2021 – LECTURES DÉCONFINÉES : NOUVELLES D’ICI ET D’AILLEURS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

La nouvelle, un genre littéraire difficile à maîtriser mais qui est très agréable à lire quand l’auteur a su raconter une belle histoire en ménageant une chute inattendue, surprenante, étonnante, …, mais surtout pas convenue. Les éditions de l’AUBE ont eu la belle idée de rassembler des grands auteurs classiques dans un recueil qui évoque l’amour de la mère et que je vous présente ci-dessous avec une nouvelle de Claude DONNAY, homme de lettres au talent protéiforme.

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L’amour d’une mère

Recueil de nouvelles choisies par Julie Maillard

Editions de L’Aube

A l’approche de la Fête des Mères, les Editions de l’Aube édite ce très joli recueil de nouvelles sélectionnées avec beaucoup de finesse et de goût par Julie Maillard. « Tendre et doux ou âpre et violent, l’amour d’une mère est une force qui peut tout emporter sur son passage ». Au travers des neuf textes qu’elle a sélectionnés, Julie Maillard nous le démontre. J’ai choisi de nommer les auteurs et leur texte afin que chaque lecteur puisse rechercher l’original et éventuellement le situer dans son contexte éditorial ou dans l’œuvre de l’auteur.

Hans Christian Andersen – Histoire d’une mère – Un conte radieux comme Andersen en a beaucoup écrit, plein de poésie et de romantisme mais du romantisme comme on en écrivait au XIX° siècle. « Comment as-tu pu trouver ta route jusqu’ici ? demanda la Mort, et comment as-tu fait pour t’y être rendue plus vite que moi ? ».

Jules Renard – L’enfant gras et l’enfant maigre – Une très courte nouvelle comme une réplique, une excuse, une politesse qui ne sert qu’à masquer une cruelle réalité. « Chère Madame, je ne dis point cela parce que vous êtes sa mère, mais savez-vous que je le trouve très bien aussi, le vôtre, dans son genre ! ».

Alphonse Daudet – Les mères – Un amour maternel surdimensionné rempli d’une foi inébranlable en son pouvoir qu’une mère éprouve pour son fils soldat. « Quand il parut, la façade du fort en fut toute illuminée ».

Marguerite Audoux – Mère et fille – Quand la mère qui a trop protégé sa fille devient sa rivale, l’affrontement devient inéluctable mais l’amour conduira l’une au sacrifice que seule une mère peut consentir pour son enfant. « Va, maman, épouse monsieur Tardi, afin que de nous deux il y en ait au moins une qui ait nu peu de bonheur ».

Guy de Maupassant – La Mère Sauvage – Une mère même éloignée de son fils ne l’oublie jamais, la Mère Sauvage vengera impitoyablement son fils tué à la guerre. « On trouva la femme assise sur un tronc d’arbre tranquille et satisfaite ».

George Sand – Les mères de famille dans le beau monde – Un texte très corrosif, amer et, en même, temps, acide qui dénonce le ridicule des femmes qui veulent encore paraître quand elle devrait se contenter d’être des modèle pour leur fille. « Jugez donc quelle révolution, quelle fureur chez les femmes, si on les obligeait d’accuser leur âge en prenant à cinquante ans le costume qui conviendrait aux octogénaires ».

Maxime Gorki – La mère du traître – L’histoire d’une mère qui voudrait se revêtir du déshonneur de son fils pour lui épargner la honte et la punition qu’il mérite. « Je suis sa mère, je l’aime et je me considère comme coupable de sa trahison ».

Léon Bloy – Jocaste sur le trottoir – Comme dans une tragédie grecque, un fils est manipulé par des forces supérieures qui l’amène à coucher avec sa mère. « Un jour le terrible drôle, qui savait ce qu’il faisait, me donna l’adresse – … – d’une femme « charmante, quoiqu’un peu mûre », qui me comblerait de délices ».

Charles Dickens – L’histoire de la mère Comme souvent dans les histoires de Dickens, cette mère est affligée par ce qu’on l’a privée de ses enfants qu’elle ne renoncera jamais à retrouver. « … cette femme simple et naïve, mais grande par l’amour et la foi, semblait déjà appartenir au ciel ».

J’ai choisi ces quelques copeaux de textes, à mon sens fort explicites, pour démontrer tous les personnages qu’une mère peut être pour ne pas perdre son ou ses enfant(s). Que les enfants se souviennent de tout ce que leur mère leur a donné et qu’ils n’ont qu’une seule mère aussi immense soit son amour, sa générosité et son abnégation.

J’ai trouvé ces textes admirables, comme il est agréable de lire la belle langue qu’était encore la nôtre au début de ce siècle et au précédent. Merci à l’éditeur et à Julie Maillard de nous avoir offert de si jolies phrases. Je rangerai ce recueil aux côtés de La Mère de Maxime Gorki, de La Mère de Pearl Buck et quelques autres livres qui évoquent la mère dans tout ce qu’elle représente pour nous tous.

Le recueil sur le site des Editions de l’Aube

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Rose, Marie, Madeleine et moi

Claude Donnay

Lamiroy

Rose, Marie, Madeleine et moi #184

Rose c’est la maman du narrateur qui raconte son histoire, comment il devenu muet après le décès brutal de sa mère à un âge où les mamans ne devraient pas mourir. Marie, c’est la Vierge Marie celle qu’on célèbre le 15 août, le jour où Rose a été frappée d’un accident vasculaire cérébral, celle qui n’a pas veillé sur la maman de l’enfant si dévasté qu’il en a perdu la parole. Madeleine, c’est la cliente qui apporte une montre à l’enfant devenu adulte et expert en horlogerie mécanique, pour la réparer, c’est la fille qui a séduit le jeune homme et s’est mise en ménage avec lui.

Cette histoire, c’est une histoire triste mais une histoire pleine de tendresse et d‘émotion, l’histoire d’un enfant qui n’a jamais pu admettre le décès brutal de sa mère et qui, toute sa vie, en a voulu à celle qui devait la protéger de ses pouvoirs divins. La haine qu’il développe alors est si violente qu’elle provoque une véritable fureur iconoclaste l’incitant à détruire toutes les statues de la Vierge qu’’il rencontre et à détester toutes celles qui portent le nom de Marie. Mais, tout le monde n’a pas pour prénom usuel le premier affiché à l’état civil…

Claude c’est un auteur d’une grande sensibilité qui écrit tout aussi bien des vers, des romans que des nouvelles comme celle-ci. C’est aussi un excellent dénicheur de talents littéraires, il découvre régulièrement d’excellentes et excellents poètes, j’en ai déjà lu un certain nombre, je peux en témoigner.

L’ouvrage sur le site des Editions Lamiroy

2021 – LECTURES DECONFINÉES : VERS À L’ENCRE BLEUE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

BLEU d’ENCRE Editions a concocté pour cette année encore marquée par un confinement sanitaire, un programme de lecture copieux, de quoi apporter un peu de lumière et de fraîcheur dans la vie des amoureux de la poésie enfermés entre leurs quatre murs. Pour vous donner un aperçu de la qualité des poèmes édités par cette maison d‘édition, je vous présente ci-dessous deux recueils que j’ai particulièrement appréciés : Abysse de Leïla ZERHOUNI et Assise dans la chute immobile des heures de Florence NOËL.

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Abysse

Leïla Zerhouni

Bleu d’encre

Après Sauvageon de Françoise Lison-Leroy, Bleu d’encre éditions publie un autre recueil entre poésie en prose et poésie en vers. En l’occurrence, il s’agit de poésie en prose comme incrustée de poèmes en vers, le plus souvent quelques strophes de quatre courts vers qui racontent en quelques chapitres et autant de tableaux, l’histoire d’une amie de l’auteure. Une fille disparue dramatiquement comme nous l’apprenons dès le début du recueil : « Le drame eut l’élégance d’attendre quelques années avant de frapper à notre porte ».

Dans une cité de La Louvière, des adolescents vivent une vie d’insouciance en coulant leur temps au rythme des obligations scolaires, des problèmes de fratrie, d’amitié et d’amour, jusqu’au jour où l’amie préférée parte loin, très loin : « Tu es partie loin, très loin et je n’ai plus entendu le son de ta voix… ». Le drame est survenu, les liens sont coupés, « la page est déchirée proprement, … ». Ana, c’est la narratrice, Lydia c’est son amie de cœur, elles vivent une d’amitié quasiment d’amour sororal, mais le drame a explosé, Ana se rattache à la famille de Lydia à tout ce qu’elles ont vécu ensemble. Les souvenirs coulent sur la page, plein de tristesse bien sûr mais surtout débordants d’amitié, d’amour et de nostalgie avec un reste de colère et surtout de culpabilité. Ana regrette de n’avoir pas accompagné Lydia jusqu’au bout de son calvaire, de ne pas l’avoir empêché d’aimer le mauvais garçon celui qui lui a fait du mal à l’en faire mourir.

Ce texte court, quelques chapitres seulement, tous placés sous la férule bienveillante d’un autre Louviérois, le fameux auteur d‘aphorismes, Achille Chavée, présent aussi dans l’histoire comme le plus grand poète de la rue Ferrer. Un de ses aphorismes est placé en exergue de chacun des chapitres du recueil.

Leïla, avec ce recueil de poésie, démontre une fois de plus qu’il n’est nullement nécessaire de faire long pour émouvoir, bouleverser, enthousiasmer, les lecteurs. Quelques mots habilement choisis et savamment combinés dans des phrases dépouillées, aériennes, sensuelles, débordantes de tendresse, d’amour et d’amitié en disent plus que de bien longs discours pleurnichards et larmoyants. Je ne sais pas si Leïla a vécu une histoire de ce genre, je ne le souhaite pas, mais si c’est le cas, c’est un témoignage d’une beauté bouleversante qu’elle adresse à son amie, de plus, en lui écrivant à la deuxième personne.

