LÀ D’OÙ ELLE VIENT de PATRICIA RYCKEWAERT (Bleu d’Encre) / Une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

 

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Si l’anaphore généreuse ( elle vient) conduit le lecteur à nouer des ambages de sens d’un poème l’autre, l’écriture de cette nouvelle venue en terre de poésie, nourrie  de « mots frêles » et « d’épluchures » d' »enfances », enlace l’univers intime qu’elle tente de nous exposer :

« Elle vient du frôlement infini des choses

de la grâce des instants »

Ce portrait, tout en grâce, en légèreté, vise « la lumière qui peine à percer », donne assez au lecteur « le goût de vivre » (presque mot de la fin) « tout ce qui bat et pousse » en nous.

Le lyrisme n’est pas absent de ses longues énumérations de « choses » aimées : « l’odeur du temps de l’orage », « l’odeur saline », « des épices, des fruits écrasés ».

« Petites morsures du jour » pourrait être le blason de cette poésie, apte à saisir les éléments et à nous les faire partager, dans un rythme d’incantation et de joie.

Patricia Ryckewaert, Là d’où elle vient, préface de Jean Lavoué, Bleu d’encre, 2019, 50p. 

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Patricia Ryckewaert

La revue et les éditions Bleu d’Encre

Le recueil (à commander) sur La Librairie Belge

 

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UN ÉTÉ AVEC HOMÈRE de SYLVAIN TESSON / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Un été avec Homère est un ouvrage de commande. Sylvain Tesson l’a écrit en prévision d’une émission de radio sur France Inter qui, tout au long de l’été, a emmené les auditeurs sur les traces d’Homère.

Éditions des Équateurs - Un été avec Homère - Sylvain Tesson

La lecture de cet ouvrage m’a procuré un indéniable plaisir de lecture et un tout aussi manifeste agacement.

Commençons par le plaisir de lecture. Le texte de Sylvain Tesson, est écrit d’une plume légère, ornée mais sans excès. C’est aussi un voyage dans le monde d’Homère. Dès les premières pages, il nous invite à nous préparer :

« Nous passerons des fleuves et des champs de bataille. Nous serons jetés dans la mêlée, conviés à l’assemblée des dieux. Nous essuierons des tempêtes et des averses de lumière, serons nimbés de brumes, pénétrerons dans des alcôves, visiterons des îles, perdrons pied sur des récifs. Parfois (concernant L’Iliade c’est un doux euphémisme dont j’ignore s’il est volontaire…) des hommes mordront la poussière, à mort. D’autres seront sauvés. Toujours, les dieux veilleront. Et toujours le soleil ruissellera et révélera la beauté mêlée à la tragédie. »

Après cette belle entrée en matière, le texte poursuit son chemin, parsemé de larges citations – toujours opportunes – de L’Iliade et de L’Odyssée, dans la traduction de Philippe Brunet pour la première et celle, toujours très belle de Philippe Jaccottet pour la seconde.

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Sylvain Tesson

Avec Tesson, nous sommes conquis par l’extrême présence d’Homère qui continue de questionner nos vies et de nous ensorceler comme ses premiers auditeurs puis tous ses lecteurs successifs. L’auteur s’interroge sur le mystère de cette présence. Les dieux ont-ils réellement existé et inspiré ce poème qui « lancé dans l’abîme des temps » était destiné à rencontrer notre époque ? Ou alors rien n’a changé sous le soleil de Zeus et l’homme, sous ses habits neufs, est toujours le même, médiocre ou sublime, qu’on le croise « casqué sur la plaine de Troie ou en train d’attendre l’autobus ». Tous les thèmes brassés par Homère ne seraient au final que « le combustible du brasier de l’éternel retour ». Si vous ne vous en doutiez pas un tout petit peu, le cœur de Tesson penche plutôt vers l’éternel retour. C’est là, qu’à mes yeux cela se gâte.

