LES PERLES DE L’HISTOIRE LITTÉRAIRE de BELGIQUE FRANCOPHONE – 1. Charles DE COSTER, LA LÉGENDE d’ULENSPIEGEL (1867)

Jean-Pierre LEGRAND + Philippe REMY-WILKIN

 

Au fil des pages et Les lectures d’Edi-Phil (numéro 32/juillet) fusionnent cet été 2020 pour ouvrir un nouveau feuilleton…

Les perles de l’histoire littéraire de Belgique francophone

 

(1)

Charles DE COSTER, La Légende d’Ulenspiegel (1867).

 

Le duo alterne les rôles à chaque épisode.

Cette fois, Edi-Phil à la mise en place, Jean-Pierre au contrepoint.

LES LECTURES D'EDI-PHIL #21 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES ...
Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)
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Jean-Pierre LEGRAND

Charles De Coster, La Légende d’Ulenspiegel, roman, Collection Espace Nord, 2017, édition établie et présentée par Jean-Marie Klinkenberg, 510 pages.

La -Légende d'Ulenspiegel (grand format)

         

          Le titre.

Le titre réel, interminable, est repris à l’intérieur du livre, écho à d’autres récits picaresques mythiques : La Légende et les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandre et ailleurs

Pour Jean-Marie Klinkenberg, « au pays de Flandre et ailleurs » n’est pas anodin. Ce livre est certes un chant d’amour à la Flandre mais il ne s’y limite pas. Son héros, Thyl Ulenspiegel, un Flamand de Damme, va parcourir bien des territoires : pèlerinage contraint à Rome (comme pénitence) au début du livre, guerre menée dans les futurs Pays-Bas dans la dernière partie, et, au milieu, d’interminables errances dans « les pays », qui expriment une pré-nation belge, entre France et Allemagne, courant du Luxembourg au Limbourg ou à la région d’Anvers en passant par le Brabant (Bruxelles), le Hainaut ou le nord de la France, le Namurois, les Flandres, Liège, les bords de Meuse ou d’Escaut.

                              JEAN-PIERRE :

Une chose m’a surpris dans les multiples pérégrinations de Thyl : nous ne trouvons pratiquement aucune description des pays traversés, pas l’ombre d’un paysage, si ce n’est, ici ou là, l’évocation fugace d’un ciel qui se charge, du jour qui se lève. Le chapitre 53 s’ouvre ainsi de manière surprenante :

                            « Ayant longtemps marché, Ulenspiegel eut les pieds en sang, et rencontra, en l’évêché de Mayence, un chariot de pèlerins qui le mena jusque Rome ».

Pas un mot des villes visitées, des hasards du chemin, non plus de la Ville éternelle. Mais partout, on retrouve un même peuple, les mêmes tourments, des bourgeois et nobliaux imbus d’eux-mêmes et si aisés à mythifier. L’impression produite est d’essence humaniste : l’homme est décidément le même partout.

 

          Le roman.

            Le texte témoigne d’une fraîcheur extraordinaire. Le meilleur roman de nos Lettres ? Le « roman fondateur » de celles-ci, rapporte la rumeur depuis des décennies. Le préféré de Jacques De Decker, en tous les cas, grand critique des dernières décennies. Et le mien ! Quoique mes souvenirs soient brouillés par la juxtaposition d’une autre passion, la version BD de Willy Vandersteen, qui illumina mon enfance. Deux passions qui m’envoient passer quatre ou cinq jours chaque année aux alentours de la Tour de Damme.

Cette édition, commanditée par nos institutions (Fédération Wallonie/Bruxelles & Communauté Française de Belgique), est d’une qualité formidable, il faut louer le travail de J.M. Klinkenberg, l’impression et la mise en page, l’illustration de couverture d’Olivier Deprez, issu de la BD d’avant-garde. Le récit et la langue s’en trouvent décapés, revigorés, rendus à leur statut.

                              JEAN-PIERRE :

J.M. Klinkenberg a de la suite dans les idées : en 1971 déjà, il présentait à l’université de Liège sa brillante thèse intitulée Style et archaïsme dans La Légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster. Son idée maîtresse – qui n’a pas changé  – était que le style archaïsant du texte ne se réduit pas à un aimable pittoresque mais est consubstantiel au style même de De Coster. Chez ce dernier, écrivait-il, « le style, c’est l’archaïsme » : en d’autres termes, le style de La légende n’existe pas indépendamment de l’archaïsme. La présente édition « définitive » est en quelque sorte la concrétisation éditoriale de cette thèse : elle réintègre un certain nombre d’éléments archaïsants, présents dans la première édition mais estompés dans les suivantes. J’y reviendrai plus loin. Quoi qu’il en soit, il est très touchant de tenir en main un ouvrage qui, au faîte d’une existence, incarne une idée de jeunesse poursuivie la vie durant.

                          PS. Un essai a été tiré de cette thèse (Samsa, Bruxelles, 2017) :

https://www.samsa.be/livre/la-legende-d-ulenspiegel

 

          La légende est germanique, ne l’oublions pas, notre romancier s’est approprié le mythe et en a livré la version la plus aboutie, achevant la transformation du fripon farceur en héraut de la liberté et chantre du plat pays confronté à la Légende noire de Philippe II et du duc d’Albe, au XVIe siècle.

                              JEAN-PIERRE :

Un mot sur le pédigrée de notre héros. Comme Faust, un autre grand mythe européen, il apparaît en Allemagne. De premières éditions s’y échelonnent entre 1478 et 1510/1511. L’ouvrage est rapidement édité à Strasbourg puis à Anvers, traduit en français, en anglais, en danois, en polonais et en latin.  L’auteur allemand prétend s’inspirer d’un personnage réel né en pays saxon, à Kneitlingen am Elm, vers 1300, et mort de la peste en 1350 à Mölln, en Schleswig-Holstein. Celui-ci aurait été une sorte de meneur de révoltes de paysans, en butte à la vindicte croissante de la bourgeoisie des villes, dont les hauts faits auraient été progressivement déformés par la tradition orale.

 

          De Coster et la Belgique.

            Dans une autre édition (Minos/La Différence, Paris, 2003), la préface de Patrick Roegiers est féroce… pour la Belgique. Roegiers a beaucoup de talent mais un sérieux contentieux avec notre pays (il vit en France depuis des décennies et en a acquis la nationalité). Ce qui se note dès ses premiers mots, son titre : Les Mésaventures de Charles De Coster au piteux pays de Belgique. Qu’il renforce illico par une citation de… De Coster :

          « Pays de Belgique, l’avenir

          Te condamnera pour t’être

          Tout en armes, laissé piller. »

Le ton, virulent, des allures de charge baudelairienne, peut surprendre, mais je n’en contesterai pas la légitimité, la résonance actuelle : on s’agite en tous sens pour tenter de sauver les soldats Ryan de l’édition belge francophone. Une nation ne peut exister sans identité affirmée. Ce qui est le contraire du nationalisme étroit. Une identité ancrée, construite permet de s’aimer soi-même, ce qui permet d’aimer ou de respecter/estimer l’autre. Comme le démontre Amin Malouf dans ses Identités meurtrières. Ou… De Coster dans Ulenspiegel !

 

          Charles De Coster (1827-1879).

            Sa biographie est grisounette. Employé de banque durant six ans, il s’ennuie et reprend des études. Chargé de publication de lois périmées, professeur d’histoire et de littérature à l’Ecole de guerre, répétiteur, il semble tout attendre de la littérature.

Ce n’est pas un génie précoce. Ses premiers écrits sont poussifs (ce que nous avons pu vérifier via les extraits cités par Raymond Trousson dans sa biographie, parue chez Labor, à Bruxelles, en 1990), son génie explose avec le choix d’une plongée vers un ailleurs langagier : les Légendes flamandes (1858) sont rédigées en français ancien. Les Contes brabançons (1861) participent de l’élan mais en français moderne. Il passe alors à son Ulenspiegel. Qui lui prend dix ans. Il s’y attèle avec beaucoup d’ambition, il y met tout son talent (ou son génie) et son cœur.

Pourtant, l’auteur du plus grand livre belge de tous les temps meurt pauvre et ignoré. Il est redécouvert et pavoisé dix ans après sa mort. Parfois pour de mauvaises raisons. Ainsi, la Jeune Belgique de 1880 l’instrumentalise post-mortem pour se légitimer, De Coster les annonçait, EUX, ses membres, tout mouvement doit recourir à un Grand Ancêtre sacralisé qui fonde sa légitimité.

Le cas De Coster me fait un peu penser au cas Schubert. Il a de beaux amis, si je puis dire, d’autres originaux : Félicien Rops (qui illustrera la première édition d’Ulenspiegel) ou Wiertz, notre peintre de l’immense. Mais Camille Lemonnier (l’autre Grand ?) résumera subtilement la situation :

         « Il a eu des lecteurs ; il n’a pas eu de public. »

Des détails biographiques interpellent. Il est né à Munich et a passé ses premières années en Allemagne. En a-t-il conservé une attraction ? Thyl, il est vrai, est arraché au patrimoine légendaire allemand (nos voisins nous ont bien volé Lohengrin !) et ses aventures le portent plus d’une fois en Germanie (à Cologne, Hambourg, Mayence, Nuremberg, etc.) alors qu’il évite la France, que les allusions à celle-ci sont peu nombreuses et peu cordiales. Mais la germanophilie (Allemagne, Pays-Bas du Nord) permet un sillon littéraire original, un éloignement accentué du français normatif.

Charles De Coster est mort une deuxième fois, de par l’abandon des politiques, des médiateurs, des lecteurs… belges (et français), alors que d’autres pays le célébraient (il a eu droit à des dizaines d’éditions en Russie soviétique !). Sa singularité a induit la méfiance des Wallons et des francophones (il s’enthousiasme pour la Flandre et le flamand), des Flamands (il écrit en français et est bruxellois), de la France (il ignore le pays et s’écarte des canons de sa littérature). On pourrait même ajouter qu’il condamne in fine la Belgique, qui cède devant la tyrannie espagnole quand les Pays-Bas du Nord triomphent (Thyl et Nele s’installent à Veere, en Zélande, au bout du récit !). Aurait-il été plutôt un chantre anticipé du Benelux ? Un nostalgique des Grands Pays-Bas hérités du duché de Basse-Lotharingie et des Bourguignons ?

                              JEAN-PIERRE :

Charles De Coster est méconnu même – et surtout – en Belgique. Anecdote amusante, j’ai fait le test dans mon entourage professionnel. Personne ne l’a lu. Un de mes collègues flamands, au demeurant très cultivé, en était même convaincu : De Coster est un auteur flamand et son chef d’œuvre est écrit dans la langue de Vondel. Un travail immense est encore à faire pour réhabiliter notre patrimoine littéraire et le faire mieux connaitre : les petits francophones ont été biberonnés au Lagarde & Michard, recevant de la sorte une éducation littéraire guère différente de celle dispensée aux petits Parisiens. Les choses ont évolué et évoluent encore, mais bien trop lentement.

 

Charles De Coster - Babelio

Charles De Coster

 

          Un chef-d’œuvre !

            Et si on abordait l’essentiel ? Ulenspiegel est un roman ample et nourri, sans temps morts, qui possède une atmosphère à nulle autre pareille, un souffle puissant, une écriture, des personnages et des scènes inoubliables, une inventivité et une modernité décapantes. On rit, on frissonne, on pleure, on rêve, on est très heureux ou très malheureux, révolté ou comblé, etc.

                              JEAN-PIERRE :

Un petit mot de l’histoire elle-même. Je reprendrai largement l’excellent dossier pédagogique édité par Espace Nord.

Thyl Ulenspiegel naît à Damme, en Flandre, sous le règne de l’empereur Charles-Quint, le même jour que le futur Philippe II. Le protestantisme se répand alors aux Pays-Bas. Sa famille est pauvre (Claes, le père, est charbonnier) mais heureuse. Pour avoir tenu des propos contre la religion catholique, Thyl doit se rendre en pèlerinage à Rome pour implorer le pardon du pape. Pendant ce voyage, il est l’auteur de nombreuses farces et commet quelques infidélités envers sa fiancée Nele, la fille de Katheline la « bonne sorcière », qui leur a annoncé un destin merveilleux.

Arrivé à Rome, le pape lui pardonne (ce qui lui coûte tout de même cent florins) et Ulenspiegel prend le chemin du retour. Pendant ce temps, à Damme, Katheline, accusée d’avoir empoisonné une vache qu’elle cherchait en réalité à soigner, a subi la torture du feu et est devenue folle. Claes est condamné à mort par l’Inquisition pour hérésie. On torture Thyl et sa mère afin de découvrir où se trouve le trésor de Claes (un cadeau de Josse, son frère hérétique). Soetkin, la mère, meurt de ses souffrances et de chagrin. Les sortilèges de Katheline donnent une vision à Thyl et à Nele : celle des mystérieux « Sept » que Thyl doit trouver…

Avec le premier livre, les liens familiaux sont défaits : la mort de Claes et de Soetkin transforme Thyl en révolutionnaire. Il jure de venger ses parents et de délivrer la Flandre de l’envahisseur étranger. Dans ce but, il rejoint, avec son ami Lamme (qui recherche sa femme), l’armée de Guillaume Ier d’Orange, les Gueux. Nous suivons notre troupe dans ses joyeuses tribulations. Le Nord devient indépendant ; le Sud (la future Belgique) demeure aux mains des Espagnols. Thyl et Nele se retirent dans une tour, sur une île, entre le Nord et le Sud. Une nouvelle vision leur fait découvrir ce que sont les « Sept ». Et Ulenspiegel devient un personnage mythologique…

 

          La langue.

            De Coster a osé ce que d’autres pousseront plus loin : l’invention d’une langue propre à véhiculer un récit, à créer une atmosphère. Songeons au Seigneur des Anneaux ou à Game of Thrones. Il ne va pas si loin ou va beaucoup plus loin. En s’écartant de la littérature française et des codes de sa langue, en se réclamant de Rabelais pour sauter des siècles de tradition innervée par l’Académie ou Descartes, De Coster ne crée pas une langue déconnectée du réel, il construit une langue hybride qui révélera aux lecteurs la culture et la truculence flamandes.

Une langue hybride ? Elle mêle mots précieux (gastralgique), désuets (coîment), rares (patard), argot (chichard), patois (rommel-pot, kaberdoesje), noms typiques (Josse Grypstuiver) tout en multipliant les audaces syntaxiques, etc. Le résultat ? Un pseudo-vieux français très exotique, qui rend justice au flamand, en farcissant un texte intelligible d’une foultitude de mots flamands (noms propres, expressions, aliments, lieux, métiers, etc.). La langue inventée nous atteint en plein cœur, gorgée de bière (dobel-cuyt et bruinbeer) et de distorsions, fille des tableaux de Breughel, Jordaens, Rubens ou Bosch.

                              JEAN-PIERRE :

Le modelage d’une langue pour les besoins d’une œuvre, qui plus est dans un sens archaïsant, est une démarche périlleuse. Le pastiche ou la caricature ne sont jamais loin et le risque de sombrer dans le ridicule n’est pas mince. Rien de tel dans La légende dont la langue est intimement assortie aux harmoniques du discours et du monde qui en surgit.

Le vocabulaire est riche, mais sans ostentation ni dérive dans une surenchère de termes rares ou vieillis, le contexte permet presque toujours de saisir le sens, et je n’ai presque jamais dû recourir au néanmoins précieux lexique joint en fin de volume.

Sur le plan syntaxique, quelques tours reviennent mais qui appartiennent au style poétique telle, par exemple, la fréquente antéposition de l’adjectif. S’insèrent également dans le texte des chants, des ballades qui concourent comme les autres figures de style, au dépaysement à la fois temporel et géographique.

L’autre particularité du texte est, comme le souligne Philippe, son hybridation linguistique. Dans une étude récente parue dans la revue des lettres belges de langue française (“Sors de mes yeux” : le flandricisme comme effet de traduction dans La Légende d’Ulenspiegel), Rainier Grutman démontre qu’à côté de l’importation de termes flamands repris tels quels (xénisme), le texte de De Coster comporte une large part d’expressions traduites du néerlandais qui renforcent le dépaysement ressenti à la lecture. Ainsi en est-il d’un sobriquet inusité en français et que l’on retrouve en maints endroits du livre : aigre trogne, traduction quasi littérale de zuur smoel.

Il est fréquent qu’une phrase recoure à la fois au procédé du xénisme et de la traduction. En voici un exemple pris au hasard :

                         « En ce temps-là pèlerinant il entra au service d’un certain Josse, surnommé le Kwaebakker, le boulanger fâché, à cause de son aigre trogne ».

La même étude montre de manière passionnante que, sans nullement se livrer au plagiat, De Coster s’est servi d’un texte source qui n’est autre que la brochure Het aerdig leven van Thyl Ulenspiegel publiée par Van Paemel. L’ensemble de La légende contient dès lors des mots et des phrases faits pour donner l’impression d’avoir été traduits du flamand, « ce qui en fait une construction interculturelle avant la lettre », une traversée des langues brouillant les pistes identitaires.

Confronté à cette démarche très élaborée, il n’est pas surprenant que, dans la présente édition, J.M. Klinkenberg ait souhaité être au plus proche de cette langue archaïsante si consubstantielle à l’œuvre, et soit donc revenu à la leçon de l’édition originale.

Cela peut dérouter… Ainsi, J.M. Klinkenberg réhabilite ce qui peut apparaître comme des coquetteries typographiques. Constatant que, dans l’édition originale, la conjonction et est régulièrement transcrite &, tandis que tous les s intérieurs se présentent sous la forme ʃ, il réintègre ces formes abandonnées par les éditions précédentes. Cela donne par exemple ceci :

                       « Ils avançaient riant & deviſant, tandis que Sa Sainte Majeſté regardait en son eſtomac pour voir s’il y avait aſſez de place pour le dîner de ceux d’Audenaerde. »

J.M. Klinkenberg souligne à juste titre que tout ceci donne sa patine à l’œuvre entière :

                            « (…) on oublie trop souvent, en effet, que le livre est un objet, et que l’écriture n’existe point sans un support. La lecture, acte qui consiste à prendre connaissance d’un texte, n’est donc pas une opération exclusivement linguistique : le grain et la couleur d’un papier, la forme, la dimension et la diversité des caractères, voilà des éléments qui ne vont pas sans influencer cet acte ».

