LA CHAMBRE DE JACOB de VIRGINIA WOOLF, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

La Chambre de Jacob est un roman insolite, perturbant et profondément envoûtant. L’ayant lu peu avant mes vacances, je viens de le relire cédant à l’ appel de ce monde fragmenté qui aurait les mille reflets aléatoires des éclats de verre d’une lanterne magique brisée : la réalité est là mais aussi volatile que la pensée et dont le sens – s’il y en a un – ne peut davantage être anticipé que la direction d’un vol de moucherons, une fin d’après-midi orageuse. Ce roman est le premier de la « veine expérimentale » de Virginia Woolf.

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Dans la lecture que j’en fais, je ressens les différents fragments qui composent ce livre comme autant de plans qui, chacun, pourraient donner naissance à un autre récit et dont l’unité vague qui les relie dérive de cette chambre, lieu géométrique d’une existence largement insaisissable.

Dans l’atmosphère qui pour moi se dégage de cette œuvre, le chapitre d’ouverture prend les allures d’un film muet des débuts du cinéma.

Ce sont les dernières années de la Belle Epoque. Une jeune veuve, Betty Flanders,  séjourne sur les côtes de la Cornouailles en compagnie de ses trois enfants, les aînés Jacob et Archer et le plus jeune qui vient de naître.

Nous sommes à la plage en début d’automne: je visualise cette scène en noir et blanc, à la fois statique et heurtée (comme tout le livre) : Betty est assise sur le sable clair sur lequel elle a étendu en guise de couverture, un manteau sombre. Elle porte un chapeau de paille maintenu par une épingle. Légèrement en retrait un peintre a planté son chevalet et croque la scène. Nous sommes en fin de journée, le temps change : le peintre ajoute sur sa toile une touche de noir au ciel. Archer déboule : apeuré et triste, il cherche son frère : « Ja-Cob !Ja-–Cob ! ».

Betty se lève, secoue le sable de son manteau, ramasse son ombrelle noire. On retrouve Jacob plus loin dans les dunes. Dans son sceau de plage, dans un fond d’eau, de sable et de débris de coquillage, un crabe aux mouvements lents. Dans son autre main, Jacob tient une mâchoire de mouton comme polie par le sable : toute blanche et plantée de dents jaunes. La famille rentre dans le petit cottage tout proche. Le soir, le vent s’est levé. La pluie frappe les vitres et dehors dans le jardin, dans le petit sceau d’enfant à moitié rempli par la pluie, le crabe tourne en rond, essaye d’en escalader le bord abrupt, « essayant de nouveau puis retombant, et essayant encore et encore ».

Fin du premier plan. La vie de Jacob peut commencer. Nous le suivons à Cambridge, puis dans les différents lieux de son occupation dans Londres mais toujours dans cette chambre dont il déménage plusieurs fois mais où l’accompagnent une table ronde et deux fauteuils bas en osier, bon nombre de livres et cette mâchoire de mouton, souvenir d’enfance et symbole de mort.

De Jacob, le roman, comme la vie de chacun de nous, dévoile peu et beaucoup à la fois. Nous savons qu’il est grand, bien bâti mais d’une constitution qui l’âge venant pourrait le porter à l’embonpoint ; que bien qu’il ait l’air très distingué, tous – mais surtout les femmes – le jugent terriblement gauche. Son rapport aux femmes entremêle passion, indifférence, connivence intellectuelle, brusquerie et penchant pour les liaisons tarifées. Son meilleur ami est un homosexuel : une amitié fidèle mais peu expansive et comme incompréhensible à l’un comme à l’autre les unit jusqu’au bout.

Personnage principal du roman, Jacob est donc largement insaisissable. Il illustre de manière exemplaire une forme d’incommunicabilité ressentie très profondément par Virginia Woolf. Nous sommes tous comme ces voyageurs de l’impériale qu’elle décrit. Ils peuvent seulement se dévisager un instant avant de se perdre, parfois pour toujours.