Venons-en alors à l’agacement. Le nietzschéisme un peu rapide de l’auteur essaime un peu partout dans l’ouvrage, le plus souvent sous la forme d’une critique virulente du christianisme. C’est parfois drôle : ainsi ce trait d’Ulysse qui sommé de se nommer dit s’appeler Personne et « marque là un point sur le Christ, lequel déployait toutes les vertus sauf celles de l’humour ». D’autres fois c’est un peu ridicule – « Nul héros grec n’a besoin d’un site internet. Il préfère riposter que poster » -, voire un peu inquiétant :

« Au XXIeme siècle l’héroïsme occidental consiste à afficher sa faiblesse. Sera héros celui qui peut prétendre avoir pâti des effets de l’oppression. Etre une victime : voilà l’ambition, du héros d’aujourd’hui ! Devenir le meilleur de tous était l’objectif du héros d’Homère. Tout le monde il est le meilleur est une injonction chrétienne sécularisée par les démocraties modernes ».

On imagine confusément ce que l’auteur vise, mais cette diatribe a de vilains relents de « fort terrassé par la coalition des faibles ».

A chacun de juger…

Plus gênante est la manie des citations tronquées ou sorties de leur contexte. J’en retiendrai une parmi d’autres. Citant le magnifique texte de Simone Weil en le réduisant pratiquement à son titre, Tesson nous rappelle que la philosophe appelait L’Iliade « le poème de la force ». On aurait pu lui rétorquer, poursuit-il, que « d’autres thèmes la traversent : la compassion, la douceur, l’amitié, la nostalgie, la loyauté, l’amour « . Et notre auteur d’attribuer les singulières œillères de la philosophe aux circonstances : Simone Weil écrivit son texte dans les années 39-40 et le fracas des bottes « électrisait d’effroi toute lecture ». Pourtant si on lit ce texte jusqu’au bout, on est loin de cette caricature. Pour Weil, L’Iliade met en lumière la déshumanisation qu’entraîne l’usage de la force. A ses yeux, Homère a bien compris que la subordination de l’âme humaine à la force est la même chez tous les mortels. « Nul de ceux qui y succombent n’est regardé de ce fait comme méprisable. (…) Tout ce qui, à l’intérieur de l’âme et dans les relations humaines échappe à l’empire de la force est aimé, mais aimé douloureusement, à cause du danger de destruction continuellement suspendu ». Rapprochant de manière inattendue « la lumière de l’épopée homérique de l’esprit évangélique », Simone Weil conclut « l’Evangile est la dernière et merveilleuse expression du génie grec, comme l’Iliade en est la première » Difficile d’être plus éloigné de Tesson mais pas dans le sens que celui-ci semble suggérer.

Malgré mes réserves, le livre de Tesson mérite la lecture. D’un abord agréable il suscite la réflexion, même et surtout si, par moment, on ne partage pas son propos. Il est une invitation à se plonger (ou replonger) dans Homère dont chaque lecture apporte un nouveau point de vue, laisse un souvenir renouvelé. Selon le moment, on sera bouleversé par le vieux Priam, touché par l’humanité d’Hector, amusé par le caractère retors d’Ulysse ou encore – c’est mon cas – ému par le porcher Eumée. Comment rester insensible lorsque ce dernier accueille Ulysse à son retour. Ulysse a pris l’apparence d’un mendiant repoussant. Il s’attend à être éconduit et s’étonne de l’accueil de son vieux serviteur qui ne l’a pas reconnu. Eumée lui fait cette réponse : « Etranger, ma coutume est d’honorer les hôtes, quand même il m’en viendrait de plus piteux que toi ; étrangers, mendiants, tous nous viennent de Zeus ». Non, Simone Weil ne divaguait pas…

Le livre sur le site de l’éditeur

Sylvain Tesson à La Grande Librairie pour parle d’Un été avec Homère

UN RÊVE

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Le rêve a la particularité de tenir dans l’espace d’une nuit. D’une partie de nuit, pour être exact. D’une phase de sommeil, si on veut être tout à fait précis.

Mais ce rêve-ci débordait du cadre habituel. Il possédait des extensions dans la journée, loin dans la journée, jusqu’à midi et même après.

Un rêve qui sort de son cadre, c’est rare et, pour tout dire, assez inquiétant : il s’agit d’y porter remède, car où va-t-on si les rêves n’en font plus qu’à leur tête ?

