L’ÉLASTIQUE PRÉFÉRÉE

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Je l’ai trouvée autour d’un paquet de frites emballé, belle élastique vert bouteille à la ligne élancée, d’une rare résistance. Elle ne me quittait plus, me servait à tout. Elle tournoyait autour de mes poignets ou de mes doigts quand je ne l’utilisais pas en guise d’anneau pénien. Je la baisais, suçotais, mâchouillais et ce qui devait arriver arriva : un jour, je l’avalai.

J’ai bien tenté de me faire vomir mais elle a dû trouver refuge dans mon système digestif pour résister autant à mes efforts de l’y soustraire. Depuis plusieurs jours, il faut dire, elle ne supportait plus de se faire tirer. Je la sentais distante et lâche ; elle m’avait pris en grippe comme quand l’amour lâche : elle avait filé doux.

L’idée que je l’ai peut-être expulsée sous forme de matière fécale me lamente, me hérisse, me rend dur, constipé. Je l’imagine toujours courir en moi, relier des organes essentiels, séparés par des distances indues.

Quand je suis un peu tendu, je me dis que c’est elle qui se rappelle à mon souvenir et je suis ému jusqu’aux larmes à l’idée de nos amours roides.

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LE PLUS BEAU NEZ DE LA TERRE

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Possédant une déjà enviable collection de nez, un amateur apprit qu’un tarin d’une rare beauté se baladait quelque part près de la ville de Kachgar, au pied des montagnes du Tian Shan. Traversant monts et déserts, crêtes et creux, pics et ravins, visages sans attraits et traits sans beauté, au prix de mille déconvenues, il parvint face à ce renifloir tant vanté, à juste pif.

L’ayant contemplé, mesuré, jaugé, photographié sous tous les angles, il proposa le deal qui généralement était accepté par les involontaires propriétaires des plus fins nez. Cette fois, la femme, par ailleurs d’une extrême laideur, qui jouait par ailleurs admirablement bien de la flûte à nez, n’accepta pas la somme offerte en plus d’une magnifique prothèse reproduisant à la perfection le blair insigne, sa seule richesse. Car son plus grand bien lui conférait dans son village le statut d’une princesse, d’une reine de beauté. Il se disait même que lors des actions de grâce rendues à son nez, en mars, au moment de l’éclosion des plus vives senteurs, la jeune femme atteignait des états extatiques, qui faisaient s’écouler de ses narines une morve d’or. Bien que notre homme fût âpre en affaire, tel qu’un collectionneur se doit de l’être, elle refusa la transaction.

Résolu au pire, il épousa la joueuse de flûte et tire désormais les vers inspirés par le nez de même que d’autres bénéfices qu’il n’appartient pas ici de révéler, en faisant toutefois abstraction, dans ce cas de figure, de tout ce à quoi l’appendice précieux est rattaché.

 

LES IRRÉGULIERS de PATRICK AUTRÉAUX, une lecture de Nathalie Delhaye

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Nathalie DELHAYE

Vague de regrets

Ivan est inquiet. Son ami Virgilio, péruvien, vient d’être transféré au centre de rétention de Vincennes. Il veut lui venir en aide, craint une expulsion proche, et se rend sur place afin de voir quelques instants le jeune homme et le soutenir.

« Les irréguliers » pourrait évoquer la douleur et la peine des étrangers en situation irrégulière dans notre pays. Ce livre pourrait aussi s’étendre sur la relation qui lie Yvan et Virgilio, leur amour naissant, le souvenir des moments passés ensemble, les yeux dans les yeux, à se réconforter mutuellement. Mais c’est un tout autre chemin que l’auteur a choisi, il fait ressurgir chez Ivan les choses du passé, les non-dits, les souffrances cachées.

Car Ivan est issu d’une famille de réfugiés, exilés d’Odessa, il est de mère juive, elle a dû fuir pendant la guerre pour rester en vie. Le drame que connaît Virgilio provoque chez Ivan un reflux du passé. Il prend conscience de son attitude vis à vis de sa propre mère, de son jugement par trop hâtif sur ses actes et la vie qu’elle a menée. Il regrette de n’avoir su lui dire les mots qu’il fallait avant le grand départ. Il se souvient de son demi-frère aussi, Gilles, qu’il a toujours aimé comme son frère et dont il a été déçu. De ces ressentiments, il garde des traces de chagrin impérissables, mais la situation de son ami lui ouvre soudain les yeux sur ce qu’est la vie. Tout n’est pas noir ou blanc, chacun vit comme il peut, les écueils sont nombreux. Ivan semble lui-même avoir du mal à assumer son homosexualité, à la vivre au grand jour. Il trouve au fil de ses réflexions des réponses aux questions restées en suspens, se souvient de ses méprises et abonde de regrets.

Patrick Autréaux nous offre ici un voyage intérieur, celui de ce jeune homme dévasté par la crainte de perdre celui à qui il tient tant. Les phrases sont belles, la poésie est présente, les images sont fortes.
Un livre émouvant…

Le livre sur le site de Gallimard

Les livres de Patrick Autréaux chez Gallimard

Le Grand Vivant de Patrick Autréaux (Verdier), lu par Nathalie Delhaye

Le site de Patrick Autréaux

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CORRESPONDANCE de MADAME DE SEVIGNÉ, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

J’entretiens un vieux compagnonnage avec la marquise de Sévigné. C’est par l’œuvre de Proust que j’ai fait sa connaissance. Dans « La Recherche » on apprend que les lettres de Madame de Sévigné sont une des lectures de prédilection de la grand-mère du narrateur qui y puise mille anecdotes éclairant sa propre existence. Plus tard, je lus l’une ou l’autre sélection de lettres qui me portèrent à m’intéresser davantage à leur auteur et à acquérir les trois volumes de sa correspondance dans la Pléiade, d’abord dans la vieille édition Gérard – Gailly de 1953, puis dans celle de Duchêne parue en 1974. Je parlerai ici du premier volume.

