2019 – POUR COMMENCER L’ÉTÉ : HOMMAGE À COURBET / Une chronique de Denis Billamboz

2019 - EN ATTENDANT L'ÉTÉ : ET QUE ÇA SWINGUE / Une chronique de Denis Billamboz
Denis BILLAMBOZ

Il y a deux cents ans, à Flagey disent certains, à Ornans disent d’autres, mais chez moi on dit au bord du sentier, entre ces deux localités, le 10 juin 2019, naissait Gustave Courbet l’immense peintre qui a révolutionné la peinture au XIX° siècle. Pour fêter cet anniversaire, j’ai réuni deux lectures qui éclairent des aspects de la vie du maître et de son œuvre en apportant de nombreuses informations restées jusques là dissimulées. PIERRE PERRIN, un habitant comme moi du Pays de Courbet, s’est intéressé à la vie privée du peintre, principalement à la femme qui a partagé son quotidien pendant plus de dix ans sans qu’il accepte de l’épouser ni de reconnaître le fils qu’il lui a donné. Les Éditions Bartillat, quant à elles, ont réédité une nouvelle fois, dans une version mise à jour et augmentée, le livre de THIERRY SAVATIER qui raconte la fabuleuse épopée du célèbre tableau : « L’Origine du monde ». Deux ouvrages qui mettent en lumière des aspects peu connus de la vie du maître d’Ornans, deux ouvrages qui permettront à certains de découvrir Courbet et son œuvre et à d’autres d’apercevoir l’homme derrière le peintre.

 

Le modèle oublié

Pierre PERRIN

Robert Laffont

Le Modèle oublié

Le 10 juin prochain (2019), nous fêterons le deux centième anniversaire de la naissance de Gustave Courbet, à cette occasion, Pierre Perrin, enfant, tout comme moi, du Pays de Courbet, publie un livre sur le maître. La littérature étant déjà fort abondante sur le sujet, il a choisi de montrer l’homme plutôt que le peintre, une façon de mieux comprendre son rapport à son œuvre. Il dépeint l’enfant rébarbatif aux études au séminaire, le jeune homme fêtard, abusant de l’alcool et de la nourriture, le séducteur coureur de filles mais surtout le conjoint amoureux même s’il n’est pas très fidèle et le père qui n’a pas su aimer son fils comme il l’aurait voulu. Il dépeint aussi le bourgeois affairiste, avide d’argent, qui joue au socialiste sous le regard narquois de ses compatriotes comtois notamment Proudhon. Et l’ami fidèle qu’il a été pour ses compagnons de province ou pour ses relations parisiennes comme Baudelaire qu’il a fréquenté jusqu’à sa mort.

On dépeint souvent Courbet entouré de jeunes filles fort séduisantes et peu farouches qui ne sont pas que des modèles pour le peintre, mais on n’évoque jamais celle qui a longuement partagé sa vie à Paris : Virginie Binet qu’il appelait ma Vigie tant elle était de bon conseil. C’était aussi un point d’ancrage où il aimait revenir, comme le marin au port d’attache, après de longues escapades à travers la France, et même l’Europe, mais surtout pour de longues vacances à Ornans d’où il ne pouvait que difficilement s’arracher pour rentrer à Paris. Virginie, il l’a rencontrée à Dieppe où elle vivait encore chez son père malgré sa trentaine. Il l’a aimée très vite et s’est démené comme un diable pour la faire venir à Paris au moment où il ne connaissait ni la gloire, ni la fortune, se contentant de dépenser les subsides d’un père embourgeoisé. Cette union jamais légitimée, plutôt harmonieuse, durera plus d’une décennie, Virginie lui donnera même un fils, Emile, qu’il refusera de déclarer. Mais la fidèle compagne finira par se lasser des frasques mais surtout des absences de l’homme qui partageait sa vie et rejoindra sa ville natale avec son fils.

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Gustave Courbet, photographié par Nadar, entre 1860 et 1869

Sans sa conjointe, sans son fils, Courbet souffrira mais continuera à travailler comme un forcené, c’était une force de la nature, il a peint quantité de tableaux dont bon nombre sont gigantesques, il a accumulé âprement un joli pactole, achetant de nombreuses propriétés foncières dans la Vallée de la Loue. Pierre Perrin, en fin connaisseur du peintre et de son œuvre, relie chacune de ses œuvres majeures au contexte familial et social dans lequel le maître les a réalisées. Courbet n’avait qu’une seule maîtresse qui l’a envoûté tout au long de sa vie : la peinture dont il ne pouvait se passer et dont il était convaincu d’être le meilleur serviteur. Son ego démesuré, son orgueil, sa « grande gueule », ne lui vaudront pas que des succès, alors que Virginie n’est plus là pour l’apaiser, il se fait des ennemis, froisse des personnes importantes et commet quelques bévues qui finiront par lui être fort préjudiciables. Le départ de Virginie sonne le début de la désescalade même si la cote du peintre grimpe de plus en plus et ne cessera jamais de grimper.

Pierre Perrin a choisi la biographie romancée pour pouvoir s’immiscer dans l’intimité du peintre afin de pouvoir montrer Courbet tel qu’il était hors de son atelier et comment la femme de sa vie a contribué au développement de sa carrière. Ce texte très documenté montre l’irrésistible ascension de l’artiste déployant son immense talent auprès de sa douce et compréhensive épouse et la désescalade de l’homme gros goujat égocentrique, goinfre et frivole, hâbleur et orgueilleux, sûr de lui en tout et pour tout, terminant pitoyablement sa vie en un exil qu’il aurait pu éviter avec un peu plus de réserve et de finesse.

Un livre à lire pour ceux qui veulent découvrir Courbet mais aussi un livre à lire par ceux qui croient tout savoir de Courbet en ignorant que l’homme qui se cachait derrière l’artiste était moins glorieux que le peintre toujours autant admiré et adulé.

Le livre sur Editis

La revue POSSIBLES en ligne de Pierre PERRRIN 

Une rencontre avec PIERRE PERRIN, l’écrivain

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L’Origine du monde

Thierry SAVATIER

Bartillat

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A l’occasion du deux centième anniversaire de la naissance de Gustave Courbet, les Editions Bartillat rééditent le livre de Thierry Savatier consacré au tableau de Courbet qui fit tellement scandale : « L’origine du monde ». si le tableau fit couler beaucoup d’encre et de salive, s’il généra bien des émotions et suscita moult curiosités, son histoire, elle, provoqua bien des discussions et nourrit de nombreuses polémiques tant elle est encore bien mystérieuse. Thierry Savatier a sous-titré son ouvrage : « Histoire d’un tableau de Gustave Courbet », c’est donc bien du cheminement emprunté par ce tableau pour aboutir au Musée d’Orsay dont il est question dans cet ouvrage. Il écrit dans son introduction : « Son histoire s’égare loin des sentiers battus et réserve nombre de surprises ». C’est pour cette raison, entre autres, qu’il a décidé « d’emprunter la voie la plus difficile, …, la plus pragmatique : écrire une étude… ». L’auteur confie tout de même qu’une version romancée pourrait éventuellement venir compléter cet essai.

