2020 – LECTURES POUR (DÉ)CONFINÉS : NOUVELLES DE PRINTEMPS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

VIENT DE PARAÎTRE : L'actualité du livre par DENIS BILLAMBOZ ...
Denis BILLAMBOZ

Pour construire cette chronique, j’ai rassemblé deux recueils de nouvelles assez différents. Avec ses nouvelles, Lorenzo CECCHI raconte son pays, Le Pays Noir belge, là où ses ancêtres ont extrait le charbon qui a provoqué l’émergence d’un classe bourgeoise enrichie. L’autre recueil concerne des nouvelles fantastiques de Patrick BOUTIN.

 

Protection rapprochée

Lorenzo Cecchi

Cactus inébranlables éditions

Avec ce recueil de nouvelles, Lorenzo Cecchi raconte son pays, le Pays Noir comme le charbon que ces ancêtres italiens, avec une cohorte de compatriotes, sont venus extraire du sous-sol de ce bout de Belgique. Ce minerai noir qui fit si longtemps la fortune de cette région avant que le filon se tarisse et que d’autres énergies plus riches, plus faciles à exploiter, plus rentables ne renvoient le charbon au fond de ses puits. Lorenzo évoque cette région après la fermeture des puits et de nombreuses usines, l’évaporation de la richesse, l’appauvrissement des populations surtout de ceux qui ont perdu leur travail au fond de la mine où dans les usines métallurgiques.

Il raconte, notamment, dans la nouvelle éponyme occupant près de la moitié du recueil, mais aussi dans de courtes nouvelles comme des petits tableaux, cette jeunesse qui ne cherche même plus de travail, de toute façon il n’y en a pas, s’ennuie, traîne dans les bars, s’alcoolise et se tape sur la tronche pour une fille qui drague des étrangers un peu plus riches qui peuvent les extraire de leur triste condition et les emmener vivre ailleurs plus près de la capitale et de ses attraits. C’est le portrait d’une région conquise par la misère qui a toujours connu une certaine pauvreté mais a perdu la dignité qu’elle affichait quand il y avait du travail et des ressources même maigres. Le cheminement d’une région où les fabricants ont souvent été ruinés ou rachetés par des multinationales et que les marchands essaient de conquérir.

Lorenzo Cecchi

Les populations sont devenues encore plus fragiles que la région, les marchands d’illusion y font fortune en vendant de la drogue qui déglingue toute une jeunesse déjà abîmée par l’alcool. Le travail, même si c’est un mal pour certains, ça reste, au moins, un mal nécessaire qui fait cruellement défaut quand il n’y en a plus. Les pauvres sont de plus en plus pauvres et les riches semblent encore plus riches en vendant leur générosité comme on vend une image de marque.

Dans ce paysage qui pourrait paraître encore plus noir que le charbon, il y a aussi beaucoup de tendresse et de l’empathie, ces gens-là, comme chantait Brel, aiment leur pays, et même si leurs efforts ne sont pas toujours récompensés, ils font en sorte que la vie soit plus belle … ou moins triste, dans ce pays qui leur colle à la peau, la terre qui a accueilli leurs ancêtres. C’est toute l’histoire de leurs enfants et petits-enfants que Lorenzo Cecchi fait vivre dans ses nouvelles qui ne masquent aucune des misères qui ont poussé sur le terreau de la malédiction du charbon. J’ai eu un petit frisson quand l’auteur a inséré une nouvelle construite d’après une mésaventure qu’il a subie personnellement. À ce moment, j’ai bien senti son attachement au Pays Noir comme je le ressens souvent en lisant les textes d’autres amis qui écrivent aussi sur les misères de leur pays et sur leur envie de le faire revivre, de lui redonner les couleurs que Michel Jasmin a utilisé pour joliment illustrer ce recueil. L’espoir est tenace au Pays Noir… !

