LES SCEPTIQUES

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Le scepticisme est l’ivresse de l’impasse

Emil Cioran

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QUAND MEURT UN POÈTE ? de BRUNO ROMBI (Studia) / Une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

 

Voici les dix-neuf derniers poèmes présentés en version juxtalinéaire italien-roumain de Bruno Rombi, né en 1931, auteur d’une oeuvre poétique et critique copieuse.

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Le poète de « Une passion » (aux Ed. Rencontres, Lyon, sous la direction du regretté Marc Porcu) signe une manière de bilan décalé face à un univers tissé de silence, de rejet, de doute, de vide. Le grand âge déblaie les faux-semblants et il reste à voir ce que l’univers nous laisse.

Habité d’une « angoisse mélancolique », en quête de sens, tourné vers un ciel censé apporter les réponses, le poète affûte son regard sur ce monde de « chaos », empruntant le « train » ultime de sa vie, humant le « trafic humain », se rappelant la « beauté des femmes », signalant sa propre « arrogance ».

L’île natale (la Sardaigne), çà et là, profile sa présence : le poète se sent lui-même une « île », quoiqu’il oscille aussi d’une réalité l’autre, dans ce balancier du temps et de l’être.

Depuis toujours rompu à une poésie plus métaphysique que simplement descriptive, Rombi nous achemine dans les rets de sa pensée : la trace généreuse des « contadini » qui ont nourri sa lignée et la mer qui l’entoure, sans ignorer les soubresauts ni les naufrages.

Le cœur du poète, pour être perdu, isolé, saigne et tout à la fois ouvre un espace d’espérance : c’est le sens de cette « voix secrète », sursaut présent de sa vie passée mais aussi « rébus constant », impliquant une quête, jamais arrêtée.

De bien beaux vers, vibrants et forts.

Quand meurt un poète? Quando muore un poeta? Can moare un poet? de  Bruno Rombi, Editions Studia (Cluj-Napoca, Roumanie), 2018, 50 p.

À lire aussi : LA SAISON DES MYSTÈRES de BRUNO ROMBI par Philippe LEUCKX

LÀ D’OÙ ELLE VIENT de PATRICIA RYCKEWAERT (Bleu d’Encre) / Une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

 

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Si l’anaphore généreuse ( elle vient) conduit le lecteur à nouer des ambages de sens d’un poème l’autre, l’écriture de cette nouvelle venue en terre de poésie, nourrie  de « mots frêles » et « d’épluchures » d' »enfances », enlace l’univers intime qu’elle tente de nous exposer :

« Elle vient du frôlement infini des choses

de la grâce des instants »

Ce portrait, tout en grâce, en légèreté, vise « la lumière qui peine à percer », donne assez au lecteur « le goût de vivre » (presque mot de la fin) « tout ce qui bat et pousse » en nous.

Le lyrisme n’est pas absent de ses longues énumérations de « choses » aimées : « l’odeur du temps de l’orage », « l’odeur saline », « des épices, des fruits écrasés ».

« Petites morsures du jour » pourrait être le blason de cette poésie, apte à saisir les éléments et à nous les faire partager, dans un rythme d’incantation et de joie.

Patricia Ryckewaert, Là d’où elle vient, préface de Jean Lavoué, Bleu d’encre, 2019, 50p. 

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Patricia Ryckewaert

La revue et les éditions Bleu d’Encre

Le recueil (à commander) sur La Librairie Belge

 

LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #13 : SPÉCIAL JACQUES DE DECKER & LE THÉÂTRE

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 13 (juin 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

Spécial Jacques De Decker/Théâtre !

 

A l’affiche : les pièces Tranches de dimanche, Jeu d’intérieur, Petit Matin et Grand Soir.

 

Un dossier réalisé en duo, avec Julien-Paul Remy.

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Julien-Paul REMY 

 

Un feuilleton Jacques De Decker !

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Après une présentation du projet et de l’homme/auteur dans le numéro 10 de cette mini-revue, un spécial Romans, en 11, constituait le cœur du projet, LE projet : démontrer la percussion/originalité/réussite sidérante du parcours romanesque de JDD.

Mais. Je n’ai pu en rester là. Pourquoi ? En préparant, il m’avait fallu une mise en perspective et donc un embryon d’appréciation globale, j’avais butiné, lisant des critiques, des nouvelles, des pièces, des essais (parfois partiellement) de notre auteur.  Or il se fait qu’une pièce a laissé en moi une empreinte et appelé une relecture. Que j’ai soumise à mon fils. Il a la passion du théâtre et suit le Festival d’Avignon au fil des années (spectateur puis reporter culturel et bientôt membre de jury) ; hasard prodigieux, il sortait d’une expérience en tant qu’assistant à la mise en scène d’Albert-André Lheureux, le premier complice de Jacques De Decker*, et partage avec le dramaturge une formation de traducteur littéraire en anglais ou en néerlandais… ce qui n’est nullement anecdotique, une des clés du génie particulier de notre Grand Jacques étant d’avoir digéré autrement d’autres expressions théâtrales de par ses activités multiples comme metteur en scène, traducteur, adaptateur.

Une conjecture/intuition : JDD pourrait être, à l’intrinsèque (et non dans les apparences, certes !) un Serge Gainsbourg de nos planches. C’est que… Gainsbourg, en abordant la chanson française, y a insufflé un immense bagage, à la portée de peu, dans son cas une vaste culture en musique classique doublée d’une ouverture d’esprit tout aussi rare, qui le menait à connaître ce qui se créait aux quatre coins du globe dans divers registres.

Trêve de bavardages ! Une pièce m’avait enthousiasmé ? Mon fils l’a lue, je l’ai relue. Enthousiasme égal ou retrouvé. D’où le choix de ne pas respecter l’ordre chronologique, comme dans le cas des romans, mais de donner la place prioritaire au coup de cœur.