Dans son étude, Thierry Savatier s’intéresse à tous ceux qui ont vu, et même seulement approché, le tableau, décortiquant leur biographie pour dénicher éventuellement une quelconque influence qu’ils auraient pu avoir sur sa vie, sa conception, sa fabrication et surtout son histoire. Il explore l’environnement du peintre, des différents possesseurs du tableau, de tous ceux qui auraient pu en parler, le recommander, l’acheter, le vendre, le prendre, le cacher, le négocier, le montrer en douce. Il a lu des tonnes d’archives, de livres, de revues, d’articles de presse, des mémoires, des correspondances, des documents non publiés…, il lit tout ce qui parle peu ou prou de ce tableau, ce qui l’a obligé à ajouter quelques passages au présent essai pour en assurer la mise à jour.

Il commence cette étude en essayant de comprendre comment Courbet a eu l’idée de peindre cette toile, puis de découvrir pour qui il l’a réalisée et à partir de quel modèle. Ensuite, son essai suit le cours de l’histoire de cette œuvre, la reconstituant bribe par bribe, en restant parfois dans la supposition, il redécouvre le chemin emprunté par L’Origine pour finir sur les cimaises du Musée d’Orsay où elle est toujours et toujours aussi admirée. Ce serait, selon l’auteur, le tableau le plus vu en France après la Joconde. Thierry Savatier propose une histoire très plausible, parfois même très probable, mais il a l’honnêteté quand il lui manque une preuve formelle, de laisser la porte ouverte à d’autres interprétations. Certaines zones de l’histoire de cette fameuse toile restent encore un peu nébuleuses, d’autres découvertes pourraient encore les préciser.

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Gustave Courbet (1819-1877)

Thierry Savatier ne s’est pas contenté d’effectuer un travail de détective pour suivre l’œuvre dans les pérégrinations que ses divers possesseurs lui ont infligées. Il a réalisé d’importantes analyses picturales, anatomiques, scientifiques, avec le concours des meilleurs spécialistes, pour bien comprendre le travail du maître et pour essayer de répondre à la multitude de questions que soulève cette œuvre tellement décriée et, à la fois, tellement fascinante. Pour ma part, je reste toujours avec mes deux questions : tout d’abord je reste ébaubi par ce tableau qui, quand on l’a vu plusieurs fois peut paraître plutôt banal, mais qui toujours intrigue, fascine, et je me demande si c’est seulement le talent du peintre qui le rend si attirant, qui donne une telle vie à ce corps sans tête ? Son audace dévoilant le sexe de la femme sans aucune réserve mais sans aucune volonté de choquer non plus a certainement joué un rôle important dans la renommée de cette œuvre.

L’autre question que je me pose, c’est comment une toile qui a été si peu vue avant d’entrer dans un musée public, une toile dont on a même pendant de longues années perdu la trace, a-t-elle pu tellement choquer, tellement déchaîner la critique, obtenir une telle popularité ? On a l’impression que personne ne l’avait vue mais que tout le monde en parlait, ce point reste assez mystérieux et montre combien cette œuvre est unique, fascinante et combien elle dépasse les limites de la peinture et de l’art en général.

Thierry Savatier a bien raison de confier sa conclusion à Marcel Duchamp quand il disait : « c’est le regardeur qui fait l’œuvre ». Alors, encore regardons et ne nous lassons jamais du génie de cet immense peintre que sera toujours Courbet. Il est l’un des rares peintres dont la cote n’a jamais baissé depuis qu’il a vendu sa première ouvre.

Le livre sur le site des Editions Bartillat

THIERRY SAVATIER sur Babelio

 

 

 

 

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2019 – POUR COMMENCER L’ÉTÉ : ROMANS POPULAIRES / Une chronique de Denis Billamboz

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DENIS BILLAMBOZ

J’ai consacré cette chronique à un genre littéraire que j’ai un peu négligé depuis quelques années, je n’ai pas lu beaucoup de romans de ce type au cours de ces années, j’en avais peut-être trop lu dans d’autres périodes et, ensuite, j’avais éprouvé le besoin d’élargir mon horizon littéraire, de découvrir d’autres formes de littérature… C’est donc avec un brin de nostalgie que je vous propose aujourd’hui deux romans populaires, un qui raconte une histoire fondée sur un fait divers qui s’est déroulé en Savoie au XIX° siècle et un autre, un peu fantastique, qui est un pur produit de l’imagination de son auteur

 

Lily sans logis

Frédérique-Sophie BRAIZE

Editions De Borée

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Inspirée par un fait divers réel qui s’est déroulé au début des années mille-huit-cent-soixante en Haute-Savoie, Frédérique-Sophie Braize raconte l’histoire de Lily, une jeune fille devenue orpheline, rejetée par le village qui la croit diabolique car elle élève un enfant, deux si on considère seulement les têtes et les bustes, fruit d’une étreinte adultère. Accompagnée de son fidèle saint-bernard, elle décide de quitter sa montagne natale pour rejoindre Thonon-les-Bains où sa mère lui a dit avoir passé les plus belles heures de sa vie. Elle compte y exhiber les enfants siamois pour gagner les quelques sous nécessaires à sa subsistance et à celle de son, ou ses enfants, selon comme on le, ou les, considère, à l’occasion de la foire de Crête.

La foule se presse pour voir le petit monstre masquant deux individus aux intentions peut-être moins louables que celles des ménagères effrayées et apitoyées se bousculant autour de la charrette le transportant. L’un est un affairiste qui voit très bien comment il pourrait utiliser la jeune fille avec sa fraîcheur et toute sa naïveté, l’autre est un anatomiste ambitieux rêvant de gloire et d’une notoriété internationale qu’il pourrait acquérir en séparant les bébés liés. Les enfants ayant disparu pendant la nuit, la fille accepte l’aide de l’affairiste au risque de tomber dans ses rets. Elle connaît alors une aventure qui la plonge au plus profond de la fange inondant les quartiers populeux de la ville mais croit toujours en la possibilité de sortir du travers dans lequel elle s’est laissé embarquer.

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Frédérique-Sophie Braize

Cette histoire, ou du moins celle que l’auteure a réinventée, raconte l’éternelle lutte du bien et du mal qui s’épanouit encore mieux dans cette société très imprégnée par un syncrétisme issu du mélange des croyances catholiques et de tout un lot de superstitions païennes bien conservée dans ces contrées hostiles où les idées ne voyagent pas plus vites que ceux qui se déplacent à l’aide de leurs seules jambes. N’oublions que Saint François de Sales a vécu dans cette région qu’il a marquée de sa piété religieuse et dont le souvenir est très prégnant. C’est aussi une leçon de foi et de courage à l’intention de ceux qui ne persistent pas assez et croient pas suffisamment en eux et en ceux qui pourraient leur venir en aide.

Par de-là l’histoire qu’il raconte et les messages qu’il comporte, ce livre est aussi un ouvrage très documenté sur la vie en Haute-Savoie au XIX° siècle. L’auteure connait très bien cette région, ses habitants, son histoire, ses coutumes et sa langue et sa culture. Elle a pris le parti, pour que son récit soit plus crédible, plus proche des faits qui l’ont inspiré, d’utiliser un langage comportant beaucoup de mots et d’expressions usités à cette époque dans cette région. Elle a aussi choisi d’utiliser une forme littéraire qui rappelle les livres qui, au XIX° siècle, était souvent publiés sous la forme d’un feuilleton avant d’être éventuellement publiés. En lisant ce texte, j’ai eu l’impression de retrouver des romans aujourd’hui disparus dont je me régalais quand j’étais adolescent sur mes plateaux jurassiens.

