LETTRE À RENÉ CHAR SUR LES INCOMPATIBILITÉS DE L’ÉCRIVAIN de GEORGES BATAILLE / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND 

En mai 1950, dans la revue Empédocle, le poète René Char pose à la cantonade une question à première vue absconse : « Y a-t-il des incompatibilités ? ».  Il éclaire (un peu) la portée de la question en précisant  que “ certaines activités contradictoires, peuvent être réunies par le même individu sans nuire à la vérité pratique que les collectivités humaines s’efforcent d’atteindre. C’est possible mais ce n’est pas sûr. La politique, l’économie, le social et quelle morale ? ».
En fait, Char interroge la position de l’artiste face à l’engagement. Le problème n’est pas neuf : il a divisé les surréalistes avec lesquels Char a fait un bout de chemin.

Résultat de recherche d'images pour "lettre à rené char sur les incompatibilités fata morgana"

Sous la férule (au propre comme au figuré) du génial, autoritaire et insupportable Breton, les surréalistes ont, jusqu’à l’obsession, voulu voir dans la poésie non plus un divertissement mais une activité de connaissance ouverte à tous et expression de toutes les facultés réunies en une seule ; au nom même du primat de la poésie sur toute autre activité, ils ont exécré toute poésie qui négligerait l’action révolutionnaire mais refusé de soumettre l’expérimentation surréaliste à un quelconque contrôle extérieur, fut-il communiste. Après bien des oscillations, le mouvement surréaliste a donc dégagé un positionnement opposé à toute littérature de propagande ou de circonstance et fondée, selon la belle formule de Nadeau, sur « un art qui porte en lui-même sa force révolutionnaire quand il est le produit d’hommes qui sentent et pensent en révolutionnaires » tout en laissant la direction de l’action aux politiques. En somme, une sorte de laïcité littéraire.

On sait que certains compagnons de Breton, comme Aragon, firent un autre choix : excessif et un brin théâtral, un temps contempteur de « Moscou la gâteuse », Aragon  fit donc le voyage de Kharkov, puis nous torcha l’extravagant Front rouge puis l’accablant Hourra l’Oural. Au-delà de cette triste palinodie – qui ne l’empêchera de produire une des œuvres majeures de la littérature française – Aragon, dont la sincérité révolutionnaire n’était pas en doute, se heurtait à une question pour lui cruciale : comment assurer à la poésie une prise sur la réalité ? A quoi bon une poésie ou une littérature « qui s’enchantent de leur propre insignifiance » ?

Image associée
Georges BATAILLE

Ami de Char, l’écrivain Georges Bataille – aujourd’hui bien oublié –  reprend  le débat à nouveaux frais en relevant  le défi lancé par l’interrogation de Char. Il y répond par sa  « Lettre à René Char sur les incompatibilités de l’écrivain ». C’est cette lettre accompagnée des dessins de Pierre Alechinsky que les éditions Fata Morgana ont eu  la bonne idée de rééditer.

Resserrant la focale sur la figure de l’écrivain, Bataille marche sur des œufs… Ces années-là, Sartre exerce sa toute-puissance sur le monde intellectuel ; sa conception de la littérature engagée tend à s’imposer : rejetant le purisme esthétique, il lui oppose la nécessité d’une littérature « utile ».

Prudent, Bataille semble tout d’abord vouloir mettre tout le monde d’accord : « J’aperçois, dit-il, chaque jour un peu mieux que ce monde où nous sommes, limite ses désirs à dormir. (…) Nous avons assisté à la soumission de ceux que dépassent une situation trop lourde ». Mais ajoute-t-il finement : « ceux qui crièrent étaient-ils plus éveillés ? ».

Résultat de recherche d'images pour "réné char"
René CHAR

Bataille en vient au rôle de la littérature. L’écrivain doit-il être un homme d’action ? (Pour Sartre cela ne fait aucun doute, parler étant déjà agir.) Doit-il être utile ?  Si on ne peut se passer de l’action utile ni se soustraire à la nécessité d’assurer les subsistances, il n’en demeure pas moins que l’œuvre de l’écrivain demeure pour lui étrangère à cet ordre prosaïque. Le domaine de la littérature est celui du langage par-delà  les contraintes et comme le rêve, elle est l’expression du désir, de « l’insubordination légère ». C’est par la littérature que l’homme apprend qu’à jamais il est insaisissable, « étant essentiellement imprévisible, et que la connaissance doit finalement se résoudre dans la simplicité de l’émotion ».

Dans ce contexte, la subordination de la littérature à une fin prédéterminée, sa soumission à l’utile lui ôte précisément ce qui fait son prix.

« L’incompatibilité de la littérature et de l’engagement, qui oblige, est donc précisément celle de contraires. Jamais homme engagé n’écrivit rien qui ne fût mensonge ou ne dépassât l’engagement. S’il semble en aller autrement, c’est que l’engagement dont il s’agit n’est pas le résultat d’un choix, qui répondît à un sentiment de responsabilité ou d’obligation, mais l’effet d’une passion, d’un insurmontable désir, qui ne laissèrent jamais le choix ».

La littérature est et doit demeurer souveraine.

L’engagement « qui oblige » tel est le maître mot : adversaire de toujours de toute littérature de propagande, Bataille dénie toute authenticité à la plume asservie à un maître, à une idéologie, à toute contrainte imposée de l’extérieur. On n’écrit jamais sur commande : si engagement il doit y avoir, il se doit d’être dégagé de tout sentiment de responsabilité ou d’obligation ; l’écrivain n’écrit et son engagement éventuel ne vaut,  que mû par l’effet de la passion, d’un insurmontable désir. S’il survient une  raison d’agir, « il faut la dire le moins littérairement qu’il se peut ». L’écrivain peut donner à une cause l’autorité de son nom mais « l’esprit sans lequel ce nom n’aurait pas de sens ne peut suivre ; (…) l’esprit de la littérature est toujours du côté du gaspillage, de l’absence de but défini ».Soucieux d’éviter l’engagement sous la forme d’une fidélité politique sans vérité, Bataille se laisse sans doute trop gagner par une certaine « euphorie de la création artistique apolitique ».

Le lettre de Bataille est courageuse et lucide à une époque où bien des intellectuels prennent pour le souffle de l’avenir le  « vent de crétinisme » qui leur vient d’URSS (puis de Chine).

A notre époque moins travaillée (en apparence) par les idéologies, l’engagement ne paraît plus répondre à une obligation. Il est simplement une possibilité. Aujourd’hui comme hier l’écrivain, le poète ou l’intellectuel ne doivent se laisser enfermer dans aucune catégorie politique : dégagé du carcan militantiste ou partisan, il doit, comme le souligna l’essayiste Denys Mascolo, se découvrir une manière individuelle d’être révolutionnaire ou plus simplement inadapté au monde tel qu’il tourne (mal).

