LE POINT AVEUGLE de JAVIER CERCAS, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

L’Espagnol Javier Cercas est romancier et essayiste. Dans Le Point aveugle , il explore ce qu’est à ses yeux, la littérature et plus précisément le roman.

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Tout comme Kundera, Cercas distingue d’emblée deux grandes périodes dans l’histoire du roman. La première est inaugurée par « Don Quichotte ». Œuvre mêlant tous les genres où s’entrelacent réflexion, ironie, digressions diverses et narration, cet autre « Livre des livres » contient en germe tous les territoires ouverts au roman. La seconde période débute avec l’éclosion du roman réaliste au XIXème siècle : rigueur de construction, rejet de la digression, tout ici gravite autour des impératifs de la narration.

Cette seconde période s’est avérée très féconde et a sans doute donné au roman ses principales lettres de noblesse. Mais aujourd’hui la fascination qu’elle continue d’exercer a conduit certains à proclamer la mort du roman comme genre original : la répétition inlassable des vieilles recettes héritées du XIXème siècle feraient déchoir la création littéraire du statut d’art à part entière à celui d’un honnête artisanat source de divertissement de qualité.

Loin de ce pessimisme, Cercas voit plutôt se dessiner une troisième période : celle d’une narration postmoderne qui renouerait avec l’hybridation des genres. Cercas repère l’entrée en scène de ce nouveau type de narration dans les premières œuvres de Borges et notamment l’étonnant « Pierre Ménard, auteur du Quichotte ». Borges y met en scène un auteur, Pierre Ménard, et son projet étonnant :

« Il ne voulait pas composer un autre Quichotte – ce qui est facile – mais le Quichotte. Inutile d’ajouter qu’il n’envisagea jamais une transcription mécanique de l’original ; il ne se proposait pas de le copier. Son admirable ambition était de reproduire quelques pages qui coïncideraient – mot à mot et ligne à ligne – avec celles de Miguel de Cervantès ».

Renversant toutes les perspectives admises, un essai sur l’auteur imaginaire d’un Quichotte imaginaire, se présente comme un essai sur un auteur réel. On l’a compris, Borges casse tous les moules et c’est en cela, qu’aux yeux de Cercas, il fait œuvre littéraire : la meilleure littérature n’est pas celle qui ressemble à la littérature, mais celle qui ne lui ressemble pas : « toute littérature authentique est anti-littérature ».

Et le « point aveugle » dans tout cela ? De quoi s’agit-il ? Javier Cercas nous présente la littérature du point aveugle non pas comme la seule littérature envisageable mais comme un idéal qu’il poursuit après l’avoir identifié chez quelques-uns de ses « romanciers cultes ». Chez ces auteurs que Cercas célèbre, le roman recèle toujours une question simple en surface mais qui, dans ses profondeurs, a une portée morale considérable et engage la complexité infinie de l’âme humaine. Cette question est une énigme ; un point au-delà duquel l’auteur renonce à se prononcer. C’est le point aveugle : question à partir de laquelle se déploie le roman comme une vaine tentative d’y répondre. C’est par la qualité et la profondeur de son questionnement et non par ses réponses que se révèle le romancier de génie. La question peut être simplement clinique : Don Quichotte est-il vraiment fou ? Ou métaphysique : que signifie vraiment la baleine blanche dans le Moby Dick de Melville ou encore judiciaire : de quoi accuse-t-on Joseph K dans Le Procès de Kafka.

La réponse est qu’il n’y a pas de réponse où plutôt que la réponse est la recherche de la réponse ; nous sommes plongés dans le domaine de l’incertain, de l’ambigu, du contradictoire. Pour reprendre nos exemples, chez Cervantes se pose la question insoluble de la contradiction irréductible entre la folie et un esprit sain, chez Melville, celle de la contradiction irréductible du bien et du mal et chez Kafka, celle de la contradiction insoluble de l’innocence et de la culpabilité (Mais de quoi Joseph K serait-il innocent ?). Elargissant le propos, Cercas formule son credo : la mission des romans ne consiste pas à répondre aux questions mais à les formuler. L’œuvre proprement littéraire peut certes nous raconter une histoire ; elle le fait cependant en se dotant de la plus grande complexité formelle et de la plus grande tension stylistique.

