2018 – LECTURES DE VACANCES : POUR LES PETITS ET PAS SEULEMENT, une lecture de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

En ce printemps, comme chaque année, les fêtes de famille se multiplient dans notre grande fratrie et c’est chaque fois l’occasion de découvrir combien nos chères petites têtes blondes ont changé, comme elles sont dynamiques, toniques, espiègles, mais tellement mignonnes qu’à chaque fois on sombre sous leur charme. C’est pour partager cette émotion avec les lecteurs de ce blog que je propose cette chronique où Marcella, Pépée, Albane et Séverine ont semé beaucoup d’amour et de tendresse mais aussi beaucoup de leur talent littéraire ou artistique.

 

TRENTE CETTE MÈRE – MAINTENANT –

MARCELLA

Les Carnets du Dessert de Lune

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« Il y a onze ans j’ai écrit « trente cette mère avant », trente textes courts qui racontaient une mère au bord d’être à nouveau mère à dix-huit ans d’écart ».

Ce nouveau recueil raconte avec trente nouveaux textes très courts cette mère maintenant. Trente textes que l’illustratrice Pépée, c’est joli Pépée, a égayés de ces dessins.

« Dans cet espace de l’intime, j’ai créé neuf dessins symboles de la maternité. Neuf mois, neuf dessins, neufs mots choisis dans les mots de Marcella, neuf idéogrammes chinois… ».

Difficile de parler d’un recueil illustré tant l’intimité entre les mots de Marcella et les dessins et idéogrammes de Pépée est forte. On ne sait laquelle a commencé : est-ce Marcella qui a jeté des mots sur la page, des mots que Pépée aurait triés pour en retenir neuf qui pourraient correspondre à des idéogrammes chinois mais aussi à des choses essentielles de la vie et de la maternité. Ou alors, Pépée aurait retenu neuf idéogrammes chinois ayant un rapport fort avec la vie et la maternité, qu’elle aurait soumis à Marcella pour qu’elle les illustre d’une phrase ou de quelques mots seulement mais des mots choisis avec une grande attention. Tout cela pour dire que les mots et les dessins se marient parfaitement dans cette évocation de la maternité et que les idéogrammes chinois trouvent leur résonance parfaite dans les textes de Marcella.

A titre d’exemple, j’ai choisi celui du cœuhttps://www.dessertdelune.be/marcella.htmlr, je fais toujours le choix du cœur. Marcella a écrit : « cette mère laisse l’haleine et la terre remplir son nez sa bouche son cœur ses jambes » et Pépée a dessiné l’idéogramme « XIN » qui, précise-t-elle « représente la forme du cœur avec les gouttes de sang ». Ainsi, deux langages s’épousent pour former une expression autour du cœur et de huit autres thèmes comme le soleil, l’odeur…

Encore une découverte de « Les Carnets du Dessert de Lune » qui a le nez très fin pour trouver des auteurs qui proposent autre chose en sortant des sentiers battus, des formes d’expression nouvelles

Marcella sur le site des Carnets du Dessert de Lune

Pépée sur le site des Carnets

 

POISSON DANS L’EAU

Albane GELLÉ et Séverine BÉRARD

Les carnets du dessert de lune

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Marguerite est une petite fille qui sait ce qu’elle veut, elle a ses petits caprices, elle ne porte pas n’importe quoi, ne se coiffe pas n’importe comment, ne confie son élégance à quiconque. Elle fait du sport même dans le salon. Elle est vive, tonique et décidée mais elle se pose des questions importantes : la petite souris existe-t-elle ? Pourquoi les fakirs mettent la tête sur des clous ? Elle est aussi très occupée, elle joue sans prendre soin de la toilette qu’elle a minutieusement choisie. Elle ne mange pas tout ce qu’on lui propose, elle n’aime pas tout. Marguerite est une petite fille qui dévore la vie, elle est heureuse comme un poisson dans l’eau, elle vit à cent à l’heure et le soir elle dort bien même s’il faut scrupuleusement respecter le cérémonial du coucher pour qu’elle s’endorme pleine d’amour pour maman.

C’est un très joli petit texte qu’Albane Gellé a écrit pour habiller les dessins en noir et blanc avec beaucoup de rouge quand même, un rouge bordeaux, ça confère une certaine élégance au livret, que Séverine Bérard a réalisé pour Marguerite. A travers le récit d’une journée de Marguerite, c’est un message d’amour, un gros câlin, que maman Albane destine à sa petite fille adorée. Un récit que chaque maman, chaque mamie, et même les papas et les papis, peuvent lire à leur bout de chou adoré, les garçons aimeront autant que les filles, et tous réclameront qu’on leur lise et relise cette histoire d’une petite fille adorable. Je n’ose pas croire que maman a écrit ce texte pour dépeindre la petite fille qu’elle rêve d’avoir, pour que la sienne rêve de devenir comme Marguerite. Non, toutes les petites filles sont adorables et comme les petits garçons, elles aiment les belles histoires., Mais attention si vous ne veillez pas au grain cette histoire pourrait bien venir allonger un peu plus le cérémonial du coucher.

Et pourquoi ne pas donner ce texte à votre chère petite tête blonde quand elle commencera à lire pour qu’elle sache comment elle était quand elle plus petite encore, ça pourrait lui donner le goût de la belle écriture ?

Albane Gellé sur le site des Carnets

Séverine Bérard sur le site des Carnets

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2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : AVANT DE FRANCHIR LE SOLSTICE, une lecture de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Avant de rendre compte de mes découvertes littéraires de l’été, je vais réunir dans cette chronique mes lectures du printemps attendant encore dans mes fichiers. C’est donc une chronique un peu hétéroclite, elle regroupe des lectures de natures très différentes, des lectures difficiles à associer avec d’autres, des lectures dont la spécificité pourrait-être le lien commun, que je vous propose. Dans cette chronique vous trouverez donc un récit biographique amélioré de la vie de Jan Pallach par Anthony Sitruk, un manuel pour réussir son autobiographie de Balval Ekel et enfin un joli recueil d’aphorismes de Jean-Philippe Goossens.

 

LA VIE BRÈVE DE JAN PALLACH

ANTHONY SITRUK

Le Dilettante

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Lors d’un exercice dans une séance de formation, l’auteur doit reconnaître sur des photos deux personnages. Le premier est facile à identifier, il a fait récemment l’actualité en s’immolant par le feu à Tunis, en revanche personne ne reconnait le second et pourtant son nom et sa photo ont fait le tour du monde même si à cette époque les réseaux sociaux n’existaient pas (preuve qu’avant eux le monde tournait déjà). Après un long silence, un participant suggère le nom de Jan Palach, tous ou presque en ont entendu parler mais aucun ne s’en souvient précisément. A partir de cette date, l’auteur décide de partir à la rencontre de ce Tchèque qui s’est lui aussi immolé par le feu mais, lui, pour réveiller le peuple tchèque trop léthargique sous la botte soviétique après la répression sanglante des émeutes de 1968.

Ce n’est qu’en 2017 que le narrateur se rend à Prague sur les traces de Palach, place Venceslas notamment, où il pourra apprécier l’amabilité des serveurs des bars et restaurants de la ville. Pour ma part, j’avais déjà fait cette expérience en 1994, je pensais qu’ils étaient devenus plus conviviaux, apparemment ce n’est pas le cas. J’avais été aussi déçu par ce que j’avais vu de ce qu’il restait de la mémoire de Jan Palach sur la grande place praguoise.

Un an avant de commémorer le cinquantième anniversaire de l’immolation le 16 janvier 1969 et de la mort le 19 janvier 1969, du jeune étudiant tchèque, Anthony Sitruk, a voulu comprendre ce qui s’était réellement passé, les motivations du jeune homme, les réactions de son entourage, des pouvoirs publics, de l’occupant, pour essayer de ranimer la flamme de la liberté symbolisée par cet acte autodestructeur. Il refait son parcours de son village de naissance à l’université, son engagement politique, son implication dans la lutte contre les soviétiques, son désespoir, sa décision de se sacrifier, son passage à l’acte et surtout ce qu’il est devenu après sa mort tant physiquement que symboliquement. Il conclut par une petite fiction où il fait parler celle qui a peut-être été sa petite amie.

Anthony Sitruk

Sitruk n’a pas cherché à écrire une biographie complète, il a seulement voulu, à partir de ce dont chaque citoyen français peut disposer, comprendre pourquoi aujourd’hui on oublie ce héros.

