À L’OMBRE DU GNANGNAN de Claude JAVEAU (La Lettre volée) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND


Mort l’été dernier à l’âge de 80 ans, Claude Javeau fut un infatigable arpenteur de chemins de traverse, un  pourfendeur de doxas et un malicieux provocateur. Professeur de sociologie émérite à l’U.L.B. (Il fut directeur de l’Institut de sociologue dans les années 80), on lui doit de nombreux ouvrages scientifiques à la rigueur intransigeante mais aussi quelques essais plus iconoclastes dans lesquels, au risque de paraître un vieux bougon réactionnaire, il piétine tous les hochets de la postmodernité dont, au passage, il écrabouille les nouveaux prophètes adulés par les médias. Taxé parfois de laïcard il fut un pointilleux défenseur du libre examen. Militant de gauche, il était aussi, espèce plus rare sous nos latitudes, un républicain convaincu.
J’allais oublier : pendant 11 ans, ce drôle de paroissien tint dans La Libre Belgique une chronique fort attendue chaque semaine.

À l’ombre du gnangnan regroupe quatre essais : Dieu est-il gnangnan ? Esquisse d’une histoire naturelle du plouc; La culotte de Madonna, et, enfin, Fragments d’une philosophie de la parfaite banalité (augmenté du Triomphe du gnangnan). Ils ont été publiés une première fois en 1999. Devenus introuvables, ils ont été réédités voici déjà quelques années par La Lettre volée sous la forme d’un élégant coffret. Saluons une fois de plus le travail soigné de cet éditeur auquel nous devons de très beaux livres d’art et une passionnante Collection Essais.

Le gnangnan

Le gnangnan  est donc la toile de fond des quatre essais mais le sujet central du premier. Un tantinet provocatrice, la question Dieu est-il gnangnan ? peut abuser le lecteur. L’adepte d’un athéisme du charbonnier ne trouvera pas ici la réponse affirmative qu’il attendait peut-être. Ce n’est pas Dieu qui est gnangnan : c’est la façon d’en parler. Et Claude Javeau de pointer son bazooka sur une de ses bêtes noires : Gabriel Ringlet très en vogue à l’époque.

Que reproche donc Javeaux à notre sémillant abbé ? D’être le plus pur propagandiste d’une religion à la carte, celle des « je suis catholique mais » (je suis catholique mais de là à suivre le pape ; je suis catholique mais je ne vais pas à la messe), bref de nous fourguer un « Dieu soft » pas théologique pour un sou et d’œuvrer sous couleur d’ouverture, à une magistrale confusion comme dans son livre-phare L’Evangile du libre penseur. En un mot Ringlet – avec d’autres comme Comte-Sponville et Ferry que Javeau abomine – serait une sorte de tête de pont de la « culture gnangnan ».  S’inspirant du philosophe américain Robert HUGUES et de son Cuture of complaint, Javeau entend par culture gnangnan une culture de l’édulcoration qui privilégie le lisse, le correct, le « light », et surtout, occulte toute contextualisation économique, culturelle ou sociale. Le gnangnan est une manière de désamorcer les enjeux les plus aigus et les plus urgents en les ramenant à « une simple question de confort personnel, de bon rapport de soi à soi ». Bref ce que Javeau déplore, c’est le repli du politique et de l’émancipation collective au profit de l’épanouissement personnel.

Si le détour par le malheureux Ringlet paraît un peu forcé, le constat est partiellement justifié. Depuis la sortie de ces textes, on ne peut que constater l’évaporation progressive de toute idée de destin collectif et l’émergence d’une société obèse qui refoule ses exclus et tente, comme elle le peut, d’oublier ses véritables défis. Impossible cependant de nier que le principe de réalité est en train de se rappeler à nous et que l’actualité de ces derniers mois ainsi que le réchauffement climatique interrogent notre rapport au monde à nouveaux frais. Le collectif revient au galop. Il n’est toutefois pas certain que nous ayons toujours tout à y gagner.

Les pages très caustiques consacrées à la montée en puissance du développement personnel au tournant des années 2000 n’ont rien perdu de leur pertinence. Elles annonçaient l’actuelle vague submersive d’ouvrages philosophico-psycho-machins et autres empilages de lieux communs dus à la plume infatigable (mais très fatigante) des Charles Pépin, Christophe André et Boris Cyrulnik.

Au-delà des excès inhérents au genre du pamphlet, c’est dans sa déconstruction de l’individualisme moderne dans ce qu’il a de plus superficiel que Javeau ajuste le mieux sa cible. Si, en apparence, le « moi-je » contemporain dispose en tous domaines d’un choix quasi infini, au final, il suit presque toujours la pente du plus grand nombre. Le « moi-je » s’est mué en « nous-je ». Le relativisme absolu accouche d’un insolite unanimisme : « Sortez du rang ; rejoignez-nous »

Le plouc

Le plouc est le rejeton du gnangnan. Il est partout et prolifère dans toutes les classes sociales. Claude Javeau lui consacre son deuxième essai.

D’entrée de jeu, il rassure son lecteur : nous avons tous nos moments de faiblesse ; nul n’est à l’abri d’un accès de « plouquitude » et peut un jour affubler les rétroviseurs de sa voiture de housses aux couleurs des diables rouges. Le plus grave n’est pas d’entrer en plouquitude mais de ne pas en sortir…

En bon sociologue Javeau suggère une amusante typologie du plouc. Du bas de l’échelle monte la plainte du plouc geignard : ce sont toujours les petits qui se font broyer et, en politique, on prend les mêmes puis on recommence. Ecrasant les doigts du geignard qui le précède, le plouc jobard gravit les échelons intermédiaires : c’est un adepte du « vu à la télé », tout ce qui est nouveau est beau ; il n’est pas raciste mais comprend qu’on finisse par le devenir. En haut, pétri de certitudes plus ronflantes encore, le plouc costard jouit du point de vue : plus c’est cher, mieux c’est. Il est souvent snob, « mais pas au point d’y mettre de l’intelligence ou de la provocation » nous glisse Javeau, pensant peut-être à lui-même.

Trait commun à ces trois types de plouc et qui renforce encore leur plouquitude : ils se détestent férocement.

Côté culture, le plouc nourrit un respect immodéré pour les lois du marché. Il veut bien se farcir la musique de ce scieur de long de Bach mais pour autant qu’elle soit jouée par le pianiste dont un présentateur de JT  à la tignasse jaunasse lui aura préalablement garanti – chiffres de vente à l’appui – qu’il était le meilleur de tous les temps. En la matière, « le plouc est toujours davantage un consommateur qu’un amateur, une cible qu’un électeur, un dévot qu’un vrai fidèle ».

Un plouc ça s’éduque. On ne badine pas avec les études du petit. Mais le plouc a horreur de la théorie. Il lui faut du concret, du performant, des passerelles avec la sacro-sainte entreprise, en un mot des débouchés. Sur ce plan, la satire de Javeau a sans doute un peu vieilli : de plus en plus de jeunes s’éloignent de cette logique consumériste et, au grand dam de leurs ploucs de parents, s’orientent vers des études toujours plus exotiques. A la recherche d’un supplément d’être, ils sont (parfois temporairement) insoucieux de reproduire le mode de vie de leurs géniteurs.


Claude Javeau (1940-2021)

La vie sexuelle du plouc

On ne serait pas complet si on ne jetait pas un œil dans la chambre du plouc. On y entre avec le troisième essai intitulé La Culotte de Madonna.

Dans le célèbre jeté de culotte de la chanteuse Madonna, Claude Javeau voit le symbole de l’exhibitionnisme et de l’inflation d’images qui caractérisent la sexualisation de notre société. Poursuivant la réflexion, il s’attèle à un essai sur la misère sexuelle liée à la sexualité de masse.

La sexualité de l’homme, qu’il soit plouc ou non, est à la croisée de trois ordres: l’ordre biologique : nous sommes des « singes » qui faisons usages de nos organes sexuels ; l’ordre symbolique : nous sommes des singes certes, mais des singes grammairiens capables de parler d’un objet en son absence et donc de discourir sur notre sexualité et enfin l’ordre structurel qui tient compte des rapports de domination dans le sexe.

Ces trois ordres se combinent : faire l’amour est lié à un discours, fût-il réduit, et engage un rapport de pouvoir.

Selon Javeau, notre société postmoderne a accouché d’un individu tautologique exaltant un « je suis moi » qui réduit l’autre à un moyen.

Cette réduction atteint un niveau paroxystique dans le cybersexe caractérisé, selon la belle formule d’Annie Lebrun, par un environnement pléonastique : le corps est le corps, le sexe est le sexe. Le « trop de réalité » s’inverse en son contraire : un monde virtuel vidé de toute présence réelle et profondément mortifère.

A côté des sites purement pornographiques, les sites de rencontre participeraient eux aussi d’une forme d’appauvrissement. On y trouve un réel surabondant mais privé de toute dimension symbolique. La dérobade, le suggestif, le mystère et tout ce qui relève de la dimension proprement affective de la relation amoureuse sont évacués: nous sommes, écrit Javeau, sur un marché où chacun s’investit et s’auto-gère comme une micro-entreprise. L’autre n’existe pas comme tel mais comme élément d’un  environnement obéissant à des règles économiques.

Javeau reconnait bien volontiers que la misère sexuelle ne date pas d’hier. La différence est que jusqu’ici elle ne s’était jamais prétendue libératrice. L’auteur plaide en faveur d’un amour nourri de présence réelle et  rejoint en cela Emmanuel Levinas pour qui « penser autrui relève de l’irrémédiable inquiétude pour l’autre ».

J’avoue n’avoir aucune expérience des sites de rencontre. Mais concernant plus globalement les réseaux sociaux, il me semble que Claude Javeau diabolise l’outil sans tenir compte de toutes ses potentialités. Les réseaux sociaux sont effectivement un lieu de dérives mais ils peuvent susciter de vraies rencontres ou, à tout le moins, y contribuer.

La bible du plouc

Venons-en au dernier essai du coffret : Fragments d’une philosophie de la parfaite banalité.

Ce texte tient de la pochade et du canular.
D’humeur badine, le sociologue prétend être tombé par hasard sur un ouvrage du XVIIIème siècle attribué à la plume du père Joost van der Leughen (1719-1785). Il s’agirait de la traduction en néerlandais d’aphorismes tirés d’entretiens du bon père avec le Zhu Zhu Lama, éminente autorité religieuse tibétaine.

Tout est évidemment inventé.

C’est l’occasion pour Javeau de brocarder l’engouement pour les  pseudo-sagesses et plus encore les philosophies simplistes de nos « piètres penseurs ». C’est encore une manière de railler ce cher plouc qui aime tant se raccrocher à une philosophie de vie mais sans prise de tête inutile et est toujours prêt à suspecter d’élitisme tout qui ne partage pas son enthousiasme béat.

Il y a un peu de déchets mais tout de même quelques perles…

Si tu ressens un courant d’air, ferme la porte (ou la fenêtre)

On ne boit pas la soupe avec une fourchette.

Le cheval court plus vite que l’âne.

Le milieu est juste parce que les extrêmes sont injustes.

Si tu dois te moucher, utilise tes propres doigts.

Que conclure ?

Ce petit coffret, A l’ombre du gnangnan, est d’une lecture réjouissante. C’est plaisant, caustique à souhait et solidement documenté. Certains ont reproché à l’auteur son élitisme : il n’en avait cure : il le revendiquait et refusait de confondre toutes les productions de l’esprit dans une même panade culturelle.

Les quatre textes réunis par La lettre volée sont une invitation à quitter notre « profil bas » à l’égard du monde et de ses problèmes. Il s’agit d’en penser la complexité et pas seulement de se contenter de vibrer de l’émotion que suscitent toutes les horreurs du monde. Ces dernières sont le symptôme d’un désordre où nous avons tous notre part.