 

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Un mot de ces deux éditions. Comme c’est généralement le cas avec La Pléiade, la « nouvelle » édition a pris un peu de ventre. Ceci s’explique en partie par les progrès de la recherche littéraire. La correspondance de Madame de Sévigné a cette particularité que tous les originaux ont été détruits. On dispose de plusieurs séries de copies plus ou moins fiables et d’éditions plus ou moins fidèles de ces copies. Certaines lettres ont été corrigées à la lumière des dernières recherches tandis que de nouvelles lettres ont été reconstituées. Dans l’édition « Duchêne », l’appareil critique s’enrichit de nombreuses notes. Leur objet est le plus souvent de mieux contextualiser les lettres et leur contenu sur le plan historique. Leur multiplication n’est cependant pas toujours pertinente, par exemple lorsqu’une note signale que la lettre que vous êtes en train de lire est l’écho d’une précédente missive, ce que tout lecteur attentif aurait deviné de lui-même.

Petite déception également concernant l’introduction de Duchêne qui me semble poussive et pâlichonne au regard de celle, particulièrement flamboyante de son devancier. C’est curieux car Duchêne est aussi l’auteur d’une brillante et très enlevée biographie de la marquise. Duchêne reprend l’avantage dans sa « note sur le texte » qui, certes un poil austère, retrace par le menu, à la manière d’une enquête policière, la difficile reconstitution de la correspondance de l’ « introuvable marquise ».

Un mot maintenant sur l’auteur.

Du côté paternel, Marie de Rabutin Chantal, future marquise de Sévigné descend des Rabutin. C’est une veille lignée attestée dès de XIIeme siècle. Tous fins bretteurs, admirés et souvent craints, d’une bravoure folle et plus encore célèbre par leur piquantes saillies, les Rabutin maintiendront si bien leur réputation d’esprit et de charme qu’un jour le terme rabutinade se retrouvera dans le Littré comme le « trait d’esprit à la manière de Bussy-Rabutin ; en vrai Rabutin ». Côté maternel, nous trouvons les Coulanges qui ne sont « rien » sur le plan généalogique mais apportent leur immense fortune !

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Madame de Sévigné (vers 1665) par Claude Lefèbvre

Vieille noblesse d’épée et  grande bourgeoisie se penchent donc sur le berceau de la future marquise, sans oublier une haute figure de la spiritualité : la grand-mère paternelle de Madame de Sévigné n’est autre que Jeanne de Chantal, la future Sainte Chantal.

Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes sauf, qu’en ces années, il existe au moins une forme d’égalité : celle de la mort. Celle-ci frappe à coups redoublés : à dix-huit mois Marie perd son père, à sept ans sa mère, puis, à peu d’intervalle, ses grands-parents, M. et Mme de Coulanges. A dix ans, il ne lui reste donc plus qu’une grand’mère qui se trouva être notre future sainte. Trop absorbée par la direction de l’ordre des Visitandines qu’elle venait de fonder avec François de Salles – une chance pour la petite Marie et plus encore ses futurs lecteurs – l’illustre Sainte s’en remit aux Coulanges du soin de la tutelle de la jeune enfant.

Christophe de Coulanges, abbé de Livry, s’attacha à la jeune fille et pourvut à son éducation. C’est « le bien bon » si souvent évoqué dans les lettres et dont le domaine, dans la forêt de Bondi sera l’objet de nombreux séjours de notre marquise. Echappant au couvent qui semblait une destination toute tracée, Marie de Rabutin développe auprès des Coulanges un caractère spontané, exubérant et passionné. Malgré tous les malheurs et les deuils, elle leur doit, selon les mots de Roger Duchêne « le goût de vivre avec les vivants ».

Vivant, Henri de Sévigné l’est plus que tout autre. De vieille noblesse bretonne, perclus de dettes, séducteur et ombrageux, querelleur et plein d’esprit, il épouse Marie le 4 août 1644. Henri a 21 ans et Marie 18. Le temps de faire deux enfants – Françoise, future comtesse de Grignan et Charles –  et la voici veuve. En 1651, Henri meurt en duel contre le chevalier d’Albret qui lui disputait sa maîtresse, Mme de Gondran, dite la belle Lolo.

Le premier volume de la correspondance dont je parlerai ici débute en 1646 pour se terminer en 1675. Il est très intéressant car si la grande majorité des lettres sont écrites à Madame de Grignan après son départ pour la Provence en 1671, il nous reste un peu plus de 130 lettres de la période antérieure qui nous permettent de saisir Madame de Sévigné encore toute jeune femme.

De cette période de la première jeunesse puis de celle qui suit immédiatement son mariage, les lettres qui subsistent témoignent, selon la belle expression de Roger Duchêne, « d‘une écriture de loisir et de plaisir chargée de dire et de maintenir les liens de l’amitié ; une écriture où se retrouvent les gaités qu’on a partagées ensemble, grâce à l’esprit dont chacun aime faire preuve pour briller mais aussi pour le plus grand plaisir des autres membres du groupe ». Pour l’heure, nous découvrons une jeune femme brillante et enjouée. Peu conformiste sans être rebelle il lui arrive de détonner un peu en cette époque fort compassée. Dans une lettre à l’un ses amis elle évoque les soirées de ce temps où  « souvent nous avons pensé crever de rire ». Sans aller toujours jusqu’à cette extrémité, il arrive aussi que Madame de Sévigné pimente ses lettres de l’un ou l’autre trait d’humour fort plaisant. Parlant d’un cousin affublé d’un énorme nez et revenu défiguré d’une de ces guerres qui ensanglante le siècle, elle s’exclame : « La Troche vous rend mille grâces de votre souvenir ; son fil a encore assez de nez pour en perdre la moitié au premier siège sans qu’il n’y paraisse ». Ou ce trait sur Pomenars, gentilhomme délicieux, fort goûté par la marquise mais faux monnayeur et recherché par la police : « Pomenars est divin : il n’y a point d’homme à qui je souhaitasse plus volontiers deux têtes ; jamais la sienne n’ira jusqu’au bout ».