« J’aurais pu engager un traducteur tchèque, …, qui m’aurait dégoté l’information en quelques secondes, si mon but avait été de retracer exhaustivement la vie de Palach et non à partir des seules bribes que l’on trouve en français ».

La Guerre froide a laissé place à d’autres conflits qui ont généré d’autres héros.

Nous sommes peut-être trop nombreux à avoir oublié que Palach était plus qu’un combattant, qu’il était un symbole, une torche vivante éclairant le chemin de la liberté. En 1969, « Palach est une bombe, il aurait pu devenir un héros, aux yeux de tous il est bien plus que ça : vivant il est anonyme, mort il devient un martyr, un mythe… » et aujourd’hui, il est surtout un site touristique, une petite trace de cendre dans notre histoire.

Mais Sitruk constate qu’au-delà du héros, du martyr, du mythe, il y avait avant tout un homme, un jeune homme. Déjà à l’annonce de son décès les tchèques savaient :

« … ils comprennent avec effroi que cet étudiant qu’ils admiraient déjà est aussi un fils, un frère, un enfant avant d’être un martyr. Ne l’oublions jamais ».

Je ne peux pas m’empêcher de penser que l’auteur adresse à travers ces mots un message à l’intention de tous les vautours qui vont se précipiter en janvier prochain pour récupérer le sacrifice de ce jeune héros.

Le livre sur le site du Dilettante 

 

LES GENS HEUREUX ONT UNE HISTOIRE

BALVAL EKEL

Jacques Flament Alternative Editoriale

En regardant le journal télévisé, un documentaire, un film, en lisant la presse quotidienne, un roman, une biographie, un témoignage ou d’autres écrits encore, beaucoup pensent avoir une vie bien monotone au regard de celles qui sont décrites dans ces différents médias. Mais Balval Ekel qui, elle, a eu une histoire, une vraie, a trouvé une méthode pour nous prouver que nous avons tous une histoire que nous ne savons pas voir. Elle essaie de nous en persuader à travers ce manuel qui comporte cinquante-deux exercices comme autant de contraintes qu’il faut réaliser pour faire surgir tout ce qui fait de chacun de nous un être particulier avec son histoire, son histoire bien à lui, pas celle d’un autre.

Dans sa préface, Balval précise son objectif :

« Le but de cet ouvrage ? vous fournir des pistes pour écrire votre autobiographie sous une forme personnelle et originale ».

Une façon de faire remonter à la mémoire les événements et les anecdotes oubliés qui font que notre histoire est différente de celle des autres et digne d’intérêt. Elle précise que cet exercice est un travail de longue haleine, les cinquante-deux exercices correspondent aux cinquante-deux semaines de l’année. Je n’ai pas pris le temps de répondre à toutes les contraintes proposées, je n’en avais pas le temps, certains attendaient mon commentaire avec plus ou moins de patience. Mais j’ai pris le temps, lors de ma lecture, de réfléchir à ce que je pourrais répondre à chacune des attentes de cet exercice et j’ai trouvé au fond de ma vieille mémoire des choses oubliées ou négligées qui pourraient nourrir un écrit sur ma déjà longue vie.

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Balval Ekel

Chaque exercice est inspiré de l’exemple laissé par un écrivain, ainsi la première contrainte consiste à dresser, comme Li Yi-chan au IX° siècle en Chine, des listes de choses qui vous paraissent importantes. Plus elles sont hétéroclites, plus elles sont importantes car plus elles sont riches et renvoient à des événements, des pensées, des réflexions, des souvenirs, …, divers et variés qui pourront nourrir une biographie originale. Au hasard, je pourrais aussi citer cette contrainte qui consiste à lister ce qui peut vous donner de l’espoir en vous inspirant du poème de Breton : « Je connais l’espoir ». Ou cette autre qui demande de faire l’éloge du sport en s’inspirant du poète John Burnside qui admirait le vieil homme qui nageait des longueurs de bassin à ses côtés, tôt le matin. Quand vous aurez répondu à toutes les contraintes vous disposerez d’un matériau riche et volumineux pour rédiger votre biographie. Et vous aurez découvert, ou redécouvert, cinquante-deux références littéraires ignorées ou oubliées.

Balval Ekel essaie de nous en convaincre en concluant sa préface par ce propos :

« Les femmes et les hommes que j’accueille dans mes ateliers (d’écriture) disent que nos moments consacrés à l’écriture les ont rendus heureux en leur faisant prendre conscience de la richesse de leur vie… »

Le livre sur le site de Jacques Flament Alternative Editoriale

 

LES PANSÉES – LA FLÛTE EN CHANTIER

JEAN-PHILIPPE GOOSSENS

Cactus Inébranlable éditions

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Jean-Philippe Goossens, propose, dit-il, l’ultime tome de ses « pAnsées » et je ne le connaissais pas encore, pas plus que ses écrits d’ailleurs. Il a fallu que j’arpente pendant de longues années les vastes champs de cactées plantés par le spécialiste de tout ce qui pique en littérature, pour découvrir ce recueil. J’ai eu aussi recours à la préface de Fabien Le Castel pour mieux connaître cet auteur qui devrait selon lui nous faire lire en nous « gaussant ». Dès la préface ça démarre fort ! « Absurde » c’est selon le même préfacier le mot qui décrirait le mieux cet ouvrage.

Je crois qu’il est plus avisé que je me fie à ma propre lecture. J’ai remarqué que Jean-Philippe connait très bien sa géographie, plusieurs aphorismes concernent des lieux où leurs habitants, comme les deux qui suivent :

« Si j’étais maire de Menton,

je ferais citoyens d’honneur les frères

Bogdanof… »

(mort de rire).

« Il y a un SDF près des WC à la gare, c’est un Afghan … un Afghan de toilette. »

(Celui-là, je le déguste).

Pour faire un bon recueil, il faut au moins un doigt d‘anticléricalisme, deux d’impertinence, et quelques doigts dressés à l’encontre de tous les pouvoirs établis et tout de même un peu de talent, voire plus !

« Je ne sais pas pourquoi on s’étonne d’avoir un vieux pape quand on sait qu’ils sont composés de ¼ dinos… »

(ce n’est pas même pas absurde, c’est juste du bon sens)

« Juste retour des choses : Castro n’a jamais été élu et finit dans une urne… »

« Quand les bruits courent,

La rue meurt. »

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Jean-Philippe Goossens

Il y aussi ces petits bijoux qui me font pisser de rire, Dodo la Saumure on le dirait tout droit échappé des Tontons flingueurs, il me fait marrer à me rouler par terre chaque fois que je vois le bout de son double « do » à l’horizon, merci Jean-Philippe de nous l’avoir servi sur un plat d’argent.

« Les filles de Dodo la Saumure, ses Dédettes (…) ont mis en fuite un braqueur à coups de sex-toys ! L’affaire a capoté, c’est peu banal, quelle débandade ! »

Merci aussi de nous rappeler qu’un bon aphorisme c’est un truc tout simple qui provoque le rire spontané, instantané, explosif.

« Ma montre résiste à 10 bars. Moi pas. »

Je ne peux pas conclure ce commentaire ( ?) sans évoquer cette délicatesse en bas de chaque page : une frise avec un escargot et un animal non identifié qui racontent des histoires dignes de l’auteur, normal c’est lui qui les dessine.

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : SPÉCIALE DEJAEGER, par Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

En ce printemps 2018, le barde carolorégien est très actif dans le milieu de l’édition avec deux publications : une suite à la saga du célèbre et cradingue inspecteur Maigros et un nouveau recueil d’aphorismes mais aussi avec la création d’une collection de poPoésie au Cactus inébranlable dont il assurera selon ses propres termes : « l’irresponsabilité ». Une telle activité méritait bien une chronique spéciale que je propose donc ci-dessous.

