SAINT BERNARD. L’art cistercien de GEORGES DUBY / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

« Que vient faire, chez des pauvres comme nous, si toutefois vous êtes vraiment pauvres, que vient faire tout cet or dans le sanctuaire ? » Cette apostrophe de Saint Bernard situe bien le débat qui se noue au premier tiers du XIIeme siècle  entre ceux qui veulent manifester la toute-puissance de Dieu en entourant  le rituel liturgique d’ un environnement de splendeurs semblable à celui des rois et ceux qui se demandent si ce Dieu qui a pris le visage du Christ, s’accommode vraiment  de tels fastes. Ce sont ces derniers, écrit Georges Duby, que la parole de Saint Bernard a touché.

Saint Bernard de Georges Duby - Editions Flammarion

« Saint Bernard. L’Art cistercien »  n’est certainement pas une biographie. Le parcours de vie de Bernard de Clairvaux est à peine entrevu et sa personnalité esquissée en quelques brèves notations qui suggèrent le profil d’un « homme tumultueux, brutal, injuste, au corps brisé d’abstinences ». Ce n’est pas non plus une étude exhaustive  des chefs d’œuvre de l’art cistercien. Duby se défend d’œuvrer en historien de l’art.

Alors ? En réalité, la visée de Duby est d’essence sociologique, voire même anthropologique. Il s’agit pour lui de saisir l’art cistercien comme une des composantes de l’expression de la société de ce temps telle qu’elle se définit par ses croyances et l’image qu’elle se fait d’elle-même. Il s’agit aussi, dans une perspective qui n’est pas étrangère aux analyses marxistes, d’établir le lien entre l’évolution de la production artistique et le transfert des centres de pouvoir, politiques ou économiques qu’elle accompagne. Duby installe son poste d’observation au croisement de l’idéologie de l’époque axée sur la théorie des trois ordres et la pensée d’un homme, celle de Bernard de Clairvaux.

« L’intention de ce livre, écrit Duby, est de découvrir quelques-unes au moins des  consonances entre la pensée d’un homme, les formes qui cherchèrent à donner de cette pensée une autre expression que verbale, le monde enfin qui environnait cette pensée et ces formes ».

A son origine, le monachisme est intimement lié à une vision de la société en trois ordres : « Ici- bas, les uns prient, d’autres combattent, d’autres encore travaillent ». Sur cette base, le monachisme s’est établi au centre d’une société qui croyait fermement que les renoncements et les prières de quelques-uns pouvaient sauver le peuple entier des vivants et des morts.

Très vite, au sein des monastères et des églises, la fête liturgique s’est accompagnée d’un foisonnement artistique,

Entre autres fonctions l’œuvre d’art au sens large (architecturale, picturale, …) remplit rapidement  une mission à la fois sacrificielle et oblative : elle enveloppe les rites du christianisme d’un environnement de splendeurs, manifestant la toute-puissance de Dieu par les signes mêmes du pouvoir temporel des rois. Par là-même, elle est sacrificielle, car consécration d’une partie des richesses arrachées à la terre par  la peine des hommes. L’œuvre d’art est aussi offrande ; car  «  rendant grâce, l’œuvre était sensée attirer d’autres grâces, de même que dans la société de ce temps, tout don appelait un contre-don ».-

L’ostension de fastes, de luxe et de grandeur culmine dans les travaux menés par Suger dans l’abbatiale de Saint Denis : Suger est convaincu qu’aucun luxe n’est de trop s’il s’agit de rehausser la pompe des liturgies.
C’est à peu près au même moment (les deux hommes s’opposeront violemment) que Bernard avance une autre vision des choses, nourrie d’une exigence de dépouillement. Place est faite à l’oraison privée : le rite au plus profond, s’intériorise ; l’ornementation est bannie, laissant voir la pierre nue. Tous les miroitements de la Jérusalem de l’Apocalypse que Suger convoquent par tous les moyens de l’Art, c’est, pour Bernard,  à l’intérieur de l’âme qu’ils doivent resplendir.

Saint Bernard n’a pas fondé l’ordre de Cîteaux mais a puissamment contribué à son développement à partir de l’abbaye de Clairvaux qu’il accepte  de reconstruire en 1134. Aux yeux de Duby cette date est décisive car tout bascule alors : avec des talents de véritable écrivain, Bernard poursuit ses Sermons sur le cantique des cantiques. Il y  développe  une pensée, une morale, qui inspirent le chapitre général de Cîteaux qui, précisément en 1134 et pour la première fois, édicte des règles relatives à l’art sacré. Sont désormais interdits le décor sculpté et peint ainsi que l’usage des vitraux de couleur. La lumière conserve une charge symbolique intacte, mais c’est une lumière non fardée : les bâtiments seront éclairés de verrières en grisaille sans autre décor que celui des réseaux de plomb. L’illustration des livres est aussi strictement limitée : la grande Bible de Clairvaux sera exécutée dans une rigueur et une austérité qui tournent le dos aux riches enluminures passées.

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Georges Duby (1919-1996)


La thèse de Duby est que s’il n’a rien bâti lui-même, saint Bernard a joué un rôle déterminant par sa pensée et ses écrits sur le premier art cistercien. « Sa parole a gouverné, comme le reste, l’art de Cîteaux. Parce que cet art est inséparable d’une morale qu’il incarnait, qu’il voulait de toutes ses forces imposer à l’univers, et en particulier, aux moines de son ordre ».

La pensée de Saint Bernard est une pensée conquérante mais aussi conservatrice. L’homme est issu d’un bon lignage et, à l’exception des moines convers issus de la paysannerie, ce sont essentiellement des chevaliers convertis qui vont le rejoindre. Duby souligne avec brio la connivence entre l’élan des moines de Cîteaux et l’esprit de chevalerie. Il faut dit-il, « voir en Cîteaux  la chevalerie transfigurée ». Ceci explique l’échec de Saint Bernard sur le long terme : son impulsion se heurte très rapidement sur des points majeurs au monde en pleine mutation. Les progrès de l’économie de la fin du XIIeme siècle et du début du XIIIeme siècle provoquent l’effritement de la société d’ordres et l’émergence d’une autre image mentale de la société faite d’un assemblage plus souple de conditions multiples. L’idée se fait jour « qu’il appartient à chacun de faire son propre salut,  que celui-ci ne saurait s’acheter, s’obtenir par l’entremise d’autrui mais qu’il se gagne. Avec le reflux de Cîteaux, c’est le monachisme qui se clôt ».

Le livre de Duby laisse par endroit percer le soupçon que les faits sont subordonnés à la thèse de l’auteur et qu’il lui arrive de leur faire quelque violence. A la lecture, on peut conclure à une unité un peu outrée du modèle de Cîteaux qui ne laisse guère de place à la diversité de ses applications. Toutefois, l’ensemble est écrit avec un réel bonheur d’écriture. Duby est de ces historiens trop rares qui réservent toujours un plaisir du texte même si, à l’occasion il force sur certaines figures de style ou frôle le risque d’un ton solennel à l’excès. Fidèle à l’idée que les représentations mentales et la sociologie d’une époque ont une influence très concrète dans les domaines les plus éthérés, il lui arrive aussi d’être gentiment caustique. Par exemple lorsqu’il souligne la bonne noblesse  de Bernard de Clairvaux : « Un bon sang est le seul jugé capable à l’époque de faire un saint ».

Curieusement, c’est dans l’un de ses autres livres (L’Europe au Moyen-Âge) que Duby formule le mieux la conclusion que l’on peut tirer de ses réflexions: « Une volonté de rigueur, de simplicité qui vient de Cîteaux, une volonté d’illumination qui vient de Saint-Denis. De cette conjonction est né le principe de ce que les gens ont nommé l’art de France ».
Pas de meilleure mise en perspective de l’art gothique.

Le livre sur le site de Flammarion

UN MONDE SANS RIVAGE d’HÉLÈNE GAUDY (Actes Sud) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

L’été 1930 fut anormalement chaud dans les régions arctiques. Le 6 août, le navire Bratvaag aborde l’île de Kvitøya, exceptionnellement libérée de ses glaces. Son équipage découvre les restes d’une expédition disparue 33 ans plus tôt : celle de Salomon August Andrée, parti en ballon avec ses deux équipiers, Knut Fraenkel et Nils Strinberg, pour être les premiers à atteindre le pôle Nord. Outre une partie de leur équipement, on retrouve des rouleaux de pellicule endommagés mais qui vont miraculeusement être développés.


C’est à partir de ces photos en noir et blanc, criblées de point grisâtres  et laissant deviner, se détachant sur l’immensité claire des glaces, de petites silhouettes sombres bizarrement empesées, qu’Hélène GAUDY a imaginé les dernières semaines de l’expédition. Dans la trame évanouie du temps qui sépare les images ou les notations du journal de bord, elle tisse un récit profond et poétique. Le roman est d’ailleurs scandé par de multiples passages de ce journal tenu par Andrée : il ne  laisse pas de surprendre par son côté léger, détaché, parfois incongru, en totale dissonance avec le drame qui se joue. Déni, écran aux dissensions du groupe,  moyen d’échapper à l’insupportable et à une réalité qui se dérobe ; l’autrice ne tranche en faveur d’aucune des hypothèses.

L’usage de la photographie en soutènement d’un récit n’est pas neuf mais Hélène Gaudy le renouvelle dans un récit aux ramifications multiples, allant et venant du passé au présent, et entrecroisant, en une forme chorale, les destins d’autres pionniers des pôles qui, comme eux témoignent d’une époque où l’esprit de conquête mais aussi de prédation arrivait lentement à l’apogée de ses certitudes. Les doutes viendraient plus tard…

Dans un style très travaillé mais sans affectation, l’autrice avance à tâtons et multiplie les hypothèses, les peut-être, en une manière allusive qui m’a parfois fait penser à Claude Simon dont on sait  l’importance qu’il accorda lui aussi à la photographie et à l’image sous toutes ses formes.

Hélène Gaudy © Renaud Monfourny

Hélène Gaudy nous invite à une plongée dans le révolu, sur la trace de ces quelques semaines dont ne demeurent qu’une poignée de photos un peu floues. « Les images, écrit-elle, sont des paliers pour plonger en apnée, s’enfoncer, reprendre de l’air, s’arrimer aux détails, au minimum visible, et en passant de l’une à l’autre, jeter un regard aux gouffres qui les séparent, dont on ne perçoit qu’une rumeur, à peine un frémissement « . Hélène Gaudy traduit particulièrement bien le rapport quasi- magique que la photographie entretient avec le temps, aussi bien pour celui qui contemple l’image que pour le photographe lui-même. Nous retrouvons sous sa plume la sensation qu’éprouve tout photographe de s’immiscer exactement entre deux instants et de saisir l’exact point de passage du temps. Nous qui savons, dès les premières pages, le destin de ces hommes, ressentons intensément le tragique et la mélancolie des images restaurées; comme l’écrit magnifiquement P. Quignard  : « La vie frisonne de lumière sur fond de mort ».
Si le texte de Gaudy peut sans conteste se revendiquer du roman, c’est précisément grâce au parti que l’autrice tire des photos restaurées et du rapport au temps qu’elles permettent. A partir des traces enregistrées sur la pellicule de ce qui fut et ne sera plus jamais, Gaudy traque ce qui a pu être. L’idée n’est pas tant une reconstitution impossible des faits objectifs que de cerner l’état d’esprit et la forme d’acquiescement des trois disparus, au renversement de leur destin. Ce pour quoi ils sont partis n’aura en effet bientôt plus aucun sens. Après deux jours de vol, leur ballon s’est échoué sur les glaces. Jamais ils ne verront, de haut, quels motifs dessine la banquise aux abords du pôle Nord.  Il leur faudra donc trouver d’autres buts, d’autres raisons, d’autres espoirs ; « survivre, ça s’arrête là et c’est immense ». Je ne recherche la clef d’aucune énigme écrit Gaudy, «  juste un point de contact : le seuil du lieu où leur histoire a commencé à se dissoudre dans le paysage ».

Bien plus que les exploits de l’expédition Andrée et de tous ceux qui les ont précédés ou suivis, le fil rouge du récit est donc plutôt le point d’inflexion, le moment où tout bascule et s’inverse : « Là où chacun  a laissé, sans opposer de résistance, son but se transformer, la simple perpétuation d’une existence devenir plus précieuse que la conquête tant désirée ». Il n’est pas étonnant que dans ce cheminement la photographie ait tenu tant de place : ils persistent jusqu’au bout à poser pour la photo parce que jamais ils n’oublient que la seule chose qui justifie encore leur souffrance, ce sont « ces images qui font d’eux les maillons d’une chaîne et non plus les types perdus, seuls, à l’article de la mort ». C’est pour une raison similaire, je crois, que les photos de civils anonymes prises par des correspondants de guerre nous touchent tant.

Dans le tremblement du temps et la mouvance de toutes choses, s’ébauche aussi une vision de l’existence qui, jamais ne reste prisonnière de nos visées et qui toujours, déroge aux prévisions. On marche dans la vie comme sur la banquise, sans jamais oublier que nous ne sommes pas sur la terre ferme et que « sous nos corps s’agitent des courants, des flux, toute la puissance contenue de l’océan Arctique ».

En surplomb du destin brisé des trois explorateurs, Hélène Gaudy s’attache également au trajet de vie d’Anna, la fiancée de Nils Strinberg. Cela nous vaut des pages splendides sur le deuil et l’absence. Anna refera sa vie en Amérique mais restera toute sa vie dans une contemplation sidérée d’une histoire d’amour suspendue et jamais renouée. Peut-être écrit finement H. Gaudy,  « que l’absence a été la grande affaire de leur amour, qui l’a élargi comme une plaie ». Il reviendra à d’autres de trouver dans la lumière des étendues du Grand nord et les photos aux tons passés, matière à vivre et à créer. L’un des petits neveux de Nils Strinberg, devenu directeur de la photo sur certains films de Bergman, recréera la même lumière implacable de l’été polaire

Un monde sans rivage est un beau roman qui par l’équilibre de son style et la délicatesse des images, procure à chaque page un vrai bonheur de lecture, prolongé par la profonde réflexion qu’il suscite. Mais, pour terminer, laissons la parole à l’autrice évoquant si joliment, un autre roman, Le Palais de glace de Tarjei Vesaas, et sa petite héroïne qui, fascinée à mesure qu’elle avance dans les profondeurs de la glace, renonce à chercher à en sortir. Elle retrouve sur cet écran blanc, écrit H. Gaudy, « quelque chose d’une très vieille mémoire, qui la tient et la berce. Et puisque le froid anesthésie, puisqu’on dit qu’il insensibilise les sens et la conscience, on peut penser qu’elle meurt un peu comme on s’endort, au cœur de son désir devenu son tombeau qui ne cesse, jusqu’au bout, de l’émerveiller ».

Le livre sur le site d’Actes Sud

LES PERLES DE LA LITTÉRATURE FRANCOPHONE BELGE : 2. MARIE GEVERS, VIE ET MORT D’UN ÉTANG (1961)

Jean-Pierre LEGRAND + Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 33) fusionnent cet été 2020 pour offrir…

un feuilleton consacré aux perles de la littérature francophone de Belgique

 

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Marie GEVERS, Vie et mort d’un étang (1961).

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Suivant notre alternance de rôles, Jean-Pierre à la mise en place, Phil au contrepoint.

JEAN-PIERRE LEGRAND – LES BELLES PHRASES
Jean-Pierre Legrand

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Philippe Remy-Wilkin

Marie GEVERSVie et mort d’un étang, récits autobiographiques, Luc Pire/Espace Nord, Bruxelles, 2009.