Frédérique-Sophie Braize parle de son livre

Les Editions de Borée sur Facebook 

Un portrait de l’auteure

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Tous pour elle

Laurent MALOT

French pulp éditions

Clémence pourrait trouver un bout de rôle dans la célèbre série américaine Sex and the city, elle n’a plus vingt ans, elle est jolie sans être une bombe, elle a un job valorisant, elle cherche désespérément l’amour depuis dix ans au moins sans jamais trouver chaussure à son pied. Bien qu’elle ne soit pas particulièrement farouche, elle n’a pas connu la plus petite étreinte depuis trop longtemps déjà. Elle va avoir trente ans, il faut qu’elle trouve l’homme de sa vie avant qu’il ne soit trop tard, que son tour soit passé, qu’elle soit rangée en bout de table avec les vieilles filles incasables, parmi les surnuméraires. Elle multiplie les sorties mais, chaque fois qu’elle trouve un garçon qui rentre dans ses critères, il y a un problème rédhibitoire et le dernier qu’elle rencontre en a un vraiment très gros : il rentre dans les ordres, c’est sa dernière virée.

Folle de rage, désespérée, saoule, elle quitte la soirée, s’égare dans le quartier de la Butte aux Cailles (à Paris pour ceux qui ne le connaissent pas) et doit demander son chemin à une femme déjà âgée qui s’inquiète de sa situation. Elle lui raconte son désespoir, la vie solitaire à tout jamais qui se profile devant elle. Voulant la tirer de son embarras, la brave femme lui jette un sort qui lui conférera le pouvoir de séduction sur tous les hommes qu’elle rencontrera mais ce sort s’éteindra à tout jamais à l’heure précise de ses trente ans et son anniversaire est dans trois semaines, il ne lui reste donc que trois petites semaines pour dénicher la perle rare et la séduire.

Elle ne croit pas trop à cette histoire de sort mais quand elle passe à la brocante ou qu’elle court au bois, elle se rend vite compte que les hommes s’intéressent à elle jusqu’au point de se battre pour elle. Elle tente une première expérience qui lui fait rencontrer un archéologue sympathique mais elle veut avoir plus de choix et surtout viser plus haut. Elle forme alors le projet de visiter tous les palaces parisiens en espérant bien y rencontrer le prince non seulement charmant mais aussi richissime. Commence alors une aventure qui la conduira de ravissement en enchantement avant de la plonger dans les pires déboires. Et il lui faut absolument trouver l’homme de sa vie avant d’avoir trente ans…

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Laurent Malot

Une déambulation dans le milieu branché où se rencontrent galeristes, comme son ami de toujours, gens de loi comme sa meilleure copine et autres personnes gagnant suffisamment d’argent pour faire la fête dans ce genre d’endroits. Avec une virée dans les palaces parisiens où le luxe dégouline sans jamais combler les clients qui ont recours à des substances artificielles pour trouver les plaisirs capables de tromper leur ennui. Mais ce texte n’est pas qu’un roman à l’eau de rose comme le laisserait croire l’intrigue, c’est aussi une réflexion sur l’âge qui avance inexorablement, sur la solitude qui pourrait se profiler, sur les couples qui se font et se défont souvent trop vite, sur la façon dont la société évalue ses membres : l’avoir et le paraître passant toujours avant l’être et le savoir. En filigrane, ce texte comporte aussi un zeste de morale en rappelant que tout ce qui brille n’est pas d’or et qu’il faut savoir se satisfaire de ce qui correspond à sa propre personne.

Un livre que vous lirez avec plaisir au bord de la piscine quand le soleil brillera bien fort cet été, un texte alerte, enjoué, pétillant, agrémenté de nombreuses formules imagées, de quelques piques acérées et même de quelques formules de styles. L’auteur ayant un petit faible pour les zeugmes, j’en ai relevé quelques-uns mais ne les ai peut-être pas tous vus. L’auteur a fait le pari d’écrire ce livre au féminin, il y réussit plutôt bien si on considère que l’amour fleur bleue et romantique convient mieux aux filles sans oublier qu’elles peuvent être aussi très pratiques et pragmatiques quand la situation l’impose. Lisez vite ce livre, dans trois semaines Clémence aura trente ans et devra être accompagnée d’un garçon capable d’être un mari fidèle et sérieux mais aussi bon père de famille, car l’envie de maternité commence à la titiller.

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site de Laurent MALOT

 

 

 

2019 – EN ATTENDANT L’ÉTÉ : APHORISMES D’ÉQUINOXE / Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Dans cette chronique j’ai réuni deux recueils d’aphorismes publiés par le grand spécialiste en la matière : Cactus Inébranlable éditions. Je ne sais pas comment JEAN-PHILIPPE QUERTON fait pour dénicher toujours les nouveaux talents qu’il révèle, ou qu’il confirme, mais cette fois encore, il a frappé très fort avec deux excellents recueils, l’un de MIRLI, pour lequel c’est une confirmation, et l’autre d’un nouveau venu : PAUL LAMBDA. Deux recueils pour attendre le sommeil quand les jours n’en finissent pas de blanchir nos nuits.

 

Hapax-2000 – L’odyssée de l’extase

MIRLI

Cactus Inébranlable éditions

Hapax couverture 26 02 19

Ayant le désir de visiter le Mirliland pour découvrir la mirlitude dans sa plus grande authenticité, j’ai embarqué dans le vaisseau extasial HAPAX-2000 aux commandes de Mirli seul maître à bord. « L’heure est à l’inconduite ; largons les amarres, partons incontinent vers l’inconnu ! Mais oui, Bertrand, il y aura des pauses pipi. », décrète le pilote. Nous traversons des champs de mots bizarres, inconnus de nous jusques à ce jour, des phrases et des expressions étonnantes au sens parfois mystérieux, parfois déguisés, d’autres fois sibyllins mais rarement clairs comme l’eau de la source. Nous avons même trouvé, en grand nombre, d’hapax, ces mots qui ne servent qu’une fois et dont on ne comprend pas toujours bien la signification. On dit qu’il y en aurait deux milles dans la Bible et presque autant dans ce recueil mais je ne les ai pas comptés. Avec Mirli,

« Je passe une ognonière. Jamais encore je n’avais traversé un tel mot ! Une prairie calcinée, jonchée de formules creuses comme des troncs foudroyés. Mais, mais, mais, c’est un champ de mais ! …. ».

Puis, nous avons cherché vainement Andrew Fahren-Foyle dans une petite histoire comme on en trouvait dans l’Os à moelle sous la plume de Roger Salardenne.

Etonnement, le recueil de Mirli m’a ramené à la fin des années soixante quand j’ai acheté une réédition des meilleures pages publiées par l’Os à moelle avant la deuxième guerre mondiale. Son inspiration, la forme qu’il a choisie, de courtes histoires entrelardées de calembours, aphorismes, jeux de mots, réflexions, … évoque bien cette revue. J’ai pensé notamment à « La vie romancée d’Evariste Malfroquet – Plombier-zingueur de Louis XIV » ou à « Le trésor de Lessiveuse-Bill » accompagnés de quelques pensées ou petites annonces de Pierre Dac. Incontestablement il y a du Dac chez Mirli mais peut-être plus encore du Salardenne. Je pense qu’il aurait pu adopter les principes énoncés par Pierre Dac et ses complices et rapportés par Michel Laclos dans la préface du tome II de l’Os à moelle version 1965 :

« Affoler les boussoles, dérégler les pendules, et même le temps qu’il fait, intervertir les pages des encyclopédies, des clés de songes, des manuels de savoir-vivre, …, mettre le nord à l’est, la lune en plein midi, le dessus dessous ou ailleurs … ».

