RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : TEXTES VENUS D’ORIENT

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

La rentrée se fait aussi au-delà de nos frontières et, comme souvent, je vais vous emmener en Extrême-Orient d’où nous viennent de bien jolis textes. Pour cette chronique, j’ai regroupé un mariage japonais qui se délite, un jeune et un vieux nippons qui finissent par prendre goût à la vie, une jeune Coréenne qui fuit son pays et enfin une courtisane chinoise qui vivait au IX° siècle. Une véritable épopée littéraire, une aventure qui fait voyager loin. Et qui j’espère vous procurera des émotions à frissonner de plaisir.

 

cat_1499349366_1.jpgMARIAGE CONTRE NATURE

Yukiko MOTOYA

Editions Picquier

J’ai déjà lu l’an dernier un autre roman de Yukiko Motoya « Comment apprendre à s’aimer » qui évoquait les difficultés relationnelles apparaissant au fil du temps entre les époux ou les amis, il semblait conclure qu’il suffirait peut-être que nous soyons tous un peu plus tolérants pour que les frictions et autres contrariétés cessent de polluer notre vie. Et, dans ce présent roman, elle reprend le thème de la relation entre époux comme pour pénétrer plus à fond dans leur union, ce qui l’a constitué et surtout ce qui la perturbe et l’altère.

San, une jeune femme n’aimant pas beaucoup son travail, est heureuse de le quitter quand elle épouse un homme qui gagne suffisamment d’argent pour lui permettre de rester à la maison où elle se plaît bien. Mais un beau jour elle découvre qu’elle ressemble de plus en plus à son mari et que celui-ci vieillit, ses traits s’avachissent, sa silhouette se tasse.

« Les pensées de l’autre, ses goûts, ses paroles, ses actes supplantaient peu à peu les miens à mon insu et quand je m’apercevais que je me comportais comme si j’avais toujours été ainsi, cela me paniquait ».

Son mari est plutôt grossier, peu attentif à sa femme, pas plus affectueux, c’est un rustre avec lequel elle n’arrive même pas à échanger sur leur avenir commun. Elle n’a de contacts qu’avec sa voisine plus âgée qui est fort attachée à son chat dont il faut absolument qu’elle se sépare.

San assiste la voisine dans sa séparation et réfléchit à sa situation, son mari prend de plus en plus sa place à la maison, elle doit prendre l’initiative pour reconquérir son territoire.motoya-yukiko.jpg?resize=300%2C286

« J’avais toujours laissé les hommes se repaître de moi », elle veut changer cet état de fait. Yukiko Motoya a trouvé une fin surprenante, poétique, fantastique, à cette histoire d’amour diluée dans le flot de la vie quotidienne. On reste ensemble parce que c’est plus pratique, plus confortable… mais la vie perd son goût, ses émois, ses émotions…

Comme son précédent roman celui-ci est tout aussi léger, délicat, fin, les choses graves se diluent dans une fantaisie poétique tout à fait charmante même si celle-ci masque mal les difficultés du couple à constituer la famille solide et pérenne dont semble rêver San et peut-être de nombreux jeunes japonais qui subissent peut-être plus leur vie plus qu’ils ne la vivent.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

image.html?app=NE&idImage=260434&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4LA VIE DU BON CÔTÉ

Keisuke HADA

Editions Picquier

Dans une ville nouvelle de la banlieue de Tokyo, Kento, un jeune homme de vingt-huit ans souffreteux, sujet au rhume des foins, vit avec sa mère qui fait bouillir la marmite et son grand-père âgé de quatre-vingt-sept ans. Le vieil homme répète sans cesse qu’il souhaite mourir doucement et rapidement pour ne plus gêner les autres qui le supportent de moins en moins bien. Kento a quitté un emploi trop stressant et étudie seul à la maison pour chercher une autre situation.

Un ami médecin lui ayant confié que l’effort physique maintenait en bonne santé corporelle et psychique et que son insuffisance provoquait un état léthargique grevant notoirement l’espérance de vie, il décide concomitamment de s’occuper du grand-père en lui évitant le maximum d’efforts afin qu’il se ramollisse encore plus vite et s’éteigne doucement, et de se mettre à la pratique sportive pour retrouver une meilleure forme physique. Il espère ainsi satisfaire le vœu du grand père : mourir vite et en douceur, soulager sa mère qui ne supporte plus son père et trouver rapidement un nouvel emploi. Mais la vie c’est comme un sparadrap aux doigts du Capitaine Haddock, on ne s’en débarrasse pas comme ça. Le grand père veut-il réellement mourir ? Kento est-il vraiment prêt à voir son grand père partir dans un autre monde ?42107_keisuke_hada17bungeishunju_ltd.jpg

Ce roman qui parait plutôt léger au premier abord pose cependant des problèmes qui sont bien réels, encore plus au Japon qu’ailleurs où la population est nettement vieillissante. Il évoque bien sûr celui de la vie qui devient de plus en plus difficile à supporter au fur et à mesure que l’âge avance, et de la mort qui, à la fois, attire et effraie. Il pose aussi celui de la vieillesse, de la place des personnes âgées dans la société, dans la famille, et de leur poids économique, sans occulter les contraintes sociales et affectives toujours sous-jacentes même quand les aïeux deviennent un véritable souci pour leurs descendants. L’auteur traite également le problème d’une jeunesse usée par un système économique sans pitié qui les maintient perpétuellement sous pression. Il est tellement difficile de trouver un emploi que beaucoup sont prêts à accepter n’importe quelles conditions de travail pour conserver celui qu’ils occupent.

La pudeur orientale empêche souvent les auteurs nippons de dire crûment ce qu’ils pensent, il faut soulever le coin du tapis pour découvrir ce qu’il y a dessous les apparences du texte.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

cat_1499349805_1.jpgPARCE QUE JE DÉTESTE LA CORÉE

Chang KANG-MYOUNG

Editions Picquier

Kyena, jeune femme de vingt-sept ans, n’imagine pas son avenir en Corée. Elle dit : «… je n’ai pas d’avenir en Corée. Je ne suis pas sortie d’une grande université, je ne viens pas d’une famille riche, ne suis pas aussi belle que Kim Tae-hui. Si je reste en Corée, je finirai ramasseuse de détritus dans le métro ».

Elle exagère à peine, sa famille est modeste, son père n’est que concierge dans un immeuble de bureaux, elle n’a fréquenté qu’une université de seconde zone, elle ne se trouve pas jolie, son travail est peu lucratif et encore moins valorisant… elle est convaincue qu’elle n’a aucun avenir dans son pays natal.

« Mon pays natal, la Corée du Sud, s’aime d’abord lui-même. Il chérit uniquement les membres de la société qui lui font honneur….Et il colle une étiquette infamante sur ceux qui ternissent son image ».

