10 PROPOSITIONS POUR REDYNAMISER LES BUREAUX DE VOTE ET LES ISOLOIRS

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Une étude de l’Université de Oulala Glouglou, réalisée au sortir des bureaux de vote du 14 octobre, montre qu’un des facteurs de désistement de l’électeur en Fédération Wallonie-Bruxelles serait le manque d’attrait et de confort des isoloirs et de l’accueil non personnalisé du bureau de vote.

Toujours soucieux d’œuvrer à plus de citoyenneté, Les Belles Phrases suggère à l’adresse de l’élu moyen dix propositions profitables sous l’intitulé suivant : REDYNAMISONS LES BUREAUX DE VOTE et LES ISOLOIRS pour remotiver l’électeur à se déplacer les dimanches de vote !

À partager pour une citoyenneté proactive promoteuse et prometteuse d’un monde politique meilleur en faveur, il va sans dire, d’une décroissance, progressive mais programmée, de la longueur comme de l’épaisseur du crayon rouge !

PROPOSITION 1 : DES ISOLOIRS AUX COULEURS INSTAGRAMMABLES,  un espace multiplié par deux, un canapé rose bonbon, l’allongement des rideaux, dans un jaune gilet, descendant jusqu’aux mollets (au moins) et une barre verticale de go-go dancers pour déstresser voire plus au moment de poser l’acte qui va (dés)engager votre vie politique pour plusieurs années.

PROPOSITION 2 : DES ASSESSEURS HEUREUX d’ASSESSER, BIEN SAPÉS, MAQUILLÉS et offrant un petit spectacle permanent, une choré inédite et pétillante, pas paillarde pour un sou voire un café, thé ou Red Bull ainsi qu’une collation qu’ils auraient préparé chez eux la semaine précédant le vote de toute leur fibre citoyenne.

PROPOSITION 3 : UN(E) SECRETAIRE animé d’une âme d’animateur d’atelier d’écriture (pour l’infime pourcentage de lettrés du quartier).

PROPOSITION 4 : DES ATELIERS cuisine, couture, aquarelle et relooking et un comptoir pour les autres et les mêmes avide d’écluser tout en élisant.

PROPOSITION 5 : UN(E) PRÉSIDENT DE BUREAU de vote élu(e) (et très ému.e, évidemment, des résultats) au suffrage universel.

PROPOSITION 6 : UNE CLOSERISATION DU MONDE POLITIQUE JUSQUE DANS L’ISOLOIR avec des photos inédites des candidat(e)s, des révélations sur leur vie privée et leurs animaux de compagnie…

PROPOSITION 7 : Une LOTERIE permanente avec des lolos et des lalalères dont le gros lot serait une exemption à vie du droit de vote.

PROPOSITION 8 : DE LA POÉSIE MILITANTE, des caricatures larmoyantes, de l’art politique, des déclarations à-l’emporte-pièce, de l’humour engagé et dispensable comme sur les réseaux sociaux !

PROPOSITION 9 : UN BULLETIN DE VOTE déchiquetable à l’envi comme la toile de Banksy chez Christie’s ou toute autre forme de spectacularisation de l’acte de vote.

PROPOSITION 10 : UN MUR D’EXPRESSION LIBRE de façon à éviter que l’électeur ne s’exprime à tort et à travers sur les bulletins de vote et qu’à les noircir indûment ils ne les rendent malencontreusement blancs.

 

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LE COUP DE PROJO d’ÉDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #6

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Philippe REMY-WILKIN par Pablo Garrigos Cucarella

LES LECTURES D’ÉDI PHIL

Numéro 6 (novembre 2018)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…
A l’affiche : un essai (Pascal Durand et Tanguy Habrand), deux romans (Thierry Robberecht, Luc Fivet), une nouvelle (Evelyne Wilwerth), un recueil de poésies (Thierry-Pierre Clément), un héraut du faire-savoir (Philippe Leuckx) ;  les maisons d’édition Les Impressions Nouvelles, Weyrich, Baker Street, Ad Solem et Lamiroy.

 

(1)

Le coup de cœur du numéro !

Pascal Durand et Tanguy Habrand, Histoire de l’édition en Belgique, essai, Les Impressions Nouvelles, 2018, 565 pages.

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L’Ancien et le Nouveau Testaments !

On demeure muet d’admiration devant l’ampleur et la qualité de cet ouvrage, d’un idéalisme confondant. Car, disons-le tout net, on ne s’adresse pas ici au grand public, la niche visée est étroite, des professionnels du secteur (auteurs, éditeurs, journalistes culturels, bibliothécaires…) a priori. Et pourtant ! Cette nouvelle Bible de notre Histoire éditoriale mériterait d’inspirer un cours d’université, de voir venir y grappiller des perles des amoureux de culture, d’histoire, d’histoire belge, de belgitude, voire d’entreprenariat.

 

L’objectif des auteurs ?

Ces deux pointures du milieu universitaire, très impliquées dans le domaine du livre contemporain, ont souhaité offrir « le double éclairage d’une histoire propre à faire ressortir des tendances relevant de la longue durée » mais aussi « à procurer, pour chaque période envisagée, un tableau représentatif des principales maisons en activité ».

On parlera d’édition, au sens large, loin d’une limitation au fait littéraire. D’autant que la Belgique va s’affirmer dans des domaines marginaux : édition pédagogique (De Boeck, Wesmael-Charlier, Duculot, Dessain), BD (Casterman, Lombard, Dupuis), livre religieux ou de jeunesse (Marabout, Mijade, Pastel…), théâtre (Lansman), droit (Larcier)…

Les auteurs, lucides ou modestes, renoncent à l’exhaustivité, c’est pourtant mon seul (léger) bémol, ils sont tellement complets, précis qu’on finit par s’étonner des rares absences* remarquées : Le Hêtre Pourpre fin 90/début 2000, Murmure des Soirs aujourd’hui…

 

La matière brassée ?

Ce livre magistral offre ce que promet l’épigraphe (signé Didier Devillez, éditeur) : « Il existe entre tous ces auteurs, ces textes et ces œuvres, un fil ténu qui, si fragile soit-il, nous semble produire ce que tout être humain est en droit d’exiger d’autrui et de la vie : du SENS. »

Le livre est découpé en six sections : Le temps des imprimeurs (1470-1650) ; Le soleil noir de la contrefaçon (1650-1850) ; Entre Rome et Paris (1850-1920) ; La renaissance de l’édition belge (1920-1940) ; Industriels et artistes (1945-1980) ; Etat littéraire et marché du livre (1980-2000). Avec un épilogue prospectif : Au seuil d’un nouveau siècle.

Pour donner une idée de son contenu, évoquons ses premier et dernier chapitres. En insistant sur l’atmosphère générale : TOUT l’ouvrage témoigne d’écritures affinées et puissantes tout à la fois, d’une érudition mirandolienne et de recherches bénédictines, d’une conjugaison réussie du souffle et de la nuance.

 

Les débuts de l’imprimerie.

