2019 – LECTURES D’HIVER – DEUIL, une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

La mort c’est aussi la vie même si ça en est le dernier épisode. Elle n’affecte pas seulement ceux qui partent pour toujours mais aussi ceux qui restent et qui doivent assumer l’absence de l’autre. La littérature a trouvé dans la mort et le deuil qui l’accompagne, une source d’inspiration inépuisable, c’est comme ça que j’ai pu réunir deux textes évoquant cette période si délicate qui suit la mort d’un être cher. KENT raconte tout le chemin qu’il a accompli pour comprendre pourquoi il croyait ne plus aimer sa femme décédée et Christophe STOLOWICKI évoque comment le deuil de sa mère lui a permis de faire le deuil de tous les deuils qu’il a dû supporter.

 

PEINE PERDUE

KENT

Le Dilettante

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Ceux qui écoutaient le rock alternatif à la fin des années soixante-dix, se souviennent certainement de Kent, le chanteur du groupe français à la mode à l’époque, Starshooter, il consacre désormais une partie de son temps à l’écriture. Il publie en ce début d’année un roman qui met en scène un personnage lui ressemblant un peu, Vincent, une ex-future idole des jeunes qui « l’âge du Pastis » venu et les illusions perdues, mène une petite vie peinarde auprès d’une femme active dans le monde des arts de la rue qui l’amène à fréquenter des milieux branchés où sa carrière et sa réputation prennent vite reconnaissance et notoriété. Mais cette belle vie tranquille, lui laissant le temps de se consacrer à la musique et la sonorisation d’événements, s’écroule le jour où sa compagne Karen (K-Reine dans le monde des arts de la rue) se tue sur le périphérique.

Bizarrement, il n’éprouve pas de chagrin, il se rend compte qu’il n’aimait plus sa femme et de l’importance qu’elle avait prise dans sa vie depuis qu’elle avait déposé ses bagages chez lui. Elle avait révolutionné la maison se chargeant de la déco, de sa garde-robe, du jardin et même de son boulot lui fournissant la majeure partie de son travail en lui confiant la sonorisation des événements qu’elle était chargée de mettre en scène. Tournant avec la nouvelle vedette de la chanson française et des musiciens ayant la moitié de son âge, il fuit sa vie d’avant, sa maison, les amis de sa femme et surtout la dépression qui s’installe sournoisement. Il cherche à comprendre sa vie d‘avant, son désamour son manque de chagrin, jusqu’à ce que la voisine lui révèle enfin combien sa femme l’aimait et comment elle lui avait préparé une énorme surprise. Tout alors bascule une nouvelle fois, il culpabilise d’avoir douté de Karen, de ne l’avoir pas assez aimée.

« Sans elle, il ressemblerait aujourd’hui à ses collègues musiciens dépassés, handicapés du présent et privés de futur. »

Une histoire d’amour d’un romantisme oublié, et c’est bien dommage, une réflexion sur le deuil, l’absence de l’autre, la solitude, le temps qui passe, la jeunesse qui fout le camp, l’amour et les amourettes, la fidélité, l’affection, la notoriété à peine ressentie, la gloire juste aperçue, les illusions qu’il faut enterrer… Une histoire écrite dans une langue et un style qui collent particulièrement bien à ce scénario, et, je tiens à le souligner, en évitant le plus possible le jargon « globish » qui a noyé sous son flot nauséeux le monde de la musique et de l’art contemporain où évoluaient les deux héros.

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Hervé Despesse, dit Kent

J’avais déjà passé l’âge d’écouter les groupes à la mode quand Starshooter inondait les ondes de ses rythmes endiablés, ce groupe ne fait donc pas partie de ma culture musicale mais Kent m’a séduit et il restera parmi les auteurs que j’ai envie de lire encore. J’ai aimé sa sensibilité, sa délicatesse et surtout sa franchise, il n’hésite pas à verser une petite rasade d’amertume dans sa potion. Une amertume qu’il a peut-être récoltée quand il rêvait encore de devenir une star éternelle, s’est égaré dans le monde impitoyable des crocodiles créateurs intéressés et mangeurs voraces d’idoles des jeunes.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

DEUIL POUR DEUIL

Christophe STOLOWICKI

LansKine

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« J + ? Je mène le deuil, jamais je n’aurais cru une seconde foi. ». « J – trente ans peut-être. Je mène le deuil, elle s’est dérobée…. Mon amie d’enfance Anna… ». La mère est décédée, le fils mène le deuil comme il le menait déjà une trentaine d’année auparavant pour la cérémonie funéraire d’Anna, sa première petite amie. Puis, il y eu d’autres deuils qui se bousculent dans sa mémoire, d’autres décès, d’autres morts, d’autres tueries. Il se souvient du décès du grand-père tutélaire, de celui la grand-mère adulée, de tous les juifs assassinés par les SS, de tous ceux déportés qui ne sont pas revenus, de tous ceux qu’il a connus qui sont morts sans raison valable, partis trop tôt, trop vite.

Le deuil de la mère c’est l’occasion de fusionner tous ces deuils et d’enfin espérer voir le bout du tunnel, de commencer une autre vie. C’est oublier la culpabilité qui l’étreint, même si la voisine a dit « On meurt toujours seul », il n’aurait pas dû l’écouter, il aurait dû accompagner la mère jusqu’au bout de son chemin qui fut bien court entre le diagnostic et son décès.

« Peu de temps pour faire le chemin, elle doit en un an ou un mois passer de vie heureuse à disposition de trépas… ».

Faire le deuil de la mère et de tous ceux qui sont déjà partis, c’est aussi faire le deuil d’une langue qu’il risque d’oublier, le polonais qu’il maîtrise mieux que le français, l’abandonnera lentement mais sûrement. C’est aussi faire le deuil d’une culture, d’un pays laissé loin là-bas.

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Christophe Stolowicki

C’est un texte poignant que livre Christophe Stolowicki, un texte évoquant des épreuves qu’il a peut-être personnellement vécues et dont il voudrait faire le deuil pour envisager plus sereinement sa fin personnelle. Ça ce n’est qu’une impression qui me reste après la lecture de ce texte pathétique, de la poésie en prose distillant des images émouvantes, des images pour dire le pire sans prononcer les mots fatals.

« Elle me remet ses clefs, papiers d’identité, porte carte bleue, argent de poche, comme l’entrant en prison, pour ne très longue peine ».

Ce texte contemporain laisse aussi une très large place aux formules de styles : aphorismes « Ras conter », allitérations, assonances « …de seoir son séant à une meilleure table », zeugmes : « Battant fausse monnaie ainsi que le pavé », … La formule de style, un art cher à l’auteur, pour lui « « L’art d’utiliser (la formule de style n’est pas), comme si elles ne naissaient pas spontanément d’une contraction expansion de culture, tel le zeugme chez Éric Chevillard, Thierry Froger ou Maylis de Kerangal… »

Ce texte très élaboré, riche de ses formules et de nombreux mots savants, décrit un monde manichéen où la mort serait horrible et la vie délicieuse et raffinée, où la mort viendrait mettre un terme brutal à une débauche de plaisirs délicats, élaborés. Une vie que sa mère avait su peupler avec un goût sûr et avisé écoutant les meilleurs jazzmans (Coltrane, Monk, Rollins), lisant les poètes contemporains, fréquentant les meilleurs restaurants. Offrant ainsi à son fils une vie qui l’attachait à elle.

« Elle a fait de moi un homme pour elle seule prêt à risquer à vie l’avis de tempête sur mer d’huile de Lars von Trier ».

Et, pour le fils, le deuil n’en sera que plus difficile à accomplir, il faudra qu’il l’écrive en faisant revivre tous ceux dont il faut qu’il fasse aussi le deuil en faisant un deuil de tous les deuils subis.

