LES PHRASES BELGES (3) – BERNARD ANTOINE, AQUAM (Murmure des Soirs) par Philippe REMY-WILKIN & Jean-Pierre LEGRAND

LES PHRASES BELGES

de Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin

Chroniques en duo consacrées aux livres belges.

(3)

Bernard ANTOINE, AQUAM,

un roman de 466 pages publié par MURMURE DES SOIRS, à Esneux, en 2022.


JEAN-PIERRE :

Je me méfie des barques trop chargées que le premier roulis fait chavirer. Dès lors, la lecture de la quatrième de couverture de ce copieux roman m’a autant intrigué qu’inquiété. Il y est question « d’un récit polymorphe aux accents de réalisme magique » qui conjoint deux époques et convoque catastrophes climatiques, psychanalyse, mystique et divination. Il ne me restait plus qu’à me lancer…

PHIL :

Il y a ce moment délicieux du premier contact. Entre appréhension et appétit. La couverture alerte, mélange de menace et d’érotisme… aquatiques.  Le titre (« eau » en latin mais à l’accusatif) interpelle, nimbé de connotations ésotériques, l’épaisseur aussi, digne des page-turners anglo-saxons. En clair ? On perçoit une ambition élevée. Dont l’affirmation, appuyée, renvoie à tes doutes. Mais le premier roman de Bernard Antoine avait rempli son cahier de charges, donc…


Un prologue époustouflant

JEAN-PIERRE :

Le roman s’ouvre sur deux pages qui tiennent de la prouesse stylistique. La réalité la plus triviale – chaque matin, un chien « pisse » sur le monument aux héros de la Grande Guerre – se fissure subrepticement, laissant sourdre le présage d’un événement formidable et le surgissement de forces refoulées. C’est admirablement écrit et suggéré. La page tournée, on entre dans le vif du roman avec un espoir : qu’il tienne les promesses du prologue et ce sera un grand livre.

PHIL :

Oui, le prologue confirme l’élan du premier contact. Ecriture solide, inventive. Récit en mode large, profond, précis, énigmatique et… apocalyptique.

Un récit haletant

JEAN-PIERRE :

Nous sommes en août 1914 aux Rivages, petit village de la vallée mosane. Caché dans la frondaison d’un châtaignier du jardin familial, le jeune Jean-Baptiste est le témoin du massacre de toute sa famille par un détachement du régiment des grenadiers de Saxe de l’armée allemande. Le Rittmeister Krüger dirige les opérations. Juché sur un colossal Oldenbourg d’un noir bitumeux, l’homme possède la beauté d’un archange. Durant la tuerie, la présence du jeune garçon ne lui a pas échappé, leurs regards se sont croisés. Krüger a épargné Jean-Baptiste non par humanité mais par un surcroît de perversité, en lestant toute sa vie à venir du poids de l’horreur et de la haine. « Je te tuerai, murmure l’enfant ».

PHIL :

Un saut dans le temps. Dès le chapitre II, un deuxième roman s’ébroue. Nous voilà en septembre… 2027, dans un village mosan situé à quelques encâblures du premier. Monterreau semble le double édénique des Rivages infernaux. Le décor enchante : la Meuse, une villa bourgeoise du début du XXe siècle, une abbaye. Les personnages séduisent, une poignée d’exilés connectés par l’amitié ou l’amour, aux vécus et aux expertises rares : un psychothérapeute devenu écrivain, une oncologue venue de Nouvelle-Angleterre, un prieur qui a été neuropsychologue, une religieuse titulaire d’un master en histoire médiévale, un Irlandais qui enseigne la physique dans une université, une boulangère trois fois veuve, une mère de famille éthiopienne cachée par les deux précédents…

L’orchestration se déploie. Au côté de Jean-Baptiste, nous découvrons l’après-Guerre et ses destructions, ses victimes et ses profiteurs (des hommes d’affaires sans foi ni loi), les services secrets et leurs tiraillements. Mais deux romans alternent, dont on entrevoit les connexions : en 1919, Jean-Baptiste se rend à Monterreau… qui a vécu l’enfer ; en 2027, le prieur Anselmo accourt chez le psychothérapeute Hugo pour traiter les hallucinations de sœur Cécile… qui semble, telle une voyante, anticiper un déluge à venir, une apocalypse, un chaos.  

Magie du style et réalisme magique

JEAN-PIERRE :

La maestria du prologue n’est pas qu’un feu de paille. La suite du roman témoigne d’une architecture sans faille mais, plus encore, d’un style virtuose et protéiforme. D’une belle rigueur, quasi austère dans le déroulé général du récit, la prose de l’auteur se poétise là où s’entrevoit une trouée dans le réel comme une clairière au milieu d’une forêt. Structure du récit et habileté de l’écriture se conjuguent en un réalisme magique très réussi. Dans la trame du monde réel vibre un autre âge :

« (…) une époque de croyances immémorées et de saisons égarées, une hégire des parfums introuvables, des sorcelleries et des amours de faunes, une ère de glorieux pourrissement et de peurs archaïques, magnifique et dangereuse, un âge qu’on ne pourrait pas ne pas aimer où dansent la mort et la vie en frénésie silencieuse. »

Ce réalisme magique se déploie dans la double temporalité du récit dont les deux volets se répondent en miroir et que prolongent les visions de Cécile, puis son voyage atemporel en surplomb du monde. De la grande césure que produit le chapelet de catastrophes qui frappent alors l’humanité affleure la révélation d’une circularité du temps dans laquelle se confondent dans leur rémanence les vivants et les morts, l’histoire passée et celle en train de se faire :

« Peut-on comprendre la nature de l’océan dans une goutte d’eau ? interroge l’enfant qui parle comme un ange. (…) Les hommes ne savent pas que le temps se plie et se déplie dans cette goutte d’eau et qu’il est inutile d’espérer conquérir l’océan sans avoir questionné la goutte ».

Par où le temps rejoint la thématique omniprésente de l’eau, symbole de vie et de mort.

Des personnages marquants

JEAN-PIERRE :

D’assez nombreux personnages surgissent au gré des pages mais sans jamais sombrer dans une profusion indistincte. Au contraire, chaque caractère est ciselé et ne se confond avec aucun autre.

PHIL :

Même les personnages les plus secondaires ont droit à une existence tridimensionnelle :

« François Brigot était du genre démonstratif, volontiers exubérant, la cinquantaine un peu empâtée, veste boutonnée malgré la chaleur, la moustache en guidon et le canotier conquérant. C’était un autoritaire, il n’y avait guère de doute là-dessus : il parlait fort, occupait l’espace avec aisance et, malgré la bonhommie affectée, on sentait le type calleux, rugueux. »

JEAN-PIERRE :

Le traumatisme psychique de Jean-Baptiste est abordé avec beaucoup de finesse même si parfois, selon mon goût, un surcroît d’explications nuit à la fluidité romanesque : ainsi, à l’une ou l’autre reprise, le détour par les considérations d’un thérapeute me paraissent superflues.

L’un des points centraux du roman est la réflexion qui s’ébauche autour de la haine. Obsédé par son désir de vengeance, Jean-Baptiste est pris dans les rets d’une aliénation diffuse :

« (…) il vivait avec son ressentiment depuis vingt ans et s’était peu à peu attaché à son aspiration à la vengeance. La probabilité d’arriver à ses fins était troublante. De la satisfaction et du soulagement certes ; en même temps, un sentiment d’abandon et d’inutilité. » 

Que faire de la haine ? A cet égard, si Krüger apparaît comme un archétype du Mal, on peut aussi l’entrevoir comme une sorte de négatif de Jean-Baptiste. Il a lui aussi perdu son père lors des premiers combats et, comme lui, en a hérité la haine : celle-ci les engagera sur deux voies radicalement opposées. Il y a une noirceur wagnérienne chez ce Krüger ivre de son pouvoir sur les êtres et qui semble avoir maudit l’amour.

PHIL :

A propos de Krüger, l’incapacité des victimes à se remémorer ses traits (l’image d’un œuf leur apparaît, vide, pour son visage) renvoie à l’idée du Mal incarné… et au talent de Bernard Antoine, qui se révèle inventif dans le détail.

JEAN-PIERRE :

A travers ses personnages, le roman interroge aussi la masculinité. Un point commun relie en effet le héros initial aux autres personnages masculins :

« Mais la grande insuffisance de Jean-Baptiste, sa faiblesse de substance, c’était sa nature même, celle de n’être point femme, d’être né mâle voué aux instincts les moins nobles et les moins sublimes. C’était la fatalité de son sexe qui pèse sur l’humanité depuis les origines, la difficulté à absoudre, à pratiquer l’indulgence, l’inaptitude à percevoir l’expression de l’invisible et à éprouver l’étrangeté de l’impénétrable, l’embarras à découvrir les bienfaits du pardon (…). »

C’est donc plutôt du côté féminin que nous allons trouver les caractères les mieux trempés. En cela, le roman est clairement féministe.

PHIL :

Cette dimension m’a frappé. Ainsi, à la page 252, dans le fil des années 1910-1930 :

« Pourquoi donc, par le mariage, une femme devrait-elle renoncer à son nom ? »

JEAN-PIERRE :

Maggie (l’oncologue), Cécile (la religieuse amie de cœur du prieur), Olga (la boulangère dévouée aux migrants), Sagal (la mère de famille éthiopienne) sont des femmes indépendantes, puissantes, d’une détermination tenace. Solveig et Pauline (les deux belles-sœurs enamourées de Jean-Baptiste) ajoutent à cette force une sensualité libre sans égard pour les convenances de leur époque. Leur énergie est « une invitation impérieuse à assumer la vie pour ce qu’elle est, avec ses feux de Bengale et ses ombres morbides, ses fureurs et ses joies frénétiques, ses outrages et ses délivrances ». Mais, surtout, toutes ces femmes confrontées à l’intolérable expriment une nécessité qu’elles assument sans barguigner : celle du choix. Dans un monde qui s’écroule et non sans péril, elles choisissent leur camp.

Une spiritualité sans dieu ?

JEAN-PIERRE :

La question de la spiritualité est centrale. Elle est cependant abordée sous le signe de l’inversion, du renversement.

