2022 – FLEURS DE TEXTES : CACTUS DANS LA CANICULE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Les cactus apprécient particulièrement la canicule, j’ai donc trouvé opportun, en pleine chaleur estivale, de construire une chronique comportant deux recueils d’aphorismes édités par Cactus Inébranlable Editions : le premier de Claude LUEZIOR, Emeutes, et le second de Serge WERREBROUCK, Le destin obtempéré. Je confirme, les Cactus supportent très bien la canicule, j’y reviendrai prochainement.


Emeutes

Claude Luezior

Cactus Inébranlable Editions


Habitant à moins de cent kilomètres de la Suisse, j’ai pourtant rarement l’occasion de lire des livres écrits par des auteurs helvètes, romands ou valaisans notamment. C’est donc avec un réel plaisir que j’ai découvert dans les P’tits Cactus celui-ci écrit par un auteur venu d’Helvétie. Il propose un recueil d’aphorismes tout à fait original, il a choisi un thème bien défini et déjà très documenté : les émeutes, qu’il traite sous leurs divers aspects. Comme dit son éditeur : « Révolte et compassion sont les trames de sa prose », moi j’ajouterais : nostalgie et déconvenue. Pour mettre en évidence ces divers aspects des émeutes, il a constitué des sortes de chapitres dans lesquels il regroupe quelques aphorismes traitant d’un même thème, donnant ainsi l’impression que l’ouvrage pourrait être lu comme un essai constitué de fragments courts, percutants, fulgurants, hilarants…

« Cet opuscule commence comme un manuel du parfait émeutier. Non pas petit livre rouge du dissident mais évocation débridée, noire de flics, quitte à voir un peu jaune ».

L’auteur peint l’émeute comme un cri de Munch, plein de désespoir condamnant tous les conjurés, révoltés, les réfugiés, les fils de pauvre : « nous vous condamnons à la vie, avec, pour peine supplémentaire, cent ans de démocratie ». Le paradoxe s’installe au cœur des aphorismes, la démocratie étant vécue comme une peine, une plaie…

L’émeute s’exprime sans mots : « Non pas des mots, mais des cris vociférés, à peine mâchés, têtes nues, au bout d’une pique ». « Pas de syntaxe mais des pavés que l’on descelle ». Et, paradoxe encore, « Sous la visière de jais, le gendarme suintant de peur. Face à lui sa propre chair ». De l’apologie, l’auteur glisse ainsi vers les affres de la révolte.

La révolte c’est un cri de colère, de débordement, de désespoir qui, hélas, est rarement suivi d’effet : « Bec dans l’eau, les grévistes s’en vont siroter leur chocolat chaud et engloutir un relief d’ortolan tiré de son fourneau ».

Et ainsi, page après page, l’auteur décrit sa manifestation, pleine de couleurs, de rouge surtout, elle se délite avant le carnage, infiltrée, infectée, infestée par « …ceux-là, tout en noir, black blocs complotant contre les lumières ». « Pandémie récurrente de quelque projet atavique ». Après avoir dépeint ses émeutes en couleurs, en tapage et « brailleries », en mouvements lents comme des vagues un jour sans vent ou brusquement affolés par une intrusion en noir, il s’interroge sur l’intérêt de ses mouvements plus ou moins spontanés, sur leurs éventuels rapports avec les belle effervescences populaires d’antan., sur ce qu’elles apportent à ceux qui souffrent, à ceux qui n’ont pas, à ceux qui ne reçoivent que des gnons, horions et autres châtaignes…

Le peuple a perdu la sagesse, il recourt au jeu de la violence auquel il sait qu’il a de bonnes chances de perdre mais ce n’est peut-être pas une raison pour se taire et rester couché. Ce recueil est empli de considérations provoquant une réflexion profonde, il serait impossible de toutes les citer, il faudrait copier chaque ligne de ce recueil.

« Je déteste l’émeute. Peut-être est-elle libératrice ? »

Le recueil sur le site du Cactus


Le destin obtempéré

Serge Werrebrouck

Cactus Inébranlable Editions


Pour bien comprendre toute l’émotion qui se dégage de ce recueil et de son auteur, il faut lire attentivement la préface de Michèle Valet et les propos de l’éditeur. Serge Werrebrouck a abandonné son emploi d’instituteur pour devenir surveillant d’internat afin de pouvoir consacré plus de temps à la littérature à laquelle il vouait une véritable passion. Il était extrêmement cultivé, il pratiquait six ou sept langues, selon son éditeur, il aimait la musique, Bach en particulier. Il est décédé en 1996, beaucoup trop tôt, sans n’avoir jamais rien publié bien qu’il ait beaucoup écrit. Peut-être qu’il s’en fichait un peu… ? Heureusement, son ami Armand Jaspard, dépositaire de son œuvre dactylographiée, a patiemment recopié ses textes afin de les rendre acceptables par un éventuel éditeur. Il a eu la belle idée de s’adresser au Cactus inébranlable, le désormais grand spécialiste des formes courtes et notamment de la publication de recueils d’aphorismes. Jean-Philippe Querton a vite flairé le bon coup, le recueil à ne pas rater, il l’a publié.

Ce recueil, je l’ai lu un peu différemment de tous les autres que j’ai déjà lus car il est très dense et même un peu touffu. On imagine bien l’auteur, féru de la langue et de tous les usages qu’on peut en tirer, observant avec attention le monde qui gravite autour de lui pour le décrire, le narguer, le railler, le sublimer, … , selon son humeur. On sent bien dans ses aphorismes, sa passion pour les mots qu’il combine avec une grande application et une grande attention pour les détourner de leur sens premier, pour en proposer une autre acception, pour leur donner un contenu qu’ils n’ont, a priori, pas. Serge est un jongleur, il fait voltiger les mots et les expressions pour leur faire dire tout ce que sa grande imagination peut leur faire évoquer avec dérision, pertinence ou impertinence, humour ou désolation devant la bêtise humaine.

Afin de vous donner un avant-goût de ce recueil, j’ai laissé mon plaisir de lecteur choisir quelques aphorismes parmi tous ceux qui m’ont ravi :

« On connait ses proches à leurs reproches. »

« La franchise consiste dans l’exonération de droits. »

« Loin du pieu, loin du cœur. »

« Ne prêtez pas à autrui les défauts qui ne vous appartiennent pas. »

« Si Jésus avait été marchand de nougat, il y aurait moins de crétins. »

« Prenez le temps d’en perdre. »

On aurait aimé être à la place de Michèle Valet et écrire chaque jour pendant des années, une lettre à Serge pour recevoir, en retour, ses impressions. Cette chronique sera ma lettre à sa mémoire, une forme d’hommage à son talent.

Le recueil sur le site du Cactus


Pour découvrir l’entièreté du catalogue des CACTUS INEBRANLABLE Editions


2022 – FLEURS DE TEXTES : LITTÉRATURE CONTEMPORAINE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

J’ai fait le choix d’écrire cette chronique car je pense que l’on parle trop peu de la littérature contemporaine, celle que l’on dit souvent difficile, exigeante, ou autrement encore. A cette fin j’ai réuni trois lectures assez récentes : un texte de Marc-Emile THINEZ édité chez Louise Bottu Editions, un autre de Corinne LOVERA VITALI édité aux Editions DO et pour terminer un recueil de poésie de Gérard LEYZIEUX édité chez Tarmac Editions. Un bel exercice d’écriture de la part des auteurs et un bon moment de lecture pour ceux qui osent s’aventurer dans ce genre de textes.


J’aurai été ceux que je suis

Marc-Emile Thinez

Louis Bottu Editions


Il semblerait qu’avec ce recueil, Marc-Emile Thinez veuille que ses amis et connaissances se souviennent de ce qui il a été et qu’il n’a été que ceux qu’il est au moment où il écrit ces lignes, ceux qui ont constitué son être, son savoir, sa passion, ses ambitions, ses réalisations, ses liaisons, ses amours et peut-être mais aussi ses illusions et désillusions. Ceux qu’il a été, ce sont les cinquante héros qui l’ont marqué à jamais et qu’il met en scène dans ce recueil : quarante-quatre héros de romans, cinq de films et un d’un tableau, Le Cri de Munch. Cette liste ressemble à un testament littéraire énumérant tous ceux à qui l’auteur doit une part de son être et de son œuvre. Le contenu de la liste ne peut que conforter cette proposition, on n’y trouve que des œuvres majeures ayant connu plus ou moins de succès mais ayant à coup sûr franchi le cap de la postérité. A titre d’exemple, on trouve dans cette liste : des grands auteurs littéraires : Fernando Pessoa, Louis-Ferdinand Céline, Mario Vargas Llosa, Mikhaïl Boulgakov, Italo Calvino, …, des personnages de films : Pierrot le fou, Lemmy Caution, … et Le Cri de Munsch.

A travers cette liste, Marc-Emile montre son étonnante culture littéraire avec la place qu’elle laisse aux autres arts mais plus encore la qualité de son jugement et la diversité de ses goûts. Il semblerait que ce n’est jamais le genre ou le succès de l’œuvre qui prime mais bien plutôt sa qualité littéraire, son impact émotionnel et les stigmates qu’elle laisse dans l’âme, le cœur et l’esprit du lecteur ou du spectateur.

Pour bien faire comprendre ce « testament », Marc-Emile présente sur chacune des cinquante pages de ce recueil un texte très court qui évoque chacune des œuvres à laquelle il pense devoir ce qu’il est devenu. Il indique ensuite le nom du personnage de cette œuvre qui a laissé en lui une part de ce qu’il est et restera à jamais. Le lecteur peut ensuite se reporter à la table des matières pour savoir de quelle œuvre est issu ce personnage, qui en est l’auteur et quel en est l’éditeur en ce qui concerne les ouvrages littéraires.

Ce recueil est ainsi une sorte de petite bible, un guide, un répertoire de l’essentiel de la culture pour qui ne sait comment constituer son bagage culturel.

Le livre sur le site de l’éditeur


Kill Jekyll

Corinne Lovera Vitali

Editions DO


Quand j’ai découvert cet ouvrage, je me suis souvenu d’un recueil de textes courts que Corinne avait publié chez Louise Bottu éditions en 2016, il me semble. Ces textes évoquaient sa relation avec son père, la vie qu’il avait pu avoir entre les soixante-dix-huit ans qu’il avait au moment où elle écrivait et les trente-neuf ans qu’elle avait à ce même moment. Dans ce nouveau recueil, elle propose sept textes, presque des nouvelles mais plutôt des récits, des tranches de vie, évoquant des couples plutôt improbables, au moins pas très ordinaires, souvent dans des situations particulières comme on peut le constater ci-dessous à travers mes brefs résumés.

