2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : TEXTES D’AUJOURD’HUI, par Denis BILLAMBOZ

par Denis BILLAMBOZ

Dans cette rubrique, j’ai rassemblé un texte contemporain de Pierre Barrault qui raconte une histoire absurde à la manière de Beckett, un recueil de nouvelles ultra courtes de Marc Menu et un recueil d’aphorismes et autres formes de jeux de mots et de pensées humoristiques de Dominique Saint-Dizier. Une façon de proposer une chronique drôle, humoristique et même un peu plus que cela, en démontrant qu’on peut rire, sourire, s’interroger, réfléchir sans tenir de longs discours, simplement en utilisant les mots avec intelligence et subtilité. Ce sont d’excellents complices !

 

CLONCK ET SES DYSFONCTIONNEMENTS

PIERRE BARRAULT

Louise Bottu

En lisant le titre, « Clonck » a immédiatement fait « clic » dans ma mémoire pas si usagée que je le croyais. Clonck et sa place Monk m’ont évoqué un monde qui serait issu du travail de photomontage absurde des célèbres éditeurs chaux-de-fonniers : Plonk et Replonk qui ont connu un beau succès en détournant des vieilles cartes postales de leur vocation initiale. En lisant les descriptions de Pierre Barrault, j’ai eu l’impression qu’il connaissait ce collectif d’éditeurs surréalistes et qu’il s’inspirait de leur travail pour construire son récit. J’aurais aimé voir Plonk et Replonk attablés à la terrasse de la place Monk à Clonck !

Mais la mission hautement confidentielle et particulièrement délicate imaginée par un service très mystérieux, est confiée à Podostrog et Aughrim. Ils doivent retrouver Perstorp pour une raison qui doit être bonne, et même très bonne, tant elle semble hermétique et sibylline. Les deux compères arrivent donc à Clonck et en explorent toutes les rues, les coins et les recoins, pénétrant partout où ils le peuvent, en pure perte de temps. Ils ne rencontrent que bizarreries, absurdités, anomalies, incongruités, … toutes sortes de choses qui n’existeraient pas dans un monde comme celui que nous connaissons. La liste des oiseaux rencontrés dans le parc suffit à s’en convaincre : « Le parc de Clonck est le plus grand site de reproduction des perches des sables à tête noire, contre-furets suintants, patorins hurleurs, fourmis géantes, chevreuils-ou-phacochères phosphorescents, condylures mouchetés, phrynosomes à plumes, oryctéropes nains et moineaux troglodytes à mains jaunes… »

Même si l’allusion à Plonk et Replonk, à notre fromage national : « Podostrog pense qu’il est question de cancoillotte » et à la gentilité des habitants de notre département à travers le nom d’un personnage : « Doubiste » même si maintenant nous sommes des Doubiens, m’a fait penser que l’auteur connait au moins un peu le Jura franco-suisse, son livre évoque, pour moi, plutôt Beckett. En effet, je me souviens avoir lu, il y a déjà un bon nombre d’années, « Mercier et Camier », un voyage immobile, sans but, inutile comme l’est cette recherche d’un personnage qui n’existe peut-être même pas. Pierre Barrault, un peu à la manière de Beckett, décrit un monde où la vie de l’homme n’est qu’une erreur, un malentendu, qui ne mène nulle part, qui ramène toujours au même point. L’homme se cantonne dans un monde immobile qu’il n’évalue qu’à l’aune de ce qu’il voit sans se soucier que ces apparences peuvent cacher un autre monde, un autre monde qu’il ne montrera pas au lecteur le laissant s’interroger lui-même sur ces apparences et ce qu’elles pourraient cacher. « Podostrog développe à présent deux ou trois points essentiels au sujet du continuum espace-temps », mais l’auteur ne développe pas cette intéressante question laissant encore une fois le lecteur face à l’éternelle question de sa place dans l’univers.

Ce texte est aussi une interrogation sur la vérité qui peut être résumée dans ce petit dialogue entre les deux compères :

« – Cependant ce n’est pas la vérité.

– Que veux-tu dire ?

– Que ce n’est qu’une opinion. La mienne, si j’ose dire.

– Elle vaut ce qu’elle vaut.

– Autant dire pas grand-chose. Ce que je pense, au fond, n’a pas beaucoup d’importance… »

Et surtout ne pas oublier de s’attarder sur les remarquables dessins de Claire Morel.

Pierre Barrault

Le livre sur le site de Louise Bottu

 

PETITES MÉCHANCETÉS SANS GRANDES CONSÉQUENCES

MARC MENU

Quadrature

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lors du dernier Salon de l’autre livre, en feuilletant cet ouvrage, je pensais tenir en mains un recueil de textes courts comme j’en lis assez souvent mais à sa lecture, j’ai, tout d’abord, vu sur la couverture que l’auteur précisait qu’il s’agissait de nouvelles. J’en fut bien convaincu après la lecture de quelques textes seulement car chacun d’entre eux se termine par une chute toujours adroitement amenée après la description d’une situation bien définie sans aucune digression superflue.

Une page, quelques phrases, une seule parfois, quelques mots même suffisent à Marc Menu pour camper une situation dramatique, tragique même, cocasse, hilarante, insolite ou encore cynique…, pour écrire une histoire comme celle-ci, peut-être la plus courte du recueil, alors je vous la montre : « Deux vieilles dames se disputaient un souvenir. C’est la mort qui l’emporta. » Tout est dit est la conclusion est claire même si elle est un peu radicale.

Marc Menu

Ainsi, ce que l’auteur appelle « petites méchancetés » est souvent un trait d’humour noir :

« Le bourreau leva bien haut sa hache. Elle s’abattit dans un silence de mort.

Et parmi la foule qui assistait à la décollation, il y eut ce jour-là plus d’une jouvencelle à qui le bel exécuteur fit perdre la tête. »

Une pensée bien cynique :

« … Vous me tendez une main éplorée… Me voilà sur le point de devenir votre sauveur.

Et puis non. Après tout, des comme vous, il y en a plein. »

Une petite cruauté :

« Vivre avec un chanteur d’opéra, c’est décidément au-dessus de mes forces, soupira la dame. Et d’ailleurs, je n’ai jamais aimé Rigoletto.

Et elle remit au policier le pistolet encore chaud. »

Une bonne grosse « vacherie » comme on dit chez nous :

« … Dès que j’ai franchi les portes de l’asile – … – je me suis senti revivre. Il ne me restait plus qu’à continuer à faire semblant. Assez longtemps pour qu’au dehors, ma femme se trouve un autre pauvre type à emmerder. »

Ou même une petite histoire un brin polissonne :

« Elle venait faire la chambre. S’est excusée, confuse, en le trouvant encore là. Il a très vite su la mettre à l’aise. Tellement à l’aise, même, que les autres chambres ont attendu … attendu … »

Dans tous les cas un trait d’esprit, une fulgurance, qui ne mérite même pas le nom de méchanceté, juste une petite espièglerie qui justifierait ce que la dame inflige à ce Monsieur trop entreprenant :

« … Et puis la musique a marqué un temps d’arrêt. Du coup on a bien entendu quand il se l’est prise. La gifle. »

Le livre sur le site de Quadrature

 

 

PENSÉES B’ANALES ET IDÉES COURBES

DOMINIQUE SAINT-DIZIER

Cactus inébranlable

Attention les pensées b’anales ne sont pas forcément banales, l’auteur tient à le préciser lui-même dans un incipit tout à fait explicite : « Un faux-cul n’a que des pensées b’anales », nous pouvons donc en déduire que les pensées b’anales ne sont que des pensées de faux-culs ou assimilés. Mais ce recueil ne contient pas que de telles pensées, il comporte aussi des idées courbes que l’auteur laisse définir par Léo Ferré, l’immense poète : « Les hommes qui pensent en rond ont des idées courbes ». Voilà qui est clair. Cependant, on peut aussi trouver dans ce recueil des pensées courbes émises par des faux-culs qui pensent en rond. Donc, il appartient au lecteur de rester très vigilant pour savoir à quelle famille appartient chacun des aphorismes de l’auteur.