Un rêve, c’est comme un militant politique ou syndical, un enseignant compétent : il n’a qu’à bien se tenir. Il n’a pas le droit de faire des vagues, de sortir de son lit, de la ligne directrice. Sinon, c’est la porte ouverte au flou, à la confusion, à la permaculture onirique, au règne de la chienlit, comme disait l’autre. Après ça, c’est le camp de redressement idéologique, le Goulag de la vie diurne et cartésienne.

Puis il faut penser à celui qui récolte les rêves, qui en fait profession, les met en paquets, les dissèque et disserte, en tire des conclusions, hasardeuses, soit, mais faut faire avec ce qu’on a : le lecteur ou le patient apprécie les faiseurs d’illusion ; faut bien vivre de ses écrits à défaut de faire rêver.

Vous le voyez, vous, aller récupérer des morceaux à toutes les heures du jour pour les faire rentrer dans l’enclos de son interprétation et en tirer des bénéfices symboliques, asseoir sa réputation sur des filaments de songe, indiquer des marches à suivre, des modes d’emploi, tracer des portraits sur du vent. Non, bien sûr.

Ce rêve-là, soyez rassuré, a été maté, rendu à son biotope naturel, on a reconstitué son emploi du temps, rassemblé tous ses membres en un seul corps signifiant, il a été analysé, mis en boîte, on lui a fait dire ce qu’on voulait en dire pour la bonne marche des affaires psychologiques. Sinon où irait toute la clique du monde social, l’assistance à l’emploi, le coaching personnalisé, la morale populaire, le contrôle des cerveaux, l’éducation professionnelle, l’enseignement technique sans tronc commun ? Ben, au chômage, au Pôle Emploi et sans leurre supplémentaire !

Ce rêve-là, voyez-vous, est rentré dans le rang et les autres le savent, qui seraient jamais tenté de suivre sa trace, de répéter l’offense faite aux gardiens des nuits.

Désormais, je peux me remettre à rêver sans crainte de déraillement d’un des wagons de tête, transporteur d’un imaginaire libéré et non aux ordres de tel freluquet de la pensée en kit. Je sais qu’aucun ne manquera à l’appel au matin, quand l’heure sera venue de raisonner clairement, d’argumenter droit, d’enfiler les bottes de la pensée de grand chemin. Je pourrai me fier à mon psy qui fait commerce de mes rêves, à mon assistant social, à mon coach en bien-être, à mon réducteur automatique de pensées, quant à ce qu’il me dira à leur propos pour la bonne marche de mon itinéraire à venir dans les méandres parfois bien capricieux autant que spécieux d’une existence ordinaire.

LA JUSTICE SE DURCIT POUR LES FAUTES RELATIVES À L’ÉCRITURE INCLUSIVE

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Alors que les plaintes pour viol et, accessoirement celles relatives à des viols suivis de meurtre, sont laissées sans suite, la justice se durcit, et c’est très bien, pour les fautes (et les faits de faute) relatives à l’écriture inclusive.

Ainsi, celui que nous nommerons pour conserver son anonymat (même si ça nous coûte *) Max Prédateur, été condamné à trente ans de travaux d’intérêt général à perpétweeter pour avoir par mégarde adressé à sa sœur, que nous nommerons Maxine Prédateur, le texto suivant: « Maman est-elle devenu.e fol.le ? Elle pisse debout ! ».

Un délit-cas car la maman des Prédateur avait changé de sexe dernièrement sans prévenir sa descendance. Un des enfants a donc pris pour un accès de folie ou d’Alzheimer précoce ce qui relevait des conséquences d’un simple cas de chirurgie de rétribution sexuelle.

Il faut bien reconnaître que le message était, en l’état, partiellement mal formulé et que la justice, surchargée de travail, et que d’aucuns jugeront expéditive, a bien fait de sanctionner sévèrement cette faute d’un fils indigne non au fait des changements survenus dans l’écriture courante.

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*Pour ce qui nous concerne, nous lui aurions fait bouffer ses c… après l’avoir pendu à un.e crochet.te de boucher.e.

RETOUR SUR LA FABRICATION DU RAOUL HEDEBOUW : Les RÉVÉLATIONS de MICHEL EINSTEIN !

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Le 1er Mai 1996, l’équipe de recherche et de techniciens du Centre d’étude et de nouvelles technologies du PTB situé à Anvers dans un ancien bunker de l’armée allemande, inaugure le premier porte-parole officiel du Parti. Peter Mertens félicite les chercheurs et techniciens responsables d’un exploit sans précédent dans l’histoire du communisme belge.