Anselmo Taddei est le prieur du monastère Laus Perennis. Neuropsychologue de formation, il travaille sur les états modifiés de la conscience et, en particulier, ceux qui entourent la mort. Il vit en union de chair et de foi avec sœur Cécile et se montre accueillant face aux sagesses orientales. Il est plus proche du Christ philosophe que du crucifié, plus sensible à sa parole qu’à la théologie de la croix.

Le renversement de la symbolique chrétienne est plus sensible encore dès l’apparition des deux incarnations du Mal que sont Krüger (récit 1, guerre et post-guerre) et Blaszak (récit 2, en 2027) : l’un et l’autre ont la beauté d’un archange. Blaszak écume l’Europe suivi de ses « séraphins ». Archanges et séraphins, loués dans la tradition chrétienne, sont ici les vecteurs d’un Mal absolu.

L’inversion se renforce lors d’une transe quasi chamanique qui embarque sœur Cécile dans un voyage aux allures d’épreuve initiatique. Sur les ailes d’une femme-oiseau, elle glisse dans le ciel, par-dessus les villes et forêts. Du centre d’une cité incendiée de soleil lui parvient le tumulte d’une foule mugissante. Des centaines de croix sont brandies, des bannières à couronne d’épines sont frénétiquement agitées. La foule hystérique attend son Athleta Christi juché sur un Oldenbourg noir et suivi de ses séraphins. La scène est une apocalypse. Mais la révélation est d’une nature nouvelle :

« (…) c’est à cet instant que la grâce de l’athéisme toucha sœur Cécile en plein cœur. »

Et l’auteur de citer, en une sorte de généalogie, le patronage de l’abbé Meslier. Cécile, en effet, est écœurée par ce christianisme intégriste qui « est le produit d’une crédulité, la même qui, dénoncée en son temps par l’abbé Meslier, exprime de prétendues vérités (…) au nom desquelles on extermina avec joie ». La référence est intéressante. En effet, vers 1740 circulèrent à Paris une centaine d’exemplaires d’un manuscrit très étrange : le Mémoire des pensées et sentiments de Jean Meslier. Bien noté par sa hiérarchie, cet obscur curé de campagne (mort en 1729) avait secrètement occupé ses longues soirées d’hiver à la rédaction d’un énorme texte, dans lequel, nous dit Raymond Trousson (dans Histoire de la libre pensée, éditions du C.A.L.), « il creusait la tombe de toutes les religions pour édifier une société juste et un radical matérialisme athée ». Voltaire se saisit du manuscrit et en publia des extraits, non sans avoir un tantinet manipulé la pensée de l’auteur qui, sous sa plume, « en mourant demande pardon à Dieu d’avoir enseigné le christianisme » : d’athée convaincu, le bon curé devenait déiste.

C’est plutôt le Meslier athée que celui rhabillé par Voltaire que Cécile rejoint en un évangile d’un nouveau genre :

« (…) la lucidité se fait chair, le discernement se fait sang et le jugement lumière. »

Ne nous laissons cependant pas abuser : si le ciel s’est vidé, partout se devinent encore les chemins sinueux de l’initiation, de la mystique et de la spiritualité. C’est ce qui explique aussi que, loin de désenchanter le monde, cette apocalypse « retournée » peut au contraire contribuer à son réenchantement, comme s’il s’agissait d’accueillir ce que Rilke, cité par l’auteur, nomme « l’Ouvert », un Tout sans au-delà qui « enténèbre la Terre ». Une vision poétique du monde se substitue aux consolations religieuses qui ont dégénéré en fanatismes.

PHIL :

La présence des doubles et des effets-miroirs renvoie à l’idée d’invariants retrouvés à toutes les époques, dans tous les lieux, pour le meilleur ou pour le pire. Il y a un fascinant balancement aussi entre enfer et paradis, dupliqués, multipliés. Une leçon de vie s’en dégage. Comment être au monde. S’engager, se désengager. Au cas par cas. Discriminer le sens, la voie qui mène à la réalisation, au bonheur. Chacun d’entre nous tente d’avancer dans un paysage traversé par les souffles contradictoires de la Haine et de l’Amour, deux forces primordiales, deux axes de positionnement.

Un « éco-thriller politique » aux accents de vérité

JEAN-PIERRE :

Dans le volet contemporain de son livre, l’auteur n’anticipe que de quelques années en nous projetant en 2027. Ce très léger décalage met en relief la prodigieuse accélération de tous nos maux. Ces calamités que nous pensions destinées aux génération futures (si nous ne faisions rien), sont déjà les nôtres. L’effondrement est en marche : c’est juste comme si l’auteur nous faisait feuilleter les bonnes pages d’un journal encore à paraître.

L’univers politique est à l’unisson de ce délabrement généralisé : les thèses nationalistes ont envahi les réseaux sociaux et le libéralisme libertarien triomphe en s’alliant sans état d’âme aux plus nauséabondes de celles-ci. Plus d’une fois, on pense à des Zemmour, Orban ou Musk. On retrouve, transposée à l’échelle de toute la société, la tension amour-haine qui électrisait les personnages de Krüger et Jean-Baptiste (ceux-ci en gagnent, au passage, une dimension allégorique).

Dans ce contexte, le découpage en deux périodes prend un sens nouveau. C’est un peu comme si l’hubris de la Grande Guerre, symboliquement ramenée au massacre d’une famille innocente, donnait le coup d’envoi d’un mouvement entropique qui ne s’est plus arrêté. La mise en miroir des deux époques ouvre également une réflexion sur un trait partagé : l’effondrement moral. Au tournant du XXe siècle, l’Allemagne est le peuple le plus civilisé d’Europe, Berlin est la métropole culturelle des années 20. Pourtant, en un peu plus de dix ans, la barbarie s’installe. En 2027, l’angle dystopique du roman est à peine forcé. De Pologne surgit une horde beuglante résolue à en finir avec l’« Europe des métèques », à refouler les migrants, à « brûler les pédés », à démonter les intellos et tout cela au nom de nos racines chrétiennes…

PHIL :

Il a de nombreux échos des menaces contemporaines : l’attente d’hommes providentiels, la résurgence du fanatisme religieux et de l’intolérance, le choc entre les partisans d’un monde ouvert et d’un monde fermé, le dérèglement climatique et la survenue de catastrophes naturelles, une atmosphère de fin du monde (tremblement de terre en Californie – annoncé ! -, inondations et incendies, etc.). Il y a même une anticipation de l’invasion russe en Ukraine !

Conclusions

JEAN-PIERRE :

Bernard Antoine confirme dans ce deuxième roman tout le bien qu’on avait pensé de lui à la sortie de Pur et nu. Une forme de « démesure maîtrisée » m’a entraîné avec beaucoup de naturel vers des contrées qui, d’ordinaire, peuvent me rebuter. Le réalisme magique et les synchronicités jungiennes courent parfois le risque de se réduire à un procédé, fort commode pour s’abandonner à l’invraisemblable. Je n’ai rien ressenti de tel ici et, pourtant, l’auteur y va fort. Tout est au service d’un propos dont, page après page, on mesure la profondeur. Au surplus, servi par un style très personnel, le plaisir du texte est partout au rendez-vous.

PHIL :

Bernard Antoine est un auteur audacieux, original et talentueux. Peu oseront, comme lui, décrire une catastrophe naturelle ou une scène magique, qui confronte à l’âme du monde, à des forces primordiales. Et il réussit. Mais que dire de sa panoplie d’auteur complet, écrivain et conteur ? Il imprime des scènes (par exemple, la remontée à la surface en 2027 de 27 cercueils ensevelis en 1914) et ancre des personnages dans nos imaginaires, il se permet des envolées du mot ou de la phrase :

« Le ciel s’est couvert d’épais rouleaux, sombres et agités, qui enrobent l’horizon, saturant l’espace de torsades et de bouillonnements, un chaos bitumeux traversé de fulgurances électriques d’autant plus inquiétantes qu’elles sont silencieuses. (…) La voilà, la situation objective de concordance. »

Surtout, il maintient une trame captivante et émouvante sur les rails malgré une luxuriance thématique (la guerre 14-18, l’entre-deux-guerres, les migrants, la maltraitance du Vivant, la nécessité de la complicité et de la solidarité, etc.), une méticulosité documentaire, une dimension fantastique.

Osons l’asséner : Bernard Antoine a écrit un thriller littéraire, soit un roman complet, d’envergure internationale.

Un PS de Phil en guise de bonus intime

Il y a une singulière gémellité entre une partie des contenus de ce roman et l’un des miens, paru en 2012 au Cri, L’œuvre de Caïn. Qui avait été motivé par cette même impression d’une remontée contemporaine des démons libérés dans les années 30. Il y a encore un pont subtil, subliminal, avec le livre qui m’a le plus marqué en 2021, un roman de Maxime Benoît-Jeannin, On dira que j’ai rêvé, publié par Samsa.


Pour en savoir davantage sur la maison d’édition…

JEAN-PIERRE :

La maison Murmures des soirs a été fondée en 2011 par Françoise Salmon qui, pour l’occasion, quittait son métier d’avocate. Cela a sans doute déjà été accompli mais qui étudierait la place des juristes dans la littérature belge serait sans doute surpris par leur nombre.

PHIL :

Et par l’importance de nombreux d’entre eux. Hier (Lemonnier, Verhaeren, Maeterlinck, Rodenbach, Elskamp, Willems, etc.) et aujourd’hui (Alain Berenboom, Michel Claise, etc.).

JEAN-PIERRE :

Cette éditrice de grande qualité s’est spécialisée dans la littérature belge. Son catalogue couvre de nombreux genres : des romans et des nouvelles de littérature générale, des romans policiers et fantastiques, des textes érotiques, mais également des aphorismes, des récits et des chroniques :

https://murmuredessoirs.com/murmure-des-soirs.php

On y retrouve des talents aussi divers que Jean-Marc Rigaux, Martine Rouhart, Ghislain Cotton, Claire Deville ou Nathanaëlle Pirard.

