2019 – EN ATTENDANT L’ÉTÉ : ET QUE ÇA SWINGUE / Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Une chronique sur un rythme du jazz avec un texte du pianiste ROMAIN VILLET qui présente le spectacle musical qu’il dédie à sa grande idole : Oscar PETERSON. Et un roman très novateur de CARINO BUCCIARELLI qui met en scène un autre célèbre jazzman, Malcom WALDRON. Une chronique pleine de swing à laquelle il ne manque que la musique que j’aimerais tellement vous offrir.

 

My heart belongs to Oscar

Romain VILLET

Le Dilettante

Romain Villet c’est un brillant étudiant qui a échappé par miracle à un avenir doré de grand commis de l’Etat ou de politicien laborieux en tombant dans la marmite du jazz sous l’influence de sa petite amie qui l’a convaincu de la suivre à un concert où il est tombé en pâmoison en entendant le célèbre My heart belongs to daddy interprété par le trio du tout aussi célèbre Oscar Peterson. C’est après ce concert qu’il a décidé de reprendre le piano qu’il avait abandonné à l’adolescence et, à force de travail, il est parvenu à atteindre un très bon niveau et à pouvoir jouer sur scène. « L’amour, c’est la route qui mène à de grandes découvertes, sur laquelle on se laisse mener par le bout du … nez. »

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Romain Villet

Il a créé un spectacle qu’il donne avec un bassiste et un batteur, formation qu’Oscar Peterson a utilisée lui aussi parmi d’autres, ce spectacle c’est ce qu’il raconte dans ce livre. Le trio joue des standards du jazz entrecoupés par des propos qu’il adresse au public, car il ne lit pas, il est non voyant depuis l’âge de quatre ans. Il raconte ce qu’est le jazz en commençant par le petit bout de la lorgnette : le morceau qu’il préfère, le « saucisson » d’Oscar Peterson. Il explique aussi ce qu’est un « saucisson » dans le jazz. Ce qu’est le swing, ce qu’est le jazz en élargissant chaque fois un peu plus son propos pour démontrer que cette musique est l’expression du présent, un moment de joie et de bonheur tellement nécessaire dans un monde si triste.

« Ce qui compte par-dessus tout, c’est ce qu’on crée, c’est ce qu’on sert, ce qu’on produit et ce qu’on donne, ce qu’on fabrique et ce qu’on offre, là, maintenant, tout de suite, au présent, avec son corps et ses dix doigts ».

Le lecteur ne peut être que frustré de ne pas entendre la musique jouée par ce trio, il ne se délectera pas du swing de Romain Villet et de son trio, « le swing, c’est prendre en souriant et au sérieux le présent qui se présente, c’est l’épouser par amour ». Mais, il a la chance de lire sa prose pleine de verve et de vitalité, enjouée, facétieuse, où fusent, comme les rips du jazzman, les jeux de mots, les calembours, les aphorismes et les raccourcis fulgurants. Alors après avoir lu ce petit livre, il ne reste qu’à trouver la meilleure occasion d’entendre et voir ce fameux spectacle.

Ce recueil est complété par deux courts textes : un dialogue entre Villet et un spectateur un peu béotien qui croit avoir compris ce qu’est le jazz sans en avoir jamais joué et une liste de très bonnes raisons pour lesquelles il aime jazz. Moi, je n’ai retenu que la dernière en acceptant toutes les autres :

« Parce que sans cesse il répète différemment que la répétition n’existe pas. Parce qu‘il se passe de raison, se moque des raisons, se délivre des raisons, parce que c’était lui et parce que c’était moi ».

Avec ces courts textes, Villlet démontre une fois de plus qu’un petit livre plein de verve, d’enthousiasme et de conviction, assaisonné d’un doigt d’exubérance est bien plus convaincant qu’un gros pavé ennuyeux. Le jazz n’aurait pas supporté la longueur et la lourdeur, « Fugace, le jazz est un présent » et ce petit recueil est un moment de bonheur de lecture tant l’auteur emporte le lecteur dans le swing de son enthousiasme.

Le livre sur le site  du Dilettante

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Mon hôte s’appelait Mal Waldron

Carino BUCCIARELLI

M.E.O.

Mal Waldron

Avec ce texte, Carino Bucciarelli bouscule toutes les règles de l’écriture conventionnelle, son narrateur descend dans le roman pour rencontrer les personnages qu’il met en scène ou peut-être que ce sont les personnages qui s’incarnent pour rencontrer celui qui leur a donné une existence plus ou moins réelle, plus ou moins imaginée. Ainsi, le narrateur rencontre un pianiste de jazz décédé dont il veut écrire la vie, Malcom Waldron un pianiste noir qui a fini sa vie à Bruxelles. Il avait été frappé d’un AVC qui lui avait effacé totalement la mémoire, il avait dû réapprendre son jeu, sa musique, son style en écoutant ses propres enregistrements. Dans le roman, il s’interroge sur la véracité des enregistrements qu’on lui a fait écouter à longueur de journée. Dans la vraie vie c’était un disciple de Thelonious Monk. Dans la fiction, il pense qu’on lui a fait écouter son maître et que depuis son accident il l’imite. Carino Bucciarelli est un grand admirateur de ce pianiste à qui il veut rendre hommage dans ce texte.  « Un musicien mort, somme toute il y a peu d’années, s’est invité dans mon livre. Il m’a accueilli dans un logement factice créé par de simples mots… ». Ce pianiste a joué avec les grands : Charles Mingus, Max Roach, …, il a accompagné Billie Holiday et Jeanne Lee mais l’auteur le considère un peu comme son musicien.

L’homme que vous écoutez n’est pas le plus connu des pianistes de jazz. Parfois, même des amateurs avertis n’en ont pas entendu parler. J’ai l’impression qu’il ne joue que pour moi, comme s’il était mon invité ».

Avant de raconter la vie du pianiste, l’auteur a écrit une brillante biographie d’Isaac Newton qui lui a apporté une certaine gloire. Une biographie dans laquelle il s’interroge sur l’écriture, l’utilité d’écrire, l’utilité de créer et si oui comment y parvenir, comment dessiner des personnages. Il discourt sur la vérité, notamment au sujet de la vie de Newton. Ces personnages l’obsèdent, Waldron tout autant que Newton quand il écrivait sa biographie.

Buciarelli
Carino Bucciarelli

Les biographies qu’il écrit le ramènent toujours à sa vie personnelle, la vie qu’il a eue avec ses deux femmes, celle qui l’a quitté quand il a adopté un enfant qu’il lui refusait avant et celle qui l’a quitté quand cet enfant est décédé. Pour certains personnages, il devient l’Autre, celui qui raconte leur vie, qui crée leur vie en jouant avec la vérité.

« L’Autre ne laissait rien au hasard. Il avait détruit sa première femme en adoptant un enfant. Il l’avait détruite, elle, après la mort de l’enfant. La maison avait vu naître le savant auquel il avait consacré des mois de sa vie à le faire revivre sur papier.

Avec ces histoires qui se mêlent, s’emmêlent, finissent toujours par se recouper, Carino Bucciarelli crée un processus littéraire novateur. Chacun des épisodes qu’il raconte semble appartenir à une histoire nouvelle mais dans chacun d’eux un des personnages ramène toujours le lecteur au centre de l’intrigue parce qu’il connaît soit l’auteur, soit Newton, soit le pianiste, soit l’une des deux épouses. Ainsi d’allusions en fragments, l’histoire se construit : l’histoire du pianiste et l’histoire de son biographe qui n’arrive pas à stabiliser sa vie. Les protagonistes voyagent entre la fiction et la réalité de l’auteur ou la réalité factice du narrateur. Comme dans Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, ce livre comporte plusieurs mondes entre lesquels les personnages voyagent en se dédoublant, en se confondant, le narrateur devient l’interviewé, l’auteur interpelle le narrateur etc… Un bel exercice de gymnastique littéraire qui pose in fine l’éternel question de la vérité confrontée à l’apparence de la vérité et de la vérité dissoute dans les multiples versions proposées par les acteurs et les narrateurs de l’histoire.