Le récit de la relation entre Antoine, jeune handicapé en fauteuil roulant qui rêve de visiter Naples où Maradona est l’idole de toute la ville, et de Claude, son ami, qui, lui, a visité Naples seul incapable d’assumer le handicap de son ami. Antoine n’a pas pu résister à cette trahison…

L’histoire d’une traductrice qui accompagne un expert chez les agriculteurs pour les inciter à des pratiques culturelles plus écologiques. Ils couchent au gré de leur périple dans la campagne, parfois dans le même lit, mais l’expert ne veut absolument pas d’une relation sexuelle avec elle malgré tous les efforts et les artifices qu’elle dépolie.

Le récit des aventures d’un homme qui aime Amy à la folie mais qui ne peut pas s’empêcher d’aller voir comment est l’herbe ailleurs, plus verte peut-être, plus excitante, plus savoureuse, plus … plus …, il ne sait pas trop car ses aventures restent toutes éphémères.

L’histoire, un peu fantastique, d’un gars qui rêve qu’il serait le fils que Clint Eastwood si celui-ci n’avait pas obligé sa femme à avorter. Une histoire un peu compliquée d’un gars qui s’incarne dans la peau d’un homme qui n’est jamais né.

Le récit de la déprime de Louise, elle ne croit plus en l’avenir et pas plus en sa vie actuelle. Elle ne veut plus de relations sexuelles, elle repousse son conjoint qui la trompe sans vergogne aucune avec des jeunes filles dont certaines sont encore en fleur. Il trouve dans ces nouvelles aventures des sensations qui le conduisent à une véritable obsession pour le sexe.

Un bouseux persuadé qu’il ne trouvera jamais une femme à qui il pourrait plaire et qu’il restera donc célibataire à jamais, se laisse aller au fond de sa campagne perdue. Et, pourtant il rencontre Sylvia dont il tombe amoureux. Ils s’aiment en s’engueulant régulièrement. Elle ne veut pas d’enfant, il ne le supporte pas, craque, au moment où l’orage se déchaîne, détruisant tout juste comme un étranger qui semble connaître Sylvia arrive à la maison…

Deux veufs meublent ensemble leur temps car ils ont perdu tous les deux leur compagne dans des circonstances très différentes. Et pourtant Robert ne supporte pas Joe qui a été malhonnête avec son épouse. Cette histoire fort romanesque le conduit a préféré la compagnie de Mitchum, son chien, à celle de son détestable ami mais aussi avec Cecilia une jeune fille à qui il voudrait apprendre à conduire…

Corinne écrit des récits très contemporains dans une écriture très élaborée, très riche, souvent recherchée et d’une grande précision. Il est donc très difficile de résumer ces sept textes dans lesquels elle évoque les failles et les ruptures qui rendent très improbables les amours pérennes. Elle sonde ses personnages jusqu’au plus profond de leur cœur et de leur âme, mais elle évoque surtout la part charnelle, animale, reptilienne qui entrave souvent les relations amoureuses. Je n’ai donc pu qu’esquisser les textes de Corinne dans lesquels, je n’ai pas vu, comme je l’ai déjà écrit, que des nouvelles mais plutôt une première démarche vers la création romanesque. A la lecture de ces récits, j’ai eu l’impression qu’elle cherchait son chemin vers l’écriture d’un roman profond, très contemporain, un texte sur l’impossibilité de vivre un amour pour toujours.

Elle aime l’Ecosse dont plusieurs de ses personnages sont issus et le cinéma, Clint Eastwood, Robert Mitchum qui prête son nom à un chien, …, Ces évocations de le lande écossaise et des films joués par ces grands acteurs donnent un caractère encore plus visuel aux textes de Corinne.

Le livre sur le site de l’éditeur


Impression vide devant

Gérard Leyzieux

Tarmac Editions


J’ai découvert ce poète avec ce recueil, je ne l’avais jamais lu avant, merci aux Editions Tarmac de l’avoir placé sur ma route de lecteur gourmand. Dans ce présent opus, Gérard Leyzieux propose, sur presque toutes les pages, trois tercets d’une poésie très contemporaine, dans un vocabulaire très recherché composé de beaucoup de mots courts, parfois très courts, comme pour donner plus de rythme au texte. Il a élargi son champ linguistique, comme l’a fait Reinhard Jirgl en ajoutant des signes de ponctuation dans son alphabet, en introduisant dans ses poèmes des néologismes, des formes agrammaticales, des mots composés inattendus, des mots décomposés en pièces pour produire de nouveaux mots ou expressions, des mots recomposés… tous ces mots ou expressions inattendus peuvent perturber le texte et lui donner une nouvelle acception, une nouvelle signification, un nouveau souffle, un nouvel élan, …

« Mais démuni(e) aussi de toute autonomie : Outr-âge ex-ubérant dépourvu de retenue / Ex-il / ex-elle dans l’indépendance de toute vellé-ité »

Dans ce recueil, Gérard Leyzieux essaie d’appréhender, de saisir, de ressentir, …, l’espace spatio-temporel dans lequel nous évoluons et la façon nous nous comportons dans cet espace.

« Il te suffit alors de suivre / Ce chemin sans fin / empli de tout ton temps »

De trouver une direction à donner à sa vie, un chemin à parcourir, des textes à lire …

« Lieu troublant de la matière dé-pensée / Milieu trop limité pour ton horizon / Chapitre que tu veux laisser à autre-passer »

D’occuper l’espace qui emplit notre environ :

« L’espace emplit ton alentour / Où que tu ailles ou regardes / Quelque chose occupe un de tes sens »

Alors quand tu auras parcouru les alentours, respiré les environs, humé, goûté, entendu, examiné ton espace spatio-temporel, tu pourras peut-être constater que

« A cet instant l’abondance des coïncidences te surpasse ».

Ce texte est une véritable réflexion philosophique évoquant l’espace et le temps qui auraient existé dès avant la vie mais pour obtenir une réponse définitive

« Trop de questions restent sans réponse / Trop d’interrogations demeurent sans explication »

Le recueil sur le site de l’éditeur


2022 – FLEURS DE TEXTES : POÈMES À L’ENCRE BLEUE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Claude DONNAY, dans sa petite mais brillante maison d’édition, BLEU d’ENCRE, sélectionne toujours d’excellents recueils de poésie qu’il édite dans des supports toujours très sobres mais aussi très élégants. J’ai réuni dans cette chronique deux auteurs, Marcelle PÂQUES et Daniel CHARNEUX, que je connais bien et que j’apprécie tout autant avec un autre auteur que j’ai découvert à l’occasion de cette lecture, Dominique OTTAVI. Avec Claude, le charme opère à chaque fois, les auteurs sont brillants et l’éditeur est pointilleux, c’est donc un plaisir de vous offrir ces trois commentaires réunis dans une seule et même chronique


A bas bruit

Daniel Charneux

Bleu d’encre


Daniel Charneux, je l’ai croisé sur un site de littérature bien connu, un des tout premiers à s’installer sur la Toile, c’est ainsi que j’ai pu le rencontrer, deux fois, à Bruxelles à l’occasion de la Foire du livre. Ce fut un réel plaisir de découvrir l’homme et son œuvre, depuis j’ai eu la chance de lire plusieurs de ses livres : Maman Jeanne, A propos de Pre, Pierre Hubermont, écrivain prolétarien, de l’ascension à la chute (écrit avec deux co-auteurs)… Mais, c’est la première fois que je le lis dans de la poésie où il n’a, selon mes sources, publié jusqu’alors qu’un recueil de haïkus.

Dans chacun de ses livres Daniel raconte l’histoire de personnes qui l’ont particulièrement marqué : la mère dans Maman Jeanne, Steve Prefontaine, un champion de la course à pied qu’il pratique lui aussi mais à un autre niveau, et l’écrivain maudit et oublié, Pierre Hubermont, dont il a essayé de comprendre la dérive extrémiste. Dans ce recueil de poésie, Il évoque aussi les gens qui ont peuplé son enfance et sa jeunesse, qui ont contribué à construire l’homme qu’il est devenu alors qu’il n’était qu’un gamin rêvant d’aventures : « Il aimait les westerns / les bagarres dans les saloons, les carabines à canon scié / les attaques de diligences / Rio Bravo / Fort Alamo / Règlement de comptes à OK Corral… ». Tout comme moi !

Le frère absent occupe aussi une place importante : « … / un frère de sang « à la vie à la mort » / un frère de lait ou un frère lai / un frère trois-points / un frère d’armes ou un faux frères / … ». Les femmes sont elles aussi présentes dans ce temps de la construction : « Il regardait avec curiosité / les dames qui entraient à l’église / et qui allaient s’asseoir à gauche / parmi d’autres dames / dans un enclos à elles réservés // D’elles émanait un grand mystère / à peine dévoilé quand montant à l’échelle/ une fille un peu grande laissait flotter ses jupes ». Mais il y a aussi des fous-rires, des voyages dans les rêves, les chansons, les livres, …, dans un monde réel ou imaginaire. Un monde souvent indéfini « vers la vraie vie / ou vers le rêve », « Il s’est longtemps demandé / si l’extase était réelle ou non », « Elle lui avait donné rendez-vous place de l’étoile / elle n’avait pas précisé laquelle », … » . L’indécision mise en vers.

La poésie de Daniel est fluide comme un ru serpentant dans une nature hospitalière, propre à accueillir les aventures d’un enfant rêveur, les désirs d’un adolescent en plein éveil, les promenades réconfortantes d’un adulte à la recherche d’un peu de calme et de sérénité. Elle est construite avec un vocabulaire riche empli de mots doux et soyeux qui confèrent à ses poèmes une quiétude et une fraîcheur en parfaite harmonie avec le monde qu’il décrit.

Ce recueil me parle particulièrement car j’ai grandi dans un milieu semblable bien que fort éloigné de celui de Daniel. Un véritable bain nostalgique dans mon enfance et mon adolescence.

Le recueil sur le site des Editeurs singuliers


Le cœur en balade

Marcelle Pâques

Bleu d’encre


Voilà un nouveau recueil de Marcelle avec, comme toujours derrière les mots, son sourire, sa fraicheur, sa bonne humeur, comme l’écrit Eric Allard, l’excellent préfacier, « Marcelle Pâques cultive l’art de la joie » même si parfois elle la trouve un peu acide :

« Parlons-en de la vie ! / Elle se la joue indignée / Assise genoux serrés / Comme une vieille fille aigrie ».

