TWIN PEAKS III / VISIONS CROISÉES : ÉPISODE 7

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Par Vincent Tholomé et Phil RW.

 

Vincent : (…) revenir, d’abord, sur cette idée : le fait que, peut-être, un des sujets de TP III, c’est nous, spectateurs, spectatrices. Profiterai de l’occasion pour tirer, en filigrane, des conclusions – provisoires, bien sûr – des hypothèses avancées dans plusieurs épisodes précédents. Terminerai notre feuilleton, dans le prochain épisode, par le récit très perso mais signifiant quant à tous nos échanges – enfin : j’espère qu’il sera signifiant ! On est dans TP ! Tout est possible ! Possible que ça laisse en plan lecteurs et lectrices potentielles ! Pas vrai, Phil ?

Allez, vamos ! C’est parti !

Planter le décor, d’abord. On vit une époque particulière. Les écrans sont entrés dans nos vies. Nous accompagnent partout. Nous les compulsons tout le temps. N’imaginons plus vivre sans eux. On les consulte pour s’informer, suivre les infos, suivre les amis, donner de nos nouvelles, trouver nos routes, etc. On les regarde aussi, si l’on est gardien, pour surveiller. Qu’y voit-on sur ces écrans ? Des fictions, bien sûr. Des bouts de vies quotidiennes aussi. Nos contemporains et nous-mêmes nous mettant en scène. Nos inventions. Nos misères. Le monde d’en-haut, politique ou économique, comme il va. Des articles. Des opinions. Etc. Flux continu d’images, de textes et de sons qui nous emportent, nous distraient aussi de nos vies sans écrans ou nous y font revenir mais chargés, chargées, d’autres choses. Etc. C’est comme ça que nous passons, de nos jours, dans l’espace et le temps.

C’est dans cette époque-ci, la nôtre, que TP III apparaît. Pas il y a 25 ans. Pas il y a 50 ans. Faire des spectateurs/spectatrices un des sujets de la saison III nécessite, à mon avis, de tenir compte de ce contexte, d’intégrer la fiction qu’est TP dans ce décor, dans le rapport que nous entretenons, quotidiennement, fin de cette décennie, avec les écrans et les images. Lancer, alors, quelques pistes – aller plus loin que de pointer ces pistes nécessiterait des pages et des pages, Phil, tu ne m’en voudras pas d’en rester à quelques généralités.

On pourrait s’amuser, ensuite, à repérer dans TP III les références subtiles à notre monde d’écrans – je dis « subtiles » parce que TP ne les met pas directo en scène, dans la fiction, n’en fait pas forcément le moteur qui fait avancer le récit. Il y aurait ainsi la surveillance vidéo de l’« aquarium » (on en a déjà parlé, largement, dans un épisode précédent), il y aurait encore le fait que les scènes sont étirées dans le temps, nous donnant l’occasion, si nous y sommes sensibles, de voir, regarder, entendre, autre chose que le « fil narratif » (pas besoin d’y revenir, je pense), il y aurait aussi le fait que nous voyons les persos traverser des bouts de leurs vies quotidiennes, comme dans une télé-réalité en somme (déjà pointé aussi), il y aurait encore le docteur Jacoby, ce demi-dingue, lançant en direct ses diatribes commerciales, grotesques et glaçantes sur le web, depuis sa petite cabane en planches pourries, comme n’importe lequel d’entre nous pourrait le faire depuis chez lui, chez elle. J’imagine qu’il y aurait aussi d’autres choses à pointer mais, bon, voilà, en tout cas, ce qui me vient spontanément à l’esprit en cherchant rapido quelles références à notre monde d’aujourd’hui sont présentes, mine de rien, dans TP III.

Quelles conclusions, provisoires bien sûr, tirer de tout cela ?

Peut-être celle-ci d’abord : TP III et son rythme lent fonctionnent à l’exact opposé de nos consommations effrénées d’images et des sons, de fictions et d’histoires vraies. Nous proposent un dispositif et un rapport à l’image complètement différents de nos relations quotidiennes aux écrans. Ce qui surgit, peut surgir – pour peu qu’on soit sensibles à ce ralentissement, ne peut être qu’une expérience singulière, un truc-machin-chose particulier à chacun des regardants de TP. Un truc-machin-chose n’ayant du sens que si chacune des regardantes prend part activement à l’invention de ce sens.

Ensuite, ceci peut-être : dans nos désirs d’écrans et d’images actuels, notre rapport à la fiction, notre besoin d’être pris par la main, de nous identifier ou de vibrer pour des persos attachants ou répugnants, etc., ont bien sûr toute leur place. Les écrans et les histoires qu’ils proposent nous sidèrent. Nous aimons les illusions qu’ils nous proposent. TP III nous frustre sciemment. Ses créateurs ont décidé de nous décevoir – en partie en tout cas : TP reste une fiction jouant avec les codes de la fiction, jouant de la fiction –, ont décidé de ne pas répondre pleinement à nos attentes de regardants, de consommatrices d’images. Pourquoi ? Aucune idée. Peut-être, pourtant, avancer ceci, si je veux aller jusqu’au bout de mes hypothèses : TP III est un dispositif visant à nous désillusionner, à créer en nous, spectateurs, spectatrices – pour peu, à nouveau, que nous y soyons sensibles –, un espace et un temps autres que ceux dans lesquels nous baignons au quotidien, autres aussi que ceux dans lesquels nous aimons nous trouver en consommant des fictions. Espace et temps propres à chacun. Comme si TP III avait parié, en somme, sur un dispositif – qui marche ou ne marche pas, peu importe – visant à nous sortir de nos habitudes, de nos addictions aux écrans, au flux continu de récits dans lesquels nous baignons.

Immense paradoxe de TP : nous inviter à nous désillusionner, à sortir de nos addictions aux écrans et aux fictions, à inventer nos propres sens et significations mais le faisant au travers d’une fiction de 18 heures, ou plutôt : d’une expérience de 18 heures ! En tout cas, personnellement, j’aurai traversé ces 18 heures comme on traverse une expérience, comme on vit une expérience. La différence entre vivre TP III comme une fiction et vivre TP III comme une expérience ? Eh bien, peut-être que ce serait quelque chose de similaire à la différence entre manger et manger en pleine conscience. Manger, tu le fais machinalement. Manger en pleine conscience, tu prends la peine, pour une fois dans ta vie, de faire attention à tes mâchoires, aux saveurs, à ta salive, à comment tout se passe dans ta bouche, à comment tu portes ta fourchette à ta bouche, à comment tout se mêle dans ta bouche, etc. Ça ralentit furieusement le repas. Ça ralentit furieusement le tempo. C’est faire de manger une expérience tout autant qu’un acte de consommation. C’est faire de chaque repas une expérience unique. Et si nous goûtions chaque scène de TP III en pleine conscience, comme une expérience unique où nous serions renvoyés à nous-mêmes, à nos sensations, à nos pensées, à ce qui nous traverse pendant que nous regardons l’affaire ? Non non, Phil, cette hypothèse de pleine conscience n’est peut-être pas qu’hypothétique : l’ami Lynch pratique, d’après ses dires, la méditation transcendantale depuis 1974. D’après ses dires toujours, la découverte de la méditation aurait bouleversé sa vie. Aurait été l’une des expériences les plus intenses de sa vie. Que visent, globalement, les méditations – qu’elles soient zen, transcendantales ou autres – ? Une sortie, toute provisoire, du bavardage infini, du flux continu de nos pensées. Un ralentissement, voire un arrêt très fragile, de ce flux. Pour qu’un silence, très relatif, se fasse en nous. Pour que, dans ce silence, autre chose, mais quoi ?, surgisse.

Et si TP III avait alors été conçu comme une gigantesque méditation, visant à créer du silence en nous ? Diable ! Et si TP III était une vaste machinerie de gourou ? Cherchant à nous hypnotiser, à nous rendre addict au silence, à nous rendre addict à nous-mêmes alors que, dans le même temps, cette machination chercherait à nous désintoxiquer de notre rapport aux images. Nous intoxiquant, en somme, pour nous désintoxiquer. Quel paradoxe, à nouveau !

 

Phil : De fait, Lynch évoque la méditation dans diverses interviews disponibles sur le Net. De fait, je suis convaincu que ça peut influer sur son travail, peu ou prou.

Mais je reviens d’abord un peu en arrière, à ta comparaison avec le « manger en pleine conscience ». Est-elle si adéquate ? Manger en pleine conscience, comme un gastronome, un gourmet, comme… prôné en diététique, c’est-à-dire en tentant de savourer le moindre aliment, la moindre saveur, le moindre parfum, la moindre bouchée, c’est un idéal qui vaut la peine, pour la santé et le rapport au vivant, ne pas subir mais vivre. Mais. Dans le cas de nos épisodes, de nos scènes, je ne vois pas en quoi une tentative de dégustation approfondie mènerait à découvrir une réussite ponctuelle exquise. Si tu prends une scène avec Audrey Horne et la laisse descendre lentement en toi, il n’y aura pas les trésors à décrypter dans un grand crû qui distille ses divers niveaux de goût. Du coup, je songe à un immense cinéaste qui a lui aussi osé étirer le temps et tromper nos attentes, Antonioni. Eh bien, là, je vois des scènes qui correspondraient tout à fait à ta comparaison. Mon fils m’a un jour fait une réflexion que j’ai trouvée très pertinente : « Monica Vitti, je pourrais rester une demi-heure à la voir se brosser les dents et vaquer à sa toilette, c’est de l’Art… filmée par Antonioni. » Dans La Notte ou L’Avventura, il y a de ces moments gratuits, faussement gratuits sans doute, qu’on peut savourer indépendamment du Grand Tout narratif. Mais c’est à cause d’une l’alchimie entre la caméra de l’un et la gestuelle, la beauté, le talent de la comédienne. Une scène avec Audrey n’est pas du même acabit. Du tout.

Détail ? Je le concède, on parlait d’une image et je suis plus sensible à ton évocation de la méditation, d’une machinerie/machination. Tu as sérieusement éveillé mon intérêt et je vais creuser sur le Net.