On remonte aux alentours de Gutenberg, au XVe siècle, pour aller gratter derrière des noms qui devraient parler à tout citoyen belge : Thierry Martens, Moretus, Plantin… On découvre avec fascination à quel point notre époque n’a rien inventé mais simplement intensifié les échanges culturels, la mobilité des corps, des idées et des produits. De voir notre Martens devenir l’ami intime ou l’imprimeur/éditeur attitré du Rotterdamois Erasme, publier un roman du futur pape italien Pie II, la Lettre de la Découverte du Génois Colomb ou la mythique Utopie de l’Anglais Thomas More (dont il réalise la première édition, à Anvers !), voilà qui laisse pantois. Puis songeur. Quels romans à écrire sur cette époque, ces aventures intellectuelles qui effacent les frontières ! Qu’attendons-nous, nous, gens de plume ?

Et que dire de la modernité des considérations dudit Martens ? Qu’il jette un regard lucide ou cynique sur son métier : « Un auteur ne cherche dans ceux qui le lisent que des admirateurs ; moi, j’y cherche des acheteurs. » Ou anticipe les récriminations de nos auteurs/éditeurs actuels : « J’ai souvent remarqué que les hommes, en général, ne font cas que de ce qu’on leur présente comme venant de l’étranger et importé de fort loin », « Tous les pays du monde entretiennent leurs industriels, le nôtre seul fait exception ». Au passage, un lecteur attentif s’interrogera sur le terme pays. Il y avait donc en nos terres une idée de nation, de patrie ? De quelle nature précise ? Passionnant, mais voilà qui quitte les limites de cet article.

Après Martens, Plantin, dont Balzac, au XIXe siècle, vantera encore la qualité extraordinaire des réalisations, consacrant le passage plus affirmé de l’impression à l’édition.

 

Trop à lire, à dire ! Je bondis par-dessus des centaines de pages.

 

L’édition de notre temps.

Le parcours est fascinant ! Jacques Antoine, Lysiane D’Haeyère et les Eperonniers… Puis ces noms qui recoupent mon itinéraire : Lombard, Yéti-Presse, Marabout, David Giannoni et Maelström, André Versaille, Christian Lutz… Mais, au-delà de la séquence nostalgie, il y a surtout la sensation de comprendre comment sont nés les sillons que nous pouvons aujourd’hui emprunter, il y a un approfondissement de la nature des diverses composantes. Qui aide à savoir d’où l’on vient, où l’on est, où l’on pourrait aller. On quitte l’histoire ou la réflexion sur le microcosme pour saisir encore un outil. En amont, des racines. En aval, du sens et des flèches.

Au détour des pages, on admire André Versaille, qui a réussi à traiter d’égal à égal avec Paris pour le domaine de l’essai (avec l’aide de Danielle Vincken), ou Emile Lansman, qui l’a réussi côté écriture théâtrale ; on s’étonne de l’importance d’un Mardaga, de l’apport considérable d’un Marc Quaghebeur ou d’un Jean-Luc Outers, etc.

Et puis, soudain, on tente de s’arracher au lamento des éditeurs et auteurs, qui ont certes souvent raison de stigmatiser un manque de soutien, de reconnaissance, mais qui, à force, en oublieraient des réussites ou spécificités très remarquables dont il convient de remercier nos instances (Communauté française de Belgique puis Fédération Wallonie-Bruxelles) : le concept Espace Nord**, une collection patrimoniale qui élargira son impact et sa philosophie en se faisant aussi anthologie de l’or littéraire du temps récent ou présent ; les très performantes et très citoyennes revues/plateformes culturelles Le Carnet et les Instants*** et Karoo**** !

 

En surplomb de la lecture…

…des interrogations sur la nature de l’édition belge, dont Roger Avermaete (magnifique auteur d’une Histoire belge décapée et décapante), disait, en 1929 déjà, qu’elle était « inexistante », la Belgique n’étant pas une « nation littéraire » comme la France, où « l’édition participe d’une volonté et d’une représentation », mais souffrant d’un déficit d’identité nationale, d’« un certain rapport distancié à la culture », d’une « position périphérique » par rapport à Paris ou Amsterdam.

 

Les auteurs nous ont offert un socle, et nul doute qu’on reparlera de cet ouvrage dans les décennies à venir. Bravissimo à tous deux et à leur éditeur !

Le livre sur le site des IMPRESSIONS NOUVELLES

 

(2)

Thierry Robberecht, Onnuzel, roman, Weyrich, 2018, 126 pages.

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Je lui ai consacré un Coup de Coeur dans Le Carnet et les Instants :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2018/11/02/robberecht-onnuzel/

Qu’ajouter ?

Pour respecter les limites d’un article estampillé Carnet, je n’ai pas situé l’auteur. Il est né en 1960 et a une longue carrière derrière lui, dans le domaine de l’édition jeunesse (BD et livres illustrés comme scénariste, romans). Il a notamment travaillé sur une reprise des aventures de Guy Lefranc, la seconde créature (après Alix) du génial Jacques Martin.

Haro sur les étiquettes, donc, et bravo à Thierry Robberecht de se réinventer ainsi, qui plus est avec naturel ! Du secteur jeunesse, il a amené des qualités qu’on ne retrouve pas si souvent : sobriété, fluidité, vivacité. Et on songera à trois autres grands pros de nos Lettres comme Patrick Delperdange, Claude Raucy et Pierre Coran, avec cette conviction que le décloisonnement enrichit la palette et amène une consistance supérieure à la moyenne.

 

BONUS ! Une micro-interview !

 

Edi-Phil : Comment situez-vous la nouvelle qui conclut le livre par rapport au roman qui la précède et qui semble en être une variation, un élargissement ?

Thierry Robberecht : La nouvelle qui conclut le roman a été écrite il y a quelques années. Il s’agit d’une  variation sur un thème qui m’obsède : le père. Où est-il ? Comment imaginer notre rencontre ? Quant au roman… La mort de ma mère, en 2016, a déclenché l’envie de raconter mon enfance. C’est une manière de lutter contre l’oubli. Je ne suis plus très jeune et je suis partiellement handicapé à la suite d’un AVC subi en 2011. J’avais l’impression que c’était le moment.

Le livre sur le site des Éditions WEYRICH 

(3)

Luc FIVET, La manufacture des histoires, roman, Baker Street, 2018, 403 pages.

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Un bon livre ! Dont j’ai offert une recension dans Le Carnet et les Instants en septembre :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2018/09/10/fivet-la-manufacture-des-histoires/

Le livre sur le site des Editions BAKER STREET

 

(4)

Evelyne Wilwerth, La Chambre 3, nouvelle, Lamiroy, 2018, 39 pages.

#42 La chambre 3

Après la brique évoquée en (1), l’exact opposé : un tout petit livre qui entre dans le cadre d’une collection originale lancée par Lamiroy, une nouvelle inscrite dans un livre de 14 cm sur 10, qu’on glissera aisément dans une poche… et ce pour un prix modique : 4 eur !

Applaudissons l’initiative, qui me rappelle l’irruption dans notre paysage des booklegs de Maelström il y a déjà un bout de temps.

