2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE : IN MEMORIAM, par Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

La rentrée littéraire s’achève quand vient le temps d’honorer celles et ceux qui nous ont quitté, je vais donc consacrer cette chronique à des commémorations spéciales de personnalités disparues depuis plus ou moins longtemps. Je commencerai cet acte de mémoire en évoquant le centenaire de la mort d’APOLLINAIRE la veille de l’armistice de 1918. J’enchaînerai avec la célébration du dixième anniversaire de la mort du mythique couturier Yves SAINT LAURENT, avant de conclure avec un entretien entre Jean-Pierre CANON, un célèbre libraire bouquiniste bruxellois, décédé en ce début d’année et Serge Meurant et Frédérique Bianchi.  Je célèbrerai la mémoire d’Apollinaire avec un magnifique disque-livre, Yves Saint Laurent avec une nouvelle biographie très complète et Jean-Pierre Canon avec le dernier entretien qu’il a confié à ses amis sur son lit d’hôpital.

 

IL EST GRAND TEMPS DE RALLUMER LES ETOILES

Cabaret-cantate par REINHARDT WAGNER

Disque-livre – Label 10h10

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Il y a un siècle, le 9 novembre 1918, décédait l’immense poète Guillaume Apollinaire, la Grande Guerre l’avait épargné, la grippe espagnole ne lui laissa pas la même chance, elle profita de ses blessures et de sa faiblesse pour l’emporter au paradis des poètes. Il avait choisi de défendre la France avant de demander la nationalité française et de mourir pour elle. Cent ans après, jour pour jour, le Label 10h10 publie ce disque-livre pour honorer la mémoire de ce grand auteur devenu héros de la patrie aux côtés de tous ceux dont le nom est inscrit sur les monuments aux morts de toutes les communes de France.

Pour réaliser ce magnifique témoignage du talent d’Apollinaire et commémorer sa bravoure, Reinhardt Wagner qui a composé toutes les musiques du CD, a réuni des artistes eux aussi fort talentueux. Les poèmes d’Apollinaire sont lus par Denis Lavant et Tania Torrens dit les narrations écrites par Reinhardt Wagner et André Salmon. Les chansons d’Apollinaire et celles de Frank Thomas et Reinhardt Wagner sont chantées par Emmanuelle Goizé et Héloïse Wagner accompagnées par Ghislain Hervet et Reinhardt Wagner.

Ce livre comporte un cahier illustré par Sylvie Serprix et un CD, les deux supports rassemblent les mêmes textes, les mêmes poèmes, les mêmes chansons qui racontent les grandes étapes de la vie du poète. Un bref texte introductif, lu par le récitant, met en scène chaque événement rapporté qui est ensuite illustré par la lecture d’un poème d’Apollinaire ou, alternativement, par une chanson tirée d’un poème du maître ou écrite par les deux auteurs cités ci-dessus. Le résultat est absolument magnifique, l’alternance de poésie, de musique et de chants plonge le lecteur/auditeur dans une atmosphère de quiète douceur qui contraste fortement avec la violence des événements que le poète a vécus. Comme si les instigateurs de ce témoignage avaient voulu mettre en évidence le grand écart émotionnel existant entre l’œuvre du poète et son expérience dans la guerre.

Il chantait l’amour comme d‘autres chantent leur religion :

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine

Il aimait la couleur, il chantait les peintres, Picasso, Braque, Laurencin, … et le célèbre douanier

Tu te souviens, Rousseau, du paysage aztèque,

Des forêts où poussaient la mangue et l’ananas,

Des singes répandant tout le sang des pastèques

Et du blond empereur qu’on fusilla là-bas

Il était amour et art, couleur et musique, il est mort, bien trop tôt, par le fer des hommes en folie et les microbes de l’épidémie galopante. Il reste aujourd’hui ce magnifique objet qui témoigne par l’écrit, le chant et la poésie, de la paix, de la douceur et de l’amour qui inondaient son cœur.

A l’approche de Noël, ce magnifique disque-livre fera un superbe cadeau, il enchantera tous ceux qui ont aimé le poète et les chansons puisées dans ses vers.

Le disque-livre sur le site de 10 h 10

Un extrait: Poèmes à Lou par Tania Torrens et Denis Lavant

Le disque en écoute sur Youtube

 

Yves SAINT LAURENT – LE SOLEIL ET LES OMBRES

Bertrand Meyer-Stabley – Lynda Maache

Editions Bartillat

Il y a dix ans déjà, une étoile d’éteignait dans le ciel de l’élégance, le Prince de la mode, Yves Saint Laurent, décédait le 1° juin 2008. A l’occasion de cet anniversaire, Bertrand Meyer-Stabley et Lynda Maache, à travers une biographie très documentée, font revivre l’espace d’une lecture ce prince de l’ombre qui mit si bien les femmes dans la lumière. La haute-couture parisienne a vu de nombreuses étoiles scintiller au firmament de l’élégance mais seul Yves Saint Laurent, et Coco Chanel évidemment, sont entrés dans la légende devenant des mythes atemporels.

Les auteurs racontent comment Yves, petit garçon chéri de sa mère adulée, coupait déjà, à Oran là où il est né, des robes en papier pour habiller les poupées de ses sœurs dès l’âge de dix ans à peine. Son talent se vérifia très vite, à dix-huit ans, il gagne un premier trophée qui lui ouvre les portes de la plus prestigieuse maison du moment, Dior, dont il devient très vite le chef couturier, en 1957, après le décès brutal de Christian Dior. Sa vie ne sera alors qu’un long chemin de gloire et de souffrance, jalonné par les crises d’angoisse qui précèdent chaque collection et les triomphes qui accueillent quasiment chacune de leur présentation. La rencontre avec Pierre Bergé avec qui il formera un couple mythique : le génie créatif et l’homme d’affaires avisés, sera décisive, à eux deux ils créeront un véritable empire en déclinant la haute-couture dans le prêt-à-porter et les parfums.

Ce tableau idyllique est moins brillant qu’on pourrait le penser au vu de la réussite artistique et des résultats économiques de leur association. Yves est un grand anxieux qui a besoin d’évacuer ses trop plein de tension dans des fêtes de plus en plus en folles qui le conduisent au bord du gouffre, vers la déchéance. Pierre Bergé et ses amis dressent une véritable barrière autour de lui pour le protéger de ses démons afin qu’il ne sombre pas dans l’abîme qui l’attire irrésistiblement. Seuls le dessin, la création, les défilés le maintiendront à la surface jusqu’à ce qu’il se retire au sommet de sa gloire ne voulant pas compromettre son nom et sa renommée avec les productions de ceux qui lui ont succédé. Aucune ne tache ne pouvait salir sa légende, « Il vivait dans un monde où la beauté n’avait pas de prix, était la seule règle, l’ultime exigence ».

Les auteurs ont su faire revivre le mythe, pénétrant partout où le prince de la mode vécut aussi bien pour son travail que pour son plaisir, décrivant les vêtements de légende qu’il créa, les parfums immortels qu’il produisit, les défilés qui resteront à jamais comme des moments de magie. Ils s’attachent surtout à montrer combien Yves Saint Laurent a contribué à la naissance d’une femme nouvelle, active, libérée, sortie de son salon qui arpente les rues, travaille et participe à la vie sociale et politique. Yves Saint Laurent c’est une rencontre avec Dior et Pierre Bergé mais c’est surtout une grande compréhension de la femme du dernier tiers du XX° siècle, de ses envies, de ses besoins, de ses préoccupations et de ses désirs. Il est devenu leur idole et le restera à jamais car les mythes sont immortels.

« Cet immense créateur a fait plus que dessiner des vêtements, il a réinventé la garde-robe des femmes ».

Il a libéré les femmes, les rendant encore plus belles malgré leurs nombreuses activités.

Ce livre n’est pas seulement une ode au prince de la mode, c’est un témoignage très documenté sur la vie à la fin du XX° siècle dans le monde de la mode, du luxe, de la création, des affaires mais aussi de la nuit et de ses excès et tourments. Il a dix ans Yves Saint Laurent s’éteignait à Paris mais on étoile brillera à jamais au firmament de l’élégance et de l’esthétique.

Le livre sur Amazon

Les Editions Bartillat

Yves Saint Laurent répond au questionnaire de Proust, sous l’oeil de Pierre Berger

 

DANS L’ODEUR DES LIVRES ET LE PARFUM DU PAPIER D’ARMENIE

Entretien avec JEAN-PIERRE CANON, libraire de La Borgne Agasse

Serge Meurant et Frédérique Bianchi

Les carnets du dessert de lune

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Jean-Pierre Canon libraire bouquiniste à Bruxelles pendant plus de quarante ans est décédé en janvier dernier, ses amis auteurs, lecteurs, libraires, éditeurs, … tous amoureux des livres l’ont accompagné lors de son dernier séjour à l’hôpital où il leur a fait cadeau du bilan d’une vie passée au milieu des livres. C’est un véritable testament littéraire qu’il a livré à Serge Meurant et Frédérique Bianchi qui le publient dans cet opuscule avec des photographies de Daniel Locus.

« Il nous fit don à travers nos conversations d’un héritage précieux, d’une parole vive, celle d’un résistant. Il nous raconta, au fil des jours, l’histoire de ses librairies, sa passion pour les livres, ses rencontres, ses amitiés ».