 

Vincent : Avant de te laisser plonger dans l’océan du Net, j’aimerais préciser deux choses. Revenir, tout d’abord, sur cette notion de « pleine conscience », sur comment je la perçois. Tu dis, toi, qu’il s’agit de savourer les aliments, goûter les saveurs. Moi, je dis : il s’agit aussi de prendre conscience de comment fonctionne tes mâchoires, ta salive, etc. Bref, il s’agit aussi de prendre conscience de comment fonctionne ton corps. Si tu transposes ce principe à la vision d’un film ou d’une série, cela donne : être renvoyé à soi, à la façon dont, individuellement, on consomme les images, les récits. Pas étonnant, dès lors, que le ralentissement chez Antonioni ne fonctionne pas du tout pareil au ralentissement chez Lynch : je ne crois pas, en effet, que Lynch cherche à nous faire « goûter » toute la saveur d’une scène, je ne crois pas non plus que Lynch cherche à nous montrer toute la beauté du monde ou toute la beauté d’un geste, d’un lieu, d’un jeu de comédiens ou la plastique parfaite d’un acteur ou d’une actrice (Phil : Lynch était réputé pour sa galerie d’actrices jadis ! Je me souviens d’un article du Télé-Moustique il y a vingt ans sur le sujet et je viens de revoir Mulholland Drive, dont on entend souvent dire qu’il est le dernier grand/bon Lynch, la plastique des comédiennes y est utilisée comme un atout majeur !). Bref, quand j’entends ce que tu dis à propos de cette « pleine conscience », je me dis qu’on fonctionne, toi et moi, de façon très différente devant la « consommation » d’un film, d’une série – et probablement aussi d’un livre – : face à toi qui attends, me semble-t-il, en fin gourmet, de consommer de belles choses, des scènes, des mots qui aiguisent ton plaisir d’esthète et te procurent une belle joie (Phil : Pas que, Vincent ! J’aime aussi être bousculé, renversé, décontenancé, interrogé), j’ai plutôt l’impression d’être un petit vieux maniaque, obsédé par comment ça se passe pour lui (Phil : un réflexe d’ingénieur, Vincent !), obsédé par les effets des scènes, des images, des fictions, mesurant, à tout bout de champ, les capacités d’un bout de film à déclencher la vaste machinerie qu’est son cerveau de détraqué !

Bon.

À toi de jouer, maintenant : tes recherches sur le Net.

 

Phil : Mes premières découvertes m’amènent vers le contrepoint. Si Lynch descend profondément en lui-même, plonge dans l’océan de ses fantasmes, se laisse dériver, se reconcentre, explore l’image qui se cache sous l’image, tout ça, ça nous mène où ? A ce que le créateur, à un autre moment, utilise le fruit de ses plongées en dehors du canevas global de la série, de la saison, il utiliserait alors son média comme un exutoire de ses fantasmes, dans une dérive égocentrique qui a peu à voir avec la satisfaction du spectateur.

Que ce décousu crée un espace immense dans lequel le spectateur erre ou peut respirer, rêver, s’endormir… je veux bien mais est-ce une intention et quand bien même… n’y a-t-il pas d’autres moyens moins onéreux (qu’un coffret DVD) ou meilleurs pour la santé (comparer 18h d’écran avec une méditation en forêt) ?

A noter que cet aspect a été l’objet de polémiques, on a comparé Lynch à Tom Cruise, il s’est défendu en arguant de la différence (immense, il est vrai) entre la méditation et la scientologie.

Vincent Tholomé et Phil RW.

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 8

TWIN PEAKS III / VISIONS CROISÉES : ÉPISODE 6

Image associée

Par Phil RW et Vincent Tholomé.  

 

Phil : Un hasard extraordinaire (ou alors… ?) m’a mis en contact, au milieu de nos échanges sur Twin Peaks, avec un film et un livre qui renvoyaient vers le cœur de notre feuilleton sur la série !

Le film ? Un choc ! Terrible ! Car il révèle une influence qui me semble n’avoir jamais été évoquée quant à la genèse de TP. Qui sait ? Le créateur (Lynch ou Frost ?) l’a peut-être même oubliée. Scoop ? Je réclame donc le son des trompettes. Celles qui auraient fait tomber les murailles de Jéricho ? Oui, c’est dans la tonalité apocalyptique du sujet.

Abonné à la chaîne TCM, qui diffuse les œuvres de la RKO, je visionne des mannes de classiques ou raretés/incongruités des années 20, 30, 40, etc. Or… Un vieux film (Né pour tuer/Born to kill, Robert Wise, 1947) présente de troubles intersections avec les fondations de notre série.

En premier lieu, Laura Palmer ! Pour rappel, Twin Peaks a commencé il y a près de trente ans avec comme sous-titre Qui a tué Laura Palmer ? Or que raconte le film de Wise ? On y suit une héroïne, Helen Brent, venue à Reno pour son divorce, descendue dans une pension de famille où elle fraie avec la vieille gérante, Mrs Kraft et l’une de ses clientes, Laura Palmer. Le film bascule avec l’assassinat de cette dernière, commis dans des conditions atroces, au cœur de la pension par le petit ami de Laura. La suite ? Helen tombe amoureuse de l’assassin, un psychopathe terrifiant, qui la suit jusqu’à sa ville d’origine, épouse sa sœur, revient vers elle. Mrs Kraft ne lâche pas l’affaire, tant Laura Palmer lui était chère, engage un détective privé qui remonte la piste… La suite à l’écran !

Les éléments de mon trouble ? L’assassinat d’une Laura Palmer dans des conditions atroces par celui qui l’aime et qu’elle aime. Un meurtrier dominé par une force qui le coupe totalement de toute humanité et qui s’appelle… Wilde, un Sauvage qui renvoie à l’entité Bob et aux ténèbres de la nature sauvage, de la forêt qui enserre Twin Peaks. Une Laura Palmer qui se fait aimer/adorer sur son passage (sa logeuse sera prête à tout pour la venger) mais qui a une vie secrète tissée d’intrigues complexes (aspect effleuré). La place de la pension à mettre en parallèle avec l’hôtel des Horne. Le climat général du film aussi, d’une modernité asphyxiante : il n’y a pas de vrai héros ou plutôt les deux héros sont des monstres (Helen étant plus effrayante encore que Wilde !), le meilleur rôle est dévolu à l’enquêteur, un personnage trouble mais très drôle, on va de surprise en surprise quant aux alliances et adversités, les bons sont soit répugnants/drolatiques (Mrs Kraft) soit d’une fadeur à… mourir (le fiancé et la sœur d’Helen). Bref, c’est très original, très sombre et teinté d’humour noir, politiquement très incorrect et le film, l’auteur ont eu des ennuis.

On ajoutera encore que la ville où se déroule l’assassinat est… Reno. Reno ! Comme les deux frères… Renault, qui semblent un moment au cœur de la nébuleuse Twin Peaks, magouilles et meurtres.

 

Vincent : Hé ! Pas mal vu, dis donc. Bien de pointer ainsi une des origines de Twin Peaks ! Dans La main gauche de David Lynch, l’essai qu’il consacre à TP, Pacôme Thiellement pointe, lui, deux films d’Otto Preminger, comme points de naissance possibles de la série. L’un s’intitule Laura. Il date de 1944. Un inspecteur y enquête sur l’assassinat de Laura Hunt. Décharge de chevrotine en pleine poire devant son appartement. Plus l’enquête avance, plus l’inspecteur est obnubilé par le portrait photographique de la jeune fille. Selon Pacôme Thiellement, les allusions au film de Preminger grouilleraient dans la première saison de TP. Le second film s’intitule, quant à lui, Autopsie d’un meurtre.

Avec la référence que tu pointes, ça fait déjà trois films de la même époque (années 40), auxquels TP se serait abondamment abreuvé ! Si on se dit aussi à quel point TP lorgne du côté des années 40 et 50 question « architecture des maisons », « mode vestimentaire », « coiffures », etc., on se dit que, oui, ces décennies-là, l’état d’esprit de ces années-là, sont bien un des berceaux de la série !

On pourrait s’amuser à « traquer » d’autres berceaux, d’autres origines. Le livre de Thiellement renvoie ainsi à Dante, à la kabbale, à la mystique en général. N’entrerai pas ici dans les détails : inviterais plutôt nos lecteurs et lectrices potentielles à se plonger directo dans l’essai de Thiellement, qui pointe encore, comme l’une des multiples sources de TP, un standard du jazz, intitulé Laura, une chanson dont le thème musical est inspiré du Sophisticated Lady de Duke Ellington. Une chanson qui dit de Laura, du personnage de Laura :

 

 

(Elle) est le visage dans la lumière brumeuse,

(…)

Elle vous donna votre premier baiser.

C’était Laura –

Mais elle est seulement un rêve.

 

Paroles qui trouvent un écho dans le C’était Laura, un poème déclamé dans un des épisodes de la première saison :

 

C’était Laura – et je la voyais resplendir.

(…)

C’était Laura – vivant dans mon rêve.

C’était Laura – la splendeur était la lumière.

(…)

C’était Laura – et elle venait m’embrasser pour la dernière fois.

 

J’imagine qu’on pourrait multiplier les références à la culture pop, multiplier les origines pop ou mystico-machin-chouette de TP. Suis sûr que la série doit en fourmiller !

 

Phil : J’ai commandé l’essai de Pacôme de Champignac… euh… Thiellement pour ma Noël, Vincent ! Sache que Laura est un de mes films préférés de la décennie (alors que Preminger a réalisé un film qui m’indispose vilainement dans les 60ies : Exodus*). Ah, encore ceci : ta chanson de Laura (à ne pas confondre avec la merveilleuse Chanson de Lara !) me laisse sans voix !

Mais je reviens aux deux objets culturels croisés en cours de feuilleton sur TP.

Le livre ?

On a évoqué dans nos premiers épisodes la thématique du doppelgänger, qui finit par apparaître au centre de la série, se substituant à l’énigme de la mort de Laura Palmer. Nous nous sommes même amusés à nous considérer, Vincent et moi, comme des doubles maléfiques l’un de l’autre (ceci dit avec humour en songeant à contrastés, en opposition radicale).

Or donc ? La revue/plateforme littéraire Le Carnet et Les Instants (où Vincent et moi collaborons tous deux) m’a proposé de rubriquer un livre d’Adolphe Nysenholc, Charlie Chaplin, le rêve… où le thème du double apparaît en filigrane un peu partout (Chaplin/Charlot, Charlot/Hitler, etc.). Jusqu’à me faire tomber de mon siège au carrefour des pages 180 et 181 !

Dans un sous-chapitre de son essai intitulé Inquiétante étrangeté, Nysenholc nous rappelle ce que Freud a énoncé à propos du doppelgänger :

« (…) l’autre en nous, qu’on ne veut pas voir, qui nous est continuellement familier, mais qu’on voudrait étranger à soi, dont on cherche à se divertir, dirait Pascal, mais qui surgit parfois de manière impromptue, tel le retour du refoulé, et subitement nous rend étranger à nous-même, comme quand on voit, sans s’y attendre, son propre reflet dans une vitre et qu’on ne se reconnaît pas. C’est comme si on était là mort à soi. De fait, cet autre soi-même, un instant inconnu, réveillerait l’angoisse de ne plus exister qu’on aurait en nous depuis notre naissance. »

Glurps, non ?