 

MAIGROS SE MARIE

Éric DEJAEGER

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En 2011, lors de la rédaction de la première partie de la Saga Maigros, « Lauteur » avait laissé le célèbre poulet pochtron carolorégien dans une bien mauvaise position mais aussi au milieu d’un gué qu’il n’avait toujours pu franchir. Il n’avait toujours pas réussi à trousser sa belle collègue du commissariat, non qu’elle soit particulièrement prude mais elle voulait surtout assurer ses arrières, elle voulait se marier avec son chef avant de lui céder, ce qui est très banal et tout à fait légitime, elle n’était pas la première ni la seule à avoir cette idée. Donc l’auteur a dû reprendre le clavier pour coucher cinquante nouveaux chapitres comme autant de tranches de vie du célèbre commissaire, de son commissariat et de ses collègues. Mais aussi cinquante chapitres comme autant d’exercices de style : descriptions, scènes d’action, dialogues haut en couleur, lettres, textes pour réseaux sociaux, etc…

Dans cette suite, l’objet principal du récit est évidemment tout ce que Maigros doit imaginer pour offrir enfin un toit décent à la belle policière qui veut bien l’épouser mais à condition de ne pas être obligée de vivre dans un gourbi où ses géniteurs n’auraient même pas élevé des cochons. Maigros, lui, il ne veut pas travailler, il élabore les combines les plus sophistiquées, les plus tordues, les plus vicelardes, …, pour obliger ses collègues et tous ceux qu’il peut prendre dans ses rets, à faire le boulot à sa place avec des matériaux qu’il se procure par n’importe quel moyen sauf ceux qui n’auraient même que l’apparence de l’honnêteté. En bon flic bien pourri cela lui pose peu de problème, la méthode, il en connait plusieurs et même des quantités qu’il teste régulièrement dans les fonctions qu’il fait semblant de remplir pour faire croire qu’il accomplit sa mission.

Ces cinquante nouveaux chapitres sont tout à fait fidèles aux cent précédents, la police est toujours aussi pourrie, le narrateur n’aime pas plus les flics, on sent toujours cette rancœur intestine, venue de loin, du fond de sa jeunesse peut-être. Mais, il reste toujours, en filigrane, cette tendresse que « Lauteur » éprouve pour les pauvres bougres exploités par les bourgeois. Il reste aussi ce monument de bravoure linguistique, ce récit en langue vernaculaire du commissariat de Charleroi, le carolowallomaigrossien, que « Lauteur » a dû transcrire du langage parlé au langage écrit, un véritable tour de force. Je suis plutôt fier d’être arrivé au bout de ce livre sans avoir recours à aucun dictionnaire et en ayant presque tout compris. A n’en pas douter c’est un bel exercice de redécouverte d’un langage en voie de disparition et une façon de montrer que la langue n’est pas limitée à ce que des académiciens enferment entre quelques milliers de feuilles. Il faut bien parfois trouver des mots nouveaux ou oubliés pour dire des choses auxquelles ces fameux académiciens n’ont jamais pensé.

Et, pour répondre à la question finale de l’auteur, je dirai simplement qu’on ne tue jamais un personnage aussi vivant, aussi truculent, bourré de ressources inimaginables, il peut toujours servir même dans un autre temps pour une raison que tous ignorent encore.

 

LES COUREURS AVAIENT DE CES BOUILLES !

Éric DEJAEGER

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« Ecrire pour vivre ? Beurk !

Vivre pour écrire ? Beurk !

Ecrire pour s’amuser !!! » »

Très prolifique en ce printemps littéraire, le barde carolorégien, n’a pas oublié sa devise favorite : « Court, toujours … ! » mais n’a pas non plus failli à la parole qu’il énonce dans le présent recueil en tout point égal à ceux qu’il a déjà édités chez ce même éditeur, spécialiste de ce genre. Éric écrit pour s’amuser, on s’en doutait depuis un certain temps déjà, même Maigros le savait ! L’aphorisme c’est son truc mais pas le seul, il a d’autres cordes à son arc qui retiendront plutôt notre attention tant nous avons déjà vanté sa capacité à pondre de l’aphorisme comme la poule pond des œufs.

Si chez lui, l’aphorisme c’est pour rire, c’est parfois aussi pour mettre un solide coup de pied au cul de tous ses concitoyens qui oublient trop souvent le plus élémentaire bon sens :

« Seul ce crétin d’homme peut descendre du singe à la kalachnikov. »

L’actualité l’a encore démontré entre ma lecture de ce recueil et la rédaction de ce commentaire. C’est aussi pour râler un peu contre tous les empêcheurs du fumer, boire, rire, baiser, prendre du plaisir, en rond ou autrement qu’il fulmine :

« Je fume, je porte les cheveux longs et la barbe. Si je me fais une gueule de pute, serais-je entendu par l’Union européenne pour que l’on puisse à nouveau fumer au bistrot ? »

Dans ce recueil, le barde carolorégien innove, cherche de nouvelles formules pour faire jouer les mots : il propose des listes de mots, souvent des néologismes, construits à partir de suffixes ou de préfixes identiques comme, par exemple, gyro pour tour, qui peut donner : « « Gyro : course cycliste à étapes qui se termine là où elle a commencé » (Pinot en doute encore !). Il en a listé ainsi plusieurs séries toutes plus désopilantes les unes que les autres. Il a aussi abondamment joué de la contrepèterie, un instrument qu’il semble particulièrement apprécié, il suffit de lire le titre de ce recueil pour s’en convaincre.

Je partage avec lui l’humour, bien sûr, et quelques travers (?) aussi :

« Parmi les choses que je déteste au plus haut point de lire : les modes d’emploi. » Impossible de passer à la ligne deux !

« Il ne faut pas tout comprendre sous peine de devenir fou. Il ne faut pas devenir fou, sous peine de tout comprendre. »

C’est bien pour ça que je ne fais aucun effort pour comprendre quoi que ce soit !

« On a féminisé beaucoup de noms mais « féminin » est resté au masculin … »

C’est un peu vache pour toutes les militantes qui veulent repeindre notre belle langue mais ça me fait rire quand même !

Encore un petit mot pour signaler la publication en fin de recueil de « A la mort moi le nœud », un recueil d’aphorismes où les « t » sont remplacés par des croix. C’est plutôt morbide et donc très drôle.

« Même droitier,

Tout soldat se doit

De passer l’arme à gauche. »

THÉORIE ET PRATIQUE DU HAÏKU RATÉ

Roger LAHU et HOZAN Kebo

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Beaucoup y pensaient, certains même l’attendaient avec impatience, la collection poPoésie de Cactus inébranlable éditions est enfin née. Elle a vu le jour, en ce printemps 2018, sous les auspices d’Éric Dejaeger, auteur attitré de la maison, à qui le maître a confié « l’irresponsabilité » de sa collection poPoésie. Le prolifique auteur carolorégien saura, n’en doutons pas, la faire prospérer et rallier à l’ombre de son panache blanc d’ambassadeur littéraire du Pays noir, les meilleurs plumes de la francophonie et peut-être même d’ailleurs.

Pour inaugurer cette collection qui s’annonce prestigieuse, « l’irresponsable » de service a fait appel à un duo haut en couleur : un vieux barbu bourguignon, ancien professeur de français, et un grutier japonais retraité. Le duo ne manque pas d’allure surtout si on donne foi à ce qu’ils disent l’un de l’autre : « J’adore ce vieux bridé surtout quand il se barre de chez moi… », « J’adore ce vieux barbu surtout à cause de ces bibs de dix litres de Mâcon rouge des vignerons des terres secrètes ! ».

Ce duo insolite a fait le pari de pondre cent haïkus ratés pour inaugurer cette collection. Le choix du ratage est fort compréhensible si on suit le raisonnement de « l’irresponsable » de la collection : « Les Tokyoïtes n’écrivent pas des sonnets ni des ballades, cela ne fait pas partie de leur culture. Alors cessons de vouloir imiter la leur ». Voilà comment les deux compères, se sont alliés avec malice pour singer ces pseudos poètes qui croient écrire des haïkus alors qu’ils n’ont rien compris à cet art.

Dans le vignoble mâconnais, à peux bas de la tombe de Lamartine, « ce vieux phonse », ils ont bien compris que l’imitation n’a aucune valeur, alors ils ratent sciemment, mais pas forcément innocemment, leurs haïkus pour démontrer que tous ceux qui ne sont pas tombés dans le chaudron quand ils étaient petits et qui se livrent tout de même à cet exercice, ne sont que des écrivaillons qu’ils singent avec malice et croquent même parfois avec une certaine de férocité. L’un écrit la première partie du haïku, le Barbu ? l’autre la seconde, le Bridé ?, pas certain qu’il y ait une règle, tout se joue peut-être à l’improvisation… ? Cet exercice de sabotage volontaire n’est pas qu’une façon de dénoncer la contrefaçon et de stigmatiser les faussaires, c’est aussi une façon de tutoyer les surréalistes et les pataphysiciens en proposant des pensées profondes mais plutôt inattendues :

« on y fait aller »

« faut faire avec »

« faut c’qui faut »

(j’aime les citations philosophiques)

Les deux auteurs se fendent même de quelques conseils pour bien rater ses haïkus, exemple :

« Pour bien rater ton haïku

Il faut une punchline vraiment merdique

Genre : « il pleut sur la vile »

(« il pleut comme vache qui pisse »

c’est déjà mieux)

(mais y en a quand même marre

de toutes ces journées d’averses) »

C’est bien plat, même les chats de Minabi Shimbô font mieux.