Elle reste un beau rêve porteur d’illusions… peut-être ? :

« La vie / Une illusion ? / Je rêve d’une oasis / Qui ne serait pas un mirage ».

Mais la vie est fugace, éphémère, provisoire, polymorphe :

« La vie / Insaisissable / Aux multiples visages / Construit sur le rivage / De beaux châteaux de sable ».

Chez Marcelle, la vie c’est la communion avec la nature et ceux qui la peuplent, ce sont aussi les errances, les déambulations, les évasions, les balades au hasard des chemins et des sentiers de son coin de Belgique ou d’ailleurs :

« Après la pluie… / Le pépiement des oiseaux / Un concert de carillons / Soignies se balance / … »

« Baguenauder / Sortir du cadre / Bouleverser / L’ordre des choses / Importantes / Dans quel sens ? ».

L’évasion c’est aussi le voyage en Espagne, en Provence ou ailleurs encore :

« Voyage / La forêt et l’âme / recèlent une clairière / une source où s’abreuver / Le chant du monde / se révèle / au cœur attentif ».

Le voyage est aussi une déambulation dans le temps : deux fois en avril et une fois en décembre avec le cœur en hiver.

Ces textes légers, plutôt iréniques même s’ils contiennent une pointe d’inquiétude à peine dissimulée, sont placés entre un incipit de Rilke et un dernier poème de Cendrars gages de l’excellence des références littéraires de Marcelle. Sans oublier les jolies illustrations de Catherine Hannecart qu’elle présente comme sa belle-fille.

Et pour conclure, je citerai ces deux vers de Blaise Cendrars comme une pensée du jour et même une philosophie de vie :

« Sauf ce rire que nous aimons / Il faut savoir être bête et content ». Alors rions même si certains nous trouvent bêtes, nous, nous resterons contents d’avoir lu ce joli recueil plein d’optimisme réconfortant dans la lourdeur de l’ambiance qui règne actuellement dans notre monde.

Le recueil sur le site des Editeurs singuliers


A tire d’ailes, Bruxelles

Dominique Ottavi

Bleu d’encre


Dominique Ottavi introduit ce recueil par une stance à Rio di Maria, autre poète venu du Sud, disparu il y a tout juste deux ans. Je ne l’ai pas connu mais notre passion pour la littérature nous a conduit souvent sur les mêmes pages de la Toile où nous nous sommes régulièrement croisés. Il était de Sicile, il a vécu à Liège. Comme le dit Dominique dans son long poème :

« … / Nous venions du Sud / Avec nos pastels / Nos 4L / … ».

Lui, Dominique, il a échu à Bruxelles,

« Bruxelles, Bruxelles / Bruxelles si je t’oublie / Bruxelles à tire d’ailes / Bruxelles mon éternelle / … »

Bruxelles dont il s’est épris, Bruxelles et sa vie nocturne, Bruxelles capitale de la jeunesse européenne en liesse, Bruxelles chanté par moult écrivains belges ou immigrés dont l’auteur en cite de nombreux. Bruxelles qu’il chante comme le port d’attache des longs voyages qu’il a entrepris.

« … / Bruxelles ce port / qui cherche encore sa mère / … »

Kerouac a écrit sa route sur un long rouleau de papier, Homère a conté en un long poème la périlleuse Odyssée maritime d’Ulysse, le voyage a été le prétexte à de très nombreux textes. Dominique Ottavi a lui écrit sa vie en un long, long, long poème composé de courts, courts, très courts vers qui dévalent les pages comme un train avale ses rails, pour dire le long périple qu’elle fut. Un périple mouvementé, enchanté, plein de musique et de chansons, qui l’a toujours ramené à Bruxelles son Ithaque à lui. Il me semble que Dominique est lui aussi un chanteur et qu’il a peut-être connu la vie des saltimbanques gagnant quelque argent en chantant aux terrasses des cafés ou ailleurs encore.

« … / Bac passé / Le début des vagabondages / Routes en tout genre, / Gagnant ta vie chantant aux terrasses / … »

Et chaque voyage le ramène à Bruxelles où il trouvera toujours une bière à partager avec des amis.

« … / La bière est dans le verre / Le ver est dans le fruit / Et la vie est à nous / … »

Sans jamais oublié qu’il vient d’ailleurs, qu’il a une histoire qui l’a conduit dans cette ville.

« Bruxelles / Venir au monde / Il s’agit d’une histoire / Ancienne / Dont je n’ai jamais consommé / L’oubli / … »

Pour conclure cette balade, en forme de ballade poétique, je voudrais laisser mon dernier à mot à cet autre poète qui a lui aussi aimé Bruxelles avec telle ferveur qu’il l’a magnifiquement chantée :

« C’était au temps où Bruxelles rêvait / C’était au temps du cinéma muet / C’était au temps où Bruxelles chantait / C’était au temps où Bruxelles bruxellait ».

Dominique et Jacques, deux grands poètes voyageurs qui ont, un jour ou l’autre, jeté l’ancre à Bruxelles après avoir parcouru, les routes, les mers, les villes et les villages, …, toujours en écrivant des poèmes pleins de couleurs, d’amour et d’amitié, rythmés comme le voyage d’un train qui parcourt les grandes prairies. Des poèmes qu’ils chantaient à chaque étape.

« … / Je vais-je vais / Sans me laisser distraire / Par les mendiants / Ni par les routes / Tous les pays toutes les rivières / Toutes les montagnes / Et toutes les villes / … »

Le blog de Dominique Ottavi


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2022 – FLEURS DE TEXTES : LETTRES DE JEAN-LOUIS MASSOT / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Pendant de nombreuses années j’ai lu des recueils de poésie sélectionnés avec grand soin par Jean-Louis MASSOT. Maintenant qu’il a mis un terme à sa carrière d’éditeur, il a plus de temps pour écrire lui-même de la poésie. J’ai eu la chance de pouvoir lire deux de ces derniers recueils, l’un édité chez l’excellent Le Chat polaire et l’autre mis en forme par le Centre de créations pour l’enfance de Tinqueux. Deux occasions de lire de la belle poésie de Jean-Louis.


Abonné.e.s absent.e.s

Jean-Louis Massot

Le chat polaire


Avant d’avoir lu une seule ligne de ce recueil, j’ai déjà été épaté par la qualité du livre support, un très bel objet littéraire, belle qualité du papier, de la mise en page, de la typographie et surtout les éblouissantes peintures de Ronan Barrot illustrant le texte et la couverture.

Jean-Louis Massot, je l’ai bien connu comme éditeur et un peu moins comme auteur, c’est un personnage important des lettres francophones de Belgique et même de France où il a vécu avant de s’installer à Bruxelles. Dans ce recueil, il étale toute la finesse littéraire qui lui a permis de détecter les fines plumes qui ont fait la renommée des éditions Les Carnets du dessert de lune pendant un quart de siècle au moins.

Dans le présent recueil, à mon sens, il évoque la solitude, non pas solitude qui ronge les hyperactifs et les impatients qui ne savent pas s’occuper et qui ont toujours besoin des autres pour exister ; pas plus que celle de celui qui s’ennuie à regarder le temps s’écouler trop lentement. Non, il évoque la solitude de ceux qui, ayant déjà vécu un certain temps, un temps certain pour quelques-uns, savent avec sagesse prendre du recul pour regarder le monde qui s’agite, se démène, souvent avec une grande puérilité. Ces gens qui savent regarder, écouter les bruits de la rue, d’un bistrot ou d’ailleurs encore, le mouvement et la musique de la vie.

« Cerné par l’agitation urbaine, il laisse lentement s’écouler son attente tandis que se diluent les glaçons dans les verres de menthe à l’eau que le serveur a posés sur la table et qu’il ne touche pas. Personne ne viendra. Il en a pris l’habitude ».

Cette solitude se combine souvent avec d’autres thèmes comme la course après les mots qui refusent de se précipiter sur la page blanche. «… il aurait tant aimé voyager en compagnie de mots fréquentables qui l’auraient aidé à terminer ce roman qui s’éloignait dans ce train qu’il venait une nouvelle fois de rater ». Ou, avec la pêche aux poissons au cours de laquelle «… il cherche à puiser des mots dans les pages d’un livre qu’il a emporté comme s’il savait depuis le début que les poissons et les mots ne sont pas toujours au rendez-vous ».

Il y a aussi ceux qui, atteints du mal de notre temps, s’agitent avec frénésie sur le clavier de leur téléphone pendant que « Lui, il reste assis du matin au soir devant les images de sa télévision ; il a coupé le son, ne sait pourquoi mais rigole ». Et, à la fin, il reste l’aïeul qui s’évade progressivement vers un autre monde, « Sa maladie n’est pas bien grave, juste que parfois il ne sait plus trop bien qui il est et pourquoi quelqu’un lui a stupidement acheté des tennis roses ».     

J’ai beaucoup aimé la finesse de ces textes où se glisse une petite dose de malice, juste ce qu’il faut pour en relever le goût et la saveur. Jean-Louis le sait bien et il le prouve, quand on est seul, on n’est pas toujours aussi seul que certains le croient ! La solitude peut être précieuse comme un silence un jour de vacarme !

Un recueil qui conjugue à merveille l’élégance de la forme et du fond qui correspond si bien à Jean-Louis.

Le recueil sur le site du Chat Polaire


Jean-Louis Massot

Aussi les gens

Jean-Louis Massot

Edition du centre de créations pour l’enfance de Tinqueux


Depuis presque toujours, la poésie nourrit l’imaginaire de Jean-Louis Massot, il a édité, pendant un quart de siècle, de très nombreux recueils toujours d’une excellente qualité. Le regard qu’il pose sur les choses les plus infimes mais sur « Aussi les gens » est très perçant, il détecte le moindre détail, la plus petite faille, la courbe douce ou l’angle saillant, la couleur chatoyante ou simplement l’ombre en noir et blanc. Son œil détecte, comme le rayon d’un radar, tout ce qui enchante la nature et la vie en général. Mais il est implacable quand il relit les épreuves des auteurs qui lui adressent un manuscrit, rien ne lui échappe, seuls les meilleurs textes passent dans son tamis.