Le livre sur le site de Fata Morgana 

CHOSES VUES de VICTOR HUGO / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Dans son petit et très précieux « Victor Hugo par lui-même », Henri Guillemin s’interroge : « Victor Hugo ? Lequel ? Les quatre syllabes de ce nom propre suscitent une collection d’êtres disparates ». Cette multiplicité de personnalités hébergées sous un seul crâne nous est rendue encore plus sensible par ce « livre-monstre » qu’est CHOSES VUES et qui a été réédité voici quelques années dans la collection Quatro. Composé de morceaux épars réunis après la mort de Hugo, l’ouvrage tient du journal intime, de la chronique, du témoignage et de l’archive. Il s’étend de 1830 à 1885 et nous entraîne dans cette période labyrinthique de l’histoire de France au cours de laquelle la Révolution française n’en finit pas de finir.

Tumultueuse comme le fut l’histoire dans laquelle elle s’inscrit, l’existence de Victor Hugo surprend par son parcours politique tourmenté qui nous le montre successivement légitimiste, orléaniste, bonapartiste puis républicain. Le plus curieux est que ces métamorphoses se marquent également sur le plan physique. Le jeune dandy un rien tête à claques de l’époque d’Hernani se mue fort tôt en un notable aux traits épaissis gagnés par la mollesse et au regard plus que satisfait. Il court les honneurs et devient académicien puis Pair de France. Sa maîtresse Juliette Drouet se moque de lui avec beaucoup de drôlerie : « Toto se serre comme une grisette. Toto se frise comme un garçon tailleur. Toto a l’air d’une poupée modèle ! Toto est ridicule ! Toto est académicien! » . Tout changera avec les années d’exil et l’affermissement de plus en plus net du combat de Hugo pour la liberté et la république : il devient celui que nous connaissons tous ; le cheveu court et dru, la barbe du patriarche, un regard ferme ombré de tristesse que surplombe un front magnifique. Vers 1867, dans une rue de Bruxelles, une prostituée l’accoste : « Tiens ! Vous ressemblez à Victor Hugo ». Il est entré dans sa propre légende.

Il est parfois de bon ton de fustiger la girouette Hugo que tous les vents de l’histoire auraient fait grincer sur son axe. En réalité « le siècle traverse Hugo autant que Hugo traverse le siècle ». Dès 1830 (il vient de tourner le dos au légitimisme) et, pressentant les soubresauts de l’avenir, il écrit : « Mauvaise éloge d’un homme que de dire : son opinion n’a pas varié depuis quarante ans. C’est dire que pour lui, il n’y a eu ni expérience de chaque jour, ni réflexion, ni repli de sa pensée sur les faits. C’est louer une eau d’être stagnante, un arbre d’être mort : c’est préférer l’huître à l’aigle ». Pourtant derrière les apparentes sinuosités d’un destin hors du commun une cohérence rare se devine puis s’impose au regard : tout au long de sa vie Hugo est l’homme de la liberté et de la défense des droits humains, avec en point de mire l’abolition de la peine de mort que tant de pays accompliront bien avant la France, décidément paradoxale patrie des droits de l’homme.

Progressivement, cet homme d’ordre que répugnent la violence populacière comme la répression aveugle de l’appareil d’Etat, prend conscience que la liberté sans l’égalité est un leurre. Il pressent l’agitation sociale qui monte, l’explosion inévitable. Un jour, Hugo croise un détachement militaire qui emmène un malheureux en haillons, accusé d’avoir volé un pain. Les hommes s’arrêtent devant la porte d’une caserne. Au même moment, une luxueuse berline armoriée stationne à côté d’eux.

« Le regard de l’homme fixé sur cette voiture attira le mien écrit Hugo. Il y avait dans la voiture une femme en chapeau rose, en robe de velours noir, fraîche, blanche, belle, éblouissante, qui riait et jouait avec un charmant petit enfant de seize mois, enfouis sous les rubans, les dentelles et les fourrures. Cette femme ne voyait pas l’homme terrible qui la regardait. Je demeurai pensif. Cet homme n’était plus pour moi un homme ; c’était le spectre de la misère, c’était l’apparition difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d’une révolution encore plongée dans les ténèbres, mais qui vient. Autrefois, le pauvre coudoyait le riche, ce spectre rencontrait cette gloire ; mais on ne se regardait pas. On passait. Cela pouvait durer ainsi longtemps. Du moment que cet homme s’aperçoit que cette femme existe tandis que cette femme ne s’aperçoit pas que cet homme est là, la catastrophe est inévitable ».

Hugo a très tôt compris que l’ombre s’allonge et que les riches sont en question dans ce siècle comme les nobles le furent au siècle précédent.

Le chemin est pourtant long entre le conservateur mâtiné d’humanisme réformiste et le républicain partageant les bancs de l’extrême gauche. Longtemps chez Hugo perdure un fond de cynisme voltairien friand de grandes causes mais méfiant à l’égard d’un peuple incontrôlable et peu instruit qui n’est pas sans parenté avec le mépris que suscite aujourd’hui les gilets jaunes, lorsqu’il écrit en 1847 : « Voici la situation de la société depuis la révolution française et la liberté de la presse : une grande lumière mise à la disposition d’une grande envie ». Hugo se reprendra et, en 1870, écrira en marge de cette note : « Et pourquoi pas ? Ceux qui souffrent ont le droit d’envier. Et au fond de cette envie, n’y a-t-il pas une grande équité ? Aujourd’hui, je refais ainsi la définition de la révolution ; une grande lumière mise au service d’une grande justice. Ah, pair de France, le proscrit te dit ton fait ». Ne nous laissons pas abuser cependant par la pose hugolienne : l’homme est retors. Il se méfie du socialisme qui pointe, condamne les insurrections de 1848 ainsi que la Commune (la Commune est une bonne chose mal faite) mais accueille les Communards en exil à Bruxelles, ce qui lui faudra son expulsion. En fait son idéal, serait une révolution qui ne fût point trop révolutionnaire…

Choses vues  est donc un formidable document historique sur cette bégayante période qui oscille entre le drame et le pastiche et rejoue inlassablement 1789, le passéisme des vieilles idées monarchiques affrontant l’hystérie des vieilles idées conventionnelles. Notre guide est particulièrement doué : par moment on a l’impression de suivre un reporter caméra sur l’épaule. On est étonné par cette instabilité que masque un temps, l’apparence pérenne du pouvoir en place. C’est singulièrement le cas de la monarchie de juillet qui semble s’évaporer plus qu’elle n’est renversée : c’est le lot des régimes sans élan que soude artificiellement le soutient passif des intérêts ; ils ne résistent pas à la première secousse. Nous ferions bien de nous en souvenir…

Nous suivons également Hugo dans sa vie de tous les jours, cueillant la poésie au détour d’une rue, prompt à rêver à la vue d’une pâquerette perdue derrière une palissade, parmi les gravas d’un théâtre dévasté par un incendie : « Que de choses, que de pièces tombées ou applaudies, que de familles ruinées, que d’incidents, que d’aventures, que de catastrophes résumés par cette fleur ! Pour tous ceux qui vivaient de la foule appelée ci tous les soirs, quel spectre que cette fleur, si elle leur était apparue il y a deux ans. Quel labyrinthe que la destinée et que de combinaisons mystérieuses pour aboutir à ce ravissant petit soleil jaune aux rayons blancs ». C’est parfois plus prosaïque : Hugo est d’une sensualité débridée ; il multiplie les liaisons jusque dans son grand âge, courant les aventures tarifées ou non, qu’il détaille en un amusant langage codé dans ses calepins.