En l’occurrence, l’opuscule est réussi. Un objet tout mignon pour un contenu sans surprise. Dans le meilleur sens du terme. Je n’ai pas, en effet, souvenir d’un livre d’Evelyne Wilwerth qui ne se lise pas avec plaisir. Elle conjugue toujours une écriture soignée et une narration vive, fluide. Ici ? Elle parvient à nous émouvoir/tenir en haleine avec l’aventure de cette femme sans charme (a priori et pour elle-même) qui emménage à côté d’un hôtel, fantasme sur la chambre art déco qu’elle aperçoit de chez elle et sur les romans qui s’y construisent, finit par rêver y louer une nuit à son tour. Et…

Le livre sur le site des Editions LAMIROY

 

(5)

Thierry-Pierre Clément, Approche de l’aube, recueil de poésie, Ad Solem, 2018, 117 pages.

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Je préfère m’effacer devant la présentation de Jean-Pierre Lemaire (préface) : « chacun des poèmes qu’on va lire est merveilleusement équilibré dans ses sonorités et ses rythmes, comme pesé dans la fine balance où la Peseuse de perles de Vermeer évalue ses trésors ». Dans les cinq parties qui composent le recueil, il sera question d’un itinéraire mystique, celui de l’auteur vers la lumière. Un au-delà du contingent et du matériel, une mise en communion avec le meilleur de l’humain et du monde ? L’épigraphe d’Henry Bauchau, « J’écris pour l’espérance », aurait pu surplomber La Peste de Camus, jaillir de la bouche de l’un de ses saints laïcs.

La lumière, sa quête ou sa révélation. La première partie envisage des manières d’aller à sa rencontre, « en chemin », « dans la montagne », « sous les arbres », « avec les fleurs » (NDLA : sous-titres)… La partie centrale offre la leçon du dépouillement. La dernière une voix profonde qui « vient de beaucoup plus loin que nous »  et « ne tarit jamais ».

 

Quelques extraits ?

 

« monter vers la source

sans relâche »

 

« nous allons vers

nous n’arrivons jamais

l’élan demeure

et le désir

et l’abandon »

 

« seul au monde

tout au monde »

 

« quel chant s’élèvera

de la coupe de tes jours ? »

 

Nous parlent les idées qui frissonnent au croisement des mots et des lignes.

L’humanisme :

« humaine destinée

commune destination ».

La vocation :

« pourquoi avoir quitté ce chemin

où tu marchais d’un pas tranquille ?

(…)

un appel

seulement un appel

(…) ».

1+1=3 :

« chaque fleur est discrète

mais toutes ensemble elles allument

un incendie multicolore

qui soulève la prairie

en marée de lumière ».

La méditation et l’adéquation :

« les paroles sont inutiles

reste simplement là

présent devant le monde

présent devant la rose

(qui fleurit sans pourquoi)

laisse-la entrer en toi

laisse-la devenir toi

et toi

deviens la rose ».

 

Une belle âme ! A découvrir !

 Le recueil sur le site des Editions SOLEM

 

(6)

Les hérauts du faire-savoir (5).

Héraut du jour, après Guy Stuckens, Willy Lefèvre, Jean Jauniaux/Edmond Morrel et Michel Torrekens… PHILIPPE LEUCKX.

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Philippe LEUCKX ! Une impression frivole et à l’emporte-pièce avancerait : il écrit sur tout partout ! Tant il multiplie les interventions, sur divers supports, évoquant les livres parus mais le cinéma aussi, les sujets issus de l’actualité, etc. Loin des médias traditionnels, qui gagneraient tant à intégrer de pareilles pointures, il assume un rôle d’intellectuel au sens le plus noble du terme. Et il faut réfléchir à cette émergence d’auteurs qui disent le monde, osent s’y aventurer (Vincent Engel, Arnaud de la Croix, André Versaille, etc.).

 

BONUS ! Une micro-interview !

 

Edi-Phil : « Tu as entamé ta carrière en écriture par la poésie ? »

Philippe Leuckx : « Carrière. Un grand mot. J’ai commencé très tard. Mes premiers poèmes sont parus en 1993 chez Eric Dejaeger, qui, à l’époque, avait lancé la revue Ecrits Vains ; d’autres ont suivi la même année, dans des revues françaises et belges, puis un premier recueil (Une ombreuse solitude, L’Arbre à paroles) en 1994 (j’avais presque 39 ans). Dans la foulée, j’entre comme membre adhérent à l’AEB (NDLA : l’Association des Ecrivains belges de langue française), deviens sociétaire en 2000 (il fallait au moins trois livres parus, selon le règlement). J’ai commencé à écrire sur « les autres », comme tu le dis, dès l’hiver 1995. J’avais envoyé à Mimy Kinet, qui était aux commandes de regArt, un article la concernant, qui l’avait emballée, et elle  m’a demandé d’écrilire (nom de la rubrique de la revue) pour elle. Ce que j’ai accepté. J’ai participé ainsi à deux numéros, mais Mimy Kinet est décédée en 1996, la revue s’est achevée selon la volonté de son successeur Claude Donnay, j’ai commencé à collaborer à d’autres revues pour y placer des notes, papiers et articles : L’Arbre à paroles, Le Journal des poètes. Puis dans Dixformes-Informes de Philippe Brahy. Toutes ces revues ont disparu, à l’exception du Journal des Poètes. »

 

Edi-Phil : « Comment en es-tu arrivé à écrire tant et plus sur les autres ? Comment en es-tu arrivé à consacrer tant d’efforts au faire-savoir relatif aux auteurs belges francophones, alors que tu possèdes par ailleurs une culture mondialiste (et pourrais, par exemple, nous parler des heures durant de cinéma japonais ou italien) ? »

Philippe Leuckx : « S’il est vrai que j’ai consacré beaucoup de temps aux auteurs francophones belges, c’est assez naturellement, dans le prolongement de mes études de philologie romane et de mon métier d’enseignant. Lorsque j’ai commencé à écrire des critiques, cela faisait seize ans que je donnais des cours. Une critique, c’est avant tout un travail philologique (établir un texte, s’il y a lieu, et surtout, commenter). Dès le début, je me suis intéressé à d’autres auteurs de poésie, des Français (Dominique Grandmont, etc.), des Italiens (Bruno Rombi, etc.). Puis les critiques de romans, de films ou encore de musiques se sont ajoutées. Dès 1999, j’envoie régulièrement des critiques à deux revues auxquelles je suis resté fidèle : Francophonie Vivante et Bleu d’encre. »

Edi-Phil : « Tu as l’impression que cette activité participe de ta construction, de ton élargissement (car tu ne recenses certes pas par routine) ? »