Michel Einstein
, un des concepteurs de la machine, parle avec émotion de ce jour :

« Après des mois de labeur, on était parvenu à composer le parfait militant de vingt-ans et ce pour pallier le militant de base dans lequel de nombreux travailleurs et chômeurs, parfois rebutés par l’aspect austère des anciens militants communistes, qui ne donnaient pas envie de leur ressembler, employant un jargon peu compréhensible, formaté et daté.

En ce 1er Mai doublement festif, le R.H. (comme relations humaines) était né : jovial, l’œil pétillant, buveur de bière et dispensateur de bons mots, chaussé de lunettes approximatives, sans signe sexuel apparent, la réplique cinglante mais sans malveillance à l’égard de son interlocuteur. Mais avec un défaut de fabrication, un accent qui s’apparentait à l’accent liégeois et qui allait être son meilleur atout. De commun accord, alors qu’il était destiné pour la Flandre profonde, on a décidé de l’implanter à Liège avec un CV ad hoc…

Peter Mertens était aux anges. Il n’avait jamais été aussi heureux depuis l’invasion de l’Afghanistan par les forces soviétiques, dix-sept ans plus tôt. Faut dire que tout l’argent des militants y était passé et que certains avaient dû se saigner aux quatre veines. »

Michel Einstein écrase une larme de joie à la pensée de cette époque heureuse pour la science politique.

« Dès le début, poursuit-il, on a choisi de l’appeler d’un prénom sympa, limite plouc, Raoul, qui le soleil levant sur l’Île de la révolte anti-impérialiste, couplé à un nom de consonance flamande, dont on pensait qu’il mettrait la puce à l’oreille de l’opposition (hedebouw = construction contemporaine) mais non, les commentateurs sont sourds et aveugles, pris dans leur interprétation basique du monde… Parfait bilingue voire quadrilingue (anglais et wallon compris), et forcément infatigable, il allait être sur tous les fronts, on l’avait même affublé d’un passé d’étudiant en biologie, pour s’allier les brebis égarées du troupeau écolo, avec une peau résistant aux lames les plus affûtées avec le sourire, pour servir la cause tant au nord qu’au sud du pays.

Mais depuis, il a été impossible de réitérer un tel exploit scientifique, une telle perfection technologique. On avait certes atteint des sommets !  »  

Ecoutons encore Michel Einstein.

 » A la suite de cela, les subsides du Parti ont baissé, il a fallu s’occuper du sort des militants au bord de la misère et on a fini par fermer le centre d’études et de recherche, et je suis retourner travailler en usine, comme manutentionnaire.

Dans les années 2010, on l’a réouvert sous la pression des dirigeants historiques qui voulaient redorer leur blason au sein du parti mais sans plus faire appel à moi. C’est mon collègue Stéphane Hawking, une personne extraordinaire à plus d’un titre auquel on a fait appel. Mais il ne sait rien faire de ses mains et tout seul, sans aide extérieure, ce n’est pas facile même pour un pur esprit de son niveau. Résultat, on n’a jamais pu fabriquer un modèle aussi parfait que le Hedebouw premier. Voilà ce qu’il advient des cerveaux du Parti comme moi ; on les rééduque par le travail, conclut Michel Einstein en écrasant une larme de haine.

Avant qu’on prenne congé de lui, Michel Einstein nous glisse un flyer de sa candidature aux élections prochaines et nous prie d’en parler. Il est dernier suppléant sur la liste du MR au Parlement et a bon espoir de décrocher un job en politique. Il espère qu’on le citera dans cet article, voilà qui est fait.

Il nous a aussi confié avoir oeuvré au sein de la cellule scientifique du MR à la confection du GeorgesLouis Bouchez première génération mais, de son avis d’expert, il n’est pas aussi parfait que le Hedebouw:  il prête trop le flanc à la critique, il est trop cassant, pas assez ductile, lançant des anathèmes à tout bout de champ. Un échec de la technologie politique moderne ! Des Hedebouw, on n’en refera pas de sitôt, a-t-il lancé, l’œil trouble, un peu rouge…

VOYAGE EN ITALIE de GOETHE (Bartillat) – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Les éditions Bartillat ont eu l’heureuse idée de rééditer voici quelques années le Voyage en Italie de Goethe.

