2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE : À FOND LA FORME, une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

La littérature ce n’est pas que des belles histoires bien écrites et bien racontées, c’est aussi tout un travail autour de la langue, une recherche formelle, qui permet de créer de nouveaux outils pour mettre en relation l’écrivain et le lecteur. J’ai rassemblé dans cette chronique, BRUNO FERN et GÉRARD PARIS qui ont, tous les deux, expérimenté des formes d’expression écrite novatrices. Je voudrais en profiter pour féliciter leurs éditeurs JEAN-MICHEL MARTIENZ et CLAUDE DONNAY pour leur avoir permis de tenter leurs expériences pour le plus grand plaisir des lecteurs.

 

SUITES

Bruno FERN

Editions Louise Bottu

Suites, un terme qui a tellement d’acception. Après lecture de cet ouvrage on pourrait penser à des séquelles, les suites de la guerre par exemple. On pourrait aussi penser à la descendance, ceux qui peuplent l’arbre généalogique de l’arrière-grand-père, ceux qui le suivent dans l’histoire de la famille. Mais on ne peut pas éviter de penser à la suite de textes qui pourrait-être assimilée à la suite musicale, cet ouvrage est un peu une suite de textes différents « histoire familiale, fiction et documents divers » comme le signale l’auteur lui-même dans sa présentation en quatrième de couverture.

Ce texte présenté comme un « roman fleuve » sur la page de couverture, est divisé en deux parties : la première concerne la traversée de la guerre, celle qui n’était encore, selon l’auteur, ni la première, ni la dernière et même pas la « Grande » selon d’autres, par un brave artisan basque. C’est sa fille qui raconte à son petit-fils l’odyssée du vaillant poilu parti faire la guerre à des gens dont il n’avait peut-être même jamais entendu parler. Ce brave garçon ne comprenait guère mieux le français que ceux qu’il fallait qu’il trucide avant qu’eux l’embrochent, on l’avait averti, c’était des êtres sanguinaires qui ne pensaient qu’à égorger les bons Français. Son seul fait d’héroïsme fut de traverser la guerre sans y laisser sa peau et de revenir au pays où il ne fut plus jamais le même. Les séquelles l’avaient marqué à jamais, son esprit en était altéré. Et la grand-mère elle raconte tout ça, surtout l’après parce que le pendant elle le connait bien mal, le poilu ne se souvient pas bien, mélange, oublie, déforme… comme l’auteur le fait lui aussi avec son texte : il reproduit les errances mentales de l’arrière-grand-père, les courriers émasculés par la censure militaire….

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Bruno FERN

La deuxième partie se compose de divers textes répartis dans trois chapitres intitulés Section A, Catégorie B et Série C. Ils évoquent une forme d’héritage que l’arrière-petit-fils aurait pu constituer sur la base des histoires racontées par sa grand-mère. Il aurait ainsi adopté les frayeurs et angoisses du héros de la Grande Guerre dont il aurait essayé de reconstruire le parcours pour évacuer ses cauchemars. Mais ses cauchemars, il ne les a pas enterrés avec ses ancêtres, il les a transférés dans son époque à lui, dans ses guerres à lui, dans ses visons apocalyptiques. Il est effrayé par les attentats perpétrés par ses ennemis à lui qui ne sont plus des Boches mais des Talibans, des Islamistes, des extrémistes religieux de tout poil. Mais il craint aussi tous les dangers écologiques qui menacent de plus en plus concrètement notre planète et surtout l’invasion des peuples migrants qui ressemble tellement, dans sa tête de gamin, à l’invasion que l’arrière-grand-père essaya d’endiguer. Après avoir entendus, les frayeurs ressenties par le bisaïeul pendant la Der des Der, il crée ses propres angoisses dans notre monde qui ne tourne pas très rond.

Dans cette suite de textes contemporains et de documents divers, Bruno Fern, a glissé un fil rouge qui conduit le lecteur des horreurs de la première guerre mondiale aux grands défis qui agitent actuellement notre monde laissant penser que les hommes n’ont tiré aucune leçon de leurs effroyables erreurs et qu’ils sont toujours prêts à recommencer les mêmes folies. Si ce texte est un cri d’alarme, c’est aussi un exercice littéraire par lequel l’auteur essaie de créer un autre mode d’expression pour décrire les relations des individus avec la société qui les entoure, laissant une large place au lecteur pour meubler les espaces confiés à sa sagacité et à son imagination.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

FRAGMENTS (5)

Gérard PARIS

Bleu d’encre

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Comme son titre l’indique cet opus est le cinquième d’une série peut-être pas close, le premier édité par Claude Donnay dans sa petite mais très sélective maison d’édition : Bleu d’encre. Avant d’analyser le contenu de ce recueil, je voudrais souligner la qualité formelle des ouvrages publiés par Bleu d’encre et, pour celui-ci, évoquer les jolies illustrations de Laurence Izard qui donnent une apparence concrète au monde créé par Gérard Paris.

Les fragments de Gérard Paris – il y en a sept (un pour chaque jour de la semaine ?) pour chacun des vingt-neuf paragraphes du recueil – sont des concentrés de textes : une formule, un aphorisme, un paradoxe, une allitération, une assonance, simplement quelques mots pour dire l’essentiel sur un sujet que l’auteur ne développe pas, il laisse son développement dans des points de suspension que le lecteur devra remplir en fonction des impressions personnelles qu’il tirera de sa lecture. J’imagine l’auteur comme un alchimiste penché sur sa cornue alambiquée distillant son vocabulaire pour en tirer l’essentiel (« Malaxer, torturer, sertir l’essence des mots… », les quelques mots qui évoqueront le monde comme il le voit, comme il le vit, comme il le rêve. Un monde en équilibre entre le rêve et la réalité, un monde entre la vie et la mort, la mort qui n’est pas une fin mais simplement un ailleurs. « Mort et vie s’entrelacent dans une spirale de feu et de cendres… ». Dans son premier fragment, il indique clairement au lecteur où il souhaite l’emmener : « Le connu (le formel) me dérange, l’inconnu (l’informel) me fascine… », le lecteur devra donc imaginer cet informel pour meubler le texte laissé en suspension par l’auteur.

Si j’osais une image iconoclaste, je dirais que le poète comme le journaliste cherchant son titre doit trouver les quelques mots qui diront tout sans qu’il soit nécessaire de lire la suite. Cependant, le journaliste développe car il doit vendre ses mots alors que le poète se contente d’éveiller la conscience du lecteur par l’esthétisme de son langage. Alors, Gérard Paris distille ses mots, les agence pour qu’en une brève formule, ils conduisent le lecteur là où il voulait le conduire

Dans ces fragments, les mots se heurtent souvent, comme des contraires qui s’attirent, comme des contraires qui se complètent car le monde de Gérard Paris ne semble pas un, il apparaît divers, complexe, multiforme. « Le lieu, le lien, la lie : triptyque d’une trame unifiée et décomposée… ». Il utilise aussi les mots dans leurs diverses acceptions pour formuler des sentences démontrant la complexité du monde, de la vie, de l’ici, de l’ailleurs, l’illusion des religions… « La vérité de l’être, l’être de vérité… ».

« Mille voix bruissent en moi : je n’en perçois qu’une… ». Serions-nous comme l’auteur sourds aux mille voix qui voudraient nous éclairer, nous montrer la complexité du monde que nous croyons toujours trop simple ?

Le livre sur le site d’Espace Livres et création

Le blog des Editions BLEU D’ENCRE

Le site de Laurence Izard 

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2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE au DILETTANTE: LA DÈCHE, une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Les vacances se conjuguent déjà au passé pour beaucoup, pour les autres elles tirent à leur fin et la rentrée littéraire est déjà là. Le Dilettante publie ce 22 août deux ouvrages qui évoquent tous les deux la traversée du désert, la dèche, qu’il faut affronter avec plus ou moins de chance mais toujours avec une bonne de dose de responsabilité. Un dandy s’est ruiné en flambant sa fortune pour paraître et une fliquette a cru qu’elle se construirait un paradis artificiel en trafiquant les substances qui la faisaient rêver. Deux livres, deux itinéraires chaotiques et peut-être pas la même issue…

 

BABYONE EXPRESS

Mathilde-Marie de Malfilâtre

Le Dilettante

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Luna de Pâris c’est comme ça qu’on l’appelle dans les grandes sauteries des bobos parisiens friqués, la fourgueuse de la meilleure herbe et de bien d‘autres choses encore, l’aphrodite des partouzes les plus huppées, l’égérie des junkies les plus décrépis. L’Alice au pays des merveilles artificielles, des paradis factices, le petite fliquette qui est passée de l’autre côté du miroir.

« C’est l’ironie du sort. D’être flic et de tomber amoureuse d’un voyou. Celui-là même que l’on devait traquer. Je suis bel et bien en train de basculer de l’autre côté du miroir. »

Avant de devenir Luna, elle était la fille d’une famille de petits nobliaux normands désargentés depuis longtemps, elle voulait, par tradition familiale, sauver la patrie en s’engageant dans les services secrets.