Philippe Leuckx : « Je trouve indissociables l’écriture poétique, romanesque, cinématographique  et la critique littéraire. Elles s’éclairent, entretiennent un intérêt constant à une démarche précise, dense et philologique. Selon la méthode d’analyse sémiotique textuelle (enseignée à Louvain par Ginette Michaux, alors première assistante, à propos de Proust à qui j’ai consacré mon mémoire de licence – La manipulation du thème de l’humain par l’écriture proustienne), je cherche toujours à évoquer le style, le monde de l’écriture, les couches de sens par l’étude du signifiant. Lire un film d’Antonioni ou un poème de Supervielle ou un roman de Françoise Lefèvre, selon cette méthode, permet de dégager le plus précieux d’un livre – non sa trame thématique, non son intrigue, de peu d’importance dans la mesure où les thèmes et les bonnes histoires sont un lot commun, mais l’essentiel de ce qu’un véritable auteur peut donner, son style unique, tissé de constantes, de reprises, d’approfondissement. J’aime ainsi suivre les écrivains, les cinéastes sur le long cours. Pour les Dossiers L, j’ai lu l’œuvre intégrale de poètes (Mimy Kinet, Jacques Vandenschrick, Claude Donnay, Anne Bonhomme, Paul Roland, André Romus). Pour d’autres revues, j’aime parler d’auteurs (francophones ou étrangers) que j’ai l’impression de lire depuis toujours : Elsa Morante, René de Ceccatty, Philippe Claudel, Pier Paolo Pasolini, Cesare Pavese, Bashô, Bertrand Visage, Annie Ernaux, Roberto Saviano, Patrick Modiano, Beatrix Beck, Pascal Quignard, Jules Supervielle, Françoise Lefèvre, André Hardellet, Lucien Noullez, Mathias Enard, Laurent Mauvignier, Régine Detambel, Marc Dugardin, Dominique Fernandez, Giovanni Arpino, etc. »

Edi-Phil : « Tu n’éprouves jamais de lassitude ? »

Philippe Leuckx : « Routine ? Je ne ressens jamais cela. J’éprouve parfois, mais au fond c’est assez rare, une déception, un agacement, une impression de déjà lu. La découverte prime. Je voudrais partager le bonheur de recevoir par la poste un nouveau livre.  Essai, poésie ou roman, peu importe. Je parle de plus en plus d’essais littéraires : les derniers consacrés à Morante (par de Ceccatty), à Proust (Erman, Pavans), à la poésie (Maulpoix). »

 

Edi-Phil : « Tu as l’impression de faire œuvre utile, de faire œuvre comme critique, de remplir une case désertée par les grands médias (qui ne feraient que rarement leur travail) ? »

Philippe Leuckx : « Faire œuvre utile. Certes. J’ai multiplié les collaborations à des magazines papier (Bleu d’encre, Le Journal des Poètes, Francophonie Vivante puis Phoenix, Triages, Saraswati…) ; j’ai ajouté celles à des revues numériques (Les Belles Phrases, Reflets Wallonie Bruxelles, Texture, Recours au poème, La Cause Littéraire, Terres de femmes, Terre à ciel). Dans la presse généraliste (les quotidiens), l’on ne parlait plus de poésie depuis une bonne dizaine d’années. Luc Norin n’a pas été remplacée à La Libre Belgique ; Le Soir n’évoque que très épisodiquement des poètes… et en quelques lignes maigres. Or parler d’un livre en trois lignes me paraît faire injure au genre : si cela n’intéresse personne à ce point, autant ne rien écrire. J’ai pris le pli d’écrire sur la poésie en un gabarit raisonnable (une page ou une page et demie A4). Pour ma chronique Poésie Panorama (depuis 2005), je traite de trois,  quatre ou cinq auteurs en 5000 caractères imposés par la Rédaction. »

 

Edi-Phil RW

 

* Philippe Leuckx, le héraut du jour, s’étonne, quant à lui, d’autres absences, côté poésie : Le Coudrier (plus de cent titres au catalogue), Bleu d’encre, Les Déjeuners sur l’herbe (une quarantaine de titres).

** La collection Espace Nord est désormais publiée par Les Impressions Nouvelles, qui ont aussi édité cette somme. Une très belle maison ! Dirigée par un homme aux multiples facettes (scénariste des Cités Obscures et comparse de François Schuiten, biographe, essayiste, romancier, critique, éditeur…), le fascinant Benoît Peeters.

*** Le Carnet, décliné en revue papier (pour des dossiers) et en version numérique (un article par jour, cinq ou six jours par semaine), dirigé par Nausicaa Dewez (secondée par Thibaut Carion et Michèle Dahmouche), dévoile tous les pans du microcosme de l’édition belge : les livres écrits par des Belges francophones sont TOUS évoqués, beaucoup analysés ; les éditeurs et les projets ; les prix littéraires de toute nature, les ventes, les subsides, bourses, lieux d’hébergement, etc. Voir : https://le-carnet-et-les-instants.net/

**** Karoo (émanation de l’ASBL Indications), leadé par Lorent Corbeel (secondé par Julie Derycke),  s’adresse avant tout aux jeunes (15-30 ans ?), sans exclusive aucune, il forme à l’esprit critique et à la rédaction, introduit dans les arcanes de la création, le réussit si admirablement que bien des rédacteurs/trices sont devenus écrivains, journalistes ou responsables dans le domaine culturel. Voir : https://karoo.me/

FORÊTS NOIRES de ROMAIN VERGER, par Nathalie DELHAYE

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Nathalie DELHAYE

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AU PLUS PROFOND

Un jeune chercheur en géologie est envoyé au Japon, au pied du Fuji-Yama, près d’une des plus vieilles et importantes forêts de ce pays, afin d’y étudier l’influence du magma sur la végétation. Contraint de s’y rendre, laissant derrière lui sa vieille mère en souffrance, écarté vraisemblablement par une hiérarchie et des collègues indélicats, il se lance dans cette exploration avec appréhension, d’autant que la forêt Aokigahara Jukai (mer d’arbres), semble attirer nombre d’hommes qui n’en reviennent jamais..

Cette expérience va fortement perturber le jeune homme, en proie à de douloureux souvenirs, toujours liés à la nature et aux arbres. Romain Verger nous offre ici comme un enchevêtrement d’histoires, avec en fers de lance l’arbre et la forêt. Accueillante comme nous pouvons la connaître, celle-ci se trouve bientôt envahissante, asphyxiante, horrifiante. Les souvenirs de l’enfant devenu adulte resurgissent de manière violente, avec des figures l’ayant marqué à tout jamais, des personnalités effrayantes ou mystérieuses, fragilisant le petit être qu’il était et l’adolescent grandissant.

Comme toujours, l’auteur nous emporte au creux de nous-même et nous rappelle nos craintes. Mystères d’enfance et apprentissage de la vie, références aux adultes qui nous entouraient, influence du copain d’école pour le moins louche, lectures angoissantes, chacun(e) de nous a grandi sur un terreau bien spécifique, alimenté de ces éléments qui enrichissent nos vies.

Mêlant les jeux d’enfants, les instants glauques et les battues angoissantes, ce livre nous fait voyager certes aux abords du Mont Fuji-Yama, mais surtout au plus profond de nos âmes.

