LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : LITTÉRATURE ÉPISTOLAIRE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

La lettre est un procédé littéraire qui a été largement utilisé à l’occasion de cette rentrée littéraire, j’ai déjà publié une chronique comportant un recueil de lettres et, aujourd’hui, je vous propose deux textes fondés sur le principe épistolaire : les lettres que MAX JACOB a adressées à Jean-Jacques Mezure de 1941 jusqu’à sa mort tragique en 1944 au sinistrement célèbre camp de Drancy, et la réponse que MÉNÉCEE aurait pu envoyer, selon Frédéric Schiffter, à Epicure après la réception de sa Lettre sur le bonheur.

Lettres à un jeune homme 1941-1944

Max Jacob

Editions Bartillat – Omnia Poche

L

Au printemps 1941, Jean-Jacques Mezure terminait sa formation de céramiste à Vierzon quand un ami lui raconta sa rencontre avec Max Jacob, il décida alors de lui adresser une lettre pour lui exposer toutes les préoccupations qui le tracassaient, en espérant tout au plus une réponse de courtoisie. Mais le peintre et poète lui retourna une longue missive répondant point par point aux questions posées. Une longue correspondance venait de naître, le jeune homme avait 19 ans, l’artiste en avait 65. Jean-Jacques Mezure a conservé miraculeusement ces lettres reçues entre le 27 mai 1941 et le 20 janvier 1944, elles ont été retirées des débris d’un bombardement, cinquante et une ont été sauvées et ont pu faire l’objet d’une première publication en en 2009.  Celle-ci en est la troisième, elle a été établie par Patricia Sustrac.

Dans une note liminaire présentant cette correspondance, cette dernière précise les trois points principaux qui font l’objet de l’échange entre l’artiste âgé et le jeune homme à la recherche de son destin. Elle écrit : « Ainsi les trois piliers de sa vie, la peinture, l’écriture et la foi, entourèrent cet homme vieillissant » durant les trois dernières années de sa vie. L’amitié, l’affection, l’intimité qui se dégagent des lettres du peintre se sont progressivement développées entre les deux correspondants notamment quand ils ont échangé des avis concernant la vocation que le jeune homme pourrait avoir et que Max Jacob lui conseillait de ne pas suivre sans une certitude absolue. La foi et la piété semble des questions fondamentales dans la vie du peintre, plus que la spiritualité que son mysticisme semble avoir quelque peu éluder. Juif converti au catholicisme, il était extrêmement pieux, d’une piété janséniste qui empiétait largement sur sa vie et sur son art.

Ils ont aussi échangé longuement sur l’art, la beauté et l’esthétique, l’aîné recommandant toujours au plus jeune de se méfier de ceux qui monnaient les œuvres d’art. il parle plus de littérature que de peinture qu’il évoque surtout comme une forme de travail et de moyen d’existence. Ils parlent assez peu de la guerre sauf quand elle contrarie leur désir mutuel de rencontre. Jacob à Saint-Benoît-sur-Loire, en retraite mystique, et le jeune homme travaillant à Vierzon, ils sont relativement proches l’un de l’autre mais tout de même fort éloigné si l’on considère les moyens de locomotion existant à cette époque. Ils ne se rencontreront jamais, Mezure renoncera à sa vocation. Ils parleront alors plus d’art et de poésie.

La vie devenant de plus en plus contrainte par l’occupant et la pénurie, Max Jacob faiblit, il ne peut pas s’alimenter suffisamment. Il ne se plaint jamais, supporte la souffrance, l’appelle même.

« Je souhaite les fléaux qui feront de moi un être doux et humble de cœur…. Je souhaite aussi la mort car ma vie est finie et je n’ai plus que troubles et angoisses et déséquilibre aussitôt que je cesse de fixer Dieu ».

S’il ne craint pas la mort, il souffre de celle des siens. Du décès de son frère, de la déportation de sa famille… Sa piété lui permet de supporter la souffrance et la maladie avec une grande force de caractère et beaucoup de courage.

« La maladie est une preuve et une épreuve. Dieu fait souffrir ceux qu’il aime ».

En lisant ces lettres, on a grande envie d’admirer et même d’aduler cet homme de grand talent, d’immense culture, de profond humanisme, de grande générosité et de très forte piété semblant toujours être disponible pour son prochain, et pourtant certains passage de ses lettres le rendent beaucoup moins sympathiques. Il est profondément misogyne, quand Mezure lui parle de son mariage, il lui écrit :

« Il n’y a pas de jours où je ne me félicite de ne pas m’être marié, c’est tout. A cause de la stupidité absolue de toutes les femmes, stupidité reconnue par tous les hommes supérieurs et par l’Eglise ».

Des propos très durs et franchement inacceptables. De même quand il évoque ceux qu’il estime être de mauvais chrétien ou même carrément des mécréants, il écrit:

« Ce sont des Parisiens, un peu trop parisiens, travailleurs et indécents dans leur propos et leurs gestes. un vieux pécheur comme moi n’a pas à les condamner mais je pense que Dieu n’a pas raison d’éviter les malheurs à un peuple aussi peu respectueux de Sa Présence. Ah nous ne méritons pas mieux ! Il faut l’avouer ».

Chacun aurait ce qu’il mérite !

Ces taches ne m’empêchent cependant pas de dire que cette correspondance est très poignante, émouvante, pleine de piété, de foi et surtout de l’affection que Max Jacob éprouve pour ce jeune homme. C’est un excellent témoignage sur ce que fut cet artiste, sur l’esthétique telle qu’il la prônait, sur l’inspiration telle qu’il la concevait, sur sa conversion et sa vision de l’autre vie, celle d’après, et hélas aussi sur son déclin et sa fin tragique. Sa dernière lettre est datée du 20 janvier (1944), il serait décédé le 5 mars dans les prisons nazies alors que ses amis avaient obtenu sa libération pour le 7 mars et certains crurent pendant un moment que cette libération était effective.

Le livre sur le site de l’éditeur

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Le voluptueux inquiet

Réponse à Epicure

Frédéric Schiffter (Ménécée)

Louise Bottu éditions

Il ne reste que très peu d’écrits du philosophe grec Epicure, éponyme d’une philosophie dont la théorie est énoncée en quatre points dans le principal texte de lui qui nous est parvenu : « La lettre sur le bonheur » qu’il a adressé à son disciple Ménécée. Aucune réponse à cette lettre n’était connue jusqu’à ce que Frédéric Schiffter traduise une lettre soi-disant récemment trouvée dans des fouilles près d’Ankara, ou peut-être qu’il l’a tout simplement rédigée par lui-même. Peu importe l’origine du document, l’essentiel est de découvrir ce que Ménécée, ou celui qui a écrit à sa place, a apporté comme réponse au grand philosophe, comment il a argumenté pour contredire, les quatre principes de ce qui est devenu l’épicurisme.

