SAPIENS – UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’HUMANITÉ de YUVAL NOAH HARARI / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

CUEILLETTE MATINALE de MARTINE ROUHART, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Dans ce livre polémique, phénomène éditorial de l’année 2015, Harari, historien israélien, se propose d’exposer – et de nous faire comprendre dans une langue simple et agréable – l’histoire de l’humanité et surtout le sens qu’elle peut dévoiler sur le très long terme.

Englobant histoire et préhistoire et faisant fi de toute approche événementielle, Harari nous livre sa vision de l’aventure humaine dont il tente de cerner la dynamique, d’en déceler les constantes et les moyens éventuels de l’influer. Ce faisant, Harari use de toutes les ressources savantes à sa disposition : l’histoire, les sciences économiques, la géographie humaine, l’anthropologie, la sociologie et un zeste de philosophie. Il sort de ce creuset syncrétique une œuvre qui, par endroit, suscite les railleries des spécialistes mais maintient tout au long de ses 500 pages l’intérêt du lecteur avide d’une vision à la fois originale, iconoclaste et parfois inquiétante de cette longue évolution qui, d’un charognard pas très doué a fait le prédateur le plus agressif de la planète.

A ses débuts, Sapiens est un chasseur-cueilleur mâtiné de charognard. Il vit, à la manière des actuels chimpanzés, par groupes de 20 à 50 individus. Voici 70.000 ans un fait majeur survient qu’ Harari baptise « révolution cognitive » : c’est l’apparition du langage articulé. Par sa souplesse, ce langage permet, en associant un nombre limité de sons et de signes, de formuler une infinité de phrases verbales ; il permet ainsi d’échanger – puis plus tard de stocker – un nombre grandissant d’informations sur le monde extérieur et très vite sur les membres du groupe humain lui-même. Moteur de connaissance au sens large, le langage articulé permet de renforcer la solidarité du groupe et d’en augmenter la taille critique. Par la boucle de rétroaction qu’il forme avec la pensée, l’irruption du langage articulé porte en germe tout le devenir de notre savoir et de notre destin.

Surtout, le langage articulé fait de Sapiens un animal social d’un type nouveau. D’autres animaux, on le sait, ont un comportement ou une structuration de type social. Cette structuration n’évolue cependant que de manière très lente, au rythme des changements génétiques. Par l’effet du langage et du renforcement des capacités réflexives dont il s’accompagne, Sapiens est en mesure de modifier son comportement et d’influer sur son milieu de manière autonome ; il s’affranchit de la génétique. Bien plus, le langage – et plus tard l’écriture – permet à Sapiens de parler de choses jamais vues, de créer des réalités imaginaires. Lorsque ces réalités imaginaires sont intersubjectives, elles acquièrent la dimension d’un mythe. C’est sur de tels mythes que des groupes de plus en plus nombreux vont développer leur coopération et s’agréger en sociétés. Sapiens est devenu un animal culturel qui par sa capacité fictionnelle a le pouvoir de fédérer un nombre d’individus de plus en plus grand. Revers de la médaille, en même temps qu’il conquiert de nouveaux pouvoirs, Sapiens alourdit son casier judiciaire : il a éliminé les autres hominidés (les hypothèses d’Harari sont toutefois contestées) et, partout où il est présent, de multiples autres espèces animales ont déjà disparu.

Il y a environ 10.000 ans, nouvelle rupture : c’est la révolution agricole qui s’installe un peu partout. C’est alors que Sapiens se met à consacrer la majeure partie de son temps et de ses efforts à manipuler la vie d’un petit nombre d’espèces végétales et animales. Son régime alimentaire se modifie et il se sédentarise. Sapiens n’y gagne pas grand-chose sur le plan individuel : sa vie devient plus difficile, les maladies plus fréquentes, la violence toujours aussi présente et souvent plus dévastatrice. Cette révolution marque pour Harari la « plus grande escroquerie de l’histoire ». Ce n’est pas l’homme qui a domestiqué le blé, c’est le blé qui a domestiqué l’homme. Rejoignant Dawkins (je vous conseille la lecture du Gêne égoïste) Harari s’exclame : « Mais alors, qu’est-ce que le blé a offert aux agriculteurs ? Sur le plan individuel, rien. C’est à l’espèce Homo sapiens qu’il a apporté quelque chose. La culture du blé a assuré plus de vivres par unité de territoire, ce qui a permis à l’Homo sapiens une croissance exponentielle ». Les chasseurs-cueilleurs vivaient « bien » en petit nombre ; l’agriculture leur permet de survivre plus nombreux. Comme le rappelle déjà Dawkins, les lois de l’évolution n’ont que faire du bonheur : « La réussite d’une espèce dans l’évolution se mesure au nombre de copies de son ADN ».

La révolution agricole entraîne la concentration d’individus dans les premières villes puis les empires. Ces ensembles sont consolidés en de vastes réseaux de coopération maintenus par ces ordres imaginaires (car absents de toute réalité « naturelle »)  que sont les hiérarchies fondées sur les religions,  le droit et les normes sociales de toutes sortes. Le polythéisme se développe : un peu partout se noue une alliance entre une prêtrise qui dirige les consciences et une aristocratie prédatrice. Harari voit là une étape majeure qui n’est pas loin pour lui de s’identifier avec la chute que presque tous les mythes reprennent : Sapiens s’est arraché à l’animisme synonyme de symbiose intime avec la nature pour s’inscrire dans un monde hiérarchisé par les Dieux.
Hiérarchisation implique domination et contrôle : le développement des activités a pris une ampleur telle qu’elle risque d’échapper au contrôle de l’esprit. Cette « surcharge mémorielle »  est le moteur d’une innovation qui nous fait entrer dans l’histoire : l’apparition des chiffres, des signes, puis de l’écriture. Bien avant d’être l’instrument de la littérature et de la poésie, l’écriture sera la servante de la première bureaucratie de l’histoire. Comme le rappelle Bergounioux (Le style comme expérience), « l’écriture a à voir avec l’exploitation de l’homme par l’homme sous sa forme primitive, l’esclavage dans les premiers empires de l’Antiquité ».