Jean-Pierre Canon raconte comment il a commencé dans le métier avec un maigre stock de livres avancés par un ami, comment il s’est développé sur des niches où il y avait peu de concurrence, notamment la littérature prolétarienne dont il est devenu un des plus grands spécialistes et le propriétaire d’un fonds d’une grande richesse. Mais ce qui ressort surtout de cet entretien, c’est sa passion pour les livres et pour ceux qui les écrivent. Il a reçu de nombreux auteurs pour des séances de signature ou simplement pour des visites amicales. J’ai ainsi retrouvé dans cet ouvrage de nombreux auteurs dont j’ai eu le plaisir et la chance de lire au moins un bout de texte. Je ne m’aventurerai pas à essayer d’en faire la liste, c’est un véritable survol de ma vie de lecteur que j’ai effectué en lisant ces quelques pages. J’ai retrouvé André Dhôtel que j’ai découvert adolescent et Christine van Acker dont j’ai lu un roman il y a quelques années seulement, toute une vie de lecture qui défile dans les propos de Canon.

Mais ce qui m’a le plus ému dans cet entretien, au-delà de l’échange, au-delà du témoignage, au-delà de la passion des livres et même au-delà de la complicité qui semble lier les protagonistes de cet entretien, c’est la grande amitié qui les réunit autour d’une même passion. Des vieux amis discourant autour d’une pile de livres et de leurs verres de bière mais le poète le dit beaucoup mieux que moi dans ces quelques vers placés en exergue de cet entretien :

« Face à face, sans parler,

Nulle parole, un sentiment immense,

Le sac de livres est ouvert sur le lit,

La pluie tape sur le prunier en face du store ».

Ryokan

Tant qu’il restera des libraires et des bouquinistes comme Jean-Pierre Canon capables de transmettre leur passion avec un tel enthousiasme, le livre aura encore de beaux jours devant lui même si certains lecteurs, comme moi, n’osent pas entrer dans l’antre du bouquiniste de crainte d’acheter trop de livres. L’odeur des vieux livres peut-être une addiction fatale pour le passionné de lecture.

Le livre sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE

 

 

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2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE : PHILOSOPHER, une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

La rentrée littéraire ce n’est pas seulement des belles histoires, des beaux romans, des textes élégants, …, c’est aussi des documents qui font réfléchir, qui s’interrogent sur la nature, la condition, le comportement, l’essence et l’avenir de l’homme sur la planète. Et, à ce propos, je voudrais vous présenter deux ouvrages parus très récemment en librairie : un livre d’Alain GUYARD qui dénonce toutes les théories philosophiques oubliant que l’homme est depuis l’origine un nomade qui se confronte aux autres et aux divers milieux qu’il fréquente, et une réédition d’un recueil de nouvelles de Jean DUTOURD qui, lui, s’en prend à tous les dogmes qui veulent organiser la vie malgré la dure réalité qui les contredit souvent. Deux textes qui ont en commun de refuser les théories, dogmes, croyances et autres systèmes qui tendent à encadrer la vie dans un carcan intellectuel oubliant que l’homme est d’abord un animal même s’il est le plus évolué de la création.

 

NATCHAVE

Alain GUYARD

Le Dilettante

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Au bout de quelques pages seulement, j’ai revu les images du DVD, La philosophie vagabonde, que Yohan Lafort a consacré à Alain Guyard et à sa pratique de la philosophie ambulatoire. En effet, comme la médecine développe la chirurgie ambulatoire, Alain Guyard, lui, pratique la philosophie ambulatoire, portant la bonne parole là où on l’attend le moins mais là où elle apporte le plus. Ce DVD est une façon de mettre en images les pensées que le philosophe expose dans le présent ouvrage. Dans cet opus, il explique sa démarche, la précise, la formalise, lui donne des racines, une généalogie et une famille… Natchave, prendre la route, mettre les adjas, aller voir ailleurs, la philo vagabonde comme un manouche sans contraintes de lieu à rejoindre, de temps à respecter, de production à assurer.

Pour conduire sa démonstration Guyard convoque Socrate celui qu’on nous présente régulièrement comme un notable bien établi, « petit père bedonnant aux yeux d’écrevisse, au mariage malheureux et aux vêtements à l’hygiène douteuse, Socrate, qui … n’a quitté son trou que pour faire son service militaire, Socrate, de tous les hommes est le plus sage…  Qu’aurait-il besoin de partir en voyage, cet homme-là ? » Tous semblent avoir oublié que Socrate a effectué un long séjour en Thrace à l’époque où cette région n’était pas peuplée de Béotiens mais de rustres peut-être encore moins cultivés qui lui ont enseigné tout ce que l’école ne lui a pas appris : la science des chamans.

A leur contact il a compris que le savoir académique, les rites cultuels et la théogonie mythologique n’étaient pas seulement une nourriture pour érudits, cruciverbistes et sophistes en tout gendre mais d’abord une tentative de compréhension et de domestication des forces qui gouvernent le monde sans qu’on puisse les maîtriser. Une tentative d’organisation et de structuration de la société fondée sur le savoir transmis de génération en génération par ceux qui savent, les initiés, les chamans, tous ceux qui ont accepté de croire en l’inexplicable et de se l’approprier. Tout ce savoir qui ramène toujours à la caverne, pas à celle de Platon, mais plutôt à celle des qui abritaient les premiers hommes déjà confrontés aux nécessités conditionnant leur survie.

Dans les tribulations de Socrate, Guyard retrouve l’errance des manouches qu’il a fréquentés quand il était plus jeune comme il le confesse :

« Il m’a toujours fallu, à moi, l’appel de la route, le détour et l’errance, la dérive et le campement de fortune … La faute, sans doute, à mon enfance, passée au milieu des rabouins, bohémiens, romanichels et autres manouches. »

Et ainsi, il convoque autour de la marmite de son raisonnement tous les affamés de la route, tous ceux qui depuis près d’un millénaire arpentent les routes et les sentes, tous les traîne la misère formant confréries, compagnies, bandes de pillards, armée déguenillée plus souvent inorganisées que structurées, détroussant, rançonnant, saccageant… Tous ces vagabonds désœuvrés abandonnés par la guerre, rejetés par la peste ou le choléra, pourchassés par tous les pouvoirs organisés ont cherchés ce qui leur était nécessaire et ont découvert le savoir essentiel celui qui permet de survivre. Et le philosophe est celui qui part à la rencontre de ces vraies gens, ceux qui luttent en permanence pour survivre, afin de comprendre ce qui conditionne notre vie. Notre vraie vie pleine et totale, celle qui échappe à toutes les contraintes imposées par d’autres.

Cette démarche nécessite disponibilité et exclut donc toute activité professionnelle.

« Ainsi, par oisiveté, le vagabond s’applique le plus naturellement du monde à atteindre au détachement que convoitent les plus grands maîtres spirituels »

Mais il ne faut surtout pas confondre l’oisiveté avec la fainéantise, elle n’est que disponibilité pour « ne-pas-faire », pour échapper aux contraintes, pour penser à, pour vivre pleinement… Guyard a explicité sa pensée, la vérité est là-bas, au bout de route, ailleurs, il faut aller à sa recherche, prendre le temps de réfléchir, écouter les autres surtout ceux qui rencontrent le plus de difficultés pour vivre seulement… Et surtout faire la fête et ne pas croire tous ceux qui veulent nous faire avaler leurs couleuvres pour nous obliger à renter dans leur rang en produisant et consommant pour qu’ils s’enrichissent encore plus.

« Il faudrait que nos lettrés et nos clercs se mettent à la ribauderie et s’acoquinent avec les gueux, les fainéants et les vauriens. Et qu’ils sachent user du pouvoir libérateur du rire ».

Chacun lira ce livre avec son vécu et ses penchants mais nul ne restera indifférent à l’argumentation de Guyard et surtout pas insensible à sa magnifique prose qui charrie comme un torrent en furie des mots lourds comme des rochers, des mots qui assènent ce qui voudrait être des vérités. La vastitude de son champ lexical laisse deviner l’immensité de sa culture qui lui permet de convoquer à sa démonstration Socrate et Antisthène, Dionysos et Bacchus, Villon et quelques bandits de grands chemins, des alchimistes, des hérétiques de tout poil, des penseurs orientaux, tous ceux qui ont cherché la sagesse sur la route (comme Kerouac peut-être … ?).

En refermant ce livre, j’ai cependant ressenti comme une absence, Cendrars n’était pas là peut-être trop occupé à jouer du surin entre manouches et roms, lui qui a tant arpenté les routes des villes et des campagnes et les chemins du savoir.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

LES DUPES

Jean DUTOURD

Le Dilettante

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Jean Dutourd, pour moi, c’est le souvenir de « Au bon beurre » un texte lu vers la fin de mon adolescence, un texte dont j’ai gardé un bon souvenir et pourtant j’ai, comme toute une génération, vers la fin des années soixante, tourné le dos à cet auteur. Quand la jeunesse battait le pavé derrière diverses banderoles prônant de multiples idéologies différentes, il n’était pas de bon ton de lire Dutourd traité de réactionnaire « facho » par cette génération en ébullition. Il est donc, aujourd’hui, tout à fait opportun de revenir vers cet auteur et de constater ce qu’il a voulu dire dès la fin des années cinquante à ceux qui déjà allumaient la mèche qui allait jeter toute une génération dans la rue.