                           

                             Phil : Il s’agit d’une réédition. L’ouvrage parut pour la première fois sous la forme d’un triptyque en 1961, à Bruxelles, chez Brepols. Le texte s’arrête après 232 pages mais en compte 285 au total : en sus d’une préface de Georges Sion, un dossier photographique, une lecture de Jacques Cels, un tableau vie/œuvre/époque et une notice bibliographique enrichissent notre perception.

                           Un regret : les coquilles du texte, un peu trop nombreuses.

                           Un rappel : la collection patrimoniale Espace Nord était alors gérée par les éditions Luc Pire, mais la Fédération Wallonie-Bruxelles, devenue propriétaire, en a désormais confié les rênes aux Impressions Nouvelles (après un appel d’offres).

 

L’autrice

Marie Gevers

Marie Gevers est née en 1883 à Missembourg (Missenborg, originellement), grand domaine familial avoisinant le village d’Edegem, près d’Anvers. Son père était avocat et son grand-oncle Jan-Frans Willems, appelé « le père du mouvement flamand », fut le chef de file du renouveau de la littérature flamande au début du XIXe siècle. En 1908, elle épouse le peintre Frans Willems, parent de Jan-Frans et neveu de l’écrivain Anton Bergmann.

                               Phil : Jan-Frans Willems (1793-1846) est le Willems du… Willemsfonds, cette organisation culturelle flamande fondée en 1851 pour promouvoir le néerlandais.

                            Tu situes le terreau artistique qui nourrit Marie mais l’histoire est plus belle encore : l’un des fils de Marie, Paul Willems (1912-1997), sera à son tour, comme Flamand écrivant en français, l’un des plus grands auteurs de notre histoire littéraire, il entrera lui aussi à l’Académie royale. Le fait est exceptionnel. Mais notre paysage littéraire compte d’autres paires littéraires : Suzanne Lilar/Françoise Mallet-Joris, Pierre Coran/Carl Norac, Ghislain/Stanislas Cotton et Yvon/Jean-Philippe Toussaint en mode parent/enfant ; François Emmanuel/Bernard Tirtiaux en mode frères. Qui ai-je oublié ?

Encouragée et conseillée par Émile Verhaeren (puis par Max Elskamp), elle est d’abord poétesse avant de se tourner vers le roman. Ecrivant toute son œuvre en français, elle donnera aussi des traductions d’écrivains néerlandophones. Héritière directe des réalistes flamands, elle pratique une forme de régionalisme dont elle s’échappe en réduisant son terroir aux dimensions de ce merveilleux domaine de Missembourg, avec son parc et sa maison à trois pignons se mirant dans les eaux sans ride de l’étang tout proche.

Elle est élue à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique en 1938 bien avant donc que les académiciens français ne s’avisent d’accueillir Margueritte Yourcenar.

Ses romans les plus célèbres sont Paix sur les champs, La comtesse des digues ou encore Madame Orpha.

                               Phil : La comtesse des digues est un très beau roman, un classique, lui aussi, des Lettres belges. Ce livre raconte un paysage (la vallée de l’Escaut du côté de Tamise, le fleuve, ses digues et ses schorres), une activité pittoresque (le contrôle des eaux, dont dépend la richesse, la survie des lopins de terre de la région) et les émois d’une jeune femme, Suzanne, face aux choix fondamentaux : partir et courir le monde ou s’ancrer là où convergent racines et inclinations naturelles, vivre libre ou se marier, naviguer entre pulsions et raison, etc. Une grande modernité traverse le poids du passé et des traditions. Qui dresse au vent comme un étendard du sens. Et de l’anticonformisme, de la jeunesse, de la vie cyclique.

Trois ouvrages plus singuliers se recommandent également : Plaisirs des météores, qui est un calendrier des liturgies saisonnières ; Des mille collines aux neufs volcans et Plaisir des parallèles – essai sur un voyage. Ces deux derniers ouvrages surprennent chez une autrice éprise de sa campagne campinoise. Nés au hasard de l’installation de sa fille au Rwanda, ces deux ouvrages sont un intéressant témoignage de ses voyages en Afrique centrale.

 

Le style et la poétique

L’écriture de Marie Gevers est celle d’une poétesse. Dans ses romans, ses récits et singulièrement dans l’œuvre ici commentée, elle déploie, tout comme dans ses poèmes, une magie de l’analogie, où les sons, les odeurs, les visions, les vibrations de l’air tissent entre eux tout un réseau de correspondances. Sous son regard, la matière, la nature se métamorphosent en signes que la poétesse incarne en une vision propre.

Le spectacle de la nature nous est rendu dans une extrême richesse faisant appel à tous nos sens, avec une précision de vocabulaire extrême et une syntaxe rigoureuse. Mais, loin de se dessécher en un réalisme aride, la prose de Gevers nous entraîne, par glissements successifs et libres associations d’idées, dans une remémoration onirique de son existence.

D’une composition très travaillée mais époustouflante de simplicité, où chaque sensation renvoie à une autre, Marie Gevers tire des effets saisissants : le silence d’un soir évoque successivement le temps qui passe, les fééries de l’enfance, la caresse du vent un après-midi d’été, le bruissement des feuillages, la jolie cousine Margueritte étendue au jardin dans un hamac agitant un éventail plein d’oiseaux dont elle envoie le souffle dans les cheveux de sa cousine Marie. Plus d’une fois, je me suis arrêté dans ma lecture, comme ensorcelé et m’interrogeant : « Comment est-elle parvenue à nous emmener jusqu’ici ? » Alors, j’ai relu les quelques pages précédentes, émerveillé par l’aisance avec laquelle nous glissons dans les songes éveillés du texte.

Une anecdote fera mieux comprendre ce tour d’esprit. Marie Gevers la raconte dans une communication à la séance mensuelle du 14 mars 1959 de l’Académie royale. Petite fille, elle suit des cours de piano (elle aimera la musique toute sa vie). Après quelques mois, son professeur lui dit : « Maintenant, je vais te faire jouer du Bach. « Qu’est-ce que c’est, Bach ? » demandai-je ingénument. » — « « Bach ? Bach ? C’est le pain blanc du pianiste. » Et elle me fit étudier une Invention. Il y a de cela près de soixante-cinq années, et le génie de Bach crée encore pour moi la senteur d’un pain de fine farine sortant tout chaud du four, le parfum d’un champ de froment mûr, sous un violent midi de juillet ».

                                Phil : Marie Gevers m’a rappelé Marcel Proust (et un peu aussi Marcel Pagnol, le film Un dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier). Ce que confirme joliment Georges Sion :

                                « Tremper un souvenir dans l’onde re-convoquée, et c’est comme pour le thé de la petite madeleine de Proust ou comme le chant de la grive de Chateaubriand dans le parc de Montboissier, la recherche du temps perdu et le temps retrouvé. (…) Mais c’est un être au plus pur, au plus vrai de lui-même qui nous parle ici et là, qui nous livre son chant profond. »

 

Le livre

Philippe et moi avons choisi un ouvrage qui se présente comme un condensé de l’art de Marie Gevers. Ecrit en prose il présente un tour très poétique fait d’associations multiples, de métaphores subtiles, de rêveries et de souvenirs enchantés qui tiennent en lisière sans pour autant le nier, le tragique de l’existence. Il exalte à chaque page la relation profonde qui existe entre l’Homme et la Nature.

L’ouvrage reprend trois textes réunis en un volume vers la fin de la vie de l’autrice : L’étang, souvenirs d’enfance et de jeunesse ; La cave, évocation de la seconde guerre mondiale et surtout expérience douloureuse du deuil et de la perte ; enfin, La chambre retrouvée, écrite plus de dix ans après le récit précédent et célébration du retour à la lumière.

                            Phil : L’étang, était d’abord paru seul dans La petite illustration, avant la guerre 39-45, puis, en 1950, il reparaît en diptyque, associé à La cave, à Paris, dans France-Illustration, portant déjà le titre générique Vie et mort d’un étang. Le triptyque date de 1961.

 

Venons-en à notre lecture proprement dite.

 

L’étang

Missembourg est un vaste domaine acquis en 1867 par les parents de Marie Gevers. Elle y est née, y a vécu et s’y est éteinte dans son sommeil, nonante ans plus tard.

                         Phil : 1867 ! Cette grande dame de nos Lettres naît l’année de la publication du plus grand de nos livres, l’Ulenspiegel de Charles De Coster !

Plus encore de nos jours qu’à l’époque, les maisons natales sont plus souvent rêvées que vécues. Marie Gevers a eu la chance de vivre ce domaine de Missembourg au présent et de le rêver au passé, ce qui donne à ses souvenirs une continuité traversée de songes.

Au centre d’une conjonction parfaite du temps et de l’espace, se trouve l’étang, proche de la haute maison familiale qui s’y reflète et dont le miroir d’eau renvoie au plafond de la salle à manger tout un jeu de lumières mobiles. Tout à la fois œil et mémoire, l’étang garde trace de la vie qui passe tandis qu’au temps des fortes pluies, son trop plein s’écoule vers l’Escaut, par la Gaute, modeste ruisselet, qui relie ainsi le domaine au fleuve et à la mer :

« Donc, tout ce qui se passait dans la maison se passait aussi dans l’étang. L’eau, comme une mémoire, était chargée d’événements qui nous concernaient, et ce n’est que pendant les deux mois de printemps où la Gaute coulait habituellement que cette eau, saturée de nos actes, de nos pensées, de nos vies, pouvait s’échapper et gagner l’Escaut, puis la mer ».

Ici, pas de sortilège des eaux dormantes chargées de maléfices. En une sorte d’Œdipe cosmique si bien décrit par Bachelard, la maison familiale, la nature elle-même, se mirent dans les eaux et jouissent par le spectacle de leur image jumelle, de la suprême harmonie de la forme et de la matière. De cette harmonie toujours reconquise sourd un élan vital, une vibration charnelle, particulièrement sensible au printemps, lorsque le dégel libère le miroir des eaux et qu’une « brume odorante, un encens végétal montent comme un suc aérien de l’étang ».

Au sein de ce réduit de l’univers tout en reflets, senteurs et vibrations, le sentiment de la vie est intense et tout semble y conspirer. Une odeur de menthe fraîche annonce la venue prochaine d’une vie nouvelle :

« O menthe, la fraîche et l’amère, la vivifiante et la vite fanée ! C’est elle qui devait un jour me révéler l’accomplissement de ma destinée féminine, car un matin que je pêchais le gardon, les pieds dans les touffes aromatiques, l’odeur de la menthe m’atteignit soudain jusqu’au cœur. Je compris alors, à mon trouble même, qu’une semence humaine avait pris racine en moi… ».

Dans cet Eden de l’enfance qu’elle compare à une sorte de temps préhistorique plus riche de sensations que tout le restant de l’existence, Marie Gevers vit d’abord sans notion du temps. Pourtant, un certain jour de printemps, un de ses jeunes frères décède :

« Jusqu’à ce jour, le temps-qui-passe et le temps-qu’il-fait n’avaient été pour moi qu’un seul et même personnage, mêlant son visage lumineux et végétal au jardin et à l’âme de ce jardin, l’étang. Dès lors, ils se trouvèrent soudain et violemment séparés. (…) Je pris enfin conscience d’exister, car on m’avait fait baiser au front l’enfant endormi pour toujours, et mes lèvres en éprouvant le froid de la mort avaient su qu’elles étaient chaudes et gonflées de vie ».

L’insouciance de l’enfance s’est brisée comme un cristal. Sidérée, sans mot, sans pleur, la petite Marie confie ses interrogations aux eaux étales de l’étang :

« Une immobilité miraculeuse isolait ma petite barque sur l’eau. Elle était comme suspendue dans une sphère de parfums, de lumières, d’arbres bourgeonnants, de chants d’oiseaux. (…). J’avais les yeux levés droit vers le ciel. Où donc allaient les morts ? Dans cette immensité ? Me retournant, le visage penché sur l’eau, par-dessus le bordage de la barque, je regardai alors le ciel dans l’eau, dans ce miroir où le tain noir que formait la vase donnait aux choses un reflet plus sombre… Où, où donc allaient les morts ? »

Missembourg n’échappera pas à la malédiction qui veut que tous les paradis soient des paradis perdus : peu avant la Seconde Guerre mondiale, la ligne ferroviaire Bruxelles Anvers, qui passe non loin du domaine, est électrifiée : d’importants travaux d’asséchement du site sont réalisés, la nappe phréatique dont l’affleurement alimentait l’étang se résorbe, ce dernier agonise puis meurt. Seuls subsistent les roseaux qui se souviennent de tout, « de la vie de deux générations, mirées dans l’eau dont ils se nourrissaient, de la fenêtre d’où on pouvait se voir dans l’étang ». Un vide s’est creusé que comblent l’imagination et le rêve éveillé, cette forme poétique du souvenir.

                                    Phil : Le texte foisonne de notations poétiques, sapientales :

« (…) le grillon est semblable au bonheur. Il entre, on ne sait pas pourquoi, s’installe, chante et restera peut-être. Peut-être partira-t-il demain. (…) N’allez pas dormir trop vite, les soirs où le grillon chante, écoutez-le encore, encore, encore… »

Bémol.

Je confesse avoir traversé des moments de lassitude devant les évocations détaillées des heurs et malheurs des poules d’eau ou des canards, du chien Jeff et des poissons. J’ai évoqué Tavernier ou Pagnol, mais ceux-ci ont placé l’humain à l’avant-plan, la nature ou la demeure constituent un arrière-plan, certes omniprésent. Le rapport est ici inversé. Quelques humains, quelques interactions humaines se faufilent, mais leurs traces s’estompent face à la surreprésentation du décor, qui est la vie même, sa métaphorisation. Il faut donc déguster ce texte à la page et sans empressement pour en percevoir pleinement la saveur et la grandeur. Jacques Cels ne dit rien d’autre :

« L’ouvrage est en phase avec son époque, peut-être un peu lointaine pour nous, où l’on écrivait avec un stylo réservoir en traçant des pleins et des déliés. En fait, chaque livre a son tempo. Et celui-ci est une invitation à la lecture ralentie. »

 

La cave

Le deuxième récit prend la forme d’un journal, dont la première entrée s’ouvre le 3 décembre 1944. Quelques mois plus tôt, le fils aîné de l’autrice est mort dans le bombardement de Malines. Devant la recrudescence du danger, Marie Gevers et son mari s’installent dans leur cave. Il s’agit d’une annexe souterraine, fermée par une porte disjointe qui donne sur le jardin par un petit escalier et percée d’un soupirail – le hublot – qu’occulte un morceau de carton. Marie va vivre là plusieurs mois. Elle y cherche un refuge contre la mort et, ajoute-t-elle, « je voudrais y réfléchir à la douleur qui menace de me détruire, dissiper le brouillard où je m’égare depuis la mort de J. » Tristement obstinée, Gevers se cherche des raisons d’accepter de vivre.

                                     Phil : « J. » ! Echo à mon bémol et mise en abyme : l’entourage de Marie apparaît le plus souvent en filigrane, à peine esquissé, effleuré. Tantôt, elle recule sous le poids de la douleur (on ne saura quasi rien de « J. »), tantôt la pudeur (ou un choix artistique ?) la limite (on n’apprendra pas grand-chose de son « cher compagnon » ou de son petit Paul).

Sorte de Carnets du sous-sol, le texte de Gevers est à l’opposé de la négativité éperdue qui monte de la tanière de Dostoïevski : il s’agit ici d’une reconquête de la lumière. Une reconquête paradoxale puisque menée depuis une cave, être traditionnellement obscur de la maison qui participe aux puissances souterraines. Ce réduit est cependant vécu comme « une racine latérale de la maison », ce qui renforce encore la polarité de verticalité incarnée par celle-ci. Et puis, dans cette cave comme dans le chagrin le plus noir, l’obscurité n’est pas totale : « le hublot donnerait bien passage à un gros chat. Dès que j’ôte le panneau qui le masque, l’air et le temps, l’heure, la lumière et le paysage s’y précipitent tous à la fois ». Et une force pousse l’autrice à se redresser.

