MARIE-JO LAFONTAINE : TOUT ANGE EST TERRIBLE de VÉRONIQUE BERGEN (La Lettre volée) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

MARIE-JO LAFONTAINE. TOUT ANGE EST TERRIBLE VÉRONIQUE BERGEN LA LETTRE  VOLÉE Art contemporain

Notre rapport à l’art contemporain est interpellant. Alors que certaines œuvres atteignent des prix astronomiques, il reste globalement méconnu, quand il n’est pas la cible de critiques acerbes. L’envolée des prix est ainsi un trompe-l’œil spéculatif qui masque mal une incompréhension assez largement partagée, longtemps doublée en Belgique d’un manque d’intérêt politique manifeste : même si cela sera bientôt chose faite, voici en effet des décennies qu’un véritable pôle d’Art moderne et contemporain est attendu à Bruxelles.

Dans ce cadre, c’est un plaisir de découvrir le livre de Véronique Bergen : remarquablement composé et d’une présentation extrêmement soignée (bravo à l’éditeur), il souligne la cohérence de l’œuvre foisonnante de Marie-Jo Lafontaine en structurant son propos, non de manière chronologique mais thématique.

Aucune lourdeur ni didactisme ne lestent cette approche : au contraire, l’articulation du texte, son rythme, ses virevoltes le placent sous le signe de la danse, si importante pour Marie-Jo Lafontaine. Une chorégraphie se dessine qui épouse les mouvements d’une œuvre qui  « cristallise d’une part les convulsions du monde contemporain (guerre, capitalisme, contrôle généralisé), d’autre part les invariants anthropologiques (passion humaine, finitude, pulsions de vie et de mort, archétypes fondateurs, âges de la vie) ».

Ce qui frappe d’entrée de jeu chez les deux femmes, c’est leur consanguinité d’esprits : l’une comme l’autre  s’insurgent contre le devenir orwellien de notre société, sa dérive panoptique et son flicage rampant (Kontrol station). Chez chacune un même haut-le-cœur face au dressage de l’homme ou de la nature torturée de manipulations génétiques (BlackMirror, Lost Paradise). Engagé, l’art de Marie-Jo Lafontaine (comme celui de Véronique Bergen) est politique de part en part mais se tient éloigné d’une militance ou d’un ralliement à un parti ou à un programme. En ce sens il n’est pas dialectique : il ne prétend pas surmonter les contraires en une synthèse productrice d’une vérité univoque, ce qui serait reconduire le moderne aveuglement sous d’autres formes. Il s’apparente à une vigilance face aux errements de notre société. Cet art produit non pas une vérité mais de la vérité. Il n’est pas question ici de révolution mais d’une « d’une contre-offensive au devenir gris, au devenir mort ». Chacune avec leurs armes propres, les deux artistes mènent une guérilla.

Dans son art, Marie-Jo Lafontaine recourt à plusieurs supports : films, installations vidéo, photographies, aquarelles… Que ce soit pour ses films ou ses photographies, l’artiste n’appuie pas sur le déclencheur : instigatrice d’agencements, magicienne d’une maïeutique de l’émotion, Marie-Jo Lafontaine se sert de l’outil sans en être le servant.
Véronique Bergen exprime à merveille l’ajointement des univers visuels et sonores caractéristique de l’œuvre et mieux encore l’affleurement du chaos sous l’apparence trompeuse d’une forme de classicisme. « Il s’agit de penser depuis le sensible, à partir de points de crise. Il s’agit de penser en formes, ce qui échappe à toute forme. C’est ainsi qu’elle connecte deux dimensions à première vue antagonistes : d’une part la recherche d’un art formalisé, extrêmement construit qui découpe, agence des fragments et, d’autre part, la convocation du continent des pulsions, des vagues de l’inconscient, d’une régime de sensations aiguisées ».

S’il n’est pas toujours simple de rendre compte d’installations complexes par le texte – Véronique Bergen y parvient cependant avec brio – la médiation du livre se prête mieux à la saisie de l’art photographique. L’ouvrage de Véronique Bergen reproduit splendidement plusieurs des œuvres photographiques marquantes de l’artiste. J’avoue un faible pour ces séries photographiques auxquelles s’associe l’usage du monochrome, le plus souvent au bas de l’image, à la manière d’une prédelle revisitée… Outre sa valeur symbolique ou politique, ce monochrome-prédelle abouche un paradoxal délestage de la figuration à un portrait auquel il apporte sa pure valeur énergétique, sa vibration.

Les portraits d’enfants (Als das Kind noch Kind war, Le jardin d’enfants, Babylon Babies) nous interrogent tout particulièrement. Tournant le dos au poncif de l’innocence (la qualité première de l’enfance n’est pas l’innocence mais la curiosité), Marie-Jo Lafontaine suggère en ces visages d’enfants ou d’adolescents le lieu d’une énigme, d’une fragilité, parfois aussi d’une violence. En bonne deleuzienne, Véronique Bergen souligne à quel point nous sommes à mille lieues de la nostalgie d’un paradis perdu ou en voie de se perdre : il s’agit ici de faire surgir des « blocs d’enfance » et non pas tel enfant particulier en sa biographie singulière. L’enfance, écrit Bergen, « s’avance comme un chemin à tracer et non comme une chose passée à retrouver : dès lors que le passé est contemporain du maintenant, il affleure dans les nappes du présent ». Il suffit de contempler toute la suite des regards captés par l’objectif de Marie-Jo Lafontaine, qu’il s’agisse d’enfants, d’adolescents ou de jeunes adultes pour mieux comprendre cette contemporanéité de l’enfant et de l’adulte.

On l’a compris, ce livre qui noue art et philosophie est très précieux.
Dans un livre d’entretien paru voici quelques années, Alain Badiou soulignait que la réception d’un Art novateur requiert ce qu’il appelle un protocole d’incorporation. Celui qui écoute une œuvre ou la regarde va devoir transformer son individualité, son rapport à l’art, son écoute ou sa vision particulière. En même temps qu’il se renouvelle, l’Art doit se créer de nouveaux spectateurs. Des livres comme celui-ci y contribuent.

Le livre sur le site de La Lettre volée

Le site de Marie-Jo Lafontaine

Une exposition Marie-Jo Lafontaine se déroule au Belgian Gallery Brussels du 22 avril au 26 juin 2021

NINON DE LENCLOS ou La manière jolie de faire l’amour de ROGER DUCHÊNE (Fayard) / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Ninon de Lenclos

Tous ont parlé d’elle…
Madame de Sévigné pour s’inquiéter que  vingt ans après son père, le fils de la maison passe à son tour « sous les lois de Ninon » ; Saint-Simon pour déplorer, dans la surprenante réussite de Melle de Lenclos, « un exemple nouveau du triomphe du vice conduit avec esprit et réparé de quelque vertu » ; Tallemant des Réaux par goût de l’anecdote salace et enfin, Voltaire pour saluer en elle une nouvelle Aspasie.

Dans l’intéressante biographie qu’il consacre à Ninon de l’Enclos, Roger Duchêne prend le contre-pied de l’idéalisation voltairienne et, à sa suite, de Bret et Douxmesnil, ses premiers biographes : l’image de la « courtisane philosophe » chère aux hommes des Lumières, ne serait qu’une vue de l’esprit travestissant en itinéraire philosophique, le cheminement chaotique d’une professionnelle du sexe vers la respectabilité.

Ninon de l’Enclos est née en 1623. La doxa des Lumières lui attribue un père philosophe qui l’initie à Montaigne et une mère dévote. Duchêne ironise : « Il fallait, pour expliquer la destinée de la courtisane, un long combat autour de son intelligence et de son cœur. La lumière avait triomphé de l’obscurantisme ». La réalité est plus prosaïque. Son père Henri de l’Enclos est un officier de la toute petite noblesse. Excellent joueur de luth, il communique ce don à sa fille. C’est aussi un grand débauché, hâbleur et sanguin. A l’occasion bretteur, il tue en duel  le baron de Chaban, « d’une façon, nous dit Tallemant, que cela pouvait passer pour un assassinat ». Il fuit alors la France abandonnant sa famille. La mère et la fille subsistent avec l’aide des dames du Marais dont elles fréquentent les salons, la jeune Anne – elle n’a pas encore de nom de guerre – étant très recherchée pour sa grâce, son intelligence et ses talents de luthiste. Tout se met en place pour que la jeune l’Enclos trouve rapidement un mari. Las c’est un amant, le jeune et inconstant Claude de Beaumont de Saint-Etienne  qui, bientôt fait son éducation amoureuse. C’est fâcheux mais potentiellement lucratif : en cette époque confite dans l’eau bénite mais néanmoins réaliste quand il le faut, la virginité possède une valeur marchande. Celui qui a violenté une fille, nous explique le Père Bauny « devra l’épouser ou lui augmenter sa dot jusqu’à  concurrence de la somme nécessaire à ce qu’elle trouve un parti tel qu’elle en eût trouvé un si elle n’eût été déflorée ». En femme avisée, la mère s’arrange pour surprendre les amants et exiger réparation. Un montant de 7000 livres – une petite fortune – est convenu. L’intéressé, fat et panier percé, ne paiera jamais sa dette.

La perspective d’un mariage « honnête » s’éloigne donc. On se rabat alors sur un voisin « intéressé », un certain Pierre Coulon, conseiller au Parlement. Selon Tallemant, Madame de l’Enclos « traita » avec l’intéressé qui entretint désormais sa fille de 500 livres par mois. L’affaire s’ébruita, fit scandale : les hôtels du Marais se fermèrent ; celle qui se ferait désormais appeler Ninon était devenue une courtisane.