Leïla nous montre aussi que le deuil ne s’exprime pas que dans la souffrance et la douleur, il se démontre aussi dans les souvenirs, la nostalgie et, dans son cas, par l’amour qu’elle voue au frère de la victime devenu le père de sa fille qui perpétue le bonheur qu’elle vivait avec son amie décédée.

Leïla Zerhouni : « Un jour nous lui parlerons de la rosée du soleil. Et de toi, Lydia ».

Achille Chavée : « Dans le plus petit village existe le sentier des amoureux ».

L’ouvrage sur le site des Editeurs Singuliers

Staccato de Leïla Zerhouni sur le site des Editions Lamiroy

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Assise dans la chute immobile des heures

Florence Noël

Bleu d’encre

Comme toujours, Claude Donnay a déniché un excellent recueil de poésie, des vers fluides comme un filet d’air un soir de canicule, frais comme le cours d’un ru au fond d’un val ombragé. Ces poèmes sont dépouillés à l’extrême, arachnéens, je ne peux pas contourner ce truisme tant il s’impose, il ne reste que l’impression du texte tant il est léger. Il m’a rappelé les images de dentelles du Puy que j’ai admirées en lisant « Voyage avec un âne dans les Cévennes » de Robert Louis Stevenson, dans une édition très richement illustrée, que j’ai refermé juste avant d’ouvrir le recueil de Florence Noël.

« c’est une histoire / bruissante de frondaisons / déchirées par le bois / d’un cerf / au trot leste / un récit de peau / rincée d’averses / de pas / aux rimes spongieuses ».

Avec ses vers ciselés, composés juste des mots nécessaires, précieusement choisis, la poétesse a composé une ambiance irénique, paisible, loin des sentiments lourds qui encombrent les esprits et les cœurs en cette période de pandémie, de crise financière, d’angoisse générale. Florence dispense la paix, la bonne humeur, la joie de vivre, même la mort semble légère dans ses vers. Les dessins tout en rondeurs de Gwen Guégan confortent cette impression de paix et de sérénité.

« reviens à la terre / la tendre mie / des vers / ses petits doigts grouillent / de sollicitude // épandu à son contact / tiède / ton corps connaît / enfin / le territoire de mes caresses ».

Chez florence Noël, le verbe devient rêve, enchantement, thérapie, hypnose même tant il semble transporter le lecteur dans un autre monde, hors des douleurs dont le nôtre enfante trop souvent.

« je suis tu sais / la peau du chagrin / nécessaire / à l’océan des joies / rebelles ».

Elle évoque la nature, la faune et la flore,

« Voilà qu’elle ouvre / ce petit jardin / aux herbes ployées / dans la lumière // il respire : / de longs tressaillements / mêlent les fauves / les azurs et les roses // l’automne s’y agenouille / le printemps s’y exalte / l’été s’y oublie // de deux pas croyez-vous / vous en feriez l’inventaire // pourtant / on s’y assoit / pour naître / à l’éternité ».

La vie comme elle est avec résilience et optimisme, avec joie et bonheur.

« mais si ! / je peux / être la pulpe du rire / sa cascade chaotique / ses rugissements / jouissifs / sa faim d’ogresse ».

Un recueil comme l’épure d’un songe, d’un souvenir, d’un sentiment, d’une émotion…

Le recueil sur le site des Editeurs Singuliers

Florence Noël lit des extraits de son recueil

2021 – LECTURES DU RENOUVEAU : MASSACRES EN FORÊT / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Dans cette chronique vous trouverez deux romans dont la violence s’exprime dans des forêts sombres et inquiétantes. La forêt, surtout quand elle impénétrable et sauvage, est un lieu qui attire les auteurs de romans noirs et fait frissonner les lecteurs même avant qu’ils aient connaissance des faits qui pourraient les émouvoir. Maureen MARTINEAU entraîne ses lecteurs au fond des forêts primitive de la Haute-Mauricie pour un règlement de compte particulièrement cruel et Eric CHERRIÈRE invite les siens au tréfonds de la forêt corrézienne pour assister à un massacre sauvage digne des grandes épopées mythologiques.

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Le silence des bois

Maureen Martineau

Editions de l’Aube

Livre: Le silence des bois, Maureen MARTINEAU, Editions de l'Aube, Aube  noire, 9782815942775 - Librairie internationale V.O.

Contrairement à toutes les années précédentes, Lorie n’a pas accompagné sa mère pour leur traditionnel séjour en camping sauvage dans une forêt de Haute-Mauricie, au Québec, non loin de La Tuque. Ce séjour solitaire a tourné au drame sa mère a été retrouvée assassinée. Lorie n’accepte pas les conclusions bâclées de la police locale, elle décide donc, l’année suivante, de se rendre sur place en espérant rencontrer des témoins que la police n’a pas interrogés et même pas identifiés. Elle se met en route par un beau jour de fin d’été avant l’arrivée du froid et à la fin de la période infestée de moustiques.

Elle n’est pas la seule à converger vers cette destination, deux touristes, une blonde et une brune, ont décidé de faire une excursion en kayak dans le secteur ; André Caillas, un gardien de réserve, vient y prendre un nouvel emploi ; Mikona et sa fille Sylvette, deux Indiennes, ont, elles, un compte à régler dans le secteur. Lorie emprunte le taxi de Sylvain Hook pour rejoindre le lieu de son campement au plus profond de la forêt, à proximité d’un lac sur lequel croise à bord de son canot le détective Morneau, celui qui a instruit l’affaire du meurtre d’Agathe la mère de Lorie. L’espace est immense et pourtant on se croirait dans un huis clos, les acteurs du drame qui va se nouer sont tous là, il ne manque que l’ourse affamée lien entre les personnages qui ne se connaissent pas tous.

Les deux Indiennes ont minutieusement préparé leur vengeance mais des grains de sables se glissent dans la belle mécanique du complot qu’elles ont ourdi : Lorie ne devait pas être là, elle ne devait pas être agressée, le policier ne devait pas venir la secourir. La machinerie s’enraie, les faits s’enchaînent, les Indiennes accomplissent leur vengeance, Lorie pense mieux comprendre le meurtre de sa mère … Mais, une autre agression a été commise dans le même secteur et une victime survivante pense reconnaître l’agresseur qui pourrait coupables d’autres méfaits…

Cette histoire qui démarre assez lentement pourrait laisser filer l’attention du lecteur mais bien vite les choses s’accélèrent, les événements s’enchaînent, ils sont de plus en plus violents, de plus en plus cruels, de plus en plus bouleversants… Cette aventure est à la mesure des espaces qui la comporte, je l’ai ressenti jusqu’au fond de ma mémoire car, en 2018, j’ai eu la chance de séjourner dans une pourvoirie sur les bords d’un petit lac à proximité de La Tuque. Je conserve un souvenir impérissable de cette forêt à la fois inquiétante et magnifique. Je conçois très bien l’intensité que cette histoire peut prendre dans un tel contexte.

Si vous prévoyez de séjourner au Canada, n’hésitez pas à faire le détour par ce coin perdu de Haute-Mauricie, les paysages y sont splendides et la nature quasi originelle. Vous sentirez peut-être le souffle d’Agathe sur votre nuque, elle vous guidera sous la sombre canopée et vous expliquera peut-être ce que devrait-être la justice des hommes…

Le roman sur le site des Editions de L’Aube

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Mon cœur restera de glace

Eric Cherrière

Mon Poche

Livre: Mon cœur restera de glace, Eric CHERRIERE, Mon Poche, Poche,  9782379130915 - Point de côté

Ce roman est construit comme une véritable épopée mythologique, il comporte tous les arguments de la tragédie grecque. Il se déroule en trois temps racontés simultanément : en 2020, à Hambourg, où un ancien tortionnaire nazi, « Le Croquemitaine », plus que centenaire défie son cancer et la maladie d’Alzheimer avec un réel succès ; en 1918, dans la Baie de Somme où un père de famille recherche son fils qui aurait déserté après avoir appris la terrifiante dégradation de son fils lui aussi mobilisé ; en 1944, dans la Haute-Corrèze où le maire d’un village indique un raccourci fatal à des soldats allemands venus capturés des Juifs pour les pendre pour l’exemple.

En 1918 dans la Somme, Lucien parcourt le front pour chercher son fils qui a disparu après avoir mis son poing dans la tronche d’un colonel, le rendant responsable de la démolition de son fils à lui dont il ne reste qu’un tronc, un morceau de jambe et une tête méconnaissable. En Haute Corrèze, la mère du soldat défiguré et démoli se suicide, son autre fils emporte ce frère estropié au plus profond d‘une forêt impénétrable. En 1944, un groupe de soldats allemands est pris à parti par un être inconnu qui se déplace dans la cime des arbres, les massacrant un par un. Cette épopée mythologique, c’est la traversée des horribles guerres du XX° siècle par Lucien, ses enfants et leurs descendants, une véritable légende de la famille Faure.