La poésie c’est son adrénaline, son oxygène, sa sérotonine, …, sa raison d’exister. Il la fait encore merveilleusement vibrer dans ce petit recueil de poésie en prose en lui donnant la vie qu’il donnerait à une jeune fille qu’il voudrait séduire. Comme la fille aguicheuse, la poésie peut-être aussi espiègle et déroutante. « La poésie nous avait annoncé sa venue. Nous avions astiqué les cuivres …, mais la poésie n’est même pas passée en coup de vent ».

Chez Jean-Louis, la poésie est aussi gourmandise, elle se mange, se déguste même si les experts des guides étoilés peuvent la bouder. « Les critiques gastronomiques étaient dans ce restaurant, qu’ils avaient récompensé d’un macaron, à barguigner si la poésie méritait une étoile dans leur guide, mais ils ne devaient pas être dans leur assiette car ils sont partis sans laisser d’étoile ni de pourboire au personnel.

Alors la poésie est retournée mijoter le plat du jour ».

Jean-Louis met la poésie en couleur dans le texte, « … les feuilles des marronniers. Mordorées (le plus joli adjectif de la langue française), cuivrées, jaunies, mortes, … » mais en noir et blanc dans les illustrations de Thomas Venet. Ces dessins m’ont fait penser à ceux que Cocteau glissait dans ses recueils, tout réside dans la finesse du trait, dans l’esquisse du sujet représenté. Ce recueil en forme de carnet à spirale, comme celui que chantait William Sheller, est un véritable bouquet de printemps dans les rayons de ma bibliothèque

La collection Petit VA ! de l’édition du Centre de Créations pour l’Enfance de Tinqueux


2022 – FLEURS DE LETTRES : CLIN D’OEIL À OLIVIER HERVY / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Après que j’ai lu et commenté son P’tit Cactus paru au Cactus Inébranlable, Olivier HERVY m’a proposé de découvrir deux petits recueils d’aphorismes édités chez d’autres éditeurs, Denis Editions et Fly, dans lesquels j’ai retrouvé la même adresse dans l’utilisation des mots et la même vivacité d’esprit pour inventer de jolis aphorismes. Dans ces deux derniers recueils, il change un peu son approche en spécialisant chacun de ces deux opus dans des domaines bien définis. Dans l’un il campe un personnage insupportable et dans l’autre il évoque des voisins particulièrement typés avec lesquels il partage des aventures rocambolesques et même ubuesques. De l’aphorisme en général à l’aphorisme appliqué à un contexte bien défini.

Olivier HERVY

Etrangler l’anguille

Olivier Hervy

Cactus Inébranlable Editions


Comme je l’avais déjà noté lors de la publication de son premier recueil dans la collection des P’tits Cactus, « Olivier Hervy rassemble des aphorismes comme de véritables petites nouvelles, des miettes d’existence, des fragments de vie, des instants figés, directement inspirés de son quotidien … ». J’ai eu l’impression qu’il testait une éventuelle publication dans la nouvelle collection des Microcactus, à mon avis, ces micronouvelles pourraient tout à fait trouver leur place dans cette collection.

Olivier décrit des événements insolites, incongrus, inattendus, impossibles, drôles tout en ménageant à chaque fois une chute surprenante. Il regroupe ses micro-textes dans des sortes de rubriques comme « Série ma fille rigoler », « Pavillons, je vous hais », « Série deux fois veuve », etc…

Il prétend que l’art de l’aphorisme se situe aussi dans l’habileté à relier deux faits, ou deux éléments, qui n’ont aucun rapport entre eux, comme une porte et la paternité, navigant entre le zeugma et l’oxymore :

« Un ami me confie qu’un jour, une jeune femme a sonné chez lui et a déclaré être sa fille. Aussi, je n’en reviens pas, ce matin, de voir le facteur devant la porte de mon vieux voisin ».

Il écrit aussi des syllogisme improbables :

« « Je ne monterai plus jamais sur des échasses ! », me dit M. après sa violente chute. Plus tard il se coupe le doigt en tranchant du pain et je m’inquiète alors : comment va-t-il vivre sans toucher un couteau ! ».

Son champ d’inspiration va de la satire du comportement humain :

« A cet ami fier d’avoir déniché le dernier potager pour y construire son pavillon, je ne proposerai pas la promenade dans la vallée si calme. Il pourrait y construire une résidence secondaire. »

Au travail de l’aphoriste :

« Souvent nos actions ont pour résultat le contraire exact de l’effet escompté et l’on enrage. Sauf, l’aphoriste qui se frotte les mains et prend des notes. »

En passant par la poésie, elle est incontournable :

« Les sacoches à l’arrière de son vieux vélo servent surtout à promener les souvenirs de mon enfance. »

Et bien d’autres thèmes encore qui se rattachent, pour la plupart, à la vie quotidienne des humains sur la planète qu’ils occupent si mal ! Un très bon recueil qui, à mon sens, montre que le champ de l’aphorisme est très vaste, qu’il peut s’étendre à de nombreuses formes littéraires et qu’on peut utiliser cette forme d’expression à diverses fins.

Le recueil sur le site de l’éditeur


Promenades avec le déplaisant P.

Olivier Hervy

Denis Editions

J’ai découvert Olivier Hervy à la lecture des deux recueils d’aphorismes qu’il a édités au Cactus inébranlable, l’obstination du liseron et Etrangler l’anguille. Après avoir lu mes deux chroniques, il a souhaité me faire découvrir d’autres écrits qu’il a publiés dont ce petit recueil d’aphorismes qui se situe directement dans la ligne des deux précédemment cités. Dans les deux recueils publiés au Cactus inébranlable, Olivier « rassemble des aphorismes comme de véritables petites nouvelles, des miettes d’existence, des fragments de vie, des instants figés, directement inspirés de son quotidien notamment de ses relations avec sa charmante vieille voisine toujours impeccable, son bruyant voisin bricoleur, sa boulangère revêche, … ». On pourrait presque dire que le présent recueil se situe dans la droite suite des deux précédents, en effet, dans celui-ci, il évoque tous les désagréments qu’il y a à vivre avec un voisin déplaisant.

Une personne, comme Le déplaisant P., qui « demande une baguette pas trop cuite » ne peut pas être une personne avec laquelle je partirais en vacances, le pain c’est fait pour être mangé cuit !!! A part ça, Monsieur Déplaisant a de nombreux autres défauts, il est égoïste, égocentriste, puant, sans-gêne, collant, envahissant profiteur même si à première vue c’est plutôt un brave type certes désagréable par inconscience ou par cynisme pur, difficile de se prononcer sur cette question.

Olivier décrit des petites scènes pleines d’humour dans lesquelles le triste sire met en évidence ses fâcheux défauts :

« Vous me direz pourquoi ne pas rompre ? Pourquoi ne pas le rayer de nos carnets d’adresses ? c’est que P. n’est pas franchement désagréable . il s’en garde bien, il est prudemment déplaisant ».

« Ce qui nous agace tous, c’est l’indécente santé du déplaisant P. Car nous enrageons de savoir qu’il nous enterrera tous ». Pas très charitable l’auteur !

« Je dirais bien ses quatre vérités au déplaisant P., mais ce serait trop long ».

« Le déplaisant P. se désole : des hirondelles nichent chez tous les voisins mais pas chez lui ».

Déjà enfants personne ne le supportait :

« « Enfant, je gagnais toujours à la cachette » me dit fièrement le délaissant P., « si bien que l’on devait même m’appeler pour que je sorte, quand mes parents venaient me chercher » ».

Le déplaisant P. ne manque pas d’atouts, il possède de nombreuses aptitudes à se rendre désagréable : « Humour grinçant, vexations, rebuffades, maladresses, indélicatesses, grossièretés…. Le déplaisant P. a plus d’une corde à son arc ».

La seule lecture, pour l’exemple, de ces quelques extraits vous laissera penser, comme moi, que l’auteur devrait vite déménager, surtout quand on connait le voisinage dont il dresse le tableau dans un précédent recueil.

Le recueil sur le site de l’éditeur


Promenades accompagné

Olivier Hervy

Fly


Après avoir lu, il y a peu, « Promenades avec le déplaisant P. », j’ai lu cette semaine « Promenades accompagné »,  un recueil d’aphorismes de la même inspiration que le précédent. Ce nouveau recueil se présente exactement de la même façon que celui que j’ai lu avant : même format, même mise en page, même police, etc…, éditeur différent mais éditeur domicilié à la même adresse que celui qui a édité le précédent recueil. Donc, nous pouvons dire que ces deux recueils ont été écrits et édités dans les mêmes conditions par les mêmes personnes et, donc, qu’ils se situent dans la droite suite des trois précédents opus  (les deux que j’évoque plus les deux édités par Cactus Inébranlable Editions).

Je pourrais donc répéter ce que j’ai déjà écrit lors de ma précédente chronique : Olivier « rassemble des aphorismes comme de véritables petites nouvelles, des miettes d’existence, des fragments de vie, des instants figés, directement inspirés de son quotidien notamment » des personnes de son entourage proche. Comme s’il passait son temps à observer ses voisins pour distribuer les bonnes ou les mauvaises impressions qu’elles lui laissent pour les consigner dans son recueil.

Dans le précédent opus, il évoquait principalement les faits et gestes de son voisin le plus déplaisant, dans ce nouvel opus il décrit les faits et gestes de plusieurs de ses voisins :

V. qui parle à voix trop basse pour qu’on comprenne ce qu’elle dit. « Mon amie V ? qui parle toujours à voix basse à un cheveu sur la langue, mais personne ne s’en est encore aperçu ». Ce travers prête à de nombreuses espiègleries de l’auteur.

Le boucher qui, à la longue, ficelle ses rôtis mécaniquement « comme on fait pour un lacet ». Cette habitude le conduit à préparer son étal toujours de la même manière et l’auteur à en faire une jolie description : « En rang par quatre, les tomates farcies reproduisent l’erreur des soldats de la Grande Guerre : leur uniforme rouge attire l’attention. Aucune n’en réchappera ».

La pingre de C. qui fait tout à l’économie. « … et tu ne crains pas qu’un jour cette pingre de C. ne lise ce livre et se reconnaisse ? », me demande mon ami W. Impossible, il coûte quatre euros ». Pingrerie et radinerie sont les deux mamelles de la moquerie, elles donnent beaucoup de matière aux auteurs observateurs et perspicaces.