PHIL :

Ah, le Kipjiru de Jean-Marc Rigaux (un avocat !) est l’un de mes romans préférés de ces dix dernières années :

Et n’oublions pas Alexandre Millon, dont j’ai analysé un très beau livre en 2021 :

Et toi de même, d’ailleurs :


Pour en savoir davantage sur l’auteur…

Bernard ANTOINE

JEAN-PIERRE :

S’il y a des enfants prodiges, il existe aussi de prodigieux seniors. Bernard Antoine est de ceux-là. Né en 1956, il publie son premier roman, Pur et nu, en 2018 et décroche d’emblée deux prix : le Saga Café et celui des Bibliothèques de la Ville de Bruxelles.  Avec Aquam, il transforme magistralement l’essai…

PHIL :

Le Saga Café est un prix intéressant qui met en lumière de premiers romans. Il n’est qu’à signaler qu’il succédait au palmarès au formidable Rosa (Marcel Sel, chez Onlit). J’avais pour ma part encensé le livre dans ma mini-revue sur l’édition belge :

Et je l’avais ensuite, sollicité par le Carnet, classé dans mon Top 3 de l’année :

JEAN-PIERRE :

Voir l’article de René Begon aussi, dans ledit Carnet :

PHIL :

Comme quelques autres, Bernard Antoine illustre une vérité troublante : un auteur peut se déployer tardivement et, en un seul livre, en quelques mois donc, rattraper ou laisser sur place des confrères publiant des dizaines d’ouvrages depuis des décennies.

Mais encore…

JEAN-PIERRE :

Notre travail en duo, cette fois encore, se déploiera en deux temps : analyse à quatre mains dans Les phrases belges puis échanges oraux au micro de Guy Stuckens un lundi à venir, dès 19h, dans Les rencontres littéraires de Radio Air-Libre :

http://www.radioairlibre.be/emissions.html

Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

LES PHRASES BELGES (2) – Alain BERENBOOM, HONG KONG BLUES (Genèse) par Philippe REMY-WILKIN & Jean-Pierre LEGRAND

LES PHRASES BELGES

de Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin

Chroniques en duo consacrées aux livres belges.

(2)

Alain BERENBOOM, HONG KONG BLUES,

roman, Genèse éditions, Bruxelles/Paris, 2017, 317 pages.


Une des plus belles réussites romanesques francophones de ces dix dernières années ? Un récit qui conjugue l’intime et le grand large, les plaisirs gourmets de la littérature et du roman d’aventures, le suspense et la réflexion.

PHIL :

En 2017, sur la plateforme culturelle Karoo, j’ai rédigé un dossier sur la maison d’édition qui venait de m’épater en faisant œuvre: https://karoo.me/dossier/edition-genese

Il m’en était resté une frustration. J’avais consacré des articles à des livres de grande qualité mais pas au Hong Kong Blues d’Alain Berenboom, qui allait pourtant intégrer mon Top 3 de la décennie :

Avec la rencontre de Jean-Pierre Legrand, qui a engendré de très nombreuses collaborations, est progressivement née l’envie de remédier à un acte inachevé.

JEAN-PIERRE :

Notre travail en duo se déploiera en deux temps : analyse à quatre mains dans Les phrases belges puis échanges oraux au micro de Guy Stuckens le lundi 23 mai, dès 19h, dans Les rencontres littéraires de Radio Air-Libre :

http://www.radioairlibre.be/emissions.html


Un thriller ?

PHIL :

J’ai été happé dès les premières lignes :

« Il n’y a rien à voir sur les quais de Hong Kong. Rien qu’un long rideau d’immeubles de verre et de métal qui renvoie l’éclat du soleil et vous aveugle comme les Ray-Ban des policiers. Que sont devenus les bars louches où de sombres chinois échangeaient des paquets douteux avec des marins venus de pays qui n’existent plus ? Les bouges où des matelots descendus de bateaux crasseux battant pavillon improbable venaient s’enivrer d’alcools forts mélangés à du poivre ou des épices ? Et les bordels au luxe tapageur où (…). Ne cherchez pas (…) Vous ne trouverez même pas une cafétéria. Au prix du m², la limonade serait impayable. »

En quelques phrases, on revisite un rêve, un fantasme, véhiculé par des films noirs, des Bob Morane. Une vague de nostalgie, un hommage balayés par la réalité des années 2000. Je pressens une mise en abyme : Alain Berenboom revisiterait ses classiques et sa jeunesse pour les revitaliser, offrir une variation moderne, adulte, littéraire des aventures qui nous ont emportés jadis. De fait, nous allons progressivement glisser vers un récit policier, du suspense, des rebondissements, etc. mais l’auteur n’utilise pas les gros moyens en front de livre. Il procède sans artifice. Avec naturel, talent, grâce somme toute. Trois pages initiales et nous voilà de plain-pied à Hong Kong au côté de Marcus Deschanel, un jeune écrivain qui tourne en rond depuis un mois, bloqué sur place par le vol de son passeport, une déclaration à la police qui l’a mené face à une situation kafkaïenne : les autorités locales partent du principe que le vol n’existe pas à Hong Kong et le soupçonnent d’avoir vendu son document, un délit. Le consulat de France prend sa situation à la légère, ne comprend pas son embarras. Chacun le renvoie à son statut :

« Ecrivain ? Alors, rien ne presse, si ? »

Une hantise du voyageur : se retrouver à l’étranger coincé dans une nasse, face à des pratiques, des règles, une langue qui lui échappent.

JEAN-PIERRE :

« Il n’y a rien à voir sur les quais de Hong Kong ».Cet incipit me fascine car il prolifère en variations subtiles tout au long d’un roman dont il épouse les diverses sinuosités. Instrument d’une savante mise en abyme, il suggère le désarroi de notre écrivain-voyageur en panne d’inspiration. Sa répétition obstinée sous les espèces du constat, du carnet de voyage, de l’enquête journalistique puis du roman, procure comme une vibration qui fait s’estomper les frontières entre fiction et réalité, entre récit et livre en train de se faire. Le procédé est très habile et s’insère superbement dans le véritable mécanisme d’horlogerie qui sous-tend l’œuvre.

Un thriller !

PHIL :

Très vite, le récit se tend. Marcus n’est pas simplement bloqué. Il est à bout de ressources, gangrené par un sentiment d’abandon profond. Sa femme l’a quitté il y a six mois en emmenant sa fille, son éditeur lui refuse une avance, il n’a pas d’amis… Et que dire des aides dérisoires offertes sur place par le consulat français ou son avocat ? Marcus n’est pas simplement victime, il se perçoit soupçonné… de revente illicite puis… de meurtre. Marcus n’est pas simplement spectateur du récit policier qui s’élabore autour de lui, il tombe amoureux d’une enquêtrice. Qui s’attache à ses pas, lui trouve un logement puis le met en contact avec un cousin journaliste qui pourrait lui commander des articles, lui offrir des revenus. Qui le pousse, surtout, étrangement et dangereusement, à mener ses propres investigations. Quitte à arpenter des scènes de crime ?

La suite ? Ne déflorons pas l’intrigue, palpitante et émouvante tout à la fois. Orchestrée. Avec des fausses pistes et des indices, des coups de théâtre. Que dire tout de même pour aiguiser les appétits ? Alain Berenboom est un cinéphile avisé, qui distille de nombreuses références cinématographiques aux quatre coins du roman. Peut-être se réjouira-t-il de me voir songer à une atmosphère hitchcockienne… Un anti-héros qui se mue en héros, un présumé coupable qui se voit poursuivi, menacé et qui relève le défi d’enquêter lui-même pour résoudre l’affaire, quitte à s’enfoncer plus avant dans les problèmes, la présence de femmes incurvant les destins, d’une fatale générant l’obsession… Cary Grant dans La mort aux trousses, James Stewart dans Sueurs froides ! Comme dans leur cas, la progression de Marcus frôle le malaise, un sentiment de vertige, le sol se dérobe sous ses pas au fil de disparitions ou d’apparitions, le doute qui l’étreint déborde vers le lecteur, jusqu’à l’interpeller quant à la perception du héros. Héros ?

JEAN-PIERRE :

L’intrigue policière en forme de thriller n’est finalement qu’un prétexte à l’amplification du malaise qui ronge Marcus. Fuyant les siens, sitôt débarqué à Hong Kong, il se trouve mêlé à un meurtre qui d’emblée, pour filer la métaphore sportive, le prive de ses appuis et renforce encore le sentiment d’irréalité qui l’envahit.

Si les références cinématographiques sont nombreuses, en effet, il en est une, absente, qui pourtant m’a semblé une évidence : Lost in translation de Sofia Coppola. A l’instar du personnage de Bill Murray, acteur sur le déclin, Marcus se débat dans la solitude d’une ville grouillante à la verticalité écrasante et fait l’expérience de son absolue étrangeté au sein d’une culture totalement différente. Il observe et subit cette société de l’extérieur sans parvenir à s’y véritablement mêler. Il ne manque pas non plus au roman un début d’idylle platonique ni la quête du sens à donner à une vie qui se désagrège en pertes et trahisons.

Un anti-héros

PHIL :

Dès les premières pages, nous sommes Marcus Deschanel, le narrateur, et nous partageons ses affres, sa solitude, nous admirons son sens de l’humour, le second degré posé en contrepoint de ses mésaventures. Mais, au fil des pages, notre empathie est élimée par le portrait qui s’esquisse en filigrane de l’intrigue première. Les réactions de Marcus au présent (ses soupçons à propos de tout et de tous, son complotisme, ses « propos pleurnichards »), ses plongées dans le passé, l’exploration d’une vie et d’une carrière laissent émerger une figure glauque et pathétique. Un homme qui trompait sa femme, ou ses femmes. Qui négligeait sa fille. Qui inventait le contenu de ses reportages quand il était journaliste, volait le titre d’un tapuscrit pour nourrir son œuvre, etc. Un beau parleur mais une « coquille vide » ? Un séducteur mais un ringard tout autant ? En cas d’adaptation cinématographe, on conseillerait un Jean Dujardin (un peu plus âgé mais…) pour jouer Deschanel.

