LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 49 : BRISEUR DE RÊVE

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Le briseur de rêve agit à la nuit tombée, quand l’homme (ou la femme) accablé par une journée d’espoirs contrariés, d’attentes vaines, s’allonge sur sa couche et cherche le sommeil.

Au moment où ses pensées versent dans le songe, le briseur de rêves agit.

Il  fait vite et coupe à la racine le nid, le cluster d’images hypnagogiques qui, s’il n’intervenait pas, prendrait la forme d’un récit onirique, à rallonge et à tiroirs, nourri, comme on le sait depuis Sigmund Freud et Patrick Lowie, des faits du jour et des souhaits détournés par mille impondérables je de verbe.

Alors que l’humain qui s’endort est sur le point de venger sa journée par les fabulations d’un récit nocturne haut en couleur et silences parlants, le briseur de rêves, cet assassin de films intérieurs, cet empêcheur de créer du lien avec ses plus frais souvenirs, fait éclater tout ça.

L’homme ou la femme se réveille alors et vit le malheur de l’insomniaque ; il constate l’inanité du monde, la vanité de ses espérances. Il pense à la maladie qui l’emportera et rumine le malheur d’exister jusqu’au seuil du suicide (où il rate la marche et se relève vivant) et, même s’il désespère la secte des incorrigibles optimistes, il trouve un plaisir secret à se morfondre, à se prendre tout entier comme objet de plainte.Dans un sursaut salvateur, ne l’entend-on pas promettre de se réaliser dans la journée du lendemain ?

Il jure de se donner corps et âme au service d’une cause noble et forcément écologique ou bien de servir maîtres & patrons, ces pourvoyeurs en tâches inutiles mais monnayables qui ont au moins cette faculté, reconnaissons-le avec les marxistes de tendance zen (celles et ceux qui ont fait dans le ventre de leur mère le voyage de Katmandou), de vider l’esprit de tout bavardage mental jusqu’à l’heure de Top chef ou de L’Amour est dans le pré.

Le briseur de rêves qui oeuvre pour la reprise de l’économie, l’éveil des masses et l’ergonomie de l’homme (ou la femme) à son poste de travail peut enfin dormir tranquille.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 48. PASSE-POIVRE

Moulin à poivre en métal vert de gris | Maisons du Monde

 

Le passe-poivre est le parent pauvre des passeurs de la tablée.

Toujours soucieuse, pour répondre à sa vocation sociale, d’aider les réprouvés, les laissés-pour-compte de la société de consommation et de l’Horeca, La Fabrique des métiers a choisi de mettre au goût du jour ce métier négligé.

Le passeur de chaises, par exemple, jouit, comme on le sait, d’une grande considération auprès des convives. Il est associé à la force virile, aux gros bras galants : Non, non, madame (ou mademoiselle), ce n’est pas à une dame (ou demoiselle) de le faire !, les entend-ton dire en saisissant des deux doigts d’une main la chaise par son dossier pour la faire valdinguer par-dessus la table.

Le passeur de sel est le pivot (non le poivrot, quoique) de la tablée, celui par lequel transite la parole, l’art de recevoir et les bonnes lanières (quand il y a du bondage au dessert).

Puis, tout le monde aime le sel (sauf les cardiaques) et peu de gens goûtent le poivre (sauf les orgiaques). Et ne me faites pas dire que le moulin à poivre ressemble à un gode

Mais passons… en revue d’autres passeurs, d’autres porte-serviettes.

Les artistes et auteurs dépassés (par leur ego, par leur grandeur ?), pour lesquels l’évidence de leur œuvre peinent, comme qui dirait, à s’établir, ont besoin de passeurs dévoués auxquels, une fois la passe accomplie, les premiers jettent des miettes de reconnaissance aux seconds.

Les passeurs de savoir, eux, sont au service d’une institution : plus flics que savants, ils travaillent inlassablement (sauf durant leur temps libre où ils s’adonnent alors à des occupations de plein air) à jeter des ponts (parfois aux oubliettes) entre les livres et les hommes & femmes, souvent jeunes et dociles. C’est beau et ça mérite salaire et reconnaissance. Le métier attire autant qu’il répugne, il possède ses détracteurs comme ses partisans.

Alors que le passeur de poivre, lui, ne suscite aucune émotion particulière. On s’en contrefiche un peu pour tout dire, du porte-poivre. D’autant plus qu’il passe volontiers pour un passeur de sel.

Alors que rien n’est plus faux : on a vu des passeurs de poivre refuser de passer le sel.

