PROSES SOUFFLÉES (221-240) d’ÉRIC ALLARD – OEUVRES de PRISCILLA BECCARI

Le Salon,
375 x 200 x 250 cm, encre de Chine sur papier, écoline, 2019

221.

Démodé, le masque lunaire. Démodé, le sable de la nuit. Démodée, la robe décolletée du désir. Démodé, le vent traître qui fait tituber. Démodé, le temps passé à s’attendre. Démodé, le silence de la chambre aux miroirs. Démodée, la dureté de l’éclair dans l’oeil de l’aigle.

222.

L’obèse s’allonge sur l’éthique et c’est l’indignation. Car que devient la morale si les gros se dérobent à leur volume et pèsent sur les lois ? Je fais provision de rondeurs pour envoyer tous les diététiciens sur les roses et déclarer obligatoire le régime de l’anorexie.

223.

Quand l’ombre du jour, à la nuit venue, tombe dans l’oubli, je mets mes silhouettes à prix. Des chasseurs de primes plombent mes rêves et la banque du sang transforme l’or du temps en boue du souvenir. Il n’est plus temps de compter sur hier, il faut ravir l’instant.

224.

Quand, sur la carrosserie de ta Cadillac, observant des traces de lèche, tu m’accuses de me substituer au car wash, je te montre ma langue angélique et tu affiches la face d’une chatte à la bouche béante comme si c’était une fenêtre aux vitres de sel ouverte sur le large.

225.

Par les fenêtres, je rejette l’être, l’ouvrage de l’hiver. Par les fenêtres, j’accueille l’âtre, l’hôte du soleil. Par les fenêtres, je rejette l’ombre, le vide de la nuit. Par les fenêtres, j’accueille l’arbre, le dessein du jour. Par les fenêtres de tes yeux, je vois enfin.

226.

Faute d’amour, j’ai péché, dévalisé le donneur d’aube qui dormait sur un tas de lumières. Du matin au soir le silence baigne dans son sang. Malgré les blessures la nuit se retient aux bords des plaies. Je murmure mon désir après m’être confessé dans un cri.

227.

Œufs bruns retoqués par la mère poule. Œufs durs de la feuille brouillés avec la basse-cour piaillante. Neuf œufs à la coque et un œuf mollet zéro déchet. Dans le blanc d’un œil, je plonge un jaune d’œuf mimosa pour voir les œufs en gelée faire du plat aux œufs en neige.

228.

Le paon qui fait la roue sur la branche de l’opéra a oublié où il a caché son chant. Sur quelle feuille est écrit le nom du compositeur et dans quel sous-bois la soprano a étouffé un cri. La pie qui a volé la partition se fait prier pour ramener les musiciens à la raison.

229.

On ne change pas la nature des roses, on ouvre le livre du pré à la page des fleurs. On modifie l’heure quand le parfum est passé. On pique une tête dans la mer, du sang coule des falaises. Faut-il tuer la reine des abeilles dans son sommeil ou remonter la pente du jour ?

230.

Tu me racontes ta vie et je prends des notes. De tel épisode, je fais une musique de chambre, de tel autre, un opéra, d’un troisième, une sonate. Pour ton enterrement, j’ai composé un requiem. Sur la marche funèbre, j’enfoncerai un couteau dans ton cœur.


La solitude,
360 x 240 cm, encre de Chine, écoline sur papier verni, 2018

231.

Puisque te quitter consisterait à me mettre hors d’état de luire, je prolonge la brillance au-delà du pardonnable. La balle qui perfore la nuit pénètre le coeur d’une étoile. On ne fait que déplacer le soleil quand on bouscule les ombres d’un amour.

232.

La gomme du soir efface mes peurs diurnes. Sous les paupières des étoiles les cauchemars s’apaisent. Si ma folie se lit dans tes prunelles, c’est que tu as oublié de fermer les yeux et que, sous les regards, sourd la source des sens que tes caresses raturent.

233.

Si je te montre mes mots, et mes saints, tu me montreras ta langue, et ton dieu ? Si je te montre mon fleuve, et mon feu, tu me montreras tes os, et tes cendres ? Si je te donne mon sang, et mon ventre, tu me donneras, dis, ton coeur et un enfant ? 

234.

Que diable ! La guerre est partie avant que j’aie pris les armes. Que diable ! Il me reste à dénoncer mon nom aux résistants du rêve. Que diable ! La table a été desservie avant que le vin ne coule. Que diable ! Mon sang ne prend pas sa source au rouge de tes lèvres.

235.

Je marche sur des braises pour te rejoindre. Mais tu cours sur des flammes. Sous un ciel d’orage, la foudre te terrasse. Quand j’arrive sur les lieux, tu n’es qu’un amas de cendres fumantes. J’embrasse tes restes, j’ai la bouche en feu. Ton corps croustille sous mes dents.

236.

On ne prie pas son prochain, on le pille. On ne trie pas ses déchets, on cache ses échecs. On ne fait pas de l’art, on écrit. On ne fait pas le bien, on est mal. On ne fait pas dans ses draps, on défèque dans ses rêves. On ne nuit pas à l’amour quand on recherche la lumière.

237.

Fable libre comme le temps. Fable prise entre les lignes. Fable ouverte sur un livre inachevé. Fable servie, et ma langue te dit. Fable interdite, et nos sens uniques. Fable renversée sur un poème oublié. Fable des matières à retenir pour ne pas oublier notre histoire.

238.

La guerre comme objet d’étude. La guerre entre le coquelicot et la pivoine. Et le sang des pétales sur la blouse blanche du ciel. La guerre comme objet de recherche. Tire le vent. Et tombent au champ d’honneur les fleurs qu’on apprend à l’école du feu.

239.

Je danse avec le diable. Et c’est lui qui me fout les cornes en fourrant son pieu dans l’anus des anges pendant que je lisse leurs plumes, mouille leur langue. Dieu prend son pied en nous voyant, le fruit de son plaisir inonde le ciel. J’ai toujours préféré le vent et la pluie.

240.

Dans la vie littéraire fantomatique, je suis un spectre. Mes livres sont des rêves nourrissant le corps de la psychanalyse. Mes lecteurs sont des somnambules. Dans mes mots, c’est le goût de la nuit qu’ils recherchent. Au matin, je suinte : mon encre coule encore.


Chambre à coucher

La BELGIAN GALLERY de Bruxelles (rue de Florence, 39, Ixelles) présente l’exposition de Priscilla BECCARI  intitulée CORPS À COEUR, avec la commissaire Maëlle DELAPLANCHE. 

L’exposition se tient du 8 septembre au 2 octobre 2022.


Le site de Priscilla BECCARI: ses peintures, sculptures, vidéos, expositions…


PROSES SOUFFLÉES (201-220) d’ÉRIC ALLARD – PEINTURES de LISANDRO RAMACCIOTTI

« Ida », huile sur toile, 100 x150 cm – Lisandro Ramacciotti

201.

Quand le puits parle, il raconte l’histoire de l’eau. Celle tombée du ciel. Pas celle qui monte à la tête, frappe les tympans, s’évide en larmes, fond en neige. Pas celle qui va de la source à la mer après bien des déboires. Celle de la goutte qu’on n’entend plus.


202.

Dans une autre nuit, je bois au rêve. Des étoiles coulent dans ma gorge plaine, mes yeux épient les pétales de neige, mes dents épilent les poils de renne. Sur la piste de tes lèvres, j’observe le cours d’une rivière, que je lape. De tes griffes tu marques mon poème.


203.