Le doute du lecteur enfle, son rapport à Marcus Deschanel tangue de plus en plus. Et si… Soupçons et La clinique du docteur Edwardes de Tonton Hitch ! Ou alors faut-il changer le logiciel des références et louvoyer du côté d’Alan Parker ? C’est que… Comme dans Angel Heart (où un enquêteur finit par découvrir que l’assassin pisté est… lui-même !) vient un moment où un clignotant orange se déclenche dans nos têtes. Marcus vit-il vraiment tout ce qu’il nous raconte ? Ou alors le récit tel qui nous est rapporté est-il biaisé ? Par le manque de sommeil de l’écrivain ? Par une névrose, un délire ? Mais jusqu’où pourrait-il imaginer, inventer, se tromper ? Sur les autres, sur les faits et sur lui ? L’atmosphère paranoïaque, très réussie, renvoie aux plus brillantes réussites littéraires du genre : Nous et les oiseaux (Carino Bucciarelli, chez MEO) ou De gré, de force (Rossano Rosi, aux Impressions nouvelles).

Mais un héros tout de même ?

PHIL :

A force de douter de tout et de tous, Marcus en vient à douter de lui-même :

« Il faut que je sois tombé bien bas. Je me fais l’effet d’un beau salopard. »

Et de son œuvre aussi, de ses écrits :

« Dans ce texte il n’y a rien à sauver – sinon moi-même. »

Ce qui l’humanise à nouveau et ressuscite l’empathie. Jusqu’à nourrir un combat dans notre perception, notre appréciation. La remise en question de sa vie, de sa carrière va-t-elle submerger ses vagues d’autocomplaisance ? Y a-t-il une rédemption possible ? Peut-il se retrouver, se trouver et démêler les fils de l’enquête, d’une quête ? Peut-il se sauver et sauver au-delà de lui-même ?

Un sens caché, métaphorique ?

PHIL :

Et si le séjour du héros à Hong Kong était une sorte de purgatoire après une vie ratée ? Sa carrière va à vau-l’eau mais il a été nul dans la vie privée, par rapport à ses femmes, sa fille. Il lui fallait un temps d’arrêt, une suspension (entre enfer et paradis ?).

Un purgatoire ou des limbes ?

Des indices alimentent cette piste. Un roman intimiste (des épisodes de son passé en flashes-back) alterne avec le thriller. Patricia, l’enquêtrice fatale, avant de disparaître, ne cessait de contrepointer ses actes ou ses paroles, comme une sorte de voix de la conscience (le criquet de Pinocchio en plus sexy ?) ou de surmoi. Plus encore, elle semblait parfois répéter une scène déjà jouée par Kathryne, l’ex-femme de Deschanel et mère de sa fille Gabrielle. Il y a aussi le leimotiv d’une dent déchaussée, qui n’est pas qu’un détail mais un signe (de la maladie, de la nécessité d’un traitement, d’une résolution). Et un rappel soudain : dans le roman qui a jadis torpillé sa trajectoire par son insuccès, le père de l’héroïne bengali était originaire de Hong Kong (où le narrateur n’était jamais allé en repérages).

La forme d’une ville 

JEAN-PIERRE :

Hong Kong ! Véritable décor de science-fiction, « cité de bande dessinée de métal, de verre et de lumière », la ville-Etat infuse tout le roman qu’elle colore de sa brutale irréalité. Coincée entre deux mondes, elle exprime une manière d’insularité radicale où tous les repères se brouillent. On s’y sent « aussi étrange et différent des autres êtres qui la peuplent que le narrateur de Je suis une légende, dernier humain sur une planète envahie par des vampires ».

Ultime point de chute d’un être en fuite, la ville a toute l’ambivalence du centre d’un labyrinthe : elle est à la fois ce qu’il fallait atteindre et ce dont il faut s’échapper.

Effet miroir et dissociation

JEAN-PIERRE :

Une des grandes réussites de ce roman réside dans le jeu de miroirs entretenu entre le personnage principal et la ville de Hong Kong, comme si l’un était le symptôme de l’autre. « Moi, je suis une coquille vide » s’exclame Marcus posant le pied sur les quais où il n’y a rien à voir, dans une ville où plus rien ne suggère la magie orientale de son nom : le « port aux parfums ».

La ville semble frappée d’un syndrome dissociatif, d’une forme de dépersonnalisation. Les passages abondent qui soulignent un sentiment de détachement, d’irréalité et surtout une impossibilité d’être soi-même. Hong Kong est prisonnière de la sur-normalité qu’elle s’impose :

« (…) notre mode de vie est organisé pour rassurer ceux qui sont établis ici autant que ceux qui, investissent dans nos banques ou nos sociétés financières. Nous devons être plus normaux qu’ailleurs pour survivre. »

Tout le monde ment à Hong Kong :

« C’est notre seule façon de survivre, une nécessité. La bouée qui nous permet de flotter dans cette ville-Etat. Nous ne savons plus au juste qui nous sommes. »

« Qui nous sommes » ! Cette plainte sourde répond en un écho démesuré au malaise existentiel de Marcus lui-même. Le poids d’irréalité de la ville leste ses pas et le renvoie sans cesse à son propre sentiment de vacuité et d’indisponibilité à la vie.

 Certains chapitres, particulièrement réussis, m’évoquent un univers à la David Lynch.  La veille et le sommeil se brouillent par instants en une somnolence proche de l’hébétude : un rêve, sa trace dans le réel ou la remontée d’un souvenir évanoui, tout se met à tanguer.

Un art littéraire et romanesque accompli

PHIL :

La palette de l’auteur Berenboom est fort large, d’une amplitude rarement croisée. A comparer avec un passage par un restaurant gastronomique où mille saveurs vous étourdissent et vous envolent.

Il y a la langue, d’abord. Tout en privilégiant la fluidité narrative et l’évolution de son récit, Alain Berenboom offre un véritable plaisir du mot, de la phrase. C’est un faux paradoxe et une grande réussite : son écriture paraît simple mais elle est alerte, dynamique, inventive. Le second degré, l’humour règnent sans entraver l’intrigue :

« Laissez-moi votre numéro de téléphone. J’aimerais vous appeler à l’aide si je me perds dans mon univers intérieur. »

Il y a la capacité à dessiner, installer, ancrer un personnage. Le narrateur est magnifiquement campé, nous l’avons vu. « Patricia » (son nom chinois serait trop compliqué à prononcer, selon elle), la policière mystérieuse, nous fait perdre la tête, fusionnant la fatale des années 20/30 avec la femme émancipée des années 2000. Mais tous les rôles sont marquants : l’avocat Tennyson, l’éditeur Bernard, le commissaire Teng, le rédacteur en chef Jim (le cousin de Patricia), le photographe Yun-fat, les époux Choi, le plombier/hôtelier/barman Pedro, etc.

Il y a le talent d’imprimer telle ou telle scène dans nos rétines, tout en instillant un arrière-goût d’interpellation. Dans son petit studio miteux, Marcus subit une inondation des toilettes aussi décapante que signifiante, puis voit surgir une sorte de deus ex machina, le plombier français Pedro. On vit les péripéties mais on pressent un supplément d’âme derrière les contingences. Comme dans la confrontation du héros, dans son immeuble, avec une fillette qui pleure, semble abandonnée et… connectée aux zones d’ombre de son aventure orientale.

Il y a l’orchestration générale, bien sûr, évoquée supra, l’art de mener son thriller à bon port (si je puis dire, parlant de Hong Kong… mais Alain Berenboom n’ose-t-il pas nous présenter une jeune femme menant… en bateau le voyageur égaré).

Il y a le souffle du grand large. Berenboom nous arrache à notre quotidien pour nous transplanter dans un univers quasi martien, la ville-Etat d’Hong Kong. Dont il restitue les diverses réalités, les paysages, les odeurs, l’animation, la situation de vie des uns et des autres : les prolétaires effacés, les Chinois du Mainland méprisés, etc. Jusqu’à en faire un personnage du livre, dont il explore les facettes, le passé, le présent, l’avenir.

Hong Kong ? Cet ancien comptoir britannique a été rétrocédé à la Chine en échange d’un statut singulier, très favorable (paradis fiscal et financier, laboratoire de la Chine, vitrine de la mondialisation) mais celui-ci s’effrite, et c’est la ville-Etat tout entière qui plonge dans le blues, comme Marcus (et on songera aux descriptions métaphoriques de Balzac). Sa jeunesse se révolte (révolution « des parapluies »), aspire à quitter le territoire. Dans l’ombre s’agitent les autorités du Mainland mais les Triades aussi. Dont les mobiles sont complexes, insaisissables peut-être pour notre vision occidentale.

Alain Berenboom nous dépayse mais nous informe aussi, nous fait réfléchir. De par la confrontation avec une altérité défendue par des autochtones (plusieurs personnages, au-delà de leur identité intime, sont aussi des porte-voix). L’auteur, là encore, brille car il réussit la gageure de ne jamais déséquilibrer le dynamisme de son intrigue par un excès de digressions.

JEAN-PIERRE :

Le livre de Berenboom possède un aspect documentaire dépourvu de toute affèterie et qui ne rompt jamais la dynamique du récit. A noter ! Depuis la parution du roman en 2017, Pékin a promulgué la loi sur la sécurité nationale qui précipite la disparition annoncée du régime d’autonomie de Hong Kong. Désormais toute forme de dissidence est érigée en infraction. La lecture d’Hong Kong Blues en tire un surcroît d’intensité.

PHIL :

Il y a enfin une projection dans le milieu littéraire, dans un double mouvement encore, intrinsèque et extrinsèque : les difficultés de la création et l’intimité du créateur ; le cadre dans lequel se joue la création (la vie d’une maison d’édition, les opérations de promotion en librairie, etc.).

NB : Clin d’œil à notre rédacteur en chef !

Plusieurs passages d’Alain Berenboom renvoient à une conception des gens de lettres croisée dans les opuscules d’Éric Allard Les écrivains nuisent gravement à la littérature ou Grande vie et petite mort du poète fourbe :

« Les écrivains sont des mammifères narcissiques dont l’orgueil est perpétuellement blessé, parce que leur œuvre est si importante à leurs yeux et si peu à ceux du reste du monde. Les anthropologues qui se sont intéressés à la question n’ont pas encore décidé si les écrivains étaient des homo sapiens ou s’ils descendaient directement de l’homme de Néandertal comme certains signes semblent l’indiquer, voire d’un animal plus préhistorique encore dont l’éternelle insatisfaction ne lui a pas permis de survivre. »

JEAN-PIERRE :

et une projection dans le milieu juridique aussi !