Je romps là car liste est longue et Mirli saurait la rallonger encore avec sa créativité et son imagination dont on ne connait pas encore les limites.

Mirli charleroi
Mirli 

« Ne confondons pas mirlisme et mirlitantisme. », je ne donne pas plus dans l’un que dans l’autre, je suis tout simplement un gourmet gourmand qui aime à se délecter de mirlignardises que « Je déguste (avec) une délicieuse mousse au cachalot ». Il n’y a pas de doute, au temps de l’Os à moelle, Mirli aurait pu faire partie de la bande du Ministère loufoque dont Pierre Dac fut le premier premier ministre mais il aurait certainement été aspiré avant par le courant insufflé en Belgique par les maîtres du burlesque et autres formes d’expressions chères au grands joueurs qui ne misent que sur les mots.

Le recueil sur le site de l’éditeur

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L’horizon se fait attendre

Paul LAMBDA

Cactus Inébranlable éditions

Couverture l horizon se fait attendre 20 03 19

Pas si lambda que ça ce Paul dont on sait seulement de lui que ce qu’il en dit : « Je ne suis ni Belge ni surréaliste et vous prie de me pardonner ». Effectivement, il faut avoir un certain talent, et même un talent certain, pour générer des traits d’esprit comme il en produit et les condenser en des formules qui ont enchanté son éditeur avant d’émerveiller, j’en suis convaincu, tous ceux qui liront ce recueil.

« Je découvrais des phrases conçues dans la dentelle, des propos qui coulaient comme le sable entre les doigts, des mots s’articulant avec une telle évidence que l’on se reprocherait volontiers ne pas pensé la formule avant lui ».

Un auteur qui enthousiasme son éditeur à ce point ne peut, évidemment, n’être que très talentueux.

Pour ma part, j’ai sorti, dès la première formule, mon crayon pour la noter tant sa finesse et sa drôlerie absurde m’avait emballé :

« En ce moment même, à Tokyo, un homme entre dans un bâtiment et quelques secondes plus tard, à Paris, une femme en sort ».

Et, les traits d’esprits s‘enchaînent ainsi de ligne en ligne, de page en page, parce que chez Lambda l’aphorisme est avant tout un trait d’esprit, un trait d’esprit d’une grand finesse qui souvent tutoie l’absurdité sur fond de poésie avec un zeste de sensibilité…

« Nous nous sommes

Tant aimés, toi et moi

Mais toi, tu ne le sais pas. »

Parfois, l’amertume s’invite au banquet de notre monde convoquée par une société peu scrupuleuse, peu attentive à son devenir…

« La vérité toute crue est immangeable. »

Au point qu’on ne peut même plus croire à ses rêves…

« Les marchands de sommeil vendent les rêves en option. »

La réalité est tellement concrète, tellement évidente, tellement prégnante …

« La réalité est trop persistante pour être crédible. »

Ravi par le trait d’esprit, enchanté par la finesse du propos, convaincu par le filet d’amertume, j’ai aussi été ému par la douce tendresse qui sourd sous les jeux qui dépassent de loin les jeux de mots, évoquant plutôt les jeux d’esprit.

Paul lambda cp4

Et surtout ne pas oublier la petite histoire d’amour écrite en filigrane avec quelques dialogues, deux répliques de deux à quatre mots seulement, dispersés tout au long du recueil. Rassemblés, ils constitueraient peut-être la plus petite histoire d ‘amour de la littérature francophone. Un petit bijou semé tout au long du texte comme les cailloux du Petit Poucet.

Un bien joli recueil, plein de finesse, de tendresse et de poésie et, « Si vous saviez tout ce que je ne vous ai pas fait » …

Le recueil sur le site de l’éditeur

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2019 – EN ATTENDANT L’ÉTÉ : EXERCICES DE STYLE / Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

J’ai regroupé sous ce titre deux livres dont les auteurs ont choisi de présenter leur texte selon une forme originale. CÉCILE VILLAUMÉ, bisontine d’origine, a écrit les textes qu’elle propose dans son livre, « à la manière de », elle a sélectionné des auteurs qu’on ne lit plus, ou de moins en moins, et a écrit comme ils auraient pu écrire sur des sujets qui auraient pu les concerner. LOUISE RAMIER a, elle, écrit des texte comme un compositeur aurait écrit sa partition avec la mélodie, les accompagnements et même des intermezzos.

 

Des écrivains imaginés

Cécile VILLAUMÉ

Le Dilettante

Cécile Villaumé, Bisontine d’origine alors que moi je ne le suis que d’adoption, invite le lecteur à une balade littéraire dans le cimetière des écrivains oubliés (Charles d’Orléans, Antoinette Deshoulières, Manon Roland), en voie d’oubli (Gérard de Nerval, Heinrich von Kleist, Louis Pergaud, Paul Morand, Françoise Dolto), pas encore oubliés car ils figurent encore dans certains manuels scolaires ou sont l’objet d’un véritable culte dans des cercles très restreints (Arthur Conan Doyle, Dostoïevski, Mallarmé, Colette, Proust, Ionesco, Marguerite Dumas). Tous ne sont pas encore dans la fosse commune des écrivains oubliés mais peu sont encore lus par des lecteurs plus attirés par les livres présentés en tête de gondole dans les grandes surfaces.

Cette balade littéraire conduit le lecteur de Charles d’Orléans à Marguerite Duras en suivant l’ordre chronologique des dates de naissance des auteurs présentés. Et pour chaque auteur, Cécile Villaumé a écrit un court texte à la manière de l’auteur, une anecdote marquante de la vie de l’auteur, un événement de son temps qu’il aurait pu commenter, elle fait aussi se rencontrer des personnes qui ne sont peut-être jamais vues, … Une façon de faire revivre ses auteurs qu’on a oubliés un peu trop vite. Et peut-être aussi une opportunité pour remettre sur la feuille une langue qu’on ne sait plus écrire bien qu’on la dise belle. Cécile Villaumé connaît bien cette langue dont elle use avec une grande adresse et beaucoup d’élégance, c’est un vrai bonheur de lire ces courts textes, j’ai avalé ce livre d’une traite.

VILLAUMÉ Cécile
Céline Villaumé

L’imagination déployée par l’auteure pour sortir ces écrivains de l’oubli et la finesse de sa langue ne sont pas les seuls arguments qui ont attaché le livre dans mes mains, m’interdisant de le poser avant d’en avoir épuisé le contenu. J’ai été aussi très attiré par les événements qui se déroulent à Besançon ou dans le département du Doubs, l’auteure doit aimer sa région natale car elle n’a pas été avare en clins d’œil et autres allusions à son endroit. J’ai bien ri quand elle a fait employer Jules Bonnot, un triste sire né dans le Pays de Montbéliard, par Conan Doyle ; j’ai suivi studieusement Mallarmé quand il était professeur là où j’ai été potache ; j’ai été ému quand j’ai lu que von Kleist avait séjourné au fort de Joux comme prisonnier alors que je lisais ce livre à portée d’arbalète du célèbre château et j’ai noté quelques traits d’érudition historique : la rue Poitune n’existe plus, il faut avoir étudié un peu d’histoire locale pour la retrouver aujourd’hui… Toutes ces histoires, tous ces événements, toutes ces anecdotes, tous ces clins d’œil à cette terre qui nous est un peu commune m’ont passionné.