 

Vincent : Pourquoi être troublé ? Je suis personnellement à 100 pourcents pour le vol éhonté en matière d’art ! C’est super ! Même que tu aies retrouvé cette « source perdue » ! Au contraire, les tenants de l’art coupé de références, de l’art authentique, me font généralement bailler (serais plutôt, personnellement, pour un art de l’agencement des choses, une influence s’agençant avec un pan de réel, s’agençant lui-même avec un rêve, s’agençant lui-même avec une photo, une chanson, etc., etc.. Bref : superbe découverte que la tienne ! Et ta citation de Freud : glurps, en effet !

 

Phil : Troublé par ces révélations qui viennent de l’au-delà… de nous-mêmes, quasi ! Mais trêve de chamanisme, revenons les pieds sur terre (« et la tête dans les nuages ! »,  disait quelqu’un qui m’est cher) et convergeons vers l’accord parfait soudain : je te suis à 100 % là-dessus et veille justement à ce que toutes mes créations, et jusqu’aux plus minimes, tendent des passerelles vers d’autres objets culturels/créatifs qui les prolongent, les préparent, les projettent dans un TOUT infiniment plus riche. De là, d’ailleurs, plus simplement, mon appétit pour les collaborations ! Et ajoutons que mon mémoire de fin d’unif concernait les métamorphoses du thème d’Œdipe à travers l’Histoire de l’art narratif, de Sophocle à Freud ou Pasolini.

Quoi qu’il en soit… un commentaire parfait pour la scène finale du premier Twin Peaks, non ?

Et pour notre feuilleton ?

J

 

Vincent : Ah ben, si tu permets, à force de discuter ici de références et d’origines possibles, probables, à la série, ai bien envie, personnellement, de prolonger cette affaire dans l’épisode suivant. Grande envie, en fait, de rendre compte de comment, en agençant Twin Peaks III et la gnose, cette vieillerie datant des second et troisième siècles, eh bien, je me suis créé du sens à partir de ce qui n’en avait peut-être pas ! T’es partant pour subir cette chose-là ?

 

Phil : La gnose ? Soit ! On repart pour un tour.

🙂

 

Phil RW et Vincent Tholomé.

 

* Mon analyse d’Exodus dans Karoo :

https://karoo.me/cinema/exodus-de-somptuosite-delicate-aux-effluves-mortiferes

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 7

 

 

2019 – LECTURES D’HIVER : AU COURS DU COURT (2), une lecture de Denis Billamboz

Denis BILLAMBOZ

Le court, la meilleure façon de dire le maximum de choses avec le minimum de mots, à condition qu’ils soient choisis le plus justement possible, fait partie de toutes mes saisons littéraires. Pour cette livraison hivernale je n’ai pas dérogé à mes habitudes, je propose un recueil de CARINE-LAURE DESGUIN regroupant des textes très courts, de la poésie en prose, édité par la P’tite Hélène éditions.

 

À CHAOS, CHAOS ET DEMI

Carine-laure DESGUIN

La P’tite Hélène Editions

Chaos 1

 

Dans une lumineuse préface, Eric Allard guide le lecteur dans les méandres dessinés par Carine-Laure Desguin sur le sable des cinquante mini textes qu’elle a rassemblés dans ce recueil. Des textes où tout a explosé, les mots sont dispersés, ils ont perdu la place qui aurait dû être la leur, les phrases n’ont plus de sens, il ne reste que le chaos et la poésie. Mais, le chaos n’a pas pu faire taire la musique, n’a pas su casser la métrique et le rythme de ces textes qui ne disent plus ce qu’ils devraient mais qui l’expriment magnifiquement à travers la magie de la poésie.

Eric Allard introduit ce recueil avec ces mots : « Au fil de ces 50 récits-visions, Carine-Laure Desguin bouscule la langue, fait éclater la structure de la phrase traditionnelle et dissémine le sens pour dégager la fleur de la poésie des mauvaises herbes d’usage commun, extraire le diable de l’image de la boîte aux Lettres fourre-tout. »

Dans ses poésies, Carine-laure Desguin décrit un monde cataclysmique où les corps explosés ont été disséminés, libérant leurs entrailles et leurs humeurs, où les mathématiques et la géométrie ne servent plus à rien, même si elles sont souvent sollicitées, et s’égarent dans le néant sidéral. Dans ce chaos en marche, l’auteure met en parallèle la destruction des corps et des mots, les entrailles se vident de leurs humeurs comme les phrases se vident de leurs mots. Comme si la destruction du langage pouvait impliquer la destruction de la vie.

Pour dépeindre ce cataclysme final Carine-laure Desguin appelle la poésie à la rescousse, dénonçant la faillite des mathématiques qu’elle évoque dans de nombreux passages comme si elles étaient un des fondamentaux de notre monde actuel qui court à sa perte, comme si elles n’avaient pas su préserver notre monde de sa faillite fatidique. L’auteure connait bien la médecine et l’anatomie, elle évoque souvent la géographie des corps en décomposition, notamment les organes génitaux qui ne pourront plus reproduire, à l’image des glandes de Bartholin condamnant par leur sclérose les ventres à la sécheresse.

Si on peut décrypter le message de l’auteure, il y a urgence, le chaos est en marche, seule la poésie pourrait sauver la planète, car elle possède toujours le sens de l’harmonie qui est peut-être à l’origine de l’univers. Et l’auteure en use abondamment dans de nombreuses allitérations et assonances comme celle-ci que j’ai notée au hasard de ma lecture : « Saigner et saigner en corps, à cor et à cris, … ».

Au-delà de mes interprétations ce recueil est avant tout un plaisir de lecture où il faut laisser les mots jouer leur musique sans leur prêter une quelconque intention.

Illustration de couverture : Jean-Marie Polon

Le livre sur le site de l’éditeur

Le blog de CARINE-LAURE DESGUIN 

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TWIN PEAKS III / VISIONS CROISÉES : ÉPISODE 5

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Par Vincent Tholomé et Phil RW.

ÉPISODE 5

 

Vincent : (…) poursuivrai donc, en petit âne têtu, mes hypothèses toute personnelles quant à Twin Peaks, tant il y aurait encore des choses à dire ou à creuser.

Hypothèse 3 : et si Twin Peaks fonctionnait comme une forêt de symboles plutôt que comme un bosquet de signes ? Vague souvenir d’avoir lu, il y a très longtemps, des propos d’Umberto Eco à propos de la différence entre « symbole » et « signe ». Du coup, il se pourrait que j’invente ici cette différence. Il se pourrait que je fasse ici écho à des propos qu’Eco n’a jamais tenus, jamais écrits. Pas grave. Je répercute tout de même ce souvenir qui, peut-être, est entièrement fictif, inventé ! Ça disait donc quelque chose comme ça : on n’épuise pas le sens d’un symbole ; on n’a jamais fini d’en faire le tour ; on y projette des choses, des bribes de sens, nous, les regardeurs, les lectrices, les créatrices, les auditeurs ; bref, le symbole est une énigme qui ne demande pas à être résolue mais qui nous « active » – pour peu, bien sûr, qu’on y soit réceptif, réceptive -, nous demande d’agencer, en nous-mêmes, par nous-mêmes, ce symbole à d’autres bribes, souvenirs, images floues, vagues théories venant d’ailleurs, croyances, bouts de fictions, etc., afin que ce symbole « fasse sens », agisse en nous, profondément, nous « fasse avancer », personnellement ; bref, contrairement au signe, le symbole n’est pas qu’une façon de goûter « esthétiquement » un objet, le symbole n’est pas qu’une affaire esthétique mais, pour peu qu’on y soit hyper sensible, le symbole peut nous toucher de façon très profonde, inconsciente parfois, modifiant nos perceptions, nos conceptions des êtres et des choses. Bref : ne vais pas aller plus loin dans cette différence entre « signe » et « symbole ». Espère que le peu que j’en dis ici suffit à faire percevoir une différence entre eux.

 

Phil : Je crois percevoir ce que tu veux dire… tout en me demandant si cela ne concerne pas les éléments constitutifs de toute œuvre d’art. Tout texte d’un certain niveau regorge de symboles. Il n’est qu’à songer à l’exégèse, qui n’a de cesse de lire et relire les textes sacrés par exemple, la Bible, etc., en y découvrant de nouvelles interprétations. Mais je songe aussi à Perceval, Œdipe, etc. Est-ce à dire qu’une œuvre qui regorgerait de symboles tendrait à la dimension artistique ? Tu me fais douter. Mais je ne crois pas. Parce que, sinon, tout discours abscons, toute œuvre ésotérique… Or on ne doit pas oublier ce que disait l’autre : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire, etc. » Non que je sois tout à fait d’accord avec cet estimable collègue (Boileau ?), non mais tout de même… Ta réflexion interpelle et renvoie à ton appréhension globale de cette saison. D’où cette question : une œuvre médiocre peut-elle susciter de productives cogitations chez un récepteur prédisposé ? Ma réponse est « Oui ! », j’en ai parlé dans un épisode précédent. Au fond, sur le même principe du mal qui génère un bien. Une femme perd son mari après trente-cinq ans de mariage, elle l’aimait, est très peinée mais se met ensuite à réaliser des rêves de jeunesse, retrouve un nouvel élan. Un type perd son travail de fonctionnaire, panique puis décide de créer la petite entreprise dont il rêvait. Etc.

 

Vincent : Ce que tu dis me fait penser, quant à moi, à la poésie dite minimaliste, tu sais, le genre de trucs avec quelques mots par page, faisant de chaque vers, ou quasi, une énigme totale. Poésie se présentant comme profonde parce qu’énigmatique. Poésie ne fonctionnant que parce qu’elle nous invite, nous, lectrices, lecteurs, auditrices, auditeurs, à y trouver du sens. Possible que TP III fonctionne à la manière de ces œuvres minimalistes, alors, oui. En tout cas, la saison III fonctionne comme un dispositif minimaliste, je pense, une machinerie – ou une machination – nous invitant à combler les trous ou à créer des ponts entre des éléments de récit à peine ébauchés parfois ou débouchant sur rien d’autres fois.

Bref, toute cette dérive à propos d’Eco pour dire que TP III, le sens global – non pas le sens spécifique de telle ou telle scène, non pas le rôle que jouerait telle ou telle scène dans l’économie générale du récit – attaché à TP III, pourrait, selon mes agencements tout personnels, s’appréhender à partir de cette différence-là, entre « symbole » et « signe ».

