LA FABRIQUE DES METIERS : 86. ARRACHEUR DE DANSES

Moto-cross, Maud le Pladec - MA CULTURE

Les danses ont leur saison et leur terrain de pousse favori.

a terre battue convient aux Saga Africa, les plages de Saint-Tropez au twist, la steppe patagonienne au tango, l’arène au paso doble, les salle de bal viennoises à la valse, les salles de gym à la zumba, la campagne dominicaine au merengue, les chars chamarrés à la samba, les tapis d’épingles de sûreté au pogo, les poulaillers au quickstep, les champs de coton au charleston, les cités de banlieue au hip-hop, les bars à rhum à la rumba, la vallée du Douro au fado…

Quand les danses envahissent les chants libres, qu’elles cassent les oreilles des mélomanes, que leurs pas raient le parquet, que la richesse du sol est menacée par des Doré (Julien) et des Rémi (Bricka), des petits rats et des mauvais jerks, il est grand temps de les arracher !

Arracher une danse nécessite une forme physique que l’employé lamb(a)da, sortant de longs mois de confinement passés à râler, n’a plus nécessairement. Car la danse est véloce et animée de mouvements désordonnés. Affectée de la danse de Saint Guy, elle est difficilement maîtrisable sans une assise stable : elle se rebiffe, lance ses escouades-trilles à tous vents.

Quand on a saisi la danse, démonté ses pas, faut-il encore l’enlever vite de son dancefloor natif, avec des clés adéquates et des modes adaptés. Pour extraire ses racines et éviter toute repousse, on prendra le tango par derrière, on enroulera la valse, on basculera la bossa, on abattra la samba, on dépunkera le pogo, on capotera la capoeira, on immobilisera le mambo, on sabrera la salsa, on fadera le fado, on allongera l’allemande, on encerclera le quadrille, on dégigotera la gigue, etc.

Si on échoue, les mauvaises danses proliféreront pour s’épanouir en ballets rosses sur toutes les pistes de danse du capitalisme post-covid, leurs tiges s’infiltreront dans les usines et les administrations, entraînant tous les salariés sous-payés dans des danses frénétiques non identifiables, avec voile, masque et rythmes distinctifs, dans une enflammée sarabande à damner les chorémanes et les directeurs de centre de danse classique.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS : 85. TERRASSONAUTE (et HORECAILLE)

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Dans toutes les contrées de notre petite planète chaude (sauf en mai), le terrassonaute n’a de cesse de trouver le même environnement, constitué de tables et de chaises avec parasols et serveurs se déplaçant d’une tablée à l’autre pour se rejoindre dans un lieu couvert et ombragé, dissimulant un comptoir et une cuisine.

Dès qu’il a trouvé une place libre, le terrassonaute y établit ses quartiers où il se fait servir à boire et manger (dans cet ordre-là). Il faut dire que l’ancêtre du terrassonaute n’a pas toujours mangé à sa faim ; pour sa pitance, il est allé jusqu’à descendre sous terre et sillonné les mers… Une fois servi, le terrassonaute glougloute, mastique, complote, hume et fume, prend l’air et les toxines qu’il renferme.

Là, il se cultive, au son d’un air de guitare ou d’un poème psalmodié (et parfois écrit) avec les pieds. Si, de plus, il lui est offert de la musique, planante ou exotique, offerte par des artistes costumés et animés, comme pour un carnaval, il est au bord de l’extase.
Il a une obsession : il se croit suivi à la trace alors qu’il occupe une place permanente en terrasse, au sein de sa bulle, qu’il ne pense qu’à éclater, ce grand enfant.

Des milliers d’années d’affrontements et de rassemblements divers, de haines dispersées pour si peu d’amour, ont abouti à l’Homo terrassus… qui succède dans l’ordre des primates à l’Homo festivus. C’est le terminus, le stade terminal de l’Homme : au-delà, son ticket n’est plus valable.

L’Âge d’or de l’humanité était atteint depuis cinquante ans et on n’en avait rien su. Sauf si le système laissait le commensal récriminer, comme pour noyer le poisson, afin de lui laisser croire qu’il possédait toujours son quant-à-soi, son esprit logicomplotiste, plus soralien et dieudonesque que wittgensteinien.