« Les Dupes », c’est un recueil de trois nouvelles qui veut faire comprendre aux lecteurs que tous les systèmes de pensée ou de croyance, toutes les idéologies, religions, superstitions, inventés par les hommes finiront par butter sur des réalités bien concrètes et difficiles à contourner. Ainsi le pauvre Baba, totalement à l’écoute de son maître en philosophie veut mettre en œuvre les théories qu’il a apprises en participant à la guerre d’Espagne du côté des Républicains. Malgré sa forte volonté et son engagement derrière les théories de son maître, il butte rapidement sur la perversité humaine et les aléas d’une vraie guerre pleine de rebondissements et d’imprévus.

Dans la seconde nouvelle, Dutourd créé un révolutionnaire allemand, Schnorr, venu à Paris pour participer à la Révolution de 1848, qui s’en prend aux Français incapables de conduire la moindre révolte car incapable de suivre une idéologie claire et d’appliquer une théorie définie a priori par des penseurs éclairés. Schnorr écrit des lettres à Bakounine pour dénoncer cette incapacité et rencontre même Lamartine et Hugo pour leur dire combien leur révolution est vouée à l’échec. A travers les bouillonnantes activités de ce personnage, Dutourd, lui, cherche à démontrer la puérilité et vaineté de toutes les théories qu’il veut mettre en œuvre.

Dans la troisième nouvelle, Emile Tronche affronte le diable et refuse de céder à sa tentation, il croit en ce qu’il voit et ne veut pas céder aux sirènes de ceux qui promettent, pas plus qu’aux menaces de ceux qui effraient. C’est le sage qui aurait tiré les leçons des deux autres nouvelles admettant que la vie ne soit pas forcément un long fleuve tranquille, ce qu’il faut savoir accepter sans forcément croire à un bien hypothétique grand soir.

Boudé, décrié, critiqué, voué aux gémonies pendant les années soixante et soixante-dix, Jean Dutourd n’avait peut-être pas totalement tort, avec cette réédition de « Les Dupes » chacun pourra se faire une opinion. Il avait déjà bien compris que ceux qui défilaient sous les bannières de toutes les idéologies en « isme » ou se réfugiaient dans des croyances, superstitions ou religions manipulées par des gourous, grands prêtres et autres sommités adulées étaient les vraies dupes.

« La vraie dupe est dupe de soi, dupe de ses idées, de ses sentiments, de la fausse conception qu’elle se forge de la vie et des hommes. »

Et peut-être aussi de sa trop grande confiance en ceux qui croient détenir la formule magique pour améliorer la marche du monde.

A travers ces trois nouvelles, et en considérant l’histoire de la fin du XX° siècle, force est de constater que de nombreuses idéologies et croyances se sont éventées et qu’il aurait peut-être fallu savoir raison mieux garder ? Nous ne le saurons jamais, on ne réécrit pas l’histoire.

« La raison explique tout, éclaire tout. Mais une fois tout expliqué et tout éclairé, on est Gros-Jean comme devant. »

Et si ce recueil était déjà une leçon de résilience ? Et une leçon adressée à tous les philosophes de télévision qui veulent sans cesse refaire le monde ?

Le livre sur le site de l’éditeur

 

RENTRÉE LITTÉRAIRE 2018 : DÉCOUVERTE DE M.E.O., une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Avant cette rentrée littéraire, je n’avais lu qu’un ou deux livres de cette maison d’édition qui publie des livres francophones et des livres traduits des pays des Balkans notamment des livres de l’ex Yougoslavie, d’où son nom complet MODE EST OUEST. A l’occasion de cette rentrée, j’ai eu l’occasion de lire trois livres qu’elle a édités au début du moins : un livre de GÉRARD ADAM racontant une passion née dans de la mise en scène de la passion dans un village wallon, un procès d’assises pour pédophilie raconté par ÉLODIE WILBAUX et le second roman de CLAUDE DONNAY qui raconte une histoire d’amour insolite qui évolue comme un thriller. Une belle découverte me laissant penser que je reviendrai vers cette maison pour d’autres lectures et peut-être pour la lecture de textes traduits du serbo-croate.

La passion selon Saint-Mars

Gérard Adam

M.E.O.

Saint-Mars

On ne sait toujours pas si Malraux a réellement prononcé cette célèbre prévision : « Le XXI° siècle sera religieux ou … » mais à la lecture de ce livre on a bien l’impression que les héros mis en scène dans ce roman par Gérard Adam croient, eux, en cette prédiction et qu’ils semblent penser que la spiritualité peut fournir des solutions aux crises qui agitent XXI° siècle.

Dans la campagne wallonne, depuis la fermeture de sa carrière, Saint-Mars décline doucement mais sûrement, l’autoroute qui passe à proximité détourne les voyageurs et aspire les jeunes qui partent à Bruxelles pour trouver un job ou poursuivre leurs études. Le bistrot devient le dernier lieu de rencontre où les habitants peuvent palabrer en toute liberté. Le curé et l’instituteur débattent depuis des années de la religion et de la philosophie même si le curé perd ses paroissiens et l’instituteur ses militants communistes qui n’ont plus de fonction depuis qu’ils ont obtenu de haute lutte quelques indemnités au moment de la fermeture de la carrière. Quelques joueurs de cartes, des voisins consommateurs fidèles, et le vendredi soir la bande de jeunes qui rentre au pays après leur semaine bruxelloise, constituent l’essentiel de la clientèle. La cohabitation n’est pas toujours facile, les jeunes sont trop bruyants pour les anciens qui apprécient le calme nécessaire à leur jeu de carte. Et un soir d’agitation particulière, les vieux lancent un défi aux jeunes créer et présenter un spectacle au moment de la passion comme eux le faisaient quand ils avaient leur âge.

Les jeunes relèvent le défi et distribuent immédiatement les rôles, seul celui du Christ ne trouve pas preneur. Mais le hasard, Dieu, Le Grand Esprit, … fait toujours bien les choses, un jeune inconnu, déguenillé, débarque un jour au bistrot, il ne parle à personne mais il n’échappe pas à la belle serveuse qui a remarqué tout le charme que cet inconnu dissimule mal sous ses guenilles. Les organisateurs parviennent à le convaincre d’endosser ce rôle, ce qu’il finit par accepter. Ancien étudiant en philosophie, il parle avec les autres acteurs, surtout les femmes, il discourt sur la philosophie et tous l’écoutent avec une attention qui confine à une véritable vénération quand certains lui attribuent de véritables miracles. La bourgade connait alors un afflux de curieux et de mystiques tout poil qui veulent voir le nouveau messie.

Avec cette histoire, Gérard Adam replonge au cœur de l’origine des religions pour expliquer tout ce qui sépare le dogme de la réalité historique avérée, tout ce qui sépare le curé et ses ouailles de l’instituteur et des militants qui l’entourent. En racontant la création de cette passion, il fait revivre la Passion du Christ à tous les lecteurs, les replongeant au cœur de ce qu’ils ont presque tous oublié : la charité, la tolérance, l’amour de son prochain et surtout la spiritualité qui peut prendre des formes bien différentes selon les individus. Et peut-être que tous les acteurs, et tous les lecteurs, comprendront que personne ne détient la vérité mais que chacun peut tolérer son prochain et vivre en bonne harmonie avec lui.

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Gérard ADAM

Je ne pense pas que Gérard Adam ait voulu écrire un livre sur la religion mais je crois qu’il a voulu nous alerter sur nos dérives individualistes, sur notre intolérance, sur notre repli sur nos croyances et nos valeurs, sur notre rejet de l’autre et de sa différence… Ce livre est aussi un bel exercice littéraire qui confond deux passions, celle du Christ et celle de Saint-Mars en recréant une véritable aventure christique autour d’un étranger charismatique qui pourrait être un nouveau Christ entouré de nouveaux apôtres. Mais un Christ qui n’enfermerait pas ses disciples dans un dogme mais, au contraire, leur ouvrirait l’esprit pour appréhender un monde vaste et varié, peuplé de personnes différentes avec leurs qualités et leurs défauts différents.

Le livre sur le site de l’éditeur

Rencontre avec Gérard ADAM des éditions M.E.O., par Philippe REMY WILKIN pour KAROO

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Le voisin de la cité Villène

Elodie Wilbaux

M.E.O.

Un été immobile

Elodie Wilbaux, biographe professionnelle, aborde, avec cet ouvrage, la fiction en déguisant une histoire de pédophilie bien réelle en un roman qui conserve toute la crédibilité des faits originaux surtout toutes les émotions, toutes les douleurs, toute la colère, la haine, la rancœur, la déception, le découragement… car les histoires de pédophilie concernant plusieurs victimes, brassent énormément de sentiments et d’émotions différents. La pédophilie n’est pas un acte défini (même si juridiquement elle l’est clairement), pour les victimes, leurs proches, ceux de l’accusé et tous ceux qui gravitent autour de l’affaire, elle recouvre une multitude de formes, génère des réactions très diverses et laissent des stigmates plus ou moins douloureux. Elodie Wilbaux n’a pas seulement raconté les faits, elle a surtout essayé de faire ressentir aux lecteurs tout ce qui vibre au cœur et autour de cette affaire.