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Nous sommes le 3 septembre 1786, à Carlsbad, petite ville d’eau de Bohême. Goethe a 37 ans. Conseiller du Duc Karl August, englué dans une relation amoureuse qui s’étiole, Goethe n’a plus rien publié depuis Werther. Quelques écrits, plusieurs tentatives avortées, un ennui pesant, tout indique une crise : le nœud coulant d’une carrière établie se resserre ; Goethe pressent que son génie se fane. Il lui faut renaître. Sans prévenir ses amis en villégiature avec lui, il quitte Carlsbad ; ou plutôt la fuit ; direction l’Italie !

Le projet est simple et ambitieux à la fois :

« Il s’agit de reprendre intérêt au monde extérieur, d’essayer et d’éprouver mon esprit d’observation ; de constater jusqu’où s’étendent mon savoir et mes connaissances, si mon œil est clairvoyant, pur et vif, le nombre d’objets que je puis saisir à la volée, et si les plis qui se sont formés et imprimés dans mon esprit se peuvent encore s’effacer ».

Un trait de la pensée de Goethe se dévoile ici : pour lui, art et connaissance sont intimement mêlés. Esprit encyclopédique, Goethe s’intéresse à tout : les sciences avec la botanique, la minéralogie, la géologie, la physique et les arts,  surtout la sculpture, la peinture et le dessin pour lequel il fait montre de dispositions. Par cette curiosité « active » il se distingue d’un Rousseau qu’il respecte sans vraiment le comprendre. Rousseau s’exclut du monde, Goethe souhaite le mieux connaitre, l’embrasser dans toutes ses dimensions. Rousseau herborise en collectionneur, Goethe en botaniste.

Goethe arrive à Venise le 28 septembre 1786. L’enchantement est immédiat sous la forme très proustienne d’un souvenir d’enfance jusque-là oublié. Lorsque la première gondole s’est approchée du coche d’eau, Goethe se rappelle un jouet de son enfance. De son voyage en Italie, son père avait en effet ramené un joli modèle de gondole dont aux jours de grande faveur il permettait à son fils de s’amuser. Réminiscence et tout à la fois voyage sur les traces du père : « les éperons de tôle brillante, les cages noires des gondoles, tout m’a salué comme une vieille connaissance : j’ai senti une aimable impression d’enfance qui m’avait fui longtemps ».

Mais le but premier de Goethe, c’est Rome : il y fait son entrée le 29 octobre 1786. Rome est un rêve qui le hante depuis longtemps. Il y retrouve une petite communauté de peintres allemands parmi lesquels Tischbein qu’il n’a jamais rencontré jusqu’alors et  avec lequel il correspond depuis longtemps. Il y redécouvre aussi les chefs d’œuvres de Raphaël  qu’il admire mais qu’il ne connait que par des reproductions imparfaites. Tout se passe, qu’il s’agisse des êtres ou des œuvres,  comme si ce sensuel cérébral voulait réconcilier les sens et la représentation, le sentiment et l’idée :

« J’ai vu à la Farnésine l’histoire de Psyché, à Saint Pierre in Montorio, la Transfiguration de Raphaël, toutes vieilles connaissances comme des amis qu’on s’est fait de loin par la correspondance et qu’on voit maintenant. C’est autre chose pourtant de vivre avec les personnes ! »

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Le sol classique dans lequel Goethe plonge toutes ses racines n’est pas qu’à Rome. Il est aussi en Sicile où il se rend bientôt, faisant d’abord une halte à Naples.
Naples le transporte par cette espèce d’exubérance colorée et profuse qui fait son quotidien. Traversant le Môle, un des endroits les plus animé de la ville, Goethe y aperçoit d’un seul regard, un polichinelle qui se bat sur un tréteau avec un petit singe et en arrière, un balcon où « une fort jolie fillette » offre ses charmes.  Rentré à son auberge, il se divertit d’un des garçons qu’il a simplement envoyé quérir du papier et des plumes : « Un peu de malentendu, de lenteur, de bonne volonté et de malice a provoqué la plus agréable scène, qu’on pourrait produire sur tout théâtre avec succès ».

