TAXI DRIVER. Une anticipation des dérives de DAESH, du cinéma de Tarantino, etc. ?

Taxi Driver. Une anticipation des dérives de DAESH, du cinéma de Tarantino, etc. ?

Par Ciné-Phil RW, Krisztina Kovacs et Thierry Van Wayenbergh.

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Taxi Driver, Martin Scorsese, E.U., 109 minutes, 1976.

 

Phil : Un rappel du pitch.

Travis Bickle (Robert De Niro), un ancien marine, ne s’est jamais remis du Vietnam et traîne son spleen, comme chauffeur de taxi, à travers les artères d’un New-York mal famé (Bronx, Harlem…). Insomniaque, il accumule les heures supplémentaires, apparaît totalement en marge, proche du point de rupture, sans ancrage aucun. Pas de famille, de petite amie, d’ami. Il semble tendre une main, un appel à l’aide, mais ses collègues ne comprennent rien à ses attentes, il les trouve idiots et sans intérêt.

Fait notable : il se confie à un journal de bord. On sent monter en lui la frustration, le dégoût du monde ambiant, pavé de saleté, de violence, de chaos (prostitution, drogue, corruption)…

Luttant pour s’en sortir, il s’ouvre un début d’histoire, un embryon de rédemption via son coup de foudre pour Betsy (Cybill Shepherd), une jeune femme engagée dans la campagne présidentielle du candidat Charles Palantine. Malgré sa maladresse, ou grâce à celle-ci ?, il réussit un début de séduction et elle accepte d’aller boire un verre en sa compagnie. Il gâche tout en l’emmenant au cinéma, choisissant… un film pornographique.

Ce rejet accroît vivement sa frustration et il achète des armes au marché noir, se lance dans un entraînement paramilitaire. C’est le début d’un engrenage. Dont on pressent l’issue. Qui n’est pourtant pas écrite.

 

Krisztina : On mentionnera le cameo de Scorsese, qui apparaît tout jeune, en costume trois pièces, en tant que client psychotique du taxi de Bickle : « Do you think I’m sick ? »*.

 

Thierry: Très intéressant, ce que tu mentionnes là Krisztina. « Do you think I’m sick ? ». Yes, of course ! Parce que la genèse du scénario de Taxi Driver, écrit par Paul Schrader, c’est précisément la maladie, la dépression.

Au tout début des années 70, Schrader, alors aspirant-scénariste, voit son mariage voler en éclats après avoir trompé son épouse, il est quitté par les deux femmes de sa vie. Pendant un bon mois, il s’enfonce dans les tripots des quartiers mal famés de Los Angeles, boit plus que de raison, du matin au soir, et erre la nuit tel un mort-vivant. Puis c’est la psychose maniaco-dépressive, les cinémas pornos, l’autodestruction.

Le besoin irrépressible de raconter cette expérience extrêmement douloureuse le pousse à noircir frénétiquement des pages. Après quinze jours, il accouche du scénario (terminé) de Taxi Driver. Nous sommes en 1972 (quatre ans avant l’adaptation de Scorsese… auquel le scénario est confié par un certain De Palma).

Travis, son personnage, c’est lui ! Un homme qui se déplace comme un rat dans un égout. Sans cesse au milieu d’une multitude de gens, mais sans le moindre ami. Et sa voiture, ce cercueil de métal jaune, symbolise la solitude urbaine. Taxi Driver, c’est donc avant tout une affaire de dépression et de rédemption par l’art.

 

 Phil : J’ai achevé une nouvelle vision du film des décennies après la première. Me sidèrent cette sensation d’avoir sélectionné mes souvenirs, cette évidence qu’au fil d’une évolution personnelle des aspects du film se délavent mais d’autres s’accentuent. Banal. C’est un peu comme un tableau présenté à diverses personnes quelques instants. On leur demande ce qu’elles ont vu et elles évoquent des perspectives, des détails fort différents.

