PROSES SOUFFLÉES (301-320) d’ÉRIC ALLARD / OEUVRES de BÉATRICE FONTAINE

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301.

Dans tout poète sommeille un porc. Dans la soue de ses sensations, la saillie des mots. Le sang qui songe sent le fer qui ronge l’échine. Quand il est crevé, le poète est livré à la voracité du lecteur qui se délecte de ses bas morceaux. S’en lèche les babines.

302.

Le problème, lorsque la nuit tombe, c’est la survie des images, dans quel lieu les terrer jusqu’à ce que ténèbres passent. C’est, quand tu disparais de ma vue, de récupérer ton reflet dans le rêve. Le problème de tout soleil, c’est comment retenir les traces de sa lumière.

303.

Pas folle de musique, la guêpe ! Pas drôle, la fanfare des phares ! Sans tambour ni trompe-l’œil. Et mes oreilles qui bourdonnent, et mes narines qui battent de l’aile ! Le tam-tam des abeilles devant la porte de la reine ! Si le taureau sort, je pique une colère.

304.

Mon œil-voix. Il parle d’images. Des images-murmure, des images-tumulte. À rendre gorge il lance des regards. Sur la rétine, les lettres s’irisent, jouent sur les mots. Prêts à lever le rideau des paupières pour se faire entendre.

305.

Après chaque numéro, le clown blanc se moquait de moi car il obtenait plus d’applaudissements que le piètre auguste que j’incarnais. Un soir, j’ai tiré sur la trapéziste, ma femme, sa maîtresse. Elle est tombée dans ses bras pendant que je riais comme un damné.

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306

J’approuve tes changements de ton cependant que tu gardes la même mélodie. J’approuve tes changements de vue si tu maintiens le même regard. J’approuve tes changements de nom si tu défends ta façon d’être. J’applaudis tes changements de tenue si tu retiens ta peau nue pour mes mains.

307.

Il nous faut descendre dans les entrailles du temps avec une perceuse à souvenirs. Il nous faut ranger la grange après l’émeute des meules. Il nous faut casser les codes de la lumière sur un croissant de lune. Il nous faut vider la ville de ses rêves avant le sac de l’aube.

308.

L’essentiel, c’est l’éteignoir de la voix , c’est la forêt qu’on entend dans l’étreinte. L’essentiel, c’est le sort qu’on réserve au cerf qui brame. L’essentiel, c’est la femme qui pleure au soleil et l’homme qui l’attend sous une pluie incessante. L’essentiel, c’est l’accessoire du bonheur.

309.

Deux femmes dans la salle d’attente et un homme sur la table gynécologique. L’examen dure deux heures. Une minute après, deux médecins sont tués par un malade dans la salle de fitness où les deux femmes ont été admises pour identifier leur mari avant d’utiliser un banc de musculation.

310.

La nuit, je défends l’égalité des rêves et le minimum de songes pour tous. Des insomniaques haineux me lancent des pierres de lune et des tomates étoilées. Je tire mon sommeil jusqu’à l’aube en militant de la cause onirique qui en a endormi d’autres. À sept heures, mon réel sonne.

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311.

Quoi dire ? À qui plaire? Quelle étoile, quelle chair à nouveau implorer ? Quel livre, quel horizon encore ouvrir ? Quand quitter le navire, pour quel naufrage ? Où se perdre ? Comment et avec quel rêve passer la nuit ? Quel secret verrouiller pour n’avoir plus à se révéler ?

312.

Le temps compte sur ta peau. Les grains secondent mon attente. Goutte après goutte, tes regards tombent. Au fond du sable, je bois toutes tes vues. Dans un éclair je vois l’étendue du désert, j’oublie l’heure dans tes yeux. La pluie viendra avec le désir.

313.

Toucher la langue. Toucher l’oeil. Toucher l’oreille. Toucher la flamme. Toucher la fleur. Toucher la peau. Toucher le nez. Toucher le doigt. Toucher l’air, l’eau, l’herbe, le ciel. Toucher ce qui fait sens.

314.

Tu murmures nos secrets aux oiseaux, je publie les photos de tes ailes sur Instagram. Tu confies nos pages intimes au livre de la forêt, je poste tes mots doux sur Twitter. Tu livres les souvenirs de nos escapades sur la Lune, je crie mon amour pour toi aux étoiles.

315.

Tu écris des romans, je griffonne des poèmes. Tu es plus sérieuse qu’une papesse, je ris comme une baleine. Tu as les yeux secs comme des noisettes, j’ai les mains pleines de caresses. Tu m’ériges, je m’affaisse. Si tu ne meurs pas d’amour, je me jetterai sous tes baisers.

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316.

La haie hérisse. La hache hachure. La haine halène. Le hâle habille. Le hauban hausse. L’herbe hache. L’heure harangue. Le hareng huile. L’homme hait. La honte hante. La huppe hiverne. L’hydre horrifie. Le hibou hulule. L’hôtel héberge. L’histoire hoquète. L’hymne hurle.

317.

À la première fenêtre, je ne vois que tes yeux. À la deuxième, tu es nue. À la troisième, la nuit tombe. À la quatrième, ta vue me manque. À la cinquième, tu allumes une bougie. À la sixième, je ne vois que tes seins. À la septième, tu m’appelles. Quand tu ouvres la porte de la maison du désir, je suis fou à lier.

318.

L’eau tonne, des éclairs enragent les nuages. La pluie sombre sur les terres peuplant nos mémoires. On ramasse les cendres de l’orage sur le sol brûlé. Le ciel en feu a été. Pour l’hiver s’installe l’oubli. Je me souviens d’un âge où des feux éclairaient le futur.

319.

À Tamanrasset tu m’achètes. À Erevan on se vend. À Narbonne on s’abandonne. À Manille tu me maquilles. À Kigali on se lie. À Bagdad tu me balades. À Lahore tu t’évapores. À Marrakech je te cherche. À Chantelouve je te retrouve. À Cuba on se bat. À Tombouctou on se dit tout.

320.

Lis-moi avant l’hiver, avant les feuilles mortes, avant la neige ! Lis ce qu’on dit du ciel avant la pluie, ce qu’on fait du corps quand il est froid ! Lis ce qu’il y a de lâche et de fort, ce qu’il y a à disperser, ce qu’il y a à réunir ! Lis-moi avant que le livre de la vie ne m’achève !

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Par ailleurs parolière, metteuse en scène, comédienne, Béatrice FONTAINE peint sur toile, bois, carton, zinc, céramique. A l’acrylique et au fusain. Elle a fait des expositions de peinture et de sculpture et expose en permanence sur la place du Tertre à Paris.

On peut la contacter via cet email : beafontaine333@gmail.com


À propos de ses oeuvres, Alain Pénichot a écrit :

« La peinture de Béatrice FONTAINE s’affirme par la force du portrait. Ce ne sont pas des autoportraits, des selfies qui sont proposés, mais plutôt une galerie de visages comme des êtres rencontrés entre deux mondes, entre deux dimensions. Ce dialogue pictural entretenu entre rêve et réalité est comme un sondage de la forme, des formes morphologiques où apparaissent aussi des animaux, des chats, un éléphant, une girafe. Autodidacte de la peinture elle s’arrange pour rencontrer ses hôtes de la nuit à travers lé médium de la peinture. 

Hôtes qui s’incarnent sur le bois, le carton, matériaux de récupération, à la façon de l’art brut, de cet art naïf en apparence. C’est toute une quête, une fiction réflexive qui est engendrée. Le masque des temps modernes est devenu le rôle joué dans la société. Là, il s’agit de personnages sans rôle, affirmant la vulnérabilité du visage. Les peintures de Béatrice jouent de cette vérité qui interroge. Interrogation de notre regard, les visages se sont substitués au vide du regard d’autrui.
Dans l’antiquité, au lieu de porter des masques (prosopeia), chacun se devait de montrer son visage (prosopon) conçu à l’image du divin, ce visage ne pouvant s’incarner dans le public qu’à travers l’art ou les médias de l’image comme la télévision. Cette fonction irréelle de la relation, la peinture tenta de la restituer dans le portrait.

Comment les portraits touchent notre subjectivité ? Comment les peintures de Béatrice engendrent dans cette proposition le sentiment, la résonance pour dépasser le paraître et laisser émerger son véritable être qui est une force de conviction qui ne peut être dissimulée ? C’est ce qui ressort de la collection de galerie de portraits de Béatrice, une authenticité qui se dégage, qui interpelle le regard de l’autre, qui interpelle le visiteur, l’observateur, notre regard. Entre réalité et fiction, c’est une proposition picturale que confie Béatrice à nos regards.

