MIDDLEMARCH de GEORGE ELIOT / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Lorsque Zola fait paraître « La fortune des Rougon », Flaubert salue une œuvre forte mais assortit son enthousiasme d’un bémol : Zola s’est fendu d’une préface où il dévoile son projet romanesque. C’en est trop pour Flaubert, l’auteur devant rester invisible tel un Dieu retiré de sa création. Un peu plus tard, l’immense Henri James, ironise sur la manie qu’ont certains de systématiquement surcharger leur roman d’un épilogue, espèce d’ultime tournée des popotes du romancier omniscient incapable de rendre leur liberté à ses personnages en les abandonnant à l’imaginaire du lecteur.

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Dans son roman Middlemarch, la romancière George Eliot cède aux deux tentations : dans une préface-prélude, elle place son héroïne principale sous le haut patronage de Sainte Thérèse d’Avila tandis que son récit se termine sur un court épilogue, occasion pour elle de nous donner des nouvelles de ses héros parvenus dans leur grand âge. Middlemarch est-il pour autant un roman archaïque un peu vieillot, mal fait pour résister au temps ? Je ne le crois pas.

Roman étonnant, feuillu et parfois profus, Middlemarch multiplie les contrastes entre structure narrative archaïsante et modernité du propos, entre extrême pudeur et audace féministe.

Très old fashioned dans sa manière de sauter à pieds joints dans son récit et de saisir son lecteur par la manche à coup de « j’ai le regret de vous dire », Eliot aggrave son cas en cédant souvent à une verve explicative qui nuit à la part de mystère de ses personnages. Eliot ignore ce que James, certes de la génération suivante, pratique avec un rare bonheur et que Javier Cercas a remarquablement théorisé voici quelques années : le « point aveugle ». Ce point aveugle est l’énigme dans laquelle nous plonge un roman, non pour la déchiffrer mais pour la rendre insoluble ; c’est la question à partir de laquelle se déploie le roman comme une vaine tentative d’y répondre. Eliot n’aime pas cette ambiguïté qui sera constitutive des romans plus modernes ; lorsqu’elle suspecte une zone d’ombre, elle y promène sa lanterne.

Un peu « vieillot » dans ses procédés narratifs, Middlemarch n’en est pas moins un formidable roman qui nous fait partager la vie d’une petite ville de la province anglaise dans les années 1830.L’Angleterre est alors en mutation sur tous les plans :  Guillaume IV monte sur le trône, une ambitieuse réforme électorale assure une meilleure représentation de la bourgeoisie des villes ce qui menace l’aristocratie terrienne, les droits politiques sont accordés aux catholiques, de nouveaux courants religieux prospèrent, le chemin de fer commence à défigurer les campagnes et enfin une terrible épidémie de choléra s’annonce.

Petite ville imaginaire des Midlands, Middlemarch est l’incarnation de ces bourgades de la campagne anglaise dans lesquelles, très lentement, par à-coups faits d’abandons relatifs et de crispations, une plus grande porosité entre les classes sociales se fait jour. Dans ce milieu encore dominé par l’aristocratie terrienne mais où la gentry ne cesse de gagner en importance, la religion reste centrale : dans le roman, on ne compte pas moins de quatre hommes d’église, se partageant entre divers courants de la religion protestante. Cependant il est fort peu question de Dieu : ici comme ailleurs la sécularisation de la société est en marche. La prégnance du religieux est un trompe-l’œil : déjà la morale prend le pas sur la spiritualité véritable.

Malgré ses ramifications diverses, l’histoire qui nous est contée est assez simple : nous suivons deux intrigues sentimentales constituées de deux mariages malheureux. Celui de l’héroïne principale, la toute jeune Dorothéa Brooke avec le révérend Edward Casaubon, homme de près de soixante ans ; celui de la très belle et très écervelée Rosamund Vincy avec Tertius Lytgate, jeune médecin ambitieux qui va se heurter aux intérêts et aux pratiques de ses confrères en place.

Ces deux mariages sont l’occasion pour Eliot de poser un regard novateur et critique sur la condition féminine tout en envisageant le mariage sur un mode beaucoup plus traditionnel et convenu, ce qui est étrange chez cette femme qui eut l’audace de vivre des décennies auprès d’un homme marié à une autre femme.

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George Eliot (1819-1880)

Avec beaucoup d’humour l’écrivaine fustige cette supériorité de principe que la société de son temps accorde au « mâle » : « Un esprit d’homme – si infime qu’il soit – a toujours l’avantage d’être masculin – de même que le plus petit des bouleaux est d’une essence supérieure au palmier le plus élancé – et son ignorance elle-même est d’une qualité plus solide ». De même à la veille d’épouser Rosamund, le docteur Lytgate ne craint guère les dévastations de la passion ou même un quelconque ascendant de sa belle épouse : celle-ci possède « la forme d’intelligence souhaitable chez une femme : polie, raffinée, docile, prête à se laisser guider vers la perfection dans tous les domaines délicats de la vie ». A la vérité on ne demande pas grand-chose aux femmes si ce n’est d’être l’aimable écrin de leur mari, ce dernier fût-il le dernier des crétins. S’élever au niveau altier de la condition d’épouse exige une bonne dose d’abnégation (ou à défaut d’idiotie tranquille) :il s’agit avant tout d’être « incolore, informe, d’avance résignée à tout ».Tout concourt à cette relégation, à commencer par l’éducation : l’enseignement, souligne finement Eliot, incluait alors « tout ce qu’on exige d’une dame accomplie, jusqu’à des suppléments tels que la manière de monter en voiture et d’en descendre ».

Drôle dans la critique de la morale « genrée » de son temps, Eliot est plus traditionnelle quant à l’institution du mariage lui-même : sauf lorsque la mort libère des époux mal assortis, il n’est pas question ici de séparation. Comme chez James qui lui doit tant, la dignité d’un être humain réside avant tout dans la solidité de ses engagements et donc aussi dans sa capacité à endurer.

À une critique de la position des femmes dans la société, Eliot superpose de manière inattendue un éloge de la fidélité. Qualité aujourd’hui souvent malmenée, elle suscite l’un des plus beaux passages du roman. Madame Bulstrode vient d’apprendre que son mari admiré, pétri de religion et de morale, s’est déshonoré et va devoir quitter Middlemarch. Dévastée, elle se retire une journée entière dans sa chambre puis reparaît, toute de noire vêtue. Elle va retrouver son mari qui l’attend, prostré  : « Il resta assis, les yeux baissés ; en se dirigeant vers lui, elle le trouva plus petit, tant il paraissait desséché et rétréci. Un mouvement, une grande vague de compassion nouvelle et de tendresse familière la parcourut ; elle posa une main sur une des siennes qu’il appuyait sur le bras de son fauteuil ; elle mit son autre main sur l’épaule de son mari, et dit d’une voix solennelle mais avec bonté : « Relevez la tête Nicholas »».