« Mr Spalding regarda Mr Charles Budgeon. (…) Chacun avait ses propres soucis en tête . Chacun avait en lui son passé enfermé comme les feuilles d’un livre qu’il connaissait par cœur ; et ses amis ne pouvaient lire que le titre, James Spalding ou Charles Budgeon, et les passagers allant dans la direction opposée ne pouvaient rien lire du tout – sauf « un homme avec une moustache rousse », « un jeune homme en gris fumant la pipe ». (…) Le petit Johnnie Sturgeon dégringola l’escalier (…) et courant en zigzag pour esquiver les roues, il atteignit le trottoir, se mit à siffler un air et fut bientôt perdu de vue, pour toujours. »

Jacob tombe plusieurs fois amoureux. Toutefois les sentiments ne semblent pas être son fort ; en tout cas nous n’y avons pas accès. Vu à la dérobée, « Jacob a l’air paisible, non pas indifférent mais semblable à quelqu’un sur une plage, l’œil observateur ». Précisément, dans ce roman, le lecteur se fait un peu l’impression d’être sur une plage un beau jour de juillet. Il fait beau, vous fermez les yeux : vous êtes comme isolé au cœur même de la multitude. Le murmure de la mer, les appels des marchands ambulants, les sonneries de trompe des sauveteurs, les cris des jeunes filles, et tout près des bribes de phrases qui vous parviennent, incomplètes, dépourvues de leur sens global mais très claires par la magie de l’air. Ainsi dans ce roman, aucun dialogue n’est véritablement mené à son terme: subsistent seulement les traces d’un échange déjà éternel puisque rien ne fera qu’il n’ait pas eu lieu, mais comme fossilisé dans un temps évanescent, impossible à reconstituer dans sa mobilité et sa spontanéité. Virginia Woolf se fait l’écho d’un monde dont le sens (d’ailleurs sans réel intérêt) se perd dans la profusion de sa polyphonie. Tous les plans du roman s’ouvrent les uns sur les autres, sans unité autre parfois que ce lieu où réside Jacob. Comme si ce monde disparate et en expansion ne cessait jamais « d’avoir pour centre, pour pierre d’aimant, un jeune homme seul dans sa chambre »..

Peu avant sa mobilisation pour la Grande Guerre, dont, comme le jeune frère tendrement aimé de Virginia Woolf, il ne reviendra pas, Jacob entreprend un long périple qui doit le mener à Rome puis à Athènes et son Parthénon, « stupéfiant de calme silencieux, si puissant que, loin d’être délabré, il semble au contraire, devoir survivre au monde tout entier ». Il y a quelque chose qui fait songer à Hypérion dans ce retour aux sources en cette patrie des patries, à la veille de l’embrasement général.

Jacob ne reviendra pas des Flandres. Il sera tué dans les premiers jours de la guerre. Pour peu de temps encore cette chambre que ses proches sont venus ouvrir, gardera sa trace comme lorsqu’il partait en voyage.

« L’air languit dans une chambre vide à peine fait-il se gonfler le rideau ; les fleurs dans un pot bougent. Une fibre du fauteuil d’osier craque, bien que personne n’y soit assis ».

Le livre sur le site de Folio/Gallimard

VIRGINIA WOOLF chez Gallimard

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LE PRÉSENT D’INCERTITUDE de HENRY BAUCHAU, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

J’ai croisé Henry Bauchau il y a plus de dix ans au café Métropole, place de Brouckère, à Bruxelles. C’était déjà un très vieux monsieur, très émacié à la fois par l’âge et une ascèse qui avait toujours été la sienne. Il émanait de lui une indicible faiblesse démentie par un regard vif, mélange à la fois de volonté inflexible et de bienveillance.

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Je retrouve un peu de tout cela dans « Le Présent d’incertitude » le beau journal qu’Henry Bauchau a écrit au cours des années 2002-2005.

Ecrite dans un style épuré de tout effet convenu, la phrase de Bauchau est une invitation à la promenade ; le pas est tranquille, on respire, on goûte toutes les inflexions de la langue.