Epicure invite son ami à mener une vie simple, sans excès, ni ambition démesurée pour atteindre l’ataraxie, la sérénité que chaque être humain espère connaître. Il lui enseigne comment éviter les pièges dans lesquels tombent trop facilement les « voluptueux inquiets », ceux qui se laissent tenter par la plaisir et la débauche. Sa théorie se résume en quatre pointes : « ne pas craindre les dieux, ne pas craindre la mort, faire le tri de nos besoins et de nos envies pour ne satisfaire que ceux qui sont nécessaires à notre corps et profitables à notre équilibre, savoir agir avec discernement dans un univers hasardeux en tenant compte de nos expériences ». Schiffter/Ménécée argumente successivement sur ces quatre points en essayant de démontrer que le respect de ces quatre principes n’offre aucune garantie pour atteindre la sérénité.

Ce texte retiendra l’attention de tous ceux qui s’intéressent à la théorie d’Epicure, ils trouveront à la fin de cet opus La Lettre sur le Bonheur et pourront ainsi la comparer avec les objections que l’auteur de la réponse lui oppose. Par-delà la quête de la sérénité, le bonheur tel que le conçoit Epicure n’est peut-être pas celui que l’ensemble des humains recherche, il manque un peu de sel et de piquant. La volupté est peut-être porteuse d’inquiétude mais elle est aussi génératrice de certains plaisirs dont d’aucuns sauraient se satisfaire. Chacun appréciera les objections présentées par l’auteur à la mesure de sa conception de la vie sur terre.

Le livre sur le site de l’éditeur 

 

 

LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : LE GRAND CHOIX / La chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Dans la vie, il y a des moments où se présente un choix qui conditionne une bonne partie de l’existence de celui qui l’effectue. Dans mes lectures récentes, j’ai trouvé deux livres qui illustrent bien cette situation. Un livre de DANIEL SOIL qui évoque la choix bien difficile que doivent faire deux amoureux impliqués différemment dans les turbulences du Printemps arabe. L’autre texte concerne un conte social de THIERRY RADIÈRE qui raconte l’histoire d’un jeune garçon doué pour le dessin qui hésite entre son art et la célébrité ou un solide métier qui le passionne mais ne le rendra jamais riche ni célèbre mais lui apportera la sérénité.

 

L’Avenue, la Kasbah

Daniel Soil

M.E.O.

Avenue-Kasbah

Daniel Soil est un diplomate belge, il était en poste en Tunisie au moment où les émeutes du Printemps arabe ont éclaté, il y représentait les intérêts de la région Wallonie-Bruxelles. Très fortement marqué par cette insurrection populaire, il a voulu transcrire dans ce roman ce qu’il a vu et entendu mais surtout éprouvé au contact de ce peuple en ébullition, prêt à tout pour construire un monde nouveau, plus juste, plus libre, un monde où les jeunes auraient un avenir à rêver. Il met en scène un caméraman belge et une jeune tunisienne qui sont tombés amoureux lors d’un périple dans le sud tunisien et découvrent le soulèvement populaire en rentrant vers Tunis.

A l’Automne 2010, Elie, le caméraman, retourne à Guernassa dans le sud tunisien avec un cinéaste qu’il a accompagné en 1975 quand il y tournait un film, il voudrait capter les retrouvailles du cinéaste avec la population locale fortement impliquée dans ce tournage. Pour ce pèlerinage dans la rocaille, il est accompagné d’une jeune fille, Alyssa, qu’il essaie de séduire depuis qu’il l’a rencontrée à Tunis. Dès lors le roman se déroule sur deux plan : l’amour qui se noue entre les deux amis et se développe avant de se confronter à la révolution et à ses effets secondaires, et la haine qui porte le peuple contre le « Sinistre » au pouvoir qu’il faut abattre pour construire autre chose. Un roman d’amour et de haine ou les deux sentiments ne peuvent pas toujours s’exprimer simultanément.

« Le pays est à feu, et moi je découvre le bonheur, je me réduis dans tes bras, je suis aux anges.

– Désormais, j’ai deux vies, l’une amoureuse, l’autre rivée à une caméra qui grésille au fil de la révolte…»

Le pèlerinage dans le sud se déroule comme dans un rêve, les amoureux succombent peu à peu à leurs sentiments et il découvre un pays très arriéré où les populations manquent de tout alors que les classes dirigeantes affichent une richesse insolente. Le retour vers le monde de la consommation est plein d’enthousiasme, les foules se soulèvent, les provinciaux forment des cortèges et convergent vers la capitale. Elie s’implique de plus en plus dans ce mouvement qu’il veut filmer comme un témoin venu de l’extérieur, il ne peut pas vivre ces événements comme Alyssa, ils bouleversent sa vie, son avenir, son cadre de vie, tout ce qui l’entoure et dicte son avenir.

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Daniel Soil

Clairement, Daniel Soil prend parti pour ces jeunes qui ont renversé le tyran, leur mouvement, puissant comme une tornade, était inarrêtable et le tyran a fini par le comprendre mais, en filigrane, il leur laisse un conseil de sagesse en les invitant à penser à ce qui pourrait arriver après, à veiller à ce que certains ne s’approprient pas le fruit de leur lutte sous un quelconque masque.

L’auteur évoque alternativement dans son récit l’amour d’Alyssa et d’Elie et la haine de la foule envers le pouvoir. Progressivement, l’évolution de la situation politique influence leur comportement et leurs sentiments, ils subissent de plus en plus la différence de leur engagement dans la lutte. L’amour et la haine se retrouvent finalement, ensemble, au centre de leur vie et se fondent en un dilemme comme celui qui enserra Didon prise dans l’étau de la raison d’Etat et de son amour pour Enée dans cette même région bien des siècles auparavant. Elie a usé de la parabole pour justifier l’action violente : « Tu vois la poussière, eh bien si on ne frotte pas, elle ne s’en va pas d’elle-même ». Mais si la poussière se disperse, il faut veiller à ce qu’elle n’emporte pas tout avec elle car la révolution peut même anéantir le plus belles histoires d’amour. Alyssia comme Didon sera confronté à un choix cornélien entre son avenir dans son pays et son amour qui pourrait s’envoler au-delà des mers. Et cette histoire, c’est la parabole du peuple tunisien confronté à un choix bien compliqué entre des forces corrompues et tyranniques et d’autres forces émergentes qui pourraient s’approprier ce qui a été conquis.