Je partage son avis. Quelle impression produirait encore la traduction en français moderne d’un vieux grimoire publié en format word Time New Roman sur internet ? Il n’empêche, ces audaces typographiques peuvent indisposer en notre époque de lecture rapide et entraver la conquête de nouveaux lecteurs. J’espère de tout cœur me tromper.

 

          Une charge au vitriol.

            Dès la préface, dite du hibou, un mystérieux Bubulus Bubb. condamne le crime en col blanc :

         « Tu ne sais peut-être pas ce que c’est qu’un hibou. Je vais te l’apprendre. Le hibou, c’est celui qui, en tapinois, distille la calomnie sur les gens qui le gênent, et, quand on lui demande de prendre la responsabilité de ses paroles, s’écrie prudemment : Je n’affirme rien, ON m’a dit. Il sait bien que ON est indénichable. »

Seront ensuite dénoncés une série de forfaits : compromettre l’honneur d’une jeune fille, endetter les familles, trafiquer ses produits pour augmenter ses profits, voler la veuve et l’orphelin, etc. Mais les politiques, les Grands de ce monde sont aux premières loges de la déferlante : ils avancent masqués, affichant liberté et amour d’humanité quand il leur sied d’égorgetter un homme ou une nation :

          « C’est un accord souverain entre princes de s’entraider contre les peuples. »

Charles-Quint et Philippe II incarnent une paire parallèle à Claes/Thyl mais couleur nuit/sang. Pour aimer les autres, il faut s’aimer soi-même, aimer la vie (le vin, les femmes, les gens), mais le futur roi, dès l’enfance, s’ennuie et torture des animaux :

          « (…) sa bouche (NDLR : d’une guenon apprivoisée) était ouverte comme pour crier la mort, il s’y voyait de l’écume sanglante, et l’eau de ses larmes mouillait encore sa face. »

L’Eglise se situe à même hauteur (de bassesse) : elle engendre culte du profit (indulgences), hypocrisie et délation, violences morale et physique (Inquisition), voire un dégoût de la vie, de la nature.

De Coster appartenait à une (nouvelle) vague libérale préoccupée par le sort du peuple, des Flamands non francophones marginalisés par l’Etat et ses élites. Les valeurs de l’auteur apparaissent à travers son héraut. Générosité, solidarité, au-delà des clivages (de rang social, de sexe, de confession, etc.) :

          « (…) celui qui mange sans partager son repas avec le prochain n’est pas digne de manger. »

Thyl pleure devant « les corps des hommes pendus pour avoir eu faim » :

          « Ah ! si j’étais l’empereur Charles, je ferais faire des florins pour tout le monde, et chacun étant riche, plus personne ne travaillerait. »

Au-delà d’un humanisme bienveillant, il y a dérive vers l’utopie et vers une idéologie plus décapante, audacieuse. Ses héros sont des révolutionnaires, des anarchistes. Qui se moquent des règles, si elles sont arbitraires. Thyl toise les Grands de haut, plus vert qu’un Pardaillan :

         « Majesté (NDLR : Charles-Quint !), je demande qu’avant que je sois pendu, vous veniez baiser la bouche par laquelle je ne parle pas flamand. »

Et il n’hésite pas une seconde à se confronter aux chefs de son propre parti, à ses camarades de combat s’ils ne respectent pas un code de conduite à l’égard des ennemis, fussent-ils les plus cruels, dût-il en être condamné à mort par les siens.

                              JEAN-PIERRE :

Sous-jacente au récit, on peut également lire une critique sociale. A l’époque de De Coster, la Belgique est déjà l’un des Etats les plus densément peuplés d’Europe et aussi l’un des plus industrialisés (bien plus que la France). Le capitalisme naissant fait jouer à plein la concurrence et crée toutes les conditions d’un dévastateur dumping social.

De Coster est sensible à la misère sur laquelle se bâtit la prospérité de la Belgique qui, un peu plus tard, deviendra la seconde puissance économique mondiale. On en trouve un écho dans le sabbat de Katheline qui rapporte ainsi les instructions du Christ quant au sort de Charles-Quint qui comparaît devant lui :

                           « Tu en feras un âne, afin qu’il soit doux, maltraité et mal nourri ; un pauvre, pour qu’il demande l’aumône et soit reçu avec des injures ; un ouvrier, afin qu’il travaille trop et  ne mange pas assez ; puis, quand il aura bien souffert dans son corps et dans son âme d’homme, tu en feras un chien, afin qu’il soit bon et reçoive les coups ; un esclave aux Indes, afin qu’on le vende aux enchères ; un soldat, afin qu’il se batte pour un autre et se fasse tuer sans savoir pourquoi ».

 

          Mille tons !

           Que lit-on en dévorant Ulenspiegel ? Un pamphlet à portée sociologique, politique ? Un récit picaresque ? Les aventures des comparses Thyl et Lamme sont, il est vrai, souvent joyeuses, satiriques et paillardes. Nos héros boivent et mangent à nous donner le vertige. Le fils de Claes, malgré son amour pur, profond, complet, définitif pour Nele, courtise, lutine et bien plus… toutes les jolies filles de Flandre et d’ailleurs (mais toujours gentiment, naturellement) :

          « (…) douce hôtesse à la peau ambrée, aux yeux brillants comme des perles. C’est couleur de soleil que l’or bruni de ces cheveux ; ce fut Vénus, sans jalousie, qui te fit tes épaules charnues, tes seins bondissants, tes bras ronds, tes mains mignonnes. »

Une épopée, qui multiplie les scènes hautes en couleurs ? Tortures et mises à mort, combats, errances meurtrières d’un loup-garou, etc. Un roman historique ? Nous traversons le Sac de Rome, la décapitation des comtes d’Egmont et de Hornes, des batailles et des traités… Un Road-book ? Un Bildungsroman, qui verrait Thyl quitter son costume de farceur et de séducteur, souvent drôle et courageux mais égoïste à l’occasion (de retour de ses trois années d’errances contraintes, il vit un temps en concubinage avec une veuve de Koolkerke, sans se manifester auprès de ses parents, de Nele), pour assumer ses responsabilités d’homme et de citoyen ? Il est vrai qu’un déclic s’opère à la page 151, avec le discours de Claes à son fils, qui précède la mort du père sur le bûcher :

          « Fils, tu péchas souvent courant les grands chemins, ainsi que font les mauvais garçons ; il ne faut plus le faire, mon enfant, ni laisser seule au logis la veuve affligée (…). »

Un conte à la naïveté décapée, digne de Perceval ou des bergeries médiévales ?

         « A Damme, en Flandre, quand mai ouvrait leurs fleurs aux aubépines, naquit Ulenspiegel, fils de Claes. »

Et que dire des accents thriller/policier (le loup-garou), fantastiques ou mystiques (visions de Katheline ou de Nele, scène des feux follets et du géant, etc.), sociologiques, philosophiques, poétiques, burlesques et grotesques ?

Ou alors c’est LE livre belge par excellence ? Un Bruxellois écrit en français un chant d’amour pour la Flandre, son peuple et ses paysages, ses légendes et son patrimoine, ses produits ?

                              JEAN-PIERRE :

S’il y a bien une chose frappante à la lecture, c’est la diversité de tons. J’ajouterai la tonalité supplémentaire du genre prophétique, certes largement détourné et qui par moment, incline le roman vers une parodie de contre-évangile et, en tout cas, penche progressivement vers le mythe. Cela éclate dès les premiers chapitres et la prophétie de Katheline :

« Claes est ton courage, noble peuple de Flandre, Soetkin est ta mère vaillante, Ulenspiegel est ton esprit ; une mignonne et gente fillette, compagne d’Ulenspiegel et comme lui immortelle, sera ton cœur, et une grosse bedaine, Lamme Goedzak, sera ton estomac. Et en haut se tiendront les mangeurs de peuple, en bas les victimes ; en haut frelons voleurs, en bas, abeilles laborieuses, et dans le ciel saigneront les plaies du Chriſt ».

En maints endroits, on retrouve des allusions à peine voilées au récit biblique : l’enfance de Thyl nous est rapportée sur un tour qui nous rappelle saint Luc (« Tandis que croissait en gaie malice le fils vaurien du charbonnier, végétait en maigre mélancolie le rejeton dolent du sublime empereur. ») ; il entre dans la ville d’Anvers monté sur un âne et vêtu d’une « belle robe de soie cramoisie », il ne craint pas de s’exprimer de manière elliptique et, dans les dernières lignes du roman, semble ressusciter et vaincre la mort.

 

          La complexité des messages.

            On se tient très loin du binaire. La charge contre l’Eglise est terrible mais on peut rencontrer un curé bienveillant et des catholiques qui protègent les protestants, les suivent en exil ou au combat. Il y a de mauvaises femmes et des femmes merveilleuses. Et idem du peuple, des hommes de haute ou basse extraction. Le Prince d’Orange, tel que fantasmé (comme est fantasmé le protestantisme, qui se résume à une idée, la liberté de conscience, à une étape menant à la laïcité), est le parangon des vertus du politique : il se tait et écoute, réfléchit ; il se dépouille de ses biens, de sa fortune pour nourrir la lutte de libération ; il est loyal, courageux, reste soudé à une éthique chevaleresque, etc. Le landgrave de Hesse offre une autre figure de véritable noblesse.

Par contre, autour de Thyl, les compagnons de lutte sont parfois aussi vils que les ennemis. L’immense empathie pour le peuple reste raisonnée. Chacun, à sa place, doit apporter :

          « Les bélîtres, mendiants, vagabonds et toute cette guenaille de vauriens oiseux traînant leur paresse par les chemins et préférant se faire pendre plutôt que de faire œuvre (…) »

                            JEAN-PIERRE :

Rien en effet de manichéen dans le discours de De Coster. A aucun moment il ne tranche clairement entre protestants et catholiques. Il n’empêche, il est clair que son cœur de franc-maçon penche plutôt vers les protestants : partout dans le texte de La légende affleure cette allergie des libres-penseurs pour tout ce qui, dans la religion catholique, fleure bon la superstition et l’idolâtrie : les processions, le culte des saints, les miracles.

Jamais la foi n’est brocardée ou méprisée : seule la vénalité du clergé et les errements de la piété populaire subissent les charges de l’auteur ainsi que les dérives mystiques qui font tourner le dos à la vie (l’épouse de Lamme a tout quitté sous l’emprise d’un moine, sur le modèle d’une sainte Chantal).

D’ailleurs, la grande affaire d’Ulenspiegel, ce n’est pas tant le triomphe du protestantisme que l’avènement de la « libre conscience » : j’ai relevé 13 occurrences de cette expression dans le texte, signe de son importance pour De Coster. Dans l’esprit de ce dernier, cette liberté va bien au-delà du libre choix de la religion. En quoi il transpose dans le cadre du XVIe siècle une problématique essentielle de son époque et que la Flandre du XVIe siècle était bien loin d’envisager. Du reste, si Luther a bien utilisé l’expression, rare avant lui, de « liberté de conscience », c’est dans un sens théologique très étroit que rappelle Raymond Trousson dans son indispensable Histoire de la libre pensée. Pour Luther (dont se réclament les Gueux), la liberté de conscience est la liberté par laquelle la conscience chrétienne s’affranchit des œuvres. Elle ouvre au salut par la foi. Cette liberté reste étroitement liée au message du Réformateur et, nous dit Trousson, n’est certainement pas un droit pur et simple de pratiquer sa croyance à son gré ni surtout de s’affranchir de toute croyance.

Sans être pur hédoniste (son engagement en témoigne), Thyl n’a finalement que faire de la religion. Ainsi, en galante compagnie (il court très volontiers la gourgandine), notre héros se laisse aller à philosopher :

                          « Ayant péché de cent manières, je jurai, comme tu le sais, de faire pénitence. Cela dura bien une grande heure. Songeant pendant cette heure à ma vie à venir, je me suis vu nourri de pain maigrement ; rafraîchi d’eau fadement ; fuyant amour tristement ; n’osant bouger ni éternuer, de peur de faire méchamment ; estimé de tous ; redouté d’un chacun ; seul comme lépreux ; triste comme chien orphelin de son maître, et, après cinquante ans de martyre, finissant par faire sur un grabat ma crevaille mélancoliquement. La pénitence fut longue assez, donc baise-moi, mignonne, et sortons à deux du purgatoire ».

 

          Des personnages inoubliables.

           Au centre du roman, une famille recomposée, où Nele est la fille de Katheline mais née hors mariage, adoptée et élevée par Claes et Soetkin, sa vraie mère jouant les tantes ou marraines des deux jeunes gens. Tous entretiennent un rapport symbolique avec la Flandre, sont l’incarnation d’une de ses vertus.

Claes, le père, bienveillant mais responsable : il aime son fils « d’un air bourru afin de ne le point affadir », se résout à le battre s’il se plaint d’une rixe où il n’a pas répliqué.

Soetkin, modèle d’épouse et de mère.

Katheline, qui ouvre vers un Ailleurs : la folie, la voyance.

Nele, l’amoureuse transie, douce et soumise au premier abord, forte et résistante au second : elle se défend et évite un viol, rejoint Thyl au combat, se montre farouchement jalouse, etc. Qui plus est, elle détient des pouvoirs médiumniques et semble incarner, avec sa mère, un monde d’avant la romanisation, la christianisation, un monde matriarcal où les femmes possèdent les secrets de santé, d’avenir, etc.

Quant à Thyl, c’est un véritable héros, qui ne se prend pas au sérieux mais prend au sérieux, s’engage. Il aime les plaisirs mais se montre généreux, il peut se priver, jouer la carte de l’abstinence, de la modération. Son univers mental est décloisonné et conjugue des forces opposées. Il est poète à ses heures, expert en marketing à d’autres, idéaliste ou assoiffé de vengeance.

                              JEAN-PIERRE :

Thyl se vit comme un être humain dont la vocation est d’être libre. Il transcende toutes les conditions. A ce titre, notre héros n’est guère représentatif des hommes de son temps et de sa condition : La légende ne peut décidément se réduire à un roman historique.

          Il est la vie en mouvement, l’élan vital :

      « Ulenspiegel, toujours jeune, et qui ne mourra point, courra par le monde sans se fixer oncques en un lieu. Et il sera manant, noble homme, peintre, sculpteur, le tout ensemble. Et par le monde ainsi se promènera, louant choses belles et bonnes et se gaussant de sottise à pleine gueule. »

                               JEAN-PIERRE :

Le livre de De Coster est une mine de personnages, tous typés et bien différenciés : chacun concourt à l’unité du récit et à sa couleur singulière. Les personnages fictifs y côtoient les personnages historiques sur lesquels l’auteur porte un regard sans concession et assez novateur pour son époque. En effet, si la noirceur de Philippe II n’a échappé à aucun historien belge, il n’en est pas de même de Charles-Quint, dont les manuels d’histoire de Belgique faisaient fréquemment l’éloge, justifiant sa répression féroce par « les progrès effrayant de l’hérésie » auxquels il avait dû faire face (J. David, Manuel d’histoire de Belgique). Cette complaisance est ici balayée :

                            « Philippe deviendra bourreau, ayant été engendré par Charles cinquième, meurtrier de notre pays ».

On se demande, à la lecture, si Charles-Quint n’est finalement pas pire que son fils, sur lequel il semble surenchérir en cynisme, comme en témoigne ce conseil donné lors de son abdication :

                            « Mon fils, sois avec eux tel que je le fus : bénin en paroles, rude en actions ; lèche tant que tu n’as pas besoin de mordre. Jure, jure toujours leurs libertés, franchises et privilèges, mais s’ils peuvent être un danger pour toi, détruis-les. Ils sont de fer quand on y touche d’une main timide, de verre quand on les brise avec un bras robuste. Frappe l’hérésie, non à cause de sa différence avec la religion romaine, mais parce qu’en ces Pays-Bas elle ruinerait notre autorité ; ceux qui s’attaquent au pape, qui porte trois couronnes, ont bientôt fini des princes qui n’en ont qu’une. »

Cette leçon d’exercice du pouvoir a dû faire tinter les oreilles de plus d’un contemporain de De Coster…

Je dois l’avouer : mon personnage préféré est celui de Lamme. Bâfreur et glouton au tour de taille éloquent, il est l’antithèse de l’idéaliste à la maigreur ascétique mais aussi de ces moines dévoyés dont « la graisse claustrale, inutile et fainéante » ne saurait être comparée sans un insigne abus, à sa « graisse de Flamand nourri honnêtement par labeurs, fatigues et batailles ». En ce temps de fanatisme mais aussi d’engagement idéaliste, Lamme est à lui seul un rappel permanent des fondamentaux : la puissance de l’amour, les nécessités du corps. Les dévouements exclusifs et les idéaux obsessionnels l’offusquent. Il tance à sa façon le forgeron Wasteele qui consacre toutes ses forces à la cause des Gueux :

                              « Te voilà, dit Lamme, maigre, pâle & chétif, croyant à la bonne foi des princes et des grands de la terre, et dédaignant, par un zèle excessif, ton corps, ton noble corps que tu laisses périr dans la misère et l’abjection. Ce n’est pas pour cela que Dieu le fit avec dame Nature. Sais-tu que notre âme, qui est le souffle de vie, a besoin, pour souffler, de fèves, de bœuf, de bière, de vin, de jambon, de saucissons, d’andouilles & de repos ; toi, tu vis de pain, d’eau et de veilles ».

Ce faisant, Lamme n’est pas toujours écouté, il est même parfois remis à sa place. Mais il a fait entendre une petite musique douce à l’oreille en ces temps d’une cruelle intransigeance.