« On m’appelle lieutenante, et j’occupe le poste d’analyste politique et rédactrice au bureau de la lutte antiterro. ».

Mais, il peut arriver que Diane tombe amoureuse du beau cerf et celle qui n’était pas encore Luna, simplement un petite fliquette promise à un bel avenir, tombe amoureuse d’un dealer de haut vol, rejeton de l’aristocratie italienne en train de paumer les thunes qui lui restent. Prince la drague, commercial de pointe en matière de drogue, il ne met pas longtemps à enflammer les jupons de la belle en uniforme.

Leur association débouche vite sur la grande et belle idée qui a germé dans tant de têtes enfiévrées par un quelconque psychotrope : et si on vendait de la drogue aux autres ? Le Détroit de Gibraltar, Rubicon du hachis, est vite franchi, le trafic est sécurisé à l’intérieur même de la caserne de la rue de Babylone, là où bosse la belle dealeuse. « Babylone Express », devient vite rentable, très rentable, à tel point que la petite lieutenante abandonne le job qu’elle détestait de plus en plus, moins le job que les collègues. Elle ne croit plus en sa mission, elle pense que ceux qui ont le pouvoir sont tous pourris.

« Parfois, je me demande si l’Etat, ce n’est pas le crime organisé légalisé. Et puis je ne crois pas aux révolutions, la nature de l’homme, elle, reste ce qu’elle est. Le pouvoir ça pourrit tout. »

Elle s’était juré de ne pas franchir certaines limites, de ne pas toucher à certains produits, même si elle les vendait elle-même, de limiter sa consommation, de ne pas baiser avec n’importe qui, mais la drogue c’est comme le jeu, fait pour risquer toujours plus, aller toujours plus loin. Et, après des folles années de fêtes enflammées à Paris, à Marrakech, à Berlin, à Amsterdam…, de délires hallucinés, de frissons de la peur de se faire prendre, les premiers signes de la désescalade se manifestent et l’atterrissage n’est pas forcément celui qu’elle a prévu.

Ce texte trépidant, speed, écrit comme à la Kalachnikov, dans un vocabulaire très contemporain, populaire, jeune mais jeune très branché dans le milieu des stups, un langage qu’il faut parfois décoder mais un langage qui entraîne le lecteur dans la vitesse de son écriture et dans le vol plané de l’auteure sur les ailles de ses hallucinations. La jeune fille de bonne famille, qu’elle pense toujours être restée, explique comment elle est passée du rôle de chasseresse à celui de gibier. Elle n’est pas née dans le monde qu’elle aurait souhaité habiter, elle n’a même plus l’espoir qu’avait des rebelles nés avant elle.

« J’aime beaucoup les auteurs de la Beat Generation, d’ailleurs. Eux, ils avaient du taf, le sexe libre et les acides de la Madone. De quoi être béat, en effet. Nous on a le sida, le RSA et des profs de merde. On est la Shit Generation. ».

Alors la meilleure solution c’est l’évasion, l’envol vers un autre monde sur les ailes des délires artificiels.

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Mathilde-Marie de Malfilâtre

Et malgré cette descente infernale dans la spirale de la drogue et de tout ce qui l’entoure, ces jeunes donnent des conseils aux citoyens pour qu’ils contribuent à ce que le monde tourne mieux. C’est très étonnant d’entendre ceux qui vendent les produits parmi les plus toxiques de la planète, faire l’apologie du bio, du vegan, et de toutes les manières de s’alimenter pour conserver la meilleure santé possible. La drogue ça conduit à bien des excès, y compris de langage ! Je ne connais pas cette jeune auteure, je ne sais pas si elle a conservé son job, je sais seulement qu’elle a écrit un livre qui interpelle et fait vibrer, mais j’ai l’impression que dans ce livre, elle a mis pas mal de provocation pour démontrer que la drogue n’est pas une solution même si on peut le laisser penser après un usage à très court terme.

J’ai retenu cette interpellation très violente qui démontrent bien le désespoir dans lequel vit une partie de notre jeunesse, celle qui est tentée par les abus en tout genre et l’évasion vers les substances hallucinogènes, cette invitation, cette injonction adressée aux citoyens pour qu’ils prennent leur sort en main et cesse de s’abandonner au désir et bon vouloir des faiseurs de fric et obsédés du pouvoir.

« N’oublie jamais que c’est toi qui as le pouvoir de faire changer les choses. Oui, toi, connard. Par chacun de tes actes, de tes choix et de tes achats, tu peux faire de ce monde autre chose que ce qu’il est. Alors réveille-toi gentiment, hein, ducon ».

Oui, Mathilde-Marie, sur cette voie, je te suivrai !

Le livre sur le site de l’éditeur

 

JOURS DE DÈCHE

Didier Delome

Le Dilettante

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Il le sait depuis longtemps, ça devait finir comme ça. Le cortège des expulseurs va débarquer dans sa galerie pour le mettre définitivement dehors avec ses animaux. Il ne veut pas leur offrir ce plaisir, il va organiser sa sortie de chez lui et de ce monde. Il prépare minutieusement son suicide mais comme trop souvent dans sa vie, il le rate. Perdant il est, perdant il restera même à l’approche de sa mort. Il était galériste, dandy flambeur, possédait un vaste loft où il exposait les œuvres qu’il voulait vendre, laissait vivre sa ménagerie personnelle : des chats, des chiens et cinq perroquets, et habitait personnellement. La vie était belle, il ne comptait pas, il a progressivement décliné jusqu’à crouler sous les dettes après avoir utilisé toutes les ficelles, tous les artifices, toutes les astuces plus ou moins honnêtes pour calmer ses créanciers. Il est arrivé au bout de sa vie de galeriste flambeur, il a raté sa sortie, il doit abandonner ses animaux chéris faire face à son avenir.

Son avenir n’est pas si noir qu’il le croyait, une petite lueur brille encore au bout de son chemin, une certaine Madame M, une fonctionnaire des services sociaux convaincue qu’il pourra s’en sortir si elle lui donne le coup de pouce nécessaire à l’installation dans une nouvelle vie. Pour commencer, elle lui trouve une chambre d’hôtel payée grâce à diverses aides mais pour huit jours seulement. Huit jours qu’elle renouvellera de très nombreuses fois en se faufilant dans le maquis des aides sociales. Mais les aides ne sont pas éternelles même si elles peuvent durer un bon bout de temps. Il faut qu’il trouve un travail et, là encore, la « bonne fée » se démène comme une diablesse pour lui trouver des stages, des formations, des entretiens d’embauche mais rien n’y fait, personne ne veut d’un bientôt soixantenaire asthmatique et enveloppé. Il n’a pas envie non plus de travailler pour un autre, lui qui a toujours été son seul maître. Il a une autre idée…

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Didier Delome

L’éditeur écrit que « Didier Delome raconte ses jours de dèche », je veux bien le croire, je ne connais pas ce personnage. Ces jours de dèche l’ont ramené au rudiment de la vie, au stricte nécessaire de l’existence même si, grâce à la « bonne fée », il n’a jamais connu la rue. C’est la dèche mais pas la galère destructive que beaucoup d’autres ont connue. Cette nouvelle façon de vivre avec pour seule préoccupation de dépenser le moins possible pour pouvoir manger encore le lendemain, lui permet de découvrir la ville autrement. Il fait de longues balades, découvre des coins charmants et agréables qu’il n’avait même jamais remarqués auparavant.

« … je m’arrête dans un square ravissant rue de Bretagne, devant lequel je passais avant des millions de fois sans jamais y prêter attention ni m’y arrêter. Aujourd’hui j’apprécie de m’y reposer à l’ombre … »

Il découvre surtout qu’on peut vivre sans aucune pression, sans le souci de paraître, de gagner beaucoup d’argent, d’épater la galerie, ses alentours et la ville entière.

« Une nouvelle vie commence pour moi ; bien plus prometteuse que ce je viens de connaître ces derniers mois si déprimants … ».

Il redécouvre les valeurs élémentaires de la vie, « Je me réhabitue aux joies infimes de l’existence », d’autant plus qu’il a eu une bonne idée : écrire ses pérégrinations dans le maquis de l’administration pour bénéficier des aides sociales tellement vantées par les politiciens et dans cet autre encore plus touffu de la recherche d’un emploi. L’idée est bonne mais il lui faudra aussi se faufiler dans le maquis de l’édition pour trouver un bon éditeur. Mais cela est une autre histoire que Didier écrira peut-être un jour… ? Le passage par la case redémarrage à zéro est parfois salutaire et salvateur.

Le livre sur le site de l’éditeur

2018 – LECTURES DE VACANCES : MOTS CONTRE MAUX, par Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

C’est une chronique un peu particulière que je vous propose aujourd’hui, les trois recueils de poésie que j’ai réunis tout naturellement sont les trois tomes d’une somme de poèmes imprimés mais non publiés. Ces poèmes ont été écrits par Martine, une femme souffrant d’une maladie invalidante qui a choisi de se battre avec ses armes. Elle n’a pas fait d’études littéraires mais elle a une vraie sensibilité poétique et elle possède excellemment la langue française et l’art de la versification. Elle dit sans fausse pudeur mais sans exhibitionnisme non plus sa souffrance, son désespoir, sa lutte, le regard des autres mais aussi son mal à vivre dans un monde qui ne respecte pas plus les êtres que la nature. Elle ne cherche ni fortune ni gloire, elle voudrait seulement que ses messages soient lus. Avis aux éditeurs qui passeront par là.