Naples est une ensorceleuse. Seul un désir puissant peut décider Goethe à la quitter : le désir de voguer vers la Sicile, sur les traces d’Homère.
A Palerme, Goethe se repose dans les jardins de la Villa Giulia. Un banc élevé lui donne une vue sur les allées fleuries et la mer ; une vapeur marine estompe les couleurs qui s’offrent au regard en une nuance azurée ; Goethe rêve, transporté dans l’antiquité : « les flots noirâtres à l’horizon boréal, leur lutte contre les courbures des anses, l’odeur particulière de la mer vaporeuse, tout rappelait à mes sens et à ma mémoire l’île des heureux Phéaciens. Je courus acheter un Homère, pour lire ce chapitre avec une grande édification ». Une fois encore, la connaissance intellectuelle trouve son relais dans les sens : « l’Odyssée est enfin pour moi une parole vivante ».

Sur le plan sentimental, Goethe se montre très discret : on devine ici ou là l’une ou l’autre idylle mais l’homme craint les attachements en terre étrangère. Il croise aussi la route de la très capiteuse Lady Hamilton. Même si rien ne se passe entre eux, il est manifestement sous le charme de cette belle sophistiquée :

« Elle laisse flotter ses cheveux, prend deux châles et varie tellement ses attitudes, ses gestes, son expression qu’à la fin on croit rêver tout de bon. Ce que mille artistes seraient heureux de produire, on le voit ici accomplit, en mouvement, avec une diversité surprenante ».

En entamant son voyage d’Italie, Goethe voulait renaître à lui-même. Retrouvant un sol classique jusque là imaginé, il a refait avec Ulysse, son « saint patron », ce voyage initiatique dont le but ultime n’est pas de s’éloigner des autres mais au contraire de s’en rapprocher. Mon désir de voir ce pays était mûr depuis longtemps, écrit-il.

« A présent qu’il est satisfait, je retrouve au fond de mon cœur, pour mes amis et ma patrie, l’affection la plus tendre, et le retour me sera doux ».

Le Voyage d’Italie est un beau livre. Publié pour la première fois plus de deux cent trente ans après le périple de Goethe, il se ressent sur la fin de cet éloignement par un certain délitement. Mais cet éloignement est aussi l’artisan d’une réappropriation du souvenir qui en fait bien plus qu’un récit de voyage, une œuvre de création.

Le livre sur le site des Editions Bartillat

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Goethe dans la campagne romaine de J. H. W. Tischbein, 1787.

IN MEMORIAM PAUL DESALMAND, par DANIEL CHARNEUX

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Daniel CHARNEUX

Quand un ami parisien qui approche les huit décennies cesse de vous envoyer ses livres, vous vous dites que vous allez lui écrire. Vous continuez à lui envoyer les vôtres (bien moins nombreux que les siens), sans recevoir de réponse. Un jour, vous tapez « Paul Desalmand » sur Google et vous lisez, sur le site « Babelio » :

« Biographie : Paul Desalmand est né le 24 août 1937 à 6 h du matin et décédé le 17 Juin 2016. Il est originaire d’un village de Haute-Savoie (Arenthon). A propos de ses origines, il lui arrive de dire, paraphrasant Tchekhov : “Je suis né dans le peuple. On ne me fera pas le coup des vertus populaires.” »

Paul DESALMAND

J’ai découvert Paul Desalmand en 2001 grâce à Renaud Ambite, un excellent romancier (Sans frigo, Enfin tranquille, Thérèse m’agaçait) qui a depuis renoncé à l’écriture pour se consacrer à sa famille et à sa profession d’actuaire.

Je l’ai invité deux fois à Mons, à la maison Losseau : la première, le 26 avril 2003 (avec Renaud Ambite), le seconde le 21 avril 2007 (avec Chantal Portillo et Frédérique Deghelt).

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Je l’ai aussi rencontré à Seynod, dans sa Haute-Savoie natale, dans le cadre de l’excellent Salon de la Francophonie qu’organisait la municipalité, avec le concours de l’Organisation Internationale de la Francophonie.

