LES FANTÔMES DE THÉODORE de MARTINE ROUHART (Murmure des Soirs) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

ON S'ATTARDERA DANS LA LENTEUR de MARTINE ROUHART (Les Chants de Jane) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

J’avais beaucoup aimé La solitude des étoiles. J’ai encore davantage goûté Les fantômes de Théodore qui en est comme la suite lointaine : on y voit reparaître avec plaisir une vieille connaissance mais il n’est nécessaire d’avoir lu le précédent opus pour trouver ses marques.

Une évidence jaillit dès les premières pages : Martine Rouhart a resserré son écriture sans rien perdre de sa poésie, tout en affinant un déroulé narratif qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière ligne. Il ne s’agit pas ici d’un texte hybride comme en voit quelques fois où le récit sert de prétexte à une sorte de poétisation de l’écriture : le plus souvent, les coutures trop visibles de la trame narrative y gênent l’envol ; seule demeure l’impression de n’avoir pas été emmené bien haut ni très loin. Rien de tout cela ici : certes tournée vers l’intime, l’invention romanesque nous emporte, servie par une écriture au plus près des sentiments des différents personnages.

L’histoire, dont nous dirons très peu de choses débute simplement : chaque dimanche selon un rituel quasi immuable une jeune femme, Charlie, rend visite à son père Théodore. Un dimanche d’avril 2018 sa porte reste close ; il ne répond plus au téléphone : il semble avoir disparu.
Au sens propre comme au sens figuré, Charlie mais aussi son frère Paul, vont retrouver ce père qu’ils connaissent si peu.

Le sujet du roman n’est pas tant l’incommunicabilité entre les êtres que l’indicible de certaines souffrances ainsi que le silence gris et froid qui recouvre les enfances dévastées .
Théodore est à sa manière un survivant : sa survie est la victoire fragile d’un être mutilé qui ne peut plus qu’imiter la vie sans la vivre pleinement. Une sorte de simulacre fait de constants décalages.

Pourtant, un élément perturbateur survient qui va précipiter Théodore sur le chemin d’une possible rédemption, d’une sorte de renaissance. Cet événement va aussi profondément modifier l’existence de Charlie et Paul, ainsi que leurs relations avec leur père.

Martine Rouhart

Comme toujours chez Martine Rouhart, le roman est finement construit. Il prend ici la forme d’un récit polyphonique ou la voix de chaque personnage s’exprime à la première personne, sans aucun dialogue et selon les limites étroites d’un espace-temps de quelques mois. L’absence de dialogue a pour effet que le présent des personnages paraît s’estomper pour se muer de manière très poétique en l’arrière plan d’un passé que Théodore a tenté d’occulter, de renier. Cet effet de « tremblé » du présent sous l’effet du passé qui le ronge m’a paru l’une des plus grandes réussites de ce roman.

Très réussis aussi ces quelques personnages dont les relations tracent les contours d’une famille, sorte de galaxie dont chacune des planètes s’attire et se repousse. Il n’y a pas de personnage secondaire : chacun à sa voix propre, son histoire, sa perception des choses. Avec beaucoup d’humanité, l’auteure dessine des portraits sensibles et attachants dont on se souvient, parfois avec beaucoup d’émotion. Par exemple Théodore vu par sa fille : « Je me rappelle tant d’autres détails. Ses yeux clairs, ses cheveux raides de la teinte d’un ciel de pluie, ses sourcils très foncés, sa voix chaude aux tonalités d’automne, sa façon de marcher lourde et traînante ; son visage fatigué comme s’il avait vécu plus que ses années ; ses gestes autour de nous, enveloppants, emplis de sentiments ». On retrouve chez Théodore et dans cette manière si personnelle de nous en parler,  une immanence au monde, pour moi caractéristique des romans de Martine Rouhart.

Sombre et lumineux à la fois, ce beau roman ressemble à nos vies, tissées de non-dits, cernées par le malheur mais ouvertes sur des trésors de tendresse trop souvent contenue. En fermant ce livre l’envie vous prend de serrer dans vos bras un être cher et de « tourner le dos aux nuits obscurs, aux barbelés, au vacarme du monde et de basculer dans le bleu, juste un instant ».

Le roman sur le site de l’éditeur 

LE BANC de MARIANNE SLUSZNY (Academia) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

JEANNE D'ARC AU BÛCHER d'HONEGGER au THÉÂTRE DE LA MONNAIE, vu par Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Ce n’est pas toujours le cas, mais l’excellente quatrième de couverture de ce beau récit me dispensera de me fendre d’un pitch nécessairement moins convaincant. Donc, le voici :

« Les cendres d’un homme ont été dispersées dans le jardin de sa maison de campagne, sous le banc qui jouxte un imposant noyer. C’est là que le disparu rêve désormais, acteur invisible d’une scène aussi étrange qu’émouvante. Alors qu’il médite sur les épreuves et les joies de son existence, sa compagne s’assied sur le banc et s’ouvre au ressenti de l’inexorable dégradation du malade, un temps où malgré l’amoindrissement, il s’était efforcé, par touches sensibles, de rester l’homme qu’il avait été ».

Cet homme, nous découvrons progressivement qu’il s’agit de Guy Lejeune, réalisateur à la RTBF d’émissions culturelles emblématiques et de plusieurs documentaires.