En lisant Eliot, on ne peut s’empêcher de songer que décidément « la femme est l’avenir de l’homme ». Un trait surprend néanmoins : l’absolue pudeur du roman. A quelques minimes exceptions on n’y trouve aucune trace de sensualité. C’est l’exact opposé, côté français de « La curée » de Zola qui sort à peu près au même moment. Le roman de Zola est saturé d’une espèce de sensualité sauvage et empreint d’une vision quasi archaïque (et réactionnaire) de la femme irradiant d’une sexualité tentatrice et dévorante ; au contraire chez Eliot la femme gagne en consistance psychologique et intellectuelle ce qu’elle semble perdre en sensualité.

En creux, face à la rigidité de la société victorienne on peut sans doute également lire dans ce roman,un éloge à l’amour auquel Eliot a tout sacrifié dans sa vie personnelle. En effet ce qui fait des deux mariages décrits un échec, c’est sans doute la motivation profonde de chacun des protagonistes. Bien que libres de tout diktat familial (ce ne sont pas des mariages « arrangés »), chacun des futurs époux s’est déterminé selon des préoccupations mêlant orgueil, faiblesse, générosité parfois mais étrangères à tout véritable amour. En épousant le vieux Casaubond, Dorothéa se fait une joie d’étudier pour mieux aider son faux érudit de mari à atteindre la gloire d’un grand ouvrage. Ce sera dit-elle, « comme d’épouser Pascal ». Tous les malheurs qui émaillent ce roman souvent pessimiste semblent illustrer la vieille morale kantienne : autrui doit toujours être considéré comme une fin en soi et non comme un moyen. Or ici, chacun semble avoir vu dans l’autre le moyen d’un épanouissement personnel sans se soucier du véritable élan du cœur.

Certes Middlemarch n’est pas exempt de défauts ni d’une morale parfois trop visible. Il propose néanmoins une fantastique profusion de personnages dont mêmes les plus secondaires ont leur physionomie propre, et leur cohérence dans cet ensemble tissé de relations intersubjectives. En outre, Eliot ne se départit jamais d’un communicatif bonheur d’expression nourri de finesse d’observation et d’humour. Ainsi ce petit détail en passant : « Un certain changement d’expression chez Mary eut pour source principale sa résolution de n’en laisser paraître aucun ».

Etranges destins que nous fait croiser ce gros livre. Avec en arrière-plan le peuple anonyme des hommes au labeur et à l’épreuve, les personnages d’Eliot se débattent et finissent presque tous par s’engluer dans une réalité sans autre relief que la fidélité à soi-même. Ce n’est déjà pas si mal : « le destin vraiment pitoyable est celui de l’homme (…) qui sait qu’on le lapide, non pas pour avoir professé le bien, mais pour n’avoir pas été l’homme qu’il faisait profession d’être ».

Le roman sur le site de Folio

L’ANARCHIE de VÉRONIQUE BERGEN & WINSHLUSS / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

TOUS DOIVENT ÊTRE SAUVÉS OU AUCUN de VÉRONIQUE BERGEN (Onlit) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

« La petite bédéthèque des savoirs », des éditions du Lombard compte actuellement près d’une trentaine de titres. Dans un style volontairement vintage qui rappelle les vieux manuels d’école, l’idée est d’associer un spécialiste d’un domaine donné (ou à tout le moins un auteur passionné par le sujet) et un dessinateur : cela donne un ouvrage de vulgarisation, une clé pour découvrir une problématique de notre temps. Libre à celui qui le souhaite d’aller ensuite plus loin : chaque volume comprend de judicieuses suggestions bibliographiques. En somme la version BD de la célèbre collection « Que sais-je ? »

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Le volume auquel viennent de collaborer Véronique Bergen et Winshluss sent le soufre et on ne s’en étonnera pas, venant de deux personnalités qui, chacune dans leur domaine, font preuve d’une grande indépendance d’esprit et se signalent par des œuvres originales et fortes. Dans les pas d’un jeune adolescent qu’oppose à ses parents un quiproquo fort drôle, nous découvrons l’histoire largement méconnue de l’anarchie. Le texte est didactique et direct, sans fioriture ni commentaire surabondant. Le style graphique de Winsshluss, mordant et agressif ainsi qu’une colorisation franche et vive conviennent à la fois à la collection et au sujet traité.

Venons-en à l’anarchie. Le sujet a mauvaise presse : on l’associe aux poseurs de bombes (il est vrai que plusieurs anarchistes en furent) et l’anarchisme est si radicalement opposé au mode habituel de pensée et de perpétuation des dominations que ses partisans ont toujours été persécutés ou au minimum calomniés par les pouvoirs en place ou par ceux aspirants à s’y substituer. L’intérêt du roman graphique de Bergen et Winshluss est de remettre en perspective, de manière simple et didactique, l’histoire incroyablement complexe des mouvements anarchistes.

Histoire complexe car parcourue de courants aussi divers que l’individualisme de Stirner, le collectivisme de Kropotkine, les partisans de la lutte armée, les tenants de l’action directe et ceux de la propagande par le fait…

Deux constantes se dégagent de l’histoire de l’anarchie que met bien en lumière le présent ouvrage. La première, c’est que répandus un peu partout dans le monde et s’incarnant dans un mouvement largement majoritaire au sein des forces de contestation sociale, les anarchistes ont progressivement cédé du terrain jusqu’à pratiquement disparaître. Aux premières loges de la révolution russe qu’ils contribuèrent à sauver, ils seront ensuite impitoyablement éliminés par les bolcheviques. Rebelote lors de la guerre d’Espagne : ils sont carrément massacrés par le gouvernement républicain avec le soutien des communistes… La seconde constante est la tension permanente entre la tentation de la lutte armée et l’exigence de légalité voire de pacifisme. La question n’est jamais clairement tranchée et continue de se poser aujourd’hui : face à un Etat qui use de la violence contre le peuple, comment se limiter aux actions pacifiques ? Cette problématique met en jeu une subtile arithmétique qui voudrait qu’un mal passager puisse justifier un bien futur. On retrouve cet enjeu dans les autres livres de Véronique Bergen – « Le mal relatif, transitoire au profit d’un bien supérieur, la justification dialectique d’un mal métabolisé en bien chez Hegel, je les vomis » écrit-elle dans « Tous doivent être sauvés ou aucun »  – avec, me semble-t-il, une évolution perceptible dans Guérilla, son dernier roman.

