .

Il replace ainsi les étapes de sa naissance et de son évolution, réservant à la mère, aux femmes en général, une belle place chaleureuse, loin des clichés et poncifs.

Tout ici respire l’explosion des formes, des couleurs, des messages positifs, à l’aune du scintillement graphique et coloré de l’oeuvre picturale.

Les poèmes sont généreux, fertiles en images, qui « idéalisent l’éphémère », féconds en adjectifs qui puissent donner couleur et vie à « la sagesse des nations, des prophètes ».

« J’ai offert tout l’or du monde, tous les joyaux de la terre aux guerriers de l’apocalypse, afin qu’ils n’entament pas le chant de guerre » (p.52)

Un livre qui en outre peut servir de tremplin à la méditation.

Salvatore GUCCIARDO, L’aube de cristal, éditions des poètes français, 2021, 64p., 15 euros.  Préface de Elisabeta Bogatan et postface de Michel Bénard

Le recueil sur le site de la Société des Poètes Français

Très beau film iranien d’ASGHAR FARHADI : LE CLIENT (2016) / Une chronique de Philippe LEUCKX

Le Client - Film (2016) - SensCritique

Très beau film iranien d’Asghar FARHADI : « Le client » (2016). Une fable sur la vie, la mort, la culpabilité, la vengeance, le pardon.

Un couple a dû, à cause des risques d’écroulement, changer d’immeuble à Téhéran. Il occupe un appartement dans un quartier peu accueillant. Un soir, alors qu’elle est seule, la femme, Rana, se fait agresser. Un inconnu s’est introduit chez elle et l’a brutalisée.

Elle ne veut pas porter plainte et continue ses prestations théâtrales dans une pièce montée par une bande d’amis et connaissances. Son mari Emad, professeur de lettres, interprète l’un des rôles majeurs de « La mort d’un commis-voyageur ».

De la réalité à la fiction, les thèmes se court-circuitent et le spectateur suit avec intérêt les aléas d’un couple et l’événement perturbateur qui le fait vaciller. La rumeur, la discrétion dans la vie privée, le moralisme assumé de certains, l’enquête sur tout un chacun : les sujets renforcent l’acuité du film tendu et austère à plus d’un titre.

Avec beaucoup de réalisme, Farhadi livre un portrait sans concession du monde moderne et alerte les consciences : sommes-nous toujours dans notre droit? avons-nous la liberté totale d’agir?

Les interprètes sont à la hauteur des enjeux.

Les milieux décrits (un théâtre amateur, deux immeubles gris, une salle de classe, la morne Téhéran) ajoutent au désarroi ressenti : comme la victime agressée, fragile et vulnérable, l’être humain parcourt ses limites et ses chances. La grande qualité du film, assez entomologique, est de les révéler sous un jour qui ne soit pas pur pessimisme.

Fêté par deux prix à Cannes 2016 (pour le scénario et l’interprète masculin), le cinéaste présentait cet été au festival sa dernière production « Un héros » (2021), opus reparti avec un Grand Prix Spécial du Jury, l’équivalent de la palme.

Asghar Farhadi est né en 1972 et est l’auteur entre autres de « Une séparation », « Le passé », également projetés dans les festivals.

A (re)voir sur Auvio en version française jusqu’au 3 août via ce lien

Ashgar Farhadi au micro d’Olivier Père à Cannes en 2016 pour parler de ce film

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 88. COUVRE-LISTE

Liste De Vérification Icône - Images vectorielles gratuites sur Pixabay
  • Les listes s’allongent, elles infestent le champ culturel et informatique.
  • Playlists, checklists, listes de mariage ou de naissance, listes de tâches à accomplir ou de taches à encrer, listes de souvenirs morts et d’idées fixes…
  • Quel auteur n’a pas rédigé sa liste d’hommages à rendre [du vivant, si possible, des mandarin(e)s], de livres à chroniquer et à paraître pour parvenir au seuil d’une quelconque académie !  
  • Tout doit être inventorié, ordonné, catalogué, mis en grilles et en colonnes !
  • Les listes, ça séquence le flux, ça classifie l’incasable, ça numérote l’indéchiffrable, ça modélise l’indémodable.
  • Qui n’a pas écrit sa liste à quatre-vingts balais mourra seul, empoussiéré !
  • Le couvre-liste voilera d’un cache pudique les listes à tout classer.
  • Avec le couvre-liste, le monde et ses objets retrouve son caractère informe, anarchique, déboîté, détiré, délisté, bordélique à souhait.
  • Avec le couvre-liste, on n’est plus tenu à rendre compte, à énumérer, à arrêter, à décadrer pour mieux voir, à énucléer pour mieux croire, à stabiliser pour mieux verser dans le passé.
  • La vie repart, l’organique sort des cases corporelles, ça sue et ça suinte, ça respire, on se remet à penser en dehors des castes, à aimer sans souci de se tromper, à sortir des cellules l’ADN de la liberté.

