2020 – LIRE POUR DÉCONFINER : NOUVELLES NOIRES, NOUVELLES LOUFOQUES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Pour bâtir cette chronique, j’ai assemblé deux recueils de nouvelles un peu particuliers. Un recueil de nouvelles plutôt noires, plutôt longues, de Francis DENIS et un autre recueil, à l’opposé, de nouvelles très courtes et plutôt loufoques de Patrick BOUTIN. Dans les deux cas, des textes policés, un langage riche et des histoires peu banales, même surprenantes pour certaines.

 

Jardins (s) – La femme trouée

Francis Denis

La route de la soie – Editions

critiquesLibres.com : Jardin(s) - La Femme trouée Francis Denis

Ce recueil comporte deux longues nouvelles, ou deux courts romans, ou un court roman et une longue nouvelle mais peu importe le contenant, il nous restera toujours l’émotion dégagée par ces deux textes pathétiques, tragiques, poignants… Des histoires qui auraient pu figurer dans Les désemparés, un précédent recueil de Francis Denis.

Jardins(s)

Un quadragénaire vivant seul avec son animal de compagnie éprouve les affres d’une profonde solitude, il se sent ignoré et même rejeté par son voisinage, il a l’impression de ne pas exister pour les autres, il est insignifiant. Pour se faire remarquer, pour exister, il décide de construire dans son étroit jardin, une piscine particulière qu’il ouvre aux enfants du quartier. Il est alors beaucoup mieux considéré, les voisins le saluent, il est un personnage du quartier, il existe. Mais il lui faut payer les travaux de construction de cette piscine et le maçon le fait chanter au sujet de certaines formalités administratives qui n’ont pas été respectées. Le maçon subit ce que risquent tous les maîtres chanteurs et les malheurs du pauvre bougre recommencent. Il espérait construire une vie nouvelle avec la belle Clotilde mais son forfait, bien qu’ignoré de tous, risquent de remettre en cause tous ces beaux projets.

Le drame de la solitude, de ceux qui, comme ce garçon, ont été transbahutés de foyers en familles d’accueil, ne s’installant jamais réellement dans la vie, restant à tout jamais des déracinés, des apatrides de la société. Le déchirement aussi de la culpabilité qui condamne plus sévèrement que les tribunaux.

Francis Denis

La femme trouée

L’histoire d’une fille qui raconte une l’histoire qu’elle aurait pu avoir mais qu’elle n’a pas eue. Enfant, Marguerite a fait une très grosse bêtise, elle a allumé un incendie en jouant avec les enfants des maîtres de sa mère. Elle s’en est sortie mais les deux autres enfants ont péri dans les flammes. Après une longue hospitalisation, elle a pu reprendre une vie indépendante avec sa mère qui a consacré toute son existence à cette enfant muette et handicapée. Son amour pour sa fille est sa seule raison de vivre et, quand elle décède, Marguerite écrit l’histoire qu’elle aurait pu avoir si sa mère ne l’avait pas étouffée de son amour. C’est bouleversant !

Francis Denis écrit ces textes dans une langue simple, précise, épurée, fluide, élégante, très agréable à lire même s’il raconte des histoires déchirantes. Cette écriture permet de lire ces textes bouleversants avec moins de douleur.

Le livre sur le site de l’éditeur 

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Les noces de porcelaine

Patrick Boutin

Simon Deshusses (illustration)

Ginkgo éditeur

Les Noces de porcelaine

C’est la quatrième fois en une période relativement brève que je lis et commente une œuvre de Patrick Boutin, j’ai donc eu tout le loisir d’apprécier sa virtuosité langagière, sa profonde connaissance du vocabulaire français que tant de personnes oublient beaucoup trop vite, sa créativité pour inventer des jeux de mots, calembours, aphorismes, allitérations et autres formules de styles dont il nourrit abondamment ses textes. Ses divers jeux sur les mots semblent être totalement intégrés dans son projet littéraire, il semble non seulement écrire des histoires mais aussi jouer avec les mots et la façon de les assembler pour produire un effet littéraire. Il ne lésine pas non plus sur les mots rares, savants, exotiques, scientifiques pour enrichir ses textes, mais aussi pour toujours donner le mot juste sans avoir recours à des néologismes à la mode ou à des mots sans sens réel tirés d’une altération de la langue anglaise.

Bozon2X éditions
Patrick Boutin

Ce recueil comporte trente-sept nouvelles courtes, en moyenne une page, parfois quelques lignes, d’autres fois deux ou trois pages, racontant des situation étranges, bizarres, déjantées, presque toujours improbables. Même si pour la plupart elles créent des situations apparaissant incroyables, les aventures qu’elles dépeignent restent plausibles car dans notre monde tout est possible même le pire. Patrick Boutin immerge le lecteur dans l’impossible pour lui montrer que tout est possible, selon la célèbre formule de Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».

Ce recueil ne serait pas aussi attractif, aussi éloquent, aussi jouissif si l’auteur n’avait pas sollicité le concours d’un illustrateur, Simon Deshusses, qui a produit un dessin pour chacune des nouvelles, apportant ainsi une autre dimension au texte en le mettant en scène, en donnant un corps aux personnages, en ajoutant un touche humoristique ou ironique à chacune des histoires racontées par l’auteur.

Je rangerai ce livre entre le recueil d’aphorismes « Le fruit des fendus » écrit par Patrick dans la célèbre collection « Les P’tits cactus » des Cactus inébranlable éditions et son recueil de nouvelles, « Miroir, miroir » récemment publié par Bozon2x éditions. Il me semble se situer à la médiane de ces deux recueils adoptant les formules de l’un pour épouser des histoires aussi étonnante que l’autre.

Le livre sur le site de la Librairie du voyageur

 

2020 – LIRE POUR DÉCONFINER : LECTURES ÉPICÉES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2020 - LECTURES POUR (DÉ)CONFINÉS : NOUVELLES DE PRINTEMPS / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

Après un printemps bien compliqué, il est temps de reprendre goût à la vie et quoi de plus stimulant qu’un bon texte bien épicé à la sauce inventée par le malicieux Eros. Pour cette chronique, je vous propose donc un texte inédit de Pierre Louÿs et un livre témoignage du maître de l’érotisme extrême, celui qui draine tous les passionnés de BDSM dans son donjon parisien.

 

Deux filles et leur père

Pierre Louÿs

Bartillat

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L’œuvre érotique de Pierre Louÿs est considérable, elle le place parmi les auteurs les plus prolifiques du genre, elle « reste encore très imparfaitement connue, tant il reste de manuscrits inédits à découvrir ». Celui qui a permis l’édition du présent opuscule a été acquis lors d’une vente à l’Hôtel Drouot, en novembre 2018, après un long cheminement de ventes en disparitions dans des bibliothèques connues ou inconnues, pour terminer, à cette date, chez un collectionneur particulier qui a donné la permission à la maison Bartillat de publier ce texte jusque là inédit. Le titre figurant sur la couverture est dû à l’éditeur car l’auteur n’en avait pas fourni, il fait pendant à un autre ouvrage de Pierre Louÿs, connu celui-ci, intitulé « Trois filles de leur mère ».

Pierre Louÿs — Wikipédia
Pierre Louÿs (1870-1925)

Ce texte raconte les aventures (mésaventures ?) de Julien, un jeune homme embauché par un vieil homme un peu gâteux comme professeur de morale pour ses deux filles, Clarisse l’aînée et Martine la cadette, à sa seule charge depuis son veuvage. Il bénéficie de l’appui de Mademoiselle Esther chargée de l’instruction des deux filles. Le vieil homme ne se rend plus très bien compte de la vie que mène les deux bougresses, elles n’apprennent pas que la littérature et les mathématiques sous la férule de la demoiselle Esther qui, avant d’être préceptrice, fit son apprentissage pendant quelques mois dans une maison dite close. Le brave Julien apprend vite que la morale qu’il est chargée d’enseigner aux deux filles ne doit pas correspondre à ce que le père attend, les deux diablesses sont déjà bien dévergondées et ne le cachent dans le langage très vert et très cru qu’elles emploient dans leurs conversations avec tout leur entourage. Le maître devient vite l’élève des deux filles, avec le concours de leur préceptrice, elles lui enseignent des pratiques qui lui sont encore méconnues et même pour certaine parfaitement inconnues.

Ce texte est d’un érotisme libertin très libéral, très polisson mais aussi très policé, il se démarque nettement de la pornographie, ne cherchant jamais à choquer ni à provoquer mais seulement à libérer les mœurs pour trouver le plaisir maximum. Pierre Louÿs avait pour objectif de débrider la société, de la libérer du carcan de la morale religieuse. « Je veux démoraliser la vie privée de mes contemporains. Cela m’intéresse passionnément », a-t-il écrit. Sous sa plume l’érotisme est plaisir et jouissance, jamais péché, jamais contrainte, jamais violence mais il est aussi littérature car Pierre Louÿs écrivait magnifiquement, Jean-Paul Goujon dans sa postface note : « Pierre Louÿs apportait dans tout ce qu’il écrivait le souci de la perfection joint à des dons hors du commun ». Pour ma part, je n’ai jamais douté qu’érotisme et littérature pouvait se conjuguer pour générer des chefs-d’œuvre artistiques.

Pierre Louÿs dévoile son exigence littéraire à travers une courte préface à ce texte où il précise que « L’auteur de ce livre ne le publiera que si la réflexion le lui conseille », en d‘autres termes si, après réflexion, il le trouve assez bon.

Le livre sur le site de Bartillat

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L’ombre du Maître

Patrick Le Sage

Tabou

L'Ombre du Maître

« Patrick Le Sage est le maître d’un donjon très particulier, un monde à la sexualité sans tabou, à l’hédonisme presque sans limites. ». Il a confié certaines de ses expériences avec ses soumises à Julie-Anne de Sée, auteure bien connue de romans érotiques, pour qu’elle les écrive sous forme de courts récits rassemblés en un recueil de textes sur la soumission, sa signification, la dépendance qu’elle crée, les stigmates qu’elle inflige, la relation maître soumise, … Une façon de bien faire comprendre qu’il n’est pas un bourreau, qu’il est juste celui qui accompagne les femmes qui veulent chercher au plus profond d’elles-mêmes le plaisir le plus intense, la jouissance extrême et d’autres choses encore plus spirituelles, plus intellectuelles, en sublimant la douleur infligée.