Au terme de cet essai très virtuose, on peut être pris d’un certain tournis et ne pas forcément adhérer à cette conception de l’anti-littérature. La recherche presque obsessionnelle de la nouveauté, la rupture de la tradition devenant elle-même tradition, peuvent parfois sembler tourner court et aboutir à une impasse. Il n‘empêche, Javier Cercas a un immense mérite : celui de placer le roman et la littérature en général à leur juste place. C’est qu’en effet, La littérature authentique n’est pas, comme certains le croient, un divertissement. Elle ne rassure pas, elle inquiète ; elle ne simplifie pas la réalité, elle la complique.

« Elle montre que la réalité est toujours incertaine et multiple et qu’existent des vérités contradictoires. Elle est un outil de connaissance nécessaire. »

Le livre sur le site d’ACTES SUD

JAVIER CERCAS chez ACTES SUD

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Javier Cercas
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CUEILLETTE MATINALE de MARTINE ROUHART, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre Legrand

Depuis quelques années déjà, dans une prose simple et poétique, Martine Rouhart écrit des romans. Elle franchit aujourd’hui un nouveau cap en publiant aux éditions DEMDEL, un recueil de poésie joliment intitulé « Cueillette matinale ».

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Ceux qui suivent sa page Facebook sont déjà des habitués de cette cueillette : chaque matin, elle y publie un poème. Dans l’un d’eux, elle nous livre sa méthode :

Chaque matin/c’est la même histoire / le cœur serré/ les yeux fermés/ j’attends/ j’attends que les mots/ qui volettent autour de moi/ se déposent/ dans un poème.

Tout est dit : on ressent cette inspiration aussi naturelle que l’acte de respirer l’air frais du matin à laquelle donne forme un travail poétique centré sur la recherche du mot juste et d’une simplicité de ton qui donne à cette poésie la fragile beauté d’une fleur nouvellement éclose. Il n’y a jamais un mot de trop dans ces vers au plus proche de la sensation, cette sensation qui est notre seul accès aux choses et qui, pourtant, nous en sépare. Face à cette irréductible insularité de notre être la poète risque ses mots sans jamais « hélas atteindre le cœur des choses ». Mais parfois, ces mots « un bref instant ouvrent une voie ».

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Martine Rouhart

Le monde tel que le voit Martine Rouhart est un monde étrange : les paysages s’estompent, les chemins sont emportés par la pluie, les bois, les forêts, les champs, les vallées, tout semble s’être résorbé en un jardin que baigne la « lumière convalescente » d’un matin de printemps. Peu de couleurs : parfois « l’envol gris bleu d’un pigeon comme un appel assourdi dans la brume », « un rosier rouge dans un jardin plein de ronces », « un jour de printemps rose et bleu » , l’écran noir des nuits et cette « lune rousse, obscure et éblouissante » qui agrandit l’ombre des absents. Martine Rouhart nous prévient : « C’est l’heure du voyage muet/ au fond de soi ». Ce paysage que nous reconnaissons et que pourtant aucune lumière d’aucun de nos jours n’a jamais éclairé c’est le paysage intérieur de l’auteur autant que le nôtre : il est le territoire des rêves.

La nuit, le rêve et le silence habitent la poésie de Martine Rouhart. La nuit surtout est pleine d’ambivalence. Angoissante, lorsque le jour a fui et que la « fenêtre est noire comme de l’encre », la nuit pourtant est la porte des rêves :

Le jour a fuit

depuis longtemps

vois-tu

il est temps

de partir

regagnons

nos îles lointaines

nos jardins d’images

demain

nous nous raconterons le vestige de nos rêves.

Si la nuit ouvre sur le rêve, le rêve se fait chemin initiatique vers la contemplation de l’Ouvert:

Trouver la source

Dans le sous-bois

Suivre le ruisseau

Dans l’ombre des saules

Puis la rivière

Puis le fleuve

Et enfin, contempler la mer

Une vie n’y suffit pas

Pourtant ce voyage

Je l’ai fait maintes fois

Dans mes rêves

Le silence enfin sans lequel tout le reste n’est que du bruit. Le silence qui est l’écrin de toute parole, la possibilité même du chant :

Le silence est partout

Dans la soie froissée

Sous la symphonie

Au-delà des cris

Seule sa profondeur varie

Mais il descend

Jamais si bas

Qu’on ne l’entendrait plus

Les jardins sans oiseaux

N’existent pas.

Aucun doute possible : la vie sans poésie serait une erreur.