 

LES BORNES DU TEMPS – LA RÉVOLTE EXPULSÉE

Martine BORES

Inédit

« Dans un coup de tonnerre

Au cœur de la forêt

Un mal fourbe et secret

Me terrassa les nerfs »

Comme le confie cet incipit, Martine est affectées d’une maladie invalidante, elle dépeint dans une courte introduction le brutal changement qui a affecté sa vie.

« Tout commence avec l’irruption brutale d’une maladie fourbe et intraitable. Progressivement, le mal gagne du terrain. Le corps résiste comme il peut, mais le mal est puissant. C’est là que l’esprit met la main à la pâte en malaxant les mots qui nourriront son moral… »

Elle ne s’est pas écroulée, elle a choisi de lutter contre son mal avec ses meilleures armes : les mots.

« Ne pas baisser les bras, inventer des projets

Alimenter l’esprit, ne pas laisser figer

Un rêve d’avenir un espoir intangible

D’enfin réconcilier impossible et possible. »

Et les mots pour Martine, c’est la poésie qu’elle écrit avec une réelle virtuosité, Elle n’a rien appris de cet art, elle a les mots et l’art de les accommoder en elle. Elle m’a confié : « Au début, mes écrits m’ont juste permis de survivre. Ensuite, j’ai ressenti le besoin d’exprimer tout ce qui me touchait. Je ne sais pas écrire, Ce sont justes des instantanés, des touches d’émotion plaquées par mon cœur. » Ces quelques mots très émouvants montrent sa très grande sensibilité et sa volonté de ne traduire que des émotions, des instantanés, des images, des sensations qui affectent son quotidiens ou l’avenir qu’elle essaie de concevoir.

Au début, c’est à la compassion que j’ai cédé, comment accepter cette maladie qui enferme ceux qui en sont affectés, dans un piège infernal ?

« Comme un chat qui s’amuse avec une souris

En retardant le temps de sa fin salutaire

Certaines maladies condamnent à la vie

Ceux qui doivent payer leur lourd tribut sur terre. »

Et puis vient l’admiration devant le courage de cette femme qui refuse de baisser les bras et lutte avec ce qu’elle a de meilleur en elle, en l’occurrence les mots qu’elle aligne dans des vers de belle qualité, des vers qui sonnent jusqu’au fond des cœurs et des tripes. Mais il ne faut pas réduire ce recueil à une lutte contre la maladie même si ce combat est fort émouvant et que je compatis avec Martine dans cette lutte de tous les instants, c’est aussi une œuvre d’art, une œuvre littéraire qu’il faut considérer comme telle. Martine est une poète comme les autres, elle a son style, son vocabulaire, ses muses, sa façon d’exprimer ses émotions.

« J’aurais tant voulu dépasser

Le temps compté de cette vie

Déchirer mon cœur pour laisser

Une œuvre d‘art qui lui survit. »

Et au-delà de la littérature, Martine à une vie, elle sort de la cage de sa maladie pour jeter un regard sur le monde, s’apitoyant sur ceux qui souffrent comme elle, plus qu’elle, et surtout sur ceux qui sont victimes des terribles injustices de ce monde.

« Ce que d’autres enfants étalent crânement,

Ou quand ils font la queue pour manger

Ravalant leur honneur dans leur isolement,

Je sais que je n‘envie pas leur espoir gagé. »

Même si la lutte contre le mal est un combat de chaque minute, Martine conserve un regard sur le futur et la façon de l’affronter.

« Avec ces mots gentils offerts comme des fleurs

Nous présumons que pour nous qui voyons encore,

L’avenir mentira à l’ombre de nos cœurs

Pour nous faire accepter l’image de nos corps. »

L’avenir de ses mots la préoccupe autant que le sien, elle craint qu’ils ne lui survivent pas et qu’ils disparaissent dans la poussière du temps dispersée par le vent de l’oubli.

« Assurément promis aux flammes de l’enfer

Ils n’auront soufflé que le temps qui m’est compté

Comme l’air frais de la forêt de conifères

Si reposante dans la chaleur de l’été. »

Martine a écrit d’autres recueils que je vais lire lentement pour bien les déguster et ne rien laisser échapper de ce qu’elle veut nous transmettre, suivant scrupuleusement son conseil : « Ce qui compte ce n’est pas la finalité mais le chemin, et certains sont plus ardus que d’autres. » J’espère que le chemin de ses vers ne s’arrêtera pas au fond d’un tiroir, que certains auront, comme moi, l’envie de les partager.

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LES BORNES DU TEMPS – LES PENSÉES EN ACTION

Martine BORES

Inédit

J’ai lu dans le tome I de cette trilogie poétique le difficile chemin que Martine raconte avec beaucoup de pudeur et de courage, combattant la douleur et le handicap sans jamais baisser les bras même si elle laisse filtrer des moments découragement qu’elle surmonte bien vite. Dans ce tome 2, elle nous montre surtout comment avec son esprit et ses mots, elle mène ce combat pour conserver espoir et dignité. La volonté est sa force principale, elle ne doit plus rien à personne, elle ne reconnait plus aucune autorité, son combat est son seul devoir.

« Puisque je n’ai plus rien à perdre désormais

Je peux tout envoyer promener sans problème, »

Se battre mais se battre pour un objectif : « Je veux me battre pour vivre » et non pas seulement pour survivre, pour vivre des envies, des désirs, des joies

« Je préfère garder ma volonté intacte

En me battant avec ma hargne raisonnée,

Et si ma lutte peut avoir le moindre impact

Pour une issue heureuse alors j’aurai gagné. »

Le combat est multiforme, démultiplié, il faut lutter contre le temps qui ne passe pas assez vite, contre les insomnies, contre la facilité médicamenteuse qui pourrait générer la dépendance et le ramollissement cérébral.

« Le temps passe et son obsession

Qui n’arrange rien à l’affaire

Lui font craindre la prostration

Qu’entraîneraient les somnifères. »

Le combat, c’est d’abord le regard des autres,

« J’évitais d’inspirer une tendre pitié

De paraître écartée de projets trop hautains, »

Où la pitié prend la place de l’amour, du désir, de l’admiration, de tout ce qui peut flatter et réjouir quand on se sent aimer. Quand on ne considère plus alors vos besoins et vos désirs que

« Comme si vos besoins n’étaient que des manies »

L’amour disparait du paysage du patient,

« Mutilée de l’amour j’ai nié ses secrets

Qui apportent la paix à un cœur désarmé. »

Seule la mouche dépose son baiser sur ses lèvres.

« Qu’elle reste après tout la seule désormais

A montrer une telle attirance pour vous. »

Il y a dans ces recueils, une dualité entre le « je » et le « il » entre l’auteure et le poète. Martine parle à la première personne quand elle veut faire passer des messages plus personnels sur son combat, sa volonté d’agir, son immersion dans l’écriture…

« Mes textes qui ont accosté

La rive d’où certains les voient

Donnent sa légitimité

A ma solitude sans voix. »

Le poète lui prend plus de recul, il analyse, propose, constate, déduit, généralise, …

« L’esprit doit partir en vadrouille

Chercher d’autres pensées ailleurs

Pour ne jamais laisser la rouille

S’infiltrer dans son intérieur. »

Martine a rencontré le poète et ils ont marié talent et sensibilité, volonté et détermination pour parcourir ce chemin tellement ardu sans jamais perdre dignité, conservant précieusement le sens de l’ironie et de l’autodérision pour ne pas perdre le rire qui est le moteur de l’espoir, l’expression de l’envie de vivre pour vivre et non pas pour survivre.

« Si rire vaut un bifteck

Quand on n’aime pas la viande,

Pour moi c’est un vrai bonheur

Que d’en demander encore. »

François Rabelais le disait déjà il y a bien longtemps : « Pour ce que le rire est le propre de l’homme… »

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LES BORNES DU TEMPS – PATIENCE ET LONGUEUR DE TEMPS…

Martine BORES

Texte inédit

Voici le troisième opus de la trilogie poétique que Martine a écrite pour évoquer sa cruelle maladie et la lutte qu’elle a entreprise pour opposer ses mots à ses maux. « A tout moment, les mots lui auront donné le courage de lutter », précise l’auteur de la mise en page de ces vers, celui qui a armé son bras pour conduire sa lutte poétique. Après le temps de la révolte, de la difficulté d’accepter cette terrible fatalité, vient le temps des pensées, de la réflexion sur la façon d’opposer la meilleure résistance à cette épreuve sans fin, et puis quand on a lutté pour finir par accepter en organisant sa vie le mieux possible, vient le temps de la patience, de l’attente. Mais que ce temps est long car il est si difficile à meubler qu’il parait interminable. Chaque mouvement est une épreuve, une entreprise qu’on s’impose avec modération. Alors, tout étant difficile, on entreprend moins, de moins en moins et le temps s’étire de plus en plus en monotone longueur, noyé dans le marais des habitudes. « Les habitudes sont les béquilles du temps ».

