2020 – LECTURES POUR CONFINÉS : VIES D’ARTISTES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2020 - EN ATTENDANT LE PRINTEMPS : POÉSIE EN TROIS FAÇONS / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

Nos concitoyens francophones européens sont pour la plupart confinés pour échapper à la vindicte du nouveau virus en circulation, pour passer le temps sans s’ennuyer ni se ramollir le cerveau, nous leur proposons quelques pistes de lecture. Pour commencer, nous les invitons à lire ces vies d’artistes, celles des icônes qui ont régné sur le monde la mode et du luxe au XX° siècle transformant l’univers de la création en une industrie fort prospère jusqu’à ce le monde change brutalement. Mais la création artistique est une activité qui ne connaîtra jamais la crise, de la plus grande elle se relèvera toujours comme en témoigne ce livre de Jacques PIMPANEAU évoquant, Azalée, une créatrice chinoise qui, au XI° siècle déjà, éclaboussait de son talent tout son entourage.

 

Créatrices de légende

Bertrand Meyer-Stabley

Laurence Catinot-Crost

Editions Bartillat

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Bertrand Meyer-Stabley avec cette fois la participation de Laurence Catinot-Crost, brosse le portrait de vingt-cinq créatrices de légende, de Jeanne Lanvin à Stella Mc Cartney, ayant, selon lui, écrit l’histoire de la mode au XX° siècle, en débordant un peu sur le XIX° et le XXI°. Une véritable légende qui s’écrit comme une théogonie mythologique avec ses déesses tutélaires, : Jeanne Lanvin, la pionnière, Coco Channel, la révolutionnaire, Elsa Schiparelli, l’originale, Madame Grès, la dame au turban, Nina Ricci, la bourgeoise, Carven, la dynamique, Donatella Versace, la prima donna. Toute une mythologie avec aussi, ses grandes prêtresses, de Sonia Rykiel à Stella Mc Cartney en passant par Laura Ashley, Chantal Thomass et d’autres encore, et tout un clergé de reines de beauté, de princesses du parfum, de croqueuses de diamants et, comme dans toute mythologie, quelques diablesses pour faire pendant aux déesses. Des femmes d’exception, légendaires, mythiques ayant érigé la mode en une véritable religion à laquelle se sont converties toutes les élégantes de cette période et même de nombreuses anonymes qui se sont senties devenir plus femmes, plus rayonnantes, plus élégantes, plus indépendantes.

Ces icônes ont connu chacune un destin particulier souvent des histoire épiques, elles sont nées dans le ruisseau ou dans un château, elles n’ont pas beaucoup de choses en commun, elles ont juste ce qui a fait d’elles des légendes vivantes : un immense talent, une volonté inflexible, une ténacité féroce, le sens de l’entreprise, l’art de renifler l’air du temps et surtout un goût infaillible au service d’une exigence extrême. Elles ont su élever la beauté et l’élégance au niveau d’un véritable culte dont elles furent les icônes adulées. À cette époque, leur talent faisait encore autorité, elles n’étaient pas toutes de bonnes gestionnaires ou de bonnes capitaines d’industries, leur aura n’a pas toujours brillé aussi longtemps que leur légende, certaines connurent des traversées difficiles et même une fin douloureuse. À cette époque, la mode et ses dérivés étaient surtout un art élevé au rang de culte où l’on adulait les déesses, les prêtresses et tout un clergé dictant les rites qui rythmaient le calendrier de la liturgie des élégantes de Paris à New-York, et de Londres à Milan.

Les auteurs évoquent surtout cet âge d’or de la mode où le talent était vénéré comme l’âme et le moteur de l’élégance, par quelques allusions, ils laissent penser que cette période a désormais vécue, les icônes, y compris les mannequins mythiques, ne sont plus que les salariés royalement payées par les plus grandes fortunes qui ont vu dans la mode et le luxe le moyen de s’offrir un étendard à ficher tout en haut de leur immense empire financier. L’âge de la finance à mis la mode sous sa coupe, les créatrices, tout comme les créateurs, ont perdu leur liberté d’inventer même s’ils gagnent autant et même plus d’argent qu’avant. Le romantisme, le panache, l’originalité, l’inventivité sont devenus mots désuets laissant la place à des termes plus pragmatiques comme : gain, profit, rentabilité, etc… L’ère de la mode régnant sur le monde des élégantes est échue, l’ère de gagner l’argent et d’afficher son pouvoir en les habillant est avenue.

C’est cette mutation que les deux auteurs ont décrite en racontant l’histoire de toutes ces idoles qui ont créé cette mythologie adulée de toutes les femmes soucieuses de leur apparence.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

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En quête d’Azalée

Jacques Pimpaneau

Editions Picquier

En quete d'azalée

Après avoir donné vie à une courtisane au IX° siècle et à un saltimbanque au XVI°, Jacques Pimpaneau, dans ce nouveau roman, raconte un autre personnage de la Chine médiévale en la personne d’Azalée, une talentueuse et bien singulière artiste peintre. Selon ce texte, elle aurait vécu au XI° siècle mais, comme tous les personnages de Pimpaneau, on ne sait si elle est réelle ou virtuelle. De toute façon cela n’a aucune importance, il y a très peu de différence entre une artiste peintre dont on ne connaît presque rien et une artiste peintre inventée par un historien connaissant très bien le milieu dans lequel elle vit. Dans son préambule l’auteur tient à préciser que : « ce livre résulte d’une enquête menée par un lettré sur une femme peintre chinoise se prénommant Azalée qui vécut dans la seconde moitié du XI° siècle… on ne sait rien sur l’auteur… ». J’ai donc suivi les chemin indiqué par Pimpaneau pour découvrir ce personnage d’autant plus énigmatique qu’elle serait la seule femme peintre de cette époque en Chine.

Pour raconter cette femme si particulière, Pimpaneau a eu accès au texte écrit par l’inconnu qui a rencontré les personnes les plus proches de l’artiste : sa servante qui n’était pas que sa servante, le médecin qui lui a annoncé sa mort prochaine, l’antiquaire qui vendait ses tableaux, le chef des mendiants qui admirait son œuvre et d’autre personnes encore qu’elle a rencontrées dans le cadre de ses activités picturales ou lors des voyages qu’elle a faits. Ces témoignages et les quelques notes laissées par Azalée elle-même, dessinent un portrait sensuel et émouvant de cette artiste, décrivent la Chine de cette époque et montrent la place que l’art et notamment la peinture y occupaient.

On découvre ainsi les techniques picturales, les sujets reproduits, les sources d’inspiration, les pratiques d’encadrement et le marché de l’art en Chine à cette époque. Azalée aurait marqué l’auteur du document non seulement parce qu’elle était une femme mais surtout parce qu’elle était une femme libre et affranchie de toutes contingences. C’était une féministe avant l’heure, elle avait une sexualité très libre dégagée des considérations liées à la reproduction, consacrée seulement au plaisir, elle refusait le mariage qui enferme. Elle se méfiait beaucoup de la religion, du pouvoir et de l’administration. Elle était attirée par la spiritualité mais se plaignait que les hommes détournent trop souvent les religions pour les mettre au service de leurs ambitions. Le pouvoir et l’administration n’étaient que sources de contraintes surtout pour les artistes. Elle refusait toutes les cases et classifications dans lesquelles on cherchait déjà à enfermer les artistes.