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J’ai adoré ce livre même si, unique réserve, j’ai trouvé son prologue un peu trop long, son propos n’obéissant pas toujours à la nécessité qui habite les autres parties du récit.  Un autre point est davantage un sujet d’étonnement qu’une critique : mené avec beaucoup de tact, le récit ne laisse aucune place à la sensualité. En occultant cet aspect, l’extrême pudeur de l’auteure, m’a laissé un petit goût de frustration. Mais tout cela est de peu d’importance car, à vrai dire, il m’est arrivé une chose fort rare : j’ai pleuré. Sans doute quelques échos personnels ne sont pas étrangers  à l’émotion si fortement ressentie. Mais il y  a surtout le talent déployé par Marianne Sluszny qui sans détour, mais avec beaucoup de délicatesse se tient constamment à fleur d’émotion.

C’est une très bonne idée d’avoir donné la parole au défunt ; cela permet de suivre de manière très fluide son chemin de vie pour ensuite changer de point de vue et passer au témoignage direct de l’auteure. Avec un accent de vérité parfois déchirant, Marianne Sluszny décrit le désarroi d’un fils qui, très tôt, doute avoir jamais aimé sa mère. Elle prend également l’exacte mesure de la solitude ressentie par un enfant confronté à un contexte de violence psychologique. Passé un certain étiage, la souffrance ressentie au sein d’une famille cesse d’en souder ses membres, de développer entre frères et sœurs une solidarité de résistance : elle les sépare les uns des autres dans un réflexe de survie assorti d’une sourde culpabilité. C’est ce qui semble s’être passé entre Guy Lejeune et son frère aux troubles autistiques : « Je n’étais plus que pitié et sollicitude pour mon cadet. Notre destin de frères était scellé. Il me serait impossible de combler le fossé qui nous séparait. Nous étions des parallèles qui ne se rejoindraient jamais ». Pourtant ce détachement apparent s’accompagnera tout au long de sa vie d’une attention constante pour sa famille d’origine.
En somme amputé d’une part de lui-même, Guy Lejeune va substituer à l’amour qu’il n’a pas reçu une fidélité qu’il portera jusqu’à une forme de souffrance propitiatoire.

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Marianne Sluszny

Dans la seconde partie de son livre, Marianne Sluszny témoigne du combat de son mari, des difficultés quotidiennes, de la déchéance mais aussi des instants de grâce cueillis dans le déroulé des jours qui, bientôt, se mue en tragique compte-à-rebours. L’un des aspects les plus touchants du livre est le regard à la fois lucide et tendre dont Marianne Sluszny caresse le souvenir de son mari dans sa richesse striée de lignes de faille. On devine un homme comme morcelé mais qui, par une esthétique de la vie, parvient à tout tenir ensemble, mêlant souffrance pudique parfois travestie en humeur et satisfaction d’avoir contribué à une certaine beauté du monde, sans être parvenu toutefois à exprimer dans sa totalité, l’essence même de son être.

Se dessine au fil des pages, un combattant entravé par les fantômes du passé ; un homme d’action qui s’impose inconsciemment des limites, et qui jamais ne tournera le film rêvé. J’étais, lui fait dire Marianne Sluszny « conscient que mes justifications tentaient de masquer une dimension fondamentale de ma personnalité. Car les mots par lesquels j’aurais pu imposer mes projets et mes volontés avaient été broyés dans l’œuf familial, cette matrice mâcheuse de désirs et d’appétits interdits. Oui, c’était trop m’accorder à moi-même que de prendre ma place de cinéaste. Il m’a été inconcevable d’en désirer davantage que ce que l’existence m’avait providentiellement accordé. Je ne suis pas parvenu à me décaler si loin de mon point de chute »

Voilà, magnifiquement décrits en quelques phrases tout le ressort intime d’une existence et, sur la personnalité d’un homme, la morsure indélébile de l’acide familial. Un très beau livre.

Le livre sur le site de L’Harmattan

 

EUGÈNE ONÉGUINE d’ALEXANDRE POUCHKINE (Actes Sud) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Eugène Onéguine est souvent présenté comme le premier roman de langue russe. Sa forme est insolite : c’est en effet un long poème composé de strophes de 14 vers  de huit syllabes. Chacune des strophes obéit à une même structure inventée par Pouchkine et proche du sonnet. Le traducteur André Markowicz qui considère qu’il s’agit là de « son grand œuvre » s’est attaché avec bonheur à transposer dans sa traduction la rythmique poétique du roman.

Il est curieux qu’un auteur fasse entrer la littérature de son pays dans la voie du roman en choisissant la forme du poème, qui plus est selon une structure en apparence très rigide.  Même si la catégorie du poème narratif ne nous est pas inconnue – voir Hugo ou Byron- cela surprend. J’ai moi-même été effrayé en ouvrant ce livre à première vue si déroutant. Mais, dès les premières pages, le texte de Pouchkine étonne par l’impression de légèreté et de totale liberté qu’il dégage. Par moment, on a le sentiment d’un découpage avant la lettre en plans-séquences, le lecteur étant libre d’agencer sa lecture, de modifier son point de vue, de recréer ce qu’il vient de lire. C’est ce que semble avoir fait Tchaïkovski en composant son opéra du même nom. Nouvelle curiosité que cette adaptation à l’opéra d’une œuvre qui déroge à toutes les règles de l’art dramatique : indice à mes yeux de la dynamique de ce roman plein de ressources.

En somme, texte à la forme très stricte, Eugène Onéguinne est un roman tout en détours dans lequel on saute à la manière de Mary Poppins  : nous sommes les invités de l’auteur qui, par ses incises, ses commentaires, son témoignage se trouve lui aussi de plein pied dans son œuvre en train de se faire. Un dialogue original s’instaure entre le lecteur et l’auteur qui n’hésite pas à interrompre son récit pour vous donner son avis, le tout – et c’est un de ses tours de force – sans rompre le moins du monde le charme de votre lecture.Mais sautons dans ce livre.