Libre et joyeuse, Madame de Sévigné est également une coquette mais une coquette vertueuse qui aime à être entourée d’admirateurs qui systématiquement éconduits demeurent conquis par son esprit et son intelligence : ils deviennent quasi tous ses amis. Au rang de ces adeptes de l’amour galant recyclés en vieilles connaissances, on trouve Nicolas Fouquet, Turenne, Conti et surtout le pétulant cousin de la marquise : Roger de Rabutin. Après d’innombrables agaceries et une vraie brouille ils se réconcilient mais Bussy, alors en pleine disgrâce doit s’éloigner de Paris : « Adieu, comte, lui écrit-elle, c’est grand dommage  que nos étoiles nous aient séparés. Nous étions bien propres à vivre dans la même ville. Nous nous entendons ce me semble à demi-mots ; je ne me réjouis pas bien sans vous et quand je ris, cela ne passe pas le nœud de la gorge ».

Au détour d’une lettre, on découvre aussi – ce n’est guère étonnant – le plaisir que l’épistolière trouve dans l’écriture mais aussi la lecture. Madame de Sévigné est en effet une grande lectrice : à la lecture de pur divertissement, elle ajoute l’histoire avec une prédilection pour Flavius Josèphe qu’elle n’a de cesse de faire lire à sa fille et avoue une passion pour les écrits de Nicole dont les Essais de morale la captivent.
Plus que d’une véritable conversion, cet intérêt pour le jansénisme témoigne davantage chez la marquise d’une curiosité intellectuelle et d’une attirance un peu affectée pour la vie dévote qui la tente sans toutefois l’emporter sur son furieux appétit  de vivre. Pour moi dit-elle, « je ne suis ni à Dieu ni au Diable ». Une tiédeur accommodante qui fait moins de morts que le fanatisme mais que Dieu n’aime guère à ce que laissent entendre les Ecritures… Le mieux serait d’en sortir mais la voie est étroite et cette perfection que proposent les jansénistes « est un peu au-dessus de l’humanité »

Mondaine mais sans être très « en cour » – et pour cause : ses meilleurs alliés sont tous en disgrâce – Madame de Sévigné est aussi une grande voyageuse qui pour retrouver sa fille en Provence ou gérer ses affaires en Bretagne, a beaucoup sillonné la Province qu’elle apprend à apprécier même si au premier abord le sabir incompréhensible des Bretons la déconcerte. Dans sa manière de voyager, on retrouve cette vivacité qui la caractérise : « hier nous fûmes à Fouesnel, mon fils et moi, dans une calèche à six chevaux ; il n’y a rien de plus joli, il semble qu’on vole». Il y a du James Dean chez cette marquise…

Les séjours en Bretagne, dans son domaine des Rochers sont aussi l’occasion pour notre voyageuse, de nous faire partager son amour pour la nature. On a coutume de faire naître la sensibilité à la beauté de la nature avec l’œuvre de Rousseau. Pourtant la correspondance de Madame de Sévigné fait déjà montre d’une réelle inclination pour la solitude des forêts et les promenades nocturnes :
« Vous voulez donc aussi que je vous parle de mes bois, écrit-elle à sa fille. Vous saurez donc ma bonne, que j’y fais honneur à la lune, que j’aime comme vous savez ».

La vie de la marquise bascule en février 1671, date de la première séparation d’avec sa fille. Celle-ci devient la correspondante principale de la marquise. Le ton des lettres reste enjoué mais se mêle de gravité. L’écriture servira désormais aussi à conjurer l’absence. La correspondance avec Madame de Grignan offre un subtil entrelacement d’amour passionné, de regrets , de reproches plus ou moins voilés et d’objection faite par avance à tous ceux qui s’étonneraient de cette exclusivité possessive. Bref  une belle-mère plus à lire qu’à vivre…Les premières lettres à l’absente sonnent comme une préface à tout ce qui suivra : « Vous m’aimez ma chère enfant et vous me le dites d’une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance (…). Vous vous amusez donc à penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m’écrire vos sentiments que vous n’aimez à me les dire. De quelle que façon qu’ils me viennent, ils sont reçus avec une tendresse et une sensibilité qui n’est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais ». Tout est dit.

Le livre sur le site de Gallimard 

Lettres choisies de Madame de Sévigné sur le site de Folio

TWIN PEAKS III / VISIONS CROISÉES : ÉPISODE 9

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Par Phil RW et Vincent Tholomé.

 

BONUS : les analystes Vincent et Phil analysés. Sur le divan !

 

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Philippe Remy-Wilkin

Phil : Je voudrais revenir à une réflexion que tu avais émise en cours de route et qu’on a laissée sans issue. Or il faut oser dénouer des fils, satisfaire un spectateur/lecteur du premier degré, non ? C’est mon optique et je mise en abyme.

Tu parlais des conceptions qui nous mènent à des appréhensions différentes de la fiction. Dans mon cas, il faudrait se demander pourquoi je suis passionnément attaché à l’orchestration méticuleuse d’une histoire, cette valeur-là précédant toutes les autres composantes d’un récit (le niveau de langue, la qualité des personnages, le fond philosophique ou didactique, l’inventivité et l’originalité sous toutes leurs facettes, etc.).