Ce sont des rebelles dans l’art de cuisiner qui ont besoin de pimenter le palais des autres pour se sentir exister. Comme on l’aura démontré, j’espère, le passe-poivre est un passeur comme les autres. Il ne porte pas la poisse, non ; il apporte de l’éternuant à la nourriture, il se veut un dérivatif au condiment roi, un anti-passeur de sel.

À l’occasion, quand il n’a rien à faire, il peut servir la soupe.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 47. COUREUR DE JURONS

Le Yéti existe ! : : Le Dinoblog

 

Le coureur de jurons saute d’un gros mot à l’autre. Aucun ne le satisfait. Aussitôt a-t-il fait son fiel de l’un d’entre eux qu’il jette son dévolu sur un autre.

Il passe allègrement de Merde chier con à Fumier fiotte couille, il saute d’Âne bâté à Bête à bêcher de la flotte, de Putain de ta race à Enculé de ta mère. De la large assise de Grosse truie bleue, il bondit sur Gueule de merlan frit et, après avoir usé à la corde des Gueule de raie et autres Face de rat, on l’entend user à foison des Tête de gland ou Trou duc. Lassé des Pelle à brin, il lance à la ronde des Balai à chiotte et Raclure de bidet et après n’avoir eu à la bouche que des Branleurs de cafards à Kafka, il n’a plus qu’Épouvantail à gilles de Binche sous le masque de confinement. Dans l’intervalle, il a étoffé ses injures.

Le coureur de jurons, on l’aura compris, est moins un métier noble qu’une maladie honteuse qui peut cependant trouver un défouloir dans un cadre professionnel strict, une cellule familiale contraignante, un cercle religieux puritain, un mouvement de jeunesse vertueux, un corps de métier bâillonné, une administration publique policée, une société secrète corsetée…

Si le coureur de jurons à haut potentiel n’est pas dépourvu d’imagination verbale, le coureur de jurons moyen se contente, lui, des lots en ligne du Capitaine Haddock ou de James Ensor.

Le coureur de jurons, c’est là qu’il touche la fibre sensible du citoyen responsable, n’a pas de mots assez gros et assez forts pour qualifier les hommes et femmes de pouvoir qui oeuvrent à l’accroissement des inégalités entre les humains et à la destruction progressive de la planète.

Seuls les putes et les clochards, sans distinction de genre, ont ses faveurs. La preuve, une de plus, que, derrière son langage de charretier, ses manières injurieuses, le coureur de jurons couve un cœur d’or et une libido alerte.

 

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LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 46 : ORGANISATEUR D’ÉTIREMENTS

Exposition De Vinci: la justice italienne suspend le prêt de l ...

L’organisateur d’étirements est un organisateur d’événements confiné qui a la bougeotte. C’est un coach qui œuvre dans le physique, alors que l’autre partie des coaches oeuvrent dans le spirituel ou l’intellectuel.

L’organisateur d’étirements a un don pour la géométrie, pour la position du corps confiné dans l’habitacle. Tout ce qui dans la matière humaine tend à occuper plus de place le concerne. L’organisateur d’étirements voit grand. Mais n’y voyez pas malice : jamais l’organisateur d’étirements ne se mêle de l’entrejambe de son client ! Ne confondons pas l’organisateur d’étirements avec un accompagnant sexuel.

L’objet de l’organisateur d’étirements, ce sont, comme vous l’aurez compris, les quatre membres si le client n’a pas été séparé de l’un d’eux. Il étire jusqu’à ne plus pouvoir : quand le corps occupe toute la place de la pièce ou de la salle, il a atteint son but. C’est dire si certains étirements prennent du temps et de l’espace.

L’organisateur d’étirements veille à la distanciation sociale entre les quatre membres. Un mètre cinquante minimum. Les extrémités des membres, ongles des doigts et des orteils sont circonscrits dans un cercle parfait à égale distance du nombril de l’homme ou de la femme. Il veille à ce que la tête ne prenne pas son pied ou sa main et que, réciproquement, mains et pieds ne se prennent pas la tête. On peut se figurer l’homme étiré comme il sied en visualisant l’Homme de Vitruve, le célèbre dessin de Leonard de Vinci.

Ne confondons pas l’organisateur d’étirements avec l’écarteleur même si, pour mettre du beurre dans ses épinards (c’est meilleur), il n’est pas rare que l’organisateur d’étirements écartèle dans les règles de l’art et parfois même qu’il y met, nous a-t-il été rapporté, du cœur à l’ouvrage.