Avec ce livre Jacques Pimpaneau ne dresse pas seulement le portrait d’une artiste peintre libre, généreuse, conviviale, inventive, créatrice, novatrice, ayant des idées sur tout et n’hésitant jamais à les exposer. Il va plus loin que la description de la vie des artistes et de ceux qui les entouraient en Chine au XI° siècle, Il déplore que les problèmes de fond préoccupant les Chinois à cette époque ne soient aujourd’hui toujours pas résolus. Les gouvernants et les gestionnaires se comportent toujours comme des privilégiés abusant de leur pouvoir pour engraisser leur fortune et assurer leur emprise sur ceux qu’ils devraient simplement gouverner et administrer honnêtement et efficacement ;  la religion sert encore trop souvent à manipuler les foules sans souci de la moindre spiritualité ; les femmes doivent toujours revendiquer la place qui devrait être la leur dans la société ; les tabous sexuels pèsent toujours aussi lourdement dans les relations entre les individus ; l’art est encore trop souvent considéré comme une marchandise ; … Après avoir lu ce texte, on a le sentiment qu’en un millénaire le monde semble n’avoir pas beaucoup changé, la technologie a certes considérablement modifié notre mode de vie mais les mentalités et les mœurs semblent n’avoir pas beaucoup évolué. Tout change de plus en plus vite mais tout reste figé, Azalée pourrait revenir dans notre monde et tenir le même discours :

« … il existe trois sortes de personnes ayant chacune leur mentalité : les gens comme moi, artisans ou paysans, les penseurs les rêveurs, les artistes, les poètes, les marginaux et les marchands, les fonctionnaires. Les deux premières catégories ont des façons de penser différentes, mais ne se comprennent pas, s’estiment mutuellement, malgré la distance qui les sépare. Par contre, toutes les deux détestent et méprisent ceux qui pensent comme des marchands ou des fonctionnaire ».

Le livre sur le site de l’éditeur

 

 

2020 – EN ATTENDANT LE PRINTEMPS : SOMNAMBULISME / La chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Etonnamment, au cours des dernières semaines, j’ai eu l’opportunité de lire deux livres évoquant le somnambulisme : le dernier roman publié par le grand écrivain chinois Yan LIANKE racontant l’étrange histoire advenue dans un village chinois où une épidémie de somnambulisme (une vision prémonitoire de l’épidémie qui affecte aujourd’hui cette même partie de la Chine ?) a semé une jolie pagaille et causé bien des dégâts, et un texte de l’écrivain vériste italien Luigi CAPUANA consacré à un cas de somnambulisme. Comme on évoque rarement cet état dans la littérature, j’ai capté cette opportunité pour proposer une chronique spécialement dédiée à cette affectation.

 

La mort du soleil

Yan Lianke

Editions Picquier

Mort du soleil

Niannian, un gamin d’une dizaine d’années, vit dans le village où est né le célèbre écrivain chinois Yan Lianke, bien qu’on le dise un peu simplet, il lit avec délectation tous les livres du célèbre auteur lui tombant sous la main. Depuis un certain temps, il est inquiet, Yan Lianke semble ne plus pouvoir écrire, il aurait perdu l’inspiration. Alors quand le village connait des événements exceptionnels survenant fort rarement, il se croit obligé de les décrire pour en laisser le souvenir. Il invoque tous les dieux et personnages tutélaires dont il a connaissance pour l’assister dans son ambitieuse entreprise ; « Reine mère d’Occident, Bouddha, ! Xuangzang ! Guan Yu et Kong Ming ! Dieu de la littérature ! Pouvez-vous m’aider à retrouver le fil embrouillé de mon histoire ? ».

Une crise de somnambulisme sans précédent affecte le village et les habitants perdent toute inhibition, ils font ce qu’ils croient qu’il faut faire, ce qu’ils n’ont jamais osé faire, ils disent ce qu’ils taisaient depuis toujours, ce qu’ils n’auraient jamais osé dire. Une nuit de folie commence ; les paysans fauchent le blé car ils craignent des pluies entraînant le pourrissement du grain, c’est leur angoisse annuelle ; des couples se déchirent ; des femmes se livrent aux hommes, et, pendant ce temps, ceux qui ne sont pas atteints, pillent les demeures et les commerces des autres. Les habitants des villageois voisins cherchent à profiter de l’aubaine et c’est une bagarre générale, sanglante et meurtrière qui fait rage dans le village où différentes factions se mettent en ordre de bataille. Au point du jour le soleil ne se lève pas, La situation dégénère de plus en plus se transformant en un véritable carnage.

Niannian et son père se démènent comme des diables pour réveiller les endormis et canaliser l’énergie et la voracité des éveillés. Le père voit dans cette situation l’opportunité de se faire pardonner tout le mal qu’il a infligé au gens du village en dénonçant les inhumations au moment où le régime avait imposé la crémation. Ses délations lui rapportaient assez d’argent pour faire prospérer son commerce d’articles funéraires. Il pense qu’injures et coups assénés laveraient son honneur et lui apporteraient le pardon de ses bourreaux.

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Yan Lianke

Cette crise de somnambulisme peut être interprétée comme une métaphore de l’anesthésie de la société infligée, selon Xu Zhiyuan dans son dernier livre « Etranger dans mon pays », par le régime maoïste. Les débordements de cette crise de somnambulisme sont, eux, à l’image des événements cruels qui ont affectés l’histoire récente de la Chine : invasions, révolutions, insurrections, guerres civiles, …. C’est peut-être aussi une image de notre monde en pleine ébullition où les peuples ont déjà oublié l’atrocité de derniers conflits mondiaux en prenant le risque de créer les conditions de nouvelles atrocités. Seuls les innocents comme Niannian resteraient assez lucides et sages mais impuissants devant un tel déferlement de violence.

En confiant la rédaction de son texte à son petit voisin simplet, Yan Lianke se permet de faire parler un personnage du roman sans écrire lui-même des propos pouvant être interprétés de plusieurs façons. Il se permet même de se faire citer par Niannian : « Le présent n’existait plus. Le présent avait disparu ; Yan Lianke l’avait dit dans l’un de ses livres, ce qui advenait, c’était le temps et l’histoire de l’avenir et du passé. Le présent avait péri dans un cauchemar ». Yan Lianke écrit sous la plume de Niannian des propos qu’il écrit lui-même dans un autre livre. De la haute voltige littéraire. Mais ces propos m’étonnent, Yan Lianke dit qu’il n’y a plus de présent alors que XU Zhiyuan dit au contraire que les Chinois ne vivent plus qu’au présent, qu’ils ont perdu leur passé et ne sont pas capables d’envisager leur avenir. Mais, peut-être, que Yan Lianke rejoint Xu Zhiyuan en rappelant au Chinois que c’était le moment de redécouvrir leur passé et d’inventer leur avenir. Chacun sa lecture !

Cette passation de plume est touchante, on pourrait y voir une certaine candeur et même une certaine forme de fausse modestie quand Niannian fait quelques remarques sur les livres du maître : « Ses romans sont toujours longs, pleins de mots », « Tous ces bidons d’huile de cadavre sont comme ses romans, interminables ». Mais, je crois que c’est plutôt un exercice littéraire qui permet à l’auteur de raconter cette histoire d’une manière presque aussi chaotique que les événements qui l’ont peuplée. Niannian raconte ce qu’il voit au fur et à mesure qu’il déambule dans le village sans trop se préoccuper du fil conducteur du texte, il témoigne sans chercher à interpréter, laissant ce soin au lecteur. Il use souvent de la répétition pour donner plus de poids à certains faits et finit par être aussi long que son maître.

Le livre sur le site  de l’éditeur

 

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Un cas de somnambulisme

Luigi Capuana

Maelström

BSC #83 Un cas de somnambulisme

Pour son opus N° 83 de Bruxelles se conte, Maelström a eu l’excellente idée de publier cette nouvelle du grand écrivain sicilien Luigi Capuana qui vécut entre 1839 et 1915. Il était l’un des théoriciens du vérisme italien, héritier des grands auteurs français Balzac, Zola, Maupassant, … et à son tour il a influencé deux des plus grands auteurs siciliens Giovanni Verga et Luigi Pirandello titulaire du Prix Nobel de littérature 1934. Je remercie cet éditeur de m’avoir fait découvrir cet auteur qui est passé entre les mailles du filet que j’ai jeté sur les sources littéraires pendant de nombreuses années.

Capuana est surtout connu pour les nombreux textes fantastiques qu’il a publiés, cette nouvelle en fait partie, l’intrigue se déroule non pas en Sicile qu’il a souvent mis en valeur mais à Bruxelles dont il montre une facette historique. C’est l’aventure advenue au Directeur général de la police belge, Denis Van-Spengel, qui, un beau matin, a trouvé sur le bureau de sa chambre un texte décrivant avec minutie et précision une série de crimes horribles commis dans la résidence de la Marquise de Rostentein-Gourny. Il ne se souvient absolument pas d’avoir écrit ce texte mais sa servante lui confirme qu’il a bien travaillé à son bureau une bonne partie de la nuit, il se croit alors victime d’une crise de somnambulisme comme il en a déjà subie par le passé.