Entre Saint-Etienne et Coulon, Ninon a tout de même le temps de vivre une expérience qui va compter : son commerce galant avec Henri de Lancy, baron de Raray qui, nous dit Duchêne, se révéla « plus adroit à parler qu’à agir ». La belle prend goût aux discours d’amour ou d’amitié et attache désormais à « cette jolie façon de faire l’amour » autant de prix (mais pas plus) qu’aux gestes de la sexualité. Cela la distinguera des « vulgaires courtisanes » et comptera pour beaucoup dans la respectabilité qu’elle finira par se gagner dans la deuxième partie de sa vie.

Pour l’heure, Ninon affiche ses conquêtes qu’elle enchaîne avec méthode. Tallemant – à qui la biographie de Duchêne doit beaucoup – lache, perfide et amusé, qu’on a distingué trois classes parmi ses amants : « les payeurs, dont elle ne se souciait guère, et qu’elle n’a souffert que jusqu’à ce qu’elle ait eu de quoi s’en passer ; les martyrs et les favoris ». Ces catégories n’étant pas étanches, tout l’art de la courtisane est de tenir le soupirant en haleine dans l’espoir d’être du nombre des « caprices » que Ninon aura jusque très tard dans sa vie.

Les amants de notre courtisane se recrutent surtout dans les milieux libertins. Elle y croise également un ami cher : le sulfureux Scarron, occasion de sa rencontre avec la future marquise de Maintenon.

Le désordre de sa vie et plus encore son impiété affichée lui attirent les foudres du parti dévot qui, à ce moment gagne du terrain dans l’entourage d’Anne d’Autriche. Elle est internée aux Madelonnettes (sorte d’hôpital pour prostituées) puis, sur l’intervention de ses amis, transférée dans un couvent à Lagny. Elle y reçoit une visite remarquée : celle de Christine de Suède, « l’amazone suèdoise ». 

L’épisode des Madelonnettes est un coup de semonce : à 34 ans, Ninon quitte  le métier (au moins en apparence). Elle s’installe dans l’aisance mais sans tapage, rue des Tournelles, non loin de chez son ami Scarron, sur les relations duquel elle a l’intelligence de prendre appui pour s’en faire d’autres fort prestigieuses. Elle veut, écrit Duchêne « n’être désormais qu’une demoiselle de la petite bourgeoisie, vivant paisiblement de ses rentes. On savait qu’elle restait de mœurs libres mais seuls de mauvais esprits se plaisaient à rappeler l’origine de son capital ». Lentement mais sûrement, Ninon va conquérir une situation morale, sociale et financière dont elle était au départ fort éloignée et se métamorphoser en la respectable Melle de Lenclos. Déjà de son vivant, le mythe se met en place.

L’ouvrage de Roger Duchêne est intéressant à plus d’un titre. Très complet au plan biographique, il offre un point d’observation alternatif sur un siècle qui est sans doute parmi les plus outrancièrement idéalisés de l’histoire de France. Sous les apparences de la grandeur et du classicisme, l’époque est contrastée.  Face au raidissement moral hérité de la contre-réforme et opposés au dogmatisme désuet d’une Eglise cramponnée à sa vision aristotélicienne du monde, quelques hommes souhaitent s’affranchir de la tradition dans ce qu’elle a de trop rigide et redéfinir les rapports entre l’individu et la religion, la morale et la connaissance. Les dévots les baptisent d’un mot qui est aussi un chef d’accusation : ce sont les libertins. Ils font une bonne part de l’entourage de Ninon de l’Enclos.

Dans son souci de se démarquer de la légende trop belle d’une courtisane philosophe, Roger Duchêne en prend l’exact contre-pied. Il nous dépeint une Ninon à l’esprit barbouillé de principes philosophiques dont elle tire un alibi commode pour justifier après coup sa vie dissolue. Cet esprit aussi orné que délié, lui permet en outre de rehausser les plaisirs tarifés du sexe par les raffinements d’une conversation choisie qui lui acquiert un avantage concurrentiel indéniable. En somme, si on ne craint pas de caricaturer, à la philosophe courtisane par sens de la provocation, Duchêne oppose la courtisane philosophe par sens des affaires. Ce faisant, il range Ninon dans la catégorie des libertins de mœurs, bien moins prestigieuse que celle des « libertins érudits » et sacrifie à une distinction dont le résultat final est de discréditer une majorité des « libertins » au nom d’un vieux préjugé moral.

Des études plus récentes – celles de J.-P. Cavaillé et S. Houdard pour ne citer qu’elles – mettent davantage l’accent sur ce qui réunit tous les membres de la nébuleuse libertine : la lutte contre la « maladie des scrupules, l’esprit de faute, de culpabilité » et l’entrée en résistance face aux impostures de tous ordres, aux premiers rangs desquelles celle des tartuffes qui prospèrent dans le sillage du parti dévot. Surtout, l’opportunisme nimbé d’opportunisme attribué à Ninon minimise sa profonde amitié avec Saint-Evremont, grande figure libertine qui, du fond de son exil à Londres continua de lui écrire jusqu’à la fin de sa vie, la traitant (presque) d’égal à égal. En réalité, c’est se tromper que d’opposer la dimension « sensuelle » du libertinage à sa portée purement intellectuelle. Les deux se combinent et participent d’une même liberté de pensée. Ninon est un exemple alors inédit de syncrétisme masculin/féminin : selon la belle formule de S. Houdard, elle « offre aux hommes qu’elle fréquente ce fantasme de rencontrer dans une femme avec laquelle ils auraient les plaisirs du corps ceux que délivre une éthique masculine : Ninon est un autre masculin, en femme ». Dit plus crûment dans ce beau langage d’époque que l’on trouve trop rarement dans les anthologies :
« On ne verra de cent lustres
Ce que de nostre temps nous a fait voir Ninon,
Qui s’est mise en dépit du con,
Au nombre des hommes illustres ».

Le livre sur le site des Editions Fayard

BROUILLARDS DE GUERRE de Maxime BENOÎT-JEANNIN (Samsa) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Chronique historique, essai, roman, Brouillards de guerre transcende tous ces genres en nous invitant à une saisissante plongée dans le milieu éditorial français (et belge)  sous l’Occupation. La liaison amoureuse entre la jeune Dominique Rolin et l’éditeur Robert Denoël qui publie son deuxième roman Les Marais en constitue le fil rouge. Denoël est un homme à bonne fortune : il ne tarde guère à devenir également l’amant de Jeanne Loviton, dite Jean Voilier , elle-même autrice et éditrice, maîtresse de Paul Valery , grande amoureuse des hommes aussi bien que des femmes… Autour de ce quatuor, gravite tout un fourmillement de personnages, intellectuels de tous bords, auteurs confirmés ou en devenir.

L’ouvrage de Maxime Benoît-Jeannin est remarquablement documenté et abonde de détails qui restituent magistralement le bouillonnement de cette époque contrastée.
L’auteur émaille son texte d’extraits de presse de l’époque et de circulaires promulguées par les autorités d’Occupation ou l’Etat français. Les dialogues semblent saisis sur le vif. Le tout est saisissant de vérité.

Denoël est très représentatif de ces temps troublés. Belge d’origine, il monte à Paris où il devient galeriste  avant de se lancer dans l’édition. Grand lecteur, l’homme est un grand lecteur doué d’un flair redoutable. En 1929, il publie le roman d’un jeune peintre dont personne ne voulait : Hôtel du Nord d’Eugène Dabit . C’est un succès fracassant. Sa carrière est lancée. La guerre survient et avec elle l’Occupation. Le milieu éditorial français est placé sous la coupe allemande. Les éditeurs parisiens d’origine juive disparaissent ou sont aryanisés ; ceux qui subsistent sont soumis à un strict régime de censure. Mis à part la presse clandestine, qui veut publier un texte, une nouvelle, un article, doit se tourner vers la presse collaborationniste comme  Je suis partout ou La Gerbe. La Gerbe est , à cet égard, très emblématique :fondé par le romancier régionaliste Alphonse de Chateaubriant, proche de Doriot et de Déat, cet hebdomadaire attire des signatures très en vue : Cocteau, Jean Giono, Paul Morand, Sacha Guitry, Camille Mauclair sont du nombre, ainsi que Marcel Aymé, ce dernier publiant aussi des nouvelles dans Je Suis Partout.

Trois grands éditeurs se disputent la place parisienne : le collaborateur Grasset, l’opportuniste Denoël et l’ « habile » Gaston Gallimard qui a sauvé sa Maison en acceptant de remplacer Paulhan par Drieu La Rochelle à la tête de la NRF.

Comme peu d’autres périodes de l’histoire, celle-ci oblige tout artiste à se déterminer. Le dilemme est redoutable : faut-il rejeter toute compromission et se résoudre au silence ou, au contraire, accepter le joug de la censure ou pire encore abonder dans l’ignominie ambiante ? Certains, comme René Char prennent les armes et se refusent à toute publication. D’autres, tels Céline, Rebatet, Brasillach et dans une moindre mesure Drieu la Rochelle, se déshonorent. Beaucoup empruntent une voie moyenne : ils continuent de publier mais rien dans leurs écrits ne constitue un soutien à l’occupant, loin de là, si on les lit entre les lignes. Céline et Rebatet mis à part, Maxime Benoît-Jeannin s’abstient de juger : il tente de comprendre et s’étonne par exemple du procès fait systématiquement à Sartre dont la pièce Les Mouches est jouée en 43 : « Sartre n’a pas été le seul écrivain joué à Paris durant cette période  qui fut l’âge d’or du théâtre français  au XXeme siècle. Il suffit de citer les noms de Giraudoux et d’Anouilh. Mais c’est à lui seul que le reproche est fait. Or le critique André Castelot avait réclamé l’interdiction des Mouches dans la Gerbe, preuve que la pièce avait déplu aux collaborateurs ». A la réflexion, l’attitude de Sartre apparaît salutaire : pourquoi en effet «laisser le champ libre à Drieu, à Montherlant, Chateaubriant, Chardonne, Céline et consorts » ? Une autre figure retient l’attention : Robert Desnos. De septembre 1940 à son arrestation en février 44, Desnos écrit dans le journal collaborationniste Aujourd’hui. Ceci pour des raisons financières mais également pour recueillir des informations qu’il transmet au réseau Agir avec lequel il est entré en contact après la rafle du Vel d’hiver. Il y tient une rubrique littéraire et publie des articles sur des sujets d’actualité. Lui non plus n’a pas à rougir : il fustige les travers de l’occupation dans sa rubrique La Revanche des médiocres et s’en prend de manière très caustique à Céline dont « les colères sentent le bistrot et les fureurs grotesques des ivrognes ». Maxime Benoît-Jeannin évoque Desnos avec tendresse : « esprit libre et vieux « montparno » Desnos connaissait des gens de tous bords. Il faisait la jonction entre la « collaboration civilisée », voire attentiste, et les « résistants clandestins de la presse » soucieux de tous les frémissements de l’opinion et des ondulations de l’histoire en train de se faire. (…) Jusqu’à son arrestation, Desnos fut cruellement jugé par les jeunes poètes de La main à plume ( Groupe surréaliste clandestin) (…) .« Evoluant dans un autre milieu ; ils ignoraient tout des activités de Desnos dans la Résistance et s’offusquaient de sa  complaisance. A vingt ans, on est volontiers procureurs ».