Une ou deux pages sont une satire très drôle du métier d’avocat, que l’auteur connaît bien.  Qui a un jour tenté de soutirer à un avocat un avis tranché quant aux chances de succès d’un procès se retrouvera dans ces lignes :

« Nous devrions vous sortir d’affaire en cas de procès. Evidemment, ajoutait-il pour rester fidèle à sa réputation, on ne peut jamais prévoir l’humeur d’un juge aventureux… »

Dans le même ordre d’idées, j’ai eu un collègue juriste qui débutait tous ses avis par un « En principe »… qui ne rassurait personne.

Conclusions

PHIL :

Nous avons affaire ici à un thriller d’envergure internationale. Et je tiens à insister sur la parution, ces 5 dernières années de 7 grands thrillers belges francophones alliant qualités littéraires et narratives : les deux romans (Pur et nu, Aquam) de Bernard Antoine et celui de Jean-Marc Rigaux (Kipjiru) chez Murmure des soirs, ceux (Rosa, Elise) de Marcel Sel chez Onlit, les ouvrages d’Alain Berenboom et Michel Claise (voir ci-dessous) chez Genèse.

Oui, Hong Kong Blues d’Alain Berenboom est un formidable roman. Un roman belge qui mondialise (Hong-Kong et sa vie de tous les jours, ses paysages, ses intrigues politiques et financières, les forces qui l’animent) et passionne, envoûte (la pseudo-Patricia a un parfum d’Ylang-Ylang, la célèbre rivale/amoureuse de Bob Morane). Un Bildungsroman qui interroge notre adéquation au monde à travers une étoffe littéraire luxuriante et vivante, délicieusement raffinée, ouvragée.

JEAN-PIERRE :

Jusqu’ici, je n’avais rien lu d’Alain Berenboom. J’ai trouvé sa manière très cinématographique, tant il manie avec brio l’art du découpage et du flash-back, qui lui permet de combiner des lieux et des espaces temporels différents sans jamais perdre son lecteur. Le style est direct, sans l’once d’une fioriture. Le vocabulaire est simple, les phrases courtes et les dialogues affûtés. Une pointe d’humour rehausse le tout sans aucune lourdeur. C’est parfois désopilant, comme cette réflexion sur les dangers du journalisme :

« Vous auriez pu me prévenir qu’ici le journalisme est un métier à risques, genre démineur au Cambodge, opposant kurde en Turquie ou goûteur de sauces chez McDonald’s. »


Alain Berenboom

Pour en savoir davantage sur l’auteur…

PHIL :

Alain Berenboom est, avec Michel Claise, l’un des auteurs référentiels des éditions Genèse. Celui qui se révéla jadis au Cri (où Christian Lutz a aussi propulsé Patrick Delperdange, Arnaud de la Croix, Nadine Monfils, etc.), avec La position du missionnaire roux, y a décroché le Prix Rossel 2013 avec un Monsieur Optimiste très émouvant, où il tente de reconstituer la vie de parents juifs se faufilant à travers les mailles cruelles de l’Histoire, à partir de documents, de lettres, de souvenirs émiettés, le tout saupoudré d’une lucidité et d’un humour décapants.

Genèse abrite aussi les aventures de son détective belge Michel Van Loo. Des narrations enjouées situées dans les années 1940 et 1950, des trames policières enturbannées de suspense et d’exotisme (Congo, Israël), avec des louches d’humour, un arrière-plan historique (Shoah et captation d’héritages de disparus, règlements de comptes post-Libération entre résistants et collaborateurs, etc.).

JEAN-PIERRE :

Les écrans de nos téléviseurs et sa page Wikipedia révèlent une personnalité hors normes :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Berenboom

Petit souvenir personnel… Voici plus de quarante ans, j’ai été l’un des étudiants d’Alain Berenboom, alors tout jeune professeur de droit d’auteur à l’ULB. Il y avait toujours une belle affluence à son cours, contrairement à d’autres qui étaient souvent désertés. C’est que l’homme conjuguait des qualités rarement réunies : savant et sympathique, d’une rigueur métronomique mais plein d’humour. J’ai retrouvé ce dernier trait dans Hong Kong Blues.


Une micro-interview de l’Alain BERENBOOM

par Phil RW

Comment situer un roman comme Hong Kong Blues par rapport aux Van Loo ? Il me semble que les deux sillons n’ont pas le même cahier de charges. En off, vous m’avez confié que ce roman-ci vous tenait particulièrement à cœur. Et qu’il avait été écrit après plusieurs voyages professionnels à Hong Kong. Est-ce à dire que les Van Loo correspondent à une veine ludique et Hong Kong Blues à une nécessité ? Comme un Monsieur Optimiste, dans un registre très différent.

AB :

Lorsque je me suis lancé dans Périls en ce royaume (le livre est paru en 2008), j’ignorais qu’il inaugurait une série. J’avais envie d’écrire sur la Belgique alors que les romans que j’avais écrits jusque-là se situaient ailleurs, parfois loin de chez nous – en Afrique le premier, en Chine le deuxième, le troisième en Pologne et le quatrième pendant la première croisade ! Un seul avait pour cadre et pour thème une ville belge, Le lion noir, qui tourne autour de la poussée de l’extrême droite à Anvers. En revanche, le premier Van Loo puis la suite assumaient deux aspirations personnelles : écrire un vrai roman policier avec un bon vieux détective privé et parcourir la Belgique de l’immédiate après-guerre – les années de mon enfance…

Mais le plaisir que je prends à écrire ces polars historiques ne m’a pas détourné de mon ambition littéraire de poursuivre une œuvre romanesque qui ne s’inscrit pas à mes yeux sous l’étiquette policière (mais j’aime bien votre expression de « thriller littéraire » car, en effet, je tiens à créer une tension dans chacun de mes romans qui sous-tend l’intrigue et le parcours de mes personnages). J’ai donc alterné ces deux types de romans. Mais en évoluant, car, à la différence de mes premiers romans, deux des trois « romans » non policiers qui ont suivi, Mr Optimiste et Le Rêve d’Harry, tiennent plutôt de l’autobiographie que du roman d’imagination.

Hong-Kong Blues me paraît un mix du tout ! C’est un roman exotique qui, comme mes premiers romans, entraîne le lecteur dans un monde contemporain mais lointain, dont une partie des codes nous échappe et qui est en proie à des bouleversements politiques. Il est écrit à la façon d’un thriller. Et il contient des éléments personnels (que le lecteur ignore) : à l’époque où il se déroule, juste après la « Révolution des parapluies », se mettait en place la nouvelle politique du PC chinois de mettre fin aux aménagements politiques promis lors du retour de l’île à la Chine, la disparition des règles démocratiques et un mouvement de méfiance vis-à-vis des Occidentaux.  Justement, un de mes proches a été victime de ce retournement de situation et il s’est retrouvé entraîné dans une procédure pénale qui a conduit à son emprisonnement. J’étais venu le rejoindre, le soutenir, parler avec ses avocats, assister à son procès et j’ai donc vécu « dans ma chair » le sort terrible qui l’a frappé. J’ai eu besoin de témoigner de ce que je ressentais à HK en écrivant ce livre (qui ne comporte aucune référence directe au sort de ce proche) : les angoisses de cet homme, la machine inexorable du PC chinois et de ses auxiliaires, police et justice. Comme souvent, la littérature s’alimente des blessures personnelles et des réactions face à un monde injuste en tourmente.

Peut-on espérer vous revoir prochainement en ce registre du thriller littéraire alliant intimité et grand large ? Il me semble que le thriller littéraire ou la série télévisuelle haut-de-gamme (je situe les deux à mille coudées des déclinaisons populaires ou banales) disent aujourd’hui superbement le monde et l’humain.

AB :

J’écris à nouveau un roman qui pourrait se ranger dans cette veine, que vous dénommez « thriller littéraire ». Il entraîne cette fois le lecteur en Russie (j’avais commencé le roman bien avant mars 22 !) et un peu en Israël. Au début de ce siècle.

Comment faites-vous pour écrire, en trouver l’occasion, vu le niveau atteint dans votre vie juridique et vos responsabilités, la direction d’un cabinet, etc. ?

AB :

J’ai la chance de ne pas devoir faire de la littérature alimentaire ! J’écris juste par besoin. De m’exprimer, de dénoncer, de jouer avec les émotions, de plonger au fond de moi. Tout le contraire du travail d’un avocat ! Donc les deux se contrebalancent !


Pour en savoir davantage sur la maison d’édition…

PHIL :

Genèse possède un double ancrage (Bruxelles et Paris) et est dirigée par Danielle Nees, qui a longtemps travaillé pour de prestigieuses enseignes hexagonales avant de créer chez nous sa propre structure :

https://karoo.me/livres/a-la-decouverte-de-genese-edition-1

JEAN-PIERRE :

On peut jeter un œil sur son site aussi :

PHIL :

Quelques recensions de livres de grande qualité :

. Jean-Baptiste Baronian, Le mauvais rôle :

https://karoo.me/livres/un-roman-paranoiaque

. Giuseppe Santoliquido, L’inconnu du parvis :

https://karoo.me/livres/une-errance-glissant-du-polar-vers-la-philosophie

. Patrick Delperdange, Le cliquetis :

https://karoo.me/livres/le-conte-de-noel-de-patrick-delperdange

. Albert-André Lheureux, L’esprit frappeur :

. Michel Claise, Crimes d’initiés et Souvenirs du Rif :

JEAN-PIERRE :

Dans un cas (Jean-Pol Hecq, Mother India), nous avons croisé nos analyses, nos regards sur des supports différents, avant de nous retrouver à en parler ensemble en radio. Phil :

PHIL :

… et Jean-Pierre :  

Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

LES PHRASES BELGES (1) – La collection BELGIQUES des éditions KER, par Philippe REMY-WILKIN & Jean-Pierre LEGRAND

LES PHRASES BELGES

de Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin

Chroniques en duo consacrées aux livres belges.

(1)

La collection BELGIQUES des éditions KER.

La collection Belgiques !

Un excellent concept !