Peu de vies font l’économie du drame : Hugo lui, est particulièrement malmené par le sort. Léopoldine, sa fille adorée, meurt noyée ; son autre fille Adèle, sombre dans la folie ; ses deux fils, Charles et François-Victor meurent dans la fleur de l’âge ; sa femme puis Juliette, l’amour d’une vie, le précèdent dans le trépas ainsi que deux de ses petits-enfants. Si ces malheurs ne le rapprochent guère de l’Eglise, ses prêtres, son Dieu pudibond et rôtisseur, ils approfondissent néanmoins la foi profonde de Hugo en un Dieu étranger à tout dogme, sorte de force infinie, créatrice et maîtresse de l’univers, immense immanence. Le chant du monde en perpétuel contrepoint de notre condition tragique ne cesse d’interpeller le poète comme lors des obsèques de Balzac : « Le prêtre dit la dernière prière et je prononçai quelques paroles. Pendant que je parlais, le soleil baissait. Tout Paris m’apparaissait au loin dans la brume splendide du couchant. Il se faisait, presque à mes pieds, des éboulements dans la fosse, et j’étais interrompu par le bruit sourd de cette terre qui tombait sur le cercueil ». Pas de désespoir chez Hugo mais une tristesse infinie qu’il conjure par la prière profane qui est la sienne, la certitude que rien ne finit ici-bas et que nous nous retrouverons dans l’ »Ouvert : « Je suis resté longtemps penché sur Victor ; je l’ai béni, et je lui ai dit de nous bénir et de nous prendre sous les ailes qu’il a maintenant ». Anticlérical certes mais pas irréligieux (au sens d’une religion naturelle) Hugo respecte le sacré : « Une pierre quelconque où cette grande anxiété qu’on appelle ta prière a marqué son empreinte n’est jamais raillée par le penseur, La trace des agenouillements devant l’infini est toujours auguste. Qui suis-je? que sais-je? »

Choses vues a la spontanéité, le disparate, le sérieux, la fantaisie, le drame, de toute vie. La notation dérisoire – « La laitue romaine a été importée d’Italie par Rabelais » – ou coquine y côtoient l’analyse politique la plus fine, le drame humain et la poésie. Un fil rouge court tout au long de l’ouvrage et partant de la vie de Hugo : l’espoir en la victoire de l’esprit ; « Que suis-je ? Seul, je ne suis rien. Avec un principe, je suis tout. Je suis la civilisation, je suis le progrès, je suis la Révolution française, je suis la révolution sociale (…) Un seul homme en qui la vérité s’incarne, fait jour autour de lui. »

MIDDLEMARCH de GEORGE ELIOT / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Lorsque Zola fait paraître « La fortune des Rougon », Flaubert salue une œuvre forte mais assortit son enthousiasme d’un bémol : Zola s’est fendu d’une préface où il dévoile son projet romanesque. C’en est trop pour Flaubert, l’auteur devant rester invisible tel un Dieu retiré de sa création. Un peu plus tard, l’immense Henri James, ironise sur la manie qu’ont certains de systématiquement surcharger leur roman d’un épilogue, espèce d’ultime tournée des popotes du romancier omniscient incapable de rendre leur liberté à ses personnages en les abandonnant à l’imaginaire du lecteur.

Résultat de recherche d'images pour "middle march georges eliot folio classique"

Dans son roman Middlemarch, la romancière George Eliot cède aux deux tentations : dans une préface-prélude, elle place son héroïne principale sous le haut patronage de Sainte Thérèse d’Avila tandis que son récit se termine sur un court épilogue, occasion pour elle de nous donner des nouvelles de ses héros parvenus dans leur grand âge. Middlemarch est-il pour autant un roman archaïque un peu vieillot, mal fait pour résister au temps ? Je ne le crois pas.

Roman étonnant, feuillu et parfois profus, Middlemarch multiplie les contrastes entre structure narrative archaïsante et modernité du propos, entre extrême pudeur et audace féministe.

Très old fashioned dans sa manière de sauter à pieds joints dans son récit et de saisir son lecteur par la manche à coup de « j’ai le regret de vous dire », Eliot aggrave son cas en cédant souvent à une verve explicative qui nuit à la part de mystère de ses personnages. Eliot ignore ce que James, certes de la génération suivante, pratique avec un rare bonheur et que Javier Cercas a remarquablement théorisé voici quelques années : le « point aveugle ». Ce point aveugle est l’énigme dans laquelle nous plonge un roman, non pour la déchiffrer mais pour la rendre insoluble ; c’est la question à partir de laquelle se déploie le roman comme une vaine tentative d’y répondre. Eliot n’aime pas cette ambiguïté qui sera constitutive des romans plus modernes ; lorsqu’elle suspecte une zone d’ombre, elle y promène sa lanterne.

Un peu « vieillot » dans ses procédés narratifs, Middlemarch n’en est pas moins un formidable roman qui nous fait partager la vie d’une petite ville de la province anglaise dans les années 1830.L’Angleterre est alors en mutation sur tous les plans :  Guillaume IV monte sur le trône, une ambitieuse réforme électorale assure une meilleure représentation de la bourgeoisie des villes ce qui menace l’aristocratie terrienne, les droits politiques sont accordés aux catholiques, de nouveaux courants religieux prospèrent, le chemin de fer commence à défigurer les campagnes et enfin une terrible épidémie de choléra s’annonce.

Petite ville imaginaire des Midlands, Middlemarch est l’incarnation de ces bourgades de la campagne anglaise dans lesquelles, très lentement, par à-coups faits d’abandons relatifs et de crispations, une plus grande porosité entre les classes sociales se fait jour. Dans ce milieu encore dominé par l’aristocratie terrienne mais où la gentry ne cesse de gagner en importance, la religion reste centrale : dans le roman, on ne compte pas moins de quatre hommes d’église, se partageant entre divers courants de la religion protestante. Cependant il est fort peu question de Dieu : ici comme ailleurs la sécularisation de la société est en marche. La prégnance du religieux est un trompe-l’œil : déjà la morale prend le pas sur la spiritualité véritable.

Malgré ses ramifications diverses, l’histoire qui nous est contée est assez simple : nous suivons deux intrigues sentimentales constituées de deux mariages malheureux. Celui de l’héroïne principale, la toute jeune Dorothéa Brooke avec le révérend Edward Casaubon, homme de près de soixante ans ; celui de la très belle et très écervelée Rosamund Vincy avec Tertius Lytgate, jeune médecin ambitieux qui va se heurter aux intérêts et aux pratiques de ses confrères en place.