En fermant le livre, je me suis dit que je devrais ressortir mes CD de jazz que j’ai un peu oubliés et peut-être que j’y trouverais ma vérité à moi.

Le livre sur le site des Editions M.E.O.

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2019 – DE FOIRES EN SALONS : BIOGRAPHIES / Une chronique de Denis Billamboz

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DENIS BILLAMBOZ

La littérature ça sert aussi à raconter la vie des autres. J’ai eu la chance au cours des derniers mois de lire deux livres qui évoquent la vie de deux artistes dont l’un a illuminé le monde de la sculpture et de la peinture : ALBERTO GIACOMETTI et l’autre illumine encore le monde de la danse et de la chanson : EBALE ZAM MARTINO. Deux artistes très différents mais deux artistes portés par la même passion pour leur art, deux artistes qui ont aussi connu leur lot de déboires et de souffrance.

 

ZAM

Zam Martino Ebale

M.E.O.

Zam

Zam sur la scène, c’est un désormais quinquagénaire camerounais, naturalisé Belge qui exerce les trois facettes de son talent : la danse, la chorégraphie et le chant sur les podiums européens, belges notamment, et africains à travers des projets estampillés nord-sud par différentes institutions internationales. Dans cet ouvrage autobiographique, il raconte comment la danse l’a saisi dès son enfance, pourquoi il a dû quitter son pays et se réfugier en Belgique où après un long combat, il a obtenu un statut pérenne tout en développant son art.

Petit-fils de lépreux, fils d’une importante personnalité politique proche du président du Cameroun, il appartient à une famille nombreuse où le père pratique la bigamie. Il est l’un des enfants de la première épouse délaissée mais s‘entend très bien avec la seconde. Il a une grand-mère métisse dont il a hérité une part de son talent. « Ils ont d’abord vécu à Yaoundé, puis mon père a été muté à Garoua …. C’est donc là que je suis venu au monde le 10 avril 1969, dans une famille bigame de la bourgeoisie protestante camerounaise ». Cette famille très aisée connaît le malheur quand le père décède beaucoup trop jeune, la seconde épouse sait faire fructifier son héritage alors que sa mère, une artiste, dilapide sa part très vite. La première fratrie vit alors dans la précarité et Zam Martino décide de quitter l’école pour alléger les charges familiales et améliorer ses revenus en donnant des cours de danse. Il possède un réel don pour la danse et le chant, il réussit rapidement acquérant vite une certaine notoriété dans son pays. Ce succès fait des jaloux et des envieux qui dénoncent son homosexualité, un délit au Cameroun, il doit s’enfuir pour échapper à la prison.

Après un long périple et bien des démarches, il se fixe en Belgique grâce à l’aide de personnes qui croient en lui et en son talent qu’il toujours cultivé en suivant de nombreuses formations. Quand il n’était encore qu’un tout petit enfant, sa grand-mère l’avait introduit dans le cercle de la danse des femmes, elle lui avait prédit : « Tu danseras et chanteras toute ta vie ! ». « Les trois piliers de mon existence sont réunis en un flash : la danse, la féminité, la spiritualité ». La grand-mère avait décelé son talent pour la danse et son ambiguïté sexuelle, il serait un homme-femme, un être inquiétant et respecté dans l’univers animiste, pour son rôle d’intermédiaire entre le monde des morts et le monde des vivants. Sa mère avait prédit : « Toi, si tu étais une femme, tu serais un scandale dans la société. Tu iras très loin ! ».

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La vie de Zam s’articule autour de ces trois facettes, il danse dans de nombreuses structures avec de nombreux partenaires venus d’horizon très divers mais il ne se contente pas de danser, il crée de nombreuses chorégraphies dont certaines ont un réel succès. Il assume sa féminité en découvrant la spiritualité dans le bouddhisme qui deviendra sa voie, son chemin dans la vie.

« Le bouddhisme m’a fait comprendre que tout est question de conscience. Nous avons tout en nous. Il suffit d’un déclic pour nous le révéler ».

Le bouddhisme lui ouvre la voie de la spiritualité qu’il cultive par de nombreuses séances de méditation lui permettant de surmonter les crises graves qu’il doit parfois traverser. Il a connu l’expérience de la mort, il échappe à deux noyades, de la douleur ressentie à distance, il est malade quand d’autres souffrent ou meurent, Il est atteint de la maladie qui emporte son frère son frère au moment où celui-ci décède, la croyance en des forces occultes, en l’ésotérisme. Il perd deux frères, une sœur adoptive, son père trop tôt et plusieurs amis très chers. La pratique de la méditation bouddhiste est la bouée de sauvetage qui lui permet de traverser toutes ces épreuves et croire en une vie après la mort.

« Je suis persuadé que, lorsque l’on meurt, notre âme rejoint la grande conscience universelle pour revenir dans un autre corps, et que ce qu’on a accompli dans la vie … peut devenir immortel. »

Toute sa vie s’articule alors autour de la danse, du chant et de la chorégraphie qu’il pratique en puisant dans sa part de féminité et dans la spiritualité bouddhiste. Il devient un défenseur de la cause des homosexuels au Cameroun, mais partout ailleurs aussi, en élargissant son combat à la lutte contre toutes les discriminations. Son art est imprégné d’un profond humanisme qu’il essaie de transmettre dans ses spectacles et ses enseignements.

« Il s’agit en dernière analyse de ramener l’humain à l’humain. Et cet humain est digne de respect, quel qu’il soit, homme ou femme, noir ou blanc, hétéro ou homosexuel, chrétien, bouddhiste ou animiste… »

Dans ce poignant témoignage, j’ai retrouvé quelques expériences que j’ai personnellement connues : la jungle des financements publics qui semblent aussi inextricable en Belgique qu’en France ou qu’au sein des méandres des institutions européennes.

« Les financements publics sont d’ailleurs très contraignants, ils requièrent énormément d’énergie pour les tâches administratives au détriment du travail sur le terrain ».

Je confirme.  Je me suis aussi souvenu que, quand j’étais investi dans la gestion du sport, une grande compagnie nationale avait, pour son mécénat, décidé d’investir dans ce qui appartient à chacun d’entre nous : le geste et la parole. Elle avait recherché des activités qui exprimaient la quintessence de ces deux attributs humains, elle avait choisi la gymnastique pour l’épure du geste (elle aurait pu choisir la danse) et le chant pour la parole. Zam aurait pu répondre à ces attentes.

Zam a transcendé son art par la spiritualité qu’il y intègre et avec l’humanité qu’il y insuffle éclairant ainsi la citation d’Ellen Degeneres que la préfacière, la députée européenne, Maria Arena, a placé en exergue de son texte :

« Il est temps que nous aimions les gens pour ce qu’ils sont et qu’ils aiment qui ils veulent ».

Le livre sur le site des Editions M.E.O.

Le site de ZAM

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ALBERTO GIACOMETTI – Ascèse et passion

Anca Visdei

Odile Jacob

Alberto Giacometti, ascèse et passion

Le 11 mai 2015, chez Christie’s à New York, « L’Homme au doigt » une statue de Giacometti est adjugée pour 141.285 millions de dollars, devenant ainsi la statue la plus chère jamais vendue au monde, devançant une autre statue de Giacometti adjugée 103.93 millions de dollars en 2010. Voilà au moins une bonne raison de s’intéresser à cet artiste et de découvrir ce que fut sa vie d’homme et d’artiste. Anca Visdei a mis ses pieds dans les pas du maître, elle est retournée aux sources, dans le Val Bregaglia, dans les Grisons, là où il est né. Les Grisons c’est le plus grand canton de Suisse mais le moins peuplé, c’est un massif de pics et vallées profondes au rude climat qui attire cependant les touristes fortunés et les hommes d’affaires les plus riches de la planète. Coincé entre l’Italie, l’Autriche, le Liechtenstein, c’est un canton dont beaucoup partent pour exporter leur savoir et en acquérir d’autres.