Elle est convaincue qu’elle fait partie de ceux qui devraient être aidés par l’Etat, de ceux qui ne pourraient que ternir l’image du pays si on ne les aide pas.chang_kang_myeong_82086.jpg?0

Alors germe en elle l’idée de quitter ce pays sans avenir pour rejoindre l’Australie où de nombreux jeunes Coréens émigrent pensant trouver de meilleurs conditions pour gagner leur vie, poursuivre leurs études et éventuellement s’installer définitivement. Son père ayant offert un voyage à ses sœurs qui ne gagnent pas leur vie, avec l’argent qu’il lui a emprunté, elle met son projet à exécution. En Australie, elle ne trouve pas le paradis qu’elle croyait découvrir, elle navigue de petits boulots en petits boulots, de « poulaillers » (dortoirs surchargés) en « poulaillers », de garçons peu fiables en garçons peu fiables, mais elle s’accroche travaille encore et encore même quand elle perd tout. Elle retourne parfois en Corée où elle rencontre toujours les mêmes problèmes.

Elle hésite, ne sait quel pays adopter, jusqu’au jour où elle construit une théorie très personnelle qui influencera définitivement son choix.

« … je me suis dit que le bonheur était peut-être comme l’argent. Dans le bonheur aussi il y a les « capitaux » et les « liquidités »Certains bonheurs viennent du fait qu’on accomplit quelque chose. Le souvenir de cette réussite reste en mémoire et rend les gens heureux un peu chaque jour pendant longtemps. C’est leur capital bonheur ».  

Désormais la recherche du bonheur guidera sa vie.

Ce livre est une charge contre le régime autoritaire sévissant alors en Corée du Sud, laissant bien peu de choix aux jeunes en les considérant seulement comme les suppôts d’une nation qui n’a aucune considération pour eux. L’hymne national coréen exprime clairement l’attente de la nation envers les citoyens alors que celui de l’Australie met les citoyens en avant, le pays devant assurer leur bonheur. Le choix de Kyena trouvera-t-il sa solution dans les paroles de ceux hymnes nationaux ?

Le livre sur le site de l’éditeur

 

Memoires-d-une-fleur.jpgMÉMOIRES D’UNE FLEUR

Jacques PIMPANEAU

Editions Picquier

« L’éditeur a voulu mettre mon nom comme celui de l’auteur, car il est persuadé, je ne sais pas pourquoi, que c’est moi qui ai écrit ce livre », précise Jacques Pimpaneau dans sa préface. C’est de la simple coquetterie de sa part, tous les lecteurs comprendront vite qu’il est certainement l’auteur de ce texte. Il a une connaissance suffisante de la culture et de la civilisation chinoises pour mener à bien une telle tâche. Son histoire de livre retiré, par un bouquiniste zélé, d’un autodafé commis par les brigades rouges, ne semble pas très crédible et n’a certainement pas l’intention de l’être particulièrement. Faire raconter l’histoire par l’héroïne elle-même, comme si elle écrivait ses mémoires, ce n’est pour Pimpaneau qu’une façon de mettre scène la vie d’une courtisane chinoise au IX° siècle avec le maximum de conviction et de crédibilité.

Donc, Saxifrage dont le nom est tiré de celui d’une plante à petites fleurs qui pousse dans les rochers des régions froides, raconte comment elle est devenue courtisane et comment elle a mené cette vie pendant de longues années avant de se retirer. Elle était la fille d’un haut fonctionnaire du royaume, sévère et austère, qui lui avait fait donner la meilleure éducation possible même si elle n’était qu’une fille privée de sa mère partie avec un autre homme. Elle a été formée aux textes de Confucius et des maîtres taoïstes, à la poésie, à la musique, éveillée à la spiritualité et à l’astrologie. A travers cette formation très éclectique et très raffinée, l’auteur cherche à nous convaincre de l’étendue de la culture des lettrés chinois de cette époque afin que nous ne restions pas persuadés qu’ils n’étaient que des rustres sanguinaires. Malgré l’opposition formelle de son père, Saxifrage devient nonne taoïste et parfait son éducation et son instruction dans un monastère. A sa majorité, elle est initiée sans ménagement ni préliminaires aux pratiques sexuelles.43041_pimpaneaujacques17dr.jpg

Trouvant la vie monacale un peu trop monotone, elle décide de quitter son monastère pour rejoindre la capitale où une mère possédant une poignée de courtisanes veut bien l’accueillir sur la recommandation de l’une de ses initiatrices. Elle mène là la vie des courtisanes, une vie dégradante pour la société mais une vie de femme raffinée qui choisit ses amants et ne fréquente que les personnages importants du chef-lieu. Ces courtisanes sont plus des dames de compagnie raffinées que des prostituées vénales, elles possèdent toutes au moins un art ou un talent particulier qui leur permet de briller en bonne compagnie sans sombrer dans la vulgarité ou l’exhibitionnisme.

À travers ce petit texte extrêmement pudique, Pimpaneau montre le raffinement de la société chinoise du haut moyen-âge. Mais il dit aussi que les pratiques sexuelles hors mariage ne sont pas dégradantes, la sexualité est une fonction biologique qui doit s’exercer comme n’importe quelle autre fonction du corps humain dans le respect mutuel des individus concernés. Un bon coup de pied aux fesses de tous les tabous véhiculés par de nombreuses religions ou idéologies.

Je laisserai la conclusion à l’auteur :

« Mémoires ou roman ? Peu importe, l’important est qu’on prenne plaisir à lire ce livre. C’est au lecteur de choisir et je ne répondrai à cette question que par le sourire ».

Ma réponse, je vous l’ai donnée, à vous de juger !

Le livre sur le site de l’éditeur

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LES ÉDITIONS PHILIPPE PICQUIER 

 

MES EXPOSITIONS

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À l’exposition des pêcheurs de perles, il y a une huître béante.

À l’exposition des moqueurs de merles, j’entends un oiseau farceur.

À l’exposition des enseignants entrepreneurs, il y a une inspectrice entreprenante.

À l’exposition des Artistes Anonymes, il y a un tableau ivre.

À l’exposition des migrants carnivores, il y a une feuille de chou contestataire.

À l’exposition des grenouilles de bénitier, il y a un imam impur.

À l’exposition des belles langues, il y a beaucoup de lèvres gercées.

À l’exposition des cartes postales de manège, il y a le facteur Cheval.

À l’exposition des Femmes onanistes prévoyantes, il y a une nonne munie d’un cierge.

À l’exposition des Palais du peuple, il y a une langue rouge bien pendue.

 

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À l’exposition des langues de vipère, une couleuvre pipelette me tient la jambe.

À l’exposition des rats de bibliothèque, j’ai droit au chat pitre.