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Luigi Capuana

Mais, se rendant à son rendez-vous, il passe devant l’hôtel de la Marquise et constate qu’il y règne une agitation fiévreuse provoquée par un atroce massacre. Une boucherie odieuse dont il connait les moindres détail. Alors Serait-il fou ? Comment expliquer cette étrange forme de somnambulisme ? L’organisme disposerait-il de facultés jusqu’alors inconnues ?

Même si l’écriture de Capuana m’a rappelé celle des grands auteurs français de la fin du XIX° siècle, son texte m’a surtout remémoré Bruges la morte de l’illusionniste Georges Rodenbach et même, par certains côtés, La Vénus future, de cet autre illusionniste : Villiers de l’Isle-Adam. Alors ceux qui liront ce très beau texte, choisiront : vérisme ou illusion littéraire ou peut-être un savant mélange des deux … ?

Le livre sur le site de l’éditeur

2020 – EN ATTENDANT LE PRINTEMPS : POÉSIE EN TROIS FAÇONS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2019 – LECTURES D'HIVER : À CHACUN SES VERS - Une chronique de Denis Billamboz
Denis BILLAMBOZ

En poésie, c’est comme en gastronomie, on peut concocter et déguster les produits sous différentes formes, ainsi j’ai composé cette chronique avec des recueils regroupant des poèmes bien différents : de la poésie brève d’influence japonaise enseignée par IOCASTA HUPPEN dans ses ateliers d’écriture et dans le manuel présenté ci-dessous, de la poésie en prose comme en écrit CELINE DE BO pour raconter une touchante histoire, et de la poésie influencée par l’écriture automatique comme en publie JASMINE NGUYEN dans son dernier recueil. Quelle que soit la forme, la poésie est toujours un mets à déguster avec gourmandise, à condition que les artistes, comme ceux cités dans cette chronique, maîtrisent bien leur art et soient inspirés par les muses.

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Poésie brève d’influence japonaise

Iocasta Huppen

L’harmattan

Couverture Poésie brève d'influence japonaise

Iocasta Huppen est une « haïjin » confirmée (terme japonais qui désigne une personne qui écrit des haïkus), elle est même experte en la matière, constatant la confusion qui règne dans ce domaine, elle a rédigé ce livre pour définir clairement les différentes formes de poésie brève d’influence japonaise éditées partout dans le monde maintenant. Elle voudrait notamment apporter toutes les indications nécessaires à ceux qui auraient l’envie de s’adonner à cet art.

« Ce livre est un atelier, un guide d’écriture de la poésie brève d’influence japonaise. Il ‘inspire des différents ateliers que Iocasta Huppen anime ». « Il a été conçu comme un atelier d’écriture de style classique revisité, doublé d’une sélection de poèmes brefs d’influence japonaise ».

Dans son introduction, elle rappelle brièvement les origines de cette forme poétique. La paternité du haïku tel qu’il est conçu dans ce manuel, est attribuée à Matsuo Basho au XVII° siècle mais sa forme définitive est due à Masaoka Shiki au XIX° siècle, il a conçu le mot « haïku » en contractant « haîkaï » (amusement) et hokku (court). Mais le haïku devient vraiment populaire seulement à partir des années mille-neuf-cent-quatre-vingt.

Pour la présentation des différentes formes de poésie concernant le sujet de ce livre, ne souhaitant pas prendre le risque de créer la confusion, j’ai choisi de reproduire son propre propos :

« Les différents genres de poésie brève ont été répertoriés en deux grands groupes.

Le premier groupe réunit les poèmes écrits sur trois et deux lignes, à savoir : le haïku et le senryu. Un chapitre à part a été consacré au tercet. Le tercet n’étant pas un poème bref d’origine japonaise, sa présence ici est justifiée par l’envie d’expliquer la différence entre haïku et tercet.

Le deuxième groupe, quant à lui, réunit les poèmes écrits sur cinq lignes, à savoir : le tanka et le gogyoshi. »

Pour chacune de ces formes, elle énonce les règles concernant la composition, la métrique, la nécessité ou non d’évoquer une image, de préciser la saison et si oui les termes pouvant être utilisés pour définir celle-ci. Ces règles sont plus ou moins précises et rigoureuses selon la forme poétique, elles sont encore complexifiées par de nombreuses exceptions. Pour faciliter la compréhension de ces explications, Iocasta a regroupé toutes ces règles dans des tableaux synoptiques très didactiques. Et, pour que chacun puisse s’adonner à ce genre poétique avec les meilleures armes, elle propose dans ce manuel pratique des analyses et des exercices à faire à la maison. Alors vous n’aurez plus aucune excuses si vous ne composez pas les meilleurs haïkus, senryus, tankas ou gogyoshis. Et vous ne confondrez plus vos tercets avec des haïkus.

Toutefois, « avant de vous lancer dans l’écriture de la poésie brève d’influence japonaise, vous devez garder à l’esprit l’idée que cette écriture se fait en employant un langage simple et des mots simples »

La simplicité a un pouvoir universel, celui de s’adresser directement à l’esprit ». Alors, n’oubliez pas la simplicité en toute chose et un trait d’humour !

Le livre sur le site de l’éditeur

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En raison du mauvais temps, dansons !

Céline De Bo

Maelström

BSC #82 En raison du mauvais temps, dansons !

Ils étaient jeunes, ils ne savaient pas la vie, la vie qu’on donne et qui peut s’enfuir. « On était bête avec ton père… ». L’enfant est arrivé mais il n’est pas resté. « Tu n’avais que quelques jours. On n’a pas eu le cœur à surmonter l’épreuve ensemble ». « Quand tu tombes amoureuse tu ne prévois pas ça ». Et comme certaines femmes font une grossesse nerveuse, la mère mène une vie de maman attentionnée. « Je nous ai vu ton père, toi et moi… ». Elle raconte cette maman déboussolée, comment elle aurait vécu avec sa petite fille qui deviendrait grande qui ferait des bêtises, qui fumerait de joints mais ne boirait pas d’alcool – comme sa maman peut-être -, qui se révolterait comme tous les ados en colère devant les délires de notre civilisation, qui partirait voir ailleurs si l’air est plus frais, moins faisandé, « Pour recoudre ton cœur tu pars humer les odeurs du monde ». Mais Bruxelles lui manquerait et elle reviendrait…

Elle raconte la maman par petite touche, des réflexions, de la poésie en prose souvent triste mais toujours belle, sensuelle, charnelle, elle dit la souffrance, la joie, la frustration, ce deuil qu’elle n’arrive pas à faire tant elle culpabilise.

« Parfois, essayer de convaincre de me pardonner. Me pardonner ! Comme ses mots sont misérables. Si ce n’est pas la faute d’une mère d’avoir perdu son enfant, sur qui d’autres frapper ? ».

C’est sa vie qu’elle raconte, c’est la vie que sa fille aurait eue, deux vies que se mêlent dans les mêmes douleurs, les mêmes colères et les mêmes espoirs.

« Je t’ai imaginé pleurer la mort de Kurt Cobain en chantant « Hallelujah » de Jeff Buckley… ».

Il faudra de longues, très longues, années à cette mère dévastée pour faire le deuil de cette fille qui n’a vécu que dans ses rêves, que dans sa poésie. Un jour elle comprendra « … qu’en perdant tout, elle n’a pas tout perdu. A présent elle sait que les enfants meurent. L’amour aussi. Que personne n’est protégé. Et comme on lèverait son verre, elle swingue ». Il restera ses textes mis bout à bout pour faire une histoire de chair et d’amour, d’illusion et d’émotions, une belle histoire écrite dans la douleur, pour dessiner un message d’espoir. Comment se réjouir devant une telle douleur ? Mais comment ne pas fondre en lisant ses mots qui ne sont pas que des mots mais aussi des miettes de vie qui s’assemblent pour construire le deuil et réinventer l’espoir ?