L’intensité des guerres passées, l’ardeur des relations passionnelles, l’acuité des luttes sociales se sont concentréees sur l’aire de la terrasse. La Terrasse est le nouveau panopticon d’où voir le monde. Au nord de la Terrasse, il y a le monde des affaires. À l’est, le monde des tour-operateurs ; à l’ouest, le monde culturel. Au sud, les parcs d’attractions et l’Événementiel. La Terrasse est au cœur du système. Elle a l’œil de l’horecaille.

Car l’emblème de l’Homo terrassus, son animal fétiche élevé au rang d’animal sacré, est l’horecaille, un gallinacé contrasté et difforme, guère appétissant – sinon on le boufferait -, souvent geignard, qui glousse et caquète et ronchonne quand on menace de fermer ou restreindre l’accès au cadre de vie qu’il partage avec l’Homo terrassus. 

L’horecaille fait tellement pitié qu’il donne envie d’en avoir un chez soi en remplacement de son chat Gribouille, trop indépendant, ou de son chien Max, trop servile.

Ses prises de paroles ont plus de poids que celle d’un ministre-président ou d’un président de conseil régional. Elles attirent caméras & micros et sont relayées en boucle sur les réseaux sociaux qui se nourrissent des plaintes de la terrassophilie.

L’horecaille est ainsi devenue la mascotte des lieux culturels et sportifs, le totem de la société de consolation. Chaque organisme culturel, chaque club sportif possède son horecaille, sans quoi la culture de masse et le sport d’élite se flétriraient, iraient à vau-l’eau. Qui souhaiterait encore fréquenter un centre culturel, un stade qui ne posséderait pas son horecaille pour entendre, à la mi-temps et après le spectacle, son cancanement criard comme une crécelle qui rappelle la folie des matches ou les applaudissements et sifflets de fins de concert de Francis Lalanne?  

Nul besoin d’étudier longuement pour devenir terrassonaute, c’est un état de fête. Les plus grands terrassonautes de l’histoire contemporaine préfèrent ignorer ce qu’il y a à savoir ; ce qui ne ferait que contrecarrer leur vision d’un monde contrôlé et dirigé par des mains sales et cependant invisibles.

Alertons enfin le public pressé de le rejoindre qu’il ne faut jamais contredire un terrassonaute sur le point de se sustenter lorsqu’il pérore sur l’état du monde ou comment celui-ci aurait dû tourner si les rêves de ses ascendants n’avaient pas ranci car il peut avoir l’alcool mauvais ou la digestion difficile! Si des drames peuvent être évités, des échauffourées échaudées, des rixes arrêtées, des grabuges dégradés (en chamailles), cela désengorgera les Urgences des dévoiements commis par les excès des terrassonautes, sous l’œil goguenard et rapace de son attachant oiseau de compagnie.  

LA FABRIQUE DES MÉTIERS : 84. CAUSEUR CULTE

Rôle de la production de la parole dans la retranscription audio | Authôt

Le causeur culte a proféré deux ou trois bonnes paroles dans sa vie. Mais quelles paroles! Depuis, il baragouine. Comme nous tous.

S’il n’arrive plus à en produire, c’est que le temps, les circonstances ne lui sont plus favorables et cette conditionnalité de son génie est ce qui rend l’auteur culte accessible, sympathique aux yeux des sans-dents de l’expression, contrairement au grand causeur sur lequel les circonstances n’agissent pas et, qui paraît, lui, inabordable, tel un demi-dieu du verbe posé en évidence sur le socle du langage.

Le causeur culte n’est pas un orateur, il peut difficilement articuler deux mots, une proposition sensée. S’il proférait de belles phrases, on l’accuserait vite d’être un phraseur. S’il articulait mieux, on le traiterait de beau parleur. Il ne vise pas la logique, sinon il serait linguiste. Ce n’est pas un rhétoricien, tout au plus un chicaneur.
Il n’est pas davantage un communicateur qui ferait passer le Bottin pour un livre d’auteurs. Le communicateur passe à la radio et à la télé ; le causeur culte passe.

La plupart du temps, le causeur culte ne dit rien ou bien il profère une suite de mots dépourvus de sens, un salmigondis insignifiant, qu’on peut, si on a des lettres, assimiler à de la parole automatique. Ses déblatérations sont volontiers prises pour un signe de génie. De ce fatras sortira, ses zélateurs en sont assurés, une nouvelle parole sublime.