L’ histoire est finalement assez simple. Jeune Aristocrate désœuvré et las de la vie pétersbourgeoise, Onéguine s’ennuie. Il fuit à la campagne où il vient d’hériter d’un domaine. Isolé dans ce milieu un peu fruste, il y fait la connaissance de Vladimir Lensky, jeune poète lui-même perdu dans cette société qui n’a jamais entendu parler de Goethe ou du jeune Werther. Se noue entre les deux hommes ce que Pouckine appelle une « amitié pour tuer le temps ». Mais laissons Pouchkine nous présenter en une strophe cet irrésistible dandy qu’est Onéguine.

Comme il savait être hypocrite,
Sembler jaloux, cacher l’espoir,
Détromper pour tromper plus vite,
Porter sa croix, le regard noir,
Etre soumis, plein d’arrogance
Prévenant dans l’indifférence,
Savait se taire avec langueur
Faire ardemment parler son cœur
S’épancher au fil de la plume, –
Un seul amour, un seul élan
Comme il s’offrait avec talent
Et ses yeux , tendres de coutume,
Savaient, pudiques et pressants,
Briller d’un pleur obéissant.

Les deux hommes fréquentent la maison Larine et leurs deux filles, Olga et Tatiana.

Olga est une jeune fille très belle, insouciante, vive, gaie mais égocentrique et superficielle comme il y en a tant dans tous les bals qui tournoient dans la littérature russe. Elle ne songe qu’à s’amuser et à plaire. Lenski en tombe éperdument amoureux.

Tatiana est une nature rêveuse , nourrie de lectures romantiques . Elle cherche confusément un idéal et le poursuit avec passion. Elle est éblouie par Onéguine qu’elle identifie aux héros des romans de Richardson qu’elle a beaucoup lus.
Ici encore, en une strophe, Pouchkine décrit le coup de foudre de la jeune fille et son contexte tout romanesque.

Avec quelle attention nouvelle
Elle dévore un doux roman ;
Dieu quelle ivresse trouve-t-elle
A boire au philtre des tourments !
La fantaisie, sa force vive,
Donne présence aux vies fictives.
L’amant de Julie de Wolmar,
Malek-Adhel et de Linar 
Et l’ineffable Grandison
Qui nous endort à l’unisson,
Tout s’est fondu dans une image
Les traits de tous sont réunis
Dans le visage d’Evgueni

Bravant tous les codes de son époque, Tatiana adresse une lettre à Onéguine et lui dévoile son amour passionné. L’incongruité de cette lettre dans le contexte moral de cette époque est soulignée par ses deux premiers vers , au tour merveilleusement elliptique :

Je vous écris – quoi d’autre à dire ?
J’ai tout dit si je vous écris.

Tout le reste de la lettre est écrit dans un jaillissement constant, plein de discontinuités qui trahissent l’émoi de la jeune fille et traduisent sa totale spontanéité. Dans sa composition, Tchaïkovski relève le défi de transposer dans le discontinu de sa  partition le tourment psychologique de son héroïne.

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Alexandre Pouchkine (1799-1837)

Onéguine repousse Tatiana, ému mais peu enclin aux attachements et pour une fois soucieux de ne pas souiller une âme pure. Remarquons que Pouchkine nous dit que cette fameuse lettre fut rédigée en français, ce qui l’a obligé à la traduire pour la facilité de son lecteur. C’est que la haute société de l’époque s’exprime en français. On retrouve ce trait dans Guerre et paix dans lequel plusieurs petits dialogues sont écrits dans cette langue.

Arrivés à un peu plus du tiers du roman, nous avons déjà dépassé son point central qui débouche sur ce qui pourrait sembler une impasse narrative : la désagrégation brutale de l’idylle amoureuse à peine ébauchée.

Pouchkine va relancer la dynamique de manière inattendue. En effet, un peu plus tard, lors d’un bal donné par  les Larine, Onéguine accompagne Lenski toujours plus épris d’Olga. Moitié par jeu moitié par fascination de l’irrémédiable, il fait ouvertement la cour à Olga. Une altercation s’ensuit. Lenski provoque Onéguine en duel. Le jour convenu, Onéguine tire le premier et, à son grand désespoir, tue Lenski. Notons au passage l’aspect prémonitoire de la scène : l’auteur mourra quelques années plus tard dans des circonstances très semblables. Pour l’heure, Pouchkine nous décrit la scène et le scandale de la mort avec des mots très simples mais bouleversants.

Voilà encore une seconde,
Ce cœur était ampli d’un monde,
Rêvant, aimant et haïssant,
Tremblant de vie, bouillant de sang :
C’est comme une maison déserte,
Vouée au vide pour toujours,
Tout y est calme, triste et lourd.
Volets fermés, vitres couvertes
De craie. La maîtresse est loin.
Où çà ? Dieu sait. Plus trace, rien.

L’irrémédiable rend désormais tout impossible : chacun retourne vers son destin : Olga quitte la famille et fait un brillant mariage, Tatiana épouse un vieux général tandis qu’Onéguine poursuit sa route, traînant sa lassitude de vivre.

Des années plus tard, alors que Tatiana est devenue une éblouissante dame de la haute société, Onéguine la retrouve lors d’une réception. Tatiana est maintenant aussi brillante qu’inaccessible ce qui réveille l’intérêt d’Onéguine : il réalise brutalement combien il est amoureux d’elle.
La  réaction de Tatiana est lapidaire : A quoi bon feindre, je vous aime / Mais j’appartiens à mon époux / Et lui serai fidèle en tout. On rencontre ici un archétype que nous retrouverons presque à l’identique dans certains romans d’Henri James : la jeune épouse qui s’accommode d’un mauvais mariage  et s’élève en l’endurant.