Alors, le moindre de ses désirs peut paraître, pour les autres, un caprice, comme tout ce qui est tu peut sembler être un repli sur elle-même.

« Elle lit un reproche au-dessus de leurs lèvres

Quand ils mettent le doigt sur ses fréquents replis, »

Je dois tout de même préciser que ce recueil, comme les deux précédents, n’est pas toujours écrit à la première personne, certaines choses semblent concerner directement l’auteure, d’autres sont d’un intérêt plus général. Mais que ce soit pour l’auteure ou pour les autres patients hébergés avec elle, la principale question demeure le futur qu’il est difficile d’évoquer, qui inquiète, qui n’est même pas pour Martine porteur d’aucun espoir.

« Je n’attends rien de bon d’une vie qui maltraite

Au hasard des destins les corps ou les esprits, »

Il lui semble que ce futur

« Il faisait preuve d’un manque de pouvoir-vivre. »

Mais si le futur n’est pas porteur, l’espoir lui-même reste, une inquiétude, une forme d’angoisse même :

« Je ne saurais plus vivre une vie au dehors »

Même si elle s’intéresse à notre monde qui ne tourne pas très rond et surtout à toutes les atteintes que nous infligeons à notre planète qui, elle aussi, connaît une réelle douleur et semble en bien grand danger, elle n’oublie pas que la vie n’est pas qu’angoisse et crainte, douleur et maladie, elle est aussi amour, amitié, émotions … Mais les sentiments et les sensations sont eux aussi fortement concernés par la maladie. Comment aimer les invalides, comment éprouver et partager des sentiments avec eux. ? Martine semble bien réservée sur ce point :

« Méfiante envers les émotions

Aux effets, parfois pernicieux, »

Pour elle, l’amour c’est quelque chose de grand, de lyrique, qui domine tous les aléas de la vie même les plus douloureux :

« Lui par amour pour elle, il lui offre sa mort ».

Mais le futur, c’est aussi et même peut-être surtout la mort. On pense souvent que ceux qui souffrent d’une longue maladie et ceux qui sont âgés sont plus familiarisés avec l’idée de la mort et de sa proximité. Ils la connaissent peut-être mieux mais ne l’appréhendent pas forcément avec plus de sérénité. Martine avoue :

« J’estimais le grand âge amplement suffisant

Pour accepter la mort comme un but apaisant,

Mais je n’avais jamais pleuré sur ma maman. »

Ceux qui fanfaronnent sont peut-être les plus fragiles face à la dernière échéance.

« Mais leur courage à vivre, en tout point encensé

N’est-il pas simplement la crainte de mourir ? »

Martine, elle, elle n’a pas peur, elle a ses mots pour affronter le mal et la mort, elle les malmène. Et parfois ils la désespèrent.

« Mais quand j’en ai fait des poèmes

Je peux redevenir sereine. »

Je voudrais garder ces deux vers comme conclusion, ne jamais les oublier pour, quand le jour viendra de fermer mes livres, les avoir encore en ma mémoire :

« Je n’oublierai jamais que mes derniers poèmes

Respiraient simplement comme un mal apaisé. »

C’est plein de douceur, de sagesse et de sérénité.

 

Saint-Sauveur- Les bornes du temps
Les Bornes du temps, sculpture de François Hornn (visible à Saint-Sauveur, France)

2018 – LECTURES DE VACANCES : RADIÈRE EN TROIS FAÇONS, une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

En ce printemps et ce début d’été 2018, THIERRY RADIÈRE est omniprésent sur la scène éditoriale, il édite trois ouvrages dans des genres différents, chez des auteurs différents, ça méritait bien une édition spéciale. TARMAC réédite son seul roman, les Editions ALCYONE édite, dans une publication luxueuse, un recueil de textes courts, de la véritable poésie en prose, et JACQUES FLAMENT Alternative Editoriale publie un recueil de nouvelles. De quoi meubler quelques instants de bonne lecture sous un frais ombrage pendant ces vacances caniculaires. Ce n’est pas de la gastronomie mais ça se déguste comme des bons petits plats bien gourmands.

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LE MANÈGE

Thierry RADIÈRE

Editions TARMAC

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Avec ce texte Thierry Radière franchit une nouvelle étape dans sa carrière littéraire, pour la première fois, même si ce texte a déjà connu une première version numérique, il expose un roman sur les rayons des librairies. Cette première est peut-être le signe qu’il souhaite élargir sa palette pour s’installer comme un écrivain reconnu, ce qu’il est déjà le cas dans certains autres domaines littéraires. Le passage par le roman, même s’il n’est pas un passage obligé peut-être une étape importante à franchir pour obtenir la reconnaissance des lecteurs et éventuellement pour pouvoir vivre de sa plume.

Dans ce roman Thierry Radière prête sa plume au papa de Nina, un bibliothécaire qui emmène régulièrement sa fille qu’il adore, sur le manège du terrain de jeux. Là, pendant que la fillette aux anges tourne, tourne, en essayant d’attraper la queue de Mickey agitée par Paulo le propriétaire du manège, il lit des documents sur les gitans et leur mode de vie car sa femme est certaine que son père nourricier n’est pas son géniteur. Elle est désormais persuadée que son père biologique est un gitan de passage avec un cirque. Sa famille lui ayant caché ses origines réelles, elle voudrait retrouver cet artiste itinérant, faire la connaissance de son père, connaître ses racines, et Jean-Marc, le papa de Nina, voudrait l’aider dans cette difficile quête. Si vous êtes intéressés par ce genre d’histoire vous pouvez lire « Elek Bacsik : un homme dans la nuit » de Balval Ekel (chez Jacques Flament) qui raconte la recherche d’un père inconnu, musicien de jazz. Vous trouverez dans cette lecture des affinités avec le présent roman.

Nina et Jean-Marc sont des clients réguliers, Paulo le propriétaire du manège les connait bien, les deux hommes nouent une réelle complicité pendant que la fillette, grisée par les tours du manège, est totalement absorbée par sa chasse à la queue de Mickey. Paulo n’a pas beaucoup fréquenté les bancs de l’école, il a repris le manège paternel, mais il essaie d‘écrire des poèmes que Jean-Marc lit et apprécie parce qu’il parle de la vraie vie de l’auteur, de ses émotions, de ses envies, de ses sentiments, de tout ce qui constitue son existence, du plus petit événement aux états d’âme les plus intimes. Et, progressivement, leurs chemins semblent vouloir se croiser, Paulo voudrait écrire et Jean Marc se voit bien sillonnant la France pour mettre de la lumière dans le regard des enfants.

Un texte irénique qui décrit un monde tel que l’auteur le souhaiterait, un monde où les enfants seraient choyés, où les adultes partageraient leurs passions, un monde de paix et de plaisirs simples, un monde où l’argent aurait moins d’importance que le plaisir de partager. Ce texte est aussi une réflexion sur l’écriture, sur la poésie et la roman deux genres bien différents qui peut-être même s’opposent.

« Les poètes sont différents des romanciers … Les romanciers veulent avoir le dernier mot : les poètes n’ont pas besoin de le vouloir : ils l’ont naturellement en se taisant. »

Peu importe cette opposition, Thierry, puisque tu as dans ton plumier aussi bien la plume du poète que celle du romancier. Il ne te manque plus que le grand texte de référence qui fera de toi l’auteur reconnu de tous et que nous sommes encore trop peu à lire. Alors sur le métier …

Le site des Editions Tarmac 

 

APRÈS LA NUIT APRÈS

Thierry RADIÈRE

Editions ALCYONE

En ce milieu d’année 2018, après un recueil de nouvelles chez Jacques Flament et un premier roman chez Tarmac, Thierry Radière manifeste une belle activité éditoriale en publiant un recueil de textes courts (de la poésie en prose) dans la très belle collection Surya des Editions Alcyone. Il étale ainsi trois facettes de son talent d’écrivain polyvalent.

Ce recueil se compose de textes très courts affranchis de toute ponctuation, écrit dans une langue très poétique nourrie d’un vocabulaire très contemporain. Pour que le lecteur comprenne bien son projet, Thierry Radière propose en quatrième de couverture une explication empruntée à Cocteau :

« Si les rêves sont la littérature du sommeil, ils deviennent vite, au contact de la lumière du jour, des poèmes avides de raconter des histoires. Après la nuit après est une invitation à un voyage intérieur en apnée ».

L’auteur invite donc le lecteur à le suivre dans son voyage intérieur à la rencontre de ses rêves, de ses souvenirs et toutes les images qui sont restées ancrées à jamais dans sa mémoire. Le lecteur pourra lui aussi entreprendre un voyage personnel dans son propre passé à la recherche des souvenirs qui ont contribué à la construction de sa personnalité. Des images qui figent à jamais le temps dans la mémoire.