Elle raconte dans son roman les trois journées d’un procès d’assises tenu les 17, 20 et 21 octobre 2014 pour juger la culpabilité d’un homme de la fameuse cité Villène, (Vilaine peut-être ?) qui aurait commis des actes pédophiles plus ou moins graves sur plusieurs enfants du voisinage. Trois de ces enfants, dont le conjoint de la narratrice, ont obtenu ce procès après un long parcours judiciaire. Elodie a confié sa plume à la conjointe en question qui veut comprendre tout ce que son mari a subi pour souffrir encore près de trente ans après les faits. Avachie sur les bancs de tribunal, elle pleure en écoutant les insupportables débats mais ne s’écroule jamais définitivement. Quand elle n’en peut plus, elle sort, prend l’air et revient pour soutenir son mari qui doit affronter le coupable car pour lui et ses amis il n’est pas présumé, il est bien réellement le coupable, celui qui les a marqués aux fers de la honte et de l’indignité.

La narratrice raconte toutes les épreuves que son compagnon doit affronter afin qu’il puisse se reconstruire en détruisant tous les démons qui l’habitent depuis trente ans. Elle écoute, elle épie l’attitude de chacun, ceux qui soutiennent les victimes, ils sont peu nombreux, le clan de l’accusé il sont plus nombreux, arrogants, préparés, peut-être eux-mêmes pédophiles ou même victimes consentantes ou terrorisées, les magistrats, les experts… Elle compatit avec ceux qui souffrent, souffrent avec ceux qu’on bafoue, qu’on humilie, qu’on écrase. Plus que le procès, c’est tout ce qui se passe autour que l’auteure essaie de nous faire comprendre.

Elodie Wilbaux
Elodie WILBAUX

Elle cherche à nous faire comprendre ce qu’elle ressent en écoutant les victimes, en les voyant lutter ou s’affaisser, se résigner. Elle essaie de trouver les limites entre consentement et contrainte, elles sont tellement floues et fluctuantes. Trente ans après elle ressent la culpabilité, la honte, l’impression de salissure que les victimes ne peuvent pas cacher et qu’elles doivent même exhiber devant la cour. Et, il y a aussi les autres, les parents qui n’ont rien vu, qui n’ont peut-être pas voulu voir, les amis peut-être complices, ceux qui savaient mais n’ont rien fait, ceux qui savent depuis toujours mais ne veulent pas admettre que l’irréparable a été commis. Le livre d’Elodie, c’est tout cet ensemble de sentiments, d’attitudes, d’émotions, de responsabilités, de non-dits, de dénis… de souffrances et de douleurs qui montre bien qu’une affaire de pédophilie ce n’est pas seulement une question d’abus sexuel, c’est beaucoup, beaucoup plus.

Pour la narratrice tout a commencé par une banale question posée à son compagnon quand leur histoire balbutiait encore :

« – Tu as déjà couché avec un homme ?

* Oui, mais c’était contre ma volonté. »

Alors, il fallut bien évoquer la chose…

Le livre sur le site de l’éditeur

Et si ta vie m’était contée, le site d’ÉLODIE WILBAUX

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Un été immobile

Claude Donnay

M.E.O.

Un été immobile

Jésus – en réalité il s’appelle Noël car, comme tous les Noël, il est né la nuit du Réveillon mais sa mère l’a toujours appelé mon petit jésus, alors Jésus il est resté pour la famille et les amis – a promis un roman à son éditeur et pour l’écrire en toute quiétude, il s’est réfugié dans une chambre louée chez Mireille la libraire-pensionnaire d’Ambleteuse, petite ville de la Côte d’Opale. Jésus-Noël n’a pas beaucoup d’inspiration, il se balade dans les dunes d’où, un beau matin, il aperçoit un bonnet blanc qui nage vigoureusement dans la mer fraîche du mois d’août. Chaque matin, le rituel se renouvelle, il s’installe dans les dunes pour admirer la nage puissante de la belle ondine au bonnet blanc. Celle-ci finit par remarquer le parka orange qui tache tous les matins la blonde dune et, un beau jour, elle décide de s’installer prêt du mystérieux voyeur. Alors naît une relation très timide entre la trentenaire et son admirateur un peu plus âgé, une relation comme celle qui rapproche deux adolescents frileux, une relation pudique ou plutôt une relation qu’ils n’osent pas développer de crainte de faire renaître quelque chose qui les aurait fait souffrir dans le passé.

L’histoire baigne alors dans le doux romantisme qui rapproche timidement la nageuse et l’écrivain mais bien vite ce roman d’amour vire au thriller. La belle a disparu sans laisser le moindre indice sauf cinq carnets intimes écrits par la mère d’Amelle, la belle nageuse, cinq carnets comme un chemin de croix que cette femme dû parcourir sous la férule brutale de son mari et de sa belle-famille. Jésus avec sa logeuse, décide de partir à la recherche d’Amelle en suivant les quelques indices qu’ils ont pu recueillir. Ainsi, il débarque quelques jours plus tard en Auvergne où Amelle est retenue par un pervers avec qui elle partage plus ou moins volontairement des parties fines très chaudes. Le thriller conduit l’écrivain et sa logeuse au cœur du passé de la belle nageuse, au tréfonds d’une histoire sordide dont il voudrait l’extirper. Le roman d’amour romantique et tendre devient alors une histoire d’un érotisme brûlant les chairs des acteurs. Certains ne peuvent vivre sans les sensations extrêmes qu’ils cherchent à satisfaire.

Ce roman est aussi pour l’auteur l’occasion de régler quelques comptes avec l’aristocratie bourgeoise de Belgique Wallonie qui détruit beaucoup de vie dont celles d’Amelle et de sa mère, pour pouvoir toujours et encore pavaner la tête haute quelles que soient les circonstances. On naît dans cette caste, on ne l’intègre pas ! Mais cette histoire montre que rien n’est jamais acquis, que tout peut arriver : les miracles comme les pires tracas. L’amour ne se décrète pas, il embrase les cœurs et les corps sans prévenir et il faut pour qu’il vive, le laisser aller au bout de son chemin.

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Claude DONNAY

C’’est un livre d’amour à la fois d’une douce poésie et d’un érotisme brûlant que livre le poète Claude Donnay qui a laissé sa plume se souvenir des nombreux vers qu’elle a déjà écrits, préférant abandonner quelques pieds de plus à sa phrase plutôt que d’éluder une jolie tournure poétique. Livre d’amour romantique et érotique, sans aucune pornographie ni aucune description mal venue, satire sociale acidulée d’une touche de morale, et une bonne ration de poésie qui se niche au creux des descriptions des paysages, des portraits et de quelques dialogues et réflexions. Un second roman qui en appelle d’autres.

Le livre sur le site de l’éditeur

BLEU D’ENCRE, le blog CLAUDE DONNAY

LES ÉDITIONS M.E.O.

RENTRÉE LITTÉRAIRE 2018 : ROMANS d’EXTRÊME-ORIENT

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Denis BILLAMBOZ

La rentrée littéraire concerne aussi un certain nombre de romans étrangers, comme on ne voit peu de livres venus d’Extrême-Orient sur les rayons des libraires, j’ai choisi de les mettre en évidence dans cette chronique. J’ai ainsi sélectionné un roman écrit par la Japonaise ITO OGAWA qui a déjà connu un grand succès avec Le Jardin arc-en-ciel et un second écrit par la Chinoise SHENG KEYI. J’ai beaucoup apprécié la lecture de ces deux romans qui sont, tous les deux, empreints de la sensibilité et de la douceur qu’on trouve souvent dans les textes venus d’Extrême-Orient même s’ils évoquent parfois des événements difficiles à accepter, désespérants, voire cruels, comme celui de Sheng Keyi qui traite d’un véritable trafic de nourrissons en Chine.

 

La papeterie Tsubaki

OGAWA Ito

Editions Picquier

Papeterie Tsubaki

Ito Ogawa qui nous avait émus avec son précédent ouvrage « Le restaurant de l’amour retrouvé », publie en ce mois d’août, en France, ce roman qui se déroule lui aussi dans le milieu commercial. La gastronomie qui ne laisse pas indifférente l’héroïne de ce nouveau roman, est très présente dans ce texte aussi. L’auteure décrit avec gourmandise les petits plats que son héroïne partage avec sa voisine ou qu’elle déguste au restaurant. Mais ce texte est avant tout un hommage à l’écriture, à la calligraphie et à la correspondance épistolière japonaise avec toutes ses convenances et ses usages qui doivent être respectés pour ne pas froisser les destinataires quels que soient les circonstances et l’objet du courrier.