« Deuil pour deuils, je lui crie le titre, …. D’un livre à feuilleter non de veuvage en veuvage – tous en un. »

Le livre sur le site de l’éditeur

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2019 – LECTURES D’HIVER : DANS LA MARGE, une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Pour commencer cette nouvelle année de lecture, je vous propose deux textes évoquant la marginalité, ceux qui éprouvent des difficultés pour mener une vie comme tout le monde parce qu’ils appartiennent à une communauté bien particulière. C’est le cas des familles des fillettes dont JENNY ZHANG raconte l’histoire, des gamines chinoises qui débarquent avec leurs parents à New-York dans les années soixante. Mais ça peut-être aussi le cas des gamins des corons, fils de mineurs vaincus par un travail inhumain et une pernicieuse silicose, qui se débrouillent avec les moyens du bord pour mener une vie joyeuse et insouciante. Chinoises exilées ou fils de mineurs démunis de tout, malgré les nombreux handicaps, ils ne sombrent jamais dans la sinistrose et se débouillent avec la dernière énergie pour s’en sortir entrainant leurs parents dans leur sillage.

 

ÂPRE COEUR

Jenny ZHANG

Editions Picquier

Apre cœur

 

À travers l’histoire de petites chinoises (Christina, Annie, Mande, Jenny, …) nées, ou arrivées très jeunes en Amérique, Jenny Zhang raconte l’immigration des Chinois à New York au cœur des années soixante. Ces fillettes rencontrent toutes les mêmes difficultés, elles ont toutes un frère envahissant, un père absent et une mère plus ou moins névrosée après son expatriation. Elles subissent les mêmes affronts, se battent avec la même énergie pour sortir de leur condition de parias complètement fauchés, vivent mal le confinement dans le milieu familial et dans le vase clos de la colonie chinoise. Elles rêvent d’abattre les murs qui les enserrent dans la misère et dans leur communauté et ses traditions. Leur histoire se déroule entre 1966, alors qu’elles ont entre 7 et 10 ans et 1996 quand elles sont devenues adultes et qu’elles ont surmonté les plus grandes difficultés qui se dressaient sur le chemin de leur intégration dans la société américaine.

Après lecture, je me suis interrogé : ces quatre fillettes ne seraient-elles pas quatre visages différents de la même gamine, en l’occurrence l’auteure, qui raconterait sa vie de petites chinoises débarquant en Amérique après un père bien décidé à réussir ses études pour construire une nouvelle vie dans cet autre monde avec une mère qui n’arrive pas à s’intégrer et deux enfants, un garçon et une fille, qui s’étripent mais s’adorent. a pourrait être l’histoire de Jenny Zhang depuis son arrivée à New-York, une histoire parfois sordide, souvent compliquée, pleine de frustrations et d’affronts mais aussi une histoire d’amour et de solidarité entre les membres de la famille et de la communauté même si elle est parfois un peu étouffante. Un texte écrit avec le sang, la morve, la niaque et toutes les autres humeurs qui débordent sous l’action de la souffrance physique et morale. Elles ont une telle volonté, une telle pugnacité qu’elles deviennent attachantes et qu’on a envie de les voir réussir.

Jenny Zhang pour son livre âpre coeur chez éditions Philippe Picquier
Jenny Zhang

Avec Julie Otsuka, Brian Leung et quelques autres encore, Jenny Zhang vient grossir le bataillon des auteurs asiatiques qui racontent l’histoire de leurs parents obligés, pour diverses raisons, de quitter leur pays pour rejoindre l’Amérique où ils espèrent construire une autre vie. Mais, l’Amérique n’est pas qu’un pays de rêve, c’est aussi un pays très pragmatique où si l’on ne te demande rien, on ne te donne rien non plus sauf quelques horions, une bonne dose d’humiliation et de dédain. Jenny raconte les taudis sordides où il a fallu vivre, les déménagements incessants, l’hygiène de vie exécrable, l’école et ses affronts, la langue toujours jugée mauvaise parce qu’elle laisse percer une pointe d’accent, le regard dédaigneux des autres même quand ils sont étrangers eux aussi mais d’une autre ethnie, la culture, les mœurs, les coutumes apportées par les parents, tout ce qui différencie un Américain de longue date d’un Américain en devenir. Elle raconte aussi les rapports souvent houleux au sein des familles qui supportent mal le changement de monde et l’extrême pauvreté., et les rapports avec la famille restée au pays qui s’immisce avec plus ou moins de bonheur dans la vie des expatriés.

Un texte cru, âpre, rude, violent, surgi de la fange et de la crasse, élevé au lait de la misère. Un texte écrit dans un vocabulaire à cheval sur deux langues que les enfants maîtrisent mieux que leurs parents, un langage parfois ordurier parce qu’il est plus facile d‘apprendre le parler de la rue, les jurons, les obscénités que la belle langue que l’école essaie d’enseigner aux émigrants, et que la violence demande une réponse violente même quand on ne peut se battre qu’avec des mots. C’est l’histoire de ces gamines souvent plus adultes que leurs parents qui ont grandi dans la boue et la misère, qui se sont battu comme des lionnes rendant coup pour coup mais n’oubliant jamais d’où elles venaient et surtout pas où elles voulaient aller avec leurs parents à la remorque.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

MARCHER SUR LES BAS-CÔTES

Hénin LIÉTARD

Le Dilettante

 

C’était en 62 ou en 63, mais c’était bien dans le 62, que la mère du narrateur a confié son rejeton à un sanatorium pour qu’il y passe les jours qui lui étaient comptés. Il restera six ans dans cette antichambre de la mort avec Johnny pour voisin, Johnny un plus grand que lui, plus malade que lui qui s’envolera avant lui, Johnny le rockeur souffreteux, le roi de la combine, celui qui lui enseignera tout ce qu’un ado doit apprendre pour ne pas rester niais et même tout ce qu’il faut pour en faire un petit gars débrouillard. Le sana, ça pourrait être l’enfer mais ce n’est que le purgatoire, la vie y est moins rude qu’à la maison, la bouffe moins dégueu, le confort moins austère, l’hygiène un peu moins catastrophique.

À seize ans, après six ans de sana, l’ablation d’un rein lui sauve la vie et le rend à son coron natal, à sa famille de mineurs silicosés de père en fils, à sa bande de potes qui traînent leurs godasses sur les terrils et dans les bistrots. L’école ce n’est pas leur truc, surtout pour le narrateur qui a vécu plusieurs années comme si c’était la dernière. Dans le coron l’avenir n’est pas à construire, il est prévu avant la naissance, fils de mineur sera mineur, pour être contremaître, il faut être fils de contremaître, tout est simple et prévisible, les parents ne s’inquiètent pas plus que les enfants, la vie c’est aujourd’hui, l’avenir il est aléatoire et prévu pour ceux qui en ont un. Alors, on oublie les aspérités de la vie, les tracas, les petites souffrances, les frustrations, la pénurie dans les kermesses, les ducasses, les foires, les fêtes qui jalonnent le calendrier de part et d’autre du Quiévrain en se noyant dans l’alcool et les aventures plutôt douteuses sans pour autant franchir la ligne jaune.

« Par éducation, par trouille, parce qu’on s’en branle surtout, pas un du groupe ne poserait un pas de coin. On traverse dans les clous le nez en l’air, la tête en paix dans les nuages … ».

Turbulents mais honnêtes !

HÉNIN LIÉTARD
Hénin Liétard

Et vient le jour où il faut apporter sa contribution, si maigre soit-elle, au train de vie familial, en évitant si possible de descendre au fond. C’est ainsi que notre héros dégote quelques petites combines peu lucratives avant de se faire embaucher pour relever les compteurs d’eau. Le gros lot, la planque, la machine à sous jusqu’au jour où le grain d’anthracite coince la roue de la fortune.

L’histoire d’un petit gars du coron, souffreteux, fêtard, jean-foutre mais désireux tout de même d’avoir une vie honnête et supportable. « Fils, petit-fils de mineur, gosse du coin, chi des orteils jusqu’au bout de la langue, … ». La vie que l’auteur a certainement cherché à construire quand il était jeune, la vie dont il décrit de nombreux aspects dans diverses chroniques où il a pioché pour rédiger ce récit à l’odeur autobiographique. Un texte authentique comme la cuisine du mineur, un plat qui tient au ventre, qui requinque après une journée de boulot inhumain, un plat arrosé de gros rouge ou de pintes de bière. Un texte suant l’alcool écrit dans la langue du coin, du français comme on a pu l’apprendre avec des parents pas très français et peu d’application à l’école, du jargon, du dialecte, des néologismes pour dire ce qui n’existe qu’en pays minier, des mots de rockeurs, de l’américain phonétique à la sauce chti et le tout touillé au gré de l’alcoolisation des protagonistes de cette tranche de vie. Cette langue vernaculaire n’exclut pas les formules de styles comme ce zeugme :

« … je me retrouve affecté avec un cantonnier proche du quintal et demi et de la retraite. »

ou cette maxime de comptoir :

« L’alcool au volant ? A un certain degré, t’y penses, plus. ».