Je prie les prairies, j’étale les étoiles : ma flamme grandit. Il est 5 heures. Je crois au crime, je tente le temps : mon souffle meurt. Il est 20 heures. Je palpe le paradis, mon feu renaît. Je vole le vent, mes ailes me portent. Je m’évanouis dans la voilure. C’est bientôt minuit.


204.

Quand tu me rases, je tends la joue pour ne pas saigner, je tends la vulve pour ne pas m’écarter, je rends les poils légers, je sens la lame glisser, je mens sur le plaisir éprouvé, je lance les hostilités glabres et glacées en place des amabilités forcées. Je jouis salé.


205.

Je ne souffre pas de ne pas te voir, tu vois. Ce que tu vis ne m’empêche pas de respirer, tu vois. Ce dont tu doutes ne m’empêche pas de croire en toi, tu vois. Ce que tes mains disent ne m’empêche pas de lire dans tes pensées, tu vois. Ce que tu regardes, je le vois en rêve.


206.

Quand je contemple le temple de la joie, j’implore le dieu du plaisir. S’il m’exauce, j’explose sur le seuil avec la bénédiction des cieux. Silence, crient les vestales en train d’entretenir le feu sacré : « Ici, on casse les kamikazes avant qu’ils causent un incendie ! »


207.

Les chaussons de la secrétaire me font repenser à ses pieds nus quand, directeur soumis à ses charmes, je lui suçais les orteils sous son bureau. Si elle appréciait, elle ne manifestait pas son trouble. Aujourd’hui, je ne suce plus que mon pouce, sous son regard attendri.


208.

Dans un sablier géant, une joute oppose une horloge parlante à un réveil muet. Entre le lancement du chronomètre et sa chute, c’est à celui qui débitera le plus de temps morts. En cas d’ex-aequo, on accordera la durée d’or au plus silencieux.


209.

Qui a perdu la langue ? Dans quelle image indéfinie, sous quel verbiage, derrière quel mur de silence l’a-t-on-terrée ? Rendez-nous la lampe à éclairer les mots, à distinguer les idées, à éclaircir les secrets, à séparer les reflets des objets ! Le domaine des lumières est menacé.


210.

Quand je veux briser le mur du silence, je casse des consonnes, je broie des voyelles, j’écrase des phrases, je mutile des mots. Avec les virgules survivantes, je fabrique des guillemets pour encadrer un dialogue où deux personnages se disent je t’aime. 


« Mirella », huile sur toile, 85×110 cm – Lisandro Ramacciotti

211.

Sur la scène, une seule pièce. Elle brillait de tout son or face à un public conquis. Après l’entracte, la pièce présenta son revers : le pile valait le face et les spectateurs applaudirent à tout rompre le triomphe de l’oeuvre jusqu’au tomber de rideau sur le faussaire.


212.

Elle était immensément jolie mais pour apprécier tous les aspects de sa beauté, il eût fallu posséder un engin spatial inimaginable. Sans les télescopes adéquats, elle semblait un point sans rayonnement. Elle mourut 10 000 ans avant qu’on organisât le premier voyage vers elle.


213.

Libre de hacher, il hachura. Libre d’héberger, il habita. Libre de hisser, il haubana. Libre d’honorer, il humilia. Libre d’hameçonner, il harponna. Libre de hanter, il horrifia. Libre d’hydrater, il humecta. Libre d’halluciner, il hypnotisa. Libre de héler les h, il les hua.


214.

L’amour est aveugle et je ne vois que toi. Faut-il que la voie soit rue pour que la ville s’y engouffre ? Faut-il que la nuit soit loi pour que le rêve y déroge ? Faut-il que le ciel soit clair pour que l’ombre d’un nuage le hante ? Le vent seul est fidèle à l’idée du souffle.


215.

Pour installer ses livres autour de son lit, il prit l’univers à bras-le-corps et le plia 10 exp 80 fois en 2. Même si cela lui prit du temps, il parvint à leur ménager de l’espace. C’était sans compter sur la vitesse d’expansion de sa bibliothèque de chevet.


216.

Nos ombres nous grandissent et nous soudent. Nos ombres nous survivent, l’espace d’un ensoleillement. Elles imprègnent la surface de nos songes jusqu’à la fin de la nuit. Au matin, nos ombres nous rapetissent et nous séparent. Le soleil a tourné dans le lait de l’aube.


217.

Sur la lampe mouillée, la lumière glisse. Elle tombe dans le noir du langage. Inutile de la ressaisir, la langue est morte et les mots sont tout noirs. On peut les blanchir, certes, avec des torches et des vers libres. Mais le soleil manque et le courage d’oser encore dire.


218.

Je mange à la table de tes yeux un regard tendre. Des miettes de soleil tombent dans l’escarcelle du sensible. Il faut trente éclats de lumière pour faire une ligne de clarté et je suis à l’autre bout du jour. J’allume la lampe pour voir l’ombre de ma faim sur ta peau.


219.

Quand j’ai élevé mon soleil et mis ton masque à l’heure de midi, je ferme la porte de l’aulne aux merles et aux scolytes. Je cale le temps, je rembourre mes ombres. Je lance mon repas avec l’adresse d’un lanceur d’astres. Je peux me reposer sur mes azalées.


220.

Au train où va l’espace, j’aurai dépassé les cercles du temps quand l’heure viendra de te peindre. Je soufflerai les dernières bougies du ciel, j’allumerai le plafonnier, je verserai sur la lampe de chevet toutes les couleurs du voyage. Je dormirai dans ta lumière.


« Brunella », huile sur toile, 130×80 cm – Lisandro Ramacciotti

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PROSES SOUFFLÉES (181-200) / ÉRIC ALLARD – PEINTURES de ROSE KONDRATIV


181.

Le dessous des roses est tapissé de piquants. Celui des choses repose sur les mots. Le dessous du vent supporte les nuages. Celui de l’oeil donne assise au regard. Celui de la caresse à venir se fond dans les lignes de la main. Sous ses dessous la chiromancienne est nue.


182.

Un sommeil sans rêves est comme une rivière sans rives. Tu coules jusqu’au matin sans pouvoir écluser les affres du jour. Dans l’impossibilité de contrer le courant tu sombres sous ton poids d’être. À l’aube, la lumière te pèse, des étoiles mortes jonchent le sol.


183.

Je plains la nuit qui vient entre tes bras et la neige qui tient entre tes jambes car ils devront se battre pour gagner le pic de ton âme. Je plains le soleil qui se couche et la mer qui se lève car ils devront composer pour préparer une aube à la hauteur de tes rêves.


184.

J’appelle la poésie à se couvrir d’écailles. J’appelle le sang de l’amour à fuir les veines du couple. J’appelle les braises du bruit à recharger le feu du silence. J’appelle à l’enlèvement des oiseaux de leur lieu d’envol. J’appelle toute vie à finir par recommencer.


185.

Je protège mes lèvres des morsures d’un nouveau soleil. Sur le chemin de ronde, la nuit remue les pierres du souvenir. Douceur des lumières explorant tes ombres. Effroi d’un passé délivré de ta bouche J’allume la lune, le chat de sable s’allonge sur la dune.


186.

La fleur que je protège, le temps la coupe. Le sang que je verse, la lumière la dore. La branche que je casse, le vent l’emporte. La rivière que je longe, les poissons la peuplent. La langue que j’apprends, les étoiles la parlent entre elles.


187.

Reste que la lune retient la mer au bord du sable. Reste que le vent au verbe se mêle pour balayer le dire. Reste que l’ombre faite au poème nuit à mon sommeil. Reste que la division multiplie les pertes de sens.


188.