Si l’escargot de l’évolution commence à s’époumoner, une troisième révolution plus radicale l’attend encore vers l’an 1500 de notre ère : c’est la révolution scientifique. Sur ce plan l’hypothèse d’Harari est très originale : « La Révolution scientifique a été non pas une révolution de savoir, mais avant tout une révolution de l’ignorance. » La grande découverte qui l’a lancée a été que « les hommes ne connaissent pas les réponses à leurs questions les plus importantes ». Changement de taille puisque jusque-là les connaissances étaient strictement balisées par les Ecritures qu’elles ne pouvaient contredire sans risque. Symptomatique de cette révolution de l’ignorance est l’évolution des cartes du monde : sur les cartes du moyen-âge les régions inconnues ou peu familières étaient emplies de monstres ou de prodiges ; au tournant du XVIème siècle, elles sont figurées par des espaces libres, ouverts à l’exploration.
Cet aveu d’ignorance fut rapidement associé à l’idée que des découvertes scientifiques pouvaient nantir l’homme de pouvoirs nouveaux. L’idée de progrès – ignorée jusque là – se fait jour et avec elle, une nouvelle dynamique s’enclenche; nous changeons de paradigme : l’ère de la croissance technologique commence. Elle n’a plus fait que se renforcer, pour le meilleur et pour le pire. Quoi qu’il en soit, pour Harari c’est cette conversion à la révolution de l’ignorance qui explique l’essor des grands pays européens jusque-là en retard sur d’autres civilisations.

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Yuval Noah Harari

Au terme de ces trois révolutions successives dont la dernière se poursuit, la question légitime est celle du sens de l’histoire. Quel est-il ?
Harari part de la notion de culture qui n’est pour lui rien d’autre que ce réseau d’instincts artificiels découlant des constructions imaginaires (mythes et fictions) soutenant un ordre social donné. Ces cultures ne sont pas immuables. Parcourue de tensions, de contradictions, d’incohérences, déchirée par des valeurs contradictoires, toute culture est animée d’une incessante dynamique qui la conduit à résoudre ses contradictions en se hissant à un niveau supérieur. Ce mouvement incessant a un sens : il marche vers toujours plus d’unité. A défaut d’être, à l’instar d’Harari, un mondialiste convaincu, on est néanmoins forcé de constater qu’en longue et moyenne période, au-delà des phases de recul ou de bifurcation, « le nombre d’univers séparés coexistant sur terre » n’a cessé de se réduire. Récemment, une émission de télévision était consacrée à la Belle époque. On y voyait des images de l’exposition universelle de 1900 : le puissant exotisme qui se dégageait de ce spectacle ne serait plus du tout le même aujourd’hui.

Partant de ce constat, Harari s’intéresse ensuite de manière très pertinente aux facteurs qui ont favorisé cette convergence des cultures vers l’unité. Il en voit trois. Ce sont trois « ordres imaginaires » potentiellement universels, ressortissant respectivement  aux domaines économiques, politiques et religieux à savoir : l’ordre monétaire, l’ordre impérial et l’ordre des religions universelles. On retrouve au passage ce qui me semble être l’idée force du livre : la suprématie progressive de Sapiens est un effet de sa capacité d’élaborer des fictions qui développent et renforcent les structures de coopération entre les hommes.

La monnaie a ceci de particulier qu’elle n’a de valeur que dans notre imagination. Elle n’est pas une réalité matérielle mais bien une construction psychologique intersubjective basée sur la confiance mutuelle. Elle possède, dirions-nous, un pouvoir démultiplicateur de confiance  basé sur la croyance partagée : si une personne adhère au système, les autres ont intérêt à faire de même et ainsi de suite. Elle repose sur deux principes : la convertibilité universelle et la confiance universelle (deux personnes peuvent toujours coopérer à n’importe quel projet). Ces principes ont permis à des millions d’inconnus de coopérer efficacement dans le commerce et l’industrie. Cet effet universalisant et facteur d’unité présente un côté pile : la confiance qui résidait dans les rapports entre personnes s’est reportée sur un signe monétaire, tout se réduisant progressivement aux lois de l’offre et de la demande.

L’ordre impérial dans lequel Harari voit un facteur décisif dans la marche vers l’unité est plus contestable. « Un empire, écrit Harari, présente deux caractéristiques essentielles : il règne sur un nombre significatif de peuples distincts ayant chacun une identité culturelle différente et un territoire séparé ; il joint à la flexibilité de ses frontières un appétit d’extension pratiquement illimité ».
Avec le courage de ses opinions mais aussi beaucoup de témérité, Harari tente de réhabiliter la notion d’empire en contestant les deux objections qui lui sont faites : ça ne marche pas et quand bien même cela fonctionnerait, il s’agit d’un odieux système d’asservissement.

La première objection est balayée avec beaucoup de légèreté : si l’empire ne fonctionnait pas, il n’aurait pas été la forme d’organisation politique la plus courante dans le monde depuis 2500 ans. C’est un peu court : comme pour la bêtise, le temps ne fait rien à l’affaire. Nombre d’empires se sont effondrés sur eux-mêmes, le dernier en date étant l’empire soviétique vicié en son cœur depuis le début.
La seconde objection est écartée au nom de la philosophie un brin cynique « du mal pour un bien ». « Peindre en noir tous les empires et désavouer tout l’héritage impérial, c’est rejeter l’essentiel de la culture humaine », les profits de conquêtes impériales  ayant aussi servi à financer la philosophie, les arts, la justice et la charité. On peut entendre cette logique de l’héritage ou à tout le moins lui accorder le bénéfice d’inventaire ; cela ne peut conduire à valider la démarche impériale comme  principe d’action dans le futur. Je l’avoue, Harari me semble ici se perdre dans les sables mondialistes. Une chose est de constater la nécessaire coopération entre les peuples face à des enjeux mondiaux comme le défi climatique, autre chose est de se résigner à la dilution progressive de toutes les cultures et la promotion d’un néo-colonialisme qui ne dit pas son nom.

Dernier facteur d’unité, la religion. Dans une vision extrêmement « matérialiste», Harari distingue soigneusement la spiritualité de la religion, à tel point que l’on croit entendre en écho la célèbre répartie d’Ordrealphabetix « La mer ? Quel rapport entre la mer et mes poissons ? ». Pour Harari, la religion est un système de normes et de valeurs humaines fondé sur la croyance en un ordre surhumain. Les ordres sociaux et les hiérarchies sont toujours fragiles, d’autant plus que la société est vaste. Le rôle historique de la religion a été « de donner une légitimité surhumaine à ces structures fragiles » . Elle n’est rien d’autre qu’un ordre imaginaire à ce point  intersubjectif qu’il est tentant (pour les croyants) de lui attribuer une qualité objective. Cette objectivité lui permet de chapeauter tous les autres ordres imaginaires en les légitimant. Cette vision – qui hérisse le poil de nombreux commentateurs  – éclaire d’un jour nouveau la longue alliance – du moins dans le monde catholique – entre le clergé et une aristocratie prédatrice. Constatant l’intolérance qui a longtemps accompagné les principales religions monothéistes, Harari en vient à regretter l’animisme, le polythéisme et même l’idolâtrie. S’il est exact que les empires polythéistes admettaient plus facilement que leurs successeurs monothéistes la coexistence de courants religieux différentiés, c’est oublier un peu vite la pratique (très variable) du sacrifice humain pratiqué par ces les polythéistes et idolâtres de tout poil.