En fin de lecture, une contradiction saute aux yeux : un très grand nombre d’idées anarchistes ont triomphé sous la forme d’acquis sociaux (journée de travail de 8 heures, droit à la contraception, etc) alors que les mouvements anarchistes ont été laminés. A quoi tient cette défaite ?
Le refus de l’autorité et des différentes formes de pouvoir ne facilite guère la structuration d’un mouvement là où d’autres pratiquent une centralisation extrême. Ceci explique que d’aucuns, comme Michel Onfray en appellent à un post-anarchisme fondé sur une autorité immanente librement consentie et pouvant être retirée à tout moment : en somme une forme d’action directe revue et corrigée.

J’ai appris beaucoup de choses à la lecture de cet ouvrage vivifiant. Deux très légers regrets peut- être.
Même si l’affaire Sacco et Vanzetti est évoquée, de même que les martyrs de Haymarket, il me semble que l’ouvrage de Bergen et Winshluss est un peu trop « européocentré » au détriment de ce haut lieu de l’anarchisme que furent les Etats-Unis. Mon second regret tient à l’absence, dans l’index nominum, de ce grand homme que fut Francisco Ferrer, libertaire non violent, évoqué dans le texte de l’ouvrage mais non retenu dans l’index.

Pour moi, que répugne toute violence, je me sens proche du Montaigne qui, dans le troisième livre des Essais, se proclame « impatient de commander comme d’être commandé ». Un anarchisme tranquille ou à tout le moins une forme d’esprit libertaire qui me convient…

Le livre sur le site du Lombard 

SAPIENS – UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’HUMANITÉ de YUVAL NOAH HARARI / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

CUEILLETTE MATINALE de MARTINE ROUHART, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Dans ce livre polémique, phénomène éditorial de l’année 2015, Harari, historien israélien, se propose d’exposer – et de nous faire comprendre dans une langue simple et agréable – l’histoire de l’humanité et surtout le sens qu’elle peut dévoiler sur le très long terme.

Englobant histoire et préhistoire et faisant fi de toute approche événementielle, Harari nous livre sa vision de l’aventure humaine dont il tente de cerner la dynamique, d’en déceler les constantes et les moyens éventuels de l’influer. Ce faisant, Harari use de toutes les ressources savantes à sa disposition : l’histoire, les sciences économiques, la géographie humaine, l’anthropologie, la sociologie et un zeste de philosophie. Il sort de ce creuset syncrétique une œuvre qui, par endroit, suscite les railleries des spécialistes mais maintient tout au long de ses 500 pages l’intérêt du lecteur avide d’une vision à la fois originale, iconoclaste et parfois inquiétante de cette longue évolution qui, d’un charognard pas très doué a fait le prédateur le plus agressif de la planète.

A ses débuts, Sapiens est un chasseur-cueilleur mâtiné de charognard. Il vit, à la manière des actuels chimpanzés, par groupes de 20 à 50 individus. Voici 70.000 ans un fait majeur survient qu’ Harari baptise « révolution cognitive » : c’est l’apparition du langage articulé. Par sa souplesse, ce langage permet, en associant un nombre limité de sons et de signes, de formuler une infinité de phrases verbales ; il permet ainsi d’échanger – puis plus tard de stocker – un nombre grandissant d’informations sur le monde extérieur et très vite sur les membres du groupe humain lui-même. Moteur de connaissance au sens large, le langage articulé permet de renforcer la solidarité du groupe et d’en augmenter la taille critique. Par la boucle de rétroaction qu’il forme avec la pensée, l’irruption du langage articulé porte en germe tout le devenir de notre savoir et de notre destin.

Surtout, le langage articulé fait de Sapiens un animal social d’un type nouveau. D’autres animaux, on le sait, ont un comportement ou une structuration de type social. Cette structuration n’évolue cependant que de manière très lente, au rythme des changements génétiques. Par l’effet du langage et du renforcement des capacités réflexives dont il s’accompagne, Sapiens est en mesure de modifier son comportement et d’influer sur son milieu de manière autonome ; il s’affranchit de la génétique. Bien plus, le langage – et plus tard l’écriture – permet à Sapiens de parler de choses jamais vues, de créer des réalités imaginaires. Lorsque ces réalités imaginaires sont intersubjectives, elles acquièrent la dimension d’un mythe. C’est sur de tels mythes que des groupes de plus en plus nombreux vont développer leur coopération et s’agréger en sociétés. Sapiens est devenu un animal culturel qui par sa capacité fictionnelle a le pouvoir de fédérer un nombre d’individus de plus en plus grand. Revers de la médaille, en même temps qu’il conquiert de nouveaux pouvoirs, Sapiens alourdit son casier judiciaire : il a éliminé les autres hominidés (les hypothèses d’Harari sont toutefois contestées) et, partout où il est présent, de multiples autres espèces animales ont déjà disparu.

Il y a environ 10.000 ans, nouvelle rupture : c’est la révolution agricole qui s’installe un peu partout. C’est alors que Sapiens se met à consacrer la majeure partie de son temps et de ses efforts à manipuler la vie d’un petit nombre d’espèces végétales et animales. Son régime alimentaire se modifie et il se sédentarise. Sapiens n’y gagne pas grand-chose sur le plan individuel : sa vie devient plus difficile, les maladies plus fréquentes, la violence toujours aussi présente et souvent plus dévastatrice. Cette révolution marque pour Harari la « plus grande escroquerie de l’histoire ». Ce n’est pas l’homme qui a domestiqué le blé, c’est le blé qui a domestiqué l’homme. Rejoignant Dawkins (je vous conseille la lecture du Gêne égoïste) Harari s’exclame : « Mais alors, qu’est-ce que le blé a offert aux agriculteurs ? Sur le plan individuel, rien. C’est à l’espèce Homo sapiens qu’il a apporté quelque chose. La culture du blé a assuré plus de vivres par unité de territoire, ce qui a permis à l’Homo sapiens une croissance exponentielle ». Les chasseurs-cueilleurs vivaient « bien » en petit nombre ; l’agriculture leur permet de survivre plus nombreux. Comme le rappelle déjà Dawkins, les lois de l’évolution n’ont que faire du bonheur : « La réussite d’une espèce dans l’évolution se mesure au nombre de copies de son ADN ».

