DIX POÈMES pour ne pas faire carrière en poésie

Amicalement vote

 

en période électorale

je vote toujours pour moi

qui ne me suis présenté

qu’une seule fois

 

par la tête comme il se doit

au suffrage universel de ma mère

qui a quand même dû pousser pas mal

 pour débourrer l’urne natale 

 

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ma mère s’invite dans mes poèmes 

 

ma mère s’invite dans mes poèmes

depuis qu’elle a perdu mon père

et secoue les branches de la solitude

à la recherche d’un peu de temps

 

ma mère s’invite dans mes poèmes

que je n’accroche plus aux arbres

depuis que mon père a coupé

les feuilles qui le séparaient du vent.

 

 

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Printemps

 

la jacinthe fleurit

du pollen s’égare

sur les quais

 

tandis que j’argumente

dans ma tête

pour un navetteur

 

qui n’en a cure

du théâtre

de ma nature

 

je me dis qu’on peut

cesser de vivre

si un seul être

 

vous refuse sa place

dans les transports en commun

 côté vitre sale

 

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L’ur(i)ne

 

On ne retrouve pas d’urine

dans les urnes

ou alors c’est très rare

et fort désopilant

 

C’est que le dépouillement

a pris du retard

et que le président 

n’a pas pu se retenir 

 

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Ce qu’on aime dans la poésie

 

ce qu’on aime dans la poésie

c’est le peu de mots

c’est le peu

c’est le

c’est

c’

c’est

c’est le

c’est le peu de mots

 répartis sur dix-sept syllabes

 

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Tout ce que je fais

Tout ce que je fais, fuit

tombe dans l’inconsistance

 

Alors je ne bouge plus

je me recroqueville

 

Les gens qui passent

ne me regardent pas

 

Même quand ils déposent

une pièce en forme de cœur

  

dans le vide de ma sébile

 

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Le culte à la mer

 « Il n’est pas nécessaire de vivre, il est nésessaire de naviguer. » Pompée

 

Je voue un culte à la mer

pas à la vague qui n’est que brindille

dans l’océan de la prairie

 

Je l’habille de vert et de jaunes

je l’orne de fleurs de pissenlits

je navigue d’une rive à l’autre

 

en évitant les ronces et les orties

les rats des champs et les souris de mer

 les fils de fer barbelés formés de poissons-scies

 

 

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Les trous

 

Régulièrement

je rebouche les trous

que ma mère fait sur la plage

 

quand la marée est trop basse

pour recouvrir ses souvenirs

 

 

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Je n’ai pas fait carrière

 

Je n’ai pas fait carrière

             dans la poésie

ni dans les affaires

             de cœur

 

Je n’ai pas fait salière

              dans la poivrière

ni dans les affaires

                de table

 

Je mourrai sur une chaise

en récitant du Machin Chose

pour ne pas froisser les draps

 de la littérature comme il sied

 

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Le cheval

 

Le cheval pardi

Le cheval parti

Comment s’appelait-il encore ?

 

Ronflant du Toril

Mirador du Levant

Petit-galop de Printemps ?

 

Le cheval pardi

Le cheval parti.

Mais c’était une jument !

 

Tu aurais dû

Tu aurais pu

La monter plus souvent.

 

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avant d’écrire

préviens tes muses que tu arrives

 avec un paquet de mots

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PARLER ETRANGEMENT de Ritta BADDOURA (éd. L’arbre à paroles)

Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX 

 

 

Quand un poète personnifie à ce point la langue, quand un poète se met à dévider, à propos de cette langue poétique, une litanie tout à la fois d’hommages et de rétentions, l’on peut se dire que l’écrivain tient parole, a un souffle, l’exprime, use de la langue, non par futilité, mais pour en découdre avec un réel pesant. La guerre, les armes, l’enfance enténébrée sont quelques-uns des thèmes de ce « Parler étrangement », langue en prose qui, le plus souvent, prend les mots au pied de la lettre, les soumet à un écrémage particulier et à une logique qui ne l’est pas moins :

Pourquoi parler d’autres langues si ce n’est pour réapprendre encore et encore à parler

à dire à se souvenir à identifier à construire à marcher

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L’humour rosse, la terrible culpabilité des placards de l’enfance, où l’on se cache, où l’on enfouit la langue, ou où l’on perd pied et langue, donnent à ces textes une coloration assez sombre et aigüe et celle qui écrit est une jeune poète libanaise :

Mon pied a glissé

Je suis tombée dans le poème

Darwich, le poète palestinien éclaire de sa présence ce livre tout empreint de « langue natale », de « disparition » du fait des armes et de la peur.