Un couple mythique de la littérature incarne plus que tout autre l’ambigüité de Denoël mais aussi les compromissions de Gaston Gallimard : il s’agit de Louis Aragon et d’Elsa Triolet dont les figures attachantes surgissent en maints passages du roman.

Elsa Triolet fait partie des meilleurs auteurs de Denoël dont il publie Le Cheval blanc en 43 et Le Premier Accroc coûte deux cents francs en 44 pour lequel l’autrice obtiendra le prix Goncourt. Aragon sera publié par Denoël de 34 à 36. Juste après son Renaudot pour Les Beaux Quartiers, Aragon offrira la suite à Gallimard qui mettra trois ans à publier Les Voyageurs de l’Impériale. Grand découvreur de talents, Denoël apparaît au final comme un furieux opportuniste, ivre d’un air du temps qui fait voisiner dans son catalogue des chefs d’œuvre de la littérature avec les ordures antisémites.

Les ombres de l’époque ne permettent cependant pas de juger les choses en blanc ou en noir. Le cas particulier des Voyageurs de l’Impériale me donne l’occasion d’ajouter une pièce au puzzle de l’édition sous l’Occupation. Début 41, Gaston Gallimard est en possession d’un jeu d’épreuves corrigé par Aragon. L’armistice ayant été signé, deux censures doivent être franchies : l’allemande et la française.

Gaston Gallimard informe Aragon qu’il connait «  quelqu’un » capable de le guider dans les modifications à apporter afin de passer la censure allemande et avise son auteur que de petits changements (« hollandisation » de noms propres allemands) pourraient suffire. Aragon accepte le principe. Il y voit une manière de « contrebande ».  Entré dans la clandestinité, il semble bien qu’il n’ait jamais reçu l’exemplaire adapté avant parution.
La première édition de l’œuvre qui paraît en 43 est consternante : non seulement certains noms ont été omis ou « convertis » mais certains passages ont été supprimés, essentiellement ceux concernant l’affaire Dreyfus, le disculpant en prouvant la culpabilité d’Estherazy. Voici Aragon précipité à son corps défendant dans le camp des antisémites par ses éditeurs trop zélés. Au-delà des controverses quant à la date à laquelle Aragon put prendre connaissance de l’édition tronquée, tout ceci démontre les aléas de l’édition sous l’Occupation et l’éventail très large des comportements qu’elle a suscité. Je remercie au passage mon ami Philippe Lesplingart de m’avoir communiqué l’intéressant article de M. Appel-Muller consacré à ce sujet dans le premier numéro des Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet.

Pour Denoël, la déroute allemande puis la libération annonce des heures difficiles. Mais la roue s’arrête : il est assassiné la veille de l’ouverture de son procès, en décembre 1945. Le crime reste non élucidé, ce qui relance la tension romanesque de notre ouvrage en permettant à Maxime Benoît-Jeannin d’échafauder une séduisante hypothèse…

Alors, Denoël fut-il un odieux collaborateur pétri d’antisémitisme ?  L’auteur nuance : « Denoel était trop intelligent, trop versatile, trop opportuniste, trop divers pour être un antisémite idéologique et pathologique. Mais il fut l’éditeur de Bagatelles pour un massacre, de Décombres et d’une collection spécialisée dans la dénonciation des Juifs. Disons que ce fut un judéophobe modéré et un antisémite commercial. Aussi coupable que Renault : Renault, c’était des chars d’assaut, les camions. Denoël, le matériel idéologique ». Si l’on veut être de bon compte, ici encore, il convient de recontextualiser. On a du mal aujourd’hui à concevoir l’outrance et souvent la folie qui ont agité les meilleurs esprits dans les années 30 puis sous l’Occupation. Dans sa pénétrante étude Misère de la littérature, terreur de l’histoire, Philippe Roussin rappelle que sur la soixantaine d’articles consacrés en 1938 à Bagatelles pour un massacre, moins d’une dizaine se sont désolidarisés et ont pris position de manière nette contre son contenu. Pire, dans la tradition (trop) française du pamphlet, plus d’un, comme Gide choisirent de ne s’en tenir qu’à la forme et de couvrir Céline  au nom de la liberté et des droits de la littérature. « Céline, écrivait-il, excelle dans l’invective. Il l’accroche à n’importe quoi. La juiverie n’est ici qu’un prétexte. (…) Il n’est jamais meilleur que lorsqu’il est le moins mesuré. C’est un créateur. Il parle des Juifs dans Bagatelles, tout comme il parlait, dans Mort à crédit, des asticots que sa force évocatrice venait de créer ». Rien n’est simple dans ce dossier… C’est une des grandes qualités de Maxime Benoît-Jeannin d’avoir évité les écueils du moralisme rétrospectif et d’avoir tenté de comprendre l’époque, sans complaisance ni jugement trop facile.

Brouillards de guerre est un roman ambitieux. La lecture de ses 500 pages n’est pas de tout repos mais elle est passionnante. Toutefois le souffle romanesque se perd par instant dans les méandres d’une chronique profuse, chaque personnage fut-il secondaire étant contextualisé avec une précision quelques fois excessive. Reconnaissons toutefois que ce souci du détail met admirablement en relief ce personnage en surplomb de tout le roman qu’est le Paris des intellectuels et des artistes.
Maxime Benoît-Jeannin a des mots très justes pour décrire le pouvoir d’attraction de la capitale et la cartographie de l’intelligence que dessinent tous ces salons où se retrouvent les esprits qui comptent.

« On y était venu de toutes les régions de France , de tous les pays d’Europe et de tous les continents. Un groupe de gens – hommes et femmes – vivait dans cette capitale merveilleuse. Paris était comparable à un archipel, des passeurs se rendaient d’iles en îles, et ainsi allaient-ils d’un groupe à l’autre. (…) Poètes et artistes vivaient leur liberté. Pourvu qu’on fût invité, on pouvait rencontrer en une soirée, des gens qui n’avaient pas la moindre idée de tous les fils qui les liaient les uns aux autres ».  La justesse du ton et la fluidité du style sont une marque de ce roman, même si, sur le long cours, je regrette le manque relatif de cette couleur qui, pour Céline, était la marque d’un grand style.

Le livre sur le site de l’éditeur

MÉMOIRES de SAINT-SIMON (La Pléiade, tome III) / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Cela fait trente ans que je le côtoie de loin en loin mais, ces dernières années, mon goût pour lui s’est tourné en addiction. Je passe difficilement plus de huit jours sans lire l’une ou l’autre page de Saint-Simon.

Quelle vie pour le Duc de Saint-Simon, chroniqueur du Roi-Soleil ?
Louis de Rouvroy de Saint-Simon (1675-1755), par Jean-Baptiste van Loo (en 1728)

Présentement, j’émerge d’une plongée en apnée dans le troisième volume de ses Mémoires.  Il couvre les années 1707 à 1710.  Nous sommes au cœur de la guerre de succession d’Espagne qui ne se terminera qu’en 1714. Pour l’heure, le sort des armes est incertain. Les campagnes désastreuses se succèdent : Louis XIV entre dans la partie crépusculaire d’un long règne qui laissera le royaume exténué.

De son point de vue oblique, comme s’il se trouvait en permanence dans une encoignure de porte, notre vibrionnant petit duc scrute les grands et petits personnages de la cour, ajustant sa focale au cadre étroit qui est le sien mais sans jamais rien perdre de la profondeur de son regard. Rodé à tous les manèges des courtisans, franc « autant que la cour le peut permettre avec prudence », Saint-Simon s’abandonne parfois  à l’âcre plaisir d’avoir raison contre  tout le monde. Alors qu’en Flandre la situation militaire est catastrophique et que la place de Lille attend fébrilement le secours de Vendôme, Saint-Simon que ce glorieux surgeon de bâtard insupporte, fait le pari que Lille serait pris et point secouru. Informé dès le lendemain, le Roi le « trouve fort mauvais » : menacé de disgrâce Saint-Simon songe alors à se retirer définitivement de la cour. Une « conspiration d’amis » l’en dissuade ; il sollicite une audience du Roi. Il l’obtient le 4 janvier 1710. Cela nous vaut une des scènes les mieux senties de ses Mémoires. « J’entrai  aussitôt dans le cabinet : j’y trouvai le Roi seul, et assis sur les bas bout de la table du Conseil qui était sa façon de faire quand il voulait parler à quelqu’un à son aise et à loisir ».  Humble et entortillé, Saint Simon se justifie longuement et s’interroge sur son exclusion des derniers voyages de Marly. « Le Roi, qui jusque là n’avait rien dit, me répondit d’un air haut et rengorgé, que cela ne faisait rien et ne marquait rien de sa part. Quand je n’eusse pas su à quoi m’en tenir sur cette privation, l’air et le ton de la réponse, m’eût bien appris qu’elle n’était pas sincère ; mais il la fallu prendre pour ce qu’il me la donnait ». Saint-Simon poursuit ses explications, toujours plus courbé ; il invoque la médisance à son égard. Le Roi qui avait commencé à se rasséréner et pris un visage plus ouvert réagit : « Mais aussi monsieur c’est que vous parlez et que vous blâmez ; voilà ce qui fait qu’on parle contre vous.».
Si l’on peut reprocher à Saint-Simon une vue déformée du règne – certains apôtres du Roi très Chrétien tels François Bluche ne s’en sont pas privé – il faut reconnaître qu’on ne trouve nulle part ailleurs une évocation plus vivante du Roi et de sa cour.