                                          Phil : Un deuxième bémol. Toute bombardée qu’elle soit la nuit, comme tant de Belges d’alors, Marie Gevers n’en demeure pas moins en journée une privilégiée. Et le charme se disloque parfois face à l’embourgeoisement du texte. Bien sûr, Marie et les siens ont été éprouvés et souffrent. Bien sûr, on les voit bienveillants à l’égard des pauvres gens du coin (ceux qui coupent leurs arbres reçoivent des branches pour se chauffer, etc.). Mais, si l’autrice peut s’abandonner à ses rêveries, c’est qu’elle échappe à la confrontation d’un quotidien plus tourmenté. Il y a une extraordinaire contemporanéité du texte en ces temps de pandémie covid : nous avons pu mesurer que le confinement des uns et des autres n’était pas identique, certains devaient se serrer à sept ou huit dans vingt mètres carrés urbains quand d’autres filaient prendre le grand air littoral ou campagnard dans leurs résidences secondaires. Nous sommes en pleine guerre mais Marie vit dans une bulle. Il y a peu d’interactions avec le réel du temps : une aventure tournaisienne, lors d’un Exode effleuré, remarquable d’ailleurs (avec cette entraide faite de petits gestes, l’observation qu’il ne faut jamais s’arrêter aux apparences, aux premiers jugements), détonne dans le corps du texte.

Dans un deuxième temps, je renverse mon appréhension et pose un bémol à mon bémol. Si Marie Gevers a vécu l’Exode mais n’en parle quasi pas, évacuant une source d’action, de suspense, d’épisodes à interconnexions humaines, le choix artistique et la pudeur sont plus conséquents qu’un feutrage contextuel. Qui est relatif. Sous les bombes et entre deux décès.

En ce temps de « révolte des vitres » qui, cessant leur œuvre de protectrices et de passeuses de lumière, se brisent en éclats meurtriers, Marie Gevers se souvient de sa vieille amitié pour le verre, dont enfant elle aimait récolter des morceaux colorés éparpillés dans la cendrée du sentier longeant le chemin de fer. Blottie au fond du jardin, il lui suffisait alors de porter un éclat à ses yeux pour métamorphoser le paysage : « le tesson vert, même en décembre, me rend l’été, et le jaune impose à toute la couleur des moissons ». Expérience toute bachelardienne, celui-ci écrivant : « le Poète, comme tant d’autres, rêve derrière la vitre. Mais, dans le verre même, il découvre une petite déformation qui va propager la déformation dans l’univers ». La consanguinité d’esprit entre Bachelard et Gevers me paraît frappante. Si le philosophe voit dans les quatre éléments fondamentaux (l’eau, la terre, l’air et le feu) la base à partir de laquelle peut se déployer l’imagination débarrassée de ses contraintes rationnelles, de son côté, l’écrivaine-poétesse se saisit, comme d’un talisman poétique, du verre qui les réunit tous les quatre. C’est donc guidée par cette connivence que Marie Gevers entreprend de se reconstruire en remontant aux sources scintillantes de son enfance et de ses rencontres avec la lumière.

                                                 Phil : Il y a une réflexion implicite sur la relativité du réel. Qui est avant tout ce qu’on en fait. Comment on l’observe, le décrypte, choisit de l’envisager.

Le 13 janvier 1945, son mari meurt d’un arrêt cardiaque. Le drame se grave dans le texte en une note laconique et déchirante :

« Ô mon cher compagnon de toujours. Toi, arrêt du cœur ».

Fuyant toute complaisance avec la douleur, Marie Gevers se cherche un terrain plus ferme sur lequel prendre appui. Ce qui la soutient dans son acquiescement à l’injonction de vivre et continuera de le faire le restant de sa vie, ce n’est ni un passé inhabitable ni l’avenir qui l’est tout autant : ce qui la soutient, c’est le sentiment que son être moral est imprégné à tout jamais de la plus complète, de la plus heureuse des unions, créant en elle un fond heureux, une impulsion qu’aucun drame n’a pu anéantir. Dans ces pages pudiques et déchirantes, nous sommes au cœur de ce qui fait de ce livre un chef d’œuvre : une célébration de la vie en tous ses méandres et sous toutes ses formes, qui culmine en un amour indestructible.

                                        Phil : Vrai ! Cette sensation balaie mes bémols ou les transcende. Comme le dit la quatrième de couverture, « nos seuls bonheurs impérissables résident dans les réminiscences que nous en conservons ». Il faut donc engranger. Un maximum de belles choses. Ecrire chacun le plus beau livre possible (de notre vie), à relire au creux d’un fauteuil à bascule et au coin de l’âtre au soir de nos âges. La seule manière de lutter contre la désagrégation ?

Les dernières pages, je dois l’avouer, m’ont profondément ému. La manière dont elle s’applique à survivre puis à revivre. Dont elle évoque son « cher compagnon » aussi. Brièvement mais… En peu de phrases, de mots, un hommage sublime à ce que peut offrir une vie de couple heureuse (« un enchantement »). Et cette fin, d’une concision perforante :

« Ah ! Qu’ai-je fait ! Ai-je vraiment accepté de vivre sans toi ? »

L’immense (faux ?) paradoxe de ce texte, de cet ouvrage : conjuguer prolixité et parcimonie. In fine, le lecteur, qui s’abandonne aux envolées lyriques de notre autrice, doit rester en alerte : à tout moment, une pause peut projeter dans une autre dimension, d’observation du monde-comme-il-tourne, de réflexion sur la manière de s’y emboîter.

 

La chambre retrouvée

Ecrit en 1959, ce texte sonne comme l’épilogue des deux précédents. Dix ans ont passé depuis la fin de la « Révolte des vitres ».

Marie Gevers y décrit une journée type en cette paix retrouvée, sous le signe de la lumière et de Laura, le surnom affectueux que l’on donne au soleil dans le dialecte de la région.

Ce texte très court se clôt avec la nuit, le sommeil et ses rêves, « moments magiques où le temps se sépare de l’espace, où le mot s’éloigne de l’idée, où la forme quitte l’objet ».

                                      Phil : Me frappe, en sourdine assourdissante, la confrontation d’un monde révolu, en voie de disparition, et d’une modernité drainant dans son sillage une ère du soupçon. L’eau de la distribution « passe maintenant à proximité (du domaine), elle est bien plus abondante », mais elle est « désinfectée au chlore », l’autrice lui préfère encore, ô combien !, celle qui « provient d’un grand vieux puits bicentenaire », celle-là, au moins, est « fraîche comme la nuit, non sophistiquée, authentique ». Il y a le lait aussi. Lacta, bientôt en faillite, cède la place à Vacca. Est-ce si anodin ? Non. Il y a une accélération du rythme des événements hors de la propriété familiale. Qui est d’ailleurs survolée par un avion venu d’Angleterre alors que les environs, autrefois campagnards, sont rongés :

« Nous sommes cernés par les routes vrombissantes d’autos et par les nouveaux quartiers de la grand’ville en extension. »

Après la mort de l’étang, celle du domaine se profile, ou celle de tout ce qui en a élaboré la trame onirique, l’étoffe des rêves.

La mort ! Métaphorisée par celle du lièvre, abattu par un voisin malveillant en dehors de la saison de la chasse ou de l’interdiction de tir qui a transformé la propriété en refuge pour le Vivant (on y respecte même la toile d’une araignée). Encore un écho des temps présents et de leurs enjeux principaux : l’ultra-libéralisme détruit la biodiversité, la course éperdue au profit, au plaisir maximalisés conduit la gent humaine (mais pas la planète, qui s’en remettra et nous survivra) vers l’abîme.

 

En guise de conclusion

Personnage central de ce livre, le domaine de Missembourg apparaît comme hors du temps mais aussi hors de l’espace commun. La vie alentour ne manifeste sa présence que de manière estompée, assourdie par les grands arbres du domaine. Et, même lors des promenades le long de la Gaute, il n’est guère question de villages traversés : tout se passe comme si ce ruisselet, par lequel s’évacue le trop-plein de l’étang et qui se jette ensuite dans l’Escaut, était le seul lien entre Missembourg et le reste du monde. Cette insularité est encore renforcée par la guerre et le refluement de la vie quotidienne dans la demeure familiale puis dans sa cave. A partir de ce resserrement maximal, l’écriture de Gevers est gagnée par une expansion prodigieuse qui nous entraîne aux confins de l’immensité de l’intime.

                                             Phil : Oui, je suis convaincu, et dépose un couvercle sur mes bémols. Un grand livre et une grande autrice !

Ouvrage personnel et autobiographique, Vie et mort d’un étang réalise à merveille le programme qu’elle traçait dans la communication déjà évoquée et dont les termes se retrouvent dans le deuxième texte, non publié alors :

«   Ah ! il est bon de scruter une vie, comme on scrute l’aubier d’un arbre, où chaque année dessine autour du cœur un anneau dont les lignes sont plus ou moins marquées selon l’aridité ou la fécondité des saisons ; mais il serait encore plus passionnant de suivre longitudinalement une veine du bois, depuis l’origine dans la racine, jusqu’au sommet, là où les branches sont si légères et les feuilles si fines que seuls peuvent s’y poser le vent et le soleil, la neige et la pluie, la lumière et la nuit, (…) pour trouver la ligne vitale qui m’a conduite, malgré ou à cause d’une instruction fantaisiste, à la profession d’écrivain ».

 

Jean-Pierre Legrand et Edi-Phil RW.

 

Voir notre précédent épisode patrimonial :

LIEN vers l’Ulenspiegel de Charles DE COSTER

A suivre : Camille LEMONNIER.

LA VRAIE VIE d’ADELINE DIEUDONNÉ (L’Iconoclaste) / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Quel bouquin ! Ai-je pensé, dès après les premiers chapitres de ce livre dont la lecture m’a été recommandée par mon amie Valérie Baugnée.

Il faut dire que pour ce premier roman paru en 2018 et « multiprimé », Adeline Dieudonné frappe fort : sous la forme d’un thriller qui ne vous lâche pas, dans un style qui décoche les uppercuts, elle aborde avec cependant une étonnante sensibilité et un regard neuf, le thème (entre plusieurs autres) des vies ratées et saccagées qui se retournent en violence et prédation. Elle gravit aussi le versant ensoleillé de cette montagne de misère: la capacité de rebond et la résilience que peuvent induire les bonnes rencontres. Il y quelque part dans ce terriblement beau roman, une leçon de morale spinoziste que nous enseigne la vieille Monica, l’un de ses beaux personnages tissés d’enfance : « Les têtards, vous savez, il y a des gens qu’il ne faut pas approcher. Vous apprendrez ça. Il  y a des gens qui vont vous assombrir le ciel, qui vont vous voler la joie, qui vont s’asseoir sur vos épaules pour vous empêcher de voler. Ceux-là, vous les laisser loin de vous ».

 

La vraie Vie

 

Voisinant le Bois des petits pendus, une rue sans issue fait comme un grand carré avec des maisons dedans et des maisons dehors ; grises et moches, toutes les mêmes à quelques détails savamment distillés par un promoteur qui, sans doute, a vieilli au même rythme que ses audaces : vite et mal. C’est le Démo que le père de l’héroïne-narratrice appelle le Démoche, avec la dérision  cynique de ceux qui s’ingénient à tout rater.

C’est un père toxique et chasseur (Les deux ne vont pas nécessairement de pair) : il règne en despote violent sur sa femme –  victime si passive sa fille l’appelle l’amibe –  et ses deux enfants : notre jeune héroïne de 11 ans (nous ne connaîtrons jamais son nom)  et son petit frère, Gilles, âgé de 7 ans. La famille vit au gré des humeurs de ce père violent et mutique, rivé devant sa télévision et éclusant les bouteilles de whisky. Le cœur de la maison bat dans une pièce sombre et assourdie : « la chambre des cadavres » où sont entreposés les trophées  de chasse du père ; toute une ménagerie saisie dans la mort et que domine une affreuse hyène.

Tout ça vivote entre l’insignifiance des jours et des repas sans paroles et les déchaînements de violence, chacun, femme et enfants, suspendus aux menus signes qui les annoncent, comme  ce petit mouvement bizarre de la mâchoire qui trahit, chez le père, le désir de frapper, d’humilier, de détruire.

Instinctivement les enfants forment une manière de contre-feu à cette difficulté de vivre : petit couple aux allures gémellaires, conjurant l’angoisse de ce qui vient dans les histoires que racontent la grande sœur, mettant dedans tout ce qui leur fait peur, pour être « sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie ». Toute la fraîcheur du monde et la joie de vivre semble tenir dans « le rire de Gilles, ses dents de lait, ses grands yeux verts ».

Et puis un jour tout bascule. Le vieux marchand de glace s’est arrêté dans le quartier. Les enfants lui commandent une glace chantilly : « Le vieux s’est penché pour faire un joli tourbillon de crème sur ma glace. Ses yeux bleus grands ouverts, bien concentrés sur la spirale nuageuse, le siphon contre sa joue, le geste gracieux, précis. Sa main si proche de son visage. Au moment où il est arrivé au sommet de la petite montagne de crème, au moment où le doigt s’apprêtait à relâcher sa pression, au moment où le vieux se préparait à se redresser, le siphon a explosé. Boum. (…) Puis j’ai vu le visage du vieux monsieur gentil. Le siphon était rentré dedans, comme une voiture dans une maison. Il en manquait la moitié ».

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Adeline Dieudonné

Dans l’esprit de Gilles, l’image d’un visage qui explose, a pris toute la place, à moins, qu’au contraire, elle ait tout dégagé, laissant le champ libre à la mort qui semble tapie dans la maison, dans la pièce des cadavres. Pour de vrai, Gilles ne ressent presque plus rien. « Sa machine à fabriquer des émotions s’est cassée ». Pour se sentir vivre il semble s’adonner au mal, à la torture d’animaux innocents.

De manière haletante, avec une efficacité redoutable, Adeline Dieudonné nous met dans les pas de son héroïne et de sa quête opiniâtre pour remonter le temps, changer le cours de sa vie et retrouver « le rire de Gilles, ses dents de lait, ses grands yeux verts ». Pris par le récit et emballé par la maestria de l’autrice, je me suis laissé faire jusqu’à un certain point : celui où l’accumulation, à un moment, a manqué de faire chavirer une barque un peu trop lourdement chargée. Un épisode inutile à mes yeux et peu crédible (enlèvement du petit chien), la présence dans ce quartier tout en grisaille d’un ex-champion de karaté et d’un ancien professeur de l’université de Tel-Aviv et de sa femme défigurée et masquée, tout cela a éveillé chez moi un début de réticence heureusement balayé par la justesse des analyses psychologiques.

Sans jamais sombrer dans le manichéisme – nous avons même droit à une scène touchante avec le père – Adeline Dieudonné appuie de son scalpel sur cette plaie qui chez certains ne guérit jamais et se cicatrise en violence : « Je savais qu’il n’avait jamais connu son père mais personne ne m’avait jamais expliqué pourquoi. (…) . Cette absence semblait avoir creusé un trou dans la poitrine de mon père, juste sou sa chemise. Ce trou aspirait et broyait tout ce qui s’en approchait. C’était pour ça qu’il ne m’avait jamais prise dans ses bras. Je le comprenais et ne lui en voulais pas ». Au fond de l’âme des pères  terribles gît souvent un vieux petit garçon triste.

