LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 110. CHAUFFEUR DE BALLE


Si les balles refroidissent nos ennemis, il n’est pas seyant qu’elles arrivent tiédies sur le lieu du crime car une balle sans feu, c’est glaçant.

Pour éviter cet effroi (rien de mieux qu’une balle fumante et son panache de fumée autour du trou sanglant), le chauffeur de balles fera cuire avant l’envoi les projectiles au bain tuerie.

Faute d’eau chaude (le champ de guerre n’est pas un camp de scouts), le chauffeur de balles les fera luire avec son briquet tempête ou réchauffer au creux de ses cuisses, en les roulant comme une cigarette de luxure. Il peut aussi les introduire subrepticement dans l’un ou l’autre de ses bouillants orifices avant de les sortir flambant neuves.

La balle ainsi surchauffée ne perdra que très peu de son énergie durant le très court temps où elle quittera à toute blinde le canon pour pénétrer la boîte crânienne ou les entrailles de l’adversaire, ce trou de balle sans nom.

Sans l’action du chauffeur de balle, les crimes de guerre manqueraient de relief et de couleurs et provoqueraient vite des haut-le-cœur esthétiques chez les inspecteurs des Nations Unies venus attester les faits.

Avec un corps percé de fringantes flammèches, le forfait est acceptable, limite pardonnable, foi d’un directeur de la FN Herstal (toujours sur le gril), et les crimes de guerre ne sont plus passibles de peines sévères. Tout au plus une relaxe après une garde à vue d’un demi-siècle, comme l’habitude, toutes proportions gardées, a été prise dans les affaires pénales crapuleuses les plus ordinaires.

À noter que les dirigeants des sports de balle populaires (paddle golf, foot…) auraient avantage à augmenter la température des balles & ballons à leur surface afin de chauffer les supporters qui auraient trop éclusé de boissons fraîches et désaltérantes avant les matches ou compétitions.


LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 109. VEILLEUR DE HUIT


Le 8 a tendance à filer droit vers l’infini avant de se coucher façon lemniscate. Un moment d’inattention et c’en est fait du système décimal qui tient nos comptes depuis plus de mille ans.

Sans aller jusqu’à cette extrémité, le huit pourrait basculer sur les chiffres voisins, le sept, déjà bien chargé en symbolique, ou le neuf, affecté au renouveau de tout un chacun. Il pourrait aussi, le fourbe, inviter des zéros, toujours enclins à démultiplier à bon compte les chiffres de la numération et à dissimuler leur nullité. 

Imaginez la vie numérale sans 8 et la joie, non contenue, des Oulipiens munis d’une nouvelle contrainte ! On en viendrait vite à regretter le système octal qui tient nos yeux rivés aux écrans.  

La suite de Fibonacci serait interrompue et le nombre d’or bien plombé.

Que deviendrait la géométrie sans octogone ni octaèdre, et la roue du dharma, sans ses huit rayons? Elle verserait dans le cul-de-basse-fosse du bouddhisme pour yoguistes bloqués dans la posture de la taupe.

Quel numéro atomique pour l’Oxygène, comment figurer le nombre de planètes du système solaire (sauf à en disqualifier une), de tentacules de la pieuvre (sauf à dénaturer le poulpe) ? Que deviendraient les noces de coquelicot sanctifiant les sept (maléfiques) plus une année de mariage ? Et la musique pour octuor ? Celui en mi bémol majeur de Mendelssohn ? Et celui plus encore en fa majeur de Schubert ? Quel désarroi chez les amateurs de tarot sans l’arcane de la Justice, et leur Bateleur déchapeauté ?

Et les six femmes d’Henri VIII ? Sans parler de la rétrogradation du numéro des têtes couronnées ? Pie XII deviendrait le onzième de son papal prénom ; Louis XIV, le treizième, Charles X, le neuvième… Quel imbroglio pour les historiens contraints de reconfigurer toute leur ligne du temps !

Sur quelle autre chaîne que C8 recaser la bande de bouffons d’Hanouna ? Anal Plus ? WC5Monde ? France 3 Zone Raclures ?

