LA BOUTEILLE À LA MER : JOURNAL 1972-1976 de JULIEN GREEN / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

« Un air, le dernier de la cantate 170 de Bach, est d’une beauté ensorcelante, je veux dire par là qu’il s’empare de vous et ne vous quitte plus ». Ce que dit Julien Green de la musique de Bach, je suis tenté de le reprendre à mon compte concernant le journal de cet auteur aujourd’hui fort délaissé. Ses pages sont « ensorcelantes ».

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Le journal de Julien Green couvre près de soixante ans répartis-en de nombreux volumes. Je viens de lire en priorité le tome relatif aux années 1972 -1976 joliment intitulé « La bouteille à la mer ». J’avais 13 ans en 1972 et cela m’amusait de retrouver sous la plume du diariste, l’écho de mes années « de formation » durant lesquelles je commençai à m’intéresser à l’actualité, à l’histoire se faisant.

L’actualité « brûlante » de son époque n’est pourtant pas le sujet du journal de Green. Elle n’intervient qu’au gré de très brèves annotations sur les nouvelles du jour – la mort de Pompidou, celle de Franco, la guerre du Kippour, la loi Veil …- et comme quelques notes ravivent le souvenir d’une mélodie oubliée, l’époque se remet en place comme un vieux décor d’opéra.

Il y a un peu de tout dans ce beau journal : des impressions de voyage, des rencontres, de brèves notes de lecture, des humeurs, du désespoir parfois, un amour constant de la musique et imprégnant chaque seconde de la vie de l’auteur, une spiritualité exigeante qui prend la forme d’un catholicisme sinon intégriste, du moins traditionnel.

Elevé par sa mère dans la religion de l’Église épiscopale qui, aux États-Unis, correspond à l’anglicanisme, Green se convertit au catholicisme après la mort prématurée de celle-ci. Il a alors seize ans. Avec l’intransigeance des convertis il se montre rapidement très critique pour ces chrétiens de France jugés bien trop tièdes ; sous l’influence et l’instigation de Maritain dont il sera toujours proche, il leur consacre un essai au vitriol : le Pamphlet contre les catholiques de France.

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Julien Green, en 1933, à l’âge de 33 ans.

Pourtant l’homme n’est pas tout d’une pièce. Homosexuel à une époque peu tolérante sur le sujet, sensuel et cédant à une sexualité impérieuse dans le Paris de l’après-guerre (celle de 14), il vit comme un déchirement les exigences de la chair et l’aspiration à la spiritualité la plus haute. A ce titre il est exemplaire d’une époque où la religion entretenait un rapport névrotique à la sexualité avec laquelle beaucoup de croyants ne pouvaient composer qu’au prix d’une écrasante culpabilité. Green connait le doute, sa foi parfois chancelle, d’autres sagesses le tentent. C’est probablement Pierre Gaxotte qui, dans son discours de réception de Green à l’Académie française a, sur le sujet les mots les plus justes :

« (…) même conquis par le plaisir, même tenté par certaines croyances du bouddhisme sur la métempsychose et surtout sur l’irréalité du monde sensible, vous n’avez jamais perdu la foi. Mais ce Julien Green qui s’est dit, un jour de jeunesse, ivre de Dieu, doit revenir au divin et il y reviendra lentement, mais inexorablement, avec des révoltes, des craintes, des impatiences, des pauses au bord de pascaliens abîmes de tristesse, tout cela d’autant plus pathétique que si vous portez en vous certains caractères de dureté – vous vous êtes comparé une fois au silex – il n’est que très peu d’âmes aussi vulnérables que la vôtre. »

Son rapport à l’Eglise est également bien ambigu. Le faste de Saint-Pierre et le luxe de certains cardinaux offusquent cet ancien anglican et dans le même temps, allergique aux nouveaux chants chrétiens et à une messe désormais débarrassée de tout idée de sacrifice, il suspecte sans cesse l’Eglise catholique de glisser vers le protestantisme : « je n’ai pas quitté l’anglicanisme en 1916 pour m’y retrouver en 1975 ». Au fil des pages, on doit bien reconnaître que la foi un peu raide de Green confine souvent à l’intolérance et ce n’est pas là l’aspect le plus plaisant du personnage.

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Julien Green par Henry Cartier-Bresson en 1971

Au-delà du diariste, Green est un formidable lecteur et un grand écrivain : qu’il lise ou qu’il écrive, c’est toujours avec la recherche constante d’un style. Ses modèles sont, entre bien d’autres, Baudelaire et Saint Simon qu’il lira toute sa vie. Fasciné par la vacuité infernale de Versailles et le regard halluciné qu’y jette le petit Duc, il écrit : « Il y a dans toute cette hallucination, le génie d’un des ensorcelés qui écrit comme jamais on n’écrira plus. C’est du point de vue spirituel l’imitation la plus parfaite du néant de l’enfer ». Le style décapant de Saint-Simon se retrouve sous la plume de Green, précisément lorsqu’il décrit le tableau « Louis XIV et sa famille » vu à l’exposition consacrée au mémorialiste :

« La Cour, grande peinture : Louis XIV de profil, vieux dindon infatué : dans un coin, souriante et ronde, la Palatine, la seule qui ait l’air humaine dans cette ménagerie de bêtes apprivoisées qui tremble sous l’œil du vieux dompteur à perruque. Grande toile sinistre. »

Impossible après cela de voir encore le Grand Roi. Sans doute est-il préférable, comme Voltaire, de plutôt admirer le grand Siècle…Il y a comme une consanguinité entre Saint-Simon et Green qui se révèle dans les portraits souvent franchement drôle et d’autre fois nimbés d’angoisse et presque de surnaturel comme ici :

« A l’une des tables du restaurant, une dame sexagénaire au visage de morte, yeux mi-clos à la prunelle glauque, engloutit un énorme ragoût, puis une glace sur laquelle elle verse goutte à goutte un épais chocolat, boit une bouteille de vin rouge, demande sa note, réclame une diminution, se lève et s’en va non sans m’avoir jeté un regard interrogateur, image de la mort, le visage décharné, la peau verte, les yeux sans éclat, presque sans vie. »

Pour Green, la littérature est avant tout affaire style. Hostile à toute préciosité il aime retrouver dans une phrase un naturel vif et recherché sans ostentation.

« J’aime que les termes employés soient inévitables, mais parfois surprenant, non parce qu’ils sont rares mais parce qu’ils sont justes, et juste avec une sorte d’éclat qui fait d’eux quelque chose d’à la fois rare et familier ».