 

Le site des CACTUS INÉBRANLABLE ÉDITIONS 

COURT, TOUJOURS Le blog d’Eric DEJAEGER 

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2018 – LITTÉRATURES PRINTANIÈRES : PERLES DE PRINTEMPS, par Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Je suis particulièrement heureux de vous proposer cette chronique construite avec deux lectures que je considère comme des véritables perles : un roman de la Japonaise Maha Harada, grande experte en peinture contemporaine qui propose un magnifique roman sur l’œuvre du douanier Rousseau et un autre roman du Jamaïcain Kei Miller qui évoque dans un texte flamboyant l’origine et le calvaire des rastafariens à la Jamaïque. Deux romans qui m’ont enchanté et c’est peu dire.

 

LA TOILE DU PARADIS

Maha HARADA

Editions Picquier

En 2000, à Kurashiki au Japon, Orie Hayakawa est surveillante au musée d’art Ohara mais personne ne sait que c’est une grande spécialiste de la peinture moderne et notamment du Douanier Rousseau. Elle est revenue au pays quand elle était enceinte de la jolie adolescente eurasienne qui partage désormais sa vie. Un jour, son patron la convoque car le Directeur du MoMA exige sa présence lors de la négociation pour le prêt éventuel d’une célèbre toile du Douanier Rousseau à l’occasion d’une exposition organisée par le musée d’art Ohara. Cette invitation la trouble, elle lui rappelle son séjour à Bâle en 1983.

En 1983, Tim Brown est assistant-conservateur au MoMA à New-York auprès du conservateur Tom Brown, pendant les vacances de ce dernier, il reçoit une invitation impérative du célèbre et mystérieux collectionneur bâlois Konrad Beyler lui enjoignant de rejoindre Bâle pour expertiser une toile inconnue du Douanier Rousseau. Tim pense que cette invitation s’adresse à Tom mais décide tout de même de se rendre à Bâle où il rencontre une autre experte, la Japonaise Orie Hayakawa, alors domiciliée à Paris. Le célèbre collectionneur propose un jeu un peu pervers aux deux experts, il leur demande d’expertiser une toile d’Henri Rousseau à partir de la lecture d’un vieux livre qu’il possède. Celui qui fournira l’expertise la plus convaincante pourra disposer de ce tableau jusqu’alors inconnu et presque en tous points semblable à celui qui est accroché aux cimaises du MoMA : « Le rêve ». Les deux invités acceptent ce jeu étrange, mais bientôt des éléments parasites gravitent autour de cette expertise, le monde de l’art est en ébullition, les sommes en jeu sont colossales.

L’agitation gagne les musées, le MoMA, le MET, la National Gallery de Washington, la Tate Gallery, les marchands d’art : Sotheby’s, Christie’s, d’autres grands musées d’art moderne : Le Louvre, le Musée Ohara, le Kunstmuseum Basel, … qui sont eux aussi attentifs à cette grande manœuvre. Les deux experts se retrouvent au centre de pressions de plus en plus oppressantes qui s’ajoutent à leurs convictions, à leur passion, à leurs désirs et à leurs intérêts personnels. Maha Harada évolue avec une aisance impressionnante au milieu de ces cabales et intrigues mais surtout dans l’histoire et l’interprétation des tableaux de Rousseau et de Picasso qu’elle semble connaître tout aussi bien que les experts qu’elle a convoqués dans son roman.

HARADA Maha

C’est le roman d’une grande experte en matière d’art moderne, d’une spécialiste du célèbre douanier, d’une auteure talentueuse qui conduit son histoire sans jamais laisser baisser l’intensité mais en ne sombrant jamais non plus dans une mauvaise intrigue pseudo policière. Toute l’histoire est fondée sur la passion : la passion que le peintre eut pour son modèle, la passion que les experts éprouvent pour ce peintre, la passion dévorante que le collectionneur Beyler a toujours pour cette toile, et d’autres passions qui se dévoilent ou naissent au fur et à mesure que l’expertise avance.

Pour que son histoire reste limpide, que la vie de Rousseau ne se mêle pas à celle de ses admirateurs, l’auteure utilise trois polices différentes pour écrire son récit : une utilisée par le narrateur écrivant à la troisième personne, une autre employée pour rapporter à la première personne les propos du héros, le plus souvent Tim Brown, et la troisième utilisée pour reproduire le livre remis aux experts, il raconte les dernières années de la vie de Rousseau. Et le tout donne un roman très émouvant sous-tendu par une culture artistique impressionnante et une passion débordante pour ce peintre si particulier. Les amateurs de peinture moderne ne lâcheront pas ce livre avant de l’avoir achevé, Maha Harada ne les laissera pas en paix avant qu’ils aient bien compris tout ce que Rousseau signifie pour la peinture contemporaine en commençant par Picasso. Et surtout pas avant qu’ils l’appellent par son vrai nom : Henri Rousseau et non pas par sa fonction le Douanier Rousseau car il était peintre bien avant d’être douanier, petit employé à l’octroi de Paris.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

BY THE RIVERS OF BABYLON

Kei MILLER

Editions Zulma

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Ma Taffy est aveugle, elle a été agressée dans son lit par des rats, mais, installée sur sa terrasse dans le haut du quartier, elle sait tout de la vie de celui-ci, elle prévoit même ce qui va arriver. Elle entend, elle sent, elle ressent tout ce qui agite ce quartier-misère, et en ce jour de 1982, elle est inquiète, elle sent des odeurs annonciatrices de malheur, elle ressent des tensions, quelque chose ne tourne pas rond, l’autoclapseDésastre imminent ; calamité, le plus grand trouble qui soit ») pourrait s’abattre sur le quartier et causer de gros dégâts.

« L’action de ce roman se situe dans la vallée imaginaire d’Augustowm, communauté qui entretient une étrange ressemblance avec un lieu bien réel August Town, Jamaïque, avec lequel elle partage aussi une histoire parallèle ».

Dans un incipit, l’auteur à la gentillesse d’informer le lecteur que cette histoire se déroule dans un quartier misérable de Kingston, capitale de la Jamaïque.

En ce jour de 1982, Ma Taffy a senti l’odeur du malheur, elle a entendu les pleurs d’un enfant qui pourrait être le fils de sa nièce, un peu son petit-fils car dans ce quartier la famille ne connait pas le concept de famille biologique, la famille c’est ceux qui vivent sous le même toit, partagent la même misère et les mêmes révoltes en s’aimant d’un vrai amour familial. Il n’y a pas souvent de père, ils ne savent même pas toujours par qui ils ont procréés. Et en ce jour qui s’annonce de misère, Ma Taffy accueille l’enfant qui rentre de l’école en lui caressant les cheveux mais, même si elle n’est pas franchement surprise, elle constate que l’enfant a perdu ses dreadlocks, l’instituteur qui ne supporte pas les rastafariens les lui a coupés. Pour un rastafari c’est un très grand malheur, un affront insupportable qu’il faudra laver et Ma Taffy craint la réaction de la mère de l’enfant et du quartier en général.

Alors, elle essaie de calmer l’enfant en lui racontant l’histoire de ce quartier, les événements et les anecdotes qui ont marqué sa création : le suicide de Marcus Garvey qui s’est pendu après que les Babylons (les blancs et surtout les policiers) lui ont coupé ses dreadlocks à lui aussi. Elle raconte aussi l’histoire du prêcheur volant, le révérend Bedward, qui a promis de s’envoler vers le ciel mais qui s’est cassé la jambe en tombant de son arbre tremplin. Mais, « A l’époque, il y avait à Augustown plein d’histoires différentes : celles de la bible et celles d’Anansè l’Araignée ; celles des livres et celles de bouches-cancans ; celles des lues lumière-la-bougie et celles racontées lueur-la-lune. Mais la division était toujours nette entre les histoires écrites et celles qui étaient racontées. » Et Ma Taffy veut rapporter à l’enfant, l’histoire transmise de bouche à oreille, la tradition orale, pas celle qu’on apprend à l’école, celle qui raconte que le révérend est monté au ciel. Elle veut lui transmette la légende du quartier, la parole fondatrice, avant de mourir car elle sait qu’elle mourra bientôt, et « Pour sûr, chaque fois que quelqu’un meurt, y a un bout d’histoire qui s’en va avec lui, morte aussi…. Enfin, sauf … »