De manière très visible le sociologue ne porte guère dans son cœur l’essor des nouveaux outils informatiques et des réseaux sociaux qu’il n’a sans doute guère pratiqués. Cette réticence de principe charge son propos de préventions à mes yeux excessives.

J’ai terminé ma lecture sur un petit fantasme : qu’aurait donc écrit Claude Javeau sur l’angoissante période qui vient de s’ouvrir et suscite déjà un flot d’analyses simplistes ?


Claude Javeau, A l’Ombre du gnangnan, La Lettre volée, Collection Essais, 2013

Le coffret sur le site de La Lettre volée


TOUTE CETTE BEAUTÉ MASQUÉE d’Yves ARAUXO (Cactus Inébranlable) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND


Allez ! C’est sur ce signal rituel que le jeune  Aragon se décidait à un jeu qui « peuplait sa solitude dans les rues ». Le principe en était simple : on suit la première femme qu’on rencontre, puis, quand elle tourne à gauche ou à droite, on la quitte pour la première qui vient en sens inverse. Tout le temps que dure le jeu, on laisse dériver les fantasmes…

Yves Arauxo semble s’être lointainement inspiré de la même technique : au hasard de déambulations comme la vie quotidienne de chacun en fournit l’exemple, il nous revient chargé d’une pleine brassée de visions fantasmées, de vertiges et de réflexions mêlant drôlerie, poésie délicate et prosaïsme assumé. En ces temps où même disserter du sexe des anges expose à la vindicte, l’entreprise n’est pas sans risque…

Allez ! Suivons l’auteur au fil de ces 99 fragments pas tous érotiques, écrits d’une plume légère experte en double sens et détournement (de majeurs). La contraction aphoristique est de règle même si à l’occasion l’auteur s’accorde un peu plus d’amplitude.

La lecture de cet opuscule est roborative. Le monde y est lavé de sa grisaille puritaine dès son origine simple comme un coup de rein : « Ce qu’on appelle Big Bang n’est qu’une éjaculation démesurée » L’impulsion est donnée et ne se perdra plus, du moins pour ceux qui comme notre auteur savent goûter la sensualité partout où elle se niche.

De ce point de vue les surprises sont fréquentes et on peut même subodorer quelque lien entre l’érotisme clandestin de l’ex-libraire et son taux de cholestérol certainement flamboyant : « J’apporte un grand soin au choix des fromages. Résolument, je préfère les pâtes dures : j’adore quand la fromagère doit peser de tout son poids sur son couteau à double manche pour découper une roue où la lame pénètre lentement. Et son petit soupir quand c’est fini ».

Foin de ripaille cependant ; il nous faut de l’exercice. Et si nous allions à la piscine. La grande vibration cosmique n’en est pas absente non plus : « Aspiré, repoussé, aspiré, repoussé sous les lunettes de piscine, mon regard effaré, à chaque mouvement de ses jambes pour la brasse »

Bon, un peu de repos. Au lit ! Peine perdue… On ne s’étonnera pas qu’Arauxo se révèle un véritable poète du traversin : « J’ai pris la tangente dans ses bras : alors que nous avions emmêlé nos corps au point de ne plus savoir à qui était quoi, brusquement, l’unité retrouvée a éclaté en une pluralité de mondes. Je me suis trouvé projeté dans un espace interstellaire, ou plutôt, j’étais la pure projection de cet espace.» Rhââ lovely…

Ailleurs, pointe un souvenir d’enfance avec la lecture en cachette des pages lingerie du catalogue des 3 Suisses. L’anecdote me touche : au même âge, j’ai  connu des émois comparables grâce au catalogue UNIGROS de ma mère…

Dans la jubilation qui a présidé à la composition de ces différents fragments, l’auteur est aussi parvenu à glisser quelques petits bijoux d’une beauté délicate et resserrée : « Sa petite bouche maquillée avait la grâce ciselée d’un papillon. Comme j’attendais qu’il s’envole, c’est un bout de langue qui est sorti et lui a lissé les ailes »

Plus loin c’est une gravité presque désabusée qui nous surprend : « […] nous n’avons de notre vie que la connaissance que l’on peut avoir d’une rivière. On ne la connaît qu’à l’endroit où on la voit s’écouler et on est surpris quand on découvre, sur une carte, l’entièreté de son tracé : depuis sa source, dans ces lointains qu’on ignore, c’était déjà elle et, beaucoup plus loin, ce sera elle encore.» Très poétique cette vision de la vie qui, sans qu’on le sache encore, s’en va ailleurs, refléter les arbres d’autres berges…

De la bien belle ouvrage.


Yves Arauxo, Toute cette beauté masquée, Cactus Inébranlable éditions, Col. Microcactus, 48 p., 8 €.

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable


MOTHER INDIA, Des nouvelles de l’Inde, de JEAN-POL HECQ (Genèse) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND


Jean-Pol Hecq est journaliste et producteur à la RTBF.

Ses reportages l’ont mené à maintes reprises en Inde. Mother India est une sorte de collection des impressions, des souvenirs de lieux et de rencontres qui en ont résulté.

J’ai beaucoup aimé ce livre.

Un autre grand voyageur, Nicolas Bouvier écrit : « Le voyageur est une source continuelle de perplexités. Sa place est partout et nulle part. Il vit d’instants volés, de reflets, de menus présents, d’aubaines et de miettes »

La démarche de Jean-Pol Hecq me semble très proche : ce n’est pas dit-il « l’ouvrage d’un indiologue mais celui d’un indiophile » et de nous faire profiter à son tour des instants et des aubaines glanés tout au long de ses périples en Inde. On l’imagine se fondant le plus possible dans le paysage et faisant sien le précepte de Saint Paul, être Juif avec les Juifs et Grec avec les Grecs.

Il y a quelque chose dans ce livre de naturel et libre comme la vie, alternant gravité et légèreté, drôlerie et scènes poignantes ou interrogations profondes, le tout sous la morsure du soleil, dans un air saturé de fragrances entêtantes et de spiritualité.

Je voudrais surtout ici aborder quelques-uns des aspects de ce Mother India qui m’ont plus particulièrement frappé.

Dialogue

J’ai lu ce livre quasi en même temps que les Dialogues de Roger Bodart (Dialogues, Samsa Editions, 2021, coll. Les Evadés de l’Oubli) que j’ai précédemment chroniqués. A plus de septante années de distance, les deux livres se complètent merveilleusement. Dans chacun d’eux, il est question des passerelles entre les civilisations et du dialogue toujours possible mais sans cesse menacé entre des hommes que souvent la culture sépare davantage qu’elle ne les rapproche.

La trajectoire indienne de Jean-Pol Hecq semble initialement suivre sa volonté d’explorer les possibilités du dialogue interreligieux dans un pays où l’hindouisme largement majoritaire (mais pas dans tous les Etats) voisine avec le christianisme, l’Islam et une myriade de croyances et courants spirituels hérités des populations premières.

C’est ainsi que nous l’accompagnons à Shantivanam, un monastère de moines bénédictins camaldules en Inde du Sud. Il fut fondé en 1950 par le  prêtre français Jules Monchanin et le moine Henri Le Saulx tous deux exempts de l’arrogance si fréquente chez les missionnaires européens. Au fil du temps, ce monastère est devenu un haut lieu du dialogue interreligieux entre catholiques et hindous. Cette ouverture signe un retour à l’universalité qui est le contraire du repli que fustigeait Gabriel Marcel cité par Roger Bodart dans son beau livre : « Quand on dit nous catholiques, on cesse vraiment d’être catholiques ».

Shantivanam est fréquenté moitié par les populations locales, moitié par des Européens.
Fréquemment, des chrétiens d’Europe, désorientés par leur Eglise, visitent des ashrams hindous ou des temples bouddhistes à la recherche d’une spiritualité libre de dogmes à laquelle ils puissent davantage s’accorder. Quand ils débarquent à Shantivanam, certains comprennent que leur quête spirituelle peut se ressourcer de manière neuve en ce lieu où les traditions chrétiennes et hindoues se sont enrichies de leur mutuelle compréhension. De manière surprenante, ce détour par l’Inde les réconcilie avec la foi de leur enfance : le chemin vers la paix de l’âme est parfois bien sinueux .

Points d’intersection troublants entre les cultures

Jean-Pol Hecq rapporte deux anecdotes interpellantes.

Lors d’une fête traditionnelle bouddhiste à Padum, le voyageur est frappé par l’irruption d’hommes masqués qui houspillent les badauds avant d’inviter leurs « victimes » à vider d’un trait un breuvage qui ressemble à s’y méprendre à notre Lambic.
Moment de trouble chez notre auteur que cette scène renvoie au carnaval de Binche où quelques jours avant le mardi gras, les habitants sortent masqués et harcèlent l’un ou l’autre concitoyen qui doit reconnaître celui l’a pris pour cible. S’il y parvient le « masque » lui offre un verre ; sinon, c’est l’inverse. Les débordements ne sont pas rares. Cette tradition porte le nom pittoresque de Trouille de nouilles.

Lors d’un autre voyage, Jean-Pol Hecq note avec étonnement la similarité entre la petite sculpture incrustant une frise de la façade extérieure du temple de Darasumam et une figure très semblable ornant la croix du marché de Kells en Irlande. Ces coïncidences improbables suscitent une interrogation quasi kantienne : « Se peut-il qu’au-delà des mers, au-delà du temps, des religions et des représentations du monde, des êtres humains que tout sépare aient pu exprimer les mêmes fondamentaux et ce de façon étonnamment comparable ? » 

Jean-Pol Hecq

Apprentissage de la cruauté

Quelle plus belle et plus instructive façon de se confronter au réel que de voyager ?

Il fait nuit sur le plateau du Deccan. Le train dans lequel sommeille Jean-Pol Hecq s’arrête dans une petite gare. Des gens en montent et en descendent ; des marchands à la sauvette haranguent les voyageurs.
Des quémandeurs s’introduisent dans le train. C’est le moment de vous assurer que votre valise est bien arrimée… Notre voyageur est sur ses gardes. Soudain, un homme survient. Il est amputé des deux mains ; d’un coup d’épaule, il fait glisser la porte du compartiment et se précipite vers lui comme pour l’étreindre de ses deux moignons. C’est un mendiant professionnel. Jean-Pol Hecq l’empoigne et l’éjecte manu militari du compartiment en criant. Les autres voyageurs semblent soulagés… « Je passai le reste de la nuit les yeux grand ouverts à me repasser en boucle les moindres détails de la scène en me demandant quel genre d’humain j’étais. »

Une autre fois, le voyageur déambule non loin de la gare de New Delhi dans un de ces quartiers de prédilections des enfants des rues.
Une fillette se faufile dans le flot insensé des automobiles qui ne font que peu d’efforts pour l’éviter. Elle tient un bébé sur sa hanche. Ils sont tous deux complètement nus. Le journaliste fouille ses poches et lui tend quelques roupies. Il est aussitôt environné d’une nuée de mendiants. « Jamais je ne me suis senti aussi impuissant.(…) Je ne pouvais rien pour ces vingt ou trente hommes, femmes et enfants implorants. Je me suis dégagé en criant No money left ! No money left ! et en détachant de force les mains qui s’acharnaient encore à me retenir. Je m’enfuis presqu’en courant. »

Le monde est cruel. Que faire ?… Et qu’y faire ?

Ce souvenir de voyage m’a replongé dans la sixième promenade des Rêveries de Rousseau qui décrit et dénonce l’impossibilité du don et l’assujettissement réciproque auquel il donne lieu.
Confronté moi-même à cette problématique voici quelques années, j’avoue m’être senti aspiré dans un abîme de perplexité et de contradictions. Faut-il se contenir ou au contraire céder à son premier élan de bienfaisance au risque que celui-ci change rapidement de nature et devienne aussi nuisible qu’il était utile à son origine ?