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Le livre sur le site de Quidam Editeur 

Le site de Romain Verger

 

2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE : IN MEMORIAM, par Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

La rentrée littéraire s’achève quand vient le temps d’honorer celles et ceux qui nous ont quitté, je vais donc consacrer cette chronique à des commémorations spéciales de personnalités disparues depuis plus ou moins longtemps. Je commencerai cet acte de mémoire en évoquant le centenaire de la mort d’APOLLINAIRE la veille de l’armistice de 1918. J’enchaînerai avec la célébration du dixième anniversaire de la mort du mythique couturier Yves SAINT LAURENT, avant de conclure avec un entretien entre Jean-Pierre CANON, un célèbre libraire bouquiniste bruxellois, décédé en ce début d’année et Serge Meurant et Frédérique Bianchi.  Je célèbrerai la mémoire d’Apollinaire avec un magnifique disque-livre, Yves Saint Laurent avec une nouvelle biographie très complète et Jean-Pierre Canon avec le dernier entretien qu’il a confié à ses amis sur son lit d’hôpital.

 

IL EST GRAND TEMPS DE RALLUMER LES ETOILES

Cabaret-cantate par REINHARDT WAGNER

Disque-livre – Label 10h10

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Il y a un siècle, le 9 novembre 1918, décédait l’immense poète Guillaume Apollinaire, la Grande Guerre l’avait épargné, la grippe espagnole ne lui laissa pas la même chance, elle profita de ses blessures et de sa faiblesse pour l’emporter au paradis des poètes. Il avait choisi de défendre la France avant de demander la nationalité française et de mourir pour elle. Cent ans après, jour pour jour, le Label 10h10 publie ce disque-livre pour honorer la mémoire de ce grand auteur devenu héros de la patrie aux côtés de tous ceux dont le nom est inscrit sur les monuments aux morts de toutes les communes de France.

Pour réaliser ce magnifique témoignage du talent d’Apollinaire et commémorer sa bravoure, Reinhardt Wagner qui a composé toutes les musiques du CD, a réuni des artistes eux aussi fort talentueux. Les poèmes d’Apollinaire sont lus par Denis Lavant et Tania Torrens dit les narrations écrites par Reinhardt Wagner et André Salmon. Les chansons d’Apollinaire et celles de Frank Thomas et Reinhardt Wagner sont chantées par Emmanuelle Goizé et Héloïse Wagner accompagnées par Ghislain Hervet et Reinhardt Wagner.

Ce livre comporte un cahier illustré par Sylvie Serprix et un CD, les deux supports rassemblent les mêmes textes, les mêmes poèmes, les mêmes chansons qui racontent les grandes étapes de la vie du poète. Un bref texte introductif, lu par le récitant, met en scène chaque événement rapporté qui est ensuite illustré par la lecture d’un poème d’Apollinaire ou, alternativement, par une chanson tirée d’un poème du maître ou écrite par les deux auteurs cités ci-dessus. Le résultat est absolument magnifique, l’alternance de poésie, de musique et de chants plonge le lecteur/auditeur dans une atmosphère de quiète douceur qui contraste fortement avec la violence des événements que le poète a vécus. Comme si les instigateurs de ce témoignage avaient voulu mettre en évidence le grand écart émotionnel existant entre l’œuvre du poète et son expérience dans la guerre.

Il chantait l’amour comme d‘autres chantent leur religion :

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine

Il aimait la couleur, il chantait les peintres, Picasso, Braque, Laurencin, … et le célèbre douanier

Tu te souviens, Rousseau, du paysage aztèque,

Des forêts où poussaient la mangue et l’ananas,

Des singes répandant tout le sang des pastèques

Et du blond empereur qu’on fusilla là-bas

Il était amour et art, couleur et musique, il est mort, bien trop tôt, par le fer des hommes en folie et les microbes de l’épidémie galopante. Il reste aujourd’hui ce magnifique objet qui témoigne par l’écrit, le chant et la poésie, de la paix, de la douceur et de l’amour qui inondaient son cœur.

A l’approche de Noël, ce magnifique disque-livre fera un superbe cadeau, il enchantera tous ceux qui ont aimé le poète et les chansons puisées dans ses vers.

Le disque-livre sur le site de 10 h 10

Un extrait: Poèmes à Lou par Tania Torrens et Denis Lavant

Le disque en écoute sur Youtube

 

Yves SAINT LAURENT – LE SOLEIL ET LES OMBRES

Bertrand Meyer-Stabley – Lynda Maache

Editions Bartillat

Il y a dix ans déjà, une étoile d’éteignait dans le ciel de l’élégance, le Prince de la mode, Yves Saint Laurent, décédait le 1° juin 2008. A l’occasion de cet anniversaire, Bertrand Meyer-Stabley et Lynda Maache, à travers une biographie très documentée, font revivre l’espace d’une lecture ce prince de l’ombre qui mit si bien les femmes dans la lumière. La haute-couture parisienne a vu de nombreuses étoiles scintiller au firmament de l’élégance mais seul Yves Saint Laurent, et Coco Chanel évidemment, sont entrés dans la légende devenant des mythes atemporels.

Les auteurs racontent comment Yves, petit garçon chéri de sa mère adulée, coupait déjà, à Oran là où il est né, des robes en papier pour habiller les poupées de ses sœurs dès l’âge de dix ans à peine. Son talent se vérifia très vite, à dix-huit ans, il gagne un premier trophée qui lui ouvre les portes de la plus prestigieuse maison du moment, Dior, dont il devient très vite le chef couturier, en 1957, après le décès brutal de Christian Dior. Sa vie ne sera alors qu’un long chemin de gloire et de souffrance, jalonné par les crises d’angoisse qui précèdent chaque collection et les triomphes qui accueillent quasiment chacune de leur présentation. La rencontre avec Pierre Bergé avec qui il formera un couple mythique : le génie créatif et l’homme d’affaires avisés, sera décisive, à eux deux ils créeront un véritable empire en déclinant la haute-couture dans le prêt-à-porter et les parfums.

Ce tableau idyllique est moins brillant qu’on pourrait le penser au vu de la réussite artistique et des résultats économiques de leur association. Yves est un grand anxieux qui a besoin d’évacuer ses trop plein de tension dans des fêtes de plus en plus en folles qui le conduisent au bord du gouffre, vers la déchéance. Pierre Bergé et ses amis dressent une véritable barrière autour de lui pour le protéger de ses démons afin qu’il ne sombre pas dans l’abîme qui l’attire irrésistiblement. Seuls le dessin, la création, les défilés le maintiendront à la surface jusqu’à ce qu’il se retire au sommet de sa gloire ne voulant pas compromettre son nom et sa renommée avec les productions de ceux qui lui ont succédé. Aucune ne tache ne pouvait salir sa légende, « Il vivait dans un monde où la beauté n’avait pas de prix, était la seule règle, l’ultime exigence ».

Les auteurs ont su faire revivre le mythe, pénétrant partout où le prince de la mode vécut aussi bien pour son travail que pour son plaisir, décrivant les vêtements de légende qu’il créa, les parfums immortels qu’il produisit, les défilés qui resteront à jamais comme des moments de magie. Ils s’attachent surtout à montrer combien Yves Saint Laurent a contribué à la naissance d’une femme nouvelle, active, libérée, sortie de son salon qui arpente les rues, travaille et participe à la vie sociale et politique. Yves Saint Laurent c’est une rencontre avec Dior et Pierre Bergé mais c’est surtout une grande compréhension de la femme du dernier tiers du XX° siècle, de ses envies, de ses besoins, de ses préoccupations et de ses désirs. Il est devenu leur idole et le restera à jamais car les mythes sont immortels.