La révolution agricole entraîne la concentration d’individus dans les premières villes puis les empires. Ces ensembles sont consolidés en de vastes réseaux de coopération maintenus par ces ordres imaginaires (car absents de toute réalité « naturelle »)  que sont les hiérarchies fondées sur les religions,  le droit et les normes sociales de toutes sortes. Le polythéisme se développe : un peu partout se noue une alliance entre une prêtrise qui dirige les consciences et une aristocratie prédatrice. Harari voit là une étape majeure qui n’est pas loin pour lui de s’identifier avec la chute que presque tous les mythes reprennent : Sapiens s’est arraché à l’animisme synonyme de symbiose intime avec la nature pour s’inscrire dans un monde hiérarchisé par les Dieux.
Hiérarchisation implique domination et contrôle : le développement des activités a pris une ampleur telle qu’elle risque d’échapper au contrôle de l’esprit. Cette « surcharge mémorielle »  est le moteur d’une innovation qui nous fait entrer dans l’histoire : l’apparition des chiffres, des signes, puis de l’écriture. Bien avant d’être l’instrument de la littérature et de la poésie, l’écriture sera la servante de la première bureaucratie de l’histoire. Comme le rappelle Bergounioux (Le style comme expérience), « l’écriture a à voir avec l’exploitation de l’homme par l’homme sous sa forme primitive, l’esclavage dans les premiers empires de l’Antiquité ».

Si l’escargot de l’évolution commence à s’époumoner, une troisième révolution plus radicale l’attend encore vers l’an 1500 de notre ère : c’est la révolution scientifique. Sur ce plan l’hypothèse d’Harari est très originale : « La Révolution scientifique a été non pas une révolution de savoir, mais avant tout une révolution de l’ignorance. » La grande découverte qui l’a lancée a été que « les hommes ne connaissent pas les réponses à leurs questions les plus importantes ». Changement de taille puisque jusque-là les connaissances étaient strictement balisées par les Ecritures qu’elles ne pouvaient contredire sans risque. Symptomatique de cette révolution de l’ignorance est l’évolution des cartes du monde : sur les cartes du moyen-âge les régions inconnues ou peu familières étaient emplies de monstres ou de prodiges ; au tournant du XVIème siècle, elles sont figurées par des espaces libres, ouverts à l’exploration.
Cet aveu d’ignorance fut rapidement associé à l’idée que des découvertes scientifiques pouvaient nantir l’homme de pouvoirs nouveaux. L’idée de progrès – ignorée jusque là – se fait jour et avec elle, une nouvelle dynamique s’enclenche; nous changeons de paradigme : l’ère de la croissance technologique commence. Elle n’a plus fait que se renforcer, pour le meilleur et pour le pire. Quoi qu’il en soit, pour Harari c’est cette conversion à la révolution de l’ignorance qui explique l’essor des grands pays européens jusque-là en retard sur d’autres civilisations.

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Yuval Noah Harari

Au terme de ces trois révolutions successives dont la dernière se poursuit, la question légitime est celle du sens de l’histoire. Quel est-il ?
Harari part de la notion de culture qui n’est pour lui rien d’autre que ce réseau d’instincts artificiels découlant des constructions imaginaires (mythes et fictions) soutenant un ordre social donné. Ces cultures ne sont pas immuables. Parcourue de tensions, de contradictions, d’incohérences, déchirée par des valeurs contradictoires, toute culture est animée d’une incessante dynamique qui la conduit à résoudre ses contradictions en se hissant à un niveau supérieur. Ce mouvement incessant a un sens : il marche vers toujours plus d’unité. A défaut d’être, à l’instar d’Harari, un mondialiste convaincu, on est néanmoins forcé de constater qu’en longue et moyenne période, au-delà des phases de recul ou de bifurcation, « le nombre d’univers séparés coexistant sur terre » n’a cessé de se réduire. Récemment, une émission de télévision était consacrée à la Belle époque. On y voyait des images de l’exposition universelle de 1900 : le puissant exotisme qui se dégageait de ce spectacle ne serait plus du tout le même aujourd’hui.

Partant de ce constat, Harari s’intéresse ensuite de manière très pertinente aux facteurs qui ont favorisé cette convergence des cultures vers l’unité. Il en voit trois. Ce sont trois « ordres imaginaires » potentiellement universels, ressortissant respectivement  aux domaines économiques, politiques et religieux à savoir : l’ordre monétaire, l’ordre impérial et l’ordre des religions universelles. On retrouve au passage ce qui me semble être l’idée force du livre : la suprématie progressive de Sapiens est un effet de sa capacité d’élaborer des fictions qui développent et renforcent les structures de coopération entre les hommes.

La monnaie a ceci de particulier qu’elle n’a de valeur que dans notre imagination. Elle n’est pas une réalité matérielle mais bien une construction psychologique intersubjective basée sur la confiance mutuelle. Elle possède, dirions-nous, un pouvoir démultiplicateur de confiance  basé sur la croyance partagée : si une personne adhère au système, les autres ont intérêt à faire de même et ainsi de suite. Elle repose sur deux principes : la convertibilité universelle et la confiance universelle (deux personnes peuvent toujours coopérer à n’importe quel projet). Ces principes ont permis à des millions d’inconnus de coopérer efficacement dans le commerce et l’industrie. Cet effet universalisant et facteur d’unité présente un côté pile : la confiance qui résidait dans les rapports entre personnes s’est reportée sur un signe monétaire, tout se réduisant progressivement aux lois de l’offre et de la demande.

L’ordre impérial dans lequel Harari voit un facteur décisif dans la marche vers l’unité est plus contestable. « Un empire, écrit Harari, présente deux caractéristiques essentielles : il règne sur un nombre significatif de peuples distincts ayant chacun une identité culturelle différente et un territoire séparé ; il joint à la flexibilité de ses frontières un appétit d’extension pratiquement illimité ».
Avec le courage de ses opinions mais aussi beaucoup de témérité, Harari tente de réhabiliter la notion d’empire en contestant les deux objections qui lui sont faites : ça ne marche pas et quand bien même cela fonctionnerait, il s’agit d’un odieux système d’asservissement.

La première objection est balayée avec beaucoup de légèreté : si l’empire ne fonctionnait pas, il n’aurait pas été la forme d’organisation politique la plus courante dans le monde depuis 2500 ans. C’est un peu court : comme pour la bêtise, le temps ne fait rien à l’affaire. Nombre d’empires se sont effondrés sur eux-mêmes, le dernier en date étant l’empire soviétique vicié en son cœur depuis le début.
La seconde objection est écartée au nom de la philosophie un brin cynique « du mal pour un bien ». « Peindre en noir tous les empires et désavouer tout l’héritage impérial, c’est rejeter l’essentiel de la culture humaine », les profits de conquêtes impériales  ayant aussi servi à financer la philosophie, les arts, la justice et la charité. On peut entendre cette logique de l’héritage ou à tout le moins lui accorder le bénéfice d’inventaire ; cela ne peut conduire à valider la démarche impériale comme  principe d’action dans le futur. Je l’avoue, Harari me semble ici se perdre dans les sables mondialistes. Une chose est de constater la nécessaire coopération entre les peuples face à des enjeux mondiaux comme le défi climatique, autre chose est de se résigner à la dilution progressive de toutes les cultures et la promotion d’un néo-colonialisme qui ne dit pas son nom.