Donc…

 

(1)

Tranches de dimanche, Actes Sud/Papiers, Paris, 1987, 57 pages.

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Le pitch de cette pièce en deux actes ?

 Irène et Emile, deux notables, sont séparés depuis quinze ans et ont cessé tout contact. Mais voilà que leur fille Anne se marie. Voulant éviter une confrontation brutale, ou tout simplement inconfortable, entre ses géniteurs, elle organise leurs retrouvailles un dimanche. Or leur fils Pierre n’approuve nullement cette perspective… Et leur futur beau-fils, Philippe, appréhende l’affaire avec perplexité. Que nous réserve ce dimanche ? Des règlements de comptes à la Festen ou Sonate d’automne ?

 

La lecture de Julien-Paul Remy.

 Dans Tranches de dimanche, Jacques De Decker nous livre un huis clos familial où se mêlent tragique, comique et espoir de renouveau à l’image des trois états de l’eau, indissociables et intimement reliés. L’état solide reflète ici la force et le poids du contenu de la pièce, la substance des enjeux existentiels, familiaux, et sociétaux esquissés (la rédemption, l’incapacité/capacité à aimer, la réalisation de soi, le mariage et l’éducation). L’état liquide renvoie à l’espoir, à la perspective d’un futur libéré des chaînes du passé, le fluide évoquant le changement et le mouvement de la vie. L’état gazeux correspond, lui, à la forme, au ton et au langage employés, légers, humoristiques et subtils.

Cette œuvre marie à merveille les opposés. Alliant aussi bien culture classique, à travers la quête de l’esthétique verbale et spirituelle, que culture populaire, dans le sujet (la famille) mis en scène et l’humanisme qui le sous-tend.

L’un des plus grands mérites de cette pièce est de s’emparer d’un sujet avec les moyens propres du théâtre, en utilisant notamment une structure basée sur la fameuse règle classique des trois unités. Unité de lieu ? La pièce se déroule au sein d’une même maison. Unité de temps ? L’action se déroule au cours d’une même journée, du matin au soir. Unité d’action ? L’action s’articule exclusivement autour d’un même événement, les retrouvailles au grand complet d’une famille séparée depuis 15 ans.

L’auteur puise également dans d’autres spécificités du théâtre pour arriver à ses fins : l’alternance parfois saccadée des personnages (aucun d’entre eux n’apparaît tout le temps) et de leurs apartés dégage un parfum de vaudeville ; le caractère cinglant et savoureux des répliques, des dialogues ; la dimension de théâtralisation/amplification excessive d’une scène de la vie quotidienne ; enfin, la dimension cathartique pour le spectateur, témoin d’une libération inédite de la parole et de moments de vérité aussi violents que purificateurs dans des domaines qui touchent à son intimité la plus profonde. Le burlesque et le surréalisme se mettent néanmoins au service de ce qu’ils nient et cachent pour finalement mieux les projeter dans la lumière et les affirmer : l’humanisme et l’amour.

 

J’en remets une couche ? Quelques gravillons…

Justement. L’humanisme et l’amour ! Jacques De Decker ose et nous offre une fois encore, comme dans ses romans, des personnages, des dialogues, des scènes qui font vibrer. Des nuances, des filigranes se faufilent entre les phrases, on perçoit une touche british, un second degré qui se décline à plusieurs niveaux :

« Moi, je n’ai remarqué qu’une chose. C’est un peu comme à la boxe : à ma gauche – remarque, c’est la place du cœur -, Irène, quarante-sept ans, chimiste distinguée, collaboratrice de l’illustre professeur Félix, le phénix de notre politique scientifique, un mètre soixante-neuf, soixante kilos dans ses beaux jours, bien sous tous rapports, encore éminemment baisable comme on dit dans les petites annonces de Libération, comportement sexuel discret, même ses propres enfants ne pourront rien vous dire là-dessus… à ma droite, Emile – et quand je dis « à ma droite », je sais ce que je veux dire -, quarante-neuf ans, économiste et homme d’affaires, tennisman plus qu’honorable, un mètre soixante-quinze, quatre-vingts kilos dans ses mauvais jours, pas cavaleur, du moins en apparence, démon de midi toujours au repos, ne crache sûrement pas sur les avantages sexuels de sa situation, mais n’en fait pas un plat… L’un et l’autre ont, paraît-il, vécu ensemble au temps de la préhistoire, des symptômes nous permettent de le penser, puisqu’un fils et une fille leur sont nés (…).

Si on connaît un tantinet la jeunesse, on est frappé par les tirades balancées aux parents (et leur arc-en-ciel de degrés), ce faussement paradoxal refus de voir les aînés réinventer leurs vies. Fuse ce besoin d’ancrage qui fonde mais fige.

Bref, tout emporte, de la vivacité des répliques aux multiples messages codés en passant par la difficulté du vivre ensemble et à sa nécessité pourtant.

 

(2) et (3)

Jeu d’intérieur, précédé de Petit Matin, Editions Jacques Antoine, Bruxelles, 1979, 74 pages.

Saison 1978-1979 / 1979- 1980

Retour en arrière et même à un début. Si JDD a vu paraître son premier livre à vingt-six ans, il s’agissait d’un essai. Huit ans plus tard, voici donc la première publication d’une fiction. Plus exactement, d’un coup, deux pièces, courtes, la première en un acte, la seconde en deux.

 

Petit Matin.

Dans un chalet montagnard, spacieux et cossu, un peu à l’écart d’une station de ski, quatre personnes, deux hommes et deux femmes, émergent d’une nuit festive et devisent au petit matin. Qui sont-ils ? Un couple (Yvan et Ingrid), mûr et solidement installé dans l’échelle sociale, a-t-il happé dans ses filets deux proies (Carole et Charles) pour meubler son oisiveté ? Les rapports sont ambigus :

« Ingrid : (…) je pourrais te regarder toute la vie comme ça, que j’aurais l’impression de l’avoir gagnée, ma vie.