De nombreuses entrées sont possibles : écrivant au rythme de la vie qui passe, Bauchau évoque la difficulté de l’œuvre à faire, la fatigue de l’âge faite des limitations croissantes de la vieillesse et de la disparition de « l’allégresse du corps ». C’est qu’en effet, Henry Bauchau a alors quatre-vingt-dix ans. Mais n’allez pas croire qu’à ses yeux, la vieillesse n’est que naufrage. Non, l’âge s’accompagne d’une perte, mais ce qui est perdu nous accorde en compensation une plus grande paix intérieure : la disparition des choix qui parfois nous crucifiaient plus jeunes fait place à une plus grande concentration sur l’essentiel, la voie tracée qu’il faut continuer en l’approfondissant, la transfiguration que nous apporte encore toute beauté à notre portée. Le grand âge fait peur mais toute la vie est ainsi faite à qui en saisit l’enjeu qui est de ne jamais cessé de naître :

Aux deux extrémités du parcours

C’est la douleur de naître la plus déchirante

Et qui dure et s’oppose à la peur que nous avons de mourir.

(Louis-René des Forêts)

Mais chez ce très vieil homme une chose touchante demeure encore : le plaisir de la rencontre, de l’amitié qui survit à toutes les vicissitudes. Il y a bien entendu cette amitié pleine de tendresse qui le lie à un écrivain comme Nancy Huston mais fait plus rare cher un homme de cet âge, un goût pour la magie de l’inattendu. Henry Bauchau nous raconte ainsi la venue impromptue dans sa maison de campagne de Louvecienne d’un chanteur basque. L’homme, de fière allure, lui dit avoir été frappé à la lecture de « Œdipe sur la route » par le chant d’Alcyon, « composé uniquement de voyelles et de sons, célébrant la montagne, le ciel, les eaux la vie des troupeaux. Il m’a dit que les bergers pyrénéens dont il a recueilli les chants, chantent toujours ainsi, trouvant le sens sans passer par le langage. Nous avons sympathisé par la parole, aussi par le silence. La prochaine fois, m’a-t-il dit, je chanterai ». J’espère beaucoup de cette rencontre heureuse et inattendue conclut Bauchau .

Mais « une présence faite d’ombre et/de lumière infuse chaque heure qui passe « : l’épouse adorée, Laure Bauchau, décédée quelques années plus tôt. En petites touches sensibles et toujours très pudiques le romancier l’évoque : elle en devient l’occurrence principale de ce journal. De ces lignes sincères transparaissent les difficultés traversées mais aussi la joie de la complétude. Ces pages sont sans doute les plus touchantes de l’œuvre, comme l’est toujours l’évocation d’un bonheur disparu, dont la souffrance qu’elle provoque est le prix de retrouvailles sans cesse renouvelées.

Au final, dans ce journal Bauchau s’approprie ce serment poignant que se fait Hypérion dans l’œuvre éponyme d’Hölderlin :

« Je veux être fort, ne plus rien me dissimuler et d’entre tous mes bonheurs arracher à la tombe, le plus heureux ».

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Le livre sur le site d’ACTES SUD

HENRI BAUCHAU chez ACTES SUD

CONFITEOR de JAUME CABRÉ, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Jaume Cabré est un auteur catalan célébré depuis plusieurs années.

« Confiteor » est l’ un de ses derniers livres. C’est un chef d’œuvre de près de plus de 800 pages, impossible à résumer, qui entremêle histoire, philosophie et musique, le tout sur fond d’une très belle histoire d’amour.

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Le personnage principal et narrateur, Adria Ardèvol est un personnage déroutant. Enfant surdoué et mal-aimé, devenu professeur de philosophie et d’histoire des idées, il est atteint de la maladie d’Alzheimer. Juste avant que sa mémoire ne s’éteigne, il écrit. Au recto de chacune des pages de son manuscrit, son récit prend la forme d’une vaste lettre/confession à l’amour de sa vie, Sara, décédée quelques années plus tôt. Au verso, Adria tente de mettre au clair le « Problème du Mal » œuvre qui le tourmente depuis des années.

Adria se raconte et ce faisant tente d’organiser le chaos qui peu à peu le submerge. Le récit se construit devant nous, patchwork complexe ou s’entre-tissent les souvenirs vécus et quatre siècles d’histoire de l’Occident chrétien avec ses deux pôles démoniaques que sont l’Inquisition espagnole et la Shoah.