« Sa créativité, son imaginaire fantasmagorique… » exercent « une incroyable emprise sur les femmes qui ne cessent de venir s’offrir à lui pour connaître les plaisirs et les affres de leur soumission ».

Il raconte en une vingtaine de textes des rencontres qu’il a faites car jamais il ne contraint, jamais il ne propose, jamais il ne cherche, c’est toujours la soumise, ou son compagnon, qui quémande, comme une faveur, les traitements si particuliers du Maître. Une soumise confesse dans une lettre au Maître : « … derrière cet acte sauvage, des émotions intenses et grisantes se sont données à vivre, de remarquables valeurs humaines, des sentiments nobles et forts, exacerbés par l’interdit, le secret et la perversion bien présents ».

Il sait qu’il est capable de transformer les femmes, il en a acquis la capacité, et la certitude, en fréquentant certaines ferventes adeptes de ces pratiques. Des témoignage sont même émouvant tellement ces femmes semblent emportées dans un autre monde. « Vous êtes un monstre… Pourquoi m’imposez-Vous cela ? Pourquoi suis-je à Vos ordres, jusqu’à vous obéir totalement ? Je suis plutôt du genre à rechigner, me rebeller. Qu’avez-Vous fait de moi, Monsieur le Magicien ? ».

Patrick Le Sage & Julie-Anne de Sée

Il se défend de toute exploitation en expliquant que toutes ses « patientes » sont des intellectuelles : avocates, médecins, …, capables de sublimer leur douleur pour la transformer en une quête du plaisir sublimé, d’une sensualité exacerbée, d’une fusion de la chair avec l’âme et l’esprit en abandonnant le temps d‘une séance la triviale matérialité du corps. Elles se l’arrachent, elles en sont folles, mais jamais il ne confond la soumission et les sentiments, tout cela reste un jeu, un jeu qui peut mener très loin au fond de soi, mais un jeu tout de même. L’une d’elles écrit : « Votre science du jeu, Votre maîtrise, et ce plaisir sexuel immense, dévastateur, si intense que vous faites jaillir dans mon corps torturé qui devient reconnaissant ».

Le Maître semble plutôt fier d’être capable d’emporter ces femmes vers des mondes qu’elles ne soupçonnaient même pas. N’ayant pas de contradicteurs, nous garderons notre confiance à Julie-Anne de Sée, sa plume, qui peint un portrait très élogieux du Maître. Elle le présente comme une légende, un personnage du monde de la domination. Si elle l’admire, elle confie cependant qu’elle ne succombera jamais à la magie de son art même si elle sait qu’il ne faut jamais dire jamais.

Le livre sur le site de Tabou

 

2020 – LECTURES POUR DÉCONFINÉS : HOMMAGE À M.E.O. / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2020 - LECTURES POUR CONFINÉS : PETITS MAIS TALENTUEUX / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

Cette maison d’édition bruxelloise dirigée de main de maître par GÉRARD ADAM mérite bien notre hommage, elle publie régulièrement quelques livres qui sans elle ne verraient pas le jour. Gérard sait, sans laisser un quelconque doute sur la qualité des textes qu’il publie, donner sa chance à des auteurs peu médiatisés et pourtant talentueux. J’ai choisi de vous proposer ci-dessous les trois derniers textes que M.E.O a publiés et que j’ai lus pendant le confinement ou juste avant. Merci Gérard pour ces belles heures de lecture !

 

Le choix de Mia

Jean-Pierre Balfroid

M.E.O.

Le choix de Mia

Lors des obsèques de Mia, Jean, l’ami de la famille, révèle publiquement qu’il avait une relation avec elle provoquant une véritable émeute. Rentré chez lui, il ouvre le paquet que Mia lui a confié à condition de ne pas l’ouvrir avant son décès, il contient son journal intime dans lequel elle raconte sa vie en commençant par les viols qu’elle a subis de la part de son beau-père. Le narrateur raconte la vie de Jean et de Yann, le fils du beau-père maudit devenu l’époux de Mia, et parallèlement Jean lit le journal de Mia.

L’histoire de Mia et de Jean est une histoire d’adultère comme il y en a des millions par le monde, une histoire banale qui prend une dimension tragique. Yann le mari de Mia est le fils de son bourreau, c’est lui qui l’a tiré des griffes de son père avant de l’épouser puis de la délaisser un peu au profit de sa passion. Mia accepte les avances de Jean, un gynécologue réputé, séparé depuis peu de son épouse. Jean fréquente assidûment la famille de Mia sans qu’Arnaud soupçonne son idylle avec son épouse. Cette liaison aurait duré longtemps si la maladie ne s’était pas invitée dans ce ménage à trois.

Jean-Pierre Balfroid
Jean-Pierre BALFROID

Après les obsèques de Mia et un long deuil, Jean renoue les liens avec la famille d’Arnaud et notamment avec Romane sa fille qui part complètement à la dérive. Elle tente de se suicider après avoir été persécutée par ses collègues de classe et connait de nouvelles mésaventures encore plus graves en essayant de trouver une place dans le milieu du spectacle où son charme ne lui vaut pas que l’admiration des spectateurs.

Un véritable catéchisme à l’usage des jolies filles pas assez conscientes des effets que leur charme peut provoquer sur les mâles prédateurs ou tout simplement répugnants. Une histoire d’amour romantique et triste, un roman noir, un plaidoyer pour la défense des femmes agressées, … un peu de tout ça réunit dans un texte à l’hommage de l’amour pur. Mais hélas les cœurs purs ont rarement raison, les mésalliances bien plus pitoyables que les amours adultérins sont bien plus stigmatisées que ceux-ci. Les couples ne sont pas encore constitués à l’aune de l’amour, comme le chante l’auteur dans un texte pessimiste et résigné :

« Et voilà la vie

Comme elle coule

Et voilà la vie

Comme elle roule

Jamais dans le sens que tu veux

Mon frère, fais ce que tu peux ».

Le roman sur le site de M.E.O.

 

Bouton

 

Baie Saint-Paul

Jean-Manuel Saëz

M.E.O.

Baie St-Paul

Etonnante la relation que j’ai eue avec livre j’ai lu en deux jours, l’auteur m’a très vite entraîné vers des contrées qui m’attiraient fortement quand j’étais adolescent : le Grand Nord, le froid, la neige, les trappeurs, les chiens, les loups, les ours, etc… Un monde dans lequel que je m’immergeais oubliant tout ce qui m’entourait.

Récemment, j’ai voulu partager cette émotion avec mes petits-enfants mais le temps et les modes ont changé, je ne parviens pas à leur mettre en main L’Appel de la forêt que je leur ai acheté tout spécialement. J’ai eu aussi l’occasion sur une page Facebook de dire tout mon attrait pour l’œuvre Jack London. Ce livre m’a aussi entraîné à Baie Saint-Paul où je suis passé lors de mon périple canadien en 2018.

Jean-Manuel Saëz
Jean-Manuel SAËZ

Ce roman c’est l’histoire d’une culpabilité jamais digérée, une culpabilité éprouvée à tort peut-être …. Un brillant avocat lyonnais disparaît brusquement sans laisser aucun indice, ses enfants le recherchent en vain pendant de longues années. Sa fille ne croit plus à son existence mais son fils garde un filet d’espoir toujours vivace au fond de lui. Un beau jour, un courrier parvenant d’un coin paumé tout au fond du Yukon canadien leur parvient, il est plus que laconique, il a été adressé par le sheriff de Shortfalls dans le Grand Nord canadien, sa fille hésite longtemps mais finit par répondre à l’invitation de l’expéditeur et part pour le bout du monde. C’est une aventure rocambolesque qui commence, pleine de rebondissements, impossible à évoquer sans prendre le risque de livrer des indices importants. Parallèlement, l’auteur raconte l’histoire d’un trappeur qui s’est lié d’amitié avec un indien qui lui a donné les clés de l’immensité blanche et glaciale. Ces deux récits vont peu à peu converger pour arriver au but qui n’était pas forcément celui qui était prévu.

Cette histoire pleins de rebondissements, située dans un monde dont la magie a baigné mes lectures d’enfance, a ravivé en moi une certaine émotion, m’a rappelé Jack London, a aiguisé ma curiosité. Alors, j’ai jeté un œil sur la Toile pour comprendre comment un Lyonnais né en Afrique du Nord pouvait éprouver une telle attirance pour le Grand Nord. Et à ma grande surprise et avec stupeur, j’ai découvert que cette histoire avait certainement quelque chose à voir avec ce que l’auteur a lui-même vécu. Ce livre m’a décidément pris par la main pour me ramener dans les lignes que je lisais déjà avec passion quand j’étais adolescent et j’ai éprouvé un réelle compassion pour son auteur.

(J’ai lu récemment que Jack London avait séjourné, comme le héros de ce livre, à Dawson dans le Grand Nord canadien.)

Le roman sur le site de M.E.O.

 

Bouton

 

On ne coupe pas les ailes aux anges

Claude Donnay

M.E.O.

On ne coupe pas les ailes aux anges

Avec ce roman Claude Donnay a tenté de mettre en scène toutes les grandes calamités que notre jeunesse doit affronter en ce début de millénaire : homophobie, pédophilie, violences faites aux femmes et aux enfants, émeutes subversives et répression brutale, migration des peuples, radicalisations nationalistes, atteintes à la nature, changements climatiques, … Un vrai catalogue des calamités actuelles.