J’ai apprécié aussi l’effort fait par l’auteure pour rester le plus proche possible de la langue de chaque écrivain mis en évidence, c’est un bel exercice de style. J’ai noté également quelques jolis calembours, jeux de mots, aphorismes, j’ai même noté un zeugme bien venu. Je me souviens de ce jeu de mots car, il m’a bien fait rire : « … haschischin carré dans son fauteuil », j’avoue que je n’ai pas essayé de la calculer.

Cécile, il reste suffisamment d’écrivains oubliés qui ne demandent qu’à réapparaître pour le plus grand plaisir de ceux qui, comme moi, aime notre si belle langue. Alors … la suite au prochain numéro !

Le livre sur le site du Dilettante 

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Partition

Louise RAMIER

Editions Louise Bottu

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A La Nouvelle Orléans, comme le veut la tradition, j’ai caressé le pied de la statue de Louis Armstrong dans le parc qui porte son nom mais, contrairement à ce que dit la tradition, je ne suis pas devenu meilleur musicien pour autant. Vous voudrez donc bien excuser mes propos s’ils ont un peu approximatifs à propos de la « partition » que les Editions Louise Bottu proposent, en ce printemps, à notre lecture. « partition », c’est un texte écrit en deux parties, deux portées, une pour la mélodie et l’autre pour l’accompagnement. La mélodie, c’est l’histoire racontée par un enfant qui partage sa vie avec sa grand-mère ; l’accompagnement ce sont les commentaires que l’auteur ajoute après chaque chapitre avec, en prime, un intermezzo.

L’enfant, une fillette ? un garçonnet ? je ne sais, son âge ? « il change tout le temps… ». On sait seulement qu’il partage sa vie, au moins une partie, avec sa grand-mère qui réside au-dessus d’un bistrot dont les remugles laissent un souvenir impérissables dans les narines de l’enfant. La grand-mère, elle, commence un peu à radoter, ou alors, c’est l’enfant qui ne comprend pas ce qu’elle raconte, qui ne connaît pas son langage, les mots qu’elle emploie. Il raconte ce qu’il voit car il ne croit pas trop ce que la grand-mère raconte, les histoires qu’elle voudrait lui conter. « … les histoires sont toujours bidon, on invente, on s’invente, on y croit, mais dans la cuvette pas question d’histoires, … ». Il n’a confiance qu’en son œil mais depuis qu’il l’a découvert dans la cuvette des WC, il se méfie. Par, « Une nuit chaotique, une nuit agitée, tout qui tourne et l’envie de vomir mais ça ne vient pas. Le tournis s’éternise et la position. A genoux, les avant-bras sur la lunette, …, la tête enfouie dans la cuvette je vois le visage et dans le visage l’œil, l’œil dans le reflet qui fixe mon œil. » Comme l’œil de Caïn dans la tombe.

L’accompagnement, c’est ce que l’enfant emmagasine lors de ses très longues stations dans les toilettes où il lit tout et n’importe quoi, la liste figure à la fin du récit, le Petit Robert, des romans, des magazines, des revues, des textes divers. Une somme de lectures impressionnante qui lui inspire des réactions ou des réflexions sur ce que la grand-mère lui raconte, des remarques qu’il note les unes après les autres sans qu’il y ait une réelle relation entre elles, juste des notes pour éclairer son propos, pour préciser sa pensée.

Cette partition, c’est la vie d’un gamin dans une campagne des années cinquante ou soixante dans un confort très rudimentaire, un confort que j’ai connu moi aussi dans ma campagne. Mais, lui il vivait avec une vieille femme qui n’aspirait à aucune modernité et l’enfermait dans les vieilles histoires qu’elle lui racontait, des histoires de son temps révolu, le gamin est convaincu qu’elles ne racontent que du vent. « … ce n’est pas vrai qu’on colle à la réalité en disant ça raconte des histoires, ça se saurait si les mots collaient à la réalité, les mots collent à langue et des lèvres au réel la distance n’est pas grande, elle est infranchissable, et puis le réel, rien qu’un mot, un mot comme un autre, le poète dit le respecter sans y avoir jamais cru mais bon… ». L’auteur se livre à une réflexion sur la fiction, sur la réalité qu’elle transgresse ou qu’elle dévoile derrière les mots qu’elle détourne, c’est au lecteur de débusquer la vérité dans les méandres d’un texte déconstruit, délayé, condensé, … selon l’inspiration de l’auteur.

Peut-être que la grand-mère, elle a connu Jean dont Louise Bottu a déjà raconté l’histoire en plusieurs épisodes mais ça ce n’est qu’une histoire encore et on sait bien que « … les meilleures histoires finissent par lasser heureusement la cuvette et dans la cuvette l’œil, un reflet frissonnant, un reflet troublant sinon quoi, que faire d’autre … ». Elle radote un peu, elle raconte des histoires peu vraisemblables, elle est un peu rude, la grand-mère, mais l’enfant ne peut dissimuler la tendresse qu’il éprouve pour cette vieille femme qui a contribué à construire l’homme qu’il est devenu.

Le livre sur le site des Éditions Louise Bottu

2019 – EN ATTENDANT L’ÉTÉ : DE LA POÉSIE DE LANSKINE / Une chronique de Denis Billamboz

DENIS BILLAMBOZ

LansKine, une petite maison d’édition, certes par la taille, mais pas par les talents qu’elle héberge. L’exigence est de règle chez cet éditeur qui consacre une large place à la poésie en vers comme en prose. Et, pour cette chronique, j’ai réuni un très beau recueil d’ISABELLE ALENTOUR en vers et un tout aussi intéressant recueil en prose de GUILLAUME DECOURT. Une moisson de poésie, de rêve et douceur pour attendre les moissons plus concrètes de l’été.

Louise

Isabelle ALENTOUR

LansKine

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Pur produit de la formation scientifique, Isabelle Alentour s’est d’abord tout naturellement investi dans le monde de la recherche avant d’évoluer vers une application plus concrète de son savoir dans le domaine clinique. Elle aborde ensuite l’écriture et propose ce recueil de poésie qui est, pour moi, plus qu’un recueil de poèmes, c’est l’histoire d’une fillette devenue grande, l’histoire de Louise qui aurait suivi le parcours d’Isabelle dans les laboratoires, au chevet des patients, dans toute l’insouciance d’une fillette qui aime ses doudous, les colifichets, les jolis atours, le petit monde qui l’entoure. Mais, en espérant que ce ne soit que de la fiction, Louise est une petite fille trop mignonne qui attire le regard des pervers dont elle devient vite la victime, l’innocence incarnée qu’on martyrise.

Louise, c’est un texte doux, fin, léger, arachnéen, des vers qui s’envolent comme des oiseaux dans un verger ou des feuilles dans une fraîche brise, même s’ils racontent souvent le calvaire de Louise qui commence comme toujours par des regards qui pourraient paraître innocents, surtout aux yeux d’une fillette impubère.

« Cela se passait chaque soir au coucher.

Il se pointait à la porte de la chambre, s’appuyait au chambranle et,

Durant tout le temps de la mise en pyjama, me tripotait de son regard. »

Les regards se font de plus en plus lourds pour prendre consistance, devenir caresses puis gestes et actes sexuels.

« Le sens de tard dans la nuit j/e l’ai appris l’année de mes quatorze ans,

Depuis j/e ne dors plus. »

Louise ne sait même pas nommer ce qu’elle voit, ce qu’elle ressent, ce qu’elle subit, elle n’a pas les mots pour dire ce qu’on lui inflige. Elle régresse, ses repères se dispersent. Son langage n’est pas fait pour raconter ce que l’adulte lui impose.