Yvan : Moi aussi. Je ne me suis pas ennuyé une seconde avec toi. Tu es le non-ennui. Tu es la vie pleine, le temps rempli à ras-bords. Au point que j’ai parfois l’impression que tu vas m’étouffer. »

Les dialogues sont enlevés mais la pièce est fort brève, une esquisse aux allures de bulles de champagne. Esquisse de rencontres, esquisse des vies devinées derrière les indices… Avec une interrogation sur la difficulté de la communication. La difficulté/nécessité du vivre-ensemble encore. Et un flux continu de phrases/sentences, résumant une observation, incitant une réflexion.

Me frappent deux éléments qui annoncent Le Ventre de la baleine. Une condamnation de certaines pratiques politiques, inspirée par l’actualité du moment, qui prend plus de résonance aujourd’hui (où un Trump a remplacé un Reagan). Une métaphore fondée sur un animal, quand Yvan compare leur couple à des hérissons, à leur tactique face au froid :

« (…) ils se rapprochent les uns des autres, deux par deux. Ils se serrent l’un contre l’autre. Mais comme ils ont oublié qu’ils avaient des piquants, ils se blessent et sont obligés de garder leurs distances. Ils se retrouvent dans le froid. »

D’autres thèmes parcourent l’œuvre de JDD : la gémellité (les enfants d’Ingrid renvoient aux Pierre/Anne de Tranches de dimanche comme au faux couple Astrid/Gilbert de Parades amoureuses) ; un certain abandon des enfants/adolescents par les parents modernes. Ce qui pourrait renvoyer à la solitude intrinsèque de l’être humain, chacun parlant une langue différente, et au besoin compensatoire d’une âme-sœur, du partage, de la symbiose. D’où l’émouvant :

« Oui, mais je vous ai reconnue. »

Reconnue, au sens le plus fort. Celui d’un individu signé, donc en correspondance.

En surplomb : les trois scènes sont quasi indépendantes et pourraient s’apparenter à des nouvelles, elles poursuivent un élan mais il n’y a pas d’action centripète.

In fine, une pièce ludique à parfum sociologique sinon philosophique. Avec une mise en abyme, soudain, à la lecture d’entrefilets de journaux, quand Yvan observe la secondarisation honteuse de la disparition d’un philosophe important, ou ce qu’on en retient, confondant le contingent et l’essentiel :

« (…) le mot-clé de toute son œuvre n’avait jamais été convenablement traduit en français. »

Le drame de la plupart des créateurs ? L’ouverture d’un abîme entre deux sourires ?

 

Jeu d’intérieur.

Le pitch ? Myriam, une secrétaire de direction, a organisé sa vie de célibataire entre boulot, sorties avec son amie Sonia (une stagiaire pédicure, ce qui renvoie à une bienvenue mixité sociale) et coups de fil réguliers à sa mère. Mais un grain de sable vient tout chambouler : Marc, un homme marié, un père de famille, qui apparaît d’abord comme un ami, un homme différent donc de la meute qui ne pense qu’à ça, avant de laisser tomber le masque…

Un huis-clos (tout se passe dans l’appartement de Myriam) plus sombre que les pièces lues précédemment, qui s’étend cette fois sur une semaine. Avec des rebondissements, sinon un parfum évanescent de thriller.

 

(4)

Petit Matin, Grand Soir, L’Ambedui, Bruxelles, 1997, 101 pages. Pièce en deux actes, avec des illustrations d’Emile Lanc.

Saison 1982-1983 Petit Matin

A signaler.

Jacques De Decker donne une suite à Petit Matin… près de vingt ans plus tard, transformant la pièce initiale en premier acte d’une pièce nouvelle en deux volets (le deuxième titré… Dix-neuf plus tard)…, autour du même quatuor.

 

Le pitch de l’acte II (Grand Soir) ?

Que s’est-il passé il y a dix-neuf ans lors d’une brève rencontre pour que… ? Yvan a eu un accident, qui l’a laissé en fauteuil roulant, Ingrid a appelé Charles. Ingrid, qui se lance en politique et se voit conseiller d’enrôler Carole… par Charles.

 

En filigrane des retrouvailles, la thématique des affinités électives, sans doute, le sens des engagements, la montée en puissance de la gent féminine et une crise en corollaire chez les hommes, etc.

 

La lecture de Julien-Paul Remy (actes I et II, Petit Matin et Grand Soir).

Plus on découvre l’œuvre théâtrale de JDD, plus une pensée/idée s’affirme : ses pièces reflètent la réalité du Théâtre lui-même. Peut-être plus que toute autre, Petit Matin, Grand Soir incarne cette particularité. On y retrouve en effet de manière omniprésente une dimension essentielle du théâtre : la fragilité. A l’image de la vie, le théâtre n’existe vraiment que dans l’acte (théâtral) lui-même. En dehors de la scène, le théâtre n’est pas. C’est l’art de l’instant présent, de la fragilité du ici et maintenant exposé aux aléas du réel (problème technique, défaillance du comédien, réaction du public…). Avec pour conséquence l’ombre d’un danger : la rupture. Comme un tissu déchiré dans un geste brusque. Comme un château de cartes s’écroulant après son point culminant d’harmonie. Comme la corde d’un instrument de musique se brisant en pleine symphonie.

