TRISTAN UND ISOLDE de RICHARD WAGNER à LA MONNAIE / Un spectacle vu par Jean-Pierre Legrand

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Vu ce week-end un très beau Tristan à la Monnaie, à Bruxelles.

Véritable opéra du désir amoureux et de la personnification de l’amour, cette oeuvre ouvre un fabuleux terrain d’expérimentation et, en même temps, constitue un défi écrasant. Wagner a resserré l’action au maximum et réduit les personnages à quelques-uns. Peu d’action mais un élan venu des profondeurs de l’être, un désir qui supplicie l’âme. Comment représenter cela ?

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D’emblée le metteur en scène fait le ménage et opte pour le minimalisme. Pas d’esquif menant Isolde au Roi Mark, pas de glaive ; pas de fiole contenant le mystérieux philtre ; des tenues improbables qui n’avantagent guère les chanteurs et, tombant mollement des cintres, d’étranges structures d’un fin voilage blanc. Ce début me laisse perplexe.

Très rapidement néanmoins, je suis subjugué par la musique dirigée avec précision et autorité par l’excellent Alain Altinoglu brillamment secondé par un orchestre de la Monnaie en pleine forme. Le chant est de toute beauté : les voix sont superbes et loin des excès auxquels prête parfois cette partition, on perçoit ici d’infinies nuances qui creusent un peu plus encore le mystère de ce désir lancinant qui ne connaîtra son accomplissement que dans la mort.

Vient le deuxième acte, le plus réussi de mon point de vue.

Au milieu de la scène, un arbre tout blanc, dénudé et à la ramure torturée. La musique enfle, l’arbre s’anime : des danseurs apparaissent que leur mimétisme parfait avait caché à notre vue : ils se tordent, rampent vers Tristan puis, dans leur reptation tourmentée regagnent l’entrelacs des branchages joignant en une suite ondulante de corps l’amant éperdu de désir à Isolde qui se tient faîte de l’arbre. L’effet est magnifique : par la médiation des danseurs, à distance, les deux amants se touchent, s’enlacent corps et âmes. Je tiens là un de mes meilleurs souvenirs de mise en scène.

Survient le troisième acte : en arrière-plan, une immense toile percée de tubulures permet différents jeux de lumières. Toujours plus minimaliste, l’ensemble est moins inventif et poétique qu’auparavant mais cette sobriété sied à l’aridité de l’action : Tristan se meurt ; il attend la venue d’Isolde qui tarde. Il ne se passe plus rien, si ce n’est cette attente. De cet étirement du temps dont la musique parvient à miraculeusement rendre compte monte l’ultime tension : le flux de la vie se tarit ; Tristan se désespère. Un cœur s’épuise, le nôtre bat de plus en plus vite.

Isolde arrive enfin.
La dialectique du jour et de la nuit qui parcourt toute l’œuvre, se résorbe dans la mort des deux amants. Ce n’est pas la fin du désir mais son assomption.

Du 2 au 19 mai 2019 au Théâtre de La Monnaie à Bruxelles

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LES PALMIERS SAUVAGES de FAULKNER mis en scène par SÉVERINE CHAVRIER – Une chronique de Jean-Pierre Legrand

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Au départ, Les Palmiers sauvages sont une nouvelle – décapante comme tous ses écrits – de William Faulkner. Adaptée au Théâtre National de Bruxelles par Séverine Chavrier, cela donne une pièce puissante, dérangeante qui secoue le spectateur et lui donne l’envie irrésistible de revenir autant de fois qu’il y a encore des représentations au programme ou au contraire de s’enfuir, saisi d’un mélange de peur et de désapprobation viscérale. Je suis dans la première catégorie mais il s’en est trouvé de la seconde durant le spectacle. 

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L’histoire est simple. Charlotte coule une vie bourgeoise avec mari et enfants mais a des prétentions artistiques. Harry est étudiant en médecine, interne dans un hôpital. Il n’a jamais connu de femme. Il paraît embarrassé de lui-même, un peu mutique, aspirant à être aimé : davantage candidat au coup de foudre qu’au jeu de la séduction.

Charlotte et Harry se rencontrent un peu par hasard et précisément c’est le coup de foudre. L’occasion aussi d’une belle trouvaille de mise en scène : ce coup de foudre claque chez l’un et l’autre tels des coups de feu : les corps se tordent comme mortellement atteints.