Dernier facteur d’unité, la religion. Dans une vision extrêmement « matérialiste», Harari distingue soigneusement la spiritualité de la religion, à tel point que l’on croit entendre en écho la célèbre répartie d’Ordrealphabetix « La mer ? Quel rapport entre la mer et mes poissons ? ». Pour Harari, la religion est un système de normes et de valeurs humaines fondé sur la croyance en un ordre surhumain. Les ordres sociaux et les hiérarchies sont toujours fragiles, d’autant plus que la société est vaste. Le rôle historique de la religion a été « de donner une légitimité surhumaine à ces structures fragiles » . Elle n’est rien d’autre qu’un ordre imaginaire à ce point  intersubjectif qu’il est tentant (pour les croyants) de lui attribuer une qualité objective. Cette objectivité lui permet de chapeauter tous les autres ordres imaginaires en les légitimant. Cette vision – qui hérisse le poil de nombreux commentateurs  – éclaire d’un jour nouveau la longue alliance – du moins dans le monde catholique – entre le clergé et une aristocratie prédatrice. Constatant l’intolérance qui a longtemps accompagné les principales religions monothéistes, Harari en vient à regretter l’animisme, le polythéisme et même l’idolâtrie. S’il est exact que les empires polythéistes admettaient plus facilement que leurs successeurs monothéistes la coexistence de courants religieux différentiés, c’est oublier un peu vite la pratique (très variable) du sacrifice humain pratiqué par ces les polythéistes et idolâtres de tout poil.

Ces trois cents dernières années, les religions théistes n’ont cessé de perdre de l’importance. Harari estime qu’elles ont été en partie supplantées au cours de cette période par des religions séculaires  « de la loi naturelle » (que Harari appelle aussi « religions humanistes ») comme le libéralisme, le communisme, le capitalisme et le nazisme. Dans cette vision, il n’y a pas lieu de distinguer idéologie et religion : l’un et l’autre sont un système de valeurs humaines se fondant sur une croyance en un ordre surhumain. S’il est choquant de mettre dans le même sac communisme, libéralisme et nazisme, Harari s’en défend par avance : il étudie les structures agissantes sur une longue période. L’histoire n’est pas affaire de morale.

Alors, où en sommes-nous aujourd’hui et où allons-nous ?
L’humanisme évolutionniste reprend du poil de la bête sous la forme de son dernier avatar, le transhumanisme. Pendant ce temps, entre les valeurs de l’humanisme libéral et les dernières découvertes des sciences de la vie, s’ouvre un gouffre de plus en plus large, le libre arbitre étant concurrencé par le jeu subtil des hormones, des gènes et des synapses. La modernité a brouillé notre horizon en jetant aux vents les vérités révélées qui nous guidaient. Un empire économique mondial se met progressivement en place, les richesses s’accroissent  (avec de somptueuses inégalités) mais l’homme n’est pas plus heureux. Une angoisse le tenaille : celle du sens de son action.

Harari se garde de prophétiser (il le fait semble-t-il plus volontiers dans son ouvrage suivant) mais une chose lui paraît certaine : nous ne pouvons revenir en arrière. La seule chose que nous puissions faire  « c’est influencer la direction que nous prenons. (…) Mais puisque nous pourrions bien être sous peu capables de manipuler nos désirs, la vraie question est non pas « Que voulons-nous devenir » mais « Que voulons-nous vouloir ? »» Une question dit-il, qui donne le frisson. En effet…

On sort de ce livre, à la fois dense et copieux, avec une vision un brin schizophrénique du monde : un optimisme économique fondé sur les bienfaits supposés (mais contestables) de la mondialisation et une profonde angoisse anthropologique face au basculement possible vers une cyber humanité. Le message du livre semble être : « Voilà ce vers quoi nous allons, si cela ne vous plaît pas, freinez et braquez si vous pouvez, mais sachez qu’il est impossible de vous arrêter ». On peut juste espérer que la collision ne sera pas mortelle. Pas très encourageant…

Le livre sur le site d’Albin Michel

Le site de Yuval Noah Harari

 

 

 

ON S’ATTARDERA DANS LA LENTEUR de MARTINE ROUHART (Les Chants de Jane) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

CUEILLETTE MATINALE de MARTINE ROUHART, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Comme la qualité du silence se mesure à l’extrême ténuité de ce qui le révèle en le troublant, la beauté des poèmes de ce recueil doit beaucoup à leur simplicité et à l’évanescente fragilité de ce qu’ils parviennent à saisir.

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Dans son jardin, espèce de chemin de ronde du temps qui passe, Martine Rouhart observe : un papillon se pose, quelques feuilles scintillent dans l’air mouillé, des formes se dessinent dans le brouillard du matin, la lueur passagère d’une mésange est tout juste entrevue …

Ici, chaque matin, le monde semble renaître dans l’innocence et la fraîcheur du premier jour. Une joie perle à l’extrémité de chaque vers que trouble à peine le sentiment du révolu, comme cette pointe de nostalgie dans la musique la plus sereine.

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Martine Rouhart

À la lecture, chaque poème m’est apparu comme un battement de lumière, la saisie d’une sensation dans sa fugacité même, la conversion d’une goutte de temps en une image aquarellée.

Ce qui étonne dans chacun de ces vingt-et-un très courts poèmes c’est la grande humilité du lexique utilisé. Aucune préciosité, rien que des mots de tous les jours. Mais là est précisément la force de cette poésie : ces mots extraits de notre quotidien deviennent rares à force de justesse.

On voudrait tous les citer. Un de mes préférés est celui-ci :

Si les oiseaux crient

en plein ciel

c’est pour

que l’on ne perçoive pas

le vide

mais seulement

le silence

Un recueil à déguster en même temps que se lève le jour.