 

Le recueil, préfacé par Marc Menu, sur le site de l’éditeur

Martine ROUHART sur le site de l’AEB

DERNIER JOURNAL d’HENRY BAUCHAU, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Voici le dernier volume du journal d’Henri Bauchau mort en 2012 à plus de 99 ans. Le fil de ses six dernières années nous vaut ce « Dernier Journal », écrit, comme les autres, dans un style subtilement dépouillé qui, plus que jamais, convient au resserrement progressif d’une vie sur l’essentiel.

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Ce qui définit le mieux ces pages, c’est la gravité sereine qui s’en dégage. L’extrême grand âge s’accompagne de servitudes pesantes et Bauchau n’est pas épargné. Toutefois, loin de s’apitoyer, il tire une profonde force spirituelle de l’acceptation de ce qui vient : il tombe dans son corps mais décide d’adhérer à sa chute et, au plus profond, lorsque l’œil noir du puit se rapproche, c’est vers le haut qu’il tourne son regard et entrevoit un peu de clarté.

Cette spiritualité qui anime Bauchau doit beaucoup au catholicisme de son enfance dont il s’est éloigné, vers lequel il semble certes revenir au fil des années, mais de manière très indirecte. Toutes ces années de la force de l’âge où il s’est tant intéressé au bouddhisme ou au taoïsme ont en effet consacré sa rupture avec l’Eglise mais l’ont conforté dans l’idée qu’une conversion aux religions ou philosophies orientales est impossible, que chacun doit demeurer dans sa tradition et trouver les voies spirituelles qui lui sont propres. C’est donc sur le terreau chrétien qu’il puise son élan, non en Dieu, comme l’y appelait la religion de son enfance, mais dans sa proximité.

Plusieurs motifs reviennent au fil des pages qui soulignent l’effet de resserrement de la vieillesse, et le délestage progressif du corps puis le dévoilement progressif et toujours incertain de l’Esprit. Il y a tout d’abord Laure, le grand amour des années de maturité, décédée 10 ans plus tôt de la maladie d’Alzheimer. Ses dernières années, elle les vit à l’hôpital, incapable encore de parler mais toujours belle et un sourire illuminant son visage. Les ultimes semaines, écrit Bauchau,

« j’ai senti qu’elle était parvenue à un état plus élevé que celui de son existence avant la perte de mémoire. De cela, je n’ai aucune preuve, mais une profonde certitude, et elle est morte en souriant, la nuit précédant le jour où il était prévu de lui donner la morphine pour alléger sa fin ».

Cette illumination surgissant de la faiblesse extrême fait écho à un autre motif qui revient à plusieurs reprises : L’Idiot que Bauchau lit et relit tout au long de sa vie. Le Prince Mychkine en qui Dostoïevski voit le Christ, est sujet à de violentes crises d’épilepsie qui, chaque fois, le laissent dans un état de faiblesse morbide. Mais la crise elle-même s’accompagne d’un éclair qui illumine le cœur et l’esprit d’une clarté extraordinaire et donne accès à un état d’extrême conscience de soi, jamais atteint, presqu’insupportable. Bauchau ressent au plus profond de lui-même cette puissance de l’impuissance, secret des grands mystiques.

Déréliction du corps, rétrécissement de la vie « physique » au profit d’une élévation spirituelle se traduisent concrètement par la quasi impossibilité du voyage, même proche. Bauchau vit donc retiré dans sa propriété de Louveciennes, entourée d’un vaste jardin. Ce troisième motif se dessine au fil des pages et revient au rythme des saisons.

Le jardin et bientôt deux arbres de ce jardin : un hêtre rouge et un tulipier de Virginie ; deux témoins de la lumière toujours renaissante :

« Ce matin (nous sommes en février), un bref instant de soleil a illuminé le grand hêtre, ensuite le tulipier. C’était le satori, la seconde mystique des arbres, puis le ciel pluvieux s’est refermé. Demi-aveugles, nous pouvons donc devenir voyants dans l’instant ».

Vieillesse, fatigue extrême mais toujours création. Un roman sera encore publié l’année de sa mort mais plus que tout c’est la poésie qui progressivement transfigure la vie créative de Bauchau. Le cercle de la vie chaque jour plus proche de son centre, l’écrivain revient à sa vocation première de poète : le regard ne pouvant plus se perdre dans les lointains désormais inaccessibles il s’approche au plus près des choses et de leur essence.

Cette concentration culmine dans l’inspiration poétique des toutes dernières années. Bauchau ne peut plus marcher. Un jour de mai, on le promène dans le jardin, en chaise roulante, il s’achemine vers l’anéantissement final de ses forces ; il le sent, il le sait. Mais voilà, ombres et lumières se disputent le jardin. Du coin où je me trouve écrit-il, jamais les arbres n’ont été aussi beaux. J’ai envie de commencer le brouillon d’un poème .

Quelques semaines après avoir écrit ces lignes, Henri Bauchau meurt dans son sommeil. Jusqu’au bout, il aura eu « le courage de faire ce qui ne s’apprend pas, Vivre sa propre vie ».

Le livre sur le site d’Actes Sud

 HENRY BAUCHAU chez Actes Sud

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Henry Bauchau

PAULINA 1880 de PIERRE JEAN JOUVE, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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par Jean-Pierre LEGRAND

« Découverte de Pierre-Jean Jouve, à travers Paulina 1880. Toujours étonnée, à l’âge qui est le mien, d’avoir encore des continents de pensée, d’expérience humaine à découvrir ».

Ces quelques lignes lues dans Bleu d’octobre de Françoise Ascal m’ont rappelé que ce livre traînait depuis fort longtemps dans ma bibliothèque et que je ne l’avais jamais lu. C’est maintenant chose faite : ravissement.

Paulina 1880 - Pierre Jean Jouve - Folio

Pierre-Jean Jouve a publié ce livre en 1925 : il est écrit dans un style bref, précis et très travaillé à la fois. C’est un roman de poète mais sans la moindre surcharge. Structuré de manière très moderne, ce roman se découpe en 119 chapitres le plus souvent de deux à trois pages finement ciselées : un régal à la lecture.

C’est l’histoire tragique de Paulina Pandolfini, jeune fille belle et ténébeuse, tombée amoureuse d’un ami de son père, le beau Michele Canarini avec lequel elle poursuit des années durant une liaison interdite… Le chapitre 118 décrit avec la précision d’une fiche de police le parcours de Paulina : « Paulina Pandolfini Née à Milan le 14 juin 1849. Fille cadette de Mario Gieuseppe Pandolfini et de Luicia Carolina son épouse. Célibataire sans profession. A séjourné comme novice dans le couvent de la Visitation à Mantoue de 1877 à 1879. a tué à Florence le Comte Michele Canarini. Condamnée par jugement de la Cour de Florence en date du 12 avril 181, à vingt-cinq années d’emprisonnement. A purgé sa peine dans la prison judiciaire de Turin jusqu’au 15 juin 1891, date à laquelle elle fut graciée. »

Derrière la brutalité froide de ces faits, une héroïne, partagée entre d’une part l’appel à l’Unité amoureuse avec l’infinie Présence de Dieu et d’autre part la passion charnelle, la volupté du corps; un corps riche d’une vie nourrie de sang, mais qui, au fond n’est rien de plus que l’ombre d’une apparence. Une recherche névrotique de pureté et de vérité mais qui ne peut faire l’économie du mensonge. Rêve impossible d’unité: rapport à l’autre, qu’il soit amour filial ou celui de deux amants, marqué d’une poésie admirable et terrible qui porte en elle une condamnation sans appel de la vie.

Paulina fuit la perdition dans un couvent. Mais elle cherche le salut par des voies qui sont à elle seule, des voies mystérieuses, comme si elle croyait pouvoir devenir Dieu: orgueil, goût pour les mortifications excessives, esprit de rébellion, autant de sourdes tendances qui rendent impossible la prononciation de ses voeux, sa prise de voile. C’est que derrière la recherche éperdue de pureté, il y a chez elle un petit parfum d’antéchrist. Tout à l’inverse de Jésus grandissant et se fortifiant « tout rempli de sagesse » (Lc 2, 40), notre jeune fille au regard empli de nuit ne cesse, au sortir de l’enfance, de « croître en violence et en esprit souterrain ». Une vie dominée par l’ombre – et non la lumière – d’une Catherine de Sienne qu’aurait rongée l’orgueil.

Paulina reprend donc son errance mais cette fois, Dieu s’est éloigné. Que faire, sinon une dernière tentative et suivre l’ordre (divin?) qu’elle croit percevoir: immoler sa vie, son amour. Elle tuera donc son amant et se donnera la mort ensuite. Mais elle se manque. Exilée de la vie, il ne lui reste plus qu’ à attendre le jugement de Dieu, pauvrement, humblement.