Calderon de la Barca, le dramaturge et poète espagnol du XVVIIème siècle, parle d’un théâtre du monde. Théâtre qui nous invite dans l’univers  intime de Béatrice comédienne depuis son plus jeune âge, ayant fréquenté les plus grands comme on dit, metteur en scène elle connaît les coulisses, les planches qui font vivre le texte et les auteurs, d’où la richesse de ses personnages qui sont les émanations de ces textes qui l’ont nourrie adolescente. Apparition de l’image filmée, du médium peinture, c’est une riche palette colorée qui est la version du réenchantement que propose Béatrice à l’œil du spectateur.
La liberté est un acte, acte de peindre, acte de témoigner son âme au public. »

Retrouvez plus d’oeuvres de Béatrice FONTAINE sur Instagram !

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PROSES SOUFFLÉES (281-300) d’ÉRIC ALLARD / OEUVRES de DIDIER GOESSENS

Adios III-35
Goessens Didier
25 x 25 cm
Mixte

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281.

Le feu flambe. Le four fume. La foudre frappe. La fouine flaire. La femme fleure. La fleur fane. La faux feule. La fête foire. Le filtre floute. Le fou flingue. Le faux flatte. Le faible fuit. La force fige. Le foie flanche. La figue fronce. La feuille flotte. La fin ferme.

282.

Macédoine de pommes et de poires pour contrer l’aigreur d’une soupe de pissenlits. Poireaux et patates en potée pour refouler l’acidité d’un jus de pamplemousse. La guerre du goût est totale pour investir de nouveaux territoires de saveur. L’usage de la farce est autorisée.

283.

La librairie de livres désaltérants est située au milieu du désert. Pour y parvenir, il faut braver sable et soif. Le libraire vous accueille à l’ombre d’un palmier géant aux bonnes feuilles annonçant la cascade de la rentrée quand la fraîche littérature coule de source.

284.

La première heure de l’après-midi est celle des taiseux. Un ciel morcelé, c’est la porte ouverte aux pires rêveries. Sur la balancelle d’un nuage, le soleil se berce d’un espoir d’ondée. Remettre à ce soir le moment des bavardages et passer son temps à garder le silence.

285.

Mon boulanger est romancier. Mon directeur de conscience est franc-maçon. Mon boucher est maire. Mon psy est pompier. Mon facteur est éditeur. Mon ostéopathe est poète. Mon homme de ménage est transformiste. Mon médecin est mécanicien. Et moi je ne suis rien de tout cela.

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Aléos 4-96
Goessens Didier
36 x 36 cm
Mixte

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286.

Je suis né pianissimo. C’était sans compter sur le coeur grondant sous le couvercle lançant un tonnerre d’accords sur le ciel du clavier. Lupu et Argerich niaient être mes parents même s’ils confiaient s’être accouplés sur la table d’harmonie après un coup de foudre musical.

287.

Ma poétesse préférée a un prolapsus. Je le sais car c’est moi qu’elle hait. Les mauvaise langues disent que c’est une babouine et que je suis incapable de distinguer un vers solitaire d’un aphorisme moyen même si, dans une autre vie, j’ai été prof de poésie dans une école de primates.

288.

Par le trou de la serrure, je vois un brin de lumière sur le bout d’une lampe. Par le trou de la serrure, je vois la nuit tomber. Par le trou de la serrure, je vois le vol de la clé et le voleur s’envoler. Par le trou de la serrure, je passe tout mon temps libre de serrurier.

289.

Dans la cabine d’essayage de douche froide, je forme le numéro de lavage de cerveau et je tombe sur un message de répondeur qui me glace. Tu me dis texto d’aller me rhabiller. Mais tout le monde m’a vu à poil et, si tu ne m’aimes plus, que vais-je faire de ma nudité ?

290.

Face à la nuit le cri sourd d’une étoile, le sang d’un songe abattu en plein vol. Ne rien entendre au temps qui se tape de nos attentes. Peser de toute l’histoire de l’oeil pour faire descendre le soleil de la branche où il repose sa lumière après la bataille de l’aube.

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Aléos III-24
Goessens Didier
25 x 25 cm
Mixte

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291.

Je chauffe mes bleus au rouge ardent et casse mes blancs au vert émeraude. J’aère mes verts au bleu ciel. J’éclaire mes bleu nuit au blanc lunaire. Je refroidis mes orange au bleu givré et mêle mes jaune citron au vert pomme. Quand j’avale des couleurs, je vois un arc-en-ciel.

292.

Il s’adresse des cartes postales de tous les endroits de la ville, avec un mot méchant, une rosserie, une insulte. Le lendemain, à la réception du courrier, il a un sourire indulgent car il sait bien que les saillies de l’expéditeur ne tirent pas vraiment à conséquence.

293.

Si chaud qu’il décida de migrer vers le nord, là où on menait la guerre contre le froid avec parkas, pulls, gants et bottes fourrées. Arrivé à l’aéroport, il découvrit que tous les avions avaient fondu et comprit qu’il ne gagnerait jamais la guerre contre le froid.

294.

Arriver au milieu d’une fête sans avoir été prévenu. Faire bonne figure, sourire au lieu de geindre. Noyer son chagrin dans un bol de lait, avaler un amuse-gueule. Cacher le cordon parmi confettis et serpentins, refermer la blessure du nombril avec un bouchon à champagne.

295.

Je jette l’aube nouvelle. Je cherche dans la matière noire des mots l’étincelle de vérité. Qui a mis le feu à mon enfance pendant que je grandissais ? Mon corps sèche au soleil. J’ai demandé qu’on disperse mes sables dans la mer quand l’heure de la noyade sera venue.

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Aléos II-77
Goessens Didier
19 x 19 cm
Mixte

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296.


Pour retarder l’heure d’aller mourir, on redouble de tendresse ou de vilénie, on retient son souffle et les ombres, on s’allonge sur le soir, on plonge dans la nuit, on fait sécher sur le fil du souvenir les images du bonheur, on brûle d’impatience une dernière pensée.

297.

Chaque crime de lèse-majesté, chaque désir contrarié, chaque torsion du doux, chaque amour contre nature, chaque lame éclatée, chaque flamme tranchée, chaque feu défait, chaque épi perdu, chaque fleur coupée, chaque larme versée… Je tiens ici à dire l’inexpiable.

298.

La pierre dans l’eau connaît-elle le nom de la rivière ? À quelle source de livres abreuves-tu tes lectures ? Quels amours ont mis le feu à tes jours ? Quelle douceur parcourt tes lèvres quand la nuit les effleure ? Où luis-tu ? Depuis quel aube ? (À quoi bon te demander ?)

299.

La gloire grise. Le gaz gagne. La graine germe. Le grain grille. Le gland gèle. La glu goutte. La glotte glisse. La gorge gratte. La grille grince. Le grog graisse. Le gode gire. La gaufre gave. Le Gille gerbe. Le Grinch griffe. Le gant gifle. Le gif grouille.

300.

En jupe, elle dévoile des genoux adorables. Lisseur des rotules sous la main. Bienfait de l’été qui les livre aux caresses du temps. Quand l’enfance est ravivée et qu’une pierre griffe la vitre des souvenirs, les genoux sont au centre de l’espace tendre.

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Aléos 4-96
Goessens Didier
36 x 36 cm
Mixte

La série Aléos est visible sur la page Facebook de l’artiste

DIDIER GOESSENS

Né en 1962 à Charleroi en Belgique, Didier Goessens est dessinateur, aquarelliste, peintre et graveur. Cet artiste pluridisciplinaire baigne dans le monde de l’Art depuis sa plus tendre enfance. Il fréquenta les Académies des Beaux-Arts, selon son expression, « avant les bacs-à-sable et les cours de récréation ». Puis il suivit des cours de BD à l’âge de 14 ans, et vers 17 ans des cours de croquis avec son père. Il obtient ensuite un diplôme d’enseignant à l’école Normale. Enfin, à l’Institut Saint-Luc de Liège, il apprend le métier d’illustrateur à la fin des années 80, se nourrissant entre autres des échanges avec ses camarades. Il travaille alors pour la publicité, fait des décors pour des défilés ou des spectacles, et est très souvent sollicité pour ses illustrations de mode (Marie-Claire, Flair, Feeling, exposition universelle Séville 1992…) Ce métier, il le pratique encore aujourd’hui, en parallèle de ses travaux de plasticien. Il vit à présent en France depuis plus de 20 ans. […]

La suite de la présentation et une interview de Didier GOESSENS sur le blog de KAZOART

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PROSES SOUFFLÉES (261-280) d’ÉRIC ALLARD / COLLAGES de THIERRY TILLIER

Chambre, Thierry Tillier, 2023

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261.