Je t’accueille sur mes terres, tu m’abandonnes au bord de l’eau. Je te confie les clés, tu me laisses à l’ombre. Je te fais nuit, tu m’offres la lune. Je t’appelle, tu m’aventures. Je t’hésite, tu me doutes. Je te sème, tu me plantes. Tu me retournes sur toi-même.


189.

La porte n’a pas d’âge. La source pardonne à l’infini. Le nuage pleut du temps. La belle saison se terminera quand j’aurai couvert le toit de feuilles pour écrire ce qui m’abrite de l’hiver. Les oiseaux s’envoleront par la serrure.


190.

L’hirondelle ne fait pas le faisan. La perdrix tonne dans la buse. La pie parle au pélican. L’alouette se mire dans le paon. Le pic fait bégayer la perruche. Le harfang lance des cris d’orfraie. La linotte fait la tête à l’ara. Le petit oiseau va pourrir.


191.

Au loin l’idée du soir me faisait espérer la nuit. Dans ta chambre, la couleur du papier peint ressemblait au vin. Je buvais les murs, j’aspirais tes rêves. Sous les draps je touchais ta vie. L’aurore venue, j’ai réalisé que j’étais ton assassin. Vite, j’ai fermé les lumières.


192.

Sous la gueule d’un lion, j’ai posé ma langue. La poésie ne doit pas mourir. Sur le ventre d’une femme, j’ai posé mon désir. La poésie ne doit pas mourir. Dans l’hiver d’un feuillage, j’ai posé mon souffle. Près du soleil, j’ai posé mon ombre avant que la poésie ne meure.


193.

Je te cacherai du jour pour que la nuit te découvre. Je me cernerai de ténèbres pour que tu me voies. Je peux attendre. Je t’éloignerai du large pour que le sable t’appelle. Je me couvrirai de cendres pour que tu ravives ma flamme. Tous les feux peuvent attendre.


194.

L’histoire était en route pour le roman quand elle rencontra un vers qui poussait sur un tas de nouvelles. Un texte naquit de la rencontre, auquel on donna le nom pompeux d’épopée. Comme on n’y trouvait pas de héros, on en conclut que ce n’était là qu’essai poétique.


195.

L’arbre à l’oeil qui vrille sonde le fond des forêts à la recherche d’un regard creux. Le saule à la sauge se mêle, le thym au thuya s’accorde, l’anis à l’aucuba se joint, la cardamone au camélia s’offre, le lilas à la liane s’enroule pour des échanges de vue feuillus, suaves.


196.

Dans la nuit, je perds mes orages, dit le ciel. Dans les vitres, je perds mon tain, dit le miroir. Dans la clarté, je perds mon trouble, dit la chandelle. Dans le silence de la forêt, je perds ma voix, dit la faune. Dans le désert, je perds mon sang froid, dis-je au serpent.


197.

Dans l’espace de l’enfance, j’ai retrouvé l’étoile de ma naissance. Calée entre la Chevelure de Bérénice et l’Hydre mâle, elle peinait à trouver sa voie. Entre mer et ciel, mon existence a dérivé au gré des féeries diverses avant d’accrocher sa lampe à un crochet de lune.


198.

Mon serpent va à contresens de ses anneaux, il zigzague dans les veines, fait des méandres dans le cuir, tourne dans le sens des aiguilles de pin, sinue dans les simulacres du coeur, louvoie dans les circonvolutions de l’intestin, me sort par tous les trous en tortillant.


199.

À chaque doigt une branche lui pousse ; à chaque phalange, des feuilles. Cent oiseaux, bientôt mille, nichent dans sa ramure. Son corps est devenu une immense volière. Avec mon fusil, j’ajoute du rouge aux verts, j’étale les plumes multicolores sur ma chair trop blanche.


200.

Sur un ciel de traîne embrasé, je dépose un tablier de nuages, je couvre la flamme. J’arrête le sang s’écoulant de la gorge du passereau, je gonfle les plumes pour sortir à tire-d’aile de l’encrier rouge. Je cueille la fleur du soleil avant l’extinction des feux.


Les oeuvres reproduites sont à la vente sur le site de Mobil’art

Découvrez d’autres oeuvres de ROSE KONDRATIV sur son site !


PROSES SOUFFLÉES (161-180) / Éric ALLARD – Peintures de Concetta MASCIULLO

161.

Retire-toi derrière la ligne de feu et tire à vue sur les anges alignés ! Ils tomberont comme des mouches avant l’enterrement du ciel. À la fabrique de l’eau, tu trouveras refuge entre un fleuve en construction et une source vouée à servi d’abri à la lumière.


162

C’est le long des paresses escarpées qu’on trouve de l’insurmontable. C’est le long des fenêtres ouvertes sur le vide qu’on trouve des traces de vertige. C’est le long des solitudes encanaillées qu’on voit le désespoir fleurir. C’est au fil du sens que la raison s’inspire.


163.

D’une mémoire jetée aux oubliettes, ne retenir que le temps de chute. Présent éclaté, passé en miettes. Parmi les débris du temps, des bribes d’histoire imposent un saisissant souvenir. Que je me presse de bazarder.


164.

Tu pars et je m’égare dans nos souvenirs. Tu frappes mes verres et je m’éclate. Il fait bon recoller les morceaux… Reformer les baguettes brisées au fond des caisses claires…  Rejoindre le point focal du miroir ou bien arrêter la course aux reflets ?


165.

Le temps est cause de troubles de la durée. Il faut l’empêcher de passer. Le sang est cause d’envie. Il faut l’empêcher de couler. Le vent est cause de rafales. Il faut l’empêcher de souffler. Le sens est cause de changements de direction. Il faut l’empêcher de signifier.


166.

Plus qu’une pluie, un nuage. Moins qu’un temps, un soupir. Plus qu’un plan, un projet. Moins qu’une flamme, un éclat. Plus qu’un prêche, une prière. Moins qu’un signe, un silence. Plus qu’une prose, un poème. Moins qu’une phrase, un vers.


167.

Je n’ai pas appris le vent, le souffle m’a manqué. Je n’ai pas donné mon sang, la terre me l’a reproché. Je n’ai pas pris le temps de sauvegarder le lieu de ma naissance, j’ai suivi le cours de mon existence sans penser jamais à vérifier mes sources.


168.

Tu es ma musicienne. Toutes les cordes du silence s’accordent au singulier. Je frappe des mains le linge de tes bras, j’essore ma solitude. Sur le fil du plongeoir, j’aiguise mes nages. J’ancre mon souffle au clavier de ta gorge. Tu es ma musicienne, mon verbe est à ta portée.


169.

Pourquoi tant de grands soirs pour une seule belle étoile ? Les éclairs se multiplient et mon métier de pointeur d’orages s’éteint. La pluie contraint la lune à se voiler, le vent à se rabattre. Celui qui trouvera la piste du soleil avant l’aube aura la nuit sauve.


170.

Ce qu’on voit ne doit pas empêcher les pleurs. Ce que les pleurs disent ne fait pas un poème. Ce que le poème clame, il faut le taire. Ce que les silences composent sera joué. Ce qui coule sur mes joues n’a pas de son. Quel son font mes larmes ne regarde personne.


171.

À l’herbe nulle fleur n’est tenue. Sinon la marguerite et le tournesol. Quand le soleil se lève, ta peau s’accorde à la rosée. Dans la paille qui est l’avenir du pré j’entretiens la flamme du désir. Un seul tison sur tes lèvres et je m’allume.


172.

Las des virgules, j’ai jeté mes grammaires à la mer. Faute d’avoir pesé mes mots, j’ai sauté sur une mine de sens. En rassemblant mes voyelles, j’ai buté sur un tas de consonnes. Aucune lettre aimée dans la soute de cette phrase bateau me ramenant au port du texte.