Ces deux mariages sont l’occasion pour Eliot de poser un regard novateur et critique sur la condition féminine tout en envisageant le mariage sur un mode beaucoup plus traditionnel et convenu, ce qui est étrange chez cette femme qui eut l’audace de vivre des décennies auprès d’un homme marié à une autre femme.

Image associée
George Eliot (1819-1880)

Avec beaucoup d’humour l’écrivaine fustige cette supériorité de principe que la société de son temps accorde au « mâle » : « Un esprit d’homme – si infime qu’il soit – a toujours l’avantage d’être masculin – de même que le plus petit des bouleaux est d’une essence supérieure au palmier le plus élancé – et son ignorance elle-même est d’une qualité plus solide ». De même à la veille d’épouser Rosamund, le docteur Lytgate ne craint guère les dévastations de la passion ou même un quelconque ascendant de sa belle épouse : celle-ci possède « la forme d’intelligence souhaitable chez une femme : polie, raffinée, docile, prête à se laisser guider vers la perfection dans tous les domaines délicats de la vie ». A la vérité on ne demande pas grand-chose aux femmes si ce n’est d’être l’aimable écrin de leur mari, ce dernier fût-il le dernier des crétins. S’élever au niveau altier de la condition d’épouse exige une bonne dose d’abnégation (ou à défaut d’idiotie tranquille) :il s’agit avant tout d’être « incolore, informe, d’avance résignée à tout ».Tout concourt à cette relégation, à commencer par l’éducation : l’enseignement, souligne finement Eliot, incluait alors « tout ce qu’on exige d’une dame accomplie, jusqu’à des suppléments tels que la manière de monter en voiture et d’en descendre ».

Drôle dans la critique de la morale « genrée » de son temps, Eliot est plus traditionnelle quant à l’institution du mariage lui-même : sauf lorsque la mort libère des époux mal assortis, il n’est pas question ici de séparation. Comme chez James qui lui doit tant, la dignité d’un être humain réside avant tout dans la solidité de ses engagements et donc aussi dans sa capacité à endurer.

À une critique de la position des femmes dans la société, Eliot superpose de manière inattendue un éloge de la fidélité. Qualité aujourd’hui souvent malmenée, elle suscite l’un des plus beaux passages du roman. Madame Bulstrode vient d’apprendre que son mari admiré, pétri de religion et de morale, s’est déshonoré et va devoir quitter Middlemarch. Dévastée, elle se retire une journée entière dans sa chambre puis reparaît, toute de noire vêtue. Elle va retrouver son mari qui l’attend, prostré  : « Il resta assis, les yeux baissés ; en se dirigeant vers lui, elle le trouva plus petit, tant il paraissait desséché et rétréci. Un mouvement, une grande vague de compassion nouvelle et de tendresse familière la parcourut ; elle posa une main sur une des siennes qu’il appuyait sur le bras de son fauteuil ; elle mit son autre main sur l’épaule de son mari, et dit d’une voix solennelle mais avec bonté : « Relevez la tête Nicholas »».

En lisant Eliot, on ne peut s’empêcher de songer que décidément « la femme est l’avenir de l’homme ». Un trait surprend néanmoins : l’absolue pudeur du roman. A quelques minimes exceptions on n’y trouve aucune trace de sensualité. C’est l’exact opposé, côté français de « La curée » de Zola qui sort à peu près au même moment. Le roman de Zola est saturé d’une espèce de sensualité sauvage et empreint d’une vision quasi archaïque (et réactionnaire) de la femme irradiant d’une sexualité tentatrice et dévorante ; au contraire chez Eliot la femme gagne en consistance psychologique et intellectuelle ce qu’elle semble perdre en sensualité.

En creux, face à la rigidité de la société victorienne on peut sans doute également lire dans ce roman,un éloge à l’amour auquel Eliot a tout sacrifié dans sa vie personnelle. En effet ce qui fait des deux mariages décrits un échec, c’est sans doute la motivation profonde de chacun des protagonistes. Bien que libres de tout diktat familial (ce ne sont pas des mariages « arrangés »), chacun des futurs époux s’est déterminé selon des préoccupations mêlant orgueil, faiblesse, générosité parfois mais étrangères à tout véritable amour. En épousant le vieux Casaubond, Dorothéa se fait une joie d’étudier pour mieux aider son faux érudit de mari à atteindre la gloire d’un grand ouvrage. Ce sera dit-elle, « comme d’épouser Pascal ». Tous les malheurs qui émaillent ce roman souvent pessimiste semblent illustrer la vieille morale kantienne : autrui doit toujours être considéré comme une fin en soi et non comme un moyen. Or ici, chacun semble avoir vu dans l’autre le moyen d’un épanouissement personnel sans se soucier du véritable élan du cœur.

Certes Middlemarch n’est pas exempt de défauts ni d’une morale parfois trop visible. Il propose néanmoins une fantastique profusion de personnages dont mêmes les plus secondaires ont leur physionomie propre, et leur cohérence dans cet ensemble tissé de relations intersubjectives. En outre, Eliot ne se départit jamais d’un communicatif bonheur d’expression nourri de finesse d’observation et d’humour. Ainsi ce petit détail en passant : « Un certain changement d’expression chez Mary eut pour source principale sa résolution de n’en laisser paraître aucun ».

Etranges destins que nous fait croiser ce gros livre. Avec en arrière-plan le peuple anonyme des hommes au labeur et à l’épreuve, les personnages d’Eliot se débattent et finissent presque tous par s’engluer dans une réalité sans autre relief que la fidélité à soi-même. Ce n’est déjà pas si mal : « le destin vraiment pitoyable est celui de l’homme (…) qui sait qu’on le lapide, non pas pour avoir professé le bien, mais pour n’avoir pas été l’homme qu’il faisait profession d’être ».

Le roman sur le site de Folio

L’ANARCHIE de VÉRONIQUE BERGEN & WINSHLUSS / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

TOUS DOIVENT ÊTRE SAUVÉS OU AUCUN de VÉRONIQUE BERGEN (Onlit) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

« La petite bédéthèque des savoirs », des éditions du Lombard compte actuellement près d’une trentaine de titres. Dans un style volontairement vintage qui rappelle les vieux manuels d’école, l’idée est d’associer un spécialiste d’un domaine donné (ou à tout le moins un auteur passionné par le sujet) et un dessinateur : cela donne un ouvrage de vulgarisation, une clé pour découvrir une problématique de notre temps. Libre à celui qui le souhaite d’aller ensuite plus loin : chaque volume comprend de judicieuses suggestions bibliographiques. En somme la version BD de la célèbre collection « Que sais-je ? »

Résultat de recherche d'images pour "Véronique Bergen & Winshluss, L’anarchie, La petite bibliothèque des savoirs, Le Lombard"

Le volume auquel viennent de collaborer Véronique Bergen et Winshluss sent le soufre et on ne s’en étonnera pas, venant de deux personnalités qui, chacune dans leur domaine, font preuve d’une grande indépendance d’esprit et se signalent par des œuvres originales et fortes. Dans les pas d’un jeune adolescent qu’oppose à ses parents un quiproquo fort drôle, nous découvrons l’histoire largement méconnue de l’anarchie. Le texte est didactique et direct, sans fioriture ni commentaire surabondant. Le style graphique de Winsshluss, mordant et agressif ainsi qu’une colorisation franche et vive conviennent à la fois à la collection et au sujet traité.