Il n’y a rien de plus pitoyable qu’un vieux petit garçon triste qui n’a pu grandir.

Le roman sur le site du Livre de poche

Le roman sur le site de L’Iconoclaste 

 

MÉMOIRES (I) de SAINT-SIMON / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

S’agissant de mes goûts et de mon plaisir à revenir périodiquement à ce que j’aime le plus, Saint-Simon est à la littérature ce que Bach est à la musique : une oasis  où je me retrempe et retrouve à neuf toutes mes facultés d’émerveillement. Bien que je possède  l’édition complète de la Pléiade, je suis parti cette année en vacances en emportant le premier volume du choix de textes établi pour la collection Folio, par Yves Coirault, lui-même maître d’œuvre de l’édition de la Pléiade. J’avais envie de me plonger dans cette anthologie qui traîne depuis longtemps dans ma bibliothèque, tout comme je prends plaisir, de temps à autre, à écouter les extraits d’un opéra favori. Ce volume s’ouvre en outre sur une préface de Coirault, fort instructive, comme tout ce qu’il a écrit sur l’auteur qui fut la passion de sa vie.

 

Amazon.fr - Mémoires, tome 1 - Saint-Simon, Coirault, Yves - Livres

 

On retrouve avec délice mais en condensé, la scène versaillaise et son incomparable défilé de caractères, de visages, d’intrigues et de cabales, de « sueurs employées à l’avancement des fortunes », de haines et de mauvais offices. Une véritable ménagerie de bêtes apprivoisées qui, comme l’écrit férocement Julien Green , « tremble sous l’œil du vieux dompteur à perruque ».

Le vieux monarque infatué de son autorité et qui, pourtant, cède si aisément aux cabales de toutes sortes, ne sort pas indemne de l’aventure. Surtout, bien avant beaucoup d’autres, Saint-Simon ne craint pas de fustiger la honte que furent la persécution des Jansénistes et la révocation de l’Edit de Nantes, toutes deux l’œuvre d’un Roi aux mœurs dissolues et de la dernière ignorance en matière de religion, qui, devenu dévot sur le tard, voulut se sauver. S’étant flatté toute sa vie, nous dit Saint-Simon, de faire pénitence sur le dos d’autrui, il se reput de le faire sur celui des huguenots et des jansénistes »

Au fil des pages, une foule de personnages s’agitent devant nos yeux : le style claque, les couleurs sont franches et un fort contraste donne aux caractères un tour souvent paradoxal. Des qualités manifestes voisinent avec des petitesses sans nom ; un abord aisé et agréable est souvent prémédité et cache des desseins d’avancement, de carrière et de faveur. Un portrait esquissé d‘abord dans la louange se dégrade rapidement en traits noirs et grimaçants. Ainsi Mme de Blanzac : « On ne pouvait avoir plus d’esprit, plus d’intrigue, plus de douceur, d’insinuation, de tour et de grâce dans l’esprit, une plaisanterie plus fine et plus salée, ni être plus maîtresse de son langage pour le mesurer à ceux avec qui elle était. C’était en même temps de tous les esprits le plus méchant, le plus noir, le plus dangereux, le plus artificieux, d’une fausseté parfaite, à qui les histoires entières coulaient de source avec un air de vérité  et de simplicité qui était prêt à persuader ceux même qui savaient, à n’en pouvoir douter, qu’il n’y avait pas un mot de vrai ». Nulle part ailleurs que chez Saint-Simon on ne perçoit de manière aussi sensible ce qu’il entre d’art – et donc d’artifice – dans l’entregent et les bonnes manières, habits agréables à la vue et au toucher qui mettent en valeur le meilleur mais peuvent aussi travestir le pire.

Quelle vie pour le Duc de Saint-Simon, chroniqueur du Roi-Soleil ?
Jean-Baptiste Van Loo, Portrait de Saint-Simon (1728, détail),

Certaines anecdotes inspirent la réflexion. Ainsi l’un des fils de Saint-Simon, le marquis de Ruffec était victime d’une imposture. Pour être bien reçu et avoir de l’argent, un quidam avait pris le nom du marquis de Ruffec et courait le pays, fréquentant les assemblées les plus choisies. Il fut arrêté chez d’Adoncourt, commandant de la ville de Bayonne, qui lors d’un banquet, le vit prendre des olives avec une fourchette et le démasqua. Un homme de son rang aurait en effet dû savoir qu’on prenait une olive avec une cuillère et non une fourchette. Ce petit fait montre à quel point l’éducation et les bonnes manières constituent autant et souvent davantage un savoir discriminant qu’un savoir vivre.

D’autres fois, même les meilleurs déroutent par leurs médiocrités cachées. Mais ici, il s’agit plutôt  de la conception particulière que se fait Saint-Simon de l’être humain : une réelle humilité chrétienne nourrit son indulgence, voire même  une forme de tendresse pour ce « recoin d’homme », c’est-à-dire les défauts qui humanisent les plus accomplis d’entre nous, le reste d’humanité inséparable de l’homme. Sans doute Saint-Simon se souvient-il que Jacob boitait…

Mais le plus remarquable de toutes ces pages, c’est l’optique, le regard si particulier de Saint Simon auquel Coirault consacra, voici déjà bien des années, un merveilleux essai aujourd’hui épuisé. Le mémorialiste est en effet lui-même présent comme témoin (souvent mais pas toujours de première main) dans l’Histoire qu’il nous dévoile. En résulte une oblicité du regard et un cadrage qui compense son étroitesse par une exceptionnelle profondeur. Il scrute les personnages qui paraissent sur cette scène confinée, ôte leur masque et traverse  leur  âme.

Ce jeu du regard et la jouissance presque perverse qu’il procure est manifeste lors du lit de justice d’août 1718 qui consacre la réduction des bâtards au rang de leurs pairies mais plus encore à l’occasion de la mort du Grand Dauphin. Il surprend à cette occasion le manège de la Duchesse de Bourgogne qui n’a aucune raison de pleurer le fils aîné de Louis XIV (un  grand balourd à l’esprit épais et maladivement taiseux ; une espèce insolite de Saxe-Cobourg français) mais s’astreint à un devoir pressant de bienséance sentie : « Le fréquent moucher répondait aux cris du prince son beau-frère ; quelques armes amenées du spectacle, et souvent entretenues avec soin, fournissaient à l’art du mouchoir pour rougir et grossir les yeux et barbouiller le visage, et cependant, le coup d’œil fréquemment dérobé se promenait sur l’assistance et la contenance de chacun ». Saint-Simon sort de cet événement tragique comme d’un spectacle particulièrement réussi où « la promptitude des yeux à voler partout en sondant les âmes à la faveur de ce premier trouble de surprise et de dérangement subit, la combinaison de tout ce qu’on y remarque, l’étonnement de ne pas trouver ce qu’on avait cru de quelques-uns, faute de cœur ou d’assez d’esprit en eux, et plus en d’autres qu’on n’avait pensé, tout cet amas d’objets vifs et de choses si importantes, forme un plaisir à qui le sait prendre, qui, tout peu solide qu’il devient, est un des plus grands dont on puisse jouir dans une cour ». On mesure à ce texte tout ce que Proust doit à Saint-Simon : lisant ces lignes, on ne peut que revoir en pensée le narrateur de La Recherche en route vers son « bal de têtes ».

Le livre sur le site de Folio

LE TOUR D’ÉCROU de HENRY JAMES / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Somerset Maugham estimait que  la plupart des nouvelles d’Henry James, étaient, et quel que soit leur degré d’élaboration , « d’une banalité fort peu commune ». Frère du philosophe et psychologue William James et fort influencé par ses travaux, Henry James tresse dans ses nouvelles, des intrigues en effet souvent simples mais dont tout l’intérêt réside dans l’espèce de secousse qu’elles provoquent chez ses personnages, suggérant des failles soigneusement ignorées,  des turpitudes secrètes et des stratégies d’évitement infiniment retorses, le tout décrit dans un style réaliste et précis mais dont les méandres successifs, comme les échos d’une voix, troublent le propos, en démultiplient le sens : dans le monde de James, rien n’est jamais acquis, l’intentionnalité des personnages reste opaque ; aucune interprétation n’est certaine : au terme de sa lecture, le lecteur a le sentiment d’être arrivé à un carrefour où aucune direction n’est indiquée, sa destination demeurant problématique. James est l’exact opposé de Zola qu’il a beaucoup lu et, au final  peu apprécié. Là où Zola affirme, objective sa conception du réel en imposant sa vision de la vérité, James expose une interrogation qui se ramifie en un dédale d’incertitudes. A cet égard, Le tour d’écrou est une nouvelle exemplaire.

Le Tour d'écrou (nouvelle édition)

James avait peu d’estime pour cette nouvelle parue initialement en feuilletons et qu’il jugeait trop gouvernée par des impératifs «  alimentaires ». Le découpage en feuilletons se ressent dès les premiers chapitres, très courts et d’une intensité dramatique constante. Là où chez Balzac les nécessités du feuilleton entraînent parfois une forme de dilution, elles se traduisent chez James par un resserrement de l’action, typique de l’auteur dramatique qu’il fut également. Ce n’est guère étonnant si cette œuvre d’une tension constante a subjugué Britten qui en a tiré un des plus fameux opéras du XXème siècle.

Venons-en à l’argument de la nouvelle
Un narrateur évoque une étrange histoire écrite par une jeune femme, fille d’un pauvre pasteur de campagne, à qui une curieuse proposition fut faite par l’oncle et tuteur de deux petits orphelins, Miles et Flora. La jeune femme deviendrait la gouvernante des deux enfants dans le manoir idyllique de Bly où ils demeurent seuls avec leur intendante, Mrs Grose. Une condition toutefois : la jeune femme assumerait seule la responsabilité de sa tâche et, en aucun cas n’importunerait le tuteur, homme d’affaires très occupé. Immédiatement sous le charme de cet oncle insolite et très beau, la jeune femme hésite mais finit par accepter, à la fois effrayée par la tâche et flattée par l’intérêt qui lui est porté.

Les débuts de la jeune gouvernante justifient sa décision : l’endroit est magnifique et les deux enfants de sept et dix ans sont d’une gentillesse, d’une intelligence et d’une beauté quasi surnaturelles : de véritables angelots.

Toutefois, le tableau s’assombrit rapidement : une lettre nous apprend  que Miles est renvoyé de son collège pour des motifs inconnus tandis que la jeune gouvernante voit apparaître des fantômes. Grâce aux informations de Mrs Grose, la jeune femme les identifie : il s’agit de  Peter Quint un valet du manoir auquel Miles était très attaché  et de Miss Jessel, une servante séduite par le valet. Tous deux sont morts dans des circonstances mystérieuses. Par une trouble et constante promiscuité avec ceux-ci, ils auraient corrompus les enfants.

À sa parution, les esprits les plus naïfs ainsi que ceux qui refusaient de voir les abîmes ouverts par James, se sont contentés de voir dans cette nouvelle une histoire de fantômes menée avec brio mais au final, bien banale.

Pourtant, profitant justement du caractère fantastique de son intrigue et de la mise à distance qu’elle permet, James multiplie les ambiguïtés, les bifurcations et aborde en sous-texte, les thèmes de l’homosexualité, de la pédophilie et de la séduction narcissique et perverse.

Photos de Henry James - Babelio.com
Henry James (1843-1916)

Pour mener son récit, James a donc fait choix d’un narrateur qui lit le témoignage du personnage principal, rédigé à la première personne. Cette étonnante et très novatrice  mise en abyme pour l’époque nous permet d’entrer dans l’histoire du point de vue de la gouvernante-héroïne : son témoignage est la seule source d’information du lecteur même si les faits qu’elle rapporte permettent de croiser sa version avec ce qu’elle nous dit de sa réception par les autres protagonistes dont Mrs Grose, personnage en apparence passif mais essentiel dans le développement du délire de la gouvernante. L’intrication des points de vue directs et indirects interroge le lecteur et contribue à ce que d’aucuns ont appelé l’énigmacité de l’œuvre, caractérisée par une question  sans réponse.

Très habilement, James – et à sa suite Britten dans son opéra  via un thème oppressant ramifié en 15 variations –  rend sensible ce tour d’écrou qui se resserre  à chaque chapitre : progressivement le décor de conte de fée avec son parc idyllique et ses adorables chérubins, se transforme en labyrinthe sombre, lieu de mort et de perversion.  Nous suivons la jeune femme telle qu’elle perçoit la réalité, écartant d’abord les soupçons qui la gagnent  pour mieux céder ensuite aux raisons d’y croire et sombrer enfin dans son délire hystérique : « S’absorber dans les profondeurs azurées des yeux de l’enfant et déclarer que leur beauté était l’artifice d’une ruse précoce revenait à se montrer coupable  de cynisme et je préférais naturellement renoncer à mon jugement et autant que possible à mon agitation ». Anges ou démons : la gouvernante veut voir des anges mais se résout aux démons face à l’évidence du mal qu’elle imagine.

En réalité, au fil des pages, un glissement se fait. Beau comme le péché, Miles semble le substitut idéal de son oncle dont la jeune femme a subi le charme. Eblouie, elle trouve, pour parler de lui , des mots étrangement habités : « Il y avait chez ce beau petit garçon quelque chose de prodigieusement sensible et pourtant de prodigieusement heureux, qui me frappait plus que chez toute autre créature de son âge  que je connaissais, recommençant à neuf chaque jour ». N’est-ce pas là le langage et la temporalité de la passion ?

Je laisse au lecteur la surprise d’un dénouement qui s’ouvre sur une indétermination qui est la marque de James et le symbole de cet écart mystérieux entre nos motifs avoués et nos actes.
On garde en mémoire cette interrogation qui est celle de tous les puritanismes et à leur suite, de tous les fanatismes : « S’il était innocent, qu’étais-je donc moi, grands dieux ? »

Le Tour d’écrou sur le site du Livre de poche

HENRY JAMES sur le site de Gallimard

 

LES PERLES DE L’HISTOIRE LITTÉRAIRE de BELGIQUE FRANCOPHONE – 1. Charles DE COSTER, LA LÉGENDE d’ULENSPIEGEL (1867)

Jean-Pierre LEGRAND + Philippe REMY-WILKIN

 

Au fil des pages et Les lectures d’Edi-Phil (numéro 32/juillet) fusionnent cet été 2020 pour ouvrir un nouveau feuilleton…

Les perles de l’histoire littéraire de Belgique francophone

 

Ulenspiegel, bas-relief de Koos van der Kaay (1899-1976), sur le mur du cimetière de Damme, à deux pas de la fameuse Tour (de Notre-Dame).
Ulenspiegel, bas-relief de Koos van der Kaay (1899-1976), sur le mur du cimetière de Damme, à deux pas de la fameuse Tour (de Notre-Dame).

 

(1)

Charles DE COSTER, La Légende d’Ulenspiegel (1867).

Le duo alterne les rôles à chaque épisode.

Cette fois, Edi-Phil à la mise en place, Jean-Pierre au contrepoint.

LES LECTURES D'EDI-PHIL #21 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES ...
Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

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Jean-Pierre LEGRAND

Charles De Coster, La Légende d’Ulenspiegel, roman, Collection Espace Nord, 2017, édition établie et présentée par Jean-Marie Klinkenberg, 510 pages.

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          Le titre.