Il faudrait reprendre ici les choix délibérés de Lynch et de Frost – lenteur extrême, frustration des spectateurs et spectatrices, héros qui n’ont rien d’héroïque, personnages captés dans leur vie quotidienne plutôt que selon leur place dans l’économie du récit, etc. -, les examiner un à un, dire en quoi ils relèveraient de cette différence. En tirer alors d’autres hypothèses. En tirer aussi une conclusion. Ne rentrerai pas dans les détails, tu t’en doutes bien : ça me prendrait des pages et des pages. Me contenterai, dès lors, d’indiquer les grandes lignes – les idées, a priori, qui me viennent à l’esprit, sans aller « vérifier sur place », sur le motif comme on dit, la véracité ou la plausibilité de l’affaire.

Hypothèse 3.1. : de l’intense frustration des spectateurs et spectatrices. À propos des fictions, de notre goût pour les fictions, séries, BD, romans, etc., j’en suis arrivé, pour ma part, au fil du temps, à penser ceci : on est de grands enfants, on aime être menés par la main, on aime qu’on nous mâche le travail, on attend que les auteurs, autrices, réalisateurs, réalisatrices nous concoctent de petites machines qui fonctionnent à merveille, c’est notre plaisir esthétique : constater combien la mécanique est huilée, les persos attachants – ou repoussants, ce qui, sans doute, est encore de l’attachement -, constater combien l’auteur ou l’autrice manipule avec art ses outils. Cet amour que nous portons à l’objet esthétique relève tout de même d’une sacrée dépendance : tout, dans ce plaisir esthétique-là, dépend de l’objet, dépend de l’auteur/autrice. Nous n’y avons pas – ou peu – de place. Nous sommes des consommateurs, des consommatrices ingurgitant, avec délice, film sur film, livre sur livre.

Je pose ici l’hypothèse suivante : dans TP III, Frost et Lynch jouent sciemment avec nos nerfs, nous frustrent grandement (quitte à nous larguer, quitte à ce que nous larguions la série) parce que Frost et Lynch ont tenté de créer une saison III qui fonctionnerait comme un miroir, nous renvoyant, sans le dire, sans le mettre en scène, rien que par les choix narratifs et les dispositifs mis en place, une image de nous-mêmes en êtres dépendants, consommateurs/consommatrices de fictions.

 

Phil : Faudrait voir comment le travail narratif s’est réparti. Il est possible que Frost, plus normatif pour ce que j’en sais (j’ai lu deux de ses romans jadis), ait écrit un récit plus normé explosé par Lynch. Mystère ! Ou Frost, échaudé par la collaboration (simple hypothèse !), a jeté quelques idées, placé son nom sur la série pour des raisons de marketing (et touché les dividendes adhoc) sans se mouiller plus avant.

 

Vincent : Aucune idée si ton hypothèse sur les raisons économiques de Frost est avérée ou pas mais, pour ce que j’en sais, Frost et Lynch ont pris cinq années pour écrire TP III, se voyant assez régulièrement, se renvoyant l’un, l’autre, la balle, ou le bébé. Difficile, du coup, de savoir qui a fait quoi, de démêler la pelote de laine. Plus simple de les considérer comme un seul auteur, bicéphale, certes, mais unique, les deux compères bossant supposément – pour l’écriture de l’affaire, en tout cas – à part égale.

 

Phil : Dont acte. Soyons bon joueur !

 

Vincent : Petit sous-point, maintenant, dans mon hypothèse 3.1.

Hypothèse 3.1.1. : des héros ridicules qui n’ont rien d’héroïque. Je ne sais pas, bien sûr, ce que chacune et chacun d’entre nous attendaient du comportement de Dale Cooper, « le » héros de la série. Peu de chances, en tout cas, qu’un seul ou une seule d’entre nous ait attendu ce que nous avons là sous les yeux : un perso amorphe, totalement insipide, ridicule et stupide, comme sous Prozac ou Valium les neuf dixièmes des épisodes de la série. Bref, un héros qui n’a rien d’héroïque, un héros qui nous impatiente, un héros ridicule pour lequel, je suppose, certains et certaines ont été peu empathiques. Un héros d’autant plus grotesque que, lorsqu’il se remettra à « fonctionner normalement », il adoptera une posture ridicule de « super héros » – de « super sauveur » qui va résoudre l’affaire en deux coups de cuiller à pot. Un héros d’autant plus affligeant que, lors de la confrontation – quasi – finale, alors qu’on pouvait, légitimement, s’attendre à une ridicule scène de combat entre Dale et son double, c’est un autre « héros » qui réglera l’affaire : un jeune anglais muni d’un gant vert de jardinage lui conférant une force surhumaine ! Ridicule ! Tellement idiot que tout cela est évacué en quelques minutes, comme si l’important était ailleurs. Était à chercher ailleurs que dans ce que nous avons sous les yeux. Comme si l’enjeu de TP III, ce que TP III nous narrait vraiment, n’était pas dans ce que nous avons explicitement sous les yeux. Comme si « le sens » de TP III était ailleurs. Comme si Dale Cooper, en somme, n’était pas le héros qu’on pensait. Comme s’il fallait voir en Dale Cooper autre chose que ce qui nous est, a priori, montré. Comme si Dale Cooper était autre chose qu’un « simple » agent du FBI. C’est que la série ne finit pas sur la confrontation avec le double, le renvoi du doppelgänger dans la Loge Noire. C’est que toute notre attente, toute la tension et l’impatience que nous pourrions ressentir, tout le désir que nous aurions que « tout cela finisse », que « tout cela ait lieu au plus vite » tombent à l’eau, comme on dit, tant cette affaire de double tourne « en eau de boudin », est évacuée en quelques minutes à peine, Cooper poursuivant son « aventure » ailleurs. Non plus comme « sympathique agent du FBI » mais comme autre chose. Comme si, dès le départ, Cooper avait été autre chose qu’un « sympathique agent du FBI » ; que, sous l’apparence d’un sympathique agent du FBI, il avait été quelqu’un ou quelque chose d’autre…  mais quoi ou qui serait-il alors ?

 

Phil : Mon hypothèse et ma réponse ? Un passeport pour le néant !

🙂

Tu te souviens de la technique de la bande à Diderot, les Encyclopédistes du XVIIIe siècle ? Pour faire passer des messages politiquement incorrects, éviter la censure voire la prison, ils commençaient certains articles par des « N’allez surtout pas croire comme ces X qui vous disent que… ». On n’est pas dans le même cas de figure, bien sûr, je ne vais pas t’asséner une psychanalyse à deux balles qui serait en sus erronée. Je sais très bien que tu sais très bien ce que tu avances. Non, ce qui est commun, c’est le fait qu’un texte puisse contenir deux significations/interprétations aux antipodes. Ici, d’un côté, tu reprends une analyse au premier degré, que je partage, mais que tu relativises ou rejettes pour élire un deuxième niveau. J’en retiens que tu as vu ce que ton jugement dépasse ensuite (à tort ou à raison). En clair ? Tu dépeins imparablement le ratage complet du final, les ridicules étalés au fil de la saison III, et là on serait en adéquation totale, mais tu dépasses cette observation (clinique, selon moi) pour l’invalider, débusquer des intentions cachées des auteurs. Je me dis que le premier niveau correspond à une description objective et le second à une interprétation, de l’hypothétique.

 

Vincent : Ce que tu pointes comme « ratages complets », moi je dis que ce sont de soi-disant ratages. Des « ratages » narratifs, il y en a tellement lors de cette saison III, il y en a de tellement récurrents (la lenteur des scènes dont on a abondamment parlé, toi et moi, par exemple, ou les scènes ne rimant à rien ), que cela est, me semble-t-il, tout sauf accidentel ou maladroit. J’ai dit plus haut que Frost et Lynch ont, d’après ce que je sais, bossé cinq ans à l’écriture de TP III. Tous deux ont de la bouteille – c’est le moins qu’on puisse dire – dans l’écriture cinéma ou télé. Du coup, il n’est peut-être pas si hypothétique que cela de voir en ces « ratages complets » une intention volontaire, voire une stratégie, mûrement réfléchie. Laquelle ? Je ne sais pas, bien sûr. Je ne fais, ici, que pointer du doigt un dispositif, un mécanisme ou une machination. N’en donne pas le sens. Essaie de faire de TP un symbole plutôt qu’un signe, pour en revenir à ce qui nous occupe dans cet épisode.

 

Phil : Tu finirais par me convaincre ! Il est vrai que ça finit par sembler too much… Trop raté pour être raté ? Soit. On ne peut exclure que tu aies perçu des idées, des intentions qui échappent au commun des mortels (à un échelon bien moindre dans la fourchette d’analyse, on sait que l’Orange mécanique de Kubrick a été vu par de nombreux spectateurs comme une apologie de la violence… qui a même mené au passage à l’acte criminel… alors qu’il s’agit, dans le chef du créateur, de dénoncer une forme plus pernicieuse de violence, ce qui a été compris par une autre franche du public) mais on buterait alors sur une dérive si élitiste qu’elle me met, in fine, tout autant mal à l’aise qu’un capharnaüm (ou cafardnaüm ?) absolu. Ou sur une autre encore : diverses personnes peuvent se retrouver à aimer un même objet culturel mais pour des raisons fort éloignées, qui ne les rapprochent pas vraiment. Ainsi, si j’adore Game of Thrones pour une série de raisons esthétiques (sans rentrer dans le détail), je sais que d’aucuns y sont accros pour les scènes de sexe ou de violence, etc.  Ce que je veux dire ? C’est que tu pourrais te retrouver à partager une même considération pour ce TP III avec des personnes qui y arriveraient attractées par la violence, le glauque, le complotisme, etc.

 

Vincent : Pour ce qui est des « intentions qui échappent au commun des mortels », je reviens sur ce que je disais, tout à l’heure, à mon intention personnelle en tentant de décrire ici mon « expérience » de TP. N’ai aucune envie d’interpréter TP, ne veux que pointer un mécanisme global, insister sur le fait que, peut-être, cette saison III, on la loupe en effet si, simplement, on la regarde avec nos yeux et nos envies habituelles, notre amour des fictions ou des œuvres d’art bien faites. Au fond, à travers tout cet échange, je ne veux qu’arriver à cette hypothèse-ci : et si, par-delà la fiction montrée, par-delà l’histoire explicitement exposée, c’étaient nous, spectateurs, spectatrices, le véritable sujet de Twin Peaks ? Revenir là-dessus dans un épisode ultérieur ? Oui, peut-être. En attendant, poursuivre mes autres hypothèses, celles qui nous occupent dans cet épisode-ci. Tenter déjà d’y glisser une réponse allant dans ce sens.