Eugène Onéguine est à mes yeux un très beau roman du bonheur impossible dans lequel tous les personnages semblent se manquer : sans doute Tatiana se serait-elle mieux accordée au poète Lenski tandis que la superficielle Olga suffisait au volage Evgeny.  Sans doute, mais c’est sans compter avec le profond pessimisme russe et celui de Pouchkine en particulier. En fauchant notre jeune poète, peut-être la mort lui a-t-elle évité le destin commun .

La vie, écrit Pouchkine avec une ironie mordante, l’aurait changé pas mal.

« Adieu les grands brasiers de l’âme ;
Quittant la muse, il eut pris femme
 Dans sa campagne aurait vécu,
En vieux peignoir, heureux, cocu. »

La relation de Pouchkine avec ses deux principaux personnages masculins,  est toute d’ambiguïtés et souligne la tension que habite l’auteur lui-même:

Cent fois heureux , celui qui croit,
Celui qu’un cœur béat fait vivre
Comme au relais un routier ivre
Ou (soyons tendre) un papillon
Mais pauvre est l’homme sans vertige,
Qui voit demain dès aujourd’hui,
Qui, mots ou gestes, se traduit
Le moindre élan et qui s’afflige,
L’homme qui porte son passé
Toujours conscient, toujours glacé.

Le personnage d’Onéguine double maléfique de Pouchkine est particulièrement troublant. Il semble être le bras armé du destin qui dans son nihilisme détruit tout autour de lui. Il m’a fait remémorer mes lectures passées de Spinoza et sa notion de bonne rencontre. Pour Spinoza une bonne rencontre accroît ma puissance d’être. Dans la mauvaise rencontre, cette puissance d’agir est diminuée. Dans la vie je vois les choses comme une balançoire sur laquelle va et vient un enfant. Si derrière lui je le pousse  au moment où il est au plus haut, juste avant sa descente dans l’autre sens, alors il va être projeté  au maximum de ses possibilités .Si je le pousse à contretemps, je vais le freiner. Onéguine est le type même de la mauvaise rencontre et en ce sens ce roman parsemé d’ironie fine et d’images poétiques est en réalité très noir. C’est une des qualités de l’opéra de Tchaikovsky de s’en être aperçu et de placer dans la bouche d’Onéguine ces mots qui ne se trouvent pas chez Pouchkine et de faire tomber sur eux, le rideau :

Quelle honte, quelle douleur
Quel sort pitoyable est le mien.

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Le livre sur le site d’Actes Sud (collection Babel)

DICTIONNAIRE DU GRAND SIÈCLE de FRANÇOIS BLUCHE (Fayard) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

J’ai acquis il y a quelque temps déjà chez un marchand de livres d’occasion, le volumineux et très incommode Dictionnaire du Grand Siècle, dirigé par le regretté François Bluche. Avec 1640 pages et 2413 entrées, l’ouvrage est imposant. Comme son titre l’indique, il est tout entier consacré au Grand Siècle, « noblement étalé » sur un peu moins de 130 ans, soit de l’avènement d’Henri IV en 1589 à la mort de Louis XIV en 1715. Découpage intelligent qui permet de saisir cette période si riche à la fois dans ses prémisses et ses prolongements.

Dictionnaire du Grand Siècle 1589-1715

L’ouvrage est complet et fidèle à sa quatrième de couverture qui nous annonce que les questions politiques et les biographies y occupent une part, mais qu’également tous les domaines de l’activité humaine y sont traités, des sciences aux affaires religieuses, des lettres aux beaux-arts, de l’économie aux conflits guerriers, des institutions à la vie quotidienne…Servi par 249 auteurs, ce Grand Siècle ne souffre pas trop du disparate d’écriture. Ce que j’en ai parcouru est rédigé dans un style fluide qui se lit agréablement. Qui plus est, le maître d’œuvre y a ajouté sa touche personnelle, non sans, ici ou là, agrémenter son texte d’un zeste d’humour curieusement british pour un tel sujet. Ainsi la première entrée est consacrée au très oublié Abadie, apologiste du christianisme, tenu en haute estime par Madame de Sévigné puis Saint-Simon et dont, jusqu’à la révolution, les ouvrages restèrent dans la bibliothèque des gens cultivés, à égalité avec ceux de Pascal. Il n’est plus aujourd’hui nous dit Bluche, « qu’un nom, à peine sauvé de l’oubli par sa place alphabétique dans les dictionnaires ».

Outre qu’il nous met en garde contre les faux amis du vocabulaire français de ce temps, plus nombreux encore ceux de la langue anglaise (ex. génie, arbitraire, amant, amour, etc), François Bluche sème de ci, de là, de petits cailloux qu’il est amusant de repérer tout au long de ce gros livre. On trouve ainsi une insolite entrée « Je-ne-sais-quoi ». On y apprend que ce néologisme créé au XVIème siècle a connu au XVIIème des fortunes et surtout des sens très divers allant de l’indéfinissable agrément d’une personne à la qualification d’une femme de mauvaise vie. On apprend aussi – et notre Reine Mathilde eût tiré profit de cette seine lecture – qu’il n’y a que dans les films hollywoodiens que l’on peut saluer une reine d’un sonore « Bonjour Majesté ». C’est qu’il convient en effet de distinguer « l’appel » du « traitement » : ce sera donc bonjour Madame mais on s’autorisera un « Madame, votre majesté est trop bonne ! ».