Ces puériles questions de classification étant résolues, il faut se consacrer à l’essentiel, à ce que l’auteur a écrit et donc à ce que l’éditeur a publié. Et ce qui importe avant tout pour l’auteur c’est l’humour, il l’affirme à haute voix, se référant à Alphonse Allais, : « Je ne plaisante jamais avec l’humour ! ». J’ai déjà lu un recueil de Dominique Saint-Dizier, « Indocile heureux » et j’avais, à cette occasion, remarqué qu’il est un auteur plasticien qui utilise les mots là où la matière ne lui permet pas de s’exprimer. Comme il le dit lui-même : « En manque d’inspiration, je survis en mangeant mes mots. » Il est tellement goulu que « Très impatient, il (m’) arrive que je déverse plus de mots dans mes phrases qu’elles ne peuvent en contenir. »

L’humour, il le traque au fond des choses les plus anodines là où se nichent l’incongruité, le paradoxe, l’insolite, le quiproquo, tout ce qui peut faire rire, comme ces petits traits d’humour désopilants : « Selon moi les nudistes seraient les descendants en ligne directe des sans -culottes. » « Il y a des hauts-de forme et des bas à varice ! Ainsi va la vie ! » « Manque de peau ! se plaint amèrement l’écorché vif. »

Mais on sent aussi, sous cet humour bon enfant, destiné à diffuser un peu de bonne humeur, plus de gravité, comme si l’âge avançant (je sais de quoi je parle, l’auteur doit avoir un âge proche du mien), l’auteur évoque son vécu en proposant des aphorismes faisant références à des événements de son passé et même au-delà comme par exemple quand il invente des messages désopilants qui peuvent rappeler ceux émis par Radio Londres pendant la dernière guerre (en théorie seulement), comme celui-ci : « La femme de manège fait tourner la tête du patron. Je répète. La femme de manège fait tourner la tête du patron. » Quelques traits contiennent même plus que de l’humour : « Si les enfants qui naissent aujourd’hui n’ont pas d’avenir, il vaudrait mieux qu’ils naissent plus tard. » Et celui-ci cache mal une réelle fatalité : « Même les pompes à vélo rendent leur dernier souffle. »

Mais avant de sombrer dans les rets du grand âge, il veut profiter de la vie avec humour toujours et rêver encore à des petits bonheurs comme cette lueur de désir : « Il assiste ému et transi à l’éclosion des boutons de son corsage. », supporter encore les tracas administratifs et réglementaires : « Musicien brillant, il est capable de commencer à souffler un air de fête dans un alcootest et de le terminer au violon. » et la fourberie de ses contemporains : « Comme la plupart de mes semblables, j’ai de bons ennemis et de moins bons amis. » Mais toujours avec humour ! Bien sûr !

Dominique Saint-Dizier

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : NOIR ASIATIQUE

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par DENIS BILLAMBOZ

J’ai lu en quelques jours seulement trois livres concernant l’Extrême-Orient : un roman noir du grand Jun ‘chiro Tanizaki qui n’avait jusqu’alors jamais été traduit en français, un thriller terrifiant du Coréen Jeong You-jeong et un polar chinois écrit par un auteur bien français qui se cache sous le pseudonyme chinois de Mi Jianxiu. Une belle provision de livres à emporter pour les grands week-ends à venir.

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NOIR SUR BLANC

JUN’ICHIRO TANIZAKI (1886 – 1965)

Editions Picquier

Ce roman de Tanizaki, publié au Japon en 1928, n’avait jamais été traduit en France avant que les Editions Philippe Picquier éditent la présente version en ce début de mai. Ce roman raconte l’histoire d’un écrivain certainement talentueux mais très peu assidu à son travail, il préfère rechercher la compagnie des jolies femmes, notamment les courtisanes qui ne s’attachent pas à leurs clients, et dépenser son argent sans compter en achetant des gadgets sans intérêt ou des objets dont il n’a nul besoin ou qu’il possède déjà en plusieurs exemplaires. Il a livré les derniers feuillets de son dernier roman quand, un matin au réveil, une pensée traverse son esprit, dans les dernières pages de son roman il a écrit le véritable nom de la victime, celui du gars dont il s’est inspiré pour décrire la personne assassinée, et non pas le nom qu’il avait inventé pour la dénommer dans son histoire.

Le roman de Mizuno, l’auteur flemmard, c’est « l’histoire d’un homme obnubilé par la question de savoir s’il était possible de commettre un meurtre, …, sans laisser aucune trace ». Pour cela, il faut sélectionner une victime avec laquelle le meurtrier n’aurait aucun lien, une victime choisie tout à fait au hasard et la tuer sans aucun mobile. Pour démontrer sa théorie, Mizuno se met en scène comme meurtrier et choisit comme victime une personne qu’il connait peu, une personne sans aucun relief, banale, un type qui « sent la vieille godasse ». Comme il a laissé son nom dans les derniers passages du livre, la personne prise pour modèle pourrait se reconnaître et chercher à se venger. Pire, elle pourrait être assassinée dans les conditions décrites par son roman, la police pourrait alors très rapidement faire la relation entre la victime, le roman et son auteur.

Le romancier comprend vite qu’il lui faut très rapidement se construire un alibi au cas où il arriverait malheur à son modèle, il décide de trouver une courtisane qu’il pourrait visiter certains jours, notamment celui où il a prévu d’assassiner sa victime. Il en rencontre une qui accepte cette relation épisodique. Se croyant à l’abri d’une accusation injuste, il s’adonne aux plaisirs de la chair avec sa belle dont il ne connait même pas le nom. Elle vient le chercher à la gare, loue une voiture avec chauffeur et se fait conduire dans un appartement situé dans un quartier perdu qu’il ne connait pas du tout et ne reconnaîtra jamais. Et le malheur finit par arriver, le modèle est assassiné le jour prévu dans le roman et l’écrivain doit produire un alibi crédible … Commence alors une histoire incroyable dans laquelle l’auteur se prend les pieds jusqu’au dénouement que personne n’avait prévu.

Cette histoire s’écrit aussi bien dans le roman de Mizuno que dans sa vie réelle, il pourrait-être le criminel qui aurait raconté son crime avant de passer à l’acte, comme la victime pourrait-être le modèle choisi par l’auteur parce qu’il ressemble à celui décrit dans le roman. Tanizaki réussi ainsi le tour de force de mêler les personnages du roman de l’auteur qu’il a créé avec ceux de son propre roman. Les héros passent ainsi d’un texte à l’autre manipulés par des lecteurs peu scrupuleux. L’intrigue échappe aux héros tombant dans les mains de personnages qui ont lu le texte de Mizuno et pourraient en tirer certains profits.