En surplomb de tous les personnages, la figure de Thyl s’impose comme une des plus attachantes de la littérature. C’est un homme accompli, solaire, bon compagnon mais exigeant, comme il se doit d’un ami véritable. Engagé mais jamais asservi à la cause, il conserve, en chaque occasion, une heureuse distance critique qui doit tout à l’indépendance d’esprit et rien au cynisme. Il se dépeint magnifiquement dans cette adresse :

                             « Nous sommes seigneurs. Les paysans nous donnent du pain et du lard quand nous voulons. Lamme, regarde-les. Loqueteux, farouches, résolus et l’œil fier, ils errent dans les bois avec leurs haches, hallebardes, longues épées, bragmarts, piques, lances, arbalètes, arquebuses, car toutes armes leur sont bonnes, et ils ne veulent point marcher sous des enseignes. Vive le Gueux »

 

          La modernité.

             Ulenspiegel possède une dimension métaphorique qui, loin de toute fixité spatio-temporelle, charge tout ce qui s’oppose à la liberté, à l’émancipation, à la réalisation. Il y a une filiation qui mène vers les hippies (un Peace and Love adapté : s’il faut se battre…), les beatniks (On the Road). La dénonciation vitriolesque des tares qui mènent l’humanité résonne étrangement à notre époque où écologie, ultra-libéralisme, droits de femmes, etc. s’entrechoquent. Et que dire des échos aux fake news, à l’infiltration des mouvements et à leur manipulation (créer de faux iconoclastes pour durcir la répression), à la bigbrotherisation (on nous dépeint un univers où les citoyens ont été drillés/conditionnés pour se laisser tondre et tendre leur gorge à la lame mais aussi pour écouter aux portes, rapporter, dénoncer).

On a parlé du rapport à la nature et au vivant, de la famille recomposée, de la puissance sacrée des femmes… Et que dire des amours de Lamme (le ventre de la Flandre) ? Il aime tant sa femme qu’il se mue en son domestique. Elle le quitte pour se réaliser comme chrétienne, il lui reste fidèle et finit par lui pardonner.

Il y a une mise en abyme de la création littéraire aussi : De Coster donne un enfant illégitime à Thyl, issu de ses multiples aventures amoureuses en Allemagne. Et ce fils sera à l’origine de la légende d’un Thyl germanique, né à Knittlingen, en Saxe. Ce qui justifie mais inverse la réalité du projet romanesque.

 

          Le Thyl de Vandersteen.

            Il faut comparer les variantes, spectaculaires, entre le roman de De Coster et l’adaptation de Vandersteen. La révolte des gueux revisite le premier à la lumière des peintures et atmosphères breughéliennes, tout en déployant un imaginaire truculent qui n’a aucun équivalent dans notre plat pays à l’exception d’André Franquin*. J’ai relu roman et BD en parallèle. Sidéré par l’imagination, la réorchestration du scénariste/dessinateur. Il a réussi à écrire une BD parfaite, l’une des plus fameuses de l’Age d’or de la BD belge, en conjuguant le respect et la liberté d’invention. Au début, on se dit qu’il garde une poignée de personnages et un décor historique, mais raconte une nouvelle histoire. Au fil des pages, on redécouvre une foule d’éléments judicieusement redistribués (scènes de la ruche et des voleurs, des aveugles, des souliers jetés à la foule, des prédicants assassins, etc.). Fascinant !

Couverture de Thyl Ulenspiegel (Les Aventures de) -1- La Révolte des Gueux

                              JEAN-PIERRE :

Mon père, professeur de français, interdisait à ses enfants la lecture des bandes dessinées. Je les lisais en fin d’année scolaire, lorsqu’après les examens, nos instituteurs nous laissaient libres de tout travail. Les élèves apportaient leurs bandes dessinées et se les partageaient. C’est ainsi que j’ai découvert l’adaptation de Vandersteen. J’en ai gardé un souvenir très vif et, à l’occasion de ma présente lecture, je m’en suis procuré la réédition.

Le plaisir est toujours aussi grand. Vandersteen a bâti une nouvelle histoire tout en conservant les épisodes les plus saillants des aventures de Thyl, le tout avec un génie du découpage très cinématographique.

On sent bien néanmoins que Vandersteen a infléchi sa narration davantage dans le sens de la libération et de l’avènement d’un peuple, laissant de côté l’aspect confessionnel et la liberté de conscience. Il faut bien chercher pour découvrir que les Gueux sont protestants et que les Espagnols sont les champions de l’Inquisition.

 

           Conclusions.

             D’autres nations ont un socle culturel : Divine Comédie, Don Quichotte, Lusiades, Shakespeare, Goethe… Je ne pense pas un instant que notre De Coster puisse se comparer aux deux susdits, qui ont réalisé une œuvre immense, large et profonde, il est avant tout l’homme d’un grand livre. Dont il s’agirait d’explorer aujourd’hui plus qu’hier, avec le recul, la luxuriance, la polysémie, la puissance :

           « Une époque reprend vie, sanguine et vigoureuse, dans une fresque nationale et populaire. » (Raymond Trousson, Charles De Coster ou La vie est un songe).

 

          PS.

          The place to be !

            Ucclois d’adoption, j’apprécie particulièrement la scène des aveugles, qui se joue dans l’auberge du Vieux-Cornet, une des deux plus vieilles bâtisses de notre belle commune, ce que rappelle une plaque commémorative au coin de l’enceinte du parc du Wolvendael, à l’entrée du Crabbegat, chemin creux envoûtant. L’auberge du Vieux-Cornet ! L’hôtellerie de la Trompe, dans le roman, où festoient les frères de la Bonne-Trogne. Dont on avait déjà fait la connaissance dans les Légendes flamandes (lors d’un récit truculent sur l’origine des archères d’Uccle… pour ainsi dire féministe).

Un restaurant a aujourd’hui installé sa cuisine italienne raffinée entre les murs de l’ancienne auberge, La Loggia dei Cavalieri : https://loggiadeicavalieri.com/

 

Le livre sur le site d’Espace Nord

 

Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

 

* Voir le feuilleton en duo, avec Arnaud de la Croix, sur les albums Spirou de Franquin :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/14/spirou-et-fantasio-1-3-par-arnaud-de-la-croix-et-philippe-remy-wilkin/

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/20/spirou-et-fantasio-2-3-par-arnaud-de-la-croix-et-philippe-remy-wilkin/

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/28/spirou-et-fantasio-3-3-par-arnaud-de-la-croix-et-philippe-remy-wilkin/

HUMILIÉS ET OFFENSÉS de FÉDOR DOSTOIEVSKI / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Peut-on aimer Dostoïevski ? se demande Julia Kristeva dans son dernier ouvrage. Et de rappeler la mise en garde de son père : « Destructeur, démoniaque et collant, trop, c’est trop, tu n’aimeras pas du tout, laisse tomber ! » De fait, Dostoïevski n’est pas aimable ;  il est dérangeant, éprouvant, tendu à l’extrême, mais passionnant.

Humiliés et offensés - Fiodor Dostoïevski - SensCritique

D’abord publié en feuilletons, puis en volume, « Humiliés et offensés » est généralement considéré comme un des premiers chefs d’œuvre de l’auteur.

De mon point de vue, il n’atteint pas encore les sommets qui suivront. Découpé en chapitres souvent très courts il pâtit par endroits de sa vocation de feuilleton et de la rapidité de sa composition. Ici ou là on peut tomber sur des contradictions parfois gênantes tandis que sa trame mélodramatique montre ses limites. Il n’empêche, Dostoïevski affine ici ce qui deviendra sa manière caractéristique faite d’une profusion verbale et de dialogues proliférant en espèces d’arcs électriques qui laissent dans l’air  comme une odeur tranchante et métallique.

Nous retrouvons dans « Humiliés et offensés » une variation subtile du trio amoureux sur laquelle viennent se greffer divers personnages adventices qui donnent cependant toute sa couleur au roman.

Or donc Vania, le narrateur, aime Natacha, fille de Nikolaï Serguéitch Ikhménev, ancien intendant du prince Valkovsky par lequel il a été profondément humilié et à qui l’oppose un interminable procès. Natacha rejette Vania qui conserve le rôle ingrat de confident.

En réalité, Natacha est amoureuse d’Aliocha, fils du prince Valkovsky.  Elle a fui sa famille, maudite par son père. Aliocha est un être d’une versatilité enfantine et d’un égoïsme aussi radical que candide ; il est à la fois victime d’un père incarnation du mal et bourreau par désinvolte immaturité. Certes Aliocha aime Natacha mais son inclination changeante le porte vers Katia, riche héritière de 17 ans. Une polarité de pureté s’incarne en Nelly, toute jeune fille, orpheline-martyre d’une fierté sauvage et que ronge une profonde tristesse.  Elle est recueillie par Vania après la mort de sa mère survenue dans la plus extrême pauvreté. Epileptique, épuisée par la souffrance physique et psychique Nelly glisse vers une mort inéluctable.

De ce qui, vu de loin, peut sembler un mélange indigeste de Feydeau et Eugène Sue, Dostoïevski tire une œuvre pleine de tensions où déjà fidèle à une veine qu’il ne cessera de creuser, il  s’intéresse à l’inconséquence, à la cohabitation de sentiments contradictoires poussés à leur incandescence, à l’excès de haine comme avatar de l’amour, bref,  à tout ce qui fait que ses personnages irraisonnés semblent constamment sur le point de s’inverser en leur contraire.

Fiodor Dostoïevski : Hommage (1956 / France Culture) - YouTube

Le vrai sujet de ce lourd roman est cependant l’exploration très fine de la dialectique  de l’orgueil et de l’humiliation, que l’on retrouve tout au long de l’œuvre de Dostoïevski. Péché capital comme chacun sait, l’orgueil exerce son travail de sape chez presque tous les personnages dostoïevskiens dont il explique largement la déconcertante brusquerie d’action que parfois on leur reproche au nom d’un réalisme convenu. Leur extravagante et explosive inconséquence serait exagérée. Certes, dans notre réalité de tous les jours, les inhibitions sociales ne permettent pas toujours à ces explosions de se produire au grand jour, mais, dans le secret des familles on peut – j’en ai fait l’expérience – rencontrer de ces êtres dont l’humiliation a renforcé l’orgueil jusqu’à la folie.

Dans un passage où le père de Natacha  peine à écrire une lettre de pardon à sa fille, Dostoïevski rend particulièrement sensible et crédible ce tourbillon de l’humiliation et de l’orgueil blessé :

« Pauvre vieillard ! Dès les premières lignes, on devinait à qui il écrivait. C’était une lettre à Natacha, à sa bien-aimée Natacha. Il commençait avec chaleur et tendresse : il s’adressait à elle en pardonnant et en l’appelant à revenir. Il était difficile de tout déchiffrer dans cette lettre (…) mais on voyait seulement que le sentiment chaleureux qui l’avait poussé à saisir la plume et à écrire ces premières lignes, très vite, tout de suite, s’était transformé en autre chose : le vieillard commençait à faire des reproches à sa fille, à lui décrire en couleurs vives le crime qu’elle avait commis. (…). On voyait qu’après les quelques premières lignes, il avait pris sa générosité originelle pour de la faiblesse, il s’était mis à en avoir honte, et que, finalement, après avoir ressenti les tortures de son orgueil blessé, il terminait par de la colère et des menaces. »

Dans l’optique profondément chrétienne qui est la sienne, Dostoïevski fait fréquemment dire à ses personnages que « la souffrance purifie tout ». L’humiliation est toutefois une souffrance d’un genre particulier : elle pervertit au lieu de sanctifier;  chevauchée par l’orgueil, elle est un facteur de damnation.

L’épouse de Nikolaï Serguéitch ne s’y trompe pas lorsqu’elle s’écrie : «Pardonne-lui, pardonne-lui ! s’exclamait, sanglotant Anna Andréievna, se penchant sur lui et l’embrassant. Ramène-la dans sa famille, mon chéri, et Dieu Lui-même au jour du Jugement te comptera ton humilité et  ta miséricorde. ». La vertu qui sauve est la négation de l’orgueil : c’est l’humilité. Une humilité que certains, comme l’a bien vu Gide, pousseront « jusqu’à l’abjection, jusqu’à se complaire dans l’abjection ». La petite Nelly est de ces saintes à qui sa mère, a confié en  mourant : « « Reste pauvre, et va plutôt mendier que… » Ce n’est pas une honte de demander l’aumône ».

A l’opposé de la pure et maladive Nelly, nous trouvons le prince Valkovsky qui inaugure une longue série de personnages noirs, incarnation du mal, égocentriques et jouisseurs, dépourvus de morale et guidés par une sensualité sans limite.
Entre ces deux pôles s’agitent des personnages perdus, ballottés par le destin, abrutis de pauvreté, qui souffrent et font souffrir.

Chaque fois que je lis Dostoïevski je me surprends à être si facilement embarqué dans un univers aux personnages souvent outrés et d’un « voltage » parfois extravagant. Je crois que cela tient au génie des dialogues qui donnent l’illusion quasi parfaite de l’autonomie des personnages par rapport à leur créateur. De la même manière que dans une conversation spontanée nous ignorons ce qui va sortir de notre bouche dans la seconde qui suit, les personnages des romans de Dostoïevski semblent se dessiner devant nous, dans la trame des paroles proférées. La vie bat à chaque page.

Le roman (traduit par A. Marcowicz) sur le site d’Actes Sud 

Le roman (traduit par F. Flamant) sur les site de Gallimard

 

 

LE VENTRE DE PARIS d’ÉMILE ZOLA / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Il est assez prévisible : c’est en effet au pas de l’oie que ses personnages se dirigent vers une catastrophe annoncée. En plus d’une occasion, son style a la légèreté d’un panzer sur les plaines d’Ukraine. Et pourtant, j’adore Zola. Ses livres forment une œuvre-monde où palpite une vie négligée jusque-là par la littérature. Un avant-goût de lutte des classes. Féru d’hérédité et de physiologie, il invente un genre, le naturalisme, machine de guerre qui décrira le vaste soulèvement démocratique qui monte, le tout sur fond d’une passion appelée à prospérer : la haine du bourgeois.

Le Ventre de Paris

Le Ventre de Paris est le  troisième opus de la saga des Rougon-Macquart, « histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». Dans le premier volume, nous assistons à l’éclosion de la famille Rougon, qui entend bien profiter du coup d’état de Louis Napoléon mais dont le sang est déjà irrémédiablement vicié par les gênes de l’aïeule  Adélaïde, hystérique et passablement érotomane. La Curée nous emmène à Paris, dans les affres de la spéculation immobilière à laquelle prend part un premier surgeon des Rougon. Le Ventre de Paris, nous transporte dans le quartier des Halles, dans la charcuterie de la belle et plantureuse Lisa Macquart, épouse du terne Quenu, homme jeune, très gras, charcutier par vocation :  une véritable  usine à saucisses sur pattes ; rentable mais sexuellement peu emballant.

Tout ce petit monde d’honnêtes gens est troublé par la survenue de Florent. demi-frère du Sieur Quenu. Jeune républicain, arrêté au soir du coup d’état de Louis-Napoléon et injustement accusé de crime, Florent, comme des milliers d’autres malheureux a été déporté à Cayenne. Récemment évadé, il regagne Paris et trouve refuge chez les Quenu. Même dans un régime autoritaire, le fichage n’en est encore qu’à ses balbutiements : Florent trouve donc assez rapidement un emploi aux Halles, comme inspecteur à la marée. Les difficultés ne vont cependant pas tarder.

Zola peint la société du Second Empire à grands traits et de manière féroce : il y a  du Daumier chez lui : c’est cruel, sarcastique et très noir. En filigrane, à peine nommée, se devine la figure de Louis-Napoléon, principe corrupteur de toute une société, profanateur de la République, qui installe l’Empire dans l’ombre portée de l’Oncle. L’univers des Halles, personnage principal du roman symbolise bien ce peuple de  boutiquiers, de petits bourgeois et de financiers sur lequel il règne : c’est  le ventre boutiquier de la France, « le ventre de l’honnêteté moyenne se ballonnant, heureux, luisant au soleil, trouvant que tout va pour le mieux, que jamais les gens de mœurs paisibles n’ont engraissé si bellement ». A l’autre bout du spectre, cela s’agite mais là aussi, ce régime aux vertus émollientes semble ne faire surgir que de pâles ersatz, des révolutionnaires de pacotille : de cette parodie d’Empire  ne surgissent que des fantômes de la République. Florent se trouve ainsi embringué dans une conspiration d’opérette, pilotée par des hébertistes qui rejouent à 1793.

Emile Zola (1840-1902) – Major-Bac
Emile ZOLA (1840-1902)

Au milieu de tout cela, Paris digère : Zola ne nous décrit pas un Paris du désir, mais un Paris de  satiété, de chairs bouffies, de mauvaise  graisse.  Une Babylone callipyge  en forme d’excroissance des cuisines du charcutier Quenu : «  La graisse débordait, malgré la propreté excessive, suintait entre les plaques de faïence, cirait les carreaux rouges du sol, donnait un reflet grisâtre à la fonte du fourneau, polissait les bords de la table à hacher d’un luisant et d ‘une transparence de chêne verni. Et, au milieu de cette buée amassée goutte à goutte, de cette évaporation continue de trois marmites, où fondaient les cochons, il n’était certainement pas du plancher au plafond, un clou qui ne pissât la graisse ». Dans ce surprenant roman, une dialectique puissante s’installe, non entre classe ni même  entre pauvres et riches mais entre maigres et gras.