Venons-en à l’anarchie. Le sujet a mauvaise presse : on l’associe aux poseurs de bombes (il est vrai que plusieurs anarchistes en furent) et l’anarchisme est si radicalement opposé au mode habituel de pensée et de perpétuation des dominations que ses partisans ont toujours été persécutés ou au minimum calomniés par les pouvoirs en place ou par ceux aspirants à s’y substituer. L’intérêt du roman graphique de Bergen et Winshluss est de remettre en perspective, de manière simple et didactique, l’histoire incroyablement complexe des mouvements anarchistes.

Histoire complexe car parcourue de courants aussi divers que l’individualisme de Stirner, le collectivisme de Kropotkine, les partisans de la lutte armée, les tenants de l’action directe et ceux de la propagande par le fait…

Deux constantes se dégagent de l’histoire de l’anarchie que met bien en lumière le présent ouvrage. La première, c’est que répandus un peu partout dans le monde et s’incarnant dans un mouvement largement majoritaire au sein des forces de contestation sociale, les anarchistes ont progressivement cédé du terrain jusqu’à pratiquement disparaître. Aux premières loges de la révolution russe qu’ils contribuèrent à sauver, ils seront ensuite impitoyablement éliminés par les bolcheviques. Rebelote lors de la guerre d’Espagne : ils sont carrément massacrés par le gouvernement républicain avec le soutien des communistes… La seconde constante est la tension permanente entre la tentation de la lutte armée et l’exigence de légalité voire de pacifisme. La question n’est jamais clairement tranchée et continue de se poser aujourd’hui : face à un Etat qui use de la violence contre le peuple, comment se limiter aux actions pacifiques ? Cette problématique met en jeu une subtile arithmétique qui voudrait qu’un mal passager puisse justifier un bien futur. On retrouve cet enjeu dans les autres livres de Véronique Bergen – « Le mal relatif, transitoire au profit d’un bien supérieur, la justification dialectique d’un mal métabolisé en bien chez Hegel, je les vomis » écrit-elle dans « Tous doivent être sauvés ou aucun »  – avec, me semble-t-il, une évolution perceptible dans Guérilla, son dernier roman.

En fin de lecture, une contradiction saute aux yeux : un très grand nombre d’idées anarchistes ont triomphé sous la forme d’acquis sociaux (journée de travail de 8 heures, droit à la contraception, etc) alors que les mouvements anarchistes ont été laminés. A quoi tient cette défaite ?
Le refus de l’autorité et des différentes formes de pouvoir ne facilite guère la structuration d’un mouvement là où d’autres pratiquent une centralisation extrême. Ceci explique que d’aucuns, comme Michel Onfray en appellent à un post-anarchisme fondé sur une autorité immanente librement consentie et pouvant être retirée à tout moment : en somme une forme d’action directe revue et corrigée.

J’ai appris beaucoup de choses à la lecture de cet ouvrage vivifiant. Deux très légers regrets peut- être.
Même si l’affaire Sacco et Vanzetti est évoquée, de même que les martyrs de Haymarket, il me semble que l’ouvrage de Bergen et Winshluss est un peu trop « européocentré » au détriment de ce haut lieu de l’anarchisme que furent les Etats-Unis. Mon second regret tient à l’absence, dans l’index nominum, de ce grand homme que fut Francisco Ferrer, libertaire non violent, évoqué dans le texte de l’ouvrage mais non retenu dans l’index.

Pour moi, que répugne toute violence, je me sens proche du Montaigne qui, dans le troisième livre des Essais, se proclame « impatient de commander comme d’être commandé ». Un anarchisme tranquille ou à tout le moins une forme d’esprit libertaire qui me convient…

Le livre sur le site du Lombard 

SAPIENS – UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’HUMANITÉ de YUVAL NOAH HARARI / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

CUEILLETTE MATINALE de MARTINE ROUHART, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Dans ce livre polémique, phénomène éditorial de l’année 2015, Harari, historien israélien, se propose d’exposer – et de nous faire comprendre dans une langue simple et agréable – l’histoire de l’humanité et surtout le sens qu’elle peut dévoiler sur le très long terme.

Englobant histoire et préhistoire et faisant fi de toute approche événementielle, Harari nous livre sa vision de l’aventure humaine dont il tente de cerner la dynamique, d’en déceler les constantes et les moyens éventuels de l’influer. Ce faisant, Harari use de toutes les ressources savantes à sa disposition : l’histoire, les sciences économiques, la géographie humaine, l’anthropologie, la sociologie et un zeste de philosophie. Il sort de ce creuset syncrétique une œuvre qui, par endroit, suscite les railleries des spécialistes mais maintient tout au long de ses 500 pages l’intérêt du lecteur avide d’une vision à la fois originale, iconoclaste et parfois inquiétante de cette longue évolution qui, d’un charognard pas très doué a fait le prédateur le plus agressif de la planète.

A ses débuts, Sapiens est un chasseur-cueilleur mâtiné de charognard. Il vit, à la manière des actuels chimpanzés, par groupes de 20 à 50 individus. Voici 70.000 ans un fait majeur survient qu’ Harari baptise « révolution cognitive » : c’est l’apparition du langage articulé. Par sa souplesse, ce langage permet, en associant un nombre limité de sons et de signes, de formuler une infinité de phrases verbales ; il permet ainsi d’échanger – puis plus tard de stocker – un nombre grandissant d’informations sur le monde extérieur et très vite sur les membres du groupe humain lui-même. Moteur de connaissance au sens large, le langage articulé permet de renforcer la solidarité du groupe et d’en augmenter la taille critique. Par la boucle de rétroaction qu’il forme avec la pensée, l’irruption du langage articulé porte en germe tout le devenir de notre savoir et de notre destin.

Surtout, le langage articulé fait de Sapiens un animal social d’un type nouveau. D’autres animaux, on le sait, ont un comportement ou une structuration de type social. Cette structuration n’évolue cependant que de manière très lente, au rythme des changements génétiques. Par l’effet du langage et du renforcement des capacités réflexives dont il s’accompagne, Sapiens est en mesure de modifier son comportement et d’influer sur son milieu de manière autonome ; il s’affranchit de la génétique. Bien plus, le langage – et plus tard l’écriture – permet à Sapiens de parler de choses jamais vues, de créer des réalités imaginaires. Lorsque ces réalités imaginaires sont intersubjectives, elles acquièrent la dimension d’un mythe. C’est sur de tels mythes que des groupes de plus en plus nombreux vont développer leur coopération et s’agréger en sociétés. Sapiens est devenu un animal culturel qui par sa capacité fictionnelle a le pouvoir de fédérer un nombre d’individus de plus en plus grand. Revers de la médaille, en même temps qu’il conquiert de nouveaux pouvoirs, Sapiens alourdit son casier judiciaire : il a éliminé les autres hominidés (les hypothèses d’Harari sont toutefois contestées) et, partout où il est présent, de multiples autres espèces animales ont déjà disparu.