Refermant ce livre me sont revenus en mémoire les propos grinçants de Nietzsche:  » Le Mensonge – et pas la vérité – est divin! « 

Le livre sur le site de Folio/Gallimard

PIERRE JEAN JOUVE (1887-1976) chez Gallimard 

Image associée
Henri le Fauconnier (1881-1946) : Portrait du poète Pierre-Jean Jouve, 1909. Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou, Paris.

 

QUINZE JOURS DANS LE DÉSERT d’ALEXIS DE TOCQUEVILLE, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Par Jean-Pierre Legrand

Dans les désordres des débuts de la monarchie de Juillet, Alexis de Tocqueville et son ami Gustave de Beaumont obtiennent d’être envoyés en mission aux Etats-Unis. Le prétexte en est l’étude du système pénitentiaire de cette toute jeune démocratie. Il en sortira cet extraordinaire « De la démocratie en Amérique », ouvrage à la fois pénétrant et prophétique. Il en résulte également une série de textes de portée plus modeste, regroupés sous le titre « Voyage en Amérique ». Ce recueil se clôt sur le très attachant : « Quinze jours dans le désert ».

Quinze jours dans le désert - Alexis de Tocqueville - Folio

Tocqueville et Beaumont débarquèrent donc à New York le 11 mai 1831 et y rembarquèrent pour Le Havre, le 20 février 1832. Leur séjour de plus de neuf mois les mena des ports de l’atlantique aux vastes plaines et des villes du Saint Laurent à la Nouvelle Angleterre.

Outre leur volonté d’étudier les institutions du jeune Etat, Tocqueville et Beaumont nourrissent un rêve bien romantique : parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne et atteindre les confins du désert, c’est-à-dire l’extrême limite au-delà de laquelle s’étend la forêt primaire de la presqu’île du Michigan.

Ils réalisent ce rêve en juillet 1830 : c’est l’objet de ce beau texte « Quinze jours au désert ». Partis de Détroit alors peuplé de deux à trois mille habitants, les deux amis atteignent Pontiac et de là doivent rejoindre le village de Saginaw, poste avancé des blancs au sein de la nation indienne, dernier point habité avant la vaste forêt.

La forêt que traverse Tocqueville et son compagnon est faite de plusieurs cercles, à l’image de l’Enfer de Dante. Forêt d’abord dense mais aux chemins bien tracés, elle se révèle bien vite très inhospitalière, un lieu où la vie et la mort s’entrelacent et se neutralisent en une immobilité parfaite, hors du temps. Le soir venant, les animaux eux-mêmes semblent avoir déserté les lieux ; aucun bruit, pas le son d’une cloche dans le lointain, le coup de hache d’un bûcheron ni même l’aboi d’un chien ; pas un murmure, un sentiment d’isolement et d’abandon bien plus fort que celui, déjà pesant, ressenti au milieu de l’océan mais où l’espérance se nourrit encore du vaste horizon. Un océan de feuillage borné de toute part, un monde endormi d’un sommeil mortel, n’était le bourdonnement des moustiques, sa seule respiration.

Guidé par deux jeunes indiens, nos amis atteignent enfin leur but : Saginaw. Une vingtaine de maisons toutes simples en rondins mal dégrossis. Une population réduite mais souvent insolite qui n’est pas encore un peuple habite cette ultime pointe de la civilisation. Des Anglais, des Canadiens français, quelques métisses et des indiens misérables. Sur les étagères des intérieurs frustres voisinent la bible et l’un ou l’autre volume dépareillé des œuvres de Shakespeare.

Le vertige saisit les deux amis : quelques années plus tôt, en Sicile, ils se perdirent dans un vaste marais où jadis était bâtie la ville d’Hymère. La vue de cette cité dévorée par une nature ensauvagée témoignait avec force de l’instabilité des empires et de la vanité des choses humaines. Ici, à rebours, enfants d’un vieux peuple, Beaumont et Tocqueville contemplent « le berceau encore vide d’une grande nation » à venir.