L’art abreuve. L’abeille aiguille. L’âme alarme. L’air ajoure. L’ablette argente. L’arbre affruite. L’amour aveugle. L’argile absorbe. L’ange ascensionne. L’aile allège. L’alcool absout. L’arc abaisse. L’anneau accorde. L’acide attaque. L’anis aromatise. L’anus amuse.

262.

L’ogre regarde les sirènes boire la mer. Restera-t-il une gorgée?, se demande-t-il. En attendant, il s’empiffre de gâteaux de sable. Restera-t-il une bouchée?, s’interrogent les sirènes. Et le vent qui balaie les miettes laisse la plage vide pour les mouettes…

263.

Marre de la marguerite et du magnolia ! Assez de l’acanthe et de l’azalée! La barbe du bégonia et de la belladone ! Suffit, la valériane et le vélar ! Terminé, le ficus et la fumeterre ! Stop au trèfle et à la tubéreuse ! Suffit, le sainfoin et la sauge ! JE VOUS ENVOIE SUR LES ROSES.

264.

Tard dans la nuit, je remorque mes songes. Tard dans la nuit, tu éteins mon désir. Tard dans la nuit, je m’éclaircis la voix. Tard dans la nuit, tu me donnes le silence. Tard dans la nuit, on rebat les astres. Tard dans la nuit, on se souvient du jour tombant dans l’oubli.

265.

Le beau baise. La barbe bâille. Le bain bouche. La banque bande. Le bar branle. Le bagne bride. Le bec bruit. Le bien bêle. Le blé blague. La bombe boude. La branche bouge. Le bois brûle. Le bout bute. Le beurre bave. Le but berne. Le bruit blesse. La bouche bêche.

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Smoking, Thierry Tillier, 2022

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266.

Au champ dormeur, j’ai enterré mes rêves. Songes sages ensauvagés envoyés au casse-pipe de la nuit. Des sabordés, sacrifiés, salopés, un seul à l’aube sortira clinquant du tombeau pour faire tâter ses plaies sonnantes et sauver les fantômes du jour d’une sourde somnolence.

267.

Nos rêves croisent le chemin d’une Eve. Nos arbres perdent leur oeil en sept ans. Nos âmes se réveillent dans un corps vide. Nos nuages jouent avec l’image de la pluie. Un orage pour nous seuls et nous dévalons la pente du ciel jusqu’au bas d’une addition d’éclairs.

268.

J’ai passé une vie à entretenir des allées de lilas, des parterres de pétunias, des jardins de jonquilles, des terrasses de tulipes… Aujourd’hui, avec un essaim d’abeilles autour de moi, je recueille les fruits de mon travail sur les lèvres de la ville aux mille fleurs.

269.

Je trace le cercle de la solitude autour de tes yeux. En suivant la ligne de ton nez, je tombe sur tes lèvres. Face à la foule de tes soupirants, je fais une crise d’agoraphobie. Tu me ramasses à la petite cuiller pour m’avaler. Dans ta gorge, je meurs de plaisir.

270.

Le corps clamse. La carte compte. La cane crane. La cave cuve. Le cerf croche. La chair craint. Le chat cherche. Le chant cloche. Le chien crève. Le champ cible. Le chlore clive. Le christ crèche. La cire colle. La clef casse. Le clou creuse. Le chou cuit.

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luv, Thierry Tillier, 2022

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271.

Au volant de la poésie Elide est nue. Les mots s’arrêtent pour la voir fendre les métaphores de son insoutenable beauté. Quand elle s’arrête, suite à d’une panne de texte, je suis le premier sur place pour lui venir en aide et lui proposer d’embarquer dans mon roman cocaïné.

272.

Figure-toi que je te dévisage derrière les portes de la nuit, à travers la serrure du rêve. Figure-toi que je compte les rides qui me séparent de ta jeunesse. Figure-toi que je m’inspire de tes formes pour composer le plus voluptueux poème que la terre ait jamais porté.

273.

De la lune de laiton, on fait tout un foin. C’est vite oublier le feu de forêt de la galaxie. L’encre depuis a coulé sous les songes. Sans boussole, j’ai atteint l’autre rive de la nuit. Sur les bords de l’aube la lumière flambait. D’un métal oublié j’ai fait l’or du temps.

274.

La cage cède. Le coq caille. Le cou coule. La cour choque. Le crabe casque. La craie crisse. La croix crispe. Le cri cloue. La crêpe crame. Le cuir chauffe. La carpe calme. Le cirque crise. La crème croque. Le cric craque. La couille coince. Le cul chie. Le con court. Le coq chante.

275.

À quoi sert de se parer d’une lune ou l’autre si la nuit nous dénude ? De se planter des étoiles dans les yeux avant la fauche des regards ? De se priver de coeur dans les grands sentiments ? D’autoriser le ciel dans les abysses? De jeter les dés dans les champs du hasard ?

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/+, Thierry Tillier, 2022

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276.

Il était d’une douceur inégalée, elle était d’une férocité remarquable. Il s’allongeait nu dans la neige, elle ne quittait jamais son armure. Ses pensées flottaient dans les airs, ses colères étaient tapageuses. Quand de son glaive elle l’occit, il émit à peine un soupir.

277.

Le daim durcit. La dent dure. Le dard dépasse. Le dé double. La douche décrasse. Le diable danse. Le dieu dupe. Le doigt débouche. La dague divise. Le don distingue. Le drap défroisse. Le duc dort. Le drone drope. Le disque date. Le dingue divague. Le doute dissuade.

278.

À mes parents, je cède mon enfance. À mes proches, le voisinage. À mes poches, ma monnaie. À mes enfants, tous mes espoirs. À la terre, mes restes. À l’eau, mes désirs de noyade. Aux flammes, mon feu intérieur. À l’air, mon dernier souffle. À la mort, le secret de la vie.

279.

Sur la feuille blanche de la branche amarante d’un pommier bleu, je suis la veine rouge d’une mine de rien. Tu m’échanges contre un crayon à sourcils. Dans tes yeux vides comme l’absence, je plonge des tubes de couleurs pour humer l’essence rare d’un de tes regards.

280.

Le secret sèche. Le silence scintille. Le soleil sidère. Le sang sombre. La soif souffre. La soie sauve. Le soir sonne. Le souffle suit. La suie songe. Le sable somnole. La seringue saigne. Le sel soude. La scie siffle. Le sucre sert. Le sein sort. Le savon salive.

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love@, Thierry Tillier, 2023

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THIERRY TILLIER

Né à Charleroi en 1957. Participe dès 1979 aux activités du groupe Llys Dana, reliant par revues ou mail-art l’Allemagne, la Belgique et la France. Correspondant dès 1985 pour “Canal Magazine” (Paris) et “Intervention” (Québec) il co-fonde en 1986 le réseau 666 à Paris aux activités duquel il participera jusqu’à sa dissolution en 1989. Pratiquant le collage de textes et d’objets au format de feuilles de papier parfois reportés sur toiles, Thierry Tillier passe de la notion de revue à celle de tableau en usant des mêmes techniques et matériaux. [Centre de la Gravure]

Le site de Thierry TILLIER

Thierry TILLIER sur Instagram

Thierry Tillier sur Facebook

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PROSES SOUFFLÉES (241-260) d’ÉRIC ALLARD / OEUVRES de FERDINAND PIRE

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241.

À la base, j’étais triangle. On ne m’a pas permis d’atteindre les sommets. Je suis resté dans un coin jusqu’à ce qu’une fenêtre s’ouvre sur une perspective de prismes droits. Depuis, dans une boîte en verre, j’enseigne en ligne la trigonométrie à des points d’interrogation.

242.

Je trempe ma trompe dans ta traîne. Le temps me torture. Le train terrorise les rails. Tout tremble dans ma tête. Je traite avec les fermiers, ces fumiers, pour dormir dans ton étable et avaler ton lait. Tes pis me plaisent tant, et ton poil et ton poitrail. Tu es ma vache préférée !

243.

Dans une autre nuit, je n’aurais pas vu le jour. Insensible à la couleur, je me serais fait invisible. Insensible à la chaleur, je me serais fait flamme pour brûler ta langue. Insensible au bruit et à la fureur, je me serais fait silence pour respirer le parfum de l’immortelle.

244.

Qui a inventé l’amitié que je lui arrache le cœur, que je lui fasse rendre gorge ? Quel labeur de repousser les marques d’affection, pour maintenir son quant-à-soi, le principe sacré de l’isolement ! Cracher sur l’aspirant camarade vous préserve d’un avilissant attachement.