Dans les ombres d’un règne qui se délite, les cabales vont bon train. L’une d’elles vise à discréditer le petit fils du Roi, le duc de Bourgogne qu’une sourde rivalité oppose à Vendôme, grand chef de guerre, superbe et débauché. Saint-Simon le déteste et idolâtre le duc de Bourgogne sur lequel il fonde tous ses espoirs politiques.

Bourgogne et Vendôme sont aussi dissemblables l’un de l’autre que le feu et l’eau : « l’un ( Bourgogne ), dévot, timide, mesuré à l’excès, renfermé, raisonnant , pesant et compassant toutes choses,… simple, retenu, considéré, craignant le mal et de former des soupçons, (….) quelquefois incertain, ordinairement distrait, et trop porté aux minuties . L’autre (Vendôme) au contraire, hardi, audacieux, avantageux, impudent, méprisant tout, âcre à la dispute et hors d’espérance de pouvoir être ramené sur rien, ennemi jusqu’à l’injure de toute espèce de contradiction, d’une débauche également honteuse et abominable, (…) »

Très proche du duc de Bourgogne (et plus encore de la duchesse fort liée avec la précieuse Madame de Saint-Simon), Saint-Simon insiste à plusieurs reprises sur un trait de caractère qui désavantage le petit fis de Louis XIV dans ce marigot qu’est la cour : il est dévot mais surtout d’une charité excessive, exagérément précautionneuse.  Lui-même très pieux le mémorialiste reproche le même défaut à certains de ses amis, tel le duc de Beauvillier à l’esprit « raccourci » par une charité « mal entendue qui lui tient les yeux et les oreilles ».

 Cette insistance est intéressante :  elle dénote une évolution dans les mentalités (qui aurait reproché sa dévotion à Saint Louis ?) en même temps qu’elle procède d’un accommodement de Saint-Simon avec ses propres scrupules . Reportons nous à l’éclairant préambule des Mémoires sous-titré « S’il est permis d’écrire l’histoire » : les intransigeants précautionneux « se persuaderont-ils que Dieu demande ce qui est opposé à lui-même, puisqu’il est lumière et vérité, c’est-à-dire que l’on s’aveugle en faveur du mensonge de peur de voir la vérité ; qu’il a donné des yeux pour les tenir extrêmement fermés  sur tous les événements  et les personnages du monde, du sens et de la raison pour n’en faire d’autre usage que les abrutir ? ». Dans son discours sur Mgr de Bourgogne où il expose ses principes d’un bon gouvernement, Saint-Simon va plus loin encore ; un prince appelé à gouverner ne peut juger de l’aptitude et de la capacité des hommes uniquement sur base de leur piété: « On pense avec angoisse que le ministère ne sera plus séparable de la théologie, que les affaires, que les grâces, que tout enfin deviendra point de conscience et de religion ».Il serait absurde de faire de Saint-Simon le lointain précurseur d’une laïcité à venir : ce qu’il critique, c’est l’illusion qu’entraîne une vision volontairement naïve d’un monde pourtant régi par l’artifice, les passions et l’intérêt. Comme l’écrivait déjà Fénelon « Un prince ne peut point, à la cour et à l’armée, régler les hommes comme des religieux ; il faut en prendre ce que l’on peut et se proportionner à leur portée ». Il n’empêche, le propos de Saint-Simon témoigne, fût-ce en pointillé, d’un homme qui au-delà de ses raidissements et de son conservatisme, appartient pour partie au XVIIIeme siècle.

On n’en finirait pas, à chaque volume des Mémoires, d’en énumérer les richesses, parfois perdues, convenons-en – au bout de longs tunnels. Dans ce troisième tome, la relation de certaines des « grandes machines » nées de l’esprit tortueux du mémorialiste sont franchement drôles, tel la rupture de Philippe d’Orléans avec une de ses maîtresse ou encore le mariage du duc de Berry (dernier fils à marier du Grand Dauphin) et d’une des  filles du futur régent, Mademoiselle de Montpensier qui, à l’usage se révélera être une invraisemblable bougresse.  Ici ou là on tombe encore sur de petites historiettes relatant de manière très ramassée la vie de personnages pittoresques ou originaux .Certaines comme celle de ce Prince de Carignan, né sourd et confié aux soins d’un homme qui en usa comme les dresseurs de chiens et le rendit entendant « tout aidé du mouvement des lèvres, et de quelques gestes », sonnent comme le prétexte à un roman ou à un film. Avis aux amateurs.

SAINT-SIMON dans La Pléiade

ULRIKE MEINHOF – HISTOIRE, TABOU ET REVOLUTION de VÉRONIQUE BERGEN (Samsa) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

« Malheur à celui par qui aucun scandale n’arrive ». Cette aphorisme mis par Véronique Bergen dans la bouche de Thomas Münzer fictivement convoqué par elle au procès d’Ulrike Meinhof, aurait pu constituer l’épigraphe de son livre tant il exprime la quintessence de ce texte brillant, virtuose, érudit, poétique mais par-dessus tout – qualité rare – : inconfortable et dérangeant.

Véronique Bergen reprend à nouveaux frais l’ouvrage paru en 2011, Aujourd’hui la révolution, fragments d’Ulrike M. En s’attachant à contextualiser la trajectoire de la Fraction armée rouge au cœur des années de plomb et à décrypter les raisons qui ont mené l’extrême gauche tout comme l’anarchisme libertaire à tourner le dos au  mirage des grandes mobilisations pacifistes et, surtout à abandonner le pouvoir des mots pour celui des armes, V. Bergen poursuit une œuvre dont chaque jalon souligne toujours davantage la grande cohérence.

Récit, essai érudit, roman, biographie, ce livre brasse tous les genres, poésie comprise.

Très astucieusement construit, le livre est écrit à la première personne. Dans sa prison de Stammheim, soumise à la torture du régime d’isolement, Ulrike Meinhof revient sur ses années de lutte, prépare sa défense et convoque les figures tutélaires de son engagement : Netchaïev, Thomas Münzer, Rosa Luxembourg, sans oublier sa « sœur »  Antigone.

Sans (trop) prendre parti, l’autrice s’attache à recadrer une époque que l’on nous a appris à juger par le prisme honnis du terrorisme en oubliant un peu vite le chemin qui mena une femme comme Ulrike Meinhof de la foi en l’empire de la parole au choix contraint des armes, dans une Allemagne devenue la base arrière des Etats Unis dans leur folle embardée du Vietnam et plus encore gangrenée à tous les étages par d’anciens nazis recyclés à la sociale démocratie. Si on peut allumer un incendie avec un poème, on ne peut guère l’éteindre ainsi : en ces jours où « le passé nazi tient la main du présent qui contamine à son tour celle du futur » se contenter de « faire monter les mots sur les barricades non seulement maintenait dans l’impuissance  mais signait une collaboration passive » avec l’inacceptable. On ne comprend pas ces années de plomb ni le silence tout aussi pesant qui les suivit si on refuse d’apercevoir ce vautour du passé qui ronge les entrailles de toute une génération poursuivie par la même malédiction que celle des Labdacides : « rien en notre race n’échappe à la souillure ».

Certes, à certains moments, on se sent bousculé et indisposé par une violence qui prétend trouver sa légitimité dans un anti-impérialisme qui, aujourd’hui paraît curieusement complaisant à l’égard du communisme soviétique ou pis encore des dérives maoïstes.
On ne peut cependant qu’être séduit par le style de feu de l’autrice qui comme un brasier illumine sauvagement cette nuit sans en dissiper toutes les ombres.

Une des réussites de Véronique Bergen est d’aborder intelligemment la question de la légitimité de la lutte armée et surtout de scruter avec nous la ligne de crête d’où  toute révolution est sans cesse menacée de basculer dans son contraire et de sombrer dans les travers qu’elle combat : « dans l’étoffe d’une révolution, il ne faut jamais coudre les parements légués par l’adversaire. Résister, s’opposer à une situation insupportable , c’est avoir la vigilance de n’hériter d’aucune de ses ruses. Retourner la logique de l’Etat conte lui-même n’autorise aucun calque de nos luttes sur sa terreur ». Il faut prendre garde à ne pas devenir semblable à ceux que l’on combat.

Reste que le choix de la violence armée, fut-elle ciblée, choque : s’arroger le droit de distinguer entre les innocents et les coupables ne relève-t-il pas d’un fantasme de toute puissance. A l’inverse il questionne notre propension à faire trop aisément aveu d’impuissance, alibi commode pour détourner notre regard des injustices qu’aucune légalité ne répare.

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En s’attachant en priorité à la figure d’Ulrike  Meinhof, Véronique Bergen fait surgir par contraste, tout ce qui la distingue de ses compagnons de lutte comme Andreas Baader et Gudrun Ensslin. Le premier se prend au jeu des moyens détournés de leur fin, à une forme dissociée de son contenu tandis que la seconde brûle d’un absolu qui la sépare du monde et la fiance à la mort. On ne gravit pas sans péril le versant sacré ou religieux d’une idée.