« Rien n’a bougé que la lumière des réverbères nettement orange au-dessus des poubelles encore là peut-être vidées et la route glissante si nette et lisse faisant croire à un calme tiré par les cheveux parce qu’il faut bien se persuader d’illusions et voir au-delà du réel la vapeur et le large ne former qu’un. »

Thierry met des mots sur des images venues du fonds de son sommeil, de ses songes, des mots qui s’enchaînent comme les rêves, comme les associations d’idées, sans suivre une quelconque logique mais plutôt un chemin sinueux au fur et à mesure que les images surgissent du fonds du subconscient du rêveur ou de la mémoire de l’auteur. Une image en appelle une autre sans logique apparente, un mot en inspire un autre juste parce qu’il participe au même souvenir ou au même ensemble de souvenirs.

« Avec leurs mots d’un autre langage les meubles se lèvent le froid revient la cire jaunit et la casserole est dans le vide reste plus qu’à s’installer et à comprendre pourquoi tout ce remue-ménage… »

Thierry exploite les images blotties au fond de sa mémoire depuis longtemps, les images du temps qu’il a passé chez sa mamie, les images de ses voyages, les images de ses jeux d’enfants, les souvenirs de ses camarades de cette époque de l’innocence et de la fraîcheur de vivre.

« Au temps des pommiers près de la grange où le cidre avait un goût de guêpes les gosiers des hommes ne piquaient pas ils gonflaient de plus en plus le soleil fort dans la peau la rougeur de la soif dans les dards du bonheur. »

Mais même dans les temps les plus iréniques, il y a des épisodes un peu plus douloureux et la mémoire les a solidement attachés.

« Des hoquets repartent qu’on croyait morts et des vomis sans aucune permission nous n’y pouvons rien l’enfance ne disparaît pas comme ça avec l’âge… »

Ce recueil de poésie en prose est un recueil de poésie contemporaine d’une composition originale. Dans ce texte, l’auteur évoque ses souvenirs avec des mots qui s’enchaînent comme les images de ses rêves sans ponctuation, comme une suite d’événements, d’impressions et de sensations qui se relient les unes aux autres par association d’idées. C’est plus que la littérature, c’est de l’évocation sensuelle, de l’exhumation mémorielle, de l’histoire intime…

« Avec un sentiment d’avoir raté une grosse partie du film on prend le train en cours les sacs posés sur les genoux des senteurs au-dessus du nez on n’a plus qu’à imaginer… »

Le livre sur le site des Editions Alcyone 

 

NOUVELLES SEPTENTRIONALES

Thierry RADIÈRE

JACQUES FLAMENT Alternative Éditoriale

Dans ce recueil, Thierry Radière a rassemblé quatre nouvelles inspirées par des événements importants de son passé qui ont tous pour cadre les septentrions de la France, là où il est né, a grandi, a fait ses études et où vivent encore certains membres de sa famille, c’est du moins ce qu’on peut penser à la lecture de ces textes. J’ai lu des noms de lieux que j’ai visités lors de mes périples dans la « France profonde » : Soissons, Laon, Vouziers… des noms qui fleurent bon nos belles provinces.

Mémé est morte tout là-haut sur la carte dans le village de naissance de l’auteur qui se rend aux obsèques avec une grosse valise ce qui interpelle sa petite fille qui se demande s’il va ramener la grand-mère dans cet énorme bagage. Les obsèques au village suivent un rituel marqué par la religion, un rituel qui a bien peu évolué dans lequel l’auteur ne reconnaît pas forcément son idée de la mort et de ce qui en découle. Et, comme partout dans nos villages, un décès c’est l’occasion de resserrer les liens au sein de la communauté en partageant un café et une part de gâteau local. Mais pour une fois, la cérémonie va prendre une tournure particulière, le petit frère veut épater son aîné mais la démonstration ne se passe pas comme il le pensait. Et le récit devient nouvelle. J’ai été pris d’émotion en lisant ce texte car il a fait remonter à ma mémoire les obsèques de ceux qui me furent particulièrement chers.

La deuxième nouvelle est l’illustration de ce qu’on appelle « le syndrome du coucou », l’oiseau qui niche dans le nid des autres pour finir par les évincer. Gérard un ancien pote de fac perdu de vue depuis longtemps, rendu insupportable par son exubérance, son sans-gêne et son besoin de reconnaissance, téléphone de plus en souvent à la mère de l’auteur qui, prise de pitié pour cet homme solitaire, passe son temps à l’écouter jusqu’à le laisser entrer dans la vie de sa famille.

Raté son bac deux années consécutives, il y a de quoi se flinguer et c’est ce à quoi songe l’auteur après avoir cherché désespérément son nom sur la liste des candidats au moins admis à l’oral. En retrouvant une balle de 22 long rifle dans le fatras de ses tiroirs, il murit un plan mais de l’élaboration de celui-ci à sa mise en œuvre il y a encore la place pour quelques grinces de sable pouvant faire grincer la mécanique du fatal projet.

Pour conclure, l’auteur raconte comment une fille dont il a été amoureux quand il était collégien, est devenue la principale suspecte de l’assassinat et de la mutilation de son mari. Il frissonne en pensant qu’il aurait pu être la victime. Et essaie de comprendre comment cette fille qu’il a aimée, en est arrivé à ces gestes extrêmes.

Je lis Thierry Radière depuis quelques années mais je crois que c’est la première fois que je suis confronté à des textes aussi sombres, la mort rôde au sein d’au moins trois des nouvelles rassemblées dans ce recueil. L’ambiance créée par l’auteur, les descriptions détaillées des événements, donnent au lecteur l’impression de revivre des heures tragiques qu’il aurait pu lui -même connaître, c’est du moins ce que j’ai personnellement éprouvé. J’ai eu l’impression que l’auteur cherchait à évacuer dans des évocations morbides des souvenirs anciens toujours douloureux, à tirer un trait définitif sur une partie de sa vie qui le chagrine encore. Mais peu importe l’intention tant qu’il nous reste le plaisir de déguster son art de l’écriture, de la narration et de la formule de style.

Alors pour conclure, je garderai en mémoire ces quelques mots de l’auteur qui peuvent éclairer la lecture de ces nouvelles même s’ils s’appliquent principalement à la quatrième :

« C’est la première fois que j’analyse mon passé en ces termes, je veux dire comme un texte à commenter. Je suis passé du réel au fictif (du récit à la nouvelle) en m’accrochant à des figures de style, seules capables de m’aider à comprendre un peu mieux le mystère de cette histoire (la quatrième et peut-être les autres aussi) ».

Le livre sur le site de Jacques Flament, Alternative Editoriale

SANS BOTOX NI SILICONE le blog de THIERRY RADIÈRE

2018 – LECTURES DE VACANCES : CLIN D’OEIL À DANIEL SIMON, une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

DANIEL SIMON mérite bien qu’on s’arrête un instant sur son œuvre, autant celle d’auteur que celle d’éditeur. En ce milieu d’année 2018, il propose un texte aux Editions M.E.O et, en tant qu’animateur des Editions TRAVERSES, il coédite avec Couleurs Livres, un ouvrage de DANIEL FANO sur la vie culturelle avant-gardiste à Bruxelles dans les années cinquante. Il mérite bien tous nos encouragements.

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Daniel SIMON

CE N’EST PAS RIEN

Daniel SIMON

Editions M.E.O.

Ce n'est pas rien

« Ce n’est pas rien », eh non, pour s’en convaincre il suffit déjà de lire la page de titre du recueil qui comporte des informations importantes : le titre évidemment mais aussi la nature du texte : « nouvelles et promenades » et un sous-titre pas très explicite : « Modeste proposition pour les enfants perdus ». Donc si je résume, ce recueil comporte des nouvelles, des promenades qui sont en fait des textes courts et un texte final qui consiste en cette fameuse proposition au sujet de laquelle je reviendrai plus loin dans ma chronique. Ce n’est effectivement pas rien !

Dans ses nouvelles Daniel Simon parle du monde qui va mal…

« Le moule était cassé, semblait-il. On le savait depuis longtemps mais ça y était, la disparition d’une culture, d’une longue contribution à l’humanité semblait à son terme. »

de la pollution, de la mal bouffe…

« On mange, on n’arrête pas de manger, surtout les gamins, on dirait que manger est l’activité d’urgence en temps de repos : … Le diabète hurle sa joie, l’obésité clame sa victoire, l’anémie criaille ses sales coups. »

de la technologie qui déborde totalement les pauvres terriens ne maitrisant plus rien, se laissant dominer par des machines de plus en plus perverses, de plus en plus omniprésentes…

« Il avait le souvenir des anciens crétins : muets, discrets, soumis à la commune mesure. Ceux d’aujourd’hui bâfraient leurs histoires au téléphone, criaillaient leurs destins contrariés, clapotaient des humeurs de fond de gorge. »

Dans ses textes courts, l’auteur confirme sa vision apocalyptique d’une civilisation qui a totalement ignoré la limitation des ressources de la planète, sa capacité à absorber ses déchets et ses surplus et, plus grave encore, à accueillir des hôtes de plus en plus nombreux, de plus en plus avides de tout et de moins en moins respectueux de leur environnement. Evidemment dans ce monde condamné à une fin qui approche de plus en plus vite, il reste l’amour et Daniel nous raconte des histoires d’amour bien insolites, un peu bizarres même. Il sait manier l’humour, la dérision, l’ironie, avec adresse, il veut nous mettre le sourire aux lèvres avant que la catastrophe nous emporte.