Je veux bien t’offrir un scoop, une plongée psychanalytique dans ma trajectoire. Prêt ?

Enfant, j’ai bénéficié d’une immense chance issue d’une malchance apparente. Mon parrain était pauvre, très pauvre, et n’avait pas les moyens de m’offrir des cadeaux. Je n’ai donc jamais reçu un cadeau neuf pour mes anniversaires, Saint-Nicolas ou Noël. (NDLA : Oui, là, je prends de l’avance, Vincent, plusieurs lectrices ont fondu en larmes ! Et des lecteurs aussi, j’espère.) Mais, à la place, il m’offrait de très vieux albums de ses collections de recueils Tintin ou Spirou (les magazines). Dès ma prime jeunesse, avant même mes 6 ou 7 ans, je me suis retrouvé avec des embryons de collections, d’autant que d’autres albums étaient offerts à des cousins. Pour la plupart des récits, je ne possédais ni le début ni la fin mais quelques (dizaines de) pages. Ce qui a décuplé mon désir de posséder le contrôle sur une histoire, de A à Z, je subodore. J’ai commencé à écrire des récits complets (en BD, alors) dès mes 6 ans, refusant une année entière de sortir en cours de récréation, ou à réaliser de mini-fresques avec des petits persos en plastique. Durant toutes mes primaires, ce furent mes plus grandes activités hors lecture et école, et je commençais mon premier roman en fin de 6e. Ajoutons un zeste freudien avec une enfance encombrée de secrets de famille, avec un arrière-plan épique (vie en Afrique de mes parents et traumatismes mystérieux). Voilà, tu as compris : j’ai un besoin quasi névrotique de confrontation à un récit COMPLET et normé, où il y a des questions ET des réponses, m’arrachant aux frustrations de sens de ma prime jeunesse.

Ceci dit, ça intéresse quelqu’un ? Non (NDLA : si, notre rédac’chef qui comprend enfin pourquoi je suis fou !). Mais l’intérêt est de donner prise et poids à ton interrogation sur ces structurations mentales qui déterminent notre rapport aux objets culturels.

Satisfait ?

Et toi ? Tu as une explication sur ta structuration mentale ou tu la joues à la Lynch (« No way ! », « Bullshit ! ») ?

🙂

 

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Vincent Tholomé

Vincent : Oh oui oui, je pourrais te donner des tas d’explications, je pense, mais pas sûr du tout qu’elles soient les plus justes ou les plus réelles ou les plus vraisemblables ! Ai la manie de tout refondre, tout le temps, y compris ma propre histoire ! Bref, vais juste te dire deux choses, deux faits qui, provisoirement, explicitent pourquoi et comment je n’ai pas toujours besoin qu’un récit, film ou livre, me donne toutes les clés, soit méticuleusement construit.

D’abord, eh bien, le fait d’avoir reçu aussi, des années durant, d’un oncle et d’une tante, en cadeau de St-Nicolas ou de Noël, des compils des journaux Spirou, Tintin et Pilote comparables aux tiennes, figure-toi ! Des heures de lecture ! Des bonheurs à me plonger dans les images, à en scruter les détails à défaut d’en saisir toute l’histoire, toute la trame – on n’avait que quelques pages d’un récit, au bout du compte, en effet ! Mais plutôt que de nourrir une espèce de frustration, ça aura déclenché autre chose : le plaisir de contempler, en quelque sorte, de trouver dans une case de BD le détail qui exploserait comme un popcorn, déclencherait ma vaste machine à rêves.

Et puis aussi : mon tout grand maître en matière de narration aura été un autre oncle. Absolument exaspérant. Incapable de vous raconter un épisode de sa vie sans prendre la tangente, sans ouvrir d’interminables parenthèses débouchant elles-mêmes sur d’autres parenthèses, etc. Capable de se focaliser, des heures durant, sur un détail minuscule et sans aucun intérêt, comme si ce détail était capital, allait avoir un rôle essentiel à jouer dans l’économie du récit. Et, au bout du compte, nada, ce détail n’avait réellement aucun intérêt ! Très lynchien, mon oncle, pas vrai ? Mais le plus curieux est encore ceci : cette façon de raconter nous insupportait, vraiment, quand nous étions enfants et ados, mes frères et moi. Mais depuis quelques années, la plupart des choses que j’écris prennent le même pli que les récits de mon oncle : interminables digressions dans les digressions, focus sur un détail plutôt que sur les fils narratifs, etc. Bref, ne suis pas loin de considérer que tout ce que j’écris depuis quelques années est comme un hommage mi-conscient, mi-inconscient, à cet oncle, à cette figure de l’enfance qui nous aura autant fait rire qu’exaspérés, autant charmés que mis en colère !

Et voilà, Phil ! Mm. Pour le montant de la consultation, c’est à toi que je règle ?

 

Phil : Il est tout de même hallucinant qu’une saison III à laquelle j’accolais un « Néant ! » aussi concis que rédhibitoire ait accouché d’un feuilleton en neuf épisodes d’analyses, réflexions… et introspections. Grâce t’en soit rendue, Vincent. Somme toute, tu as réussi la mise en abyme parfaite du projet que tu prêtes à Lynch, nous conduisant à édifier une (autre) machinerie se jouant à deux niveaux, qui se termine dans un divan.