Au regard de ses comparses, Ulrike est à mes yeux la véritable révolutionnaire du groupe, une illustration presque parfaite de ce que Deleuze et Guattari semblent avoir en tête lorsqu’ils écrivent : « Le succès d’une révolution ne réside qu’en elle-même, précisément dans les vibrations, les étreintes, les ouvertures qu’elle a données aux hommes au moment où elle se faisait, et qui composent en soi un monument toujours en devenir, comme ces tumulus auxquels chaque nouveau voyageur apporte une pierre. La victoire d’une révolution est immanente, et consiste dans les nouveaux liens qu’elle instaure entre les hommes, même si ceux-ci ne durent pas plus que sa matière en fusion et font vite place à la division, à la trahison » .

Pas étonnant dans ce contexte qu’au-delà des figures révolutionnaires qu’elle convoque, Véronique Bergen ponctue son texte de nombreux vers de Rimbaud, poète qu’elle place en surplomb de tout son ouvrage. Au détour de presque chacun des chapitres c’est un véritable chant d’action de grâce rimbaldien qui s’élève : « inventer la lutte, c’est la doter d’un idiome neuf, bâtir sa grammaire, se lancer dans l’alchimie du verbe ». Il faut réconcilier le verbe et l’action, en retrouver la ligne harmonique. A la prose terroriste s’oppose une manière de poétique de la guérilla.

Outre son intérêt historique et philosophique l’ouvrage de V. Bergen se manifeste également par sa grande qualité littéraire. A titre personnel je range les livres dans deux catégories : la première comprend les écrits de toutes sortes quel qu’en soit le genre, romanesque, historique, essai, journalistique et qui se recommandent par un intérêt narratif, informatif ou par le simple (mais précieux) délassement qu’ils procurent. La seconde recoupe la première mais y ajoute cette petite musique qui n’appartient qu’à celui qui en a le don et que l’on reconnait dès les premiers mots. C’est par l’usage particulier qu’un auteur fait de sa langue que je perçois le mieux sa présence au monde. C’est son style : c’est lui qui me fait le plus goûter une œuvre et, qui pour moi, fait l’essentiel de son prix.

Véronique Bergen appartient à cette catégorie. Son style ne se résume pas à un beau geste mais sert intimement le sens de son texte. Il suffit pour s’en convaincre de relire le chapitre « privation sensorielle » où elle décrit l’inhumain régime d’isolement auquel est soumise Ulrike Meinhof : « Le silence n’a pas d’anfractuosité où se cacher. Son étendue glabre est un sabre qui taillade le cerveau. Pour préserver le langage, on crisse des dents, on cale des mots-étoiles contre la voûte du palais ; pour n’être l’otage du rien, on répertorie sur sa chair les grains de beauté, les ongles cassés, les cicatrices. Recenser, cataloguer les paysages de sa peau, c’est la sauver. » Véritable manifeste que nos ministres successifs de la justice ferait bien de lire, tant le scandale du régime d’isolement pratiqué, certes à moindre échelle dans nos prisons, est un attentat contre la personne humaine. Plus loin, mêlée à un souvenir d’enfance  c’est une délicate évocation de la neige (présente dans presque tous ses livres) qui fait notre délice : « La neige ne confie pas le monde au sommeil, mais lui donne une autre respiration, plus ample, moins tendue ».

On l’aura compris, Ulrike Meinhof – Histoire, tabou et révolution est un grand livre qui ne laisse pas indifférent. On peut s’offusquer d’un point de vue qui autorise la violence comme dernier barrage contre la collaboration passive à l’inacceptable. Mais une souillure originelle mine nos sociétés que Pascal, cité de manière inattendue, a bien cernée : « Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force ». D’autres étoiles naîtront au firmament.

Le livre sur le site de l’éditeur

LE VOYAGE EN AMÉRIQUE d’ALEXIS DE TOCQUEVILLE / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Tocqueville fait partie depuis longtemps de mon panthéon personnel. Il partage avec Chateaubriand (mais davantage que ce dernier) un attachement aussi vif que désabusé à sa caste d’origine qui lui permet un jugement lucide sur la marche de la société de son temps. Rompant avec les illusions politiques de son milieu, il a très tôt l’intuition  que le mouvement démocratique encore balbutiant ne s’arrêtera pas car il s’inscrit dans un élan immémorial qui pousse à la progressive égalité des conditions. Celle-ci ne doit pas s’entendre de manière naïve ou utopique. Elle ne signifie pas l’égalité des fortunes ; elle implique que l’inégalité de fait n’est pas un état assigné selon le rang ou l’origine familiale : elle peut s’inverser selon les circonstances ou les mérites. L’égalité des conditions est une norme et non un constat. Elle s’oppose au principe aristocratique.

Le pressentiment d’un avènement inéluctable de la démocratie s’accompagne chez Tocqueville d’une profonde angoisse : comment une société où règne l’égalité des conditions peut-elle se maintenir durablement sans se déliter dans le conflit des passions et des intérêts particuliers ? Et surtout, la liberté ne risque-t-elle pas de s’effacer sous la toise égalitaire ?

Pourtant de l’autre côté de l’Atlantique, une République vit déjà à l’heure démocratique et se développe à une vitesse prodigieuse : c’est l’Amérique ! Tout jeune magistrat, Tocqueville  décide de se colleter à ce laboratoire grandeur nature de l’idée démocratique. Flanqué de son collègue magistrat et ami Gustave de Beaumont, il débarque à New York le 11 mai 1831. Le périple va durer un peu plus de neuf mois les menant d’Est en Ouest puis, plus brièvement dans le Sud.

Dès l’entame de ce voyage, Tocqueville a en vue l’ouvrage qui le rendra célèbre : De la démocratie en Amérique.  Il rencontre une extraordinaire diversité de personnalités civiles, politiques et religieuses dont il consigne les propos dans des carnets qu’il tient au jour le jour et qu’il classe tantôt par date, tantôt par thème. Ces notes forment une manière de dossier préparatoire à sa grande œuvre. Elles sont réunies dans ce Voyage en Amérique dont la lecture est passionnante.

Ce qui frappe dès l’abord, c’est la modernité de l’ouvrage. Tocqueville pratique une forme de journalisme d’investigation avant la lettre. Il prépare soigneusement ses entretiens au moyen de questionnaires précis.  Les réponses font l’objet de brefs commentaires sans jamais aucun jugement de valeur. Non sans effort, l’auteur se tient à distance de son sujet mais aussi de ses préjugés. La cordialité un peu fruste des Américains le met d’abord mal à l’aise et son premier regard sur la République est chargé des préventions de l’aristocrate pour lequel la seule expérience de la République se confond avec la Terreur. Il se laisse toutefois peu à peu gagner par une forme de sympathie admirative qui n’exclut à aucun moment l’esprit critique. S’il entrevoit les promesses de la démocratie à venir, il en mesure aussi les périls.
C’est une des grandes leçons de ce voyage : la capacité d’un homme à tirer parti du dialogue et de l’échange pour se dégager de ses a priori et s’enrichir de l’opinion d’autrui fût-elle au départ, éloignée de de la sienne. Au fil des rencontres et de son observation, Tocqueville comprend la nouveauté radicale de ce qui s’offre à ses yeux :  « Nous avons eu en France de l’anarchie et du despotisme sous toutes les formes mais rien qui ressemblât à une république ».

Alexis de Tocqueville | Histoire et analyse d'images et oeuvres
Alexis de Tocqueville (1905-1859). Peinture à Huile sur toile de Théodore Chassériau, château de Versailles, 1850.

Sur la scène du Nouveau Monde  deux personnages retiennent l’attention du voyageur : l’Indien et le «  Nègre ».

Tout de courage et de fierté guerrière, l’Indien de Tocqueville est une manière d’aristocrate des bois aux vertus viriles. Il a trouvé un mode très rousseauiste de coexistence avec la nature qui l’écarte de toute culture d’emprunt. Cette indépendance irréductible le condamne. « C’est le même sentiment impitoyable qui anime ici comme partout ailleurs la race européenne. Ce monde-ci nous appartient se disent-ils tous les jours , la race indienne est appelée à une destruction finale qu’on ne peut empêcher et qu’il n’est pas à désirer de retarder. Le ciel ne les a pas fait pour se civiliser ; il faut qu’ils meurent. »  Tocqueville se montrera encore plus grinçant dans « De la Démocratie » en décrivant le légalisme de pacotille dont les Américains entourent la spoliation des Indiens en rachetant leurs terres pour une bouchée de pain et en les emmenant par la main mourir hors du territoire de leurs pères. On ne saurait, dit-il « détruire les hommes en respectant mieux les lois de l’humanité ». Bien plus tard les descendants de ces trop aimables colons se souviendront de ce savoir-faire lorsqu’il s’agira de « libérer » les pays dont ils convoiteront les ressources pétrolières.