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable 

 

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Miroir, miroir

Patrick Boutin

Bozon2x éditions

Miroir, miroir

Adepte de la forme courte, et même très courte, Patrick Boutin figure déjà parmi les auteurs que j’ai eu le plaisir de lire et de commenter : à travers un recueil d’aphorismes, Le fruit des fendus, édité par les Cactus inébranlable Editions, et une nouvelle, Furfur, éditée chez Lamiroy. Dans le présent recueil qui comporte une trentaine de courtes nouvelles, deux ou trois pages en général, toutes illustrées d’un dessin humoristique de Pascal Dandois qui mérite bien lui aussi nos compliments, il propose des textes plus ou moins fantastiques, surréalistes, qui transportent le lecteur dans un autre univers.

« Il me plait à croire que notre image (anagramme de magie), si quotidienne, prend alors corps dans un monde parallèle où le songe seul reste à la réflexion ».

Bozon2X éditions
Patrick Boutin

Ainsi en lisant la premier texte du recueil, j’ai immédiatement pensé à Le portrait de Dorian Gray que j’ai retrouvé dans une micro nouvelle vers le milieu du livre. Après ce premier texte, Patrick Boutin enchaîne toute une série de nouvelles atroces, horribles, cyniques, cruelles, … en y laissant toujours percer une petite pointe de tendresse, comme un condiment qui rendrait le texte plus digeste. Dans ses textes l’auteur met souvent en scène des clochards, des pauvres, des traîne misère, les plus démunis comme s’il voulait leur rendre la place qu’ils n’ont plus dans notre monde. Les dernières nouvelles sont particulièrement glauques mais le talent littéraire de l’auteur les rend lisibles et acceptables.

Avec son écriture épurée, claire, limpide, enrichie de nombreux mots rares, Patrick Boutin honore la langue française tout en dressant une satire acérée de notre monde tellement injuste, tellement cruel, si peu enclin à prendre compte les valeurs humaines et humanitaires. Il nous invite à un voyage vers un autre monde pour quitter le nôtre où tout est éphémère même les atrocités qu’il dépeint avec une précision chirurgicale. Il nous tend la main pour nous entraîner de l’autre côté du miroir dans monde dépourvu de toutes les misères, malheurs, cruautés et autres choses horribles qu’il a décrites dans ses textes.

Le livre sur le site de Boson 2X

CE QUI NOUS LIE de CÉDRIC KLAPISCH / Une chronique de Philippe LEUCKX

LA FÊTE À HENRIETTE de JULIEN DUVIVIER / Une chronique de Philippe LEUCKX
Philippe LEUCKX

Un très beau film. Peut-être bien le meilleur de son auteur avec « Chacun cherche son chat ».

Ce qui nous lie - Film (2017) - SensCritique

Le problème en France, c’est cette façon de compartimenter les auteurs, de les lier à un film, de les accrocher à une réputation.

On a eu bien du tort avec ce cinéaste qui, pourtant, nous a fait rire, trembler, qui a su nous émouvoir avec ces « riens », à nous révéler cette Garance Clavel, lumineuse, à nous faire supporter ce Romain Duris, parfois si insupportable, auquel Klapisch a donné des airs de petit frère. Et forcément, un petit frère on l’aime !

Ici, pas de Clavel, pas de Duris, mais une histoire de fratrie convaincante, assumée, très bien tournée, je veux dire, bien dirigée : la mise en scène à la Klapisch nous vaut des trucages (il découpait avant tout le monde l’image de l’écran en quatre blocs de sens pour faire courir ses personnages dans « L’auberge espagnole »); nous donne un bon bol d’air dans cette intrigue autour des vignes familiales; et un bon coup de sang filial : la trouvaille de juxtaposer Jean adulte et enfant ou Jean et son père défunt autour du lit où dort le petit-fils Ben est d’une beauté qui rappelle les liens filiaux tendus et tendres de « Padre Padrone ». Rien de sentimentaliste là-dedans mais une acuité qu’on ne lui trouvait pas toujours.

Klapisch a mûri pour le meilleur : une très belle description des vignes, du travail des saisonniers, un très beau trio fraternel (avec la petite sœur qui a des airs et la douceur de Garance); la massivité virile de Marmaï dans le rôle de Jean, tout à la fois frère protecteur, sensible et dur, qui a souffert en tant qu’aîné de ne pas avoir toujours été compris de son père.