Retour du nationalisme

Nous sommes en mai 1997. Jean-Pol Hecq rencontre Atal Bihari Vajpayee, leader du BJP, parti nationaliste hindou qui est alors à la veille d’accéder au pouvoir.

Ce parti est parvenu à mobiliser les hautes castes et les castes intermédiaires contre le gouvernement jugé trop favorable aux intouchables et trop laxistes par rapport aux religions étrangères au rang desquels l’Islam et le christianisme.

Sur un mode exacerbé, l’itinéraire de ce parti toujours au pouvoir, n’est pas sans rappeler les dérives que l’on peut constater un peu partout aujourd’hui. Le BJP de Vajpayee ou Reconquête de Zemmour touillent dans le même cocktail diabolique de la politique et de la religion.

Et pour conclure…

Avec Mother India Jean-Pol Hecq nous donne un livre passionnant et attachant, marqué par la plus extrême humilité et une proximité rare avec son lecteur.

Une minuscule frustration toutefois : je suis bien conscient que l’auteur n’a pas voulu faire œuvre de sciences politiques. Si son livre s’ouvre en partie aux craintes que laissent augurer la dérive nationaliste actuelle de l’Inde, il manque à mon goût quelques pages qui puissent rendre justice aux nouvelles générations qui prennent leurs distances avec le nationalisme ambiant et le mythe de la majorité hindoue. Dans un entretien au Monde du 11 février 2022, la jeune philosophe Divya Dwivedi souligne que dès le début du XXeme siècle, les hautes castes se sont avisées du bénéfice politique qu’il y avait à inclure le petit peuple dans un prétendu culte majoritaire permettant de perpétuer la ségrégation et de contrecarrer la marche vers l’égalité sociale. Et de qualifier le concept de majorité hindoue de sinistre canulard…
Cette réserve est toutefois peu de choses face aux grandes qualités de Mother India.

Jean-Pol Hecq, Mother India, Genèse Edition, 2022, 192 p., 21€.

Le livre sur le site de l’éditeur

DIALOGUES de ROGER BODART (Samsa) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND


Jusqu’il y a peu, je ne savais rien de Roger Bodart. C’est un extrait de Dialogues publié dans la belle revue Que Faire ? éditée chez Samsa qui m’a mis l’eau à la bouche et donner l’envie de faire plus amplement sa connaissance.

Roger BODART est né en 1910, à quelques kilomètres de ma ville natale, à Falmignoul, petit village à la limite du Condroz et de la Famenne, proche de la France, entre Meuse et Lesse, pays de prairies, de forêts mais aussi de rochers, de ravins et de grottes. Bien qu’il n’y soit demeuré que quelques années, ce pays de contes et légendes a durablement influencé le futur poète. Car Roger Bodart fut avant tout un poète. Et même un poète précoce : dès 1925 on peut lire ses premiers vers dans la revue Le Thyrse.

S’il a la tête dans les nuages, le jeune homme a aussi les pieds sur terre : en 1928, il s’inscrit à la Faculté de droit de l’ULB. C’est là qu’il rencontre sa future femme Marie-Thérèse Guillaume qui deviendra romancière et essayiste. Ils seront plus tard les parents de l’écrivaine Anne Richter et les grand-parents de l’autrice Florence Richter. C’est à cette époque « ulbiste » qu’il compose son premier recueil Les mains tendues. Il le soumet à Léon Daudet alors en exil à Bruxelles. Ce controversé mais considérable auteur lui offre une préface élogieuse. Son ami Charles Plisnier nous glisse qu’il fut un « étudiant évasif». Je n’en suis pas si sûr : Roger Bodart fut assez remarqué pour entrer en stage chez le bâtonnier Charles Moris et composer avec lui un Traité de droit commercial qui fit autorité. Dans le même temps il remporte le prix de la Conférence du Jeune Barreau, toujours très prisé aujourd’hui.

Heureusement ces succès professionnels ne le détournent pas de sa véritable vocation : il se consacre toujours davantage à la poésie et oriente son activité dans le secteur culturel. En 1937, il entre à l’I.N.R. puis, après la libération, entre au Service des Lettres du ministère de l’éducation nationale où, grand découvreur de talents, il jouera un rôle essentiel dans la défense de nos lettres. En 1949, il fonde avec Sara Huysmans les Midis de la Poésie : le succès est immédiat. Le 9 juin 1951, il est élu à l’Académie royale de langue et de littérature françaises. C’est de ces années-là que datent les Dialogues que nous allons commenter. On y discerne déjà les germes d’une crise existentielle qui culminera dans son ouvrage majeur, La Route du sel, publié en 1964. 

Après sa mort survenue en 1973, l’œuvre de Roger Bodart, riche de nombreux essais et d’une dizaine de recueils de poèmes, glisse dans un oubli relatif. Cette injustice est aujourd’hui réparée : outre ses Dialogues, ses œuvres poétiques complètes reparaissent aujourd’hui chez Samsa sous le titre Origines.

Dialogues composent une trilogie (Dialogues européens (1950), Dialogues africains (1952), Mes Amériques (1956)), fruit de lectures et de voyages. La méthode témoigne d’une éthique de la pensée qui consiste à confronter un auteur à un autre ou deux cultures entre elles et en attendre une lumière nouvelle  « comme de deux silex frottés, on fait jaillir le feu ». L’effet est à la fois rafraichissant et revigorant : tellement loin de la course à l’abîme actuel où la confrontation porte toujours en elle le fantasme de l’anéantissement. Pour Bodart, avoir raison, ce n’est pas avoir raison de l’autre : c’est le comprendre, c’est découvrir en lui le trait particulier qui en fait un être unique.

Dialogues européens

Sous-titrés De Montaigne à Sartre, les Dialogues européens ne se soucient guère de l’Europe politique sortie du néant dans un effort prométhéen qui signe à la fois sa force et sa faiblesse. C’est d’une Europe culturelle dont nous parle Roger Bodart : moins redevable au volontarisme qu’au temps, elle se fait dans l’ignorance d’elle-même,  comme les concrétions calcaires des grottes de son enfance.

Réunissant les auteurs par dyades (Montaigne/Pascal ; Proust/ Thomas Mann ; Péguy/Malraux ; Gide/Valéry, Gabriel Marcel/Sartre) où débusquant chez un même auteur les différents pôles de sa pensée (Goethe, Shakespeare, Carrossa), Roger Bodart trace les contours d’un territoire culturel, lieu de rencontre d’esprits qui se prolongent davantage qu’ils ne s’opposent, sorte de vaste et contrastée consanguinité intellectuelle. Sans doute, ce faisant, cet homme « couvert d’auteurs » nous livre-t-il aussi sa propre généalogie spirituelle.

Ce n’est certainement pas un hasard si ce premier Dialogue s’ouvre sur le couple Montaigne-Pascal. Tous deux, écrit l’essayiste, « sont frères en ceci qu’ils sont allés jusqu’à la pointe extrême du scepticisme : cette pointe où le doute, s’il ne veut poursuivre sa course n’a plus qu’à se jeter dans la mer. »

Là cependant où chez Pascal « le doute n’est qu’une certitude qui cherche son nom », il se mue chez Montaigne en un scepticisme qui, sous l’apparente bonhomie instille un égotisme froid. Qu’il aille à gauche, à droite, en avant  ou en arrière, Montaigne n’a cure de s’orienter : il est toujours sur son chemin. Son équilibre instable penche trop vers la terre au goût de Bodart qui lui trouve un fumet de matérialisme raffiné qu’il réprouve. La boussole de Pascal, c’est la lumière qu’il aperçoit au-delà des ténèbres et des espaces infinis qui l’effrayent tant. Pour paraphraser Chateaubriand, il nous invite à parier sur le versant ensoleillé du doute. Mais s’y tient-il vraiment ? Quelle détresse dans cette lutte incessante ! Ennemi de son corps Pascal craint sans cesse d’être diverti. L’hérésie de Pascal, écrit Bodart, c’est sa tristesse.

Pascal continue Montaigne autant qu’il s’y oppose. L’un et l’autre expriment une double polarité que l’on retrouve chez bon nombre d’entre nous et semble-t-il, singulièrement chez Roger Bodart.
Cette dialectique du corps et de l’esprit, de la matière et de l’idée, du sensualisme et de la mystique se poursuit plus loin dans le texte Péguy et Malraux et plus encore dans le remarquable dialogue

Gide-Valéry où se dessine en pointillé l’oscillation entre l’idée et son incarnation qui semble bien avoir beaucoup tourmenté notre auteur. Il faut que l’idée s’incarne mais ce faisant elle court le risque d’être étouffée par la matière. Il faut maintenir le dialogue à une certaine hauteur : ni trop englué dans le réel, ni hors d’haleine sur les cimes éthérées de l’idée. Et d’en terminer par Socrate qui pensait comme on danse et voyait dans la danseuse « qui s’efforce de faire des pointes, de s’élever sans se séparer », le modèle de l’âme accordée au monde.

La pensée de Roger Bodart est sinueuse et raffinée. Dans son discours de réception de son ami à l’Académie royale de langue et de littérature françaises, Charles Plisnier rappelle cette citation de Claudel qui lui va comme un gant : « L’ordre fait le délice de la raison. Mais le désordre, le délice de l’imagination ». Bodart balançait d’évidence entre ces deux délices comme entre tradition et modernité.

Roger Bodart (1910-1973)

Dialogues africains

« Une voix m’appelait là-bas. C’est cela, je suppose qu’on nomme une vocation. Peut-être, dans le cimetière des hommes que j’aurais pu devenir et que je n’ai pas été, y-a-t-il un broussard qui sommeille ». A l’entame des dialogues africains, cette phrase éclaire la personnalité de Roger Bodart dont son ami Jean Tordeur distinguait deux pentes : l’aventure et la raison. On peut y voir aussi un subtil écho du dialogue Gide-Valéry : assumer le plus possible d’humanité pour l’un au risque d’un relâchement ; fuir la fournaise du désir pour l’autre en passant de la sensation à l’idée, quitte à s’amputer d’une partie de soi-même. J’y vois les premiers germes de la crise existentielle qui débouchera sur La route du sel.

Ecrits au début d’une décennie qui verra éclater les premiers troubles préludant à l’indépendance, les Dialogues africains surprennent : on n’y retrouve guère de réelle évocation de l’exploitation des Noirs ou de l’incurie de l’administration coloniale si vivement dénoncées dans son Voyage au Congo par Gide, certes à une autre époque et non sans de gênantes contradictions. La colère des populations indigènes en est également absente.

Bien qu’il s’interroge sur le sens de la présence des Blancs en terre africaine, à ce stade de sa réflexion – elle évoluera vers une condamnation du monde blanc – Roger Bodart semble s’incliner face à l’ordre des choses dont font partie la fièvre conquérante de l’Occident et le génie propre du Noir qui ne peut être abandonné à lui-même. Depuis  la nuit des temps, ce qui semble être destruction, cruauté, désordre ne serait qu’un élément de l’ordre du monde. « Nous ne possédons pas de balance à notre mesure pour peser ce qui, dans l’univers est cruauté et ce qui est tendresse : mais l’âme bien orientée fait confiance à Dieu ». Roger Bodart veut se persuader que si nous avons apporté la cruauté en Afrique, le temps est venu de la tendresse. Il ne s’agit plus de conquérir les terres mais de découvrir les âmes. C’est l’heure du dialogue.

De fait, il rencontre quelques Blancs, trop peu nombreux encore qui se sont mis en marche et se sont ouverts à la culture de leurs frères noirs.  C’est ainsi écrit notre auteur « que se fondent les empires durables, ceux qui reposent non sur la force des armes, mais sur l’union des âmes ». On le voit, tout empreint de générosité et d’humanisme qu’il soit, le propos reste toutefois marqué par l’ambiguïté d’une époque qui s’achève : celle des empires que l’histoire va emporter.