Hypothèse 3.1.2. : des personnages captés dans leur vie quotidienne plutôt que jouant un rôle actif dans l’économie générale du récit. Les saisons I et II regorgent de personnages secondaires attachants, parfois dramatiques, parfois hilarants. On pouvait s’attendre à ce qu’ils reviennent, peu ou prou, goutte à goutte, dans la saison III. Ils reviennent, oui. Plaisir alors de les retrouver. De passer un bout de temps avec eux. Frustration possible cependant en constatant que, non, ils ne jouent pas vraiment, dans cette saison-ci, un rôle similaires à celui qu’ils jouaient dans les saisons I et II : ce que Frost et Lynch nous donnent à voir de leur vie est « insignifiant », n’apporte généralement rien à l’intrigue globale. Pire : alors qu’à leur façon, tout en lenteur, ils nous « tiennent en haleine », nous faisant croire que « quelque chose », par exemple, va arriver dans la vie d’Audrey, Frost et Lynch nous lâchent en plein « suspense », ne poussant pas plus avant la ligne narrative d’Audrey. Nous laissant sur des questions.

Comme si ces personnages avaient cessé d’être des personnages. Comme si Frost et Lynch avaient décidé de faire de ces personnages des êtres « comme toi et moi », nous montrant ces personnages dans leur vie quotidienne, en proie à leurs tracas de vie quotidienne, rien d’autre. On les accompagne, dès lors, un peu, puis on les lâche. Leurs vies demeurant énigmatiques, « insignifiantes » – comme le sont nos vies, en quelque sorte : de beaux élans, de grandes folies, des chutes vertigineuses. Rien d’autre.

Du coup, me viennent en tête une foule de questions. Que devient la fiction quand les personnages cessent d’être des personnages, cessent de fonctionner comme de « vrais » personnages ? Quel est le statut des fictions quand les fictions jouent délibérément avec les codes de la fiction mais pour ne mener « nulle part » ? Qu’est-ce que cela révèle de nous-mêmes, de nos besoins de fiction ? Où est-ce que cela nous emporte ?

Questions ouvertes, bien sûr. Questions importantes cependant parce qu’au-delà du « cas TP », elles nous forcent, toi, moi, n’importe qui, à nous interroger sur nous-mêmes, non ?, et sur notre temps, notre époque, nos conceptions de ce qu’est une histoire, une bonne histoire, une histoire qui nous emporte, etc.

Bon. J’arrête ici ma contribution à l’épisode 5. Même s’il y aurait bien des choses à dire, pas vrai ? Tirerai des conclusions à toutes ces hypothèses un peu plus loin, dans l’épisode 7, probablement, où je rassemblerai toutes mes billes !

 

Phil : Vincent évoque l’épisode 7, chers lecteurs, car, après l’épisode 3 (qui avait des allures de bonus du 2), on va s’offrir une nouvelle distorsion, bien dans la note de l’objet culturel évoqué (nous plongeons sans cesse dans la mise en abyme, Vincent et moi !).

En clair ? L’épisode 6 va proposer un hiatus entre les 5 et 7, mais pour la bonne cause. Un scoop ! Enorme ! La première Laura Palmer, dénichée au creux des années 40, la source d’inspiration à notre connaissance jamais revendiquée et pourtant démontrée/démontée !

Vincent Tholomé et Phil RW

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 6

LA TRILOGIE DE NATHALIE LÉGER chez P.O.L.

par ÉRIC ALLARD

 

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TROIS FEMMES PUISSANTES

En trois livres, plus un (consacré à Samuel Beckett), publiés en l’espace de dix ans, Nathalie Léger a écrit une trilogie de la femme moderne, au tournant de deux mondes, en quête un modèle. A cette fin, ses représentantes les plus emblématiques en passent par l’art plus que par la militance qui s’appuie toujours sur des mots d’ordre et des raccourcis de pensée.

Les trois femmes dont parle les livres de Léger utilisent des médias intiment liés à leur chair, à leur expérience : la photo, le film ou la performance. Toutes, d’une certaine façon, y perdront leur vie propre, s’effaceront à titre personnel dans cette expérience risquée, impersonnelle, en cherchant à habiter une autre elle-même. De manière semblable, s’appuyant sur l’expérience malheureuse de sa mère pour la réparer, comme elle dit, Nathalie Léger use d’une forme hybride de récit qui tresse plusieurs fils narratifs. Au confluent de la sociologie, de la critique et de l’autofiction, Léger tente un nouveau genre, en guise de porte-voix à une sensibilité nouvelle, à l’œuvre dans un corps désentravé, encore incertain, à l’affût de formes neuves pour en rendre mieux compte. Et fait œuvre utile.

 

LA ROBE BLANCHE  (2018, P.O.L.)

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La performance d’une vie

Dans La Robe blanche, Nathalie Léger, que j’ai découverte voici dix ans avec L’Exposition (et qui a publié entre-temps, Supplément à la vie de Barbara Loden et Les vies silencieuses de Samuel Beckett), enchevêtre deux liens, deux lignes de force pour démêler un nœud, personnel, secret, lié comme tout nœud/nombril à la mère en particulier et à la condition féminine en général. Condition féminine que l’auteure n’a cessé d’interroger dans ses écrits depuis dix ans.

Elle le fait, d’une part, en cherchant à comprendre les motivations qui ont poussé Pippa Bacca, nièce de Piero Manzoni décédé à seulement 30 ans, à se rendre de Milan à Jérusalem en robe de mariée, et d’autre part, en écrivant pour sa mère qui a enduré une procédure de divorce éhontée comme il y en avait encore il y a une quarantaine d’années.

Pippa Bacca paiera de sa vie sa performance artistique, elle mourra à 33 ans après viol et strangulation en Turquie des mains d’un père de famille qui ira jusqu’à filmer ensuite, ironie de cette histoire, le mariage de sa nièce avec la caméra dérobée à sa victime.

Quant à la mère de la narratrice, elle lui saura gré d’avoir, par ce livre, rendu justice, à la façon de Svetlana Alexievitch (avec sa collecte des témoignages de femmes ayant vécu la guerre), à sa douleur, à son sentiment d’avoir gommé la vexation commise par la société, le système judiciaire à son endroit qui, non content qu’elle ait été l’offensée, et, s’appuyant sur des témoignages éhontés, l’a jugée pour carence maternelle (mais tout en lui confiant la garde des enfants). Comme Bippa Bacca voulant sauver l’espèce humaine de la violence  par son geste, la narratrice a voulu, comme elle l’explique en interview, sinon « rendre justice », « dire le juste ».

Si Nathalie Léger écrit des livres, c’est pour nuancer un propos, creuser une question, une inquiétude personnelle et la rendre sensible, intelligible par le lecteur, non pas pour clore un chapitre, fermer un sujet, ce qui est le propre, on le sait, des mauvais écrivains avides d’ordre, de formes éculées, pour appuyer des sentiments communs sur des faits établis.

« Et j’ai dit aussi qu’il était normal que la description d’objets complexes soit complexe , cela tient aux sentiments, il y en a même  qui appellent ça de littérature, car on ne peut pas tout simplifier, ai-je dit en préambule, et n’allez pas croire qu’un sujet, un verbe et un complément ne puissent pas être à eux seuls d’une effroyable complexité…  »

Ainsi, quand on lui demande ce qu’est une performance (artistique), elle dit ne pas savoir et se limite à donner des exemples qui font sens (ou non) ou qui, en tout cas, suscite la réflexion, font aussi « se rappeler », faire retour sur soi. Parmi les performers nommément cités qui se sont mis en danger, il y a Yoko OnoMarina Abramovic, Marie-Ange GuilleminotNiki de Saint-PhalleCarolee SchneemannJana Sterbak, toutes des femmes.

Un petit livre blanc pour laver l’honneur des femmes salies par des siècles de soumission.

 

SUPPLÉMENT A LA VIE DE BARBARA LODEN (2012, P.O.L.)

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Le film d’une vie

Chargée de la rédaction d’une notice pour un dictionnaire du cinéma, Nathalie Léger, convaincue que pour en écrire peu il fallait en savoir long, se met en quête d’informations sur son sujet, Barbara Loden et le seul film qu’elle a réalisé : Wanda.

Un sujet qui va vite résonner avec ses interrogations personnelles et avec l’histoire de sa mère qui court en filigrane du livre. La mère de la narratrice lui demande d’ailleurs quelle est l’histoire de ce film qu’elle va nous raconter par fragments. Une femme fait coïncider sa propre histoire à travers celle d’un autre. Sauf que, lorsqu’on creuse, contextualise, met en relation, cela se complexifie vite et déborde de tous les cadres fixés, de tous les genres recensés.

Nathalie Léger réussit à mettre la main sur une coupure de presse de 1960, rapportant le fait divers d’où est tiré le film de Loden. Le film (qui n’a d’ailleurs connu aucun succès lors de sa sortie en 1971) est une sorte d’anti- Bonnie and Clyde (1967) où Loden interprète une Bonnie triste, désoeuvrée, alors que la Bonnie du film de Penn est interprétée par Faye Dunaway qui joua d’une certaine manière le personnage de Barbara Loden dans L’Arrangement (1969) de Kazan (qui fut son mari), tiré de son roman. A-t-elle voulu, piste non envisagée dans le récit de Léger, donner le contre-pied du film qui fit la renommée de Dunaway (qui avait d’ailleurs été sa doublure en 1966 plus tôt dans une pièce de Miller sur la vie de Marilyn) et lui a d’une certaine façon soufflé le rôle de sa vie. On le voit, les connexions, bifurcations, influences sont plurielles quand il s’agit de détailler les jeux de liens entre personnes et événements.

Nathalie Léger se rendra au Connecticut et en Pennsylvanie sur les lieux du tournage où une étonnante rencontre avec un ami de jeunesse de Barbara, Mickey Mantle, rival de Di Maggio à sa grande époque, nous vaut la plus belle (et longue) phrase*, proustienne en diable, du récit.

Léger prend ses distances avec les mouvements féministes historiques. Si elle met au centre de ses préoccupations la condition féminine, elle le fait du point de vue de la femme dans le désarroi, contrainte, dont la principale difficulté va consister à s’opposer par un non, même timide, même peu assuré à la volonté du mâle.

« En 1970, à la sortie du film, les féministes ont détesté Wanda. Elles ont durement critiqué Barbara Loden. (…) Elles voyaient dans Wanda une femme de l’assujettissement, incapable d’affirmer son désir, qui ne portait aucune revendication, ne créait même pas de contre-modèle militant, pas de prise de conscience, pas de nouvelle mythologie de la femme libre. Rien. »

Dans ce livre, Nathalie Léger ne résout rien, ne conclut pas. Elle interroge à travers ce livre les genres littéraires et cherche un objet littéraire apte à rendre compte de la complexité des choses de façon la plus juste et la sensible possible et se demande C’est quoi, raconter une histoire. Ce récit, comme les autres de la trilogie, suggère une alternative, développe une possibilité dans la ligne de celles précédemment données.