Et qu’adviendrait-il du jeu d’échecs et de l’activation neuronale des joueurs voués à se rabattre sur les arcanes du Uno ? Du billard américain sans sa boule noire numéro huit ? Quel avenir pour la spiritualité mondiale sans les 8 bras du dieu Shiva, les 8 pétales du Lotus, les 8 sentiers du Tao, les 8 portes de Jérusalem, les 8 anges porteurs du trône céleste ? Une société matérialiste en butte aux élucubrations des pires sociétés laïques semi-secrètes ?

A ce propos, que deviendrait le culte cube sans ses huit sommets ? Un dé raillé ? Un dé tourné? Un dé molli ?

Et, last but not eight, que deviendrait l’année 68 de la Révolution postmoderne ? 67, l’année du flower power (& honey bees good), ou 69, l’année du sexe gainsbourgeois – de guingois ?

Inutile de poursuivre la lecture même si vous êtes disposé à un ou l’autre biais cognitif affectant votre entendement, faute de suivre de trop près certains zinzintellectuels complotistes de votre réseau préféré, vous aurez compris l’importance du 8 dans le vide de tous les jours et celui de le garder bien en place, d’alimenter sa flamme huitique, sous la surveillance aiguë d’un veilleur de huit, à raison de huit heures par jour.
Ce qui nous fait trois veilleurs par jour, et en application des règlements syndicaux les plus stricts, quatre veilleurs par mois, pas moins.

Une fois encore, LA FABRIQUE DES MÉTIERS augmente le taux d’emploi en Fédération Wallonie-Bruxelles avec un métier requérant peu de compétences sinon deux yeux en face des tours (de huit étages), une attention de tout instant et une ligne de fuite réduite au seul concept deleuzien.


LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 108. TOURNEUR DE PLAGE


Quand on est allongé sur la plage, sur le sable chaud, face au vent qui vous décoiffe et vous apporte de bienfaisants embruns, une seule chose nous manque : que la plage ne tourne pas autour de la mer.


Un sondage l’a établi : plus de la moitié de la moitié de la moitié des plagistes (13 % exactement) répondent Oui-Oui à la question de savoir s’ils aimeraient une plage tournante au centre de l’été – avant de se retourner sur le dos pour un bronzage intégral uniformément réparti.

La plage qui tourne, c’est prouvé scientifiquement par les détenteurs de pendules, a des choses à dire sur la tournure des mers, la matière vague des dunes, la nature sablonneuse des mandalas et l’expansion du désert au-dessous de la surface des terres.

Afin de faire tourner les plages, il faut fixer un pivot, sorte d’énorme pointe en béton armé renforcé d’algues bio, qu’on appellera Bernard, si on a connu le modèle d’avant le busnel (oiseau bagué intervieweur de belles plumes). Il faut creuser et, au bord de la mer, tout creusement inonde vide. Cela coûte bonbon mais que ne ferait-on pas pour les aises de l’estivalier ?

Une fois le pic axial trouvé, planté, consolidé et la plage dressée – avec un beau chemin de sable -, par un système de poulies & courroies, de pales & d’éoliennes à vapeur, amélioré d’essence de tournesol, la plage peut non seulement toupier mais circuler autour de sa mer.


Les premières études des mathématiciens surfeurs qui ont planché sur la question ont montré qu’une plage lambda fait, avec la technologie actuelle, un tour de la Méditerranée en cinq mille ans*. Mais, d’ici cinquante ans, on pourra la faire rouler cent fois plus vite.


En attendant, les plages qui tournent folles et les mers qui roulent des vagues sont déjà une réalité.

Gageons qu’avec les subsides promis par la banque de fonds azuréenne Dermine & Dermagne, La Fabrique des métiers maritimes parviendra bientôt à contenter 13 % de la masse des plagistes (et potentiels électeurs de gauche) sondés sur leur serviette de plage ronde à microfibre douce & absorbante. 

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* Une équipe d’Oulipiens, augmentée d’un expert pataphysicien, conteste ce nombre dans un texte de cinq mille signes (espaces comprises)


LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 107. REMORQUEUR DE REMARQUES


Vous avez remarqué ?