« Peut-être faudra-t-il que je quitte la ville, cet appartement. Embraser le berceau, embrasser la vie et te laisser partir ».

Le livre sur le site de l’éditeur

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Po’aime-moi

Jasmine Nguyen

Bleu d’encre

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J’ai reçu les premiers vers de ce recueil comme on ressent une légère brise vespérale un soir de canicule, comme on boit une menthe à l’eau sur une terrasse ombragée, … ces vers frais, légers, arachnéens, libres comme l’air dans le feuillage apaisaient mon cœur et mon corps. Et, puis quelque chose a attiré mon attention dans la façon d’écrire, de composer les vers, quelque chose que je ne savais pas définir, quelque chose que j’ai découvert en lisant la biographie de l’auteure placée à la fin du recueil. Cette petite phrase qui semble contenir la source de mes interrogations : « … poésies intimistes, très influencées par l’écriture automatique ». J’avais bien senti tout ce que ces poésies contenaient d’intimité mais je n’avais pas pensé à l’écriture automatique, je connais trop mal cet exercice mais cette fois je comprends pourquoi ma lecture a été un peu différente. J’ai découvert une autre façon de transmettre des émotions.

En contrepartie, le nom de l’auteure, certaines allusions dans les poèmes et cette opposition que j’ai cru déceler dans le texte entre l’évocation d’une nature dans toute la pureté de sa splendeur virginale et la violence de sa destruction par les hommes, m’ont entraîné vers un autre monde dans une autre époque. Pour l’exemple je ne citerai que ces deux très courts quatrains :

« Le soleil plane

La mer danse

La terre vit

La ciel caresse »

Qu’elle est belle et apaisante cette nature où le soleil brille, la mer tangue doucement, la terre grouille de vie animale et végétale et le ciel n’est que caresse. C’est le monde que j’ai imaginé à la lecture de ce quatrain, celui qui a été détruit comme l’indique le quatrain suivant

« Le feu brûle

L’eau ravage

Le métal dévore

L’air étouffe »

Par le feu des canons, les poisons qui enveniment les eaux, le métal des bombes qui déchirent tout et le feu du napalm qui rend l’air irrespirable. Oui, Jasmine, j’ai ressenti la douleur immense que ceux qui étaient au Vietnam à une certaine époque ont dû subir. J’ai eu l’impression qu’au fond du fond de ton intimité le souvenir de ces victimes hante encore ton être et se faufile dans tes textes.

La biographie évoque deux inspirations, l’une scientifique l’autre plus artistique, moi je proposerais une autre lecture, une autre dichotomie : une évocation idyllique de la nature originelle et sa destruction par la folie humaine… Ce texte est assez riche pour supporter plusieurs lectures.

Les Editions Bleu d’encre sur Facebook 

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2020 – EN ATTENDANT LE PRINTEMPS : LA SOCIÉTÉ COMME ELLE VA MAL / La chronique de Denis BILLAMBOZ

Le TOP 5 de DENIS BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

PHILIPPE B. GRIMBERT met une scène un bobo peu scrupuleux désirant ardemment que sa fille atteigne un niveau universitaire auquel il n’a jamais pu accéder, il voudrait être le père de celle qui lui ouvrirait les portes de la haute société où il pourrait pavaner. Un tableau hilarant et désespérant de notre monde actuel, un tableau ressemblant à celui peint par ANNA ROZEN pour mettre en scène un écrivain à succès blasé de tout et en décalage avec la société. Ces deux auteurs ont à peu près le même âge, ils ont certainement éprouvé les mêmes difficultés avec les évolutions technologiques, psychologiques, sociologiques et autres que la société a connu au cours de dernières décennies. Ils comprennent mal que le monde leur semble moins vertueux, plus pervers, ….

 

Panne de secteur

Philippe B. Grimbert

Le Dilettante

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Paul chercheur peu scrupuleux n’hésitant à bidouiller un tantinet les résultats de ses expériences pour asseoir et même développer sa notoriété, et par la même ses revenus, de chercheur en biologie, a une fille qu’il croit surdouée en décryptant des indicateurs peu évidents. Mais sa fille, élève moyenne d’une banale école de l’est parisien ne peut pas réussir dans cette « école de merde », il faut qu’elle fréquente une fabrique à champions de la Rive gauche où elle aura les meilleurs enseignants et d’excellentes fréquentations. Une petite manipe arrange vite la domiciliation de la jeune fille qui est tout aussi vite intégrée dans une excellente école qui la conduit tout droit au Lycée Henri IV, la Mecque des littéraires parisiens, où elle parvient à suivre avec l’aide d’un petit ami qui l’accompagne jusqu’en Khâgne.

Divers arrangements avec l’éthique et les règlements assurent à la jeune fille un parcours sans faute même s’il n’est pas des plus brillants et son père peut toujours rêver d’une carrière exemplaire pour elle. Il est prêt à tout, même à quelques écarts avec la morale et les lois et règlements, pour que ce parcours ne dévie en rien et installe la famille dans le gotha intellectuel de la capitale pour partager petits fours et champagne avec ceux qui détiennent le pouvoir, la gloire et l’argent qui va avec. Mais les mécaniques trop complexes supportent mal les grains de sable et le petit ami qui soutient la jeune fille dans ses études et dans son affirmation féminine se lasse de cette première expérience et commence à regarder ailleurs au grand dam de sa petite amie qui perd peu à peu le moral et le goût des études.

Le père qui ne conçoit pas que sa fille finisse comme une misérable prof dans un « collège de merde », élabore un stratagème compliqué et bien peu moral pour sauver l’idylle de sa fille et lui redonner courage et envie pour ses études. Cette combine foireuse ne résiste pas bien longtemps aux épreuves induites par l’agitation des hormones secouant les jeunes mâles et leurs partenaires potentielles. Elle éclate bien vite en éclaboussant violemment tout l’entourage des protagonistes de cette sinistre affaire devenue plus de mœurs que sociale ce qui entraîne des conséquences fâcheuses pour certains.

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Philippe B. Grimbert

Philippe B. Grimbert (ne pas omettre le B, il y a un homonyme) dans une langue savoureuse, drôle, ironique, imagée, narquoise peint un portrait satirique et sans concession de la classe parisienne qui s’est octroyé le pouvoir et la gloire par des pratiques pas toujours très recommandables. Ces élites qui se pensent importantes parce qu’elles sont vues et reconnues. Ces pères et ces mères qui comptent sur leurs enfants pour réaliser les rêves qu’ils n’ont pas été capables de concrétiser eux-mêmes. Il jette en passant un bon coup de griffe à l’Education nationale bien peu républicaine qui élève ses futures élites comme dans légumes dans des serres avec tous les compléments nécessaires à un bon développement. Et pour finir c’est toute notre société de consommation à outrance, à bout de souffle qui s’effrite parce qu’un tout petit grain de sable a perturbé les galipettes de deux jeunes qui n’en étaient qu’à leur toute première expérience. Preuve que notre société est bien fragile et qu’elle ne tient plus que par le paraître. L’auteur a su rester sur le fil de l’humour et de la satyre sans sombrer dans une triste comédie comme les médias nous en offrent quotidiennement.

Le livre sur le site de l’éditeur

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Loin des querelles du monde

Anna Rozen

Le Dilettante

Anna Rozen couv Loin des querelles du monde

Germain Pourrières est un écrivain célèbre, connu et reconnu, il a passé la cinquantaine, sa compagne Riccarda, l’a quitté, pour qu’il ne la voit pas vieillir, y a pire comme motif ! Il vit avec son neveu, Joseph fils de sa sœur Bergère éleveuse de chèvres dans les Cévennes, ça ne s’invente pas ! avec laquelle il est en perpétuel conflit depuis l’enfance et surtout depuis le partage de l’héritage. Joseph est un jeune d’aujourd’hui parfaitement incompris par son oncle resté un peu vieux jeu mais beaucoup mieux par la petite Julie, une artiste, elle aussi, pas mieux comprise par le vieil écrivain. Son statut d’auteur médiatisé et fortuné lui permet certaines conquêtes féminines que d’autres ne pourraient espérer même si sa vie mondaine n’est pas exubérante. Il rencontre ses amantes d’un soir, d’un jour, de quelques jours, lors des diners proposés par ses amis Marina et Jacko spécialistes de l’organisation de rencontres improbables.