Tante Sushiko qui partageait sa vie avec l’Aînée avant le décès de celle-ci, étant elle aussi décédée, Hatoko est revenue à Kamakura dans la région de Tokyo pour reprendre la papeterie que sa grand-mère, l’Aînée, lui a léguée. Elle avait fui sa famille, elle vivait avec les deux femmes, en fait deux sœurs jumelles séparées à la naissance qui s’étaient retrouvées. Elle ne s’entendait pas du tout avec l’Aînée qui lui infligeait une éducation très rigoureuse et même sévère. Elle avait voyagé de part le monde et pour poursuivre la tradition familiale, elle voulait maintenir l’activité de la papeterie et surtout l’art d’écrivain public que sa grand-mère lui avait enseigné avec opiniâtreté et sévérité. Elle raconte sa passion pour la calligraphie et le travail d‘écrivain public à travers une série de courriers particuliers commandés par des clients qui n’osent pas, ou ne peuvent pas écrire, ce qu’ils voudraient dire à leur correspondant.

Poppo, comme on l’appelle dans le quartier, renoue avec ses voisins, redécouvre son quartier, vend les vieux stocks de sa grand-mère mais se consacre surtout à sa passion : le métier d’écrivain public. Elle raconte comment elle choisit, selon l’objet du courrier et la qualité du destinataire et du commanditaire le support, l’encre, l’enveloppe, le timbre, l’outil pour écrire, les caractères et comment elle mûrit son texte avant de le porter sur le support qu’elle a choisi avant de l’envoyer après l’avoir laisser reposer pendant une nuit sur son autel particulier.

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Ito Ogawa

Ce livre est à la calligraphie ce que « Le Maître du thé » d’Inoué est au service du thé. C’est la description d’un rituel ancestral qu’il faut respecter avec la plus grande rigueur dans chacun des gestes à accomplir et dans le choix des matériaux et outils nécessaires. C’est un rite quasi religieux, un rite qui permet de perpétuer la tradition dans le respect de ce que les anciens ont transmis depuis des siècles. Hatoko, Poppo, a repris la suite de l’Aînée pour perpétuer ce rite et le transmettre à des enfants qui pourraient prendre sa suite. C’est l’expression du Japon éternel même si l’héroïne introduit quelques nouveautés dans le rituel comme le choix de stylos à plume ou à bille ou de papier contemporain.

Ce livre c’est aussi l’expression d’une certaine forme de convivialité, Ito Ogawa met en scène des personnages doux, conviviaux, des gens à l’écoute des autres qui cherchent toujours à faire plaisir ou à rendre service. C’est une façon pour elle de démontrer qu’on peut mener une vie beaucoup plus agréable en respectant et écoutant les autres et qu’une vie agréable est possible en partageant avec ses voisins et amis. Poppo s’entend à merveille avec sa vieille voisine Barbara et noue une réelle amitié avec une fillette de cinq ans. Une autre façon de montrer que la mixité des âges est possible et même très agréable. On retrouve dans ce roman la même douceur et la même tendresse qu’on avait pu apprécier dans le précédent.

Ce livre est in fine un hommage au Japon traditionnel capable d’intégrer une certaine modernité sans altérer ses traditions et une leçon d’amitié et de convivialité à tous les grincheux de la planète.

Le livre sur le site des Editions Picquier

 

Un paradis

SHENG Keyi

Editions Picquier

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Elle n’est pas tout là Wenshui, Pêche pour ses collègues, 168 pour l’administration de l’établissement où elle a été recueillie, elle est un peu simplette, son monde se résume à sa mère disparue, son enfance, les loubards qui l’ont maltraitée et les petits animaux, les oiseaux, les papillons, surtout son petit chien Mascotte le seul être pour lequel elle éprouve un peu de tendresse. Elle n’a pas eu beaucoup de chance, elle se retrouve vite seule après le décès de sa mère, elle vit dans un coin de remise où les loubards, profitant de son esprit simplet, la violentent sans vergogne et la violent si bien qu’elle se retrouve enceinte. Anéantie, sale, hébétée, elle est conduite dans le centre de Monsieur Niu, un type sans scrupule qui a fondé un établissement où les mères porteuses sont accueillies le temps de leur grossesse et de leur accouchement, le temps pour Monsieur Niu de vendre leur enfant, leur « produit », à une famille ayant les moyens d’en acheter un. Il y a, selon le marchand de bébés, un marché pour ce type de « produit ». On veut bien le croire, la politique de l’enfant unique a certainement dopé ce « marché » car lorsque celui-ci disparaît la mère est souvent trop âgée pour pourvoir à son remplacement.

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Sheng Keyi

Le centre créé par Monsieur Niu est un véritable camp de détention où les filles sont confinées jusqu’à ce que leur enfant soit remis à la famille acquéreuse. Le règlement est très sévère et les punitions pleuvent sous forme d’amendes notamment. Wenshui, Pêche, raconte avec ses mots la vie dans ce centre, les filles qui se rebiffent, les filles qui collaborent, les filles qui se laissent séduire, les filles qui séduisent, … Elle raconte ce qu’elle voit avec son regard d’enfant qui n’a pas grandi, ce qu’elle comprend avec sa candeur naïve. Elle subit, elle ne demande rien, ne se rebelle pas, elle sera selon Monsieur Niu, une bonne productrice qui ne pose pas de questions, car elle a une bonne santé. Avec ce regard naïf, l’auteure évoque le problème des mère porteuse, la cupidité du fondateur, la douleur de certaines filles, la perversité d’autres, l’immoralité du système, mais aussi la solidarité et la compassion qui peuvent exister entre les filles.

Ce texte, bien qu’il évoque un sujet particulièrement douloureux, déborde d’une grande poésie, il est empreint d’une tendre douceur et de beaucoup de tendresse. C’est un excellent document littéraire, l’auteure manie avec une grande virtuosité la candeur et la simplicité de l’héroïne pour dire de façon imagée ce qu’elle sait des femmes qui se livrent à ce commerce et de ceux qui en profitent éhontément. Elle ne les juge jamais, elle expose des situations choisies ou subies pour montrer les différentes facettes du problème en laissant le lecteur apprécier. Sheng Keyi est certainement une des belles plumes de la nouvelle littérature chinoise plus ouverte sur le monde occidental même, si personnellement, j’ai troué dans ce texte un ton et une forme qui ne renient en rien la littérature traditionnelle de l’Empire du milieu.

Les très jolies aquarelles que Sheng Keyi a peintes elle-même pour illustrer la version française de ce roman, démontrent, elles aussi sa grande sensibilité et la grande délicatesse des diverses facettes de son art.

Le livre sur le site des Editions Picquier

2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE : À FOND LA FORME, une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

La littérature ce n’est pas que des belles histoires bien écrites et bien racontées, c’est aussi tout un travail autour de la langue, une recherche formelle, qui permet de créer de nouveaux outils pour mettre en relation l’écrivain et le lecteur. J’ai rassemblé dans cette chronique, BRUNO FERN et GÉRARD PARIS qui ont, tous les deux, expérimenté des formes d’expression écrite novatrices. Je voudrais en profiter pour féliciter leurs éditeurs JEAN-MICHEL MARTIENZ et CLAUDE DONNAY pour leur avoir permis de tenter leurs expériences pour le plus grand plaisir des lecteurs.

 

SUITES

Bruno FERN

Editions Louise Bottu

Suites, un terme qui a tellement d’acception. Après lecture de cet ouvrage on pourrait penser à des séquelles, les suites de la guerre par exemple. On pourrait aussi penser à la descendance, ceux qui peuplent l’arbre généalogique de l’arrière-grand-père, ceux qui le suivent dans l’histoire de la famille. Mais on ne peut pas éviter de penser à la suite de textes qui pourrait-être assimilée à la suite musicale, cet ouvrage est un peu une suite de textes différents « histoire familiale, fiction et documents divers » comme le signale l’auteur lui-même dans sa présentation en quatrième de couverture.

Ce texte présenté comme un « roman fleuve » sur la page de couverture, est divisé en deux parties : la première concerne la traversée de la guerre, celle qui n’était encore, selon l’auteur, ni la première, ni la dernière et même pas la « Grande » selon d’autres, par un brave artisan basque. C’est sa fille qui raconte à son petit-fils l’odyssée du vaillant poilu parti faire la guerre à des gens dont il n’avait peut-être même jamais entendu parler. Ce brave garçon ne comprenait guère mieux le français que ceux qu’il fallait qu’il trucide avant qu’eux l’embrochent, on l’avait averti, c’était des êtres sanguinaires qui ne pensaient qu’à égorger les bons Français. Son seul fait d’héroïsme fut de traverser la guerre sans y laisser sa peau et de revenir au pays où il ne fut plus jamais le même. Les séquelles l’avaient marqué à jamais, son esprit en était altéré. Et la grand-mère elle raconte tout ça, surtout l’après parce que le pendant elle le connait bien mal, le poilu ne se souvient pas bien, mélange, oublie, déforme… comme l’auteur le fait lui aussi avec son texte : il reproduit les errances mentales de l’arrière-grand-père, les courriers émasculés par la censure militaire….