Mais il est temps de retourner à la civilisation. Avant de s’en aller, le soir venu les deux amis remontent une dernière fois un bras de la rivière Saginaw. L’arrière-pensée des changements prochains et inévitables, l’inéluctable destruction qu’ils pressentent, leur fait goûter plus encore l’originale et si touchante beauté des solitudes qu’ils sont sur le point de quitter. Un moment de grâce suspend le temps comme dans les plus belles rêveries de Rousseau :

« Le désert était là tel qu’il s’offrit sans doute il y a six mille ans aux regards de nos premiers pères ; une solitude fleurie, délicieuse, embaumée ; magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l’homme, mais où le maître n’avait pas encore pénétré. Le canot glissait sans efforts et sans bruit ; il régnait autour de nous une sérénité, une quiétude universelles. Nous-mêmes, nous ne tardâmes pas à nous sentir comme amollis à la vue d’un pareil spectacle. Nos paroles commencèrent à devenir de plus en plus rares, bientôt nous n’exprimâmes nos pensées qu’à voix basse. Nous nous tûmes enfin, et relevant simultanément les avirons, nous tombâmes l’un et l’autre dans une tranquille rêverie pleine d’inexprimables charmes ».

Ce voyage accompli par nos deux compères au seuil de leur carrière est aussi très touchant par l’amitié fidèle dont il constitue les prémisses. Grand tourmenté, Tocqueville avait coutume de répéter qu’aux malheurs de l’existence, en dehors du travail, il n’y a de recours que dans l’amitié. Toute sa vie, il poursuivra cet entretien infini avec ces amis qui partagent avec lui ce même goût pour les idées. Au seuil de la mort, une de ses dernières lettres sera pour Gustave de Beaumont, ami de toute une vie.

Le livre sur le site de Folio/Gallimard

LA NATURE EXPOSÉE d’ERRI DE LUCA, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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par Jean-Pierre LEGRAND

Déconcertant sujet que celui de « La nature exposée », le dernier livre d’Erri De Luca.

Un homme, dont nous ne saurons jamais le nom, proche de la soixantaine, vivant au pied des montagnes , près de cette frontière qu’il fait passer clandestinement à des réfugiés venus des côtes d’Afrique, vit de petites figurines qu’il sculpte dans le bois de racines ou les fragments de roches qu’il trouve dans les pierriers. Prisonnier d’une peur qu’il ne sait pas encore être de l’orgueil dévoyé, il se refuse le beau nom d’artiste : la femme qui l’aime le quitte d’ailleurs pour cette raison, devinant dans ce refus du son destin les stigmates d’un amour étriqué.

Succédané de cet art qui est le sien, notre homme restaure aussi à l’occasion les chefs d’œuvre du passé. A ce titre, une curieuse demande lui est faite par le curé de la petite ville où il séjourne au déboulé de sa montagne. À son retour des fronts de la Première Guerre un jeune artiste a reçu la commande inouïe de sculpter dans le marbre, un Christ en croix, intégralement nu comme les suppliciés de son temps. Passé ce premier moment d’audace, l’Eglise a ressenti la nécessité de recouvrir le sexe du crucifié – il est vrai en début d’érection – d’un drapé de pierre. Il s’agit maintenant de retrouver l’œuvre originale en débarrassant la sculpture de son pudique drapé. Le narrateur accepte cette tâche.

Ce roman en forme de conte théologique est l’occasion d’aborder plusieurs thématiques fort riches dont la principale, celle qui donne sa tonalité à l’œuvre, est celle du passage. Tous les personnages de ce roman sont des passeurs à des degrés divers : le personnage principal et narrateur concentre en lui cette notion au plan littéral – il aide des migrants à franchir clandestinement la frontière qui sinue sur la ligne de crête des montagnes toutes proches – et au plan métaphorique par sa condition d’artiste. Tu es, plus qu’un artiste, tu es un créateur lui dit sa compagne peu avant de le quitter ; « quelqu’un qui force les limites en s’écorchant les mains pour forcer un nouveau passage ». Un nouveau passage aussi pour ces migrants qui franchissent cette montagne, frontière naturelle comme peut l’être notre propre peau : délimitation stricte d’un dedans mais qui par là même constitue le dehors avec lequel se produira l’échange. Une frontière n’a de sens que si on la franchit de même que notre peau n’est pas simple protection mais bien condition de notre interaction avec l’extérieur.

Figure tutélaire du récit : le Christ dont la parole dite depuis la croix fait de celle-ci « une rampe de lancement pour les générations » auxquelles elle ouvre un nouveau passage, de l’Ancien testament vers le Nouveau, d’un monde supplicié vers le monde du pardon.