J’ai connu cette époque, j’ai à peu près le même âge que l’auteur, mais j’ai vécu bien loin des corons du nord, j’ai connu une version bucolique de cette chronique et pourtant, j’ai éprouvé beaucoup d’émotion et de nostalgie à la lecture de ce texte. Dans mon coin de cambrousse, on vivait comme ces jeunes, avec trois fois rien, on travaillait dur mais on faisait la fête et on riait beaucoup.

« … on est tellement habitués à rien qu’avoir un petit peu du gâteau à bougies, c’est déjà se goinfrer de miettes fastueuses … ».

Quels festins avons-nous dégustés !

Le livre sur le site de l’éditeur

Le TOP 5 de DENIS BILLAMBOZ

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DENIS BILLAMBOZ
  1. LES RADIS BLEUS de PIERRE-AUTIN GRENIER, Les Carnets du Dessert de Lune

Photo

2. UN PARADIS de SHENG KEYI, Philippe Picquier 

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3. BY THE RIVERS OF BABYLON de KEI MILLER, Zulma

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4. LA TOILE DU PARADIS de MATA HARADA, Philippe Picquier 

5. ET AUSSI LES ARBRES d’ISABELLE BONAT-LUCIANI, Les Carnets du Dessert de Lune

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TOUTES LES CHRONIQUES de DENIS BILLAMBOZ pour LES BELLES PHRASES depuis 2010 (I)

TOUTES LES CHRONIQUES DE DENIS (II) sous l’appellation VIENT DE PARAÎTRE

L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ (un tour du monde des littératures)

2018 – FEUILLES D’AUTOMNE : POUR CLORE L’ANNÉE, une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Avant de tourner une nouvelle page de mon calendrier littéraire, je voudrais vous présenter trois lectures qui n’ont pas trouvé place dans mes précédentes chroniques, elles sont sans doute trop originales pour être associées à d’autres. Cette chronique comporte donc, pour commencer, un livre de dessins coréens commentés, il concerne un catalogue des petites épiceries de campagne en voie de disparition peint et écrit par Lee MEKYEOUNG, un très beau livre. J’y ai ensuite placé un essai sur la vie de Charlie CHAPLIN écrit par Adolphe NYSENHOLC et un recueil d’articles écrit par Ben PARVA. Trois ouvrages très différents mais trois ouvrages qui méritaient bien de figurer dans une chronique sur ce site de référence.

 

LES PETITES ÉPICERIES DE MON ENFANCE

LEE MEKYEOUNG

Editions Picquier

Petites epiceries de mon enfance

 

Ayant quelque peu délaissé la peinture qu’elle a étudiée à l’université, pour élever ses enfants, Lee Mekyeoung éprouve le besoin de reprendre la plume – elle dessine à la plume et à l’encre acrylique – après avoir visité une petite épicerie lors de l’une des premières sorties qu’elle effectue avec son deuxième enfant. Le charme désuet de la petite boutique et la sérénité détachée de la vieille épicière l’ont touchée au point qu’elle ressent le besoin de dessiner cette boutique comme pour en garder le souvenir.

« En retournant chez moi, j’ai attendu que mes enfants dorment pour me mettre à dessiner cette épicerie. Mon cœur bondissait de joie et je me sentais heureuse. C’est ainsi qu’a commencé mon histoire avec les gmeuong gagae ».

Pendant vingt ans, Lee Mekyeoung parcourt la Corée à la recherche des dernières petites épiceries campagnardes pour les immortaliser sous le trait de sa plume, pour qu’elle subsiste au moins dans la mémoire populaire avec ceux qui les ont fait vivre : épiciers, souvent épicières, et clients.

« Si seulement je pouvais dessiner toutes ces petites épiceries avant qu’elles disparaissent ! Si seulement elles pouvaient continuer à travers mes œuvres ! C’est là mon souhait le plus cher. »

L’auteure entend ainsi perpétuer à travers ses dessins le charme et la beauté discrète de ces petites boutiques qui la touchent infiniment.

« Si je me suis mise à dessiner des petites épiceries, c’est parce que j’étais attirée par la beauté discrète de ces vieilles boutiques à l’apparence délabrée et misérable. J’étais curieuse de ceux qui y vivaient avec persévérance depuis plus de quarante ans. »

Elle voulait aussi perpétuer dans la mémoire de ces concitoyens l’ambiance qui habitait ces lieux souvent si bruyants chez nous et toujours tellement calmes en Corée. C’est une époque, une civilisation qu’elle voudrait maintenir à travers le souvenir de ces lieux de rencontres où circulaient les informations et les potins populaires. C’était un peu le cœur du réseau social du village et de ses environs.

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Elle dessine des tableaux à l’identique des modèles qu’elle reproduit avec infiniment de minutie et de précision en employant des couleurs pastel proches de celles utilisées par les aquarellistes. Elle place toujours un arbre devant ou derrière la boutique. L’arbre qui servait d’ombrage aux clients qui s’attardaient pour discuter avant ou après avoir acheté les quelques marchandises qui leur étaient nécessaires. Elle n’oublie pas la boîte aux lettres rouge qui est souvent la seule tache de couleur vive dans le dessin. Elle propose ainsi près de cent dessins tous aussi magnifiques, dégageant paix, douceur et émotion.

« L’ambiance mystérieuse créée par la rencontre entre l’ombre de la nuit et la lumière du magasin avait cette beauté triste qu’on ne peut voir que dans une épicerie en déclin. Cette beauté-là est l’essence de mes œuvres. »

Ces petites épiceries si charmantes évoquent un temps figé comme un instant de quiétude que rien ne trouble pas même le vol d’un oiseau ou d’un insecte, un temps de paix. Et l’auteure d’expliquer :

« Dans mes dessins, le temps est figé. Les fleurs de magnolia ne se fanent jamais et les petites épiceries semblent toujours prêtes à accueillir leurs clients. Dans mes dessins, le temps se souvient des gmeuong-gagae contemplant le monde sans bouger, de là où ils sont, des arbres qui les agrémentaient et des gens qui les fréquentaient ».

Comme si le temps n’avait aucune prise sur l’époque où ces boutiques prospéraient. On comprend mieux pourquoi qu’avant de devenir un dragon économique trépidant, la Corée du Sud était, avec sa voisine du nord, « le Pays du matin calme » dont Lee Mekyeoung semble avoir tellement la nostalgie. Une telle paix et une telle sérénité se transmettait des étalages des magasins aux mains de clients et en leur cœur et leur esprit.

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Ce magnifique catalogue de dessins d’une grande pureté, d’une grande finesse, d’une grande beauté esthétique, est aussi une façon pour la dessinatrice de nous rappeler qu’il ne faut pas oublier ces vieilles boutiques et leurs tenanciers qui véhiculaient des valeurs aujourd’hui dévorées par le crabe de la grande distribution.

« Faisons attention aux choses qui nous entourent et qui nous sont familières. Peut-être leurs angles usés et arrondis par le temps cachent-ils une beauté que rien ne pourra remplacer ? En les observant attentivement on peut y percevoir les traces du temps et de la douceur de la vie ».

C’est un véritable cadeau que nous font l’auteure et son éditeur ! Un véritable livre d’art ! Une leçon de sagesse, d’attention et de respect !

Le livre sur le site des Editions Picquier + un extrait 

Un éventail d’oeuvres de Me Kyeoung Lee

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CHARLIE CHAPLIN – LE RÊVE

ADOLPHE NYSENHOLC

M.E.O.