Plus d’un passage du journal, parmi les plus intéressants évoquent des voyages. La manière qu’a l’auteur de « vivre » un paysage m’a particulièrement frappé par sa proximité avec Jacques Lacarrière, autre écrivain que j’affectionne. Chez tous deux, la magie des lieux agit comme la conjuration de l’angoisse et du tourment qui vrillent l’âme au souvenir lancinant « de ce qui ne reviendra jamais, jamais ». Là où Lacarrière discernait les traces immémoriales de civilisations disparues dans « certaine façon de hocher la tête et de garder le silence » Green éprouve l’abolition de toute chronologie que procure l’impression de « déjà vu », forme de pressentiment d’une éternité possible. Ainsi en voyage en Irlande, il écrit :

« Cette immense étendue est d’une mélancolie indicible, le silence y est énorme, troublé parfois par le grand murmure du vent. C’est ce qu’ont vu et entendu les hommes d’il y a mille ans, rien n’a changé, les ruines d’une abbaye romane à ciel ouvert, les nuages gris passant dans de grandes déchirures de ciel bleu, il n’y a pas de mot pour décrire la tristesse et la joie que cela donne dans une complète abolition du temps ».

Abolir le temps, retrouver un sens dans les sédiments qu’il laisse sur la page n’est-ce pas là le désir avoué ou non de tous les diaristes? Concernant Julien Green cela ne fait aucun doute : « Cette journée qui me paraît sans intérêt maintenant ma paraîtra tout autre, dans un an ou deux, quand je relirai cette page. C’est peut-être la seule raison pour laquelle je veux essayer de tenir un journal ».

La Bouteille à la mer dans le tome VI de ses oeuvres complètes dans la Pléiade

JULIEN GREEN chez Gallimard

 

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CHEMIN FAISANT de JACQUES LACARRIÈRE (Fayard) / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND 

J’ai lu Chemin faisant voici trente ans. En faisant de l’ordre dans ma bibliothèque il s’est rappelé à mon (très bon) souvenir et j’ai eu envie de le relire.

Chemin faisant

Arrivé à une période charnière de sa vie, Lacarrière entreprend un long périple à pied  qui le mène des Vosges aux Corbières. Son but est simple mais très ambitieux : s’évader de la temporalité du quotidien, partir sur les chemins et « découvrir, rencontrer des inconnus qui pour un temps, cessent de l’être » , puis, de ce miel, faire une œuvre. Qu’on ne s’y méprenne pas, ce livre n’est pas un banal récit de voyage. Il ne se contente pas d’enfiler une succession de notes prises sur le vif, ni même de simplement raviver les souvenirs endormis au creux de ces notes.  Au fil de la marche, un certain nombre d’impressions ont déjà déposé que les notes ont recueillies.  Dans le travail de réécriture,  la mémoire à son tour affine ces premiers choix, « efface ou exalte un visage, un signe fugitif, un instant privilégié, (…) les mêle en un monde nouveau, le seul qui demeure aujourd’hui de ce qui fut vraiment vécu ». Mon vrai voyage poursuit l’auteur, « c’est ce livre où je reprends les traces anciennes ». Cette façon d’envisager le temps et la mémoire excède le cadre de simples impressions de voyage ; elle suggère que le chemin ne révèle son tracé véritable qu’une fois parcouru et que  les instants vécus reçoivent leur signification d’un accomplissement qui les transcende. Jacques Lacarrière ne se contente pas de se remémorer les chemins perdus dans le vallonnement des heures : il les réinvente  par la magie d’une œuvre.

Suivons Lacarrière dans sa marche. Il part de Saverne. Très rapidement, on perçoit  chez ce méditerranéen d’adoption l’ombre d’une déception. Ces paysages fatigués ne le transportent pas ; déjà (nous sommes dans les années 70) les oiseaux ont commencé à se faire plus rares , la stridence des tronçonneuses a remplacé le choc étouffé des cognées, et surtout ce « wanderer » qui n’est ni touriste, ni vacancier ni agent de commerce, semble éveiller un peu partout, une sourde méfiance bien éloignée de l’hospitalité chaleureuse qu’il connut naguère en Grèce. Il y a aussi ce mauvais goût qui envahit les campagnes les plus reculées : « Un voyage en France, c’est aussi cela : fréquenter la laideur française ». Dur…

Le charme hypnotique de la marche opère cependant. Lacarrière lâche prise,  s’abandonne « aux délices de la forêt ensommeillée à l’aube (…),  à la  lumière des hêtraies, dont les grands troncs  fusent vers le ciel, avec cette écorce grise et lisse où glisse le soleil , évoquant des forêts antiques, lieux des gnomes, des esprits et des druides », Et voici que surgit, au débouché d’une clairière, prolongeant l’ombre d’un passé qui s’évanouit, un épouvantail, dernier gardien d’un univers fantasque et tragique. Un autre matin, de l’aube monte un chant étrange et troublant fait de notes flûtées et de psalmodies modulées : une jeune fermière coiffée d’un grand chapeau de paille rassemble son petit troupeau ; on se croirait dans Virgile.  Plus loin il y a ce petit vin rosé bu dans la chaleur de midi avec des bûcherons. Et  encore un certain soir, chez la veuve d’un vieux paysans mort d’un coup, dans le pré où il semait les trèfles, ce vin d’Auvergne  avec un goût âpre et curieux, presque salé, bu à petites gorgées « en regardant dehors le pré illuminé par le soleil couchant ».

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Jacques Lacarrière (1925-2005)

Pourtant, une petite pointe taraude l’âme ; un sentiment vague de regret et d’insatisfaction persiste: malgré les lenteurs de la marche, Lacarrière est gagné par l’impression de n’être qu’un passant pressé, de tout traverser en vitesse, de ne rien voir véritablement, de ne rien partager. On ressent assez vite que davantage que la (re)découverte de la France, ce voyage est une tentative de conjuration du temps. Si chaque rencontre se perd dans son évanescence même, peut-être est-il possible de la transfigurer en abolissant ses liens avec le présent immédiat. D’où, tout au long du texte, la rémanence d’un lointain passé et la magie lexicale des terroirs. Dans certaines régions, en certains visages et à mille détails entrevus, Lacarrière croit discerner la survivance de la lointaine ascendance gauloise, comme si tout un passé et une culture depuis longtemps disparue affleuraient encore pour qui sait l’observer, dans « une façon de tenir un outil, de marcher, de s’asseoir, parfois même de parler et, qui sait ? une certaine façon de hocher la tête et de garder le silence ». De même, les chemins parcourus s’ouvrent sur une découverte inattendue : le surgissement de mots inconnus – chaleil, couderc, pégaille, planèze, bioulade… -, autant « de poèmes de terre et d’eau sourdant de la mémoire ancienne ». Lacarrière prend conscience qu’en marchant et en se rendant attentif au monde, ce n’est pas tant l’espace qui change que le temps : par son ralentissement et comme par l’effet d’un déroulement à rebours, cette durée nouvelle influe sur ses perceptions et fait se muer l’espace qui l’entoure en un espace intérieur méditatif propice à l’émergence d’une mémoire ancestrale.