Le gendarme à la retraite qui voudrait tout régimenter comme il le faisait, ou ne pouvait pas le faire, avant. « En remontant de sa parcelle, le vieux gendarme ramasse un bâton, pousse une pierre, coupe une ronce. Il sécurise la zone ». Le gendarme est un peu la tête de truc de l’humoriste … alors …

L’élégant J.P., prêt à tout pour paraître mieux que les autres. « J’envisage d’offrir une statuette d’angelot en plâtre, pour l’anniversaire de l’élégant J.P. Pour le voir, une fois, avec un objet laid en mains ».

Le facteur revêche mais indispensable au bon fonctionnement de la société. « Nouveau mode opératoire ? Aujourd’hui sur chacune des lettres il y a les empreintes digitales du facteur revêche. Non, il a déraillé ».

Au cours de ces promenades, l’auteur a trouvé matière à écrire ces « minuties » comme il dénomme ces micro-textes, il a rencontré une galerie de portraits guère plus flatteurs que celui du déplaisant P. Il semblerait bien qu’Olivier n’aime pas les grincheux, les rustres, les frustes, les fauteurs de troubles, …, globalement les gens désagréables qui rendent la vie des autres moins souriante. Son œil est perçant et sa plume est affûtée, il sait comment les débusquer et les dénoncer pour le plus grand plaisir de ses lecteurs et, peut-être, de ses voisins.

Le recueil sur le site de l’éditeur


2022 – BOURGEONS DE LECTURE : ENTRE SAFI ET AGDEZ / La chronique littéraire de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Ces deux textes évoquent le Maroc actuel, le Maroc sous la férule d’un pouvoir autoritaire, le Maroc de ceux qui n’acceptent pas ce pouvoir. À SAFI, c’est un poète qui s’oppose au pouvoir en prenant la place du muezzin pour diffuser ses poèmes à la place de la prière. AGDEZ est le terminal d’une enquête d’un fonctionnaire onusien qui s’intègre dans le cercle des plus démunis pour enquêter sur le sort d’un autre fonctionnaire des Nations Unies cruellement assassiné. Il n’y trouvera pas que la vérité … !


Le poète de Safi

Mohamed Nedali

Editions de l’Aube


À Safi, port du Maroc sur l’Atlantique, les jeunes s’ennuient, dans l’océan les bancs de sardines se font de plus en plus rares, les conserveries ferment les unes après les autres et le chômage gangrène la population, surtout celle des jeunes qui ne savent plus comment s’occuper. Certains supportent le club de football de la ville y trouvant notamment prétexte à de belles distributions d’horions, beignes et autres châtaignes sur la tronche des supporters des clubs adverses. D’autres, savamment endoctrinés par les extrémistes religieux, se prennent pour les gardiens de la charia qu’ils entendent faire régner en punissant sévèrement ceux qui ne la respectent pas. Les deux bandes cohabitent mal sous le regard goguenard de la police qui canalise leur violence respective et, parfois, même, l’utilise pour régler quelques contentieux personnels sans passer par les procédures officielles.

Dans la marge de ce monde qui contient mal toute l’énergie accumulée au cours de ses longues séquences d’ennui, l’auteur et ses deux amis, Saïd et Najib, s’adonnent, eux, à la poésie tout en rageant de ne n’avoir aucune chance que leurs textes soient édités un jour, leur famille est bien trop pauvre pour mettre le moindre dirham dans un aussi piètre investissement. Alors, las, l’auteur commet l’irréparable, l’injure suprême, la profanation ultime, il se faufile dans le local du muezzin où il saisit son micro pour déclamer un poème très subversif :

« Peuple borné peuple ignare, / Réveille-toi ! / Sors de ta léthargie / Reviens à la vie ! / Renais au monde // … »

Les islamistes interviennent et le corrige sévèrement avant que la police s’interpose, saisisse le coupable et lui inflige une nouvelle et sévère correction. Le poète parvient cependant à s’évader et, avec l’aide de ses deux amis, tente une cavale salvatrice …

Ce roman, c’est un peu l’histoire de ce petit port, au passé riche et glorieux qui meurt peu à peu, comme bien des villes marocaines, sous les coups de la crise économique, de l’autoritarisme du pouvoir central et de la violence des islamistes. C’est aussi l’apologie des belles lettres et notamment de la poésie qui a tellement illuminé le monde arabe dans les siècles anciens et qui reste un porte grande ouverte pour les jeunes en mal d’avenir. C’est surtout une image du Maroc actuel sous la rigueur de la férule royale et un appel à la prise de conscience populaire pour sauver le peuple de la misère et de la violence. Une vive réaction pour redonner un espoir à une jeunesse qui n’a plus aucune illusion ni aucun avenir. Comme à Safi où « les habitants, …, y croupissent gentiment, de génération en génération, dans le confort abrutissant de leurs convictions religieuses ».

Je crois qu’il faut saluer le courage de Mohamed Nedali qui n’hésite pas à critiquer vertement l’autoritarisme du pouvoir et la violence obscurantiste des religieux malgré les risques qu’il encourt. Il participe à sa façon à la tentative de réveiller les populations.

Le roman sur le site de l’éditeur


Agdez, dernière page

Daniel Soil

M.E.O.


Johannes V., citoyen néerlandais expert pour les Nations Unies, en mission au Maroc, a été assassiné dans sa maison de Rabat. L’auteur de ce méfait semble être particulièrement mince, il se serait faufilé entre les barreaux protégeant une fenêtre. Certains se demandent si la minceur de l’assassin n’est pas une métaphore du choc nord-sud évoquant le gouffre entre la maigreur des uns et l’embonpoint des autres. Jean, citoyen belge, est missionné pour conduire une enquête parallèle, officieuse, assurant que les conclusions de l’enquête officielle établissent les raisons réelles ayant provoqué cet assassinat. Johannes était un fonctionnaire un peu marginal qui fréquentait tous les citoyens surtout les plus démunis et même les candidats à l’émigration rôdant dans les bois.

Arrivé à Rabat, Jean rencontre la jolie Aïcha qui lui servira de traductrice tout au long de son séjour marocain. Il n’est nullement insensible à son charme. Elle l’accompagne de réunions officielles en cocktails plus ou moins huppés, en passant par des spectacles plus ou moins incontournables (certains sont financés par le régime, d’autres sont plus simplement totalement amateurs), des rencontres plus ou moins fortuites, des visites plus ou moins touristiques. À ces occasions, Aïcha lui permet de se plonger dans le monde de Johannes, de rencontrer des gens qui ont connu Johannes, des gens qui ont partagé son engagement… « J’ai réalisé la chance que j’avais d’être, grâce à Aïcha, admis peu à peu au sein d’une société civile complexe, faite de femmes et d’hommes, couards ou courageux, actifs ou oisifs. Certains Occidentaux appréciant les gens d’ici, d’autres les détestant pour leurs immémoriales manières d’être ».

Ainsi, grâce aux relations d’Aïcha, Jean pénètre de plus en plus profondément les arcanes de la société civile marocaine. Il semblerait même que la jeune femme cherche à guider le fonctionnaire belge vers un but qui lui tiendrait à cœur, comme si elle connaissait la solution de l’énigme sans pouvoir l’évoquer. Celui-ci s’attache de plus en plus à la jeune femme dont il est amoureux ; elle, elle joue un jeu ambigu, une sorte de cache-cache sentimental enchaînant les gestes encourageants et les refus d’en accepter plus, comme si quelque chose entravait ses sentiments et ses désirs. Et si dans le meurtre de Johannes des raisons personnelles se mêlaient aux mobiles politiques ?

Daniel Soil, diplomate belge lui aussi, était en poste en Tunisie au moment du Printemps arabe, il en a tiré un roman, « L’Avenue, la Kasbah » que j’ai eu le plaisir de lire et de commenter. Avec ce nouveau texte, c’est la complexité de la société marocaine et les pouvoirs contradictoires qui l’animent qu’il évoque. Dans son texte, il rencontre tous ceux qui peuvent constituer une forme de contre-pouvoir sans pour autant constituer un front uni. De nombreux clivages existent autour d’idéologies politiques, de théories économiques et surtout des diverses religions et de leur tout aussi diverses interprétations. Le clivage entre les sexes est peut-être le plus fort, les femmes veulent leur part de pouvoir même si en sous-main, elles jouent déjà un rôle important dans la société marocaine. Elles tiennent une place importante dans ce texte et le héros, Jean, n’est surtout pas insensible à leur charme, surtout à celui de la jolie interprète.

Ce texte éclairera tous ceux qui cherchent à mieux connaître la société marocaine dans ses composantes, ses aspirations, ses forces, ses faiblesses, …, tout en leur racontant une belle histoire d’amour sur fond d’une insolite enquête pas très officielle mais très éclairante. J’ai retenu aussi dans ce texte, la forte envie, l’énorme besoin, le rôle fondamental de l’instruction dans une société encore un peu fermée autour d’un pouvoir fort et de religions un peu sclérosées.

Le roman sur le site des Editions M.E.O.


2022 – BOURGEONS DE LECTURE : AVENTURES ASIATIQUES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Cette chronique comporte deux aventures en Asie du Sud-Est, l’une raconte l’installation en Thaïlande de quelques boxeurs français souhaitant gagner de l’argent dans un pays sans contraintes mais ils oublient le pouvoir des gangs. Anita NAIR, elle à travers une vaste famille de Bangalore dont certains membres migrent dans le Kérala, dresse un violent réquisitoire au sujet de la cause des femmes qui est encore très précaire et fort contrainte dans ce pays.


Cinq rounds à Bangkok

Abbas

Budo éditions


Greg, adepte des différentes pratiques relevant de la boxe, arrive à Bangkok avec pour seul viatique un petit papier chiffonné portant l’inscription d’une adresse d’un camp d’entraînement à la boxe thaïe. Le camp en question est dirigé par Gilles un autre Français qui accepte de l’intégrer dans son équipe. Les deux hommes sympathisent, Gilles fait découvrir la ville à son nouvel élève et l’emmène dans les quartiers chauds de Sukhumvit où Greg tombe vite amoureux de la belle Kim, trop vite au goût de son entraîneur, ici les filles sont rarement libres, elles sont prostituées ou travaillent pour un patron. Après, une petite mise au point financière, l’affaire est entendue avec le patron de Kim qui peut vivre avec Greg.