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Avec cet essai, Adolphe Nysenholc, grand spécialiste de Charlot et auteur de nombreux ouvrages de référence sur ce personnage et son créateur, cherche à démontrer toute la part de rêve qu’il y a dans l’œuvre et dans la vie de Charlie Chaplin. Le célèbre cinéaste a eu une enfance bien compliquée qu’il a toujours cherché à fuir et oublier notamment en répondant à l’appel du rêve américain. Il a rêvé de réussir à Hollywood, de devenir riche, de pouvoir offrir une meilleure vie à sa mère ayant sombré dans l’alcoolisme et la folie, de reconstituer une famille qui le fuit, son père quitte sa mère mais n’est peut-être pas son père génétique. La situation familiale est bien compliquée, Charlie Chaplin rêve d’avoir une famille stable et des origines claires et incontestables, ce qui ne sera jamais le cas, le doute plane encore sur l’identité de celui qui l’a engendré.

« Du type qu’il a créé un jour est issue toute son œuvre muette comme « parabole » de son temps. Le récit chaplinien aura été la légende de son image. »

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Adolphe Nysenholc

L’auteur décortique toute l’œuvre de Chaplin, au-delà de ses Charlot, au-delà de ses films, ses écrits et surtout sa vie. Il démontre que le rêve fait partie intégrale de son existence. Il met en parallèle Chaplin l’auteur, metteur en scène, comédien et Charlot le personnage qu’il a créé. Chaplin a rêvé d’avoir une vie meilleure et pour cela, il a travaillé très dur, a fait preuve de beaucoup d’exigence, de ténacité, de perfectionnisme et de patience pour parvenir à concrétiser son rêve. Il a fait preuve d’un pragmatisme sans concession pour réaliser ses rêves. Et même si Charlot, semble à l’opposé de son créateur, il est lui aussi un grand rêveur toujours en butte avec la société ou les éléments, il subit mais finit souvent par triompher grâce au sort qui lui est souvent favorable.

« Tout le cycle Charlot est la réalisation d’un désir refoulé : être héros, conquérir l’aimée, être aimé de sa mère ».

L’auteur dénoue les fils de l’ambiguïté qui relient Charlot à son créateur. Charlie Chaplin est né dans cette ambiguïté, « … le fait de porter le même nom et prénom que l’homme dont il n’est pas sûr d’être le fils est peut-être la source où son art puise son ambiguïté. D’autant plus qu’il ignore si sa mère, qui a eu et aura plusieurs amants, a été infidèle à son époux… » Cette ambiguïté se retrouve dans le personnage de Charlot gentleman en haut, redingote ajustée et chapeau melon, et clochard en bas, pantalon beaucoup trop large et chaussures bien trop grandes et éculées. Charlot est un personnage complexe que Charlie Chaplin définit comme « … personnage a plusieurs facettes : c’est en même temps un vagabond, un gentleman, un poète, un rêveur, un type esseulé, toujours épris de romanesque et d’aventure… » Chaplin rêvait de réussir, il a créé un personnage de rêveur dont beaucoup d’aventures se réalisent dans le rêve, le sien, celui d’un autre, ou dans une forme quelconque d’inconscience.

« Dans un univers sans bruit, son corps mime le silence des rêves. Sans famille ni foyer, il parait hors du réel. Et errant, il est une créature sans projet de vie, contrairement à son créateur qui le lance délibérément dans des aventures ».

Selon le préfacier, Francis Bordat, « ce nouvel essai apporte des réponses originales à nombre de question, voire à quelques mystères qui font toujours débat dans la critique chaplinienne ». Si quelques questions demeurent encore en suspens, il est des réalités qui ne sont pas contestables, Charlie Chaplin a réussi quelque chose de grand, de très grand, il a créé le personnage le plus emblématique de tout le cinéma mondial depuis son invention par les frères Lumière. Il s’est affranchi de tous les progrès de la technologie pour réaliser des films d’une qualité extraordinaire au succès mondial. Il a réalisé une œuvre intellectuelle qui pourrait-être littéraire, en n’utilisant pas le langage, sans toutefois le supprimer car les mots essentiels sont dans ses images et dans ses silences comme ils pourraient être dans des aphorismes fulgurants.

« Le maître du muet qui s’était fait un prénom s’est aussi fait un nom, avec lequel il signe la légende du siècle. »

« Mais Chaplin qui a rêvé sa vie, a-t-il vécu son rêve ? » s’interroge le préfacier. Seul lui aurait pu répondre à cette question. Tout ce que je peux affirmer c’est que quand j’étais un môme, Charlot m’a fait rêver chaque fois qu’une petite bobine était projetée sur l’écran sommaire du patronage qui nous accueillait. Et, plus tard, devenu adulte, je rêve tout autant chaque fois que je vois un de ses films majeurs à la télévision ou au cinéma. Pour moi Chaplin restera toujours un immense poète, un cinéaste de génie et un grand humaniste. Il avait compris les hommes et peut-être encore mieux les femmes.

Le livre sur le site des Editions M.E.O.

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TOTEMS ET TRIBUTS

(articologie littéraire potentielle appliquée)

BEN PARVA

Cactus inébranlable édition

Couverture totems et tributs 17102018

Avant de découvrir ce recueil, je ne connaissais rien de cet auteur, heureusement l’éditeur a eu l’excellente idée de placer au début de cet ouvrage une biographie fort instructive de l’intéressé. On y apprend beaucoup de chose notamment que l’auteur a connu la consécration en 2016 « quand son nom est cité au mariage d’un ami de sa sœur ».

Ce recueil comporte une bonne dizaine de pastiches d’auteurs qui auraient pu exister ou d’œuvres qui auraient pu s’insérer dans des périodes historiques bien définies. Comme si Parva avait voulu réécrire l’histoire à travers des références historiques et littéraires qu’il semble particulièrement bien connaître, tout en les revisitant à sa sauce proche de celle des surréalistes. Ces textes sont absolument délirants, ubuesques (au sens le plus propre du terme), même s’ils évoquent toujours des œuvres littéraires ou des faits historiques ou mythologiques bien réels.

Derrière cette bonne grosse rigolade, il a une vraie œuvre littéraire soutenue par la très fine culture de l’auteur, de la poésie, de la satire et surtout une remise en cause des systèmes philosophiques proposés par les philosophes de télévision que Jean Dutourd mettait déjà en cause dans « Les dupes » récemment réédité, tout comme Alain Guyard dans « Natchave «  Deux ouvrages que j’ai eu le plaisir de lire récemment et dont j’ai redécouvert le thème principal dans cette satire de Ben Parva. « … et si la philosophie n’était que l’art de bâtir un système et d’y faire entrer l’univers de force et coûte que coûte ? ». Cette question pourrait bien réunir ces trois sceptiques.

Tout en puisant dans l’histoire, l’auteur n’élude rien des problèmes actuels notamment pas celui des migrants qu’en quelques vers il résume :

« Si loin du pays natal

Le monde est incompréhensible

Tout est murmure

… »

Et, celui des problèmes sociétaux qui n’agitent pas que nos banlieues et autres quartiers dits chauds. Pour eux, il propose une solution où j’ai cru lire un brin d’ironie et peut-être même un peu plus, une belle rasade.

« Le but de la justice, en Utopie – …. – n’est pas tant de punir que d’aider l’inadapté à s’adapter. Ainsi, au lieu de l’éliminer à la première incartade, l’Etat lui élève de coûteux camps de redressement où une équipe compétente et humaine le reprogrammera fraternellement, avant de lui permettre de retrouver la société idéale en laquelle il s’épanouira de gré ou de force ».

Et si ce n’était pas de l’ironie mais seulement un rappel historique.

Et voilà, sous son apparence douce et rigolarde, la farce tourne à la satire, à l’ironie corrosive, et finit par nous laisser avec les éternelles questions auxquelles personne n’a jamais pu répondre : « Qui suis-je ? Que suis-je ? Que pensé-je ? ».