A mon sens, la grande valeur de ces pages africaines tient dans l’extrême humanité de l’auteur, sensible comme personne au drame de la déculturation et au sentiment de triste déréliction qu’elle entraîne. Deux rencontres en témoignent : celle de l’écrivain Lomani Tshibamba et celle du musicien et chanteur Monongo. C’est qu’au contraire de Gide qui remonte le fleuve Congo plongé dans les oraisons funèbres de Bossuet, Bodart se passionne pour la culture de ses hôtes.

Originaires tous deux d’un petit village, Tshibamba et Monongo ont d’abord cédé à l’attrait des grands centres où chaque jour une multitude de déracinés se coupent de leur âme (Pour notre académicien, toutes les grandes villes sont Babel).
Tshibamba a renoncé au lingala pour le français, déplore la perte des « antiques secrets » et ne peut être chez lui nulle part. Monongo refuse d’abord d’apprendre les chants et les danses que son père veut lui enseigner. Il part à la ville et devient clerc. Bien plus tard, le rythme d’un tam-tam et les voix graves qui se répondent réveillent en lui une joie perdue depuis l’enfance. Il revient vers son père et l’implore de l’aider à restaurer ce lien avec sa culture.

L’Afrique de Bodart, c’est aussi l’éblouissement des couleurs, l’enivrement des parfums et des odeurs et surtout l’évocation d’un impérieux élan vital à quoi rien ne résiste : « Cette terre est celle de l’exacerbation. (…) La vie ici ne s’exprime pas comme dans l’Europe d’aujourd’hui en termes bourgeois de bonheur, de confort. Elle s’exprime en termes d’intensité. Pour le Blanc comme pour le Noir. Le Blanc qui a la vocation de l’Afrique ne cherche pas ici le bonheur. Il cherche la vie, l’affirmation de son moi à travers tout ». En somme, hommes et bêtes sont possédés d’une même fièvre : courir « le grand risque de la vie ».

De son périple, Roger Bodart tire une conviction : le Noir n’existe pas, ils sont légion. De ses rencontres multiples, il revient plus riche d’un exemple à suivre : « l’homme fort n’est pas celui qui raisonne, mais celui qui rayonne ».

Mes Amériques – Dialogues israéliens

La trilogie de Bodart se clôture sur Mes Amériques auxquelles l’éditeur a ajouté les Dialogues israéliens parus à l’origine dans La Revue mensuelle internationale.

Le propos est ici plus convenu, moins habité par cette nécessité de l’expression que l’on ressent dans les deux dialogues précédents.

En Amérique, plus qu’ailleurs, l’auteur ressent cette polarité de l’homme moderne tiraillé entre l’esprit et la matière mais ici, comme apaisée. D’un ami bostonien, il écrit tendrement qu’il aime trouver en lui un sens égal de la force de la terre et de l’aimantation des idées. Il a une heureuse formule – une expression de poète – pour traduire ce mélange : « Le Gange passe par Boston. »

Plus avant dans son voyage, Roger Bodart rencontre dans son bureau de Princeton, Oppenheimer, le père de la bombe atomique. Il porte un grand intérêt à la Bhagavad-Gîta et se révèle grand lecteur de Virgile, de Lucrèce et d’Horace. Si une nouvelle guerre survient, lui demande le poète, les hommes ne se détourneront-ils pas d’une science devenue diabolique ? Suçant sa pipe éteinte, le savant réfléchit puis laisse tomber : « Ce n’est pas impossible… Puis, se ravisant : on a vu s’écrouler le monde romain mais malgré la chute de Rome, nous lisons encore le latin ». Virgile est immortel ; le Gange coule aussi à Princeton.

Plus que les rencontres de prestige, le voyage en Amérique, c’est la rue, un marchand de sandwiches ici, un clochard ailleurs, un chauffeur de taxi, des inconnus qui ont offert leur sympathie. L’Amérique pour moi, écrit Bodart « c’est désormais le visage de ces hommes ».

Mais ce qui séduit le plus Roger Bodart et sans qu’il prononce jamais le mot, c’est la laïcité à l’américaine dans laquelle il trouve ce qu’il a vainement cherché en Europe : une « chapelle ouverte à toutes les méditations ».

En terre d’Israël, Bodart découvre émerveillé la magie de Jérusalem dont il contemple la vieille ville mais sans oser y pénétrer, craignant qu’au-dedans, au lieu de l’unité de la ville trois fois sacrées, il ne trouve que « des poussières d’églises, une image caricaturale des tâtonnements de l’esprit. » Une conversation avec un vieux résidant Anglais lui livre une des clefs du la ville sainte : si l’image paradoxale de l’Unité se ressent mieux là qu’ailleurs, c’est précisément parce que « ce lieu est celui de toutes les stratifications, de toutes les confrontations ». C’est vers là que convergent tous les chemins de l’esprit.

Conclusion

Roger Bodart était un homme complexe. J’ignore s’il embrassât jamais pleinement une religion mais je pressens qu’il voulait croire comme son ami Charles Plisnier que « l’homme ne meurt point en mourant à la terre ».

Dans sa vie d’écrivain comme dans sa vie quotidienne il a cherché à comprendre, accueillir, rencontrer, les autres humains mais aussi les autres règnes vivants, poursuivant une harmonie dénuée de toute naïveté face aux dangers et défis de son époque.

Il était curieux de tout et peu avant sa mort envisageait un voyage en Chine. Les Dialogues laissent entrevoir une pensée mouvante oscillant entre thèse et antithèse mais différant presque toujours l’instant de conclure : Roger Bodart se méfiait des certitudes, de toutes les écoles et des classifications hâtives. Il assume la multiplicité de l’être mais rêve d’unité. Puisse chacun, comme lui, trouver le lien qui lui permette de « nouer la gerbe de sa vie ».

Roger Bodart, Dialogues, coll. Les évadés de l’oubli, Ed. Samsa, 2021.

Le livre sur le site des Editions Samsa

LA CONQUÊTE DE PLASSANS d’EMILE ZOLA (Le Livre de poche) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

La Conquête de Plassans


La conquête de Plassans est le quatrième volet de l’épopée des Rougon-Macquart. Il est l’un des moins lus de la série.

Pour ce volume, Zola a décidé de revenir à Plassans, lieu imaginaire inspiré d’Aix en Provence, la ville de sa jeunesse. C’est à Plassans que tout a commencé. Petits marchands d’huile, Pierre et Félicité Rougon-Puech ont habilement suivi les conseils de leur fils aîné Eugène, avocat et agent secret du prince-président. Ils ont suscité dans leur ville un courant bonapartiste qui triomphe lors du coup d’État du 2 décembre 1851 installant le Second Empire.

Le présent épisode de la saga s’ouvre dans la sérénité. Nous sommes en 1857, chez Marthe, la fille de Pierre et Félicité. Elle a épousé son cousin germain François Mouret issu de la banche bâtarde des Macquart.  La soirée est déjà avancée. Marthe et ses enfants attendent le retour du mari parti depuis  le matin pour affaires et pour rendre visite à leur aïeule, la grand-mère Adélaïde Fouque, enfermée dans un asile d’aliénés.

François rentre enfin. La famille va commencer son repas dans la paix du soir quand la vielle servante, Rose, annonce une visite. Il s’agit de l’abbé Ovide Faujas accompagné de sa mère . Dans l’après-midi, sans rien en dire à son épouse, François leur a loué le second étage de la maison familiale. L’abbé entre donc, sa haute figure noire faisant « comme une tache de deuil sur la gaité du mur blanchi à la chaux ».

Qui est cet abbé ? Que vient-il faire à Plassans ?

Ce roman surprend par l’originalité de sa facture et de sa conception. Rompant (un peu) avec la posture de l’auteur omniscient et la manie du commentaire, Zola multiplie les dialogues entre les divers personnages :  quelques détails, des bribes d’informations échappées comme par mégarde , dissipent peu à peu l’opacité de l’intrigue. De cette manière habilement oblique, nous comprenons que Plassans est au centre d’un enjeu politique. Lors des récentes élections générales qui ont suivi le coup d’État, une alliance contre-nature ourdie par François Mouret entre les républicains et les légitimistes a permis l’élection à la députation d’un royaliste notoire. Intriguant et d’une noire ambition, l’abbé Faujas mystérieusement téléguidé depuis Paris, est chargé de réconcilier les forces conservatrices et de ramener Plassans au gouvernement impérial. S’emparant de l’esprit de Marthe, tel une hydre, le prêtre va étendre son pouvoir sur toute la ville.

Remarquable également est la géographie socio-politique de la ville imaginée par Zola. Plassans est divisée en trois quartiers distincts : le vieux quartier habité par un petit peuple qui ne compte guère, le quartier Saint-Marc où réside la noblesse recroquevillée sur sa grandeur passée  et enfin la Ville neuve, un quartier d’avenir qui se bâtit autour de la sous-préfecture, « le seul possible, le seul convenable… » A cette tripartition se juxtapose la réalité politique : le coup d’État a réussi parce que la ville est conservatrice. Mais, avant tout, elle est légitimiste et orléaniste.
Presque toute la progression du roman se structure à partir du point focal à la fois politique et géographique occupé par François Mouret. Artisan de l’éviction du candidat bonapartiste, sorte de François Bayrou avant l’heure, Mouret campe physiquement sur une position centrale : sa maison est à la jonction du quartier Saint-Marc et de la Ville neuve qu’elle surplombe tandis que son jardin s’ouvre d’un côté sur le parc de la sous-préfecture et, de l’autre, sur les jardins des Rastoil, tête de pont du parti légitimiste. Tout se passe comme si la difficile réorganisation politique de la ville et donc sa reconquête, passait par la conquête préalable autant physique que morale de la « maison Mouret ». Cette progression de l’action romanesque dictée par le quadrillage de l’espace est une trouvaille.
On retrouvera ce procédé bien plus tard sous une forme plus complexe chez Michel Butor dont le beau roman L’Emploi du temps se passe lui aussi dans une ville imaginaire dont la structure étrange s’imprime dans le cours des événements.

La sourde cabale menée par l’abbé Faujas est l’occasion pour Zola de nouer sa fibre anticléricale à son fond misogyne. On parle bien peu de Dieu dans cette Église dont les prêtres sont obsédés par une volonté de puissance et d’emprise. Le pouvoir perdu dans les soubresauts de l’histoire, c’est par les femmes – redoutées et méprisées – qu’il se regagnera.

Emile Zola (1840 - 1902) – série de podcasts à écouter – France Culture
Emile Zola (1840-1902)


Comme nombre de personnages féminins du cycle des Rougon-Macquart, Marthe est d’une nature nerveuse – entendre hystérique – qu’une sexualité refoulée taraude et ne demande qu’à être sublimée en délire religieux. « Elle vivait dans une grande douceur. (…) Les approches de la foi étaient pour elle une jouissance exquise ; elle glissait à la dévotion, lentement, sans secousse ; elle s’y berçait, s’y endormait  charmée par cette vague odeur d’encens qui se dégage de la soutane du prêtre ». Sorte de Sulamite de province, Marthe se consume d’amour : « Elle souffrait trop, elle se mourait, et il lui fallait venir prendre la nourriture de sa passion, se blottir dans les chuchotements des confessionnaux, se courber sous le frisson puissant des orgues, s’évanouir dans le spasme de la communion » Bientôt, certaines nuits, des crises nerveuses la prennent durant lesquelles elle se martyrise. L’adoration équivoque qu’a su lui inspirer Faujas se tourne en haine contre son mari. Insidieusement, elle suscite puis laisse courir le bruit que François, devenu fou, la bat. C’est lui qui sera interné. Ce comportement retors et pervers peut sembler un rien « too much ». Et pourtant… Zola s’est inspiré d’un fait divers réel et quasi identique. Ceci souligne, s’il le fallait, les rapports ambigus qu’entretiennent  la vraisemblance romanesque et la réalité dans sa véracité supposée. C’est sans doute Mark Twain qui a raison lorsqu’il affirme que « La réalité dépasse la fiction, car la fiction doit contenir la vraisemblance, mais non pas la réalité »

Le roman se termine dans une apothéose quasi wagnérienne et très sombre : le mal ne succombe qu’en apparence ; les forces obscures triomphent.