Le point focal de ce beau roman est bien sûr » l’exposition » comme le titre l’indique de la nature du christ certes au sens précis de ses attributs sexuels mais aussi au sens du dévoilement de sa nature humaine et divine que l’auteur aborde sans lourdeur via le décryptage progressif de ce que le sculpteur et son œuvre ont a nous dire. Erri De Luca qui n’est pas croyant, entrelace avec un bonheur d’écriture remarquable le miracle de l’Incarnation et la sublimation artistique par laquelle le sculpteur a substitué son propre corps à celui du Christ, se soumettant lui-même à une forme de supplice afin de représenter dans la pierre, le plus fidèlement possible, « les faisceaux musculaires du cou, les biceps étirés, les triceps en relief sous l’effet de la torsion ». Ce christ n’est pas mort : il est à l’agonie, on ressent le dernier effort pour aspirer l’air et ne pas mourir, ne jamais mourir. On ressent ce vent froid de début de printemps qui mord le corps dénudé : avec un peu d’imagination, la tête légèrement penchée de côté, on peut même voir avec lui, en contre-bas, « la dernière lumière qui embrase le blanc des remparts de Jérusalem ».

Cette « sur-incarnation » du Christ se déploie en contrepoint d’une « désincarnation » saisissante de l’homme.  Chez vous dit un ouvrier algérien, j’ai appris à n’être personne, « je garde les yeux baissés et ainsi ; je les lève et j’apparais à nouveau, disons que nous n’existons pas les uns pour les autres ». Chacun est désormais sur terre comme on est en bateau sur la mer : « à l’étroit au-dessus d’un désert infini ». Cette désincarnation de l’humanité est suggérée par mille détails : les personnages ne sont jamais nommés ; se croisent ainsi la « femme », un boulanger, un forgeron, le curé, l’ouvrier algérien… Le décor lui-même se détache de ces pages en noir et blanc, pris dans la grisaille et le froid : la neige des cols de montagne, la pierre noire des trottoirs de Naples lorsqu’il pleut, le marbre blanc et glacé de la statue…

Ce beau roman qui, à mon avis – seule réserve de ma part – s’encombre inutilement d’une intrigue « sentimentalo-policière » que je ne dévoilerai pas, se clôt sur une note d’espoir : notre artisan sculpteur arrive au bout de sa tâche et se réconcilie avec son destin d’artiste, de passeur. On aura encore bien besoin de lui et de ses semblables car quelque part dans le monde, existe « un pharaon moderne qui noie à la fois les femmes, les hommes, les livres et les enfants ».

Le livre sur le site de Gallimard

Premières pages du livre

ERRI DE LUCA chez Gallimard 

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JOURNAUX INTIMES de BENJAMIN CONSTANT, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND.

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par Jean-Pierre LEGRAND

Les « Journaux intimes » de Benjamin Constant constituent une œuvre déroutante. Tenus de 1804 à 1816, ils inaugurent un genre littéraire inconnu jusqu’alors – du moins dans cette forme radicale – et nous font véritablement entrer dans la tête de l’auteur.

Se mettre dans la peau de Benjamin Constant vaut le détour. L’homme a un talent protéiforme : auteur du premier roman d’introspection de la littérature française, il est un des grands théoriciens de la philosophie politique libérale doublé d’un penseur très original en matière d’histoire des religions. Sur le plan de la personnalité, Constant multiplie les paradoxes : épris de tranquillité il poursuit une gloire qui semble le fuir ; à la recherche d’un amour vrai et d’inclination, il se montre pourtant très soucieux d’éviter toute mésalliance ; épris de liberté et d’indépendance il reste 18 ans sous la coupe de Madame de Staël, auprès de laquelle il avoue un bonheur de deux années seulement.

Avant tout autre chose, Benjamin Constant est un sceptique, dans le sens qu’ « il est toujours possible d’invoquer des arguments de force égale pour et contre chaque opinion. Le mieux est donc de ne pas prendre parti, d’avouer son ignorance, de ne pencher d’aucun côté ; de maintenir son avis en suspens. Le doute est le vrai bien. »

Ce scepticisme peut déboucher sur l’indécision : tout au long de ce journal, on le voit faire défaire et refaire mille fois le plan de l’ouvrage sur la religion qui l’occupera toute sa vie. Tour à tour, chaque plan nouveau devient le meilleur avant d’être révoqué en doute. Le même « flottement » nimbe la vie sentimentale de Benjamin Constant. Amant de Germaine de Staël dont il admire l’esprit supérieur et la vivacité, il est aussi amoureux de Charlotte de Hardenberg devenue Madame Dutertre dont la douce mais ardente sensualité le comble.