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

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2018 – FEUILLES D’AUTOMNE : INCONTOURNABLES, une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

LES RADIS BLEUS de Pierre AUTIN-GRENIER publié en 1990 a été réédité en 2005, il était donc devenu nécessaire de réédité une nouvelle fois cet ouvrage, LES CARNETS DU DESSERT DE LUNE l’a fait. Ce livre est un incontournable, le risque ne pouvait pas être pris de le laisser dormir dans le purgatoire des œuvres littéraires oubliées. De même, CACTUS INÉBRANLABLE a pris l’initiative, avec Michel DELHALLE, de publier une anthologie des producteurs d’aphorismes belges publiés au cours du siècle dernier et du présent. Avec ces deux ouvrages, la littérature francophone s’est enrichie de deux ouvrages incontournables qui devraient figurer dans toutes les bonnes bibliothèques publiques et privées.

 

LES RADIS BLEUS

Pierre AUTIN-GRENIER

Les Carnets du dessert de lune

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Comme l‘écrivent de nombreux chroniqueurs, ce texte est un journal que Pierre Autin-Grenier aurait inventé pour oublier les radis bleus dont il chercha vainement, toute son enfance, le pot de confiture dont on lui avait fait miroiter l’extrême douceur. Dans ce journal d’une grande poésie, ils mêlent aphorismes (RIEN. Voilà le mot qui résume tout.), avis littéraires, maximes sentencieuses, réflexions morales, et anecdotes diverses avec beaucoup de sensibilité, d’humour, de dérision, un certain désespoir et même une touche de nihilisme considérant la vie comme un fardeau et non pas comme un cadeau.

« Le désastre d’exister n’aurait plus d’aussi sombres conséquences sur notre quotidien si nous étions enfin totalement convaincus de la profonde inutilité de tout et que vivre n’est qu’une fantastique illusion ».

Ce journal couvre une année complète du 17 janvier au 16 janvier de l’année suivante mais l’auteur ne précise pas laquelle. Il est pourtant aisé de trouver de quelle année il s’agit puisqu’il précise à la date du 25 février :

« En Assam, d’après la presse, les massacres se poursuivraient.

Et dans une chambre d’hôtel, à New York, meurt ce jour l’écrivain américain Tennessee Williams ».

Il s’agirait donc bien du 25 février 1983, date du décès du dramaturge américain et époque à laquelle l’Assam connu des émeutes sanglantes. Le journal de Pierre Autin-Grenier couvrirait donc bien la période courant du 17 janvier 1983 au 16 janvier 1984. Il n’indique pas non plus où il a écrit ce journal, mais il est aisé de comprendre que la majorité des textes a été écrite dans un milieu paisible et bucolique, peut-être entre sa ville natale, Lyon, et le Vaucluse.

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Pierre Autin-Grenier

Dans ce journal, Autin-Grenier apparait comme un être inapte au bonheur, « Il m’arrive parfois – Oh ! rarement ! d’être heureux. Ce sont alors des instants atroces. », épris de liberté, « Être libre, c’est ne pas avoir peur. », mais oppressé par le carcan de son entourage qui voit en lui un talentueux écrivain capable de gagner de l’argent avec sa plume, ce qui le hérisse particulièrement.

« Roulent ainsi dans ma tête des pensées assassines envers ceux qui, manifestement, voudraient que je travaille. Pouah !… Attendent que je devienne « un grand écrivain ». »

Pour lui le poète reste comme n’importe quel homme, ou femme, un être vivant sans aucun avenir ni destinée, « Ainsi le poète, de l’ambition et du souci de postérité, devrait-il bien vite faire son deuil ; faute de quoi, l’une et l’autre pourriront avec lui dans le même cercueil. » L’écriture n’est pas un don, pas une chance, pas un espoir, pas un moyen de sortir des ornières de la vie.

« Dérisoire destinée que celle d’écrire !… Dire l’âme avec des mots ! Exhibitionnisme futile pour banlieusardes fillettes ! Travail de naïf à mourir aux soupes populaires… ».

Comme il est difficile de lire sous plume si élégante, si acérée d’Autin-Grenier des propos aussi sombres, aussi désespérés, « Ayant mis quelque quarante ans à comprendre que je n’étais rien, toute mon ambition maintenant est d’être moins encore. »

Ces radis bleus n’ont sans doute, dans l’esprit du poète, jamais effacé l’humiliation qu’on lui a infligée en lui faisant croire à l’existence des délicieuses confitures.

« Ces quelques mots arrachés à la banalité des jours ne sont qu’épluchures du temps qui passe. »

Et ceux qui, comme moi, sont nés presque le même jour que lui comprendront bien cette autre frustration qu’il dû aussi supporter quand il avait à peine plus de vingt ans.

« Elles ont fait long feu les fracassantes utopies de nos vingt ans qui devaient nous conduire, flamberge au vent, aux rivages de nouvelles Ethiopies. ».

En cette année 1983, il débordait d’aigreur et d’amertume le poète deux fois floué, par ses parents, puis par ses concitoyens et il avait un cruel besoin de le dire en dénonçant les marchands d’illusions, les semeurs de fausses promesses. Il était blessé, ne croyant même plus en son talent qui pourtant était immense. Ne trouvant même pas une lueur de consolation dans cette formule lapidaire : « Vivre, c’est rien ; ça passera. ». Mais tout ne passera pas aussi vite : « … la tristesse, dans tout cela, qu’est-ce que vous en faites ? »

Ce texte fait partie des textes qui doivent-être régulièrement réédités pour que chaque génération puisse découvrir l’immense talent de cet auteur et l’incroyable leçon d’humilité qu’il nous transmet.

Le livre à la (l’)une des Carnets du Dessert de Lune

François BON parle de la réédition des Radis Bleus

BELGIQUE, TERRE D’APHORISMES

(Anthologie subjective)

Michel DELHALLE

Cactus inébranlable éditions

Couverture anthologie

L’aphorisme, cette forme littéraire dont peu connaissent réellement la définition et dont tous ceux qui en produisent ne sont pas toujours d’accord sur sa forme et son sens, il fallait en écrire la bible, le document de référence disant ce qu’est un aphorisme et recensant tous ceux qui en ont produit et qui, pour certains, en produisent encore. Michel Delhalle l’a fait et Cactus inébranlable Edition l’a publié. Dans sa préface, Christine Béchet écrit :

« Michel Delhalle est en réalité un exceptionnel manieur de ces phrases qui révèlent au quotidien leur part d’incongruité. Il trouve au bon moment le bon mot pour décapiter la bêtise, la médiocrité ou la futilité ». Cette « anthologie fait œuvre de salubrité publique et est vivement recommandée pour ses effets préventifs – voire curatifs ! – contre tous les désenchantements ».

Michel Delhalle dit qu’avec cette anthologie il a cherché à démystifier ce mot que chacun accommode à sa façon et que même les éditeurs rechignent à utiliser, on parle souvent de réflexions, de décoctions, d’inscriptions, de pensées, etc… mais très rarement d’aphorismes. Cette fleur littéraire s’épanouit particulièrement bien en Belgique où le terreau a été longuement et patiemment cultivé par les surréalistes, il était donc devenu nécessaire de dresser cet état des lieux pour accorder toute sa place à ce genre littéraire dans la culture belge.

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Michel Delhalle

Alors pour que ce genre littéraire, que ces inventeurs de formules courtes et percutantes, trouvent toute leur place dans « Un pays d’irréguliers » cher à Marc Quaghebeur, Michel Delhalle s’est mis au travail, il a lu, lu, lu, noté, noté, classé, reclassé, reclassé encore et il a fini par dresser environ deux-cent-cinquante fiches, je n’ai pas compté mais, si la pagination est juste, je ne devrais pas être très loin du compte. Une fiche par auteur, par groupe ou mouvement littéraire et une fiche aussi par revue ou support spécialisé dans le genre. Sur chaque fiche, il y a le nom de l’auteur, du mouvement, de la revue, … quelques mots sur ses origines, son parcours, huit aphorismes choisis pour chacun d’eux et ses principales références bibliographiques. Le tout emballé de la préface de Christine Béchet, d’un préambule de l’auteur, d’un bref historique et quelques avertissements de l’éditeur qui a ajouté une postface pour bien cerner le sujet.