245.

Des fées, des fées !, clament les conteurs. Des faits, des faits !, réclament les journalistes. Des fêtes !, revendiquent les confinés. Des fleurs !, implorent les jardiniers. Des flammes !, supplient les incendiaires. Et puis quoi, encore !, gueule le magasinier.

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246.

La figue se fend par où le fruit s’infecte. La pomme me glisse des mains et s’affaisse parmi les épluchures. Du jus foule le sol. J’entends le cri des fraises qu’on écrase. Sur ta peau, une tache de son me renseigne sur la source du silence. Je suce un noyau de bruit.

247.

Tu piques mes pas de danse. Et je reste pantelant sur la piste. Comme un éléphant sans trompette, je verse dans la fosse d’orchestre des touches de piano en ivoire. Un DJ blanc m’abat de douze balles dans le do et je meurs la au sol, sans ré si dense, sans fa mi musical.

248.

Je sais que tu m’aimes quand tu craches dans mon verre. Je sais que tu m’éclabousses quand je te fais marcher sur l’eau. Je sais que tu me hèles quand tu me fais signe de t’aimer et que tu me fleuris quand tu m’envoies sur les roses. Sais-je autre chose de ce que tu fais sans moi ?

249.

Je mets en scène ma vie. Du saut du lit au tomber de rideau. Tous les jours la même pièce-cuisine-chambre à coucher. Un one-man-show répétitif dans un décor convenu avec un public intégré à l’action. A l’entr’acte, les spectateurs du four regardent avec moi le jité de la mi-journée.

250.

Quand ses draps le tirent vers la nuit, mets ton fantôme à l’ombre, le temps qu’il se refasse une literie ! Prends l’aube comme elle vient, retiens tes chimères, fais-toi du soleil des spectres numineux ! Enfile un linceul propre pour aller guincher au bal des vampires !

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251.

Dans ma collection d’armes et d’instruments de musique, j’apparie: un orpharion à une arbalète, un katana à un shamisen, un cornet à bouquin avec un yatagan, un Beretta 92 à un théorbe, une hallebarde à un balafon… Je joue du couteau et je tire des notes mortelles.

252.

Dans la mémoire collective, on se souvient davantage de la fable de l’éléphant et du roseau que de celle du chêne et du moineau. Mais l’allégorie qui mérite d’être retenue est celle de la pie et du souvenir volé dans une histoire depuis longtemps oubliée.

253.

Rue des Filatures, je t’ai filée. Rue de la Timidité, je t’ai abordée. Rue des Appogiatures, j’ai insisté. Rue des Baisers, tu m’as lourdé. Rue des Émasculés, tu m’as châtré. Rue du Saule, tu m’as pleuré. Rue des Rosiers, on m’a enterré. C’était une ville qui ne me valait rien.

254.

Je tombe du ciel dans ton assiette. Et tu me prépares un plat de tête. La faim s’accroche aux rideaux. Par la fenêtre, je maîtrise le paysage. M’ouvriras-tu la porte si je te dis que j’ai avalé tout ce que tu désirais ? Pour finir, je lèche les bords du vol où tu as vu.

255.

Ses dents sur son pénis dessinaient d’incisives sensations. Ses seins avivaient son sang. Puis, ses doigts, ses lèvres, sa langue édictèrent leur désir… Il avait surmonté les affres de la fellation. D’un tison, le frelon avait tiré un feu pâle, puis s’était effacé.

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256.

J’échangerais bien un regard contre une poignée de nuit si je savais sur quel quai le train de l’étoile dépose son chargement de lumière. Faut-il encore que je me lève avant l’aube et qu’aucune planète du système solaire n’écarte le transporteur du ciel de sa destination.

257.

Couché sur les mots, je contemple le ciel des livres. Ils remuent sous moi et je sens leurs vibrations. Tout ouïe pour les bruits de l’air, je goûte la texture du silence. Rien ne s’écrit plus tant que je suis là. Des vagues de fiction s’échouent sur le sable de mes cahiers.

258.

Sur le divan du géomètre, je fais le point sur mon amour d’une droite. D’une pente de trente degrés, résistera-t-elle à mon inclination ? S’allongera-t-elle ? Ne dois-je pas plutôt succomber aux avances d’un plan qui me fait du plat depuis que je suis né sous x ?

259.

Quand on se sera débarrassé de nonante-cinq pourcent de la poésie sentimentale, il restera à éliminer cinq pourcent de poésie consensuelle, me dit le nouveau directeur de la centrale de poésie correctionnelle qui compte bien apposer sur l’ensemble de la production poétique locale la toute nouvelle certification Inno2023.

260.

Nucléon et noyau d’olive. Anion et graine de lin. Quark et gruau d’avoine. Boson de Higgs et bâton de réglisse… Quand la matière alimentaire complémente la physique nucléaire, je me nourris des élémentaires molécules de savoir pour irradier la poésie des particules.

= = =

FERDINAND PIRE

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PROSES SOUFFLÉES (221-240) d’ÉRIC ALLARD – OEUVRES de PRISCILLA BECCARI

Le Salon,
375 x 200 x 250 cm, encre de Chine sur papier, écoline, 2019

221.

Démodé, le masque lunaire. Démodé, le sable de la nuit. Démodée, la robe décolletée du désir. Démodé, le vent traître qui fait tituber. Démodé, le temps passé à s’attendre. Démodé, le silence de la chambre aux miroirs. Démodée, la dureté de l’éclair dans l’oeil de l’aigle.

222.

L’obèse s’allonge sur l’éthique et c’est l’indignation. Car que devient la morale si les gros se dérobent à leur volume et pèsent sur les lois ? Je fais provision de rondeurs pour envoyer tous les diététiciens sur les roses et déclarer obligatoire le régime de l’anorexie.

223.

Quand l’ombre du jour, à la nuit venue, tombe dans l’oubli, je mets mes silhouettes à prix. Des chasseurs de primes plombent mes rêves et la banque du sang transforme l’or du temps en boue du souvenir. Il n’est plus temps de compter sur hier, il faut ravir l’instant.

224.

Quand, sur la carrosserie de ta Cadillac, observant des traces de lèche, tu m’accuses de me substituer au car wash, je te montre ma langue angélique et tu affiches la face d’une chatte à la bouche béante comme si c’était une fenêtre aux vitres de sel ouverte sur le large.

225.

Par les fenêtres, je rejette l’être, l’ouvrage de l’hiver. Par les fenêtres, j’accueille l’âtre, l’hôte du soleil. Par les fenêtres, je rejette l’ombre, le vide de la nuit. Par les fenêtres, j’accueille l’arbre, le dessein du jour. Par les fenêtres de tes yeux, je vois enfin.

226.

Faute d’amour, j’ai péché, dévalisé le donneur d’aube qui dormait sur un tas de lumières. Du matin au soir le silence baigne dans son sang. Malgré les blessures la nuit se retient aux bords des plaies. Je murmure mon désir après m’être confessé dans un cri.

227.

Œufs bruns retoqués par la mère poule. Œufs durs de la feuille brouillés avec la basse-cour piaillante. Neuf œufs à la coque et un œuf mollet zéro déchet. Dans le blanc d’un œil, je plonge un jaune d’œuf mimosa pour voir les œufs en gelée faire du plat aux œufs en neige.

228.

Le paon qui fait la roue sur la branche de l’opéra a oublié où il a caché son chant. Sur quelle feuille est écrit le nom du compositeur et dans quel sous-bois la soprano a étouffé un cri. La pie qui a volé la partition se fait prier pour ramener les musiciens à la raison.

229.

On ne change pas la nature des roses, on ouvre le livre du pré à la page des fleurs. On modifie l’heure quand le parfum est passé. On pique une tête dans la mer, du sang coule des falaises. Faut-il tuer la reine des abeilles dans son sommeil ou remonter la pente du jour ?

230.

Tu me racontes ta vie et je prends des notes. De tel épisode, je fais une musique de chambre, de tel autre, un opéra, d’un troisième, une sonate. Pour ton enterrement, j’ai composé un requiem. Sur la marche funèbre, j’enfoncerai un couteau dans ton cœur.


La solitude,
360 x 240 cm, encre de Chine, écoline sur papier verni, 2018

231.

Puisque te quitter consisterait à me mettre hors d’état de luire, je prolonge la brillance au-delà du pardonnable. La balle qui perfore la nuit pénètre le coeur d’une étoile. On ne fait que déplacer le soleil quand on bouscule les ombres d’un amour.

232.