Ce roman de Zola m’a semblé moins « fabriqué » que les autres. Il doit davantage au propre vécu de l’auteur qu’à la collecte journalistique d’informations, préalable de nombre de ses œuvres. Son style efficace mais qui ne rechigne pas aux morceaux de bravoure, emporte le lecteur qui, à l’époque plus encore qu’à la nôtre, dut être ébloui par le sens du découpage de la dramaturgie zolienne. Toutefois, une vision simpliste de l’hérédité et la visée programmatique de son projet romanesque aboutissent à des personnages surdéterminés. Ainsi, d’un coup d’œil, le (trop) diabolique abbé Faujas pénètre l’être profond de Marthe : « (…) il croyait deviner d’anciens combats dans cette nature nerveuse , apaisée aux approches de la quarantaine . Et il s’imaginait ce drame, cette femme et ce mari parents de visage, que toutes leurs connaissances jugeaient faits l’un pour l’autre, tandis que, au fond de leur être, le levain de la bâtardise, la querelle des sangs mêlés et toujours révoltés, irritaient l’antagonisme de deux tempéraments différents ». Ces lignes sont l’exacte traduction des prémisses érigés par Zola au rang de loi universelle : « l’homme est régi par une série de lois physiologiques et intellectuelles qui agissent sous la double influence de son hérédité et du milieu dans lequel il vit ».

Reste un intérêt qui frôlerait l’anachronisme s’il n’avait été relancé dans les années 50 par l’historien et politologue René Rémond dont la thèse des trois droites est reprise à nouveaux frais à chaque campagne présidentielle depuis 15 ans, la dernière ne faisant pas exception. Depuis le XIXème siècle jusqu’à nos jours, la droite serait fractionnée en un bonapartisme autoritaire, un orléanisme libéral et un courant légitimiste qui rejette les acquis de la Révolution française et attend qu’on en finisse enfin avec les Droits de l’Homme. Si ce n’est pas le lieu ici de remplir ces cases, il est plaisant de noter que cette grille de lecture de l’actualité politique reste partagée par l’ensemble des commentateurs français, symptôme d’un rapport au passé que nous avons parfois du mal à comprendre nous qui sommes le plus souvent amnésiques de notre histoire.

Le roman sur le site du Livre de poche

LETTRES DE FUITE d’HÉLÈNE CIXOUS (Gallimard) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Depuis mes vingt-cinq ans, l’adoration que j’éprouve pour Proust ne m’a pas lâché. Chaque fois que je m’embarque dans la Recherche, même pour un temps très court, je me retrouve dans l’état d’esprit de Rousseau, allongé dans sa barque, dans les parages de l’Ile de Saint Pierre, au milieu du lac de Bienne. Les ondulations de la phrase, les glissements de sens, la contiguïté onirique des temps et des lieux surgie d’un sentier tout « bourdonnant de l’odeur des aubépines » me portent à l’extase aussi sûrement que les douces oscillations de l’embarcation du philosophe…

Surprise : j’ai retrouvé cet état de lévitation littéraire à la lecture de Lettres de fuite où il est beaucoup question de Proust. L’ouvrage a pourtant de quoi rebuter. Ses presque 1200 pages constituent la transcription fidèle de l’enregistrement de trois années du séminaire qu’Hélène Cixous tient annuellement depuis maintenant une cinquantaine d’années. Sont reprises ici les séances des années 2001 à 2004. Le travail titanesque d’édition a été mené par Marta Segarra.

La manière est ébouriffante : sans autres notes que des photocopies surlignées de textes sélectionnés pour leurs « foyers de signifiants » et leur travail sur la langue, Hélène Cixous s’enfonce dans un territoire qui, pourtant largement balisé, se renouvelle sous nos yeux par l’audace et la liberté des chemins empruntés.L’autrice explique ainsi sa démarche : « moi quand je travaille pour ce séminaire, je fonctionne par associations ; je me dis : ce champ a déjà été labouré ; je suis chez Rousseau mais je franchis le ruisseau de Rousseau et je me retrouve chez Montaigne. Les associations sont toujours enrichissantes, même si parfois ce sont des impasses, des trompe-l’œil ». Dans le flot d’une parole ample mais toujours maîtrisée, roulent des auteurs aussi divers que Shakespeare, Euripide, Montaigne, Thomas Bernhardt, Stendhal, Kafka, Maurice Blanchot, mon cher Proust, sans oublier la Bible source première de toute littérature. Tous ces auteurs, s’interpellent par-dessus les siècles, se répondent, rebondissent, et en une incessante mutation du sens, forment l’étoilement d’une lignée improbable.

Lettres de fuite : ce beau titre nous vient en droite ligne d’Albertine disparue qui s’ouvre sur la lettre de fuite d’un être de fuite : tout le roman ou presque va s’articuler sur la stratégie du narrateur et les trajectoires multiples (« destinerrance ») de sa propre réponse, tentative retorse d’entraver « la fuite du temps, la fuite érotique ».

L’obsession du temps et de son plus diligent messager – la mort – hante la parole de l’oratrice.  Ainsi dans son commentaire de L’instant de ma mort. Dans ce texte troublant et percutant Maurice Blanchot raconte comment il fut sauvé in extremis du peloton d’exécution, faisant là « l’inexpérience exceptionnelle de mourir », manière de se tenir en équilibre sur « l’extrême approximation qu’est l’instant sur l’échelle mobile du temps ». Passant à Derrida avec l’œuvre duquel elle est en dialogue constant, Hélène Cixous nous rappelle que nous ne sommes que des survivants provisoires. Nous recevons de la mort, de chaque mort qui nous touche, « une déclaration d’une fin du monde. Quelque chose se divise. Le survivant est atteint, c’est un survivant blessé, mutilé, amputé du monde. »

Hélène Cixous - Bibliographie | BnF - Site institutionnel
Hélène CIXOUS

Ce qui me frappe dans Lettres de fuite, c’est une méthode d’analyse qui semble transposer dans le travail théorique et critique l’approche proustienne du réel, toute en débordements, altérations de sens et associations inouïes. Souvent une phrase, quelques mots dérivés d’un texte, donnent son titre au séminaire (Par exemple Le corps étranger que je suis) ou suscite la relance de la réflexion. Ensuite, c’est comme si le télescopage de ces quelques signifiants libérait une capacité de transe amenant à la suite les uns des autres, passant l’un dans l’autre,  toute une parentèle d’auteurs surgis  par magie, comme chez Proust un coquelicot nous mène de Tansonville à la mer. C’est très fort et rapidement addictif.

Autre trait particulier de ce voyage en littérature : il reste accordé à l’actualité brûlante du moment, maintes séances embrayant sur un commentaire en forme de liaison avec le propos du jour. Ainsi le 4 mai 2002, c’est en évoquant le « séisme Le Pen » du premier tour des élections présidentielles et sa charge d’exclusion, de rejet et de préférence nationale qu’Hélène Cixous aborde la médiation proustienne sur l’art telle qu’elle se donne notamment dans les tableaux d’Elstir, marqués par une thématique de non-démarcation, d’estompement des limites et des séparations ; l’anti-Le Pen par excellence. Une manière de nous rappeler que « nous ne sommes pas des êtres schizés et que l’art n’est pas dissociable, détachable d’un contexte ; il est réflexion du monde et sur le monde sous ses formes les plus dramatiques ».

L’ouvrage d’Hélène Cixous m’a donc captivé, enivré. Un regret : dans un travail critique de cette ampleur auquel tout lecteur aimera revenir, l’absence d’un index est vraiment fâcheuse. Un bémol encore: le travail sur le signifiant et l’utilisation des ressources analytiques sont extrêmement éclairants et concourent à une lecture très personnelle de tous ces grands textes. Parfois outrés, ils leur arrivent cependant de surcharger l’analyse.

Lors du séminaire du 13 mars 2004, Hélène Cixous nous livre ce qui pourrait être la conclusion de toute étude critique de la littérature aussi bien que son préambule : « la littérature est juste, parce qu’elle nous donne l’occasion d’apprendre (…) à lire tout, à tout lire, aussi bien un texte littéraire qu’un visage, (…), un événement, une structure. (…) Elle est l’immense table de l’intelligence qui saisit les vibrations les plus cachées. »

Le livre sur le site de Gallimard

ENCRES LITTORALES de PHILIPPE REMY-WILKIN (Lamiroy) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Encres littorales #217

Encres  littorales est un bien joli titre qui tient toutes ses promesses.

Les encres s’y mêlent comme les sangs d’une lignée entée sur un territoire, ne formant plus à la fin qu’un seul récit. L’encre, c’est aussi le matériau de prédilection de Spilliaert, peintre favori de l’auteur dont le personnage féminin semble, dans son immatérielle évanescence, tout droit sorti d’une toile de l’artiste.

L’argument de la nouvelle est simple. Nathan, un jeune écrivain se promène dans les parages du musée Delvaux, à Saint Idesbald. Il aperçoit la silhouette furtive d’une jeune femme qui se faufile parmi les visiteurs puis, la perd de vue. Quelque chose s’est passé, s’est creusé dans la trame du réel : comme le « coup de grisou » de connivences secrètes. Nathan doit impérativement retrouver l’inconnue.
Commence une traque, à la fois quête et enquête, questionnement identitaire sur fond d’introspection.
Le tout est écrit dans style nerveux et sans fioriture, bien accordé au rythme du récit.

Philippe Remy-Wilkin étage savamment les plans narratifs et contextuels de sa nouvelle. Des inserts en italique à la première personne ponctuent la narration menée à la troisième.
Par instant cette voix en italique semble se dédoubler. Qui parle ? L’auteur lui-même dans ses repérages? Le jeune écrivain dans une sorte de carnet inspirateur du récit ? Les deux se confondent dans leur entrecroisement.

En arrière-plan – cela m’a lointainement fait penser à la vidéo parfois utilisée au théâtre  – la Côte belge déroule  son histoire culturelle et humaine: « J’analyse celle-ci comme une mise en abyme de la Belgique. Ou de métaphore de son identité . Une bande littorale très effilée de 70 kilomètres entre la France et la Hollande. Le Plat pays, le vrai (…) Il y a l’entrechoquement des langues et ces vacances communes aux deux communautés, cette sédimentation des mémoires et des souvenirs, ce tram mythique qui unifie l’ensemble. La présence royale disséminée partout et comme nulle part ailleurs »

Erudite sans ostentation, Encres littorales brasse toutes les admirations de son auteur dans le domaine littéraire, pictural, musical et cinématographique. C’est amené avec beaucoup de naturel et la porosité entre les différents plans narratifs fait des références culturelles un élément qui participe de la dynamique de la nouvelle.

J’ai beaucoup aimé cette dernière publication de Philippe Remy-Wilkin.

J’admire la virtuosité avec laquelle, sur trente pages, il est parvenu à structurer une polyphonie où plusieurs voix évoluent en parallèle, puis semblent  se croiser pour finalement s’écarter sans jamais entraver le rythme de la nouvelle. La mise en abyme de la côte belge comme précipité de notre histoire est particulièrement réussie. De ce point de vue le texte aurait aussi trouvé sa place dans un recueil de la belle collection Belgiques. Qu’importe, cet Opuscule # 217 lui sert d’écrin.