Le titre réel, interminable, est repris à l’intérieur du livre, écho à d’autres récits picaresques mythiques : La Légende et les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandre et ailleurs

Pour Jean-Marie Klinkenberg, « au pays de Flandre et ailleurs » n’est pas anodin. Ce livre est certes un chant d’amour à la Flandre mais il ne s’y limite pas. Son héros, Thyl Ulenspiegel, un Flamand de Damme, va parcourir bien des territoires : pèlerinage contraint à Rome (comme pénitence) au début du livre, guerre menée dans les futurs Pays-Bas dans la dernière partie, et, au milieu, d’interminables errances dans « les pays », qui expriment une pré-nation belge, entre France et Allemagne, courant du Luxembourg au Limbourg ou à la région d’Anvers en passant par le Brabant (Bruxelles), le Hainaut ou le nord de la France, le Namurois, les Flandres, Liège, les bords de Meuse ou d’Escaut.

                              JEAN-PIERRE :

Une chose m’a surpris dans les multiples pérégrinations de Thyl : nous ne trouvons pratiquement aucune description des pays traversés, pas l’ombre d’un paysage, si ce n’est, ici ou là, l’évocation fugace d’un ciel qui se charge, du jour qui se lève. Le chapitre 53 s’ouvre ainsi de manière surprenante :

                            « Ayant longtemps marché, Ulenspiegel eut les pieds en sang, et rencontra, en l’évêché de Mayence, un chariot de pèlerins qui le mena jusque Rome ».

Pas un mot des villes visitées, des hasards du chemin, non plus de la Ville éternelle. Mais partout, on retrouve un même peuple, les mêmes tourments, des bourgeois et nobliaux imbus d’eux-mêmes et si aisés à mythifier. L’impression produite est d’essence humaniste : l’homme est décidément le même partout.

 

          Le roman.

            Le texte témoigne d’une fraîcheur extraordinaire. Le meilleur roman de nos Lettres ? Le « roman fondateur » de celles-ci, rapporte la rumeur depuis des décennies. Le préféré de Jacques De Decker, en tous les cas, grand critique des dernières décennies. Et le mien ! Quoique mes souvenirs soient brouillés par la juxtaposition d’une autre passion, la version BD de Willy Vandersteen, qui illumina mon enfance. Deux passions qui m’envoient passer quatre ou cinq jours chaque année aux alentours de la Tour de Damme.

Cette édition, commanditée par nos institutions (Fédération Wallonie/Bruxelles & Communauté Française de Belgique), est d’une qualité formidable, il faut louer le travail de J.M. Klinkenberg, l’impression et la mise en page, l’illustration de couverture d’Olivier Deprez, issu de la BD d’avant-garde. Le récit et la langue s’en trouvent décapés, revigorés, rendus à leur statut.

                              JEAN-PIERRE :

J.M. Klinkenberg a de la suite dans les idées : en 1971 déjà, il présentait à l’université de Liège sa brillante thèse intitulée Style et archaïsme dans La Légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster. Son idée maîtresse – qui n’a pas changé  – était que le style archaïsant du texte ne se réduit pas à un aimable pittoresque mais est consubstantiel au style même de De Coster. Chez ce dernier, écrivait-il, « le style, c’est l’archaïsme » : en d’autres termes, le style de La légende n’existe pas indépendamment de l’archaïsme. La présente édition « définitive » est en quelque sorte la concrétisation éditoriale de cette thèse : elle réintègre un certain nombre d’éléments archaïsants, présents dans la première édition mais estompés dans les suivantes. J’y reviendrai plus loin. Quoi qu’il en soit, il est très touchant de tenir en main un ouvrage qui, au faîte d’une existence, incarne une idée de jeunesse poursuivie la vie durant.

                          PS. Un essai a été tiré de cette thèse (Samsa, Bruxelles, 2017) :

https://www.samsa.be/livre/la-legende-d-ulenspiegel

 

          La légende est germanique, ne l’oublions pas, notre romancier s’est approprié le mythe et en a livré la version la plus aboutie, achevant la transformation du fripon farceur en héraut de la liberté et chantre du plat pays confronté à la Légende noire de Philippe II et du duc d’Albe, au XVIe siècle.

                              JEAN-PIERRE :

Un mot sur le pédigrée de notre héros. Comme Faust, un autre grand mythe européen, il apparaît en Allemagne. De premières éditions s’y échelonnent entre 1478 et 1510/1511. L’ouvrage est rapidement édité à Strasbourg puis à Anvers, traduit en français, en anglais, en danois, en polonais et en latin.  L’auteur allemand prétend s’inspirer d’un personnage réel né en pays saxon, à Kneitlingen am Elm, vers 1300, et mort de la peste en 1350 à Mölln, en Schleswig-Holstein. Celui-ci aurait été une sorte de meneur de révoltes de paysans, en butte à la vindicte croissante de la bourgeoisie des villes, dont les hauts faits auraient été progressivement déformés par la tradition orale.

 

          De Coster et la Belgique.

            Dans une autre édition (Minos/La Différence, Paris, 2003), la préface de Patrick Roegiers est féroce… pour la Belgique. Roegiers a beaucoup de talent mais un sérieux contentieux avec notre pays (il vit en France depuis des décennies et en a acquis la nationalité). Ce qui se note dès ses premiers mots, son titre : Les Mésaventures de Charles De Coster au piteux pays de Belgique. Qu’il renforce illico par une citation de… De Coster :

          « Pays de Belgique, l’avenir

          Te condamnera pour t’être

          Tout en armes, laissé piller. »

Le ton, virulent, des allures de charge baudelairienne, peut surprendre, mais je n’en contesterai pas la légitimité, la résonance actuelle : on s’agite en tous sens pour tenter de sauver les soldats Ryan de l’édition belge francophone. Une nation ne peut exister sans identité affirmée. Ce qui est le contraire du nationalisme étroit. Une identité ancrée, construite permet de s’aimer soi-même, ce qui permet d’aimer ou de respecter/estimer l’autre. Comme le démontre Amin Malouf dans ses Identités meurtrières. Ou… De Coster dans Ulenspiegel !

 

          Charles De Coster (1827-1879).

            Sa biographie est grisounette. Employé de banque durant six ans, il s’ennuie et reprend des études. Chargé de publication de lois périmées, professeur d’histoire et de littérature à l’Ecole de guerre, répétiteur, il semble tout attendre de la littérature.

Ce n’est pas un génie précoce. Ses premiers écrits sont poussifs (ce que nous avons pu vérifier via les extraits cités par Raymond Trousson dans sa biographie, parue chez Labor, à Bruxelles, en 1990), son génie explose avec le choix d’une plongée vers un ailleurs langagier : les Légendes flamandes (1858) sont rédigées en français ancien. Les Contes brabançons (1861) participent de l’élan mais en français moderne. Il passe alors à son Ulenspiegel. Qui lui prend dix ans. Il s’y attèle avec beaucoup d’ambition, il y met tout son talent (ou son génie) et son cœur.

Pourtant, l’auteur du plus grand livre belge de tous les temps meurt pauvre et ignoré. Il est redécouvert et pavoisé dix ans après sa mort. Parfois pour de mauvaises raisons. Ainsi, la Jeune Belgique de 1880 l’instrumentalise post-mortem pour se légitimer, De Coster les annonçait, EUX, ses membres, tout mouvement doit recourir à un Grand Ancêtre sacralisé qui fonde sa légitimité.

Le cas De Coster me fait un peu penser au cas Schubert. Il a de beaux amis, si je puis dire, d’autres originaux : Félicien Rops (qui illustrera la première édition d’Ulenspiegel) ou Wiertz, notre peintre de l’immense. Mais Camille Lemonnier (l’autre Grand ?) résumera subtilement la situation :

         « Il a eu des lecteurs ; il n’a pas eu de public. »

Des détails biographiques interpellent. Il est né à Munich et a passé ses premières années en Allemagne. En a-t-il conservé une attraction ? Thyl, il est vrai, est arraché au patrimoine légendaire allemand (nos voisins nous ont bien volé Lohengrin !) et ses aventures le portent plus d’une fois en Germanie (à Cologne, Hambourg, Mayence, Nuremberg, etc.) alors qu’il évite la France, que les allusions à celle-ci sont peu nombreuses et peu cordiales. Mais la germanophilie (Allemagne, Pays-Bas du Nord) permet un sillon littéraire original, un éloignement accentué du français normatif.

Charles De Coster est mort une deuxième fois, de par l’abandon des politiques, des médiateurs, des lecteurs… belges (et français), alors que d’autres pays le célébraient (il a eu droit à des dizaines d’éditions en Russie soviétique !). Sa singularité a induit la méfiance des Wallons et des francophones (il s’enthousiasme pour la Flandre et le flamand), des Flamands (il écrit en français et est bruxellois), de la France (il ignore le pays et s’écarte des canons de sa littérature). On pourrait même ajouter qu’il condamne in fine la Belgique, qui cède devant la tyrannie espagnole quand les Pays-Bas du Nord triomphent (Thyl et Nele s’installent à Veere, en Zélande, au bout du récit !). Aurait-il été plutôt un chantre anticipé du Benelux ? Un nostalgique des Grands Pays-Bas hérités du duché de Basse-Lotharingie et des Bourguignons ?

                              JEAN-PIERRE :

Charles De Coster est méconnu même – et surtout – en Belgique. Anecdote amusante, j’ai fait le test dans mon entourage professionnel. Personne ne l’a lu. Un de mes collègues flamands, au demeurant très cultivé, en était même convaincu : De Coster est un auteur flamand et son chef d’œuvre est écrit dans la langue de Vondel. Un travail immense est encore à faire pour réhabiliter notre patrimoine littéraire et le faire mieux connaitre : les petits francophones ont été biberonnés au Lagarde & Michard, recevant de la sorte une éducation littéraire guère différente de celle dispensée aux petits Parisiens. Les choses ont évolué et évoluent encore, mais bien trop lentement.

 

Charles De Coster - Babelio

Charles De Coster

 

          Un chef-d’œuvre !

            Et si on abordait l’essentiel ? Ulenspiegel est un roman ample et nourri, sans temps morts, qui possède une atmosphère à nulle autre pareille, un souffle puissant, une écriture, des personnages et des scènes inoubliables, une inventivité et une modernité décapantes. On rit, on frissonne, on pleure, on rêve, on est très heureux ou très malheureux, révolté ou comblé, etc.

                              JEAN-PIERRE :

Un petit mot de l’histoire elle-même. Je reprendrai largement l’excellent dossier pédagogique édité par Espace Nord.

Thyl Ulenspiegel naît à Damme, en Flandre, sous le règne de l’empereur Charles-Quint, le même jour que le futur Philippe II. Le protestantisme se répand alors aux Pays-Bas. Sa famille est pauvre (Claes, le père, est charbonnier) mais heureuse. Pour avoir tenu des propos contre la religion catholique, Thyl doit se rendre en pèlerinage à Rome pour implorer le pardon du pape. Pendant ce voyage, il est l’auteur de nombreuses farces et commet quelques infidélités envers sa fiancée Nele, la fille de Katheline la « bonne sorcière », qui leur a annoncé un destin merveilleux.

Arrivé à Rome, le pape lui pardonne (ce qui lui coûte tout de même cent florins) et Ulenspiegel prend le chemin du retour. Pendant ce temps, à Damme, Katheline, accusée d’avoir empoisonné une vache qu’elle cherchait en réalité à soigner, a subi la torture du feu et est devenue folle. Claes est condamné à mort par l’Inquisition pour hérésie. On torture Thyl et sa mère afin de découvrir où se trouve le trésor de Claes (un cadeau de Josse, son frère hérétique). Soetkin, la mère, meurt de ses souffrances et de chagrin. Les sortilèges de Katheline donnent une vision à Thyl et à Nele : celle des mystérieux « Sept » que Thyl doit trouver…

Avec le premier livre, les liens familiaux sont défaits : la mort de Claes et de Soetkin transforme Thyl en révolutionnaire. Il jure de venger ses parents et de délivrer la Flandre de l’envahisseur étranger. Dans ce but, il rejoint, avec son ami Lamme (qui recherche sa femme), l’armée de Guillaume Ier d’Orange, les Gueux. Nous suivons notre troupe dans ses joyeuses tribulations. Le Nord devient indépendant ; le Sud (la future Belgique) demeure aux mains des Espagnols. Thyl et Nele se retirent dans une tour, sur une île, entre le Nord et le Sud. Une nouvelle vision leur fait découvrir ce que sont les « Sept ». Et Ulenspiegel devient un personnage mythologique…

 

          La langue.

            De Coster a osé ce que d’autres pousseront plus loin : l’invention d’une langue propre à véhiculer un récit, à créer une atmosphère. Songeons au Seigneur des Anneaux ou à Game of Thrones. Il ne va pas si loin ou va beaucoup plus loin. En s’écartant de la littérature française et des codes de sa langue, en se réclamant de Rabelais pour sauter des siècles de tradition innervée par l’Académie ou Descartes, De Coster ne crée pas une langue déconnectée du réel, il construit une langue hybride qui révélera aux lecteurs la culture et la truculence flamandes.

Une langue hybride ? Elle mêle mots précieux (gastralgique), désuets (coîment), rares (patard), argot (chichard), patois (rommel-pot, kaberdoesje), noms typiques (Josse Grypstuiver) tout en multipliant les audaces syntaxiques, etc. Le résultat ? Un pseudo-vieux français très exotique, qui rend justice au flamand, en farcissant un texte intelligible d’une foultitude de mots flamands (noms propres, expressions, aliments, lieux, métiers, etc.). La langue inventée nous atteint en plein cœur, gorgée de bière (dobel-cuyt et bruinbeer) et de distorsions, fille des tableaux de Breughel, Jordaens, Rubens ou Bosch.

                              JEAN-PIERRE :

Le modelage d’une langue pour les besoins d’une œuvre, qui plus est dans un sens archaïsant, est une démarche périlleuse. Le pastiche ou la caricature ne sont jamais loin et le risque de sombrer dans le ridicule n’est pas mince. Rien de tel dans La légende dont la langue est intimement assortie aux harmoniques du discours et du monde qui en surgit.

Le vocabulaire est riche, mais sans ostentation ni dérive dans une surenchère de termes rares ou vieillis, le contexte permet presque toujours de saisir le sens, et je n’ai presque jamais dû recourir au néanmoins précieux lexique joint en fin de volume.

Sur le plan syntaxique, quelques tours reviennent mais qui appartiennent au style poétique telle, par exemple, la fréquente antéposition de l’adjectif. S’insèrent également dans le texte des chants, des ballades qui concourent comme les autres figures de style, au dépaysement à la fois temporel et géographique.

L’autre particularité du texte est, comme le souligne Philippe, son hybridation linguistique. Dans une étude récente parue dans la revue des lettres belges de langue française (“Sors de mes yeux” : le flandricisme comme effet de traduction dans La Légende d’Ulenspiegel), Rainier Grutman démontre qu’à côté de l’importation de termes flamands repris tels quels (xénisme), le texte de De Coster comporte une large part d’expressions traduites du néerlandais qui renforcent le dépaysement ressenti à la lecture. Ainsi en est-il d’un sobriquet inusité en français et que l’on retrouve en maints endroits du livre : aigre trogne, traduction quasi littérale de zuur smoel.

Il est fréquent qu’une phrase recoure à la fois au procédé du xénisme et de la traduction. En voici un exemple pris au hasard :

                         « En ce temps-là pèlerinant il entra au service d’un certain Josse, surnommé le Kwaebakker, le boulanger fâché, à cause de son aigre trogne ».

La même étude montre de manière passionnante que, sans nullement se livrer au plagiat, De Coster s’est servi d’un texte source qui n’est autre que la brochure Het aerdig leven van Thyl Ulenspiegel publiée par Van Paemel. L’ensemble de La légende contient dès lors des mots et des phrases faits pour donner l’impression d’avoir été traduits du flamand, « ce qui en fait une construction interculturelle avant la lettre », une traversée des langues brouillant les pistes identitaires.