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Les yeux bleus du veau

Thierry Radière

Jacques Flament alternative éditoriale

Grand spécialiste de toutes les formes d’écriture courtes, ou presque, Thierry Radière change de registre en publiant ce roman initiatique que je diviserais en deux époques. La première quand le héros passe le seuil des dix ans, l’âge auquel l’avenir est encore totalement vierge devant lui, l’âge auquel il découvre le monde des adultes, les choses qui l’intéressent, celles qui le passionnent et celles qu’il pense n’aimer jamais. La seconde époque commence, une dizaine d’années plus tard, quand le héros a déjà fait un certain nombre d’expériences, qu’il a déjà connu certains échecs, que ses goûts se sont affinés et qu’il doit opérer des choix qui engageront plus ou moins son avenir.

Thomas, le héros de ce roman, découvre à dix ans quand il séjourne pour les vacances chez son oncle boucher dans un bourg des Ardennes, l’univers de l’artisanat, plus précisément celui de la boucherie-charcuterie. Il aime toucher la viande, sa transformation en produits de charcuterie, la campagne qu’il parcourt en accompagnant son oncle pour les tournées, et ses habitants avec chacun leurs caractéristiques personnelles. Il s’intéresse aussi, plus étrangement, au monde des asticots grouillant dans les poubelles de la boucherie. Symbole de vie et symbole de mort : la vie qui grouille sur la mort. Dix années plus tard, environ, il n’a pas suivi l’exemple de son oncle qu’il a tellement admiré, il a choisi l’art, plus précisément le dessin et la peinture qui le passionnent depuis toujours et pour lesquels il a un véritable talent. Le monde de l’art, comme le monde la littérature, est un univers complexe où le talent ne suffit pas pour réussir, il faut avoir des idées et dénicher ceux qui peuvent les valoriser au bon moment et au bon endroit. Thomas en fait l’expérience et Thierry Radière en profite pour laisser filtrer son avis sur cette épineuse question. Thomas, lui, devra choisir le chemin qu’il veut parcourir tout au long de sa vie d’adulte…

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Thierry Radière

Je suis aisément rentré dans ce livre, je connais bien l’univers de Thierry Radière, j’ai lu de nombreux ouvrages de sa plume, j’ai grandi moi aussi à la campagne, j’en connais bien les charmes et les problèmes qu’elle pose aujourd’hui à ceux qui veulent vivre du travail de la terre. Et, étonnement, je connais même la région où l’auteur situe son intrigue pour avoir moi aussi passé des vacances dans ce coin des Ardennes. Ainsi, j’ai pu, sans difficultés, me glisser dans la peau des personnages, les comprendre et ressentir toutes les joies et les douleurs qu’ils ont vécues au cours de cette décennie.

Comme je l’ai écrit plus haut, c’est un roman initiatique dans lequel Thierry Radière raconte et analyse toutes les épreuves qu’un jeune Ardennais a dû franchir entre dix et vingt ans, vers les années soixante-dix (l’auteur ne donne pas de date mais j’ai décrypté certains éléments qui me permettent d’avancer celle-ci) pour trouver la voie qu’il a choisie de parcourir tout au long de sa vie professionnelle. Un aperçu sur les difficultés du monde rural à la fin du XX° siècle, une analyse de la construction d’un individu au cours de son adolescence, un regard un peu acide sur le monde de l’art et de la littérature qui m’incite à conclure mon propos avec ces quelques mots de Max Jacob que je viens de lire : « La poésie n’est pas un métier, certes, hélas ! La littérature en est un… Peut-être… A la condition de sacrifier beaucoup au goût du public ». Les auteurs comprendront ce propos et jugeront de l’importance du sacrifice…

Le livre sur le site de l’éditeur + extrait

Sans botox ni silicone, le blog de Thierry RADIÈRE

 

LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 – BEAUX LIVRES / Une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Ils sont tellement beaux que je ne peux pas vous les cacher. C’est, en premier lieu, un remarquable travail éditorial effectué par les Éditions PICQUIER sur l’œuvre du peintre sino-arlésien JI DAHAI. Ce catalogue présente une centaine de peintures ornées chacune d’une légende calligraphiée et complétée d’un court poème. En second lieu, c’est un tout aussi magnifique travail, effectué par ce même éditeur, présentant une nouvelle édition des Fables de LA FONTAINE illustrées par des maîtres de l’estampe japonaise. À lire et à regarder avec gourmandise.

 

Arbres

JI Dahai

Editions Picquier

Arbres

Né en Chine vivant en Provence, il a son atelier en Arles, Ji Dahai est un artiste qui conjugue la calligraphie, la peinture et la poésie en un seul art pour, dans cet ouvrage, rendre hommage à la forêt où il aime tant déambuler en écoutant la voix des arbres.

« … je flâne dans la forêt où les arbres chantent dans toutes les langues, les langues des poètes »

Ce présent ouvrage n’est pas un beau livre, c’est un magnifique livre, une merveille qui comporte plus d’une centaine de peintures. Des peintures aux teintes allant du vert d’eau au gris le plus foncé en passant par toute une gamme de bronze, du jaune à l’ocre avec une pointe de rouge, de ce rouge comme la Provence en a tellement produit. En équilibre entre deux cultures,

« Deux cultures, chinoise et française, me nourrissent. L’une depuis ma naissance, l’autre depuis l’âge de onze ans. Heureuses rencontres en moi de grands esprits parfois, je me retrouve plus souvent au milieu de coutumes qui s’opposent. »

Dahai
JI Dahai

Ji Dahai a fondé son œuvre sur la calligraphie qui est la base de tout son art,

« L’unique trait qui forme « Un » à l’horizontale marque la séparation entre le Yin et Yang, entre la terre et le ciel … Ce trait fait naître ainsi une civilisation où la peinture, la poésie et la calligraphie ne font qu’un. »

Chaque peinture présentée dans cette exposition de papier est ornée d’un texte calligraphié : une citation, une maxime, une pensée, …, de l’auteur. Et, chacune de ses peintures ainsi ornée de son inscription calligraphique est complétée par un court poème de l’auteur ou d’une citation d’un maître de la littérature classique chinoise.

Ce recueil est dédié aux arbres, aussi bien français que chinois, Ji Dahai passe du cerisier au platane, de l’Extrême-Orient à la Provence, sans aucune transition, comme si ces arbres constituaient une seule et même forêt, un seul et même peuple. Aux arbres considérés comme personnes, comme êtres vivants :

« Arbre crie

 Arbre rit

Arbre pleure

Arbre chante

Arbres roucoulent

Arbres bécotent

Arbre rougit

Arbre fait une parade nuptiale à son ombre ».