La catastrophe, c’est aussi l’afflux des populations vers le même bout de planète où manifestement tous ne pourront pas s’entasser. Alors, il faudra bien trouver une solution radicale et Daniel, il en a une, celle qu’il expose sous le titre « Modeste proposition pour les enfants perdus ». Une proposition qui m’a fait penser à un livre de Michel Faber « Sous la peau » dans lequel des extraterrestres engraissent des humains pour s’en nourrir. Je n’en dirai pas plus mais il faut lire cette proposition avec un certain recul et bien comprendre qu’il s’agit d’une provocation pour obliger la société à réagir, à ne pas s’enliser encore plus dans les travers où elle est déjà bien embourbée.

Le livre sur le site des ÉDITIONS M.E.O.

CE N’EST PAS RIEN, c’est aussi un SPECTACLE, un seul en scène à découvrir ICI

JE SUIS UN LIEU COMMUN, le blog-journal de DANIEL SIMON

 

L’INTERCEPTEUR DE FANTÔMES

Daniel FANO

Editions Traverse Couleurs livres

L'intercepteur de fantômes de Daniel Fano

 

Un an pile après sa mort, les amis de Marc Dachy, « infatigable explorateur des avant-gardes littéraires et artistiques du XX° siècle », ont souhaité lui rendre l’hommage qu’il méritait tellement. A cette occasion, Daniel Fano a écrit un texte où fiction et témoignages se mêlent, et quand Daniel Simon lui a proposé de l’éditer, il lui a adjoint quelques souvenirs personnels qui montrent combien Marc Dachy a été important dans sa vie, déterminant dans les choix qu’il a fait, sans lui il aurait eu une toute autre vie, emprunté d’autres chemins et serait peut-être même resté dans sa campagne natale.

Pour écrire son texte Daniel Fano a eu l’idée de raconter « l’histoire d’un personnage qui, …, revenait sur les années 1970 à Bruxelles », après avoir lu Des Putains meurtrières de Roberto Bolano, notamment celle qui évoque la revue Luna-Park dirigée par Marc Dachy. L’auteur invente un personnage de retour à Bruxelles où il était arrivé en 1971 et dont il s’était échappé en 1980. Déambulant dans la ville, ce revenant redécouvre tous les hauts lieux de la culture avant-gardiste tellement vivace à cette époque à Bruxelles. Il visite les bars, les théâtres, les librairies, quelques échoppes, les lieux où ont habité des personnalités connues ou inconnues mais importantes dans la vie culturelle bruxelloise des années soixante-dix, et d’autre lieux encore. Ce retour est décevant, Bruxelles a changé, a été défigurée par des constructions inesthétiques, elle a perdu son âme, les lieux de culture ont été squattés par les technocrates, eurocrates et autres fonctionnaires internationaux.

Cette déambulation, complétée par ses souvenirs personnels, est un bonheur pour le lecteur qui découvre ou redécouvre des personnages, artistes, auteurs, éditeurs, musiciens, des œuvres culturelles, des publications, des lieux mythiques, toute une culture et une ambiance qui inondaient la ville en faisant une capitale culturelle avant qu’elle ne devienne une capitale administrative. J’ai pensé un peu au recueil de Christophe Bier, Obsessions, où il a regroupé des chroniques radiophoniques diffusées sur France Culture dans l’émission « Mauvais genre », un véritable catalogue de la culture marginale. Daniel Fano, lui, dans son inventaire n’évoque pas le mauvais goût mais tous ceux, un peu comme Bier, qui ne parcourent pas les sentiers battus et les rues surpeuplées, mais plutôt ceux qui s’égarent dans les venelles désertes et les sentes herbues à la recherche de formes culturelles nouvelles.

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Daniel FANO

Je n’ai pas connu cette époque bruxelloise, je ne suis revenu à la culture classique et avant-gardiste qu’à partir du milieu des années quatre-vingt mais j’ai trouvé dans les textes de Daniel Fano des noms de personnes que j’ai croisés dans mes lectures. Le choix des personnes et des sujets mis en évidence est toujours judicieux et pertinents. C’est toute une époque que l’auteur fait renaître sans nostalgie aucune mais seulement avec le désir de montrer le vrai visage de cette vaste scène culturelle et des personnages qui y évoluaient.

La nostalgie n’est jamais totalement absente d’une telle quête du passé ; même s’il s’en défend, Daniel Fano doit bien admettre qu’à époque, il était, comme moi, plus jeune et plus tonique, que la vie était devant lui et que de nombreux amis disparus étaient encore là. C’était l’époque du Fano solaire débordant d’énergie. Mais j’ai bien compris sa motivation profonde : rendre hommage à son ami qui lui a souvent montré le chemin à suivre, faire revivre une époque dont on a perdu l’essence même, et surtout rétablir la vérité que certains ont déjà quelque peu défigurée. Il l’a appris à ses dépens quand on l’a fait passer pour un campagnard balourd alors qu’il avait déjà parcouru quelques bouts de route. Alors, avant que les iconoclastes défigurent cette période exaltante, il a pris la plume déçu par ce que sa ville est devenue, par la sous culture actuelle, par le manque d’audace et de vision des acteurs de la culture.

« Au-delà des écrivains et de leurs vanités, de leurs petitesses, il reste la littérature, certes, mais je supporte mal que la plupart des écrivains ne soient pas à la hauteur de mon rêve ».

Les fantômes ne sont pas morts, ils inspirent encore de jeunes créateurs talentueux souvent méconnus hélas.

L’INTERCEPTEUR DE FANTÔMES sur le site des Editions Traverses

PRIVÉ DE PARKING de DANIEL FANO aux Editions Traverses 

 

2018 – LECTURES DE VACANCES : TEXTES D’AUJOURD’HUI, une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis Billamboz

J’ai rassemblé dans cette chronique des textes contemporains, des textes d’un genre bien différents mais qui, tous les trois, font la part belle à la forme courte. La Romande ANNA JOUY propose un très joli recueil de poésie en prose, MARC-EMILE THINEZ évoque son père à travers des textes de natures différentes mais toujours courts et JEAN-JACQUES NUEL offre un recueil d’aphorismes jouissif. Cette chronique est une forme d‘hommage aux textes courts, des textes qui disent beaucoup avec peu de mots. Des textes réjouissants.

 

Anna JOUY

UNE PESÉE DE CIELS

Editions Alcyone

Avant d’ouvrir ce recueil, j’ai apprécié d’abord le travail de l’éditeur et de l’imprimeur qui ont réalisé un livre de grande qualité, imprimé sur un papier de luxe. Je suis très heureux d’avoir un exemplaire numéroté de cet ouvrage édité en quantité limitée. Son titre m’a intrigué, j’ai voulu ressentir le poids des ciels qu’Anna Jouy a pesés, alors j’ai glissé ce recueil dans mon sac à dos avant de prendre l’avion pour visiter le pays des Scots. Et, c’est là-bas, loin dans les confins occidentaux de l’Europe, sur l’île de Skye, dans un jour qui ne voulait pas mourir, dans un jour qui ne voulait pas laisser la place à la nuit, que je ne voulais pas succomber au sommeil, que j’attendais la nuit gardienne de mes rêves, que j’ai lu le recueil d’Anna. Je l’ai lu, je l’ai bu, je l’ai dévoré, je l’ai dégusté, je l’ai avalé avant que la nuit ne m’avale à son tour.

Anna Jouy écrit des textes courts, de la poésie en prose, pour raconter les petites choses de la vie, sa façon de commencer sa journée, de se mettre au travail.

« Sortir de la nuit comme un objet, un bruit.

Sortir avec la porte.

Un tuyau aspire l’eau, le chauffage s’ébroue, mes pas nus écrasent les tommettes. Même mes cils résonnent dans ma tête comme un balai sur les trottoirs. Le matin monte.

Bientôt, il faudra faire un bruit d’adulte… »

Elle raconte aussi ses rapports avec le monde qui l’entoure,

« J’étais un feu qu’on retirait du monde, un feu en exil dans un briquet aux essences fertiles. J’étais une murène accrochée au sexe de l’océan… »

Avec le monde qui fait trop de bruit.

« Faux silence. L’air fait un bruit terrible, d’une source qui ne cesse de marmonner. C’est l’arrière-salle de ma tête emplie d’orgues secrètes… »

« Le silence est un patrimoine de l’humanité.

Se taisent les cailloux, les purs et les fœtus.

Se taisent les anciens. »

Elle évoque aussi sa vie au centre de la nature que les hommes négligent tellement, la nature refuge qu’il faut protéger.

« Il est nécessaire alors de tourner la manivelle, remonter l’obscurité à la force : parler aux arbres, à l’herbe, au pays doucement et apprivoiser les choses éteintes. »

La nature à qui elle rendra son dernier souffle.