Mais Germain en a assez de cette petite vie tranquille, il veut bien vivre solitairement et chichement mais il ne veut plus écrire des livres uniquement pour flatter le « goût corrompu » de ses lecteurs. Il veut laisser une œuvre et tente de l’expliquer à son agent littéraire qui gagne bien sa vie grâce son auteur favori.

« Terminé pour moi les grosses machines, je pense qu’à mon âge et à mon niveau, j’ai le droit de faire ce qui me chante, de prendre des risques de sortir des sentiers battus… »

Jean-François l’agent littéraire, comprend bien son désir mais ne croit pas le moins du monde à sa concrétisation.

« … je ne pense pas que tu sois incapable d’écrire autre chose que des best-sellers, mais je crois tes lecteurs incapables de faire la différence. »

Son envie d’écrire autre chose correspond à un moment de sa vie où son entourage se délite, il n’a plus de nouvelles de Riccarda, la belle Salomé lui échappe tout comme l’énigmatique Noa. Il lui reste Simone qui voudrait régenter sa vie sexuelle et sentimentale. Joseph part en Inde à la recherche de son géniteur en plaquant la petite Julie qui vient pleurer dans son giron. Sa sœur ne reviendra pas à Paris, son agent littéraire ne peut plus le stimuler. Il se retrouve un peu seul avec des filles de circonstances que son statut lui rend encore accessibles et ses livres à écrire qui finalement ne seront pas très différents des précédents.

Author Picture
Anna Rozen

Anna Rozen dans ce livre pétillant, alerte, bourré d’humour, de calembours, d’aphorismes et autres jeux de mots, raconte la crise de la cinquantaine qui affecte aussi les célébrités, même si leur renommée leur accorde encore les faveurs de quelques belles plus ou moins intéressées. C’est aussi l’évocation du choc culturel provoqué par la montée en puissance de la génération suivante qui bouscule les idées reçues aussi bien que les mœurs et méthodologies. Les technologies ont changé les idées aussi et Germain a du mal de le comprendre. Heureusement, il lui reste Toulouse-Lautrec et notamment Les Almées qu’il se plaît à contempler régulièrement au Musée d’Orsay.

La gastronomie, même si elle est souvent simple, est importante pour Germain et je soupçonne Anna d’être une fine gourmette, je la verrais bien se régaler de sucré-salé et d’acide-amer comme elle le fait dans son texte. Elle manie avec ironie et espièglerie la satire pour rire des bobo bien-pensants, cherchant toujours à flatter leur bonne conscience, se noyant dans des actes symboliques mais souvent bien puériles, pour refléter la meilleure image d’eux-mêmes sans se soucier de l’efficacité de leurs actes. Germain se retrouve coincé entre cette société légère et puérile sortie sans trop réfléchir des Trente Glorieuses et tout un tas de problèmes qui se profilent à l’horizon. L’humour d’Anna grince aux entournures en évoquant le passage d’un monde conquérant et festif à un monde nouveau plein d’inconnues dont certaines sont déjà perceptibles et inquiétantes.

« … ce monde jumeau du nôtre, où les villes ne servent plus qu’à l’agrément des touristes et où il n’y a plus de boulot qu’à leur service ».

Le livre sur le site de l’éditeur

2020 – EN ATTENDANT LE PRINTEMPS : TOUT EST DANS LA POSITION / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2020 - LECTURES POUR COMMENCER L'ANNÉE : ÇA PIQUE LES CACTUS
Denis BILLAMBOZ

La position qu’évoque DANIEL SIMON c’est celle de l’écrivain qui se démarque de tous les « écrivants » mais aussi celle du lecteur qui doit faire la différence entre l’un et l’autre. Pour moi c’est sans conteste possible la position allongée, c’est comme ça que je trie le plus aisément le bon grain de l’ivraie littéraire. JO HUBERT a, elle, choisi la position assise pour écrire, elle en a même fait le fil rouge de ce recueil de nouvelles. Alors peu importe le position, Chacun choisira celle qui lui est la plus confortable car in fine c’est l’intention qui compte !

 

Positions pour la lecture

Daniel Simon

Couleur livres

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« En amicale connivence », j’ai été touché quand j’ai lu cette allusion complice dans la dédicace glissée par Daniel Simon, à mon intention, à l’intérieur de son dernier recueil que je viens de lire. Un recueil qu’il présente comme des « Promenades » littéraires évoquant des lectures, l’écriture et les ateliers d’écriture qu’il anime. Cette connivence qu’il établit de facto entre lui et moi me flatte énormément car Daniel est un homme de grande culture et de grand talent littéraire, mais c’est aussi un homme plein de bon sens et de finesse qui sait faire la différence entre une pratique habituelle et une pratique créative, une pratique artistique. Cette connivence, je voudrais en être digne, ça je n’en suis pas certain mais je sais que je partage de nombreuses lectures avec lui et un certain nombre de points de vue sur l’écriture, la littérature et la lecture.

Dans les textes courts qu’il a rassemblés dans ce recueil qui respire comme un essai littéraire, avec quelques articles, un retour d’expérience sur un atelier d’écriture et une interview, il évoque son point de vue sur la littérature aujourd’hui en commençant par le début de la chaîne du livre : l’art d’écrire. Il souligne d’abord qu’écrire n’est pas forcément faire œuvre d’écrivain. Beaucoup écrivent et ne resteront que des « écrivants » sans jamais devenir des écrivains, sans jamais innover, créer, explorer le champ du langage, des idées, des perceptions, des sentiments, des émotions. Être écrivain c’est écrire autrement pour aller plus loin dans l’expression, élargir le champ des impressions, des sensations, démultiplier les idées…

Ecrire c’est aussi mettre à disposition du lecteur, éditer, diffuser, car sans lecteur le livre n’existe pas, il reste un écrit qui ne vit pas, n’est jamais interprété, commenté, critiqué. Il est condamné à rester un exemplaire unique comme lettre morte. Ce discours me ramène toujours à ce livre de Marcos Malaria, Tragaluz, dans lequel il prétend qu’un livre nouveau naît chaque fois qu’un nouveau lecteur le lit et je le pense moi aussi.

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Daniel Simon

Comme il y a des « écrivants » et des écrivains, il y a aussi des « liseurs » et des lecteurs, lire ce n’est pas seulement suivre une suite de caractère qui raconte une histoire ou développe un raisonnement. Lire c’est aussi sonder entre les lignes ce que l’auteur suggère sans l’écrire, ce qu’il ressent quand il écrit, ce qu’il ne peut pas dire, ce qu’il ne veut pas dire, …, la part qu’il laisse au lecteur pour compléter son propos. J’aime cette approche de la littérature dans laquelle l’écrivain et le lecteur deviennent complices pour faire vivre un texte, pour lui donner une autre dimension, pour faire créer une autre version, pour aller plus loin… ailleurs.

Mais pour que l’auteur et le lecteur se rencontrent, il faut un certain consensus à propos du langage, dans ses textes et articles, Daniel Simon évoque largement ce sujet et regrette, comme moi, que les marchands essaient d’imposer un langage commun minimum de façon à rassembler tout le monde autour des mêmes gondoles avec un seul message commercial. Alors que la diversité est la richesse du langage, elle apporte des variantes, des nuances, des couleurs, … qui permettent de formuler des différences, d’éviter la monotonie, de ne pas rassembler tous les individus dans le même panier pour les traiter de la même façon, même si certaines différences s’imposent dans et hors les exceptions. Ce débat sur la langue me rappelle cette phrase de Paul Valéry que j’ai cité il y a peu : « Il y a une foule de mots français qui ont disparu dans l’espace d’une génération à peu près, des mots précis, d’origine populaire, généralement très jolis ; ils s’effacent devant la mauvaise abstraction, devant les termes techniques qui envahissent notre langue ». Rien n’a changé, bien au contraire !