J.-P. Legrand

Philippe Remy-Wilkin, Encres Littorales, Lamiroy (collection Opuscules), 4 € / 2 € en format numérique

La nouvelle sur le site des Editions Lamiroy

Le blog de Philippe Remy-Wilkin

Philippe REMY-WILKIN

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – ROSA de MARCEL SEL (Onlit) par Philippe REMY-WILKIN et Jean-Pierre LEGRAND

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Marcel SEL, Rosa,

roman, ONLIT, Bruxelles, 2017, 296 pages.

Par Philippe Remy-Wilkin et Jean-Pierre Legrand.

Marcel Sel - Rosa – ONLIT Editions

LES RAPPORTS À SOI ET À L’AUTRE, AUX RACINES ET AU MONDE REVISITÉS À TRAVERS LE PRISME DE PAGES DE L’HISTOIRE ITALIENNE

 L’auteur

Rosa est le premier roman de l’essayiste Marcel Sel, une figure singulière, polémique, du paysage politique et culturel belge, un hybride de bloggeur et d’enquêteur indépendant.

Voir : Un blog de sel, le blog de Marcel SEL

Marcel Sel. Le blogueur le plus lu à Bruxelles - Brusselslife.be
Marcel SEL

L’éditeur

 ONLIT est une structure innovante, qui a joué les pionnières dans le registre numérique, pâti de la stagnation (temporaire ?) du genre mais été capable de rebondir en mode classique. Sel/ONLIT n’ont-ils pas décroché les prix Saga Café et des Bibliothèques de Bruxelles… tout en étant finalistes du prestigieux Rossel ou chez les lecteurs de Club ?

Voir : https://www.onlit.net/

Un départ en fanfare

Jean-Pierre :

Le roman démarre en trombe. Mise sur orbite immédiate : on ne le lâche plus.

Phil :

Les premières lignes :

« Tu vas écrire un roman, qu’il m’a dit. C’était un ordre.

– Et comment je fais pour vivre ?

– Tu as quel âge ?

(…) Depuis dix ans, il me verse un salaire mensuel, comme ça, sans rien en échange. Travailler, je ne peux pas. Il le sait. Je suis une sorte d’artiste. (…) il a son usine, alors il me paye. »

« Il », c’est « Le Père, c’est Albert Palombieri ».

Jean-Pierre :

Vivant au crochet du « Père », « le Fils », Maurice, se voit donc obligé d’obtempérer. Il sera rémunéré 30 euros la page. Ecrire, c’est bien beau, mais sur quoi ?  « On écrit toujours contre » nous dit Aragon. Après quelques tâtonnements, il trouve sa machine de guerre : il va resservir l’histoire de sa grand-mère Rosa, morte en déportation, victime du régime fasciste italien, non sans avoir d’abord été, comme des millions de concitoyens, subjuguée par le Duce.

Phil :

Le ton est direct mais en mode intimiste. Le narrateur est un jeune homme à la dérive, un « adultescent » en inadéquation quasi totale avec le monde, sa ville (Bruxelles), son père, les femmes (et l’amour, qu’il n’arrive pas à assumer sur la durée). L’émotion affleure rapidement, avec la narration d’un traumatisme d’enfance, qui semble avoir modelé un destin. Maurice, vers neuf ans, avait la passion de l’écriture et a déposé un poème sur le bureau paternel, en quête de reconnaissance. Aucune réaction. Alors il revient dans la pièce, cherche son œuvre :

« Je me précipite sous le bureau, entre un pied de chaise et la corbeille. Et juste avant qu’il n’éteigne la lumière d’un geste sec, je le vois, mon poème ! Il est dans la corbeille à papier grise, chiffonné. »

La scène se reproduira au fil des mois, des années. Avec le même résultat. Qui mène à la perte de confiance et à cette plongée dans l’altérité mise en scène dans les romans des Moravia, Camus, Sartre.

La suite du récit et son déploiement vertigineux

Phil :

Face à la demande paternelle (a priori saugrenue : écrire un roman pour un homme qui ne l’a jamais lu !), le narrateur se cabre puis décide de se venger. Il sait ce qu’il va faire, il va écrire « La Vengeance du Fils » ou « J’emmerde le Père », l’histoire d’un homme de trente ans qui se voit imposer un projet d’écriture mais le retourne contre son concepteur. Mise en perspective des vies, des destins dans un panorama élargi. Car Maurice possède une arme secrète : son grand-père Nonno, qui a quitté jadis l’Italie pour la Belgique, lui a raconté sous le sceau de la confidence absolue ce qu’il a toujours dissimulé à son fils : l’histoire de leur famille. Or celle-ci, épique, inscrite dans l’Histoire de son pays d’origine, charrie des secrets douloureux voire impossibles à gérer.

Jean-Pierre :

« Et je sais, moi, s’exclame Maurice, pourquoi Nonno s’est tu toute sa vie. Albert le saura lui aussi en temps utile. Je le lui écrirai. S’il peut me lire. S’il peut m’entendre. Je n’ai pas eu le père que je voulais mais, aujourd’hui, j’ai une chance de le lui faire savoir. »

Phil :

Commence un second roman (le livre du fils, envoyé au père en fragments), qui ressuscite toute une famille, un village, la saga du fascisme de son lustre à sa désagrégation, les années de guerre, l’alliance avec Hitler puis sa dislocation, la collaboration et la résistance, le rapport à la judéité.

Deux romans alternent. Avec leurs rebondissements, leurs suspenses. Le père, au début, paie sans lire. Comment le contraindre à affronter les démons du passé ? Mais le fils lui-même peut-il pénétrer l’étoffe de son travail d’écriture sans y plonger tout entier ? S’y brûlera-t-il les ailes ? Ou le roman muera-t-il en médiateur vers la rédemption ?

Au centre du récit, des récits, la figure de Rosa, la mère du « Père », la grand-mère du « Fils ». Une rousse « au regard brûlant » (des allures de Maureen O’Hara ?). Que l’on croise pour la première fois alors qu’elle embarque pour un train menant vers un camp de concentration. Sa vie et sa disparition. Depuis sa jeunesse insouciante et frondeuse jusqu’à l’amour, l’engagement, la trahison…

Rosa de Marcel Sel : meilleur premier roman ! | «Jacquesmercier Blog
Marcel SEL (en compagnie de Jacques Mercier) lors de la remise du prix Saga Café.

Un arrière-plan luxuriant et passionnant

Phil :

Dans le sillage de Rosa, ce sont des pans d’Histoire qui quittent les limbes de l’Oubli. Et, lecteur francophone, on découvre avec étonnement un passé méconnu/inconnu, du ralliement du peuple italien au fascisme, vu comme un vecteur d’ordre, de modernité, de progrès, jusqu’aux prises de position du Duce : Musssolini se montre hostile aux théories racistes d’Hitler et ses militaires protègent les Juifs, les Romanichels, les Serbes… quitte à se confronter aux alliés allemands ou croates (Oustachis), MAIS, dès 1938, il retourne sa veste devant la nécessité d’un soutien nazi plus appuyé ou planifie le massacre de la communauté slovène.

Jean-Pierre :

Insérée dans le cadre narratif, la séquence fasciste est abordée avec beaucoup de naturel par la réfraction des souvenirs d’enfance de Rosa qui donne, au personnage de Mussolini, une coloration presque mythologique :

« Rosa pestait contre ce figlio di putanna de Mussolini. Ils avaient un contrat, depuis ses neufs ans, quand il l’avait saluée au Decennale et qu’elle avait chanté pour lui. Elle lui avait donné sa foi presqu’aussi forte que celle qu’elle avait pour le Tout-Puissant. Mais le 5 décembre 1943, le Ministère de l’intérieur avait ordonné l’arrestation de tous les juifs (…). Elle, menacée de déportation avait décidé de résister. »

L’innocence trompée d’une enfant recoupe le sentiment de trahison de tout un peuple, dont le retournement est saisissant. On peut y voir une versatilité opportuniste mais j’incline davantage à y reconnaître l’heureuse fatalité déjà décrite par Lamennais voici près de deux siècles et qui, tôt ou tard, abat les dictatures et les tyrannies de toutes sortes :

« S’enfonçant toujours plus loin dans le mal, elles rencontrent enfin une autre nécessité, supérieure à celle qui les pousse, l’invincible nécessité des lois qui régissent la nature humaine. Arrivées là, nul moyen d’avancer ni de retourner en arrière ; et le passé les écrase contre l’avenir. »

Phil :

On lit un roman très romanesque, palpitant et émouvant, avec de l’amour et de l’amitié, des rencontres inoubliables (Aaron Zeller dans le train de la Mort), des mystères. Mais on lit aussi un ouvrage historique, qui informe et fait réfléchir. Et un roman de mœurs, une saga familiale qui orchestre l’émancipation, la réalisation de soi. Maurice sera-t-il capable de laisser venir à lui son Hannibale (le fantasme de la femme conquérante) ? Accouchera-t-il son père en lui rendant son passé ? A moins que ça ne soit l’inverse ? Ou les deux ?

Jean-Pierre :

Le récit en abyme, qui reconstitue l’histoire de la famille, nous permet de suivre le parcours de l’immigration italienne en Belgique. De manière très subtile, via le récit à la première personne de Maurice, l’auteur explore la tension entre l’amour fantasmé de la patrie d’origine et la tendresse refoulée pour la patrie d’accueil, inconsciemment vécue comme territoire de la chute.

En imbriquant la temporalité de Rosa et celle du narrateur, Marcel Sel suscite une intéressante méditation sur la transmission. Quand les choses se passent bien, la vie circule au sein de cette galaxie qu’est une famille. Chez les Paliomberi et les Molinari tout se passe comme si le séisme fasciste puis le drame de la déportation, avec son poids de culpabilité et de trahison, détournaient le sang de sa source. Le non-dit envahit la scène familiale, plus rien ne circule, les échanges sont fonctionnels à l’image de cette fausse connivence entre Albert et son fils aîné ; seuls quelques gestes de tendresse – la façon furtive de Nonno de serrer deux fois la main de son petit-fils comme on le faisait dans la famille – ont subsisté, maigre héritage des années révolues. Un rapport névrotique au passé s’installe et contamine les générations suivantes. Le roman le montre bien ; en faisant de son petit-fils son confident, Nonno lui a imposé sa douleur et son désespoir tout en lui insufflant un paralysant nihilisme.

Phil :

On peut s’irriter devant l’incapacité du père et du fils à user des tuteurs de résilience, comme s’ils se complaisaient dans leur mise en tragédie. Mais on peut, à l’inverse, s’extasier devant l’importance conférée à l’écriture. Songer que les majuscules apposées au « Père » et au « Fils » colorent le récit d’une aura biblique. Ce qui implique une attention soutenue au symbolique, au métaphorique. Le Verbe n’est-il pas le principe créateur ? Nommer apportant sens et existence ? Maurice, qui veut écrire des romans mais échoue faute de sujet, ne pourra-t-il écrire des histoires qu’après avoir appréhendé la sienne ? Sur le modèle « Il faut avoir été aimé pour pouvoir aimer » ou « Il faut s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres » ? Le livre comme matrice des personnages, qu’il ressuscite ou accouche ?

Jean-Pierre :

Le roman de Sel explore le rapport entre la sublimation de l’œuvre où tout se tient et l’apparente banalité de l’existence réelle. De quel roman sommes-nous le héros ; quel est la densité d’être de toutes ces personnes – simples protagonistes ou personnages ? – que nous côtoyons. Y a-t-il un sens dans la grisaille apparente de nos vies ?  Par la catharsis de l’écriture et la perspective nouvelle que celle-ci va dessiner, le narrateur assumera enfin son destin d’homme.