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Kei MILLER

Pour une fois, j’ose le superlatif : ce livre est magnifique, il a la couleur, la saveur, l’odeur d’un fruit bien mûr, il respire la musique, la poésie, la sensualité, il inspire l’amour, la tendresse, l’humilité et la compassion. Même si cette histoire est tragique et révoltante car c’est histoire de ce quartier, c’est l’histoire du racisme à l’endroit des Noirs et surtout des rastafariens, êtres pourtant si doux, c’est la haine qui habite encore aujourd’hui les habitants de Babylon qui ne considèrent les habitants de la petite vallée d’Augustown que comme des sous humains. Elle ne sent pas bon la petite vallée, elle n’est pas très propre, ses habitants non plus mais ils ont pleins de tendresse et de générosité. Eux, ils ne frappent jamais… pour raconter cette histoire tragique l’auteur donne la parole à plusieurs narrateurs qui tous ou presque utilisent, en plus de la langue du pays, un jargon composé de néologismes expressifs, de beaucoup de mots composés très imagés pour désigner des choses bien précises et même des périphrases entières sous forme de substantifs pour dénommer une action très spécifique : « racontée lueur-la lune » ou « lues lumière-la-bougie », pour bien monter la différence entre la tradition orale et l’apprentissage par la lecture. Tout un parler vernaculaire qui donne une couleur si chatoyante à ce texte qu’on a l’impression, une fois de plus, que la misère est moins pénible au soleil.

Le livre sur le site de l’éditeur

2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : TOIT, TOIT MON TOIT, par Denis BILLAMBOZ

par Denis Billamboz

Pour cette chronique, j’ai réuni deux romans qui n’ont pas grand-chose en commun si ce n’est qu’ils évoquent tous les deux l’endroit où l’on vit et l’incidence que ce lieu a sur la vie de ceux qui l’occupent. Dans le roman d’Edmée de Xhavée c’est la maison qui est le centre de l’intrigue et du roman et dans celui de Romain Puértolas ce sont, tout au contraire, des lieux bien insolites où le célèbre fakir trouve refuge.

 

SILENCIEUX TUMULTES

EDMEE DE XHAVEE

Chloé des lys

Edmée de Xhavée nous a habitués depuis son entrée en écriture à nous faire lire ses histoires de couples mal assortis, de couples sans amour, de couples formés pour une circonstance bien précise ou, plus souvent, à des fins patrimoniales ou d’affaires à faire fructifier. Dans ce roman, elle reprend ce thème qui lui est si cher et qu’elle maîtrise à la perfection. Avec son écriture intimiste et, à la fois, chirurgicale, elle dissèque des couples formés par les parents plus souvent que par le hasard des sentiments. Elle sonde les cœurs, dissèque les tripes, étudie les méandres des cabales domestiques élaborées dans les circonvolutions des cervelles de matrones ambitieuses ou plus souvent frustrées et bafouées. Elle sait aussi décortiquer les montages les plus sophistiqués élaborés par les pères pour développer leurs affaires en utilisant leurs héritiers comme ils utilisent leurs machines et leurs employés dans leurs ateliers.

Elle a ainsi construit une intrigue qui court sur au moins cinq ou six générations, une intrigue qui pourrait servir de trame à une belle série télévisée, il suffirait d’en écrire le scénario pour lui donner un peu plus d’épaisseur et l’émotion nécessaire pour attirer les amoureux de ce genre d’émissions. Cette intrigue m’a un peu fait penser à ces auteures britanniques un brin perfides, souvent féroces et cruelles dans leurs écrits qui n’hésitent pas à ouvrir les placards secrets pour sortir les cadavres poussiéreux et bien embarrassants ou à soulever les tapis pour dévoiler des grosses poussières révélatrices de secrets tus souvent depuis longtemps.

Ainsi, Edmée, qu’on dirait cousine d’Anita Brookner, Barbara Pym, Iris Murdoch et d’autres femmes encore de cette grande famille d’auteures britanniques aussi perfides qu’Albion, a construit une saga familiale autour d’une maison. Les personnages de son histoire sont ceux qui ont occupé cette demeure acquise par l’ancêtre quand il a connu le succès dans son entreprise industrielle. La maison se lègue de père en mère, de mère en fille, de fils en fille, etc… au gré des aléas des unions, des désunions, des naissances et des rencontres. La maison devient ainsi le pivot de l’histoire, elle incarne la famille, c’est son histoire que l’auteure raconte.

« Une maison, c’est un écrin de rêves d’amour et d’avenir …. C’est aussi le témoin discret de ce qui explose ou couve entre ses murs, le seul qui connaisse le labyrinthe émotionnel de ses habitants. C’est le temple de l’âme de la famille ».

L’histoire de la maison se conjugue avec celle de la maisonnée qui est construite sur un ensemble de secrets, de mensonges, d’arrangements plus ou moins amiables entre l’état civil et la réalité génétique et, bien évidemment, de drames plus ou moins violents quand ces secrets et autres mystères crèvent la carapace qui les protègent.

« Au fond c’est ça aussi la famille : un tissu de gènes, de recettes, d’histoires, de traditions, drames et triomphes… ». L’auteure essaie de nous faire comprendre qu’une maisonnée, une tribu, une famille ne se construit pas sur des sentiments parce que l’amour, c’est trop rarement pour toujours et que l’affection, les habitudes, les us et les coutumes sont souvent bien plus ancrés dans la maison avec ceux qui y vivent.

Dès les premières pages de ce roman, l’auteure fait poser une question essentielle à la suite de la saga qu’elle met en scène, et à la démonstration qu’elle conduit, par la première fille de la famille née dans cette nouvelle demeure, à sa mère : « Etiez-vous amoureuse de Père quand vous vous êtes mariée, Mère ? » La mère n’élude pas la question et répond bien franchement qu’il n’était pas question d’amour mais de fonder une famille. « Elle et son père avaient écouté les arguments du goût et de la raison conjugués ». C’est l’une des faces de la bourgeoisie industrielle qui s’est construite au XIX° siècle pour ne s’éteindre progressivement qu’après la dernière guerre mondiale, l’histoire d’une classe sociale qui, pour accroître ses intérêts et son pouvoir, devait absolument sauver les apparences quelle que soit la situation, quitte à garnir les placards et les malles de cadavres bien encombrants et à glisser des secrets tout aussi ennuyeux sous les tapis et dans les greniers de la maison qui, elle, finit toujours par rendre un jour ce qu’on lui a confié. Une belle saga un peu british certes mais qui ne peut dissimuler des relents de tragédie bien classique.

Le livre sur le site de Chloé des Lys

Edmée de Xhavée

 

LES NOUVELLES AVENTURES DU FAKIR AU PAYS d’IKEA

Romain PUÉRTOLAS

Le Dilettante

Personne n’a oublié l’extraordinaire voyage de ce fakir resté coincé dans une armoire Ikea (la marque est importante, elle joue un rôle déterminant dans la suite de cette aventure) et tous les lecteurs sont très pressés de savoir ce qu’il est advenu de ce voyageur incongru. Ayant écrit le récit de ses aventures burlesques, ubuesques, désopilantes, trépidantes, en un mot : incroyables, il a gagné une jolie fortune qui lui permet de vivre dans le luxe à Paris avec Marie sa femme adorée. Il a même envoyé un nouveau manuscrit à son éditeur pour maintenir sa notoriété littéraire et assurer son train de vie. L’accueil réservé à ce texte n’est pas du tout à la hauteur de ce qu’attendait le fakir écrivain. L’éditeur se moque des problèmes rencontrés par un Indien enrichi pour s’intégrer dans le XVI° arrondissement de Paris.

« … je suis navré que le fakir ait troqué son lit à clous contre un matelas Dunlopillo. Le lecteur veut de l’émotion. On veut sentir la misère. Ton malheur fait du bien aux autres… ».

Le fakir comprend bien ce qu’on lui demande et décide d’acheter un matelas à clous mais le fabricant, le géant suédois du meuble, n’en fabrique plus. Alors, il décide de se rendre sur place pour faire fabriquer un lit rien que pour lui. Au même moment sa femme est mandatée par son patron pour acheter, en Suède aussi, une entreprise concurrente. Tout semble bien réglé, cohérent, quand une petite erreur, un abus d’identité, fait tout déraper. Alors, commence une histoire tout aussi rocambolesque que celle qui avait amené le fakir à Paris après un long voyage dans une armoire Ikea.