Dans son journal, n’en pouvant plus et pour sa propre commodité, il a attribué un chiffre à plusieurs hypothèses dont celles-ci :

2. désir de rompre mon éternel lien (avec Mme de Stael)

8. projet de mariage (avec une 3eme femme)

12. amour pour Madame Dutertre.

Le 20 janvier 1807, Constant s’interroge. « Raisonnons. 12 a bien des inconvénients. Femme difficile à faire admettre. Double divorce, fureur de l’autre, faciles susceptibilités que je ne calcule pas assez, etc. 8 Antoinette n’a aucun de ces dangers ; (…) me laisse plus de liberté car je ne me soucie pas d’elle. Va pour 8. Scène. 2 Cette situation n’est pas tenable. »

On devine aisément qu’il n’est pas de tout repos d’être la maîtresse ou l’amie de Constant et que la vie de celui-ci, en un juste retour des choses, ne lui apporte pas la tranquillité recherchée… Cette difficulté à se déterminer tient aussi au fait qu’il tient sincèrement à Germaine et Charlotte, mais pour des raisons différentes. Le caractère impérieux de Mme de Staël l’excède et les scènes sont aussi fréquentes qu’interminables. Une journée avec elle finit rarement comme elle avait commencé. Ainsi ce 21 avril 1807 : « Journée tout entière avec Mme de Staël. D’abord très agréable, puis triste, puis fatigante. Fantaisies absurdes ». Toutefois il reconnait « qu’il ne vit d’esprit, d’abandon et de cœur qu’avec elle » . Cependant Germaine ne lui est plus rien physiquement. En revanche Charlotte qui « n’a pas deux idées de suite » lui apporte, du moins les premiers temps, une forme de plénitude sexuelle. Le mariage, enfin célébré, semble cependant refroidir la tendre Charlotte au grand déplaisir de B. Constant dont le paradoxal manque de romantisme n’est sans doute pas pour rien dans cette progressive glaciation : « je me suis marié pour coucher beaucoup avec ma femme et me coucher de bonne heure. Je ne couche jamais avec elle, presque, et nous veillons jusqu’à 4 heures du matin ».

Le lascar n’est donc pas facile à vivre. Il échoue en permanence à concilier harmonieusement son impérieux besoin d’indépendance avec les nécessités de tout rapport sincère et profond avec autrui. Mais avec Charlotte et plus encore lors de sa passion malheureuse pour Juliette Récamier il fait aussi l’expérience d’un pouvoir bien féminin trop souvent sous-estimé: le pouvoir de dire non.

Sceptique ; parfois cynique (« voyons s’il ne vaut pas mieux conserver mes liens en les relâchant, et en reprenant une indépendance de détail que je puis obtenir (…) que prendre de nouveaux liens et contracter de nouveaux devoirs (…) » ) ; souvent ironique (lors d’une soirée assommante : « on dirait des morts qui ont gardé l’habitude de parler »), Benjamin Constant semble vacciné contre les belles et grandes amitiés. Pourtant, une femme, trop tôt disparue et qui ne sera jamais sa maîtresse va entretenir avec lui des liens d’amitié très beaux et très forts : il s’agit de Julie Talma. Sa mort le bouleverse : il écrit encore quelques  pages sur cette femme pleine de grâce et de sensibilité, médite sur cette mort qui emporte tout puis, trois années durant, cesse de se confier à son journal.

Outre la vie sentimentale de leur auteur, les journaux intimes nous font spectateurs de la lente maturation de l’ouvrage sur la religion dans lequel Constant expose cette idée originale qui n’aura guère de suite : le sentiment religieux éternel et absolu se distingue radicalement de la religion qui n’en est que la forme éphémère et souvent abusive. Passe aussi dans ces lignes écrites à la diable, l’écho cependant très lointain des tumultes du siècle, de la chute de l’Empire et des débuts de la seconde Restauration.

Ces Journaux intimes nous plongent dans l’intimité d’un grand esprit et nous font partager ses intermittences du cœur et le spectacle de cette hautaine difficulté d’exister qu’il résume avec cette lucidité mordante qui est la sienne : « On n’est connu jamais que de soi, on ne peut être jugé que par soi : il y a entre les autres et soi une barrière invisible. C’est une illusion de la jeunesse que de croire qu’aucune relation la fasse disparaître : elle se relève toujours »

Le livre sur le site de Folio/Gallimard