À l’exposition des portes de prison propres, il y a un raton laveur.

À l’exposition des raies culières, il y a un plug en forme de salière.

À l’exposition des mini-parcs et nains de jardins, il y a une allée portative.

À l’exposition des mots d’enfants, il y a toujours un éditeur de littérature jeunesse.

À l’exposition des seins en forme de poire Mouille Bouche, il y a une paire de rognons à pleurer.

À l’exposition de l’Internationale des amis des nazis, il y a un buste national de Théo Francken.

À l’exposition des femmes de chef d’état français, il y a une Brigitte Barjot.

À l’exposition des états de santé de Donald Trump, il y a la grippe nord-coréenne.

 

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À l’exposition des ventres mous, il manque une panse de baleine.

À l’exposition des SDF, il n’y pas de toit.

À l’exposition des hommes et femmes politiques de l’année, il y a des cartes de parti par terre et un chantier des idées désaffecté.

À l’exposition des Petits-Salés, il y a un Obèse en sucre d’orge. 

À l’exposition des sages prédictions, j’ai un mauvais présage.

À l’exposition des ouragans baptisés, il y a un tourbillon de prénoms.

À l’exposition des vieilles charrues, je viens en carrosse d’or.

À l’exposition des arrières trains à l’arrêt, il y a un cul-de-jatte express.

À l’exposition des voyants dans le marc de café turc, il y a un lecteur de tarot abstème.

À l’exposition des blancs de poulet, il y a un os de flic black.

 

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À l’exposition des aphorismes anarchistes, il y a un seul mot d’ordre.

À l’exposition des marchands de tapis persans, il y a un revendeur de vieilles carpettes.

À l’exposition des crayons personnalisés, il y a une mine antipersonnel.

À l’exposition des reines de beauté en fourrure, il y a une princesse à poil sous sa burqa.

À l’exposition des momies de mamies, il y a une statue de l’enfance.

À l’exposition des bambini qui pissent, il y a une nonna qui pète.

À l’exposition des travaux de bourreau lourds, il y a une hache plantée dans une tête de mort.

À l’exposition des sextoys de religieuses, il y a un crucifix sous préservatif.

À l’exposition des certificats médicaux de complaisance, il y a un médecin placé sous monitoring.

À l’exposition des embarras d’érection, il y a pourtant un con plaisant.

 

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À l’exposition des salles d’attente de médecin, il y a un salon de l’ambulance. 

À l’exposition des fruits rouges, il y a des fraises toutes faites.

À l’exposition des fonds de noix, il y une amande honorable.

À l’exposition de points de discussion, il y a un plan de table.

À l’exposition des points Godwin, je perds toute ligne de conduite.

À l’exposition des boîtes aux lettres de motivation, il y a une caisse pleine de cartes de chômage.

À l’exposition des cols de Cygne, je bois avec un bec verseur.

À l’exposition des bureaux de vote, j’ai des trouble de l’élection. 

À l’exposition des centres de beauté simiesques, il y a un singe savon.

À l’exposition des pompes funèbres, il y a un siphon à cadavres.

 

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À l’exposition des organes de presse, il y a un tord-boyaux et un tir aux canards.

À l’exposition des Maisons de la poésie, il y a toujours un futur académicien.

À l’exposition des maisons de passe, il y a une mère passerelle.

À l’exposition des sacristains confinés, il y un enfant de chœur la bouche pleine.

À l’exposition des ateliers d’écriture dans le vent, il y a une feuille volante.

À l’exposition des tables des matières, il y a un tabouret sommaire.

À l’exposition des atomes crochus, il y a un électron libre.

À l’exposition des selles d’écuyères, je vois un ver solitaire en forme de fer à cheval.

À l’exposition des Saint Christophe, j’ai retrouvé la foi du charbonnier !

À l’exposition des fils de merde, j’ai rencontré une fille de joie.

 

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À l’exposition des chiens de prairie, il y a un arbre à chats.

À l’exposition des mille et une nuits blanches, je compte un jour noir sans fin.

À l’exposition des toiles de Picasso, il y a un bidet de Duchamp.

À l’exposition des ready-mades de Duchamp, il y a le grand rire de Picasso.

À l’exposition des haute contre, il y a une basse continue.

À l’exposition des marches triomphales, il y a un air de pipeau.

À l’exposition de mes bourrelets, j’ai les traits tirés.

À l’exposition des cartes à pointe, il y a un valet de pique.

À l’exposition des gâteaux de désert, il y a des dunes de crème fraîche.

À l’exposition des marches de manœuvre, il y une piste de course.  

 

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À l’exposition des calculs bordés de nouilles, j’ai des limites de pâtes à ne pas dépasser.

À l’exposition des courses de manchots bipolaires, je pratique la marche nordique.

À l’exposition des seins de glace, je bande comme un phoque.   

À l’exposition des points de vente, il y a un plan comptable.

À l’exposition des crachats de Gilles, il y a quelques confettis englués.

À l’exposition des Catherinettes, il y a des vits âgés.

À l’exposition des araignées au plafond, il y un moustique écrasé.

À l’exposition des masques de guerre, il y a le carnaval diplomatique.

À l’exposition des fêtes des pères, j’ai dragué une mère célibataire.

 

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À l’exposition des brouettes espagnoles, j’ai testé la position du maçon missionnaire.

À l’exposition des noms d’oiseaux, il y a un pied-de-nez de grue.

À l’exposition des lames de fond, il y a un fer de lance.

À l’exposition des minutes de silence, il y a l’espace d’un instant.

À l’exposition des entrejambes de rêve, il y a l’origine du monde

À l’exposition des cœurs sur la main, il y a beaucoup de sang.

À l’exposition des talons d’Achille, il y a les sabots d’Hélène.

À l’exposition des capitaines d’industrie, il manque un général de campagne.

À l’exposition des avocats du diable, il y a le jugement de Dieu.

À l’exposition des éminences grises, il y a de gros bonnets.

 

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À l’exposition des têtes de nœuds, il y a l’enfileur des anneaux.

À l’exposition des poires d’angoisse, il y a la pomme de discorde.

À l’exposition des produits contre la pluie, je multiplie les impers.

À l’exposition des déjeuners de soleil, le démon de midi montrera-t-il le bout de sa queue ?

À l’exposition des paroles d’évangile, il y a un Nom de dieu.

À l’exposition des cornes de brame, il y a un cerf-volant.

À l’exposition des carreaux cassés, j’ai le cœur brisé.

À l’exposition des larmes de crocodile, je reçois un faux bouquet de pleurs

À l’exposition des grands ducs, il y a Le Petit Prince.

À l’exposition des soleils de plomb, j’ai une étincelle de génie.

 

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À l’exposition de mes expositions, j’ai fait étalage de mes chimères.   