Rongé d’aigreur à l’égard d’un régime qui a ruiné sa vie et sa santé, Florent promène  sa figure ascétique et son corps amaigri comme un acte d’accusation. Son désintéressement qui peut sembler un idéalisme éthéré n’est pas tant une vertu qu’une indifférence suprême qui confine, nous dit Zola, à  un manque absolu de personnalité. Son étrangeté dérange puis séduit l’une ou l’autre femme comme la belle normande, poissonnière de son état. Lui reste mal à l’aise, face à ces gorgones. Il se sent  toujours davantage perdu « dans un cauchemar de filles aux appâts prodigieux qui l’entouraient d’une ronde inquiétante, avec leur enrouement et leurs gros bras nus de lutteuses ».
Dans ce roman, on retrouve une vision des femmes très particulière. Zola avait la réputation d’une grande chasteté et chez ce progressiste, on croise des conceptions très convenues voire réactionnaires sur le chapitre de la sexualité et de manière plus générale quant à l’image de la femme : ici ,comme dans les deux premiers volumes des Rougon, les femmes sont tour à tour bonnes et asexuées, froides et castratrices, lubriques et dangereuses. Les pages du Ventre de Paris saturées  d’odeurs fortes  et écœurantes, d’images fantasmées, exsudent une sexualité refoulée : « Lisa, debout, mangeait un morceau de boudin tout chaud, qu’elle mordait à petits coups de dent écartant ses belles lèvres pour ne pas les brûler ; et le bout noir s’en allait peu à peu dans tout ce rose ».

Florent se cherche et son malaise face à l’existence, sa réserve à l’égard des femmes se subliment  en un fantasme d’insurrection, de révolte : « Il y vit bientôt un devoir, une mission. Ce fut le but enfin  trouvé de son évasion de Cayenne et de son retour à Paris. Croyant avoir à venger sa maigreur contre cette ville engraissée, pendant que les défenseurs du droit crevaient la  faim en exil, il se fit justicier, il rêva de se dresser, des Halles mêmes, pour écraser ce règne de mangeailles et de soûlerie ». Mais comme tous les velléitaires épris d’idées vastes et répugnant à l’action, Florent semble appeler le désastre qui le dispensera d’agir plus avant.

Émile Zola — Wikipédia

Dans cet univers de matières digérantes ou digérées, il n’est guère étonnant que toute spiritualité soit absente. Ce monde n’est pas très éloigné de la fin de notre vingtième siècle avant que le salutaire sursaut de l’écologie, cette spiritualité sans dieu, ne commence à le tarauder. La déchristianisation est en marche derrière le trompe-l’œil d’une religion réduite à des rituels sociaux : « Lorsque Lisa allait dans une église, elle se montrait recueillie. Elle avait acheté un beau paroissien, qu’elle n’ouvrait jamais, pour assister aux enterrements et aux mariages. Elle se levait, s’agenouillait, aux bons endroits, s’appliquant à garder l’attitude décente qu’il convenait d’avoir. C’était, pour elle, une sorte de tenue officielle que les gens honnêtes, les commerçants et les propriétaires, devaient garder devant la religion ». Bref, nous assistons aux premiers pas de cette classe moyenne, trop moyenne, pour laquelle la seule bonne politique, c’est la politique des honnêtes gens qui fait que le commerce va bien et que chacun peut manger sa soupe tranquillement. Curieusement en ce début du cycle des Rougon, les ouvriers sont encore absents. On les a bien vu défiler dans la Fortune des Rougon, mais pour le reste nous restons ici dans un univers encore très balzacien mais appelé à évoluer.

On l’aura compris, Le Ventre de Paris est un roman très noir : peu de personnages y trouvent grâce. A la fois réaliste et emporté, Zola nous montre le Paris des Halles telle que révélé par le verre grossissant de son lyrisme. Cela touche par moment au mythologique : curieusement ces visions hallucinées d’harengères fortes d’odeur, aux faces rouges et au cou gonflé m’ont fait pensé à Proust et à ses vieux monstres féminins de « l’aquarium de Balbec ». C’est parfois outré mais souvent fort juste : mon envie de poursuivre mon voyage dans le monde des Rougon-Macquart en sort renforcée.

Le roman chez Le livre de poche

ROSA de MARCEL SEL (Onlit) / Une chronique de Jean-Pierre LEGRAND

JEAN-PIERRE LEGRAND – LES BELLES PHRASES
Jean-Pierre LEGRAND

« Tu vas écrire un roman qu’il m’a dit. C’était un ordre »
Le roman de Marcel Sel, Rosa démarre en trombe ; mise sur orbite immédiate : on ne le lâche plus.

Marcel Sel, Rosa

Vivant au crochet du « Père », Maurice, «  le Fils » se voit donc intimer l’ordre d’écrire un roman. Il sera rémunéré 30 Euros la page. Ecrire, c’est bien beau, mais sur quoi ?  « On écrit toujours contre » nous dit Aragon. Après quelques tâtonnements Maurice trouve sa machine de guerre : il va resservir à son père, l’histoire de Rosa Molinari, sa grand-mère. Depuis que Nonno, le grand-père est mort, Maurice est en effet le seul à savoir que Rosa est morte en déportation, victime du régime fasciste italien, non sans avoir d’abord été, comme des millions de concitoyens, subjuguée par le Duce.

C’est Nonno qui lui a tout dit sous le sceau du secret, lorsqu’il avait quatorze ans. Albert Paliomberi , le Père, n’en a jamais rien su. Il croit qu’un jour, Rosa, sa mère, est partie. Alors le Père va payer, à chaque ligne.

« Et je sais moi,  s’exclame Maurice, pourquoi Nonno s’est tu toute sa vie. Albert le saura lui aussi en temps utile. Je le lui écrirai. S’il peut me lire. S’il peut m’entendre. Je n’ai pas eu le père que je voulais mais aujourd’hui, j’ai une chance de le lui faire savoir ».

Le récit en abîme  qui reconstitue l’histoire de la famille du narrateur nous replonge dans l’Italie fasciste puis nous permet de suivre le parcours de l’immigration italienne en Belgique. De manière très subtile, via le récit à la première personne de Maurice, l’auteur explore la tension entre l’amour fantasmé de la patrie d’origine et la tendresse refoulée pour la patrie d’accueil, inconsciemment vécue comme territoire de la chute.

En évitant l’écueil de la couleur locale, l’auteur, parvient par un style simple mais très imagé, à nous faire ressentir le charme si particulier de l’Italie, perceptible dès les premiers pas sur son sol. Ainsi l’arrivée à Vernazza, minuscule port de pêche engoncé entre mer et montagne : « Ils arrivèrent à la grande maison rouge. Elle était entourée de deux bicoques étroites qui semblaient s’y adosser pour ne pas s’écrouler. Il n’y a d’ailleurs que ça dans la rue principale de  Vernazza : des maisons ivres ». Cette description par petites touches gagne aussi les personnages et singulièrement celui de Rosa que le travail de mémoire saisit dans ce qu’elle a de plus impondérable et pourtant la caractérise le mieux : le mouvement, l’énergie : « J’arrive dans la pièce, je vois sa robe qui se redresse et virevolte, une robe pleine de couleurs ».

Marcel Sel. Le blogueur le plus lu à Bruxelles - Brusselslife.be
Marcel Sel

En imbriquant la temporalité de Rosa et celle du narrateur, Marcel Sel suscite une intéressante méditation sur la transmission. Quand les choses se passent bien, la vie circule au sein de cette galaxie qu’est une famille. Chez les Paliomberi et les Molinari tout se passe comme si le séisme fasciste puis le drame de la déportation, avec son poids de culpabilité et de trahison, détournaient le sang de sa source. Le non-dit envahit la scène familiale, plus rien ne circule, les échanges sont fonctionnels à l’image de cette fausse connivence entre Albert et son fils aîné ; seuls quelques gestes de tendresse – la façon furtive de Nonno de serrer deux fois la main de son petit-fils comme on le faisait dans la famille – ont subsisté, maigre héritage des années révolues. Un rapport névrotique au  passé s’installe et contamine les générations suivantes. Le roman le montre bien ; en faisant de son petit-fils son confident, Nonno lui a imposé sa douleur et son désespoir tout en lui insufflant un paralysant nihilisme.

Insérée dans le cadre narratif, la séquence fasciste est abordée avec beaucoup de naturel par la réfraction des souvenirs d’enfance de Rosa qui donne, au personnage de Mussolini, une coloration presque mythologique : « Rosa pestait contre ce figlo di putanna de Mussolini. Ils avaient un contrat, depuis ses neufs ans, quand il l’avait saluée au Decennale et qu’elle avait chanté pour lui. Elle lui avait donné sa foi presqu’aussi forte que celle qu’elle avait pour le Tout-Puissant. Mais le 5 décembre 1943, le Ministère de l’intérieur avait ordonné l’arrestation de tous les juifs (…). Elle, menacée de déportation avait décidé de résister ». L’innocence trompée d’une enfant recoupe le sentiment de trahison de tout un peuple dont le retournement est saisissant. On peut y voir une versatilité opportuniste ; j’incline davantage à y reconnaître l’heureuse fatalité qui, tôt ou tard, abat les dictatures et les tyrannies de toutes sortes, déjà décrite par Lamennais voici près de deux siècles :« S’enfonçant toujours plus loin dans le mal, elles rencontrent enfin aune autre nécessité, supérieure à celle qui les pousse, l’invincible nécessité des lois qui régissent la nature humaine. Arrivés là, nul moyen d’avancer ni de retourner en arrière ; et le passé les écrase contre l’avenir ».

Le roman de Sel explore enfin le rapport entre la sublimation de l’œuvre où tout se tient et l’apparente banalité de l’existence réelle. De quel roman sommes-nous le héros ; quel est la densité d’être de toutes ces personnes  – simples protagonistes ou personnages ? – que nous côtoyons. Y a-t-il un sens dans la grisaille apparente de nos vies ?  Par la catharsis de l’écriture et la perspective nouvelle que celle-ci va dessiner, le narrateur assumera enfin son destin d’homme.

Rosa (format poche)

Le roman sur le site d’ONLIT (en format poche)

Un blog de sel, le blog de Marcel SEL

 

SPÉCIAL VÉRONIQUE BERGEN (III) par Jean-Pierre LEGRAND et Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages  de Jean-Pierre LEGRAND et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 27) de Philippe REMY-WILKIN fusionnent en ce mois d’avril 2020

 pour présenter

VÉRONIQUE BERGEN

KASPAR HAUSER de VÉRONIQUE BERGEN (Espace Nord) / Une lecture de ...

feuilleton en 3 épisodes

(III)

Un roman graphique et un essai :

 L’Anarchie et Barbarella, sous-titré Une Space Oddity.

Phil :

Deux œuvres de commande. Deux inscriptions dans des collections existantes. Qui démontrent à quel point Véronique Bergen écrit comme elle respire et n’a de cesse de déployer ses différents sillons (poétesse, philosophe, créatrice mais citoyenne, médiatrice).

Comment fait-elle ? Elle écrit pour de nombreuses revues mais elle publie sans arrêt des ouvrages aussi. On en a rassemblé 5, pour ces deux dernières années, mais sans être sûrs d’être exhaustifs, songeant à des participations collectives aussi.

Polyvalente, éclectique mais passionnée, engagée, habitée. Je n’ai jamais décelé un moment creux ! Et, d’ailleurs… Quand je dis « œuvres de commande », oui et non. Les sujets abordés se rattachent à ses prédilections, à ses engagements. L’anarchie et Barbarella, comme Marilyn ou Patty Smith, lui parlent.

 

 L’Anarchie.

En duo avec le dessinateur Winshluss, dans la collection La petite bédéthèque des savoirs, au Lombard, Bruxelles, 2019, 83 pages.

Jean-Pierre :

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

La petite bédéthèque des savoirs, des éditions du Lombard, compte actuellement près d’une trentaine de titres. Dans un style volontairement vintage qui rappelle les vieux manuels d’école, l’idée est d’associer un spécialiste d’un domaine donné (ou à tout le moins un auteur passionné par le sujet) et un dessinateur : cela donne un ouvrage de vulgarisation, une clé pour découvrir une problématique de notre temps. Libre à celui qui le souhaite d’aller ensuite plus loin : chaque volume comprend de judicieuses suggestions bibliographiques. En somme, la version BD de la célèbre collection Que sais-je ?

 Phil :

CHRONIQUES de PHILIPPE REMY-WILKIN – LES BELLES PHRASES

Une collection où l’on trouve notamment des livres sur l’intelligence artificielle, les droits de l’homme, le burn-out, l’artiste contemporain ou le conflit israélo-palestinien. Une nouvelle manière de présenter, décortiquer un sujet. Ludique. Sous la forme d’un récit en images. Une BD, un roman graphique ? On songe à d’autres collections qui ont rythmé nos décennies, été jadis les parangons d’une présentation synthétique et percutante. Les Que sais-je ?, oui, mais les Gallimard/Découverte aussi. On songe à la toute récente Histoire de Bruxelles en BD/Doc (trois tomes) évoquée dans cette mini-revue.

Jean-Pierre :

Le volume auquel viennent de collaborer Véronique Bergen et Winshluss sent le soufre et on ne s’en étonnera pas, venant de deux personnalités qui, chacune dans son domaine, font preuve d’une grande indépendance d’esprit et se signalent par des œuvres originales et fortes. Sur les pas d’un jeune adolescent qu’oppose à ses parents un quiproquo fort drôle, nous découvrons l’histoire largement méconnue de l’anarchie. Le texte est didactique et direct, sans fioriture ni commentaire surabondant. Le style graphique de Winsshluss, mordant et agressif, ainsi qu’une colorisation franche et vive conviennent à la fois à la collection et au sujet traité.

Phil :

Un roman graphique ? Le terme roman semble un peu dévoyé car le récit (les aventures d’un adolescent en rupture qui s’évade, voyage, trouve un mentor) n’est qu’un fil rouge pour déployer des théories, des pratiques liées à l’anarchie. Parlons plutôt d’une mise en images, en situation dynamique d’une série d’informations distillées de manière synthétique, claire. Mais le comique naît au cœur d’un drame, l’incompréhension enfant/parent/système est brutale. On songera au très réaliste Family Life de Ken Loach, qui surgit en filigrane.

La petite Bédéthèque des Savoirs, Tome 29 : L'Anarchie. Théories ...

Jean-Pierre :

Venons-en à l’anarchie. Le sujet a mauvaise presse : on l’associe aux poseurs de bombes (il est vrai que plusieurs anarchistes en furent) et l’anarchisme est si radicalement opposé au mode habituel de pensée et de perpétuation des dominations que ses partisans ont toujours été persécutés ou, au minimum, calomniés par les pouvoirs en place ou par ceux aspirant à s’y substituer. L’intérêt du roman graphique de Bergen et Winshluss est de remettre en perspective, de manière simple et didactique, l’histoire incroyablement complexe des mouvements anarchistes.

 Phil :

On revisite la préhistoire et l’histoire de l’anarchie, ce qui se cache derrière des noms (Proudhon, Bakounine, etc.), on balaie des clichés ou des amalgames (anarchie et communisme), on découvre des courants extrêmement différents, non réductibles à une caricature, et, surtout, une foule d’avancées positives quand on ne retient, manipulés, que les dérives les plus violentes (attentats, etc.).

D’où cette percutante affirmation. L’anarchie, sans cesse battue, marginalisée et martyrisée, aurait vu le triomphe de nombre de ses idées et, comme gagné en souterrain de nombreuses batailles :

« Le fédéralisme… L’autogestion… La journée de travail de 8h… L’arme de la grève… L’objection de conscience…L’abolition de la peine de mort… Le droit à l’avortement…Le droit à la contraception… »

Jean-Pierre :

Histoire complexe car parcourue de courants aussi divers que l’individualisme de Stirner, le collectivisme de Kropotkine, les partisans de la lutte armée, les tenants de l’action directe et ceux de la propagande par le fait…

Deux constantes se dégagent de l’histoire de l’anarchie, que met bien en lumière le présent ouvrage.

La première, c’est que, répandus un peu partout dans le monde et s’incarnant dans un mouvement largement majoritaire au sein des forces de contestation sociale, les anarchistes ont progressivement cédé du terrain jusqu’à pratiquement disparaître. Aux premières loges de la révolution russe, qu’ils contribuèrent à sauver, ils seront ensuite impitoyablement éliminés par les bolcheviques. Rebelote lors de la guerre d’Espagne : ils sont carrément massacrés par le gouvernement républicain avec le soutien des communistes…

La seconde constante est la tension permanente entre la tentation de la lutte armée et l’exigence de légalité voire de pacifisme. La question n’est jamais clairement tranchée et continue de se poser aujourd’hui : face à un Etat qui use de la violence contre le peuple, comment se limiter aux actions pacifiques ? Cette problématique met en jeu une subtile arithmétique qui voudrait qu’un mal passager puisse justifier un bien futur. On retrouve cet enjeu dans les autres livres de Véronique Bergen – « Le mal relatif, transitoire au profit d’un bien supérieur, la justification dialectique d’un mal métabolisé en bien chez Hegel, je les vomis » écrit-elle dans « Tous doivent être sauvés ou aucun »  – avec, me semble-t-il, une évolution perceptible dans Guérilla, son dernier roman.

En fin de lecture, une contradiction saute aux yeux : un très grand nombre d’idées anarchistes ont triomphé sous la forme d’acquis sociaux alors que les mouvements anarchistes ont été laminés. A quoi tient cette défaite ? Le refus de l’autorité et des différentes formes de pouvoir ne facilite guère la structuration d’un mouvement là où d’autres pratiquent une centralisation extrême. Ceci explique que d’aucuns, comme Michel Onfray, en appellent à un post-anarchisme fondé sur une autorité immanente librement consentie et pouvant être retirée à tout moment : en somme, une forme d’action directe revue et corrigée.

J’ai appris beaucoup de choses à la lecture de cet ouvrage vivifiant. Deux très légers regrets peut- être. Même si l’affaire Sacco et Vanzetti est évoquée, de même que les martyrs de Haymarket, l’ouvrage de Bergen et Winshluss est un peu trop européo-centré au détriment de ce haut lieu de l’anarchisme que furent les Etats-Unis. Mon second regret tient à l’absence, dans l’index nominum (il est cité dans le texte, pourtant), de ce grand homme que fut Francisco Ferrer, libertaire non violent.

Toute violence me répugnant, je me sens proche du Montaigne qui, dans le troisième livre des Essais, se proclame « impatient de commander comme d’être commandé ». Un anarchisme tranquille ou, à tout le moins, une forme d’esprit libertaire qui me convient…

Phil : A moi aussi !