Confronté à cette démarche très élaborée, il n’est pas surprenant que, dans la présente édition, J.M. Klinkenberg ait souhaité être au plus proche de cette langue archaïsante si consubstantielle à l’œuvre, et soit donc revenu à la leçon de l’édition originale.

Cela peut dérouter… Ainsi, J.M. Klinkenberg réhabilite ce qui peut apparaître comme des coquetteries typographiques. Constatant que, dans l’édition originale, la conjonction et est régulièrement transcrite &, tandis que tous les s intérieurs se présentent sous la forme ʃ, il réintègre ces formes abandonnées par les éditions précédentes. Cela donne par exemple ceci :

                       « Ils avançaient riant & deviſant, tandis que Sa Sainte Majeſté regardait en son eſtomac pour voir s’il y avait aſſez de place pour le dîner de ceux d’Audenaerde. »

J.M. Klinkenberg souligne à juste titre que tout ceci donne sa patine à l’œuvre entière :

                            « (…) on oublie trop souvent, en effet, que le livre est un objet, et que l’écriture n’existe point sans un support. La lecture, acte qui consiste à prendre connaissance d’un texte, n’est donc pas une opération exclusivement linguistique : le grain et la couleur d’un papier, la forme, la dimension et la diversité des caractères, voilà des éléments qui ne vont pas sans influencer cet acte ».

Je partage son avis. Quelle impression produirait encore la traduction en français moderne d’un vieux grimoire publié en format word Time New Roman sur internet ? Il n’empêche, ces audaces typographiques peuvent indisposer en notre époque de lecture rapide et entraver la conquête de nouveaux lecteurs. J’espère de tout cœur me tromper.

 

La Tour de Notre-Dame, à Damme, depuis le cimetière qui la jouxte (décor mythique de la BD de Vandersteen).
La Tour de Notre-Dame, à Damme, depuis le cimetière qui la jouxte (décor mythique de la BD de Vandersteen).

          Une charge au vitriol.

            Dès la préface, dite du hibou, un mystérieux Bubulus Bubb. condamne le crime en col blanc :

         « Tu ne sais peut-être pas ce que c’est qu’un hibou. Je vais te l’apprendre. Le hibou, c’est celui qui, en tapinois, distille la calomnie sur les gens qui le gênent, et, quand on lui demande de prendre la responsabilité de ses paroles, s’écrie prudemment : Je n’affirme rien, ON m’a dit. Il sait bien que ON est indénichable. »

Seront ensuite dénoncés une série de forfaits : compromettre l’honneur d’une jeune fille, endetter les familles, trafiquer ses produits pour augmenter ses profits, voler la veuve et l’orphelin, etc. Mais les politiques, les Grands de ce monde sont aux premières loges de la déferlante : ils avancent masqués, affichant liberté et amour d’humanité quand il leur sied d’égorgetter un homme ou une nation :

          « C’est un accord souverain entre princes de s’entraider contre les peuples. »

Charles-Quint et Philippe II incarnent une paire parallèle à Claes/Thyl mais couleur nuit/sang. Pour aimer les autres, il faut s’aimer soi-même, aimer la vie (le vin, les femmes, les gens), mais le futur roi, dès l’enfance, s’ennuie et torture des animaux :

          « (…) sa bouche (NDLR : d’une guenon apprivoisée) était ouverte comme pour crier la mort, il s’y voyait de l’écume sanglante, et l’eau de ses larmes mouillait encore sa face. »

L’Eglise se situe à même hauteur (de bassesse) : elle engendre culte du profit (indulgences), hypocrisie et délation, violences morale et physique (Inquisition), voire un dégoût de la vie, de la nature.

De Coster appartenait à une (nouvelle) vague libérale préoccupée par le sort du peuple, des Flamands non francophones marginalisés par l’Etat et ses élites. Les valeurs de l’auteur apparaissent à travers son héraut. Générosité, solidarité, au-delà des clivages (de rang social, de sexe, de confession, etc.) :

          « (…) celui qui mange sans partager son repas avec le prochain n’est pas digne de manger. »

Thyl pleure devant « les corps des hommes pendus pour avoir eu faim » :

          « Ah ! si j’étais l’empereur Charles, je ferais faire des florins pour tout le monde, et chacun étant riche, plus personne ne travaillerait. »

Au-delà d’un humanisme bienveillant, il y a dérive vers l’utopie et vers une idéologie plus décapante, audacieuse. Ses héros sont des révolutionnaires, des anarchistes. Qui se moquent des règles, si elles sont arbitraires. Thyl toise les Grands de haut, plus vert qu’un Pardaillan :

         « Majesté (NDLR : Charles-Quint !), je demande qu’avant que je sois pendu, vous veniez baiser la bouche par laquelle je ne parle pas flamand. »

Et il n’hésite pas une seconde à se confronter aux chefs de son propre parti, à ses camarades de combat s’ils ne respectent pas un code de conduite à l’égard des ennemis, fussent-ils les plus cruels, dût-il en être condamné à mort par les siens.

                              JEAN-PIERRE :

Sous-jacente au récit, on peut également lire une critique sociale. A l’époque de De Coster, la Belgique est déjà l’un des Etats les plus densément peuplés d’Europe et aussi l’un des plus industrialisés (bien plus que la France). Le capitalisme naissant fait jouer à plein la concurrence et crée toutes les conditions d’un dévastateur dumping social.

De Coster est sensible à la misère sur laquelle se bâtit la prospérité de la Belgique qui, un peu plus tard, deviendra la seconde puissance économique mondiale. On en trouve un écho dans le sabbat de Katheline qui rapporte ainsi les instructions du Christ quant au sort de Charles-Quint qui comparaît devant lui :

                           « Tu en feras un âne, afin qu’il soit doux, maltraité et mal nourri ; un pauvre, pour qu’il demande l’aumône et soit reçu avec des injures ; un ouvrier, afin qu’il travaille trop et  ne mange pas assez ; puis, quand il aura bien souffert dans son corps et dans son âme d’homme, tu en feras un chien, afin qu’il soit bon et reçoive les coups ; un esclave aux Indes, afin qu’on le vende aux enchères ; un soldat, afin qu’il se batte pour un autre et se fasse tuer sans savoir pourquoi ».

 

          Mille tons !

           Que lit-on en dévorant Ulenspiegel ? Un pamphlet à portée sociologique, politique ? Un récit picaresque ? Les aventures des comparses Thyl et Lamme sont, il est vrai, souvent joyeuses, satiriques et paillardes. Nos héros boivent et mangent à nous donner le vertige. Le fils de Claes, malgré son amour pur, profond, complet, définitif pour Nele, courtise, lutine et bien plus… toutes les jolies filles de Flandre et d’ailleurs (mais toujours gentiment, naturellement) :

          « (…) douce hôtesse à la peau ambrée, aux yeux brillants comme des perles. C’est couleur de soleil que l’or bruni de ces cheveux ; ce fut Vénus, sans jalousie, qui te fit tes épaules charnues, tes seins bondissants, tes bras ronds, tes mains mignonnes. »

Une épopée, qui multiplie les scènes hautes en couleurs ? Tortures et mises à mort, combats, errances meurtrières d’un loup-garou, etc. Un roman historique ? Nous traversons le Sac de Rome, la décapitation des comtes d’Egmont et de Hornes, des batailles et des traités… Un Road-book ? Un Bildungsroman, qui verrait Thyl quitter son costume de farceur et de séducteur, souvent drôle et courageux mais égoïste à l’occasion (de retour de ses trois années d’errances contraintes, il vit un temps en concubinage avec une veuve de Koolkerke, sans se manifester auprès de ses parents, de Nele), pour assumer ses responsabilités d’homme et de citoyen ? Il est vrai qu’un déclic s’opère à la page 151, avec le discours de Claes à son fils, qui précède la mort du père sur le bûcher :

          « Fils, tu péchas souvent courant les grands chemins, ainsi que font les mauvais garçons ; il ne faut plus le faire, mon enfant, ni laisser seule au logis la veuve affligée (…). »

Un conte à la naïveté décapée, digne de Perceval ou des bergeries médiévales ?

         « A Damme, en Flandre, quand mai ouvrait leurs fleurs aux aubépines, naquit Ulenspiegel, fils de Claes. »

Et que dire des accents thriller/policier (le loup-garou), fantastiques ou mystiques (visions de Katheline ou de Nele, scène des feux follets et du géant, etc.), sociologiques, philosophiques, poétiques, burlesques et grotesques ?

Ou alors c’est LE livre belge par excellence ? Un Bruxellois écrit en français un chant d’amour pour la Flandre, son peuple et ses paysages, ses légendes et son patrimoine, ses produits ?

                              JEAN-PIERRE :

S’il y a bien une chose frappante à la lecture, c’est la diversité de tons. J’ajouterai la tonalité supplémentaire du genre prophétique, certes largement détourné et qui par moment, incline le roman vers une parodie de contre-évangile et, en tout cas, penche progressivement vers le mythe. Cela éclate dès les premiers chapitres et la prophétie de Katheline :

« Claes est ton courage, noble peuple de Flandre, Soetkin est ta mère vaillante, Ulenspiegel est ton esprit ; une mignonne et gente fillette, compagne d’Ulenspiegel et comme lui immortelle, sera ton cœur, et une grosse bedaine, Lamme Goedzak, sera ton estomac. Et en haut se tiendront les mangeurs de peuple, en bas les victimes ; en haut frelons voleurs, en bas, abeilles laborieuses, et dans le ciel saigneront les plaies du Chriſt ».

En maints endroits, on retrouve des allusions à peine voilées au récit biblique : l’enfance de Thyl nous est rapportée sur un tour qui nous rappelle saint Luc (« Tandis que croissait en gaie malice le fils vaurien du charbonnier, végétait en maigre mélancolie le rejeton dolent du sublime empereur. ») ; il entre dans la ville d’Anvers monté sur un âne et vêtu d’une « belle robe de soie cramoisie », il ne craint pas de s’exprimer de manière elliptique et, dans les dernières lignes du roman, semble ressusciter et vaincre la mort.

 

La Tour de Damme en contreplongée (où se déroule une vision dans Ulenspiegel, décor mythique aussi de la BD de Vandersteen)
La Tour de Damme en contreplongée (où se déroule une vision dans Ulenspiegel, décor mythique aussi de la BD de Vandersteen)

           La complexité des messages.

            On se tient très loin du binaire. La charge contre l’Eglise est terrible mais on peut rencontrer un curé bienveillant et des catholiques qui protègent les protestants, les suivent en exil ou au combat. Il y a de mauvaises femmes et des femmes merveilleuses. Et idem du peuple, des hommes de haute ou basse extraction. Le Prince d’Orange, tel que fantasmé (comme est fantasmé le protestantisme, qui se résume à une idée, la liberté de conscience, à une étape menant à la laïcité), est le parangon des vertus du politique : il se tait et écoute, réfléchit ; il se dépouille de ses biens, de sa fortune pour nourrir la lutte de libération ; il est loyal, courageux, reste soudé à une éthique chevaleresque, etc. Le landgrave de Hesse offre une autre figure de véritable noblesse.

Par contre, autour de Thyl, les compagnons de lutte sont parfois aussi vils que les ennemis. L’immense empathie pour le peuple reste raisonnée. Chacun, à sa place, doit apporter :

          « Les bélîtres, mendiants, vagabonds et toute cette guenaille de vauriens oiseux traînant leur paresse par les chemins et préférant se faire pendre plutôt que de faire œuvre (…) »

                            JEAN-PIERRE :

Rien en effet de manichéen dans le discours de De Coster. A aucun moment il ne tranche clairement entre protestants et catholiques. Il n’empêche, il est clair que son cœur de franc-maçon penche plutôt vers les protestants : partout dans le texte de La légende affleure cette allergie des libres-penseurs pour tout ce qui, dans la religion catholique, fleure bon la superstition et l’idolâtrie : les processions, le culte des saints, les miracles.

Jamais la foi n’est brocardée ou méprisée : seule la vénalité du clergé et les errements de la piété populaire subissent les charges de l’auteur ainsi que les dérives mystiques qui font tourner le dos à la vie (l’épouse de Lamme a tout quitté sous l’emprise d’un moine, sur le modèle d’une sainte Chantal).

D’ailleurs, la grande affaire d’Ulenspiegel, ce n’est pas tant le triomphe du protestantisme que l’avènement de la « libre conscience » : j’ai relevé 13 occurrences de cette expression dans le texte, signe de son importance pour De Coster. Dans l’esprit de ce dernier, cette liberté va bien au-delà du libre choix de la religion. En quoi il transpose dans le cadre du XVIe siècle une problématique essentielle de son époque et que la Flandre du XVIe siècle était bien loin d’envisager. Du reste, si Luther a bien utilisé l’expression, rare avant lui, de « liberté de conscience », c’est dans un sens théologique très étroit que rappelle Raymond Trousson dans son indispensable Histoire de la libre pensée. Pour Luther (dont se réclament les Gueux), la liberté de conscience est la liberté par laquelle la conscience chrétienne s’affranchit des œuvres. Elle ouvre au salut par la foi. Cette liberté reste étroitement liée au message du Réformateur et, nous dit Trousson, n’est certainement pas un droit pur et simple de pratiquer sa croyance à son gré ni surtout de s’affranchir de toute croyance.

Sans être pur hédoniste (son engagement en témoigne), Thyl n’a finalement que faire de la religion. Ainsi, en galante compagnie (il court très volontiers la gourgandine), notre héros se laisse aller à philosopher :

                          « Ayant péché de cent manières, je jurai, comme tu le sais, de faire pénitence. Cela dura bien une grande heure. Songeant pendant cette heure à ma vie à venir, je me suis vu nourri de pain maigrement ; rafraîchi d’eau fadement ; fuyant amour tristement ; n’osant bouger ni éternuer, de peur de faire méchamment ; estimé de tous ; redouté d’un chacun ; seul comme lépreux ; triste comme chien orphelin de son maître, et, après cinquante ans de martyre, finissant par faire sur un grabat ma crevaille mélancoliquement. La pénitence fut longue assez, donc baise-moi, mignonne, et sortons à deux du purgatoire ».

 

          Des personnages inoubliables.

           Au centre du roman, une famille recomposée, où Nele est la fille de Katheline mais née hors mariage, adoptée et élevée par Claes et Soetkin, sa vraie mère jouant les tantes ou marraines des deux jeunes gens. Tous entretiennent un rapport symbolique avec la Flandre, sont l’incarnation d’une de ses vertus.

Claes, le père, bienveillant mais responsable : il aime son fils « d’un air bourru afin de ne le point affadir », se résout à le battre s’il se plaint d’une rixe où il n’a pas répliqué.

Soetkin, modèle d’épouse et de mère.

Katheline, qui ouvre vers un Ailleurs : la folie, la voyance.

Nele, l’amoureuse transie, douce et soumise au premier abord, forte et résistante au second : elle se défend et évite un viol, rejoint Thyl au combat, se montre farouchement jalouse, etc. Qui plus est, elle détient des pouvoirs médiumniques et semble incarner, avec sa mère, un monde d’avant la romanisation, la christianisation, un monde matriarcal où les femmes possèdent les secrets de santé, d’avenir, etc.

Quant à Thyl, c’est un véritable héros, qui ne se prend pas au sérieux mais prend au sérieux, s’engage. Il aime les plaisirs mais se montre généreux, il peut se priver, jouer la carte de l’abstinence, de la modération. Son univers mental est décloisonné et conjugue des forces opposées. Il est poète à ses heures, expert en marketing à d’autres, idéaliste ou assoiffé de vengeance.

                              JEAN-PIERRE :

Thyl se vit comme un être humain dont la vocation est d’être libre. Il transcende toutes les conditions. A ce titre, notre héros n’est guère représentatif des hommes de son temps et de sa condition : La légende ne peut décidément se réduire à un roman historique.