Jadis, j’adorais De Niro, ce qui jouait déjà sur mon interprétation. J’étais jeune et voyais un Travis justement révolté contre la corruption du monde adulte, j’admirais sa réaction, ses tentatives pour infléchir son destin, offrir du bonheur ou la liberté à quelqu’un. J’avais même oublié qu’il voulait assassiner le candidat Palantine !

Aujourd’hui, je me mets à la place de Betsy et songe à toutes ces femmes qui voient approcher des malades voulant les intégrer de force à leurs histoires alors qu’ils ne partagent  pas la même grammaire, le même lexique. Je songe à ces célébrités muées en points de focalisation de frustrés narcissiques souhaitant les cannibaliser. Je vois un jeune homme en pleine dérive vers l’extrême-droite, un électeur de Marine Le Pen qui chipote sur Internet et se dirige vers la nébuleuse Daesh, prêt à tout exploser pour se sentir exister ou moins vide, ne supportant pas d’être en dehors de ce qui vaut la peine d’être vécu, au comble de la jalousie donc.

Thierry: Je ne partage pas tout à fait ton point de vue, Philippe. Du moins, pas cette impression qu’un tel personnage ferait de nos jours un parfait soldat de Daesh. Scorsese lui-même dément cette idée – même si un  réalisateur n’a pas davantage raison dans la lecture de son œuvre que toi, spectateur, auquel il la soumet entièrement, œuvre qui immanquablement nourrira et se nourrira de ton expérience personnelle –  dans ses entretiens avec le critique de cinéma Richard Schickel (publiés en 2011).

Il faut se rappeler que Scorsese, enfant, est malade, cloîtré dans un petit appartement de Little Italy. La vie, il la voit comme un spectacle, depuis sa fenêtre. Ce qu’il observe, ce sont surtout les caïds de la rue, des gangsters de son milieu. Un monde d’hommes virils qui le font fantasmer, « du genre qui entrent dans une pièce, foutent des baffes et ressortent vainqueurs ». Mais paradoxalement, plus tard, avec la fréquentation des films de Bergman, il s’échappe dans un ailleurs et rejette ses origines, jusqu’à haïr (précisément aimer à l’envers ici) ce milieu dont il s’est toujours senti exclu.

Frustration est sans doute le terme qui définit le mieux le réalisateur tout comme Travis, dans lequel il voit son parfait prolongement. Pourquoi le scénario de Taxi Driver a-t-il happé Scorsese ? Parce qu’il s’est reconnu dans la rage, la colère, la solitude du conducteur de taxi. Et dans sa volonté forcenée de se tenir à l’écart, en contenant jusqu’à la douleur ses émotions à l’intérieur de lui-même. Travis n’agira jamais que de son propre chef, il est l’antithèse de celui qui se ferait phagocyter par une secte fanatique (même si on devine qu’il a dû faire couler le sang au Viêtnam pour l’Etat-major américain et qu’il ne s’en est visiblement jamais remis), peut-être même le symbole de la liberté ultime et par-là même dangereuse. Il est  le monstre qui sommeille en nous. Les bases et principes sont sains mais, comme ils deviennent obsessionnels, l’animal verse presque par essence dans la folie, la rage de Travis – que l’on essaie d’aimer, parce qu’en tant qu’homme affreusement banal il nous ressemble – devient le foyer du racisme et d’autres traits humains détestables.

 

Krisztina : Au niveau de la musique, le même air revient souvent, n’est-ce pas ? Une sorte de jazz lancinant des bas-fonds, entêtant, abrutissant.

Phil : Bernard Hermann signe pourtant l’essentiel de la bande sonore. Oui, Hermann, le compositeur quasi attitré d’Hitchcock (notamment pour Vertigo/Sueur froide, La Mort aux trousses, Psychose), l’un des musiciens les plus marquants de l’histoire du cinéma ! Qui décède le dernier jour d’enregistrement, avant la sortie du film. Taxi Driver est donc son dernier travail et le film lui est dédié.