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Bruno FERN

La deuxième partie se compose de divers textes répartis dans trois chapitres intitulés Section A, Catégorie B et Série C. Ils évoquent une forme d’héritage que l’arrière-petit-fils aurait pu constituer sur la base des histoires racontées par sa grand-mère. Il aurait ainsi adopté les frayeurs et angoisses du héros de la Grande Guerre dont il aurait essayé de reconstruire le parcours pour évacuer ses cauchemars. Mais ses cauchemars, il ne les a pas enterrés avec ses ancêtres, il les a transférés dans son époque à lui, dans ses guerres à lui, dans ses visons apocalyptiques. Il est effrayé par les attentats perpétrés par ses ennemis à lui qui ne sont plus des Boches mais des Talibans, des Islamistes, des extrémistes religieux de tout poil. Mais il craint aussi tous les dangers écologiques qui menacent de plus en plus concrètement notre planète et surtout l’invasion des peuples migrants qui ressemble tellement, dans sa tête de gamin, à l’invasion que l’arrière-grand-père essaya d’endiguer. Après avoir entendus, les frayeurs ressenties par le bisaïeul pendant la Der des Der, il crée ses propres angoisses dans notre monde qui ne tourne pas très rond.

Dans cette suite de textes contemporains et de documents divers, Bruno Fern, a glissé un fil rouge qui conduit le lecteur des horreurs de la première guerre mondiale aux grands défis qui agitent actuellement notre monde laissant penser que les hommes n’ont tiré aucune leçon de leurs effroyables erreurs et qu’ils sont toujours prêts à recommencer les mêmes folies. Si ce texte est un cri d’alarme, c’est aussi un exercice littéraire par lequel l’auteur essaie de créer un autre mode d’expression pour décrire les relations des individus avec la société qui les entoure, laissant une large place au lecteur pour meubler les espaces confiés à sa sagacité et à son imagination.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

FRAGMENTS (5)

Gérard PARIS

Bleu d’encre

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Comme son titre l’indique cet opus est le cinquième d’une série peut-être pas close, le premier édité par Claude Donnay dans sa petite mais très sélective maison d’édition : Bleu d’encre. Avant d’analyser le contenu de ce recueil, je voudrais souligner la qualité formelle des ouvrages publiés par Bleu d’encre et, pour celui-ci, évoquer les jolies illustrations de Laurence Izard qui donnent une apparence concrète au monde créé par Gérard Paris.

Les fragments de Gérard Paris – il y en a sept (un pour chaque jour de la semaine ?) pour chacun des vingt-neuf paragraphes du recueil – sont des concentrés de textes : une formule, un aphorisme, un paradoxe, une allitération, une assonance, simplement quelques mots pour dire l’essentiel sur un sujet que l’auteur ne développe pas, il laisse son développement dans des points de suspension que le lecteur devra remplir en fonction des impressions personnelles qu’il tirera de sa lecture. J’imagine l’auteur comme un alchimiste penché sur sa cornue alambiquée distillant son vocabulaire pour en tirer l’essentiel (« Malaxer, torturer, sertir l’essence des mots… », les quelques mots qui évoqueront le monde comme il le voit, comme il le vit, comme il le rêve. Un monde en équilibre entre le rêve et la réalité, un monde entre la vie et la mort, la mort qui n’est pas une fin mais simplement un ailleurs. « Mort et vie s’entrelacent dans une spirale de feu et de cendres… ». Dans son premier fragment, il indique clairement au lecteur où il souhaite l’emmener : « Le connu (le formel) me dérange, l’inconnu (l’informel) me fascine… », le lecteur devra donc imaginer cet informel pour meubler le texte laissé en suspension par l’auteur.

Si j’osais une image iconoclaste, je dirais que le poète comme le journaliste cherchant son titre doit trouver les quelques mots qui diront tout sans qu’il soit nécessaire de lire la suite. Cependant, le journaliste développe car il doit vendre ses mots alors que le poète se contente d’éveiller la conscience du lecteur par l’esthétisme de son langage. Alors, Gérard Paris distille ses mots, les agence pour qu’en une brève formule, ils conduisent le lecteur là où il voulait le conduire

Dans ces fragments, les mots se heurtent souvent, comme des contraires qui s’attirent, comme des contraires qui se complètent car le monde de Gérard Paris ne semble pas un, il apparaît divers, complexe, multiforme. « Le lieu, le lien, la lie : triptyque d’une trame unifiée et décomposée… ». Il utilise aussi les mots dans leurs diverses acceptions pour formuler des sentences démontrant la complexité du monde, de la vie, de l’ici, de l’ailleurs, l’illusion des religions… « La vérité de l’être, l’être de vérité… ».

« Mille voix bruissent en moi : je n’en perçois qu’une… ». Serions-nous comme l’auteur sourds aux mille voix qui voudraient nous éclairer, nous montrer la complexité du monde que nous croyons toujours trop simple ?

Le livre sur le site d’Espace Livres et création

Le blog des Editions BLEU D’ENCRE

Le site de Laurence Izard 

2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE au DILETTANTE: LA DÈCHE, une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Les vacances se conjuguent déjà au passé pour beaucoup, pour les autres elles tirent à leur fin et la rentrée littéraire est déjà là. Le Dilettante publie ce 22 août deux ouvrages qui évoquent tous les deux la traversée du désert, la dèche, qu’il faut affronter avec plus ou moins de chance mais toujours avec une bonne de dose de responsabilité. Un dandy s’est ruiné en flambant sa fortune pour paraître et une fliquette a cru qu’elle se construirait un paradis artificiel en trafiquant les substances qui la faisaient rêver. Deux livres, deux itinéraires chaotiques et peut-être pas la même issue…

 

BABYONE EXPRESS

Mathilde-Marie de Malfilâtre

Le Dilettante

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Luna de Pâris c’est comme ça qu’on l’appelle dans les grandes sauteries des bobos parisiens friqués, la fourgueuse de la meilleure herbe et de bien d‘autres choses encore, l’aphrodite des partouzes les plus huppées, l’égérie des junkies les plus décrépis. L’Alice au pays des merveilles artificielles, des paradis factices, le petite fliquette qui est passée de l’autre côté du miroir.

« C’est l’ironie du sort. D’être flic et de tomber amoureuse d’un voyou. Celui-là même que l’on devait traquer. Je suis bel et bien en train de basculer de l’autre côté du miroir. »

Avant de devenir Luna, elle était la fille d’une famille de petits nobliaux normands désargentés depuis longtemps, elle voulait, par tradition familiale, sauver la patrie en s’engageant dans les services secrets.

« On m’appelle lieutenante, et j’occupe le poste d’analyste politique et rédactrice au bureau de la lutte antiterro. ».

Mais, il peut arriver que Diane tombe amoureuse du beau cerf et celle qui n’était pas encore Luna, simplement un petite fliquette promise à un bel avenir, tombe amoureuse d’un dealer de haut vol, rejeton de l’aristocratie italienne en train de paumer les thunes qui lui restent. Prince la drague, commercial de pointe en matière de drogue, il ne met pas longtemps à enflammer les jupons de la belle en uniforme.

Leur association débouche vite sur la grande et belle idée qui a germé dans tant de têtes enfiévrées par un quelconque psychotrope : et si on vendait de la drogue aux autres ? Le Détroit de Gibraltar, Rubicon du hachis, est vite franchi, le trafic est sécurisé à l’intérieur même de la caserne de la rue de Babylone, là où bosse la belle dealeuse. « Babylone Express », devient vite rentable, très rentable, à tel point que la petite lieutenante abandonne le job qu’elle détestait de plus en plus, moins le job que les collègues. Elle ne croit plus en sa mission, elle pense que ceux qui ont le pouvoir sont tous pourris.

« Parfois, je me demande si l’Etat, ce n’est pas le crime organisé légalisé. Et puis je ne crois pas aux révolutions, la nature de l’homme, elle, reste ce qu’elle est. Le pouvoir ça pourrit tout. »

Elle s’était juré de ne pas franchir certaines limites, de ne pas toucher à certains produits, même si elle les vendait elle-même, de limiter sa consommation, de ne pas baiser avec n’importe qui, mais la drogue c’est comme le jeu, fait pour risquer toujours plus, aller toujours plus loin. Et, après des folles années de fêtes enflammées à Paris, à Marrakech, à Berlin, à Amsterdam…, de délires hallucinés, de frissons de la peur de se faire prendre, les premiers signes de la désescalade se manifestent et l’atterrissage n’est pas forcément celui qu’elle a prévu.

Ce texte trépidant, speed, écrit comme à la Kalachnikov, dans un vocabulaire très contemporain, populaire, jeune mais jeune très branché dans le milieu des stups, un langage qu’il faut parfois décoder mais un langage qui entraîne le lecteur dans la vitesse de son écriture et dans le vol plané de l’auteure sur les ailles de ses hallucinations. La jeune fille de bonne famille, qu’elle pense toujours être restée, explique comment elle est passée du rôle de chasseresse à celui de gibier. Elle n’est pas née dans le monde qu’elle aurait souhaité habiter, elle n’a même plus l’espoir qu’avait des rebelles nés avant elle.

« J’aime beaucoup les auteurs de la Beat Generation, d’ailleurs. Eux, ils avaient du taf, le sexe libre et les acides de la Madone. De quoi être béat, en effet. Nous on a le sida, le RSA et des profs de merde. On est la Shit Generation. ».

Alors la meilleure solution c’est l’évasion, l’envol vers un autre monde sur les ailes des délires artificiels.