Chaque année, les éditions KER de Xavier Vanvaerenbergh, sises à Hévillers dans le Brabant wallon, livrent une salve de trois/quatre recueils de nouvelles, tous intitulés Belgiques. Cette collection, dirigée jusqu’en 2020 par Marc Bailly mais reprise en 2021 par Vincent Engel, décline une vision de notre pays à travers le regard d’un auteur ou d’une autrice.

A souligner : le travail graphique d’Eva Myzeqari confère une identité visuelle tonique à la collection.

Nous allons évoquer les deux dernières salves, de 2020 (3 livres) et 2021 (4 livres). Mais, d’abord, un mot sur la maison d’édition et son fondateur/directeur.

Les éditions KER

« Ker » ? Le nom, singulier, fait songer à une BD mythique de l’âge d’or, Le disparu de Ker-Aven, une aventure de la patrouille des Castors qui se déroulait en Bretagne. Et de fait…Sur le site de l’éditeur :

« Ker, en breton, signifie village. Publier chez Ker éditions, lire un titre publié chez nous, c’est donc rentrer dans un village, dans une équipe. Auteurs, lecteurs, libraires, journalistes, éditeur… Tous entrent dans un village où tout le monde se connaît. Oh, pas un village au sens rural, restreint et fermé du terme. Non, un village comme dans le monde est un village. Un village qui, comme une famille, est appelé, par définition, à s’ouvrir sans cesse… »

Pour avoir une idée précise du catalogue des éditions KER, de leur politique et de leurs sillons d’activités :

Xavier VANVAERENBERGH

Une micro-interview du fondateur et directeur des éditions KER

par Philippe Remy-Wilkin.

Quelle est ta formation ? D’où te vient ton amour des Lettres ? Quels furent tes premiers émois littéraires ?

J’ai étudié successivement les mathématiques, l’informatique, la communication, les langues orientales anciennes et les relations internationales (avec une petite dose de langues germaniques). J’ai par ailleurs toujours aimé lire.

Pour l’anecdote, à l’école maternelle flamande où j’étais inscrit – mes parents souhaitant que je sois bilingue –, je ne m’étais pas vraiment intégré – la barrière de la langue était lourde pour un enfant de 3/4 ans – et, au bout de quelque temps, ils ne m’entendaient pas parler néerlandais, si bien qu’ils ont envisagé de me retirer pour m’inscrire dans un établissement wallon. S’ouvrant de leurs doutes à la maîtresse, celle-ci les a regardés avec étonnement en disant : « Ne faites pas ça, il passe ses journées à lire ! » Toute mon enfance, j’ai dévalisé le bibliobus qui passait dans notre campagne hesbignonne, et où je commandais avec avidité tous les romans des auteurs que je découvrais et adorais – Yak Rivais et Pierre Gripari d’abord, puis Marie-Aude Murail, Christian Grenier, puis Christian Lehmann et Michel Honaker, pour ne citer que certains des plus marquants. Et, chaque semaine, nous nous rendions aussi, après l’école, à la bibliothèque de Tirlemont, où j’ai découvert, via le néerlandais, Roald Dahl et… Stephen King (un peu tôt, sans doute).

Les livres me permettaient de m’évader du quotidien, de découvrir l’histoire, la géographie et tout ce que le monde peut avoir de passionnant. Michel Honaker, que j’ai déjà cité, a joué un rôle important, en artiste qu’il est de glisser dans ses romans une quantité impressionnante de références historiques. C’est grâce à lui que j’ai découvert, notamment, les compositeurs et la littérature russes du XIXe. Et il a ouvert la voie à d’autres auteurs qui, comme Umberto Eco, Borges ou Alberto Manguel, sont devenus des références personnelles. Par atavisme, la suite de mon parcours a été plutôt scientifique dans un premier temps mais, fondamentalement, c’est à la littérature qu’appartient mon cœur.

Comment es-tu tombé dans la marmite de l’édition ? Quand as-tu créé les éditions KER ? Pourquoi cette référence bretonne ?

Par des hasards provoqués, j’ai commencé à travailler occasionnellement, en parallèle de mes études, sur des projets éditoriaux, sous la houlette de Vincent Engel. Bientôt, Vincent est devenu directeur de la collection Grand Miroir dont je suis devenu, de facto, l’éditeur, au sein de la Renaissance du livre. Cette aventure a duré près de trois ans avant de s’arrêter net. J’avais, entre-temps, mûri l’idée, le projet de développer une maison d’édition (j’avais publié quelques livres, déjà, dont le mémorable premier roman de Fanny Lalande, Mad, Jo et Ciao), mais sans avoir l’élan de professionnaliser la démarche.

La fin du Grand Miroir et, bientôt, la fin de mon parcours d’employé, ont été les signaux dont j’avais besoin pour lancer sérieusement les éditions Ker. Et, une fois cette décision prise, les planètes se sont alignées. Grâce à Marc Varence, qui était alors éditeur, j’ai rencontré Olivier Barbé (actuel directeur général de MDS), qui dirigeait alors MDS Benelux, et Michel Chabotier, qui dirigeait l’équipe commerciale de Media Diffusion en Belgique, et tous deux m’ont donné ma chance en m’offrant un contrat de diffusion-distribution alors que je n’avais encore que 5 ou 6 titres au catalogue. Voilà pour la marmite !

J’ai par ailleurs vécu une bonne partie de mon adolescence en Bretagne, et il est de coutume, là-bas, de dire que celui qui vit quelques mois en Bretagne devient en partie breton. Et je l’ai ressenti ! La langue bretonne, la culture celtique en général, m’ont beaucoup marqué. Au moment de créer ma maison, la référence s’est imposée. Ker est une maison très personnelle, qui reflète des choix éditoriaux qui me collent au corps et au cœur, il était logique que la marque reflète une partie de mon identité.

Quels sont les rêves que tu as réalisés ? 

Etant enfant, j’avais un rêve, qui était de devenir pilote de ligne. Une myopie abyssale m’a coupé les ailes, et j’ai vainement poursuivi l’idée de travailler dans le milieu de l’aviation pendant très longtemps. Adolescent, j’ai découvert Le pendule de Foucault d’Umberto Eco, devenu un livre de chevet et resté pendant longtemps mon livre préféré (expression que je n’utilise plus depuis quelque temps). Son personnage principal, Casaubon, est, pourrait-on dire, recherchiste. Il réalise des recherches documentaires pour divers clients, dans des domaines intellectuels infiniment variés. En découvrant ce personnage (qui évolue par ailleurs dans le milieu de l’édition), j’ai immédiatement su qu’il s’agirait de mon futur métier. Un défi ! Car, à l’heure de la spécialisation à outrance, de l’ère des experts, les généralistes comme Casaubon peinent à trouver leur place alors qu’ils sont, à mon sens, plus que jamais nécessaires.

Au fil des rencontres, de mon attrait jamais démenti pour la littérature, j’ai trouvé dans l’édition l’occasion de rencontrer des artistes, des auteurs, des passionnés de tous horizons, et de collaborer avec eux tantôt pour un projet, tantôt sur le plus long terme. De les aider à faire passer leur message de la manière la plus claire et la plus agréable possible tout en me plongeant tout entier dans leur univers. C’est, à l’heure actuelle, la version la plus proche que j’aie pu concevoir de ce que j’avais découvert dans le roman d’Eco.

La manière d’on j’ai construit ma maison m’offre une liberté de mouvement, de décision, une indépendance qui me permettent de réaliser, d’un point de vue familial, les projets qui me tiennent à cœur. Que demander de plus ? Outre ce panorama général, j’ai publié certains des auteurs qui, enfant, m’ont marqué (je les ai cités plus haut). À titre personnel, cela a revêtu une importance énorme.

Quelles sont tes ambitions ? Tes souhaits éditoriaux pour les prochaines années ?

C’est en lisant Comment tout peut s’effondrer que beaucoup d’idées, jusque-là éparses et à l’état d’intuitions, se sont structurées dans mon esprit (bien d’autres lectures, et projets éditoriaux, dont Sans plus attendre, de Guibert del Marmol, avaient préparé le terrain !). Et, avec cette prise de conscience profonde d’un monde dans lequel l’incertitude radicale deviendrait une loi incontournable, s’est imposée la décision de ne plus faire de projets à trop long terme. Le monde est devenu trop incertain pour que je me projette avec précision au-delà d’un certain horizon temporel. Bien sûr, je lance encore des projets, comme la collection Belgiques, avec l’ambition qu’ils vivent longtemps ! Mais je ne me risque plus à imaginer ma vie, ou Ker, à trop longue échéance.

Le côté infiniment positif de cette décision est que je suis très disponible face à l’imprévu, au projet qui, soudain, tombe au bon moment et que j’ai la disponibilité d’accueillir et d’accompagner. Certains projets éditoriaux ont d’ailleurs considérablement modifié ma vie personnelle, à un point qui n’aurait pas été envisageable si j’avais établi des lignes rigides. Franco Dragone, pour qui j’ai travaillé quelques années, avait coutume de dire que ne pas saisir une opportunité était une faute professionnelle. Je tente chaque jour d’organiser mon existence de manière à conserver la liberté de cueillir au vol les projets enthousiasmants qui se présentent. 


Les trois recueils Belgiques de 2020

Véronique BERGEN, 98 pages

Par Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

En surplomb au-dessus du recueil…

Phil :

Près de 100 pages et 10 textes courts sur la Belgique, revisitée spatialement (les cantons de l’Est ; Saint-Idesbald et la Côte ; Bruxelles et sa Grand-Place, son abbaye de la Cambre, ses Marolles, son hôtel Métropole, ses châteaux néo-Renaissance, ses hôtels de maître, sa forêt de Soignes) et temporellement (la Deuxième Guerre mondiale, un attentat contre le roi Léopold II, les travaux de la jonction Nord-Midi, etc.).

Jean-Pierre :

A la manière d’un vitrail, avec ses couleurs, ses lieux et ses personnages, ce recueil dessine une allégorie de la Belgique toute en nuances : une relative douceur y contraste avec une histoire parfois violente et sauvage ; une étonnante nuée d’artistes marquent leur siècle tandis que, couronnant le tout, s’exprime sans vergogne un sens rare du saccage urbanistique.