173.

J’ai dérangé l’ordre des ronces dans le parterre de roses. L’avenir de l’humanité se jouait là sur le do de la planète avec des si. Le sol se déroba sous les pierres précieuses de mon jardin pendant que je livrais un diamant éternel à la bave d’un crapaud.


174.

Avec l’assurance de la mélancolie, j’ai accepté d’avancer… Elle ouvrait les poèmes avec un canif et l’horizon avec la bouche. Elle ne m’a pas vu venir et je ne l’ai pas vue partir. En me retournant, je la vois me faire signe en agitant mon coeur au bout d’une corde.


175.

Si le froid m’assomme et ta langue m’avive, je vends la mèche de tes lèvres à un marchand d’explosifs. Pour dynamiter l’aurore, j’use de soleils plus ardents que tes baisers. Sur le métal du soir, je frappe la monnaie de l’étoile pour gagner la chaleur d’un de tes regards.


176.

L’or de ta peau glisse entre mes caresses. La lame de tes yeux aiguise mes regards. La flamme de ton coeur attise mon amour. Tu passes entre les mailles du soir telle une lumière vouée à l’Etoile du Nord. La nuit me couvre de sable, je ressemble à un désert.


177.

Les bois sont de retour sous l’oeil aiguisé de la hache. Pas de veine pour le bûcheron qui pensait couper la rivière en tanches utiles. L’été, l’étang remue de drôles d’oiseaux et des crapauds. Des tas de tôles et des rats morts. Le cygne a rendu l’âme depuis toujours.


178.

Le poète qui s’appuie sur le vent fait le bonheur des plumes. Le poète qui s’appuie sur la mer fait des vagues à l’âme. Le poète qui s’appuie sur le feu enflamme les vers à bois. Le poète qui s’appuie sur le désir a ton plaisir sur le bout de la langue.


179.

Fidèle à la mèche rebelle, le feu de la révolte gronde, la poudre parle et je ferme la lumière de mon bureau avant d’aller dormir. Pendant qu’on allume un bûcher pour une reine au crane rasé, le tonnerre tombe sur l’arbre de la vengeance. Je dors depuis longtemps.


180.

Tous les matins, sous une pierre, je cache la nuit. Avec mes bras et mes jambes je travaille à la consolidation du jour. Je peine pour la bonne marche du cosmos. Quand le soir arrive, mes forces s’épuisent, ma mémoire me lâche : je ne sais plus où j’ai perdu mon temps.  



Concetta MASCIULLO exposera à l’ESPACE ART GALLERY (rue de Laeken, 83 à Bruxelles) du 3 au 26 juin 2022 des peintures à l’huile sous le titre Couleurs de l’âme

Vernissage, le 2 juin, de 18 h 30 à 21 h 30.

Le site de Concetta MASCIULLO


PROSES SOUFFLÉES (141-160) / Éric ALLARD – Peintures de Nadine GENESSE

141.

Ne jette pas tes décorations aux orties avant d’avoir piqué quelque coquelicot ! Orne tes lèvres de pétales pour couvrir mes paroles ! Frappe le ciel aux nuages, rappelle la pluie à l’ordre du soleil ! Arrache tes songes ! Ne lis rien surtout de ce que j’ai à t’écrire!


142.

Aux engrais préfère les graines ! Aux tempêtes de sable préfère les temples dédiés à l’azur ! À l’insolence des vagues préfère l’écume du soir! Aux vents du désir préfère le ventre de la phalène ! À la vérité de l’hiver, préfère la saison des mensonges et tous les clairs obscurs !


143.

Je monte sur l’arbre un toit de murmures. Du silence j’arrache quelques feuilles. S’il tombe un couvreur, je le couvrirai d’ardoises. À mots couverts, sur le tableau noir, je décrierai le ciel. À l’échelle de l’été, le vert dans les nervures compte pour des fleurs.


144.

Je lis dans les incendies des mots de cendre. L’avenir de la soif est sauf si l’eau vive arrive à bon port. Dans la soute à charbon du Navire night, ça sent l’étoile morte. Si ma flamme s’attache au papier, c’est qu’il reste du bois à brûler dans les livres de feu.


145.

Je retourne les miroirs pour ne pas me voir. Dans le matin pâle des fantômes se retournent sur mon effigie. On enterre la lumière dans un cimetière d’étoiles. Je redoute le soleil comme la peste et l’ombre de mon passé souffreteux. Je bois à tes rides la rosée du souvenir.


146.

J’opère sur une aile de l’aigle un salto arrière. Le ciel ne perd pas une miette du spectacle. Par erreur, je me retrouve au sol après une chute de mille pieds. La terre m’accueille en son sein avec les meilleurs égards : la terre ne peut pas souffrir le ciel.


147.

Il n’y a pas de fin qui tienne sans retour aux sources. Sans soif de brume, le savoir verse dans la sécheresse. Inonder l’âme de félicité ne suffit pas pour réhydrater les chairs. Une seule fiction peut réenchanter le monde si elle puise dans l’histoire de l’eau sa matière.


148.

Depuis l’enfance, je voulais une auréole. Tous les saints me l’avaient promis. Mais durant ma vie, je n’ai pas été à la hauteur. J’ai envié, forniqué, trompé, tué sans compter. Sur mon lit de mort, un ange est passé sans me voir. Mes démons avaient allumé un feu de joie.


149.

J’ai agrandi le monde, arrêté des catastrophes, rétabli le climat, stoppé l’avancée du capitalisme, donné vie à trois rêves et demi, guéri des syphilitiques, inventé zéro infini, fait l’aller-retour jusqu’au soleil, roulé cinq km à vélo. Mais je n’ai pas réussi à t’aimer.


150.

Au bout du chemin, j’ai vu l’asile d’aliénés. Ça tombait bien, j’avais perdu la raison. Là, on m’a donné des pierres pour retrouver ma route alors que je voulais de quoi reconstruire ma raison. J’ai jeté les pierres à la tête du psychiatre. Mais il l’avait perdue en chemin.



151.

Quand les élastiques furent menacées de disparition, et les liaisons, de coupure, les hommes se mobilisèrent. Ils se mirent enfin à l’oeuvre pour retendre les liens et, aujourd’hui, tout à nouveau est sous tension, tout retient l’attention des êtres et des choses à la Terre.


152.

Je hante les lieux de ton enfance: la maison où tu as grandi, le parc où tu as joué, la rue où à tu as marché… À t’imaginer, je te sais présente au-delà de mon souvenir dans un lieu où tu vieillis, où tu danses, où tu ris, où tu te chagrines, où tu m’attends peut-être…


153.

Les mains étaient soignées, particulièrement les ongles des doigts. Pour caresser, griffer, saisir, arracher, masturber mais aussi pour être léchées, baignées, aspergées d’huiles ou d’onguents. Elles servaient peu à faire signe sinon vers la beauté ou le rêve.


154.

Elle avait un homme sous chaque arbre de son verger qu’elle couvrait de fruits et de caresses. Elle avait un chien près de chaque réverbère qu’elle entourait de lumières et de sagesse. Elle m’avait moi, attaché à un coin de son passé, qu’elle couvrait de crachats et de baisers.


155.

De chaque ours, tu sais les griffures. De chaque chien, la bave. De chaque flamme, la lumière. De chaque nuit, la profondeur. De chaque chanson, les paroles. De chaque fleur, le parfum. De tout coeur, les tourments. Mais il te reste tout à apprendre du névé et de la foudre.


156.