La gomme du soir efface mes peurs diurnes. Sous les paupières des étoiles les cauchemars s’apaisent. Si ma folie se lit dans tes prunelles, c’est que tu as oublié de fermer les yeux et que, sous les regards, sourd la source des sens que tes caresses raturent.

233.

Si je te montre mes mots, et mes saints, tu me montreras ta langue, et ton dieu ? Si je te montre mon fleuve, et mon feu, tu me montreras tes os, et tes cendres ? Si je te donne mon sang, et mon ventre, tu me donneras, dis, ton coeur et un enfant ? 

234.

Que diable ! La guerre est partie avant que j’aie pris les armes. Que diable ! Il me reste à dénoncer mon nom aux résistants du rêve. Que diable ! La table a été desservie avant que le vin ne coule. Que diable ! Mon sang ne prend pas sa source au rouge de tes lèvres.

235.

Je marche sur des braises pour te rejoindre. Mais tu cours sur des flammes. Sous un ciel d’orage, la foudre te terrasse. Quand j’arrive sur les lieux, tu n’es qu’un amas de cendres fumantes. J’embrasse tes restes, j’ai la bouche en feu. Ton corps croustille sous mes dents.

236.

On ne prie pas son prochain, on le pille. On ne trie pas ses déchets, on cache ses échecs. On ne fait pas de l’art, on écrit. On ne fait pas le bien, on est mal. On ne fait pas dans ses draps, on défèque dans ses rêves. On ne nuit pas à l’amour quand on recherche la lumière.

237.

Fable libre comme le temps. Fable prise entre les lignes. Fable ouverte sur un livre inachevé. Fable servie, et ma langue te dit. Fable interdite, et nos sens uniques. Fable renversée sur un poème oublié. Fable des matières à retenir pour ne pas oublier notre histoire.

238.

La guerre comme objet d’étude. La guerre entre le coquelicot et la pivoine. Et le sang des pétales sur la blouse blanche du ciel. La guerre comme objet de recherche. Tire le vent. Et tombent au champ d’honneur les fleurs qu’on apprend à l’école du feu.

239.

Je danse avec le diable. Et c’est lui qui me fout les cornes en fourrant son pieu dans l’anus des anges pendant que je lisse leurs plumes, mouille leur langue. Dieu prend son pied en nous voyant, le fruit de son plaisir inonde le ciel. J’ai toujours préféré le vent et la pluie.

240.

Dans la vie littéraire fantomatique, je suis un spectre. Mes livres sont des rêves nourrissant le corps de la psychanalyse. Mes lecteurs sont des somnambules. Dans mes mots, c’est le goût de la nuit qu’ils recherchent. Au matin, je suinte : mon encre coule encore.


Chambre à coucher

La BELGIAN GALLERY de Bruxelles (rue de Florence, 39, Ixelles) présente l’exposition de Priscilla BECCARI  intitulée CORPS À COEUR, avec la commissaire Maëlle DELAPLANCHE. 

L’exposition se tient du 8 septembre au 2 octobre 2022.


Le site de Priscilla BECCARI: ses peintures, sculptures, vidéos, expositions…


PROSES SOUFFLÉES (201-220) d’ÉRIC ALLARD – PEINTURES de LISANDRO RAMACCIOTTI

« Ida », huile sur toile, 100 x150 cm – Lisandro Ramacciotti

201.

Quand le puits parle, il raconte l’histoire de l’eau. Celle tombée du ciel. Pas celle qui monte à la tête, frappe les tympans, s’évide en larmes, fond en neige. Pas celle qui va de la source à la mer après bien des déboires. Celle de la goutte qu’on n’entend plus.


202.

Dans une autre nuit, je bois au rêve. Des étoiles coulent dans ma gorge plaine, mes yeux épient les pétales de neige, mes dents épilent les poils de renne. Sur la piste de tes lèvres, j’observe le cours d’une rivière, que je lape. De tes griffes tu marques mon poème.


203.

Je prie les prairies, j’étale les étoiles : ma flamme grandit. Il est 5 heures. Je crois au crime, je tente le temps : mon souffle meurt. Il est 20 heures. Je palpe le paradis, mon feu renaît. Je vole le vent, mes ailes me portent. Je m’évanouis dans la voilure. C’est bientôt minuit.


204.

Quand tu me rases, je tends la joue pour ne pas saigner, je tends la vulve pour ne pas m’écarter, je rends les poils légers, je sens la lame glisser, je mens sur le plaisir éprouvé, je lance les hostilités glabres et glacées en place des amabilités forcées. Je jouis salé.


205.

Je ne souffre pas de ne pas te voir, tu vois. Ce que tu vis ne m’empêche pas de respirer, tu vois. Ce dont tu doutes ne m’empêche pas de croire en toi, tu vois. Ce que tes mains disent ne m’empêche pas de lire dans tes pensées, tu vois. Ce que tu regardes, je le vois en rêve.


206.

Quand je contemple le temple de la joie, j’implore le dieu du plaisir. S’il m’exauce, j’explose sur le seuil avec la bénédiction des cieux. Silence, crient les vestales en train d’entretenir le feu sacré : « Ici, on casse les kamikazes avant qu’ils causent un incendie ! »


207.

Les chaussons de la secrétaire me font repenser à ses pieds nus quand, directeur soumis à ses charmes, je lui suçais les orteils sous son bureau. Si elle appréciait, elle ne manifestait pas son trouble. Aujourd’hui, je ne suce plus que mon pouce, sous son regard attendri.


208.

Dans un sablier géant, une joute oppose une horloge parlante à un réveil muet. Entre le lancement du chronomètre et sa chute, c’est à celui qui débitera le plus de temps morts. En cas d’ex-aequo, on accordera la durée d’or au plus silencieux.


209.

Qui a perdu la langue ? Dans quelle image indéfinie, sous quel verbiage, derrière quel mur de silence l’a-t-on-terrée ? Rendez-nous la lampe à éclairer les mots, à distinguer les idées, à éclaircir les secrets, à séparer les reflets des objets ! Le domaine des lumières est menacé.


210.

Quand je veux briser le mur du silence, je casse des consonnes, je broie des voyelles, j’écrase des phrases, je mutile des mots. Avec les virgules survivantes, je fabrique des guillemets pour encadrer un dialogue où deux personnages se disent je t’aime. 


« Mirella », huile sur toile, 85×110 cm – Lisandro Ramacciotti

211.

Sur la scène, une seule pièce. Elle brillait de tout son or face à un public conquis. Après l’entracte, la pièce présenta son revers : le pile valait le face et les spectateurs applaudirent à tout rompre le triomphe de l’oeuvre jusqu’au tomber de rideau sur le faussaire.


212.

Elle était immensément jolie mais pour apprécier tous les aspects de sa beauté, il eût fallu posséder un engin spatial inimaginable. Sans les télescopes adéquats, elle semblait un point sans rayonnement. Elle mourut 10 000 ans avant qu’on organisât le premier voyage vers elle.


213.

Libre de hacher, il hachura. Libre d’héberger, il habita. Libre de hisser, il haubana. Libre d’honorer, il humilia. Libre d’hameçonner, il harponna. Libre de hanter, il horrifia. Libre d’hydrater, il humecta. Libre d’halluciner, il hypnotisa. Libre de héler les h, il les hua.


214.

L’amour est aveugle et je ne vois que toi. Faut-il que la voie soit rue pour que la ville s’y engouffre ? Faut-il que la nuit soit loi pour que le rêve y déroge ? Faut-il que le ciel soit clair pour que l’ombre d’un nuage le hante ? Le vent seul est fidèle à l’idée du souffle.


215.

Pour installer ses livres autour de son lit, il prit l’univers à bras-le-corps et le plia 10 exp 80 fois en 2. Même si cela lui prit du temps, il parvint à leur ménager de l’espace. C’était sans compter sur la vitesse d’expansion de sa bibliothèque de chevet.


216.

Nos ombres nous grandissent et nous soudent. Nos ombres nous survivent, l’espace d’un ensoleillement. Elles imprègnent la surface de nos songes jusqu’à la fin de la nuit. Au matin, nos ombres nous rapetissent et nous séparent. Le soleil a tourné dans le lait de l’aube.


217.

Sur la lampe mouillée, la lumière glisse. Elle tombe dans le noir du langage. Inutile de la ressaisir, la langue est morte et les mots sont tout noirs. On peut les blanchir, certes, avec des torches et des vers libres. Mais le soleil manque et le courage d’oser encore dire.


218.

Je mange à la table de tes yeux un regard tendre. Des miettes de soleil tombent dans l’escarcelle du sensible. Il faut trente éclats de lumière pour faire une ligne de clarté et je suis à l’autre bout du jour. J’allume la lampe pour voir l’ombre de ma faim sur ta peau.