Les remarques se concentrent sur un sujet, un seul. Alors que des sujets plus vendeurs, mieux disposés, bien fournis n’en suscitent aucune.
Dans un souci d’égalité qui fait sa remarque de fabrique, La Fabrique des métiers a choisi de répartir équitablement, de rétablir l’équilibre entre le nombre de remarques.
À la demande des sujets plaignants, elle enverra un remorqueur sur place qui emportera par un chenal secret les remarques excédantes là où elles font défaut, là où leur besoin se fait cruellement constater.

Elle ne souffrira aucune objection, aucune velléité de surplace.
Ainsi, chaque point de désaccord suscitant le même nombre de remarques, aucun ne se sentira lésé et les conflits disparaîtront de la surface de discussion, au grand dam, soit, des faiseurs de remarques qui trouveront à redire et, de la sorte, provoqueront bien bite un nouvel entassement d’observations au même endroit, provoquant un encombrement dans la circulation du vide de pensée généralisé.
Et tout sera encore à recommencer, vous remarquerez.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 106. RAMASSEUR DE BORDURES


Vieilles bordures en aluminium, en pévécé, en pierre de feu, en plastique bio, en bois dur, en fier béton, en fer vieilli, en jeunes rondins, en zinc de comptoir, en écorce de rêne, en papier mouché…

Bordures blanches, grises, bleu souris, vert pomme, galvanisées, végétalisables, minéralisées…

Bordures repliables, éjectables, sautables, musicales, de survie…

Bordures de jardin, de voirie, de terrasse, de pelouse, de gradin, de plage, de cour de prison, de salon du livre, de circuit de course…

Bordures droites, angulaires, semi-circulaires, en quinconce, en forme de schtroumpf, de Gaston Lagaffe, de Franquin déprimé…

Bordures à emboîter, à empiler, à laquer, à déliker, à détromper…  

Le ramasseur de bordures vous débarrasse de tous les types de bordures, de toutes formes, matières et couleurs. Il les déboite avec un maillet. Il les embarque sur son camion grue… Il vous suffit de les déposer au bord de la chaussée, avec une pancarte POUR LE RAMASSAGE pour éviter que, par mégarde, le ramasseur la confonde avec la bordure du trottoir. Et sans bordure de trottoir, une rue va à vau-l’eau, elle menace de s’inonder à la première crue de la première rivière venue. Et puis le PTB risque d’en faire ses choux gras et même de la soupe populaire.

Puis, les BMW, VW et Volvo de fortes cylindrées conduites par des somnambules ou les machines à bras dépassant la vitesse motorisée risquent de ne plus faire le distinguo entre trottoir et chaussée et d’ainsi balayer de paisibles promeneurs de la surface de la terre pour les déverser dans le container de la mort, sans qu’on puisse s’en plaindre, seulement les pleurer dans un silence de moteur fumant.

BON DÉBARRAS !, diront cependant les voisins agités par l’appât du gain et du dépeuplement humain de notre vieille Terre, que celui de ces importuns, toujours prêts à arpenter les trottoirs et les parcs de leurs pas mesurés, avec leur mine allègre et leurs gestes aimables à l’endroit des trottinettistes égayés et des motocyclistes éveillés !

Avec cette bordée de bordures, le ramasseur en fera un circuit de chicanes pour conducteurs du dimanche matin, un territoire circonscrit pour jeux de guerre autorisés par l’Otan ou une œuvre d’art subtile et protéiforme protestant laïquement contre les tyrans aux visées expansionnistes, ayant souffert dans leur jeunesse d’une assignation à résidence grillagée, d’un parquage dans un Goulag portatif ou une barre HLM à pas de loyers ni de bacs à ordures.


LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 105. DÉMONTE-PENTE

Prix toiture : quel budget prévoir pour refaire/réparer le toit ?

Quand vous avez passé une bonne pente, vous n’en voyez plus l’usage et c’est ce qui vous distingue de l’animal bêta.

La limace qui a franchi un dénivelé, l’éléphant qui s’est tapé une longue inclinaison, la chatte montée sur un toit glissant n’a que faire de la déclivité passée : iel trace, iel barrit, iel miaule, iel se lance à toutes trompes sur le velours de l’avenir. Sans être désobligeant, il va sans gémir, avec la gent animale, qu’on aime dorloter, papouiller, déglutir lentement avec une salade bio bien assaisonnée.