En introduction à  son œuvre, l’auteur donne quelques indications pour bien préciser le sujet qu’il veut explorer :

l’« Aphorisme vient du grec aphorismos qui veut dire définition ». « Au même titre que les citations, les maximes ou les pensées, les aphorismes font partie d’un genre littéraire qu’on appelle les formes brèves, mais que l’on ne s’y méprenne pas, ce n’est pas un genre mineur, c’est un style littéraire à part entière et les plus grands noms de la littérature lui ont donné ses lettres de noblesse ».

André Stas abonde en déclarant : « écrire court ne veut pas dire écrire vite ». L’auteur a aussi laissé la parole à d’autres auteurs qui ont un avis sur la question, j’en ai choisi trois au hasard pour montrer la diversité des points de vue :

Éric Allard : « Le vers solitaire est-il à l’origine de tous les aphorismes ? »

Théophile de Giraud : « Aphorisme : équivalent d’un roman sans toutes les phrases inutiles. »

Alain Dantine : « L’aphorisme est le petit caillou dans la chaussure de la poésie. »

Dans ce vaste inventaire, cette anthologie regroupe des hommes célèbres, des grands noms de la littérature belges : Henri Michaux, Achille Chavée, Louis Scutenaire, Marcel Mariën, André Stas et bien d’autres encore mais aussi des auteurs moins connus et même méconnus, des gens qui ont laissé leurs pépites au fond de leur tiroir. J’y ai trouvé des personnalités bien connues, des amis, des auteurs que j’ai déjà lus, des auteurs que j’aimerais lire et des gens inconnus pour moi que désormais j’aimerais mieux connaître dont j’aimerais au moins lire quelques lignes.

Je ne voulais pas clore cette chronique sans soumettre quelques spécimens à votre dégustation, comme Je ne voulais pas choisir parmi les deux milliers d’aphorismes proposés dans cette anthologie, j’ai puisé au hasard dans les coups de cœur & coups de chapeau choisis par l’auteur, ils sont tous aussi goûteux et savoureux :

  • Gérard Adam : « L’eau oxygénée ne manque pas d’air. »
  • John Ellyton : « Il ne faut pas confondre un oncle mort prématurément et une tante hâtive de suicide.»
  • Philippe Leuckx : « J’écris tous les jours et tous les jours m’écrivent. »
  • Georges Simenon : « Les gens vraiment dangereux portent en général un smoking. »
  • Franck Herlemont : « Il se protégeait souvent à l’ombre d’un doute. »
  • Roger Cantraine : « Les phares n’éclairent que les évidences.»
  • Alain Delbrassine : « L’eau pétillante n’est que le rire de la pluie. »
  • Ernest Pirotte : « A force de mâcher ses mots, il contracta une gastrite, ce qui le rendit muet. »

Je suis convaincu que ce magnifique ouvrage, fruit d’un colossal travail, trouvera sa place sur les rayonnages de toutes les bibliothèques de Belgique et d’ailleurs encore, qu’elles soient universitaires, académiques, publiques, populaires ou je ne sais quoi. Cette anthologie était indispensable désormais elle est. Mais avant de peupler les étagères des bibliothèques, je suis convaincu qu’elle vous procurera un grand moment de bonheur au moment de sa lecture. Je ne vous donnerai qu’un seul conseil, ne vous laissez pas emporter par votre enthousiasme, faites durer le plaisir.

Préface de Christine Béchet, postface de Jean-Philippe Querton.

L’illustration de couverture est d’Emelyne Duval (voir ce reportage sur son travail)

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

Michel Delhalle parle de l’anthologie sur Antenne-Centre

 

 

 

 

2018 – FEUILLES D’AUTOMNE, une chronique de Denis Billamboz

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Denis Billamboz

Vers sur les feuilles

Que de jolis vers sont tombés avec les feuilles d’automne sur le pas de ma porte, au fond de ma boîte aux lettres, sur mon bureau…, j’en ai pris une belle brassée que j’ai bien serrée pour en faire une belle gerbe que j’ai déposée au creux de cette chronique. Des vers à entendre, sentir et goûter, des vers qui miaulent comme un chaton, des vers qui fleurent bon le terroir, des vers qui mijotent doucement au fond de la casserole. Des vers gourmands que je partage avec vous !

 

MAISONS HABITÉES 

Philippe LEUCKX

Bleu d’encre

Dans ce petit recueil fait de courts poèmes en vers ou en prose, Philippe Leuckx évoque avec une douce nostalgie sa terre natale, celle qui lui a donné la vie, l’envie d’écrire et l’inspiration.

« Ma poésie a puisé je crois à la terre natale la sève du silence des granges, le silence des sillons longés pour désherber, la patience des mains pour le pis des vaches, l’odeur des blés, des herbes, la solitude des yeux curieux. Ma poésie vient de cet enfant-là. »

Certes, ce plat pays chanté par le Grand Jacques n’est pas le mien mais, comme Philippe, je porte toujours sous mes semelles la terre de ma campagne, celle où j’ai lu les premières lignes d’une très longue série. Et, l’homme de la terre que je suis resté au fond de mon âme, est profondément touché par l’amour que Philippe porte à sa terre, à sa ville, à sa maison natale. On sent que si lui a habité sa maison, elle, elle l’habite encore et l’habitera jusqu’à sa mort. Sa terre, comme sa ville, comme sa maison, est poème, elle a fait germer les mots qui aujourd’hui composent sa poésie.

« C’est une ville ancienne où serpentent des ruelles, des impasses. Sans doute le passé y a-t-il niché des placettes, des belvédères, des parcs.

Elle existe en plein cœur

Elle est inépuisable

Ses réseaux sont poèmes. »

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Philippe Leuckx

Et ce fameux hasard qui fait souvent trop bien les choses dans certaines œuvres littéraires, a réuni mes mots, même si mon talent est beaucoup plus modeste, avec ceux de Philippe au creux d’un monde virtuel où ils pourraient créer un univers chthonien nourri de nos nostalgies réciproques parfumées à l’odeur de nos fraîches campagnes. Je ne connaissais rien des origines de Philippe avant de lire ce recueil, je savais seulement qu’il a un grand talent littéraire, qu’il m’émeut souvent et, aujourd’hui, je sais pourquoi.

« On a le souvenir touché ».

Le recueil sur le site de BLEU D’ENCRE

+

LA QUINCAILLE DES JOURS

Francesco PITTAU

Les Carnets du Dessert de Lune

Photo

Francesco, c’est comme un gros nounours qui grogne juste pour faire croire qu’il est de mauvaise humeur, mais dans ce recueil, il apparaît comme un gamin plein d’insouciance qui profite avec joie et bonheur des choses les plus infimes que la nature offre pour se prélasser mollement dans l’azur d’un ciel clair et la lumière d’un soleil éblouissant.

« Saoulé d’azur

et de lumière

couché dans l’herbe

de la prairie

je regarde passer

les nuages. »

On ne peut pas avoir quelques racines du côté de l’Italie et ne pas aimer la balle ronde qui rebondit au bon gré d’habiles pieds. Francesco, lui, ne joue peut-être pas à ce jeu mais il sait à merveille jongler avec les pieds, ceux des vers, qu’il dépose avec délicatesse sur son petit carnet, terminant souvent son poème par un joli contre-pied.

«  Dans le petit carnet

retrouvé

j’ai écrit au crayon

bleu

une suite de mots

qui ne veut rien dire

de plus

que toutes mes phrases

arrangées… »

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Francesco Pittau

Sur les pages de son carnet, il a mis tous les petits bonheurs qu’il capte au gré de ses pérégrinations autour de sa maison, rarement plus loin, et dans l’armoire il a enfermé sa mauvaise humeur d’ours grognon pour ne garder que les petites et grandes joies que lui offre la vie.

« Dans l’armoire

aux conserves

j’ai rangé ma vieille

colère

celle qui grigne

celle qui grogne

je l’entends râler

et rager

pendant que je tartine

du soleil sur mon pain blanc »

Dans notre époque où tout semble vouloir tourner à la folie, quel bonheur de lire un recueil d‘une telle fraîcheur, d’un tel irénisme, écrit avec un tel talent. Francisco, c’est un grand homme de lettres, c’est le Giovanni Rivera de la poésie, l’homme aux pieds d’or. Je ne m’en lasse jamais !