Ces trois cents dernières années, les religions théistes n’ont cessé de perdre de l’importance. Harari estime qu’elles ont été en partie supplantées au cours de cette période par des religions séculaires  « de la loi naturelle » (que Harari appelle aussi « religions humanistes ») comme le libéralisme, le communisme, le capitalisme et le nazisme. Dans cette vision, il n’y a pas lieu de distinguer idéologie et religion : l’un et l’autre sont un système de valeurs humaines se fondant sur une croyance en un ordre surhumain. S’il est choquant de mettre dans le même sac communisme, libéralisme et nazisme, Harari s’en défend par avance : il étudie les structures agissantes sur une longue période. L’histoire n’est pas affaire de morale.

Alors, où en sommes-nous aujourd’hui et où allons-nous ?
L’humanisme évolutionniste reprend du poil de la bête sous la forme de son dernier avatar, le transhumanisme. Pendant ce temps, entre les valeurs de l’humanisme libéral et les dernières découvertes des sciences de la vie, s’ouvre un gouffre de plus en plus large, le libre arbitre étant concurrencé par le jeu subtil des hormones, des gènes et des synapses. La modernité a brouillé notre horizon en jetant aux vents les vérités révélées qui nous guidaient. Un empire économique mondial se met progressivement en place, les richesses s’accroissent  (avec de somptueuses inégalités) mais l’homme n’est pas plus heureux. Une angoisse le tenaille : celle du sens de son action.

Harari se garde de prophétiser (il le fait semble-t-il plus volontiers dans son ouvrage suivant) mais une chose lui paraît certaine : nous ne pouvons revenir en arrière. La seule chose que nous puissions faire  « c’est influencer la direction que nous prenons. (…) Mais puisque nous pourrions bien être sous peu capables de manipuler nos désirs, la vraie question est non pas « Que voulons-nous devenir » mais « Que voulons-nous vouloir ? »» Une question dit-il, qui donne le frisson. En effet…

On sort de ce livre, à la fois dense et copieux, avec une vision un brin schizophrénique du monde : un optimisme économique fondé sur les bienfaits supposés (mais contestables) de la mondialisation et une profonde angoisse anthropologique face au basculement possible vers une cyber humanité. Le message du livre semble être : « Voilà ce vers quoi nous allons, si cela ne vous plaît pas, freinez et braquez si vous pouvez, mais sachez qu’il est impossible de vous arrêter ». On peut juste espérer que la collision ne sera pas mortelle. Pas très encourageant…

Le livre sur le site d’Albin Michel

Le site de Yuval Noah Harari

 

 

 

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ON S’ATTARDERA DANS LA LENTEUR de MARTINE ROUHART (Les Chants de Jane) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

CUEILLETTE MATINALE de MARTINE ROUHART, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Comme la qualité du silence se mesure à l’extrême ténuité de ce qui le révèle en le troublant, la beauté des poèmes de ce recueil doit beaucoup à leur simplicité et à l’évanescente fragilité de ce qu’ils parviennent à saisir.

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Dans son jardin, espèce de chemin de ronde du temps qui passe, Martine Rouhart observe : un papillon se pose, quelques feuilles scintillent dans l’air mouillé, des formes se dessinent dans le brouillard du matin, la lueur passagère d’une mésange est tout juste entrevue …

Ici, chaque matin, le monde semble renaître dans l’innocence et la fraîcheur du premier jour. Une joie perle à l’extrémité de chaque vers que trouble à peine le sentiment du révolu, comme cette pointe de nostalgie dans la musique la plus sereine.

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Martine Rouhart

À la lecture, chaque poème m’est apparu comme un battement de lumière, la saisie d’une sensation dans sa fugacité même, la conversion d’une goutte de temps en une image aquarellée.

Ce qui étonne dans chacun de ces vingt-et-un très courts poèmes c’est la grande humilité du lexique utilisé. Aucune préciosité, rien que des mots de tous les jours. Mais là est précisément la force de cette poésie : ces mots extraits de notre quotidien deviennent rares à force de justesse.

On voudrait tous les citer. Un de mes préférés est celui-ci :

Si les oiseaux crient

en plein ciel

c’est pour

que l’on ne perçoive pas

le vide

mais seulement

le silence

Un recueil à déguster en même temps que se lève le jour.

Les Chants de Jane du Grenier Jane Tony

Martine Rouhart sur Babelio

PASSAGE DU POÈTE de CHARLES-FERDINAND RAMUZ / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

LES ANNÉES DIFFICILES de HENRY BAUCHAU (Actes Sud) / Une lecture de Jean-Pierre Legrand
Jean-Pierre LEGRAND

En 1904, Ramuz a déjà un roman à son actif. S’interrogeant sur ses raisons d’écrire, il se forge un programme, dessine un horizon : « Les péripéties ne m’intéressent pas écrit-il. L’invention ne doit pas être dans le sujet ; elle doit être dans la manière de le rendre. Elle est dans le ton, dans le choix : elle est dans la vie éclatante ; elle est dans l’image ; elle est dans le mouvement de la phrase ; elle n’est pas ailleurs ». Publié en 1923, « Passage du poète » est l’illustration quasi parfaite de ce que le jeune Ramuz énonçait vingt ans plus tôt.

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Pas d’ « histoire », pas de psychologie. Un espace clôt : la montagne, un village à mi- mont, un  lac en contrebas ; des vignobles en terrasses à perte de vue et, là où la route étroite fait un coude, un repli d’où montent, tout droit comme des colonnes noirs, de vieux cyprès : c’est le cimetière.  Des hommes : à peine des personnages, des silhouettes plutôt ; des paysans, de simples villageois, un ivrogne, un simplet, une jeune femme à marier, un fossoyeur, les morts couchés bien à plat sous la terre. Tout cela  immuable comme les saisons qui sont ici l’autre nom du Temps.

Au sortir de l’hiver, survient un homme de rien; c’est un itinérant : il est vannier, il s’appelle Besson.

Besson est là pour six mois. Il s’installe sur la place du village. Au milieu de tous, il travaille : ses mains saisissent les jets d’osier, vont et viennent « faisant beaucoup de petits signes, comme dans le langage des sourds-muets » Il intrigue, captive, libère chez chacun des ressources insoupçonnées de langage. Métaphore explicite du poète, il est aussi une manière de double de l’auteur écrivant son livre : buvant la lumière, captant les bribes de conversation il absorbe tout et le restitue sous forme de signes ; « Alors Besson recommence. De nouveau les osiers font leurs signes l’un devant l’autre et écrivent comme à la craie leurs lettres en l’air ».