On a souvent négligé le travail de Klapisch par rapport à celui de Jeunet, Chatiliez; on devrait revoir ses plus beaux films pour se rendre compte qu’il y a chez lui beaucoup moins d’artificialité que chez ses pairs précités, exacts contemporains.

La juste émotion. Un air de mélancolie douce nous lie aussi à ces personnages si vrais, si tendres.

La direction d’acteurs, comme toujours chez Cédric Klapisch, est superbe de précision. Les trois acteurs-titres sont époustouflants de naturel et de vérité.

CE QUI NOUS LIE de Cédric Klapisch, FR 2017, avec Ana Girardot, Pio Marmaï, François Civil.

 

 

2020 – LECTURES POUR (DÉ)CONFINÉS : CALAMITÉS ASIATIQUES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2020 - LECTURES POUR CONFINÉS : CHEMINS DE TRAVERSE / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

En cette période d’inquiétude où, tous unis dans la même lutte, nous devons serrer les coudes dans notre combat contre un virus pernicieux venus d’Extrême-Orient, nous devons nous souvenir que cette calamité n’est pas la première qui affecte l’humanité et que d’autres ont déjà causé bien des malheurs notamment en Chine et au Japon. Deux de mes dernières lectures concernent ce sujet, un roman de Chi Zijian qui évoque la dernière grand peste qui a affecté Harbin en 1910 et un autre roman de Shinsuke Numata qui raconte une histoire japonaise brutalement interrompue par le Tsunami de Fukushima.

Neige et corbeaux

Chi Zijian

Editions Picquier

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Née dans la froide région chinoise de Heilongjian jouxtant la Russie, Chi Zijian a connu de nombreux épisodes neigeux et appris à respecter les corbeaux honorés, selon la légende, comme les protecteurs du premier empereur de la dynastie des Qing. Elle est une écrivaine talentueuse qui aime raconter son pays, son histoire, ses mœurs, ses coutumes et ses habitants qui ont souvent souffert de ce rude climat. Dans ce texte, elle évoque plus particulièrement la dernière grande peste que la planète a connue, la peste qui ravagea Harbin, la capitale de cette région en 1910.

Harbin a été fondée à la fin du XIX° siècle quand, après la construction du transsibérien, les lignes de chemin de fer se sont développées dans la région pour relier Irkoutsk aux rives de l’océan et l’extrême nord de la Chine à la capitale. Deux compagnies de chemin de fer, l’une russe l’autre chinoise, se sont installées à Harbin pour y héberger leurs services et leurs employés. A cette époque la ville comptait environ cent mille habitants dont quatre-vingt-mille russes. Chi Zijian raconte les origines de cette ville devenue une énorme mégapole de douze millions d’habitants.

Devant l’afflux de population, ouvriers du chemin de fer, soldats et services de tous ordres, des Chinois ont voulu eux aussi leur part du gâteau et se sont installés à leur tour à proximité de cette ville dans ce qui devint le quartier de Fujiadian, le quartier qui est au cœur de ce roman. Les Chinois comme Fu Baichuan, ou Yong He, y ont rapidement fait fortune en installant divers commerces : auberges, maisons closes, distilleries… tout ce qui pouvait produire des biens et services à des ouvriers et des soldats rassemblés dans un coin où il y avait beaucoup moins de femmes.

Pour faire vivre cette ville qui est encore la sienne aujourd’hui, Zijian a créé quelques familles dont elle suit les tribulations tout au long de son roman « La dernière chose qui me restait à faire était de lui donner du sang frais. Et pour cela, il fallait créer des personnages divers et variés », des familles entières comme celle de Wang Chungshen, le personnage le plus récurent du roman. Il s’installe à Fujiadian avec une épouse qui ne peut pas lui donner l’enfant à qui il veut transmettre l’auberge qu’il a fondée, il prend donc une concubine qui lui donne deux enfants, un garçon décédé dans sa jeunesse et une fille dont il n’est pas le père…. Sa femme et sa concubine se sont rapprochées chacune d’un eunuque qui les protège et les respecte. Le commerce a enrichi de nombreux Chinois du quartier, leurs mœurs étaient assez libres, ils respectaient peu leurs épouses, prenaient concubines ou maîtresses, fréquentaient les maisons closes, lorgnaient sur la femme du voisin. Cette ville bouillonnante évoque un peu les villes nouvelles qui ont émergé lors de la conquête de l’Ouest aux Etats-Unis. On n’y connaît pas le principe de la croissance mais elle y est exponentielle.