Pour économiser des obliques, gagner des amplitudes d’angles, repliez les pentes derrière-vous et ne vous (dé)pensez plus qu’à l’horizontale ! Après une grimpette, tirez l’échelle, renversez l’escabelle, remisez à la cave le piédestal en or massif !

Soyez décroissant, (immuno-)déficient, déhiscent (comme les fruits du pavot et du tabac), réduisez vos escarpements, éliminez à mesure toute trace de vos changements d’altitude, enlevez la rampe du progrès, tenez-vous au garde-fou de la rationalité : l’humanité qui court à sa perte en gâchant ses énergies ne vous en saura jamais gré !

Passez sur l’autre versant du mont des ânes en un saut à l’aile lascive !

Tant que vous êtes sur la bonne (char)pente, évitez les raidillons, n’approchez plus les corniches, nucléarisez vos désirs, réduisez vos vents et marées, diminuez vos consommations forestières à base de cons cerfs, détrompettez les musiques célestes, ravalez la salive de vos hanches de clarinette, n’avalez plus de croyances toutes blettes (préférez les religions crues !), vivotez, bécotez, repliez vos envies au placard de l’ennui !

Bief, usez des écluses pour naviguer à vue des cours d’eau en dévalant par paliers vers la mer étale plutôt que d’escalader les à-pics de l’existence au risque de laisser dans la vertigineuse ascension quelques côtes utiles !


LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 104. RAFLEUR DE MUSES

GRIFFONNADE 306 : Les neuf Muses de la mythologie grecque - GRIFFE DES MOTS

Tous les poètes ne sont pas des saints, et j’en connais même de fourbes. Mais, dans l’ensemble, ils savent se retenir – de passer pour des romanciers rentrés.

Il faut se méfier de ceux qui ne paient pas de mine (ils ont vendu leur crayon aux plus offrants) et rasent les murs des maisons de la poésie qui menacent ruine.

Pour contrer et mieux contrôler ces trafiquants d’inspiration, La Fabrique des Métiers a encadré la pratique. Désormais le rafleur de muses connaîtra l’argent propre, lui qui a vécu à la fortune du mot et au petit bonheur la stance.

Les poètes sont peu précautionneux, limite distraits, cela fait partie de leur profil attitré, dont certains surjouent : ils laissent traîner leurs muses ici et là, dans une boîte à lyres ou une brocante de marché de la poésie, après en avoir nonchalamment abusés. Les muses usées végètent sous les ponts de la littérature commerciale et certaines (en)filent un mauvais coton(-tige) avec leur tenue dépenaillée et leurs bouches à damner un vieil auteur de littérature pour ados.

Le rafleur de muses balaie sous les tapis des poètes reconnus (par une Académie ou l’autre) et recueille, avec un balai à lais et un ramasse-odelettes, la poussière de vers, la cendre des feux d’esprit, encore brûlante, encore soufflante.

Avec les muses au rabais, en fin de course, mais requinquées après avoir obtenu une incroyable transformation (maquillage, coiffure, relooking), le rafleur joue à la roulette littéraire et gagne une suite de publications, parfois cinq à la suite, comme dans Questions pour un poète champion. Il exulte, il délègue à des poètes dans le besoin – contre des faveurs que le code de conduite de La Fabrique nous empêche de divulguer – qui débutent dans le métier, en sont encore à travailler leurs imparfaites métaphores, à ajuster leurs mots à la musique intrinsèque du poème (ils auraient besoin de passer chez l’orthophoniste de la maison de la poésie de leur quartier), à toujours versifier sous contrainte alors que le vers libre est centenaire et que Le tôlier Le Tellier de l’Oulipo est passé de l’autre côté de la force commerciale – en remportant le Goncourt.

Pour en finir avec le rafleur de muses – qui finira à coach littéraire -, précisions qu’il recycle l’énergie fossile inspirationniste pour en faire des panneaux poético-voltaïques, des éoliennes à plumes, des toitures électriques sous haut tenson.