 

E.A.

LE DERNIER THRILLER, AUX EFFLUVES DE ROMAN DE MŒURS OU DE SATIRE SOCIALE, DE LA PLUS GRANDE PRO DU GENRE EN NOS TERRES

philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN 

 

Je sais pas est le onzième roman/thriller de Barbara Abel, qui est un peu notre Mary Higgins-Clark nationale, sans le conformisme psychologique et la mièvrerie sociologique de la célèbre reine du polar, avec une envergure littéraire bien supérieure aussi… ou tout court. Cocorico ! 

 

 

9782714470874.JPGLe pitch ? Un groupe d’enfants de cinq ans en excursion scolaire aux alentours d’une forêt, encadrés par quelques enseignants. Du rififi entre une institutrice, Mylène, au physique ingrat, et une fillette, Emma, aux traits d’angelot, quelques menues frictions entre ces innocentes têtes blondes et… la gamine rebelle disparaît. Mais sa rivale adulte aussi, dans la foulée. On les recherche, surtout la plus jeune, négligeant un peu la plus âgée, on doit recourir aux forces de l’ordre, une battue s’organise et… On va retrouver celle que le lecteur attendait le moins. Emma. Blessée. Un foulard autour du bras. Celui de Mylène. Elles se sont donc croisées après la disparition. En pleine forêt. Mais. Ensuite ? Que s’est-il passé ? Où est l’institutrice ? « Je sais pas, répond Emma imperturbablement. »

Retour en arrière. L’importance du background. Emma allait-elle mal parce qu’elle en avait trop vu ? Avait-elle deviné que sa mère Camille avait entamé une liaison extraconjugale ? Savait-elle qu’il y avait un lien entre Etienne, l’amant de sa mère, et… l’institutrice ? Que s’est-il passé mais, surtout, que va-t-il se passer à présent ? Car, pour Mylène, diabétique privée des moyens de s’injecter sa dose d’insuline, le compteur est déclenché, et elle se trouve doublement proche de l’abîme.

Voilà un canevas stressant et palpitant. Mais le talent particulier de la romancière est ailleurs. D’un côté, Barbara Abel réussit à distiller des informations/paquets-surprises qui renouvellent et dynamisent l’appréhension du récit, surtendent ses fils. Liens inattendus entre les personnages, traits de caractère souterrains qu’un facteur déclenchant pourrait transformer en bombes à retardement. De l’autre, elle nous décrit le ballet des sentiments humains et des comportements, tout autour de cette Emma qui sait tout mais ne veut rien dire, et ce n’est guère reluisant. Que du pitoyable, du faible, du lâche, de l’hystérique. On est pris de nausée devant ces parents surprotecteurs, manipulateurs et calculateurs. Trop aimer, mal aimer, c’est pire encore que ne pas aimer, plus débilitant pour l’enfant en construction. Et la nausée déborde pour submerger cette enfant-poupée qui nous rappelle les anges blonds du Village des Damnés, le film-culte de Wolf Rilla :

« C’est difficile de dénigrer une petite fille de cinq ans (…) Dans ses rapports avec les autres enfants, Emma est particulièrement autoritaire, presque tyrannique. Elle installe constamment un rapport de force. (…) Eh bien, pour dire les choses comme elles sont, la petite Emma Verdier, n’a de beau en elle que son visage. C’est une sacrée peste, je peux vous le dire. Une vraie chipie. Et je la soupçonne même parfois d’être volontairement malveillante. »

D’où cette question existentielle qui se faufile entre les situations : la véritable humanité ne consiste-t-elle pas à échapper à la machine infernale de nos lacunes, limites, pulsions ou à la dompter pour maîtriser nos vies et leur donner du sens, une éthique, s’extraire de la gangue du premier cercle concentrique pour rallier un intérêt plus général, le respect d’autrui ?

 

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Barbara Abel

 

Barbara Abel détient un gros avantage par rapport à la plupart de nos littérateurs, elle raconte de véritables histoires, avec du suspense et des rebondissements, un cadre rigoureux, un parfum de cinéma ou de série américaine. Barbara Abel possède, tout autant, un gros avantage par rapport à de nombreux auteurs de thrillers, elle ne tente guère de la jouer littéraire, privilégiant simplicité, percussion et narration, mais elle est naturellement littéraire, son écriture est adroite et solide, compacte et dense, teintée d’envolées chirurgicales :

« Ils s’étreignent, se sentent, se goûtent, ils se pillent jusqu’au dernier râle. »

On entre aisément dans un roman de Barbara Abel, on lit agréablement et on progresse, on ne stagne jamais. On peut parfois, et c’est mon cas, avoir un moment de flottement, parce qu’elle ne multiplie pas les actions, instille plus qu’elle ne balaie, la joue trop fine pour emporter à du 1000 à l’heure. Mais la maîtrise est élevée, elle vous aura, tôt ou tard, elle vous aura. Arrivera un moment où le récit s’arrachera soudain aux rails pour esquisser un tour inattendu, saisir ou bousculer le lecteur, et, quoi qu’il en soit, l’emporter sur un toboggan.

Page-turner !

 

7ec12aa91918c9b6e577c1ae18a0a34b-1480605353.jpgBarbara Abel

Je sais pas

Editions Belfond, Paris, roman, 2017

430 Pages

Le livre sur le site de l’éditeur

RIEN

RIEN-300x300.jpegIl est un moment de ma vie, oisif pour tout dire, où je donnai des conférences sur le rien (puisque c’était le seul sujet sur lequel je connaissais un tant soit peu quelque chose bien qu’à vrai dire il n’y eût pas grand-chose à en savoir). Et, sans dire que les salles devant lesquelles je fus amené à me produire étaient vides, elles étaient loin d’être pleines. Les questions à l’issue de mes prises de paroles étaient peu nombreuses et je réussissais dans mes bons jours à répondre favorablement à la moitié d’entre elles. Pour le reste, mes réponses restaient en suspens ou donnaient bien vite lieu à des discussions vaines entre les membres du public, ce qui précipitait la fin de la causerie.  

Un éditeur qui, par désoeuvrement (il n’avait rien à éditer), assistait à mon exposé me proposa d’écrire un bouquin sur le rien. Sans dire que le livre fût vide, il comportait peu de substance ; on y suppléa en truffant le livre d’illustrations, d’images et de planches de BD, tel que l’aime le lecteur moyen et le livre connut ainsi un relatif succès. De fil en aiguille, je devins un écrivain fort couru. Je donnai des livres dans plusieurs maisons d’édition qui, fort de l’engouement autour du sujet, s’étaient spécialisées dans l’absence de contenu. J’y disais la même chose mais dans des genres différents : en vers, en pièce, en roman, en nouvelles et en littérature jeunesse (il faut bien vivre de ses écrits). Me considérant comme un penseur nul, je n’avancerai pas d’autres considérations sur un thème surfait à ce texte, de façon à ne pas émousser mon essai à paraître très bientôt.

