MONA OZOUF, PORTRAIT D’UNE HISTORIENNE – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Depuis plusieurs années, la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, dirigée par le romancier Patrick Deville, organise à l’abbaye de Fontevraud des Rencontres internationales consacrées chaque fois à une œuvre importante. C’est l’occasion de rassembler universitaires,  témoins ou familiers d’un auteur. Du 17 au 19 juin 2016, l’invitée fut Mona Ozouf. Cette rencontre a été l’occasion d’un livre, « Mona Ozouf, portrait d’une historienne » qui vient de paraître.

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Précédé du pertinent « Y-a-il une crise du sentiment national », l’ouvrage aborde les différentes facettes du travail protéiforme de Mona Ozouf. L’exercice a bien entendu ses limites : les témoins ici convoqués sont bien souvent des inconditionnels ; la louange répétée finit par confiner à ce « Lèche botte blues » si bien chanté par Monsieur Eddy…

Il n’empêche ce Portrait d’une historienne reste passionnant. Son premier chapitre est consacré à l’amitié. Cela peut surprendre mais dans le parcours de Mona Ozouf, une jeunesse un peu triste (elle perd très tôt son père) et isolée a rendu précieux le don de soi et l’échange intellectuel au sein d’une société d’amis choisis pour la vie. Ce besoin d’une communauté d’esprit renforcée par la nécessité d’une lutte est pour beaucoup dans l’engagement de la jeune Mona au sein des rangs communistes en compagnie de ceux, qui comme François Furet ou encore Emmanuel Le Roy Ladurie, lui resteront liés jusqu’à la fin.

Mona Ozouf s’interroge sur la fascination exercée à l’époque par le Parti communiste sur toute une frange de la jeunesse intellectuelle. Dans cet engagement massif, elle voit rétrospectivement quelque chose qui ressemble à une expiation collective. Trop jeunes pour faire la guerre mais assez vieux pour y perdre une part de leur innocence, tous ces jeunes gens sont, par la force des choses, demeurés au bord de l’événement, en spectateurs. Ils ont le sentiment d’être passé à côté d’une époque héroïque. Le combat communiste est une manière de continuer la guerre sans l’avoir faite. Dans la vie intellectuelle de Mona Ozouf, cette aventure a les vertus formatrices d’un aveuglement finalement fécond : il va orienter une bonne part de ses recherches. Ce que la jeune femme a éprouvé dans ces années de fébrilité idéologique, elle le retrouve  dans la Révolution française.

« Dans la Révolution française comme dans l’engagement militant, écrit-elle, l’allégresse des premiers jours se mue en peur puis en épouvante ; dans l’une comme dans l’autre on s’évertue à camoufler cet écart vertigineux. Tantôt on invoque la citadelle assiégée et les formidables ennemis qui rendent nécessaire le recours à la terreur. Tantôt on use libéralement de l’oxymore : pour faire advenir la société réconciliée, le bonheur et la paix (…) force est bien de recourir au despotisme de la liberté ».

Le dégrisement viendra  au fil de l’envahissement progressif des paradis promis, par les prisons, les camps et les gibets…

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Mona OZOUF

Au fond, que ce soit par le biais de son appartenance bretonne ou de ses illusions communistes, Mona Ozouf est très tôt confrontées à des conflits de fidélités, entre l’universel et le particulier, les attaches et la liberté. Ce sentiment ne peut que la conduire à s’intéresser à la Grande Révolution qui, dans sa dérive terroriste soupçonne une volonté criminelle de séparation derrière toute  expression individuelle. L’historienne (au départ philosophe de formation) est aussi une furieuse amatrice des lettres. C’est sans doute ce qu’elle pardonne le moins aux Jacobins (d’où son faible, plus guère de saison, pour les Girondins) : ils ont bâillonné toute libre expression littéraire.

« Les Jacobins ont professé que le patriotisme devait occuper la vie entière et qu’ils pouvaient légitimement réclamer le sacrifice des liens privés au bien public. (…) Ils ont demandé aux citoyens l’obéissance, mais pis encore, le consentement intérieur (…). Or les lettres foncièrement anti-tyranniques ne vivent que du libre-choix des sentiments et de la saveur de la vie individuelle ».

Cette Révolution, l’ouvrage commenté y revient encore en abordant la question des festivités du bicentenaire. J’avais tout juste trente ans et je me souviens très bien  de discussions enflammées dont on a plus idée aujourd’hui sur de tels sujets (D’autres les ont remplacé entre-temps…). Très tôt, Mona Ozouf a déclenché la polémique avec son article célèbre « Peut-on commémorer la Révolution française ? » Elle y abordait la difficulté d’une unité commémorative autour d’un événement fait d’éclatements et de divisions. Elle soulignait aussi avec beaucoup de justesse l’opposition entre mémoire et histoire ; l’écart entre la fidélité à un héritage et l’objectivité d’un savoir et d’une connaissance distancés.

L’ouvrage aborde d’autres sujets polémiques qui sont autant de jalons dans la carrière de Mona Ozouf, comme le « féminisme à la française », la laïcité et la trace de Jules Ferry dans l’histoire de France. Il se termine sur une facette moins connue de cette femme brillante : la critique littéraire. Pendant près de quarante ans, Mona Ozouf a tenu une chronique dans Le Nouvel Observateur. Ses articles ont été réunis dans un précieux ouvrage intitulé « La cause des livres ». Son amie Christine Jordis témoigne avec finesse de l’orientation critique choisie :

« Comme bien des personnages qu’elle décrit, Mona Ozouf est ennemie de la critique justicière ; elle fait aux œuvres étudiées l’amitié courtoise mais néanmoins lucide d’une visite infiniment civilisée. Elle procède en premier lieu par la compréhension, par l’empathie et par esprit de tolérance »

Ce penchant qui incline Mona Ozouf à partager ses enthousiasmes plutôt que ses aigreurs n’exclut pas, à l’occasion, le coup de griffe. Comme à l’égard de Simone de Beauvoir qu’elle appelle malicieusement tante Simone et dont on sent bien qu’elle l’agace :