Phil :

Les thèmes de prédilection de l’autrice serpentent entre les textes, comme le chat mélomane de La rue des pianistes. La préservation du patrimoine, la musique…

Véronique Bergen

Jean-Pierre :

… l’écologie, la sensibilité au vivant sous toutes ses formes, l’effroi devant l’extinction massive de la biodiversité, la figure de l’anarchisme…

Phil :

Et Bruxelles !

Jean-Pierre :

… dont, en esprit, nous arpentons des rues à jamais disparues, des quartiers à la mémoire mutilée par les délires modernistes…

Phil :

Ô tempora !

 Jean-Pierre :

Une volonté cynique a tenté d’éradiquer la pauvreté du centre-ville en la faisant physiquement disparaître. Et l’hommage à Bruxelles, du coup, s’avère souvent sombre, proche du martyrologue : on ressent l’attachement charnel de l’autrice pour cette bibliothèque de pierre dont chaque volume arraché est une blessure, une perte irrémédiable. J’ai en tête les mots de Nougaro :

« Carillons, sonnez tous à cette capitale

Que la guerre épargna et que la paix massacre. »

Et pourtant, étrange magie, Bruxelles reste si belle et l’attachement qu’elle suscite, si profond, inséparable de l’âme de ceux qui y habitent.

Phil :

Voilà pour le fond. Mais le style !

Jean-Pierre :

Si personnel ! Précision et rigueur mais inventions lexicales et grand pouvoir d’évocation.

Phil :

« Un ouvrage mineur de notre autrice belge préférée, loin des sublimes Kaspar Hauser ou Barbarella ? » ai-je pourtant pensé un instant, ayant butiné à droite et à gauche, lisant les textes dans le désordre. Puis j’ai remis « de l’ordre dans la ronde », comme aurait dit Jacques De Decker, et repris en commençant par le premier texte. Et là, au débotté, comme Lagardère trucidant tel ou tel spadassin, l’autrice m’a inscrit sa botte de Nevers en plein front, c’est-à-dire au fond de la tête, là où ça pense et perçoit.

Une forme, une mesure, un chiffre

Jean-Pierre :

Cette nouvelle initiale rend compte du séjour totalement fictif du très réel mathématicien Alexandre Grothendieck et de son chien Georg à Saint-Idesbald.

Phil :

Derrière un trompe-l’œil de formules tirées d’un cerveau de génie mathématique, un apport incantatoire scandant le texte, se tend la voile d’une perle littéraire, mise en abyme d’un art et d’une pensée. Et je confesse l’impossibilité de rendre compte de ce qui est lu, on ne peut qu’en effleurer une part de richesse, de mystère, d’intensité.

Jean-Pierre :

Une ambiance shakespearienne se dégage des premières pages :

« Georg, penses-tu que Paul Delvaux, le peintre de Saint-Idesbald, s’élançait sur la plage les jours d’orage, plissant les yeux pour observer les combats entre la mer et les nuages, la détresse des bateaux en perdition, la palette des couleurs générée par une nature en furie ? A qui appartiennent les yeux qui nous regardent depuis la digue ? Pourquoi avons-nous atterri sur la côte belge ? »

Phil :

Dès les premières phrases s’ouvre une distorsion vertigineuse entre la théorie et la vie authentique, les préoccupations qui tissent un destin individuel (la passion des mathématiques, leurs révélations) et l’imbrication dans le Grand Tout du monde, de la Terre, du cosmos. Une distorsion qui renvoie à la perte d’adéquation entre l’humain et la matrice naturelle, qu’il n’a de cesse de meurtrir mais qui le domine de sa puissance assoupie, prête à l’engloutir. Une distorsion d’autant plus tsumamiesque que l’humain confronté n’est pas banal, quand l’orage auquel il fait face l’est… tout en renvoyant à l’insaisissabilité et à la démesure de Dame Nature. Fascinant !

Le texte est lui-même orage. Et le phénomène de croître, de se déployer.  En réalité et en idées. La distorsion initiale devient magistrale dès la deuxième page où se faufile un nouveau leitmotiv, celui des racines du génie et d’un drame originel : Auschwitz. La Shoah et la mort du père, anarchiste. L’interrogation fulminante du Sens. Les immenses possibilités de l’esprit humain se fracassent à l’aune des tragédies de l’Histoire ou des explosions de Gaïa, notre planète nourricière.

Le médiateur/lecteur, semblable au protagoniste du récit, s’avance au cœur du phénomène, serti d’émotions et de réflexions mais submergé, amenuisé, dirigé vers un lâcher-prise qui ne correspond pas à la nature humaine, rupture et angoisse, un retour à l’adéquation primordiale, amniotique. Le secret de notre condition et de notre spécificité ? De notre monstruosité ?

Jean-Pierre :

C’est pour Véronique Bergen l’occasion d’évoquer le groupe écologique « Survivre ou vivre » fondé par Grothendieck en 1970 qui, dès cette époque, rompt avec les mathématiques et s’investit dans la lutte contre le désastre écologique qu’il pressent avant beaucoup d’autres : il entre en résistance. Sur fond d’éléments déchaînés, dans la nuit wagnérienne zébrée d’éclairs et bousculée par la sauvagerie des flots, mathématicien de génie et fils d’anarchiste, Grothendieck s’interroge sur le dévoiement des mathématiques. Pour lui, elles « sont une mystique, une connexion avec le mystère, une quête spirituelle » qui, par sa faute et celle de ses collègues « ont accouché d’un monstre, servi les intérêts militaires et industriels, la conquête spatiale ».

Phil :

Il faut lire et relire ce texte. Comme une poésie de Mallarmé, une nouvelle de Villiers, une aventure du Gordon Pym des jumeaux Poe et Baudelaire. Ressentir la collusion de l’espace et du temps, des temps. Distinguer les invariants bergeniens qui traversent la foudre et les « crises de nerf du ciel ». Qu’ils soient lexicaux (les listes de mots : « Oursins, tourelles, coquillages, poissons, crabes, méduses » ; les expressions associatives : « les voix miradors »)  ou thématiques (le respect de la gent animale mène à user d’un chien comme interlocuteur privilégié ou de divers chats comme témoins et narrateurs ; la présence juive en Belgique et son assassinat ; plus largement, une lutte de l’autrice contre l’amnésie, sous toutes ses formes, qui renvoie, une fois encore, à notre ami commun Jacques De Decker, qui en avait fait un credo de vie et d’œuvre). Jusqu’à buter sur l’énigme originelle :

« J’ai beau calculer l’abscisse et l’ordonnée des yeux qui nous observent, le corps de leur propriétaire me demeure inconnu. »

Ou sur la nostalgie la plus déchirante :

« Mes mains gardent le souvenir des châteaux de mon enfance. Quels châteaux de sable, élève Alexandre, quelle enfance ? Vous savez bien que vous n’avez pas eu d’enfance, que dans les cendres de votre père, vous n’avez construit aucun château-fort. »

D’autres nouvelles…

Phil :

La percussion du premier texte inclinerait à ne pas commenter le recueil plus avant, mais une poignée d’indices s’imposent. Ainsi, dans Le sourcier des Marolles, l’autrice pourrait, consciemment ou pas, commenter son propre travail, son œuvre :

« Ma mission ? Récupérer les choses mises au rebut, leur redonner vie, créer des espaces de rêve, assembler des familles d’objets qui relient la terre et le ciel. »

Une lecture idéale glisserait peut-être en contrepoint du premier texte, halluciné, le troisième, Le château de Watermael-Boitsfort, tout en douceur amère, ravinée. Une mise en abyme, encore ! De la destruction du patrimoine et de la perte d’âme bulldozérisée par des criminels en col blanc. J’ai moi-même longtemps et « soventes fois » erré à l’ombre des ruines du château « cousin », dans le parc Tournay-Solvay, embrumé par des salves oniriques. Et ces pages seront relues sur un banc, au coin du potager ou, un peu plus loin, en bordure des Etangs.

Jean-Pierre :

L’anarchiste et le roi suit la trace de Gennaro Rubino, anarchiste italien débarqué à Bruxelles le 26 octobre 1902 et auteur d’un attentat manqué contre Léopold II, alors au plus fort de son impopularité : quelques semaines plus tôt des ouvriers manifestant à Louvain en faveur du suffrage universel ont été massacrés.  Mal préparé, Rubino manque sa cible. A peine le convoi royal s’éloigne-t-il « qu’une foule se jette sur lui, qu’un essaim d’humains le ceinture, l’étrangle en tonnant Vive le Roi ! ». Personne dans la foule ne l’acclamera en héros. Ce que Michelet appelait « l’imbécile tradition de l’incarnation monarchique » triomphe : Rubino a « échoué à libérer la lie de la terre ». 

Ce petit texte à la charnière du volume me semble exemplaire de la tonalité grave du recueil : par l’évocation de l’anarchisme, qui en ce temps-là suscite espoir et frayeur, il traduit cette difficulté qui est toujours la nôtre de mettre en place un modèle de société autre que celui qui nous conduit à l’abîme. Mais, je l’ai dit, les différents textes s’insèrent entre deux nouvelles dont l’une (initiale) se démarque par un geste de résistance et l’autre (ultime) par l’ouverture à ce que l’humanité produit de plus beau : la musique.

La rue des pianistes est une nouvelle dédiée à Martha Argerich, artiste que Véronique Bergen affectionne tout particulièrement. Avec légèreté et drôlerie, l’autrice a choisi un chat comme témoin de l’emménagement de la pianiste dans une vielle maison de maître de Bruxelles. Pas n’importe quel chat : un chat mélomane !  Et nous quittons ce beau recueil en restant comme ce quadrupède à quelque distance de l’immeuble occupé par Argerich tandis que, par une fenêtre restée entrouverte, s’échappent dans l’air du soir les notes éparses d’un prélude de Chopin.

Le livre sur le site de KER Editions


Marianne SLUSZNY, 121 pages

Par Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.