PS de Phil :

Imprimé en Pologne ! Curieux, on a de si bons imprimeurs en Belgique, et une tradition…

Le livre sur le site du Lombard 

 

Barbarella, sous-titré Une Space Oddity, essai, Les Impressions Nouvelles, collection La Fabrique des héros, Bruxelles, 2020, 125 pages.

 

Phil :

La collection est dirigée par Tanguy Habrand et Dick Tomasovic. Un concept branché, moderne, qui se conjugue au mode haut de gamme (écriture et analyses).

Le sous-titre du présent ouvrage renvoie au côté rock and roll de l’autrice, qui est pourtant académicienne, occasion de rappeler que NOTRE académie est bien plus sympathique que la française, décloisonnée, éclectique, représentative. Véronique Bergen a d’ailleurs écrit des livres consacrés à Monroe ou Patty Smith. Comme elle écrit sur Deleuze ou Visconti.

Jean-Pierre :

Je rebondis sur l’allusion à Deleuze, auquel Véronique Bergen s’est beaucoup intéressée et qui m’a captivé voici quelques années. On retrouve dans le présent essai de multiples références à ce philosophe et pas mal de traces de concepts parfaitement identifiables comme ceux de territoire, d’agencement, de lignes de fuite et même de ritournelle. Le texte de Bergen est sans doute le plus deleuzien des ouvrages ici présentés même si Nietzsche y a aussi la part belle. Pour ceux que cela intéresse, je me permets de renvoyer au très intéressant Abécédaire de Gilles Deleuze, documentaire paru en DVD et qui consiste en une série d’entretiens entre le philosophe et son élève Claire Parnet.

Barbarella - Une Space Oddity - broché - Véronique Bergen, Livre ...

Phil :

Ma lecture est pénalisée par mon manque de références. Je n’ai pas lu les albums BD de Jean-Claude Forest (parus en 1964 puis 74, 77, 82) et mes souvenirs du film (l’adaptation de Roger Vadim, en 1968, avec Jane Fonda… jouant Barbarella… inspirée par Brigitte Bardot) s’estompent. Barbarella, pour moi ? Une fille des années 60, emblématique d’une certaine libération sexuelle, d’une réappropriation du corps. Je revois Jane Fonda se dénudant en apesanteur. Un scandale pour l’establishment du temps.

Jean-Pierre :

Je pâtis du même manque. Cela me permet néanmoins de suivre notre guide en toute innocence en ces contrées, pour moi, totalement inexplorées.

Phil :

Me frappent d’emblée les noms des éditeurs des quatre livres : Terrain Vague (64), Kesselring (74), Pierre Horay (77) et Fromage (82). Sans aller y voir plus loin, j’en déduis une démarche underground, choisie, ou imposée par les circonstances. Barbarella n’est pas parue chez Casterman ou Glénat, Dupuis ou Lombard, Fluide Glacial…

Jean-Pierre

Underground et provocation assortis d’une démarche très politique et structurée. Le contraire de la provocation à la petite semaine qui vivote de nos jours.

Phil :

Je REdécouvre l’héroïne : elle m’inspire la plus grande sympathie, véhicule des valeurs, un engagement. Elle vit dans un univers de science-fiction, où les mythes antiques s’invitent détournés, et passe son temps à voyager à travers l’espace pour « panser une blessure sentimentale ». « Fille de la vitesse », elle « choisit le présent, l’inédit, l’inconnu », « elle n’est pas de celles qui s’accrochent au passé », elle est la force vitale positive, elle possède le « goût du nouveau, de l’intense ».

« Les sirènes de la mort, l’attrait pour le néant lui sont étrangers ». D’ailleurs, icône des années pop, elle n’en partage pas tous les symboles : elle ne se drogue pas, n’est pas accro à une philosophie orientale, etc. Par contre, elle arbore pacifisme, mythe de la Route, liberté sexuelle, refus de l’autorité (ce qui crée un pont entre ce livre et celui sur l’anarchie). Elle part aussi du postulat que la toute-puissance des armes, de la terreur n’est pas invulnérable. Le temps d’une voyoucratie est nécessairement compté.  Son arme favorite n’est pas la guerre, mais la paix, sa diplomatie est érotique, incarnation du Peace and Love du Flower Power. Elle court d’un point à l’autre de l’univers, d’une exoplanète à une autre pour libérer un peuple, combattre un tyran, incorruptible. D’où, en filigrane, un engagement de l’auteur contre les dérives de nos sociétés.

Jean-Pierre :

Ce qui me plaît chez Barbarella, c’est le contre-pied systématique qu’elle inflige à tout qui serait tenté de l’enfermer dans une catégorie. Dotée d’une plastique affolante, elle est le contraire d’une vamp ; impliquée dans toutes les guérillas galactiques, elle fuit le pouvoir ; ne croyant en rien et tournant le dos à toute transcendance elle échappe à l’accusation « tout terrain » de nihilisme. De ce dernier point de vue, elle est l’illustration parfaite de ce que les véritables nihilistes sont en fait les tenants des pouvoirs en place, qui aliènent les forces vitales, et tous ces fanatiques de la transcendance qui, au nom d’outre-mondes, diffament le nôtre lorsqu’ils ne le saccagent pas…

Phil :

Marquantes, son ouverture face à l’altérité (l’homme n’est plus la mesure de toute chose, il n’est qu’un possible parmi d’autres), son absence de raideur, de peur, de fléchage (de téléologie, dit VB), ses aventures ne sont pas accolées à un objectif en surplomb, elle erre.

 Jean-Pierre :

Effectivement. Plus qu’une voyageuse de l’espace, Barbarella est une errante, une étrangère par vocation dans le sens où sa passion de l’ailleurs « l’arrache aux figures antithétiques de l’ancrage, du chez soi et de l’exil ». Détaché de toute finalité, son art du voyage est parent de celui de Montaigne qui, « s’’il ne fait pas beau à droite, prend à gauche » et ne trace jamais aucune ligne déterminée, « ni droite ni courbe ».  Rien à voir avec L’Odyssée d’Homère qui, de ce point de vue, est une sorte d’antivoyage, obsédé qu’il est par son point de départ et le retour.

Davantage qu’une qualité native, l’ouverture à l’altérité de Barbarella est quasiment une conséquence inéluctable de son errance. Parcourant l’espace en tous sens, elle découvre l’extraordinaire hétérogénéité des univers qui le peuplent : la seule loi naturelle qui leur soit commune semble bien être celle de la pluralité des temps. On comprend bien que, dans ce contexte, un homme créé à l’image de Dieu relève de la mauvaise blague. La vision déiste ne résiste pas mieux : « aucun grand horloger ne règle une infinité de mondes ». Le cosmos est le cosmos, une immanence immense.

Phil :

Fascinante, son allergie à l’héroïsation. Elle refuse tout sacre : un libérateur peut basculer tyran. Ce qui me renvoie à la figure adulée de mon enfance : Cincinnatus, ce Romain, guerrier/général d’exception qui accepte de prendre la tête des troupes pour sauver son univers puis, victoire obtenue, refuse gloire et honneurs, pour retourner cultiver son champ. Un principe que j’avais moi-même incarné dans une pièce écrite durant mes années universitaires, Prométhée. Postulant qu’un homme doit poser un acte majeur pour la société mais savoir s’extraire de la chaîne aliénante des responsabilités pour vivre sa vie ENSUITE.

Elle est insensible à la flatterie, au culte de la personnalité. Allergique aux gourous, aux Bibles diverses (de Mao, etc.). Son identité est sans cesse renouvelée, en devenir. Ce qui s’avère moderne et positif en ces temps d’identités meurtrières.

Jean-Pierre :

Barbarella est une forme d’allégorie de la mobilité, de la disponibilité à l’événement. Jamais sa pensée ne se sédimente en une idéologie, pas plus que sa soif de jouissance ne tourne à l’érotomanie. Bergen nous décrit la démarche de son héroïne en termes très deleuziens : « L’emboîtement d’agencements hétérogènes, de séries divergentes promet une intensification du régime de l’être.  L’hétérogénéité conforte la subjectivité en la poussant à travers des variations énergétiques qui font vibrer son intériorité ; d’autre part, elle illimite la subjectivité en la branchant sur le dehors, en lui offrant une sensation océanique de dissolution des frontières du moi ». Chez Barbarella, les agencements n’ont plus de limites. Elle intensifie donc en permanence sa puissance d’exister et accueille chaque expérience (en particulier ses aventures érotiques) comme un hapax qui échappe à toute comparaison et donc à la dialectique du « plus » ou du « moins » . Et Bergen de conclure : « Son être au monde lui évite le retournement d’un toujours plus en un toujours moins ».

Phil :

VB, intellectuelle cultivée, nous explicite les notions de kairos (la faculté de repérer l’occasion à saisir, le moment opportun qu’il ne faut pas laisser passer), de barbaros (Barbarella est la petite étrangère), de clinamen (il décrit l’écart, la déviation spontanée des atomes lorsqu’ils chutent dans le vide, ce qui renvoie à la liberté humaine) et d’attracteur (un ensemble ou un espace vers lequel un système évolue de façon irréversible en l’absence de perturbations, ce qui renvoie à des contraintes déterministes), distingue potestas/pouvoir et potentia/puissance (l’autorité inique contre l’affirmation des désirs d’un peuple, d’une communauté).

Jean-Pierre :

En philosophe qu’elle est aussi, Bergen développe toute une réflexion sur le pouvoir et la puissance, aussi bien dans l’acception de la philosophie antique que dans le sens que leur a donné Nietzsche qui eût pu contresigner ceci concernant Barbarella : « Au désir de pouvoir, elle oppose le désir de puissance ».

Phil :

VB est très engagée, très à gauche. Elle dénonce, comme Forrest, la destruction de la Terre, le Tout à la consommation, la pollution, le désastre écologique.

Le chapitre sur l’opposition Wonder Woman/Barbarella est très intéressant, Un micro-essai sur l’abus de pouvoir, le danger de substituer une domination à une autre. C’est le mécanisme qu’il faut abolir. Fi donc d’un féminisme anti-hommes.

J’ai songé à cet activiste noir des droits civiques aux States… qui était contre l’émancipation de sa femme. Il est clair que Barbarella devient un point d’appui pour l’expression d’une philosophie, celle de VB :

« Barbarella entraîne le lecteur dans la traversée de devenirs, échos de ceux qu’elle expérimente en roue libre. Son théorème est celui de l’ouverture à tout ce qui amplifie les puissances d’exister.

(…) Anti-conquistador, anticolonialiste, elle décolonise les esprits sans recourir à la promesse, au prêche où à la position d’autorité éclairée. En phase avec l’esprit du free jazz, avec l’art de l’improvisation, adepte de l’expression spontanée et de la déconstruction des codes hérités, se tenant du côté des luttes, du mouvement pour les droits civiques en faveur de toutes les formes du vivant, ses aventures délivrent des jam sessions érotiques et libertaires. La note que laisse Barbarella est celle de l’avant-garde esthétique et de l’avant-garde écopolitique. »

 Jean-Pierre :

Hymne à la pluralité, les aventures de Barbarella ont pour toile de fond la multiplicité des mondes, des climats, des populations, de la faune, de la flore, des régimes politiques, des cultures, des langues : toutes choses qui, ramenées à l’échelle de notre planète, semblent aujourd’hui gravement menacées. Bergen ne pouvait donc qu’enfourcher son cheval écopolique, le plus souvent avec bonheur, parfois avec cet excès que n’évite pas toujours son engagement sincère. Ainsi, concernant l’anéantissement des langues régionales Bergen a le plus souvent raison mais, n’est-ce pas céder au plaisir un peu vain de la formule que d’écrire que « monocultures linguistiques et monocultures agricoles marchent main dans la main » ?

Corollaire de cet hymne à la pluralité, les aventures de Barbarella et, plus encore, le commentaire qu’en fait Bergen sonnent comme une condamnation sans appel de la volonté de toute-puissance, où qu’elle aille se nicher : toute puissance-politique, toute-puissance du consommateur, toute-puissance de la raison. De toutes, cette dernière est sans doute à la fois la plus insidieuse et la plus dangereuse, l’idéal de raison étant à la fois le plus légitime et le plus susceptible de se renverser en son contraire.

Le moyen le plus expédient d’éviter ces renversements est de pratiquer ce que Deleuze appelle la ligne de fuite : fuir dans le sens deleuzien, c’est aussi bien faire fuir quelque chose, faire fuir un système, « comme on crève un tuyau ». N’est-ce pas là exactement la principale activité politique de notre héroïne ? Crever des tuyaux…

 

PS de Phil :

Imprimé aux… Etats-Unis !

 

Jean-Pierre LEGRAND et Philippe REMY-WILKIN.

 

SPÉCIAL VÉRONIQUE BERGEN (II) par Jean-Pierre LEGRAND & Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages  de Jean-Pierre LEGRAND et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 27) de Philippe REMY-WILKIN fusionnent en ce mois d’avril 2020

 pour présenter

VÉRONIQUE BERGEN

feuilleton en 3 épisodes

(II)

Deux romans publiés par Onlit :

Tous doivent être sauvés ou aucun et Guérilla.

KASPAR HAUSER de VÉRONIQUE BERGEN (Espace Nord) / Une lecture de ...

Véronique Bergen

Tous doivent être sauvés ou aucun, roman, Onlit, Bruxelles, 2018, 262 pages.

Véronique Bergen - Tous doivent être sauvés ou aucun – ONLIT Editions

 

Jean-Pierre :

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

Chaque jour qui passe apporte son lot de désastres et alimente notre angoisse. Tandis que la forêt amazonienne disparaît et que les océans se meurent, la sixième extinction de masse, dite holocène, s’accélère. Alors que les décors du vaste théâtre humain brûlent, le texte de la pièce, lui aussi s’enflamme. Un peu partout, l’ordre social vacille. Arrivé à cette croisée des chemins, il pouvait être intéressant de jeter sur cette grande scène un éclairage neuf et de donner la parole non à un homme (il s’est trop discrédité) mais à un de ses proches, pour tout dire, son meilleur ami : le chien. C’est l’heureuse idée qu’a eue Véronique Bergen dans son roman Tous doivent être sauvés ou aucun.

Phil :

CHRONIQUES de PHILIPPE REMY-WILKIN – LES BELLES PHRASES

Revisiter les H.A. (les habitudes ahurissantes) des hommes par le biais d’un regard décalé, voilà qui rappelle un certain esprit du XVIIIe. Cette époque où les tares humaines étaient analysées par le prisme de l’exotisme, de l’utopie, d’un premier fantastique : Montesquieu, Voltaire, Swift…

Jean-Pierre :

Le narrateur de ce foisonnant roman est donc un chien. Il s’appelle Falco et vient d’être abandonné par sa maîtresse, une blondasse aux lèvres peintes. Le genre d’avanie qui vous rend votre conscience de chien comme à d’autres la conscience de classe. Ejecté du monde de l’aliénation domestique, il réintègre cette présence au monde qu’il avait perdue. Il retrouve son animalité… et même un peu plus :

« (…) devenu chien errant, sur les brisées du Juif errant, mes aptitudes de chien psychopompe se sont réveillées. Je suis la proie de visitation par des âmes canines ».

Phil :

Un chien pour héros mais on est loin de Walt Disney ! Ou de Jack London ! Notre Falco est une sorte de chien-reporter, de chien-historien, de chien-journaliste d’investigation. Plus encore…

Jean-Pierre :

Emergeant de l’au-delà canin, l’esprit de quelques chiens emblématiques se manifeste : Loukanikos, le riot dog des manifestations d’Athènes, Laïka, le premier chien de l’espace, Mops et Thisbé, les petits compagnons de Marie-Antoinette… Ventriloqué par ces mânes glorieux, Falco nous livre leurs témoignages.

Phil :

Qui renvoient à une maltraitance du Vivant qui se déploie à travers l’espace et les siècles, les millénaires. Génocides, bûchers, colonisation, exploitation… Le bulldozer de la prédation écrase tout sur son passage.

Jean-Pierre :

Par sympathie envers les quelques homos sapiens qui méritent encore son respect, Falco nous confie ses Mémoires en hominidien. Certains éléments de langage étant toutefois intraduisibles (injures, métaphores amoureuses), il faut se contenter par endroits du cano-canin : Czasrshoum xxithunp mrozik uhgfoe qopyzärh phterzivtchon. N’est-ce pas, après tout, un gage d’authenticité de cette révélation ?

Phil :

Le thème du langage est décidément omniprésent chez cette autrice (voir Kaspar Hauser ou Guérilla). Il mériterait une étude fouillée. Qui se pencherait sur la manière dont Véronique Bergen manipule mots et phrases mais qui creuserait aussi la mise en abyme celée.

Jean-Pierre :

Dans son errance, Falco est vite rejoint par d’autres congénères. Ils prennent la direction plein sud, vers les rivages de la Méditerranée. Dans une langue libérée, pleine d’invention et de rythme, Véronique Bergen entrelace le récit d’une errance (ce qui assure la progression narrative du texte) et la remémoration d’événements marquants de l’histoire humaine par le prisme de ceux qui l’ont subie « côté niche ». Le miroir qui nous est ainsi tendu reflète, au mieux, l’ubris à laquelle tend l’humanité et, au pire, son inclination aux crimes et aux massacres. Ce pari risqué, mais qui fonctionne, est une manière allégorique et brillante de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

Rencontre avec Véronique Bergen au sujet de son livre "Tous ...

Au fil des pages, Falco apparaît comme le héraut d’une révolution en marche. Il faut « mettre à bas le système ». Il ne faut pas se méprendre : il ne s’agit pas ici d’un abolitionnisme ayant pour horizon la fin de l’homme responsable de tous les désastres. L’antispécisme est ici sous-tendu par la pensée d’une interdépendance entre tous les règnes sans prévalence de l’un sur l’autre :

« (…) je (=Falco) ne suis pas de ceux qui militent pour la guerre entre les règnes. Chaque espèce a sa place dans la chaîne des êtres, laquelle ne va pas du simple au complexe, des invertébrés aux vertébrés, des bactéries à l’homme, mais bifurque, sans hiérarchie, sans base primaire ni sommet où trône l’humain ».