J’aurais voulu que tu sois là, dans les formes. Ici, la tête en bas du trapèze volant, là, au sommet du triangle rectangle. Ici, les jambes enserrées dans un cercle parfait, là, à califourchon sur un quadrilatère. J’aurais voulu que tu saches mon amour de la géométrie.


157.

La ville est un rêve où les maisons sont des abris de nuit. Par les fenêtres on voit la vie de l’inconscient, les images qui prennent l’ascenseur, les mots se prenant les portes. Seul le maire possède les clés. Parfois il ouvre les vannes de l’imaginaire pour inonder les rues.


158.

Bouche ouverte sur le silence. Bouche ouverte au-dessus du vide. Bouche ouverte sur la mort, le temps, la joie. Je plie ton sourire. Bouche sans langue pour crier. Bouche bâillonnée. Bouche pleine de figues. Je pique la courbe de tes lèvres avec la tige d’une rouge rose.


159.

Je n’ai pas changé mon nom pour passer dans le cercle de feu. Si les flammes ont léché le sol, aucune n’a brûlé mon ombre. Mais la route des cendres est encore loin avant l’extinction du jour. Même si la nuit va morfler, je tiendrai tête à mes rêves.


160.

Autour de l’invisible, je broie du noir. Je cueille du rouge à lèvres sur une fleur de pavot. Je mastique du vent, je crache le feu. Dans le blanc de l’oeil d’un cyclone, je bois des images à la paille. Je demande le chemin de la mer à l’aveugle qui pêche à la baleine.


Les oeuvres de NADINE GENESSE sur ARTMAJEUR.COM

Nadine GENESSE expose CHEZ GUDULE, à BRUXELLES, jusqu’au 31 mai


PROSES SOUFFLÉES (121-140) / Éric ALLARD – Œuvres de Suzy COHEN

Happiness in august / Suzy COHEN

121.

Poissons, paupières et papillons roses. Sur quelles ailes voler ? Avec quelles nageoires nager ? Où lever les yeux pour voir clair entre ciel et mer ? Où poser la langue pour retrouver le goût des orchidées et la saveur des pieuvres ?


122.

Et pour sombrer je descends sous le niveau de la nuit. Quelques ambulances s’éteignent sur ma peau. Une branche d’hortensias roule dans le fossé. Cependant qu’un olivier se fracasse sur un coin de mon passé, je vois le souvenir jaillir en étincelles de l’écorce blessée.


123.

Je ne t’ai pas dérangé quand tu as fait le mort. Le cimetière était silencieux, je cherchais querelle au temps. Le vent a balayé sur ta tombe les derniers pleurs. Avec le bois d’un souvenir, j’ai enflammé le printemps dormant sous la cendre. Tu m’as ouvert les yeux.


124.

Avec des papilles à la place des pupilles, il appréciait la saveur des regards. Des regards salés, sucrés, acide, amers. Avec des pupilles à la place des papilles, il voyait les couleurs des aliments quand la lumière entrait par la bouche ouverte. Avant qu’ils soient broyés par les dents, ils délivraient leurs plus violentes teintes. 


125.

La nuit ne s’achève pas à l’aube. Elle perdure dans le creux des cuisses, les prunelles noires, le fond du ciel, la terre fauve, les flammes avortées. Au soir, ses éclats se rassemblent. Ils impriment leur souffle au coeur du rêve à naître.

126.

La lumière à la plage arrache les étoiles de mer à leur devenir obscène. Les lèvres sèches que l’air marin sale s’éclairent et il n’est pas bon ressasser la flore de l’estran entre deux ressacs. Si l’éclat du coquillage bouche l’horizon, j’étreins toutes les lampes du ciel.


127.

Je puise au dedans du blé le chiffre de l’absence. Le soleil ploie sous le poids de la faim. Et le nombre repu se réjouit de ma silhouette usée. Faut-il boire à la source du vent pour faire tourner les ailes de la soif ? 


128.

Entre les pinces coupantes du temps, j’ai tenu mon corps. Sur la rosée le sang se confond et parmi les lambeaux de nuit le coeur continue de battre. Avec mes neurones encore valides, j’énumère chaque fragment de peau vierge de toute coupure et tout souvenir sauvé de l’oubli.


129.

Je tombe de sommeil sur un rêve qui dépasse. Tous les souvenirs affleurent à la surface du jour. Quand le vent s’infiltre dans un coquillage, on entend le ciel. L’oreille décortique les bruits de la nuit. La pulpe, c’est la mer.


130.

Toi qui mâches tes maux, renonce à avaler ton reflet ! Fractionne tes ennuis, ferme-toi la porte au nez et passe tes envies par la fenêtre. Avant d’abaisser la barrière sur le garde, frappe trois cous à la gorge! Pense que toute mélancolie s’oppose au culte de soi !



131.

C’est l’heure où le lierre longe le mur. C’est l’heure où le liège léger comme l’air roule sur le fleuve. C’est l’heure où l’alliance du grave et de la grâce me soulève au-dessus des lois. C’est l’heure où je m’allonge et où tu passes le gué du temps pour remonter ma montre.


132.

Après avoir dépassé les affres de la défiance, l’incertitude tombe le masque et se présente sous un jour neuf. Trop assurée de gagner l’épreuve, on la taxe d’arrogance et elle est pénalisée. Sur la ligne d’arrivée, elle fait profil bas. On lui accorde le bénéfice du doute.


133.

Comme le feu fend la bûche, tu fonds ta langue dans ma  bouche et les flammes dérobent notre baiser à la vue des arbres. Faites flèche de tout bois, Cupidons de la forêt, avant que les étoiles enflamment la nuit et teignent nos rêves faits de feuilles d’orties et de sarments !


134.

Quand ta peau s’absente de ma bouche je lève une armée de baisers pour battre en brèche l’éloignement. Le ciel s’effondre ; des étoiles tombent : je courbe l’échine. La rose pique autant qu’elle console, la couleur m’afflige de ses plus beaux baumes.


135.

L’oiseau qui niche dans tes yeux n’a pas d’ailes pour voir. À l’horizon des reflets le miroir s’allonge. Mes dents mordent un coin de regard. Tes paupières pressent un jus qui s’écoule jusqu’au jour. Des images se lèvent sans savoir qu’on dort ensemble.


136.

Le sexe frotte les chairs sans altérer le coeur. Seules les lèvres ont le pouvoir d’alléger le ciel. Les tremblements qu’on perçoit à la surface du ru sont dus à la source du plaisir. La mer allonge la plage quand la marée se retire. L’eau me sale, le sable me saoule.


137.

J’ai trouvé la voie qui va du nom au verbe, du signe à l’action en passant par le geste. J’ai trouvé le vin qui va du verre au cerveau, le chaînon manquant entre l’ivresse et la raison. J’ai trouvé les vents qui relient le ciel à la mer au coeur du tourbillon.


138.

De ta bouche sophistiquée, je veux tirer des baisers ordinaires. À tes seins formidables, je veux servir des caresses banales. À tes allures princières, je veux imprimer des manières fourbes. Après ces ineffables humiliations, je veux subir un châtiment abominable


139.

Comment je fais pour changer les roses (en bleuets) ? Comment je fais pour retrouver mon amour (dans les débris du quotidien) ? Comment je fais pour actionner la sonnette d’alarme du conte (quand le mal est fée) ? Comment je fais pour briser le miroir (sans casser mon reflet) ?


140.

Tu as croqué les ailes du papillon posé sur tes lèvres. J’aurais dû t’édenter avant. Tu as avalé la couronne de l’espace et les fleurs du temps, et le ciel et la mer, et le sel du sable fondu dans le sang de mes larmes. Je n’aurais pas dû t’aimer autant.