Eric Cherière a construit une mécanique infernale qu’on ne peut pas évoquer sans risquer de déflorer l’intrigue qui condense dans l’incroyable aventure de la famille Faure les principales horreurs ayant affecté les deux grandes guerres du siècle dernier. Il évoque particulièrement le sort des soldats qui ne voulaient pas porter les armes, perpétrer des violences, tuer leurs congénères… Ceux qui disaient : « Nous ne sommes pas des soldats, … Nous sommes des hommes normaux. Des gens ordinaires. Comme vous. Comme tous ces villageois. Nous avons été mobilisés. Enrôlés de force. Trop vieux, trop jeunes, pas expérimentés … ». Ces soldats pas motivés, parfois même pacifistes, mauvais combattants, pas doués pour le maniement des armes et peu aptes aux efforts physiques sont enrôlés dans la « Ordnungspolizei » et, pour ceux figurant dans cette histoire, envoyés d’abord en Russie pour participer au nettoyage ethnique après le passage des troupes de combat. Ils seront déplacés en France à la fin de la guerre pour lutter notamment contre la Résistance, leurs exploits seront, comme en Haute-Corrèze, souvent d’une ignoble cruauté. La violence quotidienne leur ayant ôté toute l’humanité dont il disposait.

Ce roman évoque l’incroyable cruauté des massacres de résistants ou de Juifs mais aussi les difficultés rencontrées par les enfants des bourreaux qui doivent assumer leur ascendance tout en rejetant plus ou moins violemment ses opinions et ses actes. L’auteur avoue qu’il a muri son texte en lisant le livre de Christopher R. Browning : « Des hommes ordinaires », consacré à ce thème des soldats devenus des bourreaux malgré eux.

Je voudrais également souligner la grande maitrise dont fait preuve l’auteur pour construire une intrigue qui surprendra plus d’un lecteur, les invitant à considérer tout ce que les guerres ont engendré sans qu’on n’en parle jamais. Toutes les histoires qui sont restées bien au chaud sous des tapis partout en Europe et même ailleurs.

Le livre sur Lisez!

2021 – LECTURES DU RENOUVEAU : DÉCLINS MAGHRÉBINS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Dans cette chronique, j’ai réuni deux livres qui racontent des histoires qui se passent dans villes maghrébines au moment où elles connaissent des problèmes importants. Ahmed TIAB installe la sienne dans une ville qu’il ne nomme pas, en proie à la violence notamment celle qui oppose les forces gouvernementales et les extrémistes islamistes. Juliette JOURDAN raconte, elle, une histoire qui se déroule dans le contexte de la ville de Casablanca au moment où elle commence à perdre son statut de capitale africaine attirant tous les plus fortunés même ceux qui se sont enrichis illégalement.

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Vingt stations

Ahmed Tiab

Editions de L’Aube

Un homme hagard, perdu, le narrateur, prend le tramway arrêté justement devant lui, c’est un nouveau mode de transport urbain dans la ville. Il ne sait pas où il va, il se laisse aller au rythme des stations, des montées et des descentes de voyageurs. Son périple devient une traversée de la ville qu’il redécouvre au fur à mesure que défilent les vingt stations du parcours de la ligne. Chaque station évoque un moment de sa vie et un aspect de la ville et de la vie qui y trépide. A la première station, il se souvient de son enfance en voyant monter les enfants qui rejoignent leur établissement scolaire. A la station suivante, il se souvient de la violence qui a baigné son enfance : la mère volage et battue par un père violent et encore plus volage, la grand-mère méprisante qui a réussi à chasser cette mère maltraitée et maltraitante, les gamins de l’école qui le prenait pour leur tête de Turc… Et le voyage continue comme ça, enchaînant la répudiation de la mère, l’arrivée d’une jeune marâtre, la découverte de l’amour avec celle-ci, la mort du père…

Et ainsi de suite, au fur et à mesure de la montée des passagers et du défilé du nouveau paysage urbain, le voyageur revit sa vie, l’aventure qui l’a amené dans la situation déplorable qu’il connait aujourd’hui. Cette histoire c’est l’histoire d’un citoyen tout à fait ordinaire, honnête et travailleur qui ne rêve que de construire un foyer chaleureux et amoureux. Mais la vie en a décidé autrement, dans un pays plein de haine et de tension, il a eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Il refuse la fatalité, demande la justice qu’il n’obtient pas, il crie alors vengeance !

Cette dramatique aventure c’est celle de l’Algérie coincée entre la violence des « ninjas » nationalistes et celle des islamistes intégristes. Le héros ne veut ni de l’une ni de l’autre mais il les subira tout de même. Ce magnifique texte est un cri de douleur, de colère, de désespoir qui génère la pitié et l’empathie pour cette innocente victime. Quelle tristesse de voir un si beau pays s’infliger des telles souffrances ! « Plus personne ne lève les yeux pour admirer ces visages pétrifiés, témoins silencieux de la déliquescence d’une ville où chacun demeure le dos cintré sous le poids de sa pénible existence et semble incapable de voir le bleu fabuleux dont le ciel lui fait don tous les jours ».

Le narrateur n’hésite pas à pointer son doigt dans la direction de ceux qui n’ont rien fait pour sauver le pays mais qui, tout au contraire, ont cultivé la violence et la haine au détriment des innocents. « Ils ont fait comme pour la dernière guerre, arrangé l’histoire pour rendre le présent acceptable ». La plaie est immense, la cicatrisation n’est pas encore envisageable. « Nous le savons tous, le pardon ne suffira pas car il n’est pas né de la justice. Celle-ci fut dispensée avec désinvolture par un pouvoir douteux. Les haines sont toujours là, enfouies sous les faux-semblants ».

J’ai admiré ce texte magnifique qui s’enroule comme une rhapsodie pour ramener le narrateur au début de son histoire oubliée sous la violence des événements. Un réquisitoire sans concession pour dénoncer tous ceux qui ont fait de ce pays de cocagne un bagne au service d’un pouvoir dictatorial.

Le roman sur le site de L’Aube

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La fille de Casablanca

Juliette Jourdan

Autoédition

Amazon.fr - La fille de Casablanca - Jourdan, Juliette - Livres

1956, « Rock around the clock » déferle sur les ondes, la Nouvelle Vague arrive sur les écrans, tout le monde lit « Bonjour tristesse », …. Casablanca est alors, selon l’auteure dans une interview sur son site, la New-York africaine. La noblesse et les élites locales avec les hauts fonctionnaires français y côtoient les riches colons : propriétaires terriens, industriels, affairistes plus ou moins honnêtes, bandits en tout genre, diplomates et espions, parfois les deux en même temps, professionnels libéraux plus ou moins réguliers. La ville a atteint le summum de son rayonnant, quelques indices montrent que les temps sont en train de changer, les ruptures sont perceptibles : les factions politiques s’opposent de plus en violemment, la métropole semble prête à abandonner son protectorat. La communauté juive migre vers la France ou l’Espagne, les métropolitains se rapatrient, les colons hésitent encore mais beaucoup quittent déjà le pays. Seuls ceux qui possèdent d’importants biens fonciers s’efforcent de croire encore en un avenir possible pour eux dans ce pays en voie d’indépendance.

C’est dans ce contexte où tout peut basculer rapidement que Georges Burou, gynécologue radié de l’ordre en France mais adulé de ses clientes au Maroc, reçoit un jour Jean ou Jenny selon les jours et les lieux. Sa réputation est grande, il « fait naître de beaux bébés joufflus, met un terme aux grosses accidentelles, répare les hymens malencontreusement déchirés. Des femmes qui n’arrivaient pas à avoir un enfant tombent enceintes grâce à ses bons soins… ». Jenny, la postérité lui conférera ce patronyme, croit en son immense talent, elle le consulte et lui demande : « Docteur, … aidez-moi à devenir une vraie femme ! » Jean avait un corps de fille qu’il façonnait à l’aide d’hormones mais il était affublé des attributs masculins. Dans un premier temps, Burou refuse, à sa connaissance, cette opération n’a jamais été tentée mais après une longue réflexion il la croit possible et y voit l’occasion de devenir une célébrité médicale mondiale.

Le problème anatomique ne lui semble pas impossible à résoudre, les questions d’éthique ne l’ont jamais vraiment préoccupé, il peut se décharger du risque médical sur sa patiente, rien ne l’empêche donc de tenter cette expérience qui n’est folle que pour ceux à qui il s’ouvre de son projet. En mai 1956, il le met à exécution et Jenny sera la première d’une très longue liste de clientes, plus de huit cents, qui seront opérées dans cette fameuse clinique. Certaines patientes sont connues mais la plupart est restée anonyme.

Juliette Jourdan s’est longuement documentée pour recréer Casablanca et la vie qu’on y menait à cette époque, pour décrire l’intervention chirurgicale mais elle a totalement recréé le personnage de Jenny qui a disparu sur la Côte d’Azur après son opération. Nul ne sait ce qu’elle est devenue, elle restera la première à avoir muté du masculin au féminin, le premier homme à devenir une femme. Georges Burou sera un grand précurseur qui révolutionnera l’art de réapproprier à une femme le sexe qu’elle n’avait pas reçu lors de sa conception. Il gardera secret son protocole opératoire jusqu’en 1973, il deviendra alors le fondement de tous les travaux sur le sujet.

C’est la quatrième édition de ce livre dont le sujet est toujours autant d’actualité, Juliette l’a complètement relu et révisé. Elle maitrise parfaitement cette question tant d’un point de vue anatomique que d’un point de vue psychologique mais ce que j’ai surtout apprécié dans son texte, c’est la qualité de ses descriptions : des personnages, de leurs vêtements, des divers lieux qu’ils fréquentent tant pour leurs activités que pour leurs loisirs.

Ce texte n’évoque pas seulement la naissance d’une nouvelle discipline chirurgicale, il démontre surtout la fin d’un monde. La fin du système colonial avec tout son faste, souvent artificiel, ses abus, ses excès, sa démesure et son absence de contraintes. Certains comme Burou y trouveront le contexte idéal pour tenter des expériences audacieuses et s’enrichir à l’ombre des griffes du fisc.