Cet hommage aux arbres et, plus largement à la forêt en général, évoque, pour moi, le magnifique texte de Kenzaburô Oé, « M/T et l’histoire des merveilles de la forêt » dans lequel il évoque son fils handicapé qui vit en harmonie avec les arbres. Je pense que Ji Dahai rejoint le grand auteur nippon dans son approche philosophique des relations des hommes avec la nature dans un large panthéisme. Mais, Ji Dahai c’est aussi un très grand poète comme l’atteste les légendes qu’il inscrit sous chacune des peintures qu’il présente :

« Le pin tend ses bras pour capturer l’éclat de la pleine lune. »

« Le vin n’est pas fait, mon cœur est déjà ivre. »

Comme l’écrit l’éditeur sur la quatrième de couverture, c’est « Le regard neuf et singulier d’un artiste chinois qui vit en Provence et parle le langage des arbres ». Un artiste qui confesse : « Lire les Alpilles avec mon pinceau ».

Le livre sur le site des Editions Picquier

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Fables

Jean de LA FONTAINE

Editions Picquier

FABLES Lafontaine

« Quand le Japon, après deux siècles de rigoureux enfermement sur lui-même, s’ouvrit enfin au monde en 1854, l’Occident vit peu à peu apparaître – … – un art qu’il ne connaissait quasiment pas, celui des estampes de l’ukiyo-e, « images d’un monde flottant », c’est-à-dire éphémère ». Vers la fin du XIX° siècle quand l’empereur eut repris son pouvoir confisqué pendant de longues années par le shôgun, et ouvert son pays au monde, Hasagawa Takejirô fit traduire des contes japonais pour qu’ils se vendent mieux à l’étranger. Il avait aussi le projet d’exporter des estampes japonaises en Occident et pour la France, il confia à Pierre Barboutau, un Français qui séjourna longtemps au Japon, le soin de réaliser un ouvrage illustré d’estampes japonaises. L’objectif premier de cette publication était de faire connaître l’art de l’estampe si peu répandu en Occident et les plus grands maîtres de ce genre pictural : Sesshû, les Kamô, les Kôrin puis les Okia, les Utamaro, … parfaitement méconnus en ces contrées.

Barboutau a choisi de proposer aux artistes nippons d’illustrer des fables de La Fontaine sans qu’aujourd’hui encore on connaisse les raisons de son choix. On sait seulement comment il a sélectionné celles qu’il leur a proposées « Le choix des fables de La Fontaine que nous offrons au public, est surtout basé sur la plus ou moins grande difficulté que nous avons rencontrée à traduire le sens de ces fables aux artistes Japonais ». il semblerait que les estampeurs japonais n’aient pas eu accès à la traduction des fables et que leur choix est plutôt fondé sur la connaissance qu’ils ont de certains animaux très présents dans la mythologie et les légendes nipponnes : le renard, la grenouille, le rat, … dont ils connaissent bien le caractère et les caractéristiques qui leur sont attachées.

Ce recueil fut donc édité en 1894, une seconde édition fut publiée la même année et une nouvelle en 1904, c’est celle qui a servi de modèle pour cette édition présentée à l’occasion de la rentrée littéraire de l’automne 2019. C’est un ouvrage absolument magnifique comportant une trentaine de fables pour certaines très connues du grand public – celles qu’on apprend en général sur les bancs de l’école, du moins quand je la fréquentais -, pour d’autres moins et pour d’autres encore absolument pas ; le choix ayant été fait, comme je l’ai dit ci-dessus, par la capacité des illustrateurs à comprendre les desseins de l’auteur. Chacune des fables est accompagnée d’un estampe pleine page ou sur double page où les sujets de la fable illustrée sont toujours bien en évidence dans un paysage souvent très épuré aux couleurs pastel comme on en voit souvent dans les estampes japonaises. Ces illustrations dégagent un sentiment de paix, de quiétude, de sérénité que les personnages de La Fontaine semblent venir perturber.

C’est un superbe travail éditorial réalisé par les équipes de Philippe Picquier, un véritable ouvrage de collection, mais aussi une occasion de contempler et même, pour certains, de découvrir les estampes japonaises. Et, je suis sûr que les nombreux admirateurs de l’art pictural prendront, tout comme moi, un grand plaisir à redécouvrir, ou tout bonnement découvrir, ces tout aussi magnifiques fables de Jean de La Fontaine. Un ouvrage à ranger dans le rayon où l’on serre les livres qu’on ne voudrait pas que des mains inexpertes manipulent au risque de les abîmer.

Le livre sur le site des Editions Picquier

 

 

LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : MA VIE / Une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Deux ouvrages autobiographiques, deux façon de raconter sa vie à travers des textes destinés à exprimer autre chose. ISABELLE FABLE a raconté sa vie en écrivant les quatre décès qui l’ont déchirée. Une façon de trouver une raison de vivre encore et de redonner un sens à son existence avec toute la douleur accumulée au cours de ces deuils douloureux. Mon amie québécoise ANITA VAILLANCOURT, elle, écrit un courrier à chacun de ceux qui ont compté dans sa vie, qui ont contribué à sa construction. Un recueil de courriers qui dévoile ce que fut, et ce qu’est encore, la vie d’Anita à travers ses relations avec sa famille, ses amis, ses relations, son entourage…

 

Ces trous dans ma vie

Isabelle FABLE

préface de Gabriel Ringlet

M.E.O.

Ces trous dans ma vie

Quand elle a écrit ce livre, Isabelle Fable était certainement encore dans la période la plus douloureuse de son dernier deuil. Son fils aîné est en effet décédé 9 février 2018 (date estimée) et son livre est paru pour cette rentrée littéraire (août 2019), il lui a fallu le temps de l’écriture, de la relecture, de l’impression et de la diffusion avant qu’il arrive sur mon bureau où il a encore séjourné quelques semaines. On peut donc estimer qu’elle l’a écrit très vite après l’accomplissement de tous les rites et formalités qui accompagnent un décès. Ce dernier décès, c’est le dernier trou en forme de tombe où elle voit descendre un de ces proches, un de ceux qui ont fortement contribué à la construire telle qu’elle a vécu, telle qu’elle est encore.

Son papa foudroyé brutalement, sa maman se décomposant bien trop lentement dans une fin sinistre, son mari victime du crabe sournois et enfin Olivier, son fils aîné, la chair de sa chair, son enfant de malheur qui a vécu une longue désescalade en forme de déchéance de plus en plus inéluctable. Isabelle Fable a construit ce roman autour de ces quatre personnages, principalement autour de leur décès. Une façon de raconter leur vie, une façon de raconter sa vie à elle marquée à travers ces douloureuses disparitions. Mais aussi une façon d’affronter le deuil qu’elle doit construire à la suite du décès de son enfant en racontant le long combat qu’elle a mené avec sa famille pour le tirer du long désespoir et de la terrible déchéance dans laquelle il s’enlisait de plus en plus. Un récit qui résonne comme une justification tant elle culpabilise, se reprochant de n’en avoir pas fait assez alors qu’elle semble n’avoir vécu que pour ce fils en équilibre instable sur le fil de la vie.