La famille Giacometti est arrivée dans cette vallée au début du XIX° siècle, elle observe strictement la religion réformée qui, sous la férule de sa mère tutélaire, marquera Alberto toute sa vie. L’art est un gène familial, le père est un peintre reconnu, d’autres membres de la famille sont aussi reconnus pour leur talent artistique. Anca Visdei explore tout l’arbre généalogique des Giacometti pour évaluer l’impact de ce gène artistique. Depuis son enfance Alberto dessine, peint, avec son père qui l’encourage à partir pour voir d’autres choses, d’autres formes d’art. Le fils voyage mais très vite, vers ses vingt ans, il se fixe dans une baraque, un atelier logis plutôt sommaire, avec son frère Diego à Paris, près du célèbre boulevard du Montparnasse. Diego, le frère fêtard que ses parents lui ont confié, restera toute sa vie avec Alberto dont il est inséparable même pour les biographes, c’est lui qui réalise les armatures, les moulages, les patines, les accessoires, il est adroit, il a du talent mais ce n’est pas un artiste, c’est plutôt un artisan d’art qui acquerra une certaine notoriété après la mort de son frère.

A Montparnasse Giacometti se consacre totalement à son art, négligeant totalement le confort matériel et les plaisirs de la vie « il renonce même à l’orgueil de la réussite, du succès et de la gloire… Vœu de pauvreté, vœu de chasteté (du cœur), vœu d’humilité ». Les oreillons dont il a souffert dans son adolescence ont jeté un doute sur sa virilité et le détournent des femmes sauf de celles qui font payer leurs étreintes. Anca Visdei le suit pendant ses longues séances de travail dans son austère atelier où il respecte la poussière et tyrannise ses modèles et dans ses longues escapades nocturnes avec les péripatéticiennes de Saint-Denis et de Montparnasse. Il est devenu un sédentaire qui ne voyagera qu’à la toute fin de sa vie. Toute sa vie, il restera un austère protestant, torturé par la recherche de son art qui ne lui donne jamais satisfaction, par ses œuvres qu’il ne parvient jamais à achever, par les femmes qui l’effraient, soumis à la force tutélaire de sa mère.

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Anca VISDEI

L’auteure le suit ainsi dans sa traversée artistique du demi-siècle (début des années 20 – 1965) qu’il vit à Montparnasse, perpétuellement à la recherche de l’aboutissement de son art. « …, après avoir exploré successivement le cubisme, et même très partiellement le futurisme, connus à Paris, le postimpressionnisme et le fauvisme transmis par son père, Giacometti n’a cessé de chercher plus loin dans l’histoire de l’art ». Passant par Cimabue, Giotto, Piero della Francesca et Le Tintoret, il continuera sa quête jusqu’à l’exploration des arts primitifs pour transposer sa recherche dans son œuvre. Elle l’accompagne aussi quand il rencontre enfin le succès et la gloire de son vivant, contrairement à beaucoup d’autres artistes, mais il n’en profitera peu vivant toujours dans son austère demeure avec une femme qu’il n’aime pas et avec une maîtresse qui lui soutire son argent.

La biographie d’Alberto Giacometti ce n’est pas seulement le récit de la vie d’un immense artiste torturé, c’est aussi un demi-siècle d’histoire de l’art à Montparnasse quand ce quartier de Paris était le centre du monde artistique et culturel, là où tous les grands artistes se sont tous rencontrés un jour ou l’autre. Et nombreux, très nombreux, sont ceux qui ont eu l’honneur de côtoyer le maître, l’auteure nous raconte ses rencontres, ses aventures, ses amours, ses querelles, ses disputes, comment Breton l’a expulsé des Surréalistes, comment il a noué une belle amitié avec un cousin d’Anne Frank dont la famille fut elle aussi décimée par les Nazis. Cette biographie, c’est une page d’histoire de l’art, et même une page d’histoire tout court, quand le monde culturel et littéraire ne résistait pas au tropisme de Montparnasse. Quand Alberto Giacometti était toujours là entre son atelier, les brasseries du quartier (Le Dôme, La Closerie des Lilas, Chez Adrien…) et les trottoirs de Saint-Denis et de son quartier et quelques voyages pèlerinages dans ses Grisons natals quand il avait besoin de se ressourcer.

Le plus impressionnant dans cette biographie reste cette foule immense de personnalités aujourd’hui devenues célèbres que le maître a eu l’occasion de fréquenter et parfois même très intimement.

Le livre sur le site des Editions Odile Jacob

Le site de la Fondation Giacometti

 

2019 – DE FOIRES EN SALONS : PASTICHES DE POLAR / Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

En lisant ces deux textes, j’ai pensé à ces polars que je dévorais quand j’étais beaucoup plus jeune, quand je lisais sous la couverture jusqu’à ce que la nuit blêmisse. Éric DEJAEGER et John F. ELLYTON ont réuni leur talent et leur foisonnante imagination pour écrire un pastiche digne de la fameuse série Le Poulpe et Daniel FANO a réalisé un condensé de tous ces polars dans un texte où les mots deviennent très visuels, on dirait un diaporama.

 

Un Orval des ors vaut

Eric DEJAEGER & John F. ELLYTON

Cactus inébranlable

Couverture poulpe

Crime de lèse buveur de bière avisé, le stock d’Orval du Ris de Veau à la Saint-Honoré, rue Utrillo à Paris, est en chute libre et Ezéchiel Lesoudeur ne veut pas envisager une situation digne de la prohibition. Il veut régler cette question au plus vite. « A mon avis, c’est une histoire belge qui n’ira pas bien loin », dit-il ! Il prend alors la direction de la Gaume car c’est « Ici », et non là, comme l’a écrit Christine Van Acker, que la question pourra être réglée, dans les environs de la fameuse Abbaye d’Orval qui produit cette tout aussi fameuse bière. Ezéchiel Lesoudeur n’est qu’un faux flic introduit en territoire étranger qui mène l’enquête auprès des moines avec le concours de Bernadette, la nièce du père supérieur de l’abbaye. Le flic, faux, s’emmêle les crayons dans une enquête auprès des vendeurs de carburants pour essayer de retrouver le poids lourd chargé d’approvisionner la capitale française. Mais la solution est peut-être bien ailleurs et pourrait impliquer d’autres personnages beaucoup plus haut placés.

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Eric Dejaeger

Ce pastiche de polar concocté par deux amis, dignes héritiers des surréalistes belges, est bien évidemment un clin d’œil à la fameuse série « Le Poulpe » avec Ezéchiel Lesoudeur dans le rôle de Gabriel Lecouvreur et Morgazh qui signifie le poulpe, dans celui du poulpe bien sûr. Mais, moi, j’y trouve aussi un petit air de Frédéric Dard, le flic, même s’il est faux, à la descente aussi vertigineuse que celle de Bérurier, il trousse les donzelles avec la même vigueur que San Antonio lui-même, et il défouraille quand il faut, sans plus, se contentant pour le reste de converser véhémentement avec sa bonne poignée de phalanges comme principal argument. Comme dans les polars de Dard, la fille de service à la cuisse légère mais les miches beaucoup plus lourdes. Et, les deux auteurs font preuve de la même créativité que Dard pour affubler leurs personnages de patronymes très éloquents. Je me contenterai de citer ceux de quelques moines de l’abbaye pour vous en convaincre : Le Père Orez, le Père Ruquier, le Père Clût…

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John F. Ellyton 

Les auteurs ne se sont pas contentés de jouer avec les noms propres, leur texte est bourré de jeux de mots, calembours, aphorismes et autres formules de style se bousculent à longueur de pages. Ils savent aussi faire preuve de dérision et ne manque jamais une occasion de narguer les politiciens et les policiers chargés d’exécuter les décisions qu’ils prennent même quand elles sont stupides, ce qui n’est pas si rare. Ce pastiche de polar est éminemment drôle, on rit beaucoup à sa lecture, mais c’est aussi une certaine forme de pamphlet contre ceux qui détiennent l’autorité et le pouvoir et en profitent pour en tirer de copieux avantages.