Dans ce texte, Tanizaki dévoile sa grande culture occidentale, il cite de nombreuses références littéraires, culturelles, artistiques et même sociales issues des mondes anglophone, germanophone et francophone. Son héroïne principale a même séjourné en Allemagne et elle utilise parfois la langue germanique pour s’adresser à son client. Ça change des anglicismes abscons qui encombrent désormais de très nombreux textes. Son écriture n’est plus à vanter, ses textes sont d’une grande finesse. Dans ce roman noir, son intrigue est construite avec beaucoup d’habilité, le suspense est haletant et le dénouement est des plus inattendus. La passion pour les femmes qui possède son héros pourrait évoquer Kawabata mais la créature de Tanizaki n’a pas la délicatesse de ce grand auteur, c’est un envieux, égoïste, menteur et affabulateur. « Puisqu’il y a de si belles bêtes en ce monde, j’en veux une part » déclare-t-il. Il pense aussi que ceux qui sont dans de mauvais travers le méritent bien par leur médiocrité, affichant ainsi un élitisme malsain. Tanizaki peint un homme qui pourrait être une caricature de certains Japonais imbus de leur personne, nationalistes fanatiques.

Cette histoire montre le Japon sortant déjà de sa gangue ancestrale, un Japon conquérant, voulant rivaliser avec les nations occidentales et s’inscrire dans le concert des grandes nations mondiales. Tanizaki met en scène un personnage brutal qui pourrait symboliser cette période d’expansion militaire que son pays conduit au moment où il écrit ce roman. Erotisme et nationalisme pourraient-être les deux caractéristiques principales de ce texte mais ce que je retiendrai surtout, c’est la virtuosité de l’auteur pour construire et développer son intrigue. Incontestablement Tanizaki est un maître du roman.

Le livre sur le site des Editions Picquier

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GÉNÉALOGIE DU MAL

JEONG YOU-JEONG (1966 – ….)

Editions Picquier

Un matin d’hiver, entre cinq et six heures du matin, à Gundo, ville nouvelle dédiée aux loisirs au sud de la Corée, dans le vaste duplex de sa mère qui coiffe un building de bureaux, Yujin s’éveille péniblement d’un sommeil comateux. Il ne se souvient de rien mais il se sent emprisonné comme dans une gangue qui le recouvre de la tête au pied, une croûte sèche qui couvre aussi son lit. Emergeant progressivement de sa torpeur, il se rend compte qu’il est inondé d’une forte couche de sang séché et que sa chambre est elle aussi maculée du même liquide. Il ne comprend rien, il n’a aucun souvenir. « …je ne suis pas en mesure d’expliquer pourquoi j’ai pris la porte d’entrée, ni pourquoi je suis dans cet état, ni ce qui est arrivé à ma chambre ». Poussant ses investigations, il retrouve le cadavre de sa mère nageant dans une mare de sang, le rasoir de son père qui aurait pu trancher le cou de sa mère et divers indices qui éveillent son inquiétude : et s’il était l‘auteur de ce meurtre comme tout semble l’indiquer ? Mais ceci est impossible, il n’a pas pu tuer sa mère, il l’aime réellement.

Alors, il réfléchit, cherche des indices, essaie de reconstituer ce qui s’est passé au cours de cette nuit meurtrière et finit après un jour et une nouvelle nuit par reconstituer la tragédie … Ou presque, « Il ne me manque plus qu’une chose, la clé qui va ouvrir la porte du temps perdu de ma mémoire, entre minuit et 2 h 30 du matin, la nuit dernière ». S’il n’est pas le meurtrier qui peut l’être ? Seul son frère habite aussi l’immeuble et sa tante a pu rendre visite à sa sœur. Pour quelle raison le meurtrier a-t-il tué sa mère ? Et s’il est, lui, le meurtrier pourquoi aurait-il commis un tel geste ? Il sait qu’on le traite pour des crises d’épilepsie et que la suspension de son traitement peut avoir des conséquences funestes mais il ne supporte plus sa camisole chimique, il se sent tellement mieux quand il est libéré des contraintes médicamenteuses même si les effets secondaires de la suspension du traitement sont douloureux et néfastes.

A travers un long récit particulièrement détaillé Jeong You-jeong analyse chirurgicalement les faits, les événements, les états psychologiques du presque unique personnage de ce roman angoissant qui pose bien des questions dont la première consiste à identifier le meurtrier et la seconde à comprendre son geste. Pour cela le narrateur devra remonter loin dans le temps quand son père et son frère aîné ont tragiquement disparu en mer. Pour comprendre ce qu’il a fait et savoir quel rôle il a joué au cours de cette nuit tragique, il devra sans cesse choisir entre les sages conseils du « soldat blanc » et les impulsions instinctives transmises par le « soldat bleu », entre les deux pôles de sa bipolarité. Sa mère lui avait dit : « Tu ne mérites pas de vivre ». Pourquoi ? Il doit comprendre !

Au moment où les multiples chaînes de télévision inondent les écrans des exploits des tueurs en série, prédateurs, terroristes, kamikazes et autres êtres tous plus sanguinaires les uns que les autres, à travers son analyse minutieuse et fouillée, l’auteure pose des questions essentielles sur la nature et le degré de la culpabilité, sur les limites de la compassion et du pardon, sur l’envie de vengeance. Elle plonge aussi au cœur du système psychique de ces assassins pour comprendre d’où peut venir cette nécessité de tuer : instinct de survie, instinct primitif ancré dans le cerveau reptilien… ? De cette analyse ressort aussi des éléments qui relèvent de la prédation, de la fatalité, de l’intérêt personnel, pécuniaire, affectif ou autres encore. Dans ce texte, le bien et le mal ne semblent pas clairement définis, ce qui relève de l’inné et ce qui s’ajoute avec l’acquis se mélangent, le soldat blanc et le soldat bleu peuvent se liguer pour une même cause. Dans ses conditions, juger semble bien difficile tant il est compliqué de comprendre les motivations du coupable mais il semblerait que l’instinct de conservation, fondé sur le réflexe, agisse plus vite que le geste raisonné nécessitant la mise en œuvre d’éléments plus lents du cerveau. L’être humain n’est finalement qu’un animal peut-être un peu plus évolué que les autres., il faudrait donc comprendre certains débordements sanguinaires sanas forcément les accepter.

Le livre sur le site des Editions Picquier 

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PÉKIN DE NEIGE ET DE SANG

MI JIANXIU (1961 – ….)

Editions Picquier

Un soir, en descendant ses poubelles, un Pékinois est sauvagement égorgé par trois personnes qui filent en vitesse avant l’arrivée de l’inspecteur Ma d’astreinte ce jour-là. Mutique et grognon l’inspecteur n’est pas ravi de récolter cette affaire. Le témoignage du concierge de l’immeuble permet de penser que les assaillants font partie de la minorité ouïgoure en révolte contre le pouvoir central. Alors qu’il mène l’enquête avec son adjoint Zhou, un autre meurtre est commis de la même façon, par égorgement. La filière ouïgoure est de plus en plus crédible.