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Isabelle Fable

Isabelle refuse la fatalité, elle ne peut pas accepter que son fils meure avant elle. Je me souviens avoir étudié un texte de Tibulle, je crois, les latinistes rectifieront si je me suis trompé, qui disait quelque chose comme : « quand les enfants succèdent aux pères » pour évoquer une période où la paix et la sérénité régnaient, où les générations se succédaient sans accroc. Isabelle ne comprend pas que son fils la précède dans la tombe. « Est-ce par hasard, tout ça ! Ou est-ce écrit quelque part ? Est-ce que celui que nous appelons Dieu croise ainsi nos chemins et lance des ponts entre espace, temps et destinées pour tramer nos vie selon des desseins secrets ? ».

Dans son récit, elle souligne les très nombreuses coïncidences qui ont marqué sa vie et celle des membres de son entourage. Elle ne croit pas au hasard, elle pense qu’une certaine forme de prédestination guide notre existence. Je pourrais ajouter, une coïncidence à la longue liste qu’elle énumère : j’ai lu Fable, Isabelle Fable, juste après Les Fables de La Fontaine illustrées par des maîtres de l’estampe japonaise, Fable après les fables, autre coïncidence ? Nul ne sait ! Alors que la vie ne soit que pur hasard ou le fruit d’une réelle prédestination, il faut continuer à vivre, ne pas se laisser accabler, lutter pour se redresser. « Il faut pouvoir ressusciter de son chagrin ».

Alors dans l’urgence et la douleur, Isabelle a repris la plume interprétant la mort de son fils comme un signal, comme une invitation. « Ta mort magnifique étincelle, qui a fait lever la nouvelle Isabelle. Après la tragique éruption qui a ravagé notre vie, la terre volcanique que je suis devenue, noire mais chaude et fertile, est pleine de toutes les promesses. Je les tiendrai ».

« Ecrire pour évacuer la douleur. 

Ecrire pour conjurer la mort.

Ecrire pour continuer à vivre. »

Ecrire ce bouleversant témoignage qui serrera plus d’un cœur même si tout un chacun est amené à perdre ses parents un jour ou l’autre et éventuellement son conjoint, moins nombreux seront ceux qui devront affronter le départ d’un enfant. C’est tellement injuste !

Le livre sur le site de M.E.O.

Le site d’Isabelle FABLE

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Courrier prioritaire

Anita VAILLANCOURT

Livre édité à compte d’auteur

Anita c’est une Québécoise dont quelques dizaines de printemps ont déjà enchanté la vie mais dont quelques hivers ont aussi terni certaines périodes, laissant des stigmates cicatrisant bien difficilement. Elle a enseigné le français avec passion et, depuis qu’elle est à la retraite, l’aquarelle qu’elle pratique avec talent, elle est reconnue et cotée et elle expose régulièrement. A l’heure où certains pensent à rédiger leur testament, Anita a, elle, écrit ce qu’on pourrait considérer comme son testament affectif en rédigeant une lettre à l’attention de tous ceux qui ont compté dans sa vie, qui ont contribué à en faire ce qu’elle a été, est toujours et sera encore pour de nombreuses autres années. Ainsi, elle écrit pour commencer à ceux à qui elle doit la vie, sa pauvre mère décédée en lui donnant la vie, sa vie, son mauvais père, brutal et alcoolique, qui l’a confiée dès sa naissance à sa belle-sœur, une mère de substitution chargée d’une famille de substitution aussi. Elle écrit à ceux qui sont encore comme à ceux qui ne sont plus, elle s’adresse à sa famille, celle qu’elle a pu connaître, à ses amis, réels ou virtuels, les réseaux sociaux lui fournissent de la compagnie pour meubler sa solitude, elle y rencontre de vrais amis et je suis heureux d’en être. Elle écrit aussi à tous ceux qui peuplent son quotidien : sa femme de ménage, qui est plutôt une compagne qui se charge du ménage, tous les personnels de santé qu’elle fréquente pour conserver sa belle santé et celle de ses compagnons, les commerçants qu’elle rencontre régulièrement et tous ceux qui ont fait partie de sa vie à un moment donné. Anita a aussi des amis qu’elle chérit particulièrement : ses colibris et ses chiens, alors elle écrit à ceux qui lui tiennent compagnie comme à ceux qui sont partis au paradis des fidèles compagnons des humains. Et elle écrit à d’autres encore, je ne peux tous les citer, elle se souvient de tous ceux qui ont mis de l’amitié et de l’amour dans son cœur mais aussi de ceux qu’elle n’a pas aimé, ils ne sont pas nombreux, il n’y en a que deux, il me semble, mais elle ne les oublie pas.

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Anita Vaillancourt

Anita c’est un puits d’amour et d’amitié qui déborde sans cesse, en écrivant ces lettres elle sait qu’elle apportera de l’amour et de l’amitié à tous ceux qu’elle a aimés, chéris, appréciés comme Félix Leclerc, le violoniste virtuose David Garrett… pour l’éternité. Elle s’assure que ce qui devait-être dit est bien dit ; elle a dit son amour, son amitié, son admiration, sa reconnaissance, elle a dit aussi ce qu’elle pensait à ce père indigne qui l’a abandonné après avoir fait souffrir sa mère, et à une mère supérieure qui l’a humiliée. Anita c’est une grande sentimentale mais quand les événements l’exige elle sait faire preuve d’une grande fermeté et d’une réelle autorité. Elle n’aime pas ceux qui n’aime pas !

Anita, je me permets de te tutoyer, nous nous connaissons virtuellement depuis bientôt une dizaine d’années et sur les réseaux sociaux nous nous tutoyons depuis bien longtemps, je ne vais donc pas faire l’hypocrite, je vais t’avouer très honnêtement qu’après la lecture des trois premières lettres, j’ai failli arrêter ma lecture tant l’émotion me submergeait. Mes yeux étaient mouillés, j’ai dû marquer une pause. Tu as su en relatant les temps forts de ta vie mettre une telle intensité dans ton propos qu’il peut bouleverser le lecteur, l’émouvoir aux larmes. Mais ce qui restera de ce recueil épistolaire c’est une biographie, le récit d’une vie bien mal engagée que tu as su, avec le concours de tous ceux qui t’ont entourée un jour ou l’autre, rendre belle et précieuse pour tous ceux à qui tu as apporté ton amour, ton amitié, ta compassion, ton savoir et ta grande humanité. Nul n’oubliera ton immense générosité et ta si profonde sympathie.

Et comme tu l’écris partout VIVE LA VIE !