Voilà ma façon de faire vivre ce texte en le traitant comme un essai sur la littérature qui voudrait dire que même si, aujourd’hui, tout le monde, ou presque, peut écrire et même éditer, à condition d’avoir quelque argent, tout le monde n’est pas écrivain. Il veut dire aussi que lecteur et écrivain sont main dans la main pour faire vivre la littérature et le langage. Le lecteur n’a que les auteurs qu’il mérite de même que l’écrivain n’a que les lecteurs qu’il mérite. Et, nous tous ensemble nous avons le langage que nous pratiquons !

Le livre sur le site des Editeurs singuliers

Les livres de Daniel SIMON sur le site des Editeurs singuliers 

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Assis !

Jo Hubert

Cactus inébranlable éditions

Dans l’avant-propos on dit « Elle n’est plus toute jeune … Elle est même franchement vieille, depuis, … ». Bien que ne connaissant pas personnellement cette auteure, je doute un peu de cette affirmation pour la simple et bonne raison que, si mes information sont justes, elle est encore plus jeune que moi, de peu mais tout même plus jeune encore. Je comprends bien, on peut être vieille ou vieux à tout âge. Je ne sais si c’est en raison de son âge qu’elle écrit assise mais force est de constater que parmi les écrivains que nous connaissons, peu écrivent debout comme d’aucuns jouent du piano. Tout le monde n’est pas Philip Roth. La position assise est le fil rouge que l’auteure a choisi de suivre pour construire ce recueil de nouvelles, des nouvelles de quelques pages entrecoupées de très courtes nouvelles de quelques lignes, qui pourrait être l’ébauche d’un roman autobiographique. On peut suivre le fil rouge reliant les différents textes décrivant les événements de sa vie semblant l’avoir particulièrement marquée. Assis ! c’est aussi le premier commandement qu’on apprend à son chien et la première injonction que reçoit le prévenu invité par la police.

Le risque d’erreur d’interprétation des intentions et choix de l’auteure est très mince car dans sa dernière nouvelle elle explique comment et pourquoi elle a choisi ses textes et même pourquoi elle n’en a pas retenu certains :

« Le sexe, bien sûr, toujours porteur, la mort beaucoup moins. Toute allusion aux infortunes du vieillissement rend le récit indigeste et rebutant (…). Souvenirs de jeunesse prioritaires alors, mais ça va dater ». « Elle a fait en sorte de produire un melting-pot de ce qu’elle a vécu, de ce qu’elle aurait pu, aurait voulu vivre ou ne pas vivre ».

C’est la première fois où je lis à la fin d’un livre ce que j’avais envie d’écrire moi-même à propos du texte.

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Jo Hubert

Au-delà des aventures, surtout des mésaventures, qu’elle raconte, il y a le style, la façon de narrer, l’art de la formule, le texte comporte quelques passages qui pourraient figurer dans un recueil d’aphorismes et des raccourcis fulgurants. Jo Hubert n’encombre pas son texte de circonvolutions littéraires inutiles, n’emprunte pas des chemins détournés pour dire ce qu’il lui est arrivé, ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent, ce qu’elle aime, ce qu’elle beaucoup moins, elle va droit au but, pour elle un cul est un cul un point c’est tout. Mais malgré tout ce que je viens de dire, son texte est plein d’empathie, j’ai eu l’impression d’avoir vécu moi aussi un certain nombre d’avatars qui ont, ou aurait, pu agrémenter ou polluer son existence. Ces textes sont charnels, on les sent jusqu’au fond des tripes même s’ils comportent aussi une certaine dose de mysticisme. Elle conclut son propos en se posant à elle-même cette question dont la réponse est bien difficile à formuler : « N’était-ce que cela, sa vie ? »

Et surtout ne pas oublier que ce recueil est un travail familial, son conjoint, l’artiste Robert Varlez, y a activement participé avec un ensemble de collages qui agrémente joliment ce recueil qui trouvera sa place auprès des excellents opus déjà publiés dans la belle collection « Nouvelles » créée par les Cactus inébranlable éditions.

Pour commander le livre sur le site de l’éditeur

 

 

2020 – EN ATTENDANT LE PRINTEMPS : LÂCHETÉ, COURAGE, QUEL CHOIX ? / La chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Le lâche n’est parfois pas très loin de l’héroïsme, il lui suffirait peut-être de dire non une fois, une seule fois, c’est ce que s’évertuait à demander Stefan ZWEIG à tous ceux qui possédaient un certain pouvoir quand Hitler asseyait le sien : dire non une fois au moins au tyran qui promettait l’enfer. C’est aussi ce non que le héros d’Alain BERTHIER n’a jamais voulu dire à la femme qui voulait le soumettre à sa botte. Une chronique pour dire qu’il suffit parfois de bien peu, d’un refus clair et net pour ne pas sombrer dans la lâcheté dégradante.

 

Stefan Zweig

L’ESPRIT EUROPÉEN EN EXIL

Edition établie par Jacques Le Rider et Klemens Renoldner

Editions Bartillat

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Jacques Le Rider et Klemens Renoldner ont réuni ce que ce dernier détaille comme des « essais discours et entretiens de Zweig entre 1933 et 1942 », pour constituer ce recueil destiné à mieux comprendre les rapports du grand écrivain autrichien avec la politique, l’exil et le destin des juifs pendant cette période particulièrement cruciale pour le devenir de l’humanité toute entière. Dans sa préface, Klemens Renoldner précise que l’année 1933 avec « la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne et le début de la persécution systématique des Juifs » marque un tournant décisif dans l’œuvre de Stefan Zweig.

« C’est ce qui marque le début de sa crise d’identité. Le présent recueil des essais discours et entretiens tient compte de cette césure chronologique. »

Cet ouvrage rassemble donc des entretiens avec divers journalistes de l’Europe centrale à l’Amérique du Sud en passant par l’Europe Occidentale, notamment la France et la Grande Bretagne où il a résidé un certain temps, l’Amérique du Nord où il a voyagé et séjourné et l’Amérique du Sud où il s’était établi mais où il mit rapidement fin à ses jours ; quelques-unes des nombreuses allocutions qu’il a prononcées suite aux nombreuses sollicitations qu’il recevait ; des réflexions sur les sujets d’actualité, des articles pour la presse ; des propos introductifs à diverses manifestations ; des conférences et divers propos de circonstance. Il faut bien comprendre que Zweig était déjà un auteur connu et reconnu dans les années avant la guerre et que comme intellectuel juif, il a été très sollicité pour formuler un avis sur les sujets abordés ici. Thomas Quinn Curtis, journaliste américain, dans un article publié dans Books Abroad, vol. 13, 1939, rapporte que : « Une enquête menée récemment par la Société des Nations à propos de la littérature contemporaine a mis en évidence la popularité de Zweig lui-même. Il occupe aujourd’hui la première marche du podium. Il est l’auteur vivant le plus traduit et le plus lu ».

Dans sa préface, Klemens Renoldner écrit : « L’œuvre de Zweig est profondément marquée par les circonstances politiques de son époque, mais l’auteur affirme dans le même temps qu’il méprise la politique ». Tout le monde voulait obtenir l’avis de Zweig sur les événements politiques mais lui détestait la politique, il craignait comme la peste la récupération et surtout l’interprétation de ses propos. Son lectorat était principalement germanophone, surtout au début de la période étudiée, et il ne voulait pas le perdre. Il prétendait aussi que la plainte de celui qui souffre passe vite pour une jérémiade et que la réprobation a beaucoup plus de poids quand d’autres la formulent. Hélas, les états et les religions n’ont pas compris son message et ont bien mal défendu la cause du peuple juif. Il a longuement plaidé l’idée d’une Europe unie, respectueuse des libertés individuelles de chacun mais le nationalisme était beaucoup trop fort à cette époque pour que cette idée ait la moindre chance de se concrétiser.