Chaque scène du premier acte, Petit Matin (le deuxième acte, Grand Soir, offre plutôt une résolution de ce qui précède), reproduit un moment de rupture, de violence, d’arrêt, de basculement, de dévoilement dans l’ordre naturel des choses. L’harmonie du présent est rompue par l’irruption d’informations funestes sur le passé des protagonistes : événement fondateur dans l’enfance de Charles (le viol) ; volonté de suicide, autrefois, de la part d’Ingrid ; regrets de Carole face à son incapacité à se réaliser ; mort de la femme de Charles des suites d’un cancer… D’où un écho saisissant entre cette pièce et la citation mise en exergue au début d’une autre pièce, Tranches de dimanche : « Nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos problèmes. » (Emil Cioran). Autrement dit : notre présent survit à notre passé.

En réalité, la rupture se mue en révélation. En moment de vérité, double : vérité par rapport à un événement/fait tragique dans la vie de l’un des personnages, et vérité par rapport à la relation entre la personne qui parle et celle à qui la parole est adressée. La révélation est ici confession. Chaque personnage reçoit la vérité de l’autre et lui donne la sienne. Car la tristesse de la chose révélée n’a d’égale que la beauté et la joie d’être entendu, compris et aimé pour soi-même par quelqu’un d’autre.

Alors, pièce inachevée ou, au contraire, reflet de l’inachèvement (de la vie humaine, du théâtre) ?

 

Le mot final de Julien-Paul Remy ?

Si le théâtre de JDD s’apparentait à une peinture, elle emprunterait au réalisme hollandais le souci du réel et de la fresque populaire, puiserait dans l’impressionnisme l’art de saisir la fugacité du présent et la douceur d’une sensation. En prenant la forme d’un tableau de nature morte d’où surgiraient de manière intermittente des moments de vie, lumineux et éternels, accentuant la couleur de tel fruit, déplaçant furtivement tel objet, avant de disparaître. Laissant derrière eux un tableau un peu moins mort et tragique, un peu plus vivant et éclairé.

 

Mais encore… ?

 

On ne désespère pas de pouvoir enfin lire la troisième pièce de JDD (Epiphanie, Le Cri, Bruxelles, 1982), sa cinquième (Fitness, L’Ambedui, Bruxelles, 1994) et la septième (Le Magnolia ou le Veau-de-Ville et le Veau-des-Champs, Lansman, Carnières-Morlanwez, 1998).

 

Edi-Phil RW et Julien-Paul Remy.

 

* Ils ont fondé ensemble le Théâtre de l’Esprit frappeur vers leurs 18 ans, comme rappelé dans un article paru dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/20/lesprit-frappeur-quete-dune-mythologie-theatrale/

À lire aussi : Le coup de projo d’EDI-PHIL sur les monde des lettres belges francophones consacré à l’OEUVRE ROMANESQUE de JACQUES DE DECKER

L’OEUVRE DRAMATIQUE de JACQUES DE DECKER sur son site

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CHEMIN FAISANT de JACQUES LACARRIÈRE (Fayard) / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND 

J’ai lu Chemin faisant voici trente ans. En faisant de l’ordre dans ma bibliothèque il s’est rappelé à mon (très bon) souvenir et j’ai eu envie de le relire.

Chemin faisant

Arrivé à une période charnière de sa vie, Lacarrière entreprend un long périple à pied  qui le mène des Vosges aux Corbières. Son but est simple mais très ambitieux : s’évader de la temporalité du quotidien, partir sur les chemins et « découvrir, rencontrer des inconnus qui pour un temps, cessent de l’être » , puis, de ce miel, faire une œuvre. Qu’on ne s’y méprenne pas, ce livre n’est pas un banal récit de voyage. Il ne se contente pas d’enfiler une succession de notes prises sur le vif, ni même de simplement raviver les souvenirs endormis au creux de ces notes.  Au fil de la marche, un certain nombre d’impressions ont déjà déposé que les notes ont recueillies.  Dans le travail de réécriture,  la mémoire à son tour affine ces premiers choix, « efface ou exalte un visage, un signe fugitif, un instant privilégié, (…) les mêle en un monde nouveau, le seul qui demeure aujourd’hui de ce qui fut vraiment vécu ». Mon vrai voyage poursuit l’auteur, « c’est ce livre où je reprends les traces anciennes ». Cette façon d’envisager le temps et la mémoire excède le cadre de simples impressions de voyage ; elle suggère que le chemin ne révèle son tracé véritable qu’une fois parcouru et que  les instants vécus reçoivent leur signification d’un accomplissement qui les transcende. Jacques Lacarrière ne se contente pas de se remémorer les chemins perdus dans le vallonnement des heures : il les réinvente  par la magie d’une œuvre.

Suivons Lacarrière dans sa marche. Il part de Saverne. Très rapidement, on perçoit  chez ce méditerranéen d’adoption l’ombre d’une déception. Ces paysages fatigués ne le transportent pas ; déjà (nous sommes dans les années 70) les oiseaux ont commencé à se faire plus rares , la stridence des tronçonneuses a remplacé le choc étouffé des cognées, et surtout ce « wanderer » qui n’est ni touriste, ni vacancier ni agent de commerce, semble éveiller un peu partout, une sourde méfiance bien éloignée de l’hospitalité chaleureuse qu’il connut naguère en Grèce. Il y a aussi ce mauvais goût qui envahit les campagnes les plus reculées : « Un voyage en France, c’est aussi cela : fréquenter la laideur française ». Dur…

Le charme hypnotique de la marche opère cependant. Lacarrière lâche prise,  s’abandonne « aux délices de la forêt ensommeillée à l’aube (…),  à la  lumière des hêtraies, dont les grands troncs  fusent vers le ciel, avec cette écorce grise et lisse où glisse le soleil , évoquant des forêts antiques, lieux des gnomes, des esprits et des druides », Et voici que surgit, au débouché d’une clairière, prolongeant l’ombre d’un passé qui s’évanouit, un épouvantail, dernier gardien d’un univers fantasque et tragique. Un autre matin, de l’aube monte un chant étrange et troublant fait de notes flûtées et de psalmodies modulées : une jeune fermière coiffée d’un grand chapeau de paille rassemble son petit troupeau ; on se croirait dans Virgile.  Plus loin il y a ce petit vin rosé bu dans la chaleur de midi avec des bûcherons. Et  encore un certain soir, chez la veuve d’un vieux paysans mort d’un coup, dans le pré où il semait les trèfles, ce vin d’Auvergne  avec un goût âpre et curieux, presque salé, bu à petites gorgées « en regardant dehors le pré illuminé par le soleil couchant ».