LES ENFANTS DES AUTRES de PIERRIC BAILLY (P.O.L.) / Une lecture d’Eric ALLARD

Les enfants des autres - Pierric Bailly - Babelio

Le narrateur, prénommé Robert mais qu’on appelle du sobriquet de Bobinette au boulot et dans sa vie privée Bobby, découvre sa femme, Julie, et son meilleur ami Max en délit d’adultère. Sans leur réclamer une explication, il quitte bientôt la maison, comme quand quelque chose l’excède, le dépasse.

Robert a une femme, trois garçons et une grand-mère octogénaire fantasque (elle aime le Canada Dry et s’apprête à se remarier). Quand, après son escapade, Robert revient chez lui, il n’y a plus trace de ses enfants dans la maison et il pense d’abord que son épouse et son meilleur ami, lui-même marié à Alexa, qui vient les reprendre à l’école, sont de mèche pour lui faire croire qu’il a perdu la raison. Au boulot, il se fait une vilaine coupure sur un chantier et, ensuite, il absorbera de fortes doses d’antalgiques qui le conduiront dans un état second, pour fuir la réalité qui bascule aussi bien que sa douleur au pouce.

Il ne remet bientôt plus en cause le fait que ses garçons sont ceux de Max et Alexa, à tel endroit qu’il en vient à regretter que Julie, sa femme, ne veuille pas d’enfants.
Àprès un autre glissement succédant à une scène troublante, il se persuade qu’il est célibataire et la scène finale achèvera le switch annoncé dès le départ.

C’est subtilement mené et, cela, dans une écriture fluide, sans afféteries et diablement ancrée au quotidien du narrateur.

On y démêle difficilement le vrai du faux, comment le narrateur passe d’un bloc de réalité à l’autre, quel est le moteur de sa dérive même si une logique fictionnelle intègre le tout.

Et, de plus, cela questionne puissamment le désir et la pratique de la paternité comme l’état de célibataire autrement que les clichés ou les mots d’ordre habituels sur le sujet – ou les sempiternelles fictions sur les familles recomposées -, avec leurs avantages et leurs inconvénients, comme les deux faces d’une même médaille, à porter comme à rejeter presque dans un même mouvement.

Pierric BAILLY, qu’il faut entendre parler de ses livres, avec une rare simplicité (il n’est pas du genre à hanter les plateaux télé ni les stations de radio), s’interroge sur la paternité et la filiation depuis la mort de son père, qu’il relate dans L’homme des bois en 2017, ainsi que dans Le roman de Jim, son dernier roman, paru récemment, comme les autres, depuis Polichinelle en 2008 (à l’âge de 26 ans) chez P.O.L

Le livre sur le site de P.O.L.


2021 – LECTURES DÉCONFINÉES : BOUQUET d’APHORISMES PRINTANIERS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Pour entrer dans sa dixième année d’existence, CACTUS INEBRANLABLE ÉDITIONS a mis les bouchées doubles, et peut-être même triples, je n’ai pas compté. Jean-Philippe QUERTON a recruté, déniché, trouvé, convaincu, …, peu importe la méthode, toujours est-il que des anciens auteurs sont toujours là, et bien là, et que d’autres sont venus étoffer cette superbe école de producteurs d’aphorismes. Dans cette chronique, j’ai rassemblé Mario ALONSO, Patrick HENIN et Jean-Pierre OTTE, un bel échantillon de l’équipe du Cactus ; à coup sûr, ils vous donneront l’envie de découvrir leurs autres productions et les autres auteurs.