L’écarteleur ne disjoint, n’arrache pas toujours. Il ne fait pas de l’excès de zèle. Le corps est démembré mais pas amputé ; sinon l’organisateur d’étirements doit faire appel à l’organisateur d’enterrements qui est un organisateur d’événements confiné qui a trouvé le filon.

Enfin, ne confondons pas l’organisateur d’étirements et l’organisateur d’évitements. Même si les lettres ont tendance à se chevaucher, il faut garder en toutes circonstances la maîtrise de la monture verbale : l’organisateur d’évitements règle la circulation des personnes alors que l’organisateur d’étirements distend le confinement aux dimensions de la personne.

 

 

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 45. LIVREUR DE COURBES

Liège : les livreurs Deliveroo mécontents - DH Les Sports+

 

L’époque est favorable aux courbes et on ne s’en plaindra pas.

Courbes du nombre des contaminés, courbes du nombre d’entrées et de sorties du parc hospitalier, courbes du nombre d’étudiants connectés et du nombre d’enseignants déconnectés, courbes du nombre de résidents de maison de repos non testés et du nombre des citoyens masqués comme as de pique. Spirales du nombre des confinés et hyperbole du nombre des ministres de la santé au km²…

Les courbes sont dociles et se prêtent à toutes les interprétations de virologues, faut-il encore en posséder en cette période de carence diagrammatique, de disette graphique.

Comme toujours, La Fabrique des métiers qui œuvre en toute indépendance et n’est soumise à aucun lobby patronal ni syndical, aucune ligue de vertu ni de débauche, depuis sa création l’été dernier (au temps des festivals aérés et des apéros chics, du tout-à-la-culture de masse et des livres lus vite sur un coin de sable), s’est penchée sur cette imprévoyance (une de plus) de nos gouvernants affectant la bonne marche des affaires du royaume et a mis toutes ses équipes confinées à contribution.

Mais en quoi consiste la tâche du livreur de courbes ?

Le livreur de courbes qui a bon dos (il devra porter jusqu’à cent courbes par livraison) assure pour la bonne marche des multiples indicateurs la liaison entre le producteur (industriel ou artisanal) et le consommateur : sociétés de prêts en lignes, associations de conseillers politiques caméléons sans couleur définie, groupes de travail et groupes de pression, bandes de jongleurs ou de trapézistes en chômage technique, comités de scientifiques à la ramasse, particuliers goinfrés de droites et amoureux des rondes, sociétés de gilles arrêtés dans leurs réjouissances et compagnies de danseurs d’appartement…

Les courbes, dont les patrons sont disponibles en un clic sur le net, peuvent être fabriquées à domicile par tout un chacun, y compris par les prétendus littéraires (manquant d’esprit de géométrie) ou par des cercles d’archers traceurs de ronds.

Les courbettes ne sont pas à dédaigner ; tout fragment de fonction est bon à prendre en cette période de pénurie pour alimenter le marché et suppléer aux manques criants et volontiers gémissants.

Le porteur de courbes est par ailleurs un livreur comme les autres, ni plus ni moins véloce. Vu son maigre salaire (l’époque est à la restriction et la Fabrique des métiers n’est plus, comme les associations folkloriques et culturelles, subsidiée*), il ne rechigne pas devant un pourboire salé, un petit sablé ou un bonbon à la menthe.

Le livreur de courbes est appelé à se méfier des petits trafiquants qui vous fourguent des courbes descendantes après vous les avoir présentées dans le mauvais sens. Il sera donc demandé, comme unique compétence, au porteur de courbes (qui a arrêté sa scolarité en mars 2020 au grand dam de ses professeurs qui voyaient déjà en lui un futur grand mathématicien) de reconnaître sa gauche de sa droite et si la courbe qu’on lui tend s’apparente à une descente ou à une montée. On ne lui demandera pas d’estimer en degrés (et encore moins en pourcent) l’amplitude de la pente, il ne faut pas pousser le livreur de courbes dans ses retranchements, il pourrait tomber de son véhicule à roulettes et partir en vrille avant d’avoir roulé sa bosse.

Enfin, rappelons, s’il le fallait encore, que le livreur de courbes est un métier indispensable en ces temps de crise.Et c’est pourquoi le syndicat des livreurs de courbes (créé dans la foulée) engage instamment les citoyens responsables en mal d’occupation sur leur balcon en soirée, un jour par semaine, à applaudir puissamment ce nouveau métier, et accessoirement, les équipes de La Fabrique des métiers qui œuvrent derrière le leur masque en peau de balle pour le bien commun.