Le causeur culte favorise, il va sans dire, la forme orale brève parmi laquelle on trouve le borborygme, le rot, la flatuosité verbale.

Le causeur culte cultive le goût du débraillé, de l’inachevé, de l’ivresse, ce qui entretient le mystère autour de lui et une vague odeur de spiritueux.

Il est vêtu comme le vulgum pecus à l’exception d’un détail dans son accoutrement (plus ou moins travaillé) qui l’en détache, sans forcément faire signe vers le monde artistique (ce que, s’il fallait qu’on lui reproche, le causeur culte s’en défendrait).

Dans ses impénétrables logomachies, le causeur culte laisse entendre (si on prête bien l’oreille) qu’il pourrait proférer une ribambelle de bonnes paroles, tout un discours même, voire emporter un prix d’éloquence, ce qu’il ne fera jamais (la scène ne l’intéresse guère), auquel cas il passerait pour un raseur, un possible académicien, et perdrait tout crédit auprès de ses fidèles. Seul lui importe les honneurs invisibles, les revers de médailles ; son refus des récompenses clinquantes conforte son image de buissonnier.

Il marie l’arrogance à la désinvolture, il a la rosserie facile et l’épithète au bord des lèvres. Cela donne à ses caquetages un air bravache qui le place en position supérieure par rapport aux bavardeurs stupides qui doutent, à juste titre, de ce qu’ils chuchotent. 

Le causeur culte n’a pas d’amis, il n’a que des écouteurs. À l’affût d’une nouvelle grande parole à enregistrer.

Précisons enfin que rapprocher le causeur culte de l’auteur culte serait présomptueux même s’il se murmure que plusieurs biographes non autorisés se penchent sur son parcours et que leurs travaux révéleront certainement des aspects insoupçonnés de son oeuvre laconique.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 83. ÉLEVEUR DE MARMOTTEMENTS

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Le marmottement est un gargouillis de langage né d’un défaut d’expectoration. Il vit dans la glaire de la glotte. Il se situe au croisement des systèmes pulmonaires et digestifs.

L’éleveur de marmottements devra posséder une bonne connaissance de la bioculture et du non verbalisable, il sera expert aussi bien en laryngologie qu’en dépression linguistique.

Pour l’oreille commune, le marmottement ne se distingue pas du marmonnement. Seule l’oreille fine reconnaît le marmonneur au fait qu’il produit des sons plus graves, issus d’une région inférieure de l’appareil phonatoire comme d’une région arriérée du cerveau.

Le marmottement, pour persévérer dans son être (comme Spinoza l’a expérimenté sur les verres de lunêtre), doit vivre dans un conduit suffisamment large que pour laisser passer l’air mais assez étroit que pour ne rien libérer d’audible.

Il doit sans cesse veiller à une constriction mesurée du conduit vocal par, éventuellement, l’envoi de muquosités ou autres expectorations, un afflux de salive ou d’émotions suffisamment fortes pour entraver le bon fonctionnement des organes élocuteurs. Faire Houhou! en montrant une photo de Houellebecq tirant la langue ne suffit pas. Il faut lui lire à haute voix un paragraphe d’un livre d’Edouard Louis pour lui faire ravaler sa superbe.   

L’éleveur de marmottements ne doit viser qu’un but : que la chose prédite ne soit jamais exprimée clairement, là où elle se libère sans nécessité et sans originalité, sauf pour débiter les lieux communs requis par le situationniste pour ses agissements. Elle ne doit jamais venir alimenter la somme du déjà redit mille fois.

Il doit viser l’étouffement du rire, maintenir le trait d’humour au fond de son non-rire. L’horreur serait qu’un phonème, pire, un vocable, soit compréhensible de l’extérieur et s’écoule dans le flux courant.

Expliquons-nous ! L’élocuteur empêché, sujet au bredouillement, doit rester incompréhensible de façon à ce que ses actes demeurent interprétables à loisir pour les besoins du pouvoir en place et des présidents de parti assis sur leur siège éjectable.

Car où irait la société du spectacle et du dépaysement si tout le monde sans exception libérait sans contrainte ses sécrétions verbales, ses déjections de pensée ?

À ce stade du vade-mecum, ne confondons pas escargot et marmottement.