Petit conseil à ceux qui ne boivent pas de bière, ne commandez jamais une Orval c’est une preuve d’inculture rédhibitoire et une insulte grave faite à tous ceux qui peuplent ce petit coin de la Gaume. Ici c’est « un » Orval même si on ne sait pas pourquoi (mon correcteur d’orthographe, lui aussi, n’est pas au courant), il en est ainsi et à votre santé !

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

Le blog d’Éric DEJAEGER

Michel Dufrane parle du livre dans Entrez sans frapper (à 3’50 »)

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Bientôt la convention des cannibales

Daniel FANO

Les carnets du dessert de lune

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Daniel Fano est de la même génération que moi et, en lisant ce texte, j’ai le sentiment qu’il a, tout comme moi, souvent vu blanchir la nuit avant de poser son polar sur son chevet. Dans notre jeunesse nous avons dû lire les mêmes auteurs, ceux qui écrivaient des livres ayant pour héros OOSS 117, James Bond 007, SAS, Koplan, San Antonio et quelques autres un peu moins célèbres. Aujourd’hui, dans le texte qu’il nous propose, il condense tous ces polars en une suite d‘images qui évoquent tous les poncifs qui les meublaient. Avec des mots qui claquent comme des rafales de Kalachnikov, des noms propres notamment, il construit son texte comme un diaporama où se succèdent des mots qui nous émoustillaient, des noms d’armes : Mauser, Uzzi, Colt Cobra, … des noms de voitures prestigieuses : Plymouth, Ford Mustang, Jaguar, des noms de lieux exotiques : Hong Kong, Bangkok, …, des théâtres de guerre ou de crise célèbre : Moyen Orient, Vietnam, Amérique centrale, … Toute une longue liste de vocables qui sonnent bien et évoquent un monde qui laisse rêveur avec ses hôtels de luxe, ses monuments et ses avenues prestigieux.

On entend dans ce texte le crissement sensuel des fermetures éclair qui annonce la mise à nue de créatures de rêve devant des bellâtres athlétiques et bronzés qui oublient l’espace d’une scène qu’aujourd’hui on ne qualifierait même pas d’érotique, qu’ils sont avant tout des agents secrets au service d’une noble cause. On sent le souffle des explosions, on entend le sifflement des balles, on assiste à des scènes d’une horreur abominable, des horreurs que les pires tortionnaires n’ont même jamais imaginées, on a peur qu’un espion, toujours venu de l’est, soit tapi sous le lit, on oublie que la guerre froide appartient au passé… On retrouve notre jeunesse, le temps où nous aimions ces bouquins qu’aujourd’hui on n’avoue même pas avoir lus.

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Daniel Fano 

Merci Daniel d’avoir en quelques pages condensé l’énorme pile de polars que nous avons souvent lus, sous les couvertures, à la lueur d’une lampe de poche, d’avoir réveillé des sensations que nous avions quelque peu oubliées lors de la construction de nos vies familiales et professionnelles, d’avoir mis des images sur nos souvenirs en faisant claquer des noms qui donnent le frisson ou créer la sensation de partir vers de destinations féériques. Ce livre, c’est le pastiche d’une littérature aujourd’hui révolue remplacée par des polars beaucoup plus glauques, beaucoup moins « touristiques », des bouquins qui s’adressent beaucoup plus à la bête qui sommeille au fond de chacun de nous et beaucoup moins à l’être qui rêvaient de voyages, de belles filles, de playboys, de belles voitures, de palaces, de cabarets célèbres,  …., tout en anéantissant des malfaisants qui voulaient détruire notre monde enchanteur d’avant la crise qui nous colle aux basques depuis des décennies.

Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune 

Daniel FANO sur Espace Livres & Création 

2019 – DE FOIRES EN SALONS : LA FILIATION / Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Ces deux textes racontent des histoires où l’un des personnages le plus important est confronté au problème de la connaissance de ses racines. L’héroïne d’Evelyne WILWERTH est convaincue qu’un mystère entoure sa naissance mais personne ne veut lui parler. L’un des protagonistes du roman de CHI Zijian découvre brusquement que son arbre généalogique n’est pas celui qu’il croyait jusque là.  Une bonne occasion de poser le problème de la paternité au moment où de nouveaux modes de procréation sont envisagés.

 

Tignasse étoile

Evelyne WILWERTH

M.E.O.

Tignasse étoile

 

Evelyne Wilwerth a écrit ce livre comme le livret d’un opéra, un petit opéra en la circonstance, les grands airs seraient la partie racontée par Jacinthe, la jeune héroïne, et les récitatifs seraient les textes écrits en italiques, à la troisième personne, par le narrateur ou à la première pour les parties confiées par Jacinthe à son cahier intime. Avec ce processus littéraire faisant alterner des parties racontées par l’héroïne et des parties rapportées par le narrateur, l’auteure met en scène en autant de chapitres qu’il y a d’anniversaires pour Jacinthe entre ses huit ans et ses dix-huit ans, plus un pour se vingt-cinq ans, la vie de cette gamine entre sa mère qu’elle n’aime pas plus que l’école, son père qu’elle aimerait bien si, comme la mère, il ne fuyait pas les questions et son pote de l’école un jeune Afghan qui habite dans un grand immeuble qu’elle ne devrait pas fréquenter.

Évelyne Wilwerth
Evelyne Wilwerth

Jacinthe est une bourgeoise, sa mère est la collaboratrice, proche, très proche, d’un ministre de la culture, son père est un professeur de français à la pédagogie très personnelle et elle, elle est une gamine qui ne ressemble en rien à sa mère. C’est une sauvageonne à la tignasse ébouriffée qui refuse violemment qu’on y touche, elle ne se sent bien qu’avec la famille de Jorand, son copain afghan. Elle est très étonnée d’être née à Ottawa, six mois avant terme, ça ne colle pas, d’anniversaire en anniversaire elle y croit de moins en moins et elle ressemble de moins en moins à la grande bourgeoise qui lui sert de mère. Elle veut savoir mais même son père ne collabore pas plus que l’oncle préféré, ils fuient…

Cette histoire est très contemporaine, elle met en scène des thèmes très actuels : la procréation, les nouvelles formes de maternité et de paternité, les familles à géométrie variable, les arbres généalogiques complexes, et ceux qu’on oublie trop souvent les enfants qui ne comprennent rien à leurs origines. Mais ce que j’ai aimé surtout dans ce livre c’est :

  • Sa brièveté, Evelyne Wilwerth maîtrise le court que j’apprécie beaucoup, quelques mots, quelques phrases en disent souvent beaucoup plus que de longs discours ;
  • La poésie qu’il comporte, certains textes sont quasiment des poèmes en prose ;
  • Le langage très fluide, très choisi qui apporte une grande souplesse au texte sans lui retirer une once de sa puissance.

Ce texte n’est pas plus un plaidoyer qu’un réquisitoire, c’est seulement un rappel adressé aux adultes qui se sont beaucoup préoccupés de leurs droits en matière de reproduction sans beaucoup penser aux droits des enfants à connaître leurs racines. Mais au-delà de toutes les querelles familiales, il reste l’art, pour Jacinthe, la peinture, l’émotion artistique et les émotions que la nature apporte quand on la parcourt avec tout le respect qu’on lui doit. Et pour moi il reste cette qualité d’écriture qu’Evelyne Wilwerth réinvente en utilisant ce processus littéraire qui m’a enchanté. C’est un beau texte !