Brusquement, au mitant- du voyage, tout s’éclaire : ici s’annoncent d’autres terres et surtout d’autres rencontres ; un panneau nous en prévient : ICI  COMMENCE L’OCCITANIE. Les noms changent ; au cours d’une même journée on croise Lanuéjols, Changefège, Raspaillac, Nabrigas…

« Cela suffit à donner un air autre à tout ce que l’on voit, au vent que l’on respire, à ceux que l’on rencontre : depuis Mende, le visage des Français s’éclaire, les sourires apparaissent plus souvent, la méfiance recule et l’hospitalité se fait moins difficile. Plus personne ne me demande pourquoi je marche ».

En somme, le vrai voyage commence.

Des Causses aux Corbières, l’enchantement se maintient. Partout, un accueil souriant, des paysages « travaillés » où l’on sent partout l’entremise et la peine de l’homme. Voilà dit l’auteur, « un paysage à taille d’homme, taillé par l’homme, fait pour les yeux et par les yeux de l’homme ».

Puis, au dernier jour du voyage une ultime surprise. Depuis le col de  la Feuilla, d’où la route descend vers Treilles, aux confins de collines ocres parsemées de buissons, on aperçoit une vaste plaine gris-bleu que ne creuse aucun sillon, ne griffe aucun arbre et où le regard ne distingue pas la moindre maisonnette : c’est la mer !

« Je n’avais songé qu’elle était là, si près cette mer d’Ariane, aussi bleue, aussi calme qu’en Grèce quand les meltems ne soufflent pas. (…) Au loin, vers l’est, dans la brume, mes souvenirs imaginent les îles blanches de la Grèce. Je ne suis plus dans les Corbières, sur un sol de rocs et de corbeaux, je suis entre ciel et terre, dans la substance bleue de l’air et de la mer, à mi-chemin de tous les mondes. Déjà je sens, mer, ton eau claire et ton sable blanc, et j’entends une voix familière qui me dit : « Comme Ulysse, il te faut repartir puisque, dans le temps retrouvé, terme et seuil sont une même histoire ».

Le livre sur le site de l’éditeur 

UN ÉTÉ AVEC HOMÈRE de SYLVAIN TESSON / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Un été avec Homère est un ouvrage de commande. Sylvain Tesson l’a écrit en prévision d’une émission de radio sur France Inter qui, tout au long de l’été, a emmené les auditeurs sur les traces d’Homère.

Éditions des Équateurs - Un été avec Homère - Sylvain Tesson

La lecture de cet ouvrage m’a procuré un indéniable plaisir de lecture et un tout aussi manifeste agacement.

Commençons par le plaisir de lecture. Le texte de Sylvain Tesson, est écrit d’une plume légère, ornée mais sans excès. C’est aussi un voyage dans le monde d’Homère. Dès les premières pages, il nous invite à nous préparer :

« Nous passerons des fleuves et des champs de bataille. Nous serons jetés dans la mêlée, conviés à l’assemblée des dieux. Nous essuierons des tempêtes et des averses de lumière, serons nimbés de brumes, pénétrerons dans des alcôves, visiterons des îles, perdrons pied sur des récifs. Parfois (concernant L’Iliade c’est un doux euphémisme dont j’ignore s’il est volontaire…) des hommes mordront la poussière, à mort. D’autres seront sauvés. Toujours, les dieux veilleront. Et toujours le soleil ruissellera et révélera la beauté mêlée à la tragédie. »

Après cette belle entrée en matière, le texte poursuit son chemin, parsemé de larges citations – toujours opportunes – de L’Iliade et de L’Odyssée, dans la traduction de Philippe Brunet pour la première et celle, toujours très belle de Philippe Jaccottet pour la seconde.

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Sylvain Tesson

Avec Tesson, nous sommes conquis par l’extrême présence d’Homère qui continue de questionner nos vies et de nous ensorceler comme ses premiers auditeurs puis tous ses lecteurs successifs. L’auteur s’interroge sur le mystère de cette présence. Les dieux ont-ils réellement existé et inspiré ce poème qui « lancé dans l’abîme des temps » était destiné à rencontrer notre époque ? Ou alors rien n’a changé sous le soleil de Zeus et l’homme, sous ses habits neufs, est toujours le même, médiocre ou sublime, qu’on le croise « casqué sur la plaine de Troie ou en train d’attendre l’autobus ». Tous les thèmes brassés par Homère ne seraient au final que « le combustible du brasier de l’éternel retour ». Si vous ne vous en doutiez pas un tout petit peu, le cœur de Tesson penche plutôt vers l’éternel retour. C’est là, qu’à mes yeux cela se gâte.

Venons-en alors à l’agacement. Le nietzschéisme un peu rapide de l’auteur essaime un peu partout dans l’ouvrage, le plus souvent sous la forme d’une critique virulente du christianisme. C’est parfois drôle : ainsi ce trait d’Ulysse qui sommé de se nommer dit s’appeler Personne et « marque là un point sur le Christ, lequel déployait toutes les vertus sauf celles de l’humour ». D’autres fois c’est un peu ridicule – « Nul héros grec n’a besoin d’un site internet. Il préfère riposter que poster » -, voire un peu inquiétant :

« Au XXIeme siècle l’héroïsme occidental consiste à afficher sa faiblesse. Sera héros celui qui peut prétendre avoir pâti des effets de l’oppression. Etre une victime : voilà l’ambition, du héros d’aujourd’hui ! Devenir le meilleur de tous était l’objectif du héros d’Homère. Tout le monde il est le meilleur est une injonction chrétienne sécularisée par les démocraties modernes ».

On imagine confusément ce que l’auteur vise, mais cette diatribe a de vilains relents de « fort terrassé par la coalition des faibles ».