A Montpellier, dans le club où était licencié Greg, un autre membre, Seb, s’envole pour la Thaïlande espérant comme son prédécesseur percer dans le monde de la boxe thaïe où celui-ci est devenu une valeur sûre. Mais, l’histoire ne se répète pas toujours de la même façon, Seb est tombé lui aussi amoureux d’une belle autochtone, Toum, mais l’affaire n’a pas été aussi simple que pour Greg. Une embrouille avec l’environnement de Toum tourne au vinaigre et Seb se retrouve vite dans les locaux de la police…

Quelque temps après, c’est Léna, une jeune femme, qui quitte le club de Montpellier pour découvrir la Thaïlande et ses salles d’entraînement, elle passe par Bangkok où elle rencontre Greg mais désire se rendre à Pattaya où elle a un contact avec un ami de la Toile, un Australien qui pratique aussi la boxe thaïe. Mais l’affaire prend une tournure que la jeune femme n’avait pas prévue, elle est enlevée pour servir d’adversaire à une Chinoise dans un combat féminin très recherché par les organisateurs véreux et par de très gros parieurs particulièrement discrets.

Greg a fait sa place avec ses poings, ses coudes, ses pieds et ses genoux, il est respecté, son club est reconnu, Léna doit affronter en un combat illégal une brute chinoise et enfin un champion venu de France défie devant un vaste public un grand champion local. Abbas lui-même pratiquant des arts des différentes boxes va régulièrement s’entraîner en Thaïlande dont il connait bien les mœurs, les charmes et les vices. Il raconte dans les plus grands détails ces combats avec toute la violence palliant parfois le manque de technique et obligeant les combattants à puiser au plus profond de leur être la volonté et la force nécessaires pour broyer leur adversaire.

Ce livre c’est aussi un portrait de la Thaïlande avec ses charmes et la fascination qu’elle opère sur les Européens mais Abas n’oublie pas le revers de la médaille : la corruption, la fraude, les trucages, la prostitution généralisée, … Un pays où il n’y a presque aucune contrainte autre que celle imposée par les gangs avec la complicité des institutions corrompues. L’auteur dénonce aussi les Occidentaux qui accusent les Thaïlandais de tous les vices tout en étant les premiers à en profiter : consommation de la prostitution la plus avilissante, achat de produits confectionnés par des enfants exploités, …

Mais Abbas pousse la critique plus loin, il accuse les institutions et élus français de ne pas être à la hauteur de leur mission, d’avoir failli, d’avoir laissé le pays partir à la dérive…. Un de ses héros partisans des fameux Gilets jaunes porte des attaques virulentes contre ceux qui nous gouvernent en en respectant pas les citoyens français.

Le roman sur le site de l’éditeur


La mangeuse de guêpes

Anita Nair

Mon poche


« Le jour où je me suis donné la mort, il faisait un temps radieux. C’était un lundi. Un début de semaine ». L’héroïne de ce roman introduit l’histoire qu’elle raconte par cette phrase choc, l’histoire d’une femme indienne résidant dans le Kerala, là où Arundhati Roy a elle aussi situé certaines de ses magnifiques histoires. Poétesse, écrivaine à succès, enseignante, biologiste, elle n’a pas accepté un mariage arrangé, elle a écrit des livres où les femmes expriment leur désir de liberté et leurs envies des plaisirs de la chair. Elle est rejetée par tous, sa famille, son amant, ses amis, ceux qu’i l’emploient, ses étudiants, ses collègues…, elle est bannie.

Elle erre dans l’entre-deux mondes car son amant a dérobé l’une de ses phalanges après la crémation rituelle, un squelette incomplet ne peut pas accéder à l’autre monde. Il a caché cette phalange en souvenir de son amour mais un jour une fillette trouve ce petit os qui commence alors un long périple de main en main que la victime raconte en mettant en scène la vie des femmes qui détiennent provisoirement cet os banal pour celles qui le possèdent mais si précieux pour celle qui ne l’a plus. L’histoire qu’elle raconte c’est celle des femmes indiennes soumises aux dures lois des religions, des traditions, des coutumes et surtout des hommes. C’est l’histoire de celle qui quitte son mari pour retrouver un amant, de la fillette maltraitée, violée par un sbire de son père, d’une fille défigurée par celui qu’elle repousse, … Un véritable catalogue de ce que peuvent endurer les femmes dans la société indienne actuelle. Les réseaux sociaux n’ont rien arrangé, ils n’ont fait qu’envenimer la situation en facilitant les contacts entre les deux sexes qui ont toujours été très réglementés.

Anita Nair

Ce roman se présente comme un recueil de nouvelles racontant chacune les mésaventures d’une épouse, souvent délaissée, d’une amante, condamnée au pire si elle est démasquée, d’une fillette, trop souvent abusée, d’une fille, toujours donnée en mariage à un homme qui parfois la répugne, de toutes ces femmes soumises à un code très rigide que l’auteure dénonce et voudrait brisé. L’os qui voyage de main en main est le témoin qui relie les divers récits pour qu’ils constituent un véritable roman et non un recueil de nouvelles. Un roman dans lequel, Anita NAIR ose, comme son héroïne, évoquer le droit de choisir pour les femmes au même titre que les hommes et aussi leur droit au plaisir de la chair. Elle glisse dans ses textes beaucoup de sensualité et même une certaine dose d’érotisme pour affirmer ce droit.

Les pages de ce livre grouillent de personnages les plus divers comme les rues de Bangalore où se déroulent certaines histoires de ce roman et pourtant dans cette foule exubérante, il est interdit de montrer un amour qui n’est pas accepté par l’ensemble du corpus coutumier et religieux comme il n’est pas convenable pour une femme d’écrire surtout quand elle évoque ses sentiments et ses états d’âme.

L’héroïne comme l’auteure a choisi son sort et son destin : « Je décrétai la poursuite de ma liaison défendue et ma thèse en même temps. J’allais m’atteler aux deux projets avec autant de sérieux que de rigueur. En science comme en amour, il ne faut pas craindre d’enfreindre les règles et de subir les conséquences de sa passion ». Elle mène son combat pour que les femmes indiennes se libèrent de leur carcan et accèdent au savoir et aux arts sans contraindre leurs passions.

Le roman sur le site de la Fnac


2022 – BOURGEONS DE LECTURE : COURTS MAIS PUISSANTS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Dans cette courte chronique, j’ai réuni deux recueils de textes courts, des textes contemporains, des textes qui évoquent plus qu’ils ne disent.

Un texte de Marc-Emile THINEZ édité chez Louise Bottu Editions qui décrit un être à travers ce qu’il pense être la somme de ceux à qui il ressemble, de ceux qui l’ont construit, de ceux dont il apprécie les œuvres.

L’autre texte, édité dans les Microcactus des Cactus Inébranlable Editions, est un recueil d’Yves ARAUXO qui rassemble des fragments érotiques mais, plus encore, sensuels.


J’aurai été ceux que je suis

Marc-Emile Thinez

Louis Bottu


Il semblerait qu’avec ce recueil, Marc-Emile Thinez veuille que ses amis et connaissances se souviennent de ce qui il a été et qu’il n’a été que ceux qu’il est au moment où il écrit ces lignes, ceux qui ont constitué son être, son savoir, sa passion, ses ambitions, ses réalisations, ses liaisons, ses amours et peut-être mais aussi ses illusions et désillusions. Ceux qu’il a été, ce sont les cinquante héros qui l’ont marqué à jamais et qu’il met en scène dans ce recueil : quarante-quatre héros de romans, cinq de films et un d’un tableau, Le Cri de Munch. Cette liste ressemble à un testament littéraire énumérant tous ceux à qui l’auteur doit une part de son être et de son œuvre. Le contenu de la liste ne peut que conforter cette proposition, on n’y trouve que des œuvres majeures ayant connu plus ou moins de succès mais ayant à coup sûr franchi le cap de la postérité. A titre d’exemple, on trouve dans cette liste : des grands auteurs littéraires : Fernando Pessoa, Louis-Ferdinand Céline, Mario Vargas Llosa, Mikhaïl Boulgakov, Italo Calvino, …, des personnages de films : Pierrot le fou, Lemmy Caution, … et Le Cri de Munch.

A travers cette liste, Marc-Emile montre son étonnante culture littéraire avec la place qu’elle laisse aux autres arts mais plus encore la qualité de son jugement et la diversité de ses goûts. Il semblerait que ce n’est jamais le genre ou le succès de l’œuvre qui prime mais bien plutôt sa qualité littéraire, son impact émotionnel et les stigmates qu’elle laisse dans l’âme, le cœur et l’esprit du lecteur ou du spectateur.

Pour bien faire comprendre ce « testament », Marc-Emile présente sur chacune des cinquante pages de ce recueil un texte très court qui évoque chacune des œuvres à laquelle il pense devoir ce qu’il est devenu. Il indique ensuite le nom du personnage de cette œuvre qui a laissé en lui une part de ce qu’il est et restera à jamais. Le lecteur peut ensuite se reporter à la table des matières pour savoir de quelle œuvre est issu ce personnage, qui en est l’auteur et quel en est l’éditeur en ce qui concerne les ouvrages littéraires.

Ce recueil est ainsi une sorte de petite bible, un guide, un répertoire de l’essentiel de la culture pour qui ne sait comment constituer son bagage culturel.

Le recueil sur le site de Louise Bottu


Toute cette beauté masquée

Yves Arauxo

Cactus Inébranlable


Ce nouveau Microcactus, joliment introduit par un dessin de Félicien Rops, est composé de quatre-vingt-dix neufs fragments érotiques. Ces fragments, de deux ou trois lignes à une page complète du petit format de ce recueil, sont parfois des jolis aphorismes, des pertinentes réflexions, des allusions affriolantes, des propos suggestifs et même des petites nouvelles pleines de sensualité, des portraits ou tableaux très expressifs. Personnellement, j’ai trouvé ces petits textes plus sensuels qu’érotiques. Ce qui est certain, c’est qu’ils ne sont jamais pornographiques ni graveleux et encore moins obscènes. Ils sont juste grivois, licencieux, croustillants et toujours littéraires.

J’ai aimé l’allusion suggestive et la délicieuse délicatesse de la chute de ce joli portrait :

« J’apporte un grand soin au choix des fromages. Résolument, je préfère les pâtes dures : j’adore quand la fromagère doit peser de tout son poids sur son couteau à double manche pour découper une roue où la lame pénètre lentement. Et son petit soupir quand c’est fini… »

J’ai été amusé par le regard licencieux de ce client :

« Chaque manipulation de jambon faisait apparaître, par l’échancrure du col de son lainage, l’épaule dodue de ma bouchère. »

Ce fragment m’a particulièrement fait rire :

« Maniant l’humour comme un principe de précaution, ma dentiste (qui est plutôt ronde, courte sur patte et fort âgée) me demande si je n’ai pas croisé un pangolin sur le chemin de son cabinet. Je la regarde et reste courtoisement silencieux. »

J’ai trouvé celui-ci bien troussé :

« Toute cette beauté masquée… il y en a tant qu’elle ne peut que masquer autre chose ».