 « Peu à peu mes lettres se relient.

Certaines, j/e les partage avec certains.

Avec d’autres aucune.

Toutes avec aucuns.

Et avec certaines, pas toutes je vous prie. »

Louise a perdu son identité, elle ne sait plus qui elle est, elle craint son entourage sans avoir qui réellement redouter.

« Est-ce que j/e suis, ce que j/e tente d’être, ce que je n’ose être.

Parfois j/e ne sais qui être.

Pour un peu j/e rêverais d’avoir les ailes d’un oiseau. »

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Isabelle Alentour

Isabelle Alentour a écrit un très beau texte, un texte que j’ai beaucoup aimé même s’il raconte des choses horribles, des choses qui deviennent encore plus insupportables, plus intolérables, quand elles sont décrites avec tant de douceur et de candeur, d’innocence et de virtuosité littéraire. Le texte accompagne la fillette dans sa régression psychique et comportementale en se dégradant, se déstructurant au fur et à mesure que la fillette glisse dans un monde qu’elle ne connait, qu’elle ne comprend pas, qu’elle n’accepte pas, qui la souille à jamais.

« Tout ventre de fille ébréché est un pays envahi. »

Le livre sur le site de LansKine

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Un gratte-ciel, des gratte-ciel

Guillaume DECOURT

LansKine

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J’ai traversé ce recueil de cent-dis-huit poèmes en prose, tous presque identiques dans la forme, quatre lignes en général trois parfois, seulement quelques phrases très dépouillées pour dépeindre un tableau, parfois une nature morte, parfois un paysage, parfois un scène avec personnages, …, comme on visite une galerie de peintures dans un musée. J’ai même entendu la musique de Moussorgski. Chacun des textes de Guillaume Decourt représente une scène de la vie, de sa vie, sa vie à Paris comme cette scène de rue que j’ai choisie car je suis souvent passé par ce quartier pour rejoindre la gare où j’arrivais à Paris et le lieu où nous nous réunissions pour parler de choses sérieuses.

« Une jeune femme habite maintenant tout près du parc Montsouris. Nous devons nous éviter pour ne pas repartir de zéro. Le buraliste de la place de Rungis me prend pour quelqu’un que je ne suis pas. Un personnage célèbre. »

Je n’ai pas connu la dame mais j’ai lu dans le parc cet j’ai traversé la place un certain nombre de fois. Guillaume évoque aussi son séjour dans les îles. Ses poèmes chantent l’Océan Indien entre Madagascar et les côtes du Mozambique où il passé une tranche de sa vie.

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Guillaume Decourt

« Ils se rencontrent à Lourenço Marques. Elle porte des chaussures en pneu de camion militaire. Simonov est bulgare. Une femme qui n’a plus de lait tend son enfant mort. Me voici. Les Russes mangent autour de la piscine. »

Toute la misère de ce pays est contenue dans ces quelques mots. Et il raconte avec la même concision, la même précision, son séjour en Grèce.

« C’est le début du mois de juillet. La grand-mère est morte. Vassili Karistinou, née en 1912 à Céphalonie, veuve pendant cinquante ans, je n’ai pas baisé son front dans l’église. Ses yeux me faisaient peur. »

Ces textes sont de véritables épures, ils sont à la littérature ce qu’un exercice sur la poutre est à la gymnastique. Ils ne comportent que les quelques mots nécessaires pour faire vivre le tableau qu’ils évoquent, tous les mots sont nécessaires aucun ne peut être rejeté. Ces poèmes d’une grande pureté et d’une grande élégance peuvent se lire comme des haïkus en respectant la même scansion, leur chute est tout aussi éloquente. Ce sont des petites histoires dont on peut imaginer les couleurs et la musique en laissant les yeux vagabonder sur la page et l’imagination courir sur les lignes.

Le livre sur le site de LansKine

La maison d’édition LANSKINE

 

2019 – EN ATTENDANT L’ÉTÉ : C’EST FANTASTIQUE ! / Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Fantastique, elle l’est cette chronique avec pour commencer un conte fantastique proposé par Philippe REMY-WILKIN qui fait cohabiter les souvenirs douloureux d’un jeune réalisateur et une histoire qui a peut-être existé ailleurs que dans les arcanes de ses rêves. Elle l’est tout autant avec un roman fantastique de Salvatore GUCCIARDO inondé de la lumière éblouissante qu’il étale habituellement sur la toile. Et pour conclure, j’ai ajouté une chronique d’une pièce de théâtre non pas fantastique mais plutôt absurde, à la manière de Kafka, Ionesco, Beckett…, écrite par Carine-Laure DESGUIN. L’absurdité littéraire n’est pas très loin du fantastique.

 

Matriochka

Philippe REMY-WILKIN

SAMSA Edition

Perdu, vaseux, Thomas se réveille dans un hôtel international standardisé, se demandant où il peut bien être. Il émerge lentement et se souvient qu’il est à Saint-Pétersbourg où il doit réaliser les repérages pour le tournage d’un film, Mystère de la Chambre d’ambre, qui raconte l’histoire de ce que certains considèrent comme la huitième merveille du monde, des panneaux d’ambre pour garnir une pièce complète, offerts par l’Empereur Guillaume I° au Tsar Pierre le Grand.

Il déambule dans les rues et avenues de la ville impériale non pas avec l’impression d’être suivi comme « L’éternel mari » de Dostoïevski, mais plutôt d’être attiré, aspiré par de jolies filles dont la plus jeune le conduit au Musée de l’Ermitage où il entre par une porte ouverte mystérieusement, comme celle que François Laplante emprunte, dans le roman « Le trou dans le mur » de Jacques Tremblay, pour pénétrer dans le Monument national. Il se retrouve dans une pièce close, la chambre d’ambre ou sa réplique, il ne sait, avec les quatre Grandes- Duchesses victimes du massacre des derniers Romanov. Commence alors une intrigue qui pourrait paraître rocambolesque mais qui est plutôt historique, elle l’implique dans la triste destinée de ces quatre femmes, et ce n’est peut-être pas qu’un rêve.

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Philippe REMY-WILKIN

Parallèlement à ce rêve qui l’embarque dans l’histoire de la Russie tsariste, il se souvient, il revit, les scènes les plus douloureuses de son enfance et de son adolescence : la cruauté de sa mère et la disparition brutale de Nathalie la petite amie qu’il voulait séduire. Dans les arcanes de son rêve, les deux histoires s‘imbriquent l’une dans l’autre comme deux poupées russes s’emboîtent l’une dans l’autre. Ces histoires font remonter à la surface les douleurs qu’il a ressenties dans sa vie personnelle en même temps que les images qui se sont incrustées dans son imaginaire quand il a préparé son film en lisant l’histoire des Romanov et leur massacre. L’imaginaire et la mémoire se conjuguent pour créer une nouvelle fiction, ça pourrait être le cheminement de la création artistique … ?

Dans cette fiction onirique, Philippe Remy-Wilkin, avec une écriture poétique, vaporeuse, évanescente, comme son intrigue, laisse sourdre une douleur qui ne peut pas être que fictive. Le narrateur auquel il prête sa plume connaît le mal dont souffre son héros, il l’a ressenti dans sa chair, peut-être, mais dans sa tête plus sûrement. Il est des douleurs qui ne s’inventent pas, il faut les avoir subies pour évoquer l’amour, la mort, la poésie avec la sensibilité dont il inonde son texte.