C’est que… Ce que tu rapportes sur cet oncle me laisse encore pantois, ayant eu moi aussi une conteuse à mes côtés durant près de vingt ans : ma mère, tout récemment disparue. Qui s’ingéniait à me raconter sa vie depuis ma plus tendre enfance, d’une manière très particulière, esquissant une sorte d’épopée familiale, où chacun (grands-parents, professeurs, frères et sœurs, etc.) avait son rôle et ses caractéristiques, brossant des moments-clés de son destin, de sa formation, de ses traumatismes. Mais, extrêmement tôt (avant même les primaires), utilisé moi-même comme acteur de son film et goûtant fort peu certains aspects du scénario, j’ai laissé émerger une « ère du soupçon », comprenant roman où elle affirmait histoire, cherchant dès lors à comprendre les soubassements de l’intrigue… pour y imprimer un sens plus authentique. Je n’en dirai pas plus. Sauf que… Nous venons peut-être d’expliquer comment deux vocations d’auteurs/médiateurs sont nées, renvoyant à mille autres, à cette manière qui appartient à chacun/chacune de réagir à son vécu et de retourner les négations en points d’affirmation.

Le fait qu’on soit passé par des expériences de vie (les recueils BD aux pièces manquantes, un parent conteur) si proches mais gérées de manière si contrastée interpelle. Et propose une leçon d’humilité aux analystes en tout genre (nous compris ?) qui arriment trop solidement causes et conséquences.

Merci pour le voyage, Vincent ! Inoubliable pour moi.

 

Vincent : Et merci à toi, amigo, d’avoir proposé ce voyage.

 

Phil RW et Vincent Tholomé.

 

En guise de générique…

 

Quelques liens ou sources pour en savoir plus sur Lynch et son œuvre :

 

https://www.theguardian.com/film/2018/jun/23/david-lynch-gotta-be-selfish-twin-peaks (interview accordée au Guardian, dont nous avons commenté des passages).

 

Room To Dream, by David Lynch and Kristine McKenna, Canongate Books (l’autobiographie du maestro).

 

https://ew.com/tv/2017/09/15/david-lynch-twin-peaks-finale/

(conférence de presse face à des membres de l’Association des critiques télé).

 

Trois essais sur Twin Peaks (La main gauche de David Lynch, Exégèse de la Black Lodge, La substance de ce monde), Pacôme Thiellement, PUF, Paris, 2018.

 

Quelques blogs, sites et vidéos décortiquant Twin Peaks III :

 

https://leconvulsionnaire.wordpress.com/2017/05/24/twin-peaks-s03e01/#more-1598

 

https://culturellementvotre.fr/2017/09/02/analyse-twin-peaks-saison-3-dale-cooper-lhistoire-dun-long-retour/

 

https://culturellementvotre.fr/2017/12/16/analyse-twin-peaks-saison-3-un-impossible-reveil/

 

http://www.premiere.fr/Series/La-fin-de-Twin-Peaks-expliquee

 

https://youtu.be/269cG8oZc38

 

Et le podcast d’une émission radio avec Pacôme Thiellement comme invité :

 

https://www.franceculture.fr/emissions/plan-large/david-lynch-retour-a-twin-peaks-ce-nest-ni-un-film-ni-une-serie-cest-un-tout-une-maniere-detre

 

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RETOUR à l’ÉPISODE 1

TWIN PEAKS III / VISIONS CROISÉES : ÉPISODE 8

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Par Vincent Tholomé et Phil RW.

 

Vincent : Et pour conclure ce feuilleton, un petit récit perso. Vais tâcher de faire court, Phil. Rendre compte, en quelques lignes, de ce qui, dans l’espace et le temps de silence, a surgi dans ma petite tête d’humain du début du XXIe siècle. Parce que rendre compte de l’expérience perso qu’on a eue avec TP est, me semble-t-il, une bonne façon de parler de TP, une bonne façon de dire en quoi TP peut faire sens, très relatif, très perso, très provisoire. J’espère, en tout cas, que ce récit perso montrera qu’il ne faut pas avoir une sensibilité hors du commun (pour reprendre, peu ou prou, ce que tu avançais dans un de nos épisodes précédents) pour donner sens à TP mais qu’il suffit de prendre ce qui surgit dans ta tête quand tu regardes l’affaire et de tirer, ensuite, le fil de ta pensée jusqu’au bout. Pas besoin d’être un génie pour faire cela : suffit d’agencer les choses disparates qui te viennent à l’esprit. On fait ça tous les jours. C’est notre façon à toutes et tous de faire sens, je crois.

Bref, voici l’histoire perso, en guise de conclusion.

Il y a, dans TP III, un épisode où toute l’action – ou non-action – se déroule du côté des Loges Noire, Blanche ou Rouge. C’est l’épisode 7 ou 8. Un épisode bourré d’effets spéciaux grandguignolesques. Et tandis que je regardais cet épisode à scènes grandguignolesques, tandis que je me disais que, non, décidément, je ne suis pas fait pour ce genre de scènes, ce genre de fictions, tandis que je me demandais si je perdrais quelque chose en zappant la suite de cet épisode, il y a eu cette scène : une espèce d’arbre famélique et ridicule – qu’on retrouve dans d’autres épisodes d’ailleurs – qui, sous l’effet catastrophique d’un essai de bombe atomique, s’est mis à projeter un flux continu d’images scintillantes et argentées. Et dans ce flux argenté, il y a eu une bulle noire, scintillante elle aussi, contenant Bob, l’immonde Bob, la tête de Bob. Comme si Bob était né du séisme, de l’effet catastrophique produit, dans l’autre monde, par une bombe atomique bien de chez nous. Et c’est là que j’ai pensé à la gnose, figure-toi, Phil. À cause de cet arbre ridicule. À cause de ce flux continu lui sortant de la bouche. Donnant naissance à des choses belles et scintillantes et à une chose noire, désastreuse et maléfique.