Arno, jeune garçon qui vit seul à Bruxelles avec sa mère, est amoureux de Bastian le fils de l’épicier, un homme brutal et sanguin qui le rudoie violemment, il n’apprécie pas sa part de féminité qu’il juge un peu trop envahissante. Il ne peut davantage compter sur l’affection de sa mère, une véritable harpie qui n’hésite pas à affronter son mari, sous le nez de l’enfant, dans des bagarres sauvages agrémentées de bordées de jurons et imprécations du plus grand cru. Pour son malheur, la route d’Arno, un soir, croise celle d’une bande de voyous patibulaires, homophobes, qui lui inflige des sévices d’une violence inouïe. Hospitalisé, le jeune souffre atrocement et se referme sur lui-même pour ne pas revivre les traitements qui lui ont été infligés.

Pour oublier sa douleur et ses bourreaux, Arno décide de partir ailleurs avec son ami qui fugue, il ne veut pas affronter ses parents une fois de plus. Et contrairement à ce qu’il a dit à sa mère, il n’emmène pas son ami vers la côte mais vers l’intérieur, vers les Ardennes où ils retrouvent le vrai contact avec la nature et rencontrent une fille étrange qui leur raconte des bobards. Convaincu que leur fugue est vaine, il revienne à la capitale où ils arrivent au moment où les émeutes enflamment la ville…

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Claude DONNAY

Cette fugue leur a révélé la réelle nature de leur relation, la possibilité de retrouver la paix et la quiétude loin de la ville et a provoqué la rencontre avec Mira la jeune femme mystérieuse et attirante. Ce livre qui commence comme un roman d’amour entre deux garçons, vire au roman noir dès qu’Arno est violenté et violé par des loubards. La police entre alors en œuvre comme dans un vrai polar que Claude Donnay a épicé de textes intercalés dans le récit pour raconter une autre histoire enfouie tout au fond de la mémoire du policier chargé de retrouver les loubards sanguinaires.

Un texte dense qui répertorie tout ce qui peut arriver à des jeunes un peu différents, à des femmes ou à n’importe qui dans notre société radicalisée où la force et la violence prennent trop souvent force loi. Mais Claude ne concède pas tout à la violence, il sait que l’amour peut surgir n’importe où, que Cupidon peut piquer quiconque de ses flèches et créer des couples les plus improbables pour faire renaître la vie et l’espoir.

Le roman sur le site de M.E.O.

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RENCONTRE avec GERARD ADAM, Monsieur M.E.O. par Philippe REMY-WILKIN sur KAROO

Adam Gérard - Babelio
Gérard ADAM

 

2020 – LECTURES POUR (DÉ)CONFINÉS : NOUVELLES DE PRINTEMPS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

VIENT DE PARAÎTRE : L'actualité du livre par DENIS BILLAMBOZ ...
Denis BILLAMBOZ

Pour construire cette chronique, j’ai rassemblé deux recueils de nouvelles assez différents. Avec ses nouvelles, Lorenzo CECCHI raconte son pays, Le Pays Noir belge, là où ses ancêtres ont extrait le charbon qui a provoqué l’émergence d’un classe bourgeoise enrichie. L’autre recueil concerne des nouvelles fantastiques de Patrick BOUTIN.

 

Protection rapprochée

Lorenzo Cecchi

Cactus inébranlables éditions

Avec ce recueil de nouvelles, Lorenzo Cecchi raconte son pays, le Pays Noir comme le charbon que ces ancêtres italiens, avec une cohorte de compatriotes, sont venus extraire du sous-sol de ce bout de Belgique. Ce minerai noir qui fit si longtemps la fortune de cette région avant que le filon se tarisse et que d’autres énergies plus riches, plus faciles à exploiter, plus rentables ne renvoient le charbon au fond de ses puits. Lorenzo évoque cette région après la fermeture des puits et de nombreuses usines, l’évaporation de la richesse, l’appauvrissement des populations surtout de ceux qui ont perdu leur travail au fond de la mine où dans les usines métallurgiques.

Il raconte, notamment, dans la nouvelle éponyme occupant près de la moitié du recueil, mais aussi dans de courtes nouvelles comme des petits tableaux, cette jeunesse qui ne cherche même plus de travail, de toute façon il n’y en a pas, s’ennuie, traîne dans les bars, s’alcoolise et se tape sur la tronche pour une fille qui drague des étrangers un peu plus riches qui peuvent les extraire de leur triste condition et les emmener vivre ailleurs plus près de la capitale et de ses attraits. C’est le portrait d’une région conquise par la misère qui a toujours connu une certaine pauvreté mais a perdu la dignité qu’elle affichait quand il y avait du travail et des ressources même maigres. Le cheminement d’une région où les fabricants ont souvent été ruinés ou rachetés par des multinationales et que les marchands essaient de conquérir.

Lorenzo Cecchi

Les populations sont devenues encore plus fragiles que la région, les marchands d’illusion y font fortune en vendant de la drogue qui déglingue toute une jeunesse déjà abîmée par l’alcool. Le travail, même si c’est un mal pour certains, ça reste, au moins, un mal nécessaire qui fait cruellement défaut quand il n’y en a plus. Les pauvres sont de plus en plus pauvres et les riches semblent encore plus riches en vendant leur générosité comme on vend une image de marque.

Dans ce paysage qui pourrait paraître encore plus noir que le charbon, il y a aussi beaucoup de tendresse et de l’empathie, ces gens-là, comme chantait Brel, aiment leur pays, et même si leurs efforts ne sont pas toujours récompensés, ils font en sorte que la vie soit plus belle … ou moins triste, dans ce pays qui leur colle à la peau, la terre qui a accueilli leurs ancêtres. C’est toute l’histoire de leurs enfants et petits-enfants que Lorenzo Cecchi fait vivre dans ses nouvelles qui ne masquent aucune des misères qui ont poussé sur le terreau de la malédiction du charbon. J’ai eu un petit frisson quand l’auteur a inséré une nouvelle construite d’après une mésaventure qu’il a subie personnellement. À ce moment, j’ai bien senti son attachement au Pays Noir comme je le ressens souvent en lisant les textes d’autres amis qui écrivent aussi sur les misères de leur pays et sur leur envie de le faire revivre, de lui redonner les couleurs que Michel Jasmin a utilisé pour joliment illustrer ce recueil. L’espoir est tenace au Pays Noir… !

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable 

 

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Miroir, miroir

Patrick Boutin

Bozon2x éditions

Miroir, miroir

Adepte de la forme courte, et même très courte, Patrick Boutin figure déjà parmi les auteurs que j’ai eu le plaisir de lire et de commenter : à travers un recueil d’aphorismes, Le fruit des fendus, édité par les Cactus inébranlable Editions, et une nouvelle, Furfur, éditée chez Lamiroy. Dans le présent recueil qui comporte une trentaine de courtes nouvelles, deux ou trois pages en général, toutes illustrées d’un dessin humoristique de Pascal Dandois qui mérite bien lui aussi nos compliments, il propose des textes plus ou moins fantastiques, surréalistes, qui transportent le lecteur dans un autre univers.

« Il me plait à croire que notre image (anagramme de magie), si quotidienne, prend alors corps dans un monde parallèle où le songe seul reste à la réflexion ».

Bozon2X éditions
Patrick Boutin

Ainsi en lisant la premier texte du recueil, j’ai immédiatement pensé à Le portrait de Dorian Gray que j’ai retrouvé dans une micro nouvelle vers le milieu du livre. Après ce premier texte, Patrick Boutin enchaîne toute une série de nouvelles atroces, horribles, cyniques, cruelles, … en y laissant toujours percer une petite pointe de tendresse, comme un condiment qui rendrait le texte plus digeste. Dans ses textes l’auteur met souvent en scène des clochards, des pauvres, des traîne misère, les plus démunis comme s’il voulait leur rendre la place qu’ils n’ont plus dans notre monde. Les dernières nouvelles sont particulièrement glauques mais le talent littéraire de l’auteur les rend lisibles et acceptables.

Avec son écriture épurée, claire, limpide, enrichie de nombreux mots rares, Patrick Boutin honore la langue française tout en dressant une satire acérée de notre monde tellement injuste, tellement cruel, si peu enclin à prendre compte les valeurs humaines et humanitaires. Il nous invite à un voyage vers un autre monde pour quitter le nôtre où tout est éphémère même les atrocités qu’il dépeint avec une précision chirurgicale. Il nous tend la main pour nous entraîner de l’autre côté du miroir dans monde dépourvu de toutes les misères, malheurs, cruautés et autres choses horribles qu’il a décrites dans ses textes.

Le livre sur le site de Boson 2X

2020 – LECTURES POUR (DÉ)CONFINÉS : CALAMITÉS ASIATIQUES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2020 - LECTURES POUR CONFINÉS : CHEMINS DE TRAVERSE / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

En cette période d’inquiétude où, tous unis dans la même lutte, nous devons serrer les coudes dans notre combat contre un virus pernicieux venus d’Extrême-Orient, nous devons nous souvenir que cette calamité n’est pas la première qui affecte l’humanité et que d’autres ont déjà causé bien des malheurs notamment en Chine et au Japon. Deux de mes dernières lectures concernent ce sujet, un roman de Chi Zijian qui évoque la dernière grand peste qui a affecté Harbin en 1910 et un autre roman de Shinsuke Numata qui raconte une histoire japonaise brutalement interrompue par le Tsunami de Fukushima.

Neige et corbeaux

Chi Zijian

Editions Picquier

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Née dans la froide région chinoise de Heilongjian jouxtant la Russie, Chi Zijian a connu de nombreux épisodes neigeux et appris à respecter les corbeaux honorés, selon la légende, comme les protecteurs du premier empereur de la dynastie des Qing. Elle est une écrivaine talentueuse qui aime raconter son pays, son histoire, ses mœurs, ses coutumes et ses habitants qui ont souvent souffert de ce rude climat. Dans ce texte, elle évoque plus particulièrement la dernière grande peste que la planète a connue, la peste qui ravagea Harbin, la capitale de cette région en 1910.

Harbin a été fondée à la fin du XIX° siècle quand, après la construction du transsibérien, les lignes de chemin de fer se sont développées dans la région pour relier Irkoutsk aux rives de l’océan et l’extrême nord de la Chine à la capitale. Deux compagnies de chemin de fer, l’une russe l’autre chinoise, se sont installées à Harbin pour y héberger leurs services et leurs employés. A cette époque la ville comptait environ cent mille habitants dont quatre-vingt-mille russes. Chi Zijian raconte les origines de cette ville devenue une énorme mégapole de douze millions d’habitants.

Devant l’afflux de population, ouvriers du chemin de fer, soldats et services de tous ordres, des Chinois ont voulu eux aussi leur part du gâteau et se sont installés à leur tour à proximité de cette ville dans ce qui devint le quartier de Fujiadian, le quartier qui est au cœur de ce roman. Les Chinois comme Fu Baichuan, ou Yong He, y ont rapidement fait fortune en installant divers commerces : auberges, maisons closes, distilleries… tout ce qui pouvait produire des biens et services à des ouvriers et des soldats rassemblés dans un coin où il y avait beaucoup moins de femmes.

Pour faire vivre cette ville qui est encore la sienne aujourd’hui, Zijian a créé quelques familles dont elle suit les tribulations tout au long de son roman « La dernière chose qui me restait à faire était de lui donner du sang frais. Et pour cela, il fallait créer des personnages divers et variés », des familles entières comme celle de Wang Chungshen, le personnage le plus récurent du roman. Il s’installe à Fujiadian avec une épouse qui ne peut pas lui donner l’enfant à qui il veut transmettre l’auberge qu’il a fondée, il prend donc une concubine qui lui donne deux enfants, un garçon décédé dans sa jeunesse et une fille dont il n’est pas le père…. Sa femme et sa concubine se sont rapprochées chacune d’un eunuque qui les protège et les respecte. Le commerce a enrichi de nombreux Chinois du quartier, leurs mœurs étaient assez libres, ils respectaient peu leurs épouses, prenaient concubines ou maîtresses, fréquentaient les maisons closes, lorgnaient sur la femme du voisin. Cette ville bouillonnante évoque un peu les villes nouvelles qui ont émergé lors de la conquête de l’Ouest aux Etats-Unis. On n’y connaît pas le principe de la croissance mais elle y est exponentielle.

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Chi Zijian

Cette cité débordante d’activité connait bien vite un taux de mortalité anormal, le mal frappe partout mais surtout dans le quartier de Fujiadian à partir de l’auberge de Wang Chungshen accueillant les marchands souhaitant faire affaires avec les commerçants de la ville. L’ampleur de la crise sanitaire prend des allures d’épidémie de plus en plus grave, les habitants réalisent qu’ils ont affaire à la peste mais à une forme de peste qu’ils ne connaissent pas. Un médecin formé en Europe mène alors un long combat pour faire comprendre aux autorités administratives et sanitaires que cette peste a pris une forme pulmonaire et qu’il devient nécessaire d’éviter tous les contacts d’homme à homme. Il lui est bien difficile de faire admettre son diagnostic et ses méthodes thérapeutiques…

Ce roman dégage une profonde empathie, dans sa postface Chi Zijian explique comment elle l’a conçu, comment elle l’a construit, comment elle l’a rédigé. Elle dévoile surtout son intention de faire revivre cette ville et ses habitants et c’est une réelle émotion qui saisit le lecteur quand rapporte qu’elle a appris le décès de sa grand-mère au moment de terminer la relecture de son texte qu’elle dédie « à la famille spirituelle qui me soutient depuis le début : le « pays du Dragon », mon pays ». C’est d’autant plus émouvant pour moi que j’ai lu ce livre en pleine période de confinement alors qu’un virus sournois décimait les populations dans plusieurs régions de la planète. J’ai eu une pensée pour mes concitoyens indisciplinés, pour les personnels soignants et pour nos dirigeants en lisant ces quelques lignes : « Wu Liande avait créé des services chargés de la mise en quarantaine, du diagnostic, de la protection contre le froid, de la désinfection, etc… La meilleure méthode de prévention, en l’état actuel, était le port de masques respiratoires ». Un siècle plus tard, nous pourrions nous inspirer de celui qui vainquit la peste à Harbin !

Le roman sur le site de l’éditeur 

 

Editions Picquier - Littératures d'Asie

 

La pêche au toc dans le Tôhoku

Numata Shinsuke

Editions Picquier

Pêche au toc dans le Tohoku

Ce court roman est le premier de Numata Shinsuke, un jeune Japonais né sur l’île d’Hokkaido tout au nord de l’archipel, il a connu un succès très rapide puisqu’il lui a valu le prix Akutagawa, principal prix littéraire au Japon, en 2019. Dans cette brève histoire, j’ai retrouvé le style frais, léger, dépouillé, minimaliste même de Kawabata, son amour pour la nature originelle, il ne manque que les très jeunes filles mais l’histoire ne les convoque pas. Bien que la sexualité ne figure pas au programme de ce texte, l’auteur signale tout de même qu’il a passé deux années avec un garçon qui a ensuite changé de sexe mais ce n’est pas le sujet du livre…

Ce texte raconte l’histoire d’un jeune cadre d’une grande entreprise qui a été muté dans le Japon central, au cœur d’une région reculée au nord de l’île d’Honshu, dans la préfecture d’Iwate. D’une nature plutôt solitaire, ce jeune homme se lie difficilement avec ses collègues de travail, il passe beaucoup de temps à la pêche dans une petite rivière poissonneuse qu’il adore. C’est cette passion qui le rapproche de Hiasa un employé de son entreprise qui ne bénéficie pas encore d’un CDI. Ils deviennent rapidement amis, multiplient les parties de pêche, une liaison serait presque possible mais un jour Hiasa démissionne et devient commercial pour une mutuelle où Il rencontre quelques difficultés pour vendre ses produits. Il démarche Imano en jouant sur la corde sensible de l’amitié, il ne sera pas le seul à succomber au démarchage quémandeur du vendeur… il l’apprendra plus tard comme d’autres choses qui touchent à cet ami que finalement il connaissait bien mal.

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Numata Shinsuke

Hiasa a disparu après le tsunami, celui qui a stigmatisé toute une région, tout un pays et bien au-delà encore, ce cataclysme que l’auteur ne décrit pas, il réside trop loin du bord de mer, trop haut sur la montagne pour avoir subi l’impact des eaux ravageuses. Il ne parle presque jamais de Fukushima situé dans la région voisine de celle du Tôhoku mais la description de la rivière, de la vallée, de la faune abondante qu’il dresse laisse imaginer les dégâts que les retombées radioactives ont pu avoir sur ce petit paradis des pêcheurs. La catastrophe et ses possibles conséquences même si elle n’est pas décrite s’imposent en creux au lecteur.

Ce texte c’est aussi une réflexion sur la solitude qu’on essaie de meubler avec des amis partageant la même passion sans jamais bien savoir ce qui se cache derrière la façade de cette passion, qui est réellement celui qui vous séduit parce qu’il a les même goûts que vous ? Et, si vous voulez éviter de donner corps à une relation plus intime que vous ne souhaitez pas, vous ne cherchez pas à en savoir plus… Ce texte montre aussi tout le poids que les entreprises nippones détiennent sur leurs personnels, sur leur intimité et sur l’organisation de leur vie privée. Aussi court qu’il soit, aussi léger qu’il semble, ce roman dévoile, parfois en creux, des problèmes qui affectent sérieusement la société japonaise actuelle.

Le roman sur le site de l’éditeur 

 

2020 – LECTURES POUR CONFINÉS : NOUVELLES DE BRUXELLES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2020 - LECTURES POUR CONFINÉS : FANTASMAGORIE FERROVIAIRE / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

MAELSTRÖM Éditions, dans sa collection Bruxelles se conte, publie depuis plusieurs années des « booklegs » qui comportent chacun une nouvelle évoquant Bruxelles. J’en ai retenu deux pour construire cette chronique : une écrite par une auteure originaire de Suède, KATINKA ZIESEMER, et une autre écrite pas AGATHA STORME qui met en scène l’ombre de Jacques BREL quand, adolescent, il vivait à Anderlecht dans une maison achetée bien es années après par Agatha.

 

Bryxxel

Katinka Ziesemer

Maelström

BSC #88 BRYXXEL

Katinka, elle jongle en équilibre sur la corde tendue de son langage ancrée une extrémité à Stockholm et l’autre à Fribourg-en-Brisgau, avec ses deux langues, le suédois et l’allemand, avec le langage qu’elle essaie d’inventer, les mots qu’elle ajoute les uns aux autres à travers ses diverses langues car à ses langues maternelles et paternelles elle a ajouté le français de Bruxelles et quelques bribes d’autres langues que je n’ai pas toutes identifiées. Je sais qu’il y a du japonais car un superbe idéogramme orne la page centrale du carnet. Elle raconte sa culture multiethnique, multiculturelle, polyglotte dans l’un de ses poèmes expérimentaux :

« Deux voix différentes. Une voix suédoise une belge. Une voix belge une allemande. Une voix féminine une masculine. Un voix humaine, une spirituelle. Une voix parle d’en haut une parle d’en bas Une parle d’en bas une parle d’en haut Une parle de la tête une parle de l’intérieur Une parle … »

Un langage binaire qui n’est pas sans rappeler les travaux conduits par Philippe Jaffeux pour structurer un langage tout aussi binaire accessible aux handicapés. Mais aussi un travail sur le texte : affranchissement de la ponctuation, suppression des espaces entre les mots, mélange des langues dans un même texte, …, Katinka use de ses multiples talents linguistiques pour construire un langage à l’usage des polyglottes, pour élargir son champ sémantique comme l’a fait Reinhard Jirgl en ajoutant un certain nombre d’autres signes dans notre alphabet latin. Ce texte est écrit en français et en suédois avec quelques phrases d’autres langues encore.

Un essai linguistique mais aussi une invitation à la réflexion sur la multiculturalité écrite sous forme de poésie en prose très contemporaine.

Le bookleg sur le site de l’éditeur 

 

La fenêtre

Agatha Storme

Maelström éditions

BSC#86 La fenêtre

 

Un soir d’orage, elle s’était arrêtée devant une maison grande comme un paquebot pour s’abriter en attendant que le plus fort de la tempête s’affale sur la ville. Elle avait remarqué que la maison était à vendre, le propriétaire la lui avait fait visiter. Une ombre aperçue dans la maison voisine, l’intrigua tant que, quand elle revint dans ce quartier avec son mari, elle visita à nouveau cette maison. La magie opéra une nouvelle fois, le mari étant lui aussi conquis, ils achetèrent la demeure où ils emménagèrent vite. La mystérieuse silhouette apparaissait encore régulièrement derrière sa fenêtre, elle fut même sûre de l’avoir croisée une fois en allant acheter ses provisions chez les commerçants du quartier.

Elle l’avait un peu oubliée quand la fameuse silhouette, un grand homme dégingandé, un peu gauche, s’invita à sa table à la terrasse du bar Le Terminus. Il parlait bizarrement, un peu comme un poète, évoquant sa femme : « … elle est tellement jolie, elle est tellement toute ça, elle est toute ma vie… ». elle se souvint que c’était là les paroles d’une magnifique chanson de Jacques Brel.

L’auteure était tombée amoureuse de cette maison-paquebot sise à Anderlecht, à proximité du Terminus implanté au l’extrémité de la ligne 33, elle n’avait jamais fait le rapprochement mais un jour elle apprit que le Grand Jacques avait passé une partie de son adolescence dans la maison voisine. A la terrasse du café, il attendait le tram trente-trois : Ce soir j’attends Madeleine. On prendra le tram trente-trois, pour manger des frites chez Eugène. Madeleine elle aime tant ça. Madeleine c’est mon Noël. C’est mon Amérique à moi…

J’adore Jacques Brel, j’adore cette chanson, j’adore ce texte tellement plein de poésie et de magie, le talent du Grand Jacques y ruisselle à flots !

Le bookleg sur le site de l’éditeur 

 

LECTURES POUR CONFINÉS : ESSAIS LITTÉRAIRES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2020 - LECTURES POUR CONFINÉS : POURQUOI J'AI LU CE LIVRE / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

Je lis assez rarement des essais littéraires et, étonnamment, j’en ai eu plusieurs à lire au cours des dernières semaines. J’ai donc rassemblé trois d’entre eux pour produire cette chronique : deux textes publiés par Le Feu sacré Editions dans sa collection Feux Follets : un de Chloé SAFFY au sujet de sa lecture de « Le Maître des illusions » de Donna TARTT et un autre de Ludovic VILLARD sur sa lecture de « Septentrion » de Louis CALAFERTE, le troisième texte concerne l’essai de Joachim DU BELLAY, « Défense et illustration de la langue française ».

Une belle occasion de mieux connaître le langage et deux grands auteurs.

 

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Chloé Saffy

Le Feu sacré éditions

10/ Pourquoi je lis Le Maître des illusions de Donna Tartt

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Chloé m’a mis dans sa poche dès son introduction, après avoir lu ces quelques mots, j’ai su que je comprendrais très vite son argumentaire, nous sommes du même peuple même si nos goûts peuvent diverger.

« Le lecteur vorace sait que l’acte de lire exige une implication et un investissement, que ne demandent pas toujours celui de regarder un film ou écouter un disque ».

Voilà au moins une chose que je partage avec elle, même si je ne peux pas partager la lecture de Dona Tartt que je n’ai jamais lue, je l’ai inscrite sur mes listes mais je n’ai jamais croisé ses œuvres.

« Je suis de cette école de la lenteur et de la patience, qui croit plus que tout à la supériorité du tank. Voilà peut-être le plan de départ de mon amour et mon envoûtement pour le livre de Donna Tartt. Il ne correspond à aucune recette, aucune attente, il est intemporel ».

Citation du Dimanche : Donna Tartt – #hypertextual
Donna Tartt (née en 1963)

La lenteur n’est pas un mythe chez Donna Tartt, elle n’a écrit que trois livres en vingt-trois ans. Le premier a eu un énorme succès et lui a donné les moyens de s’offrir le temps pour écrire les deux autres. Ce qui m’étonne le plus à la lecture de cet essai c’est d’apprendre que Donna Tartt a été, depuis l’université, une amie proche de Bret Easton Ellis que j’ai, lui, j’ai lu, c’est plus facile et plus affriolant même si je m’en suis vite lassé. J’ai le sentiment que tout sépare ses deux auteurs mais Chloé Saffy explique avec précision tout ce qui a rapproché ses deux êtres si différents dans leurs écrits.

Elle assimile Le Maître des illusions à une tragédie grecque, une histoire d’une bande d’étudiants fêtards qui organisent des bacchanales dont l’une provoque un accident mortel. La bande se croit sans l’obligation d’éliminer l’un des leurs, le plus faible, celui qui pourrait parler et ainsi faire exploser la bande. Cette évocation des origines de la tragédie grecque me rappelle qu’à l’université, un professeur, grand maître de l’histoire grecque, martelait sans cesse : « La tragédie grecque est née quand un personnage est sorti du tutti pour donner la réplique au chœur » lors des Dyonisades notamment. Encore un point qui nous rapproche.

Dans cet essai les artifices chargés de pallier les plaisir naturels de la vie, de lui donner une autre couleur, une autre intensité prennent une place prépondérante qu’ils soient utilisés sous forme de drogues ou du raffinement de la domination de la douleur dans des jeux BDSM. Faisant suite à la Beat Generation, Tartt, Ellis, McInerney en connaissaient suffisamment les effets et méfaits pour les utiliser jusques dans leurs écrits. Chloé vit tellement ce livre, jusques dans l’intimité de sa chair, qu’on vibre avec elle au point d’avoir envie de le lire mais, je ne sais si j’aurais le courage d’affronter un tel pavé après avoir lu les Kerouac, Burroughs, Selby Jr et d’autres encore…

L’ouvrage sur le site de l’éditeur

 

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Il est cinq heures dans un monde libre et civilisé

Ludovic Villard

Le Feu sacré éditions

7/ Pourquoi je lis Septentrion de Louis Calaferte

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Ludovic Villard, connu aussi pour ses interventions dans le monde musical et cinématographique, il chante notamment du rapp sous le pseudonyme de Lucio Bukowski, décrit la passion dévorante pour la littérature que son frère aîné lui a inculquée dès sa plus jeune adolescence. Il a découvert très tôt les grands textes que beaucoup, comme moi, n’ont rencontrés que beaucoup plus tard. C’est ainsi que dans la librairie préférées des deux frères, il a découvert Septentrion de Louis Calaferte qu’il a dévoré avec passion.

Calaferte a écrit son premier manuscrit à dix-huit ans, Joseph Kessel a adopté le texte et l’auteur dont il est devenu le mentor. Ce texte édité fut un succès de librairie, il valut à son auteur l’attention des éditeurs mais bien vite il se sépara des contraintes qui le liaient avec eux pour garder sa liberté d’écrire ce qu’il voulait comme il le voulait. Ainsi pendant cinq ans, il a sué sang et eau pour écrire Septentrion. Un livre subversif qui a retenu bien vite l’attention et le couperet de la censure, un plaidoyer pour la liberté, une expression du besoin et de l’envie de créer.

Douze classiques revisités à lire en poche cet été - L'Express
Louis Calaferte (1928-1994)

Je n’ai pas lu ce livre, je n’ai fréquenté Calaferte qu’à travers « L’incarnation », je n’en connais que ce que j’en ai lu dans différents articles le concernant. Ce serait un récit largement autobiographique dans lequel l’auteur raconte à la première personne les errances d’un apprenti écrivain, ses premières lectures clandestines au cours de son travail d’ouvrier et ses rencontres avec les femmes dont Nora, figure de l’émancipation féminine et de la réussite sociale. Dans son propos, Ludovic Villard explore le rapport entre la mystique de Kierkegaard et celle de Calaferte, j’ai compris que ces deux grands penseurs proféraient une forme de déisme puritain qui pourrait laisser croire à une pensée sombre, marquée par la culpabilité. Mais l’auteur tient à préciser que dans Septentrion il a trouvé aussi des pointes d’humour qui pourraient évoquer Rabelais. Jugé pornographique par la censure, ce livre serait, selon Villard, plus rabelaisien que pornographique.

Avec Septentrion, Ludovic Villard a rencontré « … le livre le plus déroutant que j’ai jamais ouvert. Cela est une certitude. Ni roman. Ni vraiment autobiographie. Une singularité littéraire… ». Un livre à part, un livre constitué non seulement de mots mais aussi d’un réelle matière en mouvement et en ébullition.

« Septentrion doit être torrent. Hémorragie d’images. Vitesse d’exécution. Révolte enragée et coups désordonnés, audace intégrale ».

Ce livre a profondément marqué Villard, il le dit avec force, le répète, l’assène, Septentrion a remis en cause tout ce qu’il pensait avant sa lecture : « … C’est ici le premier pouvoir de Septentrion. Il crève un abcès. Celui de l’auteur et le vôtre ». En lisant cet essai, j’ai eu l’impression que, pour Villard, ce texte est un « livre organe », un livre qui est en lui qui participe à sa création énergétique, à sa libido, à sa conscience, à sa construction personnelle.

« … Car c’est aussi cela Septentrion. Une lutte entre vous et le texte, puis entre vous et l’auteur, puis entre l’auteur et le monde, puis finalement entre vous et vous. »

« A priori on ne cherche rien dans un livre. Mais il y a quelques fois où l’on y trouve tout ».

L’ouvrage sur le site de l’éditeur

 

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La défense et illustration de la langue française

Joachim Du Bellay

Editions Louise Bottu

La boutique Louise Bottu

Le 15 février 1549, Joachim Du Bellay adresse à son parent le Cardinal Du Bellay : « La Deffense, et illustration de la Langue Francoyse » un texte qu’il a rédigé dans le but de défendre cette langue vulgaire encore considérée comme une langue populaire à l’usage des gueux. Il précise que son entreprise n’a été motivée que par la seule affection naturelle qu’il éprouve envers la mère patrie. Avant de prendre connaissance de son texte, il est important de rappeler que les poètes de la Pléiade ont pris fait et cause pour la langue française dont François I° a imposé, par l’édiction de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, la primauté et l’exclusivité pour la rédaction de tous les actes relatifs à la vie publique du royaume de France. Ce texte est le plus ancien document législatif de la République française, ces articles concernant l’application de la langue vulgaire n’ont jamais été abrogés.

La langue française est, comme toutes les autres, née du besoin de communiquer qu’éprouvent tous les gens qui vivent ensemble, elle n’est pas plus barbare que les autres même si elle n’a pas été suffisamment choyée par ceux qui en avaient la déposition. Elle a une grande marge d’amélioration par l’usage qu’on en peut faire en délaissant un peu le latin et le grec qui ne sont pas seules langues à pouvoir exprimer les idées, les savoirs et même la théologie si les ecclésiastiques n’ont rien à cacher.

 « Ainsi veulent-ils faire de toutes les disciplines, qu’ils tiennent enfermées dedans les livres grecs et latins, ne permettant qu’on les puisse voir autrement : ou les transporter de ces paroles mortes en celles qui sont vives, et volent ordinairement par les bouches des hommes ».

Le grec et le latin n’ont pas été langues riches et brillantes dès leur origine, elles le sont devenues par la pratique séculaire de nombreux savants, poètes et dramaturges. Les langues vulgaires à l’image de l’italien peuvent devenir elles aussi belles et riches quand elles auront été employées par de grands esprits qui l’enrichissent et la modèlent. D’où la nécessité de traduire en langue vulgaire les textes savants pour qu’ils soient accessibles à tous, sachant que cette pratique serait très favorable à l’amélioration des langues. Et aussi de puiser chez les grands anciens comme Guillaume du Lauris et Jean de Meung sans évoquer ses amis et contemporains notamment ceux de la Pléiade.

Joachim du Bellay (1522-1560) | À la française …
Joachim du Bellay (1522-1560)

Du Bellay développe d’autres arguments encore, le temps que l’on perd à apprendre les langues étrangères pour accéder au savoir au lieu d’apprendre les sciences et même, déjà, l’inesthétisme de certains parlers, il se moque de ceux qui tordent la bouche pour parler des langues qui ne leur sont pas naturelles alors que le français ne requiert aucune grimace.

Pour faciliter l’usage de notre langue vulgaire par ceux qui veulent écrire, l’auteur leur donne aussi de précieux conseils tant sur le fond que sur la forme. Il invite tous les auteurs en devenir à lire et relire ces beaux vieux romans comme un Lancelot ou un Tristan. Mais, conscient de la limite de la langue française, il les encourage à chercher, inventer, créer des nouveaux mots qui viendront enrichir leur champ lexical et celui de leurs suivants. Il les incite aussi à puiser chez les anciens des mots qui, déjà à cette époque, étaient devenus rares, des mots que « nous avons perdus par notre négligence ».

« Pour conclure ce propos, sache lecteur, que celui sera véritablement le poète que je cherche en notre langue, qui me fera indigner, apaiser, éjouir, douloir, aimer, haïr, admirer, étonner : bref, qui tiendra la bride de mes affections, me tournant ça et là, à son plaisir. »

L’auteur ne cache pas que ce texte est aussi un plaidoyer pour qu’une France unie se constitue autour d’un roi méritant et vertueux comme le fut « le vieux François » dont il fait un éloge vibrant. Pour qu’un peuple se rassemble autour d’un ensemble de lois et de règlements, d’une culture et d’une envie de voir progresser les arts et les sciences, il lui faut un langage commun, une langue unifiée et non des jargons régionaux ou mêmes locaux. D’autres langues comme l’italien émergent déjà et pourrait s’étendre au royaume de France et l’attirer dans son aire de diffusion.

Quel enthousiasme pour moi de lire ce texte, de redécouvrir des décennies plus tard le langage que j’ai décrypté dans les chroniques que j’ai transcrites, de déguster cette belle langue qui chante bellement. J’ai fait le rêve que ce plaidoyer était imposé dans toutes les écoles qui déforment ceux qui nous dirigent et ceux qui les critiquent…

Le livre sur le site de l’éditeur

 

2020 – LECTURES POUR CONFINÉS : PETITS MAIS TALENTUEUX / La chronique de Denis BILLAMBOZ

LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : MES CARNETS DE POÉSIE / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

Ils n’occupent pas des kilomètres de rayonnages dans les librairies et autres commerces distribuant des livres, ils défraient rarement la chronique littéraire, ils raflent peu de prix dits littéraires et pourtant les éditeurs dits petits éditent des livres, pour la plupart, de grandes qualités. Petits par la quantité, ils sont grands par le talent qui ruisselle dans leurs ateliers. Pour ma part, je préfère les qualifier d’indépendants car ils tiennent, avant tout, à leur liberté de choix et d’expression à travers les livres qu’ils publient. Pour leur rendre hommage, j’en ai réuni trois dans cette chronique : Gros Textes avec un recueil de textes courts de Jean-Claude MARTIN, Louise Bottu éditions avec un recueil de textes de Christophe ESNAULT et Bleu d’encre avec un recueil de poésie de Liliane SCHRAÜWEN.

 

Ne vous ABC jamais

Jean-Claude Martin

Gros textes

Comme un encyclopédiste Jean-Claude Martin a rassemblé le savoir sous forme d’un abécédaire. Pour chaque lettre, il a écrit une sorte de présentation, mettant en valeur tous les qualités et défauts qu’il lui semble bon de prêter à chacune d’elles. Pour l’exemple, j’ai pris au hasard la présentation de la lettre « P », voici donc comme il la définit :

« Doit-on lâcher P et l’abandonner en rase campagne, pour qu’il n’incommode plus personne ? Ce serait lâche, et on y perdrait aussi paix et paie. Entre paillasse et purin, il y a des P qui méritent qu’on les entende, qu’on les sente, qu’on les fête, qu’on les honore ! Oublions donc pétoire, pétaudière, et le triste maréchal Pétrin, pour laisser P s’envoler comme un papillon au paradis des passiflores, pénard comme un pélican, pétillant tel Dom Pérignon, poétique et pyramide, pénétrant … »

Jean-Claude Martin a beaucoup d’humour mais aussi un brin d’impertinence, il joue avec virtuosité du jeu de mots, du calembour, de l‘allusion, de l’assonance, de l’allitération. Il sait débusquer la moindre faille dans le langage, dans son utilisation, pour introduire un double sens, un contre sens, une incongruité, un paradoxe, une inconvenance, un fou rire, …, et même parfois un éclat de rire. Mais il ne limite pas son chant à la rigolade, il déverse aussi dans ses définitions son immense culture et son grand savoir et beaucoup de poésie.

Jean-Claude Martin / Maison des écrivains et de la littérature
Jean-Claude Martin

Il mobilise toutes sa riche culture et tout son talent poétique pour définir les mots qu’il associe à chacune des lettres, les mots le plus couramment usités ou au contraire des mots presque disparus comme « frusquin » qui ne sort plus sans son saint. Pour vous montrer un exemple, j’ai choisi un mot bien courant, utilisé à plusieurs fins : « gorge », en voici sa définition selon Jean-Claude Martin :

« Gorge, hélas, attire tout, « dans » et « sous » : un chat, le cœur, un couteau, un pistolet… On la prend, on la serre, on l’échaude, on lui fait rentrer des mots dont elle n’a pas besoin, on la fait rendre… Heureusement on inventa… soutien-gorge. Elle put alors se déployer, rire et exposer aux yeux du monde sa beauté. Certains décolletés sont de véritables sopranos. « Gorgeous » disent les Anglais. A déguster par longues, lentes et tendres gorgées. Gorge est sauvée… »

Lire cet abécédaire, c’est non seulement mesurer toute l’étendue des capacités de notre langue, c’est aussi constater comment son usage la fait évoluer et la rend vivante, de plus en plus vivante. Merci Jean-Claude de nous avoir prêté, le temps de cette lecture, une part de ton immense érudition.

Le recueil sur le site de Gros Textes 

 

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Ville ou jouir et autres textes navrants

Christophe Esnault

Editions Louise Bottu

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Christophe Esnault, je l’ai déjà croisé notamment lors de la lecture de Neuroleptie dans lequel il exprime sa dépendance aux médicaments, son angoisse, ses frayeurs, sa lutte, son courage, son espoir et sa volonté de s’en sortir. Dans ce recueil, j’ai retrouvé le poète et son écriture claire, nette, précise, fluide, dépouillée, même s’il écrit surtout en prose, révolté, mais surtout misanthrope, un peu aigri.

Apologie du revuiste par Christophe Esnault, le site des revues ...
Christophe Esnault

Ce recueil se compose de :

  • deux textes qui se complètent pour raconter l’histoire d’un gars qui a raté son suicide et qui retrouve la vie en fuyant dans les paradis artificiels : drogue, alcool, sexe sans amour, débridé et très éclectique (hétéro, homo, trans). Rejetant la société dans son ensemble, n’acceptant pas l’autre, il se passionne pour le collage d’aphorismes monumentaux à travers la ville.
  • Dans une seconde partie rédigée en petits textes de quelques vers, il précise sa réflexion sur les sujets qui le préoccupent.
  • Suivent ensuite une série de réflexions, aphorismes, définitions, slogans, revendication, contre les autres, et tout ce que la société propose à travers ces autres.
  • Les mots d’Antonin, un texte sur la culpabilité.
  • Un bonus à l’usage des prétendants à la publication complète le recueil, il m’a rappelé, à l’inverse, les courriers adressés à Raymond Queneau alors chez Gallimard, que Dominique Charnay a rassemblé dans un ouvrage intitulé « Cher Monsieur Queneau» et sous-titré : « Dans l’antichambre des recalés de l’écriture ».