A chacun de juger…

Plus gênante est la manie des citations tronquées ou sorties de leur contexte. J’en retiendrai une parmi d’autres. Citant le magnifique texte de Simone Weil en le réduisant pratiquement à son titre, Tesson nous rappelle que la philosophe appelait L’Iliade « le poème de la force ». On aurait pu lui rétorquer, poursuit-il, que « d’autres thèmes la traversent : la compassion, la douceur, l’amitié, la nostalgie, la loyauté, l’amour « . Et notre auteur d’attribuer les singulières œillères de la philosophe aux circonstances : Simone Weil écrivit son texte dans les années 39-40 et le fracas des bottes « électrisait d’effroi toute lecture ». Pourtant si on lit ce texte jusqu’au bout, on est loin de cette caricature. Pour Weil, L’Iliade met en lumière la déshumanisation qu’entraîne l’usage de la force. A ses yeux, Homère a bien compris que la subordination de l’âme humaine à la force est la même chez tous les mortels. « Nul de ceux qui y succombent n’est regardé de ce fait comme méprisable. (…) Tout ce qui, à l’intérieur de l’âme et dans les relations humaines échappe à l’empire de la force est aimé, mais aimé douloureusement, à cause du danger de destruction continuellement suspendu ». Rapprochant de manière inattendue « la lumière de l’épopée homérique de l’esprit évangélique », Simone Weil conclut « l’Evangile est la dernière et merveilleuse expression du génie grec, comme l’Iliade en est la première » Difficile d’être plus éloigné de Tesson mais pas dans le sens que celui-ci semble suggérer.

Malgré mes réserves, le livre de Tesson mérite la lecture. D’un abord agréable il suscite la réflexion, même et surtout si, par moment, on ne partage pas son propos. Il est une invitation à se plonger (ou replonger) dans Homère dont chaque lecture apporte un nouveau point de vue, laisse un souvenir renouvelé. Selon le moment, on sera bouleversé par le vieux Priam, touché par l’humanité d’Hector, amusé par le caractère retors d’Ulysse ou encore – c’est mon cas – ému par le porcher Eumée. Comment rester insensible lorsque ce dernier accueille Ulysse à son retour. Ulysse a pris l’apparence d’un mendiant repoussant. Il s’attend à être éconduit et s’étonne de l’accueil de son vieux serviteur qui ne l’a pas reconnu. Eumée lui fait cette réponse : « Etranger, ma coutume est d’honorer les hôtes, quand même il m’en viendrait de plus piteux que toi ; étrangers, mendiants, tous nous viennent de Zeus ». Non, Simone Weil ne divaguait pas…

Le livre sur le site de l’éditeur

Sylvain Tesson à La Grande Librairie pour parle d’Un été avec Homère

QUATREVINGT-TREIZE de VICTOR HUGO / Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Ceci est le dernier roman de Victor Hugo. Je l’ai lu sur les conseils d’un jeune voisin épris de littérature et de philosophie, rappeur à ses heures.

C’est un roman curieux qui tient à la fois du document historique et de la fiction. Une sorte de génial docu-fiction avant la lettre qui permet à Hugo d’interroger une année charnière de la Révolution française et plus largement, de scruter les frontières souvent mouvantes du bien et du mal tout en soulignant l’ambivalence de l’âme humaine.

Mais au fond, qu’est-ce que Quatrevingt-treize ? Hugo répond posément :

« 93 est la guerre de l’Europe contre la France et de la France contre Paris. Et qu’est-ce que la Révolution ? C’est la victoire de la France sur l’Europe et de Paris sur la France. De là l’immensité de cette minute épouvantable, 93, plus grande que tout le reste du siècle ».

Dans ce moment de convulsion, la France semble en parturition d’elle-même ; des forces s’y opposent celles du dehors, la guerre des Rois ; celles du dedans, la guerre des paroisses.  La guerre de Vendée commence.

C’est dans ce contexte qu’Hugo déploie l’action de son roman.
Nous sommes dans les derniers jours de mai 1793. Le marquis de Lantenac, vieil aristocrate rude et austère, débarque sur les côtes nord de la Bretagne. Il recrute et commande une armée de paysans, dans l’espoir de préparer l’invasion anglaise. Face à lui, il trouve le vicomte Gauvain, noble passé dans les rangs révolutionnaires et qui n’est autre que son propre neveu. Le conflit politique traverse les familles. Dès l’abord, dans la vision d’Hugo, la Révolution a un caractère messianique. L’avènement d’un monde nouveau qu’elle annonce fait songer à ce passage de la Bible (souvent évoquée par Hugo) :

« Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée car je suis venu diviser l’homme d’avec son père, la fille d’avec sa mère, la bru d’avec sa belle-mère et que l’homme ait pour ennemi, les gens de sa maison ».

Cependant, la Convention répugne à abandonner totalement le terrain à deux aristocrates. Avec ce sens inné de la division (ce qui nous vaut une scène d’anthologie réunissant Danton, Robespierre et Marat) elle délègue sur place ce que d’autres gouvernements révolutionnaires appelleront plus tard  un Commissaire politique. Il est chargé de seconder Gauvain et surtout prévenir tout accès de pitié chez cet aristocrate en rupture de ban. Il s’appelle Cimourdain : ancien prêtre, il a épousé la cause révolutionnaire ; c’est une conscience pure mais sombre, habitée d’une sérénité noire, en quête d’absolu. Cimourdain, écrit Hugo, était « plein de vertus et de vérités mais qui brillaient dans les ténèbres ». C’est un intégriste de la Révolution, une sorte d’apôtre dévoyé. Ancien curé de la paroisse de Lantenac, il fut aussi précepteur du jeune  Gauvain qu’il considère comme un fils.
A ce stade, vous trouvez sans doute que cela fait déjà beaucoup de coïncidences pour un seul roman ? C’est vrai. Hugo est coutumier de cette sorte d’accumulation mais son souffle épique emporte tout et surtout l’adhésion du lecteur.

Des deux côtés, le mot d’ordre est identique : « Pas de quartier ». Les massacres succèdent aux massacres. Toute guerre civile est totale ; c’est sa fatalité. Si l’ennemi du dehors peut être repoussé, celui du dedans doit être exterminé. Toute guerre civile a soif d’irrémédiable. Un mot qui, au départ, devait être le titre du roman, qualifie aussi bien l’événement que ses acteurs : inexorable.