L’exil fut l’autre question importante à laquelle il dut moult fois répondre. Il prétendait être bien partout, aimait travailler dans les grandes bibliothèques françaises, anglaises et américaines, se plaisait partout où il résidait avec Lotte, sa seconde épouse, et il rencontrait partout où il allait des intellectuels émigrés comme lui, arrachés à leur sol et souvent moins bien lotis que lui qui a toujours été bien accueilli par des éditeurs étrangers. A mon sens ce n’est pas de l’exil dont il souffrait le plus mais du déracinement, de la perte de ses racines, de la coupure avec sa langue, de la distance d’avec ses lecteurs qui pouvaient le lire sans le truchement des interprètes en lesquels il avait une confiance limitée. Il aimait profondément Vienne et je ne suis pas sûr que Vienne l’aime tout autant aujourd’hui. En séjour dans cette ville en septembre dernier, j’ai été surpris qu’on nous parle de Mozart et des architectes qui ont façonné la ville mais jamais de Zweig ni de Freud. De vieux démon auraient-ils survécu ?

Au-delà de la politique et de l’exil, la question qui préoccupa peut-être le plus Zweig est le sort des Juifs, leur devenir mais aussi leur responsabilité dans le sort qui leur a été réservé. Il leur a toujours dit de rester éloignés des positions le plus exposées, de ne participer à la prise des décisions qui engagent les peuples, les états, les nations… de ne pas donner le bâton pour se faire battre. Mais il a défendu vigoureusement à travers le monde entier la cause du peuple juif martyrisé, il a soutenu le sionisme comme solution, ou plutôt partie de solution. On le croyait fataliste, attaché à ses intérêts commerciaux, mais je crois qu’il avait très bien compris ce qui attendait le peuple juif. La passivité des Américains notamment, a laminé ses derniers espoirs. Il n’aurait pas voulu d’une vie de sous homme, d’untermensch qui selon ce qu’il pensait, allait être réservée à son peuple. Il avait déjà soustrait beaucoup de temps à son art…, trop pour continuer ainsi.

Pour moi, Stefan Zweig est un immense écrivain, installé au pinacle de mon panthéon littéraire, mais dans ce recueil on voit surtout un homme qui doit lutter pour exercer son art, pour rester en relation avec ses lecteurs, un homme engagé dans la lutte pour défendre son peuple même si beaucoup n’ont pas compris la finesse de ses analyses. Pour conclure, j’ai emprunté ce propos à Thomas Quinn Curtis : « Il a réussi à échapper aux dangers de la grande célébrité. Il ne deviendra jamais un Grand Ancien. Sa rafraîchissante modestie lui a permis de rester jeune ». Devant l’Holocauste, il est difficile d’évoquer l’écrivain, on peut toutefois penser à ce qu’il aurait pu écrire dans d’autres circonstances.

Le livre sur le site des Editions Bartillat 

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Notre lâcheté

Alain Berthier

Le Dilettante

Couv Notre lâcheté

Avant de découvrir ce livre, je n’avais même jamais entendu parler de cet auteur né en 1901, il est vrai qu’il n’a hélas écrit que ce seul texte, quel dommage car celui-ci est remarquable. Il fréquentait un petit cénacle d’écrivains bretons en herbe où il a vite admis qu’il n’était pas de la taille de ses compagnons de lettres. Ce n’est pas évident à accepter car ceux-ci n’ont, à ma connaissance, connu qu’un succès d’estime. Ces talents de rédacteur l’ont orienté vers un travail aux revenus plus stables : la rédaction d’une encyclopédie. Après lecture de son texte on comprend son choix, il écrit remarquablement avec une grande précision, choisissant ses mots avec attention. Ses descriptions, ses commentaires, ses analyses sont toujours très précises et très claires, c’est un bonheur de redécouvrir un texte écrit avec une telle application et retrouver des mots oubliés, de déguster des formules succulentes, de véritables aphorismes. Comme celle-ci que j’aime beaucoup : « Elle sait bien qu’à son âge chaque jour ne doit plus être employé qu’à assurer ses nuits ». Cette petite phrase contient à elle seule la quasi-totalité d’un roman.

Son propos, entre roman et essai, raconte comment un jeune homme est devenu lâche, veule et soumis à une vieille prostituée avachie dont il dresse des portraits accablants mais tellement éloquents. Il raconte la parcours de cet enfant mal aimé, nargué pas sa sœur et ses copines, souffre-douleur au collège, éconduit par les filles à l’adolescence qui ne trouve qu’un peu de réconfort dans les bras des prostituées dont il devient un fidèle client jusqu’au jour où l’une d’elles, Paule, se l’accapare pour elle seule.

« Et quand une de ces prostituées devint ma maîtresse et me donna de l’argent plein d’odeurs, cela ne fut rien encore, bien que ceux qu’on paie soient sûrs que l’on tient à eux et qu’on ne les lâchera pas ».

Commence alors un jeu de désamour, chacun ne pouvant plus se passer de l’autre pour des raisons nullement sentimentales. Il jouit du confort et de l’argent de la courtisane décatie tout en s’assurant une compagne pour ses besoins sexuels et elle, sait qu’à son âge, elle ne trouvera plus un autre compagnon pour partager sa vieillesse. Il se haïssent, se réconcilient, font encore semblant de s’aimer, jouent à celui qui dominera l’autre, poussant le jeu toujours de plus en plus loin. Mais, il sait qu’à ce jeu, il perdra toujours et s’avilira de plus en plus.

Une description chirurgicale de la mécanique de l’humiliation conduisant à la bassesse et à l’avilissement, au renoncement à sa propre dignité. Un véritable cours de psychanalyse appliquée démontrant comment un enfant mal aimé et persécuté peut devenir un homme faible et soumis à la première femme venue, qu’elle soit repoussante, amorale, manipulatrice, possessive et d’autres choses encore. Elle s’apitoie pour qu’il s’apitoie sur elle, il s’apitoie sur lui mais elle ne s’apitoie pas sur lui ou seulement pour l’induire en erreur et inspirer sa pitié. Tout un jeu de manipulation que Berthier dénoue comme s’il avait lui-même connu cette humiliation ou comme si quelqu’un de son entourage avait connu cette mésaventure, l’avait ressentie dans sa chair, dans ses tripes, dans son cœur et dans son âme.

Je croyais lire ce petit livre en quelques heures mais il est si dense que j’ai dû marquer des poses pour ne pas me noyer dans toutes ces manipulations, pour ne pas suffoquer sous de telles nuées de haine répandues.

Le livre sur le site du Dilettante

 

 

 

 

2020 – LECTURES POUR COMMENCER L’ANNÉE : ÇA PIQUE LES CACTUS

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Denis BILLAMBOZ

Pour commencer cette nouvelle année, je n’ai pas oublié de lire quelques recueils d’aphorismes publiés par le Cactus Inébranlable, ma façon de ne pas laisser ma causticité s’étioler, de conserver mon esprit critique intact, et surtout de me régaler de l’adresse avec laquelle les auteurs de la maison jonglent avec les mots, les idées et les concepts. Ces trois recueils n’ont pas tous été publiés en cette nouvelle année, certains ont stationné quelques semaines sur mon bureau avant que je les déguste mais ils peuvent tous les trois être considérés comme faisant partie des nouveautés.

 

Sentences de solitude

Thierry ROQUET

Cactus inébranlable

Il semblerait que Thierry Roquet ait écopé d’une lourde peine de solitude et c’est avec une sincère résilience qu’il accomplit cette punition en rédigeant des aphorismes à son honneur : condamner à écrire des aphorismes exprimant la solitude dans laquelle il semble se débattre, comme auteur s’entend, pour le reste, on ne saura jamais. Espérons seulement qu’il aura accompli sa punition avant qu’un nouveau siècle s’épuise. Je n’ai pas recensé tous les aphorismes de ce recueil évoquant la solitude à laquelle l’auteur semble condamné, j’en citerai seulement deux ou trois dont je me souviens. Le premier est bien installé à la première page et il expose clairement l’intention de l’auteur : « Je vais tromper ma solitude avec l’ennui ; puis les présenterai l’un à l’autre ». Les autres sont plus loin dans le texte. Le suivant lui permettra de réaliser son premier en jouant Les Parapluies de Cherbourg, « Je vais tremper ma solitude en sortant sous la pluie ». Le dernier que j’ai retenu est plus philosophique, plus profond, il invite à la réflexion et même à la méditation : « La solitude est à double tranchant ; on ne sait jamais trop si cette confrontation permanente à soi abouti à la justesse ou au déni, au repos ou à l’épuisement total ».