Toutes les composantes de ce recueils s‘articulent autour de la misanthropie du narrateur, qui n’est pas forcément l’auteur, de son rejet de la société, de tout ce qui a été créé, inventé, décidé, construit, … par l’autre. Un rejet viscéral de la société, du monde tel qu’il est et même s’il était autrement car il serait toujours le fruit des autres qu’il ne tolère pas. Quelques expressions, quelques réflexions, quelques principes ou maximes illustrent bien cette misanthropie :

« Je n’aime pas les gens et je n’ai jamais eu besoin d’eux pour vivre ma vie. »

La rejet de l’autre va jusqu’à la peur de lui ressembler :

« La peur de ressembler un peu

A mes contemporains

Est un monde de terreur… »

La répulsion conduit jusqu’au cynisme :

« Qu’est-ce qu’il peut être merveilleux 

De penser à tous ces gens

Qu’on a la chance

De ne pas connaître »

Jusqu’au rejet de la vie des autres, laissant penser que seule la vie qu’il voudrait mener aurait un sens :

« Quand je dis votre vie, je suis gentil avec vous car je sais bien que vous n’avez pas de vie. »

Le narrateur connait certainement une autre façon de vivre, d’aimer, de se nourrir, de créer, de s’évader ailleurs, plus loin, plus haut…, alors pourquoi ne pas l’écouter ?

Le livre sur le site des Ed. Louise Bottu 

 

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Nuages et vestiges

Liliane Schraûwen

Bleu d’encre

Dans des vers aussi libres que le vent, empreints d’un romantisme lyrique, Liliane Schraûwen chante sa ville, les arts, le patrimoine, la nature, …, tout ce qui l’entoure, tout ce qui pourrait faire de Bruxelles la plus belle des villes pour les touristes, la plus romantique pour les amoureux, la plus enchanteresse pour la poétesse et pour toutes les femmes qu’elle raconte, plusieurs femmes, une seule femme ? On ne sait, une ou plusieurs femmes qui résumeraient le sort de toutes les femmes ayant vécu toutes les aventures, tous les drames qu’elle met dans ses vers inondés de désillusion et de désespoir. Elle veut

« Ecrire écrire écrire

Et l’encre coule

Comme du sang

Comme du sang sur le papier

… »

Elle veut écrire pour dire tout ce qu’elle a subi, tout ce qu’on lui a fait subir, sa lassitude, son envie d’en finir :

 « …

Cela fait mille ans que j’y vis

Que j’y survis toujours plus seule

Toujours plus triste plus perdue 

…»

Elle se souvient de son enfance de ses parents, de ses amours de ses amants, de ses échecs, des abandons accablants qui l’ont torturée, elle ne supporte plus la solitude qu’on lui a infligée.

À DEUX PAS DE CHEZ VOUS de LILIANE SCHRAÛWEN – LES BELLES PHRASES
Liliane Schraüwen

Dans ce recueil de poèmes tous différents, l’auteure dévide un fil rouge en racontant une histoire, une histoire triste douloureuse, une histoire d’abandon, une histoire de solitude, une histoire d’enfants partis, emmenés même, une histoire d’amour évanoui, une histoire de violence, une grande désillusion, un profond désespoir, un désir de fin. Le sang inonde les vers, le sang de la défloraison, le sang de l’enfantement, le sang qui coule sous la lame qui court sur la page

« Je suis vieille aujourd’hui

Plus seule que jamais

Mais chaque nuit je te retrouve

Je redeviens petite fille

Mais au matin

Je regrette ces rêves

Où tu étais vivante

Jamais aussi présente

Que depuis ton absence ».

Un vie de femme pleine de douleur, de souffrance, de violence, de trahison, d’abandon, un vie de désillusion et de désespoir. Une vie comme trop de femmes en ont subie. Une vie de femme mise dans des mots mis en vers, des poèmes pour dire l’inacceptable.

Le recueil sur le site des Editeurs Singuliers 

Le groupe de la revue et des Editions BLEU D’ENCRE sur Facebook

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2020 – LECTURES POUR CONFINÉS : LES CACTUS FLEURISSENT AU PRINTEMPS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE : IN MEMORIAM, par Denis BILLAMBOZ – LES ...
Denis BILLAMBOZ

Honnêtement, je ne sais absolument pas quand fleurissent les cactus, je sais seulement que les P’tits cactus de CACTUS INEBRANLABLE Editions fleurissent toute l’année sur les rayons des librairies et bien ailleurs encore. Je voulais simplement parler de ceux qui ont fleuri sur mon bureau au cours de ce printemps calamiteux pour en faire profiter tout ceux qui se morfondent sans savoir comment meubler le temps qu’on les oblige à passer à la maison. Je leur conseille donc une bonne cure d’aphorismes des P’tits cactus à laisser fondre doucement sur la langue à raison d’un recueil par semaine, je suis sûr que ceux qui suivront attentivement ce régime, supporteront beaucoup mieux le confinement.

 

Le souverain poncif

Massimo Bortolini

Cactus inébranlable

Massimo Bortolini a remarqué, lui aussi, que le poncif est devenu omniprésent, incontournable, qu’il envahit le langage, et que notamment « En politique, le poncif est souverain ». Il devient même la matière première de la langue de bois que nos dirigeants manient avec un si grande habilité à n’importe quelle occasion et même le plus souvent possible.

Mais Massimo n’est pas qu’un censeur, il est aussi un poète, après lecture de quelques pages de ce recueil, j’ai vite été bercé par une certaine forme de poésie, il sait faire court, même très court, tout en conservant une délicatesse, une finesse et une forme allusive que Polymnie aurait certainement agréées et acceptées dans son art.

« Il faut toujours garder un désespoir pour la soif ».

Mais qui dit poésie ne dit pas mièvrerie, sentimentalité ou autre sucrerie littéraire, les piquants du cactus de Massimo sont parfois chargés de venin urticant destiné à stigmatiser certaines cibles ayant bien méritées une bonne démangeaison.

« Pour s’informer, on a souvent le choix entre la presse et le choléra ».

Dans son art d’aller au plus court pour en dire le maximum, Massimo ne perd jamais de vue le bon sens populaire négligé, même méprisé, par certains et, pour leur rappeler, il décoche quelques flèches qui font mouche à tout coup :

« Avis de recherche : perdu occasion de se taire ». Il doit y a voir foule dans tous les bureaux des objets trouvés…

« Quand on écrit autre chose que ce qu’on s’apprêtait à dire, on fait volte-phrase ». Dans leur bouche certains n’ont rien à faire tourner.

« La rentrée littéraire, ce moment où tant de livres paressent chez les libraires ». Son éditeur a eu assez de bon sens pour éviter cette période.

De toute façon, un auteur qui écrit qu’« Au prêt-à-porter, j’ai toujours préféré le prêt à enlever » et rapporte que « Je lui ai dit tout net à mon médecin : Vous n’aurez pas ma liberté de manger ! », ne peut-être qu’un brave homme cachant mal le talent qu’il démontre en dissimulant quelques jolies formules de style parmi les picots de son cactus, comme ce petit zeugme pétillant :  « Il tourna la page et le coin de la rue ». Ce que nous ferons pour atteindre la fin du recueil non sans avoir bien noté qu’« il est défendu de défendre ».

Le recueil sur le site de l’éditeur 

 

Cactus | Design poster, Graphic et Gif animé

 

La nuit porte jarretelles

Béatrice Libert

Cactus inébranlable éditions

Je n’ai pas pour habitude de comparer les textes les uns par rapport aux autres, mais, pour une fois, je me hasarderais à dire que ce recueil de Béatrice Libert est certainement celui qui est le plus poétique parmi tous eux que j’ai lus dans cette prolifique collection. Certains aphorismes sont de vrais morceaux de poésie :

« La clef du poème ne loge pas dans la serrure de l’idée »

« Sur le toit de l’enfance, l’aube d’un poème. »

A travers d’autres aphorismes, l’auteure évoque sa passion pour la poésie comme si elle était au centre de sa vie, à la pointe de ses préoccupations, dans les tiroirs du haut de sa pharmacopée :

« N’essaie pas de forcer l’ennui : c’est le sentier qui mène à la poésie. »

« Le poème du Rien passe par le chas du grand Tout qui cadenasse nos vies. »

Dans sa préface, Jean-Pierre Verheggen écrit : « Béatrice Libert est d’abord ici – d’abord et avant tout ! – une étonnante détourneuse » de fond et de forme ajouterai-je !

« Ce que les écrivains on dit :

« On ne fait pas d’hommes de lettres sans caser des bœufs. » »

Avant de conclure son recueil, Béatrice Libert adresse un fort bel hommage à la mémoire du poète liégeois Jacques Izoard à qui elle dédie deux pages complètes dont cette définition choisie parmi les autres dédicaces :

« Izoardent : qui éprouve un élan vital à la lecture des poèmes de l’auteur. Ant. : izoardeux. / De plus en plus de Liégeois sont izoardents. »

J’ai choisi l’angle de la poésie mais il y aussi dans ce recueil beaucoup d’adresse et de finesse, de pertinence et d’impertinence car l’une sans l’autre n’est que soupe sans sel ou baiser sans moustache !