« Le vent s’en va loin, rien ne l’arrête et le dernier cri, qu’il soit d’amour s’il fuit dans un coin de cet univers. »

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Anna Jouy

Anna Jouy n’écrit pas seulement de la poésie, avec ses mots qu’elle combine avec adresse, finesse et subtilité, elle dessine des tableaux, elle compose des musiques envoûtantes, elle suggère des mondes autres, et comme dans la musique actuelle elle délivre des intentions. C’est un monde actuel, son monde à elle, qu’elle dit avec son langage à elle, un langage nouveau, un langage musical, un langage qui nous emporte sur les ailes de sa beauté artistique qui détourne de la banalité habituelle. De la poésie qu’elle écrira à en mourir, c’est le pacte qu’elle a fait.

« Je vous quitterai en douleurs, c’est le pacte que l’on fait en aimant

On se donne la mort pour le prix de l’amour. »

Le recueil sur site des Editions Alcyone

 

L’ÉTERNITÉ DE JEAN

Marc-Emile THINEZ

Editions Louise Bottu

Jean c’est le père du narrateur, Jean est communiste, communiste comme d‘autres sont catholiques ou philatélistes. Jean cultive le maïs dans le Sud-Ouest, il sème des semences qui n’ont pas été émasculées chimiquement, des semences qu’il faut castrer pour que le maïs puisse donner des grains. Marc- Emile c’est le fils, le fils doué qui sait lire très tôt les bulles de Pif le chien dans L’Huma, c’est lui plus tard qui établira le dictionnaire des termes qui définissent le mieux son père. Ce dictionnaire qu’il a publié chez Louise Bottu sous le titre « Dictionnaire de trois fois rien » que j’ai eu le plaisir de lire et commenter. Un livre qui complète excellemment celui-ci.

Dans ce nouveau texte sous-titré « l’écriture considérée comme la castration du maïs », Marc-Emile Thinez revient à son père, ce père dont il ne peut pas se séparer bien qu’il soit mort alors qu’il n’avait que neuf ans, ce père qui lui a tout appris. Ce père qui est plus que son géniteur dont il perpétuerait l’œuvre par mimétisme, par fidélité filiale, ce père dont il serait la véritable réincarnation.

« Dans mes mots ses mots poussent et dans ses mots ses préférences, ses phobies, ses craintes et ses espoirs. Jean vit en moi, un moi double, un moi mobile, profondément troublé ».

Le fils respecte toutes les valeurs que son père lui a enseignées, il écrit comme son père cultivait le maïs, il met le même soin à son œuvre littéraire que son père en mettait à sa culture.

« Ses mots se frottent aux miens. D’un coup les libèrent. C’est un jeu d’enfant, hop ! une tape et on libère un prisonnier, parfois plusieurs, et puis on court, ils courent, ils s’enfuient, les mots filent ».

Il cultive son texte comme son père travaillait à la fécondation de son maïs dont je n’ai pas encore très bien compris ce qu’il devait faire entre les fleurs mâles et les fleurs femelles pour que la plante donne une belle récolte. Tout ce que je sais c’est ce que dit l’auteur :

« Cela ne doit pas se reproduire. Cela doit se reproduire. Cela doit se reproduire sans se reproduire. Quand l’écriture se fait castration ».

L’écriture c’est comme la culture du maïs, il faut soigneusement veiller à la reproduction.

Même si les valeurs se transmettent de père en fils, les temps ont changé, le maïs ne se cultive plus comme au temps du père, le grain n’est plus le fruit sacré qui nourrissait les hommes et les rapprochait des dieux.

« Maïs désormais marchandise, rien de commun avec celui des origines hormis le nom. Homme de maïs jadis êtres parfaits adorant les dieux, aujourd’hui marchandises autant, bavardes et suffisantes, traîtres à leur créateur ».

L’agriculture n’est plus un travail méticuleux, un art, c’est de la production de masse comme la littérature qu’on entasse sur les rayons des supermarchés. De quoi nourrir le désespoir du fils qui voudrait écrire des livres comme son père cultivait le maïs mais hélas les temps ont changé et le pire est possible :

« On se noie dans le gave, on se noie dans l’histoire… Pourquoi pas dans l’écriture. La noyade est un mode de suicide courant ».

Avec ce texte, Marc-Emile Thinez voudrait faire revivre son père, le monde qu’il a contribué à façonner en cultivant avec soin, attention et respect le fruit sacré emprunté aux Amérindiens. Il voudrait aussi attirer l’attention des lecteurs sur les dangers de la production industrielle de denrées alimentaires frelatées. Le monde que nous organisons est notre plus grand danger. Cette lutte entre la tradition saine et raisonnée et la production industrielle spéculative, se retrouve dans ce texte jusque dans la façon dont l’auteur l’a structuré, en planches comme le maïs : quatre rangs font une planche et le livre comporte cinq planches. Il comporte aussi quinze citations de grands auteurs qui englobent chacune en leur sein un petit texte qui évoque le travail du père. Quinze textes qui sont répétés plusieurs fois avec seulement de légères modifications comme un champ de maïs change peu entre deux visites du cultivateur. C’est un bel hommage que Mar-Emile rend à son père et en même temps à tous ceux qui perpétuent les traditions y compris dans la littérature.

« Dans l’air dilaté la ferme vacille, le maïs tremblote. Tout bouge sans bouger. Les mots fantômes s’acoquinent aux mots, trament un imperceptible rideau de fumée ».

Le livre sur le site des Editions Louise Bottu 

 

JOURNAL D’UN MÉGALO

Jean-Jacques NUEL

Cactus Inébranlable éditions

Cover megalo

Le jardin des cactées de JiPé s’est enrichi d’une nouvelle variété, à ma connaissance du moins, il n’y avait pas encore dans ses parterres des « journal », c’est un nouvel auteur dans cette collection qui, en proposant son « Journal d’un mégalo », a planté cette nouvelle forme d’aphorismes.

« Mégalomanie bien ordonnée commence par soi-même. »

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Jean-Jacques Nuel

En lisant son recueil on comprend vite comment on fabrique un vieux mégalo infecte : il suffit de prendre un jeune mégalo et de le laisser mûrir tranquillement. Jean-Jacques Nuel, ou plutôt l’auteur à qui il a confié la plume, n’a pas eu beaucoup de mérite, ni beaucoup d’efforts à faire pour devenir un bon mégalo puisque dans le ventre de sa génitrice, il était déjà un mégalo d’une belle espèce.

« Pour me créer, Dieu s’est surpassé. »

Et le jeune mégalo est vite devenu un mégalo de compétition,

« J’ai arrêté mes études le jour où j’en ai eu assez de reprendre et corriger mes professeurs. »

Sûr de lui et même un peu plus,

« Ma plus belle histoire d’amour c’est moi. »

« Les seuls domaines dans lesquels je ne suis pas un génie sont le ménage, le repassage et la vaisselle. »

Les lecteurs ne seront pas dupes longtemps, Nuel force tellement le trait qu’on a bien compris que ce n’est pas lui le mégalo mais tous ceux qu’on croise quotidiennement en lisant son journal, en écoutant sa radio, en regardant la télé, en lisant certains bouquins, en allant au boulot ou simplement au bistrot. A travers ce recueil, Nuel dénonce tous ces gens qui se croient importants, indispensables, incontournables.

« Je veux bien soutenir gratuitement toutes les causes humanitaires et caritatives, à condition d’être bien placé sur la photo. »

(Avec un sac de riz sur le dos ?)

Il soulève le coin du voile et laisse deviner ses vraies intentions quand il dit :

« Les intellectuels me prennent pour un comique, tandis que je prends les intellectuels pour des rigolos. »

Voilà on avait bien compris que les rigolos c’était eux et non pas notre aphoriste rusé et talentueux, capable de combattre la mégalomanie par les mots même s’il n’a pas appris le métier d’écrire dans un atelier.

« Je n’ai quand même pas quitté l’usine pour venir travailler dans un atelier d’écriture. »

Pour ne pas choquer les âmes sensibles, je n’évoquerai pas la sexualité du mégalo telle qu’il la considère lui-même, je suis sûr que vous vous en faites une idée assez précise. Comme, je ne dirai rien de ses rapports avec son éditeur, je veux rester ami avec tout le monde, mais en lisant le recueil vous trouverez vite des indices très précis. Je peux juste dire que ça parle d’or et de parties génitales

Le recueil sur sur le site du Cactus Inébranlable

Le site de JEAN-JACQUES NUEL 

2018 – LECTURES DE VACANCES : DANS LES GRANDS ESPACES AMERICAINS, une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

En cette période de canicule, il est opportun d’entreprendre une longue excursion dans les grands espaces américains, notamment avec le Canadien Christian GUAY-POLIQUIN qui emmène les lecteurs dans un huis-clos enfoui sous les neiges glacées au milieu de nulle part. Et, pour compléter ce voyage, ils pourront suivre Emily RUSKOVICH dans les Monts Iris au cœur des Rocheuses de l’Idaho pour une histoire intimiste bien troublante. Deux romans qui peuvent inspirer de belles vacances dans les espaces désertiques de l’Amérique du nord pour ceux qui aiment la nature et la solitude.