Rien de commun avec une quelconque tentation d’inverser les structures de domination, les victimes prenant la place des bourreaux. Le message est clair : aucun des passagers de cette galère ne mérite de passer par-dessus bord ; « Tous doivent être sauvés ou aucun ».

Phil :

Ce faisant, Véronique Bergen se détourne d’une fable à la Planète des singes (cette nouvelle de Pierre Boulle – auquel on doit aussi Le Pont de la rivière Kwaï ! – adaptée avec succès au cinéma).

Jean-Pierre :

Très original en sa forme, le récit est tissé d’une série de moments privilégiés (les manifestations d’Athènes, la chute du IIIème Reich, la Terreur) qui viennent scander un périple qui, peu à peu, se confond avec une prise de conscience, la poétesse, la moraliste, la philosophe guidant tour à tour la main de la romancière.

Sans se vouloir un essai ni un pamphlet, le roman donne à réfléchir sur notre monde tel qu’il va. Lors des manifestations d’Athènes – Véronique Bergen en fait le symptôme le plus manifeste de l’effondrement économique et social de nos sociétés – ou, encore, à l’occasion du mouvement des Gilets Jaunes, se profile une remise en cause de la logique politico-économique qui subordonne toujours davantage le présent à des impératifs d’avenir. Ce sont par exemple les pensionnés grecs saignés à blanc au nom du rétablissement de l’équilibre économique.

A bon droit, nombreux sont ceux qui, désormais, se refusent à vivre « dans un présent rendu exsangue par les sacrifices ». Outre qu’il n’évitera pas la question, bien posée mais non tranchée, de l’articulation de la question sociale (les fins de mois) et des menaces écologiques (la fin du monde), ce refus, par sa radicalité parfois violente, ne doit pas non plus se traduire par un impératif de tabula rasa et de négation de notre héritage démocratique.

Une équation difficile à tenir.

Phil :

Le fait de lire 5 livres de Véronique Bergen, publiés sur deux ans, amène un supplément de sens. On glisse d’un ouvrage à l’autre, une cohérence interne se faufile, s’impose au-delà des genres. Un engagement. Où l’empathie généralisée, sans exclusive, le dispute à la tension/tentation du renversement brutal.

Si l’abus de pouvoir est abyssal et le martyre sans issue dans Kaspar Hauser, les autres livres amènent un cri de révolte plus généralisé et proposent une réaction. Nous l’observerons par la suite.

Luluttérature - 'Tous doivent être sauvés ou aucun' de Véronique ...

Le livre sur le site d’ONLIT 

Véronique BERGEN parle de son livre

Les ouvrages de Véronique BERGEN sur Espace Livres & Création 

 

Guérilla, roman, Onlit, Bruxelles, 2019, 171 pages.

Guérilla, un écothriller de Véronique Bergen – ONLIT Editions

 

Le pitch, selon la 4e de couverture et le site de l’éditeur ?

« Les guerres provoquées par la débâcle écologique ont dévasté la Terre. Une galerie de personnages se relèvent pourtant : un écoguerrier, une femme-chamane ou encore un enfant muet. Entre vagues d’insurrection, effondrement mondialisé et nouvelles alliances avec la nature, Guérilla, écothriller d’un genre nouveau, se déploie au milieu des explosions de grenades pour entonner un vibrant appel en faveur de notre planète. »

Phil :

Le terme thriller me paraît utilisé à la légère. Il faut attendre la page 69 pour obtenir un embryon d’aventure et d’action. Mon deuil narratif accompli, je puis profiter du livre et reconfigurer mes attentes.

Que nous offre Véronique Bergen ? Avec ses armes habituelles, une créativité de la phrase et des mots (créés comme « finneganswaker » ; rares comme « adombrent », « samizdat », « blutoir », « pélagiques », « chanterelle », etc.), une dénonciation de la marche du monde, de nos prétendues civilisations. Une description d’un état de société légèrement anticipé, de personnages en survivance, par effleurements successifs distillant un suspense sur le devenir/passé des uns et des autres.

Dans ce monde éclaté, des animaux, rendus allergiques à l’homme, se sont révoltés et sont partis vivre en marge, dans des zones dépolluées de la présence de l’espèce mortifère. D’autres animaux (fennecs, serpents, tatous, etc.) ont été domestiqués mais finissent par se suicider. Dans les territoires dévolus aux hommes, mille factions opposées s’entretuent, les putschs se succèdent. Les territoires se voient fractionner entre clans et communautés. Une libanisation en modèle maxi ? Une extension de la tiroirisation des télévisions ou des réseaux sociaux ? Des groupes réunis par un goût commun se calfeutrent dans un quant-à-soi masturbatoire et éradiquent l’ouverture à d’autres possibles, à d’autres perspectives. L’agonie d’une idée chère aux Lumières qui a fondé notre civilisation.

Jean-Pierre :

Le terme écothriller est en effet un peu forcé. Il n’empêche, dès les premières pages, l’autrice crée une atmosphère qui imprègne tout le roman et vous transporte dans un univers à mi-chemin entre Blade Runner et Terminator. L’effondrement de la civilisation, l’éclatement de la ville en quartiers noyautés par des groupuscules extrémistes, la faillite de toutes les institutions en place et le délabrement généralisé constituent un décor de fin du monde rendu extrêmement crédible par la cohérence interne du texte. L’inventivité de l’écriture est toujours aussi percutante et imagée. Par endroit, elle me paraît toutefois moins justifiée que dans le roman précédent où le sujet lui-même commandait ce travail lexical. Reproduisant dans un esprit presque identique les trouvailles langagières de Tous doivent être sauvés, l’originalité du style se mue en certaines pages en un procédé dont la séduction s’estompe. Mais sans doute l’autrice a-t-elle cherché à suggérer une forme de filiation entre les deux romans, l’un paraissant, d’une certaine manière, la suite de l’autre.

Je m’en voudrais toutefois de donner une fausse impression de l’ouvrage, qui nous réserve des pages splendides, comme celle-ci décrivant l’envol d’un aigle :

« Je remercie l’oiseau de m’offrir un ballet aérien, de dessiner de grands cercles dont je tente de percer le sens. Dans les figures, les mouvements qu’il trace, me livre-t-il un message ? Le rapace me montre la voie des airs, les changements d’état, le champ des lévitations et des vols planés, l’adieu provisoire à la terre… (…) Regagne-t-il le néolithique, les grands remous d’une Terre qui cherche son équilibre au milieu des tempêtes et des roches. De ses ailes noires, l’oiseau fend la blancheur du ciel. ».

Cette rêverie aérienne, en contrepoint du chaos et de l’égarement des hommes, est d’une grande force onirique et poétique.

Phil :

Véronique Bergen, comme elle donné la parole à Kaspar Hauser, l’offre à la Terre :

« Elle s’en veut d’avoir été trop longtemps passive, d’avoir laissé périr soixante pour cent des espèces animales, d’avoir perdu un quart de ses forêts, sans broncher, d’avoir assisté à l’agonie des océans, eaux rongées par l’empire des détritus, des déchets toxiques, des plastiques, hécatombe des poissons, des cétacés, des coraux. Gaïa, tu es complice… Tu as laissé la situation se dégrader jusqu’Armageddon. »

La voix de Gaïa : « Vos gueules, les humains. »

Des rappels historiques viennent court-circuiter l’ubris des homos sapiens. Ils se prennent pour le nombril du monde, ramènent tout à leur espèce et, à l’intérieur de leur espèce, tout à leur clan, à leur ego, alors que le Vivant (végétaux, mammifères…) a entamé sa progression des millions d’années en amont. Et la poursuivra sans doute bien après l’extinction de l’espèce vampire. Et cette magnifique digression sur la vie des arbres, qui se soutiennent par-delà la mort apparente, une souche étant alimentée en souterrain par ses voisins !

Un bilan ? L’homme a inventé le feu, la roue, la musique, offert le Taj Mahal ou la Joconde, mais comment contrebalancer les génocides, l’esclavage, l’élevage agro-industriel, « l’abrutissement programmé par le néolibéralisme » ?

L’écoguerrier se voit comme « la sentinelle de Gaïa », il « promène sa colère à la surface du monde » pour éliminer les oligarques les plus nuisibles. Comme Gaïa, il s’y est pris trop tard, regrette d’avoir « cru bien trop longtemps aux vertus du dialogue, des contestations légales et pacifiques ».

L’inflexion, ici, est majeure. Et sous-tend une posture philosophique, citoyenne, qui pousse l’engagement jusqu’au combat pur et dur. Le pacifisme béat ne mène donc à rien ? Eh bien, la lucidité et l’étude me font admettre sans retenue que l’Histoire nous atteint manipulée, distordue. Non, à lire sous les cartes, Jésus n’a pas réussi, sa religion (ou son enseignement) est morte, a été récupérée par Byzance/Rome et ses véritables disciples ont été martyrisés, sa parole retravaillée ou enfouie. Muhammad, qui considérait Jésus comme supérieur à lui en matière de morale, a retenu la leçon et a pris les armes pour défendre un message de paix. Mandela, Luther King, Gandhi ? Au-delà de leur sort funeste, de leur martyre, ils sont la pointe émergée d’un iceberg constitué des multiples flambeaux mis sur des bûchers (!), torturés, anéantis.

Jean-Pierre :

A la lecture de Kaspar Hauser, comme de Tous doivent être sauvés, mon attention avait été attirée par la récurrence d’un principe éthique visiblement cher à l’autrice : la justification d’un mal relatif au nom du Bien absolu auquel il concourt est la plus fréquente escroquerie intellectuelle des régimes oppresseurs. Par ailleurs, dans Tous doivent être sauvés, l’antispécisme était encore une forme atténuée d’humanisme. Chaque espèce, nous disait l’autrice, « a sa place dans la chaîne des êtres ». Le discours s’est entretemps radicalisé : face à l’urgence, la lutte armée est légitime et il n’est plus aussi certain que l’homme ait encore sa place dans la chaîne des êtres dont, un à un, il a rompu tous les maillons.

La guérilla a commencé. Le terme est important. Au contraire de l’illustre Macron, Bergen n’utilise jamais le mot « guerre » : notre Ravachol junior, guérilléro de son état, ne cherche pas l’anéantissement d’un ennemi, l’effacement d’un visage : tout triomphe, dit-il, est totalitaire. Il faut détraquer la machinerie à fabriquer l’aliénation et la destruction.Le propos résonne comme un écho des thèses de Deleuze : la lutte armée qui s’engage se comprend comme un « contre-dispositif », c’est-à-dire une tentative de désorganisation des structures et dispositifs par lesquels se maintient ce que le philosophe appelle l’Appareil de capture de l’État dont les fonctions répressives et idéologiques œuvrent à un agencement prédéfini des individus et des consciences.

Le risque est que, dans son affrontement avec l’Appareil de capture de l’Etat, le mouvement de libération adopte mimétiquement les structures oppressives qu’il combat et se dévoie à son tour en « machine de guerre » totalisante. Dans ce cas, comme l’écrit Deleuze, « la machine de guerre (disons la guérilla) ne trace plus des lignes de fuite mutantes, mais une pure et froide ligne d’abolition ». La narration de Bergen éclaire le propos théorique de Deleuze et surtout cette porosité dangereuse mais parfois nécessaire de la ligne de démarcation entre oppresseurs et opprimés : « tout drapeau, fût-il celui des minorités, est à brûler. Le patriotisme des régions sécessionnistes n’est que vieille lune d’arrière-garde. La violence des uns lancée contre la violence des autres ne fait qu’enliser le présent, exacerber un climat de troubles. Mais, face à la rotation des retours à l’ordre sous la houlette de militaires, de fanatiques religieux, de dictateurs minables, il n’y a d’autre choix que la lutte armée. (…) » Et de « planter le drapeau noir dans l’anus des puissants » !

Phil :

Véronique Bergen, lucide, renvoie dos à dos, les violences de tout bord. Comme on a pu le vivre en Amériques centrale et du Sud. Où forces d’extrêmes gauche et droite se massacraient en martyrisant inlassablement les populations civiles, les intellectuels.

L’autrice oscille entre deux orientations, volontariste et fataliste. Une lutte à mort contre la prédation, le Système (de domination, de contrôle, d’exploitation), à travers ses figures, ses symboles, ses leviers les plus emblématiques. Une dénonciation des violences (et des drapeaux !) qui, toutes, asphyxient les innocents. Posture humaniste qu’on retrouvera dans l’essai Barbarella. Un Faites l’amour pas la guerre ! Un virus régénérant qui pourrait contaminer positivement ? En commençant par le guérillero et Tamara, la femme aux tarots ?

J’observe une convergence avec le traité Libre comme Robinson à travers le thème de l’abstraction : le « ne pas capituler mais déserter » de Véronique Bergen recoupe « la liberté dans la réussite de notre vie intime » de Luc Dellisse.

Jean-Pierre :

Le roman de Bergen prend des allures de conte fantastique. Parvenue au bout de ses contradictions, la société s’est effondrée, se disloquant en une myriade de clans, de groupuscules tous plus étranges et plus radicaux les uns que les autres. A ce titre, il constitue une amplification de phénomènes largement à l’œuvre aujourd’hui et qui, pour l’essentiel, se résument à une radicalisation à outrance de tous les groupes, de toutes les minorités ; radicalisation boostée, selon moi, par la grande facilité qu’il y a, via les réseaux sociaux, de fédérer un nombre croissant de personnes autour d’idées extrêmes, voire carrément absurdes. La pure marginalité disparaît, toute opinion même saugrenue étant susceptible d’agréger un nombre surprenant de personnes : c’est la légitimité de l’entre-soi et le primat de la croyance sur la raison partagée.

Phil :

L’homo sapiens dénoncé dans le roman n’est pas si sapiens que ça. C’est le plus grand prédateur/destructeur de l’Histoire de la planète Terre. A tel point que les mégariches, après avoir sucé le sang de la Terre, ont déjà jeté leur dévolu, sur d’autres planètes. La prédation à l’infini !

Ce qu’on appelle humanité dans le langage courant ne concerne qu’une infime minorité d’humains, « vaincue par une majorité irresponsable, arrogante ». Ce qui laisse peu d’espoir, a priori, pour la Terre, le Vivant, notre espèce.

Je songe à Greta et à ses aficionados. Leur mouvement – dont une critique du détail ne doit pas voiler/violer la dynamique essentielle – semble un raz-de-marée mais il ne concerne qu’une élite (véritable, celle-là, sans rapport avec un compte en banque ou un diplôme) ô combien minoritaire. Qui n’entrave pas la progression des voyages en avion, en paquebot, etc.

Je songe à Mathieu Terence, l’une des plus belles plumes françaises. Il nous offrit jadis un redoutable Technosmose, roman où éclatait la névrose qui défigure nos paysages. L’homo sapiens, complexé, impuissant, frustré fondamentalement, affiche une virilité compensatoire de pacotille en édifiant du vertical, en trouant la vue, en la happant, au lieu de chercher à se fondre dans une harmonie naturelle, ce que des sociétés dites primitives pratiquent pourtant depuis la nuit des temps avec une subtilité inaudible.

Jean-Pierre :

Tout comme Tous doivent être sauvés, Guérilla met en accusation l’ubris d’une humanité à la fois désespérément prédatrice et profondément parasitaire. J’y reviendrai plus loin, Guérilla marque une étape supplémentaire : dans le précédent roman, l’éveil des consciences et la mise en marche des hommes de bonne volonté accordaient un répit, suscitaient, au profit de l’humanité, le bénéfice du doute quant à sa complète culpabilité et laissaient augurer sa possible rédemption. Ici, Gaïa a perdu patience. Maintenant, c’est la Terre ou rien ; peut-être s’agit-il même de sauver la planète sans les hommes. Gaïa est face à une impasse déchirante qu’elle a trop longtemps cherché à éviter ; la survie des espèces est engagée. « Tous les hommes y passeront » puisqu’il le faut.

Phil :

J’apprécie le plaidoyer pour une nostalgie qui n’est pas un passéisme primaire mais un amour de l’or du temps, des différentes époques.

De nombreux passages résonnent étrangement, anticipant la période de confinement provoquée par la pandémie coronavirus :

« la mise en quarantaine du centre-ville », « personne n’a anticipé le déferlement brutal », « mes réserves de provisions s’amenuisent », « Au point mort, l’économie, les usines, réduits au minimum les transports, ouvertes un  jour sur quatre, les écoles, les administrations, les entreprises ou ce qu’il en reste, approvisionnés une à deux fois par semaine les magasins… », etc.

Il y a un rapport singulier à la faculté de parole aussi et au thème de l’enfant-sauvage, l’enfant (quasi) muet (qui se donne « Mowgli » comme nom !) renvoie à Kaspar Hauser, qui doit quitter une forme d’aphasie. L’idée d’une langue qui naît, s’invente. Le fantasme de la page blanche ? De la virginité perdue ? De l’aube des temps où l’espoir tend encore la faculté du progrès, de l’invention, de la conquête (positive) ?

Jean-Pierre :

J’ai noté également ce rapport. Du reste, ce personnage d’enfant quasi mutique est fascinant. Gardant le silence sur ses origines, il sculpte de petites statuettes et crayonne une multitude de dessins qu’il détruit aussitôt, effaçant toutes les traces de ses activités. Je vois en lui un refus de la sédimentation de la parole, un rejet de la coagulation de la vie, une forme d’accueil naïf d’un éternel retour. Il incarne à mes yeux l’artiste rebelle à toute idéologie et qui, selon la belle formule de Bachelard, lance son être dans un destin chaque jour réassumé et « vit une histoire de soleils levants ».

Jean-Pierre LEGRAND et Philippe REMY-WILKIN.