Les deux amants quittent tout : mari, famille, travail. Une passion torride, charnelle, exclusive et fusionnelle les entraîne. Ils se coupent de tout dans l’enfièvrement des corps et se réfugient dans un improbable bungalow. . Nouvelles trouvaille: le décor tient à la fois de l’appartement foutraque un rien glauque, de la cave ou du grenier. Des sommiers métalliques, des matelas à même le sol, un dénuement proche du sordide. Une immense étagère est bourrée de conserves qu’Harry compte et recompte et de casiers de bière. Ce sont leurs réserves. Premier signe tangible de la tragique temporalisation de la passion. Ils font l’amour partout et sont fréquemment nus sur cette scène peu habituée à de tels débordements.

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Amour total, amour charnel et asocial arc-bouté dans une opposition farouche au temps, il laisse pourtant entrevoir les premiers discords, l’imperceptible et subreptice écart que les deux amants colmatent aussitôt avec plus de furie encore. Le moteur du couple c’est elle dans sa folie et sa démesure. Lui en est le maillon faible : par qui un reste de culpabilité bourgeoise ouvre une voie d’eau, infime d’abord mais qui va s’élargissant. Sa situation est plus terrible que la mienne dit-il parlant de Charlotte : elle ne sait même pas ce qu’est l’espoir. D’ailleurs il se met à écrire : c’est mauvais signe (Aragon dit quelque part qu’on écrit toujours contre quelqu’un…).

Le drame se précise. Voici que Charlotte toujours en instance de distancer le temps est en retard. Un retard menstruel. Que faire ? Dehors le vent – omniprésent – reprend de plus belle. L’enfer n’est plus très loin…

On sort de cette pièce un peu cabossé mais heureux d’avoir assisté à un spectacle rare, joué par deux acteurs d’exception – bravo à Laurent Papot & Deborah Rouach – et servi par une mise en scène à la précision chorégraphique qui tire parti, sans jamais en abuser, des effets vidéographiques et sonores.
Les représentations sont malheureusement terminées. L’occasion de lire ou relire cette nouvelle au désespoir capiteux : « Si Vénus revenait sur terre, ce serait sous les traits d’un pouilleux offrant des cartes postales obscènes ».

Les Palmier Sauvages au Théâtre National de Belgique

Les Palmiers sauvages de William Faulkner chez Gallimard

 

CE QUI ARRIVE, mis en scène par Coline STRUYF au THÉÂTRE VARIA

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Jean-Pierre LEGRAND

« Où est passé le temps ? » : tel  était la question posée par un ouvrage collectif paru il y a quelques années déjà.
« Ce qui arrive », adaptation théâtrale par Coline Struyf du roman graphique de Richard McGuire et à laquelle j’ai assisté ce samedi au Théâtre Varia, semble être une des réponses possibles à cette question.

Nous sommes dans le salon d’une maison. L’idée très forte du roman graphique et reprise ici est de faire graviter autour de ce lieu fixe, toutes les époques passées (jusqu’à la préhistoire) et futures (jusqu’en 2314 ) sous forme d’allers retours sans logique apparente autre que celle de la vie elle-même avec la rémanence de ses joies et de ses peines, des naissances et des disparitions, de l’amour et du désamour.

Si on se sent un peu perdu au début, un calendrier numérique et une intelligente utilisation des images vidéo nous aident à nous y retrouver avec, souvent, beaucoup de poésie. Une des très bonnes idées de la metteur en scène Coline Struyf, est d’utiliser, pour les époque contemporaines, diverses ponctuations musicales emblématiques d’une époque (par exemple Mrs Robinson de Simon & Garfunkel).

Ce recours à la chanson dans une telle pièce est particulièrement judicieux : la musique est l’art du temps par excellence et la chanson lorsqu’elle atteint un certain degré de fusion avec son époque, devient par la magie de nos réminiscences, « un peu de temps à l’état pur ».

Les acteurs – membres du collectif Mariedl –  sont tous excellents avec une mention spéciale pour Nicolas Buysse, Thomas Dubos et Emilie Maquest.

Reste pour ma part une très légère réserve : par moment, Coline Struyf semble s’être un peu trop fait plaisir. Nous avons ainsi droit à l’intégralité du Famous blue raincoat de L. Cohen, chanson magnifique que j’adore mais qui, faisant plus de cinq minutes, finit par se muer en mini-tunnel dans cette belle mise en scène.

Cette pièce sera jouée par la même troupe au Théâtre de Liège du 12/03 au 15/03/2019

Ici de Richard McGuire sur le site de Gallimard

Toutes les infos sur la pièce jouée au Théâtre VARIA de BRUXELLES