Et, celui-là particulièrement d’actualité :

« Les infos sont sexy en ces temps de pandémie : tous les soirs, la présentatrice du JT retire son masque en direct après avoir reçu un invité sur le plateau ».

J’abonde fermement à tout ce que celui-ci évoque :

« Une femme drôle n’a pas à ses soucier de son physique : elle manie une arme plus efficace que la beauté. »

Et le petit dernier pose une question qui, sous sa légèreté, suggère beaucoup :

« Quand la morale puritaine aura triomphé, sera-t-il encore permis de regarder dans le décolleté du monde ? »

Ceci n’est qu’un maigre échantillon, il y a encore, dans ce recueil, plus de quatre-vingt-dix autres fragments dont un certain nombre évoque la femme dans le milieu aquatique comme un fœtus dans son océan amniotique. Un fantasme bien connu des créateurs publicitaires. Je voulais aussi souligner la culture littéraire de l’auteur qui cite de nombreux auteurs plus ou moins reconnus, j’ai même vu un moineau de Lesbie traverser une page en me rappelant un texte étudié à l’université.

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable


2022 – BOURGEONS DE LECTURE : HISTOIRES EN NOIR / La chronique de DENIS BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Le polar, le roman noir, etc. sont actuellement très à la mode, aussi j’y sombre pour cette fois au moins. J’ai donc rassemblé dans cette rubrique un roman noir du chroniqueur de La Revue de presse, Thierry ROCHER, qui raconte l’histoire d’un homme qui assassine tous ceux qui sont impliqués dans un violent attentat ayant tué sa fille et sa femme. Et, deux textes édités chez L’AUBE, un roman très, très, noir se déroulant au Salon de l’agriculture et un autre un peu moins sanguinaire se déroulant dans la campagne profonde mornandaise. De la violence sans retenue, du sang en abondance, du cynisme, de la cruauté, …, tout ce qu’il faut pour bien noircir un texte.


La mort en partage

Thierry Rocher

Editions de Borée


Fidèle téléspectateur de La Revue de presse à Paris première et admirateur inconditionnel de Thierry Rocher, j’avais très hâte de découvrir ce roman, je l’ai lu avec beaucoup de plaisir. C’est l’horrible histoire d’un comique, tout comme l’auteur, dont l’épouse et la fille unique ont été les victimes d’une tuerie sauvage comme celle du Bataclan. Après une courte période de deuil bien sombre, Pierre Chalet, le comique en question, décide de remonter sur la scène. La vie continue et il faut bien occuper le temps qu’elle nous concède encore. Il lui faut aussi rompre le cercle de la solitude qui l’enserre, il n’a plus de famille dans la capitale, ses parents et ceux de son épouse habitent la province. Seule la sœur de sa femme, Sophie, réside à Paris, elle le soutient de toute son affection en espérant se rapprocher de lui afin d’unir leur solitude respective.

Comme le clown triste, Pierre Chalet ravit ses admirateurs quand il monte sur les planches mais broie beaucoup de noir quand il se retrouve seul chez lui ou dans les rues et restaurants qu’il fréquente. Il n’arrive pas à accomplir son deuil et sa souffrance ne fait que croître de jour en jour, pour essayer de la calmer, il collectionne les articles de presse relatant ou commentant l’assassinat de ses deux êtres les plus chers et ceux des islamistes radicalisés cités comme comparses possibles au cours de cette tuerie.

Un soir, il donne une représentation en compagnie d’une jeune humoriste très prometteuse qu’il rencontre à l’occasion des réglages du spectacle. Elle l’admire, il est ébloui, mais il ne peut pas l’aimer, elle l’a compris, elle appartient à la communauté de ceux qui ont détruit les siens. Il sait qu’il est injuste, il sait qu’un jour il l’aimera, ils se rencontrent le plus souvent possible, ils sont fusionnels. Mais les assassinats de jeunes radicalisés se multiplient comme si un règlement de compte généralisé était en cours. Elle craint la montée en puissance des violences raciales.

Entre amour et vengeance, l’humoriste se maintient en équilibre entre résilience et pardon d’une part et rage et violence vengeresse de l’autre. Il incarne ce dilemme en invoquant sur scène l’apaisement et le pardon et en cultivant, en privé, la douleur qui le ronge et le pousse à souhaiter la punition de tous ceux qui seraient impliqués dans l’horrible massacre. Mais, peut-être que l’amour lui indiquera un autre chemin vers une autre passion …

Cette histoire, c’est l’éternel débat entre le bien et le mal, la réflexion cérébrale et les pulsions reptiliennes, arbitré par les raisons, pas toujours raisonnables, du cœur sur fond de description de la carrière d’un saltimbanque adulé qui se lasse des attentions et de la compassion de ses admirateurs jusqu’à ce qu’une artiste plus jeune que lui vienne réveiller ses hormones en berne. J’ai aimé ce texte émouvant, parfois bouleversant, plein d’empathie, j’ai une vraie admiration pour le chansonnier atypique qui se cache derrière l’auteur. On ne peut pas ne pas apprécier un homme qui aime la bonne chère, le Saint Véran, les vins de Loire, …, et qui fréquente avec plaisir cette brasserie de la rue du Commerce à Paris qui a conservé le charme des belles brasseries parisiennes hélas en voie de disparition, que je fréquente, moi aussi, avec gourmandise quand je passe par la capitale.

Et pour terminer sur un clin d’œil, notez bien les maximes qui concluent chaque chapitre, elles sont dignes des pensées du célèbre philosophe chinois, Qi Shi Tsu, inventé par Thierry Rocher pour illuminer ses chroniques télévisuelles.

Le roman sur le site des Editions de Borée


Signe de terre

Yves Hughes

L’Aube


Yann, son fils, et Valentine la femme qui partage, jusqu’à la limite qu’elle a fixée, sa vie, reviennent de l’aéroport où ils ont accueilli la mère de sa presque concubine de retour d’un long périple en Amérique latine. Pendant ce temps, alors qu’ils longent les larges halls de la Porte de Versailles abritant le Salon de l’agriculture qui vient d’ouvrir ses portes, un truie chinoise de trois-cent-trente kilos déchiquette un quidam arrivé Dieu sait comment dans son box. Au petit matin, Yann est appelé pour résoudre cette énigme tout aussi ténébreuse qu’incongrue.

Il mène son enquête à la mode Maigret, de toute façon les technologies les plus pointues s’avèrent peu efficaces car la truie n’a laissé que des lambeaux du cadavre qui n’avait rien dans ses poches. Dans ces conditions, son identification s’avère déjà bien problématique, Yann décide alors de s’immerger dans les coulisses du salon en interrogeant les vigiles de garde la nuit et les exposants dormant sur place dans l’espace qui leur est réservé. La victime est bientôt identifiée mais sa présence dans le salon intrigue les enquêteurs : c’est un Auvergnat monté à la capitale non pas, comme beaucoup de ses compatriotes, pour travailler dans une brasserie mais pour monter sur les planches comme saltimbanque dans des cabarets minables qui ont presque tous disparu. Des cabarets comme Maigret en visitait souvent pour prendre la température du milieu .

En apprenant que la victime est originaire d’Auvergne, Yann, comme aurait fait Maigret, se rend dans sa campagne natale pour essayer de comprendre pourquoi ce brave fils de la terre est monté à Paris et comment il a pu rencontrer au Salon de l’agriculture des concitoyens qui auraient pu avoir, dans un temps lointain, des problèmes avec lui. L’affaire pourrait impliquer des exposants avec, éventuellement, certaines complicités….

Avec cette histoire de paysans montés à la capitale, Yves Hughes renoue avec le bon polar à la Simenon dans lequel le commissaire passe beaucoup de temps à renifler les lieux pour s’imprégner de la mentalité des protagonistes et découvrir leur histoire réciproque. Moi-même enfant de la terre, je me suis senti très à l’aise au milieu du cheptel rassemblé Porte de Versailles ou dans les fermes du Cantal. Je me souviens que ma première visite à Paris fut pour visiter de la famille rue de Dantzig, là où Yann a garé sa voiture avant de rejoindre le salon.

Ce polar bucolique m’a soufflé un grand courant de nostalgie et a fait remonter à ma mémoire une belle grosse vague de souvenirs personnels…

Le roman sur le site des Ed. de L’Aube


Entendez-vous dans les campagnes

Ahmed Tiab

L’Aube


L’inspecteur Lofti Benattar de la police marseillaise est détaché en renfort des gendarmes locaux pour élucider la disparition d’un jeune de Verniers-en-Morvan, trou perdu dans le brouillard noyant presque quotidiennement la campagne morvandelle. Lofti est un miraculé, il a survécu, a pu se remettre debout et marcher après une fâcheuse défenestration. Son handicap le fait toujours souffrir mais ne l’empêche pas d’exercer son activité policière et n’a surtout pas altéré son flair. Il a quelques autres problèmes à régler avec sa famille et d’autres encore. Sur place, il rencontre Marie-Aliénor Castel de Fontaube, Ali, pour faire plus simple, une jeune journaliste stagiaire qui nourrit des ambitions dans la profession. Elle voudrait prouver à sa famille qu’elle peut faire carrière hors des circuits réservés à l’aristocratie et qu’elle peut réussir sans l’appui de son père.

Le corps du jeune disparu est rapidement retrouvé, l’enquête devient alors une enquête pour meurtre confiée à Lofti. Il bénéficie pour conduire ses investigations de l’appui des gendarmes locaux, notamment, des deux adeptes de la musculation, amateurs de belles filles et de belles mécaniques, et un brin fachos. Pour corser l’enquête, un centre de déradicalisation installé dans les environs voit ses derniers pensionnaires s’évaporer dans la nature, générant l’inquiétude des autochtones et exacerbant le nationalisme des gendarmes.