Le Noir est l’antithèse de l’Indien en ce qu’il symbolise le degré absolu de servitude. Tocqueville voit dans l’esclavage le péché originel de cette République basée sur l’égalité des conditions. Très finement, il observe ce qui le distingue de l’esclavage antique: l’esclave antique pouvait espérer non seulement être affranchi  mais encore s’intégrer dans le  milieu des hommes libres, sans qu’après une ou deux générations, rien ne subsistât de son infériorité passée. En Amérique, l’esclavage est exclusivement réservé aux Noirs de sorte que tout Noir est nécessairement esclave ou descendant d’esclave. Son infériorité native le suit partout avec sa couleur de peau, quel que soit son statut juridique. Du reste sur ce plan, la ligne de partage entre le Nord et le Sud est bien plus économique que morale : dans les exploitations céréalières du Nord qui ne réclament pas les soins constants des champs de coton, il est plus économique de faire appel à des ouvriers maigrement payés plutôt qu’à des esclaves qu’il faut entretenir leur vie durant. Dans les Etats qui ont aboli l’esclavage comme en plusieurs qui ne l’ont jamais connu, le Noir est méprisé ou haï : là où par exception il jouit des droits politiques, il n’ose en user. Dans l’Ohio, pas d’esclavage mais des lois très dures à l’égard des Noirs.  Un député du cru témoigne : « Nous cherchons à les dégoûter de toutes les manières. Non seulement nous avons fait des lois qui permettent de les expulser à volonté. Nous les gênons de mille façons. Un Nègre n’a pas de droits politiques, il ne peut être juré. Il ne peut témoigner contre un Blanc ». Dans le Massachussetts où l’esclavage n’existe pas, Tocqueville constate qu’ « un mariage contracté par un Blanc et une personne de couleur est de droit nul. Tant la race anglaise en Amérique, a pris soin de conserver la pureté de son sang européen ».Péché originel de l’Amérique, le racisme continue de saper ses bases démocratiques aujourd’hui encore.

Un autre sujet de surprise attend notre auteur : les rapports entre l’Etat et la Religion.  On l’oublie souvent mais les Etats-Unis formèrent une grande République laïque bien avant la France et le modèle mis en place par cette dernière est loin d’être le seul envisageable. Tous les interlocuteurs de Tocqueville partagent une même conviction : tout pouvoir civil ou politique conféré à une Eglise est une mauvaise chose. Toutes les croyances religieuses doivent se trouver sur le même pied, le gouvernement n’en soutenant ni n’en persécutant aucune. Un interlocuteur insiste : « Moins la religion et ses ministres seront mêlés au gouvernement civil,  moins ils prendront part dans les discussions politiques et plus les idées religieuses gagneront le pouvoir ». On ne peut mieux décrire la laïcité à l’américaine : comme le souligne encore Guy Haarscher, l’Etat y est laïc et la société religieuse. Même s’il pressent l’extraordinaire prolifération des sectes, la solution américaine a tout pour séduire Tocqueville, éloigné du catholicisme de son enfance mais convaincu  qu’un peuple ne peut avoir des mœurs s’il n’a pas de religion. Du reste dans cette société toute centrée sur la classe moyenne on s’embarrasse peu des dogmes religieux : « On n’en parle jamais dans les églises ; c’est de morale dont il s’agit .» Bien avant que Nietzsche ne s’en avise, la morale chrétienne a triomphé du christianisme.

Au fil de ses pérégrinations et de ses nombreux échanges, Tocqueville trouve non pas un modèle mais une source d’inspiration notamment pour la France. Celle-ci a entamé sa marche vers l’égalité sur un chemin encombré par le legs aristocratique et les passions révolutionnaires qui en sont résultées. Tocqueville est moins admiratif du modèle américain que de son résultat : la conjonction d’une démocratie sociale et d’une démocratie politique. Quant à ce qui explique cette réussite, Tocqueville n’hésite guère : «  Le peuple américain, pris en masse est non seulement le plus éclairé du monde, mais ce que je mets bien au-dessus de cet avantage, c’est le peuple dont l’éducation politique pratique est la plus avancée ».

On peut reprocher à Tocqueville d’avoir privilégié dans son voyage les contacts avec la haute société bostonienne ou les hommes d’affaires de la Nouvelle-Angleterre. En particulier, il semble être passé à côté du monde des manufactures et des milieux ouvriers. Il n’empêche, on reste ébahi par l’honnêteté intellectuelle de ses vues et la justesse de ses pressentiments. A ce titre Le Voyage en Amérique est une excellente introduction à De la démocratie en Amérique et, au-delà une remarquable source de réflexions sur nos démocraties actuelles. Aujourd’hui plus encore qu’hier, la montée des populismes nous place – dans le meilleur des cas – devant ce choix bien identifié par François Furet : le césarisme démocratique ou la liberté démocratique.

Alexis de Tocqueville chez Folio

Alexis de Tocqueville dans La Pléiade

La Pléiade - Catalogue - Bibliothèque de la Pléiade - Alexis de Tocqueville,  Œuvres

LES DIX LECTURES PRÉFÉRÉES de JEAN-PIERRE LEGRAND en 2020

JEAN-PIERRE LEGRAND – LES BELLES PHRASES
Jean-Pierre LEGRAND

Marie GEVERS, Vie et mort d’un étang, Espace Nord

Vie et mort d'un étang • Espace Nord

Véronique BERGEN, Belgiques, Ker Editions

Véronique Bergen | Ker Éditions

Georges DUBY, Saint Bernard, L’art cistercien, Flammarion

Saint Bernard - L'art cistercien - Georges Duby - Livres - Furet du Nord

Hélène GAUDY, Un monde sans rivage, Actes Sud

Fédor DOSTOÏEVSKI, Humiliés et offensés, Actes Sud

Martine ROUHART, Les Fantômes de Théodore, Murmure des Soirs

Marcel SEL, Rosa, Onlit

Rosa

Gaston BACHELARD, L’air et les songes, José Corti

peinture

Alexandre POUCHKINE, Eugène Onéguine, Gallimard

Eugène Onéguine - Alexandre Pouchkine - Folio classique - Site Folio

Georges BATAILLE, Lettre à René Char sur les incompatibilités de l’écrivain, Fata Morgana

Lettre à René Char sur les incompatibilités de l'écrivain | Éditions Fata  Morgana

Retrouvez, parmi beaucoup d’autres, les chroniques de ces livres par Jean-Pierre LEGRAND dans la rubrique AU FIL DES PAGES sur ce blog !

MICHELET, LES TRAVAUX ET LES JOURS de Paul VIALLANEIX (Gallimard) / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Michelet, les travaux et les jours - Bibliothèque des Histoires - GALLIMARD  - Site Gallimard

Jules Michelet est un enfant de la Révolution.

Il naît à Paris en 1798 dans une église désaffectée occupée par l’imprimerie de son père. Ce dernier est un républicain convaincu. Il a monté la garde au Temple. L’impression en masse des assignats lui a procuré un semblant de prospérité avant que ses démêlés avec la dictature napoléonienne ne l’acculent à la ruine. Enfant, Jules Michelet connaît la pauvreté, le froid, la faim. L’épopée napoléonienne, si chère aux romantiques, le laisse de marbre : « J’entendais bien dire qu’on se battait fort. Pourquoi ? Je ne l’ai jamais su. Pour défendre et conserver quoi ? Ce n’était pas le bonheur public. Nous mourrions de faim ». Rien ne le prédispose au destin qui l’attend si ce n’est la foi naïve que son père lui a voué dès sa naissance et dont Jules continuera de s’étonner toute sa vie.

Il revient à Paul Viallaneix, grand spécialiste de Michelet, d’avoir débroussaillé pour nous le tortueux chemin qui mène de Jules à Michelet. Le joli titre Les Travaux et les jours traduit mieux qu’un long discours l’originalité de la démarche: il s’agit de suivre Michelet à la trace, année après année, au gré de ses nombreux travaux, de ses rencontres, de ses ruptures, dans l’exaltation de la création, le déchirement du deuil, l’abattement des désaveux. On devine sans peine que la tâche fut immense. La pléthore des sources pouvait égarer les meilleurs : Michelet a laissé une œuvre considérable et diversifiée, une correspondance nourrie et un journal aux dimensions fluviales…
Le pari est réussi : un assez convaincant portrait de Michelet se dégage : homme insaisissable, touche-à-tout de génie, exalté ou déprimé, souvent prophétique, réactionnaire à l’occasion, démiurge d’un bric-à-brac idéologique qui donne parfois le tournis. Dans ce défilé des jours, il manque parfois un recul, une mise en perspective. Je regrette que l’approche de la Révolution par Michelet ne soit pas davantage contextualisée et précisée, surtout dans les rapports entre christianisme et Révolution. L’époque est en effet féconde en travaux pour la plupart contemporains de ceux de Michelet. J’aurais aimé davantage de mise en perspective.

Au fil des jours, des années et des décennies, il est frappant de constater à quel point chez Michelet, la pensée de la mort façonne sa vision de l’histoire. La mort, si présente dans le quotidien des hommes de ce temps-là, suscite à la fois sa curiosité (il se passionnera pour l’anatomie et assistera à, plusieurs autopsies) et sa révolte. La beauté étrange que la mort dépose sur les traits de son ami Paul Ponsot le fascine puis aussitôt le révulse: « (…) la peau était froide et dure. Au toucher, c’était déjà de la terre, j’en frissonnai d’horreur et de douleur. Ce corps, si soigné tout à l’heure était sur de la paille pendant cette nuit si froide ». Les mots de sa grand-mère  parlant du grand-père abandonné à la solitude de la tombe lui reviennent : « Il pleut sur lui ». Même sidération mêlée d’effroi lors de la mort de Pauline, le seconde des trois femmes de sa vie. Même vertige que commente finement Paul Viallaneix. Cette vision de la mort «  remobilise l’idée de la perte inexorable qui consacre comme celui du présent au passé, le passage de la vie à la mort. Ne faut-il pas pour conjurer cette fatalité, renoncer à la vie d’individualité, où la mort sévit, pour une autre de généralité, comme peut l’être celle d’une communauté, d’un peuple, d’une nation, de la France dont le passé ne se coupe à ce point du présent ? ».