Ce décor de montagne et de paysannerie si cher à Ramuz n’est évidemment pas choisi au hasard. On se méprendrait toutefois en faisant de lui un écrivain régionaliste (A ce compte Virgile le serait aussi) ou un chantre de la nature. Ce qu’il décrit, c’est l’homme aux prises avec l’élémentaire : des paysans (ce terme n’a pas la sotte signification péjorative qu’il a acquise chez nous) accrochés à une terre ingrate et exigeante, qui peinent à imaginer qu’existe au monde un travail pour lequel le temps qu’il fait n’a pas d’importance. Ce rapport au monde est nourri d’une connivence naturelle avec les signes, mère de toute poésie : tous ici ont appris « le tout petit mot d’un nuage qui est apparu, qui s’en va ; la ligne écrite en gris du brouillard traînant à mi-mont ; la coloration d’un coucher de soleil ; quand la lune a une couronne comme une mariée… »

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C.-F. Ramuz (1878-1947)

La nature de Ramuz n’est pas celle, élégiaque, de Rousseau et encore moins celle des romantiques : tout est donné mais tout est à faire, dans une lutte incessante, un corps à corps toujours recommencé. « Et ce n’est plus du naturel, c’est du fabriqué ; c’est nous, c’est fabriqué par nous et ça ne tient que grâce à nous ». Le propos reste très actuel et éclaire le malentendu croissant entre le monde agricole et le reste de la population, par exemple concernant l’emploi des pesticides. Nombre d’agriculteurs ne sont pas des « amoureux » de la nature : dans le meilleur des cas ils la respectent mais toujours ils la défient car, de tous temps, ils ont reconnu en elle un fond d’hostilité. Plus largement, on oublie souvent que les paysages que nous adorons ne sont pas naturels mais « fabriqués » : ils ont été sculptés par le travail des hommes.

Un personnage se détache particulièrement de ce qui n’est pas un récit : c’est Bovard, un vigneron attaché à sa caillouteuse parcelle au point qu’il semble faire corps avec elle : « On voit qu’il lui ressemble, étant fait, lui aussi, de pierre par en-dessous, ayant les os saillants, épais, fortement soudés, fortement tenus ensembles. Il parle, étant le mont lui-même, étant lui-même produit et porté dehors, étant une production, fait de pierre et d’argile, cimenté comme un mur, couleur de terre, couleur de souches, couleur de roc, couleur d’air, couleur de saison ; et grand, maigre et osseux et grand, et dressé tout debout contre le mont lui-même dressé ».  Tel l’homme de la Genèse fait de poussière et d’argile, Bovard ne gagne que progressivement la pleine conscience de soi et le sentiment d’appartenance à l’humanité elle-même : c’est précisément la vertu du passage du poète Besson ; il est libération et accession à une forme de connaissance, à un agrandissement de la vie : Bovard  « ne peut plus s’arrêter. Il voudrait s’arrêter qu’il ne pourrait plus, parce que le poète est venu ; les mots sortent de lui tout le temps, comme quand les ruches se réveillent ».

Un mot encore du style de Ramuz. Il déconcerte au premier abord par le parti pris d’objectivité (les « on », les  « ils » abondent) et le souci de transférer dans la langue écrite certaines tournures populaires. Cela donne une prose « oralisée » où la simplicité et le raffinement poétique contrastent en une rythmique qui devient rapidement ensorcelante. À cet égard Ramuz est très en avance sur son temps et annonce Céline qui reconnaîtra sa dette envers lui.

« Passage du poète » est un beau « poème-roman » qui laisse dans l’esprit du lecteur une forme d’émerveillement déconcerté par la beauté qui se dégage de tant de simplicité, d’âpreté et de rudesse.

Les romans de C.-F. RAMUZ dans La Pléiade

C.-F. RAMUZ au Plaisir de lire

37, RUE DE NIMY d’ALEXANDRE MILLON (Murmure des Soirs) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Dans ce récit dense mais à la respiration aisée, parsemé d’évocations poétiques comme autant de petits vitraux qui en colorent la lumière, Alexandre Million nous entraîne tout d’abord, à l’orée du siècle passé, dans les pas de Léon Losseau, avocat, intellectuel et bibliophile passionné, qui transforma sa maison du 37 rue de Nimy à Mons en un hôtel particulier, trésor de l’art nouveau.

Puis, enjambant le siècle nous suivons Esther, jeune femme réservée qui trouve dans l’écriture et le cheminement qui l’y mène, une forme d’adéquation à soi-même qu’on peut appeler liberté et qui rend tout possible .

De manière très originale, Rimbaud est le fil rouge qui parcourt et unit ces deux récits dans une cohérence qui se dévoile peu à peu.

Tout commence donc en 1901 : avocat en recherche d’un tiré à part de la Belgique judiciaire, Léon Losseau découvre, par hasard, chez un imprimeur spécialisé dans les publications judiciaires, cinq cents exemplaires de l’édition originale d’ « Une saison en enfer ». Il rentre chez lui. Une lettre l’y attend: Berthe sa maîtresse et patronne de l’estaminet voisin le quitte et retourne dans ses Cévennes natales.

La première partie du roman se place donc sous le signe de la rupture : rupture sentimentale mais aussi rupture plus métaphorique avec le surgissement de Rimbaud et de son adieu à la « vieillerie poétique ». Ce moment clé est l’occasion de cerner un peu plus la personnalité de ce personnage. Esprit libre, héritier des lumières, débatteur vif et attentif, Léon Losseau est aussi tout embarrassé d’entraves familiales et de conservatisme social avec lequel il lui faut bien composer. On devine, dans sa vie affective, un cloisonnement typiquement bourgeois, certes insatisfaisant mais dont on pressent les premiers craquements. Le départ de Berthe pour douloureux qu’il soit est l’augure d’une possible bifurcation.

Nous sautons d’une décade : le 35 rue de Nimy est devenu, par la grâce de cet homme de goût et furieux collectionneur, un chef d’œuvre de l’art nouveau. Losseau n’a cependant pas les travers qui apparentent trop souvent le collectionneur à l’avare. Sa maison est un lieu d’amitié et d’échanges qui nous vaut cette magnifique évocation d’une soirée où les amis présents reçoivent en cadeau, un exemplaire de la fameuse édition originale : par la magie d’une écriture fluide et chaleureuse, nous ressentons physiquement la connivence des cœurs et la consanguinité des esprits.