Le livre sur le site des Editions MEO

Le site d’Evelyne WILWERTH 

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À la cime des montagnes

CHI Zijian

Editions Picquier

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A la pointe extrême du nord de la Chine, là où elle côtoie la Sibérie, là où le froid et la neige n’incitent pas les populations à venir se fixer, là est née Chi Zijian, l’auteure de ce vaste roman qui raconte l’histoire d’un village perché au sommet d’une montagne à l’époque où Mao tenait fermement le timon du pays. En lisant les premiers chapitres de ce livre, j’ai eu l’impression de lire un texte d’une héritière des grands classiques chinois : Lu Xun, Mao Dun, Shen Congwen, Yu Hua ou d’autres encore qui ont raconté l’histoire des campagnes chinoises dans un style assez lent, peut-être imposé par l’utilisation de nombreux idéogrammes longs à dessiner, très descriptif, soucieux des détails et de la vie dans la nature. Mais après ces premiers chapitres, j’ai constaté que Chi Zijian a une vraie culture littéraire occidentale, elle connaît très bien les problèmes de nos civilisations qu’elle n’hésite pas à glisser dans son texte même si je ne suis pas convaincu qu’ils appartiennent particulièrement aux préoccupations des Chinois et de leurs dirigeants. L’auteure aurait puisé son inspiration dans la nature qu’elle a souvent parcourue et dans les nombreuses légendes que sa grand-mère lui a racontées quand elle était enfant, tout en y ajoutant les fruits de sa culture personnelle.

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Chi Zijian

Chi Zijian construit son récit autour de l’histoire de quatre familles principales et de quelques individus particulièrement caractéristiques. Il y a la famille Xin dont le grand-père est accusé de désertion lors de la guerre contre les Japonais et, surtout Xinlai, le petit-fils adoptif meurtrier qui occupe une large place dans le roman ; la famille Shan de Belle-sœur Shan abandonnée par son mari, qui élève seul son enfant un peu débile ; la famille An qui prend une large place notamment avec Brodeuse, la grand-mère qui s’occupe de tout et ses enfants Ping, exécuteur des basses œuvres, Tai père de Daying qui décède tragiquement, et surtout sa petite-fille Neige, une naine aux pouvoirs miraculeux ; la famille Tang avec Hancheng le maire de la commune et quelques autres personnages ayant d’importantes fonctions les exposant à la corruption. Comme on peut le constater, cette population comporte de nombreux personnages peu banals qui se rencontrent, comme dans un roman d’Hugo, pour nouer moult intrigues qui, à la fin, se rassemblent pour trouver leur résolution. J’ai eu l’impression en lisant ce livre, comme je le dis plus haut, que l’auteure connaît bien le roman européen.

Dans ces histoires qui se coupent, se croisent, s’emmêlent et, à la fin, se démêlent, Chi Zijian raconte l’histoire d’un village de la campagne chinoise de l’extrême nord du pays. Elle met en scène des personnages souvent cruels, cyniques, violents, corrompus, ayant peu de compassion et de charité. Elle laisse croire que la société chinoise est très préoccupée par les intérêts personnels et que l’intérêt collectif prôné par le régime n’a pas franchement pénétré les campagnes. Comme dans de nombreux romans chinois, l’honneur et l’image projetée ont un intérêt capital, il faut pouvoir marcher la tête haute pour exister et ne pas s’exposer à la moquerie ou à la violence des autres. Le paraître l’emporte toujours sur l’être. Elle ne parle pas, ou presque pas, de politique et de du rôle des institutions, par peur de la censure – peut-être ? – ou parce que celles-ci n’ont pas pénétré profondément les campagnes qui sont restées très marquées par les traditions et les légendes anciennes. C’est du moins l’impression que j’ai eue à la lecture de ce vaste roman campagnard qui dégage, malgré tous les vices qu’il raconte, beaucoup d’humanité et de culture.

Chi Zijian possède une véritable maîtrise du roman, des grandes histoires qui s’entrelacent, et une vaste culture. Il faut féliciter les traducteurs qui ont su traduire ce texte en lui gardant tout son sens et sa saveur. Et l’éditeur qui gratifie le lecteur de l’arbre généalogique de chaque famille, ce qui l’aide bien à suivre les tribulations des protagonistes de toutes les intrigues que l’auteure noue dans ce texte.

Le livre sur le site des Editions Picquier

Les livres de CHI Zijian chez Picquier 

 

2019 – DE FOIRES EN SALONS : LA DIFFÉRENCE / Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Dans cette chronique, j’ai réuni deux textes qui évoquent des personnes qui ne sont pas très bien perçues par leur environnement parce qu’elles sont différentes, parce qu’elles pensent différemment, parce qu’elles se comportent différemment… Mais, cette différence n’est pas une posture, une façon d’être, c’est la partie émergée de leur vie, peut-être aussi un héritage génétique ou le résultat d’un fort traumatisme.

 

Beau comme une éclipse

Françoise PIRART

M.E.O.

Beau comme une éclipse

« Albien Bienfait » une identité bien lourde à porter, comportant deux fois le mot « bien », pour un jeune garçon un peu simplet, l’école le décrira lorsqu’il aura douze ans « comme un enfant replié sur lui-même, asocial, obsessionnel, inadapté au modèle éducatif et sociétal ». Elevé entre une mère prénommée Persévérance, elle en aura pour essayer de faire de son fils un enfant promis à Dieu, une grand-mère tyrannique et cruelle qui le punit sévèrement, son oncle Edwin qui le soutient et essaie de l’aider comme il peut.

« Maman Persévérance et ses secrets (tu es un enfant de Dieu, Albien, tu es promis), le regard impitoyable de Mamé alors qu’il s’empêtrait dans ses prières, les bras velus d’Edwin sur lui, les collemboles et les oribates démesurément grossis sous le microscope, la brusque étreinte de l’oncle, I am sory boy, so sory, Esther et l’amour envolé… ».

A l’école il est persécuté par les autres enfants, seule Esther le soutient, Esther qu’il aime et qu’il aimera toujours même quand elle partira en Ecosse où il finira par perdre sa trace même s’il continue à croire qu’elle l’y attend toujours. Esther son seul et unique amour.

L’oncle se démène pour lui trouver un emploi, au moins une occupation, mais Albien l’avoue lui-même : « Un peu, j’ai essayé… Mais ça ne me réussit pas. Rien ne me sourit. Ni l’hydraulique, ni l’hygiénique, ni le Swaziland ». L’oncle invente les pires combines pour envoyer ce garçon renfermé sous d’autres cieux en invoquant des affaires toutes plus improbables les unes que les autres. La plus incroyable constituant à vendre du gewurztraminer au Swaziland et la plus rocambolesque résidant dans la rédaction de la biographie surréaliste d’une dame âgée d’origine portugaise. Mais, comme il le dit lui-même, Albien rate tout ce qu’il entreprend, son voyage Swaziland se mue en un séjour prolongé dans les locaux de l’aéroport.

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Françoise Pirart

Finalement l’oncle abandonne son idée, il ne croit plus qu’Albien pourra mener une vie normale, il lui avoue ses origines, son histoire familiale… Ils n’ont pas compris que si Albien était différent, il n’était pas pour autant fou. Ils l’ont harcelé à l’école, abusé et persécuté sur son lieu de travail, dans sa famille ils l’ont humilié, battu, mais ils n’ont pas vu Albien recopier de longues listes de mots et d’expressions qui sonnent bien, des mots et des expressions qu’il utilisait ensuite pour écrire des textes qui auraient certainement interloqué les plus surréalistes des surréalistes ou des textes, à l’opposé, extrêmement policés qu’il adressait aux diverses administrations ou organismes qu’il voulait contacter. Albien était un parfait candide, il ignorait le mal croyait tout le monde aussi bon que lui, c’était un poète lunaire à la merci de la méchanceté humaine sous toutes ses formes même les plus cruelles.

Sa passion pour les mots et leur sonorité, il semble la partager avec l’auteure qui se régale avec les noms des insectes qu’elle glisse abondamment dans son texte, à la mesure de la passion d’Albien pour ces petits animaux.

« Parfois, l’oncle en capture quelques-uns dans une boîte d’allumettes pour les examiner au microscope : staphylins, glomérius, iules, diptères, diploures, oribates, lithobies… ».

Il faut aussi beaucoup aimer les mots et les formules de style, au moins autant que le vin, pour avoir l’idée de vendre du gewurztraminer au Swaziland.

L’auteure a choisi de laisser le lecteur dans une certaine expectative, de le laisser errer dans le monde irréel d’Albien avant de lui livrer le fin mot de son histoire, profitant de cette déambulation pour stigmatiser la méchanceté de nombreuses personnes à l’endroit de ceux qui sont différents ou qui simplement pensent différemment. On assassine souvent les poètes parce qu’ils ont raison avant les autres.