Au centre de ce triangle « inexorable », Hugo a eu le trait de génie de placer tout ce qui donne son prix à l’humanité, même (et surtout) dans ses moments les plus furieux : l’innocence. L’innocence de trois enfants. Orphelins de leur père, ils ont été adoptés par le bataillon parisien du Bonnet-Rouge qui a aussi intégré leur mère. Ils ont été enlevés ensuite à cette dernière lors d’un massacre ordonné par Lantenac. Elle les retrouve sous les murs de la Tour (la Tourgue) où le marquis, assiégé par les forces de Gauvain et Cimourdain, les retient comme otages et s’apprête à les faire brûler vifs si les Révolutionnaires refusent de se retirer…

 

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Quatrevingt-treize est un beau roman qui autorise plusieurs niveaux de lectures.
Il y a tout d’abord le plaisir du texte parcouru d’un souffle qui, par endroit, rappelle celui de La Légende des siècles. Ainsi dans l’une des premières scènes, sur la corvette qui emmène Lantenac, un marin a mal arrimé un canon qui s’est détaché. Dans le début de tempête qui s’est levée (nous sommes dans Wagner) cette lourde pièce roule d’un bord à l’autre de l’entrepont brisant tout, écrasant les marins sur son passage :

« Le canon allait et venait dans l’entrepont. On eût dit le chariot vivant de l’Apocalypse. Le falot de marine oscillant sous l’étrave de la batterie, ajoutait à cette vision un vertigineux balancement d’ombre et de lumière. (…) L’énorme pièce avait été laissée à elle seule. Elle était livrée à elle-même . Elle était sa maîtresse et la maîtresse du navire. »  

La révolution a libéré des forces aveugles et inexorables : la révélation qui s’en suivra est, elle aussi, une Apocalypse.

Plus loin, lors des combats, on retrouve un ton qui rappelle l’Iliade :

« On marchait sur des cadavres, on écrasait des plaies, on, broyait des membres cassés d’où sortaient des hurlements, on avait les pieds mordus par des mourants : par instant, il y avait des silences plus hideux que le bruit ».
Certes, par endroit on peut s’impatienter de passages plus pesamment didactiques (d’où mon sentiment de docu-fiction) : il faut parfois oublier notre culte cinématographique du rythme et de l’efficacité narrative pour mieux goûter une esthétique qui, peu à peu, s’éloigne de la nôtre.

 

Le plaisir (le choc ?) du texte se double d’une réflexion sur l’histoire : écrit après la défaite de 1870 et le traumatisme de la Commune, Quatrevingt-treize est l’occasion pour Hugo de penser la révolution et de nous livrer sa conception de l’histoire. Pour lui, « la Révolution est une action de l’Inconnu. Appelez-la bonne action ou mauvaise action, selon que vous aspirez à l’avenir ou au passé, mais laissez-la à celui qui l’a faite. Elle semble l’œuvre en commun de grands événements et des grands individus mêlés mais elle est en réalité la résultante des événements. Les événements dictent, les hommes signent. Le rédacteur énorme et sinistre de ces grandes pages a un nom, Dieu, et un masque, Destin. Robespierre croyait en Dieu. (…) La Révolution est une forme du phénomène immanent qui nous presse de toutes parts et que nous appelons la nécessité ».

Bref, dans la l’incandescence de l’événement, immanence et transcendance se croisent, s’imbriquent et finissent par se confondre, par fusionner. Fournaise et forge, la Révolution engendre un nouveau monde, une civilisation refondée dont Victor Hugo attend plus de justice.
De quel côté êtes-vous donc ? demande Lantenac au mendiant dans le bouge duquel il s’est réfugié. L’autre répond :« Je suis un pauvre. (…) Les pauvres, les riches, c’est une terrible affaire. C’est ce qui produit les catastrophes. Les pauvres veulent être riches et les riches ne veulent pas être pauvres ». Poussé dans ses retranchements l’homme poursuit : « J’aurais mieux aimé qu’on ne tuât pas le roi mais il me serait difficile de dire pourquoi. » Magie d’un style qu’on ne pourrait plus se permettre : tout coule magnifiquement avec un naturel confondant. On tique à peine alors qu’une manière de SDF vient de se fendre tout à trac, d’un subjonctif imparfait et de deux alexandrins…

Cette conception de l’histoire dont les hommes sont moins les acteurs qu’ils ne sont « agis » par elle  – ah, cette formule :« On dirait parfois que les événements sont irascibles » – se double, chez Hugo, d’une bienveillante tendresse pour le genre humain. Il ne juge pas et même les personnages les plus sombres, comme Cimourdain, attirent une forme de compassion. Chez Hugo, pas de monstre : on ne cesse jamais d’appartenir au genre humain. D’où également – et c’est particulièrement sensible dans le présent roman – la prolifération d’êtres doubles, écartelés, comme dans l’épître de Saint Paul, entre une aspiration au bien et une propension au mal. Il n’y a pas ici « d’homme sans qualité » mais tous – ou presque – ont du sang sur les mains. L’ambivalence règne : les vertus les plus hautes, la fidélité ont une cause, le courage, l’héroïsme même, peuvent servir l’horreur. L’homme est confronté à l’entrelacement du bien et du mal.

Chemin faisant, on peut se demander quel est finalement le point de vue véritable de Victor Hugo sur la Révolution. Il ne juge guère et ne manifeste pas de ces indignations outrées face aux massacres couverts par la Convention. Passé de la droite à la gauche, son parcours l’incite à une forme de distance qui le préserve de la mythologie révolutionnaire ou communarde. La dialectique froide n’est pas dans sa manière : avec le personnage de Cimourdain il nous présente l’exemple type de l’idéologue (le mot n’existe pas encore à l’époque) dont la dialectique tourne à vide, dans l’abstrait sans plus de prise sur une réalité qui, au fond, a cessé de l’intéresser, tout justifiant la parousie des temps nouveaux. Hugo n’est pas plus proche de Lantenac, l’homme des préjugés et du servage.
D’une certaine façon, tous deux sont renvoyés dos à dos:

« Disons-le, ces deux hommes, le marquis et le prêtre, étaient jusqu’à un certain point le même homme. Le masque de bronze de la guerre civile a deux profils, l’un tourné vers le passé, l’autre tourné vers l’avenir, mais aussi tragiques l’un que l’autre. Lantenac était le premier de ces profils, Cimourdin était le second ; seulement l’amer rictus de Lantenac était couvert d’ombre et de nuit, et sur le front fatal de Cimourdin, il y a avait une lueur d’aurore ».

Face aux horreurs de la Terreur, Hugo pratique ce qui me semble une insolite « neutralité engagée » : celle du poète qui préfère l’aurore au crépuscule du soir.

Les livres de Victor HUGO chez Gallimard

Un site consacré à Victor HUGO

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VOYAGE EN ITALIE de GOETHE (Bartillat) – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Les éditions Bartillat ont eu l’heureuse idée de rééditer voici quelques années le Voyage en Italie de Goethe.

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Nous sommes le 3 septembre 1786, à Carlsbad, petite ville d’eau de Bohême. Goethe a 37 ans. Conseiller du Duc Karl August, englué dans une relation amoureuse qui s’étiole, Goethe n’a plus rien publié depuis Werther. Quelques écrits, plusieurs tentatives avortées, un ennui pesant, tout indique une crise : le nœud coulant d’une carrière établie se resserre ; Goethe pressent que son génie se fane. Il lui faut renaître. Sans prévenir ses amis en villégiature avec lui, il quitte Carlsbad ; ou plutôt la fuit ; direction l’Italie !