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* C’est d’ailleurs un bénévole qui a rédigé cette note (et ça se voit).

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 44. METTEUR EN JOUE

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Le metteur en joue se distingue du metteur en nez qui ne pense qu’à humer et du metteur en bouche qui n’aspire qu’à bouffer.

Mais listons les différents metteurs en lice…

Le metteur en Seine plonge le spectacle (parisien) dans le fleuve (de la critique).

Le metteur en chaînes rockabilise le rendement.

Le metteur en liste multiplie les classements.

Le metteur en chair rapièce les vieilles peaux.

Le metteur en sphères fait tourner les boules ensemble.

Le metteur en jour roule sur l’aube.

Le metteur en vers coupe les phrases au tranchant de sa plume.

Le metteur en scène organise les regards.

Le metteur en joue, pour revenir à lui, n’est qu’un exécutant. Il tire et advienne que mourra.

Le metteur en joue n’en est pas moins un sensible qui aime le bruit de la détonation, l’effet de recul de l’arme contre l’épaule et l’ébranlement qui s’empare du corps à l’idée de délivrer un message frappant, fût-il mortel.

Non content d’être un tactile, un palpant (mais non un peloteur, il n’est pas lubrique), le metteur en joue est un bosseur. Si, par la force des choses, pour gagner son vin et vaincre sa timidité, il accepte un boulot manuel, nul doute qu’il éprouvera fugacement mais de manière vive et durable le contact de la crosse de fusil contre la joue avant d’appuyer sur la gâchette.

Pour combler l’attente le séparant d’une nouvelle exécution, il porte au visage tout ce qui lui rappellera ce doux moment : tasses, fruits, femmes, fleurs, livres, pierres, pommes, poires, smartphone… Pour en éprouver la douceur, le velouté, la chaleur, l’agrément.

Le metteur en joue est un délicat et un hypersensible, doublé d’un méticuleux, comme vous l’aurez compris. La preuve : son geste accompli, il pose la joue, en un geste tendre sur le cœur de sa victime pour s’assurer du travail bien fait, d’un sérénité retrouvée.

LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 43. ANIMATEUR DE DÉBUT

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Les fins n’ont plus rien à dire, sinon un mot de conclusion, un message d’adieu.

Bye, bye, la planète et tous les petits arrangements entre amis ! Tournons enfin nos yeux vers d’autres cieux, vers des créatures idylliques de meilleure compagnie que les occupants terrestres de tout règne ! De l’air, de l’espace et, si possible, de l’imaginaire !

Les commencements, eux, posent question et prêtent le flanc à la critique, à la controverse. Ils n’ont pas reçu la caution des faits, l’aval d’un vécu. Les commencements flottent entre deux possibles, entre plusieurs directions. Qui ne s’est pas posé des tonnes de questions au départ d’un feu, d’une soirée, d’une grossesse, d’une maladie, d’une relation, d’une mission d’information royale ?

On ne sait quel embranchement emprunter et les avis des experts, des personnes-ressources, des narratologues, sont les bienvenus. Mais ça tire à hue et à dia, chaque intervenant au début veut entendre raison, faire valoir son point de départ à son vis-à-vis si, évidemment il ne se trouve pas un gourou non genré aux frontières de l’autisme et de la clairvoyance pour rallier tous les avis à son opinion maîtresse, reposant, il est vrai – ou faux -, sur la science jamais tant aimée des incultes que lorsqu’elle va dans le sens de leurs frayeurs.

L’animateur de début a donc fort à faire pour maintenir l’avenir au milieu du présent et ne pas courir deux fictions à la fois.

Il modère, il recadre. Il fixe les limites du ring et des coups à porter. C’est un arbitre qui a plus avantage à calmer les esprits qu’à raviver les ressentiments ou à augmenter les antagonismes. Il vise à réduire les extrêmes en cherchant un milieu d’entente.

Tout en restant à l’écoute des diverses pistes en jeu, il demeure attentif à la ligne narrative qui doit ménager des nœuds et des dénouements, des points de tension et de relâche. L’animateur de début doit aussi penser à son job et à ses futurs à-côtés. Il lui faut  assurer les arrières à son métier précaire en se ménageant des heures de travail au black comme animateur de pause, de mi-temps, de fin de partie.

Les fins, comme on l’a dit au début, sont unilatérales et ne donnent pas lieu à la discussion. À la fin du match ou du stage, on sort sans autre forme de procès du périmètre de jeu ; on laisse place aux nouveaux débutants et à l’animateur spécialisé qui n’en a pas terminé pour autant.