Il y a environ 10.000 ans, nouvelle rupture : c’est la révolution agricole qui s’installe un peu partout. C’est alors que Sapiens se met à consacrer la majeure partie de son temps et de ses efforts à manipuler la vie d’un petit nombre d’espèces végétales et animales. Son régime alimentaire se modifie et il se sédentarise. Sapiens n’y gagne pas grand-chose sur le plan individuel : sa vie devient plus difficile, les maladies plus fréquentes, la violence toujours aussi présente et souvent plus dévastatrice. Cette révolution marque pour Harari la « plus grande escroquerie de l’histoire ». Ce n’est pas l’homme qui a domestiqué le blé, c’est le blé qui a domestiqué l’homme. Rejoignant Dawkins (je vous conseille la lecture du Gêne égoïste) Harari s’exclame : « Mais alors, qu’est-ce que le blé a offert aux agriculteurs ? Sur le plan individuel, rien. C’est à l’espèce Homo sapiens qu’il a apporté quelque chose. La culture du blé a assuré plus de vivres par unité de territoire, ce qui a permis à l’Homo sapiens une croissance exponentielle ». Les chasseurs-cueilleurs vivaient « bien » en petit nombre ; l’agriculture leur permet de survivre plus nombreux. Comme le rappelle déjà Dawkins, les lois de l’évolution n’ont que faire du bonheur : « La réussite d’une espèce dans l’évolution se mesure au nombre de copies de son ADN ».

La révolution agricole entraîne la concentration d’individus dans les premières villes puis les empires. Ces ensembles sont consolidés en de vastes réseaux de coopération maintenus par ces ordres imaginaires (car absents de toute réalité « naturelle »)  que sont les hiérarchies fondées sur les religions,  le droit et les normes sociales de toutes sortes. Le polythéisme se développe : un peu partout se noue une alliance entre une prêtrise qui dirige les consciences et une aristocratie prédatrice. Harari voit là une étape majeure qui n’est pas loin pour lui de s’identifier avec la chute que presque tous les mythes reprennent : Sapiens s’est arraché à l’animisme synonyme de symbiose intime avec la nature pour s’inscrire dans un monde hiérarchisé par les Dieux.
Hiérarchisation implique domination et contrôle : le développement des activités a pris une ampleur telle qu’elle risque d’échapper au contrôle de l’esprit. Cette « surcharge mémorielle »  est le moteur d’une innovation qui nous fait entrer dans l’histoire : l’apparition des chiffres, des signes, puis de l’écriture. Bien avant d’être l’instrument de la littérature et de la poésie, l’écriture sera la servante de la première bureaucratie de l’histoire. Comme le rappelle Bergounioux (Le style comme expérience), « l’écriture a à voir avec l’exploitation de l’homme par l’homme sous sa forme primitive, l’esclavage dans les premiers empires de l’Antiquité ».

Si l’escargot de l’évolution commence à s’époumoner, une troisième révolution plus radicale l’attend encore vers l’an 1500 de notre ère : c’est la révolution scientifique. Sur ce plan l’hypothèse d’Harari est très originale : « La Révolution scientifique a été non pas une révolution de savoir, mais avant tout une révolution de l’ignorance. » La grande découverte qui l’a lancée a été que « les hommes ne connaissent pas les réponses à leurs questions les plus importantes ». Changement de taille puisque jusque-là les connaissances étaient strictement balisées par les Ecritures qu’elles ne pouvaient contredire sans risque. Symptomatique de cette révolution de l’ignorance est l’évolution des cartes du monde : sur les cartes du moyen-âge les régions inconnues ou peu familières étaient emplies de monstres ou de prodiges ; au tournant du XVIème siècle, elles sont figurées par des espaces libres, ouverts à l’exploration.
Cet aveu d’ignorance fut rapidement associé à l’idée que des découvertes scientifiques pouvaient nantir l’homme de pouvoirs nouveaux. L’idée de progrès – ignorée jusque là – se fait jour et avec elle, une nouvelle dynamique s’enclenche; nous changeons de paradigme : l’ère de la croissance technologique commence. Elle n’a plus fait que se renforcer, pour le meilleur et pour le pire. Quoi qu’il en soit, pour Harari c’est cette conversion à la révolution de l’ignorance qui explique l’essor des grands pays européens jusque-là en retard sur d’autres civilisations.

Résultat de recherche d'images pour "yuval noah harari"
Yuval Noah Harari

Au terme de ces trois révolutions successives dont la dernière se poursuit, la question légitime est celle du sens de l’histoire. Quel est-il ?
Harari part de la notion de culture qui n’est pour lui rien d’autre que ce réseau d’instincts artificiels découlant des constructions imaginaires (mythes et fictions) soutenant un ordre social donné. Ces cultures ne sont pas immuables. Parcourue de tensions, de contradictions, d’incohérences, déchirée par des valeurs contradictoires, toute culture est animée d’une incessante dynamique qui la conduit à résoudre ses contradictions en se hissant à un niveau supérieur. Ce mouvement incessant a un sens : il marche vers toujours plus d’unité. A défaut d’être, à l’instar d’Harari, un mondialiste convaincu, on est néanmoins forcé de constater qu’en longue et moyenne période, au-delà des phases de recul ou de bifurcation, « le nombre d’univers séparés coexistant sur terre » n’a cessé de se réduire. Récemment, une émission de télévision était consacrée à la Belle époque. On y voyait des images de l’exposition universelle de 1900 : le puissant exotisme qui se dégageait de ce spectacle ne serait plus du tout le même aujourd’hui.

Partant de ce constat, Harari s’intéresse ensuite de manière très pertinente aux facteurs qui ont favorisé cette convergence des cultures vers l’unité. Il en voit trois. Ce sont trois « ordres imaginaires » potentiellement universels, ressortissant respectivement  aux domaines économiques, politiques et religieux à savoir : l’ordre monétaire, l’ordre impérial et l’ordre des religions universelles. On retrouve au passage ce qui me semble être l’idée force du livre : la suprématie progressive de Sapiens est un effet de sa capacité d’élaborer des fictions qui développent et renforcent les structures de coopération entre les hommes.

La monnaie a ceci de particulier qu’elle n’a de valeur que dans notre imagination. Elle n’est pas une réalité matérielle mais bien une construction psychologique intersubjective basée sur la confiance mutuelle. Elle possède, dirions-nous, un pouvoir démultiplicateur de confiance  basé sur la croyance partagée : si une personne adhère au système, les autres ont intérêt à faire de même et ainsi de suite. Elle repose sur deux principes : la convertibilité universelle et la confiance universelle (deux personnes peuvent toujours coopérer à n’importe quel projet). Ces principes ont permis à des millions d’inconnus de coopérer efficacement dans le commerce et l’industrie. Cet effet universalisant et facteur d’unité présente un côté pile : la confiance qui résidait dans les rapports entre personnes s’est reportée sur un signe monétaire, tout se réduisant progressivement aux lois de l’offre et de la demande.