= = = = =

Lignes de flottaison

Mario Alonso

Cactus Inébranlable Editions

Mario Alonso est un Français d’origine ibérique, « Les Espagnols m’ont appris le sens du ridicule, les Français l’art de la moquerie. Avec ça je suis paré. », et joliment paré. C’est, du moins pour moi, un nouveau venu dans « l’écurie Cactus inébranlable », son premier P’tit cactus est une véritable réussite, il comporte de très nombreuses et très belles trouvailles, des traits d’esprit d’une grande finesse, des sentences renversantes, … Avec son regard sur le monde, son art de jongler avec les mots, les idées, les expressions, les impressions, les sentences, …, il apporte une certaine fraîcheur dans le monde de l’aphorisme. Même si chacun des chapitres de ce recueil commence par « L’illisible … », peut-être parce que « L’Illisible est le plus beau des mondes perdus », son propos reste toujours très clair et ses intentions particulièrement intelligibles. C’est un chapardeur, c’est lui qui le dit, « J’aime chaparder les mots des autres les éplucher pour en faire des chips »

Désabusé par notre société puérile, vénale et de moins en moins cultivée, il écrit des aphorismes courts, souvent très courts, mais tellement pleins d’esprit, « Tant de mots quand quelques-uns suffisent », dans lesquels l’ironie occupe une place privilégiée, comme cette sentence qui pourrait s’adresser aux écologistes en chambre qui se contentent de parler et d’écrire sans jamais agir: « La terre est verte comme une orange pourrie. »

Un brin désabusé, il laisse sourdre un filet de misogynie, « On n’a pas vraiment d’amis, / ce sont surtout nos amis qui en ont », même à l’endroit des poètes : « La poésie suffit, / inutile de fréquenter les poètes ». il en veut même à Dieu pour la façon dont il a créé l’homme, « Dieu peut tout, jusqu’à laisser l’homme croire n’importe quoi ». Il préfère la mort qui a conservé toute sa magie malgré tous les efforts que les hommes ont accomplis pour l’apprivoiser : « Mourir est resté magique, / personne ne connait encore le truc ».

J’ai aussi noté quelques mots d’esprit qui méritent bien qu’on les souligne : « N’ayez plus une minute à vous, / laissez le temps aux autres. », « Un livre ne trompe que celui qui l’écrit. », « Soyez malin, investissez dans l’illisible. » J’ai gardé cette petite expression pour la fin, avec elle l’auteur a peut-être voulu inciter le lecteur à pousser le bouchon un peu plus loin, le bouchon de la différence celui qu’on observe pour voir si son pêche toujours dans les bonnes eaux en étant sûr « … d’aller encore braver les vagues et le large » contre les vents et marées des préjugés et de la pensée commune.

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable

*

En avant, marge !

Patrick Henin

Cactus Inébranlable Editions

Je me souviens d’avoir déjà lu un précédent recueil de Patrick Henin, « Une pellicule Sur la tête d’un pauvre type », l’éditeur y écrivait qu’il « ne sait pas grand-chose de cet auteur de « bonne rumeur » faute d’être de « bonne réputation ».  Aujourd’hui, après ma deuxième lecture, je n’en sais pas plus même si ses textes révèlent certains aspects de sa personnalité : sa grande culture, son esprit vif, acéré, d’une grande finesse. Je peux aussi déduire de cette lecture que cet auteur n’est pas un débutant, il a suffisamment vécu pour accumuler avec lucidité une certaine dose d’aigreur à l’endroit de ses contemporains, il les voit à l’œuvre probablement depuis un temps suffisant déjà pour juger leur comportement et leurs errements. Cette fois, son éditeur monte encore le curseur d’un cran, il écrit dans son portrait de cet homme sans visage : « Son éditeur le tient pour un des meilleurs auteurs belges d’aphorismes (encore) vivants… »

J’ai beaucoup apprécié la préface de l’auteur dans laquelle il donne quelques éclairages sur ce qu’est, pour lui, un bon aphorisme. Je ne veux pas tout recopier ici, je préfère vous laisser le plaisir de le découvrir vous-même dans le texte. Je citerai seulement ce petit passage que j’ai trouvé plein de poésie :

« L’aphorisme s’écrit au pinceau d’un battement de paupières. Il est à la littérature ce que l’instant est au temps… ».