Si l’escargot, une fois cuit, et relevé d’un beurre à l’ail, s’extrait de sa coquille avec une fourchette à deux dents, le marmottement n’a pas vocation à être retiré de son lieu d’élevage, même avec un abaisse-langue imbibé d’ail.   

Contrairement à l’héliculture, donc, la marmottologie est une science qui possède ses règles et ses praticiens.

D’ailleurs, peu de formateurs sont à la hauteur de cette formation car, par essence, le formateur ne pense qu’à exprimer clairement des choses que tout le monde sait depuis sa naissance (ou connaîtra avant sa mort). Le formateur zêta n’ajoute rien au savoir, il le perpétue. Il ne délivre rien de neuf, il ressasse de l’ancien jusqu’au rejet de tous les apprentissages. Mais nul n’a l’intention ici de dénigrer le saint enseignant, que cela soit aussi peu clair que confus – comme le veut cette neuve science que ces phrases narrent navrement.

Bref et pour conclure (avant qu’il soit très tard), l’éleveur de marmottements est plus proche du gardien du silence que du défenseur de la liberté d’expression. Il est un des rares métiers essentiels au bon dysfonctionnement de notre indigeste démocratie.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 82. RACONTEUR DE CŒURS

Le cœur, organe de vie | Dossier

Le raconteur de cœurs se distingue du raconteur de c(arabist)ouilles. Même si l’objet sur lequel se portent les racontars est sensiblement de la même forme quoique de dimensions différentes, l’un sert à la reproduction, l’autre à l’entretien de la vie. Si la distinction est faible, elle n’en est pas moins essentielle.

Le raconteur de couilles consigne des histoires de spermatozoïdes, forcément vi(ri)les et virales même si, d’après une légende pubienne, un seul finira la course en tête. On ne prête qu’aux vainqueurs. Le raconteur de couilles est volontiers trivial, tribal et balourd. Il a une tête de testicule mais sans cerveau, ce qui lui donne un crâne plat appréhendant le monde de façon binaire. Il aime l’entrefesse et la compagnie, les festivals et la cochonnerie. Il s’aide volontiers d’adjuvants pour mieux raconter, mieux saouler. Il croit mâlifier l’existence, alors qu’il ne fait que l’abâtardir, la rabaisser, la porter six pieds sous terre. C’est un fossoyeur de la joie.  

Le raconteur de cœurs narre des histoires d’artères et d’aortes, de veines et de ventricules, de pression sanguine, de valves qu’on ouvre et qu’on claque, d’oxygénation en milieu fermé ; c’est plus technique et moins bandant. On peut aussi y voir des branches et des racines nouant des liaisons. Le raconteur de cœurs ne s’afflige pas, il laisse cela aux rapporteurs de calembredaines, aux avaleurs de couleuvres et de comploteries. Il n’évite pas les sujets qui lâchent et peinent les cœurs. C’est un matérialiste pur jus. Avec lui, pas d’effusions inutiles, pas d’orgasme existentiel : il laisse les illusions au bagnard. C’est un spinoziste convaincu.

En adepte du libre arbitre, La Fabrique des Métiers vous fournit tous les éléments pour faire votre choix entre les deux raconteurs.

Mais entre l’emmielleur et émulateur, on sait bien pour lequel vous opterez.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 81. CRITIQUE D’R

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L’R est puR ou satuRé. L’R est bRut ou abstRait. Il est RaRe et dRamatique, lyRique et maRtial. Il est Romain ou gRec et paRfois EtRusque. Que seRait l’êtRe humain sans l’R ? Et l’incoRRuptible natuRe ?

L’espace de l’R souffRe, les guitaRes pleuRent et les Responsables cultuRels sont colèRes. Les littéRaires Retors aux stats et aux sciences moRtes hoRs celle, primaiRe, de l’oRthogRaphe, suRtout quand il s’agit de comprendRe les exponentielles.

ARRêtons de gémiR, de dénigReR l’R qui nous fait RespirRer et agiR et cRier famine et gratteR les coRdes des lyRes et manifesteR notre Ressenti et EcriRRRRRRRRRRe !

Que seRait l’être humain et les autRes pRimates : le joueuR d’oRgue de l’église et le peintRe de muRaille, l’aRchitecte d’intéRieur et l’acteuR de séRies, l’opérateuR de foRmation et le producteuR de savoiR, sans l’R pRimordial ?

RRRRRRien !