Les deux victimes ont une seule chose en commun leur intérêt pour la minéralogie, l’un est collectionneur de minéraux, l’autre est professeur de géologie. Le chef de la police en déduit que la seule chose qui les relie est le sol, le sol sur lequel on construit des lotissements, des aérodromes, des barrages, etc… La solution pourrait se trouver dans ce secteur d‘activité. Ma et Zhou orientent leur enquête dans cette direction et font d’étranges découvertes

L’inspecteur Ma vit mal son divorce et la séparation d’avec sa petite fille dont il a parfois la garde, il est l’amant d’une femme qui voudrait se contenter d’une liaison sexuelle sans attache sentimentale trop forte, mais il sent qu’elle s’éloigne de lui. Son adjoint Zhou est un jeune célibataire qui n’a pas que des bonnes fréquentations, il traîne régulièrement avec des jeunes qui n’ont pas très bonne réputation. Certains se droguent, d’autres trafiquent, tous traînent leur misère dans les bars et fastfoods. Il tombe amoureux d’une jeune femme entraînée dans son vice par son compagnon drogué. L’intrigue du roman s’éclate alors en deux parties : celle de l’inspecteur Ma qui explore les dessous de la corruption qui affecte les grands chantiers de la région de Pékin et celle de son adjoint Zhou qui veut régler ses comptes avec son rival réfugié dans le milieu des drogués.

Mi Jianxiu est le pseudonyme d’un écrivain français spécialiste de la Chine, il connaît bien tous les dessous de la société chinoise contemporaine et tous les travers qui l’affectent. Dans ce roman, il brosse un portrait au vitriol des milieux politiques, administratifs et économiques notamment, au moment où la Chine quitte les vieilles méthodes maoïstes pour s’installer définitivement dans un capitalisme étatique impitoyable et débridé. Il montre aussi comment la drogue fait au moins autant de ravages en Chine que dans bien d‘autres pays même si on en parle beaucoup moins dans les médias.

Au-delà d’une intrigue policière particulièrement bien échafaudée, ce polar asiatique montre que les travers de la société, corruption, trafics, violences en tout genre ne sont le seul fait des sociétés occidentales, ils sont aussi fort répandus dans les pays réputés pour posséder des polices puissantes, nombreuses et sans scrupules particuliers. Et Mi Jianxiu en a tiré un bon polar.

Le livre sur le site des Editions Picquier

2018, LECTURES PRINTANIÈRES : MES POÉSIES DU PRINTEMPS

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Pour inciter le printemps à manifester un peu plus de vigueur, je lui ai adressé quelques poésies publiées depuis moins d’un an. Je doute que ma manœuvre obtienne un quelconque résultat mais c’est toujours bien agréable de lire un peu de poésie. Dans cette chronique, j’ai rassemblé des textes forts différents : Fanny Chiarello et Hervé Bougel, tous deux édités aux Carnets du Dessert de Lune, Tom Buron qui publie chez Maelström et enfin Jean Portante, le premier Luxembourgeois qui prend place sur mes listes. Une longue chronique, un petit marathon de poésie !

 

s189964094775898902_p851_i1_w1654.jpegPAS DE CÔTÉ 

Fanny CHIARELLO

Les Carnets du Dessert de Lune

La poétesse a la délicatesse d’informer le lecteur que son recueil écrit en vers très libres, sans ponctuation, ni rime, ni majuscule, sans effets particuliers, des vers qui fusent et scintillent, raconte une histoire d’amour, la relation passionnelle qu’elle a connue l’espace d’un peu plus d’une demi année. « Ce recueil est le journal d’une relation vécue de juin 2006 à février 2007 ». Cette version est celle de l’auteure, écrite après qu’une version à deux voix ait été rédigée par les deux protagonistes sans que je sache si elle a été publiée.

Même si ce n’est pas le premier recueil de Fanny Chiarello que je déguste, pour appréhender cette aventure sentimentale, dans toute son intensité, dans toute sa brièveté, dans toute sa plénitude, j’ai lu avec attention la préface d’Isabelle Bonnat-Luciani dont j’ai déjà eu l’occasion d’apprécier le talent et l’expertise en matière de poésie amoureuse libre et même débridée. Elle donne de très bons indices pour mieux connaître la poétesse : « Chez Fanny Chiarello, tout est affaire de maintenant, d’autant que le pire est toujours certain ».

Maintenant, c’est la passion que l’auteure a connu pour une femme qu’elle appelle toujours vous comme pour laisser croire qu’il y aurait une distance entre elle et cette autre, une différence d’âge, de classe sociale, … ? Ou autre chose encore.ob_5b7230_fanny-chiarello.png

« nos corps salés se joignent sur la

serviette où se dessinent

des continents nouveaux et parmi

eux nos corps dérivent aussi »

Une passion pain d’épice, pour évoquer cette autre métisse, une passion ferroviaire car si l’auteure habite du côté de Loos, comme ses mots l’indiquent, l’autre habite à l’autre bout de la France, dans le Sud, vers Montpellier. Et les mots et les vers se baladent entre les gares, les TGV, les trains moins prestigieux, les rendez-vous à Paris, à Lyon, ….

« je prends des trains pour aller découvrir

qui vous êtes quand vous ordonnez

le monde autour de vous »

Mais la distance distend la passion, étire les sentiments, et la poétesse comprend que l’amour qu’elle vit ne sera qu’éphémère. Chacune est trop attachée, trop identifiée à son territoire, trop marquée par son milieu pour l’abandonner et rejoindre l’autre.

« alors je dois comprendre que nous ne vivrons pas

sous les mêmes ciels nos vieilles années

je dois comprendre que vous appartenez à ce territoire

Tout autant que j’appartiens au mien …. »

Comme l’a si bien dit Isabelle Bonnat-Luciani, cet amour est un amour de maintenant, pas un amour de demain, de plus tard, de quand on sera vieux, c’est un amour à consommer sur place, les voyages, les trains l’usent trop vite. Fanny c’est une fille d‘aujourd’hui, elle consomme au jour le jour même si elle souffrira très fort au moment de la rupture. C’est un cœur débordant de sensibilité jusqu’au bout de sa plume, une sensibilité qu’elle déverse sur la feuille en des jets spontanés, comme des mots qu’on crache dans la frénésie de l’amour, de la douleur ou de la colère.

Lire Fanny Chiarello, c’est croire que l’amour peut surgir n’importe quand, n’importe où, disparaître aussi vite mais renaître ailleurs tout aussi site. Ce n’est surtout pas attendre éternellement l’aventure qui sera la bonne. Ou le moment qui sera le bon pour dévorer ce recueil.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

s189964094775898902_p850_i1_w1280.jpegLES CONTINENTS

Hervé BOUGEL

Les Carnets du Dessert de Lune

Ce recueil de dix-sept poèmes comme autant de voyages en train à travers la France et la Belgique mais surtout à travers la mémoire de l’auteur comme le suggère le rédacteur de l’avant-propos, Jean-Louis Jacquier-Roux, : « il voyage plus à son aise dans ses rêves, dans ses souvenirs et dans le vif de ses pensées qu’au gré de la réalité banale d’un Paris-Lyon à quinze euros… », évoque pour moi une célèbre comptine que nous chantions à nos enfants quand ils étaient tout petits. Les vers d’Hervé Bougel ne comportent que quelques pieds : trois, quatre, cinq, six, rarement plus, ils rythment les poèmes comme les « cliqueticlac » scandaient la comptine qui est remontée à ma mémoire :