 

ET SI LES OTTOMANS AVAIENT TRIOMPHÉ À VIENNE EN 1529 ET SOUMIS L’EUROPE JUSQU’À AUJOURD’HUI ?

philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

 

Guerre sainte est le premier roman de Bertrand Scholtus, un compatriote qui débarque dans notre microcosme à un peu plus de cinquante ans, et qui ose, ose ! Évoquer les attentats des islamistes, le conflit Israël/Palestine, le fanatisme religieux… en renversant la perspective et en explosant la pagination !

 

 

9782875862211.jpgLe livre commence par un attentat à Bagdad… commis par des chrétiens fous de Dieu. Et nous voilà plongés dans un monde inversé où les musulmans ont colonisé le monde et exporté leurs valeurs libérales, défendent progrès, laïcité, etc. quand les chrétiens vivent le plus souvent dans la frustration et l’humiliation, en marge du grand mouvement social.

J’entre difficilement dans le livre. Ou plutôt j’y entre sans grande difficulté, car c’est écrit de manière simple, claire, fluide, raconté sans pesanteur, MAIS sans enthousiasme, voilà. Parce que l’écriture ne m’emporte pas ou la puissance centripète d’un thriller à l’anglo-saxonne. Pourtant, bientôt, mon appréhension va basculer. Pourquoi ? Comment ?

Le roman se partage entre deux fils principaux. Le premier suit Paul Lemonnier, un père de famille, Occidental d’origine mais parfaitement intégré sinon assimilé à la civilisation orientale dominante, qui assume de hautes responsabilités dans un hôtel de Dubaï. Un Paul confronté aux dérives radicales de son fils Iskander (ex-Alexandre et re-Alexandre) et qui va se battre pour dénouer l’écheveau de ses influences, remonter la source des manipulations sectaires, tenter d’éviter que le jeune homme ne tombe victime de forces de répression parfois/souvent aveugles ou ne passe à l’acte ultime. Le deuxième fil nous précipite dans la péninsule ibérique où se voit transposé le conflit Israël/Palestine, avec références obsédées des protagonistes à la Reconquista historique, avènement d’un caudillo de Castille, lutte des Occidentaux/chrétiens contre un califat de Grenade qui tend à gagner du terrain.

C’est dans l’épopée espagnole que s’opère en moi un chamboulement. J’oublie mes réticences et me retrouve de plain-pied au côté d’Esteban, un jeune homme en perte de repères, et de ses comparses, parcourant les collines et la campagne au gré de missions ahurissantes bien dessinées, réalistes. Tout est décortiqué dans ce roman parallèle. Les luttes entre factions chrétiennes rivales, la corruption et les règlements de comptes occultés par des trahisons montées de toutes pièces, chacun étant le traître d’un autre, l’enchevêtrement des haines au gré des attentats et ripostes, le cheminement complexe des esprits des uns et des autres, des quêtes (argent, pouvoir, succès auprès des femmes, pureté, salut, amélioration du sort d’un peuple, plaisir de tuer, volonté d’organiser un monde juste…) très différentes réunissant des complices aléatoires, la fuite du sens, quand il n’est plus question d’essayer de gagner mais de vivre par défaut :

« (…) On ne peut plus les battre en combat classique, Esteban, tu dois te mettre ça dans la tête. (…) – Mais alors, à quoi on sert ? – T’as de ces questions ! On sert de pions dans une partie que Guillerez (NDR : transposition d’Arafat ?) et d’autres comme lui mènent depuis près de vingt ans pour l’emporter malgré tout. On ne peut pas gagner sur le terrain, mais on s’en fout d’avoir la guerre. Qu’est-ce qu’on a jamais eu d’autre ? Alors que les Grenadais, ils peuvent pas être vaincus, mais ils rêvent de vivre en paix. (…) Ils sont invincibles mais ils ne sont pas invulnérables ! (…) »

Le récit est plus gouleyant et moins solennel qu’un « Pour qui sonne le glas ? » mais il y a un parfum d’Hemingway dans ces aventures-là.

Je marque une pause dans ma lecture. Partagé entre regret et admiration.

Regret. Les qualités du livre demandent un temps d’adaptation, l’attentat initial tentant d’être un moment fort mais n’ayant pas la percussion d’originalité du récit qui va suivre.

Admiration. Ce livre est d’une intégrité rare. Au lieu de partir en trombe et de s’essouffler, décevoir, comme 90 % des thrillers, il instille ses richesses progressivement et sans cesse plus largement, plus profondément.

 

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Bertrand Scholtus 

 

Admiration. L’auteur et l’éditeur (Ker, mené par le très dynamique Xavier Van Vaerenbergh) vont à l’encontre des règles (tacites ou inconscientes) de l’édition belge. Un premier roman et l’auteur ne se lance pas dans l’autofiction, le local, il déploie une énergie énorme à se documenter, préparer en amont, puis une autre, en aval, à écrire une épopée en près de 400 pages de notre temps et de notre monde, à s’aventurer dans les méandres périlleux de la politique, de l’histoire, du thriller, à recréer de manière naturelle l’extraordinaire complexité des phénomènes liés au terrorisme ou au conflit Israël/Palestine. Mieux que tout discours didactique sur le comment du pourquoi du chaos mondial, on évolue à hauteur d’homme et au sein de situations concrètes, on voit ces gens vivre et rêver, aimer et haïr, suivre comme des moutons ou s’interroger, louvoyer, bifurquer, justifier… jusqu’à l’innommable :

« (…) Padre, on entre au paradis avec du sang d’enfants sur les mains ? (…) – Esteban, qui peut savoir ce que désire Dieu ? Ce qui compte, c’est que les enfants qui sont morts à Almheida étaient trop jeunes pour avoir été salis par l’infidélité au Christ de leurs parents.

(…) Ils sont donc eux aussi entrés directement au paradis. (…) pour nous, chrétiens, qui croyons en la vie éternelle, la mort d’un enfant n’est pas un drame. (…) »

Admiration. Ce roman rappelle la plus grande série TL de tous les temps, The Wire, qui décrivait l’univers d’une ville américaine à travers le prisme du crime mais en donnant sa chance et une voix réelle à chacune de ses composantes, du potentat dealer au maire, des petites mains adolescentes qui repèrent/alertent aux policiers de terrain, éducateurs, etc., évacuant les étiquettes morales toutes faites ou les redistribuant. Mais, ce faisant, le récit en arrive à donner le vertige, tant il devient malaisé de répondre à certaines argumentations perverses, tant la force de conviction des uns (qui est le véritable mensonge, disait Nietzsche) s’apparente à un rouleau-compresseur qu’il paraît bien ardu d’arrêter, amenuiser, éradiquer.