Le projet est simple et ambitieux à la fois :

« Il s’agit de reprendre intérêt au monde extérieur, d’essayer et d’éprouver mon esprit d’observation ; de constater jusqu’où s’étendent mon savoir et mes connaissances, si mon œil est clairvoyant, pur et vif, le nombre d’objets que je puis saisir à la volée, et si les plis qui se sont formés et imprimés dans mon esprit se peuvent encore s’effacer ».

Un trait de la pensée de Goethe se dévoile ici : pour lui, art et connaissance sont intimement mêlés. Esprit encyclopédique, Goethe s’intéresse à tout : les sciences avec la botanique, la minéralogie, la géologie, la physique et les arts,  surtout la sculpture, la peinture et le dessin pour lequel il fait montre de dispositions. Par cette curiosité « active » il se distingue d’un Rousseau qu’il respecte sans vraiment le comprendre. Rousseau s’exclut du monde, Goethe souhaite le mieux connaitre, l’embrasser dans toutes ses dimensions. Rousseau herborise en collectionneur, Goethe en botaniste.

Goethe arrive à Venise le 28 septembre 1786. L’enchantement est immédiat sous la forme très proustienne d’un souvenir d’enfance jusque-là oublié. Lorsque la première gondole s’est approchée du coche d’eau, Goethe se rappelle un jouet de son enfance. De son voyage en Italie, son père avait en effet ramené un joli modèle de gondole dont aux jours de grande faveur il permettait à son fils de s’amuser. Réminiscence et tout à la fois voyage sur les traces du père : « les éperons de tôle brillante, les cages noires des gondoles, tout m’a salué comme une vieille connaissance : j’ai senti une aimable impression d’enfance qui m’avait fui longtemps ».

Mais le but premier de Goethe, c’est Rome : il y fait son entrée le 29 octobre 1786. Rome est un rêve qui le hante depuis longtemps. Il y retrouve une petite communauté de peintres allemands parmi lesquels Tischbein qu’il n’a jamais rencontré jusqu’alors et  avec lequel il correspond depuis longtemps. Il y redécouvre aussi les chefs d’œuvres de Raphaël  qu’il admire mais qu’il ne connait que par des reproductions imparfaites. Tout se passe, qu’il s’agisse des êtres ou des œuvres,  comme si ce sensuel cérébral voulait réconcilier les sens et la représentation, le sentiment et l’idée :

« J’ai vu à la Farnésine l’histoire de Psyché, à Saint Pierre in Montorio, la Transfiguration de Raphaël, toutes vieilles connaissances comme des amis qu’on s’est fait de loin par la correspondance et qu’on voit maintenant. C’est autre chose pourtant de vivre avec les personnes ! »

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Le sol classique dans lequel Goethe plonge toutes ses racines n’est pas qu’à Rome. Il est aussi en Sicile où il se rend bientôt, faisant d’abord une halte à Naples.
Naples le transporte par cette espèce d’exubérance colorée et profuse qui fait son quotidien. Traversant le Môle, un des endroits les plus animé de la ville, Goethe y aperçoit d’un seul regard, un polichinelle qui se bat sur un tréteau avec un petit singe et en arrière, un balcon où « une fort jolie fillette » offre ses charmes.  Rentré à son auberge, il se divertit d’un des garçons qu’il a simplement envoyé quérir du papier et des plumes : « Un peu de malentendu, de lenteur, de bonne volonté et de malice a provoqué la plus agréable scène, qu’on pourrait produire sur tout théâtre avec succès ».

Naples est une ensorceleuse. Seul un désir puissant peut décider Goethe à la quitter : le désir de voguer vers la Sicile, sur les traces d’Homère.
A Palerme, Goethe se repose dans les jardins de la Villa Giulia. Un banc élevé lui donne une vue sur les allées fleuries et la mer ; une vapeur marine estompe les couleurs qui s’offrent au regard en une nuance azurée ; Goethe rêve, transporté dans l’antiquité : « les flots noirâtres à l’horizon boréal, leur lutte contre les courbures des anses, l’odeur particulière de la mer vaporeuse, tout rappelait à mes sens et à ma mémoire l’île des heureux Phéaciens. Je courus acheter un Homère, pour lire ce chapitre avec une grande édification ». Une fois encore, la connaissance intellectuelle trouve son relais dans les sens : « l’Odyssée est enfin pour moi une parole vivante ».

Sur le plan sentimental, Goethe se montre très discret : on devine ici ou là l’une ou l’autre idylle mais l’homme craint les attachements en terre étrangère. Il croise aussi la route de la très capiteuse Lady Hamilton. Même si rien ne se passe entre eux, il est manifestement sous le charme de cette belle sophistiquée :

« Elle laisse flotter ses cheveux, prend deux châles et varie tellement ses attitudes, ses gestes, son expression qu’à la fin on croit rêver tout de bon. Ce que mille artistes seraient heureux de produire, on le voit ici accomplit, en mouvement, avec une diversité surprenante ».

En entamant son voyage d’Italie, Goethe voulait renaître à lui-même. Retrouvant un sol classique jusque là imaginé, il a refait avec Ulysse, son « saint patron », ce voyage initiatique dont le but ultime n’est pas de s’éloigner des autres mais au contraire de s’en rapprocher. Mon désir de voir ce pays était mûr depuis longtemps, écrit-il.

« A présent qu’il est satisfait, je retrouve au fond de mon cœur, pour mes amis et ma patrie, l’affection la plus tendre, et le retour me sera doux ».

Le Voyage d’Italie est un beau livre. Publié pour la première fois plus de deux cent trente ans après le périple de Goethe, il se ressent sur la fin de cet éloignement par un certain délitement. Mais cet éloignement est aussi l’artisan d’une réappropriation du souvenir qui en fait bien plus qu’un récit de voyage, une œuvre de création.

Le livre sur le site des Editions Bartillat

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Goethe dans la campagne romaine de J. H. W. Tischbein, 1787.

MATRIOCHKA de PHILIPPE REMY-WILKIN (Samsa) – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

 

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Jean-Pierre LEGRAND

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Année après année mes lectures forment une espèce de continent aux territoires divers qui communiquent les uns avec les autres.

Chaque livre lu étend cet espace mental et interagit avec lui par tout un réseau de correspondances ou de réminiscences.