Disponible aussi en poche dans le collection Folio

 

 

L’EXPOSITION (2008, P.O.L)

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L’image d’une vie

Qu’est-ce qui va pousser la Comtesse de Castiglione, née à Florence en 1837, arrivée en France à l’âge de 18 ans et reconnue comme une des plus belles femmes de son temps (sa mère s’écriait en l’embrassant : « J’ai engendré un chef d’œuvre »), à venir poser régulièrement pendant 40 ans chez le même photographe, Pierre-Louis Pierson, de 1856 jusqu’à sa mort en 1899 à l’âge de 62 ans.
On a collecté près de 500 photos d’elle, c’est la femme la plus photographiée de son temps.

Pourquoi l’auteure va s’intéresser aux portraits de cette femme vue en couverture d’un catalogue et va se renseigner sur elle alors qu’elle prépare une exposition qui doit avoir comme objet les ruines. « On ne peut pas photographier un souvenir mais on peut photographier une ruine » écrit-elle lorsqu’elle cherchera les vestiges du Palais des Tuileries. Elle raconte à demi-mots que cette femme lui rappelle Lautre, en un mot, celle que sa mère ne pouvait nommer autrement parce que c’était la maîtresse de son mari, du père donc de Nathalie Léger: « J’ai été glacée par la méchanceté d’un regard, médusée par la violence de cette femme qui surgissait dans l’image… Sur le trajet un peu sinueux de la féminité, le caillou sur lequel on trébuche, c’est une autre femme. »

Mais les premières photos qu’elle voit la déçoivent.
« Elles sont ternes. Et elle les imaginait luisantes, vivantes, révélatrices d’une présence… Ce corps surexposé, cet entêtement à ne pas se satisfaire de soi, cette obstination à revenir toujours à soi, à cette petite portion de visage, à ces postures. » On y voit, dit-elle, une femme qui porte le deuil de son corps. Mais plus tard, elle rencontre des photos qui révèlent quelque chose de l’ordre de l’apparition. Surtout quand elle montre l’humiliation de cette femme, la défaite, la ruine (on y revient): « C’est la défaite et l’abandon qui permettent de comprendre. »

Pour l’auteure, la photographie, ce sont ces albums qu’elle feuilletait avec sa mère et, ce qui la fascinait, c’était sa mère enfant aux côtés d’une mère dominante, les photos déchirées de l’enfance de la mère où il manque un homme, où un homme a été raturé. Mais aussi la première photo d’elle enfant qui fait écho au souvenir d’un miroir qui se trouvait dans le placard de sa chambre et qui lui renvoyait à l’improviste son propre reflet.
« On tombait brutalement sur son propre visage (…) soi-même pétrifié de se trouver là avant même de s’être reconnu, inconnu, s’égarant dans son propre regard, dépossédé de ce qu’on croyait pourtant le mieux à soi ».

À un moment, elle sait que l’image de La Castiglione auprès de son chien mort (« une bouillie de chien mort dont seul l’œil intact subsiste »), est celle qu’elle cherchait : « Je ne sais pas ce qui est d’elle ou de moi. Toute ma peur de ces photographies vient de là, de là tout l’effroi devant cette femme, devant l’horreur d’être dissimulée sous tant de masques et de feintes puis goulûment amalgamée à la mort » 

Par les différentes acceptions du mot « exposition » que signalent Nathalie Léger, on comprend qu’en enquêtant sur une femme qui ne pensait qu’à s’exposer, l’auteure expose ses propres fêlures, abandonne au lecteur l’image d’une vie à déchiffrer. Elle met l’accent sur le projet de toute exposition : « rien d’autre que de disposer un abandon en secret avec nom de chose pour sujet. Le principal objet de l’image, c’est soi vu ou regardant, guettant l’inexorable trace de notre passage avant disparition. »

Un livre qui interroge notre rapport à l’autre et à soi quand l’autre s’affiche de manière compulsive en tant qu’image.

E.A.

______________________________

* Phrase extraite de Supplément à la vie de Barbara Loden

« Le pire, ce sont les mots, c’est la lenteur, dit-il en sirotant sa canette, la concentration qu’il faut pour trouver ce qui va ensemble, l’assemblage d’une seule phrase, je ne savais pas que former une phrase était si difficile, toutes les manières de la faire, même la plus simple, dès que c’est écrit, toutes les hésitations, tous les problèmes, comment décrire le trajet d’une balle ? j’y ai passé des heures, mes amis me disaient, vas-y, détends-toi, raconte les virées, les trophées,  les histoires du club, les alliances, les rivalités, la folie en vielle, les jours de match, et toutes les filles que tu as eues, et ta maison, et le respect pour ta femme, et l’amour des gosses, mais moi je voulais décrire le trajet d’une balle, l’air, le froissement de l’air, l’espace, le trou que la balle fait sur le fond, la forme et la déformation quand elle m’arrive dessus, et son tracé exact, quand elle repart, celui que je conçois en esprit un millième de seconde avant de frapper, après je ne la regarde plus, je suis déjà parti, je ne la regarde pas, je la surveille, c’est autre chose, voilà ce que je voulais raconter, et la foule, la masse qu’elle fait lorsqu’elle a le souffle coupé, je voulais raconter ce qui était en plus et je voulais raconter ce qui manquait, j’ai lu d’autres écrivains pour voir comment ils faisaient, j’ai lu Melville et Hemingway, je ne pensais plus qu’à ça, et c’est alors que la petite amie d’un de mes fils qui faisait des études au département de littérature française de New York University m’a traduit une phrase d’un écrivain qu’elle étudiait, quelque chose comme : «  Les yeux de l’esprit sont tournés au-dedans, il faut s’efforcer de rendre avec la plus grande fidélité possible le modèle intérieur », c’est comme ça que j’ai lu, un peu, rien qu’un peu, Proust, mais je n’ai pas réussi à décrire le trajet d’une balle, et pas plus que je ne saurais décrire Barbara je ne pourrais faire revenir son esprit, d’ailleurs je ne l’ai pas connu, son esprit, je l’ai à peine aperçu à travers son corps, et encore, je le confonds peut-être avec celui d’une autre, l’air, le froissement de l’air, la déformation, la disparition et l’apparition de la sensation sur fond noir, c’est ce que je cherchais, j’aurais dû faire avec les mots ce que je savais faire avec la balle, lâcher au moment important, tenir et lâcher en même temps, Hemingway faisait ça très bien, ce qui m’a manqué c’est la détente. »

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TWIN PEAKS III / VISIONS CROISÉES : ÉPISODE 4

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Par Vincent Tholomé et Phil RW.

ÉPISODE 4

 

Vincent : (…) à te lire, je me dis que, oui, comme tu le suggères, notre échange et nos points de vue font de nous des doubles ou des jumeaux, des doppelgängers l’un de l’autre – j’espère qu’il n’y aura pas de confrontation finale, à l’aube, dans le pré à côté de chez moi, à l’épée ou au pistolet à un coup, nom d’une pipe !

Phil : Non, j’ai promis à Nausicaa Dewez (notre rédactrice en chef du Carnet) qu’elle ne perdra aucun de ses collaborateurs sur le pré ! Si pré il y a, ce sera pour… un piquenique où on fêtera la joie de partager des points de vue et des publications. J

Vincent : On ne fait que rajouter une couche, en fait, dans ces histoire de doubles, de dédoublements, de duos qui s’opposent tout au long des trois saisons de Twin Peaks – dédoublement déjà présent dans le titre puisqu’il y est question de deux pics jumeaux. Il y aurait tout un fil à tirer, un sillon à creuser, à propos de ces dédoublements mais je ne vais pas le faire ici. Sans doute, pourtant, il en sera question, en filigrane, dans une bonne part de ce qu’il y aurait à dire, à développer, à propos de Twin Peaks.

Phil : En effet ! Twin Peaks, ça veut dire Pics Jumeaux. Il est intéressant de le signaler. Mise en abyme ? On peut le supposer.

 

Vincent : J’aimerais d’abord revenir sur nos amoureuses respectives, sur comment Twin Peaks les a traversées – ou sur comment elles ont traversé cette saison III. D’un côté, il y a eu l’endormissement de ton épouse, de l’autre côté, il y a eu la mise en tension, mise en éveil, de ma compagne. Et si c’était avec cela, en fait, que « jouait », sciemment, Twin Peaks, l’éveil ou l’endormissement ? Et si c’était cela, en fait, notre rapport à l’image, au récit par images, que « mettait en scène » Twins Peaks ? Bref, et si, loin d’être anecdotiques, cet éveil et cet endormissement étaient une des portes d’entrée essentielles pour « entrer dans l’affaire » ?

Phil : Explicite, Vincent !

Vincent : Vais tâcher, un peu, de m’expliquer, juste en posant ici, pêle-mêle et succinctement, quelques hypothèses telles qu’elles me viennent à l’instant à l’esprit.

Hypothèse 1 : Twin Peaks saison III est un miroir. Un bouquet d’épisodes nous renvoyant à nous-mêmes, spectateurs, spectatrices, à nos attentes, nos appétits d’individus bombardés constamment d’images, immergés en permanence dans des flux d’informations nous arrivant, la plupart du temps, par écrans interposés. Ces flux constants font partie de nos vies, sont une partie non négligeable de nos vies. On peut le déplorer mais c’est ainsi : nous vivons cette part-là de nos vies à trois cent dix kilomètres à l’heure – au moins – mais plutôt à la vitesse supersonique. Tout cela va vite. Très vite. Cette vitesse nous dépasse. D’un autre côté, dans d’autres parts de nos vies, au travail, bon nombre d’entre nous sont confrontés à l’accumulation sans fin de tâches diverses, bon nombre d’entre nous n’en peuvent plus d’être sollicités sans fin, poursuivis par le travail jusque dans nos refuges domestiques, nos bons petits chez nous, bon nombre d’entre nous étant priés de répondre aux mails même le dimanche, par exemple, même à trois heures du matin, etc. Tout cela nous dépasse, à nouveau, ne nous laisse pas de répit.

Et si Twins Peaks III n’était rien d’autre qu’une machine, un gri-gri, un outil qui nous serait offert pour magiquement contrer les effets néfastes de ces excès de flux, excès de vitesse ? Et si la lenteur extrême n’était rien d’autre qu’une occasion, pour nous, spectateurs, spectatrices, de tester, brièvement, une piste de sortie (si on le souhaite, bien sûr, si on y « accroche », bien sûr) ?