En clair ? On vit avec ces terroristes chrétiens, qui sont une transposition des combattants palestiniens, et la caméra de l’auteur nous permet d’assister à la naissance des flux et reflux qui vont générer des drames. Plutôt que de parler de monstres et de se laver les mains d’un monde qui nous serait étranger, le roman vient asséner une démonstration digne d’une Hannah Arendt et de sa théorie de la « banalité du Mal ». Ce faisant, le miroir tendu, il nous contraint à l’introspection personnelle et collective, première étape avant la réaction, l’action. Qui ne peuvent avoir le tranchant net et dément des binaires Trump et Bush, Erdogan et Le Pen. Ni le laxisme de leurs apparents contraires qui constituent le verso d’une même pièce entretenant le règne de la confusion et de la terreur.

La suite ? L’enquête de Paul semble une course contre le temps pour arrêter l’inéluctable, la quête d’Esteban conjugue ascension apparente en direction du paradis et descente inconsciente aux Enfers. Les fils se tendent et convergent. Jusqu’à…

A faire lire par nos jeunes (et moins jeunes) et à discuter, en classe, en famille, entre amis ! Un livre hors normes à l’échelon belge francophone. Un thriller… citoyen.

PS On se réjouira de voir récemment éclore des romans belges francophones qui pensent et racontent large, de Jean-Pol Hecq* (les Indes, 1959, dans Tea Time à New Delhi, chez Luce Wilquin) à Alain Berenboom* (l’Asie d’aujourd’hui dans Hong-Kong Blues, chez Genèse).

 

9782875862211.jpgBertrand Scholtus

Guerre sainte

Ker éditions, roman, 2017

385 pages

 

Le livre sur le site de l’éditeur KER

 

RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017: LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE AUSSI

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Comme je l’ai déjà écrit dans mes lectures de saison, il peut y avoir des livres sortis depuis quelques mois, c’est le cas pour cette rubrique qui commence par un recueil de poésie de Julien Tardif paru récemment mais qui est complétée par un autre recueil de poésie, de l’Islandais Sjon, édité précédemment et par un texte publié par Louise Bottu lui aussi il y a quelques mois. Mais dans tous les cas de la littérature très contemporaine et très novatrice à laquelle je tiens toujours à réserver une place dans mes publications.

 

 

b0188f_d07bedf493ba47f8837805630864f2b2~mv2.webpNOUS ÉTIONS DE CEUX-LÀ

Julien TARDIF

Tarmac Editions

Pour proposer son premier recueil, de la poésie très libre, très contemporaine, très novatrice, Julien Tardif s’est affranchi de toutes les contraintes qui auraient pu entraver l’expression, le sens et même la forme de son texte. Il dicte ses propres règles : détermine la forme qui oscille entre vers et prose, décide de la ponctuation qui rythme son texte et même de la mise en page. Malgré cette très grande liberté d’expression, il n’hésite pas à placer des formules de style habilement tournées comme ces quelques vers dans lesquels on peut voir un zeugme :

« J’ai changé d’avis aujourd’hui

Pris certains vêtements

Pris le métro

Et mon vélo »

Et ces quelques autres où résonne de jolies assonances à l’image de celle-ci :

« Tant veut le vent que l’attend le vent

Tant veut le temps que l’attente

Tant vend le temps que l’attente élégante

Désastreuse ».

Mais le recueil de Julien Tardif n’est pas seulement un exercice de style,  c’est aussi un message qu’il adresse à ceux qui croient encore en un avenir possible. Il prévient clairement le lecteur à travers les quelques lignes qu’il propose sur la quatrième de couverture : « L’écriture … est un exutoire, une forme de rébellion à l’égard des derniers optimistes encore sérieux : je ne parle pas ici des touristes de la vie moderne qui seuls encensent le vice : j’écris pour les êtres vivants… » Il l’affiche clairement, il prône la rébellion contre les optimistes, il ne croit plus en la vie.

Concentré de révolte, condensé de rage, épure de désespoir, et même esquisse de colère, la poésie de Julien Tardif laisse aussi parfois la place au lecteur pour qu’il termine un ver avec son propre désarroi. Cette poésie sonne comme un protest song de Bob Dylan : « Le temps était venu d’oublier, de créer et de croire en la mort et de la désirer plus que la vie elle-même… ». Comment afficher et proclamer un tel désespoir quand on possède la musique et qu’on peut la glisser aussi adroitement dans les vers : faire sonner les mots sur un rythme du Boléro à la manière de Ravel ? Mais, dans ce recueil, même la musique semble morte, elle ne rythme plus aucun espoir, elle n’est plus que requiem.

« Je ne suis plus de ce monde

Ici personne n’en sort

Ainsi soit-il et

C’est lundi – adieux vautours ».

Le livre sur le site de l’éditeur

 

 

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SJON

LansKine

« vingt-six ans et il m’arrive de rêver que je suis debout devant le grand portail du cimetière au coin sud-est du mur d’enceinte. l’image est baignée de lune j’ai cinq à sept ans je suis pieds nus en pyjama…

à chaque fois la limite entre rêve et souvenir d’enfance devient floue… »

En lisant ces lignes qui débutent ce recueil, j’ai eu un peu l’impression de surfer sur une des vagues éponymes du long texte de Virginia Woolf que je lis parallèlement à ces textes de Sjon. Mais cette impression s’efface vite, l’auteur nous ramène immédiatement à la mythologie islandaise, aux vieilles légendes qui constituent l’histoire de l’île dans une langue jamais altérée faute d’apports extérieurs.

« …

et plutôt que se réjouir de l’ardeur de sa progéniture

la déesse de l’origine

se mit à déprimer »

Dans ses textes Sjon fait revivre les vieilles sagas islandaises qui constituent le socle fondateur de la littérature, de l’histoire et de la culture de ce peuple. Dans le poème ci-dessous, j’ai vu dans les corps des douze femmes une métaphore des douze siècles d’histoire que compte aujourd’hui l’Islande.220px-SjonFreeLicence.jpg

« corps

ni beau

ni terrifiant corps

ni incroyable ni insignifiant corps

juste immense d’une femme immense

composé des corps de douze femmes

juste mortes

chacune traçant sa route

tenant sa place

vivant son siècle

à l’abandon ».

L’histoire de l’Islande, une histoire qui oscille sans cesse entre légendes, mythes et réalité, une existence suspendue dans le temps, une existence

enfoncée dans un passé inquiétant, sombre, surgi du feu des entrailles de la terre ou en vagues déferlantes des flots déchaînés de l’océan. C’est la terre de Sjon, la terre à laquelle il est attaché, la terre qui héberge le peuple qu’il raconte dans ses poèmes en prose ou en vers très libres sans aucune contrainte de ponctuation ni de calligraphie (les majuscules sont bannies du texte).