Le recueil sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE

+

130 HAÏKUS à entendre, sentir et goûter

Iocasta HUPPEN

Bleu d’encre

Iocasta Huppen, roumaine d’origine, installée en Belgique est une « haïjin » (terme japonais qui désigne une personne qui écrit des haïkus), elle excelle particulièrement dans cet art, elle a été l’initiatrice du Kukaï de Bruxelles qui réunit quatre fois par an des auteurs de haïkus. Dans le présent recueil, elle propose, je n’ai pas compté mais comme elle l’écrit dans son titre, je lui fais confiance, 130 haïkus qui évoquent tous ou presque des scènes champêtres, des scènes qui dégagent calme et sérénité, des images qu’on croirait venues directement du pays du soleil levant.

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Iocasta Huppen

Elle nous dit aussi, dans le titre de ce recueil, que ces haïkus sont reliés à trois de nos sens : l’ouïe, l’odorat et le goût. Alors, j’ai suivi le chemin qu’elle nous a tracé, j’ai écouté :

« Le bruit de l’eau

seul bruit que j’emporterai

dans le grand voyage »

puis j’ai humé l’odeur annonçant mon repas :

« Square ensoleillé –

un fumet de potage

me rappelle l’heure »

et enfin, j’ai goûté la délicate saveur d’un :

« Cigare dominicain

un goût de champignon

et de sous-bois sec »

Ces haïkus ayant mis mes sens en éveil, j’ai cherché celui que je préférais mais, contrairement à ce qu’écrit l’auteure, il ne dégageait pas le moindre petit bruit, pas la moindre odeur, je n’ai même pas pu le goûter :

« Pas sur le pont –

en contrebas

nous continuons à nous embrasser »

Comme il devait être doux !

Le recueil sur le site de BLEU D’ENCRE

+

CÉLÉBRATION DU CHAT

Anne DAVIS

Bartillat

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Dans son avant-propos à ce florilège de poèmes célébrant les chats, Anne Davis prétend que ce fidèle félin est le meilleur ami du poète car c’est « une sorte d’artisan en chambre ». « Avec l’écrivain ou le poète, le chat est tranquille. Il peut dormir sur ses deux oreilles pendant que son maître écrit ». Il est aussi bien son plus fidèle complice dans l’euphorie de la création que son amical compagnon de misère devant la feuille blanche qui refuse obstinément de se noircir. Nombreux sont les écrivains qui ont eu cet animal pour leur tenir compagnie dans l’exercice solitaire de leur art. Anne Davis a ainsi regroupé quarante-huit poèmes écrits par presque autant d’auteurs différents pour célébrer le chat dans tous ces états à travers cette anthologie qu’elle a mise en forme.

Elle a puisé aux meilleures sources empruntant des vers à du Bellay et la Fontaine aussi bien qu’à Apollinaire dont nous venons de célébrer le centième anniversaire de la mort, Baudelaire, Rostand, Boris Vian ou d ‘autres poètes tout aussi talentueux. Elle ne s’est pas limitée à la littérature française, elle a trouvé de très jolis vers célébrant les chats dans des poèmes de Yeats, Wordsworth, Rilke, Garcia Lorca, Borges… et d’autres encore.

En ce qui me concerne, j’ai surtout rencontré des chats dans mes lectures nippones, Ils y sont très présents et l’auteure, ou l’éditeur, le sait bien, il a choisi une estampe japonaise pour illustrer la couverture de ce recueil. Je me souviens que Yasuchi Nosaka, l’auteur de la si émouvante nouvelle, « La tombe des lucioles », a écrit « Nosaka aime les chats » mais qu’il ne leur reconnait pas que des qualités, « Ce sont de vrais compagnons mais aussi de véritables tyrans ». Takashi Hiraide a lui aussi écrit un fort joli texte sur un chat : « Le chat qui venait du ciel ». Mais ce sont deux textes en prose et Anne Davis a choisi de proposer une anthologie en vers. Les chats sont tellement nombreux à se faufiler entre les lignes entassées sur les rayons des bibliothèques que je retiendrai surtout ceux qui ont inspiré les poètes choisis par Anne Davis.

Comme ce mignon chaton niché au creux de la première strophe du poème « Nous les chats » de Marc Alyn :

« Si vous saviez ce qu’il y a

Dans l’œil sans fond d’un petit chat,

Qu’il soit jaune, vert ou lilas

Vrai, vous n’en reviendrez pas ! »

Et celui qu’Apollinaire voudrait voir chez lui aux côtés de sa femme et de ses amis pour faire belle compagnie en toute saison :

« Je souhaite dans ma maison :

Une femme ayant sa raison,

Un chat passant parmi les livres,

Des amis en toute saison

Sans lesquels je ne peux pas vivre ».

Et tous ceux que l’illustrateur a joliment dispersé au fil des pages de ce recueil.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

 

 

2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE : IN MEMORIAM, par Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

La rentrée littéraire s’achève quand vient le temps d’honorer celles et ceux qui nous ont quitté, je vais donc consacrer cette chronique à des commémorations spéciales de personnalités disparues depuis plus ou moins longtemps. Je commencerai cet acte de mémoire en évoquant le centenaire de la mort d’APOLLINAIRE la veille de l’armistice de 1918. J’enchaînerai avec la célébration du dixième anniversaire de la mort du mythique couturier Yves SAINT LAURENT, avant de conclure avec un entretien entre Jean-Pierre CANON, un célèbre libraire bouquiniste bruxellois, décédé en ce début d’année et Serge Meurant et Frédérique Bianchi.  Je célèbrerai la mémoire d’Apollinaire avec un magnifique disque-livre, Yves Saint Laurent avec une nouvelle biographie très complète et Jean-Pierre Canon avec le dernier entretien qu’il a confié à ses amis sur son lit d’hôpital.

 

IL EST GRAND TEMPS DE RALLUMER LES ETOILES

Cabaret-cantate par REINHARDT WAGNER

Disque-livre – Label 10h10

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Il y a un siècle, le 9 novembre 1918, décédait l’immense poète Guillaume Apollinaire, la Grande Guerre l’avait épargné, la grippe espagnole ne lui laissa pas la même chance, elle profita de ses blessures et de sa faiblesse pour l’emporter au paradis des poètes. Il avait choisi de défendre la France avant de demander la nationalité française et de mourir pour elle. Cent ans après, jour pour jour, le Label 10h10 publie ce disque-livre pour honorer la mémoire de ce grand auteur devenu héros de la patrie aux côtés de tous ceux dont le nom est inscrit sur les monuments aux morts de toutes les communes de France.

Pour réaliser ce magnifique témoignage du talent d’Apollinaire et commémorer sa bravoure, Reinhardt Wagner qui a composé toutes les musiques du CD, a réuni des artistes eux aussi fort talentueux. Les poèmes d’Apollinaire sont lus par Denis Lavant et Tania Torrens dit les narrations écrites par Reinhardt Wagner et André Salmon. Les chansons d’Apollinaire et celles de Frank Thomas et Reinhardt Wagner sont chantées par Emmanuelle Goizé et Héloïse Wagner accompagnées par Ghislain Hervet et Reinhardt Wagner.

Ce livre comporte un cahier illustré par Sylvie Serprix et un CD, les deux supports rassemblent les mêmes textes, les mêmes poèmes, les mêmes chansons qui racontent les grandes étapes de la vie du poète. Un bref texte introductif, lu par le récitant, met en scène chaque événement rapporté qui est ensuite illustré par la lecture d’un poème d’Apollinaire ou, alternativement, par une chanson tirée d’un poème du maître ou écrite par les deux auteurs cités ci-dessus. Le résultat est absolument magnifique, l’alternance de poésie, de musique et de chants plonge le lecteur/auditeur dans une atmosphère de quiète douceur qui contraste fortement avec la violence des événements que le poète a vécus. Comme si les instigateurs de ce témoignage avaient voulu mettre en évidence le grand écart émotionnel existant entre l’œuvre du poète et son expérience dans la guerre.