Les Chants de Jane du Grenier Jane Tony

Martine Rouhart sur Babelio

PASSAGE DU POÈTE de CHARLES-FERDINAND RAMUZ / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

LES ANNÉES DIFFICILES de HENRY BAUCHAU (Actes Sud) / Une lecture de Jean-Pierre Legrand
Jean-Pierre LEGRAND

En 1904, Ramuz a déjà un roman à son actif. S’interrogeant sur ses raisons d’écrire, il se forge un programme, dessine un horizon : « Les péripéties ne m’intéressent pas écrit-il. L’invention ne doit pas être dans le sujet ; elle doit être dans la manière de le rendre. Elle est dans le ton, dans le choix : elle est dans la vie éclatante ; elle est dans l’image ; elle est dans le mouvement de la phrase ; elle n’est pas ailleurs ». Publié en 1923, « Passage du poète » est l’illustration quasi parfaite de ce que le jeune Ramuz énonçait vingt ans plus tôt.

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Pas d’ « histoire », pas de psychologie. Un espace clôt : la montagne, un village à mi- mont, un  lac en contrebas ; des vignobles en terrasses à perte de vue et, là où la route étroite fait un coude, un repli d’où montent, tout droit comme des colonnes noirs, de vieux cyprès : c’est le cimetière.  Des hommes : à peine des personnages, des silhouettes plutôt ; des paysans, de simples villageois, un ivrogne, un simplet, une jeune femme à marier, un fossoyeur, les morts couchés bien à plat sous la terre. Tout cela  immuable comme les saisons qui sont ici l’autre nom du Temps.

Au sortir de l’hiver, survient un homme de rien; c’est un itinérant : il est vannier, il s’appelle Besson.

Besson est là pour six mois. Il s’installe sur la place du village. Au milieu de tous, il travaille : ses mains saisissent les jets d’osier, vont et viennent « faisant beaucoup de petits signes, comme dans le langage des sourds-muets » Il intrigue, captive, libère chez chacun des ressources insoupçonnées de langage. Métaphore explicite du poète, il est aussi une manière de double de l’auteur écrivant son livre : buvant la lumière, captant les bribes de conversation il absorbe tout et le restitue sous forme de signes ; « Alors Besson recommence. De nouveau les osiers font leurs signes l’un devant l’autre et écrivent comme à la craie leurs lettres en l’air ».

Ce décor de montagne et de paysannerie si cher à Ramuz n’est évidemment pas choisi au hasard. On se méprendrait toutefois en faisant de lui un écrivain régionaliste (A ce compte Virgile le serait aussi) ou un chantre de la nature. Ce qu’il décrit, c’est l’homme aux prises avec l’élémentaire : des paysans (ce terme n’a pas la sotte signification péjorative qu’il a acquise chez nous) accrochés à une terre ingrate et exigeante, qui peinent à imaginer qu’existe au monde un travail pour lequel le temps qu’il fait n’a pas d’importance. Ce rapport au monde est nourri d’une connivence naturelle avec les signes, mère de toute poésie : tous ici ont appris « le tout petit mot d’un nuage qui est apparu, qui s’en va ; la ligne écrite en gris du brouillard traînant à mi-mont ; la coloration d’un coucher de soleil ; quand la lune a une couronne comme une mariée… »

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C.-F. Ramuz (1878-1947)

La nature de Ramuz n’est pas celle, élégiaque, de Rousseau et encore moins celle des romantiques : tout est donné mais tout est à faire, dans une lutte incessante, un corps à corps toujours recommencé. « Et ce n’est plus du naturel, c’est du fabriqué ; c’est nous, c’est fabriqué par nous et ça ne tient que grâce à nous ». Le propos reste très actuel et éclaire le malentendu croissant entre le monde agricole et le reste de la population, par exemple concernant l’emploi des pesticides. Nombre d’agriculteurs ne sont pas des « amoureux » de la nature : dans le meilleur des cas ils la respectent mais toujours ils la défient car, de tous temps, ils ont reconnu en elle un fond d’hostilité. Plus largement, on oublie souvent que les paysages que nous adorons ne sont pas naturels mais « fabriqués » : ils ont été sculptés par le travail des hommes.

Un personnage se détache particulièrement de ce qui n’est pas un récit : c’est Bovard, un vigneron attaché à sa caillouteuse parcelle au point qu’il semble faire corps avec elle : « On voit qu’il lui ressemble, étant fait, lui aussi, de pierre par en-dessous, ayant les os saillants, épais, fortement soudés, fortement tenus ensembles. Il parle, étant le mont lui-même, étant lui-même produit et porté dehors, étant une production, fait de pierre et d’argile, cimenté comme un mur, couleur de terre, couleur de souches, couleur de roc, couleur d’air, couleur de saison ; et grand, maigre et osseux et grand, et dressé tout debout contre le mont lui-même dressé ».  Tel l’homme de la Genèse fait de poussière et d’argile, Bovard ne gagne que progressivement la pleine conscience de soi et le sentiment d’appartenance à l’humanité elle-même : c’est précisément la vertu du passage du poète Besson ; il est libération et accession à une forme de connaissance, à un agrandissement de la vie : Bovard  « ne peut plus s’arrêter. Il voudrait s’arrêter qu’il ne pourrait plus, parce que le poète est venu ; les mots sortent de lui tout le temps, comme quand les ruches se réveillent ».

Un mot encore du style de Ramuz. Il déconcerte au premier abord par le parti pris d’objectivité (les « on », les  « ils » abondent) et le souci de transférer dans la langue écrite certaines tournures populaires. Cela donne une prose « oralisée » où la simplicité et le raffinement poétique contrastent en une rythmique qui devient rapidement ensorcelante. À cet égard Ramuz est très en avance sur son temps et annonce Céline qui reconnaîtra sa dette envers lui.

« Passage du poète » est un beau « poème-roman » qui laisse dans l’esprit du lecteur une forme d’émerveillement déconcerté par la beauté qui se dégage de tant de simplicité, d’âpreté et de rudesse.

Les romans de C.-F. RAMUZ dans La Pléiade

C.-F. RAMUZ au Plaisir de lire

37, RUE DE NIMY d’ALEXANDRE MILLON (Murmure des Soirs) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Dans ce récit dense mais à la respiration aisée, parsemé d’évocations poétiques comme autant de petits vitraux qui en colorent la lumière, Alexandre Million nous entraîne tout d’abord, à l’orée du siècle passé, dans les pas de Léon Losseau, avocat, intellectuel et bibliophile passionné, qui transforma sa maison du 37 rue de Nimy à Mons en un hôtel particulier, trésor de l’art nouveau.

Puis, enjambant le siècle nous suivons Esther, jeune femme réservée qui trouve dans l’écriture et le cheminement qui l’y mène, une forme d’adéquation à soi-même qu’on peut appeler liberté et qui rend tout possible .