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Mathilde-Marie de Malfilâtre

Et malgré cette descente infernale dans la spirale de la drogue et de tout ce qui l’entoure, ces jeunes donnent des conseils aux citoyens pour qu’ils contribuent à ce que le monde tourne mieux. C’est très étonnant d’entendre ceux qui vendent les produits parmi les plus toxiques de la planète, faire l’apologie du bio, du vegan, et de toutes les manières de s’alimenter pour conserver la meilleure santé possible. La drogue ça conduit à bien des excès, y compris de langage ! Je ne connais pas cette jeune auteure, je ne sais pas si elle a conservé son job, je sais seulement qu’elle a écrit un livre qui interpelle et fait vibrer, mais j’ai l’impression que dans ce livre, elle a mis pas mal de provocation pour démontrer que la drogue n’est pas une solution même si on peut le laisser penser après un usage à très court terme.

J’ai retenu cette interpellation très violente qui démontrent bien le désespoir dans lequel vit une partie de notre jeunesse, celle qui est tentée par les abus en tout genre et l’évasion vers les substances hallucinogènes, cette invitation, cette injonction adressée aux citoyens pour qu’ils prennent leur sort en main et cesse de s’abandonner au désir et bon vouloir des faiseurs de fric et obsédés du pouvoir.

« N’oublie jamais que c’est toi qui as le pouvoir de faire changer les choses. Oui, toi, connard. Par chacun de tes actes, de tes choix et de tes achats, tu peux faire de ce monde autre chose que ce qu’il est. Alors réveille-toi gentiment, hein, ducon ».

Oui, Mathilde-Marie, sur cette voie, je te suivrai !

Le livre sur le site de l’éditeur

 

JOURS DE DÈCHE

Didier Delome

Le Dilettante

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Il le sait depuis longtemps, ça devait finir comme ça. Le cortège des expulseurs va débarquer dans sa galerie pour le mettre définitivement dehors avec ses animaux. Il ne veut pas leur offrir ce plaisir, il va organiser sa sortie de chez lui et de ce monde. Il prépare minutieusement son suicide mais comme trop souvent dans sa vie, il le rate. Perdant il est, perdant il restera même à l’approche de sa mort. Il était galériste, dandy flambeur, possédait un vaste loft où il exposait les œuvres qu’il voulait vendre, laissait vivre sa ménagerie personnelle : des chats, des chiens et cinq perroquets, et habitait personnellement. La vie était belle, il ne comptait pas, il a progressivement décliné jusqu’à crouler sous les dettes après avoir utilisé toutes les ficelles, tous les artifices, toutes les astuces plus ou moins honnêtes pour calmer ses créanciers. Il est arrivé au bout de sa vie de galeriste flambeur, il a raté sa sortie, il doit abandonner ses animaux chéris faire face à son avenir.

Son avenir n’est pas si noir qu’il le croyait, une petite lueur brille encore au bout de son chemin, une certaine Madame M, une fonctionnaire des services sociaux convaincue qu’il pourra s’en sortir si elle lui donne le coup de pouce nécessaire à l’installation dans une nouvelle vie. Pour commencer, elle lui trouve une chambre d’hôtel payée grâce à diverses aides mais pour huit jours seulement. Huit jours qu’elle renouvellera de très nombreuses fois en se faufilant dans le maquis des aides sociales. Mais les aides ne sont pas éternelles même si elles peuvent durer un bon bout de temps. Il faut qu’il trouve un travail et, là encore, la « bonne fée » se démène comme une diablesse pour lui trouver des stages, des formations, des entretiens d’embauche mais rien n’y fait, personne ne veut d’un bientôt soixantenaire asthmatique et enveloppé. Il n’a pas envie non plus de travailler pour un autre, lui qui a toujours été son seul maître. Il a une autre idée…

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Didier Delome

L’éditeur écrit que « Didier Delome raconte ses jours de dèche », je veux bien le croire, je ne connais pas ce personnage. Ces jours de dèche l’ont ramené au rudiment de la vie, au stricte nécessaire de l’existence même si, grâce à la « bonne fée », il n’a jamais connu la rue. C’est la dèche mais pas la galère destructive que beaucoup d’autres ont connue. Cette nouvelle façon de vivre avec pour seule préoccupation de dépenser le moins possible pour pouvoir manger encore le lendemain, lui permet de découvrir la ville autrement. Il fait de longues balades, découvre des coins charmants et agréables qu’il n’avait même jamais remarqués auparavant.

« … je m’arrête dans un square ravissant rue de Bretagne, devant lequel je passais avant des millions de fois sans jamais y prêter attention ni m’y arrêter. Aujourd’hui j’apprécie de m’y reposer à l’ombre … »

Il découvre surtout qu’on peut vivre sans aucune pression, sans le souci de paraître, de gagner beaucoup d’argent, d’épater la galerie, ses alentours et la ville entière.

« Une nouvelle vie commence pour moi ; bien plus prometteuse que ce je viens de connaître ces derniers mois si déprimants … ».

Il redécouvre les valeurs élémentaires de la vie, « Je me réhabitue aux joies infimes de l’existence », d’autant plus qu’il a eu une bonne idée : écrire ses pérégrinations dans le maquis de l’administration pour bénéficier des aides sociales tellement vantées par les politiciens et dans cet autre encore plus touffu de la recherche d’un emploi. L’idée est bonne mais il lui faudra aussi se faufiler dans le maquis de l’édition pour trouver un bon éditeur. Mais cela est une autre histoire que Didier écrira peut-être un jour… ? Le passage par la case redémarrage à zéro est parfois salutaire et salvateur.

Le livre sur le site de l’éditeur

2018 – LECTURES DE VACANCES : MOTS CONTRE MAUX, par Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

C’est une chronique un peu particulière que je vous propose aujourd’hui, les trois recueils de poésie que j’ai réunis tout naturellement sont les trois tomes d’une somme de poèmes imprimés mais non publiés. Ces poèmes ont été écrits par Martine, une femme souffrant d’une maladie invalidante qui a choisi de se battre avec ses armes. Elle n’a pas fait d’études littéraires mais elle a une vraie sensibilité poétique et elle possède excellemment la langue française et l’art de la versification. Elle dit sans fausse pudeur mais sans exhibitionnisme non plus sa souffrance, son désespoir, sa lutte, le regard des autres mais aussi son mal à vivre dans un monde qui ne respecte pas plus les êtres que la nature. Elle ne cherche ni fortune ni gloire, elle voudrait seulement que ses messages soient lus. Avis aux éditeurs qui passeront par là.

 

LES BORNES DU TEMPS – LA RÉVOLTE EXPULSÉE

Martine BORES

Inédit

« Dans un coup de tonnerre

Au cœur de la forêt

Un mal fourbe et secret

Me terrassa les nerfs »

Comme le confie cet incipit, Martine est affectées d’une maladie invalidante, elle dépeint dans une courte introduction le brutal changement qui a affecté sa vie.

« Tout commence avec l’irruption brutale d’une maladie fourbe et intraitable. Progressivement, le mal gagne du terrain. Le corps résiste comme il peut, mais le mal est puissant. C’est là que l’esprit met la main à la pâte en malaxant les mots qui nourriront son moral… »

Elle ne s’est pas écroulée, elle a choisi de lutter contre son mal avec ses meilleures armes : les mots.

« Ne pas baisser les bras, inventer des projets

Alimenter l’esprit, ne pas laisser figer

Un rêve d’avenir un espoir intangible

D’enfin réconcilier impossible et possible. »

Et les mots pour Martine, c’est la poésie qu’elle écrit avec une réelle virtuosité, Elle n’a rien appris de cet art, elle a les mots et l’art de les accommoder en elle. Elle m’a confié : « Au début, mes écrits m’ont juste permis de survivre. Ensuite, j’ai ressenti le besoin d’exprimer tout ce qui me touchait. Je ne sais pas écrire, Ce sont justes des instantanés, des touches d’émotion plaquées par mon cœur. » Ces quelques mots très émouvants montrent sa très grande sensibilité et sa volonté de ne traduire que des émotions, des instantanés, des images, des sensations qui affectent son quotidiens ou l’avenir qu’elle essaie de concevoir.

Au début, c’est à la compassion que j’ai cédé, comment accepter cette maladie qui enferme ceux qui en sont affectés, dans un piège infernal ?

« Comme un chat qui s’amuse avec une souris

En retardant le temps de sa fin salutaire

Certaines maladies condamnent à la vie

Ceux qui doivent payer leur lourd tribut sur terre. »

Et puis vient l’admiration devant le courage de cette femme qui refuse de baisser les bras et lutte avec ce qu’elle a de meilleur en elle, en l’occurrence les mots qu’elle aligne dans des vers de belle qualité, des vers qui sonnent jusqu’au fond des cœurs et des tripes. Mais il ne faut pas réduire ce recueil à une lutte contre la maladie même si ce combat est fort émouvant et que je compatis avec Martine dans cette lutte de tous les instants, c’est aussi une œuvre d’art, une œuvre littéraire qu’il faut considérer comme telle. Martine est une poète comme les autres, elle a son style, son vocabulaire, ses muses, sa façon d’exprimer ses émotions.

« J’aurais tant voulu dépasser

Le temps compté de cette vie

Déchirer mon cœur pour laisser

Une œuvre d‘art qui lui survit. »

Et au-delà de la littérature, Martine à une vie, elle sort de la cage de sa maladie pour jeter un regard sur le monde, s’apitoyant sur ceux qui souffrent comme elle, plus qu’elle, et surtout sur ceux qui sont victimes des terribles injustices de ce monde.