Que seRions-nous tous, sans ce viatique nécessaiRe ! Nous ne le répéteRons pas caR nous sommes éco-Responsables autant qu’avaRes d’éneRgie.

MalgRé les DéRives, les exagéRations, il faut pouvoiR continueR à critiqueR l’R sous toutes ses faRces, à lui RiRe au neRf, sinon que deviendRait notre libeRté d’expRession chéRie ! Et notRe fRateRnité et notre goût des autRes.

Tous aussi viRaux que notRe dévoRAnt et incompRessible désiR d’ R. 

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 80. RACCORDEUR DE COCCINELLES

Savez-vous différencier les coccinelles du jardin ?

La coccinelle est un insecte à points sur lequel on peut compter.

Elle renvoie à la bonne fortune, au soleil, au dieu bon comme le vin. Seuls les pucerons l’ont en horreur. Sa rotondité fait écho aux largesses maternelles et sa petitesse fait signe vers la candeur, l’objet à protéger – devenant lui-même gage de protection. Elle donne prise à la caresse et aux élans tactiles, qui plus est en période de restrictions affectives strictes. À l’instar du trèfle à quatre feuilles, de la queue d’écureuil ou du fer à cheval, elle porte chance. Tout qui supporte une coccinelle se voit touché par la grâce. Ainsi, comme on le raconte, de ce condamné à être décapité, dont le cou plusieurs fois de suite visité par une coccinelle, fut gracié.

La Coccinelle est aussi un véhicule utilitaire qui, détourné de sa fonction d’origine, de son acte de naissance un brin suspect, customisé, cinémaïsé, dynamisé, propulsé dans les airs et sur les routes les plus improbables, peut donner de l’amusement et de la joie à ses utilisateurs en plus que de la mobilité passive.   

Mais la coccinelle, à force d’user de la chance, d’avoir épuisé sa capacité à rendre heureux, sous la pression des insatisfactions nées des successives crises du capitalisme et du socialisme, sa capacité se décharge. Elle perd des points dans la course à la félicité, elle a des ratés, on ne peut plus compter sur elle.

Il faut la raccorder au bonheur.

Mais les prises se font de plus en plus rares car l’âge d’or des plaisirs et des libertés faciles est passé. Et le bonheur coûte bonbon ; il ne suffit pas de le liker ni de le click & collecter, sauf pour certaines sortes de bonnes fortunes financières pleines de ronds et de blés.  

Le raccordeur de coccinelles agit au printemps, la saison durant laquelle l’aubaine sied le mieux aux cœurs demeurés en hiver et aux assoiffés de soleil. Il suffit dès lors de brancher le coléoptère sur une source de lumière avec un chargeur fourni gracieusement par La Fabrique des métiers qui prépare activement sa Journée Ailes ouvertes sur le sky center de l’entreprise bio et du commerce équitablement réparti entre les plus rapaces du monde nouveau.

Coccinelle GIFs. Images animées d'un scarabée pour le bonheur

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 79. ÉLAGUEUR D’HORIZON

Fixer l'horizon du regard | Ministères NPQ

L’horizon n’est jamais net. Sa ligne est toujours encombrée d’interférences, de parasites, de points noirs, sous les formes de nuages, de bateaux ou d’éoliennes.

On ne peut pas voir l’horizon seul, non accompagné. Il faut l’observer avec une tripotée d’intrus, d’importuns qui obstruent le champ auditif et la sensation de plénitude. Comment être zen si l’horizon est bouché ?

L’élagueur d’horizon agit avec des instruments à la démesure de l’enjeu. Rien de ce qui dépasse, infléchit ou sous-tend la ligne d’horizon ne lui résiste ! Il tranche, aplanit, déporte les non attendus du paysage, ce qui rétrécit la vue et empêche l’esprit d’agir sur les corps.

L’élagueur d’horizon a vécu dans un logement social voire à la conciergerie du CPAS de son quartier. A l’école, il était toujours fourré dans le fond de la classe, à distance respectueuse du maître ou de la maîtresse pour regarder le ciel par-dessus les toits, comme Verlaine en rêvant de Rimbaud torse nu ou de Georges Sand en déshabillé. Il aspire à de grands espaces vides et à des visions de déserts, à des panoramas champêtres, à des points de vue de bord de mer où l’œil s’évade et finit par se perdre.