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LE PETIT CAFÉ QUI COURT d’ANITA VAILLANCOURT par Denis BILLAMBOZ

 

LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : DE LA GOUAILLE À L’ABSURDITÉ

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Denis BILLAMBOZ

Dans cette chronique j’ai voulu réunir deux textes qui sortent des sentiers battus, un roman de MATTHIEU PECK écrit avec la gouaille dont Antoine Blondin faisait preuve avec un réel bonheur dans ses romans, récits et autres écrits… Et un texte d’EMMANUEL PINGET qui, lui, évoque plutôt l’absurdité selon Samuel Beckett. Deux auteurs qui ne se cantonnent pas dans la littérature sans odeur ni saveur qui encombre les rayons des grandes surfaces, des librairies des gares, …, partout où on vend de la littérature pré lue qui devrait tracer un bout de chemin dans les lettres françaises au cours des années à venir.

 

Trismus

Matthieu PECK

Editions Bartillat

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« Paris, trente ans bientôt. Trente ans que j’y traîne mes peines et mes apathies, mes joies et mes doutes… ». Léo un pur produit des banlieues nord de Paris, tout comme Matthieu Peck qui raconte ses déambulations parisiennes, qui essaie d’écrire un livre pour sortir de la situation très précaire dans laquelle il se débat depuis trop longtemps. « Je ne voulais pas être de ceux qui se réveillent à trente ans la tête fripée dans le rétroviseur et la route dévorées d’ombres à l’arrière ». Matthieu, lui, son roman, le premier, il l’a déjà écrit et nous propose de le lire, c’est Trismus l’histoire de Léo. L’auteur et son héros confondus évoquent Blondin (Omar, le patron du bistrot Chez Marcel où la bande se retrouve et où Marceau fait le ménage, a pour patronyme complet : Omar Blondin Diop, j’avais pensé à Blondin avant de lire ce passage), un Blondin égaré au début du XXI° siècle, parcourant la ville de rades en tripots pour rejoindre les zonards qui composent sa bande. Un Blondin qui aurait quitté les rades populaires et les comptoirs poisseux des Trente Glorieuses pour retrouver ces bars, les mêmes peut-être, sans la patine et la d’habitués qui ont tissé leur légende. Ce Blondin des temps modernes, comme son prédécesseur, décrit les scènes de la vie parisienne au fur et à mesure d’une déambulation qui le mène de rencards foireux en rencards désolants, de déboires en désillusions, de cuites en en gueules de bois. Blondin trouvait la flamboyance qu’il transcrivait dans ses textes dans ses bars et sur ses trottoirs, là où Peck, ne trouve que misère, dégoût et désespoir, un spleen qui évoque plus Baudelaire que Blondin.

Matthieu Peck raconte l’histoire de Léo qui voudrait bien mener une vie normale, paisible et valorisante mais la ville, le monde, la société du XXI° siècle, ne sont pas faites pour lui, il n’est pas né au bon endroit au bon moment. Il a poursuivi ses études, elles ne l’ont jamais largué mais elles ne l’ont mené vers aucun destin même pas un petit job. Il n’a pas de quoi se loger, il zone chez les autres de canapé en convertible, de lit de camp en paillasse. Il lui faut absolument trouver des revenus, écrire ce livre c’est possible mais il faudrait trouver un éditeur et survivre jusque là. Mais les amis se lassent et commencent à le regarder différemment, de plus en plus comme un parasite…

« Chez Marcel », il y a aussi Marceau, un réfugié africain qui fait le ménage et la chasse au rat. Marceau, il a connu de grands malheurs, sa mère a été torturée sous ses yeux et son père s’est suicidé dans les sinistres culs-de-basse fosse de Gorée où il était détenu comme opposant au régime. C’est le sage qui reste toujours digne et ne supporte pas ceux qui se plaignent éternellement. Dans ce bar, il croise la bande des désœuvrés toujours en quête de quelques sous, d’un plan pour manger et dormir, d’une petite opportunité littéraire pour placer un texte, d’une aventure foireuse et régulièrement en surcharge éthylique.

Le livre de Matthieu Peck raconte le désespoir d’une génération qui, même si elle a suivi des études assez poussées, ne trouve pas sa place dans la société. Elle n’appartient pas à la population qui travaille dans les beaux quartiers, elle reste le prolétariat qu’on ne veut pas voir et qu’on repousse toujours plus loin dans la banlieue. Ce texte est composé de courts chapitres comme des tableaux qui dessinent chacun un morceau de la ville ou de sa banlieue ou un épisode de la vie de Léo au bar, au concert, avec ses potes, avant de boire, en buvant, après boire… Des morceaux de vie qui ne s’emboîtent pas forcément,  qui plutôt se juxtaposent pour former une vie sans relief, une vie de lutte que Léo veut mener pour sortir du ruisseau mais une lutte qu’il repousse toujours à plus tard parce qu’il n’a pas les armes pour la mener. Sa destinée semble toute tracée, il lui sera difficile d’y échapper.

Plus que l’analyse sociale de cette génération perdue de banlieusards, c’est l’écriture, le style, le processus narratoire employés par Matthieu Peck qui a retenu tout d’abord mon attention. Ce texte foisonnant construit avec des mots détournées de leur sens initial, des images souvent glauques, des expressions lapidaires, des raccourcis fulgurants, des formules de styles : assonances, oxymores, métaphores, …, charrie des mots, des formules et des images qui peignent parfaitement cette société composite, désunie, multiforme, glauque… Et c’est le rat qui observe en silence le monde des gens debout qui glisse quelques petits textes entre deux chapitres pour montrer comment les humains sont réellement. « Ils sont lourds et pleins de rage à notre encontre. Cette haine qu’ils traduisent. Ils estiment que la terre leur est due. Ils pensent dompter le feuillage de notre monde ». Comme une morale à méditer…

Le livre sur le site de l’éditeur

 

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Tulipe blues

Emmanuel PINGET

Louise Bottu éditions

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Perdic, le narrateur, et ses collègues, une belle bande de bras cassés, fabriquent des structures géantes rembourrées. Un samedi matin, leur patron les charge de la livraison d’une tulipe géante chez un client qu’il ne désigne pas, il leur indique seulement le lieu où ils doivent prendre possession du camion et les instructions nécessaires pour poursuivre la mission commencée par d’autres collègues. Débute alors une épopée burlesque, ubuesque, digne d’une odyssée mythologique où les héros prennent parfois des formes improbables et découvrent des lieux dont on ne soupçonne même plus l’existence. Le narrateur, le chauffeur et un concierge du camion, sic, errent comme des âmes en peine sur les routes de l’Est de la France, dans des villages imaginaires, des bleds perdus, de la région de Nancy. Ils tournent en rond ne rencontrant que des habitants encore plus insolites qu’eux-mêmes dans des auberges désertées ou presque : l’habitant d’une armoire, un homme poilu comme un yak, une fille aussi flingueuse qu’aguicheuse, des flics glandeurs et velléitaires, … Toute une petite société un peu dégénérée, digne de celle mise en scène par Jean Yanne dans son célèbre film « Fantasia chez les ploucs ».