« Ce que d’autres enfants étalent crânement,

Ou quand ils font la queue pour manger

Ravalant leur honneur dans leur isolement,

Je sais que je n‘envie pas leur espoir gagé. »

Même si la lutte contre le mal est un combat de chaque minute, Martine conserve un regard sur le futur et la façon de l’affronter.

« Avec ces mots gentils offerts comme des fleurs

Nous présumons que pour nous qui voyons encore,

L’avenir mentira à l’ombre de nos cœurs

Pour nous faire accepter l’image de nos corps. »

L’avenir de ses mots la préoccupe autant que le sien, elle craint qu’ils ne lui survivent pas et qu’ils disparaissent dans la poussière du temps dispersée par le vent de l’oubli.

« Assurément promis aux flammes de l’enfer

Ils n’auront soufflé que le temps qui m’est compté

Comme l’air frais de la forêt de conifères

Si reposante dans la chaleur de l’été. »

Martine a écrit d’autres recueils que je vais lire lentement pour bien les déguster et ne rien laisser échapper de ce qu’elle veut nous transmettre, suivant scrupuleusement son conseil : « Ce qui compte ce n’est pas la finalité mais le chemin, et certains sont plus ardus que d’autres. » J’espère que le chemin de ses vers ne s’arrêtera pas au fond d’un tiroir, que certains auront, comme moi, l’envie de les partager.

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LES BORNES DU TEMPS – LES PENSÉES EN ACTION

Martine BORES

Inédit

J’ai lu dans le tome I de cette trilogie poétique le difficile chemin que Martine raconte avec beaucoup de pudeur et de courage, combattant la douleur et le handicap sans jamais baisser les bras même si elle laisse filtrer des moments découragement qu’elle surmonte bien vite. Dans ce tome 2, elle nous montre surtout comment avec son esprit et ses mots, elle mène ce combat pour conserver espoir et dignité. La volonté est sa force principale, elle ne doit plus rien à personne, elle ne reconnait plus aucune autorité, son combat est son seul devoir.

« Puisque je n’ai plus rien à perdre désormais

Je peux tout envoyer promener sans problème, »

Se battre mais se battre pour un objectif : « Je veux me battre pour vivre » et non pas seulement pour survivre, pour vivre des envies, des désirs, des joies

« Je préfère garder ma volonté intacte

En me battant avec ma hargne raisonnée,

Et si ma lutte peut avoir le moindre impact

Pour une issue heureuse alors j’aurai gagné. »

Le combat est multiforme, démultiplié, il faut lutter contre le temps qui ne passe pas assez vite, contre les insomnies, contre la facilité médicamenteuse qui pourrait générer la dépendance et le ramollissement cérébral.

« Le temps passe et son obsession

Qui n’arrange rien à l’affaire

Lui font craindre la prostration

Qu’entraîneraient les somnifères. »

Le combat, c’est d’abord le regard des autres,

« J’évitais d’inspirer une tendre pitié

De paraître écartée de projets trop hautains, »

Où la pitié prend la place de l’amour, du désir, de l’admiration, de tout ce qui peut flatter et réjouir quand on se sent aimer. Quand on ne considère plus alors vos besoins et vos désirs que

« Comme si vos besoins n’étaient que des manies »

L’amour disparait du paysage du patient,

« Mutilée de l’amour j’ai nié ses secrets

Qui apportent la paix à un cœur désarmé. »

Seule la mouche dépose son baiser sur ses lèvres.

« Qu’elle reste après tout la seule désormais

A montrer une telle attirance pour vous. »

Il y a dans ces recueils, une dualité entre le « je » et le « il » entre l’auteure et le poète. Martine parle à la première personne quand elle veut faire passer des messages plus personnels sur son combat, sa volonté d’agir, son immersion dans l’écriture…

« Mes textes qui ont accosté

La rive d’où certains les voient

Donnent sa légitimité

A ma solitude sans voix. »

Le poète lui prend plus de recul, il analyse, propose, constate, déduit, généralise, …

« L’esprit doit partir en vadrouille

Chercher d’autres pensées ailleurs

Pour ne jamais laisser la rouille

S’infiltrer dans son intérieur. »

Martine a rencontré le poète et ils ont marié talent et sensibilité, volonté et détermination pour parcourir ce chemin tellement ardu sans jamais perdre dignité, conservant précieusement le sens de l’ironie et de l’autodérision pour ne pas perdre le rire qui est le moteur de l’espoir, l’expression de l’envie de vivre pour vivre et non pas pour survivre.

« Si rire vaut un bifteck

Quand on n’aime pas la viande,

Pour moi c’est un vrai bonheur

Que d’en demander encore. »

François Rabelais le disait déjà il y a bien longtemps : « Pour ce que le rire est le propre de l’homme… »

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LES BORNES DU TEMPS – PATIENCE ET LONGUEUR DE TEMPS…

Martine BORES

Texte inédit

Voici le troisième opus de la trilogie poétique que Martine a écrite pour évoquer sa cruelle maladie et la lutte qu’elle a entreprise pour opposer ses mots à ses maux. « A tout moment, les mots lui auront donné le courage de lutter », précise l’auteur de la mise en page de ces vers, celui qui a armé son bras pour conduire sa lutte poétique. Après le temps de la révolte, de la difficulté d’accepter cette terrible fatalité, vient le temps des pensées, de la réflexion sur la façon d’opposer la meilleure résistance à cette épreuve sans fin, et puis quand on a lutté pour finir par accepter en organisant sa vie le mieux possible, vient le temps de la patience, de l’attente. Mais que ce temps est long car il est si difficile à meubler qu’il parait interminable. Chaque mouvement est une épreuve, une entreprise qu’on s’impose avec modération. Alors, tout étant difficile, on entreprend moins, de moins en moins et le temps s’étire de plus en plus en monotone longueur, noyé dans le marais des habitudes. « Les habitudes sont les béquilles du temps ».

Alors, le moindre de ses désirs peut paraître, pour les autres, un caprice, comme tout ce qui est tu peut sembler être un repli sur elle-même.

« Elle lit un reproche au-dessus de leurs lèvres

Quand ils mettent le doigt sur ses fréquents replis, »

Je dois tout de même préciser que ce recueil, comme les deux précédents, n’est pas toujours écrit à la première personne, certaines choses semblent concerner directement l’auteure, d’autres sont d’un intérêt plus général. Mais que ce soit pour l’auteure ou pour les autres patients hébergés avec elle, la principale question demeure le futur qu’il est difficile d’évoquer, qui inquiète, qui n’est même pas pour Martine porteur d’aucun espoir.

« Je n’attends rien de bon d’une vie qui maltraite

Au hasard des destins les corps ou les esprits, »

Il lui semble que ce futur

« Il faisait preuve d’un manque de pouvoir-vivre. »

Mais si le futur n’est pas porteur, l’espoir lui-même reste, une inquiétude, une forme d’angoisse même :

« Je ne saurais plus vivre une vie au dehors »

Même si elle s’intéresse à notre monde qui ne tourne pas très rond et surtout à toutes les atteintes que nous infligeons à notre planète qui, elle aussi, connaît une réelle douleur et semble en bien grand danger, elle n’oublie pas que la vie n’est pas qu’angoisse et crainte, douleur et maladie, elle est aussi amour, amitié, émotions … Mais les sentiments et les sensations sont eux aussi fortement concernés par la maladie. Comment aimer les invalides, comment éprouver et partager des sentiments avec eux. ? Martine semble bien réservée sur ce point :

« Méfiante envers les émotions

Aux effets, parfois pernicieux, »

Pour elle, l’amour c’est quelque chose de grand, de lyrique, qui domine tous les aléas de la vie même les plus douloureux :

« Lui par amour pour elle, il lui offre sa mort ».

Mais le futur, c’est aussi et même peut-être surtout la mort. On pense souvent que ceux qui souffrent d’une longue maladie et ceux qui sont âgés sont plus familiarisés avec l’idée de la mort et de sa proximité. Ils la connaissent peut-être mieux mais ne l’appréhendent pas forcément avec plus de sérénité. Martine avoue :

« J’estimais le grand âge amplement suffisant

Pour accepter la mort comme un but apaisant,

Mais je n’avais jamais pleuré sur ma maman. »

Ceux qui fanfaronnent sont peut-être les plus fragiles face à la dernière échéance.

« Mais leur courage à vivre, en tout point encensé

N’est-il pas simplement la crainte de mourir ? »

Martine, elle, elle n’a pas peur, elle a ses mots pour affronter le mal et la mort, elle les malmène. Et parfois ils la désespèrent.

« Mais quand j’en ai fait des poèmes

Je peux redevenir sereine. »

Je voudrais garder ces deux vers comme conclusion, ne jamais les oublier pour, quand le jour viendra de fermer mes livres, les avoir encore en ma mémoire :

« Je n’oublierai jamais que mes derniers poèmes

Respiraient simplement comme un mal apaisé. »

C’est plein de douceur, de sagesse et de sérénité.

 

Saint-Sauveur- Les bornes du temps
Les Bornes du temps, sculpture de François Hornn (visible à Saint-Sauveur, France)