Le bilan

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A la fin de l’année, il faisait le compte des mots qu’il avait perdus. Ce nombre augmentait de façon exponentielle. Il se demandait quel mot resterait, l’accompagnerait jusqu’à la dernière seconde. Un vocable d’une syllabe qu’on pourrait expirer dans un souffle. Mot ? Mort ?

Vers une xylophonie de l’obscène sur une conscience en agonie

Je ne crois plus aux mots,

                       à la vie,

                       à la mort,

                       à la santé,

                       à la maladie,

                       au néant,

                        à l’être,

                        à la veille,

                        au sommeil,

                        au bien,

                        au mal,

                        à la vertu,

                        au vice,

                        à la matière,

                        à l’esprit,

                        au réel,

                         au surréel,

                         à l’amour,

                         à la haine,

                         au fantastique,

                         à la banalité,

                          au courage,

                          à la pleutrerie,

                          à l’héroïsme,

                          à la lâcheté.

 

   Je crois que rien ne veut plus rien dire et que tout depuis d’ailleurs

toujours n’a jamais cessé de me faire chier.

   Car je n’ai jamais cru à rien ni pensé à quelque chose,

   ni voulu voir quoi que ce soit des choses

   et j’ai toujours vu une pute de chose qui insistait pour se faire regarder et tutoyer             

                      puis vidanger.


Antonin Artaud (1946)

Gros textes Arts et résistances

GT3.jpg Le numéro 3 est paru!

Au sommaire

1  Yves Artufel : édito, il neige sur le jardin

2  Emile Pouget : La grève générale

5  Anne Poiré : Hommage à Nathalie Potain 1966-2009 (avec des textes de Christian Degoutte, Jean-Pierre Cannet, Corine Pourtau, Marie-Hélène Bahain et Nathalie Potain)

14 Jean Rivet et Robert Momeux (autres auteurs Gros Textes disparus récemment)

15 Sanford Fraser : Au pays de la peur – in the land of fear

18 Christian Garaud : entretien avec Sanford Fraser

20 Sophie Braganti : Fatima

23 Michel Gendarme : Avion – Bamako

28 Mathias Lair : 3760 ans après

35 Jean-Christophe Belleveaux : Désobéir

38 Jean-Claude Liaudet : Pascal avec Sade ou le bordel du libéralisme

41 Jean-Paul Leroux : Retour sur la finitude

45 Fernando Carreira : l’écologie politique n’est pas soluble dans le capitalisme

48 Claude Held : Trois petites proses pour accompagner Magritte

51 Karin Huet : Extraits de « Huit bouffées de sagesse papaoute »

54 Georges Cathalo : Quotidiennes pour résister

56 Eric Dejeager : Wallonie Chronique – Théophile de Giraud

60 Alain Sagault : La charte de l’homme moyen

62 Xavier Le Floch : Bienvenu

64 Francis Krembel : Le poète sort pisser

65 Line Szöllösi : la laverie automatique et autres poèmes

67 Olivier Cousin : Réjouissances d’hiver

71 Dominique Forget : Lampes de poche

73 Bruno Sourdin : Blues pour Brautigan – Morgan Riet : Dans un centre d’appel

74 Fabrice Marzuolo : Putains d’histoires d’amour

75 Alfonso Jimenez : Absolument coincé + 2 poèmes

78 Béatrice Machet : Watch for ice on the bridges

79 Hervé Merlot : Un port – Si c’était vrai

82 Jean Klépal : A quoi bon les artistes

87 Thierry Radière : Au ralenti

87 Dominique Forget : Lectures à ciel ouvert

89 Jean Paul Leroux : Lectures

90 Roger Lahu : Petits malentendus entre amis

92 Christian Garaud : Le sablier et autres poèmes

93 Matt Mahlen : La chronique de Matt – Yves Artufel : D’un carton l’autre

 

Dessins des Guallino (et couverture), Matt Mahlen, Agnès Rainjonneau, Zoé Lamazou (et volé sur le net)

 

Le numéro coûte toujours 9 € (+ 2 € de participation frais de port SVP)

L’abonnement simple est toujours  17 €

L’abonnement de soutien avec adhésion à Gros Textes : à partir de 20 €

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Le blog des éditions Gros Textes

http://grostextes.over-blog.com/

La chambre claire de Roland Barthes

416SW7PAAZL._SL500_AA300_.jpgQu’est-ce que la Photographie?

L’idée de départ de ce livre constitué de deux parties de 24 courts chapitres, c’est chercher à savoir ce qu’est la Photographie « en soi » et « par quel trait essentiel elle se distingue de la communauté des images. » Roland Barthes ne nous livre pas brutalement le résultat de son étude, il va nous associer à son cheminement intellectuel. Accompagner Roland Barthes, c’est accéder aux tours et détours d’une pensée qui s’appuie sur les mots, entre tendance à la théorisation, au néologisme et retour au terre à terre des expressions toutes faites, avec un goût pour la précision des sensations donnant ce mélange subtil qui fait la délicatesse de son écriture, son côté touchant.