« Pauvre tante Simone ! Elle qui n’était pas née femme, avait tout fait pour ne pas le devenir, si vite rassurée par la chanson vulgaire et douce dont on berce l’éternel féminin : avec toi ce n’est pas la même chose. »

Que retenir de Mona Ozouf ?
A mes yeux une femme curieuse de tout, indépendante et audacieuse, qui pratique l’histoire avec le plaisir gourmand du style : un style incarné et dense à mille lieux de l’écriture sèchement administrative de tant d’historiens dont le propos peut être intéressant mais qui est totalement dépourvu de ce plaisir du texte sans lequel toute lecture m’est un pensum.
Je retiens aussi une belle profession de foi. Celle qu’elle prononce lors de l’inauguration du Collège François Furet d’Antony, sous le couvert de l’hommage qu’elle rend à son ami décédé quelques années plus tôt :

« François Furet appartenait à une génération qui vivait dans la foi, alors canonique, de l’engendrement de l’homme par l’histoire. Il l’avait définitivement abjurée après sa rupture avec le Parti communiste, rupture sans lendemain ni regrets, après laquelle il n’acceptera plus jamais de se loger dans aucun déterminisme, ni structuralisme (Lévi-Strauss), ni géographique (Braudel), ni sociologique (Bourdieu). Il a alors répudié l’idée que l’homme est le produit de structures et le déterminent et ne lui offrent au mieux qu’une illusion de liberté ».

Le livre sur le site de Flammarion 

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LE VOYAGEUR INTEMPOREL de SALVATORE GUCCIARDO (Chloé des Lys) – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

ÇA RACONTE SARAH de PAULINE DELABROY-ALLARD, une chronique de Jean-Pierre Legrand
Jean-Pierre LEGRAND

Cela commence à la manière d’Alice au pays des merveilles, versant cauchemar : la même manière d’être happé, là dans un fantasmagorique terrier de lapin, ici dans le tourbillon « couleur nuit » du gouffre de l’inconscient.

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Absorbé dans la contemplation d’un étrange tableau, Renato Busso est pris d’un malaise et se trouve aspiré au plus profond d’un monde déserté des points de repère habituels : nous sommes dans une sorte d’extravagante théocratie vouée au Tout Grand Ouros dont le consubstantiel fils est un poulpe à forme humaine flanqué d’une épouse-grande prêtresse, à l’ondulante lascivité. C’est Era, fille du Soleil et de la Lune. Image en miroir de l’œuvre peinte, ce monde offre à voir dans ce tableau le point de passage entre deux réalités fermées l’une à l’autre mais dont l’art permet de transgresser les frontières.

La géographie du lieu est insolite : plongés dans un espace ne s’inscrivant dans aucun temps, nous sommes  dans un monde où plusieurs plan s’interpénètrent, coupés de forêts voraces et labyrinthiques, de mers reptiliennes, borné par l’infini d’un océan d’étoiles que berce la musique des sphères et d’où surgissent formes et couleurs.

Renato – rebaptisé Ini – est un élu : il lui est donné de parvenir à la Connaissance et de subir l’Epreuve initiatique du Savoir. Cette spiritualité n’est pas une gnose manichéenne : « la connaissance se trouve dans le bien et dans le mal ! Ils ont inséparables ! Si on ôte l’un, l’autre meurt. Le jour où l’homme les divisera, ce sera sa fin ». Dans les grottes de son âme « où est immense l’inconnu – minime l’esprit », Renato vient déjà de faire une découverte importante : c’est dans les ténèbres que se trouve la lumière, le bien ne peut prospérer que dans l’ombre portée du mal ; les disjoindre revient à les absolutiser l’un et l’autre en un combat fatal.

Ce monde des profondeurs aussi bien que des infinités galactiques ne s’éprouve donc pas dans la dualité du bien et du mal mais est néanmoins animé d’une forme d’élan, de pulsation primordiale  qui, sans nier la matière, aspire à, sinon s’en affranchir totalement, du moins à en être moins lourdement lesté. Le voyage initiatique qu’entreprend Renato commence en un curieux  pandémonium, comme on le sait capitale de l‘enfer, mais ici point de départ paradoxal d’une conquête de la sagesse. L’auteur décrit ces lieux infernaux avec maestria : « les sons fiévreux des flûtes et des tambours se mélangeaient dans le fatras  des esclaffements jusqu’à former une pyramide de cacophonie (…). Les convives s’embrassaient avidement en faisant des gestes obscènes. Ils étaient prisonniers dans le creux de l’arbre de l’inconscience (…). Ils se débattaient farouchement non pas contre la faucille du néant mais en vue d’un épanouissement profond ».

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Salvatore GUCCIARDO dans son atelier

On franchit encore d’autres lieux, croise d’autres créatures gémissantes puis, c’est l’ascension, l’aspiration soudaine vers les hauteurs : les rires hennissants des déments se sont tus ; plus de stridence. « Nulle plainte, nul sifflement. Le silence ! Le merveilleux silence ! L’inaccessible silence ! Celui qui entoure le sacré, le divin ! ». C’est ici que Renato doit subir l’Epreuve du savoir.

Premier roman en forme de conte philosophique, Le voyageur intemporel tient les promesses que laissaient augurer l’art que déploie l’auteur dans ses tableaux. On retrouve avec bonheur un univers très personnel. L’écriture poétique dessine les métaphores, suggère les symboles en évitant de se surcharger d’une profusion absconse.
Renato-Ini s’est dépouillé des hardes du « vieil homme » : accédant à la Connaissance puis à la Sagesse, son chemin est celui de la renaissance à lui-même et au monde. Mais quelle est la nature de cette sagesse : sans doute une forme de connaissance agie dans la plénitude de l’acte, une recréation de soi.

Ce court roman – remarquablement préfacé par Éric Allard – se termine sur l’« ouvert ». Entrevoyant Renato réinvestissant sa vie, je me plais à m’imaginer qu’il commence à peindre ou à écrire. Ou les deux.

Le livre sera présenté à la Bibliothèque M. Yourcenar de Marchienne-au-Pont le samedi 23 mars 2019 à 17 heures: en savoir plus via la page Facebook de la manifestation.