Dans un monde refermé, clos sur lui-même où l’anecdotique fait barre à l’histoire au long cours, où l’alerte info l’emporte sur l’essentiel, l’élagueur d’horizon est un élargisseur de vue. Il a droit à tous nos applaudissements et nos battements de paupières de début de soirée. Pour qu’il s’en repaisse et ne réclame toutefois pas des émoluments à la largeur de sa tâche.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 78. GOÛTEUR DE DOUTE

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Le doute n’est jamais sûr. Il est sucré, salé ou amer selon l’endroit où le doute survient : la confiserie, la plage ou le champ d’artichauts.

Il a le goût du zinc quand on s’est trop longtemps accoudé au bar, le piquant du poivre quand on a éternué ses convictions, l’astringent du coing quand on y a été envoyé avec un bonnet d’âne, l’amertume du vin quand on a aimé au-delà du raisin, l’umami du parmesan quant on léché ses doigts de pied, le brûlant du piment lorsqu’on s’est fait gronder, le savoureux de la viande de koala après qu’on a cherché à voir en dessous de la fourrure.

Bref, le doute est multiple. Il faut avoir été singulièrement certain d’une seule chose dans sa vie pour savoir comment le doute rapidement s’installe, se ramifie et nous entraîne dans des abysses – une véritable galerie – d’incertitude.

Afin de distinguer les divers états du doute, il faut prendre sa température. Le doute doit se trouver en tout lieu et à toute heure à une température constante de 33 degrés. (De là à en déduire que le seul corps douteux est mort, il y a un espace de quatre degrés que nous ne franchirons pas.) Trop chaud, le doute vire à l’incrédulité pure ; plus froid, il tend vers la pâle croyance. Trop cuit, le doute suspend tout savoir et toute saveur : il n’exprime plus tous ses sucs et astuces.

Le doute réclame un point d’appui pour certifier le monde. Il a besoin d’un repère, d’un système de coordonnées, d’un étalonnage précis, sans quoi il prête le flanc à l’évasif, au fluctuant, au scepticisme d’un Montaigne, aux débordements de la métaphysique, à l’angoisse (de la page sans chiffres) de l’écrivain oulipien. Raisonnons donc avec méthode !

Descartes a douté du goût pour établir sa théorie. A humer toutes les idées de son temps, il ne savait plus à quel sens se vouer quand il réalisa qu’à tant questionner le goût du pain bis comme celui de la feuille de laurier, il posait les bases de son cogito. À partir de là, René eut bien des cartes en main pour déjouer les règles de la scolastique. Même si viendraient après lui les titilleux Spinoza, Leibniz ou Pascal pour lui chercher des poux. Quand le philosophe perçut l’ampleur de sa découverte, on rapporte qu’il avala un plein verre d’armagnac et trouva que c’était délectable. Assurément.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 77. LÉCHEUR DE FLAMMES

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Un feu dévorant, un bûcher à la Dame Jeanne, un autodafé de livres à brûler est le brasier d’élection du lécheur de flammes.

Là, il se consume à plein, léchant jusqu’à l’extase, ne sachant plus où donner de la langue et du bec (à gaz). 
Le lécheur de flammes n’avale pas, au grand soulagement des ligues de défense du feu, sous la coupe des gardiens d’Héphaïstos et des fans de Johnny. Ce n’est pas un allumeur, au grand dépit des réverberbères et des femmes Touaregs.

Mais avant tout, il a fallu former l’apprenti à la luisance du feu follet, à la flamme d’allumette, à la brasille du morceau de silex ou de l’escarbille. Avec des maître.sse.s enflammé.e.s (il en reste) par l’embrasement de leur discipline et l’attention d’un public chaud bouillant devant une telle flambée de savoir.

Pour se mettre en train, le lécheur de flammes peut lécher les vitrines des marchands de glaces ou les reflets des miroirs réfrigérants, il peut fellationner des boules de neige de Noël figurant des déflorements de la Vierge sans allécher le voyeur frigide ni le voyant des Rimbaldiens éteints.

Après le turbin, le lécheur de flammes doit rafraîchir sa langue-torche en suçant des glaçons ou des garçons après s’être rafraichi l’haleine de cheval-vapeur avec du jus de citron persillé et fenouillé éclairci d’une pincée de bicarbonate de foudre tout en réussissant à ne pas cracher son feu intérieur.