219.

Quand j’ai élevé mon soleil et mis ton masque à l’heure de midi, je ferme la porte de l’aulne aux merles et aux scolytes. Je cale le temps, je rembourre mes ombres. Je lance mon repas avec l’adresse d’un lanceur d’astres. Je peux me reposer sur mes azalées.


220.

Au train où va l’espace, j’aurai dépassé les cercles du temps quand l’heure viendra de te peindre. Je soufflerai les dernières bougies du ciel, j’allumerai le plafonnier, je verserai sur la lampe de chevet toutes les couleurs du voyage. Je dormirai dans ta lumière.


« Brunella », huile sur toile, 130×80 cm – Lisandro Ramacciotti

Retrouvez les oeuvres de Lisandro RAMACCIOTTI, notamment, sur Facebook et Instagram !


PROSES SOUFFLÉES (181-200) / ÉRIC ALLARD – PEINTURES de ROSE KONDRATIV


181.

Le dessous des roses est tapissé de piquants. Celui des choses repose sur les mots. Le dessous du vent supporte les nuages. Celui de l’oeil donne assise au regard. Celui de la caresse à venir se fond dans les lignes de la main. Sous ses dessous la chiromancienne est nue.


182.

Un sommeil sans rêves est comme une rivière sans rives. Tu coules jusqu’au matin sans pouvoir écluser les affres du jour. Dans l’impossibilité de contrer le courant tu sombres sous ton poids d’être. À l’aube, la lumière te pèse, des étoiles mortes jonchent le sol.


183.

Je plains la nuit qui vient entre tes bras et la neige qui tient entre tes jambes car ils devront se battre pour gagner le pic de ton âme. Je plains le soleil qui se couche et la mer qui se lève car ils devront composer pour préparer une aube à la hauteur de tes rêves.


184.

J’appelle la poésie à se couvrir d’écailles. J’appelle le sang de l’amour à fuir les veines du couple. J’appelle les braises du bruit à recharger le feu du silence. J’appelle à l’enlèvement des oiseaux de leur lieu d’envol. J’appelle toute vie à finir par recommencer.


185.

Je protège mes lèvres des morsures d’un nouveau soleil. Sur le chemin de ronde, la nuit remue les pierres du souvenir. Douceur des lumières explorant tes ombres. Effroi d’un passé délivré de ta bouche J’allume la lune, le chat de sable s’allonge sur la dune.


186.

La fleur que je protège, le temps la coupe. Le sang que je verse, la lumière la dore. La branche que je casse, le vent l’emporte. La rivière que je longe, les poissons la peuplent. La langue que j’apprends, les étoiles la parlent entre elles.


187.

Reste que la lune retient la mer au bord du sable. Reste que le vent au verbe se mêle pour balayer le dire. Reste que l’ombre faite au poème nuit à mon sommeil. Reste que la division multiplie les pertes de sens.


188.

Je t’accueille sur mes terres, tu m’abandonnes au bord de l’eau. Je te confie les clés, tu me laisses à l’ombre. Je te fais nuit, tu m’offres la lune. Je t’appelle, tu m’aventures. Je t’hésite, tu me doutes. Je te sème, tu me plantes. Tu me retournes sur toi-même.


189.

La porte n’a pas d’âge. La source pardonne à l’infini. Le nuage pleut du temps. La belle saison se terminera quand j’aurai couvert le toit de feuilles pour écrire ce qui m’abrite de l’hiver. Les oiseaux s’envoleront par la serrure.


190.

L’hirondelle ne fait pas le faisan. La perdrix tonne dans la buse. La pie parle au pélican. L’alouette se mire dans le paon. Le pic fait bégayer la perruche. Le harfang lance des cris d’orfraie. La linotte fait la tête à l’ara. Le petit oiseau va pourrir.


191.

Au loin l’idée du soir me faisait espérer la nuit. Dans ta chambre, la couleur du papier peint ressemblait au vin. Je buvais les murs, j’aspirais tes rêves. Sous les draps je touchais ta vie. L’aurore venue, j’ai réalisé que j’étais ton assassin. Vite, j’ai fermé les lumières.


192.

Sous la gueule d’un lion, j’ai posé ma langue. La poésie ne doit pas mourir. Sur le ventre d’une femme, j’ai posé mon désir. La poésie ne doit pas mourir. Dans l’hiver d’un feuillage, j’ai posé mon souffle. Près du soleil, j’ai posé mon ombre avant que la poésie ne meure.


193.

Je te cacherai du jour pour que la nuit te découvre. Je me cernerai de ténèbres pour que tu me voies. Je peux attendre. Je t’éloignerai du large pour que le sable t’appelle. Je me couvrirai de cendres pour que tu ravives ma flamme. Tous les feux peuvent attendre.


194.

L’histoire était en route pour le roman quand elle rencontra un vers qui poussait sur un tas de nouvelles. Un texte naquit de la rencontre, auquel on donna le nom pompeux d’épopée. Comme on n’y trouvait pas de héros, on en conclut que ce n’était là qu’essai poétique.


195.

L’arbre à l’oeil qui vrille sonde le fond des forêts à la recherche d’un regard creux. Le saule à la sauge se mêle, le thym au thuya s’accorde, l’anis à l’aucuba se joint, la cardamone au camélia s’offre, le lilas à la liane s’enroule pour des échanges de vue feuillus, suaves.


196.

Dans la nuit, je perds mes orages, dit le ciel. Dans les vitres, je perds mon tain, dit le miroir. Dans la clarté, je perds mon trouble, dit la chandelle. Dans le silence de la forêt, je perds ma voix, dit la faune. Dans le désert, je perds mon sang froid, dis-je au serpent.


197.

Dans l’espace de l’enfance, j’ai retrouvé l’étoile de ma naissance. Calée entre la Chevelure de Bérénice et l’Hydre mâle, elle peinait à trouver sa voie. Entre mer et ciel, mon existence a dérivé au gré des féeries diverses avant d’accrocher sa lampe à un crochet de lune.


198.

Mon serpent va à contresens de ses anneaux, il zigzague dans les veines, fait des méandres dans le cuir, tourne dans le sens des aiguilles de pin, sinue dans les simulacres du coeur, louvoie dans les circonvolutions de l’intestin, me sort par tous les trous en tortillant.


199.

À chaque doigt une branche lui pousse ; à chaque phalange, des feuilles. Cent oiseaux, bientôt mille, nichent dans sa ramure. Son corps est devenu une immense volière. Avec mon fusil, j’ajoute du rouge aux verts, j’étale les plumes multicolores sur ma chair trop blanche.


200.

Sur un ciel de traîne embrasé, je dépose un tablier de nuages, je couvre la flamme. J’arrête le sang s’écoulant de la gorge du passereau, je gonfle les plumes pour sortir à tire-d’aile de l’encrier rouge. Je cueille la fleur du soleil avant l’extinction des feux.


Les oeuvres reproduites sont à la vente sur le site de Mobil’art

Découvrez d’autres oeuvres de ROSE KONDRATIV sur son site !


PROSES SOUFFLÉES (161-180) / Éric ALLARD – Peintures de Concetta MASCIULLO

161.

Retire-toi derrière la ligne de feu et tire à vue sur les anges alignés ! Ils tomberont comme des mouches avant l’enterrement du ciel. À la fabrique de l’eau, tu trouveras refuge entre un fleuve en construction et une source vouée à servi d’abri à la lumière.


162

C’est le long des paresses escarpées qu’on trouve de l’insurmontable. C’est le long des fenêtres ouvertes sur le vide qu’on trouve des traces de vertige. C’est le long des solitudes encanaillées qu’on voit le désespoir fleurir. C’est au fil du sens que la raison s’inspire.


163.

D’une mémoire jetée aux oubliettes, ne retenir que le temps de chute. Présent éclaté, passé en miettes. Parmi les débris du temps, des bribes d’histoire imposent un saisissant souvenir. Que je me presse de bazarder.


164.

Tu pars et je m’égare dans nos souvenirs. Tu frappes mes verres et je m’éclate. Il fait bon recoller les morceaux… Reformer les baguettes brisées au fond des caisses claires…  Rejoindre le point focal du miroir ou bien arrêter la course aux reflets ?


165.

Le temps est cause de troubles de la durée. Il faut l’empêcher de passer. Le sang est cause d’envie. Il faut l’empêcher de couler. Le vent est cause de rafales. Il faut l’empêcher de souffler. Le sens est cause de changements de direction. Il faut l’empêcher de signifier.


166.