Cliqueticlac

« J’ai parcouru

Les continents

Ce train avance

Dans un clair obscur

Dépassé

Outrepassé

…. »

Cliqueticlac

Ainsi, en l’espace d’une année, du 20 juillet au 24 juillet de l’année suivante, je suppose car rien ne l’indique, le poète a parcouru de long en large, en travers, en grande vitesse, en petite vitesse au gré des trains qu’il pouvait emprunter, la France profonde et la Belgique tout aussi provinciale, la campagne aux noms chantants qui donnaient un peu de musique à nos cours de géographie. Son voyage commence à Najac/Laguépie et le ramène à cette même gare après avoir visité Namur et Charleroi, Voiron et Grenoble et bien d‘autres gares au nom fleuris. Le poète se régale de ses noms qui chantent, donnant de la couleur à son voyage.AVT_Herve-Bougel_7957.jpeg

« Je désire traverser

La province

La belle jaune

Meuse

A jamais

Endormeuse

Puis

Namen

Ottignies

Et Gembloux

… »

Où il peut saluer un autre poète :

« Sur les doutes

Et les espérances

De William

Cliff l’ancien

Jeune homme

Traînant

… »

Mais le voyage ce n’est pas que les gares, c’est aussi les paysages qui défilent, les passagers qui se pressent, un spectacle permanent qui s’offre au regard.

« Je ne vois plus

Ni le ciel

Ni l’avenir

Maisons de terre

Tordues

Tours de Pise/pisé

Ici au long

Des voies

La vie est si vite

Epuisée

… »

Ainsi, au rythme d’une comptine, le poète nous fait visiter les dix-sept continents de son recueil, comme autant d’expéditions ferroviaires, laissant défiler les images, sans que nous ne bougions même le plus petit de nos orteils.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

CVT_Nostaljukebox_583.jpgNOSTALJUKEBOX

Tom BURON

Maelström 

Si ma mémoire ne me trahit pas, elle en a l’âge, je me souviens que, dans Sur la route, Jack Kerouac raconte une rencontre, dans un bar miteux aux confins de la frontière mexicaine, entre son héros et un joueur de trompette qui l’enchante. Il l’encourage de la voix en lui criant « souffle ! souffle ! … » J’ai eu un peu l’impression de revivre cette scène en lisant le second texte qui compose ce recueil et qui est dédicacé au saxophoniste argentin récemment décédé Leandro Barbieri mais l’incitation criée par l’auteur est beaucoup plus virulente :

« RajoRAJORAJORajoRajoRajo !

comme un chat des Andes en transe parcouru par le souffle grain déchirant des âmes amérindiennes free jazz colons hispaniques blackmen fabuleux… »

Mais avant cet hommage au saxophoniste argentin, figure dans ce recueil un beaucoup plus long texte que le préfacier, Jack Hirschman, considère comme un poème qui se « structure autour d’un refrain – non pas un refrain de deux lignes, mais une séquence entière – qui se présente en contrepoint d’une série de couplets ».

Dans ces couplets, Tom Buron exprime ses états d’âme comme un jazzman adepte du free jazz le plus fou jette ses sonorités dans des rips les plus effrénés. Ces textes sont désespérés comme un blues primitif qui chante la condition à laquelle l’esclave n’échappera pas mais aussi la nostalgie de toute une époque, celle de l’apothéose du jazz, quand les quarante-cinq tours garnissaient les jukebox de tous les bars.AVT_Tom-BURON_5432.jpg

Selon Hirschman, Tom Buron est un « poète qui plus est qui assimile le jazz à la poésie, Buron représente la contemporanéité de demain… » Pour lui donc, demain se vivrait aujourd’hui ou jamais, « No futur’ comme certains disaient à une époque peut-être pas révolue. On ne sait ! Alors écoutons une fois encore le refrain de ce poème présenté comme un chant par l’auteur :

« Nostaljukebox

Fumant de fulgurances,

Allons jaser sur les variations

Nostaljukebox ».

Enchaînons en écoutant la musique des vers de Buron, des vers aussi débridés, aussi libres et sonores que, selon le préfacier, le jazz d’Amiri Baraka. Ce recueil s’écoute comme il se lit, avec le cœur et avec les tripes.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

jean-portante-la-tristesse-cosmique.jpgLA TRISTESSE COSMIQUE

Jean PORTANTE

Editions Phi

« Voici le livre de la réorientation de l’écriture », dit le poète, de la réorientation de son écriture, dans un « avant-dire » en forme d’avant-propos, il situe ce recueil dans le temps est dans son œuvre. Il vient après un long travail destiné à dire des choses du nord avec des respirations du sud. Jean Portante a des racines italiennes qui l’ont abondamment inspiré dans son œuvre jusqu’à ce que la terre tremble dans sa région d’origine. Il dit que ce tremblement de terre de l’Aquila a fait trembler son écriture. « La Tristesse cosmique est le premier livre de poèmes de l’après-vertige », de l’après tremblement, de l’après catastrophe. Il va chercher chez Jack London le titre de son dernier recueil, à ce jour, pour bien montrer cette rupture avec l’habituelle orientation nord-sud, Italie-Luxembourg, qu’il donne à son œuvre. Il précise cette nouvelle orientation en inscrivant la citation de Jack London en exergue à ce recueil : « La tristesse cosmique qui de tout temps a été l’héritage de l’homme ».

Et cette tristesse cosmique, il va la chercher dans la nature, dans les éléments, dans « Le vent et la rose » où le vent souffle dans presque que chaque poème pour chasser les pensées nostalgiques et apporter sur ses ailes des sensations et des émotions nouvelles, comme des réorientations qui pourraient infléchir la vie de l’auteur. « L’oiseau migrateur » est lui aussi un vecteur de sensations nouvelles comme le « Semeur d’étoiles » ou les « Etoiles filantes » et le « Nageur d’ombre ». Tous ces vecteurs cosmiques sont les titres des chapitres de ce recueil.

Et, tout l’art du poète est d’établir une corrélation entre les éléments qu’il interroge et les mots qu’il disperse sur la feuille.Jean-Portante.jpg

« …

et les mots plus secrets que les fruits

glissent leur haleine dans la pluie

bavardes les gouttes qui tombent

comme si un mangeur de silence les comptait. »

 

Ces mots constituent son seul viatique pour affronter le temps et repousser la mort, celle qui a été si gourmande à L’Aquila et qu’il veut oublier.

 

« car vois-tu lors qu’on remonte vers la nuit

On lève le regard pour recompter les étoiles

C’est ainsi que vient la tristesse et si là-haut

Rien ne bouge à quoi aura servi de mourir si tôt. »

 

J’ai lu ce recueil plein d’une douce musique aux couleurs d’une mélodie italienne, rempli de sagesse et de paix, comme une profession de foi, comme une ode adressée à dame nature pour solliciter son appui pour vivre un changement, aborder une nouvelle vie, et oublier d’anciennes craintes, d’anciens traumatismes vécus dans un autre temps et dans une autre direction. 

Le livre sur le site de l’éditeur

 

2018, LECTURES PRINTANIÈRES : COURT, TOUT COURT

arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

Le printemps pointe son nez, les jupes raccourcissent, pour rester à l’unisson, je vous propose trois textes qui mettent le court à l’honneur : un recueil posthume des premiers carnets d’André Blanchard restés inédits jusqu’à ce printemps, un joli recueil d’aphorismes de Jane Agou et enfin un recueil collectif de textes très courts édités par Jacques Flament. Je vous l’avais dit le court est très tendance en ce printemps.