 

Phil : A l’écoute de plusieurs répliques, ça tilte ! Quentin Tarantino a certainement été ébloui par celles-ci (la mythique « You’re talking to me ? ») et fondé une grande part de son cinéma sur une maximalisation du dialogue scorsesien. En oubliant l’essentiel. Scorsese utilise des instruments au service d’une histoire et celle-ci, qui plus est, est chargée sémantiquement, elle est ambiguë, ouverte, déstabilisante (la définition de l’Art, tout ça ?), soit, mais elle est fléchée aussi, il y a matière à remise en question, interrogation sur la condition humaine, les lacunes de nos sociétés, etc. Il y a Bildungs Roman, roman de construction. Un formidable travail d’auteur, donc, quand Tarantino est une coquille vide. Qui répète et gonfle à l’infini les saillies repérées chez d’autres.

 

Krisztina : Un « You’re talking to me ? » pastiché et référencé à l’infini, depuis, dans la culture populaire. Décliné en sketchs, au cinéma – par exemple, dans La Haine (1995) de M. Kassovitz, où V. Cassel se prête aussi au jeu. Phrase-type du gars qui n’a rien à perdre car il n’a rien et a donc tout à prendre. Du type qui veut se la jouer dur, dissimulant un mal-être et une colère vengeresse, avant tout autodestructrice.

 

Phil : Robert De Niro ! Un acteur merveilleux. A l’époque. Avant qu’il ne se détourne des fresques qui l’avaient édifié en monument du 7e Art pour courir vers la reconnaissance publique à travers des comédies, parfois réussies mais souvent pathétiques. Suis-je trop dur ? L’acteur avait épuisé un sillon et aspirait à autre chose ?

Robert De Niro ! Ebloui par son jeu, je le trouvais très beau il y a des décennies et je lis aujourd’hui sur son visage ce qui le distingue d’un Delon, d’un Eastwood, d’un Brando : une fadeur des traits. Qui s’efface parfois derrière son sourire désarmant. Mais une fadeur tout de même. Qui a sans doute participé de sa capacité à se fondre dans ses rôles, ou attiré ceux-ci. Car, à relire ses grands rôles des années 70/80, n’est-il pas le plus souvent, même quand il est un homme placé au sommet de la société, un homme doué de qualités hors normes, un personnage celant un intrinsèque falot, qui le conduit à tergiverser, hésiter, reporter, fuir un destin ou une femme, etc. ? Un individu qui flotte. Je me repasse le fil de ses compositions d’alors et ne le vois jamais père, par exemple (à l’exception du Parrain, qui précède son ascension olympienne). Mise en abyme ?

Krisztina : La scène d’entretien avec l’ex-Marine (pour le poste de taximan) est très révélatrice. On retrouve le De Niro qui se fond dans le personnage, sans se dévêtir de son bagout légendaire.

 

Phil : Taxi Driver est, de loin, mon film préféré de Scorsese. Raging Bull ne me dit rien. Casino me semble à mille lieues des Parrain 1 et 2 (et même 3). Etc. C’est un peu comme pour Truffaut, dont la majorité de la création me laisse de glace ou tiède*.

Taxi Driver me semble capter les désarrois d’une époque et surtout anticiper les réalités de notre temps, avec une lobotomisation accrue qui génère l’arrivée au pouvoir de despotes démagogues, le basculement accéléré et massifié dans le terrorisme. C’est aussi un film atemporel sur la condition humaine, la précarité des devenirs, l’aléatoire des trajectoires.

Krisztina : Ah, je ne suis pas d’accord ! Casino, pour moi, est un chef-d’œuvre du film mafieux bling-bling, déjanté, un peu cliché mais moderne aussi, avec une trame éternelle à la tragédie grecque teintée de film noir et d’une touche ritale : la femme intrigante et manipulatrice, l’ascension fulgurante, la trahison du meilleur ami, la chute… Ce film, il est vrai, est très différent du Parrain, peut-être en constitue-t-il un pendant plus populaire (oserais-je dire « vulgaire » ?), névrosé par des années de reaganisme, de trafic de coke. Sharon Stone y est hallucinante, une bombe à retardement, la seule qui fait face à De Niro. Casino reste un de mes Scorsese préférés !