Le rafleur de muses travaille pour l’industrie de l’imaginaire, il joue son avenir professionnel sur un coup de lettres. Il peut faire gagner gros à la maison d’édition qui l’emploie et renflouer les caisses des sociétés d’auteurs de poèmes, tout bénéfice pour le contribuable qui pourra, à la place, rembourrer les finances des sociétés de gilles sur la paille.  
 

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 103. LANCEUR D’ALÈZES

Alèzes bordables 70 X 180 cm

Le lanceur d’alèzes évolue dans les EHPAD et maisons de retraite. Il alerte sur l’état lamentable des literies des résidents. Il rappelle à l’envi la décrépitude humaine, le devenir pathogène de l’humanité, jadis florissante, bandante, éructant sa semence dans un maximum de petits conduits accueillants, censés prolonger l’espèce éternellement.

Le lanceur d’alèzes bouscule la quiétude des chambres avec vue sur les immuno-déficients, les lits au carré de l’hypoténuse et les cercles de joueurs de bridge. Le lanceur d’alèzes dit la vérité qu’il a découverte depuis qu’il occupe un emploi, une place dans le lit de la société, tel un candide des gens modernes. Le lanceur d’alèzes est le trait d’union entre le fabriquant d’oreillers et le déplumeur de poules, entre le tisseur de toile et le tireur de voiles.

Durant son enfance, le lanceur d’alèzes retournait les matelas de ses parents, il tendait les draps de sa mémé sur le fil souriant de la pelouse, près de la rivière aux yeux clairs, entre le verger aux fruits rouges et le potager de légumes verts, tout un arc-en-ciel qui réjouissait la palette d’émotions de sa jeunesse dans le culte d’un socialisme raboteur des inégalités, radoteur et racoleur, en phase avec la généreuse nature dispensatrice des nombreux bienfaits dus aux bénéfices du compost social. Heureux temps s’il en fût, aimé des nouveaux riches et que le pauvre vécut au quotidien pendant des siècles dans l’indifférence de son bonheur, tel l’ingrat qu’il fut toujours.

Un jour, eh oui, le lanceur d’alèzes a découvert l’horreur du monde et a rué dans les brancards. Face à sa manie de tout jeter contre les murs, même sa tête, des infirmiers ont été contraints de lui appliquer un calmant voire un vaccin, à lui qui préférerait faire le jeu d’une épidémie pour être épargné d’une simple piquouze. Son truc à lui, c’était de sniffer les parties intimes du capitalisme quand celui-ci, pour affrioler les marchés, ne portait plus de dessous.

Enfin, il donne sa démission de l’EHPAD et entre au service propreté de sa commune comme ramasseur de merdes, où, on s’en doute, il aura encore beaucoup à dire sur le sale état de la société de consolation. À moins qu’il ne trouve un job comme personne-ressort dans une entreprise de recyclage de planches à repasser.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 102. CHIEN DE PIANO

Ah si les chiens pouvaient parler ! - La leçon de piano d'André Manoukian

Le chien de piano est un tireur de mélodies, un traîne-notes, un remorqueur de claviers. Sur la neige de la portée, il glisse ses bémols et ses dièses, ses triples croches et ses quarts de soupir. Les mélomanes à la petite semaine de Noël en font des oreilles en feuille de houx, ils tombent de leur chaise musicale. Encore un peu, ils remiseraient leur stylo à sonnettes et s’inscriraient à la fanfare de leur quartier pour jouer des timbales et du triangle (s’ils reconnaissent les cuivres des bois de chauffe).

Le chien de piano aboie au clair de lune de la sonate de Beethoven sinon au mouvement musical de la suite bergamasque de Debussy. Il en faut pour tous les types de tympans, les traceurs de violoncelles autant que les ramasseurs de cymbales, les joueurs de sérénade comme les lanceurs d’aubade.

Le chien de piano ne vaut pas le Chat de Scarlatti marchant sur le clavecin de son maître pour un thème de fugue mémorable. Mais n’a-t-il pas imposé sa marque dans La Voix de son maître où on le voyait, tout ouïe, japper à l’oreille d’un parlophone, avant de sillonner tous les tours de disque de vinyl ?  