Le livres sur Amazon

Le site de Juliette Jourdan

2021 – LECTURES DU RENOUVEAU : LA FICTION SELON M.E.O. / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Gérard ADAM à la tête de M.E.O. (Mode Est Ouest pour évoquer une relation ancienne entre l’Europe de l’ouest et les Balkans) sélectionne des fictions passionnantes qui promènent les lecteurs sur l’ensemble de la planète : Paul VANDERSTAPPEN transporte ses lecteurs entre la Belgique et le Chili, Jasna SAMIC entraîne les siens en Bosnie dans des époques agitées et Carino BUCCIARELLI les emmène encore plus loin dans des mondes parallèles où personne ne semble encore être allé. En lisant ces histoires vous voyagerez même en temps de confinement.

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El curandero

Paul Vanderstappen

M.E.O.

La malédiction des mots

Au Chili, Pablo un Belge marié à une Chilienne, a assisté au transfert des cendres de son amie Gloria décédée beaucoup trop jeune. Il était l’un des témoins de son mariage. De retour en Belgique, il voudrait écrire sa vie pour lui rendre hommage, mais il n’y arrive pas, les mots se défilent comme s’ils étaient bloqués derrière une lourde porte restant obstinément coincée par une pierre aussi pesante que celle qui lui écrase l’estomac. Il consulte un psychologue qui essaie de le sortir de l’ornière le ramenant sans cesse vers ses chers disparus, trop tôt eux aussi comme s’il l’avait abandonné. Le praticien lui demande de faire revivre ses morts pour qu’il puisse évacuer les cauchemars qui l’assaillent régulièrement et le paralysent devant sa page blanche. « Ne pensez-vous pas qu’il serait-il pas temps de déterrer tous ces morts ? ».

En retrouvant le souvenir de ses morts, il fait son deuil et libère son esprit du poids qui le paralysait, il sait qu’il peut écrire son hommage mais il reçoit un mot de son psychologue lui dévoilant que sa thérapie n’est pas complète. « Vos aventures au Chili ne sont pas terminées : ce pays vous est redevable de quelque chose … ». Il doit boucler la boucle qu’il a ouverte à Vina del Mar quand il prenait des notes, sur le petit carnet qu’il a égaré, dans un café sous le regard de la caissière.

Là-bas, il retrouve la caissière, Luisa, et le petit carnet oublié, elle l’envoie vers Gabriel, le gardien du musée et de la mémoire de Pablo Neruda, qui lui fait comprendre comment retrouver la confiance en lui et l’art de domestiquer les mots. Il doit devenir El curandero, celui qui soigne. Il lui montre le chemin du maître : « … Je vois, peut-être cherchez-vous trop à les contrôler, à vouloir leur faire dire ce que vous n’arrivez pas à retrouver. Pablo Neruda expliquait qu’il faut laisser venir les mots ; simplement être là pour les accueillir… ». Avec Luisa, Gabriel et Pablo Neruda, il retrouve la confiance perdue depuis trop longtemps, devient le curandero de ses maux et il sait désormais qu’il peut écrire l’histoire de son amie Gloria.

Ce roman est écrit avec un grande justesse, on voit que l’auteur a exercé un métier en rapport avec les mots et le langage, il choisit les uns toujours avec une grand attention pour les glisser avec soin dans l’autre. Il mène son texte comme une véritable analyse psychologique, suivant son patient au fil des séances pour l’amener vers la résilience qui lui ouvrira les portes de l’écriture, le sortant du cruel dilemme dans lequel il était coincé : « Entre deux mondes, celui des morts et celui des vivants. Je me sens piégé… ».

Quand Gabriel a ouvert les portes du musée dédié à Pablo Neruda, j’ai vu « Le facteur », employé éponyme du film dédié à Pablo Neruda alors qu’il était en exil en Italie et j’ai entendu cette musique que l’auteur semble énormément apprécier et que j’ai écouté des centaines de fois quand j’étais encore étudiant : « El condor pasa … ».

Le livre sur le site des Editions M.E.O.

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Chambre avec vue sur l’océan

Jasna Samic

M.E.O.

Chambre

Ce livre est le seul de la tétralogie que Jasna Samic a consacrée à Sarajevo, sa ville de cœur et d’origine, écrit en serbo-croate, avec cette traduction de Gérard Adam en collaboration avec l’auteure, il est désormais, comme les trois autres tomes, disponible en français. Cet opus est divisé en trois parties : la première écrite comme un « pendant » la guerre de Bosnie, la seconde comme un « avant » et la troisième comme un « après ». Quand la guerre éclate en Bosnie, Mira qui est un peu Jasna elle-même, se trouve à Paris où elle séjourne pour les nécessités de son métier de musicienne. Totalement démoralisée par le martyr infligé à Sarajevo, par les souffrances et les privations insupportables endurées par la population, notamment sa famille et ses amis, elle perd progressivement tout espoir en assistant au triste spectacle donné par ses compatriotes en exil à Paris. Ils sont tout autant désorganisés que les factions bosniennes sur le terrain, peut-être plus encore, division irréversible qui conduit à la haine et à la violence, aux règlement de comptes et aux manipulations.

Mira se démène dans la capitale française pour essayer de vivre de sa musique tout en apportant une aide précieuse à ceux restés au pays. Elle se rend rapidement compte que toutes les manifestations où elle est invitée ou convoquée ne servent qu’à faire valoir les intérêts de ceux qui les organisent. De même qu’elle constate bien vite que toutes les promesses qu’on lui fait ne sont que très rarement honorées. Elle ne supporte plus la condescendance de ceux qui font semblant de compatir au drame bosnien, elle ne supporte de plus de quémander sans cesse, elle ne supporte plus tous les profiteurs et manipulateurs qui l’entraînent dans des démarches dont ils sont les seuls à pouvoir espérer tirer un quelconque profit.

La passivité de ceux qui devraient être les alliés de son pays la démoralise, le déracinement lui pèse, la santé des siens restés au pays la mine, l’attitude de ses concitoyens la dégoûte, elle ne supporte même plus l’aigreur passive de son mari, son couple part à vau-l’eau, elle voudrait rentrer au pays où sa tante se meurt, mais c’est impossible. Alors, pour trouver une raison de vivre encore, elle se souvient de la saga familiale, comment ses aïeux ont construit une famille multiethnique, puisant dans des origines diverses et pratiquant, ou ne pratiquant pas, des religions différentes. Elle raconte comment chacun des membres de cette famille a parcouru le chemin, parfois douloureux, parfois plus joyeux, qui a conduit le Bosnie au cœur d’un conflit où trop de choses concourraient à construire un immense foyer de haine pour qu’un avenir paisible soit possible.

Et, quand les canons se sont tus, elle est rentrée au pays pour retrouver les siens mais tous n’étaient pas là, et ceux qui étaient toujours là n’étaient plus les mêmes, la terreur avait laissé des stigmates trop profonds pour être sans effets, des traumatismes inguérissables, des déchirures encore plus profondes que celles qui existaient avant. Les obus ne tombaient mais les rumeurs, les manipulations, les coups bas de tout ordre causaient encore plus de dégâts. Les projectiles frappaient aveuglément, les coups bas avec une plus grande précision. La Bosnie était devenue le champ de bataille d’affrontements de nombreux conflits internationaux, la chasse gardée de très nombreuses organisations plus ou moins mafieuses, la plaque tournante de tous les trafics possibles. Trop d’intérêts y sont encore en jeux pour qu’un jour les Bosniens espèrent retrouver la paix sous les frondaisons des forêts et terrasses de ce qui fut leur beau pays. La paix semble pire que la guerre, Mira a perdu espoir, les coups bas ne l’ont pas épargnée, Jasna non plus, Elle n’était pas là quand les Bosniens de tous les camps souffraient et mouraient, certains ne le lui pardonnent pas et d’autres utilisent cet argument pour rejeter ceux qui pourraient jouer un rôle dans le nouveau pays.

Aux confins des grands empires d’Orient et d’Occident, la Bosnie serait-elle condamnée à vivre perpétuellement dans la terreur, la haine et la violence.

Le livre sur le site de M.E.O.

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Nous et les oiseaux

Carino Bucciarelli

M.E.O.

Nous et les oiseaux

Je me souviens d’avoir lu un précédent livre de Carino et d’avoir déjà rencontré cette façon qu’il a d’inventer des histoires insolites, fantastiques, impossibles, irréelles qui déstabilisent le lecteur, l’embarquent dans une dimension qu’il ne peut pas appréhender avec sa logique cartésienne. Après cette lecture, j’avais écrit : « Avec ce texte, Carino Bucciarelli bouscule toutes les règles de l’écriture conventionnelle, son narrateur descend dans le roman pour rencontrer les personnages qu’il met en scène ou peut-être que ce sont les personnages qui s’incarnent pour rencontrer celui qui leur a donné une existence plus ou moins réelle, plus ou moins imaginée ». Dans ce nouveau roman, Carino égare sans cesse le lecteur en l’entraînant là où il y a toujours un Delatour, Stéphane ou Pierre, une Delatour qui se prénomme toujours Olga, ou des enfants Delatour, Gabriel et Irina. Mais chaque épisode de l’histoire est raconté par un narrateur différent qui rapporte une version différente des faits connus du lecteur ou une version non compatible avec ce que le lecteur sait déjà. Chaque personnage est multiple, chaque événement a plusieurs dimensions, plusieurs versions, plusieurs vérités …

Par une soirée d’hiver glaciale sur une autoroute difficilement praticable, Stéphane, ou Pierre, Delatour roule prudemment avec à bord de sa voiture sa femme Olga et ses enfants Irina et Gabriel quand il percute une pierre qui détruit sa roue avant droite. Tous les deux, ils ont oublié leur portable, le mari décide donc de rejoindre à pied la prochaine borne téléphonique sous le regard insistant d’une corneille qui le suit pendant un certain temps. Avant de rejoindre, la borne, il remarque, sur le bord de la route, un anorak rouge qui recouvre peut-être un corps. Il appelle une dépanneuse qui ne trouve pas sa voiture ni sa famille. Le chauffeur l’accompagne au commissariat où les policiers lui disent qu’il n’est qu’un affabulateur, il n’a ni voiture, ni famille… Alors commence la valse des Delatour sous le regard toujours aussi curieux de la corneille… Et l’anorak rouge revient lui aussi régulièrement dans le récit…, tout comme la conductrice de la petite voiture qui a tout vu… L’intrigue se complique, l’anorak rouge, fil rouge de cette histoire, pourrait indiquer qu’il y a eu un meurtre mais l’imbroglio est tel que le lecteur devra rester très attentif.