 

Phil (spoiler !) : Si Travis finit en héros, ayant sauvé une jeune prostituée (Iris, 12 ans et demi, jouée par Jodie Foster) des griffes de ses souteneurs (Krisztina : « Un tout jeune Harvey Keitel, ambigu et paumé) pour la rendre à ses parents et à la vie tout court, c’est qu’il a été mis en échec lors de sa tentative d’assassinat du politique.

Héros ou monstre selon le timing, les hasards du jour ? Il y a de ça. Et ça cerne une grand part du monde réel. Ce qui renvoie ou devrait renvoyer les autorités publiques devant leurs responsabilités. Les monstres existent mais les vrais monstres, les irrécupérables crapules sont rares. Savoir écouter, éduquer, offrir des béquilles avec la volonté d’émanciper ensuite, etc. Nul doute que la rédemption est à la portée du plus grand nombre. Si on y met son grain de sel quand on en a le talent ou le pouvoir !

Quand on lit les informations relatives au film, ce côté aléatoire de nombreuses réussites éclate encore au visage. L’excellent scénariste Paul Schrader (American Gigolo, Raging Bull, etc.) a dû imposer Scorsese et De Niro. On aurait pu avoir, apparemment, un Taxi Driver réalisé par Brian De Palma ou Robert Mulligan, joué par Al Pacino ou Jeff Bridges (Travis), Farrah Fawcett (Betsy), Bo Derek, Carrie Fisher, Linda Blair, Mariel Hemingway ou Melanie Griffith (Iris), Rock Hudson (Palantine), etc.

Adéquation et timing, mamelles de la réussite ! A chacun d’impulser mais après…

 

Ciné-Phil RW, Krisztina Kovacs et Thierry Van Wayenbergh.

 

*Je déteste Tirez sur le pianiste ! ou La Chambre verte, par exemple, mais j’apprécie beaucoup Les 400 coups et, plus modérément, Jules et Jim, La Nuit américaine.

 

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Ce film se retrouvera dans une sélection de 10 films emblématiques des années 70 dans la Cinéthèque idéale, un projet initié et dirigé par Ciné-Phil RW, accompagné de plusieurs contrepointeurs, dont Krisztina Kovacs et Thierry Van Wayenbergh, à découvrir sur la plateforme culturelle amie Karoo :

LIEN vers la CINÈTHÈQUE IDÉALE

 

Krisztina KOVACS : Née quelque part dans les Carpates d’un père poète et d’une mère écrivain qui m’a lu Les 1001 Nuits enfant, je pense qu’on apprend autant des voyages et des livres que du cinéma. Diplômée de l’ULB en littératures française et anglaise, j’ai vécu pour mon master puis mon travail aux Pays-Bas et maintenant en Suisse.  Bruxelloise dans l’âme, j’ai fait mes premiers pas en 2007 en tant que jeune critique pour Indications sur les conseils de mon professeur de français, qui n’est autre que Rossano Rosi (Phil : un écrivain et romancier belge majeur !). J’écris pour Karoo (la plateforme culturelle qui a succédé à la revue littéraire Indications) à distance depuis 2014.

Ses articles dans Karoo : https://karoo.me/author/krisztina

 

Thierry VAN WAYENBERGH : A six ans, il est marqué par une image inoubliable : le dos d’un colosse découpé dans l’encadrement d’une porte, John Wayne dans La Prisonnière du désert. La passion pour le 7e Art ne le quittera plus.  Après une année en philologie romane et l’école buissonnière dans les salles obscures, il devient rédacteur des Fiches Belges du Cinéma en 1995, passe quelques années au Centre Culturel d’Animation Cinématographique puis entre au (Télé)Moustique, en 2005, où il officie depuis comme critique pour les rubriques Cinéma et Télévision. Avec trois mots d’ordre, pour paraphraser l’immense Gabin : « 1 : la passion, 2 : la passion et 3 : la passion ». S’il touche du doigt son rêve en côtoyant lors du Festival de Cannes les plus grands acteurs d’aujourd’hui, il ne les aime jamais autant que projetés en 24 images/s sur le rectangle blanc magique d’une salle de cinéma.