« Cet immense créateur a fait plus que dessiner des vêtements, il a réinventé la garde-robe des femmes ».

Il a libéré les femmes, les rendant encore plus belles malgré leurs nombreuses activités.

Ce livre n’est pas seulement une ode au prince de la mode, c’est un témoignage très documenté sur la vie à la fin du XX° siècle dans le monde de la mode, du luxe, de la création, des affaires mais aussi de la nuit et de ses excès et tourments. Il a dix ans Yves Saint Laurent s’éteignait à Paris mais on étoile brillera à jamais au firmament de l’élégance et de l’esthétique.

Le livre sur Amazon

Les Editions Bartillat

Yves Saint Laurent répond au questionnaire de Proust, sous l’oeil de Pierre Berger

 

DANS L’ODEUR DES LIVRES ET LE PARFUM DU PAPIER D’ARMENIE

Entretien avec JEAN-PIERRE CANON, libraire de La Borgne Agasse

Serge Meurant et Frédérique Bianchi

Les carnets du dessert de lune

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Jean-Pierre Canon libraire bouquiniste à Bruxelles pendant plus de quarante ans est décédé en janvier dernier, ses amis auteurs, lecteurs, libraires, éditeurs, … tous amoureux des livres l’ont accompagné lors de son dernier séjour à l’hôpital où il leur a fait cadeau du bilan d’une vie passée au milieu des livres. C’est un véritable testament littéraire qu’il a livré à Serge Meurant et Frédérique Bianchi qui le publient dans cet opuscule avec des photographies de Daniel Locus.

« Il nous fit don à travers nos conversations d’un héritage précieux, d’une parole vive, celle d’un résistant. Il nous raconta, au fil des jours, l’histoire de ses librairies, sa passion pour les livres, ses rencontres, ses amitiés ».

Jean-Pierre Canon raconte comment il a commencé dans le métier avec un maigre stock de livres avancés par un ami, comment il s’est développé sur des niches où il y avait peu de concurrence, notamment la littérature prolétarienne dont il est devenu un des plus grands spécialistes et le propriétaire d’un fonds d’une grande richesse. Mais ce qui ressort surtout de cet entretien, c’est sa passion pour les livres et pour ceux qui les écrivent. Il a reçu de nombreux auteurs pour des séances de signature ou simplement pour des visites amicales. J’ai ainsi retrouvé dans cet ouvrage de nombreux auteurs dont j’ai eu le plaisir et la chance de lire au moins un bout de texte. Je ne m’aventurerai pas à essayer d’en faire la liste, c’est un véritable survol de ma vie de lecteur que j’ai effectué en lisant ces quelques pages. J’ai retrouvé André Dhôtel que j’ai découvert adolescent et Christine van Acker dont j’ai lu un roman il y a quelques années seulement, toute une vie de lecture qui défile dans les propos de Canon.

Mais ce qui m’a le plus ému dans cet entretien, au-delà de l’échange, au-delà du témoignage, au-delà de la passion des livres et même au-delà de la complicité qui semble lier les protagonistes de cet entretien, c’est la grande amitié qui les réunit autour d’une même passion. Des vieux amis discourant autour d’une pile de livres et de leurs verres de bière mais le poète le dit beaucoup mieux que moi dans ces quelques vers placés en exergue de cet entretien :

« Face à face, sans parler,

Nulle parole, un sentiment immense,

Le sac de livres est ouvert sur le lit,

La pluie tape sur le prunier en face du store ».

Ryokan

Tant qu’il restera des libraires et des bouquinistes comme Jean-Pierre Canon capables de transmettre leur passion avec un tel enthousiasme, le livre aura encore de beaux jours devant lui même si certains lecteurs, comme moi, n’osent pas entrer dans l’antre du bouquiniste de crainte d’acheter trop de livres. L’odeur des vieux livres peut-être une addiction fatale pour le passionné de lecture.

Le livre sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE

 

 

L’HORIZON et autres poèmes atmosphériques

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l’horizon

 

la femme est l’horizon

des hommes de paysage

 

et dans le lit de la rivière

s’accordent les rêves des carpes

 

qui ne dit mors consent

à la chevauchée nautique

 

du fruit de ta bouche

je tire la pulpe avec les dents

 

du sac de ton sexe

je fais un gant de lucre

 

l’esclave au bûcher

implore la grâce de l’eau

 

tous les cétacés grandissent

dans la peur du baleinier

 

et moi je me risque

à marteler la dalle du souvenir

 

tandis que dans les excès d’espace

crèvent les espèces rares

 

et ces mots pour plaire

au brasier qui t’enflamme

 

de jour comme de nuit

de la terre jusqu’au ciel

 

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l’ordre des rêves

 

dans la nuit

 je dérange

 l’ordre de tes rêves

 orange

 

 tu mêles

à tes parfums

 l’odeur du large

 qui imprègne

 mes narines

 

au bord

de tes fantasmes

 je redore

la robe

 que tu m’as donnée

 

celle du vin

de tes lèvres

à demi troublé

par la couleur

du couchant

 

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le chocolat fondant

 

dans le chocolat fondant
sur le monde
et les jambes d’une femme

je cherche la praline rare
la fève de cacao
le fondu au noir

la truffe la profiterole
le bonbon glacé
la cerise sur le Moka

la saveur sacrée
le muffin délicat
le brownie marron

le macaron léger
le caramel mou
la friandise foncée

la secrète liqueur
l’huile de noix
le café fort

qui éblouira mon palais
et ma langue
et mon précieux goût de toi

 

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murmure

 

ta voix me murmure
le temps qu’il fait
au coeur de la plus sombre
des prisons

ta soif appelle
le vert des feuilles de vigne
pour couvrir d’ivresse
l’horizon

tu reviens du soleil
avec le sang

qui coule dans les veines
des saisons

tu retiens le désir
de former
au bord de mes lèvres
un seul nom

 

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la femme araignée

 

l’étoile de liens

qu’elle tisse avec la soie

 

la tient à distance

des charmes salaces de l’amour

 

la rapproche du trou noir

maelström

 

où s’enlacent à l’infini

temps et pattes velues

 

dans l’oeil vorace

du désir

 

la femme araignée

est nue sous sa toile

 

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balayer les lumières

 

le temps s’allonge

dans ma couche

chaque nuit un peu plus

 

 je me prends les pieds

dans ses jambes longues

comme des aiguilles

 

quand je sors sur le seuil

balayer les lumières

qui m’empêchent de voir

 

la course ténébreuse

des étoiles

vers la première heure du jour

 

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l’instant à la source

 

le vent balaie

le mot tempête

de son vocabulaire

 

le temps coupe

l’instant à la source

du langage

 

 le sang songe

à se passer

du rouge aux rêves

 

un jour le monde

n’aura plus de mots

pour dire le désir

 

on sera contraint

d’user de signes

pour se faire aimer

 

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l’étoile trouble

 

ta peau

sous mon regard

se noie

dans un ciel

de félicité

 

et je vois

trouble

l’étoile

où je peine

à aborder

 

mes lèvres

cherchent

tes rêves

perdus

dans la nuit

 

la naine rouge

de ta bouche

brûle l’hydrogène

de mon amour

fanal

 

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ne rien dire

 

ta peau blêmit

sous les caresses

de la lune

 

et tes mains se tendent

vers l’inatteignable

 

ne rien dire

du corps de l’autre

tant que le ciel

 

ne s’est pas figé

dans le marbre de la nuit

 

marcher

dans le temps qui sombre

douter jusqu’à demain

 

d’arriver à l’heure

du regard partagé

 

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avant

 

je lécherai tes rides

et ton rire

et le riz amer

de ton fiel

 

je lécherai tes verts

et tes gris

et le verre tranchant

de ton vin

 

je lécherai le sang

de tes veines

et la sueur

de ta peau

 

je lécherai tes airs

et tes ors

et tes plombs

dans l’aile

 

je lécherai le oui

et le non

de tes cris

dans le noir

 

je lécherai

sur tes lèvres

le jus de cerise

des baisers

 

avant

de cracher

mon venin

dans ta bouche

 

E.A.