Ces textes réduits au maximum, concentré sur l’essentiel, condensé en quelques mots, sont d’une puissance expressive peu courante. Je ne connais rien à l’Islandais mais, à la lecture du rendu, j’imagine le formidable travail que la traductrice à dû accomplir pour obtenir un recueil de cette qualité.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

bis_article.jpgALBIN SAISON 2

Albin BIS

Editions Louis Bottu

J’ai lu cette suite de textes, on dirait un petit carnet de moleskine comme bien des écrivains en possèdent pour noter leurs idées, comme l’histoire du jeune homme qui voudrait écrire un roman mais qui n’arrive pas à se faire publier, ni même à écrire quelque chose de mieux. Millot, l’éditeur, ne veut pas de son texte et Madame Marcel, la brave femme qui fait son ménage, essaie de le consoler, de le réconforter de lui donner des conseils. Millot veut le faire changer, faire changer tout ce qu’il met dans son texte et Madame Marcel essaie de faire comprendre à Albin qu’il faut qu’il change pour être plus clair, plus accessible.

Mais Albin c’est le tout et le rien, les mots sans les mots.

« Albin court tous les jours dans son calepin d’un mot à l’autre, sur le papier un coup il est l’un, un coup l’autre et va et vient de ligne en ligne…. ».

Albin saison 2, c’est un peu ce petit calepin rempli de bouts de textes que le héros griffonne au hasard des événements peu excitants de sa vie monotone : cassoulet, cahors, septième douillet, qu’il essaie de rendre plus attrayante grâce à sa créativité, mélangeant les personnages de ses rêves avec ceux qu’il côtoie, avec ceux que Madame Marcel confond régulièrement : personnages du roman et connaissances de l’auteur.

« C’étaient des mots, Madame Marcel, des mots, vous comprenez ? Ce serait trop vous demander de faire preuve d’un peu de distance, parfois ? »

Le drame d’Albin c’est cette vie trop plate qui ne lui apporte aucune matière pour le grand roman qu’il voudrait écrire, alors il essaie, écrit des bouts de texte, déchire, froisse, note une idée, se bat avec les mots, explique à Madame Marcel qui ne comprend pas plus que Millot, l’éditeur, cette façon nouvelle d’organiser un récit pour raconter une belle histoire. « Madame Marcel, savez-vous qui a dit mettre de l’ordre ne va pas tout seul, certaines idées ne supportent pas l’ordre et préfèrent crever, et à la fin il y a beaucoup d’ordre et presque plus d’idée ? »

Pour bien marquer la comparaison avec le petit carnet, l’auteur utilise plusieurs polices de caractères comme un écrivain emploie plusieurs crayons pour prendre ses notes, consigner quelques idées ou rédiger un bout de texte.

C’est l’histoire d’un écrivain qui voudrait trouver un style nouveau mais qui patauge lamentablement encouragé par une femme de ménage qui vitupère, le vilipende pour le secouer, le mettre dans un chemin plus académique. C’est le drame de la création, de l’innovation, de l’incompréhension des autres, c’est le drame des écrivains qui veulent écrire autrement sans pouvoir se faire éditer. C’est aussi un texte truffé d’allusions à des textes bien connus : chansons, expressions populaires, poésies, citations célèbres, dialogues de films… Et, in fine, je me demande si ce n’est pas aussi un petit coup de griffe à l’adresse de ceux qui se complaisent si confortablement dans l’autofiction qui encombre aujourd’hui tellement les rayons des librairies. Albin à même trouvé un genre nouveau pour narguer celui qui est tellement à la mode :

« Pas mal du tout mais il y a mieux, encore : palinodie autofictive. »

Le livre sur le site de l’éditeur

 

KAROO OU LA MALADIE DE L’EXISTENCE

17439924_1810530535936981_1374668078_n - Copie - Copie (2).jpgpar Julien-Paul REMY

 

  

 

 

 

 

 

Faux_livre_Karoo+.jpgChef-d’œuvre de la littérature américaine achevé en 1996 et traduit en français il y a seulement quelques années, Karoo a inspiré en Belgique le nom d’un jeune magazine de critique culturelle francophone : Karoo.me. C’est que ce livre revêt une portée universelle : le tragique et l’absurdité de l’existence humaine. Son auteur, Steve Tesich, y met en scène une double tragédie. D’amour et d’existence. Pour l’incarner, un homme, Saul Karoo, lutte contre la condition humaine pour mieux s’y enfermer.

États-Unis, fin des années 80. Contexte de l’effondrement de l’URSS. Saul, bedonnant, d’âge avancé, séparé et père adoptif d’un adolescent nommé Billy, est un homme malade. Mais d’un genre particulier. Physiquement, son organisme est atteint d’une maladie de l’ivresse : il s’avère incapable d’intégrer les effets de l’alcool. A son grand dam, puisque son alcoolisme de jadis lui permettait d’échapper à la réalité grâce à sa vertu amnésique, effaçant sa mémoire en même temps que la responsabilité qui pourrait en découler. Le voilà devenu un alcoolique raté, aussi sobre qu’une bûche de Noël. Socialement, il souffre d’un rapport malade à la vérité le muant en menteur invétéré. Psychologiquement, il souffre d’une maladie de la volonté qui le rend incapable de se donner les moyens de réaliser ses désirs, ainsi que d’une maladie de la subjectivité, un mécanisme d’autodéfense qui l’immunise contre toute irruption de sentiments humains et affectifs, rapidement neutralisés par la froideur objective de son intellect. La réalité se trouve réduite à l’état de cadavre sur une table de dissection. Cette maladie en implique une autre, la maladie de l’intimité, au gré de laquelle Saul Karoo se montre incapable d’entretenir une quelconque intimité privée, en particulier avec les membres de sa famille et ses proches. Il lui substitue cependant une intimité publique : pour se montrer intime, Saul a besoin de la présence de témoins. Plus il s’éloigne de ce qu’il est avec quelqu’un, plus il se sent proche de cette personne. Inversement, plus il se rapproche de ce qu’il est avec une personne, plus il se sent étranger par rapport à elle.

« Tout ce que Billy voulait, c’était passer du temps seul avec moi, mais je ne pouvais lui donner ce qu’il voulait. Je n’avais aucune idée du nom à donner à cette maladie. La maladie de l’intermédiaire ? La maladie du tiers ? La maladie de l’observateur ? Quel que soit son nom, cette maladie m’empêchait totalement de jamais me sentir à l’aise avec quelqu’un sans un public pour nous observer. »

Or, la notion d’intimité publique, en plus de saisir un symptôme relationnel humain atemporel, semble anticiper un phénomène de notre époque : la réalité virtuelle des réseaux sociaux. Facebook n’est-il justement pas le lieu d’une expression publique de l’intimité ?