La gnose est une vieille chose, Phil. Elle date des IIe/IIIe siècles, pour l’essentiel. A été balayée par la chrétienté naissante. Jugée hérétique. Se base pourtant sur les mêmes fonds, mêmes récits, mêmes mythes. À la différence près, et ça a son importance, que l’entité appelée « Dieu », chez les chrétiens, est appelée « Démiurge » par les gnostiques. C’est ce Démiurge qui a crée le monde où nous errons, c’est son « Logos », sa pensée, sa parole, qui a créé le monde, chacune de ses pensées donnant naissance à une chose, à un être. Oui mais voilà. Faut tout de même reconnaître que ce monde où nous errons est un fruit pourri de misères, de morts, de catastrophes en tout genre. Au point qu’on peut se poser des questions. Se demander si ce Démiurge n’est pas plutôt une espèce d’apprenti-sorcier, un magicien maladroit. Croyant faire le bien mais nous poussant, nous, dans un monde finalement assez sinistre et désespérant, si on le regarde par jour de mauvais temps ou de pensées ultra-grises. Paradoxe, ici aussi, pas vrai ?

La gnose, quant à elle, dit : au tout départ, il y a quelque chose, une entité qui ne ressemble à rien de connu, à laquelle les gnostiques donnent parfois le nom de « Sophia », principe féminin, traversé par le Logos, la faculté de penser, de parler, d’agencer, de faire sens, etc. Et le Logos traversant ce machin-chose, à chaque proto-pensée de ce machin-chose, oui, le Logos donne naissance à des êtres parfaits, lumineux, scintillants. Ces êtres sont les premiers anges. Traversés eux aussi par le Logos. Parce qu’ils se souviennent. Savent d’où ils viennent. Du Logos ayant traversé Sophia. Et ces anges, traversés eux aussi par le Logos, donnent à leur tour naissance (ou pourraient le faire) à d’autres êtres ou entités, eux aussi parfaits, parce que traversés à leur tour par le Logos, parce que se souvenant eux aussi de leur origine parfaite, paisible. Et tout cela aurait été parfait si le dernier des anges, celui que les chrétiens appellent Dieu, n’avait pas buggé, nom d’une pipe ! C’est que Dieu – appelé des fois « Shamaël » par les gnostiques –, lui, traversé par le Logos, donnant naissance à son tour à êtres, choses et entités, a oublié d’où il venait. Se croit, dès lors, le créateur du monde. Mais ce qu’il crée est impitoyablement pourri : beau et maléfique, sublime et tragique, etc.

La gnose, c’est la connaissance. Le fait de nous rappeler. Le fait que nous sommes, nous, humains, capables, à force de connaissances, à force d’en apprendre d’avantage sur notre origine véritable, capable de remonter jusqu’à Sophia. De passer outre le Démiurge, en quelque sorte. D’en revenir aux anges premiers. De remonter grâce à eux jusqu’à Sophia. Etc.

Bon. J’arrête là, rassure-toi, Phil. Il y aurait encore à dire sur la réaction du Démiurge qui, jaloux et toujours ignorant d’où il vient, furax, en quelque sorte, parce que, nous, ses créatures humaines, lui échappons, nous fiche branlée sur branlée, etc., mais, pas besoin d’aller plus loin, je pense, pour ce que j’essaie ici de faire : montrer comment du sens se crée à la vision de TP, pour peu qu’on tire les ficelles jusqu’au bout.

Bref : à la vision d’une scène a priori grotesque, voilà que j’ai agencé TP à la gnose, aux mythes gnostiques, à tout ce que je viens d’avancer ci-dessus. Voyant, dans le flux continu et argenté sortant de la bouche de l’arbre scintillant, le Logos traversant les anges. Voyant, dans la bulle noire donnant naissance à Bob, le Logos buggant dans Shamaël.

Voyant alors TP comme une machinerie gnostique. Un truc-machin-chose œuvrant comme un mythe gnostique. Une machine à connaissance.

Voyant alors en Dale Cooper, par exemple, tout autre chose qu’un agent de FBI. Une entité, un ange ou quelque chose du genre, dont la mission serait de ramener à Sophia. D’intercéder, en quelque sorte. De ramener au Logos parfait et sans bug. De ramener à un monde sans misères, si l’on veut. Réparant, dès lors, au final, dans l’ultime épisode, les vies déglinguées des femmes qu’il aura croisées tout au long de la saison, et tout au long de la saga TP. Extrayant Diane du monde atroce de la Loge Noire et la ramenant ici, dans ce monde-ci. Envoyant, depuis la Loge Noire, un ultime tulpa à cette femme et cet enfant croisés du côté de Las Vegas, leur faisant, en quelque sorte, cadeau de lui-même, père parfait, amant aimant. Tentant, ensuite, mais en vain, de ramener Laura à la maison. De la faire revenir à son lieu de départ, à son origine. Échouant toutefois. Tout le temps échouant. Comme s’il ne pouvait qu’échouer. Comme si l’histoire de Laura et de Dale ne pouvait qu’échouer, lamentablement échouer. Etc.

Bon.

Il y aurait encore à dire, bien sûr, sur les ponts entre gnose et TP, inventés dans l’instant, à la vue de cet épisode 7 ou 8. Ne le ferai pas. Serait trop long. Notamment il y aurait à revenir sur le fait que Laura naît aussi dans cet épisode 7 ou 8. En réaction à la naissance de Bob. Comme si Laura avait reçu également une mission. Celle d’entraver Bob. Celle de le faire revenir. De restreindre ses actions maléfiques. Ou que sais-je encore ?