Plus qu’une pluie, un nuage. Moins qu’un temps, un soupir. Plus qu’un plan, un projet. Moins qu’une flamme, un éclat. Plus qu’un prêche, une prière. Moins qu’un signe, un silence. Plus qu’une prose, un poème. Moins qu’une phrase, un vers.


167.

Je n’ai pas appris le vent, le souffle m’a manqué. Je n’ai pas donné mon sang, la terre me l’a reproché. Je n’ai pas pris le temps de sauvegarder le lieu de ma naissance, j’ai suivi le cours de mon existence sans penser jamais à vérifier mes sources.


168.

Tu es ma musicienne. Toutes les cordes du silence s’accordent au singulier. Je frappe des mains le linge de tes bras, j’essore ma solitude. Sur le fil du plongeoir, j’aiguise mes nages. J’ancre mon souffle au clavier de ta gorge. Tu es ma musicienne, mon verbe est à ta portée.


169.

Pourquoi tant de grands soirs pour une seule belle étoile ? Les éclairs se multiplient et mon métier de pointeur d’orages s’éteint. La pluie contraint la lune à se voiler, le vent à se rabattre. Celui qui trouvera la piste du soleil avant l’aube aura la nuit sauve.


170.

Ce qu’on voit ne doit pas empêcher les pleurs. Ce que les pleurs disent ne fait pas un poème. Ce que le poème clame, il faut le taire. Ce que les silences composent sera joué. Ce qui coule sur mes joues n’a pas de son. Quel son font mes larmes ne regarde personne.


171.

À l’herbe nulle fleur n’est tenue. Sinon la marguerite et le tournesol. Quand le soleil se lève, ta peau s’accorde à la rosée. Dans la paille qui est l’avenir du pré j’entretiens la flamme du désir. Un seul tison sur tes lèvres et je m’allume.


172.

Las des virgules, j’ai jeté mes grammaires à la mer. Faute d’avoir pesé mes mots, j’ai sauté sur une mine de sens. En rassemblant mes voyelles, j’ai buté sur un tas de consonnes. Aucune lettre aimée dans la soute de cette phrase bateau me ramenant au port du texte.


173.

J’ai dérangé l’ordre des ronces dans le parterre de roses. L’avenir de l’humanité se jouait là sur le do de la planète avec des si. Le sol se déroba sous les pierres précieuses de mon jardin pendant que je livrais un diamant éternel à la bave d’un crapaud.


174.

Avec l’assurance de la mélancolie, j’ai accepté d’avancer… Elle ouvrait les poèmes avec un canif et l’horizon avec la bouche. Elle ne m’a pas vu venir et je ne l’ai pas vue partir. En me retournant, je la vois me faire signe en agitant mon coeur au bout d’une corde.


175.

Si le froid m’assomme et ta langue m’avive, je vends la mèche de tes lèvres à un marchand d’explosifs. Pour dynamiter l’aurore, j’use de soleils plus ardents que tes baisers. Sur le métal du soir, je frappe la monnaie de l’étoile pour gagner la chaleur d’un de tes regards.


176.

L’or de ta peau glisse entre mes caresses. La lame de tes yeux aiguise mes regards. La flamme de ton coeur attise mon amour. Tu passes entre les mailles du soir telle une lumière vouée à l’Etoile du Nord. La nuit me couvre de sable, je ressemble à un désert.


177.

Les bois sont de retour sous l’oeil aiguisé de la hache. Pas de veine pour le bûcheron qui pensait couper la rivière en tanches utiles. L’été, l’étang remue de drôles d’oiseaux et des crapauds. Des tas de tôles et des rats morts. Le cygne a rendu l’âme depuis toujours.


178.

Le poète qui s’appuie sur le vent fait le bonheur des plumes. Le poète qui s’appuie sur la mer fait des vagues à l’âme. Le poète qui s’appuie sur le feu enflamme les vers à bois. Le poète qui s’appuie sur le désir a ton plaisir sur le bout de la langue.


179.

Fidèle à la mèche rebelle, le feu de la révolte gronde, la poudre parle et je ferme la lumière de mon bureau avant d’aller dormir. Pendant qu’on allume un bûcher pour une reine au crane rasé, le tonnerre tombe sur l’arbre de la vengeance. Je dors depuis longtemps.


180.

Tous les matins, sous une pierre, je cache la nuit. Avec mes bras et mes jambes je travaille à la consolidation du jour. Je peine pour la bonne marche du cosmos. Quand le soir arrive, mes forces s’épuisent, ma mémoire me lâche : je ne sais plus où j’ai perdu mon temps.  



Concetta MASCIULLO exposera à l’ESPACE ART GALLERY (rue de Laeken, 83 à Bruxelles) du 3 au 26 juin 2022 des peintures à l’huile sous le titre Couleurs de l’âme

Vernissage, le 2 juin, de 18 h 30 à 21 h 30.

Le site de Concetta MASCIULLO


PROSES SOUFFLÉES (141-160) / Éric ALLARD – Peintures de Nadine GENESSE

141.

Ne jette pas tes décorations aux orties avant d’avoir piqué quelque coquelicot ! Orne tes lèvres de pétales pour couvrir mes paroles ! Frappe le ciel aux nuages, rappelle la pluie à l’ordre du soleil ! Arrache tes songes ! Ne lis rien surtout de ce que j’ai à t’écrire!


142.

Aux engrais préfère les graines ! Aux tempêtes de sable préfère les temples dédiés à l’azur ! À l’insolence des vagues préfère l’écume du soir! Aux vents du désir préfère le ventre de la phalène ! À la vérité de l’hiver, préfère la saison des mensonges et tous les clairs obscurs !


143.

Je monte sur l’arbre un toit de murmures. Du silence j’arrache quelques feuilles. S’il tombe un couvreur, je le couvrirai d’ardoises. À mots couverts, sur le tableau noir, je décrierai le ciel. À l’échelle de l’été, le vert dans les nervures compte pour des fleurs.


144.

Je lis dans les incendies des mots de cendre. L’avenir de la soif est sauf si l’eau vive arrive à bon port. Dans la soute à charbon du Navire night, ça sent l’étoile morte. Si ma flamme s’attache au papier, c’est qu’il reste du bois à brûler dans les livres de feu.


145.

Je retourne les miroirs pour ne pas me voir. Dans le matin pâle des fantômes se retournent sur mon effigie. On enterre la lumière dans un cimetière d’étoiles. Je redoute le soleil comme la peste et l’ombre de mon passé souffreteux. Je bois à tes rides la rosée du souvenir.


146.

J’opère sur une aile de l’aigle un salto arrière. Le ciel ne perd pas une miette du spectacle. Par erreur, je me retrouve au sol après une chute de mille pieds. La terre m’accueille en son sein avec les meilleurs égards : la terre ne peut pas souffrir le ciel.


147.

Il n’y a pas de fin qui tienne sans retour aux sources. Sans soif de brume, le savoir verse dans la sécheresse. Inonder l’âme de félicité ne suffit pas pour réhydrater les chairs. Une seule fiction peut réenchanter le monde si elle puise dans l’histoire de l’eau sa matière.


148.

Depuis l’enfance, je voulais une auréole. Tous les saints me l’avaient promis. Mais durant ma vie, je n’ai pas été à la hauteur. J’ai envié, forniqué, trompé, tué sans compter. Sur mon lit de mort, un ange est passé sans me voir. Mes démons avaient allumé un feu de joie.


149.

J’ai agrandi le monde, arrêté des catastrophes, rétabli le climat, stoppé l’avancée du capitalisme, donné vie à trois rêves et demi, guéri des syphilitiques, inventé zéro infini, fait l’aller-retour jusqu’au soleil, roulé cinq km à vélo. Mais je n’ai pas réussi à t’aimer.


150.

Au bout du chemin, j’ai vu l’asile d’aliénés. Ça tombait bien, j’avais perdu la raison. Là, on m’a donné des pierres pour retrouver ma route alors que je voulais de quoi reconstruire ma raison. J’ai jeté les pierres à la tête du psychiatre. Mais il l’avait perdue en chemin.



151.

Quand les élastiques furent menacées de disparition, et les liaisons, de coupure, les hommes se mobilisèrent. Ils se mirent enfin à l’oeuvre pour retendre les liens et, aujourd’hui, tout à nouveau est sous tension, tout retient l’attention des êtres et des choses à la Terre.


152.

Je hante les lieux de ton enfance: la maison où tu as grandi, le parc où tu as joué, la rue où à tu as marché… À t’imaginer, je te sais présente au-delà de mon souvenir dans un lieu où tu vieillis, où tu danses, où tu ris, où tu te chagrines, où tu m’attends peut-être…


153.