Retour au récit :

« Aussi ironique que cela puisse paraître, malgré mes nombreuses maladies, mon surnom, dans le métier, c’est Doc. Doc Karoo. »

Basculement. Après des premières pages attachées à présenter un homme malade dans sa vie personnelle et sociale, on découvre un autre homme dans la vie professionnelle qui, au lieu de devoir être soigné, soigne. Dans son rôle de script doctor pour l’industrie du cinéma hollywoodien, Saul Karoo soigne des films et des scénarios malades. Il réécrit des scénarios et remonte des films. Il les retape, les réarrange. Tantôt en rééquilibrant l’intrigue, tantôt en supprimant les corps étrangers (personnages superflus). Dans son milieu, on le considère comme un génie. Loser dans la vie privée, le voilà winner dans la vie professionnelle.

Malgré son statut de Doc, Saul Karoo a besoin d’être soigné. Il ne souffre pas tant de lui-même que de faire (involontairement) souffrir les autres. Sa maladie principale est d’être une maladie, un cancer pour ceux qu’il aime. Son vrai problème ? L’incapacité à bien aimer, son fils adoptif en particulier. Un défaut, un handicap légué apparemment par ses propres parents, tout aussi inaptes à lui donner ce qu’il ne parvient pas à donner aux autres. Un père sénile, amnésique et atteint de folie au point de condamner à mort son propre fils depuis son lit d’hôpital, et une mère en proie à une autre folie, relationnelle, à l’image de son incapacité à construire une relation intime avec son fils. D’où ces questions :

« Comment donner à autrui ce que l’on n’a pas reçu soi-même ? », « Comment être le père que l’on n’a jamais eu ? ».

Saul est tiraillé, en tension entre une indifférence éclatante voire immorale envers les autres (d’où un certain rapport indirect à ceux qui l’entourent) et une voix intérieure, celle de « l’homme moral », une conscience qui lui rappelle ses devoirs, de père, de figure paternelle, de mari, de scénariste, d’être humain. S’il se déresponsabilise en actes, il se responsabilise en pensées. Notamment à l’égard de son fils :

« Son innocence était insupportable. Elle me rendait fou mais, en même temps, me faisait l’aimer davantage. Elle me décidait encore plus à, un jour, me rattraper. Pour le mal que je lui avais fait au fil des années et pour la souffrance que j’allais lui infliger ce soir. Me rattraper d’un seul coup. »

 

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Steve Tesich (1942-1996)

 

Cet homme au cynisme déshumanisé évoluant dans la sphère mondaine et nantie, faite d’artifices, où le rôle que l’on joue prime qui on est, n’est pas le vulgaire reflet de son milieu. Conformiste dans son comportement, Saul Karoo recèle un esprit éminemment subversif par rapport à l’opinion commune, non dénué d’un humour incisif :

« C’était l’intimité et le temps passé seuls, uniquement tous les deux, qui avaient détruit notre mariage. Pas cette intimité publique que nous connaissions à cette fête, mais l’intimité intime. Juste nous deux. A cet égard, j’étais totalement irréprochable. J’avais fait tout mon possible pour éviter le moindre moment intime entre nous. »

Son métier lui plaît même s’il le fait par défaut : incapable d’écrire une histoire qu’il a en tête (une Odyssée d’Homère futuriste) depuis longtemps, il s’enferme dans son rôle d’écrivain raté voué à réécrire les histoires des autres. L’écriture joue ici un rôle métaphorique : à force de réécrire la vie d’autres que lui, il ne prend pas le temps d’écrire sa propre vie. Il a besoin que l’on fasse pour lui ce qu’il fait pour autrui : sauver. Saul représente un certain type de sauveur, qui sauve des histoires de la mort et de l’oubli en les rendant commerciales et au goût du public. Mais le sauveur a besoin d’être sauvé.

Le moment déclencheur du récit coïncide pour Saul avec la perspective d’une renaissance, d’une rédemption en sauvant, non pas une histoire imaginaire tirée d’un scénario de film, mais bien une histoire réelle, la vie tragique de Leila, la mère biologique du garçon qu’il a adopté, une actrice ratée reconvertie en serveuse. La rencontre de Saul et de cette femme symbolise la rencontre de deux tragédies. Quelle issue de la collision de deux tragédies sinon une tragédie elle-même ? Pourtant, Saul pense pouvoir réécrire la vie de cette femme en lui faisant retrouver son fils biologique, et en recréant un film dans lequel elle a joué pour la transformer en star et lui faire gagner quelque chose, à elle dont la vie ne fut que pertes. Les deux tragédies peuvent elles se sauver mutuellement ? Une tragédie trouve-t-elle sa solution dans une autre tragédie ? La conjonction de deux vies négatives peut-elle, comme en mathématiques, accoucher d’une issue positive ?

(SPOILER)

Karoo est l’histoire d’une quête de rédemption et de renaissance. Hélas, nulle réversibilité possible ici. En voulant sauver deux tragédies, Saul ne fait que les rendre plus tragiques encore en causant involontairement la mort des deux êtres qu’il aime le plus au monde, Billy et Leila. Le destin semble le punir pour ne pas avoir aimé de la bonne manière. Pour ne pas avoir assez aimé. Pour ne pas avoir aimé au bon moment. Le voilà maudit et condamné, non pas à mourir, mais à vivre avec la mort. La mort des autres, dans un éternel présent d’errance et le néant de la condition humaine. Y a-t-il une vie après la mort (de ceux qu’on aime et lorsqu’on en est coupable) ?

Ce livre s’apparente aussi à une mise en abîme de la littérature, de l’écrivain, de l’accomplissement de soi et de la création. La tragédie de ce livre semble véhiculer une vision tragique de l’écrivain : pour en devenir un, il faudrait vivre une tragédie dans sa vie personnelle. Cette résonance trouve son illustration à la fin du récit, où le protagoniste parvient à écrire l’histoire qu’il a toujours voulu écrire. Ainsi, c’est après avoir tout perdu qu’il finit par gagner quelque chose dont il avait toujours été privé. Mais le prix à payer est immense. Perdre ceux que l’on aime et qui nous font aimer la vie. Perdre à jamais bonheur et amour. La vie d’écrivain ne semble émerger que des cendres de la mort.

 

9782757833056.jpgSteve Tesich, Karoo, trad. par Anne Wicke, Éditions Monsieur Toussaint Louverture (2012), 608 pages. 

Le livre sur le site des Ed. Monsieur Toussaint Louverture

Disponible aussi en Points/Seuil