Romain Puértolas laisse libre court à son imagination débridée et invente une aventure pleine de rebondissements et de qui propos dignes des meilleures pièces jouées dans les théâtres installés sur les boulevards parisiens. Il ne lésine ni sur les calembours, ni sur les jeux de mots, ni sur les aphorismes et autres formules de styles qui fleurissent un texte. On se croirait parfois dans un vieux San Antonio où les noms propres ressemblent à des périphrases des plus comiques.

Ce texte est tricoté sur mesure pour dérider le salarié le plus stressé mais il n’est pas seulement destiné au traitement des lecteurs trop speedés, il dit aussi des choses importantes. Sous la formule comique, ironique, délirante, il y a aussi des vérités qu’on refuse souvent d’évoquer, les petits et les gros travers de notre société qui ne laisse pas beaucoup de place à ceux qui sont dans le besoin, qui accepte mal ceux qui ne demande qu’une petite part de notre gros gâteau, du gâteau que le fakir a dégusté goulûment avant de se rendre compte qu’il faut partager avec ceux qui lui ont tendu la main quand il était dans des passes particulièrement périlleuses.

Ce livre vous fera rire, c’est certain, mais il vous rappellera peut-être aussi que d’autres n’ont pas les moyens de se l’acheter, même en polonais comme le seul livre que le fakir avait pour lui tenir compagnie dans les grands moments de douleur et de solitude qu’il dû encore une fois traverser. Alors Romain, nous garderons une petite lumière éveillée dans notre cœur en souriant au-dessus de ton texte.

Le livre sur le site du Dilettante

Romain Puértolas

2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : TEXTES D’AUJOURD’HUI, par Denis BILLAMBOZ

par Denis BILLAMBOZ

Dans cette rubrique, j’ai rassemblé un texte contemporain de Pierre Barrault qui raconte une histoire absurde à la manière de Beckett, un recueil de nouvelles ultra courtes de Marc Menu et un recueil d’aphorismes et autres formes de jeux de mots et de pensées humoristiques de Dominique Saint-Dizier. Une façon de proposer une chronique drôle, humoristique et même un peu plus que cela, en démontrant qu’on peut rire, sourire, s’interroger, réfléchir sans tenir de longs discours, simplement en utilisant les mots avec intelligence et subtilité. Ce sont d’excellents complices !

 

CLONCK ET SES DYSFONCTIONNEMENTS

PIERRE BARRAULT

Louise Bottu

En lisant le titre, « Clonck » a immédiatement fait « clic » dans ma mémoire pas si usagée que je le croyais. Clonck et sa place Monk m’ont évoqué un monde qui serait issu du travail de photomontage absurde des célèbres éditeurs chaux-de-fonniers : Plonk et Replonk qui ont connu un beau succès en détournant des vieilles cartes postales de leur vocation initiale. En lisant les descriptions de Pierre Barrault, j’ai eu l’impression qu’il connaissait ce collectif d’éditeurs surréalistes et qu’il s’inspirait de leur travail pour construire son récit. J’aurais aimé voir Plonk et Replonk attablés à la terrasse de la place Monk à Clonck !

Mais la mission hautement confidentielle et particulièrement délicate imaginée par un service très mystérieux, est confiée à Podostrog et Aughrim. Ils doivent retrouver Perstorp pour une raison qui doit être bonne, et même très bonne, tant elle semble hermétique et sibylline. Les deux compères arrivent donc à Clonck et en explorent toutes les rues, les coins et les recoins, pénétrant partout où ils le peuvent, en pure perte de temps. Ils ne rencontrent que bizarreries, absurdités, anomalies, incongruités, … toutes sortes de choses qui n’existeraient pas dans un monde comme celui que nous connaissons. La liste des oiseaux rencontrés dans le parc suffit à s’en convaincre : « Le parc de Clonck est le plus grand site de reproduction des perches des sables à tête noire, contre-furets suintants, patorins hurleurs, fourmis géantes, chevreuils-ou-phacochères phosphorescents, condylures mouchetés, phrynosomes à plumes, oryctéropes nains et moineaux troglodytes à mains jaunes… »

Même si l’allusion à Plonk et Replonk, à notre fromage national : « Podostrog pense qu’il est question de cancoillotte » et à la gentilité des habitants de notre département à travers le nom d’un personnage : « Doubiste » même si maintenant nous sommes des Doubiens, m’a fait penser que l’auteur connait au moins un peu le Jura franco-suisse, son livre évoque, pour moi, plutôt Beckett. En effet, je me souviens avoir lu, il y a déjà un bon nombre d’années, « Mercier et Camier », un voyage immobile, sans but, inutile comme l’est cette recherche d’un personnage qui n’existe peut-être même pas. Pierre Barrault, un peu à la manière de Beckett, décrit un monde où la vie de l’homme n’est qu’une erreur, un malentendu, qui ne mène nulle part, qui ramène toujours au même point. L’homme se cantonne dans un monde immobile qu’il n’évalue qu’à l’aune de ce qu’il voit sans se soucier que ces apparences peuvent cacher un autre monde, un autre monde qu’il ne montrera pas au lecteur le laissant s’interroger lui-même sur ces apparences et ce qu’elles pourraient cacher. « Podostrog développe à présent deux ou trois points essentiels au sujet du continuum espace-temps », mais l’auteur ne développe pas cette intéressante question laissant encore une fois le lecteur face à l’éternelle question de sa place dans l’univers.

Ce texte est aussi une interrogation sur la vérité qui peut être résumée dans ce petit dialogue entre les deux compères :

« – Cependant ce n’est pas la vérité.

– Que veux-tu dire ?

– Que ce n’est qu’une opinion. La mienne, si j’ose dire.

– Elle vaut ce qu’elle vaut.

– Autant dire pas grand-chose. Ce que je pense, au fond, n’a pas beaucoup d’importance… »

Et surtout ne pas oublier de s’attarder sur les remarquables dessins de Claire Morel.

Pierre Barrault

Le livre sur le site de Louise Bottu

 

PETITES MÉCHANCETÉS SANS GRANDES CONSÉQUENCES

MARC MENU

Quadrature

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lors du dernier Salon de l’autre livre, en feuilletant cet ouvrage, je pensais tenir en mains un recueil de textes courts comme j’en lis assez souvent mais à sa lecture, j’ai, tout d’abord, vu sur la couverture que l’auteur précisait qu’il s’agissait de nouvelles. J’en fut bien convaincu après la lecture de quelques textes seulement car chacun d’entre eux se termine par une chute toujours adroitement amenée après la description d’une situation bien définie sans aucune digression superflue.

Une page, quelques phrases, une seule parfois, quelques mots même suffisent à Marc Menu pour camper une situation dramatique, tragique même, cocasse, hilarante, insolite ou encore cynique…, pour écrire une histoire comme celle-ci, peut-être la plus courte du recueil, alors je vous la montre : « Deux vieilles dames se disputaient un souvenir. C’est la mort qui l’emporta. » Tout est dit est la conclusion est claire même si elle est un peu radicale.

Marc Menu

Ainsi, ce que l’auteur appelle « petites méchancetés » est souvent un trait d’humour noir :

« Le bourreau leva bien haut sa hache. Elle s’abattit dans un silence de mort.

Et parmi la foule qui assistait à la décollation, il y eut ce jour-là plus d’une jouvencelle à qui le bel exécuteur fit perdre la tête. »

Une pensée bien cynique :

« … Vous me tendez une main éplorée… Me voilà sur le point de devenir votre sauveur.

Et puis non. Après tout, des comme vous, il y en a plein. »

Une petite cruauté :

« Vivre avec un chanteur d’opéra, c’est décidément au-dessus de mes forces, soupira la dame. Et d’ailleurs, je n’ai jamais aimé Rigoletto.