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Chi Zijian

Cette cité débordante d’activité connait bien vite un taux de mortalité anormal, le mal frappe partout mais surtout dans le quartier de Fujiadian à partir de l’auberge de Wang Chungshen accueillant les marchands souhaitant faire affaires avec les commerçants de la ville. L’ampleur de la crise sanitaire prend des allures d’épidémie de plus en plus grave, les habitants réalisent qu’ils ont affaire à la peste mais à une forme de peste qu’ils ne connaissent pas. Un médecin formé en Europe mène alors un long combat pour faire comprendre aux autorités administratives et sanitaires que cette peste a pris une forme pulmonaire et qu’il devient nécessaire d’éviter tous les contacts d’homme à homme. Il lui est bien difficile de faire admettre son diagnostic et ses méthodes thérapeutiques…

Ce roman dégage une profonde empathie, dans sa postface Chi Zijian explique comment elle l’a conçu, comment elle l’a construit, comment elle l’a rédigé. Elle dévoile surtout son intention de faire revivre cette ville et ses habitants et c’est une réelle émotion qui saisit le lecteur quand rapporte qu’elle a appris le décès de sa grand-mère au moment de terminer la relecture de son texte qu’elle dédie « à la famille spirituelle qui me soutient depuis le début : le « pays du Dragon », mon pays ». C’est d’autant plus émouvant pour moi que j’ai lu ce livre en pleine période de confinement alors qu’un virus sournois décimait les populations dans plusieurs régions de la planète. J’ai eu une pensée pour mes concitoyens indisciplinés, pour les personnels soignants et pour nos dirigeants en lisant ces quelques lignes : « Wu Liande avait créé des services chargés de la mise en quarantaine, du diagnostic, de la protection contre le froid, de la désinfection, etc… La meilleure méthode de prévention, en l’état actuel, était le port de masques respiratoires ». Un siècle plus tard, nous pourrions nous inspirer de celui qui vainquit la peste à Harbin !

Le roman sur le site de l’éditeur 

 

Editions Picquier - Littératures d'Asie

 

La pêche au toc dans le Tôhoku

Numata Shinsuke

Editions Picquier

Pêche au toc dans le Tohoku

Ce court roman est le premier de Numata Shinsuke, un jeune Japonais né sur l’île d’Hokkaido tout au nord de l’archipel, il a connu un succès très rapide puisqu’il lui a valu le prix Akutagawa, principal prix littéraire au Japon, en 2019. Dans cette brève histoire, j’ai retrouvé le style frais, léger, dépouillé, minimaliste même de Kawabata, son amour pour la nature originelle, il ne manque que les très jeunes filles mais l’histoire ne les convoque pas. Bien que la sexualité ne figure pas au programme de ce texte, l’auteur signale tout de même qu’il a passé deux années avec un garçon qui a ensuite changé de sexe mais ce n’est pas le sujet du livre…

Ce texte raconte l’histoire d’un jeune cadre d’une grande entreprise qui a été muté dans le Japon central, au cœur d’une région reculée au nord de l’île d’Honshu, dans la préfecture d’Iwate. D’une nature plutôt solitaire, ce jeune homme se lie difficilement avec ses collègues de travail, il passe beaucoup de temps à la pêche dans une petite rivière poissonneuse qu’il adore. C’est cette passion qui le rapproche de Hiasa un employé de son entreprise qui ne bénéficie pas encore d’un CDI. Ils deviennent rapidement amis, multiplient les parties de pêche, une liaison serait presque possible mais un jour Hiasa démissionne et devient commercial pour une mutuelle où Il rencontre quelques difficultés pour vendre ses produits. Il démarche Imano en jouant sur la corde sensible de l’amitié, il ne sera pas le seul à succomber au démarchage quémandeur du vendeur… il l’apprendra plus tard comme d’autres choses qui touchent à cet ami que finalement il connaissait bien mal.