Juste conclure en insistant à nouveau : faut pas être plus sensible ou plus je-ne-sais-pas-quoi qu’un autre pour créer de tels ponts, inventer de tels sens à TP. Faut juste faire ce qu’on fait tous les jours, nous autres, humains : agencer des machines à coudre et des parapluies. Peut-être que, au bout du compte, au bout de toutes ces hypothèses, il y a celle-ci, ultime bouteille lancée à la mer : TP III pourrait être une invitation à inventer du sens, à nous laisser traverser, à notre tour, par du Logos. Pour le meilleur comme pour le pire.

Bises à toi, Phil.

 

Phil : Sacré Vincent ! Ta logorrhée (LOGOS !) me laisse sans voix et… quasi sans voie pour te répondre ! Tu as réussi à me fasciner. Avec Lynch pratiquant la méditation ou ce renvoi à la gnose.

Loin de vouloir opposer des arguments à ta démonstration, j’en arrive à envisager nos deux discours comme parfaitement complémentaires et légitimes. Ils se situent simplement à des niveaux différents. Comme dans ces religions antiques qui se déclinaient à deux niveaux : ésotérique (pour une élite, dans le mystère du Saint des Saints) et exotérique (pour les masses). J’ai décrit un premier niveau de perception (exotérique) et tu as élaboré avec une insistance, une patience bénédictines un deuxième niveau (ésotérique) qui tient la route.

Ma seule restriction, à ce stade, resterait quant à ton opinion selon laquelle il serait si aisé d’arriver à ce stade bis ou, plus précisément, il serait possible à tout un chacun, moyennant un effort, un lâcher-prise… Là, je crois que tu utopises.

 

Vincent : Ah bon ? C’est l’impression que ça donne, tout ce que j’ai dit ? Pas l’impression pourtant d’avoir tenu, dans nos feuilletons, des propos réservés à une élite. Pas l’impression non plus d’avoir parlé d’effort ou de lâcher-prise. Pas l’impression non plus d’avoir cherché à ce que chacun, chacune, suive une voie ésotérique. Plutôt l’impression de n’avoir, au bout du compte, que relaté mon expérience, rien d’autre. De m’en être tenu à dire mes frictions physico-mentales avec TP. Bref, d’avoir été, de bout en bout, attentif à l’exotérique. Mais peut-être me suis-je un peu emmêlé les pinceaux. Va-t’en savoir…

 

Phil : J’ai envie de creuser ce que tu dis plutôt que de m’aventurer à tenter de le démonter, je préfère essayer de trouver des interviews de Lynch par exemple. La question qui surgirait ensuite et tout de même : doit-on juxtaposer les points de vue, les empiler, les matriochker ou est-il concevable de les synthétiser ? Ou cette autre : était-il possible de remplir ton cahier de charges tout en offrant un premier niveau plus gouleyant, attractif ?

Mais je ne vais pas y répondre, c’est très complexe et, qui plus est, il faut nous fondre dans la nature de l’objet étudié, et celle-ci laisse une foule de zones d’ombre, de pointillés.

🙂

Qui plus est, voulant approfondir du côté des interviews (j’allais dire du… Logos) de notre Lynch, je découvre qu’il les fuit ou les contourne, pouvant disparaître en pleine séance ou répondre à côté (de manière décalée ?), refusant surtout les réponses, les explications. Zut, alors !

Pourtant, en poursuivant la collecte sans me décourager…

Dans The Guardian (23 juin 2018), Lynch est questionné sur la théorie (NDLA : que j’ai développée précédemment !) selon laquelle il ignorerait lui-même ce qui va se passer dans ses récits… et botte en touche : « I need to know for myself what things mean and what’s going on. Sometimes I get ideas, and I don’t know exactly what they mean. So I think about it, and try to figure it out, so I have an answer for myself.”

Lynch, qui refuse habituellement de se justifier, d’expliquer, laisse ici filtrer une information qui me semble capitale car elle tend une passerelle entre nos interprétations : adepte de la méditation transcendantale, Lynch va chercher au plus profond de lui des images, des scènes, des idées qui n’ont rien à voir avec son récit en cours, son projet, qui sont du domaine du fantasme, de l’imagination, de… je ne sais trop mais il tente alors de leur trouver un sens, de les intégrer au Grand Tout en cours de réalisation dans son travail.

Dans la même interview, il en remet une couche contre l’analyse, l’explicitation : « I think it’s almost like a crime (…) A film or a painting – each thing is its own sort of language and it’s not right to try to say the same thing in words. The words are not there. The language of film, cinema, is the language it was put into, and the English language – it’s not going to translate. It’s going to lose. (…) A film or TV show is like a magic act, he continues, “and magicians don’t tell how they did a thing.”

Je crois que tu te régales, là, Vincent, et je peux comprendre, admettre, légitimer cette perspective : l’Art échappe aux mots car il est constitué (en peinture, en cinéma, etc.) d’une autre matière, irréductible à l’appréhension langagière. Modéré, je dirais qu’on peut oser l’analyse mais qu’elle reste toujours en-deçà de la nature de son objet. Critique, je dirais aussi que c’est une habile manière de jouer les vierges effarouchées face à la… critique.

On ne s’étonnera pas, dès lors, que poussé plus loin dans ses retranchements sur la frustration de son public (il résout des bribes d’énigmes distillées au fil des saisons pour « créer de nouveaux puzzles »), il évacue d’un méprisant/souverain/je-m’en-foutiste « No way ! »… tout en balayant, dans la foulée, les explications les plus sulfureuses (NDLA : un exemple : « (…) the last two parts of the 18-hour series should be watched simultaneously on two screens, with dialogue overlapping.”) imaginées par des fans : « Bullshit ! ».

Paradoxal ? Oui, car, dans une autre interview (dont je ne retrouve plus les coordonnées), il donne du poids à tes propos : « The thing I love is the fact that people are thinking, and I say everybody’s conclusion they come up with is valid. We’re all like detectives.”