Oui, la grande affaire de Michelet, c’est le peuple. Son Histoire de France en est comme l’acte de naissance : le grand mérite de Michelet est d’avoir découvert  le monde des travailleurs, des batteurs de cuivre de Dinant, des tisserands de Gand, de tout « un monde de de travail, de sueur de fatigue où l’homme s’épuise à créer ».  Si, avec Michelet le peuple devient enfin un sujet c’est tout autant sur un plan historique qu’ontologique. Citant abondamment son Journal, Viallaneix montre bien, qu’après l’écroulement au moins politique et moral du christianisme dont il n’attend plus rien,  Michelet s’en remet à l’épiphanie du peuple, pierre angulaire non pas tant d’une religion de l’avenir que d’une communion républicaine, berceau de ce qui deviendra la laïcité à la française. Le peuple de Michelet est une transcendance dans l’immanence. Il y trouve tout à la fois, un sens,  le moteur de l’histoire et le point focal  de sa méthode : « Chaque fois que le genre humain se croit abandonné de Dieu, la vie renait dans la foule, dans le peuple.  Il faut refaire du passé un présent en y investissant non seulement un savoir mais aussi toutes les ressources du cœur. » . Pas de lutte des classes chez lui mais l’avènement fraternel du peuple.

Michelet, les travaux et les jours - Bibliothèque des Histoires - GALLIMARD  - Site Gallimard

« Investir dans l’histoire toutes les ressources du cœur ». Tout Michelet s’éclaire de ces quelques mots qui soulignent sa spécificité et son génie mais aussi ses limites.  Au sortir d’un deuil difficile, Michelet se rendit en Allemagne. A son retour, il nota dans son journal : « J’ai voyagé en Jules Michelet plus qu’en Allemagne ». On est presque tenté de dire la même chose de son immersion dans l’histoire. Que ce soit dans son Histoire de France (avec un bonheur variable) ou de manière quasi hallucinée, dans son Histoire de la Révolution française, on rencontre Michelet quasi à toutes les pages. Sa présence – parfois son intrusion – est constante. Une écriture passionnée au pouvoir incantatoire fait de lui un des grands écrivains de son temps. Il était conscient de son art et peut-être redoutait-il, comme le suggère Paul Viallaneix, que la postérité retienne de lui le génie du style au détriment de son apport à la recherche historique.

Paul Viallaneix revient aussi sur un pan moins connu de l’œuvre de Michelet et auquel l’historien tenait tout particulièrement. Il s’agit de l’histoire naturelle avec des livres comme L’Oiseau  puis L’Insecte, écrits avec la collaboration (non sans quelques heurts) de son épouse Athénaïs Mialaret. Une autre veine entre le pamphlet et le traité de morale nous donne encore  une série d’essais aujourd’hui déroutant mais qui, à l’époque connurent un succès retentissant : L’amour, La Femme, La Sorcière, La Mer… On y voit se développer un embryon d’histoire thématique appelée à prospérer.

Michelet, les Travaux et les jours est un livre foisonnant à l’image de l’œuvre décrite : touffu, inégal mais au final passionnant. On se promène le nez au vent sur des chemins allègres puis on peine parmi les ronciers. Michelet n’en sort pas plus sympathique : il est bien loin et tout à son œuvre lorsque ses enfants se meurent et l’attendent en vain. On suit sa silhouette massive dans le dédale d’un siècle tourmenté. Jamais sur les barricades ou dans l’opposition frontale – il laisse cela à Hugo qu’il admire -, mais toujours digne et intègre. Il se sait plus apte à la réflexion qu’à l’action, à l’enseignement qu’à la politique. Il laisse une œuvre déchirée d’éclairs et de fulgurances qui ne laisse personne indifférent. Je laisserai le dernier mot à cette langue de vipère de Sainte Beuve qui, à sa manière et en quelques mots traduit l’impression contrastée que procure la lecture de Michelet. Commentant le tome III de l’Histoire de France, il écrit dans une lettre à l’auteur : « Dans ce siècle d’anarchie que  vous peignez, il y a des endroits où je trouve comme l’entrain d’une ronde de sabbat. C’est poétique ; est-ce juste historiquement ? »  Cette amabilité ne contribua pas à rapprocher les deux hommes…

Le livre sur le site de Gallimard

Jules MICHELET chez Gallimard

BELGIQUES de VÉRONIQUE BERGEN (Ker) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Belgiques est une collection de nouvelles dont chaque recueil, confié à un auteur, est, un portrait composite de la Belgique. Le Belgiques de Véronique BERGEN vient de paraitre voici quelques semaines.

Véronique Bergen

A la manière d’un vitrail avec ses couleurs, ses lieux et ses personnages, il dessine une allégorie de la Belgique toute en nuances : une relative douceur y contraste avec une histoire parfois violente et sauvage ; une étonnante nuée d’artistes marque leur siècle tandis que couronnant le tout s’exprime sans vergogne  un sens rare du saccage urbanistique.

Au fil des nouvelles, on retrouve les thèmes récurrents de l’œuvre de Véronique Bergen : l’écologie, la sensibilité au vivant sous toutes ses formes, l’effroi devant l’extinction massive de la biodiversité, la figure de l’anarchisme. Pour notre plus grand bonheur, nous renouons également avec ce style si personnel, précis, rigoureux mais multipliant les inventions lexicales et d’un grand pouvoir d’évocation.

Reflets de sa Belgique, les nouvelles de Véronique Bergen sont plus encore un hommage à Bruxelles dont, en esprit, nous  arpentons avec elles, quelques-unes des rues à jamais disparues. Nous pénétrons dans des quartiers à la mémoire mutilée par les délires modernistes d’une époque ou la volonté cynique d’éradiquer la pauvreté du centre-ville en la faisant physiquement disparaître.

L’hommage est souvent sombre, proche du martyrologue : on ressent l’attachement charnel de Véronique Bergen pour cette bibliothèque de pierre dont chaque volume arraché est une blessure, une perte irrémédiable. J’ai en tête les mots de Nougaro :

« Carillons, sonnez tous à cette capitale
Que la guerre épargna et que la paix massacre
»
Et pourtant, étrange magie, Bruxelles reste si belle et l’attachement qu’elle suscite, si profond, inséparable de l’âme de ceux qui y habitent.

Je ne peux ici évoquer toutes les nouvelles. Je me contenterai de trois : L’Anarchiste et le Roi, la cinquième des dix nouvelles du recueil, Une Forme, une mesure, un chiffre qui ouvre le volume et enfin, La Rue des pianistes qui le ferme.

L’Anarchiste et le Roi, suit la trace de Gennaro Rubino, anarchiste italien débarqué à Bruxelles le 26 octobre 1902 et auteur d’un attentat manqué contre Léopold II, alors au plus fort de son impopularité : quelques semaines plus tôt des ouvriers manifestant à Louvain en faveur du suffrage universel ont été massacrés.  Mal préparé, Rubino manque sa cible. A peine le convoi royal s’éloigne-t-il  « qu’une foule se jette sur lui, qu’un essaim d’humains  le ceinture, l’étrangle en tonnant « Vive le Roi ». ». Personne dans la foule ne l’acclamera en héros. Ce que Michelet appelait « l’imbécile tradition de l’incarnation monarchique » triomphe : Rubino a « échoué à libérer la lie de la terre » 
Ce petit texte à la charnière du volume me semble exemplaire de la tonalité grave du recueil : par l’évocation de l’anarchisme qui en ce temps-là suscite espoir et frayeur, il traduit cette difficulté qui est toujours la nôtre,  de mettre en place un modèle de société autre que celui qui nous conduit à l’abîme.

Mais je l’ai dit, les différents textes s’insèrent entre deux nouvelles dont la première se démarque par un geste de résistance et la seconde par l’ouverture à ce que l’humanité produit de plus beau : la musique.

Une Forme, une mesure, un chiffre rend compte du séjour totalement fictif du très réel mathématicien Alexandre Grothendieck et de son chien Georg à Saint-Idesbald.
Une ambiance shakespearienne se dégage des premières pages :  » Georg, penses-tu que Paul Delvaux, le peintre de Saint-Idesbald, s’élançait sur la plage les jours d’orage, plissant les yeux pour observer les combats entre la mer et les nuages, la détresse des bateaux en perdition, la palette des couleurs générée par une nature en furie ? A qui appartiennent les yeux qui nous regardent depuis la digue ? Pourquoi avons-nous atterris sur la côte belge ? »

Sur fond d’éléments déchaînés, dans la nuit wagnérienne zébrée d’éclairs et bousculée par la sauvagerie des flots, mathématicien de génie et fils d’anarchiste, Grothendieck s’interroge sur le dévoiement des mathématiques. Pour lui, elles « sont une mystique, une connexion avec le mystère, une quête spirituelle (…) » qui, par sa faute et celle de ses collègues « ont accouché d’un monstre, servi les intérêts militaires et industriels, la conquête spatiale ».

C’est l’occasion pour Véronique Bergen d’évoquer le groupe écologique « Survivre ou vivre » fondé par Grothendieck en 1970 qui, dès cette époque, rompt avec les mathématiques et s’investit dans la lutte contre le désastre écologique qu’il pressent avant beaucoup d’autres : il entre en résistance.

La Rue des pianistes est dédiée à Martha Argerisch, pianiste que Véronique Bergen affectionne tout particulièrement.
Avec légèreté et drôlerie Bergen a choisi un chat pour témoin de l’emménagement de la pianiste dans une vielle maison de maître de Bruxelles. Pas n’importe quel chat : un chat mélomane !

Nous quittons ce beau recueil en restant comme ce chat, à quelque distance, de l’immeuble occupé par Argerich tandis que, par une fenêtre restée entrouverte, s’échappent dans l’air du soir, les notes éparses d’un prélude de Chopin.

Le livre sur le site de KER Editions

CORRESPONDANCE GEORGE SAND, ALEXANDRE DUMAS PÈRE & FILS (Phébus) / la lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Tout avait très mal commencé.

Lors d’un dîner, le facétieux Dumas père risqua une plaisanterie fort scabreuse sur la récente déroute de Prosper Mérimée dans le lit de George Sand. Celle-ci s’estima bafouée. Aussi sec, elle demanda réparation. Dumas refusa de se battre avec une femme mais suggéra un duel avec Gustave Planche, ami intime de George Sand et qui l’accompagnait lors de ce dîner.