Le chien de piano est un transporteur de musique, il entraîne les orchestres philharmoniques et les bides bands dans les contrées les plus hautes de l’exploration auditive, là où ça siffle et où ça souffle. Il vit de rengaines et se nourrit de dos d’os de guitare sèche. Il souffle dans les trous de clarinette et se prélasse sur les cordes frappées d’un clavecin bien tempéré. C’est un bouledogue du son, un husky à bas décibel. 

Attention à ne pas confondre le chien de piano, doux comme un (motet de Jean) Mouton,  avec le pittbull de parano qui vous déchiquetterait une contrebasse armée d’un plectre de luthier plus vite qu’un arracheur de danses ne vous enlève une mauvaise valse d’un ballet viennois.

Enfin, une voix n’est pas coutume à La Fabrique des métiers de l’ouïe (qui défend la veuve poignet et l’orpheline) : et si (Doré compris) nous abattions le chien de piano, obsolète, qui marche sur trois pattes, et sans nulle référence de musique classique, pour laisser couler la luge de la bonne musique dans l’étang dégelé de la musique de variété genre aboyeurs de rap ou miauleuses de soul autotunées ? Avant que la société protectrice des cabots de bastringue ne réclame sa peau pour servir d’étendards à leurs complaintes canines.  

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 101. CHEF DE SENTIER

Chemins de randonnées - Mairie de Saint Lambert la Potherie

Le chef de sentier est généralement un ancien gardeur de troupeau, un traverseur de chemin dépassé, un vieux suceur de boue, un réchappeur de pneus crevé, un conducteur de tas de veaux à l’arrêt, un garde barrière en veilleuse, un vérificateur d’allées réifié, un élévateur du niveau d’essence à sec, un redresseur de flore sur les genoux, un poussiéreux directeur de balais, un protecteur de randonnées hors-piste, un ex-poète de la pierre et du sport qui trouve dans cette nouvelle fonction des éléments familiers : gens, bêtes, rues, roues, roueries…

Le chef de sentier secoue la poussière du chemin, l’été, et remue la merde, l’hiver. En juin, il se les roule et prend la mousse et les moustiques. Il a des tiques et des toques. Il est plus Mickey que Rourke, plus Donald que Trump, il a vu tout Disney et écouté tout Vianney. Encore un peu, il tiendrait un stand vocal au Marché des Enfoirés. Il procrastine, il remet tout l’été à l’automne. En juillet, il apprend de nouveaux maux, il transpire le bonheur de lire en décryptant les nervures des feuilles de bouleau. C’est un analphabête. C’est un marrant des quatre saisons. On lui donnerait le bon dieu des vents sans contrepèterie.

Le chef de sentier est un aventurier sédentaire, un explorateur minuscule, un touriste de village, un chercheur de cailloux, un pèlerin en pantoufles, un Hulot de fantaisie. Dans son carnet d’entretien des mini-routes, il note les excès de zèle, les changements de sens, les bifles urticantes, les ronds-points de suspension, les bonds de géant et les délits d’imiter les grands sauteurs. Il ne transige pas avec les pasticheurs, on ne lui connaît aucun plagiat, même pas une phase de jeux inspirée d’un sportif de légende. Sûr qu’il ne gravira jamais les marches d’un sentier de montagne pour être commandant de région.

Il est droit comme les i du haïjin et les tétés de la contorsionniste. Sa barre ne s’allonge ni se verticalise jamais, c’est dire s’il ne la tient point droite. Mais il sait où battre en retraite quand la vergue lui tombent sur les voiles. Il connaît tous les porcs où il fait bon souer, les grognements de la truie lui donnent des frissons. Et moi, et moi, et moi, clament dans la mouise tous les Chinois des apprentis cuisiniers qui passent au filtre de leur cône les pieds de phacochère à la Maonaise.         

Bref, et pour en finir, le chef de sentier est un métier de janvier tout troué (aux talons des chaussettes) pour tous les ex-glandeurs de décembre, les chômeurs de longue purée, les Sans emploi fixe, les écrivains du confinement (non exilés à l’étranger) et les petits boulots de Père Noël en fin de CDD.