En troisième partie de roman, nous nous retrouvons de plain-pied dans notre époque .
Par une belle symétrie avec la première partie, le contexte est également celui d’une rupture et d’une bifurcation. Après un « mariage désastreux mais un divorce sans histoire » Esther se cherche et, avec l’élan du joueur qui ne se satisfait plus de ses fantasmes, elle prend le risque de s’exposer à la critique : elle réalise son vieux rêve et entreprend l’écriture d’une pièce de théâtre. Le sujet lui est inspiré d’un poème de Rimbaud : les Réparties de Nina. Tout est relancé : « Esther passe de la fatigue de ne pas être suffisamment soi au refus d’être dorénavant définie par d’autres, ou d’être agencée par des idéaux extérieurs à elle ». Les promesses de la vie  – et de l’amour aussi -seront tenues.

Alexandre Millon

A mes yeux, 37 rue de Nimy est un roman d’apprentissage avec pour ligne d’horizon la liberté et la réappropriation de l’identité qui nous est propre. La figure tutélaire qui, en surplomb, en assure l’unité n’est autre que Rimbaud .
Dans l’existence tout se passe comme si notre moi profond était une manière de personnage en disponibilité qu’il nous revient de sortir de la coulisse en lui donnant le premier plan sur la scène de notre vie. Il ne s’agit de rien d’autre que de rejoindre une dimension plus exacte de nous-même. Mille choses entravent cependant notre pas : les contraintes sociales, nos parents, l’image que les autres se font de nous et à laquelle nous tentons trop souvent de coïncider. À cet égard, Rimbaud est une incarnation de l’exigence de liberté et d’indépendance tant par sa vie que dans l’exercice de son art.

Bien des choses habitent ce livre mais, par-dessus tout, il y a ce style d’une élégante simplicité et tout miroitant de poésie : les mots semblent liés par mille affinités secrètes et s’appeler les uns les autres.

En poète, Million excelle à saisir ce petit tremblé d’éternité derrière l’instant qui passe. Ainsi lorsqu’il décrit Florine captée par l’objectif de Losseau : « Quand il se retourne vers Florine, l’appareil photo à la main l’obturateur à fond, l’ouverture à la lumière réglée au maximum, sa chère Florine virevolte comme un derviche tourneur puis s’arrête net en riant. C’est exactement là que Léon déclenche. Le temps d’une ouverture et fermeture de diaphragme, la lentille Zeiss capte au vol le rire, les pans de la robe qui flottent dans l’air, suspendus pour toujours »

Un mot revient plusieurs fois sous la plume de Million : douceur. C’est exactement le sentiment que j’éprouve à la lecture de ce beau livre : une douceur faite, comme le suggère Comte-Sponville, d’un courage sans violence et d’une force sans dureté.

Alexandre Million, 37 rue de Nimy, Editions Murmure des soirs, 2019

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site d’Alexandre MILLON

MONTAIGNE EN MOUVEMENT de JEAN STAROBINSKI (Gallimard) / Une chronique de Jean-Pierre LEGRAND

VOLTAIRE, CORRESPONDANCE, tome 1 de La Pléiade / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Historien des idées et théoricien de la littérature, Jean Starobinski, mort cette année à l’âge canonique de 98 ans, fut, sans doute, l’un des plus grands critiques littéraires du XXème siècle.

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Je l’ai lu la première fois dans un vieux Cahier de l’Herne consacré à Pierre Jean Jouve. Le premier article – La dramaturgie, l’interprétation, la poésie –  était de sa plume. Il me parut à la fois lumineux et tout empreint des sinuosités d’une langue magnifique. Je décidai donc d’approfondir. Je découvris rapidement que Starobinski avait consacré des ouvrages majeurs à deux auteurs que j’affectionne particulièrement : Montaigne et Rousseau. Seul l’ouvrage relatif à Montaigne nous retiendra ici.

Rien de surprenant chez un historien des idées que cette attention fervente accordée à deux auteurs si différents en apparence. En effet, ce qui a dès l’abord attiré le regard du critique, c’est un même  acte d’accusation lancé par nos deux auteurs : le monde n’est que mensonge et trahison. Dans le sillage de cette brutale mise en cause se profile une question délicate: comment nous affranchir des apparences et des aliénations ? Quel rapport au monde nous permettent-elles ?

Montaigne en mouvement analyse le cheminement qui, de la tentation du repli, mène Montaigne à un retour réfléchi et apaisé aux apparences que sa pensée accusatrice avait tout d’abord renié. L’intérêt du livre est de mettre en lumière le mouvement ternaire qui scande ce cheminement.

Le premier temps est donc celui du constat d’une perte de soi, d’une aliénation totale dans notre rapport au monde, aux autres : « En nos actions accoutumées, de mille il n’en est pas une qui nous regarde (…) qui ne contre-change volontiers la santé, le repos et la vie  à la réputation et à la gloire, la plus inutile, vaine et fausse monnaie qui soit en notre usage ». Nous nous perdons dans la vaine poursuite de l’image que nous voulons que les autres se fassent de nous. Chacun faisant de même, tout n’est que comédie et pour l’essentiel, « nos vacations sont farcesques ».

 

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Jean Starobinski

Ce constat qui était déjà celui de la philosophie antique incline Montaigne au rejet de la fausseté apparente du monde. Ce rejet suppose néanmoins la croyance en une valeur opposée, soit  « une vérité qui se situerait ailleurs et qui nous autoriserait à intervenir en son nom en dénonçant le mensonge » Mais voilà, comme il ne peut se réclamer « d’aucune vérité possédée », Montaigne n’a pour l’heure d’autre recours que de manifester son opposition sous les seules figures de l’espace, ce que Starobinski nomme l’espace votif. Il se réserve donc un lieu de retraite (ce sera une retraite à éclipses) : c’est la fameuse librairie qu’il installe au troisième étage de la tour d’angle qu’il s’est fait bâtir en agrandissement de la demeure familiale. De là il se sent libéré de tous les pièges et peut s’instituer spectateur de la vie des hommes.