In fine ? Lynch se mélange les pinceaux, veut mais veut pas. Un pas en arrière, un pas en avant. Curieux. Ou pas.

Pourtant…

Dans cette interview du Guardian, il est question de l’autobiographie de notre créateur, Room To Dream, écrite avec Kristine McKenna, et d’allusions au plus célèbre Donald depuis Duck : il pourrait s’avérer l’un des plus grands présidents de l’Histoire américaine ! On tombe de sa chaise ? Ce n’est pas ce que vous croyez mais du 2e degré. Selon Lynch, Trump commet de nombreuses erreurs mais celles-ci sont tellement nombreuses et impressionnantes qu’elles font œuvre utile en renvoyant le peuple américain aux impasses de ses institutions, de son système : il permet « ça » ! D’où une rénovation salutaire espérée… post-Trump.

Je ne suis pas dans une digression. La manière d’appréhender Trump comme révélateur renvoie à la théorie émise par Vincent… tout en accréditant mes considérations. Oui, il est légitime d’envisager que Lynch a créé une machinerie qui ridiculiserait toutes nos attentes de spectateurs, les mènerait à des impasses pour nous faire réfléchir sur la manipulation décrite par Vincent (écrans, récits télévisuels…). Il y aurait donc une convergence avec le phénomène Trump, sauf que celui-ci réalise l’objectif du repoussoir contre sa volonté, agissant au premier degré, quand Lynch choisirait de le faire et serait dans le second.

Ainsi, j’aurais raison de dénoncer la soupe infâme qui nous a été dispensée mais Vincent aurait raison d’y voir un choix délibéré, un projet mené à bien, une dimension tout autre, qui pourrait, alors, être AUSSI défendue. On parlerait de deux niveaux de lecture qui se superposent. Ce qui me rappelle d’ailleurs mon père nous offrant une cigarette vers 6/7 ans, ce qui m’a définitivement dégoûté (mais pas ma sœur, ce qui renvoie à l’ambiguïté/danger de ce type de remèdes).

Sur la lancée de ce choc, j’ai été redécouvrir un Lynch de la grande époque, Mulholland Drive (2001), si mystérieux, si deuxième degré, et… j’ai adoré à nouveau, plus encore même, ayant l’impression de pouvoir (quasi) tout décrypter lors des retournements narratifs coperniciens des dernières séquences. J’y ai vu une… savante orchestration et pas du tout la sotte confusion de celui qui ne sait pas où il nous mène.

Bref… Vincent, j’ai l’impression qu’on s’attache à décrire deux versants opposés d’un même volume. Un même. D’accord ?

 

Vincent : Mais voilà bien une des bonnes choses que permettent le cinéma de Lynch, la fiction selon Lynch : ça se retourne dans tous les sens, ça se décrypte comme on peut. Aucune interprétation ne peut prétendre être l’ultime. Du coup, ça a beaucoup de sens, je pense, de faire ce que l’on a fait ici : exposer nos points de vue, ne pas chercher à « abattre » l’autre, ne pas chercher à avoir raison. Bref, oui oui, totalement d’accord avec toi : on a cherché à décrire deux versants opposés d’un même volume, bien vu.

 

Phil : N’est-ce pas la conclusion idéale, qui laisse nos perceptions si contrastées dos à dos mais peut-être tout aussi vraies ou légitimes, comme un yin et un yang chinois ? La vérité, insaisissable, n’est-elle pas inscrite hors de nos assertions/conjectures mais DANS le mouvement vital et conjugué, embrassé de celles-ci, leurs points de rencontre et leurs interrogations ?

En toute amitié !

 

Vincent : Amitiés, oui !

 

Vincent Tholomé et Phil RW.

 

BONUS du feuilleton… en épisode 9 : les analystes Vincent et Phil analysés. Sur le divan ! CLIC !

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DES CLASSES DE MATERNELLE MARCHENT POUR LE CLIMAT

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Les classes de maternelle de l’École du Beau pré à Marchinelle en Hainaut participent depuis quinze jours avec leurs grands-parents et des peluches aux marches pour le climat à Bruxelles et, un jour par semaine, les enfants sont confiés, sur les ronds-points de la commune, à la garde des Gilets Jaunes qui vont jusqu’à les ramener, frigorifiés mais avec de belles joues rouge-bleu, à leur famille le soir. Une initiative qui a ému les manifestants les plus aguerris, parmi lesquels des rescapés aux longs cheveux gris des marches pour la paix au Vietnam et contre la misère dans le monde. La directrice de  cet établissement exemplaire, Odette Bouchez-Sanzot, s’en explique à notre correspondant :

« Je n’ai pas rester insensible et apporter ma contribution aux premières marches pour le climat, sans lesquelles notre planète part à coup sûr à vau-l’eau. J’ai des ancêtres au nord de la Belgique et je ne voudrais pas que mes petits cousins de Flandre soient obligés, vu la hausse du niveau de la mer, d’émigrer en Wallonie, d’autant que tous les centres d’accueil sont pleins. Avec l’accord du bourgmestre, Raúl Mangette, et de la ministre de tutelle, nous avons décidé de faire participer les plus jeunes. Le bourgmestre a d’ailleurs sollicité les garderies de l’entité à s’associer à l’action. Et, même, le secteur obstétrique du Grand Hôpital Marie Arena de Marchinelle où nous avons observé les jeudis après-midi, avec une rare fierté, une hausse substantielle de naissances de prématurés… »

Une initiative qui ne manquera pas de faire des émules dans les prochaines semaines, on n’en doute pas, au vu de la mobilisation historique de la population francophone en faveur d’une hausse contrôlée des températures de la chaudière planétaire.