En 2006, j’ai amené une classe de rhétorique à le rencontrer au « Grand Colbert », rue Vivienne à Paris, à propos de son livre Sartre et Stendhal. Un grand souvenir pour ces jeunes gens.

 

Je suis vraiment peiné d’apprendre le décès de celui qui, comme son maître Stendhal, aimait les pseudonymes : « Pablodesal », « Pablo de Montmartre »… Il habitait au 75 de la rue Caulaincourt, à deux pas du cimetière de Montmartre où, j’aime à l’imaginer, il a rejoint Dalida.

 

Il adorait les citations. J’en retrouve une, reçue de lui en août 2012 : « Je ne plonge jamais dans un roman-fleuve du premier coup, surtout en période de rentrée, j’ai trop peur de me faire emporter par les courants littéraires. » (Vincent Roca)

Ou encore ses vœux pour 2013 : « Pour vous deux une année 2013 sous le signe de Verlaine : De la douceur, de la douceur, de la douceur. »

 

Paul était ce que l’on appelle un polygraphe : une cinquantaine de livres, de la Grammaire bleue à la série des « 365 » (365 proverbes expliqués, 365 éponymes expliqués…), de Cher Stendhal, Un pari sur la gloire à Écrire est un miracle , de L’athéisme expliqué aux croyants à Sartre, Stendhal et la morale.

On lui doit aussi deux romans délicieux. Le Pilon (2006) et Les Fils d’Ariane (2009). Voici ma lecture du Pilon et le message que j’adressais à Paul après la lecture des Fils d’Ariane :

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« Dire que Paul Desalmand est un amateur de livres serait très en dessous de la vérité. Il serait plus exact de dire qu’il est amoureux des livres, dont l’univers n’a pas plus de secrets pour lui que, pour un Brillat-Savarin, celui de la gastronomie.

Il n’est donc pas surprenant qu’après plusieurs essais consacrés à Sartre ou Stendhal, au miracle d’écrire ou au petit monde de l’édition, il fasse du livre le sujet de son premier roman, Le Pilon, qui paraît en septembre [2006] aux éditions Quidam.

Belle mise en abyme, apte à séduire les amateurs de poupées russes, que ce livre dont un livre est le héros. On songe à Si par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino, mais alors que Calvino adopte la troisième personne pour décrire les aventures d’un livre qui se dérobe sans cesse, Desalmand donne ici la parole à l’ouvrage lui-même, un ouvrage défini dès le premier chapitre avec une précision d’entomologiste : « Je suis né le 17 juin 1983, à 16 h 37, sorti des presses de la Manutention à Mayenne. Format : 16,5 cm x 12,5 cm. Poids : 230 grammes. Nombre de pages : 224. Caractères : Garamond. Corps : 12. » Un ouvrage dont Desalmand nous livre les tribulations depuis la sortie de presse jusqu’à son départ pour l’Afrique, un continent que l’auteur connaît intimement (ce paragraphe sur les odeurs de l’Afrique…) pour y avoir enseigné durant des années.

Un roman picaresque, en somme, qui permet à Paul Desalmand de dresser une sorte d’inventaire de la société, de pénétrer partout en suivant les pérégrinations de son héros de papier, et de démontrer à nouveau son énorme savoir concernant le livre, contenant et contenu : le président du « Cac 40 » lui ressemble étrangement. « Cac 40 : le Club des Amis des Citations. Cette association n’avait qu’une dizaine de membres dont un “préposé aux menus plaisirs”. Le nombre 40 signifiait que le but était d’arriver à quarante comme à l’Académie française. »

Dans ce jeu de piste qu’il est bon de parcourir avec le flair d’un détective, on appréciera aussi les clins d’œil aux amis : Renaud Ambite, Chantal Portillo qui envoie son éditeur au pilon, sans compter « Patrick Klotz » [alias Patrick Cauvin], ou encore les citations détournées, telles, en vrac : « des hommes, sans aptitude autre que celle consistant à exploiter leurs semblables, pouvaient engloutir en un repas la nourriture de cent familles », « courons à l’Afrique en rejaillir vivant » et surtout cet extraordinaire clin d’œil à Flaubert : « C’était à Métagna, faubourg de Pézenas, dans les entrepôts d’un connard. »