          Il est la vie en mouvement, l’élan vital :

      « Ulenspiegel, toujours jeune, et qui ne mourra point, courra par le monde sans se fixer oncques en un lieu. Et il sera manant, noble homme, peintre, sculpteur, le tout ensemble. Et par le monde ainsi se promènera, louant choses belles et bonnes et se gaussant de sottise à pleine gueule. »

                               JEAN-PIERRE :

Le livre de De Coster est une mine de personnages, tous typés et bien différenciés : chacun concourt à l’unité du récit et à sa couleur singulière. Les personnages fictifs y côtoient les personnages historiques sur lesquels l’auteur porte un regard sans concession et assez novateur pour son époque. En effet, si la noirceur de Philippe II n’a échappé à aucun historien belge, il n’en est pas de même de Charles-Quint, dont les manuels d’histoire de Belgique faisaient fréquemment l’éloge, justifiant sa répression féroce par « les progrès effrayant de l’hérésie » auxquels il avait dû faire face (J. David, Manuel d’histoire de Belgique). Cette complaisance est ici balayée :

                            « Philippe deviendra bourreau, ayant été engendré par Charles cinquième, meurtrier de notre pays ».

On se demande, à la lecture, si Charles-Quint n’est finalement pas pire que son fils, sur lequel il semble surenchérir en cynisme, comme en témoigne ce conseil donné lors de son abdication :

                            « Mon fils, sois avec eux tel que je le fus : bénin en paroles, rude en actions ; lèche tant que tu n’as pas besoin de mordre. Jure, jure toujours leurs libertés, franchises et privilèges, mais s’ils peuvent être un danger pour toi, détruis-les. Ils sont de fer quand on y touche d’une main timide, de verre quand on les brise avec un bras robuste. Frappe l’hérésie, non à cause de sa différence avec la religion romaine, mais parce qu’en ces Pays-Bas elle ruinerait notre autorité ; ceux qui s’attaquent au pape, qui porte trois couronnes, ont bientôt fini des princes qui n’en ont qu’une. »

Cette leçon d’exercice du pouvoir a dû faire tinter les oreilles de plus d’un contemporain de De Coster…

Je dois l’avouer : mon personnage préféré est celui de Lamme. Bâfreur et glouton au tour de taille éloquent, il est l’antithèse de l’idéaliste à la maigreur ascétique mais aussi de ces moines dévoyés dont « la graisse claustrale, inutile et fainéante » ne saurait être comparée sans un insigne abus, à sa « graisse de Flamand nourri honnêtement par labeurs, fatigues et batailles ». En ce temps de fanatisme mais aussi d’engagement idéaliste, Lamme est à lui seul un rappel permanent des fondamentaux : la puissance de l’amour, les nécessités du corps. Les dévouements exclusifs et les idéaux obsessionnels l’offusquent. Il tance à sa façon le forgeron Wasteele qui consacre toutes ses forces à la cause des Gueux :

                              « Te voilà, dit Lamme, maigre, pâle & chétif, croyant à la bonne foi des princes et des grands de la terre, et dédaignant, par un zèle excessif, ton corps, ton noble corps que tu laisses périr dans la misère et l’abjection. Ce n’est pas pour cela que Dieu le fit avec dame Nature. Sais-tu que notre âme, qui est le souffle de vie, a besoin, pour souffler, de fèves, de bœuf, de bière, de vin, de jambon, de saucissons, d’andouilles & de repos ; toi, tu vis de pain, d’eau et de veilles ».

Ce faisant, Lamme n’est pas toujours écouté, il est même parfois remis à sa place. Mais il a fait entendre une petite musique douce à l’oreille en ces temps d’une cruelle intransigeance.

En surplomb de tous les personnages, la figure de Thyl s’impose comme une des plus attachantes de la littérature. C’est un homme accompli, solaire, bon compagnon mais exigeant, comme il se doit d’un ami véritable. Engagé mais jamais asservi à la cause, il conserve, en chaque occasion, une heureuse distance critique qui doit tout à l’indépendance d’esprit et rien au cynisme. Il se dépeint magnifiquement dans cette adresse :

                             « Nous sommes seigneurs. Les paysans nous donnent du pain et du lard quand nous voulons. Lamme, regarde-les. Loqueteux, farouches, résolus et l’œil fier, ils errent dans les bois avec leurs haches, hallebardes, longues épées, bragmarts, piques, lances, arbalètes, arquebuses, car toutes armes leur sont bonnes, et ils ne veulent point marcher sous des enseignes. Vive le Gueux »

 

          La modernité.

             Ulenspiegel possède une dimension métaphorique qui, loin de toute fixité spatio-temporelle, charge tout ce qui s’oppose à la liberté, à l’émancipation, à la réalisation. Il y a une filiation qui mène vers les hippies (un Peace and Love adapté : s’il faut se battre…), les beatniks (On the Road). La dénonciation vitriolesque des tares qui mènent l’humanité résonne étrangement à notre époque où écologie, ultra-libéralisme, droits de femmes, etc. s’entrechoquent. Et que dire des échos aux fake news, à l’infiltration des mouvements et à leur manipulation (créer de faux iconoclastes pour durcir la répression), à la bigbrotherisation (on nous dépeint un univers où les citoyens ont été drillés/conditionnés pour se laisser tondre et tendre leur gorge à la lame mais aussi pour écouter aux portes, rapporter, dénoncer).

On a parlé du rapport à la nature et au vivant, de la famille recomposée, de la puissance sacrée des femmes… Et que dire des amours de Lamme (le ventre de la Flandre) ? Il aime tant sa femme qu’il se mue en son domestique. Elle le quitte pour se réaliser comme chrétienne, il lui reste fidèle et finit par lui pardonner.

Il y a une mise en abyme de la création littéraire aussi : De Coster donne un enfant illégitime à Thyl, issu de ses multiples aventures amoureuses en Allemagne. Et ce fils sera à l’origine de la légende d’un Thyl germanique, né à Knittlingen, en Saxe. Ce qui justifie mais inverse la réalité du projet romanesque.

 

          Le Thyl de Vandersteen.

            Il faut comparer les variantes, spectaculaires, entre le roman de De Coster et l’adaptation de Vandersteen. La révolte des gueux revisite le premier à la lumière des peintures et atmosphères breughéliennes, tout en déployant un imaginaire truculent qui n’a aucun équivalent dans notre plat pays à l’exception d’André Franquin*. J’ai relu roman et BD en parallèle. Sidéré par l’imagination, la réorchestration du scénariste/dessinateur. Il a réussi à écrire une BD parfaite, l’une des plus fameuses de l’Age d’or de la BD belge, en conjuguant le respect et la liberté d’invention. Au début, on se dit qu’il garde une poignée de personnages et un décor historique, mais raconte une nouvelle histoire. Au fil des pages, on redécouvre une foule d’éléments judicieusement redistribués (scènes de la ruche et des voleurs, des aveugles, des souliers jetés à la foule, des prédicants assassins, etc.). Fascinant !

Couverture de Thyl Ulenspiegel (Les Aventures de) -1- La Révolte des Gueux

                              JEAN-PIERRE :

Mon père, professeur de français, interdisait à ses enfants la lecture des bandes dessinées. Je les lisais en fin d’année scolaire, lorsqu’après les examens, nos instituteurs nous laissaient libres de tout travail. Les élèves apportaient leurs bandes dessinées et se les partageaient. C’est ainsi que j’ai découvert l’adaptation de Vandersteen. J’en ai gardé un souvenir très vif et, à l’occasion de ma présente lecture, je m’en suis procuré la réédition.

Le plaisir est toujours aussi grand. Vandersteen a bâti une nouvelle histoire tout en conservant les épisodes les plus saillants des aventures de Thyl, le tout avec un génie du découpage très cinématographique.

On sent bien néanmoins que Vandersteen a infléchi sa narration davantage dans le sens de la libération et de l’avènement d’un peuple, laissant de côté l’aspect confessionnel et la liberté de conscience. Il faut bien chercher pour découvrir que les Gueux sont protestants et que les Espagnols sont les champions de l’Inquisition.

 

           Conclusions.

             D’autres nations ont un socle culturel : Divine Comédie, Don Quichotte, Lusiades, Shakespeare, Goethe… Je ne pense pas un instant que notre De Coster puisse se comparer aux deux susdits, qui ont réalisé une œuvre immense, large et profonde, il est avant tout l’homme d’un grand livre. Dont il s’agirait d’explorer aujourd’hui plus qu’hier, avec le recul, la luxuriance, la polysémie, la puissance :

           « Une époque reprend vie, sanguine et vigoureuse, dans une fresque nationale et populaire. » (Raymond Trousson, Charles De Coster ou La vie est un songe).

 

          PS.

          The place to be !

            Ucclois d’adoption, j’apprécie particulièrement la scène des aveugles, qui se joue dans l’auberge du Vieux-Cornet, une des deux plus vieilles bâtisses de notre belle commune, ce que rappelle une plaque commémorative au coin de l’enceinte du parc du Wolvendael, à l’entrée du Crabbegat, chemin creux envoûtant. L’auberge du Vieux-Cornet ! L’hôtellerie de la Trompe, dans le roman, où festoient les frères de la Bonne-Trogne. Dont on avait déjà fait la connaissance dans les Légendes flamandes (lors d’un récit truculent sur l’origine des archères d’Uccle… pour ainsi dire féministe).

Un restaurant a aujourd’hui installé sa cuisine italienne raffinée entre les murs de l’ancienne auberge, La Loggia dei Cavalieri : https://loggiadeicavalieri.com/

 

Le livre sur le site d’Espace Nord

 

Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

 

* Voir le feuilleton en duo, avec Arnaud de la Croix, sur les albums Spirou de Franquin :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/14/spirou-et-fantasio-1-3-par-arnaud-de-la-croix-et-philippe-remy-wilkin/

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/20/spirou-et-fantasio-2-3-par-arnaud-de-la-croix-et-philippe-remy-wilkin/

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2017/10/28/spirou-et-fantasio-3-3-par-arnaud-de-la-croix-et-philippe-remy-wilkin/

HUMILIÉS ET OFFENSÉS de FÉDOR DOSTOIEVSKI / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Peut-on aimer Dostoïevski ? se demande Julia Kristeva dans son dernier ouvrage. Et de rappeler la mise en garde de son père : « Destructeur, démoniaque et collant, trop, c’est trop, tu n’aimeras pas du tout, laisse tomber ! » De fait, Dostoïevski n’est pas aimable ;  il est dérangeant, éprouvant, tendu à l’extrême, mais passionnant.

Humiliés et offensés - Fiodor Dostoïevski - SensCritique

D’abord publié en feuilletons, puis en volume, « Humiliés et offensés » est généralement considéré comme un des premiers chefs d’œuvre de l’auteur.

De mon point de vue, il n’atteint pas encore les sommets qui suivront. Découpé en chapitres souvent très courts il pâtit par endroits de sa vocation de feuilleton et de la rapidité de sa composition. Ici ou là on peut tomber sur des contradictions parfois gênantes tandis que sa trame mélodramatique montre ses limites. Il n’empêche, Dostoïevski affine ici ce qui deviendra sa manière caractéristique faite d’une profusion verbale et de dialogues proliférant en espèces d’arcs électriques qui laissent dans l’air  comme une odeur tranchante et métallique.

Nous retrouvons dans « Humiliés et offensés » une variation subtile du trio amoureux sur laquelle viennent se greffer divers personnages adventices qui donnent cependant toute sa couleur au roman.

Or donc Vania, le narrateur, aime Natacha, fille de Nikolaï Serguéitch Ikhménev, ancien intendant du prince Valkovsky par lequel il a été profondément humilié et à qui l’oppose un interminable procès. Natacha rejette Vania qui conserve le rôle ingrat de confident.

En réalité, Natacha est amoureuse d’Aliocha, fils du prince Valkovsky.  Elle a fui sa famille, maudite par son père. Aliocha est un être d’une versatilité enfantine et d’un égoïsme aussi radical que candide ; il est à la fois victime d’un père incarnation du mal et bourreau par désinvolte immaturité. Certes Aliocha aime Natacha mais son inclination changeante le porte vers Katia, riche héritière de 17 ans. Une polarité de pureté s’incarne en Nelly, toute jeune fille, orpheline-martyre d’une fierté sauvage et que ronge une profonde tristesse.  Elle est recueillie par Vania après la mort de sa mère survenue dans la plus extrême pauvreté. Epileptique, épuisée par la souffrance physique et psychique Nelly glisse vers une mort inéluctable.

De ce qui, vu de loin, peut sembler un mélange indigeste de Feydeau et Eugène Sue, Dostoïevski tire une œuvre pleine de tensions où déjà fidèle à une veine qu’il ne cessera de creuser, il  s’intéresse à l’inconséquence, à la cohabitation de sentiments contradictoires poussés à leur incandescence, à l’excès de haine comme avatar de l’amour, bref,  à tout ce qui fait que ses personnages irraisonnés semblent constamment sur le point de s’inverser en leur contraire.

Fiodor Dostoïevski : Hommage (1956 / France Culture) - YouTube

Le vrai sujet de ce lourd roman est cependant l’exploration très fine de la dialectique  de l’orgueil et de l’humiliation, que l’on retrouve tout au long de l’œuvre de Dostoïevski. Péché capital comme chacun sait, l’orgueil exerce son travail de sape chez presque tous les personnages dostoïevskiens dont il explique largement la déconcertante brusquerie d’action que parfois on leur reproche au nom d’un réalisme convenu. Leur extravagante et explosive inconséquence serait exagérée. Certes, dans notre réalité de tous les jours, les inhibitions sociales ne permettent pas toujours à ces explosions de se produire au grand jour, mais, dans le secret des familles on peut – j’en ai fait l’expérience – rencontrer de ces êtres dont l’humiliation a renforcé l’orgueil jusqu’à la folie.

Dans un passage où le père de Natacha  peine à écrire une lettre de pardon à sa fille, Dostoïevski rend particulièrement sensible et crédible ce tourbillon de l’humiliation et de l’orgueil blessé :

« Pauvre vieillard ! Dès les premières lignes, on devinait à qui il écrivait. C’était une lettre à Natacha, à sa bien-aimée Natacha. Il commençait avec chaleur et tendresse : il s’adressait à elle en pardonnant et en l’appelant à revenir. Il était difficile de tout déchiffrer dans cette lettre (…) mais on voyait seulement que le sentiment chaleureux qui l’avait poussé à saisir la plume et à écrire ces premières lignes, très vite, tout de suite, s’était transformé en autre chose : le vieillard commençait à faire des reproches à sa fille, à lui décrire en couleurs vives le crime qu’elle avait commis. (…). On voyait qu’après les quelques premières lignes, il avait pris sa générosité originelle pour de la faiblesse, il s’était mis à en avoir honte, et que, finalement, après avoir ressenti les tortures de son orgueil blessé, il terminait par de la colère et des menaces. »

Dans l’optique profondément chrétienne qui est la sienne, Dostoïevski fait fréquemment dire à ses personnages que « la souffrance purifie tout ». L’humiliation est toutefois une souffrance d’un genre particulier : elle pervertit au lieu de sanctifier;  chevauchée par l’orgueil, elle est un facteur de damnation.