Cette tourmente philosophique, historique et amoureuse, Cabré l’organise sans jamais nous perdre grâce à un tour de force narratif centré sur un objet qui peu à peu symbolise toute la richesse et l’ambivalence de l’homme. Cet objet quasi-magique, véritable totem du récit, c’est un violon de grande valeur dont Cabré nous révèle les tribulations en partie authentiques. Réalisé à Crémone en 1764 par Storioni, le rival de Stradivarius puis volé à la suite du meurtre de son premier propriétaire, ce violon est acquis par une famille juive pour lui être bien plus tard confisqué à Auschwitz par un médecin/tortionnaire nazi. Il sera racheté en toute connaissance de cause par le père d’Adria. Collectionneur compulsif et antiquaire, celui-ci bâtit la fortune familiale sur des acquisitions douteuses et sa collaboration avec les autorités franquistes. Œuvre d’un artisan génial fait d’un bois exceptionnel, ce violon suscite les passions. Il possède bien plus qu’il n’est possédé et comme l’or du Rhin de Wagner conduit ceux qui le convoitent à leur perte. Pureté de la musique, beauté du geste et extrême cupidité c’est tout cela que cristallise ce magnifique instrument.

Ce vaste roman aborde de nombreuses questions mais qui, presque toutes, gravitent autour du Mal et de l’énigme de la destinée humaine. Au terme de sa vie dans la confusion de la maladie et peut-être grâce à elle, Adria se rend compte que nous sommes tous, nous et nos affects un « putain de hasard ». Les faits s’embrouillent avec les actes et les événements, les gens se heurtent, se trouvent ou s’ignorent également au hasard. Tout arrive au petit bonheur la chance. A moins que ce ne soit exactement l’inverse et rien n’est dû au hasard, tout étant dessiné à l’avance. .. Impossible de choisir entre ces deux postulats parce que les deux sont vrais… On l’a compris, Adria ne croit en rien mais ne peut totalement s’en satisfaire. N’est-il donc aucun lieu dans cet infini de l’Ouvert comme dirait Rilke où l’on ne puisse retrouver la femme aimée ou l’enfant disparu ?

Au seuil du grand vide que creuse la maladie dans son cerveau, Adria qui toute sa vie a réfléchi et pensé, n’a plus guère de certitudes si ce n’est celle que si l’art peut nous sauver, il ne sauvera pas le monde. Alors, que nous reste-t-il au bout du compte ?

Il faut, comme le dit magnifiquement Yourcenar que cite Cabré, « tâcher d’entrer dans la mort les yeux ouverts ».

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Jaume CABRÉ

Le livre (+ extraits & entretiens) sur le site d’ACTES SUD

JAUME CABRÉ chez Actes Sud

LE POINT AVEUGLE de JAVIER CERCAS, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

L’Espagnol Javier Cercas est romancier et essayiste. Dans Le Point aveugle , il explore ce qu’est à ses yeux, la littérature et plus précisément le roman.

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Tout comme Kundera, Cercas distingue d’emblée deux grandes périodes dans l’histoire du roman. La première est inaugurée par « Don Quichotte ». Œuvre mêlant tous les genres où s’entrelacent réflexion, ironie, digressions diverses et narration, cet autre « Livre des livres » contient en germe tous les territoires ouverts au roman. La seconde période débute avec l’éclosion du roman réaliste au XIXème siècle : rigueur de construction, rejet de la digression, tout ici gravite autour des impératifs de la narration.

Cette seconde période s’est avérée très féconde et a sans doute donné au roman ses principales lettres de noblesse. Mais aujourd’hui la fascination qu’elle continue d’exercer a conduit certains à proclamer la mort du roman comme genre original : la répétition inlassable des vieilles recettes héritées du XIXème siècle feraient déchoir la création littéraire du statut d’art à part entière à celui d’un honnête artisanat source de divertissement de qualité.