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Jacques Lacarrière (1925-2005)

Pourtant, une petite pointe taraude l’âme ; un sentiment vague de regret et d’insatisfaction persiste: malgré les lenteurs de la marche, Lacarrière est gagné par l’impression de n’être qu’un passant pressé, de tout traverser en vitesse, de ne rien voir véritablement, de ne rien partager. On ressent assez vite que davantage que la (re)découverte de la France, ce voyage est une tentative de conjuration du temps. Si chaque rencontre se perd dans son évanescence même, peut-être est-il possible de la transfigurer en abolissant ses liens avec le présent immédiat. D’où, tout au long du texte, la rémanence d’un lointain passé et la magie lexicale des terroirs. Dans certaines régions, en certains visages et à mille détails entrevus, Lacarrière croit discerner la survivance de la lointaine ascendance gauloise, comme si tout un passé et une culture depuis longtemps disparue affleuraient encore pour qui sait l’observer, dans « une façon de tenir un outil, de marcher, de s’asseoir, parfois même de parler et, qui sait ? une certaine façon de hocher la tête et de garder le silence ». De même, les chemins parcourus s’ouvrent sur une découverte inattendue : le surgissement de mots inconnus – chaleil, couderc, pégaille, planèze, bioulade… -, autant « de poèmes de terre et d’eau sourdant de la mémoire ancienne ». Lacarrière prend conscience qu’en marchant et en se rendant attentif au monde, ce n’est pas tant l’espace qui change que le temps : par son ralentissement et comme par l’effet d’un déroulement à rebours, cette durée nouvelle influe sur ses perceptions et fait se muer l’espace qui l’entoure en un espace intérieur méditatif propice à l’émergence d’une mémoire ancestrale.

Brusquement, au mitant- du voyage, tout s’éclaire : ici s’annoncent d’autres terres et surtout d’autres rencontres ; un panneau nous en prévient : ICI  COMMENCE L’OCCITANIE. Les noms changent ; au cours d’une même journée on croise Lanuéjols, Changefège, Raspaillac, Nabrigas…

« Cela suffit à donner un air autre à tout ce que l’on voit, au vent que l’on respire, à ceux que l’on rencontre : depuis Mende, le visage des Français s’éclaire, les sourires apparaissent plus souvent, la méfiance recule et l’hospitalité se fait moins difficile. Plus personne ne me demande pourquoi je marche ».

En somme, le vrai voyage commence.

Des Causses aux Corbières, l’enchantement se maintient. Partout, un accueil souriant, des paysages « travaillés » où l’on sent partout l’entremise et la peine de l’homme. Voilà dit l’auteur, « un paysage à taille d’homme, taillé par l’homme, fait pour les yeux et par les yeux de l’homme ».

Puis, au dernier jour du voyage une ultime surprise. Depuis le col de  la Feuilla, d’où la route descend vers Treilles, aux confins de collines ocres parsemées de buissons, on aperçoit une vaste plaine gris-bleu que ne creuse aucun sillon, ne griffe aucun arbre et où le regard ne distingue pas la moindre maisonnette : c’est la mer !

« Je n’avais songé qu’elle était là, si près cette mer d’Ariane, aussi bleue, aussi calme qu’en Grèce quand les meltems ne soufflent pas. (…) Au loin, vers l’est, dans la brume, mes souvenirs imaginent les îles blanches de la Grèce. Je ne suis plus dans les Corbières, sur un sol de rocs et de corbeaux, je suis entre ciel et terre, dans la substance bleue de l’air et de la mer, à mi-chemin de tous les mondes. Déjà je sens, mer, ton eau claire et ton sable blanc, et j’entends une voix familière qui me dit : « Comme Ulysse, il te faut repartir puisque, dans le temps retrouvé, terme et seuil sont une même histoire ».

Le livre sur le site de l’éditeur 

2019 – EN ATTENDANT L’ÉTÉ : C’EST FANTASTIQUE ! / Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Fantastique, elle l’est cette chronique avec pour commencer un conte fantastique proposé par Philippe REMY-WILKIN qui fait cohabiter les souvenirs douloureux d’un jeune réalisateur et une histoire qui a peut-être existé ailleurs que dans les arcanes de ses rêves. Elle l’est tout autant avec un roman fantastique de Salvatore GUCCIARDO inondé de la lumière éblouissante qu’il étale habituellement sur la toile. Et pour conclure, j’ai ajouté une chronique d’une pièce de théâtre non pas fantastique mais plutôt absurde, à la manière de Kafka, Ionesco, Beckett…, écrite par Carine-Laure DESGUIN. L’absurdité littéraire n’est pas très loin du fantastique.

 

Matriochka

Philippe REMY-WILKIN

SAMSA Edition

Perdu, vaseux, Thomas se réveille dans un hôtel international standardisé, se demandant où il peut bien être. Il émerge lentement et se souvient qu’il est à Saint-Pétersbourg où il doit réaliser les repérages pour le tournage d’un film, Mystère de la Chambre d’ambre, qui raconte l’histoire de ce que certains considèrent comme la huitième merveille du monde, des panneaux d’ambre pour garnir une pièce complète, offerts par l’Empereur Guillaume I° au Tsar Pierre le Grand.