 

 

9782842639341.jpgUN DÉBUT LOIN DE LA VIE

André BLANCHARD

Le Dilettante

J’ai découvert André Blanchard à travers le dernier tome de ses carnets, publié peu après sa mort, il les a tenus presque jusqu’à son dernier souffle. Avant, je ne le connaissais pas, je n’avais même jamais entendu parler de lui, pourtant nous avons dû fréquenter la même université pendant deux ou trois ans et la même ville pendant de nombreuses années. Aujourd’hui, Le Dilettante publie ce qui pourrait-être considéré comme le premier tome de ses carnets, la partie restée presque intégralement non publiée à ce jour. Cet opus comprend outre ses premiers carnets, Notes d’un dilettante, la partie concernant les années de 1978 à 1986, un texte, une véritable profession de foi, qu’il a intitulé Ex-voto par lequel il raconte comment et pourquoi il est entré en littérature comme d’autres entrent en religion.

Dans cet Ex-voto qui respire la patine littéraire tant il semble l’avoir peaufiné, écrit en 1999, il raconte sa vie d’enfant, né dans un milieu très modeste, ayant réussi de belles études de droit qui lui promettaient en avenir glorieux et fortuné jusqu’à ce qu’il décide, arrivé au sommet de la pyramide universitaire, de tout plaquer pour ne se consacrer qu’à la littérature. Et pas à n’importe quelle littérature, à celle qui ne rapporte rien, il repoussait aussi bien le roman, que le théâtre et la poésie. Sa passion allait aux carnets, journaux et autres textes courts qu’il lisait beaucoup et qu’il écrivait aussi pour le plus grand plaisir d’un public maigre mais très averti dans lequel figuraient de nombreux critiques littéraires.

« Un des plaisirs que me procure d’habitude le Journal d’un écrivain est d’y retrouver des auteurs familiers ou que j’ai envie de connaître ».

Toute sa vie durant, il dû assumer et justifier ce choix qui le maintint dans une vie marginale de privation et de souffrance car outre son manque d’argent, il vécut longtemps de petits boulots, « pionnicat » notamment, affublé de plus d’une surdité croissante et surtout de sifflements dans les oreilles, une véritable torture. Il résume son choix par cette formule lapidaire : « …. le droit, c’est l’ordre ; la littérature un ordre, … ».

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André Blanchard

 

Dans la seconde partie de l’ouvrage, Notes d’un dilettante (clin d’œil à son éditeur), il en était réellement un, il raconte sa vie chichement vécue auprès d’une compagne compréhensive, évoque ses lectures, les écrivains qu’il appréciait, les affronts et remarques qu’il devait supporter et distille des avis et réflexions sur la société telle qu’elle se débine, corrompue par l’argent, le paraître, la gloire factice, la facilité… Il commence donc ses carnets en 1978 et dès juin précise sa situation :

« C’est l’année de mes vingt-sept ans. Il faudrait peut-être que je me décide maintenant à accélérer le rythme, et à me coltiner la question essentielle qui m’échoit : qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de cette vie ? Qu’ai-je fait ? Rien ».

Le point de départ est ainsi fixé, le lecteur sait qu’il a affaire à un homme sorti brillamment de ses études, qui aurait déjà dû s’engager dans la vie active, mais Blanchard, lui, s’est engagé en littérature où il essaie de s’épanouir à la lecture des carnets et journaux de ses auteurs favoris : Flaubert, Léautaud, Julien Green, Stendhal, Montherlant, Mauriac et quelques autres mais pas tous, il reste très sélectif. Il ne lit pas la littérature étrangère ou très peu, seulement des auteurs de la Mitteleuropa, conservant une place particulière pour Nietzsche. Il ne s’intéresse pas beaucoup à la littérature anglophone et ignore même totalement les autres.

Observateur critique, il consacre de nombreuses notes à l’actualité littéraire, parfois à l’actualité politique et aux faits de société marquants ainsi qu’à quelques événements locaux dont je me souviens bien. Avec un réel recul, parfois une pointe d’ironie bien affûtée ou un trait narquois, il sait dénoncer les abus du pouvoir comme ceux des contestataires maniant trop facilement la violence pour la violence. Il envoie aussi quelques piques aux anciens soixante-huitards qui se sont habilement recyclés dans la vie politique notamment.

Plus généralement, il évoque la mort, la religion, un sujet qui revient sans cesse dans ses écrits même si c’est pour dénoncer son emprise sur la société, un sujet qui le rapproche de Julien Green à qui il reproche d’être trop asservi à ses croyances, la réussite sociale qui ne peut que le fuir, l’écriture, l’amour des livres qu’il considère comme des vivants,

« Qu’un livre est une chose vivante, je l’entends déjà au premier degré. Ainsi lorsqu’il m’arrive d’en emporter avec moi, ma première occupation une fois sur place est de les déballer afin qu’ils respirent ».

Il confie aussi à ses carnets ses difficultés financières, son amertume, les critiques qu’on lui adresse où, pire, qu’il devine dans son dos.

« J’eusse craint que s’adjugeant une sorte de droit naturel à chapitrer, elles (mes connaissances) ne me serinent, par exemple, qu’être écrivain c’est un passe-temps, louable certes, édifiant peut-être, mais bon pour des retraités ou des rentiers, … »

Il pose ainsi l’éternel problème de la place, du rôle peut-être, du moyen d’existence certainement de l’écrivain dans la société. En ce qui le concerne, il ne fera jamais aucune concession, il ne marchandera jamais son talent, il n’écrira que ce qu’il considère comme de la littérature : ses carnets, ses notes, ses aphorismes, ses réflexions… Marginal peut-être mais intègre et talentueux sûrement !

Le livre sur le site du Dilettante

 

couverture-la-mort-a-petites-bouchees.jpg?fx=r_550_550LA MORT À PETITES BOUCHÉES

Jane AGOU

Cactus inébranlable

Les P’tits Cactus prennent une nouvelle tournure, ils se spécialisent, s’enroulent autour d’un thème général, Éric Allard avait choisi la littérature, ce dernier numéro propose des variations autour de la mort mais pas forcément de la mort méchante, celle qui se promène avec sa faux et sa grande cape. Non, plutôt de celle qui se comporte comme un acteur de la vie même si elle en est le dernier comme dans La voleuse de livres de Markus Zusak ou dans Les intermittences de la mort de José Saramago où elle dénonce surtout la bêtise humaine. Ainsi, l’auteure raconte, à travers des aphorismes et des textes ultras courts, les aventures, souvent de Polette, Robert et Morice, des histoires de morts, souvent de suicides, comme pour défier la grande faucheuse, la narguer, la ridiculiser… Parler de la mort c’est une façon, en creux, d’évoquer la vie.