Loin de ce pessimisme, Cercas voit plutôt se dessiner une troisième période : celle d’une narration postmoderne qui renouerait avec l’hybridation des genres. Cercas repère l’entrée en scène de ce nouveau type de narration dans les premières œuvres de Borges et notamment l’étonnant « Pierre Ménard, auteur du Quichotte ». Borges y met en scène un auteur, Pierre Ménard, et son projet étonnant :

« Il ne voulait pas composer un autre Quichotte – ce qui est facile – mais le Quichotte. Inutile d’ajouter qu’il n’envisagea jamais une transcription mécanique de l’original ; il ne se proposait pas de le copier. Son admirable ambition était de reproduire quelques pages qui coïncideraient – mot à mot et ligne à ligne – avec celles de Miguel de Cervantès ».

Renversant toutes les perspectives admises, un essai sur l’auteur imaginaire d’un Quichotte imaginaire, se présente comme un essai sur un auteur réel. On l’a compris, Borges casse tous les moules et c’est en cela, qu’aux yeux de Cercas, il fait œuvre littéraire : la meilleure littérature n’est pas celle qui ressemble à la littérature, mais celle qui ne lui ressemble pas : « toute littérature authentique est anti-littérature ».

Et le « point aveugle » dans tout cela ? De quoi s’agit-il ? Javier Cercas nous présente la littérature du point aveugle non pas comme la seule littérature envisageable mais comme un idéal qu’il poursuit après l’avoir identifié chez quelques-uns de ses « romanciers cultes ». Chez ces auteurs que Cercas célèbre, le roman recèle toujours une question simple en surface mais qui, dans ses profondeurs, a une portée morale considérable et engage la complexité infinie de l’âme humaine. Cette question est une énigme ; un point au-delà duquel l’auteur renonce à se prononcer. C’est le point aveugle : question à partir de laquelle se déploie le roman comme une vaine tentative d’y répondre. C’est par la qualité et la profondeur de son questionnement et non par ses réponses que se révèle le romancier de génie. La question peut être simplement clinique : Don Quichotte est-il vraiment fou ? Ou métaphysique : que signifie vraiment la baleine blanche dans le Moby Dick de Melville ou encore judiciaire : de quoi accuse-t-on Joseph K dans Le Procès de Kafka.

La réponse est qu’il n’y a pas de réponse où plutôt que la réponse est la recherche de la réponse ; nous sommes plongés dans le domaine de l’incertain, de l’ambigu, du contradictoire. Pour reprendre nos exemples, chez Cervantes se pose la question insoluble de la contradiction irréductible entre la folie et un esprit sain, chez Melville, celle de la contradiction irréductible du bien et du mal et chez Kafka, celle de la contradiction insoluble de l’innocence et de la culpabilité (Mais de quoi Joseph K serait-il innocent ?). Elargissant le propos, Cercas formule son credo : la mission des romans ne consiste pas à répondre aux questions mais à les formuler. L’œuvre proprement littéraire peut certes nous raconter une histoire ; elle le fait cependant en se dotant de la plus grande complexité formelle et de la plus grande tension stylistique.

Au terme de cet essai très virtuose, on peut être pris d’un certain tournis et ne pas forcément adhérer à cette conception de l’anti-littérature. La recherche presque obsessionnelle de la nouveauté, la rupture de la tradition devenant elle-même tradition, peuvent parfois sembler tourner court et aboutir à une impasse. Il n‘empêche, Javier Cercas a un immense mérite : celui de placer le roman et la littérature en général à leur juste place. C’est qu’en effet, La littérature authentique n’est pas, comme certains le croient, un divertissement. Elle ne rassure pas, elle inquiète ; elle ne simplifie pas la réalité, elle la complique.

« Elle montre que la réalité est toujours incertaine et multiple et qu’existent des vérités contradictoires. Elle est un outil de connaissance nécessaire. »

Le livre sur le site d’ACTES SUD

JAVIER CERCAS chez ACTES SUD

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Javier Cercas

CUEILLETTE MATINALE de MARTINE ROUHART, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre Legrand

Depuis quelques années déjà, dans une prose simple et poétique, Martine Rouhart écrit des romans. Elle franchit aujourd’hui un nouveau cap en publiant aux éditions DEMDEL, un recueil de poésie joliment intitulé « Cueillette matinale ».