L’éditeur, sur la quatrième de couverture, indique qu’il s’agit d’un roman appartenant au genre du « réalisme fantastique », même si je ne fréquente pas assidûment ce genre littéraire, je partagerais volontiers cette opinion mais je voudrais ajouter que, pour ma part, il m’a fait penser à l’école des « illusionnistes », ceux qui, comme Georges Rodenbach, Villiers de L’Isle-Adam ou encore Robert-Louis Stevenson, dans « Le Dynamiteur » notamment, inventent une autre réalité pour donner corps à leurs histoires. Et, montrer ainsi qu’il n’y a pas une vérité unique, que la vérité peut-être perçue différemment selon la vision, l’intention, la faculté de restituer du lecteur. La vérité peut ainsi être quelque chose qu’on manipule, pas forcément toujours à des fins les plus louables.

Une histoire qui interroge sur un sujet qui lui aussi interroge beaucoup ! Un exercice littéraire sur le classique thème du double mais aussi un véritable essai sur le thème de la vérité.

Le livre sur le site de M.E.O.

Le site des Editions M.E.O.

Gérard ADAM présente les Editions M.E.O.

2021 – ANNÉE DU RENOUVEAU : POESIE EN BLEU D’ENCRE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Claude DONNAY et sa maison d’édition BLEU d’ENCRE ont été particulièrement actifs au cours de cette période de crise sanitaire, ils ont publié plusieurs recueils dont les deux que je présente dans cette chronique : un de Philippe LEUCKX et un autre de Françoise LISON-LEROY. Deux recueils pleins de finesse, deux belles éditions, des poèmes comme Claude nous en offre régulièrement, il a un réel talent pour découvrir les meilleurs textes et plus talentueux poètes.

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Nuit close

Philippe Leuckx

Bleu d’encre

Nuit close : Sizains

Philippe, je le connais depuis quelques années maintenant, ce sont plutôt nos mots qui se croisent, les miens s’inclinant avec respect, ils n’ont ni le prestige ni l’élégance des siens, sur le blog de notre ami commun. Ainsi, je sais que Philippe a traversé des épreuves difficiles dont une au moins fut très douloureuse. Si je l’évoque aujourd’hui, alors que la pudeur me demanderait plutôt de la taire, c’est parce que j’en ai retrouvé la marque, la trace, l’odeur et d’autres stigmates dans ce recueil où Philippe rassemble uniquement des sizains, ce qui pour moi est rare, c’est la première fois que je lis un recueil composé exclusivement de cette forme de vers.

Cette « Nuit close » fait-elle référence à cette longue période d’attente angoissante et à cette toute aussi longue maladie qui a emporté une personne qui lui était particulièrement chère ? Les stigmates incrustés dans le texte semblent bien l’indiquer. On y retrouve, le souvenir des nuits d’angoisse qu’il a fallu affronter :

« On se rempare / comme on peut / on taille dans le noir / la limite du cri / l‘offrande à peine sûre / de ses poumons blessés ».

Et les doutes qui ne laissent pas espérer des jours plus sereins que les nuits d’angoisse : « On ne sait presque rien / des promesses de l’aube / … ».

Ce recueil est ainsi marqué des angoisses et des peurs de son auteur mais aussi de l’issue et de la fatalité dont il craint l’inéluctabilité. C’est de la poésie à l’état pur, écrue, sans aucun artifice. Le son, le rythme, les mots, les vers, tout est talent à l’état brut. Comment ne pas rester sous le charme quand on lit des vers comme celui-ci : « Laisse encore / l’empreinte / sur l’aube de tes jours / … ».

Au fil de ces sizains, on suit Philippe dans ce qui fut son calvaire à travers de qu’il a vécu, ce qu’il a vu, ce qu’il a senti, ressenti, ce qu’il a craint, ce qui pouvait advenir, ce qui est advenu… tout est émotion à l’état pur, originel, mais aussi beauté jusque dans la douleur !

Nuit Close sur le site d’Objectif Plumes

Les recueils de Philippe Leuckx sur le site des Editeurs singuliers

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Sauvageon

Françoise Lison-Leroy

Bleu d’encre

Sauvageon

C’est un tout petit recueil de poésie en prose, ou alors en vers longs, une trentaine de pages, deux paragraphes ou deux strophes par pages selon l’option qu’on a choisi : prose ou vers, cinq ou six lignes, jamais plus. Rassemblés en quatre parties qui racontent la vie de Sauvageon. Sauvageon c’est petit Pierre : « Petit Pierre. Petite braise. Sauvageon. On te dirait enfant des bois et des ferrailles, fruit princier cueilli à même la falaise… ». Sauvageon qui vient de naître presque par hasard, apparemment, sans que ses parents le désirent réellement. « C’est un sauvageon. Ses parents n’ont pas eu le choix. Il était là, tout né, dans son berceau aux franges synthétiques… »

C’est peut-être pour ça qu’il reste mutique, qu’il demeure dans son coin à l’abri des regards. « Il gardera son gîte secret, une halte jamais répertoriée. Inscrite en lui, têtue, bâtie avec science et patience… ». Mais « Le silence est gourmand de mots… » et Sauvageon est devenu Petit Pierre, pétillant comme la braise, vif comme un feu-follet

Petit Pierre n’est plus un nourrisson, pas plus un minot, c’est un petit garçon très dégourdi qui sait déjà construire son monde, « Jouer. Fabriquer des outils, ériger des cabanons d’un jour, des mâts pour tout un siècle… ». Petit Pierre n’était peut-être pas attendu, il n’a pas lui non plus attendu que les autres l’aident. Il a construit son univers : « Sauvageon. Te voilà installé sur la rondeur du monde, sans savoir où t’emportera le dernier grain… ».

Dans un texte très, très épuré, Françoise Lison-Leroy a écrit l’histoire d’un enfant non désiré, c’est du moins ce que j’ai compris dans ce texte minimaliste, extrêmement poétique, d’une légèreté arachnéenne et même si « Les chagrins galopent entre les lignes… », l’élégance, la douceur, la tendresse constituent le monde où Sauvageon écoule ses jours dans une grande paix. Un monde comme celui qui existait avant quand les hommes étaient capables de satisfaire leurs besoins avec les seules forces et adresses de leurs mains.

Le recueil sur Objectif Plumes

Le site de Françoise Lison-Leroy

Le recueil présenté par l’autrice sur MUSIQ3

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2021 – LECTURES DU RENOUVEAU : EN ATTENDANT LE PRINTEMPS DES POÈTES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Comme tous les citoyens, les poètes sont confinés mais ils ne restent pas pour autant muets, ils sont nombreux à publier et les éditeurs, très actifs, sont nombreux à leur accorder leur confiance. Dans cette chronique, j’ai cité un long recueil de Thierry RADIÈRE publié par La Table ronde, une très belle promotion pour lui, et un séduisant recueil d’Isolde KOVALITCHOUK, chez Le Chat polaire, qui raconte des histoires pleines de tendresse et d’émotions dans de bien jolis vers.

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Entre midi et minuit

Thierry Radière

La Table ronde

Entre midi et minuit

« Entre midi et minuit » annonce le titre mais, connaissant un peu l’auteur, je parierais que les poèmes qui composent ce recueil ont tous, ou la plupart, été écrits aux heures matutinales devant le premier café du jour qui point. Thierry, je le connais un peu mais je connais surtout son œuvre, j’ai lu presque tout ce qu’il a publié, dix-neuf titres dans ma liste de lecture, des titres qui en disent long sur le bonhomme, son talent, ses petites habitudes, sa manière d’écrire, ses sources d’inspiration, sa famille, son environnement, ses préoccupations, …

« Dans la nonchalance / du jour en train de se lever / j’y vois beaucoup de classe / de grâce et de pudeur / … »

Thierry a séduit de nombreux éditeurs, tous très exigeants, amoureux des beaux textes, convaincus de l’importance des belles lettres surtout de la poésie qui est sa forme d’expression littéraire préférée. Pour cette nouvelle publication, il a placé la barre encore plus haut, sans vouloir renier le talent de ses précédents éditeurs qui sont aussi pour certains des amis, il a réussi à faire publier un recueil plus de trois cents pages pour, à peu près, autant de poèmes dans une maison dont la qualité, la renommée, la richesse du catalogue ne sont plus à prouver. Ce recueil a en effet été publié par les célèbres Editions de la Table ronde.