« jane agou… c’est quand on lui a demandé sa bio que ça s’est corsé… », elle n’a même pas un nom propre, on dirait qu’une jane agou c’est comme une petite souris, un nom commun dont on affublerait les grignoteuses de mots qui essaient de les assembler pour leur donner un sens particulier parfois drôle, burlesque, surréaliste ou même sérieux, dramatique, pour évoquer la vie, ses détours, ses avatars et ses mésaventures. Un petit animal tout mignon, futé, rusé qui tricote des mots pour ne pas se retrouver dans une poubelle, pour servir à quelque chose, pour rappeler aux vivants que la mort les attend pour leur dernière aventure, leur dernière sottise, leur dernier voyage…

Cette jane agou, elle sait tout écrire :

La tendresse, l’amour :

« Elle avait commencé à lui faire du bouche-à-bouche bien avant qu’il ne se noie. Il en a eu la vie sauve bien avant qu’il meure. »

Des raccourcis fulgurants :

« Elle est morte. / Sa vie fut d’une banalité affligeante. »

Le cynisme :

« – Papa est mort les enfants, on va pouvoir regarder ce qu’on veut à la télé. » 

Le surréalisme :

« Ils lui ont sauvé la vie. / Ils n’ont pas su la rendre heureuse. »

« Robert s’est suicidé en plusieurs fois pour voir défiler sa vie en plusieurs épisodes. Il adorait les séries. »

Et, bien sûr la poésie :

« Robert a toujours aimé la vie.

Puis il est parti.

La vie.

Et elle a aimé Morice.

Mais il n’est pas resté. »

Cette grignoteuse de mots, elle a tous les talents, elle sait les accommoder à toutes les sauces même celles que je n’ai pas citées. Je gage que la mort lui en sera reconnaissante et qu’elle ne lui collera pas aux basques avant longtemps.

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

 

image322.jpgL’INSTANT FUGACE 2

Collectif

Jacques Flament Editions

En musique on parlerait d’une compile à laquelle ont participé divers interprètes mais, en l’occurrence, il s’agit de littérature, c’est donc un recueil que Jacques Flament a eu la bonne idée de produire en rameutant quatre-vingts auteurs gravitant autour de sa maison d’édition. Au cours de ma lecture, j’ai ainsi rencontré des amis que je connais depuis un bon bout de temps maintenant, comme Éric Allard qui a l’honneur d’introduire ce recueil avec son complice Denys-Louis Colaux, des gens que je connais un peu, des gens que j’ai déjà lus ailleurs, et beaucoup d’auteurs dont je n’avais même jamais entendu parler. Jacques Flament ne leur a imposé qu’une seule contrainte, celle de la longueur : une demi page par texte sachant que certains ont eu droit à deux ou trois contributions.

Apparemment, il leur a laissé la liberté du sujet, leur demandant simplement, comme il l’a écrit sur la quatrième de couverture de saisir l’instant fugace où l’inspiration submerge l’auteur, où la muse se fait trop pressante pour ne pas céder à son insistance.

« L’instant fugace, c’est l’urgence qui s’impose en quelques phrases, l’évidence du texte fugitif qui éclaire, questionne, étonne, déconcerte ».

Chacun a donc choisi son thème, son message, son image, sa réflexion… et étonnement, même s’il existe une grande diversité entre tous les textes proposés, certaines constances apparaissent comme un fil rouge qui relierait les muses de tous ces auteurs. Comme la fille qui « a coincé le billet le long de sa cuisse, entre la fatigue et la misère », bon nombre de textes évoluent entre cette misère et le désespoir, entre la fatigue et la tristesse, entre la solitude et la peur et entre la vieillesse et la mort qu’elle annonce. Il reste tout de même une place pour l’ironie, la fantaisie, le surréalisme voire le burlesque…

De même si chacun a son style, Terpsichore n’est jamais bien loin, soufflant l’inspiration du poète au creux des oreilles des auteurs pour donner la couleur, comme disent les musiciens, à ce recueil, une couleur agrémentée de jolies images, « Il fait nuit sur la ville. Il fait peur dans mon cœur », de formules de style bienvenue, « Partage de l’argenterie et des vieux griefs » et des raccourcis saisissants, « Le lendemain, il prit le train et descendit entre deux stations ».

Mais ce que je retiendrai avant tout, c’est que ces auteurs, et leur éditeur, sont des amoureux des mots comme l’a si bien écrit l’un d’eux à qui je laisserai ma conclusion :

« Ah tes mots ! Ils restent coincés dans ta bouche, tes mots. Tu les mastiques, tu les mâches, tu les mâchonnes et tu les mâchouilles … Tes mots, on dirait des oisillons cramponnés aux brindilles de toi qui n’osent pas sortir du nid douillet de ta pensée ».

Le livre sur le site des Editions Jacques Flament

L’INSTANT FUGACE 1

 

2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : CLIN D’OEIL CORÉEN

arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

Après les Jeux Olympiques en Corée, je vous propose ce joli texte d’une Coréenne qui évoque avec beaucoup de tendresse et de sensibilité, les regrets que la narratrice éprouve en pensant ne pas avoir été assez attentive à la jeune fille recueillie par sa famille, qui l’a élevée comme une petite maman. C’est très touchant et joliment écrit. Décidément la Corée nous envoie de bien belles pépites littéraires.

 

005279227.jpgMA TRÈS CHÈRE GRANDE SOEUR

GONG Ji-Young

Éditions Picquier

« Bongsun a encore disparu, m’a annoncé ma mère… Mon Dieu elle a déjà eu quatre enfants de pères différents…. »

Bongsun c’est la jeune fille recueillie par la famille de la narratrice alors qu’elle n’était qu’une enfant mal traitée par une famille d’accueil, c’est elle qui a pour bonne partie élevé celle qui est désormais une écrivaine reconnue, celle qui raconte cette histoire alors qu’elle traverse une période perturbée par son divorce. A l’annonce de cette nouvelle, la narratrice se souvient de la fille âgée d’une dizaine d’années de plus qu’elle qui l’accompagnait partout, la prenant en charge comme une petite maman ou comme une grande sœur attentionnée.

La famille n’est pas fortunée, la mère travaille au marché pour faire bouillir la marmite, le père est parti aux Etats-Unis pour reprendre des études pouvant lui assurer l’accès à un bon travail, bien rémunéré. Malgré ces difficultés, la mère ne veut pas renvoyer Bongsun qui peu à peu se transforme en une petite bonne au service de la famille. Quand le père revient et trouve un excellent emploi lui assurant des revenus de plus en plus conséquents, la mère veut à son tour jouir d’une vie de bourgeoise et déplore que sa bonne ternisse l’image de sa famille et surtout la sienne

Bongsun est une fille d’humeur toujours égale, travailleuse et souriante, elle s’occupe comme une sœur de la narratrice alors âgée de quatre/cinq ans. Après quelques humiliations, elle comprend qu’elle ne fera jamais réellement partie de la famille et ne résiste pas longtemps à l’appel de la chair. Elle avorte d’un premier bébé, fruit des œuvres d’un vilain garçon qui la tabasse, avant de se marier avec un homme plus âgé qu’elle qui décède rapidement de la tuberculose. Elle a été utilisée par la famille du défunt pour lui donner un héritier qu’elle n’avait pas encore. La narratrice poursuit ses études au collège puis à l’université et se détache de plus en plus de cette fille qu’elle finit par chasser de son esprit jusqu’à ce jour où sa mère l’informe de la nouvelle aventure qu’elle a entreprise. En plein divorce, elle réalise tout ce que fut cette fille pour elle quand elle était une enfant un peu livrée à elle-même avec une mère trop occupée par son travail puis par son image et un père trop haut placé pour s’intéresser aux problèmes familiaux et ancillaires.