Il déambule dans les rues et avenues de la ville impériale non pas avec l’impression d’être suivi comme « L’éternel mari » de Dostoïevski, mais plutôt d’être attiré, aspiré par de jolies filles dont la plus jeune le conduit au Musée de l’Ermitage où il entre par une porte ouverte mystérieusement, comme celle que François Laplante emprunte, dans le roman « Le trou dans le mur » de Jacques Tremblay, pour pénétrer dans le Monument national. Il se retrouve dans une pièce close, la chambre d’ambre ou sa réplique, il ne sait, avec les quatre Grandes- Duchesses victimes du massacre des derniers Romanov. Commence alors une intrigue qui pourrait paraître rocambolesque mais qui est plutôt historique, elle l’implique dans la triste destinée de ces quatre femmes, et ce n’est peut-être pas qu’un rêve.

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Philippe REMY-WILKIN

Parallèlement à ce rêve qui l’embarque dans l’histoire de la Russie tsariste, il se souvient, il revit, les scènes les plus douloureuses de son enfance et de son adolescence : la cruauté de sa mère et la disparition brutale de Nathalie la petite amie qu’il voulait séduire. Dans les arcanes de son rêve, les deux histoires s‘imbriquent l’une dans l’autre comme deux poupées russes s’emboîtent l’une dans l’autre. Ces histoires font remonter à la surface les douleurs qu’il a ressenties dans sa vie personnelle en même temps que les images qui se sont incrustées dans son imaginaire quand il a préparé son film en lisant l’histoire des Romanov et leur massacre. L’imaginaire et la mémoire se conjuguent pour créer une nouvelle fiction, ça pourrait être le cheminement de la création artistique … ?

Dans cette fiction onirique, Philippe Remy-Wilkin, avec une écriture poétique, vaporeuse, évanescente, comme son intrigue, laisse sourdre une douleur qui ne peut pas être que fictive. Le narrateur auquel il prête sa plume connaît le mal dont souffre son héros, il l’a ressenti dans sa chair, peut-être, mais dans sa tête plus sûrement. Il est des douleurs qui ne s’inventent pas, il faut les avoir subies pour évoquer l’amour, la mort, la poésie avec la sensibilité dont il inonde son texte.

Le livre sur le site des Editions SAMSA

Le blog de Philippe REMY-WILKIN

Matriochka de Philippe Remy-Wilkin sur NoTélé

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Le voyageur intemporel

Salvatore GUCCIARDO

Chloé des Lys

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Avant de lire ce roman fantastique, je ne connaissais que le peintre Salvatore Gucciardo qui illumine son univers avec des toiles aux couleurs flamboyantes comme des soleils de canicule ou de volcans en éruption. Je ne savais pas qu’il était aussi poète et romancier et qu’il pouvait inonder ses textes d’autant de couleurs que ses toiles. C’est en lisant ce roman fantastique que j’ai fait la découverte de l’auteur et de sa formidable imagination, de sa capacité à créer un monde nouveau au-delà de notre univers connu où les hommes rencontrent des êtres qu’ils n’ont jamais vus. Des êtres qui ne connaissent pas les grands défauts affectant trop souvent la condition humaine mais ne connaissant pas plus ce qui constitue l’humanisme : la liberté, le pardon, la pitié…

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Salvatore GUCCIARDO

« Tout ce que fait le Grand Ouros est bon et juste. Nous devons obéir aveuglément à notre Dieu Tout Puissant !

  • Que faites-vous de la liberté ?
  • La liberté ?
  • Oui ! la Liberté !
  • Nous ne connaissons pas ce mot dans notre royaume.
  • Et le pardon ?
  • Le pardon ? Nous ignorons à quelle latitude il se trouve.
  • Et la pitié ?
  • C’est un vent qui souffle…»

Comme je ne suis pas un habitué des textes fantastiques, je me suis rapproché de mes quelques connaissances en matière de mythologie, grecque notamment, et dans ce texte j’ai trouvé quelques passerelles que Salvatore Gucciardo aurait pu emprunter pour nourrir son imagination. J’ai pensé qu’Ouros, le Grand Ouros, incarnait Ouranos le dieu des forces du ciel chez les Hellènes, que les serpents représentaient les forces chthoniennes, les forces de la fécondité et de la fertilité, comme dans la mythologie avant qu’Hésiode la clarifie. Et que tous les rituels érotiques pouvaient rappeler les cultes grecs comme les Mystères d’Eleusis, des cultes aux dieux de la fécondité et de la fertilité. Je pourrais aussi évoquer d’autres allusions qui ne sont pas sans rappeler la mythologie et son sens profond. Je suis sorti de ce livre avec l’impression que Salvatore Gucciardo voulait évoquer tous les travers inhérents à la condition humaine et nous convaincre qu’il était inutile de chercher ailleurs une meilleure condition, partout ailleurs le bien et le mal s’affrontent toujours avec violence et qu’il suffirait peut-être de conjuguer les forces ouraniennes et les forces chthoniennes pour que notre monde soit moins mauvais.

« A présent, pénètre-la lentement et savoure la profondeur de la terre et celle du cosmos. Quand tu auras atteint l’orgasme suprême, tu sentiras toutes les vibrations de l’univers ».