Le livre sur le site des Editions SAMSA

Le blog de Philippe REMY-WILKIN

Matriochka de Philippe Remy-Wilkin sur NoTélé

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Le voyageur intemporel

Salvatore GUCCIARDO

Chloé des Lys

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Avant de lire ce roman fantastique, je ne connaissais que le peintre Salvatore Gucciardo qui illumine son univers avec des toiles aux couleurs flamboyantes comme des soleils de canicule ou de volcans en éruption. Je ne savais pas qu’il était aussi poète et romancier et qu’il pouvait inonder ses textes d’autant de couleurs que ses toiles. C’est en lisant ce roman fantastique que j’ai fait la découverte de l’auteur et de sa formidable imagination, de sa capacité à créer un monde nouveau au-delà de notre univers connu où les hommes rencontrent des êtres qu’ils n’ont jamais vus. Des êtres qui ne connaissent pas les grands défauts affectant trop souvent la condition humaine mais ne connaissant pas plus ce qui constitue l’humanisme : la liberté, le pardon, la pitié…

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Salvatore GUCCIARDO

« Tout ce que fait le Grand Ouros est bon et juste. Nous devons obéir aveuglément à notre Dieu Tout Puissant !

  • Que faites-vous de la liberté ?
  • La liberté ?
  • Oui ! la Liberté !
  • Nous ne connaissons pas ce mot dans notre royaume.
  • Et le pardon ?
  • Le pardon ? Nous ignorons à quelle latitude il se trouve.
  • Et la pitié ?
  • C’est un vent qui souffle…»

Comme je ne suis pas un habitué des textes fantastiques, je me suis rapproché de mes quelques connaissances en matière de mythologie, grecque notamment, et dans ce texte j’ai trouvé quelques passerelles que Salvatore Gucciardo aurait pu emprunter pour nourrir son imagination. J’ai pensé qu’Ouros, le Grand Ouros, incarnait Ouranos le dieu des forces du ciel chez les Hellènes, que les serpents représentaient les forces chthoniennes, les forces de la fécondité et de la fertilité, comme dans la mythologie avant qu’Hésiode la clarifie. Et que tous les rituels érotiques pouvaient rappeler les cultes grecs comme les Mystères d’Eleusis, des cultes aux dieux de la fécondité et de la fertilité. Je pourrais aussi évoquer d’autres allusions qui ne sont pas sans rappeler la mythologie et son sens profond. Je suis sorti de ce livre avec l’impression que Salvatore Gucciardo voulait évoquer tous les travers inhérents à la condition humaine et nous convaincre qu’il était inutile de chercher ailleurs une meilleure condition, partout ailleurs le bien et le mal s’affrontent toujours avec violence et qu’il suffirait peut-être de conjuguer les forces ouraniennes et les forces chthoniennes pour que notre monde soit moins mauvais.

« A présent, pénètre-la lentement et savoure la profondeur de la terre et celle du cosmos. Quand tu auras atteint l’orgasme suprême, tu sentiras toutes les vibrations de l’univers ».

Pour le commander sur le site de Chloé des Lys

Le livre sur le site de Salvatore GUCCIARDO 

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Le transfert

Carine-laure DESGUIN

Chloé des Lys

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Auteure polyvalente, Carine-laure Desguin aborde, avec cette dernière publication, un genre littéraire nouveau pour elle : le théâtre, dans une pièce intitulée « Le transfert », qu’Éric Allard, le préfacier, définit comme suit dans son propos introductif particulièrement fouillé : « Le transfert met en scène un moment de bascule qui, dans un système totalitaire donné, fait verser des êtres humains du réel vers le virtuel, de l’existant vers l’inexistant. »

Dans un établissement hospitalier qu’on pourrait penser être un établissement psychiatrique, un médecin et une infirmière, assistés d’un robot, évoquent le sort d’un des deux patients présents dans la même chambre, après le passage du clown maison chargé de faire rire les malades. Le clown n’a pas pu faire rire ce patient, le médecin et l’infirmière doivent en tirer les conclusions et ils ne sont pas d’accord sur le sort qui doit lui être réservé. Comme il ne sait plus rire, il devrait être, selon le règlement, transféré dans la non-existence car un être qui ne sait pas rire est un non-existant qui n’a plus sa place parmi les vivants.

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Carine-Laure DESGUIN

Cette pièce dans le genre absurde évoque un milieu carcéral ou concentrationnaire où les faibles sont éliminés ou mis à part. « …  ici, tu es dans un bâtiment très spécial. Regarde, ton pyjama est rayé. » (allusion à un uniforme de funeste mémoire). « Il y a un règlement, voilà tout ! ». Le patient doit être soumis aux dispositions du règlement mais le médecin pense qu’il peut encore être considéré comme un vivant. Le patient se défend en expliquant que son milieu ressemble à une prison ou à un camp : « Tout le monde est en uniforme, des uniformes de couleurs différentes. Une sorte de hiérarchie des couleurs. », et que ça ressemble à un établissement concentrationnaire.

Cette pièce pourrait aussi évoquer une maladie qui fait glisser tout doucement le patient vers la perte totale de la mémoire jusqu’à la perte du rire et de la raison de rire. Une façon d’évoquer la maladie d’Alzheimer qui est devenue une cause prioritaire dans le domaine de la santé publique. « Lorsque les souvenirs deviennent douloureux, on glisse vers la voie de la non-existence ».

Bien évidemment, cette pièce est avant tout un texte absurde qui rappelle les grands auteurs qui ont excellé dans le domaine : Kafka, Beckett, Ionesco et d’autres encore, mais elle pourrait aussi dénoncer les carences du milieu hospitalier face à certaines maladies ou dégénérescences qu’on juge incurables. L’auteure semble bien connaitre ce milieu et les problèmes qu’il subit tout autant que les conditions dans lesquelles les patients sont traités.

J’ai aussi trouvé dans ce texte comme un cri d’alerte devant la virtualisation d’une société qui ne fonctionnerait plus que comme un jeu vidéo où l’on élimine ceux qu’on ne désire plus voir selon des programmes immuables qui contrôlerait tout et décideraient du sort de chacun.

Il nous manque le jeu des acteurs de cette pièce absurde pour apprécier toute l’ampleur de cette scène qui démontre l’incapacité de cet hôpital psychiatrique à apporter des soins appropriés à ses patients. Parfois l’absurdité dévoile mieux la vérité que les raisonnements les plus cartésiens.

« Lorsqu’un bureau est vide, cela signifie qu’il est rempli de dossier inexistants. » C’est pourtant simple à comprendre !

Le livre sur le blog de Chloé des Lys

Le livre sur le blog de Carine-Laure DESGUIN

 

2019 – EN ATTENDANT L’ÉTÉ : ET QUE ÇA SWINGUE / Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Une chronique sur un rythme du jazz avec un texte du pianiste ROMAIN VILLET qui présente le spectacle musical qu’il dédie à sa grande idole : Oscar PETERSON. Et un roman très novateur de CARINO BUCCIARELLI qui met en scène un autre célèbre jazzman, Malcom WALDRON. Une chronique pleine de swing à laquelle il ne manque que la musique que j’aimerais tellement vous offrir.