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Ceux qui suivent sa page Facebook sont déjà des habitués de cette cueillette : chaque matin, elle y publie un poème. Dans l’un d’eux, elle nous livre sa méthode :

Chaque matin/c’est la même histoire / le cœur serré/ les yeux fermés/ j’attends/ j’attends que les mots/ qui volettent autour de moi/ se déposent/ dans un poème.

Tout est dit : on ressent cette inspiration aussi naturelle que l’acte de respirer l’air frais du matin à laquelle donne forme un travail poétique centré sur la recherche du mot juste et d’une simplicité de ton qui donne à cette poésie la fragile beauté d’une fleur nouvellement éclose. Il n’y a jamais un mot de trop dans ces vers au plus proche de la sensation, cette sensation qui est notre seul accès aux choses et qui, pourtant, nous en sépare. Face à cette irréductible insularité de notre être la poète risque ses mots sans jamais « hélas atteindre le cœur des choses ». Mais parfois, ces mots « un bref instant ouvrent une voie ».

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Martine Rouhart

Le monde tel que le voit Martine Rouhart est un monde étrange : les paysages s’estompent, les chemins sont emportés par la pluie, les bois, les forêts, les champs, les vallées, tout semble s’être résorbé en un jardin que baigne la « lumière convalescente » d’un matin de printemps. Peu de couleurs : parfois « l’envol gris bleu d’un pigeon comme un appel assourdi dans la brume », « un rosier rouge dans un jardin plein de ronces », « un jour de printemps rose et bleu » , l’écran noir des nuits et cette « lune rousse, obscure et éblouissante » qui agrandit l’ombre des absents. Martine Rouhart nous prévient : « C’est l’heure du voyage muet/ au fond de soi ». Ce paysage que nous reconnaissons et que pourtant aucune lumière d’aucun de nos jours n’a jamais éclairé c’est le paysage intérieur de l’auteur autant que le nôtre : il est le territoire des rêves.

La nuit, le rêve et le silence habitent la poésie de Martine Rouhart. La nuit surtout est pleine d’ambivalence. Angoissante, lorsque le jour a fui et que la « fenêtre est noire comme de l’encre », la nuit pourtant est la porte des rêves :

Le jour a fuit

depuis longtemps

vois-tu

il est temps

de partir

regagnons

nos îles lointaines

nos jardins d’images

demain

nous nous raconterons le vestige de nos rêves.

Si la nuit ouvre sur le rêve, le rêve se fait chemin initiatique vers la contemplation de l’Ouvert:

Trouver la source

Dans le sous-bois

Suivre le ruisseau

Dans l’ombre des saules

Puis la rivière

Puis le fleuve

Et enfin, contempler la mer

Une vie n’y suffit pas

Pourtant ce voyage

Je l’ai fait maintes fois

Dans mes rêves

Le silence enfin sans lequel tout le reste n’est que du bruit. Le silence qui est l’écrin de toute parole, la possibilité même du chant :

Le silence est partout

Dans la soie froissée

Sous la symphonie

Au-delà des cris

Seule sa profondeur varie

Mais il descend

Jamais si bas

Qu’on ne l’entendrait plus

Les jardins sans oiseaux

N’existent pas.

Aucun doute possible : la vie sans poésie serait une erreur.

 

Le recueil, préfacé par Marc Menu, sur le site de l’éditeur

Martine ROUHART sur le site de l’AEB

DERNIER JOURNAL d’HENRY BAUCHAU, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Voici le dernier volume du journal d’Henri Bauchau mort en 2012 à plus de 99 ans. Le fil de ses six dernières années nous vaut ce « Dernier Journal », écrit, comme les autres, dans un style subtilement dépouillé qui, plus que jamais, convient au resserrement progressif d’une vie sur l’essentiel.

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Ce qui définit le mieux ces pages, c’est la gravité sereine qui s’en dégage. L’extrême grand âge s’accompagne de servitudes pesantes et Bauchau n’est pas épargné. Toutefois, loin de s’apitoyer, il tire une profonde force spirituelle de l’acceptation de ce qui vient : il tombe dans son corps mais décide d’adhérer à sa chute et, au plus profond, lorsque l’œil noir du puit se rapproche, c’est vers le haut qu’il tourne son regard et entrevoit un peu de clarté.