Si je pousse encore un peu plus loin cette hypothèse 1, je pourrais même dire : et si, par-delà ou en deçà de la fable qui nous est montrée, l’un des buts était de nous tenir en éveil, nous, humains de la fin de la seconde décennie du XXIe siècle ?

Phil : Hum… On est dans l’exégèse ! J Déployer un  maximum de sens possibles est un exercice spirituel et intellectuel du meilleur acabit. Reste à conserver présente à l’esprit cette idée que la richesse provient peut-être du récepteur du message (Vincent) plus que de l’émetteur (Lynch/Frost). Il faudrait interroger Lynch/Frost sur leurs intentions. Ou (car ils pourraient nous berner) les équipes de tournage.

Mais. Un rappel, signifiant : le super-méchant Bob (son apparence, son rictus !) nous a fascinés et a paru une formidable invention, or il est le résultat d’un emploi par défaut… d’un non comédien, un  gars de l’équipe de tournage !

Vincent : Des choses seraient à dire, ici, sur « l’intuition », le « hasard », l’« inattendu », etc., sur la façon dont ils peuvent générer des pans entiers de « fictions » ! Faudra qu’on y revienne, Philippe : la balance raison/intuition est, me semble-t-il, une des « pommes de discorde » qui nous poussent à avoir des avis si divergents sur TP III. On se prend un bout de l’épisode 5 pour en parler ? J’aimerais bien, en tout cas.

Phil : OK, bien sûr.

Mais je poursuis.

Au fond, si je tourne demain un film minimaliste, où l’on montre un type en train de pêcher, où la caméra le quitte parfois pour fixer l’étang ou les bosquets environnants, les gens qui pédalent sur le chemin de halage, la plupart des spectateurs s’ennuieront profondément devant mon néant ou s’enfuiront, mais il y aura à coup sûr une poignée de personnes qui imagineront des sens cachés profonds ou qui profiteront des plages de vide pour laisser émerger leurs propres richesses créatives.

 

Vincent : Hypothèse 1.1 : Un exemple qui concrétiserait mon hypothèse 1 ? Prenons une séquence que tu as déjà évoquée et qui, tout à coup, loin d’être anecdotique, voire même « hors de propos », pourrait être capitale Un exemple ? Mais oui mais oui, bien sûr, concrétisons l’affaire par le biais d’une séquence qui, tout à coup, loin d’être anecdotique, voire même « hors de propos », pourrait être capitale – si l’on accepte de suivre les chemins qu’emprunte l’hypothèse 1. Tu fais référence, dans notre épisode 2 à nous, aux scènes – « barnumesques », dis-tu – « dans ce mystérieux labo militaire où on surveille l’apparition de… d’entités… aux risques et périls des observeurs ». En fait, que voit-on, qu’entend-on, que se passe-t-il dans ces scènes et en quoi cela renvoie-t-il (si l’on suit l’hypothèse 1) au fait que Twin Peaks III serait un miroir de nous-mêmes confrontés à la vitesse v v’ des flux d’images et d’informations ?

D’abord, le labo militaire. Si je me souviens bien : murs de briques rouges. Pas de déco aux murs. Rien que l’appareillage spartiate et nu, le dispositif de surveillance : des caméras de surveillance – plusieurs – braquées sur une espèce d’aquarium, filmant, jour et nuit, ce qui se passe – ou ne se passe pas, rien ne se passant, la plupart du temps – à l’intérieur de l’aquarium, du caisson de verre « à surveiller de près ». Des caméras de surveillance fonctionnant, dans le fond, comme toutes les caméras de surveillance autour de nous : que filment, la plupart du temps, les caméras de nos coins de rue, de nos supermarchés et de nos porches d’entrée, si ce n’est rien, absolument rien, rien « d’important » ne se passant, la plupart du temps ?

Ensuite, l’espèce d’étudiant chargé de surveiller la bonne marche du dispositif, chargé aussi de garder à l’œil, toute la nuit, tout le jour, l’aquarium – redoublant, en quelque sorte, les caméras, le dispositif des caméras -, chargé aussi – je suppose – de signaler à une quelconque autorité l’hypothétique apparition d’entités venant d’ailleurs, se matérialisant, un peu, dans l’aquarium. Chargé aussi de changer et de stocker les disques durs des caméras une fois leurs mémoires bien remplies. On le voit, d’ailleurs, dans l’une des scènes, ôter la carte mémoire d’une des caméras et la ranger dans une armoire immense contenant des centaines de cartes mémoires où, on le devine, on le suppute, il n’y a rien de rien d’important, aucun signe, aucune apparition, d’enregistré. Comme s’il fallait stocker ce rien, malgré tout. Comme s’il était d’une importance capitale, malgré tout, d’archiver même ce rien.

Enfin, il y a tout en bas, au rez-de-chaussée de l’immeuble réquisitionné pour héberger ce dispositif ultra « secret défense », un gardien. Un agent de sécurité surveillant l’entrée. Empêchant tout qui voudrait entrer dans l’immeuble de le faire. L’immeuble, son aspect impersonnel, les dispositifs de surveillance – caméras + agent + l’étudiant redoublant la tâche des caméras -, la répétition de tâches, etc. font du « monde » montré dans ces séquences un monde clos sur lui-même, une espèce de monde carcéral qui ne dit pas son nom – le jeune homme étant « libre » d’aller et de venir, de recevoir sa future petite amie, le jeune homme, de même que le gardien, étant pourtant comme « prisonniers » du dispositif sécuritaire mis en place.

Voilà pour la mise en place, pour ce qui nous est montré dans ces séquences bien entendu hyper lentes. Il y aurait encore à dire, je pense, sur ce qui nous est donné à entendre lors de ces séquences : tout un univers de craquements métalliques, d’impulsions électriques, notamment. Cela mériterait aussi d’être développé plus avant, le sound design occupant chez Lynch, depuis belle lurette, une importance considérable – j’en touchais un mot dans notre épisode 2 mais je ne vais pas y revenir, je me contenterai, pour boucler ma contribution à notre épisode 4, de tâcher de faire le lien entre ces séquences et nos vies en partie bouffées par les flux d’images et d’informations. Hypothèse 1.2 alors.

Phil : N’oublie pas que ce garçon accomplit simplement un job bien rémunéré. Comme d’autres acceptent, par exemple, de servir de cobayes pour des médicaments, des traitements. Il peut arrêter à tout moment, ce qui nous éloigne fortement de l’univers carcéral. 🙂

Vincent : Oui, j’avais oublié cela, la grasse rémunération. Mais je dis bien « une espèce de monde carcéral » et je précise, juste après, que ce qui retient prisonnier, c’est le « dispositif sécuritaire mis en place ». Alors, oui oui, bien sûr, dans ce dispositif, on serait libres d’aller ailleurs, de vivre ailleurs, la « prison » est même dorée et très permissive. N’empêche : le dispositif mis en place est un dispositif de surveillance et les personnes décidant de « jouer le jeu » sont prisonnières de ce dispositif, ne voient le monde – ce qui est extérieur à leurs vies – qu’à travers ce dispositif. Bref : tu l’auras compris, je ne parle pas de l’univers carcéral en tant que tel mais d’une espèce de prison mentale – appelons-la comme ça, pour faire très vite (trop vite).

 

Vincent : Hypothèse 1.2 : Si l’on suit l’hypothèse 1, il est alors possible de lire cette séquence au labo militaire comme une métaphore – appelons la chose comme cela – de nos vies.

L’aquarium, rectangulaire, à surveiller renverrait ainsi à nos écrans d’ordi ou de télévision, à nos écrans de téléphone que nous surveillons sans cesse, à toute heure du jour ou de la nuit, faisant de nous des captifs, rien, parfois, n’ayant plus d’importance, pour nous, que de regarder nos écrans, à l’affût de quelque chose qui se passe, se passerait, aurait pu se passer.

Le jeune étudiant étant un « double » de nous-mêmes, passant, passivement, des jours et des nuits dans l’attente que quelque chose ait lieu, un événement exceptionnel, un événement mettant à mal nos quotidiens, les ébranlant, en tout cas, une catastrophe venant perturber le monde – attentats, guerres, tsunamis, drames nucléaires, etc. Le jeune homme, double de nous-mêmes, étant, tout comme nous, dépendant et prisonnier du dispositif mis en place, comme s’il n’était pas possible d’y échapper un peu, comme si l’univers, ce qui comptait dans l’univers, était réduit à l’attente et à la prochaine catastrophe qui pourrait tout bientôt avoir lieu. Comme si tout le reste, les 99,99 % des choses qui ont lieu, réellement lieu, dans nos vies, dans le monde, n’avait pas d’importance, ne comptait pas. Ne faisait en tout cas pas le poids face à ce qui pourrait arriver, pourrait être révélé, sur nos écrans divers.

La passivité du jeune homme face à l’absurdité de sa tâche renvoyant alors à notre fascination pour nos écrans, renvoyant à notre propre passivité, à notre acceptation du fait que « la vraie vie » est ce qui a lieu sur nos écrans, à nos attentes démesurées, à nos besoins fous d’attendre que quelque chose se passe, arrive enfin sur nos écrans, un événement hors norme, inouï, etc.

Ce jeune homme, spectateur d’un spectacle qui n’arrive décidément pas, assis sur un sofa, comme nous dans notre salon devant notre télévision ou à notre table de travail devant nos écrans d’ordinateur ou dans le métro devant nos écrans de téléphone, étant dès lors comme un « double » de nous-mêmes, nous renvoie, comme un miroir à nous-mêmes, à tout ce qui traîne dans le fin fond de nos têtes, nos attentes, nos désirs, nos fantasmes, nos besoins de spectateurs et spectatrices.

Dans le fond, ce jeune homme, c’est nous-mêmes en train de regarder Twin Peaks III, avec nos doutes, nos attentes, notre envie de spectacle, de bazar bien ficelé ou bien barré.

Phil : Je me répète. Cette activité passive est à relativiser vu qu’elle répond à un besoin légitime et pragmatique : gagner des sous. Qui plus est, durant son job, il s’envoie en l’air avec une jolie jeune fille, il y a bien pire comme boulot ou soumission. Même si, in fine… J

 

Vincent : Hypothèse 2 : et si l’un des buts de Twins Peaks III était de nous faire vivre cette expérience : sortir, temporairement, de nos prisons mentales ? Nous débarrasser, temporairement, de nos attentes, de nos dépendances aux spectacles bien ficelés ? Nous inciter, temporairement, à jeter un œil ailleurs, dans le pourcent ou les 2 pourcents des 98/99 que, généralement, nous laissons de côté, parce que soi-disant sans importance, parce que soi-disant insignifiants ? Et si Twin Peaks III était une vaste machinerie pour nous éveiller un peu, nous, les endormis, les endormies, les hypnotisés, les hypnotisées des écrans ?