Les oeuvres sont de Suzy COHEN

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PROSES SOUFFLÉES (101-120) / Éric ALLARD

Aujourd’hui-01, Mixte sur papier – 16x24cm, Claire MÉRIEL, 2018

101.

Mes pas rétrécissent, j’écourte la marche avant le signal du départ. Mon cheval grandit, il prend la place du galop, sa crinière recouvre la tête de la course et je dois réfréner mes projets de victoire pour ne pas dépasser le mur du songe.


102.

L’encre se détache du ciel pour colorer les pierres des palais. Elle garde de la lumière la faculté d’écrire sur les ombres la calligraphie du soleil. Puis elle s’infiltre dans la nuit pour dessiner les contours incertains du rêve qu’on imprimera sur l’aube.


103.

Pour simplifier le tableau, il faut clarifier les poses, allonger le modèle nu sur un tapis de roses. Frapper à la porte du peintre pour faire entrer la lumière. Déposer délicatement les ombres. Ne pas oublier d’arroser la composition après avoir caressé les chairs.


104.

Cette région du monde regorgeait d’écrivains assassins : c’était un coupe-gorge. Pour les assagir, on leur octroyait des prix, des prix sans fin. Malgré cela, ils continuaient de sévir, de ruiner des pans entiers de la littérature. *


105.

Je me suis endormi au soir sur ton cou. Au matin, j’étais au plus bas, sur la pointe de tes pieds. Toute la journée, j’ai tenté de remonter la pente : impossible d’escalader un seul mètre. À la fin du jour, tu t’es allongée : j’ai bondi sur tes lèvres.


106.

Elle transporte l’idée de la neige, la nuit. Chaque bonhomme de rêve a le coeur dur comme la glace. A pierre fendre, il gèle sur les peaux des statues. Et le sel qu’on verse sur les routes pour conduire la lumière sert à cicatriser les blessures de l’aube.


107.

Partager son souffle sans retenir sa respiration. Marcher à demi-mots vers la clairière d’un poème. Escalader un murmure par le versant du silence. Mordre la poussière, embrasser la terre, arroser la rose des vents. Rester sensible à un sourire.


108.

Je me méfie de l’âge. Dans la lumière, le temps n’existe pas et l’ombre ne laisse pas de trace. J’ensable mes morts dans l’allée de la mer. Le moment où les oiseaux picorent mes rêves est venu. La nuit dort sur un trésor de lumière. Mon sommeil me ressemble.


109.

Je m’arrange avec la goutte de pluie pour obtenir un rendez-vous avec un nuage. Le soleil observe de haut mes palabres. Il serait bien capable d’intervenir pour que je n’exauce pas mon rêve : m’entretenir avec un représentant de la masse nuageuse sur l’état du ciel.


110.

Pour faire la nuit, on avait mis le rêve devant la fenêtre. Sur le dos, allongé, je voyais le ventre blanc de la lune bomber le rideau. Du linge pendait sur le fil de l’horizon. Une femme coupa mon sommeil avec de la lumière pour que je dorme clairement.



Anne-Luisa-8, Mixte sur papier, 15×19 cm, Claire MÉRIEL, 2016

111.

Avec la fourche de tes jambes, j’ai ramassé le foin du désir. Mes vaches ont meuglé de plaisir. À mon chien astral, j’ai donné l’os du soleil à ronger. Dans la grange aux souvenirs, je retourne souvent dormir. Je rêve de fenaison en broutant la nuit.



112.

À l’ombre du cheval, l’éclair d’un galop. Et l’espoir dans sa crinière. Chevaucher l’essentiel n’empêche pas d’attraper l’accessoire au lasso. Le doute retient la certitude à l’écurie, le temps de débrider le hasard. Je cravache ma monture pour voir plus loin.


113.

Dans mes rêves je me noie quand la nuit manque de sel. Et que pour mourir il n’y pas assez de ténèbres dans l’air. Le blé est salace, il crie plus que de raison quand on le bat. Quand la lumière s’allonge sur la terre, il est trop tard pour émerger.


114.

Je relis l’histoire du cygne et du serpent. La grâce et la fourberie, l’étang et l’été, leurs amours et leur mort. Lors de leur incinération, le peuple des reptiles et celui des palmipèdes étaient présents. Sous la cendre des plumes et des écailles, tout le feu d’un baiser brûlant.


115.

Je t’ai jetée avant que tu reprennes tes habitudes de m’aimer. Dans la corbeille, tu as souri et j’ai sauvé ton sourire de l’oubli. De l’enfer de la décharge, tu me mépriseras, à raison, car je vaux moins qu’une rognure d’ongle du mendiant qui te sortiras de l’immonde.


116.

Ma nuit ne vaut pas ta nuit et je ne compte pas les étoiles qui nous séparent. Sur ta peau je franchis des distances astrales. Sur le boulier compteur du rêve, je calcule la profondeur de mon inconscient. Je retiens ton souffle pour mesurer la longueur d’un baiser.


117.

Dans les fonds bleus mes tympans plongent. Ils raclent le son de la piscine. Mes antennes songent à émonder le chêne hurleur. Des branches de bruit tombent dans une flaque de silence. Je remonte à la surface pour aspirer un cri.


118.

Elle parle aux portes et aux fenêtres. Elle ignore les murs.  Elle manque de respect aux poutres et aux solives. Elle pisse dans les gouttières. Elle a une dette de coeur envers les jardins pour avoir trop aimé les fleurs.


119.

Je rends à l’ordre établi le chaos de ta peau. Je tends à la main serrée une poignée de doigts bleus. En nageant vers le tendre, je bois les bras nus d’un sauveteur. Nulle embarcation ne m’empêchera de faire le coup de poing avec la mer ni de prendre langue avec la flamme.


120.

De l’aube tombe sur mes genoux pendant que l’arbre ronfle et que les pierres se reposent. Une histoire du bruit a commencé il y deux cents silences. Il faut songer à refermer les portes de l’enfance avant d’appeler les étoiles à témoigner contre la nuit meurtrière.



Anna-Luisa-14, Mixte sur papier, 15X19 cm, Claire MÉRIEL, 2016

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PROSES SOUFFLÉES (81-100) / Éric ALLARD


José Mangano (Belgique), Artiste Peintre Contemporain | Artmajeur
ROUGE AU MON AMOUR, Peinture 100×80 cm, José MANGANO

81.

Je dors mal sur la branche du souvenir. J’arrache une après l’autre ses feuilles. Ses cris de douleur alertent les femmes enceintes. Privée d’horizon, la forêt se tourne vers la mer. Je noie ma solitude dans l’aube chère.


82.

À la sortie du bois, je suis tombé sur une planche. La fatigue m’a retenu de plonger dans la lumière. Le garde forestier était moins grand que dans mon souvenir et ses bras moins longs. Quand il m’a sorti de l’eau, je saignais comme une baleine.


83.

Derrière le soir, je devine une bougie qui fait voir demain. Elle brûle des paroles de réconfort et je recueille sa cire avant le jour. Seuls quelques rêves alimentent encore le feu de l’espoir quand la lumière se lève.


84.

Aujourd’hui, j’ai dormi jusqu’à ma naissance. Puis je suis descendu à la mine pour voir papa travailler à ma conception. Avec la lampe assortie à son casque, il éclairait maman qui criait de plaisir.


85.

On ne sait plus qui désire quoi, entre la mèche et le coiffeur. Une épaule découverte appelle le bec de l’aigle. Faire glisser la bretelle reviendrait à détendre l’atmosphère. Puis il suffirait de monter jusqu’aux lèvres pour provoquer l’averse.


86.