Alors, que reste-t-il quand les constats dénoncent une réalité insupportable, quand la gorge a peine à retenir les mots – pourtant gonflés de nécessité – ?

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La poésie sert à échapper, selon notre auteure, à l’étouffoir des murs, des gestes, des situations assises et immobiles, dans la crainte et l’angoisse.

Les francs-tireurs ne tirent pas sur les petits parfois

ou

Tous les matins pour ouvrir nos yeux

Et que le pain se lève

Nous avançons sur la corde du temps en faisant bien attention de ne pas trébucher sur les cadavres que les femmes étendent avec le linge

Cette jeune voix a l’intensité de l’aveu et celle de la détermination – coûte que coûte.

Ritta Baddoura, Parler étrangement, L’arbre à paroles, coll. If, 2014, 94p., 10€

PUISQUE L’AUBE EST DÉFAITE d’Aurélien DONY (éditions M.E.O.)

puisque-l-aube-est-defaite-aurelien-dony-9782930702896.gifLe saltimbanque des feuilles mortes

« L’aube est morte ce matin », écrit Aurélien Dony.

Mais encore : « Et si le jour s’efforce au matin sur la plaine

D’accoucher d’un soleil, ça n’en vaut pas la peine. » 

Faut-il déplorer de devoir vivre dans une nuit perpétuelle ou s’en réjouir ? Le poète de Puisque l’aube est défaite en tire joie.   

D’autres textes de ce jeune poète, de vingt ans au moment de la rédaction du recueil et qui habite Dinant (sur la route de Charleville…), cultive cet art des ténèbres, des plaisirs du soleil à jamais éteint.

On pourrait penser que c’est faute de n’avoir pas encore vécu ce dont il brûle par ailleurs de connaître (la passion amoureuse, toutes les ivresses comme toutes les gloires) que le poète aspire à un monde sans lumière naturelle. Pour qu’éclosent d’autres lumières, ses propres illuminations après sa saison en enfer ? (« À l’aube de mes nuits j’attendrai mes aurores »). Parce qu’il ressent la nécessité de vivre beaucoup pour apprendre à mourir (« Mourir n’est pas grand-chose pour l’homme qui a vu ») ? Mais non, en tant que poète déjà affirmé, fort de ses pressentiments littéraires, il ne fera jamais qu’imposer sa fiction à son expérience, comme le fait dire Roth à l’un des personnages de Tromperie.

L’univers poétique de Dony, « saltimbanque des feuilles mortes » et « portier des râteaux » m’a fait penser à ces vers d’une chanson de Brel : « Je sais déjà  à l’entrée de la fête / la feuille morte que sera le petit jour ». Brel qui disait qu’à 16-17 ans déjà, « on a eu tous ses rêves »…

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Ce recueil bienvenu est témoin qu’ Aurélien Dony maîtrise toutes les formes d’écriture poétique, dont il devra toutefois se délivrer pour trouver les siennes propres. Car ce livre fourmille de formulations heureuses, de notations sensibles ou pénétrantes.

C’est toujours émouvant de lire une jeune poésie qui contient déjà en germe tout ce qu’elle donnera sous des formes inventées, dans des aventures livresques futures, mais en restant fidèle à sa terre d’élection verbale, ses obsessions natives comme ses désespérances folles.

Éric Allard

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Le recueil sur le site des éditions M.E.O. (copier/coller le lien)

http://www.meo-edition.eu/aube-defaite.html

Aurélien Dony à La Maison de la Poésie de Namur lors de la présentation de son recueil le 22 juin 2014.