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François Bluche (1925-2018)

On peut légitimement se poser la question qui tue : à quoi bon lester ses étagères d’un lourd dictionnaire historique ? Les bons connaisseurs de la période trouveront souvent les entrées insuffisamment développées ou lacunaires. Le péquenaud de constitution normale aura rarement la soudaine inspiration de vérifier qui était le Sieur Conrart, si d’aventure un sort contraire le confronte à ce quidam. Pour ma part, je trouve une certaine poésie à ces dictionnaires. J’aime imaginer cet épais volume comme une immense forêt parcourue d’un réseau de sentiers innombrables, invisibles au premier abord. Je choisis une entrée au hasard : par exemple mon mystérieux Conrart. J’apprends qu’il fut homme de lettres, passionné par la beauté et la pureté du langage, que, très lié avec Chapelain, il fut un familier de l’hôtel de Rambouillet et devint l’ami de Madeleine de Scudéry. Voici donc autant de  nouvelles pistes qui m’invitent à poursuivre plus loin mon chemin. Là-bas, de nouvelles sentes vont s’ouvrir, peut-être sur un croisement, comme dans les parcs, avec une belle statue un peu moussue en son milieu, qui va me retenir plus longtemps. Il faudra alors choisir une nouvelle direction, et ainsi de suite tant qu’on le voudra, créant une impression d’infini dans un espace parfaitement clos.

Un vertige immobile, l’infini chez soi.

Le livre sur le site de Fayard 

François Bluche sur le site de Fayard 

VERTIGE ! de PHILIPPE REMY-WILKIN (Maelström) / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Dans une de ses Cinq leçons sur la psychanalyse, Freud évoque cette colonne  non loin du London Bridge, que l’on appelle « The monument ». Elle rappelle le souvenir du grand incendie qui, en 1666, éclata tout près de là et détruisit une grande partie de la ville. Ce type de  monument constitue un « symbole commémoratif ». « Que diriez-vous, nous suggère Freud, d’un habitant de Londres qui, aujourd’hui encore, s’arrêterait mélancoliquement devant ce monument alors que Londres s’est depuis longtemps déjà  relevée de ses cendres. Le malaise que suscite en nous la survivance ici ou là de traces de notre passé colonial,  n’est pas si éloigné du trouble névrotique décrit par Freud. La très belle nouvelle de Philippe Remy-Wilkin se nourrit de ce vertige, y mêlant en un subtil entrelacs, les traumatismes de l’Histoire et les blessures de l’enfance. Le texte est publié dans la jolie collection « Bruxelles se conte », dans laquelle l’éditeur a eu l’heureuse idée d’inviter divers auteurs à rédiger de courtes nouvelles ayant Bruxelles pour toile de fond plus ou moins explicite.

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L’argument est simple et nimbé de fantastique : attiré par une invitation assez mystérieuse, un auteur vient découvrir l’Africamuseum de Tervuren, rouvert après cinq années de rénovation et bien des polémiques sur la décolonisation. Commence une visite guidée dont la relation évoque une progression labyrinthique et souterraine aux symétries improbables comme celles du rêve. Sous la forme d’une remémoration du Congo colonial, la visite sera aussi introspective que rétrospective : conçu au Congo qui fut un  court temps  la terre d’élection de ses parents,  l’auteur-narrateur naîtra en Belgique, triste apothéose du désastre colonial.

Sous la plume légère et toute en fluidité de Philippe Remy-Wilkin, les eaux du passé reflètent en leur genèse toutes les errances d’une famille : « Le Congo, écrit le narrateur, a déterminé la vie de mes parents, leur appréhension de la vie, devrais-je dire et jusqu’à nos rapports, c’est-à-dire la fin de nos rapports ». Le schéma narratif est astucieux : les blessures narcissiques du passé sont évoquées sous forme de courtes incises qui, de proche en proche, viennent se ficher dans le texte comme autant d’échardes douloureuses. Très habile et particulièrement efficace dans un texte aussi court qui n’aurait pas supporté les détours d’un pesant flash-back. (Au fait je me suis plu à imaginer que le narrateur n’a jamais reçu d’invitation à se rendre au musée de Tervueren et qu’il s’agit là d’un prétexte pour assouvir son obsession de s’y rendre encore et encore.)

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Philippe Remy-Wilkin

Sans jamais alourdir son texte, l’auteur aborde le sens de nos vies dont les hasards et mystères nous projettent en haut ou plus souvent en bas de nos destins ; les subtils faux- fuyants, les alibis dont nous travestissons nos déroutes personnelles, nos choix hasardés. Le rapport à l’histoire est aussi interrogé sans jamais faire la leçon, sans juger et en faisant entendre toutes les voix comme en une musique polyphonique. Ce texte fort riche dans son apparente concision est également une invitation à poursuivre plus avant notre exploration d’un passé que nous connaissons si mal et sur lequel, à l’évidence, l’auteur s’est beaucoup documenté. Belle idée du reste de s’être ainsi servi de l’actualité – la réouverture sous une forme nouvelle du musée de Tervueren – pour interroger notre rapport à l’histoire : servons-nous la cause de l’Afrique en déboulonnant les statues de Léopold II, est-il judicieux d’aborder notre passé comme un document word, la dernière version écrasant toutes les autres ? Autant d’interrogations que suscitent cette nouvelle toute en finesse et intelligence.

Pour ceux qui voudraient approfondir la question du  colonialisme, je conseille deux lectures  parmi bien d’autres, l’une littéraire – Le voyage au Congo de Gide – l’autre historique – Congo : Mythes et réalités du professeur Stengers. Dans ce dernier ouvrage, vous apprendrez que les colons belges en congé à Bruxelles s’étranglaient de rage à la vue des travaux (dont le Cinquantenaire) engagés par Léopold II. Considérant le Congo comme sa propriété, le Roi pompait tous les revenus de la Colonie au bénéfice de ses pharaoniques travaux sans investir un kopeck en faveur des colons qui, sur place, manquaient de tout. C’est une autre facette de cette histoire.