 

My heart belongs to Oscar

Romain VILLET

Le Dilettante

Romain Villet c’est un brillant étudiant qui a échappé par miracle à un avenir doré de grand commis de l’Etat ou de politicien laborieux en tombant dans la marmite du jazz sous l’influence de sa petite amie qui l’a convaincu de la suivre à un concert où il est tombé en pâmoison en entendant le célèbre My heart belongs to daddy interprété par le trio du tout aussi célèbre Oscar Peterson. C’est après ce concert qu’il a décidé de reprendre le piano qu’il avait abandonné à l’adolescence et, à force de travail, il est parvenu à atteindre un très bon niveau et à pouvoir jouer sur scène. « L’amour, c’est la route qui mène à de grandes découvertes, sur laquelle on se laisse mener par le bout du … nez. »

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Romain Villet

Il a créé un spectacle qu’il donne avec un bassiste et un batteur, formation qu’Oscar Peterson a utilisée lui aussi parmi d’autres, ce spectacle c’est ce qu’il raconte dans ce livre. Le trio joue des standards du jazz entrecoupés par des propos qu’il adresse au public, car il ne lit pas, il est non voyant depuis l’âge de quatre ans. Il raconte ce qu’est le jazz en commençant par le petit bout de la lorgnette : le morceau qu’il préfère, le « saucisson » d’Oscar Peterson. Il explique aussi ce qu’est un « saucisson » dans le jazz. Ce qu’est le swing, ce qu’est le jazz en élargissant chaque fois un peu plus son propos pour démontrer que cette musique est l’expression du présent, un moment de joie et de bonheur tellement nécessaire dans un monde si triste.

« Ce qui compte par-dessus tout, c’est ce qu’on crée, c’est ce qu’on sert, ce qu’on produit et ce qu’on donne, ce qu’on fabrique et ce qu’on offre, là, maintenant, tout de suite, au présent, avec son corps et ses dix doigts ».

Le lecteur ne peut être que frustré de ne pas entendre la musique jouée par ce trio, il ne se délectera pas du swing de Romain Villet et de son trio, « le swing, c’est prendre en souriant et au sérieux le présent qui se présente, c’est l’épouser par amour ». Mais, il a la chance de lire sa prose pleine de verve et de vitalité, enjouée, facétieuse, où fusent, comme les rips du jazzman, les jeux de mots, les calembours, les aphorismes et les raccourcis fulgurants. Alors après avoir lu ce petit livre, il ne reste qu’à trouver la meilleure occasion d’entendre et voir ce fameux spectacle.

Ce recueil est complété par deux courts textes : un dialogue entre Villet et un spectateur un peu béotien qui croit avoir compris ce qu’est le jazz sans en avoir jamais joué et une liste de très bonnes raisons pour lesquelles il aime jazz. Moi, je n’ai retenu que la dernière en acceptant toutes les autres :

« Parce que sans cesse il répète différemment que la répétition n’existe pas. Parce qu‘il se passe de raison, se moque des raisons, se délivre des raisons, parce que c’était lui et parce que c’était moi ».

Avec ces courts textes, Villlet démontre une fois de plus qu’un petit livre plein de verve, d’enthousiasme et de conviction, assaisonné d’un doigt d’exubérance est bien plus convaincant qu’un gros pavé ennuyeux. Le jazz n’aurait pas supporté la longueur et la lourdeur, « Fugace, le jazz est un présent » et ce petit recueil est un moment de bonheur de lecture tant l’auteur emporte le lecteur dans le swing de son enthousiasme.

Le livre sur le site  du Dilettante

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Mon hôte s’appelait Mal Waldron

Carino BUCCIARELLI

M.E.O.

Mal Waldron

Avec ce texte, Carino Bucciarelli bouscule toutes les règles de l’écriture conventionnelle, son narrateur descend dans le roman pour rencontrer les personnages qu’il met en scène ou peut-être que ce sont les personnages qui s’incarnent pour rencontrer celui qui leur a donné une existence plus ou moins réelle, plus ou moins imaginée. Ainsi, le narrateur rencontre un pianiste de jazz décédé dont il veut écrire la vie, Malcom Waldron un pianiste noir qui a fini sa vie à Bruxelles. Il avait été frappé d’un AVC qui lui avait effacé totalement la mémoire, il avait dû réapprendre son jeu, sa musique, son style en écoutant ses propres enregistrements. Dans le roman, il s’interroge sur la véracité des enregistrements qu’on lui a fait écouter à longueur de journée. Dans la vraie vie c’était un disciple de Thelonious Monk. Dans la fiction, il pense qu’on lui a fait écouter son maître et que depuis son accident il l’imite. Carino Bucciarelli est un grand admirateur de ce pianiste à qui il veut rendre hommage dans ce texte.  « Un musicien mort, somme toute il y a peu d’années, s’est invité dans mon livre. Il m’a accueilli dans un logement factice créé par de simples mots… ». Ce pianiste a joué avec les grands : Charles Mingus, Max Roach, …, il a accompagné Billie Holiday et Jeanne Lee mais l’auteur le considère un peu comme son musicien.

L’homme que vous écoutez n’est pas le plus connu des pianistes de jazz. Parfois, même des amateurs avertis n’en ont pas entendu parler. J’ai l’impression qu’il ne joue que pour moi, comme s’il était mon invité ».

Avant de raconter la vie du pianiste, l’auteur a écrit une brillante biographie d’Isaac Newton qui lui a apporté une certaine gloire. Une biographie dans laquelle il s’interroge sur l’écriture, l’utilité d’écrire, l’utilité de créer et si oui comment y parvenir, comment dessiner des personnages. Il discourt sur la vérité, notamment au sujet de la vie de Newton. Ces personnages l’obsèdent, Waldron tout autant que Newton quand il écrivait sa biographie.

Buciarelli
Carino Bucciarelli

Les biographies qu’il écrit le ramènent toujours à sa vie personnelle, la vie qu’il a eue avec ses deux femmes, celle qui l’a quitté quand il a adopté un enfant qu’il lui refusait avant et celle qui l’a quitté quand cet enfant est décédé. Pour certains personnages, il devient l’Autre, celui qui raconte leur vie, qui crée leur vie en jouant avec la vérité.

« L’Autre ne laissait rien au hasard. Il avait détruit sa première femme en adoptant un enfant. Il l’avait détruite, elle, après la mort de l’enfant. La maison avait vu naître le savant auquel il avait consacré des mois de sa vie à le faire revivre sur papier.

Avec ces histoires qui se mêlent, s’emmêlent, finissent toujours par se recouper, Carino Bucciarelli crée un processus littéraire novateur. Chacun des épisodes qu’il raconte semble appartenir à une histoire nouvelle mais dans chacun d’eux un des personnages ramène toujours le lecteur au centre de l’intrigue parce qu’il connaît soit l’auteur, soit Newton, soit le pianiste, soit l’une des deux épouses. Ainsi d’allusions en fragments, l’histoire se construit : l’histoire du pianiste et l’histoire de son biographe qui n’arrive pas à stabiliser sa vie. Les protagonistes voyagent entre la fiction et la réalité de l’auteur ou la réalité factice du narrateur. Comme dans Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, ce livre comporte plusieurs mondes entre lesquels les personnages voyagent en se dédoublant, en se confondant, le narrateur devient l’interviewé, l’auteur interpelle le narrateur etc… Un bel exercice de gymnastique littéraire qui pose in fine l’éternel question de la vérité confrontée à l’apparence de la vérité et de la vérité dissoute dans les multiples versions proposées par les acteurs et les narrateurs de l’histoire.

En fermant le livre, je me suis dit que je devrais ressortir mes CD de jazz que j’ai un peu oubliés et peut-être que j’y trouverais ma vérité à moi.

Le livre sur le site des Editions M.E.O.