Il chantait l’amour comme d‘autres chantent leur religion :

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine

Il aimait la couleur, il chantait les peintres, Picasso, Braque, Laurencin, … et le célèbre douanier

Tu te souviens, Rousseau, du paysage aztèque,

Des forêts où poussaient la mangue et l’ananas,

Des singes répandant tout le sang des pastèques

Et du blond empereur qu’on fusilla là-bas

Il était amour et art, couleur et musique, il est mort, bien trop tôt, par le fer des hommes en folie et les microbes de l’épidémie galopante. Il reste aujourd’hui ce magnifique objet qui témoigne par l’écrit, le chant et la poésie, de la paix, de la douceur et de l’amour qui inondaient son cœur.

A l’approche de Noël, ce magnifique disque-livre fera un superbe cadeau, il enchantera tous ceux qui ont aimé le poète et les chansons puisées dans ses vers.

Le disque-livre sur le site de 10 h 10

Un extrait: Poèmes à Lou par Tania Torrens et Denis Lavant

Le disque en écoute sur Youtube

 

Yves SAINT LAURENT – LE SOLEIL ET LES OMBRES

Bertrand Meyer-Stabley – Lynda Maache

Editions Bartillat

Il y a dix ans déjà, une étoile d’éteignait dans le ciel de l’élégance, le Prince de la mode, Yves Saint Laurent, décédait le 1° juin 2008. A l’occasion de cet anniversaire, Bertrand Meyer-Stabley et Lynda Maache, à travers une biographie très documentée, font revivre l’espace d’une lecture ce prince de l’ombre qui mit si bien les femmes dans la lumière. La haute-couture parisienne a vu de nombreuses étoiles scintiller au firmament de l’élégance mais seul Yves Saint Laurent, et Coco Chanel évidemment, sont entrés dans la légende devenant des mythes atemporels.

Les auteurs racontent comment Yves, petit garçon chéri de sa mère adulée, coupait déjà, à Oran là où il est né, des robes en papier pour habiller les poupées de ses sœurs dès l’âge de dix ans à peine. Son talent se vérifia très vite, à dix-huit ans, il gagne un premier trophée qui lui ouvre les portes de la plus prestigieuse maison du moment, Dior, dont il devient très vite le chef couturier, en 1957, après le décès brutal de Christian Dior. Sa vie ne sera alors qu’un long chemin de gloire et de souffrance, jalonné par les crises d’angoisse qui précèdent chaque collection et les triomphes qui accueillent quasiment chacune de leur présentation. La rencontre avec Pierre Bergé avec qui il formera un couple mythique : le génie créatif et l’homme d’affaires avisés, sera décisive, à eux deux ils créeront un véritable empire en déclinant la haute-couture dans le prêt-à-porter et les parfums.

Ce tableau idyllique est moins brillant qu’on pourrait le penser au vu de la réussite artistique et des résultats économiques de leur association. Yves est un grand anxieux qui a besoin d’évacuer ses trop plein de tension dans des fêtes de plus en plus en folles qui le conduisent au bord du gouffre, vers la déchéance. Pierre Bergé et ses amis dressent une véritable barrière autour de lui pour le protéger de ses démons afin qu’il ne sombre pas dans l’abîme qui l’attire irrésistiblement. Seuls le dessin, la création, les défilés le maintiendront à la surface jusqu’à ce qu’il se retire au sommet de sa gloire ne voulant pas compromettre son nom et sa renommée avec les productions de ceux qui lui ont succédé. Aucune ne tache ne pouvait salir sa légende, « Il vivait dans un monde où la beauté n’avait pas de prix, était la seule règle, l’ultime exigence ».

Les auteurs ont su faire revivre le mythe, pénétrant partout où le prince de la mode vécut aussi bien pour son travail que pour son plaisir, décrivant les vêtements de légende qu’il créa, les parfums immortels qu’il produisit, les défilés qui resteront à jamais comme des moments de magie. Ils s’attachent surtout à montrer combien Yves Saint Laurent a contribué à la naissance d’une femme nouvelle, active, libérée, sortie de son salon qui arpente les rues, travaille et participe à la vie sociale et politique. Yves Saint Laurent c’est une rencontre avec Dior et Pierre Bergé mais c’est surtout une grande compréhension de la femme du dernier tiers du XX° siècle, de ses envies, de ses besoins, de ses préoccupations et de ses désirs. Il est devenu leur idole et le restera à jamais car les mythes sont immortels.

« Cet immense créateur a fait plus que dessiner des vêtements, il a réinventé la garde-robe des femmes ».

Il a libéré les femmes, les rendant encore plus belles malgré leurs nombreuses activités.

Ce livre n’est pas seulement une ode au prince de la mode, c’est un témoignage très documenté sur la vie à la fin du XX° siècle dans le monde de la mode, du luxe, de la création, des affaires mais aussi de la nuit et de ses excès et tourments. Il a dix ans Yves Saint Laurent s’éteignait à Paris mais on étoile brillera à jamais au firmament de l’élégance et de l’esthétique.

Le livre sur Amazon

Les Editions Bartillat

Yves Saint Laurent répond au questionnaire de Proust, sous l’oeil de Pierre Berger

 

DANS L’ODEUR DES LIVRES ET LE PARFUM DU PAPIER D’ARMENIE

Entretien avec JEAN-PIERRE CANON, libraire de La Borgne Agasse

Serge Meurant et Frédérique Bianchi

Les carnets du dessert de lune

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Jean-Pierre Canon libraire bouquiniste à Bruxelles pendant plus de quarante ans est décédé en janvier dernier, ses amis auteurs, lecteurs, libraires, éditeurs, … tous amoureux des livres l’ont accompagné lors de son dernier séjour à l’hôpital où il leur a fait cadeau du bilan d’une vie passée au milieu des livres. C’est un véritable testament littéraire qu’il a livré à Serge Meurant et Frédérique Bianchi qui le publient dans cet opuscule avec des photographies de Daniel Locus.

« Il nous fit don à travers nos conversations d’un héritage précieux, d’une parole vive, celle d’un résistant. Il nous raconta, au fil des jours, l’histoire de ses librairies, sa passion pour les livres, ses rencontres, ses amitiés ».

Jean-Pierre Canon raconte comment il a commencé dans le métier avec un maigre stock de livres avancés par un ami, comment il s’est développé sur des niches où il y avait peu de concurrence, notamment la littérature prolétarienne dont il est devenu un des plus grands spécialistes et le propriétaire d’un fonds d’une grande richesse. Mais ce qui ressort surtout de cet entretien, c’est sa passion pour les livres et pour ceux qui les écrivent. Il a reçu de nombreux auteurs pour des séances de signature ou simplement pour des visites amicales. J’ai ainsi retrouvé dans cet ouvrage de nombreux auteurs dont j’ai eu le plaisir et la chance de lire au moins un bout de texte. Je ne m’aventurerai pas à essayer d’en faire la liste, c’est un véritable survol de ma vie de lecteur que j’ai effectué en lisant ces quelques pages. J’ai retrouvé André Dhôtel que j’ai découvert adolescent et Christine van Acker dont j’ai lu un roman il y a quelques années seulement, toute une vie de lecture qui défile dans les propos de Canon.

Mais ce qui m’a le plus ému dans cet entretien, au-delà de l’échange, au-delà du témoignage, au-delà de la passion des livres et même au-delà de la complicité qui semble lier les protagonistes de cet entretien, c’est la grande amitié qui les réunit autour d’une même passion. Des vieux amis discourant autour d’une pile de livres et de leurs verres de bière mais le poète le dit beaucoup mieux que moi dans ces quelques vers placés en exergue de cet entretien :

« Face à face, sans parler,

Nulle parole, un sentiment immense,

Le sac de livres est ouvert sur le lit,

La pluie tape sur le prunier en face du store ».

Ryokan

Tant qu’il restera des libraires et des bouquinistes comme Jean-Pierre Canon capables de transmettre leur passion avec un tel enthousiasme, le livre aura encore de beaux jours devant lui même si certains lecteurs, comme moi, n’osent pas entrer dans l’antre du bouquiniste de crainte d’acheter trop de livres. L’odeur des vieux livres peut-être une addiction fatale pour le passionné de lecture.

Le livre sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE