LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 10. ARROSEUR PATRONAL

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Le patron est un être hyperactif qui se meut au milieu de personnes apathiques, seulement centrées sur leur ego et ne visant qu’à en faire le moins possible. Le patron est un entrepreneur, un meneur d’hommes, il n’a pas besoin d’avoir lu ni d’avoir écrit, de s’être instruit de diverses matières pour savoir comment faire bouger les êtres, les choses et le fric. En toutes circonstances, il sait quelle décision prendre, dans quelle direction entreprendre.

Cela étant dit, on comprend que le patron qui se dépense sans compter pour le bien de son entourage, de son entreprise et du capitalisme local transpire abondamment, sue et pue s’il ne se déodorise pas régulièrement, s’il ne prend pas le temps de s’humidifier ou de se faire s/lécher par son DRH ou, à défaut, par le délégué syndical.

L’arroseur patronal tombe à pic pour brumiser, humecter, refroidir le corps du patron, à l’aide aussi de flabellums magnifiquement constitués de plumes de paon à l’ocelle figurant le sigle de l’entreprise.

Il doit le faire dans le geste, accompagner l’action du patron sans la freiner comme un potier à son tour.

Un patron bien lavé, parfumé et suffisamment rafraîchi, c’est une société qui fait des bénéfices, augmente son chiffre d’affaire chaque année ; ce sont des actionnaires heureux pendant leurs vacances perpétuelles et des employés qui peuvent ne penser qu’à renouveler leur story, dans leurs fringues et leur personnalité qui transpirent l’humilité, l’absence d’audace hormis leurs croisières en voilier low cost, la défense de leur quartier et le rejet du migrant ou, bien entendu, l’arrosage journalier de leur pré carré.

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LA VIE DU POÈTE (1-15)

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1.

 

Pendant la grossesse de sa mère, le poète ne voit rien, il se retient de basculer contre la paroi de l’utérus en s’agrippant au cordon ; s’il perçoit des bruits, ressent les chocs, il a du mal à former des mots, à contenir ses humeurs, à retenir ses sensations pour le poème du jour de la délivrance.

Puis il écoute son père tambouriner à la petite porte de sa mère et l’entend crier de plaisir à l’idée de sa venue.

 

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2.

 

Pendant son baptême, le poète se remémore sa vie dans le ventre maternel, pris qu’il était entre le désir de rester confiné et celui de s’ouvrir à autrui (après 33 semaines – c’est un prématuré – de réclusion involontaire), tout occupé à la rédaction in petto de son épopée en 30 000 vers sur la sortie d’Egypte du peuple d’Israël et la traversée de la Mer Rouge.

Puis il prend la tasse.

 

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3.

 

Pendant sa prise de poids, le poète se gave de glucides, il double sa ration de muesli au petit-déj’, il cesse de se mouvoir à vélo d’un salon littéraire à l’autre et de pratiquer le haïku-yoga, il écrit une ode à sa bedaine.

Puis il produit une œuvre obèse, riche en livres superfétatoires.

 

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4.

 

Pendant qu’il barbote à la piscine avec les enfants de romancier dans les petites profondeurs, le poète rêve de grand large et de mers adultérines où il pourra un jour pêcher au gros comme Hemingway et ramener l’une ou l’autre sirène échappée d’un salon littéraire sous-marin ;  en attendant, il a la taille prise dans une bouée en forme de cygne qui attire l’attention d’un éditeur de littérature jeunesse qui en pince pour les mâles empotés.

Puis, pour faire bonne figure, il brasse de l’air et agite les jambes en un crawl improbable.

 

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5.

 

Pendant la perte de mémoire de l’eau, le poète oublie la pluie et la rosée, la vague et la sueur, les vallées de larmes et les rivières de pleurs, la source du chagrin.

Puis, le corps déshydraté, l’âme en poudre, la peau à sac, il donne son sang à la source du rythme pour faire tourner les moulins de son cœur.

 

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6.

 

Pendant le blocus, le poète révise les matières à savoir (géographie et histoire littéraires, législation sociale de l’écrivain, analyse graphologique des contrats d’édition…) pour l’obtention d’une résidence d’écriture au camping Les Mots bleus. Il n’a plus potassé autant depuis le passage de son examen de certificat d’études.

Puis c’est la défaite de la pensée et le remplacement de toutes les résidences d’écriture à la mer par des travaux d’intérêt général.

 

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7.

 

Pendant ses vingt premières années, le poète affûte sa plume, il forge son verbe, il a des éclairs d’inspiration et des tonnerres de joie, une âme d’explorateur et un visage d’ange, il écrit les Nouvelles Illuminations et Une Neuve Saison en enfer, il réinvente le sonnet et disloque la prose poétique en fragments incompréhensibles de la critique de son temps.

Puis il fait ses adieux à la poésie et embarque à bord d’un Airbus de l’Ethiopian Airlines à destination du Harar : manque de pot, son voisin de vol est le nouveau Poète national parti sur les traces de Rimbaud pour écrire un essai commandé par un éditeur de guides littéraires.

 

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8.

 

Pendant la signature du contrat, le poète regarde l’éditeur avec les yeux de Chimène et l’éditeur, dans les feux de l’amour littéraire, surestime avant leur livre de noces la famille très nombreuse de leurs rejetons.

Puis c’est le divorce et la mise au pilon de tous les mort-nés (il aurait dû se douter que son éditeur était un antinataliste).

 

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9.

 

Pendant la séance de réflexologie plantaire, le poète remet sur douze pieds ses vers libres ; il sonnette comme un Hugo mais il ne pantoume pas moins comme un Malais et haïkise comme un Bashô ; bref, les formes fixes lui vont comme un gant à la pogne d’un lépreux quand la muse lui titille les orteils.

Puis il improvise un poème-baiser sur les lèvres de sa thérapeute.

 

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10.

 

Pendant la manifestation poétique, le poète enfile son gilet jaune pour protester contre l’augmentation du prix des entrées aux Maisons de la Poésie.

Puis il se ramasse un tir de flash-ball et exhibe comme un trophée son oeil poché sur Instagram.

 

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11.

 

Pendant les vacances, le poète parle au sable, au vent et à la mer depuis la fenêtre de sa résidence d’écriture.

Puis son voisin de chambre (un nouvelliste teigneux) lui crie de fermer sa gueule.

 

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12.

 

Pendant la tourmente des sorties de la rentrée littéraire, le poète éprouve le vertige des cimes et le vortex du maelström : il spiralise, il cyclonise, il vibrionne, il pageote, il tourbilonne, il feuilletonne, il publionne, il revuise, il tombe de haut.

Puis, tel un spermatozoïde équeuté, il s’évacue par la bonde de l’éphémère.

 

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13.

 

Pendant la chute des feuilles, le poète s’accroche aux branches, il tire vers le ciel ses vers fauves quand la feuille tend vers le sol son corps tigré.

Puis il s’envole sur l’aile d’un oiseau de papier en fendant les airs dans le sens de la transparence.

 

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14.

 

Pendant la remontada, le poète vante l’économie de papier, les jobs pour écrivants, l’abolition de la dette littéraire envers les aînés, l’ouverture des maisons de la poésie après minuit, l’arrêt de l’imposition sur les droits d’auteur, les communications téléphoniques gratuites en résidence d’écriture.

Puis, parvenu au sommet de la hiérarchie littéraire, il regarde de haut le petit peuple des lecteurs.

 

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15.

 

Pendant l’acte, le poète se voit en dramaturge venant saluer son public après l’éjaculation finale.

Puis rideau.

 

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LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 9. COMPTEUR DE PETS

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Selon Samuel Beckett, si l’humain fait le compte de ses pets, il obtient ce résultat :

Trois cent quinze pets en dix-neuf heures, soit une moyenne de plus de seize pets l’heure.

Mais chacun n’est pas bon qu’à ça (comme disait le grand Sam de l’écrivain) : s’il n’est pas retraité ou mis à l’arrêt de travail pour des raisons ixe, i grec, il a autre chose à faire de ses journées : lire, élire, produire, instruire, détruire, entretenir, réparer, récolter, semer, glaner, glander…. Et puis soyons prudents, vétilleux, scientifiques : vérifions nos sources et vingt fois sur le boulier remettons notre outrage !

Fort de sa maîtrise des nombres et de son nez fin, muni d’un filtre naturel, le compteur de pets numérise les flatulences (la nuit, il peut se faire remplacer par un stagiaire), les classe par catégories dans des tableaux Exel pointus. Il statistise les productions odoriférantes de l’individu. Ses résultats permettront l’ouverture d’usines à gaz productrices d’énergie chiante à souhait mais naturelle, plus fielleuse que fuelleuse, et c’est tout ce qui importe dans notre monde voué aux nouvelles énergies.

ATTENTION, le préposé au pétomane devra connaître des rudiments de la Théorie de l’infini de Cantor (pour une fois que des maths poussées serviront au quotidien).

Précisons que les scatophiles se paient, eux, des conteurs de pets qui leur racontent en long en large et en profondeur les vents (certains en font des livres foireux) les plus tonitruants de l’histoire olfactive et auditive. Certains pets, paraît-il, confèrent au génie, ou à la mort (de toute vie sociale alentour) d’autres tombent à plat, dans la fosse septique de l’oubli. En écoutant ces contes empestés intempestifs, on pète de rire ou de désespoir. On pète et le compteur compte.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 8. TRANSPORTEUR DE LUMIÈRE

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La lumière est souvent concentrée en quelques rares points du cosmos, elle ne rayonne pas partout pareil, c’est un des défauts de notre univers. Tous les endroits du monde ne sont pas tous fournis uniment ; certains en sont même dépourvu : pas un candélabre sur Mars, pas la moindre lanterne sur Vénus! Leurs noires plaintes font tache dans le spectre visible. De sorte que lors d’un voyage interstellaire, on stationne en ces zones obscures et qu’on veut feuilleter un livre d’heures, fixer un visage refait, éclairer un détail de pensée, on doit faire des kilomètres.

Le transporteur de lumière, parfois appelé égaliseur de lumière, rétablit l’équilibre lumineux entre tous ces lieux, de façon qu’un sain éclat diffuse partout de manière égale, sans faire de jaloux scopique. Ainsi celui qui veut découper une météorite au laser, décrypter une face étoilée ou voir plus clair dans le labyrinthe de ses sentiments puisse le faire sans se déplacer.

À l’issue de son travail de livraison, le transporteur de lumière accepte les pourboires en candelas ou, à défaut, en pièces solaires. En bref, l’égaliseur de lumière repasse derrière le faiseur de lumière, une espèce de fonctionnaire du ciel qui ne brille pas, lui, forcément par son énergie. Celui qui exerce l’activité ne doit pas forcément être large de faisceau ou inscrit à un club de musculation ondulatoire. Il est toutefois souhaitable qu’il carbure au phosphore, connaisse par coeur la constante de Planck,soit léger comme l’Airbus 321 mais s’il est lourd comme une armée de photons lestés de gravitons, il peut aussi faire le job.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 7. REPASSEUR DE PHRASES

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Vos phrases présentent de méchants plis, des épis graves, des signes de ponctuation superfétatoires, des parenthèses à thèses, des guillemets guillerets, des crochets crochus, des ventuosités flasques, des mots trop gros, des incises à n’en plus finir, elles plongent volontiers dans les méandres du subconscient tout en voulant rendre compte du cycle des étoiles, de la réalité quantique et de ce qu’il s’est tramé avant le Big Bang ; bref, vos phrases s’allongent inconsidérément sans atteindre l’essentiel (comme celle-ci).

Après l’avoir aspergée d’eau, le repasseur de phrases étale votre phrase sur sa planche à repenser (le texte sur la vague du succès), vous la rend aussi droite, aussi filasse qu’une ligne de chemin de fer, un fil de discussion ou qu’un (ancien) cheveu de Kate Moss. Contre un prix forfaitaire, il vous aplanit un texte en un coup de paume. Il ne vous enlève pas nécessairement les coquilles car il n’a qu’un cerveau et puis, si le lecteur n’a plus rien à redire au texte, quel intérêt trouver encore à lire ? Que ce soit clair, le repasseur de phrases n’est pas un correcteur, il ne faut pas pousser le fer dans les épinards. Mais il doit savoir ce qu’est une droite et comment aller d’une majuscule à un point final.

Quand c’est fait, et payé, il ne vous reste plus, pour faire sensation auprès de la critique toute en notes bouclées, joufflues, en accroche-coeur, qu’à présenter vos ouvrages au gala du beau style, au salon du texte d’apparat, au bal du livre bien. Le repasseur de phrases peut aussi, contre une somme outrancière (mais le jeu en vaut la chandelle), vous coacher pour vous rendre éligible à l’Académie de littérature (la plus proche), d’ici vingt à trente ans.

MÉMOIRES de RAYMOND ARON (Robert Laffont) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

 

Il était une fois une époque pas très éloignée de la nôtre où les utopies prospéraient comme autant de fleurs de l’esprit. La réalité avait perdu de son importance. On en avait même plus rien à cirer : il valait mieux, disait-on, avoir tort avec J.-P. Sartre que raison avec R. Aron.

Mémoires

Je ne connaissais jusqu’ici que quelques bribes de l’existence de Raymond Aron et de son œuvre. Un remarquable documentaire diffusé récemment sur la chaîne « Toute l’histoire » m’a donné envie d’en savoir plus. Je me suis donc attelé à la lecture de ses mémoires parus tout juste après sa mort.

Ecrits par un « spectateur engagé », les mémoires de R. Aron suscitent dès l’abord l’intérêt du lecteur du simple fait de leur chronologie qui embrasse les trois premiers quarts du XXème siècle. Intérêt mais aussi frustration : né en 1905, Aron nous livre sur l’avant et l’après- guerre un témoignage de première main, d’une lucidité rare en ces temps d’idéologies dévastatrices. Mais en mourant subitement en 1983, il manque la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS dont il n’a jamais pressenti la possible imminence. Quelle aurait été son analyse de ce « séisme tranquille » ? Nous ne le saurons jamais.

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Plutôt à gauche et pacifiste, le jeune Aron s’inscrit à la SFIO en 1926. Choix politiquement engagé mais curieusement dénué de toute passion. Pourquoi cette adhésion s’interroge-t-il cinquante ans plus tard : « Je dois une réponse que mes lecteurs n’accueilleront pas sans sourire : il fallait faire quelque chose pour le peuple ou pour les ouvriers. Je me l’imposai au titre d’une contribution à la cause de l’amélioration des classes malheureuses ». Tout Aron est là : une espèce pas si rare de laïc janséniste. Très rapidement en désaccord sur tout avec la gauche Aron se plaira toujours à souligner un point sur lequel sa sensibilité s’accorde avec celle de la « vraie » gauche : il « déteste par-dessus-tout ceux qui se croient d’une autre essence. ». A méditer par les « importants d’aujourd’hui » amateurs ou non de homards.

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Début des années trente, Aron comme tous les intellectuels de son époque, assiste à la montée conjointe du nazisme et du communisme dans sa version soviétique. Il ne cache pas les séductions que l’un et l’autre de ces régimes exercèrent. Ce qui nous frappait, écrit-il, c’était le contraste entre la paralysie des régimes démocratiques et le relèvement spectaculaire de l’Allemagne hitlérienne, les taux de croissance publiés par l’Union soviétique. Détaché en Allemagne, Aron est aux premières loges des diatribes d’Hitler. Celui-ci lui fait horreur : « l’orateur me hérissait ; sa voix, hypnotique pour certain, m’était presque intolérable ; sa grossièreté, sa vulgarité me répugnaient et me laissaient stupide face à l’enthousiasme de millions d’Allemands. Hitler respirait la haine, il incarnait le mal, il signifiait pour moi la guerre ». Le mot est lâché : la guerre. Aron tourne le dos à Alain, l’un de ses maîtres en pacifisme : la guerre est inéluctable ; il est vain voire criminel de discuter avec Hitler. La lutte contre le nazisme devient pour lui la priorité absolue. Cette lutte, il ne l’entend pas sur le mode antifasciste de la gauche de l’époque plutôt pro-soviétique: le criticisme idéologique d’Aron se marque dès cette époque et pour le restant de son existence par son refus constant de tout régime ou règne un parti unique. Pour lui la ligne de partage des eaux idéologiques n’oppose pas fascisme et antifascisme mais démocratie et régime totalitaire. Position salutaire et ambiguë. Salutaire car elle le préservera des errances où se fourvoieront bien des intellectuels français dans l’après-guerre, l’antifascisme devenant pour le communisme stalinien et post-stalinien, une formidable occasion de se trouver un nouvel espace politique, qui va assurer son expansion puis lui permettre la « prolongation de son bail » au-delà de sa propre déroute. Position ambiguë qui le conduira par exemple à une sous-estimation des méfaits du régime de Salazar et réciproquement à une surestimation (qu’il finira par reconnaître) du péril de la prise de pouvoir par les communistes associés à la gauche du Mouvement des Forces Armées.

Mais, comme chacun sait, la guerre éclate. Aron part pour Londres où il prend en charge, avec d’autres, la rédaction de la France libre, la feuille proche – à ses débuts – du mouvement gaulliste et éditée depuis Londres. Ses rapports avec de Gaule sont intermittents et parfois orageux. Aron n’est pas un homme de cour tandis que de Gaule est d’un caractère ombrageux et vétilleux. Au-delà de cette opposition de caractères, la méthode et les visées gaulliennes inquiètent Aron qui se fend d’un article fort mal pris : « L’ombre des Bonaparte » (A posteriori, cet article semble moins pamphlétaire qu’il n’y paraît puisque tout récemment, sur LCI Henri Guaino, en appelait sans rire, au gaullo-bonapartisme).

Dans ses mémoires, Aron écrit : « Dès juin 1940, de Gaulle s’est tenu pour le dépositaire de la légitimité. Du coup, sa mission s’est transfigurée à ses propres yeux. Ce qu’il revendiquait apparemment pour lui-même, c’était pour la France qu’il le revendiquait. S’il regardait comme des transfuges les Français qui combattaient dans les forces anglaises, c’est qu’ils incarnaient la France et qu’à ses yeux, les batailles diplomatiques contre les alliés n’importaient pas moins que la guerre contre l’ennemi. La reconnaissance qu’il arracha « envers et contre tout » bénéficiait à la France qui, grâce à lui et par lui, n’avait jamais quitté le camp de la liberté et de la victoire. Vision épique, mythique de l’Histoire qu’il n’était pas interdit de refuser ».

L’après-guerre voit s’installer la guerre froide et son lot d’outrances idéologiques qu’on peine à imaginer aujourd’hui. Viscéralement anti-communiste (surtout dans sa version soviétique), Aron entame ce que François Furet appelle plaisamment « sa longue course solitaire dans l’intelligentsia française ». Son amitié avec Sartre – déjà chancelante – n’y résiste pas. Le grand philosophe de la liberté n’y va pas, il est vrai, avec le dos de la cuillère : « tous les anti-communistes sont des chiens ». Même si on accepte la part de jeu inhérente à tout écrit polémiste, la violence et surtout l’aveuglement de Sartre et sa complaisance à l’égard de l’Union soviétique surprennent chez un intellectuel de cette stature.

Les années d’après-guerre inaugurent un parcours intellectuel qui ne prendra fin qu’avec la mort d’Aron. Historien, économiste, sociologue, philosophe, Aron met toutes ces disciplines au service d’ouvrages souvent exigeants, d’un enseignement qui fait date et d’une activité de journaliste dont on n’a plus guère l’exemple aujourd’hui.

Un cours passage au RPF de de Gaulle et la poursuite de relations intermittentes avec ce dernier la confirme dans son (absence de) credo : il n’est décidément pas gaulliste. Outre les ambiguïtés de la geste gaullienne (Je vous ai compris, Vive le Québec libre et l’effarant Peuple sûr de lui et dominateur), il reproche surtout au grand homme sa rupture avec l’Alliance atlantique nourrie du mirage, un brin passéiste (fantaisiste ?) d’une Europe de l’atlantique à l’Oural. Ce faisant de Gaulle « répandit dans le pays une image mensongère du monde, il excita l’antiaméricanisme latent du peuple français et fit oublier que l’Union soviétique militairement établie au centre de l’Europe, constituait (…) la seule menace véritable ». Soulignons que cette protestation d’indépendance de la France n’était pas exempte de cynisme : tout en faisant apparemment cavalier seul, de Gaulle n’ignorait pas que les Etats Unis continuaient d’assurer la sécurité de l’Europe …et de la France.

A la lecture du présent livre, on peut s’interroger quant au contenu exact de la pensée aronienne. Opposé aux historiens/journalistes convaincus de démêler en temps réel tous les fils entrelacés de « l’histoire se faisant », Aron est tel qu’il se décrit : un spectateur engagé. Il creuse ses analyses mais évite si possible les jugements de valeur. Pour autant, il ne prétend pas à une totale objectivité, bien conscient que toute analyse est tributaire d’une table de valeurs qui, comme le soulignait déjà Marc Bloch, ne relève d’aucune science positive. Même si la tentation existe (« Appelons de nos vœux la venue des sceptiques s’ils doivent éteindre le fanatisme »), Aron se défend de tout scepticisme. Peu à peu il construit une critique idéologique qu’avec un peu de provocation, il qualifie de marxiste (Aron est un grand lecteur de Marx) et de kantienne. Marxiste puisque Marx cherchait toujours au-delà du langage et des illusions, l’expérience authentiquement vécue. Kantienne puisqu’elle condamne la philosophie de l’histoire dont l’ambition dépasse les limites de la connaissance et des prévisions légitimes. En somme Aron respecte le marxisme comme outil d’analyse (parmi d’autres) mais rejette avec horreur son penchant au prophétisme. « L’horreur des religions séculaires me rend quelque sympathie pour les religions transcendantes. »

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Au fil de toutes ces années, Aron croise bien des hommes de pouvoir tout en maintenant ses distances. L’un d’eux fait exception et deviendra l’un de ses amis. Il s’agit d’Henri Kissinger.

Un autre homme politique l’amuse puis l’inquiète : c’est François Mitterrand. Sa description est savoureuse : « Il nous ramène aux précédentes républiques, à un parti hexagonal, à la politique littéraire, à l’ignorance du monde. Son allergie aux problèmes de gestion est admise, même dans les milieux proches de lui. Il ressemble aux « grands hommes » de la IVème République, épris de belles lettres, avec un talent de plume qu’il cultive ». Bien vu. Pourtant et c’est sans doute un effet de ses propres œillères, Aron redoute au-delà du raisonnable l’accès de Mitterrand au pouvoir. Ce qui me gêne chez lui, écrit-il, « c’est sa conversion tardive au socialisme, que je crois malheureusement sincère et idéologique ». Comme quoi, tout le monde peut se tromper…

Si les mémoires d’Aron sont précieux comme témoignage d’une époque et d’un itinéraire intellectuel, ils sont assez peu diserts concernant l’homme privé. En quelques phrases sobres, il évoque le décès très jeune d’une de ses filles et le handicap d’un autre de ses enfants. Il se montre moins réservé quant à son père, adoré et plaint à la fois, peut-être même inconsciemment méprisé. Se dispersant, cédant à la facilité, ce père n’a pas été à la hauteur de ses talents. De père tout-puissant il s’est dégradé dans l’esprit de son fils, en un père humilié qui lui laisse en héritage la dure mission de porter les espoirs de sa jeunesse et de lui apporter une sorte de revanche. Cela marquera Aron toute sa vie : toujours il craindra lui aussi d’avoir galvaudé son talent dans la facilité du journalisme et d’ouvrages qu’il jugera trop marqués par les circonstances. Comme beaucoup d’autres, Aron a pris conscience de sa judaïté avec l’Holocauste. Il évoque sa ligne de conduite avec beaucoup de simplicité : « Ne jamais dissimuler mon appartenance, sans ostentation, sans humilité, sans surcompensation de fierté ».

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Pour ma part le trajet intellectuel de R. Aron dans le XXème siècle m’a passionné. Dans le cadre de mes trop lointaines études, je me suis intéressé au stalinisme et au maoïsme. Mon père lui-même se disait communiste et très tôt il m’a été difficile de comprendre autrement que par le jeu de l’aveuglement volontaire et/ou d’une secrète attirance pour la force, la complaisance manifestée à l’égard de l’Union soviétique. Quant au maoïsme, je fus consterné à la lecture du célèbre « Petit livre rouge » : mélange inquiétant d’infantilisme et de violence, il m’était incompréhensible que tant de jeunes intellectuels s’en soient revendiqués. Dans le halo évanescent de ces lointains souvenirs, la figure de Raymond Aron m’est apparue comme celle de l’honnête homme qui, se tenant à distance des passions, peut à l’occasion se tromper, même lourdement, mais ne se départit jamais d’une exigence d’honnêteté intellectuelle.

Certes, il m’a semblé qu’il faisait bien peu de cas du maccarthysme et des véritables persécutions dont nombre d’artistes ou d’intellectuels furent les victimes aux Etats-Unis. Sans doute considérait-il que la guerre même froide reste une guerre. J’aurais aimé néanmoins plus de considération pour ces hommes qui eux aussi ont lutté pour la liberté de penser.

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Grand intellectuel mais concret, Aron fut un homme au-delà des partis comme je les aime. Vilipendé tant par les gaullistes que par les antigaullistes il a ces mots, toujours d’actualité dans notre climat de polémique permanente : « Les inconditionnels acclament les événements même quand ceux-ci tournent en dérision leurs serments d’hier. Les adversaires dénoncent le général de Gaule même quand les événements accomplissent leurs espoirs d’hier. Est-ce être gaulliste ou antigaulliste de ne ressembler ni aux uns ni aux autres? ».

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LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 6. ATTRAPE-DOUCHE

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En ces étés proches de la fin du monde, les douches sont fuyantes.

Prises d’assaut par les estivaliers avides d’ablutions et de jets puissants, elles filent se réfugier dans les endroits ombragés, elles enfouissent leur pommeau sous les roches, dissimulent leur flexible sous les hautes futaies où on les confond avec les vipères. Quand elles sont en manque d’éponges ou de gant de toilette, oubliées sur le porte-savon à sucer, elles meurent d’inanition. Comme des plantes grasses qu’on aurait oublié d’arroser.

Pareilles aux lézards, les douches ne sortent que lors des tremblements de terre, par les failles du système de réchauffement ou bien en cas de surexposition aux flashes-éclairs des photographes. Car, si la douche est réservée, elle n’en est pas moins distinguée, avide au fond de sa bonde, de reconnaissance, d’une vie sous les projecteurs des salles de spectacle de bains voire d’une ou l’autre publication sur Instagram.

Sur le service de partage de photos, il circule beaucoup de selfies de douches. On pense que ce sont des amoureux des sanitaires qui ont pris les clichés mais non, il s’agit bien de selfies frais tout encore imprégnés de buée, d’où le flou.

Par mille subterfuges qu’il serait trop long d’énumérer ici (on a des notifications à relever, on a des livres à lire et à écrire, un éditeur qui vous presse, un patron qui vous stresse, un conjoint islomane ou potomane, des jeunes enfants ou des vieux parents à langer), l’attrape-douche guette sa proie, il la débusque dans son lieu de ripailles (la douche ne fait pas que boire) et il la conduit, avec les égards dû à sa colonne, son receveur et son rideau (il y en a de splendides) dans son piège pour le bien de la propreté de la population et la bonne santé des installateurs de sanitaires du pays.