L’ordre impérial dans lequel Harari voit un facteur décisif dans la marche vers l’unité est plus contestable. « Un empire, écrit Harari, présente deux caractéristiques essentielles : il règne sur un nombre significatif de peuples distincts ayant chacun une identité culturelle différente et un territoire séparé ; il joint à la flexibilité de ses frontières un appétit d’extension pratiquement illimité ».
Avec le courage de ses opinions mais aussi beaucoup de témérité, Harari tente de réhabiliter la notion d’empire en contestant les deux objections qui lui sont faites : ça ne marche pas et quand bien même cela fonctionnerait, il s’agit d’un odieux système d’asservissement.

La première objection est balayée avec beaucoup de légèreté : si l’empire ne fonctionnait pas, il n’aurait pas été la forme d’organisation politique la plus courante dans le monde depuis 2500 ans. C’est un peu court : comme pour la bêtise, le temps ne fait rien à l’affaire. Nombre d’empires se sont effondrés sur eux-mêmes, le dernier en date étant l’empire soviétique vicié en son cœur depuis le début.
La seconde objection est écartée au nom de la philosophie un brin cynique « du mal pour un bien ». « Peindre en noir tous les empires et désavouer tout l’héritage impérial, c’est rejeter l’essentiel de la culture humaine », les profits de conquêtes impériales  ayant aussi servi à financer la philosophie, les arts, la justice et la charité. On peut entendre cette logique de l’héritage ou à tout le moins lui accorder le bénéfice d’inventaire ; cela ne peut conduire à valider la démarche impériale comme  principe d’action dans le futur. Je l’avoue, Harari me semble ici se perdre dans les sables mondialistes. Une chose est de constater la nécessaire coopération entre les peuples face à des enjeux mondiaux comme le défi climatique, autre chose est de se résigner à la dilution progressive de toutes les cultures et la promotion d’un néo-colonialisme qui ne dit pas son nom.

Dernier facteur d’unité, la religion. Dans une vision extrêmement « matérialiste», Harari distingue soigneusement la spiritualité de la religion, à tel point que l’on croit entendre en écho la célèbre répartie d’Ordrealphabetix « La mer ? Quel rapport entre la mer et mes poissons ? ». Pour Harari, la religion est un système de normes et de valeurs humaines fondé sur la croyance en un ordre surhumain. Les ordres sociaux et les hiérarchies sont toujours fragiles, d’autant plus que la société est vaste. Le rôle historique de la religion a été « de donner une légitimité surhumaine à ces structures fragiles » . Elle n’est rien d’autre qu’un ordre imaginaire à ce point  intersubjectif qu’il est tentant (pour les croyants) de lui attribuer une qualité objective. Cette objectivité lui permet de chapeauter tous les autres ordres imaginaires en les légitimant. Cette vision – qui hérisse le poil de nombreux commentateurs  – éclaire d’un jour nouveau la longue alliance – du moins dans le monde catholique – entre le clergé et une aristocratie prédatrice. Constatant l’intolérance qui a longtemps accompagné les principales religions monothéistes, Harari en vient à regretter l’animisme, le polythéisme et même l’idolâtrie. S’il est exact que les empires polythéistes admettaient plus facilement que leurs successeurs monothéistes la coexistence de courants religieux différentiés, c’est oublier un peu vite la pratique (très variable) du sacrifice humain pratiqué par ces les polythéistes et idolâtres de tout poil.

Ces trois cents dernières années, les religions théistes n’ont cessé de perdre de l’importance. Harari estime qu’elles ont été en partie supplantées au cours de cette période par des religions séculaires  « de la loi naturelle » (que Harari appelle aussi « religions humanistes ») comme le libéralisme, le communisme, le capitalisme et le nazisme. Dans cette vision, il n’y a pas lieu de distinguer idéologie et religion : l’un et l’autre sont un système de valeurs humaines se fondant sur une croyance en un ordre surhumain. S’il est choquant de mettre dans le même sac communisme, libéralisme et nazisme, Harari s’en défend par avance : il étudie les structures agissantes sur une longue période. L’histoire n’est pas affaire de morale.

Alors, où en sommes-nous aujourd’hui et où allons-nous ?
L’humanisme évolutionniste reprend du poil de la bête sous la forme de son dernier avatar, le transhumanisme. Pendant ce temps, entre les valeurs de l’humanisme libéral et les dernières découvertes des sciences de la vie, s’ouvre un gouffre de plus en plus large, le libre arbitre étant concurrencé par le jeu subtil des hormones, des gènes et des synapses. La modernité a brouillé notre horizon en jetant aux vents les vérités révélées qui nous guidaient. Un empire économique mondial se met progressivement en place, les richesses s’accroissent  (avec de somptueuses inégalités) mais l’homme n’est pas plus heureux. Une angoisse le tenaille : celle du sens de son action.

Harari se garde de prophétiser (il le fait semble-t-il plus volontiers dans son ouvrage suivant) mais une chose lui paraît certaine : nous ne pouvons revenir en arrière. La seule chose que nous puissions faire  « c’est influencer la direction que nous prenons. (…) Mais puisque nous pourrions bien être sous peu capables de manipuler nos désirs, la vraie question est non pas « Que voulons-nous devenir » mais « Que voulons-nous vouloir ? »» Une question dit-il, qui donne le frisson. En effet…

On sort de ce livre, à la fois dense et copieux, avec une vision un brin schizophrénique du monde : un optimisme économique fondé sur les bienfaits supposés (mais contestables) de la mondialisation et une profonde angoisse anthropologique face au basculement possible vers une cyber humanité. Le message du livre semble être : « Voilà ce vers quoi nous allons, si cela ne vous plaît pas, freinez et braquez si vous pouvez, mais sachez qu’il est impossible de vous arrêter ». On peut juste espérer que la collision ne sera pas mortelle. Pas très encourageant…

Le livre sur le site d’Albin Michel

Le site de Yuval Noah Harari

 

 

 

ON S’ATTARDERA DANS LA LENTEUR de MARTINE ROUHART (Les Chants de Jane) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

CUEILLETTE MATINALE de MARTINE ROUHART, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Comme la qualité du silence se mesure à l’extrême ténuité de ce qui le révèle en le troublant, la beauté des poèmes de ce recueil doit beaucoup à leur simplicité et à l’évanescente fragilité de ce qu’ils parviennent à saisir.

Aucune description de photo disponible.

Dans son jardin, espèce de chemin de ronde du temps qui passe, Martine Rouhart observe : un papillon se pose, quelques feuilles scintillent dans l’air mouillé, des formes se dessinent dans le brouillard du matin, la lueur passagère d’une mésange est tout juste entrevue …

Ici, chaque matin, le monde semble renaître dans l’innocence et la fraîcheur du premier jour. Une joie perle à l’extrémité de chaque vers que trouble à peine le sentiment du révolu, comme cette pointe de nostalgie dans la musique la plus sereine.