Ce second temps de repli autarcique par lequel, dans un dédoublement de lui-même, Montaigne tente d’instaurer en son dedans un rapport d’égal à égal , sans nulle soumission à une autorité externe, a des effets surprenants que le philosophe n’attendait pas. Déjouant ses attentes, l’unité se dérobe. La constance à soi qu’il recherchait dans la conformité aux grands exemples du passé (tels que proposés par les auteurs antiques qui peuplent sa librairie) s’avère impraticable. Bien plus, sur cette scène intérieure où il s’est retiré, voici que surgissent des intrus, des idées fantasques. Loin de la sérénité attendue, Montaigne constate que son esprit « au rebours, faisant le cheval échappé, se donne cent fois plus d’affaires qu’il n’en prenait pour autrui et m’enfante tant de chimères et de monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’étrangeté , j’ai commencé de les mettre en rôle, espérant avec le temps, lui en faire honte à lui-même ». Son for intérieur ne lui semble guère plus stable que le monde extérieur dans sa perpétuelle mutabilité. L’appui du dehors venant à manquer, Montaigne se trouve un premier médiateur qui n’est autre que son livre dont il nous dévoile ici l’origine première. Ce faisant, Montaigne rompt déjà le cercle autarcique puisque le recours à l’écriture réamorce le rapport à l’autre par le biais du lecteur et présuppose  l’acceptation de la convention du langage.

Le troisième temps sera donc celui du dévoilement progressif d’une des seules vérités incontestables qui se puisse tirer des Essais : il est impossible de s’appartenir à soi tout seul. Dépassant le stade du pur repli sur soi, Montaigne nous convie à passer de l’initiale dépendance irraisonnée au regard des autres à une acceptation du monde fondée sur une relation à autrui maîtrisée. Le mouvement décrit par Starobinski n’est donc rien d’autre que l’effort qui, commençant par penser « l’identité comme pure conformité à soi-même » reconnait que cette visée est inatteignable et cherche à lui donner un autre contenu par le truchement de la relation apaisée à autrui. L’autre cesse d’être simple regard prescripteur d’une image aliénante pour devenir l’interlocuteur sans lequel notre identité ne peut que se perdre dans les sables mouvants de notre for intérieur. L’aliénation ne cesse pas intégralement  – c’est impossible : un minimum de conventions est nécessaire – mais elle n’est plus synonyme de perte et abandon de soi ; elle se fait structurante.

Il est remarquable que, parti de la tentation du repli en un moi coupé du monde et des hommes, Montaigne atteigne, par une dialectique permanente entre engagement et désengagement, dialogue et retour sur soi, à une acceptation de l’homme et du monde dont il se découvre solidaire en ce compris toutes les créatures qui l’habitent et même les arbres : « Il y a, écrit-il, un certain respect qui nous attache, et un général devoir d’humanité, non aux bêtes seulement, qui ont vie et sentiment mais aux arbres mêmes et aux plantes ». D’un apparent stoïcisme qui aurait pu se défaire en une sécheresse désincarnée, nous passons à une forme de militantisme de la vie.

Entre une transcendance insaisissable et une intimité changeante, Montaigne trouve sa stabilité dans une sincérité et une fidélité à soi qui acceptent de se mettre à l’épreuve des autres dans un mouvement – qui est précisément celui des Essais – fait de départs réitérés, de retours, de réexamens.

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Michel de Montaigne (1533-1592)

Montaigne en mouvement est un grand livre.

Au plus près des mots de Montaigne, Starobinski agit en véritable herméneute, à mille lieues des délires structuralistes qui, disséquant un texte en partant du petit orteil, vous laisse ensuite un cadavre couturé de partout et méconnaissable.
Outre qu’il nourrit la réflexion et enrichit notre connaissance de Montaigne, l’auteur nous réserve par son style un grand plaisir de lecture même quand, ici ou là, il cède à un souci excessif du beau style au détriment parfois de la limpidité du propos. On peut également regretter que son ouvrage se termine sans véritable conclusion mais sans doute a-t-il voulu là se conformer à la ligne mélodique des Essais, toute en expansion.

Un livre consacré aux Essais de Montaigne serait raté s’il ne donnait envie de lire ou relire l’œuvre originale. La question se pose alors du choix de l’édition. Plusieurs existent, allant du texte dans sa langue originale (devenu d’un abord rébarbatif) à la version totalement modernisée. Une belle tentative été faite par Arléa et son maître d’œuvre Claude Pinganaud en 2002. Le texte est d’une lecture aisée et sauvegarde l’essentiel de la saveur de l’original. Je le préfère à l’édition Quarto qui a moins de charme. Ma préférence va néanmoins à la belle édition de l’Imprimerie nationale en trois volumes, établie par A. Tournon : l’orthographe est modernisée mais le lexique (un glossaire est joint) et la syntaxe sont maintenus. Le résultat est goûtu : on y retrouve, selon l’expression de mon ami Philippe Lesplingart, le sel, le poivre et le clou de girofle absents des éditions plus « modernes ».
À vous de choisir.

Le livre en FOLIO essais

Les livres de Jean STAROBINSKI chez Gallimard  

La lecture (vidéo) de Montaigne en mouvement par Bruno LALONDE de l’Atelier-Librairie Le livre voyageur

Jean Starobinski parle de son livre (en 1982 sur la Radio Télévision Suisse)

 

CORRESPONDANCE de GUSTAVE FLAUBERT (La Pléiade) / Une chronique de Jean-Pierre LEGRAND

VOLTAIRE, CORRESPONDANCE, tome 1 de La Pléiade / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

« Et le Vit ?
Qu’en faisons-nous ?
Et le reste du bonhomme. Que devient-il ?

Cette gaillarde apostrophe ouvre la lettre que Flaubert adresse à son vieil ami Jules Duplan le 11 octobre 1867.  On peut la lire dans ce troisième volume de la correspondance de Flaubert qui couvre les années 1859 à 1868. Comme les autres volumes de cette correspondance éditée dans la Collection La Pleiade, celui-ci est accompagné d’un appareil critique remarquable.  

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Cette correspondance m’accompagne depuis longtemps.  A intervalles réguliers, je retrouve cette chère vieille broquette avec un plaisir voisin de celui que j’ai par exemple à réécouter Brassens, tous deux pratiquant cet exigeant  art de vivre « un pied dedans – un pied dehors », mêlant ironie souvent mordante, lucidité un brin désabusée mais tendresse aussi, le tout sur fond d’un profond mépris pour la race honnie du bourgeois.

Cette haine du bourgeois doit être éclaircie car elle peut paraître à première vue étrange.
Au temps de Flaubert la notion de bourgeoisie échappe déjà à toute définition trop restrictive et présente un tel potentiel d’expansion que d’aucuns ont pu dire, selon moi avec raison que « la bourgeoisie est l’autre nom de la société moderne et désigne cette classe d’hommes qui a progressivement détruit, par son activité libre, l’ancienne société aristocratique fondée sur les hiérarchies de la naissance ». Catégorie sociale définie par l’économique et non plus la naissance, il est clair que la bourgeoisie englobe l’ami Gustave, ce fils de médecin vivant de ses rentes et parfaitement introduit dans la haute société du Second Empire.