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Numata Shinsuke

Hiasa a disparu après le tsunami, celui qui a stigmatisé toute une région, tout un pays et bien au-delà encore, ce cataclysme que l’auteur ne décrit pas, il réside trop loin du bord de mer, trop haut sur la montagne pour avoir subi l’impact des eaux ravageuses. Il ne parle presque jamais de Fukushima situé dans la région voisine de celle du Tôhoku mais la description de la rivière, de la vallée, de la faune abondante qu’il dresse laisse imaginer les dégâts que les retombées radioactives ont pu avoir sur ce petit paradis des pêcheurs. La catastrophe et ses possibles conséquences même si elle n’est pas décrite s’imposent en creux au lecteur.

Ce texte c’est aussi une réflexion sur la solitude qu’on essaie de meubler avec des amis partageant la même passion sans jamais bien savoir ce qui se cache derrière la façade de cette passion, qui est réellement celui qui vous séduit parce qu’il a les même goûts que vous ? Et, si vous voulez éviter de donner corps à une relation plus intime que vous ne souhaitez pas, vous ne cherchez pas à en savoir plus… Ce texte montre aussi tout le poids que les entreprises nippones détiennent sur leurs personnels, sur leur intimité et sur l’organisation de leur vie privée. Aussi court qu’il soit, aussi léger qu’il semble, ce roman dévoile, parfois en creux, des problèmes qui affectent sérieusement la société japonaise actuelle.

Le roman sur le site de l’éditeur 

 

LA LUNE ÉCLABOUSSÉE, Meurtres à Maubeuge, de CARINE-LAURE DESGUIN / Une lecture d’Éric ALLARD

La lune éclaboussée, meutre à Maubeuge - Babelio

 

Sang d’encre

Le roman débute alors que Jenny Dalooz se rend chez Olivier Garnier, le fils d’un écrivain réputé, Michel Garnier, auteur de polars, mort d’une crise cardiaque, pour faire l’acquisition d’un lot de livres lui ayant appartenu.

Jenny Dalooz, personnage central du roman, est une jeune enseignante en sciences, attachante à plus d’un égard, qui se pique d’écrire et qui, pour l’anecdote, suce sans cesse des bêtises à la pomme verte. Un ticket de caisse trouvé dans un des livres de l’auteur à succès la persuade que l’écrivain, au charme duquel elle n’était pas insensible, n’est pas décédé d’une mort naturelle. Elle entreprend de mener l’enquête…

L’enquête à peine commencée, avec l’aide de ses tontons, mais à l’écart de sa cousine commissaire en chef, se corse quand on apprend que deux meurtres ont été commis à Maubeuge et que les deux hommes assassinés ont eu partie liée avec Michel Garnier dont la vie sexuelle était tourmentée.

Carine-Laure Desguin | Mon's Livre
Carine-Laure Desguin

Le décor est planté, à Maubeuge donc, qui, rendu par Carine-Laure Desquin et clair de lune oblige, participe à la fois du mystère propre au roman noir mais confère aussi à l’histoire narrée et ses rebondissements sa part de merveilleux.

Car l’un des charmes de ce roman réside dans le fait qu’il joue sur les genres littéraires.

Le sordide y voisine avec le cocasse et les esprits les plus vils s’opposent aux coeurs purs, le noir se teinte ainsi du bleu de la romance et du rose parme de la sensualité en passant par un large palette de sensations.

Le mobile des crimes est ce qui va faire verser le livre d’un genre dans l’autre, du polar au conte. Mais fallait-il s’attendre à autre chose dès le moment où, très tôt, il apparaît que le roman a pour objet le meurtre d’un auteur de polar et que le sang d’encre, plusieurs fois évoqué dans ses lignes, coule dans les veines des protagonistes de l’intrigue.

Cette mise en abyme initiale va tout du long donner le tournis au lecteur jusqu’à la fin du roman prodigieuse, au sens littéraire du terme.

Le livre sur le site de l’éditeur

En savoir plus sur le blog de Carine-Laure Desguin

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 49 : BRISEUR DE RÊVE

Crying Wallpapers - Intezaar Shayari In Urdu (#1076112) - HD ...

 

Le briseur de rêve agit à la nuit tombée, quand l’homme (ou la femme) accablé par une journée d’espoirs contrariés, d’attentes vaines, s’allonge sur sa couche et cherche le sommeil.