Phil : Rappel : mon épouse s’est endormie de nombreuses fois, j’ai accéléré le défilement de nombreuses fois. On parle de spectateurs qui sont habitués à savourer le cinéma muet, les fresques de plusieurs heures, d’auditeurs d’opéras, de lecteurs de briques de centaines ou milliers de pages, d’essais, d’études… Ce qui ne veut pas dire qu’on soit tout-terrain, certainement pas, personne ne l’est, on est tous très limités. Mets-moi de la musique traditionnelle chinoise et je peinerai certainement à atteindre l’adéquation. Mais…

Il me semble y avoir un paradoxe dans ce que tu dis. Ne réagira pas à ce projet que tu intuitionnes (à tort ou à raison) celui qui en aurait besoin mais quelqu’un de particulièrement ouvert, éveillé, entretenant un rapport décapé et décapant au monde. Comme toi !

Vincent : A bin ! Tu devances mes propos, amigo ! J’aborderai cette question-là, cette façon de considérer les spectateurs/spectatrices comme des supermen/superwomen, dans l’épisode suivant. Patience, donc, et suspense !

Phil : Bref, je me demande si ce n’est pas ta richesse intérieure à toi, Vincent Tholomé, qui se projette… parce qu’un vide, un temps lent et long permettent la projection. Tu me diras alors, c’est ce que tu dis !, que TW III est très performant, libérateur, générateur de créativité. Et tu auras raison, quelque part. Et je te conseille un cinéma dont j’ai entendu parler, celui de Lisandro Alonso, qui serait particulièrement hypnotique à partir de pas grand-chose (son film La Libertad raconte un jour dans la vie d’un bûcheron de la Pampa argentine).

Mais. J’en reviens à l’importance du récepteur. Qui découvre des informations qui ne sont pas dans le projet conscient de l’émetteur. Ou qui y sont très secondaires. J’ai deux exemples en tête, qui m’ont très très vivement marqué.

  1. Il y a une quarantaine d’années, je regarde un épisode ou l’autre de la série Dallas, par curiosité. Globalement, ça me dégoûtera. Mais je tombe, au départ, sur une scène où la mère (excellente actrice hitchcockienne, au passage) discute avec sa belle belle-fille (Victoria Principal !). Cette dernière pleure son incapacité à tomber enceinte et l’aînée de lui expliquer que ses enfants ont été une source intarissable de joies et de déceptions, que la maternité n’est pas la voie royale vers le bonheur. Une réflexion géniale, l’air de rien, politiquement incorrecte, d’une ouverture d’esprit confondante. Un détail de l’épisode, un rien qu’un des cinquante (je dis ça au hasard) dialoguistes de l’épisode a glissé. Qu’on a sans doute laissé passer parce qu’on tourne très vite.

DEUX. Il y a une trentaine d’années, je lis un Agatha Christie. Une lecture amusante mais qui plonge dans les stéréotypes, une certaine facticité, etc. Or ne voilà-t-il qu’un échange entre un frère et une sœur, surpris par Hercule Poirot avant le crime, va me renvoyer à ma vie intime et m’offrir une leçon salutaire. De quoi était-il question ? Les deux jeunes adultes évoquaient la puissance d’une mère abusive, castratrice, soudain l’un d’eux évoquait le fait que cette dame n’avait que le pouvoir qu’on lui concédait. Elle paraissait jupitérienne au sein de sa famille, jusqu’à dicter la vie des uns et des autres, mais il suffisait de quitter les murs de sa maison, de s’éloigner d’elle de dix mètres, elle n’existait plus, elle n’avait plus de prise sur rien ni personne.

Deux cas où j’ai tiré des leçons d’existence de minuscules fragments qui étaient d’infinitésimaux détails des projets d’origine.

Le récepteur !

🙂

 

Vincent : J’arrête ici pour ma contribution à notre épisode 3… Suspense, donc, quant à la suite de l’hypothèse 2 – je viens d’avoir une idée pour la continuer…

PS J’aime bien cet échange, qui se tisse peu à peu, cette espèce de gravitation autour de TP III. Ce qui peu à peu se dessine (je crois), c’est aussi, au-delà de TP, deux possibles approches de « la création », deux possibles approches de nos attentes en tant que « bouffeurs » d’objets culturels, et ça, ça me plaît beaucoup : l’émergence, en filigrane (mais, pour l’instant, c’est juste une intuition, quelque chose qui n’est pas encore présent dans nos mots), de deux façons d’inventer le monde, finalement…

Phil : Si si ! J Je sais ce qui a structuré, dès l’enfance, mes conceptions mais… Suspense, oui. Suite au prochain numéro !

Vincent Tholomé et Phil RW.

LIEN VERS L’ÉPISODE 5

2019 – LECTURES D’HIVER : AU COURS DU COURT (1), une chronique de Denis Billamboz

Denis BILLAMBOZ

Le court, la meilleure façon de dire le maximum de choses avec le minimum de mots, à condition qu’ils soient choisis le plus justement possible, fait partie de toutes mes saisons littéraires. Pour cette livraison hivernale je n’ai pas dérogé à mes habitudes, je propose deux recueils d’aphorismes publiés par CACTUS INÉBRANLABLE Editions dans sa désormais célèbre collection LES P’TITS CACTUS.

 

CÉCITÉ INTERDITE

Jean-Loup NOLLOMONT

Couverture cecite interdite 28112018

Dans la désormais incontournable anthologie des aphorismes belges, Michel Delhalle présente Jean-Loup Nollomont en quelques mots : « Niveau d’études tout à fait secondaire…. « Son champ de vision est intérieur et s’étend à perte de vue… » (André Balthazar) ». Il évoque son champ de vision qui semble marquer particulièrement son œuvre, il a signé un premier recueil intitulé « Pensées nyctalopes » et celui qui nous concerne aujourd’hui porte pour titre : « Cécité interdite », c’est dire combien la perception visuelle semble préoccuper Jean-Loup Nollomont. Mais si la perception visuelle le préoccupe, ce n’est pas pour autant qu’il manque de vue, « L’aveugle qui ne dort que d’un œil ne devient pas borgne pour autant. » (Belgique, terre d’aphorisme – Michel Delhalle – Cactus inébranlable éditions).

En effet, Jean-Loup Nollomont fait preuve d’une acuité, certainement peut-être pas que visuelle, pour rédiger les quelques cinq centaines de micro-textes qu’il propose dans ce recueil divisé en chapitres évoquant les différentes préoccupations de l’humanité en général. Il consacre un chapitre aux arts (Pas de laids-arts) :

« Sévices textuels

N’abusons pas des mots pour le plaisir futile de violer des pages qui ne demandent qu’à rester vierge ! »,

A l’amour « A l’amour-moi-le-nœud

« Crime passionnel

Si tu étais un péché, il serait capital pour moi de te commettre. »

A la religion « Foi de mécréant »

« A ma sœur 

Je n’ai qu’elle pour Dieu et d’yeux que pour elle. »

A la boisson, à la bière surtout « D’une bière deux glous »

« Tournée minorval

les gens qui ne savent pas boire me saoulent. »

Au monde animal « Des plumes de tous poils »

« Drôles d’oiseaux

En politique, il est plus facile de changer de plumage que de perdre l’accent de bois dont on parle la langue. »

A tous les sens « Sens dessus dessous »

« Emotifs s’abstenir

Vous savoir insensible à mon indifférence me touche énormément. »

Au sport « Sport d’argent »

Coureur de fonds : athlète reconverti dans les braquages de banques. »

Et ainsi de suite …

Voilà qui nous permet de confirmer que Jean-Loup Nollomont ne manque pas d’acuité dans le regard qu’il jette sur notre monde et sur ceux qui l’occupent sans grands soins. Et, si son regard est acéré, les mots, les formules, les phrases, qu’il décoche le sont au moins autant, tant il maitrise l’art de jongler avec le sens et les sons des mots et avec la meilleure façon de les organiser pour leur faire dire ce qu’ils ne voulaient pas forcément dire a priori, juste pour faire rire, car, comme il le dit si bien : « Je préfère voir un fou rire qu’un sage tirer la gueule ». Jean-Loup, je partage totalement !

 Le livre sur le site de l’éditeur

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NID D’YEUX NICHONS

& Autres incandescences uniques

Jean-Luc DALCQ

Couverture nid d yeux

Le précédent recueil de Jean-Luc évoquait des « texticules » du Diable, cette fois, il s’agit toujours de textes minimums mais apparemment ils ne concernent pas le Diable ou du moins pas que le Diable. L’auteur s’attaque aux institutions, aux pouvoirs, aux académies, aux dieux et aux diables, à tous les moules et modèles qui cherchent à contraindre nos vies, à les enfermer dans leurs rets.

« Les politiciens servent la soupe aux puissantes corporations et comptent sur nous pour éplucher les légumes. »

Avec, en prime, un petit coup de griffe à tous ceux qui nous disent régulièrement qu’il faut les adopter car eux seuls peuvent sauver le monde.

« La présomption, c’est se prendre pour le nombril du monde quand on en n’est que le trou de balle. »

Mais Jean-Luc n’est pas qu’un artilleur qui tire sur tout ce qui bouge, c’est aussi un homme très courtois qui sait parler aux filles, leur faire la cour avec délicatesse.

« On commence par demander la main d’une femme pour finir par prendre son pied. »

Même s’il est capable de petites polissonneries, mais j’aime particulièrement ces innocentes coquineries

« Cette fille avait un nom à coucher dedans. »

« Non, ce n’est pas automatique, toutes les filles de pompiers n’ont pas le feu aux fesses. »

Et pour exercer dans ce genre littéraire, il faut être capable d’humour et de dérision.

« Si les Belges ont si soif, c’est qu’ils ont trois langues à étancher. »

Jean-Luc est aussi un grand philosophe, il a longuement médité, puissamment réfléchi quand il a constaté que :

 « Si l’homme sait nager, l’eau, elle, coule. »

On saura peut-être ce qu’il en a déduit dans son prochain opuscule, à ce jour on sait seulement qu’

« On boit aussi pour avoir l’illusion d’être ce qu’on croit être ou pour oublier d’avoir eu l’illusion d’être ce qu’on n’était pas. »

C’est puissant, faut suivre mais ce n’est pas forcément faux.

Et je conclurai par cette figure de style qui démontre que l’auteur est un fin lettré qui connait tous les arcanes de la langue française et qu’il sait s’y mouvoir avec adresse.

« La fête du travail, au-delà du jour de congé qu’elle procure, c’est tout de même un formidable oxymore. »

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Jean-Luc DALCQ

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