L’épouse de Nikolaï Serguéitch ne s’y trompe pas lorsqu’elle s’écrie : «Pardonne-lui, pardonne-lui ! s’exclamait, sanglotant Anna Andréievna, se penchant sur lui et l’embrassant. Ramène-la dans sa famille, mon chéri, et Dieu Lui-même au jour du Jugement te comptera ton humilité et  ta miséricorde. ». La vertu qui sauve est la négation de l’orgueil : c’est l’humilité. Une humilité que certains, comme l’a bien vu Gide, pousseront « jusqu’à l’abjection, jusqu’à se complaire dans l’abjection ». La petite Nelly est de ces saintes à qui sa mère, a confié en  mourant : « « Reste pauvre, et va plutôt mendier que… » Ce n’est pas une honte de demander l’aumône ».

A l’opposé de la pure et maladive Nelly, nous trouvons le prince Valkovsky qui inaugure une longue série de personnages noirs, incarnation du mal, égocentriques et jouisseurs, dépourvus de morale et guidés par une sensualité sans limite.
Entre ces deux pôles s’agitent des personnages perdus, ballottés par le destin, abrutis de pauvreté, qui souffrent et font souffrir.

Chaque fois que je lis Dostoïevski je me surprends à être si facilement embarqué dans un univers aux personnages souvent outrés et d’un « voltage » parfois extravagant. Je crois que cela tient au génie des dialogues qui donnent l’illusion quasi parfaite de l’autonomie des personnages par rapport à leur créateur. De la même manière que dans une conversation spontanée nous ignorons ce qui va sortir de notre bouche dans la seconde qui suit, les personnages des romans de Dostoïevski semblent se dessiner devant nous, dans la trame des paroles proférées. La vie bat à chaque page.

Le roman (traduit par A. Marcowicz) sur le site d’Actes Sud 

Le roman (traduit par F. Flamant) sur les site de Gallimard

 

 

LE VENTRE DE PARIS d’ÉMILE ZOLA / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Il est assez prévisible : c’est en effet au pas de l’oie que ses personnages se dirigent vers une catastrophe annoncée. En plus d’une occasion, son style a la légèreté d’un panzer sur les plaines d’Ukraine. Et pourtant, j’adore Zola. Ses livres forment une œuvre-monde où palpite une vie négligée jusque-là par la littérature. Un avant-goût de lutte des classes. Féru d’hérédité et de physiologie, il invente un genre, le naturalisme, machine de guerre qui décrira le vaste soulèvement démocratique qui monte, le tout sur fond d’une passion appelée à prospérer : la haine du bourgeois.

Le Ventre de Paris

Le Ventre de Paris est le  troisième opus de la saga des Rougon-Macquart, « histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». Dans le premier volume, nous assistons à l’éclosion de la famille Rougon, qui entend bien profiter du coup d’état de Louis Napoléon mais dont le sang est déjà irrémédiablement vicié par les gênes de l’aïeule  Adélaïde, hystérique et passablement érotomane. La Curée nous emmène à Paris, dans les affres de la spéculation immobilière à laquelle prend part un premier surgeon des Rougon. Le Ventre de Paris, nous transporte dans le quartier des Halles, dans la charcuterie de la belle et plantureuse Lisa Macquart, épouse du terne Quenu, homme jeune, très gras, charcutier par vocation :  une véritable  usine à saucisses sur pattes ; rentable mais sexuellement peu emballant.

Tout ce petit monde d’honnêtes gens est troublé par la survenue de Florent. demi-frère du Sieur Quenu. Jeune républicain, arrêté au soir du coup d’état de Louis-Napoléon et injustement accusé de crime, Florent, comme des milliers d’autres malheureux a été déporté à Cayenne. Récemment évadé, il regagne Paris et trouve refuge chez les Quenu. Même dans un régime autoritaire, le fichage n’en est encore qu’à ses balbutiements : Florent trouve donc assez rapidement un emploi aux Halles, comme inspecteur à la marée. Les difficultés ne vont cependant pas tarder.

Zola peint la société du Second Empire à grands traits et de manière féroce : il y a  du Daumier chez lui : c’est cruel, sarcastique et très noir. En filigrane, à peine nommée, se devine la figure de Louis-Napoléon, principe corrupteur de toute une société, profanateur de la République, qui installe l’Empire dans l’ombre portée de l’Oncle. L’univers des Halles, personnage principal du roman symbolise bien ce peuple de  boutiquiers, de petits bourgeois et de financiers sur lequel il règne : c’est  le ventre boutiquier de la France, « le ventre de l’honnêteté moyenne se ballonnant, heureux, luisant au soleil, trouvant que tout va pour le mieux, que jamais les gens de mœurs paisibles n’ont engraissé si bellement ». A l’autre bout du spectre, cela s’agite mais là aussi, ce régime aux vertus émollientes semble ne faire surgir que de pâles ersatz, des révolutionnaires de pacotille : de cette parodie d’Empire  ne surgissent que des fantômes de la République. Florent se trouve ainsi embringué dans une conspiration d’opérette, pilotée par des hébertistes qui rejouent à 1793.

Emile Zola (1840-1902) – Major-Bac
Emile ZOLA (1840-1902)

Au milieu de tout cela, Paris digère : Zola ne nous décrit pas un Paris du désir, mais un Paris de  satiété, de chairs bouffies, de mauvaise  graisse.  Une Babylone callipyge  en forme d’excroissance des cuisines du charcutier Quenu : «  La graisse débordait, malgré la propreté excessive, suintait entre les plaques de faïence, cirait les carreaux rouges du sol, donnait un reflet grisâtre à la fonte du fourneau, polissait les bords de la table à hacher d’un luisant et d ‘une transparence de chêne verni. Et, au milieu de cette buée amassée goutte à goutte, de cette évaporation continue de trois marmites, où fondaient les cochons, il n’était certainement pas du plancher au plafond, un clou qui ne pissât la graisse ». Dans ce surprenant roman, une dialectique puissante s’installe, non entre classe ni même  entre pauvres et riches mais entre maigres et gras.

Rongé d’aigreur à l’égard d’un régime qui a ruiné sa vie et sa santé, Florent promène  sa figure ascétique et son corps amaigri comme un acte d’accusation. Son désintéressement qui peut sembler un idéalisme éthéré n’est pas tant une vertu qu’une indifférence suprême qui confine, nous dit Zola, à  un manque absolu de personnalité. Son étrangeté dérange puis séduit l’une ou l’autre femme comme la belle normande, poissonnière de son état. Lui reste mal à l’aise, face à ces gorgones. Il se sent  toujours davantage perdu « dans un cauchemar de filles aux appâts prodigieux qui l’entouraient d’une ronde inquiétante, avec leur enrouement et leurs gros bras nus de lutteuses ».
Dans ce roman, on retrouve une vision des femmes très particulière. Zola avait la réputation d’une grande chasteté et chez ce progressiste, on croise des conceptions très convenues voire réactionnaires sur le chapitre de la sexualité et de manière plus générale quant à l’image de la femme : ici ,comme dans les deux premiers volumes des Rougon, les femmes sont tour à tour bonnes et asexuées, froides et castratrices, lubriques et dangereuses. Les pages du Ventre de Paris saturées  d’odeurs fortes  et écœurantes, d’images fantasmées, exsudent une sexualité refoulée : « Lisa, debout, mangeait un morceau de boudin tout chaud, qu’elle mordait à petits coups de dent écartant ses belles lèvres pour ne pas les brûler ; et le bout noir s’en allait peu à peu dans tout ce rose ».

Florent se cherche et son malaise face à l’existence, sa réserve à l’égard des femmes se subliment  en un fantasme d’insurrection, de révolte : « Il y vit bientôt un devoir, une mission. Ce fut le but enfin  trouvé de son évasion de Cayenne et de son retour à Paris. Croyant avoir à venger sa maigreur contre cette ville engraissée, pendant que les défenseurs du droit crevaient la  faim en exil, il se fit justicier, il rêva de se dresser, des Halles mêmes, pour écraser ce règne de mangeailles et de soûlerie ». Mais comme tous les velléitaires épris d’idées vastes et répugnant à l’action, Florent semble appeler le désastre qui le dispensera d’agir plus avant.

Émile Zola — Wikipédia

Dans cet univers de matières digérantes ou digérées, il n’est guère étonnant que toute spiritualité soit absente. Ce monde n’est pas très éloigné de la fin de notre vingtième siècle avant que le salutaire sursaut de l’écologie, cette spiritualité sans dieu, ne commence à le tarauder. La déchristianisation est en marche derrière le trompe-l’œil d’une religion réduite à des rituels sociaux : « Lorsque Lisa allait dans une église, elle se montrait recueillie. Elle avait acheté un beau paroissien, qu’elle n’ouvrait jamais, pour assister aux enterrements et aux mariages. Elle se levait, s’agenouillait, aux bons endroits, s’appliquant à garder l’attitude décente qu’il convenait d’avoir. C’était, pour elle, une sorte de tenue officielle que les gens honnêtes, les commerçants et les propriétaires, devaient garder devant la religion ». Bref, nous assistons aux premiers pas de cette classe moyenne, trop moyenne, pour laquelle la seule bonne politique, c’est la politique des honnêtes gens qui fait que le commerce va bien et que chacun peut manger sa soupe tranquillement. Curieusement en ce début du cycle des Rougon, les ouvriers sont encore absents. On les a bien vu défiler dans la Fortune des Rougon, mais pour le reste nous restons ici dans un univers encore très balzacien mais appelé à évoluer.

On l’aura compris, Le Ventre de Paris est un roman très noir : peu de personnages y trouvent grâce. A la fois réaliste et emporté, Zola nous montre le Paris des Halles telle que révélé par le verre grossissant de son lyrisme. Cela touche par moment au mythologique : curieusement ces visions hallucinées d’harengères fortes d’odeur, aux faces rouges et au cou gonflé m’ont fait pensé à Proust et à ses vieux monstres féminins de « l’aquarium de Balbec ». C’est parfois outré mais souvent fort juste : mon envie de poursuivre mon voyage dans le monde des Rougon-Macquart en sort renforcée.

Le roman chez Le livre de poche

ROSA de MARCEL SEL (Onlit) / Une chronique de Jean-Pierre LEGRAND

JEAN-PIERRE LEGRAND – LES BELLES PHRASES
Jean-Pierre LEGRAND

« Tu vas écrire un roman qu’il m’a dit. C’était un ordre »
Le roman de Marcel Sel, Rosa démarre en trombe ; mise sur orbite immédiate : on ne le lâche plus.

Marcel Sel, Rosa

Vivant au crochet du « Père », Maurice, «  le Fils » se voit donc intimer l’ordre d’écrire un roman. Il sera rémunéré 30 Euros la page. Ecrire, c’est bien beau, mais sur quoi ?  « On écrit toujours contre » nous dit Aragon. Après quelques tâtonnements Maurice trouve sa machine de guerre : il va resservir à son père, l’histoire de Rosa Molinari, sa grand-mère. Depuis que Nonno, le grand-père est mort, Maurice est en effet le seul à savoir que Rosa est morte en déportation, victime du régime fasciste italien, non sans avoir d’abord été, comme des millions de concitoyens, subjuguée par le Duce.

C’est Nonno qui lui a tout dit sous le sceau du secret, lorsqu’il avait quatorze ans. Albert Paliomberi , le Père, n’en a jamais rien su. Il croit qu’un jour, Rosa, sa mère, est partie. Alors le Père va payer, à chaque ligne.

« Et je sais moi,  s’exclame Maurice, pourquoi Nonno s’est tu toute sa vie. Albert le saura lui aussi en temps utile. Je le lui écrirai. S’il peut me lire. S’il peut m’entendre. Je n’ai pas eu le père que je voulais mais aujourd’hui, j’ai une chance de le lui faire savoir ».

Le récit en abîme  qui reconstitue l’histoire de la famille du narrateur nous replonge dans l’Italie fasciste puis nous permet de suivre le parcours de l’immigration italienne en Belgique. De manière très subtile, via le récit à la première personne de Maurice, l’auteur explore la tension entre l’amour fantasmé de la patrie d’origine et la tendresse refoulée pour la patrie d’accueil, inconsciemment vécue comme territoire de la chute.

En évitant l’écueil de la couleur locale, l’auteur, parvient par un style simple mais très imagé, à nous faire ressentir le charme si particulier de l’Italie, perceptible dès les premiers pas sur son sol. Ainsi l’arrivée à Vernazza, minuscule port de pêche engoncé entre mer et montagne : « Ils arrivèrent à la grande maison rouge. Elle était entourée de deux bicoques étroites qui semblaient s’y adosser pour ne pas s’écrouler. Il n’y a d’ailleurs que ça dans la rue principale de  Vernazza : des maisons ivres ». Cette description par petites touches gagne aussi les personnages et singulièrement celui de Rosa que le travail de mémoire saisit dans ce qu’elle a de plus impondérable et pourtant la caractérise le mieux : le mouvement, l’énergie : « J’arrive dans la pièce, je vois sa robe qui se redresse et virevolte, une robe pleine de couleurs ».

Marcel Sel. Le blogueur le plus lu à Bruxelles - Brusselslife.be
Marcel Sel

En imbriquant la temporalité de Rosa et celle du narrateur, Marcel Sel suscite une intéressante méditation sur la transmission. Quand les choses se passent bien, la vie circule au sein de cette galaxie qu’est une famille. Chez les Paliomberi et les Molinari tout se passe comme si le séisme fasciste puis le drame de la déportation, avec son poids de culpabilité et de trahison, détournaient le sang de sa source. Le non-dit envahit la scène familiale, plus rien ne circule, les échanges sont fonctionnels à l’image de cette fausse connivence entre Albert et son fils aîné ; seuls quelques gestes de tendresse – la façon furtive de Nonno de serrer deux fois la main de son petit-fils comme on le faisait dans la famille – ont subsisté, maigre héritage des années révolues. Un rapport névrotique au  passé s’installe et contamine les générations suivantes. Le roman le montre bien ; en faisant de son petit-fils son confident, Nonno lui a imposé sa douleur et son désespoir tout en lui insufflant un paralysant nihilisme.

Insérée dans le cadre narratif, la séquence fasciste est abordée avec beaucoup de naturel par la réfraction des souvenirs d’enfance de Rosa qui donne, au personnage de Mussolini, une coloration presque mythologique : « Rosa pestait contre ce figlo di putanna de Mussolini. Ils avaient un contrat, depuis ses neufs ans, quand il l’avait saluée au Decennale et qu’elle avait chanté pour lui. Elle lui avait donné sa foi presqu’aussi forte que celle qu’elle avait pour le Tout-Puissant. Mais le 5 décembre 1943, le Ministère de l’intérieur avait ordonné l’arrestation de tous les juifs (…). Elle, menacée de déportation avait décidé de résister ». L’innocence trompée d’une enfant recoupe le sentiment de trahison de tout un peuple dont le retournement est saisissant. On peut y voir une versatilité opportuniste ; j’incline davantage à y reconnaître l’heureuse fatalité qui, tôt ou tard, abat les dictatures et les tyrannies de toutes sortes, déjà décrite par Lamennais voici près de deux siècles :« S’enfonçant toujours plus loin dans le mal, elles rencontrent enfin aune autre nécessité, supérieure à celle qui les pousse, l’invincible nécessité des lois qui régissent la nature humaine. Arrivés là, nul moyen d’avancer ni de retourner en arrière ; et le passé les écrase contre l’avenir ».

Le roman de Sel explore enfin le rapport entre la sublimation de l’œuvre où tout se tient et l’apparente banalité de l’existence réelle. De quel roman sommes-nous le héros ; quel est la densité d’être de toutes ces personnes  – simples protagonistes ou personnages ? – que nous côtoyons. Y a-t-il un sens dans la grisaille apparente de nos vies ?  Par la catharsis de l’écriture et la perspective nouvelle que celle-ci va dessiner, le narrateur assumera enfin son destin d’homme.

Rosa (format poche)

Le roman sur le site d’ONLIT (en format poche)

Un blog de sel, le blog de Marcel SEL