LE DON DES MORTS de DANIÈLE SALLENAVE, par Philippe LEUCKX

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Philippe LEUCKX

Oui, il y a un « Don des morts », certes, offrande des livres d’auteurs disparus, parfois morts au combat (Alain-Fournier), mais plus largement don de nos morts, au-delà des guerres, des cimetières et des célébrations, morts qui ont légué telle couleur des yeux (je pense au beau poème de Supervielle consacré aux yeux de sa mère défunte), tel paysage mental, telle culture, tel gène précieux !

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Le livre de Sallenave, par ailleurs essayiste remarquable de « L’églantine et le muguet, « Castor de guerre », « Rome », « Nous, on n’aime pas lire »), par ailleurs admirable nouvelliste (Un printemps froid), par ailleurs remarquable romancière (Les portes de Gubbio, La vie fantôme, Adieu, D’amour, Viol, Les trois minutes du diable…), est sans doute, avec « Qu’est-ce que la littérature? » de Sartre et « Le degré zéro de l’écriture » de Barthes l’un des essais les plus féconds sur ce qu’est l’apport de la littérature à l’existence humaine.

Danièle Sallenave nous convainc qu’il est impossible de vivre complètement sans les livres. « Sans le recours » ou « le secours » des livres. Les livres sont les dons « que nous font les morts pour nous aider à vivre » (p.39)

Ce qu’elle a découvert très tôt : « une vie mutilée », « dépossédée » ; une vie « sans les livres » (p.42)

Avec le livre, « on s’évade alors du monde non pour le quitter, mais pour le rejoindre » (p.54)

« Pour que le monde soit, il me fallait, dit-elle, qu’il fût décrit » (p.61)

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Danièle SALLENAVE

Un monde où le livre se découvre : dans le calme, pour, et là Sallenave réactive une pensée bachelardienne, que « nous lisions » : « Nous ne lisons plus, nous rêvons; mais c’est peut-être la même chose » (p.64)

D’autant que, dans un monde difficile, le livre est un recours pour l’homme : combien de gens laissés « aux bords de la culture » car « les temps que nous vivons, ce monde où nous vivons est terrible pour les sans-culture : il ne leur laisse aucune chance » : constat terrible, terriblement vrai. (p.72)

Révolutionnaire au meilleur sens du terme, Sallenave croit à  » l’émancipation  » grâce à la culture, grâce au livre.

Le vitalisme de Sallenave luit fait écrire assez naturellement que « la littérature est une expérience de la vie, capable de transformer celui qui l’a fait » (p.91).

SALLENAVE, LE DON DES MORTS, Gallimard, 1991, 192p.

Le livre sur le site des Éditions Gallimard

Les livres de Danièle SALLENAVE sur le site de Gallimard

2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE : PHILOSOPHER, une chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

La rentrée littéraire ce n’est pas seulement des belles histoires, des beaux romans, des textes élégants, …, c’est aussi des documents qui font réfléchir, qui s’interrogent sur la nature, la condition, le comportement, l’essence et l’avenir de l’homme sur la planète. Et, à ce propos, je voudrais vous présenter deux ouvrages parus très récemment en librairie : un livre d’Alain GUYARD qui dénonce toutes les théories philosophiques oubliant que l’homme est depuis l’origine un nomade qui se confronte aux autres et aux divers milieux qu’il fréquente, et une réédition d’un recueil de nouvelles de Jean DUTOURD qui, lui, s’en prend à tous les dogmes qui veulent organiser la vie malgré la dure réalité qui les contredit souvent. Deux textes qui ont en commun de refuser les théories, dogmes, croyances et autres systèmes qui tendent à encadrer la vie dans un carcan intellectuel oubliant que l’homme est d’abord un animal même s’il est le plus évolué de la création.

 

NATCHAVE

Alain GUYARD

Le Dilettante

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Au bout de quelques pages seulement, j’ai revu les images du DVD, La philosophie vagabonde, que Yohan Lafort a consacré à Alain Guyard et à sa pratique de la philosophie ambulatoire. En effet, comme la médecine développe la chirurgie ambulatoire, Alain Guyard, lui, pratique la philosophie ambulatoire, portant la bonne parole là où on l’attend le moins mais là où elle apporte le plus. Ce DVD est une façon de mettre en images les pensées que le philosophe expose dans le présent ouvrage. Dans cet opus, il explique sa démarche, la précise, la formalise, lui donne des racines, une généalogie et une famille… Natchave, prendre la route, mettre les adjas, aller voir ailleurs, la philo vagabonde comme un manouche sans contraintes de lieu à rejoindre, de temps à respecter, de production à assurer.

Pour conduire sa démonstration Guyard convoque Socrate celui qu’on nous présente régulièrement comme un notable bien établi, « petit père bedonnant aux yeux d’écrevisse, au mariage malheureux et aux vêtements à l’hygiène douteuse, Socrate, qui … n’a quitté son trou que pour faire son service militaire, Socrate, de tous les hommes est le plus sage…  Qu’aurait-il besoin de partir en voyage, cet homme-là ? » Tous semblent avoir oublié que Socrate a effectué un long séjour en Thrace à l’époque où cette région n’était pas peuplée de Béotiens mais de rustres peut-être encore moins cultivés qui lui ont enseigné tout ce que l’école ne lui a pas appris : la science des chamans.

A leur contact il a compris que le savoir académique, les rites cultuels et la théogonie mythologique n’étaient pas seulement une nourriture pour érudits, cruciverbistes et sophistes en tout gendre mais d’abord une tentative de compréhension et de domestication des forces qui gouvernent le monde sans qu’on puisse les maîtriser. Une tentative d’organisation et de structuration de la société fondée sur le savoir transmis de génération en génération par ceux qui savent, les initiés, les chamans, tous ceux qui ont accepté de croire en l’inexplicable et de se l’approprier. Tout ce savoir qui ramène toujours à la caverne, pas à celle de Platon, mais plutôt à celle des qui abritaient les premiers hommes déjà confrontés aux nécessités conditionnant leur survie.