Correspondance - George Sand, Alexandre Dumas, Alexandre Dumas fils - Phébus

Admiratifs l’un de l’autre, nés tous deux sous le signe de la bâtardise et épris de liberté, les deux auteurs mettront quelques années à oublier la brouille.

En 1851, une péripétie hautement romanesque consomme définitivement la réconciliation et marque le début d’une intense amitié entre Sand et Dumas père et fils. Cette année-là, Alexandre Dumas fils vit une torride histoire d’amour avec l’éblouissante comtesse Lydie Nesselrode, belle-fille du Premier ministre du Tsar Nicolas 1er.

Après une enivrante nuit d’amour, la belle décide de rejoindre son époux et de regagner la Russie. Dumas fils part à sa poursuite. Au fin fond de la Silésie  il fait deux découvertes : l’une qui ne méritait pas tout ce chemin : la Comtesse s’est jouée de lui. L’autre qui aura sur sa vie un retentissement qu’il ne soupçonne pas encore : il découvre par le plus grand hasard les lettres de Georges Sand à Frédéric Chopin. Convaincu par son père, il s’empresse de restituer ces lettres à George Sand qui souhaite les voir disparaître. Elle les brûle aussitôt et voue une reconnaissance éternelle aux deux hommes. Une amitié indéfectible lie désormais l’autrice à ses deux comparses : solide mais espacée avec le père, constante, délicate et filiale avec le fils.

Les éditions Phébus ont publié cette correspondance fin 2019 dans une édition soignée et un appareil critique sobre mais suffisant concoctés par Claude Schopp et Thierry Bodin. Un pavé de plus de six cents pages qui, pourtant ne représente qu’une infime partie des quelques vingt-cinq mille lettres éditées à ce jour…

Les lettres échangées avec Dumas fils nous plongent dans l’atelier des deux auteurs et nous font partager les mœurs littéraires de l’époque. Les rapports souvent tendus avec les éditeurs et les directeurs de théâtre fausseraient notre jugement si, très vite, ne sautait aux yeux l’âpreté au gain de nos deux écrivains, habiles à négocier leurs droits ou à solliciter des avances souvent considérables au regard du niveau de vie moyen de l’époque. Ne nous méprenons pas : l’exigence artistique est toujours présente, mais à de multiples reprises, les impératifs matériels restent puissants : le train de maison de George Sand requiert des ressources. La grande affaire du XIXème siècle comme du XVIIIème siècle, c’est le théâtre : il est source de gloire mais aussi de fortune. Dumas-fils y fait l’essentiel de sa carrière avec, malgré quelques échecs, un succès retentissant : aujourd’hui ses pièces sont bien oubliées ; nous le connaissons surtout pour son roman, La Dame aux camélias, dont il tira une pièce complètement occultée par son adaptation à l’opéra par  Verdi.

Sand n’est pas en reste : avant tout romancière, on lui doit tout de même une vingtaine de pièces quasi toutes adaptées de ses romans : les lettres échangées avec Dumas fils témoignent de l’aide que celui-ci, bien meilleur dramaturge, lui prodigua mais aussi de la considérable énergie qu’elle consacra à cette discipline : las, aujourd’hui ce pan de son œuvre est complètement oublié. Les destins littéraires croisés de ces deux auteurs font penser –  toutes proportions gardées – à l’illustre Voltaire, au talent également protéiforme et qui attachait une importance extrême à son théâtre désormais devenu la part la moins visitée de son œuvre.

La correspondance ici éditée rappelle aussi le rôle essentiel joué par les journaux et revues littéraires fort nombreux en ce temps. George Sand y est très active. Grâce à sa plume alerte mais aussi à ses succès littéraires, elle devient une « vedette » de la plus grande revue française de l’époque : La Revue des deux Mondes . Cette omniprésence révèle aussi cette vieille plaie des milieux littéraires : le copinage. Soucieuse de pousser son touche-à-tout de fils dans la carrière, elle multiplie les lettres de sollicitation aux revues et aux auteurs en vue. Dumas père s’y plie de bonne grâce de manière parfois très drôlement détournée. Sommé de faire la réclame du dernier opus du rejeton consacré au « Monde des papillons », Dumas père se fend d’une longue digression sur la capture qu’il fit un jour d’un sphinx tête de mort, papillon de nuit devenu fort rare à notre époque polluée. Après trois pages très enlevées mais qui durent intriguer ses lecteurs, il termine avec trois lignes rapides sur l’ouvrage de Maurice Sand.

Lettre d'Alexandre Dumas fils à George Sand : « L'esthétique sociale n'y  est pour rien. » - Des Lettres
Alexandre Dumas fils et George Sand

Mais, l’intérêt majeur de cette correspondance est de nous faire partager vingt-cinq ans d’une amitié où se mêle, différence d’âge aidant, un amour quasi filial. Encore tout jeune homme, Dumas fils est déjà abimé par la vie. Il traîne lui aussi le boulet de la bâtardise et les blessures d’une enfance chahutée à l’ombre d’un père génial mais fantasque. Il est pénétré d’un sentiment de dislocation morale. A celle qu’il appelle bientôt « chère maman » et qui le considère comme un fils, il écrit : « Il s’agit de ressouder tout cela, de relier les parties divergentes, de remettre de l’harmonie dans les facultés de ce malheureux disloqué. Il n’y a que vous qui puissiez faire ce miracle. Je le sens, je le crois, je le veux. Il se trouve donc bien que vous ayez pour moi un peu de cette affection que j’ai pour vous, car il est bon que vous sachiez, quel que soit d’ailleurs le résultat de la cure, que je vous adore. J’ai passé ma vie à chercher qui je pourrais bien aimer et admirer sans réserve et, tout compte fait, je ne vois que vous. Tirez-vous de là comme vous pourrez et soyez sûr que ça vient du cœur comme doivent dire vos paysans ». Sand répond aussitôt :  « Oui mon cher enfant, il faut venir vite et rester longtemps chez nous. Je n’ai pas de grande philosophie à vous prêcher. (…)Je crois que de tous les remèdes l’amitié est le meilleur. Peut-être même qu’il n’y en a pas d’autre que de se sentir, aimé, et d’arriver à s’aimer, c’est-à-dire à conserver et bien mener sa vie, pour contenter les autres ». Le ton est donné : il se maintiendra vingt-cinq ans.

Le tour filial que prennent les relations entre George Sand et son jeune ami n’excluent pas, loin de là, des rapports d’égal à égal et très francs. Ils lisent leurs manuscrits respectifs et ne se passent rien : ils ne sont pas de ces gens  qui «  gardent sur leur cœur un reproche à faire à ceux qu’ils aiment ».
A bien lire leurs échanges, on devine cependant au fil des ans, une évolution divergente qui n’entame en rien l’amitié qui les soude mais cependant bien perceptible. Dumas fils glisse progressivement vers un conservatisme moral. Le sort des héroïnes de ses pièces ou romans en témoignent assez : une sorte de justice immanente toujours plus sévère semble s’acharner sur les pauvres femmes peut-être un peu trop légères qui jalonnent son œuvre. La « dame aux camélias »meurt dans d’atroces souffrance tandis que dans L’Affaire Clémenceau » une épouse volage meurt poignardée par son mari bafoué.

A l’occasion de la sortie de « L’Affaire Clémenceau », George Sand réagit. Sur un ton égal et avec beaucoup de tact, elle invite son ami à renouveler sa vision de la femme prisonnière du mariage. Le propos est d’une étonnante modernité: « Envisage  le contrepied : Une femme est aimée de son mari mais il lui faut des courtisanes. Que peut-elle faire ? Elle ne peut pas le tuer. Elle est prise de dégoût pour lui et ses retours à lui font lever le cœur. Elle se refuse mais elle n’en a pas le droit. (…) Elle ne peut même pas se préserver, car il peut la violer et nul ne s’y opposera. Elle ne peut pas fuir ; si elle a des enfants, elle ne peut pas les abandonner. (…) Plaider ? Elle ne gagnera pas si l’adultère du mari n’a pas été commis à domicile.  Cherchez une solution ! »

Sur la longueur, ce recueil de lettres m’a toutefois un peu lassé. Souvent touchante, cette correspondance a tendance à se répéter et n’atteint pas le niveau des échanges avec d’autres correspondants comme, par exemple, Flaubert. On regrette aussi que pareils témoins en pareille période soient si discrets sur les événements qui déchirent la France. Lorsque survient la Commune, il y a de quoi être un peu déçu. La proximité manifestée jusque-là par Sand à l’égard du peuple semble bien superficielle et pétrie d’une sentimentalité bourgeoise qui ne résiste guère à la peur devant le peuple qui se réveille. Il est vrai qu’il n’y a sans doute que Hugo, – pourtant sévère au début de l’insurrection – pour condamner la répression sanglante qui s’abat sur les révoltés. Alors que Dumas fustige « le populaire haineux, ignorant et paresseux », Sand accable Hugo qui « publie des choses insensées tandis qu’à Bruxelles on fait des manifestations contre lui ». Pas vraiment à la mesure de l’événement…

Mon capital de sympathie envers Sand reste toutefois intact. On retrouve une femme généreuse en amitié, souvent foudroyée par le malheur mais toujours debout, lucide et doucement ironique comme dans ce subtil conseil glissé à son fils : « Si tu te lances dans la littérature et le théâtre, il faut avoir des relations. Beaucoup d’amis trahissent mais quelques-uns vous soutiennent dans le nombre et, comme on a toujours, sans savoir pourquoi, beaucoup d’ennemis, il ne faut pas se trouver seul le jour de la bataille ».

Le livre sur le site de l’éditeur

Correspondance - George Sand, Alexandre Dumas, Alexandre Dumas fils - Phébus