A ce titre, le dernier livre de Philippe Remy Wilkin est assez singulier dans mes lectures récentes. Livre très court mais superposant plusieurs plans, il a agi sur moi de manière puissante par tout un jeu d’associations d’idées suscitées précisément par l’apparente discontinuité des plans narratifs, ses lignes de faille, ses références explicites ou non. Le style est à la fois nerveux et poétique, métaphorique mais resserré, éloigné de toute emphase. Le mystère de la création, l’histoire et ses drames, les références cinématographiques, la prégnance des blessures d’enfance, les névroses, la culpabilité, l’amour qui se dérobe, le traumatisme de la perte, il y a de tout cela dans ces 58 pages qui évitent, avec beaucoup d’habileté, les deux écueils qui les menaçaient : la superficialité de qui trop étreint ou l’indigestion du trop-plein.

Dès les premières lignes, ce livre m’a littéralement projeté dans un ailleurs où tout est parfaitement réaliste mais se dérobe par l’effet d’une torsion du temps qui vous entraîne dans une spirale où tournoient les vents du présent et du passé. Ce décloisonnement du réel justifie qu’on parle ici d’un conte fantastique même si, petite réserve de ma part,  cette appellation me gêne en orientant la lecture là où j’aurais préféré une entière liberté.

C’est que Matriochka se prête particulièrement bien à une totale liberté de lecture.  Sa construction autorise en effet chez le lecteur une diversité de points de vue et d’interprétations. Je prends ici le mot interprétation dans un sens théâtral ou plus encore musical. Effet sans doute d’une lointaine réminiscence de Lévi-Strauss – j’ai eu  rapidement l’intuition – vrai ou fausse, peu importe – que le récit était composé à  la manière d’une partition orchestrale qui se lit diachroniquement page après page, selon un axe horizontal et en même temps synchroniquement de haut en bas, selon un axe vertical…Toutes les notes placées sur la même  ligne verticale forment  une  unité constitutive, un ensemble de relations. En forçant certes un peu, il me semble retrouver ici une structure de ce genre: plusieurs « portées narratives »  progressant en parallèle. Nous suivons le fil d’un récit dont ligne après ligne s’accroît la profondeur trouble.

L’avantage de cette structure, c’est qu’elle donne au lecteur une grande liberté interprétative. Selon que l’on accentue telle ou telle cellule du récit, il prend une coloration différente, dérive vers  plus de fantastique voire même, rompt les amarres et s’installe dans un délire psychotique.

Car de quoi s’agit-il ? Thomas, jeune cinéaste, est en repérage d’un film (documentaire ?) consacré au mystère de la Chambre d’ambre, le trésor des Romanov. On le retrouve dans sa chambre d’hôtel à Saint Pétersbourg après une nuit d’alcool et de substances diverses. Nous l’accompagnons sur le trottoir de la Perspective Nevski. Trois prostituées l’accostent ; plus loin une fillette étrange attire son regard. Il la suit. Une nuit « à la densité létale » succède au jour. Un périple halluciné, affranchi du temps et de l’espace, commence.

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Philippe Remy-Wilkin

Ce conte progresse sur un rythme qui ne fléchit à aucun instant, ménageant effets de surprise, suspense, angoisse, répulsion, horreur. Sur cette « scène du destin », l’auteur convoque personnes vivantes ou mortes, lieux actuels ou évanouis dans le passé, œuvres cinématographiques aimées, tableaux admirés, poèmes vénérés, souvenirs douloureux; de leur confluence, naît le récit.

Ecrit avec beaucoup de maîtrise, le texte bascule à chaque instant d’un niveau de réalité dans un autre. Tel cet instant où, la main sur la porte de la Chambre d’ambre, Thomas découvre un placard : « Thomas renverse les étagères et les ustensiles, il gratte le fond du placard en quête d’une ouverture, d’un passage. Il renonce, s’efforce de contrôler sa respiration, choisit d’aller calmement de l’avant. Les sens aux aguets, il traverse toute la galerie jusqu’à la rambarde, jusqu’à l’escalier. Et il descend, lentement. Il atteint un palier. Une sonnerie lacère le silence. Incongrue, monstrueuse ». D’un coup, le lecteur se retrouve dans Répulsion de Polanski. Sur les murs progressent les lézardes hideuses de la folie.

Avec une extrême finesse et via la récurrence de textes en italique, Philippe Remy-Wilkin insère dans son récit la remémoration névrotique d’une enfance dévastée. Il le fait avec des accents de vérité qui bouleversent lorsque l’on retrouve  – comme c’est mon cas – l’écho plus véridique que notre souvenir, de scènes oubliées de notre propre vie. Confronté à l’inconcevable, Thomas, jeune enfant, en vient à douter de la réalité de ce qu’il subit : « Il y avait… Il lui fallait parfois interroger sa sœur pour vérifier s’il n’avait pas rêvé». Le genre de détail « en passant » qui donne au texte une part de son « épaisseur psychique », de sa « puissance de retentissement » chez le lecteur. L’intrication de scènes fondatrices et leur remémoration dans le déroulé de l’existence est particulièrement bien observé. Victime d’une mère « toxique » on en vient à se demander si bien plus que ses actes, ce que Thomas ne peut pardonner à sa mère, c’est de lui avoir appris la lâcheté.

On l’a compris, ce récit m’a conquis. Gérard de Nerval dont les vers se faufilent à plusieurs reprises dans la trame du texte me semble tout indiqué pour conclure : « Il ne m’a pas suffi de mettre au tombeau mes amours de chair et de cendre pour bien m’assurer que c’est nous, vivants, qui marchons dans un monde de fantômes ».

Le livre sur le site de Samsa

Le prix Gilles Nelod 2018 attribué à Philippe Remy-Wilkin pour Matriochka

Le site de Philippe Remy-Wilkin

Le reportage de Notélé consacré au livre

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MONA OZOUF, PORTRAIT D’UNE HISTORIENNE – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Depuis plusieurs années, la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, dirigée par le romancier Patrick Deville, organise à l’abbaye de Fontevraud des Rencontres internationales consacrées chaque fois à une œuvre importante. C’est l’occasion de rassembler universitaires,  témoins ou familiers d’un auteur. Du 17 au 19 juin 2016, l’invitée fut Mona Ozouf. Cette rencontre a été l’occasion d’un livre, « Mona Ozouf, portrait d’une historienne » qui vient de paraître.