L’art de l’écrivain

Phil :

L’écriture, le plus souvent mise au service d’une narration efficace, s’autorise des envolées plus délicates, littéraires :

« (…) quand me sont apparus les yeux écorchés d’Aaron Zeller, à Trieste, ces yeux qui s’éteignaient pendant qu’agonisait l’humanité. »

Jean-Pierre :

En évitant l’écueil de la couleur locale, l’auteur parvient, par un style simple mais très imagé, à nous faire ressentir le charme si particulier de l’Italie, perceptible dès les premiers pas sur son sol. Ainsi l’arrivée à Vernazza, minuscule port de pêche engoncé entre mer et montagne :

« Ils arrivèrent à la grande maison rouge. Elle était entourée de deux bicoques étroites qui semblaient s’y adosser pour ne pas s’écrouler. Il n’y a d’ailleurs que ça dans la rue principale de Vernazza : des maisons ivres. »

Cette description par petites touches gagne aussi les personnages et singulièrement celui de Rosa, que le travail de mémoire saisit dans ce qu’elle a de plus impondérable et qui pourtant la caractérise le mieux : le mouvement, l’énergie.

« J’arrive dans la pièce, je vois sa robe qui se redresse et virevolte, une robe pleine de couleurs. »

Phil :

Des réminiscences intertextuelles m’auront souvent traversé. J’ai évoqué l’inadéquation mythifiée par L’Etranger, La Nausée ou La Désobéissance, mais d’autres échos affleurent. Le Monde de Sophie, avec le fil rouge tendu par un père démiurge qui dirige vers un apprentissage, un Bildungsroman. De beaux romans d’Adolphe Nysenholc ou Alain Berenboom, d’autres de Rossano Rosi ou Giuseppe Santoliquido, avec le dévoilement/rappel de nos immigrations juive et italienne, leurs drames et leurs apports à notre culture, notre vie nationale. Les romans de Mathilde Alet, avec la mainmise du Non-dit, du Mal dit ou du Trop peu dit dans les relations, les constructions identitaires. In fine, comment ne pas songer à une variation libre sur le thème de l’incommunicabilité père/fils, le syndrome de Karoo* mis en exergue dans un article des Belles Phrases** ?

Conclusions

Ce roman est une réussite épatante. Qui happe dès les premières pages et ne faiblit pas dans les dernières. Un travail de romancier et d’écrivain. Qui séduira grand public et gourmets.

Pour en savoir davantage sur les 1er et 2e romans de Marcel SEL

Rosa sur le site d’ONLIT 

Rosa en format poche

Marcel Sel - Rosa (format poche) – ONLIT Editions

Elise, via un article de Philippe paru dans Le Carnet :

Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin

Karoo est un roman (extraordinaire !) de Steve Tesich, qui a donné son nom à une revue/plateforme culturelle formant la jeunesse à la critique (et à l’esprit critique) :

https://karoo.me/

** Le syndrome de Karoo explicité : 

Lisez-vous le belge ?

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – BELGIQUES de COLETTE NYS-MAZURE (Ker) par Jean-Pierre LEGRAND

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Colette NYS-MAZURE, Belgiques,

Ker Editions, Hévilers, 2021.

Par Jean-Pierre Legrand.

Les invités du mercredi : Luc Dellisse | Objectif plumes

Quelle bonne idée ont eue les éditions Ker d’inviter Colette Nys-Mazure à rejoindre leur précieuse collection Belgiques ! Essayiste, romancière, auteure de nouvelles mais avant tout poétesse, elle nous offre un recueil de textes à la jointure de ces genres. L’œuvre s’ouvre et se referme sur un poème et, sous la fiction à la dimension souvent autobiographique, perce une véritable leçon de vie : quoi qu’il advienne, demeurons attentifs à la beauté des jours.

L’écriture est subtile et précise. Les phrases, courtes, par l’alliance du rythme et de la métaphore, emmènent le lecteur au cœur de la scène décrite. Ainsi, en fin de journée, dans un train, dont les voyageurs sont captivés par leur écran :

« (…) à moins qu’ils ne dorment, tête dodelinant en d’inconfortables positions. Peu de paroles. Le poids du jour, indiscutable. Rien à voir avec l’allant de l’aube, les départs des guerriers casqués sur le qui-vive. »

Par petites touches sont suggérés les paysages de l’enfance, l’ombre d’un cerisier l’été dans un jardin retiré, un vieux clapier au bois rêche où se cachent les enfants. Colette Nys Mazure possède cette qualité que Mauriac chérissait : elle a « de la campagne » ; les sentiers bordés de groseilliers à maquereaux, la prairie plantée de pruniers et de noyers, elle les a parcourus avant qu’ils ne refleurissent sous sa plume.

Colette Nys-Mazure remporte le prix Yves Cosson - Le Carnet et les Instants
Colette Nys-Mazure

Tissés dans la chair du quotidien, des destins ordinaires se dessinent, qui partagent le lot de tous les humains : « naître, croître, aimer, créer, souffrir, vieillir, mourir… ».  Célébration de la vie, ces pages sont aussi imprégnées de la mort mais sans que celle-ci n’altère le patient travail d’une existence en parturition d’elle-même : au plus profond du deuil ou du malheur, rien ne suggère « l’inconvénient d’être né ». Jamais la perte n’annihile ce surcroit de vie qui la réenchante, « rien n’est jamais perdu, ce qui a été demeure ». Sans aucun doute, la foi (que je n’ai pas) et l’espérance d’un amour qui ne nous quitte jamais peuvent-elles aider dans ce cheminement. Mais la spiritualité n’est pas réservée aux religions et, à la lecture des poèmes qui parsèment ce Belgiques ; on mesure combien, selon la belle formule d’Hélène Cixous, faire œuvre, » c’est extraire un élément précieux, vrai et secret de chaque chose » : la poésie, omniprésente dans le recueil, touche au mystère des choses et à la transcendance.

Il arrive qu’une vision poétique du monde s’accompagne d’une forme de mièvrerie. Ici, il n’en est rien.  Le propos n’est pas de voiler la réalité ni même de l’édulcorer. A tout âge de la vie, son lot de malheurs.  La sérénité qui se dégage n’est pas une niaise adhésion à l’inévitable : sans cesse elle se conquiert. Ainsi, la vieille Mélanie isolée par la covid dans sa séniorie : entre l’affaiblissement continu du corps, la disparition des proches, la dépression du grand âge qui guette, « elle laisse passer le voile noir et cherche appui dans les évocations familiales, la poésie, la musique, une bière d’Orval… ».

J’aime particulièrement le double mouvement qui anime les nouvelles : celui qui nous dirige vers les autres, symbolisé par Elvira qui aime si « violement » les trains, lieu d’échanges et de correspondances ; celui de l’approfondissement de soi, tout au long d’une vie qui est à la fois enrichissement sans fin et progressif épurement des lignes. Si la vieillesse évoque l’hiver, c’est que, comme l’écrit Colette Nys-Mazure citant Norge, « l’hiver est la saison où les arbres sont en bois ».

Pour en savoir davantage sur la collection Belgiques

D’autres recueils ont été évoqués dans Les Belles Phrases :

.  Véronique BERGEN, par Philippe Remy-Wilkin :

… ou par moi-même (avec le même enthousiasme que mon collègue pour un texte initial extraordinaire : Une forme, une mesure, un chiffre) :

. Michel TORREKENS :

. Marianne SLUSZNY :

Le Carnet a évoqué les plus récents :

. Luc DELLISSE (par Frédéric Saenen) :

. Laurent DEMOULIN (par Michel Zumkir) :

. Colette NYS-MAZURE (par Michel Torrekens) :

. Tuyet-Nga NGUYEN (par Thierry Detienne) :

Jean-Pierre Legrand.

LISEZ-VOUS LE BELGE ? – Dossier sur MAXIME BENOÎT-JEANNIN et SES DEUX DERNIERS ROMANS (Samsa), par J.-P. LEGRAND et Ph. REMY-WILKIN

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Dossier sur Maxime BENOÎT-JEANNIN

et ses deux derniers romans, Brouillards de guerre (2017, 500 pages) et On dira que j’ai rêvé (2021, 183 pages), publiés chez Samsa, à Bruxelles.

Par Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

L’auteur

par Philippe Remy-Wilkin

Maxime BENOIT-JEANNIN.

Un cas !

Maxime Benoît-Jeannin naît dans les Vosges et réalise une première carrière parisienne auprès des prestigieuses enseignes Belfond et Stock, mais des raisons privées le poussent à s’installer en Belgique, à Bruxelles. Ce Français, a contrario du mouvement général, va désormais publier chez nous et fêtera en 2021 trente années de fidélité à son éditeur belge Christian Lutz, d’abord chez Le Cri puis chez Samsa.

Sa carrière est impressionnante et éclectique : poésie, écrits polémiques, nouvelles de science-fiction, romans, essais, etc. Tantôt il écrit sur Burroughs, tantôt sur Lawrence d’Arabie, Houellebecq ou Maeterlinck. Ou il ose donner une suite à Madame Bovary !

On dira que j’ai rêvé. Bousquet, Didier & Co, Samsa/AAM, Bruxelles, 2021, 183 pages.

Par Jean-Pierre Legrand.

Cela débute comme un récit fantastique. Au commencement rien que l’insignifiante et plate réalité du quotidien. En ce 13 mai 2015, confortablement installé dans un TGV, Maxime Benoît-Jeannin, « auteur-narrateur » file vers Lyon.

La temporalité étale du voyage se trouble cependant d’incidents insolites : face à lui, une dame tourne les pages d’un Paris-Match du mois précédent ; notre voyageur y reconnait Christian Didier, vieux camarade d’enfance né et vivant à Saint-Dié, meurtrier de René Bousquet en 1993 après avoir déjà tenté, en 1987 d’assassiner Klaus Barbie dans sa prison de Lyon. A quelques rangées, une jeune femme lit un vieux roman de Roger Peyrefitte, célébrité littéraire des années 70 aujourd’hui oublié.

Arrivé à Lyon, Maxime Benoît-Jeannin se met en quête de la maison du docteur Dugoujon, celle-là même où fut arrêté Jean Moulin par la Gestapo. Dans les rues pentues et écrasées de chaleur de Caluire, il renonce à son exténuant pèlerinage. Il cherche son chemin, redescend vers le Rhône et coupe par une rue étroite, étrangement vide de toute présence humaine. « Rue-sans-joie. Rue de désolation (…). Je me demandais si elle était encore habitée.  Un fragment de temps parfaitement mort, conservé, eût-on pu croire, dans lequel les façades resteraient à tout jamais obturées ». Une plaque à demi-effacée attire le regard du marcheur : Rue de Saint-Dié ; c’est « la piqûre de rappel », « je me dis IL EST MORT. CHRISTIAN EST MORT ».

Dans ce tremblé du réel, comme l’air trop chaud d’un après-midi d’été, Maxime Benoît-Jeannin, nous entraîne, porté par une écriture vive et légère, dans les entrelacs de sa vie et de celle de Christian Didier, homme étrange et complexe, chauffeur de stars, « pirate des médias » qui, bien avant sa dérive meurtrière, fera irruption sur les plateaux de télévision pour promouvoir sa Ballade d’Early Bird, sorte de parodie vertigineuse de la prose de Lautréamont et publiée à compte d’auteur.

La révélation si troublante de la mort de ce camarade maudit est comme l’épicentre d’un ébranlement qui, par répliques successives, suscite tout un jeu de réminiscences et d’associations instruisant plus encore qu’une tentative d’élucidation d’un destin, une forme d’empathie. Nous nous attachons en effet à cet homme meurtri et indigné qui rappelle les personnages de Dostoïevski, outrés et d’un « voltage » extravagant. Il y a aussi chez ce « chevalier anachronique » coincé entre deux époques, un décalage pathétique entre son être profond et les conditions de son déploiement. Cette contradiction atteint son acmé dans l’assassinat de Bousquet précédé d’une longue méditation en la chapelle édifiée là où Jeanne d’Arc avait passé une partie de la nuit en prière la veille d’entreprendre le siège de Paris : fervent croyant, il rejoint le sacré par le crime.
Toutefois, loin d’avoir dans la disgrâce la radicalité d’un Jean Genet, Christian Didier, semble, dans ses tentatives littéraires comme dans son embardée justicière, rêver d’être accepté par le système qu’il transgresse.