Au moment où ses pensées versent dans le songe, le briseur de rêves agit.

Il  fait vite et coupe à la racine le nid, le cluster d’images hypnagogiques qui, s’il n’intervenait pas, prendrait la forme d’un récit onirique, à rallonge et à tiroirs, nourri, comme on le sait depuis Sigmund Freud et Patrick Lowie, des faits du jour et des souhaits détournés par mille impondérables je de verbe.

Alors que l’humain qui s’endort est sur le point de venger sa journée par les fabulations d’un récit nocturne haut en couleur et silences parlants, le briseur de rêves, cet assassin de films intérieurs, cet empêcheur de créer du lien avec ses plus frais souvenirs, fait éclater tout ça.

L’homme ou la femme se réveille alors et vit le malheur de l’insomniaque ; il constate l’inanité du monde, la vanité de ses espérances. Il pense à la maladie qui l’emportera et rumine le malheur d’exister jusqu’au seuil du suicide (où il rate la marche et se relève vivant) et, même s’il désespère la secte des incorrigibles optimistes, il trouve un plaisir secret à se morfondre, à se prendre tout entier comme objet de plainte.Dans un sursaut salvateur, ne l’entend-on pas promettre de se réaliser dans la journée du lendemain ?

Il jure de se donner corps et âme au service d’une cause noble et forcément écologique ou bien de servir maîtres & patrons, ces pourvoyeurs en tâches inutiles mais monnayables qui ont au moins cette faculté, reconnaissons-le avec les marxistes de tendance zen (celles et ceux qui ont fait dans le ventre de leur mère le voyage de Katmandou), de vider l’esprit de tout bavardage mental jusqu’à l’heure de Top chef ou de L’Amour est dans le pré.

Le briseur de rêves qui oeuvre pour la reprise de l’économie, l’éveil des masses et l’ergonomie de l’homme (ou la femme) à son poste de travail peut enfin dormir tranquille.

37 RUE DE NIMY d’ALEXANDRE MILLON (Murmure des Soirs) / Une lecture de Philippe LEUCKX

Philippe Leuckx (auteur de D'Enfances) - Babelio
Philippe LEUCKX

Un avocat passionné de Rimbaud

Il est à Mons, une très belle demeure, avec jardin, porte d’entrée ouvragée, dans le plus pur style « art nouveau » comme l’époque en désira et en réalisa à Bruxelles, Lisbonne, Vienne, Prague.

Au 37, rue de Nimy, proche de l’ancien Palais de Justice, aujourd’hui défigurée par une construction arnoquinzienne de toute laideur, vivait Léon Losseau, né en 1869, décédé en 1949.

Un être des lumières, passionné par la photographie, les lanternes magiques, la poésie, les belles femmes.

A la pointe de son temps, il fit de sa maison l’expression d’un art nouveau à plus d’un titre.

Elle est aujourd’hui le siège du Secteur Littérature du Hainaut, sous la houlette de Françoise Delmez. Elle abrite une bibliothèque, le bureau de Charles Plisnier, reconstitué, un vaste jardin qui reçoit l’été des échanges littéraires, des lambris, des verrières décorées…

Alexandre Millon

Le livre d’Alexandre Millon « 37, rue de Nimy, Les incroyables Florides » (Murmure des soirs, 2019, 176p., 17€) reprend certains épisodes marquants de la vie passionnante de Losseau : 1901 et 1913 sont deux dates essentielles d’un parcours passionné. La découverte d’une édition d' »Une saison en enfer » d’Arthur Rimbaud et l’épanouissement de sa relation amoureuse avec Florine, la belle cousine namuroise, catalysent l’intérêt du lecteur, plongé dans cette atmosphère unique d’une Belle Epoque inconsciente des dangers futurs, toute versée dans la quête inouïe de l’art, des beaux livres et des belles rencontres prometteuses. De bien beaux jours pour attiser les passions, entre lèvres tentantes et pages à dévorer.

C’est tout un pan de cette Belle Epoque que Millon réussit à recréer, dans ce « quartier montois » de Messines, dans l’effervescence des grands culturels que furent La Fontaine, Otlet et Léon Losseau.