C’est une anthologie comprenant trois recueils :

  • Poèmes totémiques (2017)
  • Je n’aurais pas pu voir (2018)
  • J’avais déjà dit un jour (2019)

Chacun des poèmes du premier recueil est dédicacé à un auteur, souvent un poète. C’est ainsi que j’ai pu constater en lisant la liste des destinataires de ces dédicaces que nous avons, apparemment, de nombreuses lectures communes : « … Serge Prioul, Frédérick Houdaer, Christophe Bregaint, Thomas Vinau, Fabien Sanchez, Francesco Pittau, Pierre Autin-Grenier, … ». la liste est longue, je me permets de l’écourter à son début.

Je connais bien l’univers littéraire de Thierry, il évoque souvent tout ce qui tourne autour de lui, sa famille, ses amis mais encore plus son environnement, les petites bêtes qui gravitent à proximité, les choses simples comme les événements moins anodins. Une sortie au marché peut faire l’objet de plusieurs textes tout comme une manifestation exceptionnelle ne peut être l’objet que d’un seul petit poèmes. J’ai remarqué dans ces trois recueils rassemblés dans cette anthologie que le cercle des préoccupations de l’auteur semblait s’élargir en passant d’un recueil à l’autre. Ainsi les derniers poèmes s’engagent plus profondément dans une réflexion littéraire, sociale, humaniste…

Thierry est amoureux des mots, il s’en nourrit, il en a besoin…

« Il n’y aura jamais / assez de mots pour dire / tout ce que je voudrais dire / … »

Mais, il les aime comme on aime la cuisine familiale, avec gourmandise et pas forcément modération.

« pas besoin d’employer les grands mots / La réalité s’impose d’elle-même / S’il faut en plus la compliquer / En étant maniéré /Les gens seront encore plus perdus / Non l’essentiel est d’être là / Sans se la péter / … »

A la seule question qui lui reste sous la plume :

« Que m’ont apporté / tous ces textes écrits / tôt le matin / … »

Nous ne pourrons jamais répondre mais nous savons nous ce que ces poèmes nous ont apporté, à nous, : un peu de quiétude, de sérénité, d’amour du prochain, de respect pour la nature et beaucoup d’empathie pour ceux qui nous entourent. Alors, Thierry, au petit matin, devant ton premier café du jour, écris encore tes doux poèmes puisque, comme tu l’écris, c’est ta vocation…

« Plus j’écris, plus je finis par accepter / de n’être surtout rien / qu’un homme uniquement fait pour ça ».

L’ouvrage sur le site de La Table Ronde

Le blog de Thierry RADIÈRE

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Papiers de soie

Isolde Kovalitchouk

Le Chat polaire

Isolde est une artiste de la matière et de la couleur, elle plisse et elle teint, mais surtout elle crée des vêtements pour le théâtre, les défilés, pour d’autres circonstances encore, elle dessine et coud aussi des vêtements de luxe mais, parfois, elle pose ciseaux, aiguilles et tout son attirail de couture et de teinture pour prendre la plume. Ecrire n’a pas été chose facile, elle le raconte dans ses vers :

« Ecrire puis lire son texte / Elle a le trac / La trouille / Les chocottes / Les copeaux / Les foies / les jetons / La traquette / … / Elle a plongé dans ses mots / Gribouillés / Raturés / Elle a trituré le coin de sa feuille / Sa voix éraillée est remontée du fond de ses entrailles / D’abord hésitante / A demi-mots / Puis elle s‘est lancée / Un jaillissement incontrôlé ».

Le résultat a été à la hauteur de sa hantise, elle raconte avec une grande légèreté, une vibrante d’émotion, une certaine tendresse, beaucoup de délicatesse, sa vie, son monde, son univers, son métier, sa passion, son art. Ses longs poèmes en vers très libres sont comme de mini élégies. Elle y évoque les ruptures qui l’ont marquée : l’exil, le divorce et la mort qui rode partout.

Elle cisèle ses vers comme elle coupe et plie ses tissus, elle y glisse de la musique, y met du rythme mais surtout de la couleur :

« … / Les mots rouges coulent sur les murs noirs / Les murs noirs deviennent rouges de mots / Les mots rouges pleuvent et crépitent / Sur les murs sombres / … ».

« Moi je les aime ses mains de teinturière / Cuivrées écarlates parfois grenat ou pivoine / Pourpre ou rubis ».

Mais j’y ai surtout trouvé beaucoup d’âme et d’humanité notamment quand elle évoque la féminité, la fécondité, la maternité, l’art d’être parent en accompagnant ses enfants sur le chemin de la vie et encore plus l’art d’être la fille qui part à la recherche de son père égaré dans la montagne perdu dans son temps. Ce père qui pourrait être le sien …

« Prenez garde de ne pas l’effrayer / Il est dans son monde / En Russie / Caché/ Ne parle plus que sa langue / Parfois égaré / … / Je pense à cet étranger que je vais rencontrer / Mon père cet inconnu / Des années durant je l’ai cherché / Je viens entendre la vérité / … »

Née dans les tissus, elle a grandi dans l’art d’en fabriquer des œuvres d’art que désormais elle voudrait élaborer avec des mots pour dire son histoire, sa vie et ses passions mais aussi pour faire des choses belles avec la langue belle qu’elle travaille comme ses tissus.

Ce cadeau qu’elle nous fait !

L’ouvrage sur le site du Chat Polaire

2021 – ANNÉE DU RENOUVEAU : AVENTURES LATINOS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Il y a bien longtemps que mes déambulations littéraires ne m’avaient pas conduit vers l’Amérique du Sud, c’est donc un très grand plaisir pour moi de vous offrir une chronique dédiée à deux auteurs qui racontent des histoires qui se déroulent dans ces contrées. Juliana LEITE, Brésilienne pur jus, raconte la mésaventure d’une jeune carioca renversée par un bus et Paul VANDERSTAPPEN, vrai Belge connaissant bien le Chili, rapporte les aventures d’un compatriote ayant épousé une Chilienne et peut-être encore plus son pays et sa culture.

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Entre les mains

Juliana Leite

Editions de l’Aube

Cette lecture me rappelle celle de « Fado Alexandrino » d’Antonio Lobo Antunes, que j’ai faite il y a bien longtemps, j’ai retrouvé cette même façon de déstructurer le texte en racontant simultanément, par bribes, plusieurs histoires qui se mêlent, se mélangent, se rejoignent pour façonner l’intrigue principale du roman en laissant le soin aux lecteurs d’assembler ces parcelles d’histoires. Juliana Leite va peut-être moins loin qu’Antonio Lobo Antunes qui peut changer de sujet ou de narrateur à l’intérieur d’une même phrase, elle, elle reste au moins quelques lignes sur le même événement, la même description, le même personnage… Mais, en contrepartie, elle va plus loin dans l’anonymisation du texte, les personnages ont très rarement un nom, ils sont définis par une caractéristique ou une fonction, elle ne nomme jamais les lieux, seuls les bus sont bien identifiés par le numéro de leur ligne, le lecteur sait seulement qu’il s‘agit du marché, de l’hôpital, du logement quitté, du chalet loué pour les vacances… 

C’est ainsi qu’elle reconstitue, en mêlant les époques, en naviguant d’un lieu à l’autre, en évoquant un personnage et puis un autre, la vie de Magdalena, une jeune créatrice de tapisseries qui se retrouve dans le coma à l’hôpital après avoir été renversée par un autobus. Elle insère dans son texte, en italique, des petits passages qui évoquent le séjour de l’accidentée à l’hôpital, elle raconte les traitements subis pars la patiente, sa convalescence, sa vie avant l’accident, le retour à la maison, la rééducation, l’avenir qui s‘offre à elle. Ce texte, c’est le long chemin emprunté par les victimes d’un accident grave avec tout son lot de souffrances, d’espoir, de bonnes nouvelles, de doute et de séquelles à surmonter, à oublier ou peut-être à accepter pour vivre avec. Il évoque aussi l’énorme élan de solidarité déployé par l’entourage de la jeune fille : les tantes (les trois sœurs), Rai du matin, Rai du soir, le meilleur ami, l’employé de banque, les amis, …, toute une petite société évocatrice des classes populaires brésiliennes qui conjuguent très bien débrouille générosité.

Ce roman c’est une histoire simple comme en naissent de nouvelles, hélas, chaque matin mais aucune n’est racontée avec une telle empathie dans un tel style. Juliana est une grande écrivaine, elle possède un art très affûté de la narration en interprétant son texte par bribes – « Mais tu aimais bien, tu aimes toujours, les histoires racontées par petits bouts… » – en ne le consacrant qu’aux impressions, aux ressentis, les personnages, les lieux, tout le reste n’est qu’accessoire. Le lecteur ne ressent que ce que la malade éprouve, que ce son entourage ressent et craint. Tous ces petits faits mis bout à bout constituent un tableau à la fois sensuel et réaliste de la société brésilienne de notre époque.

Accident, incident, suicide ? Le sujet n’est que sous-jacent dans ce texte en couleur où l’orange apporte régulièrement son chatoiement au fil des pages et même une odeur quand il s’étale au marché sur les fruits du marchand voisin de stand de la jeune tapissière. Bleu aussi dans la collection de scarabées bleus de la jeune fille. Un texte chatoyant comme les couleurs d’un défilé carioca un jour de carnaval. Une histoire de reconquête des mains, les mains qui servent aussi bien à tisser qu’à écrire, « Tisser et écrie, deux choses qui se font avec les mains ». Magdalena devra donc « Utiliser ses mains pour survivre ».

Le livre sur le site de l’éditeur

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El curandero

Paul Vanderstappen

M.E.O.