Comme dans le précédent recueil, la bêtise humaine est évidemment le premier thème que l’auteur évoque, il s’étonne que nous résumions toute la vie à des chiffres, des pourcentages, des ratios, des équations et qu’on oublie que le monde est aussi fait d’émotions, de sensations, d’impressions, de sentiments, d’idées, de pensées, … Il évoque la technologie qui dévore l’humanité :

« De la puce du rat à la puce électronique, les pestes demeurent mais elles mutent. »

« Il n’y a plus rien à dire,

Les chiffres ont eu le dernier mot. »

Il nous rappelle aussi que la terre n’est pas une ressource inépuisable :

« Prenons garde ! Notre planète ne pourra bientôt plus payer son loyer en espèces. »

Et nous assène quelques vérités que nous semblons avoir oubliées et qui pourraient, cependant, conditionner l’avenir de nos descendants :

« Le genre humain mourra d’une rafale de certitudes. »

« Les hommes ont été créés pour rendre le monde invraisemblable. »

« La tranche de pain sec du pauvre retombe toujours du bon côté. »

Cela étant dit, il évoque aussi sa manière de travailler :

« Je n’ai pas de style, je mets seulement les mots dans mon désordre. » Mais nous savons bien que certains désordres sont plus brillants et productifs que bien des ordres organisés jusqu’à en être nocifs.

Je terminerai mon commentaire avec ces deux aphorismes dont j’essaierai de faire le meilleur usage :

« Laissez tomber le prêt à porter, et habillez votre cerveau sur mesure, svp ! » avant qu’il ne soit trop tard car « Vieillir c’est quand on commence à avoir de la fuite dans les idées, … »

PS : je n’oublierai pas les illustrations de MIRIS qui s’accordent si bien avec l’ambiance du texte.

Le recueil sur le site du Cactus

*

La Bonne vie

Jean-Pierre Otte

Cactus Inébranlable Editions

Ce recueil a été pour moi la première occasion de croiser la plume de Jean-Pierre Otte, écrivain et peintre encyclopédiques au talent protéiforme. Son champ de connaissance est vaste, il va de la mythologie cosmogonique au plaisir d’exister en passant par les rituels amoureux du monde animal sans omettre les aventures de la vie personnelle… toutes les facettes de ce talent se retrouvent dans ce recueil qui lui-même a sa propre histoire.

Dans un propos introductif, l’auteur nous informe que ce recueil n’existerait pas si, au cours de l’hiver 2008, Sergueï, un jeune russe originaire de Crimée alors hébergé chez lui, ne s’était pas pris d’amitié pour ses premiers livres, recopiant sur un petit cahier des phrases et des passages sous le titre « La Bonne vie ». Avant de rejoindre son pays, le jeune Russe a remis une copie de ce cahier à l’auteur qui a jugé opportun de publier, en forme d’hommage à ce travail de tri, la sélection d’aphorismes qu’il a ainsi faite.

Ce recueil comporte plutôt des réflexions que, comme très souvent, des formules courtes et percutantes même si l’auteur a fait un travail très important sur les mots et la précision de leur choix. C’est un condensé d’observations, de constatations, de déductions, de pensées, de proposition, de critiques, …, sur plusieurs des nombreux sujets qu’embrasse la vaste culture de l’auteur.

J’en ai noté quelques-unes à titre d’exemple parmi celles qui évoquent des sujets récurrents dans le recueil :

Le monde, sa dégradation, la terre, le pays, la marche à travers le pays, …

« Nous existons dans quelque chose qui n’existe que par nous. »

La vie, son sens …

« Ayons plutôt foi en l’évolution, en ses innovations et même en ses ratages, à sa fougue échevelée à créer sans cesse, même s’il nous semble qu’elle tarde à produire d’autres formes, nous laissant intérieurement en stagnation depuis des lustres. »

La pensée

« L’idée la plus géniale n’a aucune valeur si elle ne peut être contredite. »

L’écriture

« La gageure de l’écrivain de la liaison ou de l’exil, c’est de réussir, à force de travail et de talent, à transformer progressivement le miroir qui le réfléchit en une fenêtre ouverte sur les temps présents. »

La société

« On ne se refait en définitive que sur la défaite, on ne se recrée que sur la carence, le désastre ou l’avarie. »

Le couple

« Le coup de foudre, c’est reconnaître l’autre avant de le connaître. »

J’adopterais volontiers toute la philosophie contenue dans la quasi-totalité des pensées qui figurent dans ce recueil, tant elles m’ont semblé emplies de sagesse, de bon sens, de détermination et de clairvoyance, …

L’ouvrage sur le site du Cactus

Jean-Philippe QUERTON présente sa maison d’édition