Le livre sur le site des Editions Maelström

LETTRE À RENÉ CHAR SUR LES INCOMPATIBILITÉS DE L’ÉCRIVAIN de GEORGES BATAILLE / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND 

En mai 1950, dans la revue Empédocle, le poète René Char pose à la cantonade une question à première vue absconse : « Y a-t-il des incompatibilités ? ».  Il éclaire (un peu) la portée de la question en précisant  que “ certaines activités contradictoires, peuvent être réunies par le même individu sans nuire à la vérité pratique que les collectivités humaines s’efforcent d’atteindre. C’est possible mais ce n’est pas sûr. La politique, l’économie, le social et quelle morale ? ».
En fait, Char interroge la position de l’artiste face à l’engagement. Le problème n’est pas neuf : il a divisé les surréalistes avec lesquels Char a fait un bout de chemin.

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Sous la férule (au propre comme au figuré) du génial, autoritaire et insupportable Breton, les surréalistes ont, jusqu’à l’obsession, voulu voir dans la poésie non plus un divertissement mais une activité de connaissance ouverte à tous et expression de toutes les facultés réunies en une seule ; au nom même du primat de la poésie sur toute autre activité, ils ont exécré toute poésie qui négligerait l’action révolutionnaire mais refusé de soumettre l’expérimentation surréaliste à un quelconque contrôle extérieur, fut-il communiste. Après bien des oscillations, le mouvement surréaliste a donc dégagé un positionnement opposé à toute littérature de propagande ou de circonstance et fondée, selon la belle formule de Nadeau, sur « un art qui porte en lui-même sa force révolutionnaire quand il est le produit d’hommes qui sentent et pensent en révolutionnaires » tout en laissant la direction de l’action aux politiques. En somme, une sorte de laïcité littéraire.

On sait que certains compagnons de Breton, comme Aragon, firent un autre choix : excessif et un brin théâtral, un temps contempteur de « Moscou la gâteuse », Aragon  fit donc le voyage de Kharkov, puis nous torcha l’extravagant Front rouge puis l’accablant Hourra l’Oural. Au-delà de cette triste palinodie – qui ne l’empêchera de produire une des œuvres majeures de la littérature française – Aragon, dont la sincérité révolutionnaire n’était pas en doute, se heurtait à une question pour lui cruciale : comment assurer à la poésie une prise sur la réalité ? A quoi bon une poésie ou une littérature « qui s’enchantent de leur propre insignifiance » ?

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Georges BATAILLE

Ami de Char, l’écrivain Georges Bataille – aujourd’hui bien oublié –  reprend  le débat à nouveaux frais en relevant  le défi lancé par l’interrogation de Char. Il y répond par sa  « Lettre à René Char sur les incompatibilités de l’écrivain ». C’est cette lettre accompagnée des dessins de Pierre Alechinsky que les éditions Fata Morgana ont eu  la bonne idée de rééditer.

Resserrant la focale sur la figure de l’écrivain, Bataille marche sur des œufs… Ces années-là, Sartre exerce sa toute-puissance sur le monde intellectuel ; sa conception de la littérature engagée tend à s’imposer : rejetant le purisme esthétique, il lui oppose la nécessité d’une littérature « utile ».

Prudent, Bataille semble tout d’abord vouloir mettre tout le monde d’accord : « J’aperçois, dit-il, chaque jour un peu mieux que ce monde où nous sommes, limite ses désirs à dormir. (…) Nous avons assisté à la soumission de ceux que dépassent une situation trop lourde ». Mais ajoute-t-il finement : « ceux qui crièrent étaient-ils plus éveillés ? ».

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René CHAR

Bataille en vient au rôle de la littérature. L’écrivain doit-il être un homme d’action ? (Pour Sartre cela ne fait aucun doute, parler étant déjà agir.) Doit-il être utile ?  Si on ne peut se passer de l’action utile ni se soustraire à la nécessité d’assurer les subsistances, il n’en demeure pas moins que l’œuvre de l’écrivain demeure pour lui étrangère à cet ordre prosaïque. Le domaine de la littérature est celui du langage par-delà  les contraintes et comme le rêve, elle est l’expression du désir, de « l’insubordination légère ». C’est par la littérature que l’homme apprend qu’à jamais il est insaisissable, « étant essentiellement imprévisible, et que la connaissance doit finalement se résoudre dans la simplicité de l’émotion ».

Dans ce contexte, la subordination de la littérature à une fin prédéterminée, sa soumission à l’utile lui ôte précisément ce qui fait son prix.

« L’incompatibilité de la littérature et de l’engagement, qui oblige, est donc précisément celle de contraires. Jamais homme engagé n’écrivit rien qui ne fût mensonge ou ne dépassât l’engagement. S’il semble en aller autrement, c’est que l’engagement dont il s’agit n’est pas le résultat d’un choix, qui répondît à un sentiment de responsabilité ou d’obligation, mais l’effet d’une passion, d’un insurmontable désir, qui ne laissèrent jamais le choix ».

La littérature est et doit demeurer souveraine.

L’engagement « qui oblige » tel est le maître mot : adversaire de toujours de toute littérature de propagande, Bataille dénie toute authenticité à la plume asservie à un maître, à une idéologie, à toute contrainte imposée de l’extérieur. On n’écrit jamais sur commande : si engagement il doit y avoir, il se doit d’être dégagé de tout sentiment de responsabilité ou d’obligation ; l’écrivain n’écrit et son engagement éventuel ne vaut,  que mû par l’effet de la passion, d’un insurmontable désir. S’il survient une  raison d’agir, « il faut la dire le moins littérairement qu’il se peut ». L’écrivain peut donner à une cause l’autorité de son nom mais « l’esprit sans lequel ce nom n’aurait pas de sens ne peut suivre ; (…) l’esprit de la littérature est toujours du côté du gaspillage, de l’absence de but défini ».Soucieux d’éviter l’engagement sous la forme d’une fidélité politique sans vérité, Bataille se laisse sans doute trop gagner par une certaine « euphorie de la création artistique apolitique ».