Un roman truffé de détails intéressants ou de regards originaux sur le monde du livre ou des bouquinistes (la « révision », la librairie Préférences à Tulle, chasse et pêche en librairie, les réincarnations du livre,…)

Un premier roman intelligent et tendre à lire en amoureux du livre et de la vie. Un hommage à ce « vice impuni » qui est peut-être la plus belle vertu de l’être humain : la lecture. »

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Trois ans après, Paul Desalmand publiait un second roman, Les Fils d’Ariane. Je lui écrivais alors :

« Mon cher Paul,

Quelques jours après Seynod [le salon du livre francophone de Seynod, en Haute-Savoie, où nous nous étions rencontrés], je profite de ce jour de congé que nous devons à notre Seigneur JC pour te faire un compte rendu des fils d’Ariane, dont la lecture a enchanté mon voyage de retour.
D’abord, je ne crois pas que tu doives verser 50 € à quiconque : point de coquilles, bourdons ou autres bourdes.
Ensuite, j’estime ce roman bien supérieur au Pilon : tu y étais virtuose, ici, tu deviens musicien.
Pourrais-je ajouter que Le Pilon était un bon livre, alors que Les fils d’Ariane est un vrai roman?
La structure, tu le signales toi-même, évoque le Decameron, ou encore les récits cadres de ce Maupassant que tu adores où, après une journée de chasse, chaque convive y va de sa narration. Comme s’il fallait éviter le silence qui nous renverrait trop durement à nous-mêmes. L’un des principaux personnages de ton livre est la conversation, qu’il faut entretenir en permanence comme un petit feu sous peine de le voir s’étioler, mourir, et nous envahir le froid des relations artificielles, précurseur craint du froid mortuaire. Car sous leurs dehors primesautiers voire égrillards, les propos échangés par les quatre convives, deux hommes, deux femmes, cachent les blessures d’enfance, l’angoisse du vieillissement, la terreur du caveau.
Autre clin d’œil à Maupassant, les prénoms des deux frères : Pierre et Jean. Amis / ennemis, rivaux se disputant l’amour de leur mère, un amour qui, chez Maupassant aussi, frôle l’inceste (cette scène tragi-comique où Jean reçoit les aveux de sa mère).
Pierre et Jean, que précède la célèbre préface “Le Roman”. Toi aussi, tu y vas de ton cours sur le roman (comme, également, l’Édouard des Faux-Monnayeurs) : toi qui as si souvent dénoncé ces “auteurs” n’ayant d’autre sujet qu’eux-mêmes, tu sais combien il est périlleux de t’aventurer à ton tour sur cette voie de l’autobiographie. Mais là où la plupart échouent parce que : “Le plus souvent, ce n’est pas écrit”, toi, tu “écris” juste ce qu’il faut (puis-je te dire que le Pilon était parfois “trop écrit” ?)
Et tes “souvenirs d’enfance” évoquent le Marcel du “château de ma mère” davantage sans doute que celui de la “Recherche”. Oui, “quand on tire un fil de l’enfance, tout se met à revenir.” Le Garlaban de l’un, l’Arve de l’autre… dans les deux cas, d’une motte de terre naît l’universel.
Rendre ne serait-ce qu’une seule vie plus belle suffit peut-être à justifier la sienne.” C’est sans doute la justification (certains diraient la rédemption) de l’écrivain. Et s’il est, comme tu l’indiques, “une terrible et inhumaine machine à engranger”, alors, tu n’usurpes pas ce titre, ce beau nom d’écrivain. Et ton écrit n’est pas vain, cet écrit où tu donnes aux amis ce précieux conseil : dans un livre, “comme pour le vin, il faut veiller à ne pas redescendre”. Tu ne redescends pas, Paul, tu emmènes ton lecteur exactement où tu veux aller, jusqu’à cet émouvant “champ à Morel” où se nouent tous les fils de ton livre. Ariane peut dormir en paix : “Quoi de mieux que la littérature pour se laver des salissures de la vie.
Merci pour ce livre, Paul. Merci et à bientôt!

Daniel »

 

Merci pour tous ces livres, mon cher Paul. Et à bientôt, forcément…

 

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Renaud Ambite, Paul Desalmand et Daniel Charneux à Mons en 2003

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