Certains, résistant mal à la manie de la psychanalyse, ont voulu voir dans la détestation flaubertienne, une forme de haine de soi. C’est à mon avis aller un peu vite en besogne.
On a une meilleure idée de cet esprit bourgeois qu’il abhorre à la lecture de sa lettre du 12 juin 1867. Il écrit : « Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. – Voilà la troisième fois que j’en vois – Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la Haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. (…) Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de très complexe. On la retrouve chez les gens d’ordre. C’est la haine que l’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au solitaire, au poète.  – Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. ».
En réalité, selon le mot rapporté par Maupassant, Flaubert appelle bourgeois « quiconque pense bassement ».

Tout prévenu qu’il soit contre la mentalité bourgeoise, il arrive pourtant à Flaubert de nous décevoir et d’être lui aussi – on nous jugera certainement de même – un peu trop de son époque. Par exemple lorsqu’avec sa mère, il pousse sa bien-aimée nièce Caroline à épouser le triste Commanville et assure qu’il aimerait mieux la voir « épouser un épicier millionnaire qu’un grand homme indigent ». A la fin de sa vie, Caroline,  qui, avant son mariage fut l’amoureuse élève du peintre Johanny Maisiat, gardera une certaine amertume  à l’encontre des deux êtres qu’elle chérissait le plus et qui, par leur insistance à taxer ses plus beaux rêves de folie, l’auront précipitée du Parnasse dans la vie bourgeoise.

Au fil des lettres, nous pénétrons également dans l’atelier de l’écrivain, véritable forge de vulcain, où nous voyons Flaubert lutter avec l’informe matière dans des lueurs d’apocalypse et les vociférations du Gueuloir. Durant cette période, il écrira Salammbô et commencera L’Education sentimentale. C’est aussi l’occasion d’approcher au plus près de sa méthode : « Observons, tout est là. Et après des siècles d’étude, il sera peut être donné à quelqu’un de faire la synthèse. La rage de vouloir conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartienne à l’humanité » (lettre du 23 octobre 1863).

Plus tard, il saluera le même don de l’observation chez Zola tout en lui reprochant précisément cette rage de conclure et de donner son opinion. Par contre, il reconnaîtra une poétique plus proche de la sienne chez son nouvel ami Tourgueniev qui comme lui, rapporte sans commenter, analyse sans juger, expose sans conclure. Cette proximité est frappante dans la lettre qu’il adresse le 16 mars à l’auteur des « Mémoires d’un chasseur » : « De même que quand je lis Don Quichotte je voudrais aller à cheval sur une route blanche de poussière et manger des olives et des oignons crus à l’ombre d’un rocher, vos Scènes de la vie russe me donnent envie d’être secoué en télègue au milieu de champs couverts de neige, en entendant des loups aboyer. Il exhale de vos œuvres un parfum âcre et doux, une tristesse charmante, qui me pénètre jusqu’au fond de l’âme » (lettre du 16 mars 1863). En fait, ce que cherche Flaubert, c’est transformer le réel en vrai par la médiation de l’écriture : « On ne peut faire vrai qu’en choisissant et en exagérant » rappelle-t-il à Taine. Pour ma part j’ai toujours pensé que le réalisme absolu que j’appellerais « par accumulation » comme Zola cherche à la pratiquer est un fantasme impossible à satisfaire. Si on prend l’exemple de la photographie, la photo la plus platement réaliste d’un paysage procède également d’un choix : celui de la focale, du cadre, des éléments mis en valeur, de la mise au point, etc., de telle sorte que l’image produite constitue la représentation d’un paysage en réalité jamais vu.

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Le charme de ce troisième tome de la correspondance de Flaubert tient également à nos retrouvailles avec de vieilles connaissances  telles que sa nièce Caroline, cette chère Présidente (Aglaé Sabatier, maîtresse de Mosselman et amie de Baudelaire), Maxime Du Camp, les vieux amis Bouilhet et Feydeau, le frères Goncourt (les « bichons ») et l’étrange Mademoiselle Leroyer de Chantepie .

Romancière angevine, Mademoiselle Leroyer de Chantepie vit recluse dans sa maison d’Anger. C’est une vieille fille passablement neurasthénique. Pendant plus de dix ans, sans jamais qu’ils se rencontrent, elle accable Flaubert de lettres interminables et plaintives. Ne supportant plus l’enfermement de la province, elle ne peut se résoudre à en sortir ; endurant des souffrances morales à ce point « inavouables » qu’elle a renoncé à la confession, cette catholique convaincue craint l’enfer.  Aux plaintes identiques dans leur récurrence, Flaubert, étonnamment patient, propose ses remèdes, toujours les mêmes eux aussi : cessez d’aimer votre souffrance, quittez vos habitudes, soyez libre… Parfois, en désespoir de cause, il suggère un remède radical : la lecture de ce cher Montaigne. Pourtant il est très attaché à cette amie « abstraite » faite de l’encre et du papier de ses lettres. Dans leur univers mental commun, il a reconnu « ce fond de l’air qui n’est pas très gai » et sans doute bien plus marquées encore chez sa correspondante que chez lui, ces entraves dont on voudrait se défaire et que l’on s’est pris à aimer.

Arrivé à ce stade, l’honnêteté veut que je témoigne de l’ombre d’une réserve qui m’est venue au premier tiers de ma lecture. Toujours plus requis par son œuvre mais aussi par les mondanités parisiennes, il me semble que Flaubert se fait plus expéditif, consacre moins de temps à sa correspondance qui s’en ressent par rapport aux deux volumes précédents. Toutefois, un événement capital survient qui dissipe cette ombre et relance l’intérêt : en 1863 Flaubert et George Sand font connaissance lors d’un des célèbres dîners Magny où Dumas fils et Sainte-Beuve les présentent l’un à l’autre.