Le lettre de Bataille est courageuse et lucide à une époque où bien des intellectuels prennent pour le souffle de l’avenir le  « vent de crétinisme » qui leur vient d’URSS (puis de Chine).

A notre époque moins travaillée (en apparence) par les idéologies, l’engagement ne paraît plus répondre à une obligation. Il est simplement une possibilité. Aujourd’hui comme hier l’écrivain, le poète ou l’intellectuel ne doivent se laisser enfermer dans aucune catégorie politique : dégagé du carcan militantiste ou partisan, il doit, comme le souligna l’essayiste Denys Mascolo, se découvrir une manière individuelle d’être révolutionnaire ou plus simplement inadapté au monde tel qu’il tourne (mal).

Le livre sur le site de Fata Morgana 

CHOSES VUES de VICTOR HUGO / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Dans son petit et très précieux « Victor Hugo par lui-même », Henri Guillemin s’interroge : « Victor Hugo ? Lequel ? Les quatre syllabes de ce nom propre suscitent une collection d’êtres disparates ». Cette multiplicité de personnalités hébergées sous un seul crâne nous est rendue encore plus sensible par ce « livre-monstre » qu’est CHOSES VUES et qui a été réédité voici quelques années dans la collection Quatro. Composé de morceaux épars réunis après la mort de Hugo, l’ouvrage tient du journal intime, de la chronique, du témoignage et de l’archive. Il s’étend de 1830 à 1885 et nous entraîne dans cette période labyrinthique de l’histoire de France au cours de laquelle la Révolution française n’en finit pas de finir.

Tumultueuse comme le fut l’histoire dans laquelle elle s’inscrit, l’existence de Victor Hugo surprend par son parcours politique tourmenté qui nous le montre successivement légitimiste, orléaniste, bonapartiste puis républicain. Le plus curieux est que ces métamorphoses se marquent également sur le plan physique. Le jeune dandy un rien tête à claques de l’époque d’Hernani se mue fort tôt en un notable aux traits épaissis gagnés par la mollesse et au regard plus que satisfait. Il court les honneurs et devient académicien puis Pair de France. Sa maîtresse Juliette Drouet se moque de lui avec beaucoup de drôlerie : « Toto se serre comme une grisette. Toto se frise comme un garçon tailleur. Toto a l’air d’une poupée modèle ! Toto est ridicule ! Toto est académicien! » . Tout changera avec les années d’exil et l’affermissement de plus en plus net du combat de Hugo pour la liberté et la république : il devient celui que nous connaissons tous ; le cheveu court et dru, la barbe du patriarche, un regard ferme ombré de tristesse que surplombe un front magnifique. Vers 1867, dans une rue de Bruxelles, une prostituée l’accoste : « Tiens ! Vous ressemblez à Victor Hugo ». Il est entré dans sa propre légende.

Il est parfois de bon ton de fustiger la girouette Hugo que tous les vents de l’histoire auraient fait grincer sur son axe. En réalité « le siècle traverse Hugo autant que Hugo traverse le siècle ». Dès 1830 (il vient de tourner le dos au légitimisme) et, pressentant les soubresauts de l’avenir, il écrit : « Mauvaise éloge d’un homme que de dire : son opinion n’a pas varié depuis quarante ans. C’est dire que pour lui, il n’y a eu ni expérience de chaque jour, ni réflexion, ni repli de sa pensée sur les faits. C’est louer une eau d’être stagnante, un arbre d’être mort : c’est préférer l’huître à l’aigle ». Pourtant derrière les apparentes sinuosités d’un destin hors du commun une cohérence rare se devine puis s’impose au regard : tout au long de sa vie Hugo est l’homme de la liberté et de la défense des droits humains, avec en point de mire l’abolition de la peine de mort que tant de pays accompliront bien avant la France, décidément paradoxale patrie des droits de l’homme.

Progressivement, cet homme d’ordre que répugnent la violence populacière comme la répression aveugle de l’appareil d’Etat, prend conscience que la liberté sans l’égalité est un leurre. Il pressent l’agitation sociale qui monte, l’explosion inévitable. Un jour, Hugo croise un détachement militaire qui emmène un malheureux en haillons, accusé d’avoir volé un pain. Les hommes s’arrêtent devant la porte d’une caserne. Au même moment, une luxueuse berline armoriée stationne à côté d’eux.

« Le regard de l’homme fixé sur cette voiture attira le mien écrit Hugo. Il y avait dans la voiture une femme en chapeau rose, en robe de velours noir, fraîche, blanche, belle, éblouissante, qui riait et jouait avec un charmant petit enfant de seize mois, enfouis sous les rubans, les dentelles et les fourrures. Cette femme ne voyait pas l’homme terrible qui la regardait. Je demeurai pensif. Cet homme n’était plus pour moi un homme ; c’était le spectre de la misère, c’était l’apparition difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d’une révolution encore plongée dans les ténèbres, mais qui vient. Autrefois, le pauvre coudoyait le riche, ce spectre rencontrait cette gloire ; mais on ne se regardait pas. On passait. Cela pouvait durer ainsi longtemps. Du moment que cet homme s’aperçoit que cette femme existe tandis que cette femme ne s’aperçoit pas que cet homme est là, la catastrophe est inévitable ».