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 3 

L’AIR ET LES SONGES de GASTON BACHELARD (José Corti) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
AU FIL DES PAGES, la chronique littéraire de JEAN-PIERRE LEGRAND

 

Gaston Bachelard est un véritable OVNI dans notre paysage culturel . Son œuvre tient à la fois de la philosophie, de la psychologie, de la poésie et de la critique littéraire, le tout, abordé dans un style très musical, traversé de flamboyances, animé d’un souffle parfois proche de l’incandescence.

critiquesLibres.com : L'air et les songes : essai sur l ...

Après une série d’études arides consacrées à l’épistémologie, Bachelard se tourne vers ce qui le passionne le plus dans l’esprit humain : l’imagination et le rêve. Il prend alors pour objet de ses recherches ce qui, à ses yeux, est le produit même de l’alchimie onirique et imaginative : la poésie.

Bachelard pose le principe que l’imagination est la valeur psychique fondamentale. Elle est « faculté de déformer les images fournies par la perception ». Si, écrit Bachelard, une image ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d’images aberrantes, une explosion d’images, il n’y a pas imagination ; il y a simplement perception ou souvenir d’une perception. « Percevoir et imaginer sont aussi antithétiques que présence et absence. Imaginer, c’est s’absenter, c’est s’élancer vers une vie nouvelle ».

Cette prodigalité, cette profusion de l’activité idéative et rêveuse n’est cependant pas totalement anarchique. A l’étude de ses concrétions que sont les poèmes ou plus largement les images littéraires, on peut discerner une typologie où apparaît que l’imagination créatrice prend appui, à son origine, sur tout ou partie des quatre éléments de la cosmogonie classique que sont l’air, le feu, l’eau et la terre.  Ce sont « les hormones de l’imagination. Ils mettent en action des groupes d’images. Ils servent à l’assimilation intime du réel dispersé dans ses formes ». C’est ce que Bachelard appelle l’imagination matérielle. Certes, même  au plus profond de nos songes, aucun de ces quatre éléments n’est imaginé dans son inertie : chaque élément est travaillé dans son dynamisme spécifique, dans le champ de forces qui lui est particulier. Cette congruence d’une dynamique, d’une énergie et d’une matière alimente l’imagination dynamique.

Ainsi, l’image formelle, onirique ou poétique modèle une matière et obéit à une dynamique A chaque objet imaginé, la matière indifférenciée procure sa densité d’être spécifique tandis que sa dynamique propre lui donne son exacte énergie de devenir. En retour, l’image poétique, en une espèce de magie ondulatoire, émet chez le lecteur sa propre imagination dynamique et suscite tout en les renouvelant, la résurgence d’images fondamentales. Dans l’acception bachelardienne, la déformation dynamique de l’image s’affranchit des données visuelles dont elle s’abstrait par le langage qui en retour s’enrichit d’un nouveau sens. Une image littéraire, écrit Bachelard, c’est un sens à l’état naissant ; le mot – le vieux mot – vient y recevoir une signification nouvelle. Mais cela ne suffit pas encore : l’image littéraire doit s’enrichir d’un onirisme nouveau. « Signifier autre chose et faire rêver autrement, telle est la double fonction de l’image littéraire.  L’image littéraire promulgue des sonorités écrites. Une sorte d’oreille abstraite, apte à saisir des voix tacites, s’éveille en écrivant. La plume chante ». Texte merveilleux qui fait se rejoindre créations littéraire et musicale.

Même si elle joue fréquemment des quatre éléments en les combinant, l’imagination matérielle aime à privilégier l’un d’entre eux dont elle imprègne tout un monde, lui donnant sa tonalité propre. Dans L’Air et les songes, Bachelard isole l’élément aérien comme constitutif d’un type d’imagination. De toutes les « matières », l’air est sans doute l’une des moins substantielles. Sa matérialité est évanescente : chez les auteurs plus sensualistes, les qualités les plus substantielles de l’air sont les odeurs dont celui-ci est le support. Portés par l’air, une odeur, un parfum évoquant un infini. Pour un Shelley, nous dit Bachelard, « l’air est une fleur immense, l’essence florale de la terre entière ». En revanche, l’air nietzschéen est une étrange substance sans qualités substantielles : dans l’air « Nietzsche ne rêve qu’à la tonicité : le froid et le vide ». Cette tonicité est celle de la liberté et du total devenir.

L’immatérialité relative de l’air en fait le lieu privilégié de l’imagination dynamique et de la supériorité de ses images sur les images purement (bassement ?) visuelles. En effet, avec l’air, le mouvement prime la substance.

Bachelard le dormeur éveillé – Les chemins de la philosophie par ...

Un exemple fera mieux comprendre l’enjeu de cette dialectique. Bachelard lit un petit texte du poète Eichendorff sur l’alouette, l’oiseau fétiche des romantiques : « Enfin, je vis dans le ciel de longues bandes rougeâtres aussi légères que la trace d’une haleine sur un miroir ; déjà une alouette chantait au plus haut des airs au-dessus de la vallée. Alors une grande clarté envahit mon âme à ce salut matinal, et toute crainte disparut ».
Bachelard commente : « La description dynamique de l’alouette est celle d’un monde en éveil qui chante par un de ses points. Vous perdrez votre temps à surprendre ce monde dans son origine, alors qu’il vit déjà dans son expansion. Vous perdrez votre temps à l’analyser, alors qu’il est synthèse pure de l’être et d’un devenir – d’un vol et d’un chant. Le monde qu’anime l’alouette est le plus indifférencié des univers. C’est le monde de la plaine, de la plaine d’octobre où le soleil levant est dissout tout entier dans la brume infinie. Un tel monde a une richesse en profondeur , en hauteur, en volume, sans ostentation. C’est pour un tel monde sans dessin que l’invisible alouette chante ».
Philosophiquement et poétiquement, Bachelard vient de nous démontrer l’impossibilité de décrire cette alouette formellement dans le règne des images visuelles ; ce que le poète nous a suggéré, c’est son invisibilité éclatante, son mouvement imaginé, rêvé.

Bachelard s’attarde longuement sur notre songerie la plus aérienne : le rêve de vol. Chacun de nous en a certainement déjà fait l’expérience au moins une fois dans sa vie. Très finement, le philosophe note que, dans le monde du rêve, on ne vole pas parce qu’on a des ailes, on se croit des ailes parce qu’on a volé. Le vol onirique est moins visuel que dynamique : l’impression onirique dominante est faite d’une « véritable légèreté substantielle, d’une légèreté de tout l’être, d’une légèreté en soi dont la cause, n’est pas connue du rêveur ». Pour l’imagination matérielle, « le vol n’est pas une mécanique à inventer, c’est une matière à transmuer ». Transposée dans le monde poétique ou simplement vécue par la méditation, cette invitation à l’envol induit dans la conscience un sentiment d’allègement, d’allégresse toujours solidaire de l’impression d’une légère ascension. Par le rêve et la médiation du langage, Bachelard nous invite à une sorte d’empathie avec un réel dynamiquement transmué par notre imagination. Tout cela pourrait conduire à une sorte de mysticisme. Pourtant il n’en est rien. Il n’y a pas de transcendance chez Bachelard. A le suivre, jamais nous n’éprouverons le bonheur complet d’une transcendance intégrale qui nous transporterait dans un monde  nouveau. L’infini n’est pas habitable : notre espace psychique est celui de la différentielle temporalisée par le verbe : « Ici, écrit-il, pas plus loin, tout près du mot poétique, tout près du mot en train d’imaginer, on doit trouver une différentielle d’ascension psychique ».

Pas de mysticisme donc, mais une forme d’éthique ; une éthique de la verticalité. Si bien des rêves de vol naissent dans une émulation de la verticalité devant les êtres droits (un arbre, une tour et pourquoi pas même la flamme d’une chandelle), c’est que, pour le philosophe, l’’homme en tant qu’homme ne peut vivre horizontalement. L’onirisme « aérien » intimement ressenti est une invitation au courage de vivre contre la pesanteur, de vivre « verticalement ».

On sort de ce livre l’esprit rendu un peu ivre par l’altitude et avide du premier songe qui nous élèvera  vers ce monde – notre monde – où « l’azur, l’onde, le sol, tout est envolement ».

Le livre sur le site des Editions Corti

L’Air et les songes au Livre de poche

critiquesLibres.com : L'air et les songes : essai sur l ...

Une causerie de Bachelard (en 1954) sur les poèmes de l’air

SPÉCIAL VÉRONIQUE BERGEN par Jean-Pierre LEGRAND & Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages  de Jean-Pierre LEGRAND et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 27) de Philippe REMY-WILKIN fusionnent en ce mois d’avril 2020

 pour présenter

VÉRONIQUE BERGEN

feuilleton en 3 épisodes

 

(I)

Un roman :

Kaspar Hauser, Espace Nord, Bruxelles, 2019, 197 pages.

 

Véronique BERGEN !

Interview sur le pouce: Véronique Bergen - YouTube 

Phil :

L’une des plus belles plumes/touches de clavier de Belgique francophone : inventive, intense, sensible, engagée, analytique.

Je l’ai découverte à travers ses articles, sur le site du Carnet, nombreux mais tous habités, lumineux. Ils faisaient œuvre. In fine, j’ai été y voir de plus près côté création, il en est advenu un feuilleton en trois épisodes sur son Kaspar Hauser, disséminé dans ma mini-revue (numéros 10, 12 et 14 des Lectures d’Edi-Phil).

Jean-Pierre Legrand, mon collègue des Belles Phrases, m’a fait l’honneur/plaisir de me lire et, mis en appétit, il a été approfondir la rencontre, dépassant rapidement ma connaissance de l’autrice, embrayant sur une deuxième lecture, un deuxième article (dans sa rubrique Au fil des pages). Nous avons fini par croiser nos admirations et décidé de nous retrouver en radio pour évoquer en duo les 5 dernières créations de notre autrice. Mais, vu la période de confinement imposée par la pandémie du coronavirus, l’émission a été reportée. A suivre, donc, dans Les Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre, 87,7 FM, un lundi, entre 18h et 20h, au micro de Guy STUCKENS.

En attendant, ce feuilleton écrit apporte une variante à nos échanges.

KASPAR HAUSER (ESPACE NORD) (French Edition): 9782875684110 ...

 

Phil :

CHRONIQUES de PHILIPPE REMY-WILKIN – LES BELLES PHRASES

Le présent roman n’est pas tout à fait un roman. A défaut de pouvoir le définir clairement et définitivement, il m’éclate au visage ou au cerveau plutôt (ou au cœur ?) que son écriture, sa langue sont d’une intensité, d’une richesse telles que la plupart des recueils de poésies supportent mal la comparaison. Un roman ? Mais. Tout ici est poésie. Poésie incandescente.

 

Jean-Pierre :

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

La quatrième de couverture nous dit que Véronique Bergen est romancière, philosophe et poète. Publié une première fois en 2006 et réédité cette année, Kaspar Hauser ne fait pas mentir cette présentation : alliant un naturel rare au souci constant de la forme, le roman convoque, dans un même élan, souffle romanesque, visée philosophique et redécouverte du langage. Le style, éblouissant mais sans jamais rien de sur-écrit, donne envie, presque à chaque page, de lever les yeux un court instant, de songer, en le savourant, à ce qui vient d’être lu.

Phil :

Véronique Bergen a le chic pour élire des personnalités chargées (Hélène Cixous, Marilyn Monroe…), y adosser la matière de ses ouvrages. Elle nous livre ici non pas un roman historique ou un récit policier mais un cri, déchirant, digne de Munch, celui de Kaspar, jailli du néant où l’on a voulu le confiner de son vivant ou après sa mort. Un cri. Qui tient du romantisme mais d’une littérature engagée aussi, Kaspar métaphorisant tous les dépossédés.

Kaspar Hauser est un personnage historique ! Une énigme. Dans la note de ces disparitions et réapparitions polémiques : tel enfant d’Edward, Anastasia, Jeanne d’Arc… En l’occurrence, en 1812, le fils (et héritier) du grand-duc Charles de Bade et de Stéphanie de Beauharnais décède peu après sa naissance.  De manière impromptue. Et opportune pour certaines ambitions. A moins que…

En mai 1828, un jeune homme apparaît sur une place de Nuremberg, l’air hagard, des allures d’enfant sauvage élevé hors du monde. Il se nommerait Kaspar Hauser et aurait été longtemps séquestré. Par qui ? Pourquoi ? Comment ?

Se distille bientôt une théorie sulfureuse : il serait le petit prince prétendument décédé, objet d’une substitution, d’un rapt. Quoi qu’il en soit, l’épopée de celui qui sera surnommé « l’orphelin de l’Europe », sera courte. Il meurt assassiné. Mystérieusement. Et restent divers témoignages, qui encouragent à reconstruire un puzzle. Des pièces qui ont interpellé maints historiens et artistes.

Jean-Pierre :

Comme certains opéras, le roman s’ouvre sur un court prologue qui nous dit en une page l’essentiel de ce que nous devons savoir :

« En septembre 1812, quelques mois après sa naissance, le fils du grand-duc Charles de Bade et de Stéphanie de Beauharnais est enlevé dans un lieu secret. (…) 1828, un jeune homme à la démarche malhabile débarque sur une place de Nuremberg en répétant « je voudrais devenir cavalier comme mon père l’a été ».

Météore surgi de nulle part, d’un monde hors autrui et hors langage, le jeune homme du nom de Kaspar Hauser se retrouve d’un coup projeté sur la scène des hommes et des mots. C’est la course de ce météore et sa tentative, au sortir de la nuit de sa geôle, d’entrer dans le monde des hommes que scrute ce beau roman. Pour y parvenir il donne la parole aux différents personnages qui ont (dé)jalonné son existence. C’est un roman polyphonique, les différentes voix s’éclairent mutuellement. Le procédé n’est pas rare mais moins fréquente est sa totale réussite.  Chaque voix possède ici sa singularité propre et on n’a pas cette impression, si fréquente, qu’un même personnage s’exprime sous différents patronymes.

 Phil :

Passons quelques voix en revue.

Qui était Kaspar Hauser,ce jeune garçon presque muet, surgi à ...

Kaspar Hauser (1812-1833)

 

La voix de Kaspar :

Phil :

« Avant l’après, lorsque le vent soufflait, je lui hurlais « où sont tes phrases, tes phrases de vent qui me sifflent dans l’oreille, tes phrases de rage qui essaient de me jeter au sol ? ». Je criais, il ne répondait pas. Maintenant que j’ai couru dans beaucoup de familles de phrases, je sais que le vent n’est pas l’ami des phrases, pas plus que la boue, l’eau ou le feu : quand je leur prête les miennes, ils les laissent dans leur écuelle et n’y touchent pas. J’aurais pourtant voulu être la phrase préférée du vent, celle qu’il emporte avec lui sur son cheval blanc. La plupart des gens utilisent des phrases qui tombent comme de la neige, c’est pourquoi ils ne comprennent rien à la liberté du vent. »

Jean-Pierre :

Dès avant sa naissance, le monde de Kaspar tourne sur un axe que le doigt du destin a dangereusement incliné : à l’un des pôles, sa mère, Stéphanie de Beauharnais ; à l’autre, la comtesse de H, marâtre de Charles de Bade, obsédée par l’anéantissement de celui-ci et de sa lignée. C’est elle qui, peu après sa naissance, fait enlever et séquestrer le petit Kaspar, cet îlot de lumière sur lequel l’ombre semble se ruer. Son geôlier nous le décrit dans la nuit de son cachot :

« C’est qu’il voyait dans le noir ce gamin, c’est qu’il nageait dans le noir comme un poisson dans l’eau. La nuit ou le jour, ses yeux pouvaient pas faire la différence. Il se balançait d’avant en arrière, rampait au sol comme une chenille ».

Cette oscillation autistique se retrouve dans le discours que Véronique Bergen prête à Kaspar, où prolifèrent anaphores et répétitions :

« Dans mon trou, le temps ne trichait pas (…), dans mon trou mon non-soleil me traitait mieux que le soleil (…), dans mon trou rien ne se passait. »

Le plus captivant chez Kaspar est sa chute brutale dans le langage. Sa voix, qui rythme le récit, et le témoignage du docteur Feuerbach, qui l’examine, nourrissent une réflexion sur l’origine du langage et l’arrachement à l’immédiateté du monde qu’implique le surgissement du mot flanqué de son pouvoir de représentation. Dès ses premiers entretiens avec Kaspar, Feuerbach est frappé par son animisme radical et par le fait qu’il identifie les éléments de la réalité davantage par le biais de la couleur que par celui des formes. La première fois qu’il a vu de la neige, Kaspar l’a associée à la couleur blanche, et a ensuite appelé « neige » tout ce qui était blanc – les oies, les robes de mariée, le lait et les chevaux.  Tout ceci nous rappelle le Rousseau de L’Origine des langues :

« (…) le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé le dernier. (…) D’abord on ne parla qu’en poésie ; on ne s’avisa de raisonner que longtemps après ».

Le langage de Kaspar se diffracte encore davantage en images sous l’élan qui le pousse vers Eléonore sa jeune voisine, l’irruption du langage et de la poésie manifestent le franchissement d’un seuil affectif. Kaspar est une métaphore du poète. Même chose pour le sens moral : Feuerbach identifie chez son patient « la nature a priori d’une conscience morale transcendant toutes les variables empiriques ». Artificiellement proche d’un état de nature, Kaspar entend cette voix devenue pour nous lointaine et délaissée, remplacée par une « loi positive » faite de règles et de conventions générées par l’institution sociale. En faisant s’exprimer Kaspar dans cette langue première, puis en décrivant son apprentissage à marche forcée du langage institutionnalisé et formel des hommes sociabilisés, Véronique Bergen souligne avec maestria l’effet d’arrachement et d’appauvrissement que cela entraîne. Comme Starobinski l’a mis en évidence dans ses commentaires sur Rousseau, nous voyons les qualités instrumentales l’emporter sur les valeurs expressives du langage :

« La parole ne renvoie plus à la vérité du sujet ; bien au contraire, elle entraîne celui-ci hors de lui-même pour le vouer à l’impersonnalité du concept ».