La malédiction des mots

Au Chili, Pablo un Belge marié à une Chilienne, a assisté au transfert des cendres de son amie Gloria décédée beaucoup trop jeune. Il était l’un des témoins de son mariage. De retour en Belgique, il voudrait écrire sa vie pour lui rendre hommage, mais il n’y arrive pas, les mots se défilent comme s’ils étaient bloqués derrière une lourde porte restant obstinément coincée par une pierre aussi pesante que celle qui lui écrase l’estomac. Il consulte un psychologue qui essaie de le sortir de l’ornière le ramenant sans cesse vers ses chers disparus, trop tôt eux aussi comme s’il l’avait abandonné. Le praticien lui demande de faire revivre ses morts pour qu’il puisse évacuer les cauchemars qui l’assaillent régulièrement et le paralysent devant sa page blanche. « Ne pensez-vous pas qu’il serait-il pas temps de déterrer tous ces morts ? ».

En retrouvant le souvenir de ses morts, il fait son deuil et libère son esprit du poids qui le paralysait, il sait qu’il peut écrire son hommage mais il reçoit un mot de son psychologue lui dévoilant que sa thérapie n’est pas complète. « Vos aventures au Chili ne sont pas terminées : ce pays vous est redevable de quelque chose … ». Il doit boucler la boucle qu’il a ouverte à Vina del Mar quand il prenait des notes, sur le petit carnet qu’il a égaré, dans un café sous le regard de la caissière.

Là-bas, il retrouve la caissière, Luisa, et le petit carnet oublié, elle l’envoie vers Gabriel, le gardien du musée et de la mémoire de Pablo Neruda, qui lui fait comprendre comment retrouver la confiance en lui et l’art de domestiquer les mots. Il doit devenir El curandero, celui qui soigne. Il lui montre le chemin du maître : « … Je vois, peut-être cherchez-vous trop à les contrôler, à vouloir leur faire dire ce que vous n’arrivez pas à retrouver. Pablo Neruda expliquait qu’il faut laisser venir les mots ; simplement être là pour les accueillir… ». Avec Luisa, Gabriel et Pablo Neruda, il retrouve la confiance perdue depuis trop longtemps, devient le curandero de ses maux et il sait désormais qu’il peut écrire l’histoire de son amie Gloria.

Ce roman est écrit avec un grande justesse, on voit que l’auteur a exercé un métier en rapport avec les mots et le langage, il choisit les uns toujours avec une grand attention pour les glisser avec soin dans l’autre. Il mène son texte comme une véritable analyse psychologique, suivant son patient au fil des séances pour l’amener vers la résilience qui lui ouvrira les portes de l’écriture, le sortant du cruel dilemme dans lequel il était coincé : « Entre deux mondes, celui des morts et celui des vivants. Je me sens piégé… ».

Quand Gabriel a ouvert les portes du musée dédié à Pablo Neruda, j’ai vu « Le facteur », employé éponyme du film dédié à Pablo Neruda alors qu’il était en exil en Italie et j’ai entendu cette musique que l’auteur semble énormément apprécier et que j’ai écouté des centaines de fois quand j’étais encore étudiant : « El condor pasa … ».

Le roman sur le site de M.E.O.

2021 – LECTURES DU RENOUVEAU : AIMER, PROCRÉER, AIMER ENCORE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Le hasard de mes lectures m’a conduit à construire cette rubrique qui évoque le cycle de la vie : l’amour, même s’il s’en va, le désir de procréation et enfin l’amour encore pour ne pas succomber trop vite sous les affres de l’âge. C’est Francis HUSTER qui écrit à une femme qu’il a aimée et qui ne l’aime plus, c’est Maud JAN-AILLERET qui, elle-même, s’est longuement battue pour avoir des enfants et c’est enfin Philippe B. GRIMBERT qui évoque le jeunisme qui affecte notre société à travers la vie d’un cadre encore jeune et séduisant selon ses critères personnels mais beaucoup moins selon ceux des filles et de ses supérieurs hiérarchiques.

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Pourquoi je t’aime

Francis Huster

Mon poche

Pourquoi je t'aime - Poche - Francis Huster - Achat Livre | fnac

Après la rupture de son couple, Francis Huster s’interroge sur la séparation qui, finalement, brise toutes les unions quelle que soit leur nature. Tous les couples se séparent un jour sauf quand les deux personnes qui le constituent décèdent simultanément. Pour que tout soit bien clair, je tiens à préciser que tout ce que j’écris ici n’est que le fruit de ma compréhension de ce texte et du ressenti après ma lecture, rien n’est vérité démontrée, tout est très subjectif.

Dans ce texte, Francis Huster dissèque l’amour qu’il a partagé avec une femme, un amour qui s’est effiloché, défait, anéanti dans le désert de l’incompréhension mutuelle. Ils n’avaient pas les mêmes attentes, les mêmes aspirations, ils n’avaient pas le même statut, la même expérience de la vie, ils voulaient explorer des chemins différents. Lui, dans une démarche progressive, cherche à comprendre ce qu’est l’amour, se comprendre lui-même, à comprendre l’autre, à se faire comprendre à l’autre, aux autres, à se justifier, à expliquer pourquoi il a raison, à vider son sac d’un reste rancœur, à dire comment il s’est sacrifié comme pour se donner raison.

Sa réflexion commence par essayer de répondre à la question : qu’est-ce qu’aimer ? Elle évolue ensuite par un exposé sur ce qui peut influencer la réponse à cette question : la force naturelle qui pousse l’homme à aller de l’avant, à aimer pour se reproduire, à assurer la pérennité de l’espèce ; l’éducation reçue – « J’accuse à la fois les parents, l’éducation – qu’elle soit civile ou religieuse -, de ne pas avoir su, dans la majorité des cas, nous apprendre à bien nous conduire » ; le rôle du destin qui fait se rencontrer deux êtres qui vont s’aimer pour toujours ou pour un bout de temps. Aimer c’est cette alchimie qui résulte de la rencontre de deux êtres qui trouvent, chacun dans l’autre, ce qui leur donne envie de vivre ensemble et de participer à la pérennité de l’espèce.  « Oui, aimer, c’est faire croire à l’autre que notre jardin secret, lui seul aura le droit de le connaître ».

Dans une écriture enfiévrée qui suinte encore de la souffrance de la rupture, Francis Huster explique ce qu’il pense de l’amour en général et de son amour en particulier. Il pose en préalable qu’aimer c’est d’abord s’aimer soi-même, qu’il est impossible d’aimer sans s’aimer soi-même. Il rapporte ensuite ce qu’il a compris, ce qui change entre deux êtres qui s’aiment et pourquoi l’amour fait changer. En passant du « vous » au « il », au « vous » pour accuser, au « il » pour prendre à témoin, prévenir, avertir, généraliser, Il dissèque l’échec qu’il partage avec son autre, en précisant que les lecteurs pourront en tirer quelque enseignement : « J’écris ce livre pour que les gens qui s‘aiment puissent réussir ce que je n’ai pas su réussir, moi : savoir aimer ».

J’ai lu ce livre comme le récit d’une débandade amoureuse écrit par l’un des membres du couple essayant d’évacuer sa souffrance en l’étalant largement, mais aussi en accusant l’autre de ne l’avoir pas compris, de n’avoir pas su le comprendre, mais avec la grandeur d’âme de dévoiler sa zone de culpabilité. Et pour conclure, je laisse cette citation qui ne manque pas de noblesse et d’abnégation : « La beauté de la vie, c’est de tout laisser derrière soi. Pour les autres. Par amour ». Que tous les amoureux en fassent bon usage !

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Donne-moi des fils ou je meurs

Maud Jan-Ailleret

Mon Poche

Livre: Donne-moi des fils ou je meurs, Maud Jan-Ailleret, Mon Poche, Poche,  9782379130878 - Leslibraires.fr

« Donne-moi des enfants, des fils, des filles, des mômes, des kids, des gosses. Donne-moi des enfants ou je vais finir par crever ». Laure implore son mari, et le ciel, elle veut un enfant à n’importe quel prix quitte à en crever. Laure est une femme encore jeune, elle n’a que trente-sept ans, mais elle n’arrive pas à procréer. Fille d’une famille aisée, belle et intelligente, elle a un métier valorisant, elle est mariée avec Antoine beau et riche garçon descendant lui aussi d’une famille aisée. Ils se sont connus à la faculté, ils sont nés tous les deux dans les beaux quartiers de la rive gauche parisienne. Ils se sont mariés très jeunes, ont construit chacun une belle carrière, se sont beaucoup amusé, ont beaucoup fait la fête et quand ils ont pensé à assurer leur descendance ils étaient déjà moins féconds.

Après trois fausses-couches inexpliquées, ils entreprennent le long cheminement des familles souhaitant ardemment peupler leur arbre généalogique et leurs vieux jours : analyses diverses, examens de plus en plus complexes, recours éventuels à l’adoption, … Mais les délais de réponse sont toujours très longs, il faut attendre, attendre et encore attendre… et les résultats sont toujours décevants. Laure n’en peut plus, elle est au bord du gouffre, Antoine s’enfonce dans son boulot et le couple vacille. Alors, elle change de vie en s’inscrivant dans un cours de théâtre, elle essaie de se reconstruire, de trouver une nouvelle raison de vivre, d’oublier son problème … Mais la vie, elle, ne se fie pas toujours au désir et au désespoir de ceux qu’elle habite…

Maud Jan-Ailleret a connu des problèmes similaires à ceux qu’elle décrit dans son récit, elle peut ainsi donner beaucoup de véracité à son texte, elle emporte le lecteur au plus profond de son désespoir et au plus fort de ses folles espérances. Elle projette son texte comme un cri, un hurlement de mère privée de son enfant, alors qu’elle voudrait le délivrer comme une mère qui donne naissance à son enfant. Ce texte m’a ému et même parfois fait vibrer tant il semble écrit dans l’urgence, la précipitation, car il faut toujours courir devant le temps pour ne pas dépasser les limites notamment celle de l’âge de la procréation.