Résultat de recherche d'images pour "les chants de jane martine rouhart"
Martine Rouhart

À la lecture, chaque poème m’est apparu comme un battement de lumière, la saisie d’une sensation dans sa fugacité même, la conversion d’une goutte de temps en une image aquarellée.

Ce qui étonne dans chacun de ces vingt-et-un très courts poèmes c’est la grande humilité du lexique utilisé. Aucune préciosité, rien que des mots de tous les jours. Mais là est précisément la force de cette poésie : ces mots extraits de notre quotidien deviennent rares à force de justesse.

On voudrait tous les citer. Un de mes préférés est celui-ci :

Si les oiseaux crient

en plein ciel

c’est pour

que l’on ne perçoive pas

le vide

mais seulement

le silence

Un recueil à déguster en même temps que se lève le jour.

Les Chants de Jane du Grenier Jane Tony

Martine Rouhart sur Babelio

PASSAGE DU POÈTE de CHARLES-FERDINAND RAMUZ / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

LES ANNÉES DIFFICILES de HENRY BAUCHAU (Actes Sud) / Une lecture de Jean-Pierre Legrand
Jean-Pierre LEGRAND

En 1904, Ramuz a déjà un roman à son actif. S’interrogeant sur ses raisons d’écrire, il se forge un programme, dessine un horizon : « Les péripéties ne m’intéressent pas écrit-il. L’invention ne doit pas être dans le sujet ; elle doit être dans la manière de le rendre. Elle est dans le ton, dans le choix : elle est dans la vie éclatante ; elle est dans l’image ; elle est dans le mouvement de la phrase ; elle n’est pas ailleurs ». Publié en 1923, « Passage du poète » est l’illustration quasi parfaite de ce que le jeune Ramuz énonçait vingt ans plus tôt.

Résultat de recherche d'images pour "passage du poète cf ramuz"

Pas d’ « histoire », pas de psychologie. Un espace clôt : la montagne, un village à mi- mont, un  lac en contrebas ; des vignobles en terrasses à perte de vue et, là où la route étroite fait un coude, un repli d’où montent, tout droit comme des colonnes noirs, de vieux cyprès : c’est le cimetière.  Des hommes : à peine des personnages, des silhouettes plutôt ; des paysans, de simples villageois, un ivrogne, un simplet, une jeune femme à marier, un fossoyeur, les morts couchés bien à plat sous la terre. Tout cela  immuable comme les saisons qui sont ici l’autre nom du Temps.

Au sortir de l’hiver, survient un homme de rien; c’est un itinérant : il est vannier, il s’appelle Besson.

Besson est là pour six mois. Il s’installe sur la place du village. Au milieu de tous, il travaille : ses mains saisissent les jets d’osier, vont et viennent « faisant beaucoup de petits signes, comme dans le langage des sourds-muets » Il intrigue, captive, libère chez chacun des ressources insoupçonnées de langage. Métaphore explicite du poète, il est aussi une manière de double de l’auteur écrivant son livre : buvant la lumière, captant les bribes de conversation il absorbe tout et le restitue sous forme de signes ; « Alors Besson recommence. De nouveau les osiers font leurs signes l’un devant l’autre et écrivent comme à la craie leurs lettres en l’air ».

Ce décor de montagne et de paysannerie si cher à Ramuz n’est évidemment pas choisi au hasard. On se méprendrait toutefois en faisant de lui un écrivain régionaliste (A ce compte Virgile le serait aussi) ou un chantre de la nature. Ce qu’il décrit, c’est l’homme aux prises avec l’élémentaire : des paysans (ce terme n’a pas la sotte signification péjorative qu’il a acquise chez nous) accrochés à une terre ingrate et exigeante, qui peinent à imaginer qu’existe au monde un travail pour lequel le temps qu’il fait n’a pas d’importance. Ce rapport au monde est nourri d’une connivence naturelle avec les signes, mère de toute poésie : tous ici ont appris « le tout petit mot d’un nuage qui est apparu, qui s’en va ; la ligne écrite en gris du brouillard traînant à mi-mont ; la coloration d’un coucher de soleil ; quand la lune a une couronne comme une mariée… »

Image associée
C.-F. Ramuz (1878-1947)

La nature de Ramuz n’est pas celle, élégiaque, de Rousseau et encore moins celle des romantiques : tout est donné mais tout est à faire, dans une lutte incessante, un corps à corps toujours recommencé. « Et ce n’est plus du naturel, c’est du fabriqué ; c’est nous, c’est fabriqué par nous et ça ne tient que grâce à nous ». Le propos reste très actuel et éclaire le malentendu croissant entre le monde agricole et le reste de la population, par exemple concernant l’emploi des pesticides. Nombre d’agriculteurs ne sont pas des « amoureux » de la nature : dans le meilleur des cas ils la respectent mais toujours ils la défient car, de tous temps, ils ont reconnu en elle un fond d’hostilité. Plus largement, on oublie souvent que les paysages que nous adorons ne sont pas naturels mais « fabriqués » : ils ont été sculptés par le travail des hommes.

Un personnage se détache particulièrement de ce qui n’est pas un récit : c’est Bovard, un vigneron attaché à sa caillouteuse parcelle au point qu’il semble faire corps avec elle : « On voit qu’il lui ressemble, étant fait, lui aussi, de pierre par en-dessous, ayant les os saillants, épais, fortement soudés, fortement tenus ensembles. Il parle, étant le mont lui-même, étant lui-même produit et porté dehors, étant une production, fait de pierre et d’argile, cimenté comme un mur, couleur de terre, couleur de souches, couleur de roc, couleur d’air, couleur de saison ; et grand, maigre et osseux et grand, et dressé tout debout contre le mont lui-même dressé ».  Tel l’homme de la Genèse fait de poussière et d’argile, Bovard ne gagne que progressivement la pleine conscience de soi et le sentiment d’appartenance à l’humanité elle-même : c’est précisément la vertu du passage du poète Besson ; il est libération et accession à une forme de connaissance, à un agrandissement de la vie : Bovard  « ne peut plus s’arrêter. Il voudrait s’arrêter qu’il ne pourrait plus, parce que le poète est venu ; les mots sortent de lui tout le temps, comme quand les ruches se réveillent ».

Un mot encore du style de Ramuz. Il déconcerte au premier abord par le parti pris d’objectivité (les « on », les  « ils » abondent) et le souci de transférer dans la langue écrite certaines tournures populaires. Cela donne une prose « oralisée » où la simplicité et le raffinement poétique contrastent en une rythmique qui devient rapidement ensorcelante. À cet égard Ramuz est très en avance sur son temps et annonce Céline qui reconnaîtra sa dette envers lui.

« Passage du poète » est un beau « poème-roman » qui laisse dans l’esprit du lecteur une forme d’émerveillement déconcerté par la beauté qui se dégage de tant de simplicité, d’âpreté et de rudesse.

Les romans de C.-F. RAMUZ dans La Pléiade

C.-F. RAMUZ au Plaisir de lire