Le livre sur le site de M.E.O.

Le site de Françoise PIRART

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L’embâcle

Sylvie DAZY

Le Dilettante

Ce roman, c’est l’histoire d’une petite ville de province comme il y en a tellement en France, elle est plutôt banale, sa plus grande originalité résidant dans sa situation au bord d’un fleuve qui peut la submerger dans ses plus fortes colères. Et, comme toutes les villes de France, elle fait l’objet des attentions des édiles locaux, des urbanistes visionnaires, des promoteurs immobiliers et de divers spéculateurs cherchant à convaincre les populations qu’une rénovation urbaine bien conduite pourrait donner meilleure mine à la ville, offrir des conditions de résidences plus confortables et plus agréables aux habitants des quartiers désuets, peu attractifs où l’hygiène n’est pas toujours très reluisante. Le quartier de La Fuye attire plus particulièrement l’attention de tous ces gens, c’est un quartier peu attractif, un quartier qui n’a pas beaucoup changé depuis la guerre et ses bombardements, un quartier bien situé mais un peu délabré, peuplé de vieux, de gens peu fortunés notamment des anciens cheminots qui travaillaient dans les ateliers tout proches et vivaient dans des maisons bien peu spacieuses.

Un promoteur, de connivence avec le maire, essaie de racheter les maisons et les commerces de La Fuye pour créer un nouveau quartier capable de séduire les bobos, les nouveaux riches qui cherchent un certain confort tout en exhibant leur nouvelle richesse.

« La Fuye, nouveau quartier bobo de la ville, des tarifs bas alors que le centre est si proche, une vie de village avec sa vieille école et ses marronniers autour de la place, ses deux marchés hebdomadaires avec des maraîchers et du fromage local ».

Il a surtout flairé l’occasion de réaliser une très belle plu value.

Mais La Fluye ce n’est pas seulement un quartier désuet et de moins en moins salubre, c’est aussi ses habitants, des résidents souvent enracinés ici depuis des décennies et qui n’ont pas très envie qu’on change leurs habitudes et leur cadre de vie. Pour montrer cette tentative de mue suggérée par quelques rapaces, Sylvie Dazy donne la parole, ou plutôt parle au nom de quelques acteurs de ce dossier, habitants du quartier ou représentants des opérateurs immobiliers. Un petit monde où tout le monde se connaît plus ou moins. Ainsi, elle fait parler Louise, une assistante sociale fille d’un cardiologue fortuné avec lequel elle n’arrive pas à s’entendre, Manon sa collègue de travail petite amie de Théo employé par le promoteur pour acheter les bâtiments du quartier, Lucien son grand-père décédé qui pourrait raconter encore bien des choses, Malik, le bistroquet, et quelques autres encore. Chacun raconte sa vie dans ce quartier en laissant entrevoir ce qu’il pense de sa rénovation.

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Sylvie Dazy

« La ville » donne elle aussi son avis mais c’est surtout Paul l’original du coin, Paul qui vit seul dans une toute petite maison où il héberge des animaux domestiques et stocke tout ce qui rentre chez lui, le personnage central de cette histoire. Il ne jette rien, on le dirait tout droit échappé du célèbre roman d’E.L Doctorow : Homer & Langley, un parfait spécimen de la personne affectée du syndrome de Diogène. Il incarne, à la fois, l’écologiste le plus intégriste possible et le misanthrope absolu.

« Je serai celui qui ne mange presque plus, un oisif sans désespoir, le philosophe des catastrophes conversant avec les morts mais bien plus vivants qu’il n’y paraît ».

Ceux qui veulent changer la vie de La Fuye viennent ainsi butter sur l’enracinement le plus forcené.

Avec ce roman, Sylvie Dazy évoque toutes les grandes questions d’urbanisme affectant toutes les villes de France et d’ailleurs et les problèmes d’écologie générés par la croissance démographique et la boulimie exponentielle des populations les plus riches de la planète.

« L’histoire de l’Humanité, c’est l’histoire du gâchis. Moi je garde TOUT, Tout peut se réparer, s’offrir, se réemployer ». « L’indispensable est à portée de main, le reste est quelque part ».

De la débâcle à l’embâcle : une vision cataclysmique de l’avenir de la planète à travers le possible devenir de cette petite ville.

Le livre sur le site du Dilettante

Les livres de Sylvie DAZY au Dilettante

 

2019 – DE FOIRES EN SALONS : QUELQUES PAGES D’HISTOIRE – Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

La littérature c’est un art, c’est aussi le moyen de se souvenir, de connaître le passé, de savoir d’où l’on vient pour essayer de comprendre où l’on va. À l’heure où les Ukrainiens donnent leur confiance à un comédien pour conduire le pays, il serait bon de relire l’histoire de ce pays pour comprendre comment il a pu en arriver à cet extrême. Et, quand les Chinois achètent la France, il serait tout aussi intéressant de se souvenir du traitement qu’ils ont réservé aux Tibétains. Alors, regardons notre passé pour envisager notre avenir avec plus de lucidité.

 

L’UKRAINE : UNE HISTOIRE ENTRE DEUX DESTINS

PIERRE LORRAIN

Bartillat

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Près de trente ans après son indépendance, l’Ukraine n’a toujours pas trouvé la paix, la stabilité et la prospérité qui devrait faire de ce pays, l’un de plus étendus et des plus riches d’Europe, une nation moderne, prospère et puissante. Il est resté le chaudron en perpétuelle ébullition qu’il est depuis plus de mille ans au cœur de l’Europe là où se sont rencontré toutes les grandes puissances qui s’affrontent depuis plus de deux millénaires : Scythes, Sarmates, Grecs, Romains, Byzantins, Tatars, Cosaques, Ottomans, Varègues, Russes, Polonais, Suédois, Lituaniens, Austro-hongrois… Aucun de ses peuples n’a pu imposer sa loi avec sa paix, comme l’ont fait les anglophones aux Etats-Unis et au Canada ou les Russes en Russie ou d’autres ailleurs encore… En parcourant l’histoire de cette région depuis le néolithique, Pierre Lorrain veut nous faire comprendre pourquoi cette immense étendue n’est jamais réellement devenue une nation et reste encore aujourd’hui dans un équilibre instable entre l’Union européenne et le la Russie héritière de l’Union soviétique.

Dans cette vaste étude de plus de six cents pages comportant glossaire, notes, index, chronologie, bibliographie, tous : lecteurs passionnés, historiens amateurs, érudits, étudiants, universitaires et même simples curieux trouveront des réponses à toutes les questions qu’ils se posent sur l’histoire et le devenir de ce vaste territoire où se jouent depuis des millénaires, et pour longtemps encore, des enjeux stratégiques pour l’Europe et même pour le monde entier. Pour écrire cette étude, Jean Lorrain a accompli un phénoménal travail de recherche bibliographique et un énorme travail d’analyse avec une vision la plus objective possible. Il y a tellement d’intérêts divergents qui se sont exprimés, et qui s’expriment encore, sur ce territoire qu’il est bien difficile de savoir où placer le curseur de l’objectivité, il m’a semblé cependant que Pierre Lorrain a toujours été attentif à ne pas se laisser influencer par un quelconque mouvement de pensée, une quelconque religion ou idéologie, un quelconque intérêt…

L’auteur consacre une partie très importante de son propos à l’histoire récente de l’Ukraine, celle qui a formaté l’Etat que nous connaissons aujourd’hui, incapable de se structurer en une nation cohérente et unie ou plus simplement en un peuple rassemblé autour d’un projet national commun. La fameuse ligne matérialisée par le Dniepr qui séparait déjà les Cosaques à la fin du Moyen-Age entre ceux qui devait composer avec les puissances occidentales et ceux qui devaient résister aux pressions venues de l’Est, est toujours très concrète dans les urnes.

« Pendant plus de vingt ans, depuis l’effondrement cataclysmique de l’Union soviétique et son indépendance, en 1991, l’Ukraine a été un tel volcan. Les signes indiquant qu’une éruption majeure allait se produire se sont accumulés au fil du temps devenant de plus en plus importants, plus rapproché. ».