 

LE POIDS DE LA NEIGE

Christian GUAY-POLIQUIN

Les Editions de l’Observatoire

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Avec ce roman Christian Guay-Poliquin me ramène loin en arrière dans le temps, à tous les romans d’aventure dans les grands espaces gelés du Grand Nord que j’ai lus quand j’étais enfant ou ado. J’ai retrouvé l’atmosphère écrasante, l’angoisse palpitante, les paysages ensevelis, les hommes rudes et persévérants, décrits par Louis Hémon, Jack London et tous ceux qui ont raconté les histoires de trappeurs qui me passionnaient particulièrement sans oublier tous ceux qui ont narré les expéditions dantesques dans ces zones particulièrement inhospitalières : Christoph Ramsmayr avec dans « Les effrois de la glace et les ténèbres » racontant l’expédition autrichienne dans la région du pôle nord, Andrea Barrett avec « Le voyage du Narwahl », ce navire cherchant un passage par le nord entre les océans ou d’autres explorations toutes aussi téméraires et dangereuses.

La présente histoire se déroule dans le grand nord canadien pendant une tempête de neige particulièrement abondante qui dure, dure, … jusqu’à ensevelir toute trace de vie, provoquant même une panne d’électricité générale qui paralyse les villes et les villages. C’est au début de cette tempête qu’un jeune homme revient au pays où il est victime d‘un accident de la route qui le prive de l’usage de ces jambes. Le croyant promis à une mort rapide, les habitants du village le confie à une personne déjà âgée réfugiée dans une maison abandonnée, isolée loin des autres habitations, contre la promesse de lui réserver une place dans le prochain convoi en partance pour la ville. Mais la tempête ne cesse pas, seuls une poignée d’habitants visitent les deux ermites des neiges. Commence alors un long huis clos au cours duquel les deux hommes, tour à tour, unissent leurs efforts pour lutter contre les éléments et survivre jusqu’à la fonte des neiges où se heurtent violemment ou sournoisement pour filer seul au détriment de celui qui restera sur place enseveli sous la neige.

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Christian GUAY-POLIQUIN

A travers des chapitres très courts, l’auteur peint des tableaux angoissants démontrant la dépense d’énergie, la débrouillardise, l’inventivité, la volonté de survivre des deux réfugiés ne recevant que des nouvelles désespérantes concernant l’étiolement de la vie au village et les tentatives de fuites de ceux qui en ont les moyens. C’est une lutte permanente entre la solidarité, la nécessité de s’unir pour survivre, et l’individualisme, la possibilité pour l’un des deux de s’échapper en emportant les vivres. Au début, le vieux laisserait bien le jeune avec son invalidité mais, après un longue convalescence, le jeune pourrait renverser la situation. C’est aussi un combat de tous les jours pour ne pas perdre l’espoir et toujours lutter malgré les crises de désespoir.

« Nous sommes dans le ventre de l’hiver, dans ses entrailles. Et, dans cette obscurité chaude, nous savons qu’on ne peut jamais fuir ce qui nous échoit. »

Une leçon de courage, de persévérance, de solidarité, d’entraide pour accepter la fatalité et lutter ensemble contre les éléments même si la nature est toujours plus forte que les hommes.

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site de CHRISTIAN GUAY-POLIQUIN

 

IDAHO

Emily RUSKOVICH

Gallmeister

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Le titre de ce livre m’a immédiatement accroché ; pour moi, il évoquait les grands espaces américains qui servent souvent de cadre aux aventures écrites par ceux qu’on appelle les écrivains de l’Ecole du Montana, ou de l’Ecole de Missoula, des aventures traversées par le grand souffle épique de la plaine ou par le vent glacial des hautes montagnes inhospitalières. Je me voyais encore avec Richard Hugo, dans la seule fiction qu’il a écrite, traversant cette région en compagnie d’Al Barnes « La Tendresse » pour dénouer en Oregon une intrigue particulièrement embrouillée découverte dans le Montana.

Mais ma lecture m’a conduit sur une toute autre piste, je n’ai croisé ni Richard Hugo, ni Dorothy M Johnson, les deux principaux créateurs de cette école littéraire, j’ai plutôt eu l’impression de lire un livre d’un autre Johnson, Bryan Stanley, BS pour les inconditionnels, dans son fameux livre non relié Les Malchanceux qu’on peut lire sans s’inquiéter de l’ordre dans lequel les feuillets sont classés. Emily Ruskovich a, elle, choisi l’ordre dans lequel les chapitres sont proposés au lecteur mais elle s’est totalement affranchie de la chronologie et même du déroulement de l’intrigue qu’elle développe dans ce livre. L’histoire qu’elle raconte ressemble plutôt à un support pour un exercice de haute voltige littéraire.

Effectivement, pour moi, ce livre est avant tout un exercice littéraire, on sent bien la patte de l’universitaire rompue à la rédaction, le texte souvent remis sur le clavier de l’atelier d’écriture. Je croyais avaler la poussière tourbillonnant dans le grand souffle de la plaine, me protéger vainement du blizzard descendant des montagnes enneigées, je n’ai pu que déguster ce texte prodigieux s’affranchissant d’un maximum de contraintes pour ne garder que l’introspection des âmes, des cœurs et des tripes des personnages de ce roman. Emily Ruskovich met en scène une histoire macabre, terriblement macabre, qu’elle utilise pour faire vivre les protagonistes de ce fait divers tragique dans leur passé, dans leur présent et même dans leur futur. Le fait divers en lui-même, son déroulement, l’élucidation de sa partie restée sombre ne l’intéresse pas particulièrement ; ce qu’elle veut, c’est comprendre comment les acteurs de ce drame sont arrivés à cette situation et comment, ensuite, ils ont vécu ce qu’ils ont fait ou subi.

Par une chaude journée d’août 1995, sur le Mount Iris au nord de l’Idaho, Wade et son épouse Jenny chargent du bois sur leur pick up en prévision de l’hiver toujours glacial sur la montagne où ils vivent dans une maison perdue dans les bois avec leurs filles June et May. June joue un peu plus loin, May s’est réfugiée dans le pick up pour éviter les piqûres des taons quand Jenny fatiguée vient se reposer un instant dans le véhicule. Tout semble calme, trop peut-être, seule la chanson que May fredonne, une chanson qu’elle a apprise avec Ann la professeure de chant qui enseigne la musique à Wade et le chant à June, emplit de son la cabine du véhicule quand soudain Jenny abat la hachette qu’elle avait encore en main sur le crâne de la fillette. Geste abominable, Wade panique, June a disparu, Jenny est pétrifiée. La police arrive après, un bon moment après, et ne peut pas tout comprendre, Jenny s’accuse de tout et ne veut aucun pardon de qui que ce soit.

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Emily RUSKOVICH

À partir de ce point, Emily autopsie les survivants en ajoutant Ann, la professeure de chant et de musique qui a épousé Wade, l’accompagnant sur son chemin de douleur et dans sa maladie dégénérescente. Dans un texte que certains trouveront peut-être un peu long et un peu lent, Emily décortique chaque brindille de vie, cherchant les objets les plus menus et les plus anodins, captant les regards, sondant les humeurs, écoutant le vent, les oiseaux, les feuilles qui frissonnent, tous les moindres bruits qui troublent le calme des montagnes pour essayer de comprendre ce qui s’est passé, pourquoi ceci est advenu, ce qui va se passer et comment elle et les autres personnages de cette tragédie vont se projeter dans l’avenir qu’elle prévoit jusqu’en 2025. Tout est pour elle source d’information, même ses rêves et ses impressions, elle croit retrouver June, elle fait revivre May, elle projette Jenny dans sa vie après la détention, elle comprend l’avenir de Wade en étudiant la vie de son père.

Ce texte est magnifique même s’il est un peu long, c’est surtout la façon dont l’auteure raconte son histoire qui est enthousiasmante d’autant plus qu’elle la met en musique sur le piano qu’elle utilisait pour enseigner son art. C’est une tragédie, un opéra, un opéra dans un décor majestueux, fantastique, effrayant, La fiancée du Far West revisitée par une grande auteure.

Emily étend son récit au destin de Jenny derrière les barreaux de sa prison et dans la réclusion qu’elle s’est infligée refusant tout pardon et toute compassion. Elle est un peu le personnage symbolique de ce récit, c’est elle qui incarne le mieux ces personnages d’une extrême sensibilité, écharpés, à vif, ces personnages qui contrastent tellement avec les descendants des pionniers restés rudes, frustes, durs au mal, sans pitié, ses pionniers devenus les « rednecks », ces citoyens qui aujourd’hui pèsent si lourd dans les choix des Américains. Les enfants des cowboys des films de notre jeunesse sont peut-être impitoyables mais ils peuvent aussi avoir des cœurs et des âmes hypersensibles.

Et si je n’ai pas senti le souffle des grands espaces parcourir les plaines et les montagnes de l’Idaho, j’ai découvert à la lecture de ce livre une grande auteure douée du double talent de la virtuosité de l’écriture et d’une grande capacité à comprendre les femmes et les hommes qu’elle fait vivre dans ses histoires.

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site d’EMILY RUSKOVICH