La relation de tendre complicité qui se noue entre ces deux compères colore chacune des pages de leur correspondance d’une tonalité comme automnale, faite de tons rouilles et ocres, à la fois doux et francs qui nous rendent impatients de retrouver de loin en loin cette saison de l’amitié qui les unit. George Sand est particulièrement touchante qui parfois signe ses lettres d’un affectueux « ton vieux troubadour ». Ils ne sont pourtant d’accord sur presque rien : lui a en tête un réalisme « objectif » : l’écrivain doit être absent de son œuvre, et se garder comme de la peste d’exprimer une opinion. Elle qui met tout son cœur dans ce qu’elle écrit professe tout le contraire. Lui sue des semaines sur une phrase faisant du style et de la forme son Graal quand elle avoue ingénument écrire ses livres comme ils lui viennent. Il ne jure que de l’art pour l’art quand elle lui reproche « un cul de plomb » qui l’empêche de se laisser entraîner « à la vie pour la vie ».
Le prosaïsme de Sand peut surprendre mais il est irrigué d’un irrépressible amour de la vie et d’une profonde tendresse pour le monde qui l’entoure : « J’aime, dit-elle, tout ce qui caractérise un milieu, le roulement des voitures et le bruit des ouvriers à Paris, les cris de mile oiseaux à la campagne, le mouvement des embarcations sur les fleuves. J’aime aussi le silence absolu, profond, et en résumé j’aime tout ce qui est autour de moi, n’importe où je suis ».

Relatant à Mademoiselle Leroyer de Chantepie la récente visite de son amie à Croisset, Flaubert écrira : « J’ai eu pendant quelques jours, le mois dernier, la visite de notre amie Mme Sand. Quelle nature ! Quelle force ! Et personne en même temps n’est d’une société plus calmante. Elle vous communique quelque chose de sa sérénité ». Une bonne rencontre, aurait dit Spinoza….

Le troisième tome de la Correspondance de Flaubert dans La Pléiade

GUSTAVE FLAUBERT dans La Pléiade 

TOUS DOIVENT ÊTRE SAUVÉS OU AUCUN de VÉRONIQUE BERGEN (Onlit) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Chaque jour qui passe apporte son lot de désastres et alimente notre angoisse. Tandis que la forêt amazonienne brûle et que les océans se meurent, la sixième extinction de masse, dite holocène, s’accélère. Alors que les décors du vaste théâtre humain brûlent, le texte de la pièce, lui aussi s’enflamme. Un peu partout l’ordre social vacille.
Arrivé à cette croisée des chemins, il pouvait être intéressant de jeter sur cette grande scène, un éclairage neuf  et de donner la parole non à un homme (il s’est trop discrédité) mais à un de ses proches, pour tout dire, son meilleur ami : le chien. C’est l’heureuse idée qu’a eue Véronique Bergen dans son roman « Tous doivent être sauvés ou aucun »

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Le narrateur de ce foisonnant roman est donc un chien. Il s’appelle Falco et vient d’être abandonné par sa maîtresse, une blondasse aux lèvres peintes. Le genre d’avanie qui vous rend votre conscience de chien comme à d’autres la conscience de classe. Ejecté du monde de l’aliénation domestique, il réintègre cette présence au monde qu’il avait perdue. Il retrouve son animalité… et même un peu plus : « devenu chien errant, sur les brisées du Juif errant, mes aptitudes de chien psychopompe se sont réveillées. Je suis la proie de visitation par des âmes canines ».  Emergeant de l’au-delà canin, l’esprit de quelques chiens emblématiques se manifeste: Loukanikos, le « riot dog » des manifestations d’Athènes, Laïka, le premier chien de l’espace, Mops et Thisbé, les petits compagnons de Marie-Antoinette…

Ventriloqué par ces mânes glorieux, Falco nous livre leur témoignage. Par sympathie envers les quelques homo sapiens qui méritent encore son respect Falco nous confie ses Mémoires en hominidien. Certains éléments de langage étant toutefois intraduisibles (injure, métaphores amoureuses), il faut se contenter par endroit du cano-canin : Czasrshoum xxithunp mrozik uhgfoe qopyzärh phterzivtchon. N’est-ce pas après tout un gage d’authenticité de cette révélation?

Dans son errance, Falco est vite rejoint par d’autres congénères : ils prennent la direction plein sud, vers les rivages de la méditerranée. Dans une langue libérée, pleine d’invention et de rythme Véronique Bergen entrelace donc le récit d’une errance (ce qui assure la progression narrative du texte) et la remémoration d’événements marquants de l’histoire humaine par le prisme de ceux qui l’ont subie « côté niche ». Le miroir qui nous est ainsi tendu reflète, au mieux l’hubris à laquelle tend l’humanité et, au pire, son inclination aux crimes et aux  massacres.
Ce pari risqué mais qui fonctionne, est une manière allégorique et brillante de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

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Véronique Bergen

Au fil des pages, Falco apparaît comme le héraut d’une révolution en marche. Il faut « mettre à bas le système ». Il ne faut pas se méprendre : il ne s’agit pas ici d’un abolitionnisme ayant pour horizon la fin de l’homme responsable de tous les désastres. L’antispécisme est ici sous-tendu par la pensée d’une interdépendance entre tous les règnes sans prévalence de l’un sur l’autre. Je vous l’ai dit, profère Falco « je ne suis pas de ceux qui militent pour la guerre entre les règnes. Chaque espèce a sa place dans la chaîne des êtres, laquelle ne va pas du simple au complexe, des invertébrés aux vertébrés, des bactéries à l’homme, mais bifurque, sans hiérarchie, sans base primaire ni sommet où trône l’humain ». Rien de commun donc avec une quelconque tentation d’inverser les structures de domination, les victimes prenant la place des bourreaux.

Le message est donc clair : aucun des passagers de cette galère ne mérite de passer par-dessus bord ; « Tous doivent être sauvés ou aucun ».

Très original en sa forme, le récit est donc tissé d’une série de moments privilégiés (les manifestations d’Athènes, la chute du IIIème Reich, la Terreur) qui viennent scander un périple qui, peu à peu se confond avec une prise de conscience, la poète, la moraliste, la philosophe guidant tour à tour la main de la romancière.

Sans se vouloir être un essai ni un pamphlet, le roman donne donc à réfléchir sur notre monde tel qu’il va. Lors des manifestations d’Athènes – Véronique Bergen semble en faire le symptôme le plus manifeste de l’effondrement économique et social de nos sociétés –  ou encore à l’occasion du mouvement des gilets jaunes, ce qui me semble également se se profiler est une remise en cause de la logique politico-économique qui subordonne toujours davantage le présent à des impératifs d’avenir. Ce sont par exemple les pensionnés grecs saignés à blanc au nom du rétablissement de l’équilibre économique. A bon droit, nombreux sont ceux qui désormais se refusent à vivre « dans un présent rendu exsangue par les sacrifices ». Outre qu’il n’évitera pas la question bien posée mais non tranchée de l’articulation de la question sociale (les fins de mois) et des menaces écologiques (la fin du monde) ce refus, par sa radicalité parfois violente ne doit pas non plus se traduire par un impératif de tabula rasa et de négation de notre héritage démocratique.
Une équation difficile à tenir.

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Le livre sur le site d’ONLIT 

Véronique BERGEN parle de son livre

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