De manière très originale, Rimbaud est le fil rouge qui parcourt et unit ces deux récits dans une cohérence qui se dévoile peu à peu.

Tout commence donc en 1901 : avocat en recherche d’un tiré à part de la Belgique judiciaire, Léon Losseau découvre, par hasard, chez un imprimeur spécialisé dans les publications judiciaires, cinq cents exemplaires de l’édition originale d’ « Une saison en enfer ». Il rentre chez lui. Une lettre l’y attend: Berthe sa maîtresse et patronne de l’estaminet voisin le quitte et retourne dans ses Cévennes natales.

La première partie du roman se place donc sous le signe de la rupture : rupture sentimentale mais aussi rupture plus métaphorique avec le surgissement de Rimbaud et de son adieu à la « vieillerie poétique ». Ce moment clé est l’occasion de cerner un peu plus la personnalité de ce personnage. Esprit libre, héritier des lumières, débatteur vif et attentif, Léon Losseau est aussi tout embarrassé d’entraves familiales et de conservatisme social avec lequel il lui faut bien composer. On devine, dans sa vie affective, un cloisonnement typiquement bourgeois, certes insatisfaisant mais dont on pressent les premiers craquements. Le départ de Berthe pour douloureux qu’il soit est l’augure d’une possible bifurcation.

Nous sautons d’une décade : le 35 rue de Nimy est devenu, par la grâce de cet homme de goût et furieux collectionneur, un chef d’œuvre de l’art nouveau. Losseau n’a cependant pas les travers qui apparentent trop souvent le collectionneur à l’avare. Sa maison est un lieu d’amitié et d’échanges qui nous vaut cette magnifique évocation d’une soirée où les amis présents reçoivent en cadeau, un exemplaire de la fameuse édition originale : par la magie d’une écriture fluide et chaleureuse, nous ressentons physiquement la connivence des cœurs et la consanguinité des esprits.

En troisième partie de roman, nous nous retrouvons de plain-pied dans notre époque .
Par une belle symétrie avec la première partie, le contexte est également celui d’une rupture et d’une bifurcation. Après un « mariage désastreux mais un divorce sans histoire » Esther se cherche et, avec l’élan du joueur qui ne se satisfait plus de ses fantasmes, elle prend le risque de s’exposer à la critique : elle réalise son vieux rêve et entreprend l’écriture d’une pièce de théâtre. Le sujet lui est inspiré d’un poème de Rimbaud : les Réparties de Nina. Tout est relancé : « Esther passe de la fatigue de ne pas être suffisamment soi au refus d’être dorénavant définie par d’autres, ou d’être agencée par des idéaux extérieurs à elle ». Les promesses de la vie  – et de l’amour aussi -seront tenues.

Alexandre Millon

A mes yeux, 37 rue de Nimy est un roman d’apprentissage avec pour ligne d’horizon la liberté et la réappropriation de l’identité qui nous est propre. La figure tutélaire qui, en surplomb, en assure l’unité n’est autre que Rimbaud .
Dans l’existence tout se passe comme si notre moi profond était une manière de personnage en disponibilité qu’il nous revient de sortir de la coulisse en lui donnant le premier plan sur la scène de notre vie. Il ne s’agit de rien d’autre que de rejoindre une dimension plus exacte de nous-même. Mille choses entravent cependant notre pas : les contraintes sociales, nos parents, l’image que les autres se font de nous et à laquelle nous tentons trop souvent de coïncider. À cet égard, Rimbaud est une incarnation de l’exigence de liberté et d’indépendance tant par sa vie que dans l’exercice de son art.

Bien des choses habitent ce livre mais, par-dessus tout, il y a ce style d’une élégante simplicité et tout miroitant de poésie : les mots semblent liés par mille affinités secrètes et s’appeler les uns les autres.

En poète, Million excelle à saisir ce petit tremblé d’éternité derrière l’instant qui passe. Ainsi lorsqu’il décrit Florine captée par l’objectif de Losseau : « Quand il se retourne vers Florine, l’appareil photo à la main l’obturateur à fond, l’ouverture à la lumière réglée au maximum, sa chère Florine virevolte comme un derviche tourneur puis s’arrête net en riant. C’est exactement là que Léon déclenche. Le temps d’une ouverture et fermeture de diaphragme, la lentille Zeiss capte au vol le rire, les pans de la robe qui flottent dans l’air, suspendus pour toujours »

Un mot revient plusieurs fois sous la plume de Million : douceur. C’est exactement le sentiment que j’éprouve à la lecture de ce beau livre : une douceur faite, comme le suggère Comte-Sponville, d’un courage sans violence et d’une force sans dureté.

Alexandre Million, 37 rue de Nimy, Editions Murmure des soirs, 2019

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site d’Alexandre MILLON

MONTAIGNE EN MOUVEMENT de JEAN STAROBINSKI (Gallimard) / Une chronique de Jean-Pierre LEGRAND

VOLTAIRE, CORRESPONDANCE, tome 1 de La Pléiade / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Historien des idées et théoricien de la littérature, Jean Starobinski, mort cette année à l’âge canonique de 98 ans, fut, sans doute, l’un des plus grands critiques littéraires du XXème siècle.

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Je l’ai lu la première fois dans un vieux Cahier de l’Herne consacré à Pierre Jean Jouve. Le premier article – La dramaturgie, l’interprétation, la poésie –  était de sa plume. Il me parut à la fois lumineux et tout empreint des sinuosités d’une langue magnifique. Je décidai donc d’approfondir. Je découvris rapidement que Starobinski avait consacré des ouvrages majeurs à deux auteurs que j’affectionne particulièrement : Montaigne et Rousseau. Seul l’ouvrage relatif à Montaigne nous retiendra ici.

Rien de surprenant chez un historien des idées que cette attention fervente accordée à deux auteurs si différents en apparence. En effet, ce qui a dès l’abord attiré le regard du critique, c’est un même  acte d’accusation lancé par nos deux auteurs : le monde n’est que mensonge et trahison. Dans le sillage de cette brutale mise en cause se profile une question délicate: comment nous affranchir des apparences et des aliénations ? Quel rapport au monde nous permettent-elles ?

Montaigne en mouvement analyse le cheminement qui, de la tentation du repli, mène Montaigne à un retour réfléchi et apaisé aux apparences que sa pensée accusatrice avait tout d’abord renié. L’intérêt du livre est de mettre en lumière le mouvement ternaire qui scande ce cheminement.