Cette épopée absurde m’a fait penser au voyage impossible entrepris par les deux héros éponymes du livre de Samuel Beckett « Mercier et Camier ». Cette impression que les héros sont enfermés dans une nasse, tournant en rond sans jamais pouvoir trouver leur route, rencontrant des obstacles impensables, inimaginables, condamnés à vivre dans ce sinistre pays, ajoute une dimension désespérée à cette aventure absurde. Au-delà de cette absurdité et de ce désespoir, ce texte peut-être lu aussi, avec ses personnages inquiétants, violents, pervers, retors, mal intentionnés, incultes, comme une métaphore du monde d’aujourd’hui tombant en déliquescence, s’effritant, se délitant et courant à son déclin. Une atmosphère évoquant les romans de Volodine.

Mais, si sur le fond ce livre évoque une grande déconfiture sociale inspirant un profond désespoir, d’un point de vue strictement littéraire il est plutôt drôle, les personnages même s’ils sont en voie de dégénérescence, sont truculents, déjantés, Ils inspirent plus une certaine compassion que le blâme. Leur incapacité, leur maladresse, leur inculture, leur manque de jugeotte et de réflexion, les rapprochent plutôt des Pieds Nickelés ou des Branquignols. Dans ce texte, il y a du Dard, entre suisses on peut s’inspirer mutuellement, du Queneau et même un soupçon de Blondin et de Fallet. Selon Pinget, l’altération de notre monde ne s’accomplirait pas sans une certaine dose d’humour … ça serait peut-être aussi bien ainsi.

Pour conclure cette chronique un petit clin d’œil semble s’imposer : Emmanuel Pinget est de la famille de Robert Pinget, le créateur du personnage éponyme de la vénérable maison qui a édité ce livre. C’est un peu comme si une boucle se bouclait, même si nous souhaitons à l’auteur et à l’éditeur de travailler encore souvent ensemble pour leur plus grand bien à tous les deux.

Le livre sur le site de l’éditeur

LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : JEUX DE DOUBLES

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Denis BILLAMBOZ

Voici deux textes qui proposent chacun une habile déclinaison du jeu de doubles qui a passionné de nombreux auteurs. JUN’ICHIRÔ TANIZAKI avec l’immense talent que nous lui connaissons pour ce genre d’exercice, tricote une intrigue fort adroite où les personnages se dédoublent pour embrouiller le lecteur et le conduire sur de fausses pistes. MICHEL JOIRET lui a construit une histoire où un professeur très actuel tente de se réincarner en disciple de Pline l’Ancien au moment où il fut victime de la colère du Vésuve. Deux lectures à lire avec une attention toute particulière.

 

Dans l’œil du démon

Jun’ichirô TANIZAKI

Editions Picquier

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À Tokyo, un écrivain termine la nouvelle qu’il doit impérativement remettre à un journal quand il est dérangé par un de ses amis qui l’invite à l’accompagner dans une bien étrange aventure. Il sait où et quand un meurtre va être commis mais il ne connaît ni la victime ni le tueur. Il ne veut surtout pas manquer cet événement et incite son ami à le suivre. Les deux compères assistent donc à ce meurtre mis en scène par un couple dont la femme est très belle, en regardant à travers un trou dans la cloison d’une maison vétuste d’un quartier isolé de la ville. Fort impressionné par ce crime, sa conception et sa mise en scène, l’ami décide de retrouver la femme qu’il rencontre assez facilement, trop ? Bientôt, le couple s’installe chez l’ami, un homme fortuné, qu’ils plument bien vite, le tenant totalement dans leur dépendance. L’écrivain reçoit un jour une missive de son ami qui lui demande d’assister à sa mise à mort qu’il a choisie, la même que celle qu’ils ont vue ensemble, pour lui rendre un dernier hommage avant qu’il quitte la vie dont il ne veut plus. Malgré de fortes réticences, l’écrivain accepte et voit pour la seconde fois ce macabre spectacle avec, cette fois, son ami pour victime. Fort ébranlé par le choix macabre de celui-ci, il essaie de comprendre le pourquoi de sa décision quand une nouvelle missive remet en question tout ce qu’il avait cru comprendre et pu imaginer.

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Jun’ichiro Tanizaki en 1949, à l’âge de 63 ans.

Une histoire machiavélique comme Tanizaki sait magnifiquement en tricoter, une intrigue qui embarque le lecteur à la frontière d’un autre monde sur fond de désir et de perversion sexuels, à la recherche de sensations fortes. Un texte qui plonge le lecteur jusques au cœur des entrailles des femmes et des hommes pour en montrer la partie la plus instinctive, la plus animale, celle qui les rend capables de tout pour satisfaire leurs envies et leurs plaisirs. Mais aussi un texte qui expose toute la virtuosité du maître nippon pour tisser des intrigues particulièrement élaborées exigeant une grande attention de la part du lecteur.

Et, même si ce texte a fait l’objet d’une traduction, on peut attribuer à Tanizaki la qualité des descriptions qu’il comporte, aussi bien celles des personnages que celles des lieux et des scènes où l’intrigue se noue. L’auteur décrit les protagonistes de son intrigue avec, dans leur portrait, tous les défauts et les qualités qu’ils déploient pour donner vie à l’histoire qu’il a conçue. Les personnages qui assassinent les deux victimes interprètent leur rôle comme des êtres réels ou comme des comédiens sur la scène d’un théâtre.

Le livre sur le site de l’éditeur

À LIRE AUSSI :

NOIR SUR BLANC de TANIZAKI (Éd. Picquier) par Denis BILLAMBOZ

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Les larmes de Vesta

Michel JOIRET

M.E.O.

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Michel Joiret doit être autant passionné par l’antiquité romaine que son héros, Luc, professeur de lettres classiques à l’Athénée des Coteaux à Bruxelles qui essaie d’intéresser ses élèves en les plongeant dans la vie des Romains à l’époque de Pline l’Ancien victime de l’éruption du Vésuve en 79. Luc aime réinventer le vie quotidienne des Romains de cette période faste, il se met lui-même en scène, et ses élèves apprécient ses cours en forme de spectacle au moins parce qu’il les laisse jouer avec leur joujou téléphonique pendant qu’il s’incarne en Lucius, un ami de Pline le Jeune. Il se laisse inexorablement glisser dans son délire antique au fur et à mesure que sa famille se décompose, cherchant de plus en plus le réconfort dans les potions magiques que lui fournit une amie.