Et elle remit au policier le pistolet encore chaud. »

Une bonne grosse « vacherie » comme on dit chez nous :

« … Dès que j’ai franchi les portes de l’asile – … – je me suis senti revivre. Il ne me restait plus qu’à continuer à faire semblant. Assez longtemps pour qu’au dehors, ma femme se trouve un autre pauvre type à emmerder. »

Ou même une petite histoire un brin polissonne :

« Elle venait faire la chambre. S’est excusée, confuse, en le trouvant encore là. Il a très vite su la mettre à l’aise. Tellement à l’aise, même, que les autres chambres ont attendu … attendu … »

Dans tous les cas un trait d’esprit, une fulgurance, qui ne mérite même pas le nom de méchanceté, juste une petite espièglerie qui justifierait ce que la dame inflige à ce Monsieur trop entreprenant :

« … Et puis la musique a marqué un temps d’arrêt. Du coup on a bien entendu quand il se l’est prise. La gifle. »

Le livre sur le site de Quadrature

 

 

PENSÉES B’ANALES ET IDÉES COURBES

DOMINIQUE SAINT-DIZIER

Cactus inébranlable

Attention les pensées b’anales ne sont pas forcément banales, l’auteur tient à le préciser lui-même dans un incipit tout à fait explicite : « Un faux-cul n’a que des pensées b’anales », nous pouvons donc en déduire que les pensées b’anales ne sont que des pensées de faux-culs ou assimilés. Mais ce recueil ne contient pas que de telles pensées, il comporte aussi des idées courbes que l’auteur laisse définir par Léo Ferré, l’immense poète : « Les hommes qui pensent en rond ont des idées courbes ». Voilà qui est clair. Cependant, on peut aussi trouver dans ce recueil des pensées courbes émises par des faux-culs qui pensent en rond. Donc, il appartient au lecteur de rester très vigilant pour savoir à quelle famille appartient chacun des aphorismes de l’auteur.

Ces puériles questions de classification étant résolues, il faut se consacrer à l’essentiel, à ce que l’auteur a écrit et donc à ce que l’éditeur a publié. Et ce qui importe avant tout pour l’auteur c’est l’humour, il l’affirme à haute voix, se référant à Alphonse Allais, : « Je ne plaisante jamais avec l’humour ! ». J’ai déjà lu un recueil de Dominique Saint-Dizier, « Indocile heureux » et j’avais, à cette occasion, remarqué qu’il est un auteur plasticien qui utilise les mots là où la matière ne lui permet pas de s’exprimer. Comme il le dit lui-même : « En manque d’inspiration, je survis en mangeant mes mots. » Il est tellement goulu que « Très impatient, il (m’) arrive que je déverse plus de mots dans mes phrases qu’elles ne peuvent en contenir. »

L’humour, il le traque au fond des choses les plus anodines là où se nichent l’incongruité, le paradoxe, l’insolite, le quiproquo, tout ce qui peut faire rire, comme ces petits traits d’humour désopilants : « Selon moi les nudistes seraient les descendants en ligne directe des sans -culottes. » « Il y a des hauts-de forme et des bas à varice ! Ainsi va la vie ! » « Manque de peau ! se plaint amèrement l’écorché vif. »

Mais on sent aussi, sous cet humour bon enfant, destiné à diffuser un peu de bonne humeur, plus de gravité, comme si l’âge avançant (je sais de quoi je parle, l’auteur doit avoir un âge proche du mien), l’auteur évoque son vécu en proposant des aphorismes faisant références à des événements de son passé et même au-delà comme par exemple quand il invente des messages désopilants qui peuvent rappeler ceux émis par Radio Londres pendant la dernière guerre (en théorie seulement), comme celui-ci : « La femme de manège fait tourner la tête du patron. Je répète. La femme de manège fait tourner la tête du patron. » Quelques traits contiennent même plus que de l’humour : « Si les enfants qui naissent aujourd’hui n’ont pas d’avenir, il vaudrait mieux qu’ils naissent plus tard. » Et celui-ci cache mal une réelle fatalité : « Même les pompes à vélo rendent leur dernier souffle. »

Mais avant de sombrer dans les rets du grand âge, il veut profiter de la vie avec humour toujours et rêver encore à des petits bonheurs comme cette lueur de désir : « Il assiste ému et transi à l’éclosion des boutons de son corsage. », supporter encore les tracas administratifs et réglementaires : « Musicien brillant, il est capable de commencer à souffler un air de fête dans un alcootest et de le terminer au violon. » et la fourberie de ses contemporains : « Comme la plupart de mes semblables, j’ai de bons ennemis et de moins bons amis. » Mais toujours avec humour ! Bien sûr !

Dominique Saint-Dizier

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : NOIR ASIATIQUE

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par DENIS BILLAMBOZ

J’ai lu en quelques jours seulement trois livres concernant l’Extrême-Orient : un roman noir du grand Jun ‘chiro Tanizaki qui n’avait jusqu’alors jamais été traduit en français, un thriller terrifiant du Coréen Jeong You-jeong et un polar chinois écrit par un auteur bien français qui se cache sous le pseudonyme chinois de Mi Jianxiu. Une belle provision de livres à emporter pour les grands week-ends à venir.

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NOIR SUR BLANC

JUN’ICHIRO TANIZAKI (1886 – 1965)

Editions Picquier

Ce roman de Tanizaki, publié au Japon en 1928, n’avait jamais été traduit en France avant que les Editions Philippe Picquier éditent la présente version en ce début de mai. Ce roman raconte l’histoire d’un écrivain certainement talentueux mais très peu assidu à son travail, il préfère rechercher la compagnie des jolies femmes, notamment les courtisanes qui ne s’attachent pas à leurs clients, et dépenser son argent sans compter en achetant des gadgets sans intérêt ou des objets dont il n’a nul besoin ou qu’il possède déjà en plusieurs exemplaires. Il a livré les derniers feuillets de son dernier roman quand, un matin au réveil, une pensée traverse son esprit, dans les dernières pages de son roman il a écrit le véritable nom de la victime, celui du gars dont il s’est inspiré pour décrire la personne assassinée, et non pas le nom qu’il avait inventé pour la dénommer dans son histoire.

Le roman de Mizuno, l’auteur flemmard, c’est « l’histoire d’un homme obnubilé par la question de savoir s’il était possible de commettre un meurtre, …, sans laisser aucune trace ». Pour cela, il faut sélectionner une victime avec laquelle le meurtrier n’aurait aucun lien, une victime choisie tout à fait au hasard et la tuer sans aucun mobile. Pour démontrer sa théorie, Mizuno se met en scène comme meurtrier et choisit comme victime une personne qu’il connait peu, une personne sans aucun relief, banale, un type qui « sent la vieille godasse ». Comme il a laissé son nom dans les derniers passages du livre, la personne prise pour modèle pourrait se reconnaître et chercher à se venger. Pire, elle pourrait être assassinée dans les conditions décrites par son roman, la police pourrait alors très rapidement faire la relation entre la victime, le roman et son auteur.

Le romancier comprend vite qu’il lui faut très rapidement se construire un alibi au cas où il arriverait malheur à son modèle, il décide de trouver une courtisane qu’il pourrait visiter certains jours, notamment celui où il a prévu d’assassiner sa victime. Il en rencontre une qui accepte cette relation épisodique. Se croyant à l’abri d’une accusation injuste, il s’adonne aux plaisirs de la chair avec sa belle dont il ne connait même pas le nom. Elle vient le chercher à la gare, loue une voiture avec chauffeur et se fait conduire dans un appartement situé dans un quartier perdu qu’il ne connait pas du tout et ne reconnaîtra jamais. Et le malheur finit par arriver, le modèle est assassiné le jour prévu dans le roman et l’écrivain doit produire un alibi crédible … Commence alors une histoire incroyable dans laquelle l’auteur se prend les pieds jusqu’au dénouement que personne n’avait prévu.

Cette histoire s’écrit aussi bien dans le roman de Mizuno que dans sa vie réelle, il pourrait-être le criminel qui aurait raconté son crime avant de passer à l’acte, comme la victime pourrait-être le modèle choisi par l’auteur parce qu’il ressemble à celui décrit dans le roman. Tanizaki réussi ainsi le tour de force de mêler les personnages du roman de l’auteur qu’il a créé avec ceux de son propre roman. Les héros passent ainsi d’un texte à l’autre manipulés par des lecteurs peu scrupuleux. L’intrigue échappe aux héros tombant dans les mains de personnages qui ont lu le texte de Mizuno et pourraient en tirer certains profits.

Dans ce texte, Tanizaki dévoile sa grande culture occidentale, il cite de nombreuses références littéraires, culturelles, artistiques et même sociales issues des mondes anglophone, germanophone et francophone. Son héroïne principale a même séjourné en Allemagne et elle utilise parfois la langue germanique pour s’adresser à son client. Ça change des anglicismes abscons qui encombrent désormais de très nombreux textes. Son écriture n’est plus à vanter, ses textes sont d’une grande finesse. Dans ce roman noir, son intrigue est construite avec beaucoup d’habilité, le suspense est haletant et le dénouement est des plus inattendus. La passion pour les femmes qui possède son héros pourrait évoquer Kawabata mais la créature de Tanizaki n’a pas la délicatesse de ce grand auteur, c’est un envieux, égoïste, menteur et affabulateur. « Puisqu’il y a de si belles bêtes en ce monde, j’en veux une part » déclare-t-il. Il pense aussi que ceux qui sont dans de mauvais travers le méritent bien par leur médiocrité, affichant ainsi un élitisme malsain. Tanizaki peint un homme qui pourrait être une caricature de certains Japonais imbus de leur personne, nationalistes fanatiques.