Hugo a très tôt compris que l’ombre s’allonge et que les riches sont en question dans ce siècle comme les nobles le furent au siècle précédent.

Le chemin est pourtant long entre le conservateur mâtiné d’humanisme réformiste et le républicain partageant les bancs de l’extrême gauche. Longtemps chez Hugo perdure un fond de cynisme voltairien friand de grandes causes mais méfiant à l’égard d’un peuple incontrôlable et peu instruit qui n’est pas sans parenté avec le mépris que suscite aujourd’hui les gilets jaunes, lorsqu’il écrit en 1847 : « Voici la situation de la société depuis la révolution française et la liberté de la presse : une grande lumière mise à la disposition d’une grande envie ». Hugo se reprendra et, en 1870, écrira en marge de cette note : « Et pourquoi pas ? Ceux qui souffrent ont le droit d’envier. Et au fond de cette envie, n’y a-t-il pas une grande équité ? Aujourd’hui, je refais ainsi la définition de la révolution ; une grande lumière mise au service d’une grande justice. Ah, pair de France, le proscrit te dit ton fait ». Ne nous laissons pas abuser cependant par la pose hugolienne : l’homme est retors. Il se méfie du socialisme qui pointe, condamne les insurrections de 1848 ainsi que la Commune (la Commune est une bonne chose mal faite) mais accueille les Communards en exil à Bruxelles, ce qui lui faudra son expulsion. En fait son idéal, serait une révolution qui ne fût point trop révolutionnaire…

Choses vues  est donc un formidable document historique sur cette bégayante période qui oscille entre le drame et le pastiche et rejoue inlassablement 1789, le passéisme des vieilles idées monarchiques affrontant l’hystérie des vieilles idées conventionnelles. Notre guide est particulièrement doué : par moment on a l’impression de suivre un reporter caméra sur l’épaule. On est étonné par cette instabilité que masque un temps, l’apparence pérenne du pouvoir en place. C’est singulièrement le cas de la monarchie de juillet qui semble s’évaporer plus qu’elle n’est renversée : c’est le lot des régimes sans élan que soude artificiellement le soutient passif des intérêts ; ils ne résistent pas à la première secousse. Nous ferions bien de nous en souvenir…

Nous suivons également Hugo dans sa vie de tous les jours, cueillant la poésie au détour d’une rue, prompt à rêver à la vue d’une pâquerette perdue derrière une palissade, parmi les gravas d’un théâtre dévasté par un incendie : « Que de choses, que de pièces tombées ou applaudies, que de familles ruinées, que d’incidents, que d’aventures, que de catastrophes résumés par cette fleur ! Pour tous ceux qui vivaient de la foule appelée ci tous les soirs, quel spectre que cette fleur, si elle leur était apparue il y a deux ans. Quel labyrinthe que la destinée et que de combinaisons mystérieuses pour aboutir à ce ravissant petit soleil jaune aux rayons blancs ». C’est parfois plus prosaïque : Hugo est d’une sensualité débridée ; il multiplie les liaisons jusque dans son grand âge, courant les aventures tarifées ou non, qu’il détaille en un amusant langage codé dans ses calepins.

Peu de vies font l’économie du drame : Hugo lui, est particulièrement malmené par le sort. Léopoldine, sa fille adorée, meurt noyée ; son autre fille Adèle, sombre dans la folie ; ses deux fils, Charles et François-Victor meurent dans la fleur de l’âge ; sa femme puis Juliette, l’amour d’une vie, le précèdent dans le trépas ainsi que deux de ses petits-enfants. Si ces malheurs ne le rapprochent guère de l’Eglise, ses prêtres, son Dieu pudibond et rôtisseur, ils approfondissent néanmoins la foi profonde de Hugo en un Dieu étranger à tout dogme, sorte de force infinie, créatrice et maîtresse de l’univers, immense immanence. Le chant du monde en perpétuel contrepoint de notre condition tragique ne cesse d’interpeller le poète comme lors des obsèques de Balzac : « Le prêtre dit la dernière prière et je prononçai quelques paroles. Pendant que je parlais, le soleil baissait. Tout Paris m’apparaissait au loin dans la brume splendide du couchant. Il se faisait, presque à mes pieds, des éboulements dans la fosse, et j’étais interrompu par le bruit sourd de cette terre qui tombait sur le cercueil ». Pas de désespoir chez Hugo mais une tristesse infinie qu’il conjure par la prière profane qui est la sienne, la certitude que rien ne finit ici-bas et que nous nous retrouverons dans l’ »Ouvert : « Je suis resté longtemps penché sur Victor ; je l’ai béni, et je lui ai dit de nous bénir et de nous prendre sous les ailes qu’il a maintenant ». Anticlérical certes mais pas irréligieux (au sens d’une religion naturelle) Hugo respecte le sacré : « Une pierre quelconque où cette grande anxiété qu’on appelle ta prière a marqué son empreinte n’est jamais raillée par le penseur, La trace des agenouillements devant l’infini est toujours auguste. Qui suis-je? que sais-je? »

Choses vues a la spontanéité, le disparate, le sérieux, la fantaisie, le drame, de toute vie. La notation dérisoire – « La laitue romaine a été importée d’Italie par Rabelais » – ou coquine y côtoient l’analyse politique la plus fine, le drame humain et la poésie. Un fil rouge court tout au long de l’ouvrage et partant de la vie de Hugo : l’espoir en la victoire de l’esprit ; « Que suis-je ? Seul, je ne suis rien. Avec un principe, je suis tout. Je suis la civilisation, je suis le progrès, je suis la Révolution française, je suis la révolution sociale (…) Un seul homme en qui la vérité s’incarne, fait jour autour de lui. »