L’enquête se déroule sur fond d’affaire familiale impliquant le père de la victime et son frère, tous deux usufruitiers d’une ferme devant revenir à leurs enfants : la victime, un cousin un peu attardé et une demi-sœur, elle plutôt en avance surtout en ce qui concerne sur la gaudriole. Ces divers univers se percutent sur ce territoire noyé dans un brouillard permanent : ploucs de paysans crasseux et prompts à la baston, jeunes radicalisés en cours de déradicalisation mais surtout trafiquant de drogues, une bande de fachos, anciens miliciens, aguerris aux combats violents et pour corser le tout les inévitables zadistes qui sillonnent la France à la recherche d’un emplacement pour établir un camp de base provisoire et une fonctionnaire un peu portée sur le sexe. Dans ces pays perdus noyés dans la brume, il faut bien trouver quelques activités réjouissantes pour ne pas sombrer dans l’ennui et la morosité et s’enfermer dans la déprime.

Au milieu de ce microcosme en ébullition, Lofti essaie de comprendre, avec l’appui plus ou moins volontaire de la stagiaire de la télévision, comment et pourquoi ces meurtres et ces disparitions ont pu se dérouler dans ce coin de France profonde où ce polar ose s’égarer loin des banlieues en perpétuelle effervescence.

Le roman sur le site des Ed. de L’Aube


2022 – BOURGEONS DE LECTURE : LA FAMILLE ENTRE CONSTRUCTION ET EXPLOSION / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Dans cette chronique, trois romancières ont abordé le sujet de la famille, la famille en construction, la famille en décomposition, la famille en explosion, la famille qui se détruit, se déchire et parfois se rabiboche ou se reconstruit. La famille est un ensemble mouvant qui vacille, oscille, ondule comme un océan sous l’effet du vent.

Françoise HOUDART raconte comment Lisa a essayé de reconstruire son histoire pour comprendre la séparation de ses parents, Nicole MARLIÈRE évoque les quelques années qui transforment Jeanne en une jeune femme oubliant son adolescence, Marie-Virginie DRU, elle rapporte comment une jeune sénégalaise abandonnée par le père de son enfant devient une femme seule mais forte. La famille, un sujet inépuisable.


Au revoir Lisa

Françoise Houdart

M.E.O.


Lisa, née dans le sud de la Belgique, près de la frontière française, au milieu des années cinquante, est traductrice en allemand, elle voyage beaucoup pour son métier et voit peu sa mère, Eugénie, qui l’a élevée seule depuis l’âge de dix ans, son mari, Auguste, ayant quitté le domicile conjugale à cette époque. Un soir, un violent orage sévissant là où réside sa mère anéantit le gros tilleul tutélaire qui a abrité une bonne partie de son enfance, et projette sa mère dans un état de choc qui nécessite son admission à l’hôpital. Lisa la veille et profite de cette occasion pour essayer de renouer avec elle le dialogue qu’elle n’a plus qu’au téléphone. Elle n’a jamais pu comprendre pourquoi son père est parti, qu’il n’est jamais revenu même si sa mère regardait toujours par la fenêtre.

Françoise Houdart raconte l’histoire de cette petite famille à trois voix, Eugénie dévoile comment, jeune maman, elle acceptait les écarts conjugaux de son mari mais qu’un jour une convocation émanant de la police invitait son mari à se rendre au poste pour répondre de ses agissements à l’endroit d’une jeune mineure tombée enceinte de ses œuvres. Folle de rage, elle l’a jeté dehors, il a filé mais n’est jamais revenu même s’il a beaucoup écrit.

Sa mère étant dans le coma, Lisa fouille sa chambre et trouve les fameuses lettres envoyées par le père en même temps que les cartes postales qu’il lui adressait et qui sont toujours alignées sur la cheminée. A travers ses lettres, elle découvre la version des faits présentée par Auguste, son père, qui reconnait ses infidélités, raconte sa fuite en France pour éviter les poursuites et toutes les tentatives qu’il a faites pour renouer avec sa mère mais surtout elle sa petite Lisa. Mais Eugénie s’est opposée à toutes ces tentatives tout en refusant le divorce qui n’était pas admis dans son milieu à cette époque. Il a refait sa vie autrement.

Lisa donne à son tour sa version des événements ayant marqué sa jeunesse, son enfance sans père, les quolibets de ses camarades de classe, le refus de sa mère de répondre à ses questions, les points d’interrogation qui restent après avoir entendu quelques éclats de voix entre les adultes… Et, surtout, après avoir lu et relu les lettres du père et avoir entendu la version de la voisine, elle écrit une lettre à son père pour essayer de découvrir son vrai passé et éclairer ses origines réelles qui lui semblent bien ténébreuses.

Ce roman, c’est un type d’histoire devenu de plus en plus commun depuis que la procréation dépend de moins en moins des ébats sexuels. On y retrouve tous les problèmes qui font les choux gras des avocats et des psychologues : le divorce impossible ou non, les ruptures, l’adultère, l’infidélité, l’amour passionné, l’amour qui s’en va, la pression sociale et familiale. Tout ce qui peut contribuer au grand malaise qui détruit de nombreux couples. C’est aussi un texte sur l’écoute, la tolérance, la compréhension, le pardon, … tout ce qui peut éviter de pousser sous le tapis des secrets, des rancœurs, des regrets, des remords et même de la haine, tous les ingrédients qui peuvent pourrir à tout jamais la vie de toute une famille.

Le roman sur le site des Editions M.E.O.


Les étés de Jeanne

Nicole Marlière

M.E.O.


Jeanne est une jeune Belge choyée par ses parents qui l’ont inscrite dans une institution privée pour suivre ses études. C’est une bonne élève qui séduit le plus beau garçon de la classe et mène une vie heureuse et insouciante. Elle sort progressivement de l’adolescence en conservant toute sa fraîcheur, sa spontanéité, sa joie de vivre, son envie de dévorer la vie à pleines dents. Elle est de la même génération que moi, nous avons connu les mêmes idoles de l’écran, les mêmes chanteuses et chanteurs, nous avons dansé des slows langoureux, ces éternité de tendresse et de bonheur hors du temps et du monde dans les bras d’une personne du « sexe qu’on n’a pas » comme disait à cette époque une chanson de Guy Béart.

Comme pour de nombreux jeunes, les changements se manifestent souvent quand la routine scolaire et la surveillance des professeurs et surveillants disparaissent l’espace d’un été. C’est donc pendant les vacances scolaires 1962, 1963, 1964, au début des fameuses sixties, que la vie de Jeanne va basculer. C’est à cette époque qu’elle va quitter sa famille pour la première fois, prendre un peu d’indépendance, vivre libre, gagner un peu d’argent, découvrir le monde de la nuit avec ses bars, ses dancings, danser des rocks effrénés, des slows langoureux dans les bras d’adolescents à la découverte de l’autre sexe. Elle entre ainsi dans le monde des grands qui lui apparait plein de paillettes, de musique et de joie de vivre.

C’est l’âge aussi où se nouent les premières amourettes sans conséquence mais bientôt les amourettes deviennent plus sérieuses, plus pérennes et se transforment vite en amour pour la vie. Jeanne vit ces changements à cent à l’heure en toute insouciance sans se rendre compte qu’elle bascule progressivement dans le monde des adultes où elle sombre brutalement comme de nombreuses jeunes filles trop naïves et trop candides pour affronter ce monde sans courir des risques qu’elles ne maitrisent pas suffisamment. Alors, les vacances changent brusquement, il lui faut désormais penser à son avenir, trouver des solutions aux problèmes qu’elle doit affronter avec son amoureux. L’insouciance s’est muée en urgence, en nécessité, en besoin…

Dans un texte d’une grande poésie, certaines phrases sont de véritables vers, Nicole Marlière raconte comment cette jeune fille insouciante est devenue, l’espace de quelques étés, une femme responsable capable d’affronter la vie avec ses joies et ses malheurs. Un roman initiatique à l’usage des jeunes filles un peu trop candides et peut-être aussi un ouvrage à l’usage des parents qui laissent leurs adolescentes trop démunies face aux dures réalités de la vie.

Le roman sur le site des Editions M.E.O.


Aya

Marie-Virginie Dru

Mon Poche


Sur l’île de Karabane, dans l’estuaire du fleuve Casamance au Sénégal, Aya adolescente indigène vit avec sa mère devenue folle après la disparition de son mari alors qu’il tendait de rejoindre l’Europe sur un bateau de fortune, et sa petite sœur. Elle assure la stabilité de la famille en veillant sur la mère et en gardant les chèvres. Elle pense régulièrement à son frère parti lui aussi pour le grand voyage et qui n’a jamais donné de nouvelles, elle croit fermement qu’il est arrivé à bon port et qu’il reviendra un jour. En attendant, elle se console avec son petit ami, Ousmane, qui reviendra bientôt subir les rites initiatiques. C’est son protecteur, le seul sur qui elle peut compter pour, un jour, éloigner le frère de sa mère qui la viole régulièrement.

Un jour, elle rencontre Camille, une Blanche très blanche avec laquelle elle noue une réelle amitié en espérant que celle-ci l’emmènera dans un pays moins hostile, peuplé de gens moins violents. En attendant, Camille l’accompagne au dispensaire où elle apprend qu’elle est enceinte. La voisine l’oriente alors vers la Maison rose à Dakar où sont accueillies les jeunes filles enceintes beaucoup trop tôt. Elle accouche d’une petit garçon qu’elle élève avec tout son amour et celui des personnes qui l’entourent. A Paris, Djibril, le frère connaît la misère de la plupart des migrants vivant dans la rue ou dans des squats loin, très loin de sa petite sœur…

L’auteure semble bien connaître l’Afrique et toutes les richesses qu’elle recèle et dont on la dépouille allègrement, sana vergogne aucune et aussi la gentillesse, l’amabilité, la générosité de son peuple dépourvu de tout. Elle connaît bien aussi tous les mécanismes des affres qui sèment la misère dans ce continent accablé. Elle sait la rudesse du climat qui anéantit les récoltes, la mécanique implacable qui conduit à l’émigration dans des conditions suicidaires, la pauvreté inéluctable qui ne fait qu’empirer, elle sait aussi la corruption qui, elle, n’est pas une fatalité.

Marie-Virginie Dru semble beaucoup aimer l’Afrique, elle a voulu, à travers ce roman, montrer toute la richesse de ce pays et de ce peuple avec, hélas, aussi toute les misères qui semblent s’acharner sur ce continent qu’on pourrait qualifier certaines fois de misère. Puisse Aya avoir la force de renverser cette fatalité et rendre à son pays l’espoir qu’il mérite tant.

Le roman sur le site de Les Libraires.fr