Cette histoire montre le Japon sortant déjà de sa gangue ancestrale, un Japon conquérant, voulant rivaliser avec les nations occidentales et s’inscrire dans le concert des grandes nations mondiales. Tanizaki met en scène un personnage brutal qui pourrait symboliser cette période d’expansion militaire que son pays conduit au moment où il écrit ce roman. Erotisme et nationalisme pourraient-être les deux caractéristiques principales de ce texte mais ce que je retiendrai surtout, c’est la virtuosité de l’auteur pour construire et développer son intrigue. Incontestablement Tanizaki est un maître du roman.

Le livre sur le site des Editions Picquier

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GÉNÉALOGIE DU MAL

JEONG YOU-JEONG (1966 – ….)

Editions Picquier

Un matin d’hiver, entre cinq et six heures du matin, à Gundo, ville nouvelle dédiée aux loisirs au sud de la Corée, dans le vaste duplex de sa mère qui coiffe un building de bureaux, Yujin s’éveille péniblement d’un sommeil comateux. Il ne se souvient de rien mais il se sent emprisonné comme dans une gangue qui le recouvre de la tête au pied, une croûte sèche qui couvre aussi son lit. Emergeant progressivement de sa torpeur, il se rend compte qu’il est inondé d’une forte couche de sang séché et que sa chambre est elle aussi maculée du même liquide. Il ne comprend rien, il n’a aucun souvenir. « …je ne suis pas en mesure d’expliquer pourquoi j’ai pris la porte d’entrée, ni pourquoi je suis dans cet état, ni ce qui est arrivé à ma chambre ». Poussant ses investigations, il retrouve le cadavre de sa mère nageant dans une mare de sang, le rasoir de son père qui aurait pu trancher le cou de sa mère et divers indices qui éveillent son inquiétude : et s’il était l‘auteur de ce meurtre comme tout semble l’indiquer ? Mais ceci est impossible, il n’a pas pu tuer sa mère, il l’aime réellement.

Alors, il réfléchit, cherche des indices, essaie de reconstituer ce qui s’est passé au cours de cette nuit meurtrière et finit après un jour et une nouvelle nuit par reconstituer la tragédie … Ou presque, « Il ne me manque plus qu’une chose, la clé qui va ouvrir la porte du temps perdu de ma mémoire, entre minuit et 2 h 30 du matin, la nuit dernière ». S’il n’est pas le meurtrier qui peut l’être ? Seul son frère habite aussi l’immeuble et sa tante a pu rendre visite à sa sœur. Pour quelle raison le meurtrier a-t-il tué sa mère ? Et s’il est, lui, le meurtrier pourquoi aurait-il commis un tel geste ? Il sait qu’on le traite pour des crises d’épilepsie et que la suspension de son traitement peut avoir des conséquences funestes mais il ne supporte plus sa camisole chimique, il se sent tellement mieux quand il est libéré des contraintes médicamenteuses même si les effets secondaires de la suspension du traitement sont douloureux et néfastes.

A travers un long récit particulièrement détaillé Jeong You-jeong analyse chirurgicalement les faits, les événements, les états psychologiques du presque unique personnage de ce roman angoissant qui pose bien des questions dont la première consiste à identifier le meurtrier et la seconde à comprendre son geste. Pour cela le narrateur devra remonter loin dans le temps quand son père et son frère aîné ont tragiquement disparu en mer. Pour comprendre ce qu’il a fait et savoir quel rôle il a joué au cours de cette nuit tragique, il devra sans cesse choisir entre les sages conseils du « soldat blanc » et les impulsions instinctives transmises par le « soldat bleu », entre les deux pôles de sa bipolarité. Sa mère lui avait dit : « Tu ne mérites pas de vivre ». Pourquoi ? Il doit comprendre !

Au moment où les multiples chaînes de télévision inondent les écrans des exploits des tueurs en série, prédateurs, terroristes, kamikazes et autres êtres tous plus sanguinaires les uns que les autres, à travers son analyse minutieuse et fouillée, l’auteure pose des questions essentielles sur la nature et le degré de la culpabilité, sur les limites de la compassion et du pardon, sur l’envie de vengeance. Elle plonge aussi au cœur du système psychique de ces assassins pour comprendre d’où peut venir cette nécessité de tuer : instinct de survie, instinct primitif ancré dans le cerveau reptilien… ? De cette analyse ressort aussi des éléments qui relèvent de la prédation, de la fatalité, de l’intérêt personnel, pécuniaire, affectif ou autres encore. Dans ce texte, le bien et le mal ne semblent pas clairement définis, ce qui relève de l’inné et ce qui s’ajoute avec l’acquis se mélangent, le soldat blanc et le soldat bleu peuvent se liguer pour une même cause. Dans ses conditions, juger semble bien difficile tant il est compliqué de comprendre les motivations du coupable mais il semblerait que l’instinct de conservation, fondé sur le réflexe, agisse plus vite que le geste raisonné nécessitant la mise en œuvre d’éléments plus lents du cerveau. L’être humain n’est finalement qu’un animal peut-être un peu plus évolué que les autres., il faudrait donc comprendre certains débordements sanguinaires sanas forcément les accepter.

Le livre sur le site des Editions Picquier 

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PÉKIN DE NEIGE ET DE SANG

MI JIANXIU (1961 – ….)

Editions Picquier

Un soir, en descendant ses poubelles, un Pékinois est sauvagement égorgé par trois personnes qui filent en vitesse avant l’arrivée de l’inspecteur Ma d’astreinte ce jour-là. Mutique et grognon l’inspecteur n’est pas ravi de récolter cette affaire. Le témoignage du concierge de l’immeuble permet de penser que les assaillants font partie de la minorité ouïgoure en révolte contre le pouvoir central. Alors qu’il mène l’enquête avec son adjoint Zhou, un autre meurtre est commis de la même façon, par égorgement. La filière ouïgoure est de plus en plus crédible.

Les deux victimes ont une seule chose en commun leur intérêt pour la minéralogie, l’un est collectionneur de minéraux, l’autre est professeur de géologie. Le chef de la police en déduit que la seule chose qui les relie est le sol, le sol sur lequel on construit des lotissements, des aérodromes, des barrages, etc… La solution pourrait se trouver dans ce secteur d‘activité. Ma et Zhou orientent leur enquête dans cette direction et font d’étranges découvertes

L’inspecteur Ma vit mal son divorce et la séparation d’avec sa petite fille dont il a parfois la garde, il est l’amant d’une femme qui voudrait se contenter d’une liaison sexuelle sans attache sentimentale trop forte, mais il sent qu’elle s’éloigne de lui. Son adjoint Zhou est un jeune célibataire qui n’a pas que des bonnes fréquentations, il traîne régulièrement avec des jeunes qui n’ont pas très bonne réputation. Certains se droguent, d’autres trafiquent, tous traînent leur misère dans les bars et fastfoods. Il tombe amoureux d’une jeune femme entraînée dans son vice par son compagnon drogué. L’intrigue du roman s’éclate alors en deux parties : celle de l’inspecteur Ma qui explore les dessous de la corruption qui affecte les grands chantiers de la région de Pékin et celle de son adjoint Zhou qui veut régler ses comptes avec son rival réfugié dans le milieu des drogués.

Mi Jianxiu est le pseudonyme d’un écrivain français spécialiste de la Chine, il connaît bien tous les dessous de la société chinoise contemporaine et tous les travers qui l’affectent. Dans ce roman, il brosse un portrait au vitriol des milieux politiques, administratifs et économiques notamment, au moment où la Chine quitte les vieilles méthodes maoïstes pour s’installer définitivement dans un capitalisme étatique impitoyable et débridé. Il montre aussi comment la drogue fait au moins autant de ravages en Chine que dans bien d‘autres pays même si on en parle beaucoup moins dans les médias.

Au-delà d’une intrigue policière particulièrement bien échafaudée, ce polar asiatique montre que les travers de la société, corruption, trafics, violences en tout genre ne sont le seul fait des sociétés occidentales, ils sont aussi fort répandus dans les pays réputés pour posséder des polices puissantes, nombreuses et sans scrupules particuliers. Et Mi Jianxiu en a tiré un bon polar.

Le livre sur le site des Editions Picquier