Leon Losseau et la Fondation - Maison Losseau
Léon Losseau

La photographie est un fil rouge ou conducteur, celui qui laisse de Florine ce beau souvenir namurois d’un certain mois de 1913. Léon s’amuse à portraiturer sa ville, ses quartiers, ses usages.

En contrepoint de ce destin, en partie romancé par la plume de Millon, le lecteur peut suivre, aujourd’hui, les aléas amoureux de deux jeunes, Esther, passionnée d’écriture théâtrale, et Bastien, doctorant. Greg fut du passé d’Esther, et puis une exposition a réuni ce couple pour le meilleur, pour le pire, au sein d’une ville, au sein d’une rue Courte, dans le flux étonnant , étrange et ouvert qu’est la vie.

Si cette nouvelle histoire partage des points de fusion avec celle de Losseau (entre autres par le biais de Rimbaud, de Mons et de la culture), elle me semble moins prenante, moins entêtante que ce que vécurent Florine et Léon.

Sans doute, l’histoire réelle, même romancée, a d’autres parfums, d’autres adhésions profondes, d’autres affinités.

Il n’en reste pas moins que l’écriture, ciselée, pleine de surprises, par bribes, par petits à-coups, porte ce livre, et laisse des deux premières parties (1901 – 1913) l’incandescence envahir les pages, pour un lecteur féru d’histoire, de poésie, et de culture vive.

Le roman sur le site de l’éditeur

Le site d’Alexandre MILLON

CRIS ET CHUCHOTEMENTS d’INGMAR BERGMAN / Philippe LEUCKX

LA FÊTE À HENRIETTE de JULIEN DUVIVIER / Une chronique de Philippe LEUCKX
Philippe LEUCKX

Les « trois sœurs » de Bergman, entre cris de douleur d’une maladie inexorable, insupportable, et les chuchotements d’une servante Anna, qui est peut-être bien la seule à dispenser le vrai amour.

Cris et Chuchotements - Film (1972) - SensCritique

Karin, Maria assistent à la décrépitude d’une sœur, qui n’est plus qu’un visage affaibli dans un grand lit à la couverture rouge, Agnès.

Toute la maison – une enfilade de longs couloirs et de très grandes pièces d’une résidence bourgeoise – est d’un rouge qui évoque aussi bien le sang que la souffrance ou la mort imminente avec son horreur.

Le médecin qui vient au chevet, les deux sœurs, n’y peuvent rien : Agnès, déjà sur l’autre rive, les effraie.

« Le silence » (1964) déjà traitait de la maladie : la phtisie d’une des héroïnes (jouée par Ingrid Thulin) encombrait l’intrigue d’une marque terrible.

Une mise en scène, toute de rectitude – les gestes, les déplacements, les conversations intimes, le sein de la « nourrice » pour un baume passager, …- grossit les visages, les rides, l’effroi dans le regard… à l’aune du miroir où le médecin dont s’est éprise Maria consigne toutes les traces de son vieillissement précoce de femme.

Cris et chuchotements | Cinématographie, Cinéma, Cinématique

Elle privilégie les espaces intérieurs, huis clos des émotions.

L’auteur de « Persona » (1966) retrouve les très gros plans : ainsi le double visage des deux soeurs Karin et Maria, enfin réunies après une violente algarade. Scène qui rappelle les deux visages interchangeables, très ressemblants de Bibi Anderson et Liv Ullman, dans le film-phare de 1966, sans doute le sommet de son art.

L’acuité du médecin, sa cruauté relaie certes le scalpel qui détache les émotions, les hypocrisies, les jalousies comme des peaux infectes.

Avec Antonioni, Ozu, Tarkovski, le cinéaste suédois perçoit l’infime beauté ou l’infime angoisse qui s’insinuent dans l’être humain. Ce sont quatre cinéastes entomologistes de l’âme humaine.

Les interprètes (Ingrid Thulin, Liv Ullman, Harriett Anderson) donnent chair, sang, froideur, sens de l’humain à ces personnages que la vie dépiaute progressivement : l’âge, la mort, la maladie ont pris le pas sur la beauté.