Dans son inspiration, le roman semble tenir à la fois de l’autofiction et de la bio-fiction, voire même d’une forme de reportage autobiographique irrigué d’une érudition foisonnante mais jamais pesante, toujours à-propos. Le texte est aussi remarquablement construit. A sa lecture, l’image m’est venue de ces dessins géométriques composés d’ellipses entrecroisées : toutes empiètent les unes sur les autres et partent d’un même centre. Le dessin de nos vies est certes beaucoup moins prévisible et souvent peu discernable, mais nous sommes tous le centre d’un lacis d’interrelations en apparence aléatoires… C’est de ce centre que rayonne un questionnement imprégnant tout le roman qui se mue – le mot est lâché vers sa fin – en une « autoanalyse fiction ».

Très habilement, dans la mobilité d’une œuvre qui se construit sous nos yeux, Maxime Benoît-Jeannin évoque les rencontres improbables et connivences secrètes qui, dans la trame de sa vie, en tissent le motif secret et suggèrent cet on-ne-sait-quoi « plus puissant et plus vrai que la « plate réalité » » qui, surgissant comme un « coup de grisou », provoque une ouverture sur « le vrai réel ». Se dégage une conception du monde (weltanschauung) qui plonge ses racines dans le surréalisme de Breton mais aussi dans le romantisme de Gérard de Nerval, ce « rêveur définitif ».

Poétique et émouvant dans ses derniers développements, le roman se clôt sur la belle profession de foi de celui qui l’a perdue : « Ce que je recherche, c’est la beauté des coïncidences et des correspondances qui traînent dans le lit du temps ». Et d’ajouter : « L’orpailleur ne désespère jamais ».

 

Pour en savoir davantage sur ce roman…

Le livre sur le site de l’éditeur

Une très belle et éclairante lecture de mon collègue Philippe Remy-Wilkin dans Le Carnet et les Instants :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2021/05/20/benoit-jeannin-on-dira-que-j-ai-reve/

Elle a été prolongée par un bonus plus enthousiaste encore dans son Coup de projo #41 :

Brouillards de guerre, roman, Samsa, Bruxelles, 2017, 500 pages.

Par Philippe Remy-Wilkin.

Brouillards de guerre est un très beau titre pour un roman… qui n’en est pas un. Quoiqu’il en épouse souvent l’allure. Mais. L’auteur, un essayiste, nous offre un mélange de genres. Des trames biographiques, romanesques, se faufilent à travers des chroniques. Paris et Bruxelles sous l’Occupation, entre 1942 et 1945. Mais oyez, oyez, lecteurs ! Le voyage sera sidérant !

 Cinq cents pages ! Un événement en soi, quand nos auteurs ou éditeurs rechignent à dépasser les deux cents. Une ambition rare a donc précédé l’œuvre, une immense collecte d’informations y est chevillée. Mais « l’Esprit souffle où il veut », aurait dit Jésus. Quand Barrès lui rétorquait, à deux mille ans de distance : « Il est des lieux où souffle l’Esprit ». Eh bien, disons-le haut et clair, ce livre est l’un de ces lieux, un souffle traverse ces pages, les animant comme les voiles d’une caravelle tournée vers le Nouveau Monde.

Les premières lignes, fluides, nous projettent dans un roman historique :

« La jeune femme descendit du tram devant le théâtre du Parc, face au Palais de la Nation qui abritait le Parlement et le Sénat, et se dirigea vers le coin de la rue Royale et de la rue des Colonies. Un grand drapeau à croix gammée flottait légèrement en cette douce matinée de printemps devant la façade du bâtiment rendu inutile par la défaite et l’Occupation. »

On vit de plain-pied la rencontre entre une créatrice mue par l’ambition et son éditeur, toutes les émotions et pulsions qui affleurent :

« Elle croisa les jambes et posa son sac sur ses genoux. Colin transpirait un peu à la vue de cette belle et fraîche jeune romancière. Bien qu’il la connût depuis quelques années déjà, elle lui faisait toujours autant d’effet. (..) Elle se sentait si reconnaissante qu’elle était prête à toutes les concessions face à ce gros mâle concupiscent (…) De quoi parlait-il ? Sa bouche grasse luisait. Il avait fait rouler l’expression sur sa langue, comme une plaisanterie salace parce qu’elle était une femme… « La première fois »… C’est tentant de faire le rapprochement… Ils ne pensent qu’à ça, se dit-elle. Ils n’y peuvent rien. C’est glandulaire. Glissons. »

On songe un instant à l’actualité, aux affaires Weinstein et Spacey, l’arrivisme et la prédation, etc. Mais nous ne sommes pas dans un roman – ou alors un roman arcbouté au Réel ? -, la jeune beauté n’est pas une créature chimérique ou quelque obscure écrivaillionne, non, c’est l’une des plus grandes plumes de notre Histoire littéraire, Dominique Rolin*, adaptée au cinéma, mystérieuse compagne des décennies durant du (trop ?) célèbre Philippe Sollers. Face à l’éditeur de son premier roman, Paul Colin, un collaborateur de la pire espèce, malveillant, antisémite.

Le portrait de Rolin, en quelques pages, est fracassant. Une égocentrique uniquement préoccupée par sa réalisation personnelle, qui se fiche de la politique (et donc du sort des autres) comme d’une guigne, ne voit ses interlocuteurs que dans leur rapport à elle et à son œuvre.

Maxime BENOÎT-JEANNIN.

Une biographie sans fard de l’autrice de L’Infini chez soi ? Non, la scène s’élargit rapidement, les acteurs défilent. Rolin voyage vers Paris et y oublie son mari dans les bras de l’éditeur parisien d’origine belge Robert Denoël, mais voilà qu’apparaissent des célébrités du temps ou futures, le récit explose en sillons multiples, la polyphonie s’installe, c’est une ère entière qui ressuscite. Nous pénétrons dans les atermoiements d’Elsa Triolet et Louis Aragon, sortons au café avec Sartre et Beauvoir, surprenons la première rencontre de celui-ci avec Albert Camus, écoutons atterrés les propos antisémites de Céline et Rebatet, les échanges sur la littérature entre Paul Valéry, Gaston Gallimard et Denoël, observons à la loupe Cocteau et Eluard, Max Jacob et Jean Genet… dans des rues, des soirées hantées par des silhouettes en uniforme vert de gris.

Comment décrire la submersion qui nous engloutit délicieusement ? Des biographies se croisent et se décroisent, se superposent parfois (les amours axiales de Rolin et Denoël, Valéry et Jeanne Loviton, Denoël et Loviton) mais explosées par l’irruption du Temps : articles de presse, recensions de spectacles, de procès, etc.

Benoît-Jeannin tient du démiurge, il y a une tentation proustienne à l’œuvre, un fil glisse du sillage de Rolin (quel beau film eût écrit un Truffaut à partir des premières scènes !) pour embobiner un univers, une époque. Qui jaillit sous nos yeux hallucinés tel un Titanic remontant des profondeurs océanes pour retrouver sa trépidation.

Il y a un bémol. Parfois, aspiré par une trame narrative, on est pressé de lire la suite mais l’auteur privilégie la reconstitution panoramique et nous voilà séparé du roman par la chronique pure et dure. Qui intéressera davantage le féru d’Histoire que le lecteur d’histoires. Ainsi, accompagnant Paul Valéry aux concerts de la Pléiade, on en découvre le programme :

« Emmanuel Chabrier, Trois valses romantiques (Jean Françaix et Soulima Stravinski).

Michel Ciry, Madame de Soubise (paroles d’Alfred de Vigny), (Paul Derenne et Francis Poulenc).

Erik Satie, Trois morceaux en forme de Poire (Simone Filliard et Francis Poulenc).

Etc. »

Oui, parfois, reprenant son souffle, on s’interroge. Que lit-on ? Un roman, des romans, des biographies, des chroniques, une étude historique, des micro-essais, des nouvelles ? Et il y a tout cela. Mille manières d’aborder le thème central : la reconstitution d’un monde perdu, peuplé de fantômes et d’ambiguïtés sur la nature humaine, mais une reconstitution d’une essence supérieure, où le Vrai se révèle sans maquillage. Comme si l’ouvrage de Benoît-Jeannin accrochait ses lecteurs à une caméra et un micro pour les projeter via une machine à remonter le temps au cœur des événements.

Si l’on intègre la profusion du contrepoint, l’entreprise est globalement passionnante. L’immense puzzle vaut à la fois par sa vision d’ensemble et l’enseignement qu’elle délivre mais, tout autant, par l’appétit suscité par une infinité de ses pièces/fragments narratifs, qui transportent intrinsèquement et indépendamment du Tout. On sera donc happé par des épisodes de la Résistance (l’assassinat de Paul Colin, les prouesses de notre aviateur Jean de Sélys Longchamps, l’attaque d’un train destinée à sauver un convoi de Juifs, etc.), des énigmes policières qui incendient justice et médias, les affres des vies privées de célébrités monumentalisées par l’Ecole ou l’Histoire soudain incarnées, mais on sera déstabilisé par la teneur des textes publiés par les autorités, les journaux, la plongée au cœur de la collaboration, qu’elle soit abyssale ou en méandres sournois, pusillanimes. On est surtout sans cesse surpris par l’auteur et ses mille angles d’attaque. Ainsi, à la page 154, un texte rédigé par un journaliste de province, un hommage courageux à l’une des victimes des arrestations arbitraires :

« Harry Baur vient de mourir ; mais le cinéma, qu’il a marqué de sa puissante personnalité, lui assure une longue survie.

Il y a quelques années, j’ai pu observer Harry Baur au cours d’une répétition. Congestionné, couvert de sueur, il attaquait d’intangibles difficultés, se donnait corps et âme, sans réserve, sans prudence pour sa personne, sans ménagement pour sa santé : toute intelligence, toute sensibilité à découvert (…) J’ai vu Harry Baur porter seul le poids d’une pièce, élever celle-ci au-dessus du sujet, créer autour du texte son œuvre à lui et, par son jeu, rejoindre la vie dans ce qu’elle a de plus secret. Je l’ai vu gravir avec acharnement le dur chemin de la perfection. »

Micro-essai, somme toute, sur l’Art, ode à l’investissement du véritable artiste, qui atteint une dimension métaphysique.

La suite ? Un déferlement d’informations, de réflexions et d’émotions. Où l’on mesure comme rarement l’impact de l’antisémitisme vichyste, des compromissions opportunistes, des fanatismes idéologiques. Et je doute qu’on puisse encore lire Céline (et même son Voyage) ou Rebatet (j’adorais son Histoire de la Musique) comme si de rien n’était… Un kaléidoscope, où le didactique est rarement pesant, où les sensations fugaces d’une force centrifuge s’évanouissent devant la perception du projet créateur, une puissance centripète servie par une écriture belle et limpide. On lit plusieurs livres à la fois mais ceux-ci sont les instruments d’un même orchestre, au service d’une composition unique.

In fine, on se surprend à applaudir l’auteur et son éditeur (Christian Lutz) qui ont osé aller à contre-courant des normes et des habitudes pour nous offrir un ouvrage épatant, époustouflant, l’une des rares productions de ces derniers mois qui doivent impérativement trouver niche dans toute bibliothèque humaniste. 

Pour en savoir davantage sur ce roman…

Mon collègue Jean-Pierre Legrand a évoqué lui aussi ce roman dans Les Belles Phrases :

Lisez-vous le belge ?" : une campagne qui ricoche - Le Carnet et les  Instants