C’est exactement ce qui se produit chez Kaspar. Laissons-le témoigner :

« Je pleure le mot qui ne me rend pas la chose (…). Je pleure parce qu’on a pris mes non-mots d’avant et, lorsque j’essaie de les retrouver dans mes larmes, je sais que les phrases des hommes décapitent mon ancien royaume. J’ai perdu ce que j’avais en partage avec la nuit, j’ai perdu l’unité qui ne se divise pas, la saison qui les englobe toutes ».

Si proche de l’origine, Kaspar ne peut que se perdre sur les chemins où on le jette :

« Tous les trajets se perdent dans les sables. »

 

La voix de la comtesse de H :

Phil :

« J’ai toujours su que le ciel n’était peuplé que des êtres projetés par notre esprit. Alors qu’il n’avait que la consistance de nos chimères, le Très-Haut avait réussi au fil d’un étonnant tour de passe-passe à devenir le Créateur des hommes qui l’avaient inventé. Cette aptitude à l’auto-illusion, cet effroyable renversement de pouvoir m’apprirent que les hommes sont enclins à se démettre de leur autorité afin de se soumettre au maître qu’ils ont intronisé. (…) je les voyais pauvres pantins affolés par la charge de leur existence, cherchant désespérément des balises, des mots d’ordre, ne détestant rien tant que s’engager (…) ils aboyaient pour qu’advînt un maître, ils se tordaient dans leur misère pour qu’une main de fer vînt les saisir au collet. Tremblant devant les multiples possibles qui se présentaient à eux, ils désiraient qu’on traçât à leur place une seule voie, droite et sévère. »

Le Mal incarné. Une variation libre sur le thème des Liaisons dangereuses ? Une cousine de la marquise de Merteuil ? Exhumée et interprétée à partir d’une réalité historique. Si la voix de Kaspar reçoit trois chapitres pour s’exprimer, sa tortionnaire en accapare quatre. Pour imposer une personnalité d’un noir d’encre, bien différente, somme toute, de la référence Merteuil : leurs actes les rapprochent ou les confondent, mais leurs soubassements sont contrastés. Notre comtesse n’est pas revenue de tout mais comme ontologiquement dévolue au Mal.

Mépris de Dieu, des hommes… Mais, au-delà du récit, dénonciation aussi, désabusée, des lacunes humaines qui mènent aux despotismes et aux abus de pouvoir de toute nature ? On songe à l’actualité politique, aux dérives populistes, autocratiques (Poutine, Erdogan, Trump, Bolsonaro). Avec cette effarante/terrifiante interrogation en filigrane : une majorité d’humains ne préfèrent-ils pas hypothéquer les idéaux de liberté, égalité, fraternité sur l’autel d’une douce médiocrité, d’un confort de rails ? Remember Eichmann, Arendt et la banalité du mal, l’expérience de Milgram…

Mépris ? Il semble ici postérieur à un autre sentiment, très curieusement, la haine, qui jaillirait ex nihilo dès les premiers vagissements de la comtesse. Comme si l’observation de ses proies était un deuxième temps, une conséquence, et le mépris un troisième, une conséquence de la conséquence :

« (…) la haine, la haine en son bouillonnement de lave, la haine en tous ses états, la haine aux portes du crime, la haine le doigt sur la détente, la haine à poings fermés, dans le sommeil et la veille, la haine à ciel ouvert, de A à Z, en caractères gothiques rutilants, reconduite d’instant en instant, la haine comme unique raz-de-marée (…) la haine comme astre qui sème l’empire des ténèbres, la haine comme pulsation de l’horloge qui fait de moi le temps du grand nettoyage. 

On songe à Merteuil ou au marquis de Sade pour les exactions de notre comtesse, qui s’étendent à ses relations sexuelles (elle se joue de ses amants/marionnettes et leur préfère une version miniature d’elle-même, fausse rivale mais passion… indéchiffrable). Mais, là aussi, nuance de poids : madame de H ne cultive pas le sado-masochisme mais le pur sadisme :

« N’éprouvant de sombres délices à me projeter dans tous les rôles à la fois, je ne suis que le sabre qui s’abat, la morsure qui empoisonne, non le cou qui les reçoit. Je ne suis pas le feu qui se lèche lui-même. »

Ce qui est sûr, aussi, c’est son abandon au péché d’ubris, elle se considère bien supérieure aux membres de son panthéon, Gilles de Rais ou Bathory, Caligula ou Néron :

« La ligne du mal est la seule à tenir tête à la ligne du temps. (…) Une guerre n’est pas une parenthèse entre deux phrases. Elle est la phrase qui enterre toutes les autres. (…) elle est l’alpha et l’oméga de ce qui advient. (…) J’ai le goût des plans inflexibles qui, pourtant, ne lésinent pas sur les risques. J’ai toujours apprécié le surcroît d’amour-propre que me procurent des affaires complexes, malaisées qui m’obligent à me surpasser. (…) Je ne suis que ce que je fais. (…) Je suis la décision qui ne se met jamais en veilleuse, je suis l’autorité en acte (…). »

S’étant érigée en une figure surhumaine, la comtesse surprend en se retranchant derrière des intérêts supérieurs lorsqu’il est question de ses interventions (et crimes) politiques. Elle viserait le bien de son Etat, le Bade, à long terme, en éliminant de mauvais gouvernants. Et serait sensible à une réhabilitation à venir (dans des siècles). Indice de son humanité niée et d’une construction dont elle n’est pas dupe jusqu’au bout ?

 

La voix de la mère (de Kaspar), autre victime de l’abominable comtesse de H.

Phil :

« En arrivant au château de…, j’eus l’impression d’être un navire à qui on avait interdit l’accès à la mer. Ayant évalué qu’il était impossible de le couler, l’adversaire avait choisi de l’ensabler. (…) Tandis que je vacille, j’aménage déjà mes éboulements intérieurs. Je m’épargne peu d’émotions extrêmes et violentes mais, très vite, je danse sur leur crête. (…) je sentais les eaux monter comme des murailles d’écume noire, les oiseaux de proie tournoyer en une danse macabre (…) Souvent, mon âme hurle, se refusant d’avoir été, fût-ce le plus indirectement possible, de la façon la plus ténue, complice du crime qui se préparait. ».

Jean-Pierre :

L’entrée de la jeune Stéphanie dans la famille de Bade est placée sous le signe de l’ombre :

« Mes noces qu’enfant j’imaginais solaires, consacrèrent explicitement mon union avec une lune pâle et morose – Charles – tandis qu’implicitement elles me liaient à une lune noire de ressentiment et de scélératesse – la comtesse de H ».

À son arrivée sur les terres de la comtesse, la jeune épousée est saisie d’une étrange vision :

« Je vis l’ensemble du décor – ciel, jardin, sculptures, forêts environnantes – virer à l’anthracite à l’instant même où Charles posa le pied sur cette terre, comme si une souillure s’épandait jusqu’à contaminer tout le paysage ».

La relation entre la comtesse de H et celle qui, d’emblée, sera sa victime dépasse de très loin la banale dialectique du Bien et du Mal, de la pureté et de la corruption. Taraudée par un désir d’absolu, fille de l’homme et fille de Dieu, cadenassant ses désirs de peur de « chavirer dans une seule dimension », Stéphanie se réfugie dans un mysticisme enfantin qui la convainc qu’elle doit faire vivre en elle « l’Alliance que le Créateur avait passé avec nous ses élus » :

« Moi Stéphanie de Beauharnais, j’étais née d’un passage de Dieu dans l’axe de la terre. Je savais d’un savoir immémorial, qu’un Beauharnais que ne visitait plus le souffle de Dieu chutait hors de sa condition d’exception léguée à la naissance ».

 

La voix du narrateur (moderne, 2003) :

Phil :

« (…) je détenais le journal intime de Stéphanie de Beauharnais, la mère putative de celui que toute l’Europe avait nommé Kaspar Hauser. » (…) fondre dans un récit ce document en l’alliant aux voix de divers protagonistes à qui je rendrais la vie. ».

Véronique Bergen s’aligne sur une tradition séculaire (d’Ossian à Clara Gazul, etc.), celle de la supercherie littéraire et du document découvert miraculeusement, pour offrir une mise en abyme de son projet.

Jean-Pierre :

 On retrouve aussi, dans les propos prêtés au narrateur et transposés dans la narration, un écho du Traité des couleurs de Goethe selon lequel les différentes teintes dont se pare le monde naissent de la médiation de la lumière et de l’ombre :

« Sachez simplement que l’éclairage mutuel que s’apportent les voix vise à pénétrer ce que Goethe conçoit comme le creuset de toutes les couleurs, ce que je perçois comme l’ombilic de l’existence : le rouge incandescent qui rend possible tout ce qui est. Kaspar est ce qui, en nous, sommeille tant que nous faisons corps avec le monde. Kaspar est celui qui s’est tenu dans l’œil de ce cyclone pourpre. »

Le livre sur le site d’Espace Nord

Jean-Pierre LEGRAND et Philippe REMY-WILKIN.

 

LIEN VERS L’ÉPISODE 2 

 

LES FANTÔMES DE THÉODORE de MARTINE ROUHART (Murmure des Soirs) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

ON S'ATTARDERA DANS LA LENTEUR de MARTINE ROUHART (Les Chants de Jane) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

J’avais beaucoup aimé La solitude des étoiles. J’ai encore davantage goûté Les fantômes de Théodore qui en est comme la suite lointaine : on y voit reparaître avec plaisir une vieille connaissance mais il n’est nécessaire d’avoir lu le précédent opus pour trouver ses marques.

Une évidence jaillit dès les premières pages : Martine Rouhart a resserré son écriture sans rien perdre de sa poésie, tout en affinant un déroulé narratif qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière ligne. Il ne s’agit pas ici d’un texte hybride comme en voit quelques fois où le récit sert de prétexte à une sorte de poétisation de l’écriture : le plus souvent, les coutures trop visibles de la trame narrative y gênent l’envol ; seule demeure l’impression de n’avoir pas été emmené bien haut ni très loin. Rien de tout cela ici : certes tournée vers l’intime, l’invention romanesque nous emporte, servie par une écriture au plus près des sentiments des différents personnages.

L’histoire, dont nous dirons très peu de choses débute simplement : chaque dimanche selon un rituel quasi immuable une jeune femme, Charlie, rend visite à son père Théodore. Un dimanche d’avril 2018 sa porte reste close ; il ne répond plus au téléphone : il semble avoir disparu.
Au sens propre comme au sens figuré, Charlie mais aussi son frère Paul, vont retrouver ce père qu’ils connaissent si peu.

Le sujet du roman n’est pas tant l’incommunicabilité entre les êtres que l’indicible de certaines souffrances ainsi que le silence gris et froid qui recouvre les enfances dévastées .
Théodore est à sa manière un survivant : sa survie est la victoire fragile d’un être mutilé qui ne peut plus qu’imiter la vie sans la vivre pleinement. Une sorte de simulacre fait de constants décalages.

Pourtant, un élément perturbateur survient qui va précipiter Théodore sur le chemin d’une possible rédemption, d’une sorte de renaissance. Cet événement va aussi profondément modifier l’existence de Charlie et Paul, ainsi que leurs relations avec leur père.

Martine Rouhart

Comme toujours chez Martine Rouhart, le roman est finement construit. Il prend ici la forme d’un récit polyphonique ou la voix de chaque personnage s’exprime à la première personne, sans aucun dialogue et selon les limites étroites d’un espace-temps de quelques mois. L’absence de dialogue a pour effet que le présent des personnages paraît s’estomper pour se muer de manière très poétique en l’arrière plan d’un passé que Théodore a tenté d’occulter, de renier. Cet effet de « tremblé » du présent sous l’effet du passé qui le ronge m’a paru l’une des plus grandes réussites de ce roman.

Très réussis aussi ces quelques personnages dont les relations tracent les contours d’une famille, sorte de galaxie dont chacune des planètes s’attire et se repousse. Il n’y a pas de personnage secondaire : chacun à sa voix propre, son histoire, sa perception des choses. Avec beaucoup d’humanité, l’auteure dessine des portraits sensibles et attachants dont on se souvient, parfois avec beaucoup d’émotion. Par exemple Théodore vu par sa fille : « Je me rappelle tant d’autres détails. Ses yeux clairs, ses cheveux raides de la teinte d’un ciel de pluie, ses sourcils très foncés, sa voix chaude aux tonalités d’automne, sa façon de marcher lourde et traînante ; son visage fatigué comme s’il avait vécu plus que ses années ; ses gestes autour de nous, enveloppants, emplis de sentiments ». On retrouve chez Théodore et dans cette manière si personnelle de nous en parler,  une immanence au monde, pour moi caractéristique des romans de Martine Rouhart.

Sombre et lumineux à la fois, ce beau roman ressemble à nos vies, tissées de non-dits, cernées par le malheur mais ouvertes sur des trésors de tendresse trop souvent contenue. En fermant ce livre l’envie vous prend de serrer dans vos bras un être cher et de « tourner le dos aux nuits obscurs, aux barbelés, au vacarme du monde et de basculer dans le bleu, juste un instant ».

Le roman sur le site de l’éditeur 

LE BANC de MARIANNE SLUSZNY (Academia) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

JEANNE D'ARC AU BÛCHER d'HONEGGER au THÉÂTRE DE LA MONNAIE, vu par Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Ce n’est pas toujours le cas, mais l’excellente quatrième de couverture de ce beau récit me dispensera de me fendre d’un pitch nécessairement moins convaincant. Donc, le voici :

« Les cendres d’un homme ont été dispersées dans le jardin de sa maison de campagne, sous le banc qui jouxte un imposant noyer. C’est là que le disparu rêve désormais, acteur invisible d’une scène aussi étrange qu’émouvante. Alors qu’il médite sur les épreuves et les joies de son existence, sa compagne s’assied sur le banc et s’ouvre au ressenti de l’inexorable dégradation du malade, un temps où malgré l’amoindrissement, il s’était efforcé, par touches sensibles, de rester l’homme qu’il avait été ».

Cet homme, nous découvrons progressivement qu’il s’agit de Guy Lejeune, réalisateur à la RTBF d’émissions culturelles emblématiques et de plusieurs documentaires.

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J’ai adoré ce livre même si, unique réserve, j’ai trouvé son prologue un peu trop long, son propos n’obéissant pas toujours à la nécessité qui habite les autres parties du récit.  Un autre point est davantage un sujet d’étonnement qu’une critique : mené avec beaucoup de tact, le récit ne laisse aucune place à la sensualité. En occultant cet aspect, l’extrême pudeur de l’auteure, m’a laissé un petit goût de frustration. Mais tout cela est de peu d’importance car, à vrai dire, il m’est arrivé une chose fort rare : j’ai pleuré. Sans doute quelques échos personnels ne sont pas étrangers  à l’émotion si fortement ressentie. Mais il y  a surtout le talent déployé par Marianne Sluszny qui sans détour, mais avec beaucoup de délicatesse se tient constamment à fleur d’émotion.

C’est une très bonne idée d’avoir donné la parole au défunt ; cela permet de suivre de manière très fluide son chemin de vie pour ensuite changer de point de vue et passer au témoignage direct de l’auteure. Avec un accent de vérité parfois déchirant, Marianne Sluszny décrit le désarroi d’un fils qui, très tôt, doute avoir jamais aimé sa mère. Elle prend également l’exacte mesure de la solitude ressentie par un enfant confronté à un contexte de violence psychologique. Passé un certain étiage, la souffrance ressentie au sein d’une famille cesse d’en souder ses membres, de développer entre frères et sœurs une solidarité de résistance : elle les sépare les uns des autres dans un réflexe de survie assorti d’une sourde culpabilité. C’est ce qui semble s’être passé entre Guy Lejeune et son frère aux troubles autistiques : « Je n’étais plus que pitié et sollicitude pour mon cadet. Notre destin de frères était scellé. Il me serait impossible de combler le fossé qui nous séparait. Nous étions des parallèles qui ne se rejoindraient jamais ». Pourtant ce détachement apparent s’accompagnera tout au long de sa vie d’une attention constante pour sa famille d’origine.
En somme amputé d’une part de lui-même, Guy Lejeune va substituer à l’amour qu’il n’a pas reçu une fidélité qu’il portera jusqu’à une forme de souffrance propitiatoire.

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Marianne Sluszny

Dans la seconde partie de son livre, Marianne Sluszny témoigne du combat de son mari, des difficultés quotidiennes, de la déchéance mais aussi des instants de grâce cueillis dans le déroulé des jours qui, bientôt, se mue en tragique compte-à-rebours. L’un des aspects les plus touchants du livre est le regard à la fois lucide et tendre dont Marianne Sluszny caresse le souvenir de son mari dans sa richesse striée de lignes de faille. On devine un homme comme morcelé mais qui, par une esthétique de la vie, parvient à tout tenir ensemble, mêlant souffrance pudique parfois travestie en humeur et satisfaction d’avoir contribué à une certaine beauté du monde, sans être parvenu toutefois à exprimer dans sa totalité, l’essence même de son être.

Se dessine au fil des pages, un combattant entravé par les fantômes du passé ; un homme d’action qui s’impose inconsciemment des limites, et qui jamais ne tournera le film rêvé. J’étais, lui fait dire Marianne Sluszny « conscient que mes justifications tentaient de masquer une dimension fondamentale de ma personnalité. Car les mots par lesquels j’aurais pu imposer mes projets et mes volontés avaient été broyés dans l’œuf familial, cette matrice mâcheuse de désirs et d’appétits interdits. Oui, c’était trop m’accorder à moi-même que de prendre ma place de cinéaste. Il m’a été inconcevable d’en désirer davantage que ce que l’existence m’avait providentiellement accordé. Je ne suis pas parvenu à me décaler si loin de mon point de chute »

Voilà, magnifiquement décrits en quelques phrases tout le ressort intime d’une existence et, sur la personnalité d’un homme, la morsure indélébile de l’acide familial. Un très beau livre.

Le livre sur le site de L’Harmattan