Et pour termine, n’oublions jamais que « Quand le poème est tiré, il faut boire les vers. »

Le recueil sur le site de l’éditeur

 

Cactus | Design poster, Graphic et Gif animé

 

L’obstination du liseron

Olivier Hervy

Cactus inébranlable éditions

Dans ce recueil Olivier Hervy rassemble des aphorismes comme de véritables petites nouvelles, des miettes d’existence, des fragments de vie, des instants figés, directement inspirés de son quotidien notamment de ses relations avec sa charmante vieille voisine toujours impeccable, son bruyant voisin bricoleur, sa boulangère revêche, … Il relève les contradictions, les incongruités, les stupidités qui agrémentent l’existence mais aussi les distorsions, les disparités, les ambiguïtés qui fleurissent entre le langage et la réalité que ses personnages cherchent à décrire. J’ai noté ce qui est peut-être la plus petite tranche de vie du recueil : « Même chez lui, le petit voisin joue au foot dans mon jardin ». J’ai vu ce gamin taper trop fortement dans son ballon qui franchit la clôture entre son jardin et celui de l’auteur, je l’ai vu enjamber cette clôture et piétiner le jardin de l’auteur pour récupérer son ballon avant que le propriétaire du jardin intervienne toute vindicte dehors pour houspiller le môme. Avec seulement quelques mots l’auteur aura raconté cette petite histoire.

Olivier Hervy est aussi un bon pédagogue, il explique sa démarche. « l’aphorisme est une proposition. De difficultés différentes, certains très simples, d’autres plus compliqués. Le lecteur doit accepter de ne pas tous les comprendre ». Voilà qui me rassure, je suis sûr de sortir de cette lecture sans nourrir un complexe d’infériorité inutile. Comme un metteur en scène particulièrement clair et prévenant, avant de faire jouer les mots, il explique le jeu auquel il va les soumettre. Il expose le contexte dans lequel il a été amené à formuler presque chacun d’eux. Il livre ainsi une véritable leçon de création d’aphorismes à l’usage des amateurs qui voudront bien comprendre que « l’aphorisme s’approche plus du ski alpin que du ski de fond que l’aphoriste laisse volontiers aux romanciers. Nous, on va droit au but ! » Ainsi armé, le lecteur pourra débouler tout schuss dans ce recueil en prenant tout de même le temps de réfléchir car si l’auteur est généreux, il ne donne cependant pas tout. « Eh ! Je ne vais tout de même pas dire d’où vient chaque aphorisme, non mais ! »

Pour ma part, j’ai noté quelques extraits qui pourraient me concerner, comme cette pique un peu vacharde qui m’a bien fait rire : « C. qui sait tout faire est également toujours le mieux habillé et le plus cultivé d’entre nous. Aussi, cette fois, je me réjouis qu’il nous serve un rôti trop cuit ». J’avoue que j’ai eu parfois ce petit éclair de jouissance. « Le mode d’emploi illisible et compliqué m’indique surtout que je vais devoir me débrouiller tout seul ». J’ai bien senti, trop souvent hélas, moi aussi cette terrible solitude. Et pour finir, je voudrais rassurer l’auteur, il n’est pas seul à confondre, ou à oublier, des personnes qu’il est censé connaître, je suis aussi un excellent client de ce petit travers. « Je m’agace que ce voisin qui ne me reconnait jamais quand je le salue dans la rue soit si peu physionomiste, jusqu’à ce que ma femme m’informe que ce n’est pas lui, même s’il lui ressemble un peu ».

Et merci à l’auteur pour toute la pédagogie dont il a su faire preuve !

Le recueil sur le site de l’éditeur

 

 

2020 – LECTURES POUR CONFINÉS : CHEMINS DE TRAVERSE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2020 - LECTURES POUR CONFINÉS : FANTASMAGORIE FERROVIAIRE / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

Pour construire cette chronique j’ai réuni deux auteures qui ont confié leur plume, plutôt leur clavier, à des narratrices qui ont raconté, comment mal aimées de leurs parents et mal acceptées par beaucoup d’autres, souvent sous la contrainte, elles ont dû emprunter des chemins de traverse pour se construire un vie qui correspondait mieux à leur choix qu’à ceux de leurs parents. Ne connaissant pas ces deux auteures, je précise bien que ce sont les narratrices qu’elles ont créées qui racontent leur vie. Je fais toujours bien la différence entre auteure et narratrice. L’auteure invente la narratrice qui écrira le texte, parfois les deux peuvent se confondre.

 

Les beaux jours

Annie Préaux

M.E.O.

Les beaux jours - Annie Préaux - Babelio

Sa grand-mère l’a prévenue ses beaux jours sont révolus, quelques gouttes de sang tachent le fond de sa culotte, elle va passer du stade d’enfant à celui de femme pubère. Tout ça elle ne le sait pas encore, elle ne sait pas ce que c’est, elle n’y comprend rien et on ne veut rien lui dire.

La narratrice, je ne sais pas si cette histoire est autobiographique ou non, c’est la raison pour laquelle, je l’attribuerai à la narratrice et non à l’auteure, a choisi un habile processus littéraire pour raconter son adolescence, comment elle l’a conditionnée pour aborder sa vie d’adulte et la vie de senior qui l’attend peut-être en racontant celle de sa cousine qu’elle accompagne sur le dur chemin du grand âge. Elle raconte en alternance son adolescence et ses visites à s vieille cousine établissant ainsi une sorte de pont entre les deux bouts d’une vie.

C’était dans un village du Borinage, à l’époque où cette riche région minière devenait une immense friche industrielle, où les fortunes se défaisaient beaucoup plus vite qu’elles s’étaient constituées. Ainsi, après le décès de son père, la mère fut obligée de fermer la petite fabrique que la famille exploitait, en laissant une vingtaine d’ouvrières sur le carreau. Annette, la narratrice terrorisée par les prédications sataniques de sa grand-mère refuse de devenir une femme, ne s’aime pas, se déteste même au point d’en devenir anorexique.

« Contrairement aux vraies anorexiques, je ne me pèse jamais, je ne contrôle rien. Je ne souhaite pas être mince ou grosse. Je hais tout simplement cette chair qui recouvre mon squelette et qui saigne irrégulièrement. Je déteste mes points noirs, mes boutons, mes poils. Ma peau. Mes os. »

Annie Préaux
Annie Préaux

Elle se révolte contre tout, contre sa famille qui ne lui dit rien, qui la traite comme une enfant, contre l’école où, bien qu’elle soit une élève brillante, la maltraite et l’accuse d’être l’instigatrice de tous les mauvais coups fomentés au sein l’institution. C’est une rebelle, on la considère et la traite comme telle. Elle s‘oppose surtout à la religion, notamment celle pratiquée par sa grand-mère qui, restée au temps des rites et croyances le plus obscures, les plus contraignants, les abscons, ceux qu’elle l’oblige à pratiquer comme elle.

Cette religion que sa cousine Jeannette, un peu plus vieille qu’elle, respecte pointilleusement jusque dans ses plus obscures pratiques, quitte à inventer d’autres pour paraître encore meilleure catholique et être sûre d’aller directement au Paradis. Mais Jeannette subit la dégénérescence qui affecte de nombreuses personnes âgées, Annette décrit sa lente mais inéluctable dégradation physique et mentale. En pensant certainement dans un petit coin de sa tête que le début de sa descente, à elle, se rapproche de plus en plus. Je l’imagine aisément, je partage le même âge que l’auteure…

Un roman court, plein d’humanité et d’émotion qui survole, d’une adolescence douloureuse à une fin de vie dégradante, tout ce qui peut constituer une vie, la sienne peut-être, consacrée à de multiples engagements dont la défense de la cause des femmes très présente dans ce texte. Cette biographie est aussi un plaidoyer contre toutes les contraintes imposées aux jeunes filles, aux femmes, aux personnes âgées par des religions bigotes, castratrices, liberticides… dont des familles et des institutions usent et abusent encore pour maintenir leur pouvoir.

Le livre sur le site de M.E.O.

Bio-bibliographie d’Annie Préaux

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Au fond un jardinet étouffé

Morgane Vanschepdael

Maelström

BSC #84 Au fond un jardinet étouffé

« Je sors tous, les pensées, les viscères, les souvenirs, les contes élaborés dans les limbes… J’éclos lentement sous des trombes de phrases qui s’attachent à moi et je m’accroche à elles. »

L’auteure raconte comment l’écriture, la mise en mots de ses mésaventures bruxelloises l’a libérée du poids pesant sur ses épaules depuis qu’elle a quitté sa Gaume natale. Elle est née dans cette campagne, « Ici » où une héroïne de Christine van Acker s’est réfugiée pour oublier les affres de la capitale. Elle a travaillé dur, nettoyant les box, charriant le fumier mais elle a aussi bien profité de la nature, du grand air et de la forêt. Comme les loisirs n’étaient pas très fréquents, elle a beaucoup lu du théâtre et des romans notamment d’Oscar Wilde et de Samuel Beckett ses auteurs fétiches.

Elle était bonne élève, alors on l’a mise incitée à poursuivre ses études à la capitale mais elle n’était pas prête à affronter, la ville, la foule, le confinement, les règles de toutes sortes, …, elle a échoué, recommencé dans une autre école où elle ne s’est pas mieux intégrée. Heureusement, elle est partie en stage à Malte où elle a retrouvé la liberté et découvert la fête qui ne s’achève que lorsque le soleil se lève. Mais toutes les belles choses ont un terme, il a fallu rentrer à Bruxelles, retrouver la grisaille, les contraintes, les amies et amis pas tous très francs.

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Morgane Vanschepdael

Alors, elle a jeté sur ses pages avec encore plus de fougue des mots qu’elle griffonnait depuis longtemps déjà pour raconter son histoire, ses mésaventures, ses doutes, ses terreurs, ses angoisses devant son avenir. Et un beau jour, un petit matin après la fête peut-être, un lecteur a trouvé ses mots beaux, touchants, émouvants … il l’a incitée à écrire encore et encore et voilà le début d’une histoire qui conduit à la rédaction de cette première publication.

Espérons qu’il y en aura d’autres de la même verve, dégageant la même énergie, la même volonté de transcender la terreur en sensation artistique pour s’installer dans le monde du théâtre et des lettres. Et peut-être que nous avons mangé, le même soir, des crêpes avec les doigts au Kokob, en laissant la première bouchée à son voisin, par une froide nuit hivernale mais chaleureuse et enfiévrée.

L’ouvrage sur le site de Maelström

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