Les mains étaient soignées, particulièrement les ongles des doigts. Pour caresser, griffer, saisir, arracher, masturber mais aussi pour être léchées, baignées, aspergées d’huiles ou d’onguents. Elles servaient peu à faire signe sinon vers la beauté ou le rêve.


154.

Elle avait un homme sous chaque arbre de son verger qu’elle couvrait de fruits et de caresses. Elle avait un chien près de chaque réverbère qu’elle entourait de lumières et de sagesse. Elle m’avait moi, attaché à un coin de son passé, qu’elle couvrait de crachats et de baisers.


155.

De chaque ours, tu sais les griffures. De chaque chien, la bave. De chaque flamme, la lumière. De chaque nuit, la profondeur. De chaque chanson, les paroles. De chaque fleur, le parfum. De tout coeur, les tourments. Mais il te reste tout à apprendre du névé et de la foudre.


156.

J’aurais voulu que tu sois là, dans les formes. Ici, la tête en bas du trapèze volant, là, au sommet du triangle rectangle. Ici, les jambes enserrées dans un cercle parfait, là, à califourchon sur un quadrilatère. J’aurais voulu que tu saches mon amour de la géométrie.


157.

La ville est un rêve où les maisons sont des abris de nuit. Par les fenêtres on voit la vie de l’inconscient, les images qui prennent l’ascenseur, les mots se prenant les portes. Seul le maire possède les clés. Parfois il ouvre les vannes de l’imaginaire pour inonder les rues.


158.

Bouche ouverte sur le silence. Bouche ouverte au-dessus du vide. Bouche ouverte sur la mort, le temps, la joie. Je plie ton sourire. Bouche sans langue pour crier. Bouche bâillonnée. Bouche pleine de figues. Je pique la courbe de tes lèvres avec la tige d’une rouge rose.


159.

Je n’ai pas changé mon nom pour passer dans le cercle de feu. Si les flammes ont léché le sol, aucune n’a brûlé mon ombre. Mais la route des cendres est encore loin avant l’extinction du jour. Même si la nuit va morfler, je tiendrai tête à mes rêves.


160.

Autour de l’invisible, je broie du noir. Je cueille du rouge à lèvres sur une fleur de pavot. Je mastique du vent, je crache le feu. Dans le blanc de l’oeil d’un cyclone, je bois des images à la paille. Je demande le chemin de la mer à l’aveugle qui pêche à la baleine.


Les oeuvres de NADINE GENESSE sur ARTMAJEUR.COM

Nadine GENESSE expose CHEZ GUDULE, à BRUXELLES, jusqu’au 31 mai


PROSES SOUFFLÉES (121-140) / Éric ALLARD – Œuvres de Suzy COHEN

Happiness in august / Suzy COHEN

121.

Poissons, paupières et papillons roses. Sur quelles ailes voler ? Avec quelles nageoires nager ? Où lever les yeux pour voir clair entre ciel et mer ? Où poser la langue pour retrouver le goût des orchidées et la saveur des pieuvres ?


122.

Et pour sombrer je descends sous le niveau de la nuit. Quelques ambulances s’éteignent sur ma peau. Une branche d’hortensias roule dans le fossé. Cependant qu’un olivier se fracasse sur un coin de mon passé, je vois le souvenir jaillir en étincelles de l’écorce blessée.


123.

Je ne t’ai pas dérangé quand tu as fait le mort. Le cimetière était silencieux, je cherchais querelle au temps. Le vent a balayé sur ta tombe les derniers pleurs. Avec le bois d’un souvenir, j’ai enflammé le printemps dormant sous la cendre. Tu m’as ouvert les yeux.


124.

Avec des papilles à la place des pupilles, il appréciait la saveur des regards. Des regards salés, sucrés, acide, amers. Avec des pupilles à la place des papilles, il voyait les couleurs des aliments quand la lumière entrait par la bouche ouverte. Avant qu’ils soient broyés par les dents, ils délivraient leurs plus violentes teintes. 


125.

La nuit ne s’achève pas à l’aube. Elle perdure dans le creux des cuisses, les prunelles noires, le fond du ciel, la terre fauve, les flammes avortées. Au soir, ses éclats se rassemblent. Ils impriment leur souffle au coeur du rêve à naître.

126.

La lumière à la plage arrache les étoiles de mer à leur devenir obscène. Les lèvres sèches que l’air marin sale s’éclairent et il n’est pas bon ressasser la flore de l’estran entre deux ressacs. Si l’éclat du coquillage bouche l’horizon, j’étreins toutes les lampes du ciel.


127.

Je puise au dedans du blé le chiffre de l’absence. Le soleil ploie sous le poids de la faim. Et le nombre repu se réjouit de ma silhouette usée. Faut-il boire à la source du vent pour faire tourner les ailes de la soif ? 


128.

Entre les pinces coupantes du temps, j’ai tenu mon corps. Sur la rosée le sang se confond et parmi les lambeaux de nuit le coeur continue de battre. Avec mes neurones encore valides, j’énumère chaque fragment de peau vierge de toute coupure et tout souvenir sauvé de l’oubli.


129.

Je tombe de sommeil sur un rêve qui dépasse. Tous les souvenirs affleurent à la surface du jour. Quand le vent s’infiltre dans un coquillage, on entend le ciel. L’oreille décortique les bruits de la nuit. La pulpe, c’est la mer.


130.

Toi qui mâches tes maux, renonce à avaler ton reflet ! Fractionne tes ennuis, ferme-toi la porte au nez et passe tes envies par la fenêtre. Avant d’abaisser la barrière sur le garde, frappe trois cous à la gorge! Pense que toute mélancolie s’oppose au culte de soi !



131.

C’est l’heure où le lierre longe le mur. C’est l’heure où le liège léger comme l’air roule sur le fleuve. C’est l’heure où l’alliance du grave et de la grâce me soulève au-dessus des lois. C’est l’heure où je m’allonge et où tu passes le gué du temps pour remonter ma montre.


132.

Après avoir dépassé les affres de la défiance, l’incertitude tombe le masque et se présente sous un jour neuf. Trop assurée de gagner l’épreuve, on la taxe d’arrogance et elle est pénalisée. Sur la ligne d’arrivée, elle fait profil bas. On lui accorde le bénéfice du doute.


133.

Comme le feu fend la bûche, tu fonds ta langue dans ma  bouche et les flammes dérobent notre baiser à la vue des arbres. Faites flèche de tout bois, Cupidons de la forêt, avant que les étoiles enflamment la nuit et teignent nos rêves faits de feuilles d’orties et de sarments !


134.

Quand ta peau s’absente de ma bouche je lève une armée de baisers pour battre en brèche l’éloignement. Le ciel s’effondre ; des étoiles tombent : je courbe l’échine. La rose pique autant qu’elle console, la couleur m’afflige de ses plus beaux baumes.


135.

L’oiseau qui niche dans tes yeux n’a pas d’ailes pour voir. À l’horizon des reflets le miroir s’allonge. Mes dents mordent un coin de regard. Tes paupières pressent un jus qui s’écoule jusqu’au jour. Des images se lèvent sans savoir qu’on dort ensemble.


136.

Le sexe frotte les chairs sans altérer le coeur. Seules les lèvres ont le pouvoir d’alléger le ciel. Les tremblements qu’on perçoit à la surface du ru sont dus à la source du plaisir. La mer allonge la plage quand la marée se retire. L’eau me sale, le sable me saoule.


137.

J’ai trouvé la voie qui va du nom au verbe, du signe à l’action en passant par le geste. J’ai trouvé le vin qui va du verre au cerveau, le chaînon manquant entre l’ivresse et la raison. J’ai trouvé les vents qui relient le ciel à la mer au coeur du tourbillon.


138.

De ta bouche sophistiquée, je veux tirer des baisers ordinaires. À tes seins formidables, je veux servir des caresses banales. À tes allures princières, je veux imprimer des manières fourbes. Après ces ineffables humiliations, je veux subir un châtiment abominable


139.

Comment je fais pour changer les roses (en bleuets) ? Comment je fais pour retrouver mon amour (dans les débris du quotidien) ? Comment je fais pour actionner la sonnette d’alarme du conte (quand le mal est fée) ? Comment je fais pour briser le miroir (sans casser mon reflet) ?


140.

Tu as croqué les ailes du papillon posé sur tes lèvres. J’aurais dû t’édenter avant. Tu as avalé la couronne de l’espace et les fleurs du temps, et le ciel et la mer, et le sel du sable fondu dans le sang de mes larmes. Je n’aurais pas dû t’aimer autant.


Les oeuvres sont de Suzy COHEN

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