Et, surtout, dans ce texte j’ai trouvé beaucoup, beaucoup, d’humanité, cette chose qui manque si souvent dans notre société actuelle. Tout ce que Maud raconte ne parait pas seulement vrai, mais est vrai : les grandes tablées à la campagne, la marmaille qui piaille sans cesse, l’envie de procréer, le désir d’enfant, les douleurs, les espoirs, les faux espoirs, le regard des autres, les remarques maladroites, la solitude et le parcours inhumain dans les laboratoires, cliniques et hôpitaux… Le lecteur reste en permanence aux côtés de Maud, il voudrait lui tenir la main, lui dire qu’un jour elle aura un enfant au moins…

Le livre sur le site de Grasset

Le site de Mon Poche

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39,4

Philippe B. Grimbert

Le Dilettante

Dans ce roman, Philippe B. Grimbert déambule avec son héros et ses lecteurs par les rues et dans les lieux parisiens où se rencontrent les bobos, il quitte peu la capitale qu’il parcourt à partir de la Butte aux Cailles où réside François son nouvel héros. François est un cadra « bien conservé » qui travaille dans une des grandes entreprises qui règnent sur le monde des nouvelles technologies de l’information. Le cap de la quarantaine émousse son désir pour sa femme qu’il finit par quitter. Il vogue alors de fille en fille jusqu’à ce qu’une petite jeunette lui jette à la figure qu’il est bien trop vieux pour qu’elle envisage une aventure sérieuse avec lui. L’âge devient alors un véritable problème pour lui, « il puait de l’âge comme d’autres puent du bec ». Il essaie toutes les combines existantes pour essayer de paraître plus jeune et surtout de s’affranchir de la dictature des ans très prégnante dans les entreprises issues des nouvelles technologies.

Après avoir perdu un procès pour faire changer son état civil, il tente avec son avocat et un cadre supérieur de son entreprise de créer un projet permettant de conserver l’apparence physique d’un jeune et de remplacer son âge civil par son âge biologique maintenu assez bas par des tripatouillages scientifiques plus ou moins scabreux. Il devient vite l’icône du programme mais la gloire ne l’effleure que peu de temps, il est un beau jour confronté à ce qui peut arriver à n’importe qui, n’importe quand, un accident. Alors sa vision du monde et de ceux qui l’occupent change radicalement, une autre vie commence pour lui…

Dans ce texte écrit dans un style fluide que la richesse du vocabulaire ne réussit pas à encombrer, l’auteur manie avec aisance l’ironie en usant abondamment de la terminologie branchée employée dans le monde des entreprises de pointe et dans l’univers des bobos. Il souligne ainsi l’artifice de la démarche de son héros qui s’intéresse beaucoup plus à son paraître qu’à son être comme il s’intéresse plus au paraître des filles qu’il drague plutôt qu’à leurs qualités. Une façon métaphorique de dénoncer la vacuité intellectuelle de notre société qui ne se réfère qu’à l’image et aux chiffres sans chercher à savoir ce que masquent les images ni d’où proviennent les chiffres que les médias assènent à longueur de journée.

Le programme « HumanProg » initié avec ses deux amis pour créer un être nouveau aux qualités esthétiques égalables à leur docilité et à leur efficience a ramené à ma mémoire la fameuse « Eve future » mise en scène par Villiers de l’Isle-Adam dans son célèbre roman ou encore à l’épouse morte inventée par Georges Rodenbach dans « Bruges-la-morte ». On pourrait croire que Philippe B. Grimbert a cherché à rejoindre les « Illusionnistes » par de-là les ans mais je suis plutôt convaincu qu’il essaie avec toute son ironie de mettre en garde les lecteurs contre les dérives de la société du chiffre et de l’image.

Chaque étape de la vie comporte ses joies et ses peines, ses angoisses et ses douleurs que d’autres aléas viennent encore perturber. Que chacun accepte son âge en profitant de tout ce qu’il peut apporter ! Le mien me permet de tirer une telle conclusion en prolongement de cette lecture.

Le livre sur le site du Dilettante

2021 – LECTURES DU RENOUVEAU : NOUVELLES PRINTANIÈRES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Voici deux recueils de nouvelles proposées par des maisons d’édition que je ne connaissais pas : Les Editions Maïa pour le recueil de Francis DENIS et Le Scalde pour celui de Ralph VENDÔME. Ces nouvelles, lues au creux de l’hiver, apportent un peu de fraîcheur au moment où le soleil printanier commence à darder de chauds rayons.

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Comme un cri de biffure

Francis Denis

Editions Maïa

Ce recueil est le troisième de Francis Denis que je lis, il m’évoque ma première lecture, celle du recueil intitulé « Les désemparés », les héros de « Comme un cri de biffure » se rapprochent sensiblement de ceux qu’il a mis en scène dans le premier. Après cette lecture, j’avais écrit : « Dans ce recueil Francis Denis a rassemblé quinze nouvelles d’inégale longueur qui évoquent toutes d’une certaine façon la difficulté des êtres à s’intégrer dans un monde et dans une société qui ne semblent pas faits pour eux. Des individus qui sombrent dans une chute définitive… ». Dans ce nouveau recueil les héros de Francis Denis sont souvent des personnes d’un certain âge, ou même d’un âge certain, qui évoquent leur jeunesse qui fut souvent un calvaire et même parfois un terrible drame.

Comme l’histoire de Rose qui revient sur les lieux de son enfance où elle a élevé les enfants que sa mère alcoolique pondait à la chaîne sans pouvoir s’en occuper, entre un père indifférent et absent et un voisin un peu trop empressé. Comme celle de ce grand-père qui n’a plus toute sa tête, comme on dit pudiquement pour parler des personnes atteintes de dégénérescence sénile ou de la maladie d’Alzheimer ou d’autres troubles encore, qui est convaincu de vivre une belle histoire d’amour. Comme l’histoire de cet enfant cloîtré, tout comme sa mère, par un père jaloux qui les entraîne dans sa folie possessive. Ce recueil comporte dix-huit histoires comme celles-ci… des histoires qui décrivent la douleur, la souffrance, l’acceptation, la résilience, l’innocence, la folie, …, des histoires qui racontent des amours fantasmés, des destins sans espoir, des misères sans issue possible, …, toutes des histoires, ou presque, vues à travers le regard d’enfants innocents. Une image bien triste de notre société qui laisse bien peu d’espoir à ses rejetons. Ce recueil se confond sans doute dans le thème de l’enfance maltraitée qui fait hélas encore trop souvent la une des médias.

Ces nouvelles sont certes très émouvantes, elles serrent le cœur et mouillent les yeux mais, mais au-delà des émotions qu’elles génèrent, ce qui me plait surtout chez Francis Denis, c’est sa façon de raconter, d’écrire, avec des phrases courtes, des formules percutantes, des raccourcis fulgurants qui se télescopent avec le reste de son texte plutôt doux et calme malgré la violence des sujets qu’il traite. Ainsi, son texte devient sensuel, charnel, on sent les coups, on éprouve la douleur et la souffrance, on se sent dans l’environnement qu’il crée. On ne lit pas seulement les nouvelles de Francis, on les vit !

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site de Francis DENIS

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La théorie du parapluie

Ralph Vendôme

Le Scalde

LA THEORIE DU PARAPLUIE VENDOME RALPH LE SCALDE 9782930988160 LITTERATURE  LITTERATURE BELGE - Librairie Filigranes

Né à Beyrouth, résidant à Bruxelles depuis de longues années, Ralph Vendôme m’a fait découvrir avec ce recueil de nouvelles, Le Scalde, un éditeur que je ne connaissais pas encore. Ce premier recueil comporte une quinzaine de nouvelles relativement courtes qui mettent en scène des personnages ayant une expérience déjà conséquente de la vie ou au contraire des jeunes moins expérimentés mais nourris des connaissances plus actuelles. Une façon de faire cohabiter deux générations complémentaires, la première ayant notamment beaucoup de choses à apprendre à la seconde qui, elle, peut aussi apporter certaines connaissances liées aux technologies, mœurs, œuvres artistiques ou culturelles plus actuelles.

L’auteur met en scène ces personnages dans des situations plutôt banales de la vie quotidienne, des scènes paisibles où se cachent cependant des failles, des lacunes, des absences, des frustrations, des rêves irréalisés, des attentes oubliées, des désespoirs acceptés, … Des situations ou brusquement un grain de sable grippe la machine et comme un battement d’ailes de papillons déclenchant un ouragan en Mer de Chine, entraîne brutalement les protagonistes dans des chutes irrémédiables.

La double culture méditerranéenne et nord-européenne de l’auteur se retrouve dans ses textes où de nombreux personnages viennent, comme lui, d’ailleurs avec leur culture et leurs mœurs dont ils nourrissent les histoires qu’il met en scène et même son écriture. Une écriture qui ressemble à ses histoires, paisibles, calmes, tranquilles, empathiques mais qui peut cacher des événements d’une cruelle réalité voire d’une grande violence.

Ce livre est un vrai lien intergénérationnel entre ceux qui jettent un regard en arrière sur la vie qu’ils ont vécue et ceux qui essaient d’imaginer la vie qu’ils vont construire. C’est aussi un texte qui souligne parfois, d’un petit trait de plume, les défauts de notre société comme celui-ci par exemple : « Son grand-père observe la scène avec satisfaction. Son petit-fils est gros, paresseux et poltron. « Mais il aime les filles, c’est déjà ça… » ». C’est dit en douceur mais ça pique au plein de cœur de la cible sans faire d’esbroufes inutiles.

Le livre sur le site de l’éditeur