Pour le commander sur le site de Chloé des Lys

Le livre sur le site de Salvatore GUCCIARDO 

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Le transfert

Carine-laure DESGUIN

Chloé des Lys

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Auteure polyvalente, Carine-laure Desguin aborde, avec cette dernière publication, un genre littéraire nouveau pour elle : le théâtre, dans une pièce intitulée « Le transfert », qu’Éric Allard, le préfacier, définit comme suit dans son propos introductif particulièrement fouillé : « Le transfert met en scène un moment de bascule qui, dans un système totalitaire donné, fait verser des êtres humains du réel vers le virtuel, de l’existant vers l’inexistant. »

Dans un établissement hospitalier qu’on pourrait penser être un établissement psychiatrique, un médecin et une infirmière, assistés d’un robot, évoquent le sort d’un des deux patients présents dans la même chambre, après le passage du clown maison chargé de faire rire les malades. Le clown n’a pas pu faire rire ce patient, le médecin et l’infirmière doivent en tirer les conclusions et ils ne sont pas d’accord sur le sort qui doit lui être réservé. Comme il ne sait plus rire, il devrait être, selon le règlement, transféré dans la non-existence car un être qui ne sait pas rire est un non-existant qui n’a plus sa place parmi les vivants.

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Carine-Laure DESGUIN

Cette pièce dans le genre absurde évoque un milieu carcéral ou concentrationnaire où les faibles sont éliminés ou mis à part. « …  ici, tu es dans un bâtiment très spécial. Regarde, ton pyjama est rayé. » (allusion à un uniforme de funeste mémoire). « Il y a un règlement, voilà tout ! ». Le patient doit être soumis aux dispositions du règlement mais le médecin pense qu’il peut encore être considéré comme un vivant. Le patient se défend en expliquant que son milieu ressemble à une prison ou à un camp : « Tout le monde est en uniforme, des uniformes de couleurs différentes. Une sorte de hiérarchie des couleurs. », et que ça ressemble à un établissement concentrationnaire.

Cette pièce pourrait aussi évoquer une maladie qui fait glisser tout doucement le patient vers la perte totale de la mémoire jusqu’à la perte du rire et de la raison de rire. Une façon d’évoquer la maladie d’Alzheimer qui est devenue une cause prioritaire dans le domaine de la santé publique. « Lorsque les souvenirs deviennent douloureux, on glisse vers la voie de la non-existence ».

Bien évidemment, cette pièce est avant tout un texte absurde qui rappelle les grands auteurs qui ont excellé dans le domaine : Kafka, Beckett, Ionesco et d’autres encore, mais elle pourrait aussi dénoncer les carences du milieu hospitalier face à certaines maladies ou dégénérescences qu’on juge incurables. L’auteure semble bien connaitre ce milieu et les problèmes qu’il subit tout autant que les conditions dans lesquelles les patients sont traités.

J’ai aussi trouvé dans ce texte comme un cri d’alerte devant la virtualisation d’une société qui ne fonctionnerait plus que comme un jeu vidéo où l’on élimine ceux qu’on ne désire plus voir selon des programmes immuables qui contrôlerait tout et décideraient du sort de chacun.

Il nous manque le jeu des acteurs de cette pièce absurde pour apprécier toute l’ampleur de cette scène qui démontre l’incapacité de cet hôpital psychiatrique à apporter des soins appropriés à ses patients. Parfois l’absurdité dévoile mieux la vérité que les raisonnements les plus cartésiens.

« Lorsqu’un bureau est vide, cela signifie qu’il est rempli de dossier inexistants. » C’est pourtant simple à comprendre !

Le livre sur le blog de Chloé des Lys

Le livre sur le blog de Carine-Laure DESGUIN

 

2019 – EN ATTENDANT L’ÉTÉ : ET QUE ÇA SWINGUE / Une chronique de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Une chronique sur un rythme du jazz avec un texte du pianiste ROMAIN VILLET qui présente le spectacle musical qu’il dédie à sa grande idole : Oscar PETERSON. Et un roman très novateur de CARINO BUCCIARELLI qui met en scène un autre célèbre jazzman, Malcom WALDRON. Une chronique pleine de swing à laquelle il ne manque que la musique que j’aimerais tellement vous offrir.

 

My heart belongs to Oscar

Romain VILLET

Le Dilettante

Romain Villet c’est un brillant étudiant qui a échappé par miracle à un avenir doré de grand commis de l’Etat ou de politicien laborieux en tombant dans la marmite du jazz sous l’influence de sa petite amie qui l’a convaincu de la suivre à un concert où il est tombé en pâmoison en entendant le célèbre My heart belongs to daddy interprété par le trio du tout aussi célèbre Oscar Peterson. C’est après ce concert qu’il a décidé de reprendre le piano qu’il avait abandonné à l’adolescence et, à force de travail, il est parvenu à atteindre un très bon niveau et à pouvoir jouer sur scène. « L’amour, c’est la route qui mène à de grandes découvertes, sur laquelle on se laisse mener par le bout du … nez. »

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Romain Villet

Il a créé un spectacle qu’il donne avec un bassiste et un batteur, formation qu’Oscar Peterson a utilisée lui aussi parmi d’autres, ce spectacle c’est ce qu’il raconte dans ce livre. Le trio joue des standards du jazz entrecoupés par des propos qu’il adresse au public, car il ne lit pas, il est non voyant depuis l’âge de quatre ans. Il raconte ce qu’est le jazz en commençant par le petit bout de la lorgnette : le morceau qu’il préfère, le « saucisson » d’Oscar Peterson. Il explique aussi ce qu’est un « saucisson » dans le jazz. Ce qu’est le swing, ce qu’est le jazz en élargissant chaque fois un peu plus son propos pour démontrer que cette musique est l’expression du présent, un moment de joie et de bonheur tellement nécessaire dans un monde si triste.

« Ce qui compte par-dessus tout, c’est ce qu’on crée, c’est ce qu’on sert, ce qu’on produit et ce qu’on donne, ce qu’on fabrique et ce qu’on offre, là, maintenant, tout de suite, au présent, avec son corps et ses dix doigts ».