Je pleure quand j’entends la pluie répondre à la foudre des mots crus. Je rougis quand je vois la fée me montrer du doigt. Je vacille quand j’observe la terre basculer dans le ciel et l’orage lancer des sortilèges.


87.

Lorsque j’ai inventé le beurre, je ne connaissais pas l’existence de la vache. Mon lexique laitier se limitait à quelques termes comme crème, yaourt, fromage. Mon premier amour m’avait sevré trop tôt et mon premier amant n’aimait pas les fellations.


88.

La lumière n’a pas d’âge. Quand le soleil se couche, elle rallume sa flamme aux étoiles montantes et poursuit sa course… Quand je mourrai, elle éclairera mon visage et ma peau lasse lui adressera un dernier reflet.


89.

Tu étais celle que le vent a troué et je me blottissais dans tes failles. Je buvais à tes sources pendant la tempête. L’essentiel est silencieux et tu m’as appris à me taire. Tu te servais de ma langue pour tes menus plaisirs.


90.

Quand sonne le tocsin, je m’alarme. Et si c’était ma dernière heure ! Heureusement d’autres feuilles prennent ma place sur la branche et je peux chuter sans regret sur le dallage de la douche. Je goûte une dernière fois le jet d’eau balancé par le pommeau de mes amours.


91.

Je tomberai avec le son. Quelques bruits m’accompagneront mais tu sauras me reconnaître. J’aurai quelques décibels de plus. Sur tes tympans, j’imprimerai une marque indélébile. Si j’étais un marteau et toi, un tambour.


92.

On m’a enfermé dans une pièce de monnaie alors que je rêvais de m’étaler sur un billet de banque. L’argent a passé et je me suis coulé dans un lingot d’or. Il n’en fallait pas plus pour que l’orpailleur songe à me ruiner.


93.

Le taureau t’a piétiné. Après que le torero l’a envoyé dans la lune où tu étais. Je suis arrivé trop tard pour recueillir son dernier souffle de vie. Je vis maintenant avec le pauvre animal qui se morfond de son geste sur le cratère où l’incident a eu lieu.


94.

Parfois je croise des écrivains perdus et je leur demande de quel livre ils viennent. Ils possèdent tellement de résidences qu’ils peinent souvent à s’en souvenir. Je leur dis que j’habite un taudis à la périphérie de la littérature.


95.

Les dieux bombent le torse. Et je vois leurs tatouages. Un poisson frit dans une poêlée de fleurs. Un serpent de mer au creux d’une vague géante. Un dos de femme nu d’une longueur infinie.


96.

Je caresse un dos mouillé par la pluie. Mon regard glisse sur la mousse d’un sein. La femme ne bronche pas ; serait-elle de pierre ? Pour m’en assurer, je dépose un baiser d’airain sur ses lèvres jaspées.

97.

Après avoir noyé Poséidon, je me suis rendu à la police. J’ai avoué le meurtre des dieux de l’Olympe. Le commissaire me contredit : Athéna était aux soins intensifs mais son pronostic vital n’était plus engagé. Je fondis en larmes. Même dans cette entreprise, j’avais échoué.


98.

La vue de l’eau agite mes sens, fait se lever ma verge. Il me faut rester éloigné de la mer et des lacs. Les rivières me sont déconseillées. Seule l’eau en bouteille m’est permise. Quand il pleut, je bande comme un taureau. Je dois prendre sur moi pour ne pas éjaculer.

99.

Toutes les fleurs, toutes les peurs n’ont pas le même goût. Marcher au bord du gouffre avec une rose entre les dents. Piétiner un parterre d’orchidées dans un stand de tir. Mâcher un dahlia noir dans la gueule d’un requin. Sauter à l’élastique avec un bouquet de boutons d’or.

100.

Mon sang déborde sur les seins de l’infirmière. Sa peau sent le désinfectant et la saine sueur. Je ne peux retenir mes larmes devant tant de beauté. Elle me console en ouvrant les jambes. Je me dis que rien de mieux ne m’attend au paradis. 


José Mangano (Belgique), Artiste Peintre Contemporain | Artmajeur
LÉZARD 1, Peinture 80×80 cm, José MANGANO

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PROSES SOUFFLÉES (61-80) / Éric ALLARD

Aparté, écolines et feutre noir, Joëlle ROELANDTS, 2021

61.

En se rendant au bras de la mer au mariage du temps et de l’espace, elle perd pied dans un trou d’air. Depuis, le vent qui a épousé le rivage la cherche en vain dans les replis du sable. Parfois, comme ce soir, on aperçoit l’ombre de son souvenir sur la plage endormie.


62.

D’ordinaire, maman grignotait mes yeux qui se recomposaient chaque nuit. Mais ce soir-là – avait-elle plus faim que d’habitude ? -, elle avala tous mes regards. Au matin, elle avait disparu et je la ne la revis plus. Elle était partie avec le monde visible.


63.

Limiter l’ovale à l’usage strict des coniques lui assura la reconnaissance du cercle des compteurs de paraboles. Depuis, il éclipse les ellipses et déborde d’hyperboles. Il n’a pour autant pas fait de sa fonction de géomètre sa ligne de conduite.



64.

Je déterre tes songes l’un après l’autre. Je vis d’amour et de peau fraîche. Sous la surface du soupir j’entends un cri sourd me dire qu’à l’autre bout du fil ta main prolonge un corps nu qui ne demande qu’à être recouvert.


65.

Si tu veux abattre l’homme né d’une souris et d’un crapaud, nourris-le d’images de leur accouplement puis présente-lui un miroir. Pendant qu’il se meurt à regarder, attrape la queue du chat pris entre les pattes de la grenouille ! Désire sans finir !


66.

En concassant le vent jusqu’à son dernier souffle, j’ai obtenu une graine d’air. Plantée dans un pot de terre, la graine a donné la fleur du silence. Chaque jour que le murmure fait, je respire son parfum en redoutant la brise.


67.

J’ai ouvert la cage aux chats dans la cathédrale du miaulement. Un prêtre à gros dos m’a montré les griffes. Je lui ai jeté de l’eau bénite pour calmer ses ardeurs. Il a cru bon de me lécher la main pour obtenir ma bénédiction.


68.

Dans l’ombre de l’arbre, je remue le dessin du feuillage avec la cuillère à sève. Il n’y a qu’un pas de l’or à l’art et je le franchis en piétinant les fleurs de l’aube. Sous la chaleur de midi, je peins la tige du soleil dans un halo de verdure.


69.

Feu, fleur et le ciel par-dessus. La flamme portée par la tige toise l’étoile de feu. L’orange ouverte par le fait du don happe la fleur d’une bouche. Et les lumières s’éteignent avant que la fête du souffle commence…


70.

Passer du temps à l’espace réclame une souplesse d’horloge et un courage d’oiseau. Maintenir le lien entre la rive et le courant nécessite des mouvements amples. Gonfler les joues du couchant à seule fin d’embrasser la nuit au coin des rêves.


71.

Je sors de tes pas à peine, je fuis ton chemin. Je patauge dans ton pacte, je partage tes pluies, et puis quoi encore. Je pisse sur ton peigne, ton poil pue. Je pèle ta poésie, peau de prose comprise.


72.

Bouche luxueuse, dents diamantines, salive champagne, lèvres vermeilles, quel baiser oser, quel geste entreprendre qui ne soit pas entaché de pauvreté, misère de la parole pour dire la merveille de la langue, et ces mots qui mendient à l’entrée de ton palais.


73.

Sa bouche est si mielleuse que les abeilles s’en écartent; ils y voient une atteinte à leur idéal. Ses jambes sont si longues que pour les parcourir je mets l’éternité d’un désir. Et que dire de son front où mon regard se repose avant de piquer vers ses yeux.