Cette spiritualité qui anime Bauchau doit beaucoup au catholicisme de son enfance dont il s’est éloigné, vers lequel il semble certes revenir au fil des années, mais de manière très indirecte. Toutes ces années de la force de l’âge où il s’est tant intéressé au bouddhisme ou au taoïsme ont en effet consacré sa rupture avec l’Eglise mais l’ont conforté dans l’idée qu’une conversion aux religions ou philosophies orientales est impossible, que chacun doit demeurer dans sa tradition et trouver les voies spirituelles qui lui sont propres. C’est donc sur le terreau chrétien qu’il puise son élan, non en Dieu, comme l’y appelait la religion de son enfance, mais dans sa proximité.

Plusieurs motifs reviennent au fil des pages qui soulignent l’effet de resserrement de la vieillesse, et le délestage progressif du corps puis le dévoilement progressif et toujours incertain de l’Esprit. Il y a tout d’abord Laure, le grand amour des années de maturité, décédée 10 ans plus tôt de la maladie d’Alzheimer. Ses dernières années, elle les vit à l’hôpital, incapable encore de parler mais toujours belle et un sourire illuminant son visage. Les ultimes semaines, écrit Bauchau,

« j’ai senti qu’elle était parvenue à un état plus élevé que celui de son existence avant la perte de mémoire. De cela, je n’ai aucune preuve, mais une profonde certitude, et elle est morte en souriant, la nuit précédant le jour où il était prévu de lui donner la morphine pour alléger sa fin ».

Cette illumination surgissant de la faiblesse extrême fait écho à un autre motif qui revient à plusieurs reprises : L’Idiot que Bauchau lit et relit tout au long de sa vie. Le Prince Mychkine en qui Dostoïevski voit le Christ, est sujet à de violentes crises d’épilepsie qui, chaque fois, le laissent dans un état de faiblesse morbide. Mais la crise elle-même s’accompagne d’un éclair qui illumine le cœur et l’esprit d’une clarté extraordinaire et donne accès à un état d’extrême conscience de soi, jamais atteint, presqu’insupportable. Bauchau ressent au plus profond de lui-même cette puissance de l’impuissance, secret des grands mystiques.

Déréliction du corps, rétrécissement de la vie « physique » au profit d’une élévation spirituelle se traduisent concrètement par la quasi impossibilité du voyage, même proche. Bauchau vit donc retiré dans sa propriété de Louveciennes, entourée d’un vaste jardin. Ce troisième motif se dessine au fil des pages et revient au rythme des saisons.

Le jardin et bientôt deux arbres de ce jardin : un hêtre rouge et un tulipier de Virginie ; deux témoins de la lumière toujours renaissante :

« Ce matin (nous sommes en février), un bref instant de soleil a illuminé le grand hêtre, ensuite le tulipier. C’était le satori, la seconde mystique des arbres, puis le ciel pluvieux s’est refermé. Demi-aveugles, nous pouvons donc devenir voyants dans l’instant ».

Vieillesse, fatigue extrême mais toujours création. Un roman sera encore publié l’année de sa mort mais plus que tout c’est la poésie qui progressivement transfigure la vie créative de Bauchau. Le cercle de la vie chaque jour plus proche de son centre, l’écrivain revient à sa vocation première de poète : le regard ne pouvant plus se perdre dans les lointains désormais inaccessibles il s’approche au plus près des choses et de leur essence.

Cette concentration culmine dans l’inspiration poétique des toutes dernières années. Bauchau ne peut plus marcher. Un jour de mai, on le promène dans le jardin, en chaise roulante, il s’achemine vers l’anéantissement final de ses forces ; il le sent, il le sait. Mais voilà, ombres et lumières se disputent le jardin. Du coin où je me trouve écrit-il, jamais les arbres n’ont été aussi beaux. J’ai envie de commencer le brouillon d’un poème .

Quelques semaines après avoir écrit ces lignes, Henri Bauchau meurt dans son sommeil. Jusqu’au bout, il aura eu « le courage de faire ce qui ne s’apprend pas, Vivre sa propre vie ».