LE PIPI BLEU et autres coquineries

Le pipi bleu

Quand elle découvrit qu’elle faisait pipi bleu, elle pensa à tout le bénéfice qu’elle pouvait tirer de cette opportunité. Après l’annonce qu’elle fit paraître dans le journal local pour pratiquer l’ondinisme, nombreux furent les candidats qui se pressèrent sous elle. Mais quand son urine quitta la teinte azur, elle perdit tous ses clients et dut penser à gagner sa vie comme toutes celles qui font pipi jaune.

 

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Les cuisses de Constance

Il en avait souvent entendu parler et, quand enfin il put contempler les cuisses de Constance, il dut bien se l’avouer : elles différaient bien peu des cuisses de Garance ou d’Hortense voire même de celles de Philomène, leur dame de compagnie, toutes cuisses sur lesquelles on se répand trop vite en coulées d’impatience, en particules de tendresse…

 

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L’allumette

Il avait une bite fine comme une allumette. L’idéal pour la Fée clochette mais, à défaut, il la mettait dans les narines des filles, à la jointure de leurs doigts de pied, dans le creux de leurs oreilles… C’était de mille applications étonnant beaucoup la gent féminine qui, de toutes manières, continuait d’user des grosses pour les entrées conventionnelles.

 

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Une solide réputation

Dans le métier, Maguy Star avait acquis une solide réputation. Elle avait débuté jeune, s’était faite toute seule. Et puis, du jour au lendemain, le ras-le-bol, le burn-out. Fini les gang bang, fist fucking, bondage, bukkake, gokkun, cum shot et autres creampie. Micheline Pousse (de son vrai nom) ne voulait plus entendre parler de ces mots anglais ou japonais et milita activement pour la francisation des expressions étrangères dans la porno sphère. C’est à elle aussi qu’on doit le retour en force d’expressions anciennes comme (la mythologique) faire pleurer le cyclope ou (les religieuses) faire mousser le créateur ou prendre l’hostie à la chapelle mais aussi (les légumineuses) défriser la chicorée ou piquer l’ail dans le gigot ou encore, façon intermittent du spectre large, prendre l’entrée des artistes. 

 

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La vendeuse d’épices

C’était une vendeuse d’épices un peu magicienne sur le marché matinal. Suite à une rupture des relations commerciales entre l’Est et l’Ouest, la route des Indes fut coupée. Par un tour de force dont elle avait le secret, elle dévia l’ancienne voie vers  quelques coins ombragés de son corps où, depuis, tous les marchands et   marchandes du royaume viennent avec plaisir s’approvisionner.  

 

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Photos de Lee Miller par Man Ray

HISTOIRE EN COULEUR + LA FILLE EN ROUGE, deux textes de Denis BILLAMBOZ

Histoire en couleur

(Sur une vieille chanson de Guy Béart)

  

« Elle est en couleur mon histoire

Il était blanc, Elle était noire… »

Que non Guy le blanc et le noir

Ne sont pas couleurs qu’on peut voir

  

Moi j’ai mis un arc-en-ciel

Dans mes ritournelles

Pour dire aux jouvencelles

Comme elles sont belles

  

Le rouge de la honte

Le bleu de la stupeur

Le jaune du rire

  

Le violet du frisson

Le vert de la rage

L’orange de la gourmandise

  

Elles sont en couleurs mes histoires

Ni blanches, ni noires

Aux couleurs du matin ou du soir

Aux couleurs de l’espoir et du désespoir

 

 

La fille en rouge

  

Lèvres rouges

Joues rouges

Parure rouge

Escarpin rouge

  

Elle voulait séduire

Le gars tout en cuir

Qui préféra s’enfuir

Avec un autre cuir

  

Remplie de rage

Elle regagna sa cage

Arracha son corsage

Et ses dessous peu sages

  

Entièrement dévêtue

Elle était nue

Ses illusions perdues

De l’histoire la cocue

  

Belle enfant

Il n’est pas souvent

Très prudent

De passer au rouge

 

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