74.

En tirant la porte jusqu’à la maison des semeurs de doute, j’ai été pris d’un vertige.

Le ciel m’est tombé sur la bosse et la pluie a rempli mon sac à dos.

J’ai glissé dans la poche du toit l’adresse du grenier.

Et j’ai cherché à la cave de quoi me remonter.


75.

Il en va de la mer comme du soufre ; la lumière peut l’embraser. Quelle allumette pour la nuit majuscule et quel sentiment profond pour sonder les abysses du froid. Sur le pas de la chandelle je demande à voir la cire : elle aussi brûle de me voir.


76.

Je passe mes lèvres sur le rouge-gorge et je vois ses plumes fondre sous ma langue. Lequel de nous d’eux prendra les armes pour défendre l’absurde au front de l’inadmissible? Dans les yeux du chant, je bois chaque note, je rends chaque battement de paupière propice.


77.

Ma peau s’arrange de l’absence quand la solitude de l’arbre nu pèse sur les fleurs. La branche inscrit sa dernière feuille au patrimoine végétal de l’indicible. Nul ne dira plus dans quelle terre j’ai inhumé ton souvenir ni contre quelle verdeur.


78.

Le soubresaut de la langue sauve du silence la poésie. Des barres de mines érigent le crayon en trophée. Ne reste plus qu’à gommer toute trace d’effusion sur les lèvres pour permettre la libération de la parole.


79.

Sur le seuil du vent, j’ai recueilli les confidences de la porte. Un seul ciel n’a pas suffi à la fenêtre. Je racontais la naissance de la table à une chaise morte quand le toit est tombé sur la tête du jour.


80.

Ma mère s’allonge chaque nuit et, au matin, je dois la sortir de son rêve avec des cordes. Je recueille ses cils dans une petite boîte en forme d’oeil. Je tourne la manivelle de sa poitrine pour qu’elle m’ouvre à nouveau son coeur.


Etreinte, écolines et feutre noir, Joëlle ROELANDTS, 2021

PROSES SOUFFLÉES (41-60) / Éric ALLARD


41.

Choisissant l’eau plutôt que le vent, la vague plutôt que l’arbre, le poisson de ta langue a avalé mes mots. Préférant l’air plutôt que la terre, la montagne aux gouffres, les papillons de tes yeux ont nourri mes regards en mal d’élévation. Et j’ai mangé la crème de tes prunelles avec la cuillère à ramasser les éclats de lumière.


42.

Derrière la pluie, le vent cherche ton souffle dans les bras du jour où les feuilles se trouvent. Parce que la tombée du soir rappelle l’éclosion des lumières, je pleure quand le soleil m’arrache à l’ombre. Prendre à contresens l’allée des haleines. Apprendre à respirer.


43.

Ta voix empêchée par le vent s’est déposée en pointillés sur la crête du temps. Par le rêve et le poème des fragments franchissent le mur du passé. Chaque matin, sur les rives de mes nuits, j’en récolte les débris.


44.

Dans la solitude encombrant les ombres, je marchais vers le soleil, me retenant aux plis du passé. Tant de vent chahutait les feuilles que je reculai l’heure de la prière. Quand ta main sortit de terre, je tendis l’oreille aux cris des passereaux.


45.

La peau du rêve fonce ou s’éclaircit suivant les frasques de la lune et le rythme de l’insomnie, selon que tu m’aimes ou me trahis. Marchant sans fin jusqu’à l’aube mon oeil encore valide a touché le fond du regard avant d’apprendre à contempler les confins.


46.

S’arracher à la langue pour fuir l’enfer du dire. Taire jusqu’à la douleur la douceur de tes lèvres. Mais tenir. Hausser le son des nuits pour abaisser les songes. Faire jusqu’aux pleurs le mur du silence. Mais te retenir.


47.

En voulant saisir le monde du sensible, il ne s’abîma pas seulement la main, la mer, l’orange et la frange du tapis d’Orient. Il perdit la joie de vivre, le temps et la voix, la face et les os mais aussi, et ce ne fut point là sa moindre peine, le plaisir de correspondre en tout point avec la ligne élancée d’une étoile.


48.


Le silence montait la garde, masqué, devant le palais du bruit. Pas question qu’une grande marque de chaussons voie qu’il chaussait pendant son travail à la mosquée des savates de rabbin !


49.


Caresser la soie du soleil ne dispense pas d’occulter le souvenir des douleurs quand, au jour finissant, le verbe peine à s’accorder à la grammaire des lumières. Marcher droit sur le fil de l’heure devient un devoir de funambule. Téter les mamelles du soir et fustiger l’aube, un tourment à proscrire.


50.

Dormir les poings serrés sur son rêve. Puis frapper au coeur du cosmos sans fléchir. Respecter les pauses de nuit jusqu’au brisement du miroir qui fera exploser en mille fragments la victoire de l’aube.


51.

Sous ta peau, les étoiles dansent à reculons et je ne sais où j’ai mis les pieds quand tu as souffert du foie. Inutile de dire que ton admission à l’hôpital de la joie m’a mis en fureur : j’avais encore tant de choses tristes à t’apprendre avant que tu te mettes ainsi à rire.


52.

De tous les coins de la Terre, je t’appelle mais la Terre est ronde et tu as émigré sur une planète plane. J’explore mes derniers mythes, aucune histoire ne convient à notre idylle. Heureusement la vie peine à reprendre son cours normal et les oiseaux n’ont plus la même voix, celle par laquelle tu m’appelais à tremper tes plumes dans le sang.


53.

Relisant sur tes lèvres l’histoire de nos baisers, je me remémore le livre de nos caresses. Mythe ou réalité? Je ne quitte pas la page des souvenirs. Je mords dans le passé pour faire rejaillir dans mon palais des glaces le jus d’un temps où je me mirais dans ton regard.


54.

Le soleil tape sur le clou de la pensée et le mur se lézarde. À travers ses failles je vois le ciel rouge. Avant que la nuit vienne je martèle le nom d’un rêve sur une planche à repenser l’art de travailler la lumière.


55.

À livrer les livres aux chiens, tu regretteras tes pages ingrates, les coups de pied aux vers et mes poèmes enragés. À t’élever contre les outrages faits au verbe, tu aboieras sans fin à la lune. À hanter les rues de l’enfance, tu tomberas un soir sur le fantôme de ma joie.


56.

Aucune loi ne t’autorise à me parler sur cette tombe. Mon silence est inviolable et si tu ne respectes pas ma bulle proxémique, je renverrai tes paroles au vent funeste. Je me tairai à distance.


57.

Au-dessus du marché je vole au ciel des étals, des étendues. Marchands des quatre saisons et camelots bavards me regardent, médusés. Je leur jette des lettres d’ailes et du pain de mot pour se sustenter en attendant que la colère retombe.


58.

Dans la chambre un point d’oreiller pend sur la ligne des draps. Nul ne ressemble plus au rêve qu’une nuit tendue vers l’azur. À demeurer sous l’édredon la flamme du jour s’éteint avant la sortie des étoiles.


59.

La pluie s’achève et je lèche sur le pavé les gouttes de pluie tombées de ton corps. Mon parapluie servira à me prémunir des rafales de souvenirs. Si je plie l’échine, c’est pour supporter jusqu’à l’arc-en-ciel le poids de tes baisers mouillés.


60.

Arracher le mauvais verbe à la racine de la langue et bâillonner les mots par la force du geste. Écraser un silence sous le talon du songe. Seul a vocation à durer dans la nuit des masques le cri étouffé.


Illustration du post : Onirique de Christel Bouchat