Dans les tribulations de Socrate, Guyard retrouve l’errance des manouches qu’il a fréquentés quand il était plus jeune comme il le confesse :

« Il m’a toujours fallu, à moi, l’appel de la route, le détour et l’errance, la dérive et le campement de fortune … La faute, sans doute, à mon enfance, passée au milieu des rabouins, bohémiens, romanichels et autres manouches. »

Et ainsi, il convoque autour de la marmite de son raisonnement tous les affamés de la route, tous ceux qui depuis près d’un millénaire arpentent les routes et les sentes, tous les traîne la misère formant confréries, compagnies, bandes de pillards, armée déguenillée plus souvent inorganisées que structurées, détroussant, rançonnant, saccageant… Tous ces vagabonds désœuvrés abandonnés par la guerre, rejetés par la peste ou le choléra, pourchassés par tous les pouvoirs organisés ont cherchés ce qui leur était nécessaire et ont découvert le savoir essentiel celui qui permet de survivre. Et le philosophe est celui qui part à la rencontre de ces vraies gens, ceux qui luttent en permanence pour survivre, afin de comprendre ce qui conditionne notre vie. Notre vraie vie pleine et totale, celle qui échappe à toutes les contraintes imposées par d’autres.

Cette démarche nécessite disponibilité et exclut donc toute activité professionnelle.

« Ainsi, par oisiveté, le vagabond s’applique le plus naturellement du monde à atteindre au détachement que convoitent les plus grands maîtres spirituels »

Mais il ne faut surtout pas confondre l’oisiveté avec la fainéantise, elle n’est que disponibilité pour « ne-pas-faire », pour échapper aux contraintes, pour penser à, pour vivre pleinement… Guyard a explicité sa pensée, la vérité est là-bas, au bout de route, ailleurs, il faut aller à sa recherche, prendre le temps de réfléchir, écouter les autres surtout ceux qui rencontrent le plus de difficultés pour vivre seulement… Et surtout faire la fête et ne pas croire tous ceux qui veulent nous faire avaler leurs couleuvres pour nous obliger à renter dans leur rang en produisant et consommant pour qu’ils s’enrichissent encore plus.

« Il faudrait que nos lettrés et nos clercs se mettent à la ribauderie et s’acoquinent avec les gueux, les fainéants et les vauriens. Et qu’ils sachent user du pouvoir libérateur du rire ».

Chacun lira ce livre avec son vécu et ses penchants mais nul ne restera indifférent à l’argumentation de Guyard et surtout pas insensible à sa magnifique prose qui charrie comme un torrent en furie des mots lourds comme des rochers, des mots qui assènent ce qui voudrait être des vérités. La vastitude de son champ lexical laisse deviner l’immensité de sa culture qui lui permet de convoquer à sa démonstration Socrate et Antisthène, Dionysos et Bacchus, Villon et quelques bandits de grands chemins, des alchimistes, des hérétiques de tout poil, des penseurs orientaux, tous ceux qui ont cherché la sagesse sur la route (comme Kerouac peut-être … ?).

En refermant ce livre, j’ai cependant ressenti comme une absence, Cendrars n’était pas là peut-être trop occupé à jouer du surin entre manouches et roms, lui qui a tant arpenté les routes des villes et des campagnes et les chemins du savoir.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

LES DUPES

Jean DUTOURD

Le Dilettante

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Jean Dutourd, pour moi, c’est le souvenir de « Au bon beurre » un texte lu vers la fin de mon adolescence, un texte dont j’ai gardé un bon souvenir et pourtant j’ai, comme toute une génération, vers la fin des années soixante, tourné le dos à cet auteur. Quand la jeunesse battait le pavé derrière diverses banderoles prônant de multiples idéologies différentes, il n’était pas de bon ton de lire Dutourd traité de réactionnaire « facho » par cette génération en ébullition. Il est donc, aujourd’hui, tout à fait opportun de revenir vers cet auteur et de constater ce qu’il a voulu dire dès la fin des années cinquante à ceux qui déjà allumaient la mèche qui allait jeter toute une génération dans la rue.

« Les Dupes », c’est un recueil de trois nouvelles qui veut faire comprendre aux lecteurs que tous les systèmes de pensée ou de croyance, toutes les idéologies, religions, superstitions, inventés par les hommes finiront par butter sur des réalités bien concrètes et difficiles à contourner. Ainsi le pauvre Baba, totalement à l’écoute de son maître en philosophie veut mettre en œuvre les théories qu’il a apprises en participant à la guerre d’Espagne du côté des Républicains. Malgré sa forte volonté et son engagement derrière les théories de son maître, il butte rapidement sur la perversité humaine et les aléas d’une vraie guerre pleine de rebondissements et d’imprévus.

Dans la seconde nouvelle, Dutourd créé un révolutionnaire allemand, Schnorr, venu à Paris pour participer à la Révolution de 1848, qui s’en prend aux Français incapables de conduire la moindre révolte car incapable de suivre une idéologie claire et d’appliquer une théorie définie a priori par des penseurs éclairés. Schnorr écrit des lettres à Bakounine pour dénoncer cette incapacité et rencontre même Lamartine et Hugo pour leur dire combien leur révolution est vouée à l’échec. A travers les bouillonnantes activités de ce personnage, Dutourd, lui, cherche à démontrer la puérilité et vaineté de toutes les théories qu’il veut mettre en œuvre.

Dans la troisième nouvelle, Emile Tronche affronte le diable et refuse de céder à sa tentation, il croit en ce qu’il voit et ne veut pas céder aux sirènes de ceux qui promettent, pas plus qu’aux menaces de ceux qui effraient. C’est le sage qui aurait tiré les leçons des deux autres nouvelles admettant que la vie ne soit pas forcément un long fleuve tranquille, ce qu’il faut savoir accepter sans forcément croire à un bien hypothétique grand soir.

Boudé, décrié, critiqué, voué aux gémonies pendant les années soixante et soixante-dix, Jean Dutourd n’avait peut-être pas totalement tort, avec cette réédition de « Les Dupes » chacun pourra se faire une opinion. Il avait déjà bien compris que ceux qui défilaient sous les bannières de toutes les idéologies en « isme » ou se réfugiaient dans des croyances, superstitions ou religions manipulées par des gourous, grands prêtres et autres sommités adulées étaient les vraies dupes.

« La vraie dupe est dupe de soi, dupe de ses idées, de ses sentiments, de la fausse conception qu’elle se forge de la vie et des hommes. »

Et peut-être aussi de sa trop grande confiance en ceux qui croient détenir la formule magique pour améliorer la marche du monde.

A travers ces trois nouvelles, et en considérant l’histoire de la fin du XX° siècle, force est de constater que de nombreuses idéologies et croyances se sont éventées et qu’il aurait peut-être fallu savoir raison mieux garder ? Nous ne le saurons jamais, on ne réécrit pas l’histoire.

« La raison explique tout, éclaire tout. Mais une fois tout expliqué et tout éclairé, on est Gros-Jean comme devant. »

Et si ce recueil était déjà une leçon de résilience ? Et une leçon adressée à tous les philosophes de télévision qui veulent sans cesse refaire le monde ?

Le livre sur le site de l’éditeur