L’auteur entraîne son personnage sur les pas de Lucius dont l’histoire est très parallèle à celle du professeur de moins en moins enseignant et de plus en plus dépendant de ses potions. Luc a trouvé les carnets intimes de sa mère qu’il nomme, Maman Lune, où elle raconte la vie abominable qu’elle a menée sous la domination brutale de son second mari. La pauvre femme s’enfonce de plus en plus dans une piété mystique où elle perd jusqu’à son humanité. Lucius, lui, a perdu le goût de la vie quand son maître Pline l’Ancien a été victime de la furie du Vésuve, il s’abandonne dans les bras d’une prostituée où il trouve un maigre réconfort comme Luc en trouve un tout aussi maigre dans les bras de la mescaline.

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Michel Joiret

C’est à un véritable jeu de double que se livre l’auteur, Luc glisse de plus en plus dans les pas de Lucius qui, comme lui, eut une mère, Luna, qui connut un mariage bien malheureux auprès d’un ex-légionnaire peu attentionné et très brutal. Sous l’effet de la drogue, Luc quitte progressivement son univers, devient de plus en plus Lucius et abandonne progressivement le souvenir de Maman Lune pour retrouver celui de Luna la mère de Lucius. Luc et Lucius semble peu à peu se fondre en un seul et même personnage réincarné à près de deux millénaires d’écart, fils d’une malheureuse femme, Luna, soumise à Vesta devenue Maman Lune tout aussi soumise à sa religion catholique.

Ce texte n’est pas seulement un subtil et adroit jeu de doubles, c’est aussi un excellent documentaire sur la vie à Rome et à Pompéi au premier siècle de notre ère. Et, peut-être que c’est aussi une façon pour l’auteur de nous montrer que quelles que soient les époques et les lieux, la violence et la brutalité, les malheurs et les dangers et les faux traitements sont toujours bien présents causant les mêmes préjudices, entraînant les mêmes désastres.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

 

LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : VERS D’AUTOMNE

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Denis BILLAMBOZ

Ils n’ont pas été écrits en automne, ils n’ont peut-être même pas été publiés en automne mais je les ai lus en automne, alors ce sont mes vers d’automne. Des vers venus de Belgique jusque chez moi, des vers de CLAUDE DONNAY et des vers de MARCELLE PÂQUES, des vers qui évoquent la nature, la lumière et par conséquent la vie.

 

Le bourdonnement de la lumière entre les chardons

Claude Donnay

Le Coudrier

Photo

« Heures sombres de l’hiver quand la joie est perdue, il semble qu’à l’entame le recueil ne laisse place qu’à un deuil désespéré.

Reste à « interroger la lumière » quand elle a cessé de briller aux yeux. L’effort des mots, la voix éteinte semble ne plus pouvoir le soutenir ». Jean Michel Aubevert, le poète de référence des Editions du Coudrier, introduit par ses mots le présent recueil.  Il évoque la lumière, les heures sombres, le deuil, …, et enfin les mots que Claude Donnay a convoqués pour façonner les vers qu’il présente dans ce recueil.

D’un regard

On interroge la lumière

Dans l’espoir

Qu’elle éclaire nos ombres

Dans ce recueil, le poète évoque tout ce qui gravite dans le champ de la lumière, un champ sémantique en clair-obscur qui évoque aussi bien la clarté que l’obscurité, dessine les objets en pleine luminosité ou dans une ombre plus ou moins épaisse. Avec un mot, deux, parfois trois ou quatre, il écrit un vers qui éclaire la feuille ou l’assombrit, qui évoque la mort plus souvent que la vie.

Devrait-on

Mourir

Aux certitudes

Pour entrer

Dans l’errance ?

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Claude Donnay

Dans ce recueil, j’ai noté des mots récurent : lumière, étoile, soleil, ciel, nuit, vent, silence, feuille, peau, corps, mort, mots… Le poète le confesse :

Je serre le présent

Dans un mot

Avec ces mots qu’il a choisis avec soin, le poète raconte la lumière source de vie qui se voile dans la fine brume du vocabulaire laissant paraître cette légère mais prégnante impression de souffrance ou de douleur où l’on rejoint le préfacier. Parviendra-t-il à faire briller les mots sous cette douce lumière pour qu’ils dessinent les corps, caressent la peau, colore la feuille dans le silence d’un infime souffle d’air, redonne vie à ce qui fut ? L’optimisme ne semble pas de mise :

On n’apprivoise pas

Le silence

Ni les remords

La mort semble roder dans les parages de ces vers, et le poète essaie de la chasser ou de l’oublier dans cette impression de deuil qu’il nous laisse ressentir, dans cette invocation du désir auquel il voudrait croire encore.

Entre vie et mort

Ce bourdonnement du désir

Où tout s’inscrit

Le recueil sur le site du COUDRIER

Le blog de Claude DONNAY 

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Bordélique alchimie

Marcelle Pâques

Chloé des Lys

Bordélique Alchimie

Et si la vie n’était qu’une

bordélique alchimie… ?

Voilà bien le genre de question auquel Marcelle Pâques ne nous a pas habitué, elle qui aime tant raconter les fleurs, le soleil, les petits oiseaux, son jardin, …

Mais aujourd’hui….

Il y a le rire des fleurs dans la lumière

Et le chœur des oiseaux…

Elle écrit des vers avec des couleurs, des odeurs, des saveurs et parfois même une note de musique,

Une note subtile

Un accord imprévu

S’empare de la ville

Presque à notre insu

Son optimisme débordant, sa joie de vire, son extase devant les prouesses de la nature pour nous séduire, dessinent un cadre enchanteur pour couler une douce vie dans le « cirque en plein air » qu’est notre existence.

Le rire des étoiles

Egaie les spectateurs

La raison perd patience

Devant cette folie

La vie retrouve son sens

C’est le sens de la vie !

La vie n’est pas toujours celle qu’on cueille au jardin, celle qu’on lit dans les étoiles, celle qui chante dans les feuillages… c’est aussi celle de la douleur, celle du désamour, celle qu’il faut cependant toujours aimer pour ne pas sombrer.

Le goût de la vivre, rayon essentiel de lumière

L’éblouissait encore !

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Marcelle Pâques

Mais le temps n’arrête pas l’inéluctable défilement des ans entraînant l’érosion des corps et des esprits,

Vieillir est un jeu d’enfant ?

Oui, mais le dernier jeu d’une étrange journée

Vieillesse souffrira des affres du temps mais l’amour jamais de s’usera et la poétesse toujours confiera ses sentiments à sa page,

Voilà pourquoi j’écris !

J’écris pour vivre

Marcelle a bien raison de ne pas croire que l’âge altère les sentiments et elle a bien raison de penser que l’écriture est un art de vivre encore, de vivre encore mieux ! Rilke le lui a dit dans ses vers qu’elle nous confie.

Le recueil sur le site de CHLOÉ DES LYS