Le site de Salvatore Gucciardo

Le site de Chloé des Lys

LA FONTAINE ET SES FABLES d’HYPPOLITE TAINE – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND 

Jusqu’il y a peu, Taine n’était pour moi guère plus qu’un nom. De ces noms célèbres dont on ne sait presque rien.

Au hasard des étagères d’un bouquiniste de Bruxelles, je suis tombé voici quelques semaines sur un vieux livre joliment relié, sauvé du pilon de la bibliothèque du Collège Saint Michel : une réédition de 1907 du « La Fontaine et ses fables » d’Hyppolite Taine.

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J’affectionne La Fontaine et j’aime de temps à autre sauver de vieux livres de leur solitaire décrépitude, plus encore lorsque, comme de vieux chevaux de trait, ils sont bannis d’une bibliothèque publique sans avoir jamais démérité. Après avoir lu quelques lignes au hasard et reconnu un vrai talent d’écriture, j’ai adopté le livre.

Dès le premier chapitre, on retrouve les idées largement datées et chères à Taine telles qu’on peut les trouver synthétisées dans les ouvrages qui abordent son œuvre. « L’œuvre d’art n’est pas un produit accidentel, mais le fruit du climat, de la situation économico-géographique, et de la vie socio-politique ». Enfant de la douce Champagne, La Fontaine est à l’image de cette vieille « race » gauloise qu’on y trouve : « d’un esprit exquis plutôt que grand, douée plutôt de goût que de génie, sensuelle mais sans grossièreté ni fougue, point morale mais sociable et douce, point réfléchie mais capable d’atteindre les idées, toutes les idées et les plus hautes à travers le badinage et la gaieté ».

La Fontaine est un drôle de paroissien : époux mais aussi peu marié qu’on puisse l’être, père distrait, joyeux et un peu lunaire, il fait montre d’un sans-gêne d’une touchante candeur… Un trait rapporté par Taine le peint mieux qu’un long discours : pensionné par Fouquet, recueilli par Mme de la Sablière après la disgrâce du Surintendant, il demeura plus de vingt ans  chez cette grande dame qui lui épargna tous les tracas de la vie quotidienne. Quand elle mourut, M. d’Hervart vint le trouver et le pria de loger chez lui : « j’y allais, répondit La Fontaine »…

C’est dans l’entourage de Fouquet et de Mme de la Sablière qu’il croisera nombre de libertins qu’il fréquente tout en étant proche des jansénistes. Tout La Fontaine est là : ni dévot ni philosophe, il cultive une forme de distance ironique qui peut paraître du cynisme mais qui n’en a jamais l’humeur un peu sauvage. Sa morale est ondoyante tant « il est difficile à un homme si gai d’être un vrai précepteur de mœurs. La sévérité n’est pas sa disposition ordinaire, il ne fera pas de l’indignation son accent habituel. Tâchez de n’être point sot, de connaître la vie, de n’être point dupe d’autrui ni de vous-même, voilà je crois, écrit Taine, l’abrégé de ses conseils ».

Sa manière de traverser la vie et d’accepter la mort sent un peu le fagot :

 « La Mort ne surprend point le sage ;

 Il est toujours prêt à partir,

 S’étant su lui-même avertir

 Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.

 (…) Je voudrais qu’à cet âge

 On sortit de la vie ainsi que d’un banquet,

 Remerciant son hôte, et qu’on fit son paquet. »

Les querelles politiques semblent le laisser froid :

 « Le sage dit, selon les gens :

  Vive le Roi ! vive la Ligue »

Décidément, il y a du Brassens chez cet homme-là : « Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente ».

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Portrait de Jean de La Fontaine (1621-1695)

La lecture de Taine met en évidence ce que toute lecture attentive des fables révèle : La Fontaine est un formidable observateur qui nous convie au spectacle de la vie et du monde. Par le truchement des animaux toujours choisis avec un discernement si fin qu’il fait songer à Buffon, tout y passe : le roi, la cour, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, l’artisan et le paysan.

Aux deux extrémités, on trouve le roi  « habitué à mépriser, habile à offenser et faisant aussi naturellement l’un que l’autre » et le paysan. Entre les deux, s’agite le courtisan, vivant sous la menace de la disgrâce et dont « le dur métier est d’être servile sans être bas ».

Le paysan est croqué d’amusante façon :

« Deux villageois avaient chacun chez soi

Forte femelle, et d’assez bon aloi ,

Pour telles gens qui n’y raffinent guère ».

Les quelques exemples cités jusqu’ici le font bien voir: l’art de La Fontaine étonne par la manière dont il fait mouche à tous les coups avec une grande économie de moyens. « Il ne change rien à l’ordre naturel, non plus qu’aux tournures simples ». Il évite soigneusement les inversions poétiques qui agacent tant chez certains poètes. Répugnant à la rhétorique, s’évadant du corset de l’alexandrin, il évite soigneusement les petites habiletés de style. « Ayant l’idée d’un objet et d’un événement, il trouve d’abord, non pas le mot exact mais le mot naturel, c’est-à-dire l’expression qui jaillirait par elle-même en leur présence et par leur contact ».

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Hyppolite Taine (1928-1893)

Il y a plus encore. L’art de notre fabuliste est celui d’un alchimiste. On l’oublie trop souvent, sa matière existe déjà : toutes ses fables transposent – il est plus exact de dire transmuent – les fables d’illustres et antiques devanciers comme Ésope et Phèdre. L’un des intérêts du livre de Taine est précisément de nous montrer le fabuliste en son atelier.

Prenons la fable CCXLVI d’Esope :

« Un Homme, dont la Femme était détestée de tous les gens de la maison, voulut savoir si elle inspirait les mêmes sentiments aux Serviteurs de son Père. Sous un prétexte spécieux il l’envoie chez celui-ci. Peu de jours après, quand elle revint, il lui demanda comment elle était avec les gens de là-bas. Elle répondit que les Bouviers et les Pâtres la regardaient de travers. – Eh bien, Femme, si tu es détestée de ceux qui font sortir leurs troupeaux à l’aurore et qui ne rentrent que le soir, à quoi faudra-t-il s’attendre de la part de ceux avec qui tu passes toute la journée ».

Bien que parlante, l’histoire est un peu sèche. « Esope dit les faits, non les causes. Pourquoi la femme est-elle haïe ? De quel ton parle-t-elle aux gens ? Par quel talent rend-elle la maison inhabitable ? Il faut montrer tout cela pour nous montrer la vie, sinon on reste froid et ennuyé ».

Passons maintenant à la fable « Le mal marié ». La Fontaine nous convie à une scène conjugale :

« Rien ne la contentait, rien n’était comme il faut:

On se levait trop tard, on se couchait trop tôt;

Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.

Les valets enrageaient, l’époux était à bout:

«Monsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout,

Monsieur court, Monsieur se repose.»

Elle en dit tant, que Monsieur, à la fin,

Lassé d’entendre un tel lutin,

Vous la renvoie à la campagne

Chez ses parents »

La Fontaine « nous rend compte d’une journée, nous fait souffrir tous les déplaisirs du mari, nous met de son parti ».

Il y a un ici un tour particulier qui m’évoque, dans le domaine musical, l’art baroque de la parodie. Là ou dans sa quête d’originalité à tout prix notre époque serait tentée de débusquer un plagiat, nous trouvons une œuvre pleinement originale et pourtant inspirée de part en part de fables existantes.

Plaisant, ironique, voire caustique, La Fontaine varie les tons à l’infini et au besoin, se montre grave et touchant, presque bouleversant:

 J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors

Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et sa voûte céleste,

Changé les bois, changé les lieux

Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l’aimable et jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère ,

Je servis, engagé par mes premiers serments.

Hélas! Quand reviendront de semblables moments?

Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète?

Ah! si mon coeur osait encor se renflammer!

Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête?

Ai-je passé le temps d’aimer?

Tout simplement un très grand poète.

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La Fontaine et ses fables – H. Taine, Librairie Hachette

MIROIRS À MARÉE BASSE d’ISABELLE BIELECKI et MARTINE ROUHART (Le Coudrier) – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Dans leur belle collection Sortilèges, les Editions Le Coudrier viennent de publier  ce recueil très original, joliment intitulé  « Miroirs à marée basse ».

Photo

Il y est question de la mer, à la fois dans son mystère et son évidente polysémie. Du temps aussi, de l’infini, de l’étrange poésie de la vie, des blessures d’enfance, du voyage intérieur, de l’heure qui passe, « grise et bleu ».  Les textes de Martine Rouhart et Isabelle Bielecki  se font face, page paire pour l’une ; page impaire pour l’autre. Au milieu de l’ouvrage les belles photographies de Pierre Moreau tremblent au bout des mots comme un mirage et invitent le flâneur extasié à poursuivre son  chemin entre deux mondes qui se répondent. Ces photographies sont très belles et touchent par endroit à l’art pictural (Soulignons au passage le travail magnifique de l’éditrice). Les espaces sont étirés, les êtres – hommes, chevaux ou oiseaux – minuscules, les tonalités franches et saturées ; parfois toute l’étendue semble faite d’une même  matière que seul structure le jeu des couleurs et de la lumière. Pierre Moreau tient la ligne de basse dans ce trio poétique.

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Isabelle BIELECKI

Vient Isabelle Bielecki et sa voix d’alto…
Son premier poème roule des flots mythologiques d’où jaillit cette moderne Vénus au corps  capiteux et à la « moue exquise »:

 La mer est tellement fière
Quand elle enfile ses hauts talons d’argent
Superbe se déhanchant
Elle glisse ses seins en des rouleaux
A faire damner tous les badauds 

Cette mer transfigurée se fait mystérieuse, inconstante et provocante ;  cruelle, de son cœur de pierre elle broie l’innocence. A bout de nerf, rouge de colère, pleine de bave et d’écume, elle s’arrache des bouts de chair / Avale de travers / Puis crache tout.
Gorgone et hétaïre, la mer mord des rivages qu’Isabelle Bielecki connaît bien : ceux de l’enfance martyre et de la mémoire dévastée par  une houle hystérique  qui envahit les terres   « sous l’œil absent/ D’un astre blanc »…

Une ligne mélodique sinueuse et fragile s’élève dans l’air comme un encens ; c’est la voix de Martine Rouhart :

Je voudrais entrer
dans la rêverie
d’un ciel
lisse comme la mer 

On la suit dans cette rêverie  avec cette impression douce et triste d’entrer avec elle dans le secret d’une grâce  éphémère et poignante.

La lumière cassée
les ombres élargies
le pas ralenti
un murmure
qui palpite
et puis se tait
voilà comment
finit le jour
voilà comment finissent
toutes les choses
qui vivent.

Après que nous ayons croisé au large de l’île colorée  au côtes battues par les mots,  les textes s’apaisent. Sous la plume d’Isabelle Bielecki,  une suave sensualité réconcilie les corps sinon les âmes :

La mer
Paupière
Du soleil cet indolent flâneur
Entre ses cils couleur
De miel de feu ou de lavande
Mais qu’il s’éveille ou descende
Il est l’iris il est son Rê
L’œil du cyclope son bilboquet
Son adoré volage
Qui de son eau fait des nuages
Embrase ses jupons
Ou impudent étale ses rayons
Sur celle qui joue à faire semblant
D’être la belle aux flots dormants.

Pourtant, même tranquilles, les eaux qui se retirent n’enserrent d’amour que des châteaux de sable et la petite fille goûte la caresse distraite de la vague refluant, comme une joie qui est lui est comptée.

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Martine ROUHART

Parfois les lignes mélodiques se croisent en un espoir ténu ,  la perspective à peine discernable d’une  possible consolation:

Ma voix se brise
contre les vagues
un peu de moi
est emporté
un peu de moi
renaîtra
peut-être
à marée basse.

Ce recueil est un petit bijou de polyphonie poétique.

La poésie de l’une, toute de simplicité alliant raffinement et élégance, pensée errant à la surface des flots, fuyant vers l’horizon des mots, franchit une frontière invisible et nous revient lestée d’un peu du secret du temps et de l’infini de l’existence. La poésie de l’autre bouscule, embrase, culmine dans ce surgissement aphrodisien de la mer, révèle des colères anciennes, des blessures longtemps dissimulées et multiplie dans une langue métaphorique et juste des images aux reflets changeants dans lesquels chacun peut entrer et choisir son point de vue, à l’instar du photographe Pierre Moreau qui, de loin, observe la scène.

Ce soir, je referme ce recueil avec le sentiment d’avoir conquis de nouveaux espaces intérieurs.
Dans le silence qui gagne mon quartier, je peux  «  attendre sans hâte / le point du jour/le retour de la mer / le nouveau jeu des vagues. »

Le livre sur le site du COUDRIER

 

KAFKA SUR LE RIVAGE de HARUKI MURAKAMI – une lecture de Jean-Pierre Legrand

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JEAN-PIERRE LEGRAND 

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D’ordinaire, j’affectionne peu les romans aux rebondissements multiples, mêlant réalisme, surnaturel, mille choses encore et dont la lecture, page après page me convainc rapidement que, décidément, l’auteur a un peu trop chargé la barque.

À première vue, Kafka sur le rivage n’était pas donc pas pour moi…  Il y pleut des poissons quand ce ne sont pas des sangsues ; les chats se mettent à parler (attention, uniquement avec ceux qui peuvent les comprendre…) ; le mal s’incarne dans des « personnages concepts » évadés de leur abstraction publicitaire, comme Johnnie Walker sanglé dans sa redingote rouge, le haut-de-forme vissé sur le crâne ou le colonel Sanders. Mais Murakami joue de tout cela avec un tel naturel et un brio dans l’estompement des limites qu’il crée un monde très crédible, à peine différent du nôtre mais dont la trame poétique et onirique fait communiquer entre elles toutes les dimensions du rêve et de la veille, des esprits et des corps, du monde et des outre-mondes.

L’intrigue est complexe… Elle s’ouvre à la façon d’une scène primitive, sur fond de mythologie : âgé de 15 ans , abandonné par sa mère partie avec sa sœur lorsqu’il avait 4 ans, Kafka Tamura fugue du domicile paternel, fuyant la sinistre prophétie de son père sculpteur de renom: « tu tueras ton père de tes mains et coucheras avec sa mère. »

Peu après le départ de Kafka, un autre personnage s’agite. Il s’agit de Nakata. C’est un curieux vieillard : durant la seconde guerre mondiale, alors tout jeune écolier il a été  victime,  avec toute sa classe, d’un incident énigmatique (attaque neuro-toxique ?) dont lui seul a conservé des séquelles. Sa mémoire s’est vidée de tout souvenir et son esprit de tout apprentissage ; élève brillant, Nakata n’a jamais plus su ni lire ni écrire. Avec une innocence candide, il habite comme de plain pied un monde qu’il réenchante. Privé de souvenirs, Nakata est une sorte de « bibliothèque sans livre ». Il y a quelque chose de L’Idiot de Dostoïevski chez lui : un élément christique et perturbateur ; il se fait l’instrument d’une révélation, il œuvre à un accomplissement.
Nakata vit de quelques indemnités et d’expédients.  À la demande de leurs propriétaires, il s’est fait une spécialité de retrouver les chats égarés : il leur parle et comprend leur langage. Un jour, il tue un certain Johnnie Walker qui les torture et les massacre. Il doit fuir. Il est rejoint par Hoshino un jeune homme tout ce qui a de plus normal et qui comme presque tous les gens normaux, vit au jour le jour et donc perd sa vie, dissipe son être, « cette maille qui file » comme dit Jankélévich.

Dans leur fuite, Kafka et Nakata, flanqué de Hoshino, convergent tous deux vers l’île de Shikoku et là, vers  la bibliothèque Komura qui, sans qu’ils s’en doutent, est l’épicentre de cette secousse qui les a fait se mettre en route. La bibliothèque est dirigée par Melle Saeki secondée par Oshina séduisant androgyne, esthète et très cultivé. Agée d’un peu plus de 50 ans, Melle Seki vit dans le souvenir d’un jeune homme, à l’exacte semblance de Kafka, qu’elle aima passionnément et qui mourut tragiquement.

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Haruki Murakami

Elle engage Kafka et l’installe dans une chambre du lieu. Sur un de ses murs, une peinture troublante : on y voit le jeune homme qu’elle aima ; au bord d’un rivage, le regard perdu vers l’horizon. La nuit, une jeune fille spectrale surgit des ténèbres et s’abîme dans la contemplation du tableau. Kafka tombe amoureux de cette vision…

La police, elle aussi, s’est mise en mouvement. Le père de Kafka a été assassiné. Kafka est recherché ; il se réfugie dans une cabane qu’Oshina possède, au flanc d’une montagne et que borde une impénétrable forêt, véritable labyrinthe. Oshina le met en garde : cette forêt perd ceux qui s’y enfoncent.

« Quand tu mets le pied dans un labyrinthe extérieur, c’est que tu entres aussi dans un labyrinthe intérieur. Dans la plupart des cas , c’est très dangereux ».

Bien entendu, le jeune adolescent ne résiste pas à la tentation de s’aventurer dans les profondeurs sombres, sauvages et solitaires de cette forêt et de gagner tout au bout, le bord du monde. Certains peuvent s’y perdre à jamais, d’autres en reviennent. De ce séjour sur l’extrême rivage de sa conscience où « les vagues viennent lécher la grève, et refluent en laissant des lettres derrière elles, puis reviennent et les effacent », Kafka resurgira au plein jour, n’ayant rien rejeté de lui-même, tout absorbé, ombre et lumière, complètement lui-même, dans un monde nouveau…

Kafka sur le rivage est un beau roman d’apprentissage. Il conjugue des qualités rarement réunies : sa densité philosophique ne lui enlève jamais son rythme et sans rien perdre de « son nerf », le propos se nimbe d’un climat de rêverie poétique. Petit bémol cependant : fait malheureusement trop fréquent, quelques inadvertances dans la traduction agacent.

Le foisonnement du roman permet de multiples lectures, autorise plusieurs points de vue.

Le foisonnement du roman permet de multiples lectures, autorise plusieurs points de vue.

Il explore maintes facettes de l’âme humaine dont, sans doute, le sentiment de culpabilité n’est pas le moindre. La responsabilité commence avec le pouvoir de l’imagination, nous dit Oshina citant Yeats… Érudit sans lourdeur, Murakami multiplie les emprunts ou allusions  à Shakespeare, Goethe, Bergson, Kafka mais aussi Soseki et Tanizaki et rend compte du sens de la vie et de la recherche d’une identité..

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La musique et la peinture jouent un rôle important dans le roman. Cette peinture du jeune homme au regard perdu est aussi lancinante que le Christ d’Holbein dans L’Idiot : point de passage entre le réel et le monde du souvenir, des esprits et de l’au-delà, elle joue dans les deux sens comme un prisme diffractant la lumière, celle des morts et celle de vivants.

Egalement lieu de médiation entre les mondes, la musique, surtout classique mais pas seulement, est omniprésente. Rien d’étonnant dans un roman ou tout est métaphore,  la musique étant sans doute de tous les arts, le plus métaphorique.

Par la métaphore du labyrinthe et surtout de la bibliothèque, ce roman joue également constamment d’une dialectique de l’endroit et de l’envers, de l’intérieur et de l’extérieur ce qui n’est pas sans rappeler Borges, référence à mon sens implicite même si jamais citée dans le roman.  La bibliothèque constitue à ce titre une double métaphore.  Tout d’abord de ce monde parallèle, dépositaire de l’esprit et de la mémoire du monde que sont tous les livres. Ensuite de ce réduit de nous-même avec ses rayonnages, « dans lequel nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. (…) Une bibliothèque qu’il faut balayer, aérer, changer l’eau des fleurs et  indexer, avec des cartes de référence, pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs ».

Je viens de citer Borges voici quelques lignes. L’envie me prend de conclure avec lui, tant il me semble que la conception du roman qui irrigue Kafka sur le rivage, est proche de celle qu’a pu exprimer  Borges :

« J’ai distingué, dit-il deux principes de causalité : l’un naturel, qui est le résultat incessant d’opérations incontrôlables et infinies : l’autre, magique, lucide et limité, où les détails prophétisent. Pour le roman, je pense que la seule honnêteté possible se trouve dans le second. Le premier sera réservé à la simulation psychologique. »

Le jeune Kafka Tamura semble confirmer cette analyse. L’un des premiers livres qu’il dévore dans la bibliothèque Komura sont Les Mille et une nuits dans l’édition de Burton (Tiens, Borges en parle aussi), « livre plein d’obscénité, de violence, de sexe et d’absurdité , qui déborde d’une vie et d’une liberté que le bon sens ne peut contenir ».

 

KAFKA SUR LE RIVAGE sur le site LISEZ 

Le site consacré à HARUKI MURAKAMI

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CORRESPONDANCE de MADAME DE SEVIGNÉ, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

J’entretiens un vieux compagnonnage avec la marquise de Sévigné. C’est par l’œuvre de Proust que j’ai fait sa connaissance. Dans « La Recherche » on apprend que les lettres de Madame de Sévigné sont une des lectures de prédilection de la grand-mère du narrateur qui y puise mille anecdotes éclairant sa propre existence. Plus tard, je lus l’une ou l’autre sélection de lettres qui me portèrent à m’intéresser davantage à leur auteur et à acquérir les trois volumes de sa correspondance dans la Pléiade, d’abord dans la vieille édition Gérard – Gailly de 1953, puis dans celle de Duchêne parue en 1974. Je parlerai ici du premier volume.

 

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Un mot de ces deux éditions. Comme c’est généralement le cas avec La Pléiade, la « nouvelle » édition a pris un peu de ventre. Ceci s’explique en partie par les progrès de la recherche littéraire. La correspondance de Madame de Sévigné a cette particularité que tous les originaux ont été détruits. On dispose de plusieurs séries de copies plus ou moins fiables et d’éditions plus ou moins fidèles de ces copies. Certaines lettres ont été corrigées à la lumière des dernières recherches tandis que de nouvelles lettres ont été reconstituées. Dans l’édition « Duchêne », l’appareil critique s’enrichit de nombreuses notes. Leur objet est le plus souvent de mieux contextualiser les lettres et leur contenu sur le plan historique. Leur multiplication n’est cependant pas toujours pertinente, par exemple lorsqu’une note signale que la lettre que vous êtes en train de lire est l’écho d’une précédente missive, ce que tout lecteur attentif aurait deviné de lui-même.

Petite déception également concernant l’introduction de Duchêne qui me semble poussive et pâlichonne au regard de celle, particulièrement flamboyante de son devancier. C’est curieux car Duchêne est aussi l’auteur d’une brillante et très enlevée biographie de la marquise. Duchêne reprend l’avantage dans sa « note sur le texte » qui, certes un poil austère, retrace par le menu, à la manière d’une enquête policière, la difficile reconstitution de la correspondance de l’ « introuvable marquise ».

Un mot maintenant sur l’auteur.

Du côté paternel, Marie de Rabutin Chantal, future marquise de Sévigné descend des Rabutin. C’est une veille lignée attestée dès de XIIeme siècle. Tous fins bretteurs, admirés et souvent craints, d’une bravoure folle et plus encore célèbre par leur piquantes saillies, les Rabutin maintiendront si bien leur réputation d’esprit et de charme qu’un jour le terme rabutinade se retrouvera dans le Littré comme le « trait d’esprit à la manière de Bussy-Rabutin ; en vrai Rabutin ». Côté maternel, nous trouvons les Coulanges qui ne sont « rien » sur le plan généalogique mais apportent leur immense fortune !

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Madame de Sévigné (vers 1665) par Claude Lefèbvre

Vieille noblesse d’épée et  grande bourgeoisie se penchent donc sur le berceau de la future marquise, sans oublier une haute figure de la spiritualité : la grand-mère paternelle de Madame de Sévigné n’est autre que Jeanne de Chantal, la future Sainte Chantal.

Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes sauf, qu’en ces années, il existe au moins une forme d’égalité : celle de la mort. Celle-ci frappe à coups redoublés : à dix-huit mois Marie perd son père, à sept ans sa mère, puis, à peu d’intervalle, ses grands-parents, M. et Mme de Coulanges. A dix ans, il ne lui reste donc plus qu’une grand’mère qui se trouva être notre future sainte. Trop absorbée par la direction de l’ordre des Visitandines qu’elle venait de fonder avec François de Salles – une chance pour la petite Marie et plus encore ses futurs lecteurs – l’illustre Sainte s’en remit aux Coulanges du soin de la tutelle de la jeune enfant.

Christophe de Coulanges, abbé de Livry, s’attacha à la jeune fille et pourvut à son éducation. C’est « le bien bon » si souvent évoqué dans les lettres et dont le domaine, dans la forêt de Bondi sera l’objet de nombreux séjours de notre marquise. Echappant au couvent qui semblait une destination toute tracée, Marie de Rabutin développe auprès des Coulanges un caractère spontané, exubérant et passionné. Malgré tous les malheurs et les deuils, elle leur doit, selon les mots de Roger Duchêne « le goût de vivre avec les vivants ».

Vivant, Henri de Sévigné l’est plus que tout autre. De vieille noblesse bretonne, perclus de dettes, séducteur et ombrageux, querelleur et plein d’esprit, il épouse Marie le 4 août 1644. Henri a 21 ans et Marie 18. Le temps de faire deux enfants – Françoise, future comtesse de Grignan et Charles –  et la voici veuve. En 1651, Henri meurt en duel contre le chevalier d’Albret qui lui disputait sa maîtresse, Mme de Gondran, dite la belle Lolo.

Le premier volume de la correspondance dont je parlerai ici débute en 1646 pour se terminer en 1675. Il est très intéressant car si la grande majorité des lettres sont écrites à Madame de Grignan après son départ pour la Provence en 1671, il nous reste un peu plus de 130 lettres de la période antérieure qui nous permettent de saisir Madame de Sévigné encore toute jeune femme.

De cette période de la première jeunesse puis de celle qui suit immédiatement son mariage, les lettres qui subsistent témoignent, selon la belle expression de Roger Duchêne, « d‘une écriture de loisir et de plaisir chargée de dire et de maintenir les liens de l’amitié ; une écriture où se retrouvent les gaités qu’on a partagées ensemble, grâce à l’esprit dont chacun aime faire preuve pour briller mais aussi pour le plus grand plaisir des autres membres du groupe ». Pour l’heure, nous découvrons une jeune femme brillante et enjouée. Peu conformiste sans être rebelle il lui arrive de détonner un peu en cette époque fort compassée. Dans une lettre à l’un ses amis elle évoque les soirées de ce temps où  « souvent nous avons pensé crever de rire ». Sans aller toujours jusqu’à cette extrémité, il arrive aussi que Madame de Sévigné pimente ses lettres de l’un ou l’autre trait d’humour fort plaisant. Parlant d’un cousin affublé d’un énorme nez et revenu défiguré d’une de ces guerres qui ensanglante le siècle, elle s’exclame : « La Troche vous rend mille grâces de votre souvenir ; son fil a encore assez de nez pour en perdre la moitié au premier siège sans qu’il n’y paraisse ». Ou ce trait sur Pomenars, gentilhomme délicieux, fort goûté par la marquise mais faux monnayeur et recherché par la police : « Pomenars est divin : il n’y a point d’homme à qui je souhaitasse plus volontiers deux têtes ; jamais la sienne n’ira jusqu’au bout ».

Libre et joyeuse, Madame de Sévigné est également une coquette mais une coquette vertueuse qui aime à être entourée d’admirateurs qui systématiquement éconduits demeurent conquis par son esprit et son intelligence : ils deviennent quasi tous ses amis. Au rang de ces adeptes de l’amour galant recyclés en vieilles connaissances, on trouve Nicolas Fouquet, Turenne, Conti et surtout le pétulant cousin de la marquise : Roger de Rabutin. Après d’innombrables agaceries et une vraie brouille ils se réconcilient mais Bussy, alors en pleine disgrâce doit s’éloigner de Paris : « Adieu, comte, lui écrit-elle, c’est grand dommage  que nos étoiles nous aient séparés. Nous étions bien propres à vivre dans la même ville. Nous nous entendons ce me semble à demi-mots ; je ne me réjouis pas bien sans vous et quand je ris, cela ne passe pas le nœud de la gorge ».

Au détour d’une lettre, on découvre aussi – ce n’est guère étonnant – le plaisir que l’épistolière trouve dans l’écriture mais aussi la lecture. Madame de Sévigné est en effet une grande lectrice : à la lecture de pur divertissement, elle ajoute l’histoire avec une prédilection pour Flavius Josèphe qu’elle n’a de cesse de faire lire à sa fille et avoue une passion pour les écrits de Nicole dont les Essais de morale la captivent.
Plus que d’une véritable conversion, cet intérêt pour le jansénisme témoigne davantage chez la marquise d’une curiosité intellectuelle et d’une attirance un peu affectée pour la vie dévote qui la tente sans toutefois l’emporter sur son furieux appétit  de vivre. Pour moi dit-elle, « je ne suis ni à Dieu ni au Diable ». Une tiédeur accommodante qui fait moins de morts que le fanatisme mais que Dieu n’aime guère à ce que laissent entendre les Ecritures… Le mieux serait d’en sortir mais la voie est étroite et cette perfection que proposent les jansénistes « est un peu au-dessus de l’humanité »

Mondaine mais sans être très « en cour » – et pour cause : ses meilleurs alliés sont tous en disgrâce – Madame de Sévigné est aussi une grande voyageuse qui pour retrouver sa fille en Provence ou gérer ses affaires en Bretagne, a beaucoup sillonné la Province qu’elle apprend à apprécier même si au premier abord le sabir incompréhensible des Bretons la déconcerte. Dans sa manière de voyager, on retrouve cette vivacité qui la caractérise : « hier nous fûmes à Fouesnel, mon fils et moi, dans une calèche à six chevaux ; il n’y a rien de plus joli, il semble qu’on vole». Il y a du James Dean chez cette marquise…

Les séjours en Bretagne, dans son domaine des Rochers sont aussi l’occasion pour notre voyageuse, de nous faire partager son amour pour la nature. On a coutume de faire naître la sensibilité à la beauté de la nature avec l’œuvre de Rousseau. Pourtant la correspondance de Madame de Sévigné fait déjà montre d’une réelle inclination pour la solitude des forêts et les promenades nocturnes :
« Vous voulez donc aussi que je vous parle de mes bois, écrit-elle à sa fille. Vous saurez donc ma bonne, que j’y fais honneur à la lune, que j’aime comme vous savez ».