La division l’ayant emporté sur l’unité, l’émiettement politique a provoqué la naissance de multiples forces qui se sont opposées pour ravir le pouvoir et les intérêts qui y sont attachés. Comme aucune force politique ne pouvait durablement imposer une quelconque loi, des individus peu scrupuleux en ont profité pour accaparer les richesses du pays, et elles sont énormes, avec en prime les aides très conséquentes accordées par des organismes internationaux, d’autres nations, de généreux donateurs plus ou moins intéressés et d’autres encore… Ainsi est née une caste d’oligarques et de ploutocrates qui n’ont aucun intérêt à ce que le pays s’organise autour d’un projet cohérent et juste. Ils ont fait de l’Ukraine leur jungle où ils s’ébattent, et se battent, comme des grands fauves à coup de milliards de dollars en une joute monumentale que l’auteur décrit avec grande précision.

Pierre Lorrain a parcouru tous les chemins qui ont constitué l’histoire de l’Ukraine, il a montré l’hétérogénéité de ce peuple aujourd’hui écartelé entre deux grandes forces, il a mis en évidence tous les intérêts concurrents ou antagonistes qui dressent les populations les unes contre les autres. A la fin du mois, l’Ukraine devra procéder à une nouvelle élection, celle de son président de la république, gageons qu’une nouvelle fois, les urnes mettront en évidence la large fracture qui sépare le pays en deux parties que tout oppose. L’auteur laisse peu d’espoir, l’histoire pourra se répéter encore longtemps si un changement radical n’intervient pas et il est bien difficile de savoir qui pourrait provoquer ce changement et qui y aurait intérêt.

Je laisserai ma conclusion à l’auteur :

« Ne faudrait-il pas plutôt parler de tentations entre deux destins opposés et même, pour l’heure, antagonistes, chacun dicté par une vision idéalisée d’intérêts particuliers plutôt que du bien commun ? ».

Le livre sur le site de l’éditeur

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TEMPÊTE ROUGE 

TSERING DONDRUP

Editions Picquier

Tempête rouge

Avant de plonger dans la tempête rouge qui déferle sur les plateaux tibétains, il convient d’évoquer la genèse de ce livre et l’histoire de son auteur toujours interdit de passeport dans son pays natal. Tsering Dondrup est un écrivain à la notoriété bien établie entre le Tibet et le Qinghai, province qui comporte actuellement la plus grande partie de l’ancienne province tibétaine de l’Amdo d’où il est originaire et où il réside toujours, quand, en 2005, il décide d’écrire un roman dont l’intrigue raconte l’histoire de la « libération du Tibet », expression qui signifie pour les Tibétains la conquête de leur pays et son intégration dans l’immense Chine populaire. Ce livre ayant été refusé par tous les éditeurs officiels, contrôlés par le gouvernement, il l’édite à compte d’auteur, à mille cinq cents exemplaires très vite vendus. Les autorités n’ont pas eu le temps de l’interdire mais, en 2013, quand une nouvelle édition est publiée à Hong Kong, avec une préface de Li Jianglin, militante de la cause tibétaine aux Etats-Unis, la censure sévit et les tracasseries à l’endroit de l’auteur se multiplient. La traductrice dans un excellent avant-propos raconte l’histoire de l’auteur, l’aventure de ce texte et explique son contenu.

Pour ruser avec la censure, ou tout simplement pour ne pas trop s’exposer, Tsering Dondrup écrit une fiction assez complexe qui ne respecte aucune chronologie, ne laissant que quelques indices entre les descriptions pour situer et dater les événements racontés. L’histoire qu’il a conçue, met en scène un lama, Yak Sauvage Rinpoché, un homme très jeune, très riche, très adulé par ses fidèles et aussi très capricieux. Comme il est la réincarnation d’un Bouddha, on satisfait toutes ses attentes. Quand les Chinois pénètrent en Amdo, il comprend vite qu’il ne peut pas s’opposer à cette troupe très supérieure à la sienne, il décide alors de collaborer. Mais, après l’avoir abondamment utilisé, les Chinois l’arrête avec toutes les élites religieuses et sociales à l’occasion de la répression du soulèvement de 1958 en Amdo. Il connaît alors la grande famine provoquée par le Grand Bond en avant prôné par Mao. Toujours aussi veule, en prison, il dénonce ses codétenus et même ses fidèles amis. Il subira de nouvelles privations à l’occasion de la Révolution culturelle des années soixante-dix. Les aventures de ce lama racontent les exactions extrêmes commises par les Chinois au Tibet où plusieurs millions d’individus ont été éliminés notamment par la famine, la maladie et les travaux forcés. En Occident, un certain nombre de personnes se souviennent encore des événements qui ont ensanglanté Lhassa en 1959 et occasionné le départ du Dalaï Lama, mais très peu sont celles qui ont entendu parlé des atrocités commises en Amdo l’année précédente.

Ce livre c’est avant tout la dénonciation de ces atrocités commises en Amdo, pays de l’auteur, par les Chinois mais aussi l’attitude coupable de certains Tibétains, même parmi les plus hauts dignitaires religieux, ayant commis des exactions tout aussi cruelles que l’envahisseur. Tsering Dondrup démontre comment les Chinois ont tenté d’éradiquer tout un peuple, une religion, une culture et même un environnement qu’ils ont profondément bouleversé. Yak Sauvage Rinpoché n’a pas reconnu son pays quand il est sorti de captivité, la sinisation avait fait son œuvre. Cette lecture m’a ramené à celle des mésaventures que le moine Päldèn Gyatso a dévoilées dans Le feu sous la neige que j’ai lu il y a de nombreuses années déjà. Et, samedi, tard dans la nuit, en me promenant sur les chaînes du câble, je suis tombé sur une scène où les Chinois malmenaient des Tibétains pacifistes dans le fameux film Sept ans au Tibet, je ne l’ai pas regardé très longtemps, je connais l’histoire pour avoir lu le roman d’Heinrich Harrer quand j’étais jeune. Le Tibet est moi c’est une bien vieille histoire pleine de sang, de douleurs, de cruauté, de trahison et d’avanie.

Le livre sur le site de l’éditeur

2019 – DE FOIRES EN SALONS : BOUQUETS DE VERS – Une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Voulant fêter le retour du printemps, j’ai ramassé une grosse brassée de vers bien frais pour garnir un joli bouquet que je pourrais vous offrir. Il y a dedans du Daniel SIMON, de l’Aurélien DONY et de l’Eva KAVIAN, que j’ai récolté dans les serres des Carnets du dessert de lune et de Bleu d’encre. De quoi vous réjouir j’en suis sûr.

 

AU PROCHAIN ARRÊT JE DESCENDS

Daniel SIMON

Les carnets du dessert de lune

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Habituellement, je ne lis pas la quatrième de couverture pour ne pas risquer d’être trop influencé dans ma lecture, pour garder toute ma fraîcheur et mon innocence face à l’auteur et à son texte. Mais avant de lire ce recueil, apercevant la signature de Daniel Fano, j’ai souhaité voir ce qu’il pensait de cet opus et une fois ma lecture terminée je suis bien obligé de reconnaître que ce qu’il a retenu de la sienne contient pratiquement tout ce que je pourrais dire de ce texte. « Voilà un poète qui va toujours plus loin en amont. Vers l’enfance. pas forcément la sienne. Toujours celle du monde. Sa parole, comme la musique ne s’explique pas, elle implique. Elle dépasse les significations pour atteindre le domaine du sens et de la mémoire, elle accompagne et nomme les choses dans leurs mouvement ». Daniel Fano, je ne l’ai jamais rencontré mais je connais la finesse de son jugement et son talent d’écrivain.

Comme Fano, j’ai senti cette nostalgie de l’enfance, cette envie de retourner au pays qu’il parcourait à cette époque, j’ai apprécié la musique des vers et leur rythme malgré leur grande liberté. Certains textes sont même rédigés en prose poétique. Mais, au-delà, j’ai aussi ressenti une chose que je n’ai peut-être jamais constatée dans un poème, j’ai eu l’impression de toucher, de sentir sous mes doigts, sur ma peau, les choses que Daniel Simon évoque.