Il distingue trois acteurs à l’œuvre dans le genre photographique: l’Operator (le photographe), le Spectator (celui qui regarde les photos) et le Spectrum (celui qui est photographié). Il va surtout analyser le point de vue du Spectator, se considérant principalement comme tel. Très vite, il observe qu’il n’aime pas toutes les photos d’un même photographe mais seulement certaines. À partir de là, il recherche ce qui, pour lui, fait l’attrait de certaines photographies. Ce qui le conduit à distinguer deux aspects des images, qu’il va appeler le studium et le punctum. Le studium, c’est le centre d’intérêt de l’image. Elle provoque sur le Spectator un intérêt moyen pour l’objet figuré, plus raisonné qu’affectif. Le punctum, c’est « ce qui vient déranger le studium », c’est « ce hasard qui me point », écrit-il. Autrement dit : atteint, émeut celui qui regarde sans qu’il en prenne la mesure ou puisse mettre des mots sur son émotion : « Ce que je peux nommer ne peut réellement me poindre »

Le punctum est souvent un détail perçu par le regardant qui va trouver des échos en lui. Comme par exemple la main « aux ongles peu nets » de Tzara sur une photo de Kertesz ou celles « aux ongles spatulés » qui cachent le visage d’Andy Warhol sur une photo de Duane Michals. Au terme de la première partie, Barthes nous dit qu’il n’a toujours pas découvert la nature de la Photographie, son eidos.

images?q=tbn:ANd9GcTH9GzOlXoGo6gKxoWmD4BVmDolwHsnvRediF3nnisw6ucJwlxjC’est en cherchant sur des photographies à « retrouver » (plus qu’à reconnaître) sa mère morte quelque temps auparavant que Barthes va découvrir l’essence de la Photo.
Paradoxalement, c’est une photo d’enfance de sa mère qui lui apporte cette révélation. La Photographie a à voir avec la mort, c’est « l’image vivante d’une chose morte » ou destinée à mourir. L’essence de la photographie est de certifier une présence, de ratifier ce qu’elle représente, écrit-il encore. Ce qui ne va pas sans de la mélancolie, un certain pathétique. « La Photo est sans avenir ! » Contrairement au film ou à la peinture qui n’atteste pas autant, même dans les portraits, de la présence des gens figurés. La photo a aussi partie liée avec le théâtre et l’Histoire (nées au même moment) : la Photo abolit la durée comme l’Histoire arrête le Temps.

images?q=tbn:ANd9GcSh8ighb2ga-N5aStd9aaE9Blb0zBRqF_30MR9l0EEHm3gchY6dBQC’est l’avènement d’une impossibilité à concevoir la durée et l’ère ouverte, si l’on peut dire, à toutes les impatiences, à « tout ce qui dénie le mûrissement ». Elle correspond aussi à l’irruption du privé dans le public. La Photo possède aussi cette particularité de gommer l’individualité au profit de l’espèce. Il regrette l’omniprésence de la Photo (à laquelle désormais est soumis la peinture figurative et même la jouissance physique – par l’entremise de la pornographie) qui, par sa démultiplication et sa banalisation, « déréalise complètement le monde humain des conflits et des désirs, sous couvert de l’illustrer », tout en détournant ce qui fait son originalité : nous renvoyer à notre statut de mortel, d’être lié au temps et soumis aux affections les plus déchirantes.

Dans cet ouvrage devenu un classique, Roland Barthes pressent la mort au vu d’une photo de sa mère. Il écrit cet essai d’avril à juin 1979 et il meurt en mars 1980 des suites d’un accident (il est renversé par une camionnette) en se rendant au Collège de France…

E.A.

Des pages que l’on respire / Johann Elmaleh

Comme tout le monde, j’ai constamment l’impression d’être regardé, comme si toutes mes cellules étaient en fait des caméras d’où les autres pouvaient me juger. La lecture, je veux dire la lecture vivante, celle qui nous fait transpirer, en sueur qu’on finit, éteint ces yeux du diable et nous laisse seul, comme un Dieu. Un Dieu contemplant le monde, perché sur les hauteurs de la vie, respirant follement l’air de cet épais silence qui souffle en altitude. Lire ne souffre d’aucune contrainte. Pris dans le mouvement tourbillonnant de ces pages, on y a nié l’ordre du monde. Immanquablement, nos sentiments ont de loin débordé l’étroitesse congénitale des sentiments humains. L’amour aussi est devenu si pâle, si rationnel au regard de la confusion rageuse de nos affections bouillonnantes. Qui a déjà vomi jusqu’à en perdre ses tripes peut se faire une idée de ce que c’est que lire ; de ce que c’est qu’écrire, ce qui est la même chose, à l’envers. La lourde atmosphère enveloppant cette gueule pathétique qui se vide de ses aliments et crie son inhumanité, rendant aux atomes leur épaisseur dégoulinante. Beaucoup ne connaissent pas ce que c’est que lire. Soit qu’ils ne lisent pas, et ils ont certainement bien raison ; soit qu’ils lisent pour les autres, invoquant un panthéon de la littérature, lequel est composé des restes classiques qu’ils n’ont jamais vraiment pu digérer, mais qu’ils conservent et revendiquent, par pudeur. Leur immense bibliothèque, bien cirée, ornée d’innombrables livres, délicats et impeccables, comme s’ils n’avaient jamais été touchés qu’au détour d’un désir insatiable de se pourfendre dans la reconnaissance littéraire des littérateurs à chapeau. Moi, je lis pour moi. Rien que pour moi, à poil que je suis. Impudique comme un clochard qui chie dans un urinoir. Et je laisse les autres, amis et ennemis, belles et moches, bons et mauvais, pourrir dans la crasse humaine de leur monde humain qui pue l’air infâme de la moralité et qu’ils ne peuvent pas s’empêcher de respirer. Moi, je n’ai pas besoin d’absorber ce gaz invisible pour vivre, mon complexe affectif se moque de cet oxygène transparent qui ne peut se voir que dans le brouillard enfumé de l’impersonnalité. C’est la vie qui m’appelle moi dans ces livres, ce sont ces pages que je fais vivre, seul. Et même, ce sont ces mots là qui vous privent de cette atmosphère sociale dégueulasse. Ne me remerciez pas, je vous ai déjà gerbé quand j’écris.

Johann Elmaleh