La vie de la marquise bascule en février 1671, date de la première séparation d’avec sa fille. Celle-ci devient la correspondante principale de la marquise. Le ton des lettres reste enjoué mais se mêle de gravité. L’écriture servira désormais aussi à conjurer l’absence. La correspondance avec Madame de Grignan offre un subtil entrelacement d’amour passionné, de regrets , de reproches plus ou moins voilés et d’objection faite par avance à tous ceux qui s’étonneraient de cette exclusivité possessive. Bref  une belle-mère plus à lire qu’à vivre…Les premières lettres à l’absente sonnent comme une préface à tout ce qui suivra : « Vous m’aimez ma chère enfant et vous me le dites d’une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance (…). Vous vous amusez donc à penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m’écrire vos sentiments que vous n’aimez à me les dire. De quelle que façon qu’ils me viennent, ils sont reçus avec une tendresse et une sensibilité qui n’est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais ». Tout est dit.

Le livre sur le site de Gallimard 

Lettres choisies de Madame de Sévigné sur le site de Folio

ÇA RACONTE SARAH de PAULINE DELABROY-ALLARD, une chronique de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

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Latence : « c’est le temps qu’il y a entre deux grands moments importants ».
Précisément ce que vit la narratrice de ce très beau premier roman de Pauline Delabroy Allard. Quittée du jour au lendemain par le père de sa petite fille, elle s’applique désormais à vivre la vie sans la vivre vraiment. Un compagnon dont ne saurons jamais le nom n’est guère plus qu’un figurant commode dans cet espace déserté par l’amour. Bonne mère, bonne fille, jeune professeur attentionnée la suite des jours est « un long tunnel sans surprise, sans mystère ».

Survient Sarah : elle est violoniste, joue dans un d’un quatuor. « Elle parle fort, rit beaucoup, est drôle à sa façon (…). Elle n’a rien à foutre des convenances et de la bienséance. Elle est vivante ».

Elles s’aiment d’un amour passionné qui  permet tout, renverse, abolit, accomplit, meurtrit, dévaste, dévore, exalte et  désespère, tout cela à la fois.

« Passion : Du latin patior, éprouver, endurer, souffrir. Substantif féminin. Avec une idée de la durée, de la souffrance ou de succession de souffrances : action de souffrir. Avec une idée de démesure, d’exagération, d’intensité : amour considéré comme une inclination irrésistible et violente, porté à un seul objet , dégénérant parfois en obsession (…) ».

Sarah, « son nez abrupt d’oiseau rare, ses yeux d’une couleur inouïe » vit sur le mode « con fuoco » comme indiqué sur cette partition de l’octuor de Mendelssohn que la narratrice écoute, écoute encore. Sarah donne sens à la vie tout en la confisquant tout entière. C’est une sorcière. Elle donne sens au monde et est le monde : la vie entière semble se résorber en elle et se vider de son sens lorsqu’elle s’absente emportant avec elle la musique du monde. Sans elle, Paris est grise comme un cadavre.

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Pauline DELABROY-ALLARD

L’écriture court vive, légère et précise parfois heurtée et violente ; elle suit au plus près cette passion exclusive, décrit l’extraordinaire inflation qui l’accompagne, tout ce qui n’est pas elle perdant toute valeur. Les noms s’effacent. La narratrice n’est jamais nommée ; le Compagnon, l’Enfant, les Amis ne sont que des silhouettes entraperçues : ils participent d’un décor dont les deux amantes  n’ont d’autre jouissance que de s’en abstraire, sur la pointe de leur être fusionnel. Petite trouvaille : Sarah habite le quartier des Lilas, ces lilas dont le langage symbolique évoque toutes les nuances de l’amour et aussi sa fin. « J’étais fleur, je suis cité ».

« Elle me dévore. Elle a tout le temps envie de me faire l’amour. Elle provoque des disputes de plus en plus violentes. Elle me mord.  (…) Parfois elle devient folle. Folle de rage, puis folle de chagrin. Elle se met à hurler, se jette sur moi, me griffe le visage avec, sur le sien, un air monstrueux ».

L’intensité entre ces deux êtres est décidément trop forte. Alors un soir « elle dit à la tienne mon amour. Puis elle devient sombre. Elle veut arrêter cette histoire. Elle dit je ne veux plus avoir de tes nouvelles ».

Quelques semaines plus tard Sarah se découvre atteinte d’un cancer.

Tout se passe comme si cette maladie redoublait physiquement la mort  dont on pressent cet amour furieux, constamment menacé. Ne pouvant le supporter, la narratrice s’éloigne et gagne Milan, puis, au hasard d’une rencontre, Trieste.

C’est la deuxième partie du roman. Systole, diastole. Tout s’inverse. Les gens que l’on rencontre ont un nom et le  visage du monde semble reprendre des couleurs.

« Au milieu des façades de toutes les couleurs, la joie pourtant ne me quitte pas. Le soleil rebondit partout, traverse chaque ruelle, et la mer, la mer est toujours là, au bout des rues, à l’arrivée de tous les chemins, des sens uniques vers l’odeur d’iode ».

Plus loin, un petit port naval désaffecté, avec au milieu des hangars, un vieux banc bleu pâle tourné vers la mer, rassurante et lointaine. Nous sommes sur une ligne de faille du temps  qui laisse entrevoir la résurgence de sources oubliées.

« Si je reviens, si je parviens à rentrer il ne faudra jamais oublier cette enfance retrouvée, ici, à Trieste ».

Mais rentre-t-on jamais lorsque le seul endroit où aller est le temps retrouvé de l’enfance ?

Le livre sur le site des Editions de Minuit