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Daniel SIMON

J’ai noté quelques thèmes récurrents qui reviennent dans ses poèmes : le vent, omniprésent, qui rappelle les campagnes du plat pays qui est le sien, « Un texte pour le vent du nord, le meltem, le sirocco, l’alizé, le noroît, … » ; le temps, le temps qui passe et qui entraîne vers la mort, « Le temps peine à demeurer en place » ; la nuit, hôte de tous les cauchemars et autres visions, « Des nuits de rêves, de cauchemars, de visions, d’éclats, de tumultes …. » ; Les choses simples qui ont meublé le passé, l’enfance, la jeunesse, « Nos histoires sont de plus en plus simples, Des histoires à deux temps, il tire il est mort …. » ; et les mots qu’il faut mettre sur ce passé pour nourrir la mémoire, « Les mots sont cabosses, vilebrequins, glaïeuls, apostrophes, génocides, desserts et autres cosses calcaires d’une langue ouverte comme une cage aux barreaux dispersés ».

Dans ses vers elliptiques, un peu hermétiques mais très poétiques, Daniel Simon raconte son enfance dans son plat pays parcouru par le vent, là où sont enterrés beaucoup de soldats de vains combats, là où la civilisation européenne pourrait trouver une âme sur la tombe de ces soldats massacrés pour une cause qu’ils n’ont même pas comprise. Il est parti à la recherche « Des nids des caches des mots perdus… » pour projeter un avenir sur les fondements d’un passé presque oublié.

Ainsi, Daniel Simon m’a ramené vers le « Pauvre Rutebeuf », j’ai alors écouté ce magnifique texte chanté par le grand Léo, Ferré, et j’ai entendu : « Ce sont amis que le vent emporte », des paroles que Daniel aurait pu écrire dans son recueil après ces quelques vers :

« Mes amis

Qui sont-ils

Vivants fantômes d’avant

Mes amis

Où êtes-vous tombés

Disparus ? »

Après la lecture de ce recueil, on pourrait aussi chanter avec Léo et Daniel : « Avec le temps, Avec le temps va, tout s’en va… »

Le recueil sur le site des Carnets du Dessert de lune

Le blog de Daniel SIMON

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DU FEU DANS LES BRINDILLES

Aurélien DONY

Bleu d’encre

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Dans sa préface l’auteur rappelle tout ce qu’il ne faut pas oublier, notamment que « l’écriture est morte si rien ne chante en elle, que le poète est aussi est menacé de mort, que ses vers ont à craindre de l’immobile attente… ». Alors, il écrit pour que vive encore les mots, pour que vivent encore la poésie. Il écrit son monde :

« Tairons-nous les hommes,

Les femmes et les maisons ? »

Il s’adresse aussi au poème qu’il a commis comme on invoque une puissance supérieure, tutélaire, impérieuse qui le guiderait dans le combat qu’il mène.

« Poème,

J’exerce à ton prénom

Mon combat condamné

Et prie chaque instant

Ton retour à la lutte. »

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Aurélien DONY

On croirait que ce jeune poète cherche sa place dans le monde où les repères se sont dissolus, évaporés, laissant la jeunesse dans l’incertitude, le doute, l’errance, où les mots même doutent de leur sens, où la poésie n’est plus la lumière qui guide les âmes perdues. Et cependant, il croit encore en la magie des vers qu’ils soient dits ou chantés.

« Nous avons rencontré

La vie au bord du gouffre

Nous l’avons empêchée

de sauter dans le vide

Avec une guitare et des chansons anciennes. »

Dans une dernière partie ou la prose le dispute à la versification, le poète dit sa grande confusion devant le déferlement de la violence qui pollue de nombreuses métropoles sur l’ensemble de la planète. Le monde serait-il devenu fou ? Certains oppressent, d’autres ne répondent que par une violence aveugle. La colère n’est peut-être pas la solution.

« Poètes, ô mes amis,

Vous qui sans cesse donnez au poème une voix dans la nuit et faut-il

Qu’elle soit

Criarde comme la mienne

Pour être nécessaire ? »

Le poète est jeune, il nous laisse avec toutes ses questions, gageons que dans les vers qu’il inventera, il trouvera un chemin, son chemin. C’est un amoureux des mots, il les aime tellement que, souvent, il les répète, comme on suce un bonbon longuement, pour mieux les goûter mais aussi pour mieux nous les faire entendre afin que nous n’oubliions jamais que « la poésie c’est la vie même, la vie en intensité, ramenée à son rythme essentiel, celui du souffle de la scansion, cela seul justifie qu’on inventât le ver …. ». C’est une citation de Jean-Pierre Siméon qu’il a placé en exergue à ce recueil.

Poète a cherché son chemin dans le dédale d’une société décomposée qu’il faudra reconstruire en usant de mots nouveaux pour écrire une nouvelle civilisation débarrassée de la violence gratuite.

Aurélien Dony sur Wikipedia

La page Facebook de Bleu d’Encre

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L’HOMME QUE J’AIME

Eva KAVIAN

Les carnets du dessert de lune

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J’ai découvert le talent d’Eva Kavian il y a tout juste un an après avoir acquis un de ces précédents recueils à la Foire du livre de Bruxelles. Dans ce texte datant de plusieurs années, elle parle d’amour, d’ « Amour en cours, amour qui court, amour au secours, amour discours, amour toujours, amour trop court, amour, amours, toujours, toujours, trop court, trop courts, amours qui rient, amour en larmes, attente, attente trop souvent, départ encore, encore et encore ». Elle confesse dans le titre qu’elle est « Amoureuse » mais on devine qu’elle n’a pas encore déniché celui qui saura la garder avec son amour pour toujours. Aujourd’hui, je sais que Cupidon a visé juste, ses flèches ont atteint la cible qu’elle visait depuis un temps certain déjà, elle a trouvé « L’homme que j’aime », celui qui a su capter tout l’amour qu’elle a à donner, même s’il ne fait pas la cuisine, ni même la vaisselle pendant qu’elle écrit des vers.

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Eva KAVIAN

Dans ce nouveau recueil, Eva Kavian utilise la poésie en vers, elle écrit des tout petits poèmes construits avec de tout petits vers, juste quelques mots mais des mots extrêmement choisis, toujours très justes pour dire toute la force de l’amour qu’elle a « à offrir en partage » comme chantait Jacques Brel. Ces poèmes sont un véritable concentré d’amour trop longtemps thésaurisé, trop longtemps tu, trop longtemps gardé par devers elle. Ces mots ont une telle puissance d’évocation que les hommes qu’elle choisit d’aimer ne doivent pas résister longtemps à la puissance de son amour, à la séduction de ses mots, au chant de ses vers. Et pour que ses poèmes aient plus de force encore, elle n’hésite pas à manier l’ironie et un brin de moquerie destiné à titiller celui qu’elle a choisi d’aimer. Eva, c’est une enjôleuse, elle provoque, elle cajole, elle charme, elle séduit…

Mais, elle sait aussi jouer avec la mise en scène de ces textes, elle sait retenir la chute d’un poème, laissant le lecteur en expectative, avant de lui livrer sur une autre page, en vis à vis ou au verso, le message caché au fond de ses vers.

« Je m’étais juré

de ne jamais plus

demander un homme

en mariage

quand je t’ai rencontré

j’ai tenu bon

toi aussi

 

(page suivante, après une illustration)

jusqu’à ce matin

où nous étions en retard

devant nos cafés brûlants

tu as sorti

une bague

trop petite

et j’ai dit oui. »

Ils sont certainement nombreux les amoureux des mots, et même les amoureux tout court, qui feraient la cuisine et la vaisselle pour lire des vers comme ceux-là débordants d’amour dans le joli décor planté par Marie Campion l’illustratrice.

Le recueil sur le site des Carnets du Dessert de Lune

Eva KAVIAN sur Babelio