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Gong Ji-yong [ci-dessus] est une romancière très connue en Corée où ce livre a déjà été édité trois fois, née en 1963, elle a connu la dictature et lutté pour les droits de l’homme, la condition des femmes, des enfants, des travailleurs, des handicapés, des homosexuels… Tous ces thèmes ou presque se retrouvent dans ce roman, ils ne sont jamais évoqués avec haine ou violence, toujours avec douceur et conviction. L’auteur démontre que l’amour et la tendresse sont certainement plus forts que la brutalité et l’exclusion sociale. En lisant ce livre on a l’impression que plus les gens s’enrichissent, plus ils deviennent intolérants, autoritaires, intransigeants et surtout très soucieux de ce qu’ils ont peur de perdre. Bongsun n’a rien, seulement des malheurs et des misères, alors elle n’a peur de rien, elle n’a rien à perdre, elle peut sans aucun risque garder l’espoir qu’un jour la roue tournera, qu’un homme l’aimera et la fera vivre décemment, elle n’en veut pas plus. Une plongée dans le passé faisant sourdre tout l’amour que cette fille a donné à l’auteure mais aussi toute l’ingratitude et tout l’orgueil dont celle-ci a fait preuve à l’endroit de celle qui a guidé ses pas jusqu’à l’entrée au collège.

 

Le livre sur le site des Editions Picquier 

 

2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : NOUVELLES DE FEU

arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

Deuxième recueil de nouvelles de Lorenzo Cecchi que je commente sur ce site et toujours la même flamme, la même envie de vivre même si ces dernières nouvelles sont plus brûlantes encore, jusqu’à consumer complètement les personnages que soit d’amour, de rage, de colère ou même de combustion physique pure et simple.

 

cover-blues-social-club.jpg?fx=r_550_550BLUES SOCIAL CLUB

Lorenzo CECCHI

Cactus inébranlable

« Allumer le feu, allumer le feu Et faire danser les diables et les dieux Allumer le feu, allumer le feu Et voir grandir la flamme dans vos yeux Allumer le feu ».

Le feu, Lorenzo, il l’allume sans retenue aucune dans ce recueil de sept nouvelles publié quelques jours seulement avant le décès de Johnny. Le feu des flammes bouté à un matelas déposé dans un couloir pour incendier tout un étage, ou à l’escalier d’un autre bâtiment pour apaiser une obsession mais il allume aussi le feu de la colère dans les tripes de gars vexés et humiliés, le feu de l’amour dans le cœur de l’amoureux transi et le feu destructeur des bombes lâchées par les terroristes. Le feu dévore ces histoires au rythme du blues et du rock n’roll qui envahit ce livre où l’on croise : Robert Johnson, Big Bill Bronzy, Elmore James, B.B. King et Bill Haley et Chuck Berry, dans un rythme infernal et brûlant.

Un éditeur véreux connait les flammes en essayant de se refaire pour retrouver un passé plus glorieux mais entaché d’une faute définitive. Obsédé par la musique endiablée des voisins du dessus un pauvre type les enflamme. Quand l’élève dépasse le maître, celui-ci se laisse gagner par le feu de la colère. Le jeune professeur est consumé par le feu de l’amour qu’il éprouve pour la fille du pochtron le plus assidu du bar. Le chat-dans-la gorge met le feu dans les larynx des hôtes qu’il n’aime pas. Maman est à Malbeek, le jour où le feu des bombes ravage tout comme elles peuvent aussi sortir du sac étrange du mystérieux voisin. Voilà sept histoires de feu, de flammes et de musique endiablée, sept aventures bousculant définitivement la vie de gens ordinaires.

J’ai retrouvé à la lecture des ces nouvelles, des impressions que j’avais déjà eues lors de la lecture des Contes espagnols de Lorenzo, j’avais alors « surtout trouvé beaucoup de vie, d’envie de vivre ». Cependant ces dernières nouvelles sont beaucoup plus sombres, leur chute est presque toujours très noire. Après cette dernière lecture, je ne pourrais pas écrire : « Un recueil à mettre sur son chevet pour lire un ou deux textes les soirs de blues ». Je dirais plutôt de réserver cette lecture pour les jours où l’on se sent fort, les jours où l’on a envie de chanter :

« Je veux la foudre et l’éclair L’odeur de poudre, le tonnerre

Je veux la fête et les rires Je veux la foule en délire ».

(texte d’une chanson de Johnny Hallyday écrit par Zazie)

 

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Le livre sur le site du Cactus Inébranbable

DIX QUESTIONS À…. LORENZO CECCHI

 

2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : UNE PLACE POUR LA POÉSIE

 arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

 

 

 

 

 

9782842639310.jpgAU NORD DE MOGADOR

William CLIFF

Le Dilettante

Un homme plus très jeune, presque vieux, ayant aimé, aimant encore, les hommes, les hommes jeunes, les garçons juste pubères, évoque ses émois, ses attirances, ses désirs, ses étreintes, les émotions qu’il a eues tout au long du voyage que fut sa vie entre la Belgique, la France, les Amérique du nord et du sud et ailleurs encore, en des poésies voluptueuses, jamais vulgaires, toujours joliment rythmées.

« et aujourd’hui hanté par ce souvenir j’ai

Tenté de le rimer pour en faire un poème ».

Ses amours appartiennent à un autre temps, elles sont passées, mais elles agitent toujours la mémoire et les hormones du vieil homme, nostalgique sans vraiment jamais regretter.

« C’est bête de s’aimer et de tant se comprendre

en sachant bien pourtant qu’il faudra se déprendre ».

Il se souvient encore des amours passées, des amours fugaces, des amours désirées et non obtenues, des amours entrevues, échappées, des étreintes passagères, des étreintes virtuelles, de toutes ces situations qui lui ont fait monter la volupté en tête et l’ont toujours obligé à partir, à aller voir plus loin parce qu’on ne peut pas tutoyer l’inaccessible.

« Je dus m’éloigner parce que la vie est telle

qu’on ne peut pas toucher aux êtres de lumière ».

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Conscient d’avoir caressé les anges, le vieil homme se penche sur son passé pour s’interroger sur ses moments de glorieuse faiblesse.

« Je suis un faible qui s’adonne à la misère

au lieu d’avoir un ange à aimer comme un frère, »

Conscient qu’il n’est plus temps pour lui de songer à une autre vie.

« « N’est-il déjà pas trop tard » se dit-il

« déjà trop tard pour refaire sa vie ? » »

Conscient qu’il devrait privilégier l’amour sincère et désintéressé, meilleur ami contre la solitude souvent compagne complice de la vieillesse, aux étreintes passagères et fougueuses des jeunes gens qu’il a souvent courtisés.

« Mais ce que je préférerais par-dessus tout,

c’est ta simple présence dont les dieux jaloux

me priveront toujours d’avoir la jouissance ».

Un magnifique recueil de poésie d’un érotisme raffiné, d’une sensualité exacerbée, une ode à la beauté des corps, à la délicatesse des sentiments et des sensations, un texte charnel, d’une chair délicate et suave, des vers beaux comme l’amour d’un éphèbe.

 

Le livre sur le site du Dilettante

WILLIAM CLIFF sur le site du Dilettante