Le livre sur le site d’Actes Sud

 HENRY BAUCHAU chez Actes Sud

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Henry Bauchau

PAULINA 1880 de PIERRE JEAN JOUVE, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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par Jean-Pierre LEGRAND

« Découverte de Pierre-Jean Jouve, à travers Paulina 1880. Toujours étonnée, à l’âge qui est le mien, d’avoir encore des continents de pensée, d’expérience humaine à découvrir ».

Ces quelques lignes lues dans Bleu d’octobre de Françoise Ascal m’ont rappelé que ce livre traînait depuis fort longtemps dans ma bibliothèque et que je ne l’avais jamais lu. C’est maintenant chose faite : ravissement.

Paulina 1880 - Pierre Jean Jouve - Folio

Pierre-Jean Jouve a publié ce livre en 1925 : il est écrit dans un style bref, précis et très travaillé à la fois. C’est un roman de poète mais sans la moindre surcharge. Structuré de manière très moderne, ce roman se découpe en 119 chapitres le plus souvent de deux à trois pages finement ciselées : un régal à la lecture.

C’est l’histoire tragique de Paulina Pandolfini, jeune fille belle et ténébeuse, tombée amoureuse d’un ami de son père, le beau Michele Canarini avec lequel elle poursuit des années durant une liaison interdite… Le chapitre 118 décrit avec la précision d’une fiche de police le parcours de Paulina : « Paulina Pandolfini Née à Milan le 14 juin 1849. Fille cadette de Mario Gieuseppe Pandolfini et de Luicia Carolina son épouse. Célibataire sans profession. A séjourné comme novice dans le couvent de la Visitation à Mantoue de 1877 à 1879. a tué à Florence le Comte Michele Canarini. Condamnée par jugement de la Cour de Florence en date du 12 avril 181, à vingt-cinq années d’emprisonnement. A purgé sa peine dans la prison judiciaire de Turin jusqu’au 15 juin 1891, date à laquelle elle fut graciée. »

Derrière la brutalité froide de ces faits, une héroïne, partagée entre d’une part l’appel à l’Unité amoureuse avec l’infinie Présence de Dieu et d’autre part la passion charnelle, la volupté du corps; un corps riche d’une vie nourrie de sang, mais qui, au fond n’est rien de plus que l’ombre d’une apparence. Une recherche névrotique de pureté et de vérité mais qui ne peut faire l’économie du mensonge. Rêve impossible d’unité: rapport à l’autre, qu’il soit amour filial ou celui de deux amants, marqué d’une poésie admirable et terrible qui porte en elle une condamnation sans appel de la vie.

Paulina fuit la perdition dans un couvent. Mais elle cherche le salut par des voies qui sont à elle seule, des voies mystérieuses, comme si elle croyait pouvoir devenir Dieu: orgueil, goût pour les mortifications excessives, esprit de rébellion, autant de sourdes tendances qui rendent impossible la prononciation de ses voeux, sa prise de voile. C’est que derrière la recherche éperdue de pureté, il y a chez elle un petit parfum d’antéchrist. Tout à l’inverse de Jésus grandissant et se fortifiant « tout rempli de sagesse » (Lc 2, 40), notre jeune fille au regard empli de nuit ne cesse, au sortir de l’enfance, de « croître en violence et en esprit souterrain ». Une vie dominée par l’ombre – et non la lumière – d’une Catherine de Sienne qu’aurait rongée l’orgueil.

Paulina reprend donc son errance mais cette fois, Dieu s’est éloigné. Que faire, sinon une dernière tentative et suivre l’ordre (divin?) qu’elle croit percevoir: immoler sa vie, son amour. Elle tuera donc son amant et se donnera la mort ensuite. Mais elle se manque. Exilée de la vie, il ne lui reste plus qu’ à attendre le jugement de Dieu, pauvrement, humblement.

Refermant ce livre me sont revenus en mémoire les propos grinçants de Nietzsche:  » Le Mensonge – et pas la vérité – est divin! « 

Le livre sur le site de Folio/Gallimard

PIERRE JEAN JOUVE (1887-1976) chez Gallimard 

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Henri le Fauconnier (1881-1946) : Portrait du poète Pierre-Jean Jouve, 1909. Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou, Paris.