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Thierry Roquet 

Thierry ne s’est pas contenté de tromper sa solitude, il a largement balayé le champ de ses activités, préoccupations, réflexions personnelles mais aussi toutes le stupidités, incongruités et autre sottises dont notre société accouche régulièrement. Il les a croqués non pas comme un vulgaire toutou mais plutôt comme un habile caricaturiste avec les mots dont il connait le sens le moins apparent et dont il maîtrise l’usage avec une grande adresse. Un Roquet installé chez Cactus inébranlable, ça peut piquer mais ça peut mordre aussi avec en guise de crocs des mots, de mots détournés, des mots affûtés, des mots acérés mais également de mots doux, des mots gentils, et surtout des mots drôles et des fulgurances hilarantes.

« Je garde mes idées pour moi : je me retire donc de l’avis politique ».

« L’éternité n’est pas si longue, il suffira de s’y habituer ».

« Je garde la même chemise pour n’avoir pas à changer trop souvent d’avis ».

Pour que l’auteur se sente moins seul on peut l’assurer qu’il a des lecteurs qui le lisent avec plaisir et un illustrateur, Ben Parva, qui lui a fait une jolie couverture.

Le recueil sur le site de l’éditeur

Le blog de Thierry ROQUET

 

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Aucun signe d’amélioration

Isabelle SIMON

Cactus inébranlable

Ce n’est qu’à la fin de ce recueil que l’éditeur nous met en garde contre les outrages, les vices et les sévices qui pourraient rendre cette auteure fort dangereuse. « Après s’être rendue coupable d’Outrages de dames, elle récidive avec Manuel de castration chez Simorgh du Gard et finit par être déclarée Dangereuse avec Evidence. Le pronostic fatal est engagé ». Mais personnellement, je ne m’aventurais pas en terrain inconnu, j’avais déjà autopsié les outrages qu’Isabelle Simon étaient capable d’infliger à certaines dames. J’étais averti, je savais ce qu’elle pense de l’acte d’écrire :

« Faut pas écrire pour l’utile. Ni pour l’agréable… Encore moins pour joindre les deux bouts ! » et que « Vice ou vertu, on s’en branle. On aime, on désire, on s’élance, on se sauve, on s’arrange, on se débrouille ! C’est la morale des autres qui se charge de l’étiquetage ».

L’essentiel étant ainsi dûment exposé, j’ai pu lire en toute quiétude les aphorismes d’Isabelle.

Des aphorismes qui sont comme des petites nouvelles qui tombent à pic, chutent avec élégance ou dégringolent avec fracas. Celui-ci tombe

« A l’égout

Le pire avec l’héroïne, ce n’est pas la mort qu’elle pourrait donner, c’est la vie qu’elle fait mener ».

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Isabelle Simon

Celui-là sombre crûment :

« Crudité

A la suite d’une liaison rapide avec son traiteur, la femme légère se trouva grosse de ses hors d’œuvre ».

Cet autre prévient :

« Avant qu’on signe

Il est possible d’aimer ses chaînes mais il convient de vérifier au préalable qu’à l’autre bout ne s’accroche pas un boulet. »

Et, ce dernier peut éviter la chute par ses vertus thérapeutiques :

« Prophylaxisme

Pratiqué régulièrement, l’humour améliore l’élasticité des tissus cérébraux ainsi que celle des fibres nerveuses ».

Je ne vais pas vous recopier ici les aphorismes qui ressemblent le plus à des petites nouvelles, comme celui qui raconte l’histoire du chat Oliver, je vous laisse le soin de les découvrir vous-même dans ce bien joli recueil où Isabelle brocarde tous les pouvoirs et tous les travers qui affectent l’humanité. Elle ne se contente surtout pas de décocher des flèches et des piques avec malice, lubricité ou cynisme, elle le fait aussi avec élégance, maniant la langue avec dextérité pour, par exemple, en tirer un très intéressant jeu d’assonance et d’allitération, mais aussi de double sens, dans cet aphorisme :

« Elle était sessile, Cécile, rivée comme une moule, sans pédoncule, à son Roger. C’était une scieuse et lui, une sciotte. Ils étaient scissiles. Ils se sont fait scier ».

Elle m’amuse, elle me fait marrer, elle m’enchante, elle me régale !

Je me souviens qu’après ma lecture d’« Outrages de dames » j’avais conclu ma chronique par ces quelques mots :

« Et même si ce texte est cru, empreint de violence et de brutalité, il contient quelques passages très poétiques et son écriture ne perd jamais son élégance et sa finesse même dans les histoires les plus sordides. On peut dire les choses les plus crues sans pour autant s’égarer dans la vulgarité, ça Isabelle sait bien le faire, son écriture reste toujours aussi lisse quel que soit le sujet qu’elle traite. Elle ose dire ce que beaucoup ne veulent pas dire, le plaisir et le désir … »

Et je confirme avec enthousiasme après la lecture de ces aphorismes.

Le recueil sur le site de l’éditeur

 

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Des jours comme ça

Pascal SAMAIN

Cactus Inébranlable

Il y a des jours comme ça où le facteur dépose dans la boîte aux lettres un petit paquet contenant un petit livre qui se niche facilement dans une poche les jours où l’on part à l’aventure dans le bus, le tram, le train et même l’avion… Il y eut un jour comme ça où le petit paquet contenait un recueil d’aphorismes de Pascal Samain, il y racontait sa vie, ses humeurs, ses tracas, ses aigreurs, mais surtout la bêtise, la méchanceté, la stupidité, l’âpreté au gain et moult autres travers encore de notre société puérile et décadente. C’est tout un art de loger tant de travers dans de si courts aphorismes, un art que Pascal Samain a développé autour de sa formule fétiche, « Il y a des jours comme ça » qui introduit chacun des trois-cent-soixante-cinq aphorismes, je ne les ai pas comptés, c’est lui qui dit qu’il en a écrit cette quantité, qui forment l’esquisse d’un essai sur l’état de la société francophone au début du XXI° siècle.

Il y a des aphorismes comme ça qui égratignent tous ceux qui ne respectent pas la littérature :

« Il y a des jours comme ça où ce qu’on nomme « le monde littéraire » n’est au final rien d’autre qu’un organisme biologique n’ayant pour unique but que sa propre reproduction ».

« Il y a des jours comme ça où, comme si on vous les offrait avec votre caddie de course, les petites phrases toutes faites, censées ouvrir un champ sémantique sans limite, ne font jamais que couvrir de honte celui qui les prononce ».

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Pascal Samain

Il y a des aphorismes comme ça qui stigmatisent ceux qui devraient porter la bonne parole :

« Il y a des jours comme ça où les journalistes portent des cornes en direct, c’est parce que l’information persiste à leur être infidèle avec un fameux bonheur ».

« Il y a des jours comme ça où les vents font tourner bien plus de girouettes humaines que d’éoliennes. »

Il y a des aphorismes comme ça qui font douter de la réalité et de la crédibilité du monde :

« Il y a des jours comme ça où rien ne se gagne, rien ne se perd, et plus grave sans doute rien ne se transforme ».

« Il y a des jours comme ça où, au réveil, le rêve achevé apparait plus vrai et plus souhaitable que le vrai ».

Il y a des aphorismes comme ça qui disent l’angoisse de vivre dans ce monde :

« Il y a des jours comme ça où l’évidence s’impose que la vie s’arrête déjà le jour de la naissance ».

 « Il y a des jours comme ça où, sans le dire ça ne va pas, mais où en le disant ça va encore plus mal. »

« Il y a des jours comme ça où la planète Terre n’est même pas celle des singes ».

Je ne savais pas qu’il y avait un auteur comme ça qui me connaissait aussi bien :

« Il y a des jours comme ça où, cet homme-là, bien qu’en bonne forme, n’a aucune envie de faire démarrer la journée, parce que les draps sont si doux. »

Il y a bien un auteur comme ça qui sait dire au moins trois-cent-soixante-cinq choses sur notre monde qui marche de travers. Je vous laisse découvrir les autres.

Le recueil sur le site de l’éditeur

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