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Précédé du pertinent « Y-a-il une crise du sentiment national », l’ouvrage aborde les différentes facettes du travail protéiforme de Mona Ozouf. L’exercice a bien entendu ses limites : les témoins ici convoqués sont bien souvent des inconditionnels ; la louange répétée finit par confiner à ce « Lèche botte blues » si bien chanté par Monsieur Eddy…

Il n’empêche ce Portrait d’une historienne reste passionnant. Son premier chapitre est consacré à l’amitié. Cela peut surprendre mais dans le parcours de Mona Ozouf, une jeunesse un peu triste (elle perd très tôt son père) et isolée a rendu précieux le don de soi et l’échange intellectuel au sein d’une société d’amis choisis pour la vie. Ce besoin d’une communauté d’esprit renforcée par la nécessité d’une lutte est pour beaucoup dans l’engagement de la jeune Mona au sein des rangs communistes en compagnie de ceux, qui comme François Furet ou encore Emmanuel Le Roy Ladurie, lui resteront liés jusqu’à la fin.

Mona Ozouf s’interroge sur la fascination exercée à l’époque par le Parti communiste sur toute une frange de la jeunesse intellectuelle. Dans cet engagement massif, elle voit rétrospectivement quelque chose qui ressemble à une expiation collective. Trop jeunes pour faire la guerre mais assez vieux pour y perdre une part de leur innocence, tous ces jeunes gens sont, par la force des choses, demeurés au bord de l’événement, en spectateurs. Ils ont le sentiment d’être passé à côté d’une époque héroïque. Le combat communiste est une manière de continuer la guerre sans l’avoir faite. Dans la vie intellectuelle de Mona Ozouf, cette aventure a les vertus formatrices d’un aveuglement finalement fécond : il va orienter une bonne part de ses recherches. Ce que la jeune femme a éprouvé dans ces années de fébrilité idéologique, elle le retrouve  dans la Révolution française.

« Dans la Révolution française comme dans l’engagement militant, écrit-elle, l’allégresse des premiers jours se mue en peur puis en épouvante ; dans l’une comme dans l’autre on s’évertue à camoufler cet écart vertigineux. Tantôt on invoque la citadelle assiégée et les formidables ennemis qui rendent nécessaire le recours à la terreur. Tantôt on use libéralement de l’oxymore : pour faire advenir la société réconciliée, le bonheur et la paix (…) force est bien de recourir au despotisme de la liberté ».

Le dégrisement viendra  au fil de l’envahissement progressif des paradis promis, par les prisons, les camps et les gibets…

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Mona OZOUF

Au fond, que ce soit par le biais de son appartenance bretonne ou de ses illusions communistes, Mona Ozouf est très tôt confrontées à des conflits de fidélités, entre l’universel et le particulier, les attaches et la liberté. Ce sentiment ne peut que la conduire à s’intéresser à la Grande Révolution qui, dans sa dérive terroriste soupçonne une volonté criminelle de séparation derrière toute  expression individuelle. L’historienne (au départ philosophe de formation) est aussi une furieuse amatrice des lettres. C’est sans doute ce qu’elle pardonne le moins aux Jacobins (d’où son faible, plus guère de saison, pour les Girondins) : ils ont bâillonné toute libre expression littéraire.

« Les Jacobins ont professé que le patriotisme devait occuper la vie entière et qu’ils pouvaient légitimement réclamer le sacrifice des liens privés au bien public. (…) Ils ont demandé aux citoyens l’obéissance, mais pis encore, le consentement intérieur (…). Or les lettres foncièrement anti-tyranniques ne vivent que du libre-choix des sentiments et de la saveur de la vie individuelle ».

Cette Révolution, l’ouvrage commenté y revient encore en abordant la question des festivités du bicentenaire. J’avais tout juste trente ans et je me souviens très bien  de discussions enflammées dont on a plus idée aujourd’hui sur de tels sujets (D’autres les ont remplacé entre-temps…). Très tôt, Mona Ozouf a déclenché la polémique avec son article célèbre « Peut-on commémorer la Révolution française ? » Elle y abordait la difficulté d’une unité commémorative autour d’un événement fait d’éclatements et de divisions. Elle soulignait aussi avec beaucoup de justesse l’opposition entre mémoire et histoire ; l’écart entre la fidélité à un héritage et l’objectivité d’un savoir et d’une connaissance distancés.

L’ouvrage aborde d’autres sujets polémiques qui sont autant de jalons dans la carrière de Mona Ozouf, comme le « féminisme à la française », la laïcité et la trace de Jules Ferry dans l’histoire de France. Il se termine sur une facette moins connue de cette femme brillante : la critique littéraire. Pendant près de quarante ans, Mona Ozouf a tenu une chronique dans Le Nouvel Observateur. Ses articles ont été réunis dans un précieux ouvrage intitulé « La cause des livres ». Son amie Christine Jordis témoigne avec finesse de l’orientation critique choisie :

« Comme bien des personnages qu’elle décrit, Mona Ozouf est ennemie de la critique justicière ; elle fait aux œuvres étudiées l’amitié courtoise mais néanmoins lucide d’une visite infiniment civilisée. Elle procède en premier lieu par la compréhension, par l’empathie et par esprit de tolérance »

Ce penchant qui incline Mona Ozouf à partager ses enthousiasmes plutôt que ses aigreurs n’exclut pas, à l’occasion, le coup de griffe. Comme à l’égard de Simone de Beauvoir qu’elle appelle malicieusement tante Simone et dont on sent bien qu’elle l’agace :

« Pauvre tante Simone ! Elle qui n’était pas née femme, avait tout fait pour ne pas le devenir, si vite rassurée par la chanson vulgaire et douce dont on berce l’éternel féminin : avec toi ce n’est pas la même chose. »

Que retenir de Mona Ozouf ?
A mes yeux une femme curieuse de tout, indépendante et audacieuse, qui pratique l’histoire avec le plaisir gourmand du style : un style incarné et dense à mille lieux de l’écriture sèchement administrative de tant d’historiens dont le propos peut être intéressant mais qui est totalement dépourvu de ce plaisir du texte sans lequel toute lecture m’est un pensum.
Je retiens aussi une belle profession de foi. Celle qu’elle prononce lors de l’inauguration du Collège François Furet d’Antony, sous le couvert de l’hommage qu’elle rend à son ami décédé quelques années plus tôt :

« François Furet appartenait à une génération qui vivait dans la foi, alors canonique, de l’engendrement de l’homme par l’histoire. Il l’avait définitivement abjurée après sa rupture avec le Parti communiste, rupture sans lendemain ni regrets, après laquelle il n’acceptera plus jamais de se loger dans aucun déterminisme, ni structuralisme (Lévi-Strauss), ni géographique (Braudel), ni sociologique (Bourdieu). Il a alors répudié l’idée que l’homme est le produit de structures et le déterminent et ne lui offrent au mieux qu’une illusion de liberté ».

Le livre sur le site de Flammarion