Le premier temps est donc celui du constat d’une perte de soi, d’une aliénation totale dans notre rapport au monde, aux autres : « En nos actions accoutumées, de mille il n’en est pas une qui nous regarde (…) qui ne contre-change volontiers la santé, le repos et la vie  à la réputation et à la gloire, la plus inutile, vaine et fausse monnaie qui soit en notre usage ». Nous nous perdons dans la vaine poursuite de l’image que nous voulons que les autres se fassent de nous. Chacun faisant de même, tout n’est que comédie et pour l’essentiel, « nos vacations sont farcesques ».

 

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Jean Starobinski

Ce constat qui était déjà celui de la philosophie antique incline Montaigne au rejet de la fausseté apparente du monde. Ce rejet suppose néanmoins la croyance en une valeur opposée, soit  « une vérité qui se situerait ailleurs et qui nous autoriserait à intervenir en son nom en dénonçant le mensonge » Mais voilà, comme il ne peut se réclamer « d’aucune vérité possédée », Montaigne n’a pour l’heure d’autre recours que de manifester son opposition sous les seules figures de l’espace, ce que Starobinski nomme l’espace votif. Il se réserve donc un lieu de retraite (ce sera une retraite à éclipses) : c’est la fameuse librairie qu’il installe au troisième étage de la tour d’angle qu’il s’est fait bâtir en agrandissement de la demeure familiale. De là il se sent libéré de tous les pièges et peut s’instituer spectateur de la vie des hommes.

Ce second temps de repli autarcique par lequel, dans un dédoublement de lui-même, Montaigne tente d’instaurer en son dedans un rapport d’égal à égal , sans nulle soumission à une autorité externe, a des effets surprenants que le philosophe n’attendait pas. Déjouant ses attentes, l’unité se dérobe. La constance à soi qu’il recherchait dans la conformité aux grands exemples du passé (tels que proposés par les auteurs antiques qui peuplent sa librairie) s’avère impraticable. Bien plus, sur cette scène intérieure où il s’est retiré, voici que surgissent des intrus, des idées fantasques. Loin de la sérénité attendue, Montaigne constate que son esprit « au rebours, faisant le cheval échappé, se donne cent fois plus d’affaires qu’il n’en prenait pour autrui et m’enfante tant de chimères et de monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’étrangeté , j’ai commencé de les mettre en rôle, espérant avec le temps, lui en faire honte à lui-même ». Son for intérieur ne lui semble guère plus stable que le monde extérieur dans sa perpétuelle mutabilité. L’appui du dehors venant à manquer, Montaigne se trouve un premier médiateur qui n’est autre que son livre dont il nous dévoile ici l’origine première. Ce faisant, Montaigne rompt déjà le cercle autarcique puisque le recours à l’écriture réamorce le rapport à l’autre par le biais du lecteur et présuppose  l’acceptation de la convention du langage.

Le troisième temps sera donc celui du dévoilement progressif d’une des seules vérités incontestables qui se puisse tirer des Essais : il est impossible de s’appartenir à soi tout seul. Dépassant le stade du pur repli sur soi, Montaigne nous convie à passer de l’initiale dépendance irraisonnée au regard des autres à une acceptation du monde fondée sur une relation à autrui maîtrisée. Le mouvement décrit par Starobinski n’est donc rien d’autre que l’effort qui, commençant par penser « l’identité comme pure conformité à soi-même » reconnait que cette visée est inatteignable et cherche à lui donner un autre contenu par le truchement de la relation apaisée à autrui. L’autre cesse d’être simple regard prescripteur d’une image aliénante pour devenir l’interlocuteur sans lequel notre identité ne peut que se perdre dans les sables mouvants de notre for intérieur. L’aliénation ne cesse pas intégralement  – c’est impossible : un minimum de conventions est nécessaire – mais elle n’est plus synonyme de perte et abandon de soi ; elle se fait structurante.

Il est remarquable que, parti de la tentation du repli en un moi coupé du monde et des hommes, Montaigne atteigne, par une dialectique permanente entre engagement et désengagement, dialogue et retour sur soi, à une acceptation de l’homme et du monde dont il se découvre solidaire en ce compris toutes les créatures qui l’habitent et même les arbres : « Il y a, écrit-il, un certain respect qui nous attache, et un général devoir d’humanité, non aux bêtes seulement, qui ont vie et sentiment mais aux arbres mêmes et aux plantes ». D’un apparent stoïcisme qui aurait pu se défaire en une sécheresse désincarnée, nous passons à une forme de militantisme de la vie.

Entre une transcendance insaisissable et une intimité changeante, Montaigne trouve sa stabilité dans une sincérité et une fidélité à soi qui acceptent de se mettre à l’épreuve des autres dans un mouvement – qui est précisément celui des Essais – fait de départs réitérés, de retours, de réexamens.

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Michel de Montaigne (1533-1592)

Montaigne en mouvement est un grand livre.

Au plus près des mots de Montaigne, Starobinski agit en véritable herméneute, à mille lieues des délires structuralistes qui, disséquant un texte en partant du petit orteil, vous laisse ensuite un cadavre couturé de partout et méconnaissable.
Outre qu’il nourrit la réflexion et enrichit notre connaissance de Montaigne, l’auteur nous réserve par son style un grand plaisir de lecture même quand, ici ou là, il cède à un souci excessif du beau style au détriment parfois de la limpidité du propos. On peut également regretter que son ouvrage se termine sans véritable conclusion mais sans doute a-t-il voulu là se conformer à la ligne mélodique des Essais, toute en expansion.

Un livre consacré aux Essais de Montaigne serait raté s’il ne donnait envie de lire ou relire l’œuvre originale. La question se pose alors du choix de l’édition. Plusieurs existent, allant du texte dans sa langue originale (devenu d’un abord rébarbatif) à la version totalement modernisée. Une belle tentative été faite par Arléa et son maître d’œuvre Claude Pinganaud en 2002. Le texte est d’une lecture aisée et sauvegarde l’essentiel de la saveur de l’original. Je le préfère à l’édition Quarto qui a moins de charme. Ma préférence va néanmoins à la belle édition de l’Imprimerie nationale en trois volumes, établie par A. Tournon : l’orthographe est modernisée mais le lexique (un glossaire est joint) et la syntaxe sont maintenus. Le résultat est goûtu : on y retrouve, selon l’expression de mon ami Philippe Lesplingart, le sel, le poivre et le clou de girofle absents des éditions plus « modernes ».
À vous de choisir.

Le livre en FOLIO essais

Les livres de Jean STAROBINSKI chez Gallimard  

La lecture (vidéo) de Montaigne en mouvement par Bruno LALONDE de l’Atelier-Librairie Le livre voyageur

Jean Starobinski parle de son livre (en 1982 sur la Radio Télévision Suisse)