Le lecteur ne peut être que frustré de ne pas entendre la musique jouée par ce trio, il ne se délectera pas du swing de Romain Villet et de son trio, « le swing, c’est prendre en souriant et au sérieux le présent qui se présente, c’est l’épouser par amour ». Mais, il a la chance de lire sa prose pleine de verve et de vitalité, enjouée, facétieuse, où fusent, comme les rips du jazzman, les jeux de mots, les calembours, les aphorismes et les raccourcis fulgurants. Alors après avoir lu ce petit livre, il ne reste qu’à trouver la meilleure occasion d’entendre et voir ce fameux spectacle.

Ce recueil est complété par deux courts textes : un dialogue entre Villet et un spectateur un peu béotien qui croit avoir compris ce qu’est le jazz sans en avoir jamais joué et une liste de très bonnes raisons pour lesquelles il aime jazz. Moi, je n’ai retenu que la dernière en acceptant toutes les autres :

« Parce que sans cesse il répète différemment que la répétition n’existe pas. Parce qu‘il se passe de raison, se moque des raisons, se délivre des raisons, parce que c’était lui et parce que c’était moi ».

Avec ces courts textes, Villlet démontre une fois de plus qu’un petit livre plein de verve, d’enthousiasme et de conviction, assaisonné d’un doigt d’exubérance est bien plus convaincant qu’un gros pavé ennuyeux. Le jazz n’aurait pas supporté la longueur et la lourdeur, « Fugace, le jazz est un présent » et ce petit recueil est un moment de bonheur de lecture tant l’auteur emporte le lecteur dans le swing de son enthousiasme.

Le livre sur le site  du Dilettante

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Mon hôte s’appelait Mal Waldron

Carino BUCCIARELLI

M.E.O.

Mal Waldron

Avec ce texte, Carino Bucciarelli bouscule toutes les règles de l’écriture conventionnelle, son narrateur descend dans le roman pour rencontrer les personnages qu’il met en scène ou peut-être que ce sont les personnages qui s’incarnent pour rencontrer celui qui leur a donné une existence plus ou moins réelle, plus ou moins imaginée. Ainsi, le narrateur rencontre un pianiste de jazz décédé dont il veut écrire la vie, Malcom Waldron un pianiste noir qui a fini sa vie à Bruxelles. Il avait été frappé d’un AVC qui lui avait effacé totalement la mémoire, il avait dû réapprendre son jeu, sa musique, son style en écoutant ses propres enregistrements. Dans le roman, il s’interroge sur la véracité des enregistrements qu’on lui a fait écouter à longueur de journée. Dans la vraie vie c’était un disciple de Thelonious Monk. Dans la fiction, il pense qu’on lui a fait écouter son maître et que depuis son accident il l’imite. Carino Bucciarelli est un grand admirateur de ce pianiste à qui il veut rendre hommage dans ce texte.  « Un musicien mort, somme toute il y a peu d’années, s’est invité dans mon livre. Il m’a accueilli dans un logement factice créé par de simples mots… ». Ce pianiste a joué avec les grands : Charles Mingus, Max Roach, …, il a accompagné Billie Holiday et Jeanne Lee mais l’auteur le considère un peu comme son musicien.

L’homme que vous écoutez n’est pas le plus connu des pianistes de jazz. Parfois, même des amateurs avertis n’en ont pas entendu parler. J’ai l’impression qu’il ne joue que pour moi, comme s’il était mon invité ».

Avant de raconter la vie du pianiste, l’auteur a écrit une brillante biographie d’Isaac Newton qui lui a apporté une certaine gloire. Une biographie dans laquelle il s’interroge sur l’écriture, l’utilité d’écrire, l’utilité de créer et si oui comment y parvenir, comment dessiner des personnages. Il discourt sur la vérité, notamment au sujet de la vie de Newton. Ces personnages l’obsèdent, Waldron tout autant que Newton quand il écrivait sa biographie.

Buciarelli
Carino Bucciarelli

Les biographies qu’il écrit le ramènent toujours à sa vie personnelle, la vie qu’il a eue avec ses deux femmes, celle qui l’a quitté quand il a adopté un enfant qu’il lui refusait avant et celle qui l’a quitté quand cet enfant est décédé. Pour certains personnages, il devient l’Autre, celui qui raconte leur vie, qui crée leur vie en jouant avec la vérité.

« L’Autre ne laissait rien au hasard. Il avait détruit sa première femme en adoptant un enfant. Il l’avait détruite, elle, après la mort de l’enfant. La maison avait vu naître le savant auquel il avait consacré des mois de sa vie à le faire revivre sur papier.

Avec ces histoires qui se mêlent, s’emmêlent, finissent toujours par se recouper, Carino Bucciarelli crée un processus littéraire novateur. Chacun des épisodes qu’il raconte semble appartenir à une histoire nouvelle mais dans chacun d’eux un des personnages ramène toujours le lecteur au centre de l’intrigue parce qu’il connaît soit l’auteur, soit Newton, soit le pianiste, soit l’une des deux épouses. Ainsi d’allusions en fragments, l’histoire se construit : l’histoire du pianiste et l’histoire de son biographe qui n’arrive pas à stabiliser sa vie. Les protagonistes voyagent entre la fiction et la réalité de l’auteur ou la réalité factice du narrateur. Comme dans Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, ce livre comporte plusieurs mondes entre lesquels les personnages voyagent en se dédoublant, en se confondant, le narrateur devient l’interviewé, l’auteur interpelle le narrateur etc… Un bel exercice de gymnastique littéraire qui pose in fine l’éternel question de la vérité confrontée à l’apparence de la vérité et de la vérité dissoute dans les multiples versions proposées par les acteurs et les narrateurs de l’histoire.

En fermant le livre, je me suis dit que je devrais ressortir mes CD de jazz que j’ai un peu oubliés et peut-être que j’y trouverais ma vérité à moi.

Le livre sur le site des Editions M.E.O.