Marianne Sluszny – Chemins de femmes

Phil :

L’autrice du superbe Banc (un récit de vie et de deuil paru chez Academia) épate ! Par la forme et le fond. Par le plaisir pur de la narration. Neuf nouvelles nous content des tranches de vie de neuf femmes (le recueil est sous-titré Chemins de femmes). Elles appartiennent à des milieux fort divers, socialement ou linguistiquement (elles sont flamandes, bruxelloises, wallonnes ou des cantons germanophones), toutes sont confrontées viscéralement aux affres de la Première Guerre mondiale, elles doivent y survivre, avant et après :

« Il est des équilibres subliminaux qui s’établissent en nous. Alors que la conscience patauge dans l’affliction, notre esprit puise dans ses abysses l’énergie d’assembler les morceaux éclatés de son destin. »

Jean-Pierre :

L’angle d’attaque de son Belgiques est excellent : la part des femmes dans la Grande guerre a longtemps été sous-estimée ; le mythe du Roi-Chevalier entouré de ses combattants a fait bon marché de la souffrance des femmes et de leur combat quotidien pour survivre. C’est une profonde injustice dont le ressenti éclate dans Nicole (toutes les nouvelles ont pour titre le patronyme de leur héroïne) :

« Moi aussi j’en ai bavé ! Ma guerre, ce fut la solitude, les privations et les efforts incessants pour nouer les deux bouts. (…) Ma guerre, ce fut l’inquiétude pour le sort de mon homme, l’imaginer transpercé par la froide humidité des tranchées (…). Ma guerre, ce fut le sentiment d’impuissance et le poids de la culpabilité. »  

Phil :

L’autrice du Banc épate ! Par la combinaison percutante de qualités contrastées, d’équilibres rassérénants. L’écriture est belle, ciselée mais discrète, sans ostentation. Avec un faux paradoxe : je prends sans cesse plaisir au mot, à la phrase mais ne coche que peu de passages. Comme si l’harmonie du tout ne laissait filtrer qu’un minimum de saillies :

« Ma nuit de noces ? Des draps de soie pour emballer l’ennui. »

Jean-Pierre :

Marianne Sluszny m’avait époustouflé avec Le banc. Je retrouve dans le présent recueil la qualité d’écriture qui fait de la lecture de ses ouvrages un plaisir savoureux. La relative sobriété du style n’exclut pas quelques trouvailles d’une réjouissante cruauté :

 « (…) le goût de sa salive m’incommodait, me rappelait la tranche de foie de génisse mal cuite que ma mère me servait deux fois par semaine. »

Plus loin, c’est la sensualité qui irradie :

« Je gravitais entre l’instant qui brûle et l’éternité des étoiles. »

Phil :

La sensibilité est omniprésente, le lecteur vit auprès de ces femmes et de leurs intimités, de leurs désirs et de leurs frustrations, dans un après-guerre étonnamment morose, incertain, loin des clichés triomphalistes :

« Oui, nous y étions, chacune à notre façon. Sur le chemin si escarpé des femmes. »

Les hommes y apparaissent le plus souvent volages ou ennuyeux, les parents peu fiables sinon cruels.

Jean-Pierre :

Les chemins de ces neuf femmes sont bien escarpés. Ils ne croisent ceux des hommes qu’en cette espèce de plateau aride et désolé qu’est, pour la plupart, le mariage. La nouvelle consacrée à Lucie Dejardin – première femme députée sous la bannière du Parti ouvrier belge – est éclairante :

« Elle (la mère de Lucie) avait rencontré mon père à la mine. Quelques mots tendres, l’une ou l’autre promenade à la lumière du jour, le mariage, une grossesse, un accouchement puis les autres, les cris qui annoncent l’ouverture des poumons ou le silence des bébés morts nés. »

Phil :

Des considérations intellectuelles émergent. L’information nous restitue une époque, ses personnages et ses décors, ses balises : l’Hôtel de l’Océan, les massacres de civils belges par les troupes allemandes, les actes posés par le roi Albert, le travail volontaire, les mutilations (physiques et mentales), le mauvais accueil des réfugiés (un million de Belges en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et en France) à leur retour au pays, les ravages de la grippe espagnole, le rôle du Comité National de Santé et d’Alimentation, etc.

Jean-Pierre :

La situation du milieu ouvrier n’est pas celle de toute la société, mais le poids des institutions est le même pour tous : point de sexualité hors mariage hors quelques échappées tarifées. La misère sexuelle n’est pas plus belle au soleil de la bourgeoisie. Si le chemin des hommes est plus aisé, c’est que, plutôt que de monter, il suit davantage une pente dont ils ne sortent guère grandis, ni d’ailleurs beaucoup plus heureux. Les personnages masculins de ces nouvelles oscillent entre la frustration aigre, la mélancolie et le cynisme.

Phil :

Plus profondément, la réflexion se déploie tous azimuts. La psycho-généalogie, et ces traumatismes qui se transmettent à notre insu de génération en génération. La question du droit de vote des femmes, à un moment où une majorité d’entre elles sont sous la coupe des curés, ce qui pousse des démocrates à retarder ce qui serait intrinsèquement une avancée démocratique. La survie à quel prix sinon à tout prix ? La situation des populations vivant dans des régions limitrophes, à cheval sur deux identités (cantons de l’Est), etc.

Jean-Pierre :

Deux nouvelles ont particulièrement retenu mon attention parce qu’elles mettent intelligemment en lumière deux points intéressants de l’histoire de la Grande Guerre et ses traces dans le récit officiel qu’elle a suscité.

La première relate le calvaire de Maryse, une Montoise qui s’est réfugiée en France et revient au pays après l’armistice. L’hostilité de ses proches est palpable ; celle des autorités aussi. Marianne Sluszny rappelle un fait historique avéré que confirme l’historienne Laurence van Ypersele : les Belges (un million !) qui se sont réfugiés en France, aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne ont été considérés comme des planqués ; ces exilés (en ce compris les ministres du gouvernement partis à Sainte-Adresse) ont été tout simplement bannis de la mémoire collective. Le roi Albert n’aura pas un mot pour eux lors de son fameux discours du Trône du 22 novembre 1918.

La deuxième nouvelle nous mène à Raeren, dans cette région qu’au temps de mon enfance on appelait encore les « cantons rédimés ». Nous y rejoignons Greta née Allemande d’une mère verviétoise et d’un père allemand.  Le retour de ce dernier, soldat humilié par la défaite, est vécu douloureusement : le couple mixte n’y résiste pas. A la défaite s’ajoute le rattachement des cantons de l’Est à la Belgique. L’autrice nous remet en mémoire le simulacre de démocratie que fut la consultation organisée pour sonder le désir des populations locales. Le vote n’était pas secret et des pressions de toutes sortes furent exercées. Seuls 271 habitants sur 63 000 osèrent se prononcer pour le maintien de la souveraineté allemande. Seul le Parti ouvrier belge s’indigna du procédé…Dans son Histoire de Belgique parue en 1977, G.-H. Dumont continue de propager la fable d’un plébiscite enthousiaste. Entre autres mérites, la nouvelle de Marianne Sluszny souligne indirectement mais de manière certaine la manipulation que constitue souvent toute forme de « roman national », notion en vogue ces temps derniers.

Phil :

In fine, ce recueil est hautement recommandable et remplit de manière originale le cahier de charges de la collection. Il est à l’image de son autrice, si pudique qu’elle s’en efface devant un devoir mémoriel.

Jean-Pierre :

Le Belgiques de Marianne Sluszny se recommande même si de mon point de vue il lui manque une dynamique. L’unité de ton et de propos ainsi que l’emboîtement des textes donnent sa cohérence à l’ensemble mais créent une manière de camaïeu là où j’aurais préféré un tableau plus contrasté. Au fil des pages, j’ai ressenti un début de lassitude dans la répétition de destins sentimentaux trop semblables. Effet renforcé encore par l’usage récurrent d’expressions telles que « mon homme » dont presqu’à chaque fois on peut pressentir la déception qui va suivre.

Phil :

Finement observé, Jean-Pierre ! Mais je n’en tire pas la même conclusion. L’autrice n’a pas publié un recueil intitulé Belgiques isolé mais elle l’intègre dans une mosaïque de regards croisés portés sur la Belgique. Sa volonté de se limiter à un sous-thème, d’en livrer de subtiles variations prend dès lors tout son sens. Et, en tant qu’auteur, je l’admire de se mettre ainsi en retrait de l’œuvre, d’oser éviter les facilités du contraste, dans lesquelles je me lancerais sans doute moi-même. Je vais même aller loin : cette autrice, pour la deuxième fois (après Le banc), me donne une leçon éthique.


Michel TORREKENS, 129 pages

Par Philippe Remy-Wilkin, à la présentation, et Jean-Pierre Legrand, au contrepoint.


Michel Torrekens

Phil :

Dans son Belgiques, Michel Torrekens n’a pas choisi un sous-thème centripète (la femme dans la tourmente de 14-18 chez Marianne Sluszny, par exemple), il ne tente pas non plus de distiller structuration narrative et suspense. Non, ce qu’il nous propose, tout au long de ses 15 textes, ce sont des balades ou des rencontres qui, toutes, croisent un fragment de notre belgitude : le musée de Tervuren et le rapport au passé colonial, Delphine (de Belgique) et Johnny, la mort de l’émigrante refoulée Sémira ou l’enterrement du roi adulé Baudouin, etc.

La perspective est large et, pour le moins, éclectique, elle balaie notre horizon depuis l’homme de Spy (qui nous ramène 36 000 ans en arrière !) jusqu’à une anticipation où la Wallonie et la Flandre sont devenues des républiques indépendantes, Bruxelles un district européen, la région germanophone du pays s’apprêtant à muer en Bund allemand.

Jean-Pierre :

Des différents recueils objets de notre chronique, celui-ci est de ceux qui se rapprochent le plus du « cahier des charges » de la collection : constituer un portrait en mosaïque de la Belgique telle que vue, ressentie ou vécue par un auteur. Mission remplie : l’ouvrage est très personnel et atteint le cœur de cible.

J’ai un petit faible pour deux nouvelles. Tout d’abord Le roi, le journaliste et l’homme-léopard. Ce texte aborde la réouverture du musée de Tervuren : l’occasion d’une critique très fine de l’incapacité des autorités de regarder la vérité en face tout en concédant ce qu’il faut au wokisme très en vogue. Ainsi, cette sentence en huit langues qui accueille désormais le visiteur et qui surprend l’auteur : « tout passe, sauf le passé » ; difficile de cultiver un rapport plus névrotique à l’histoire plutôt que de réellement avancer dans son élucidation. L’autre nouvelle est Une soirée en enfer. Nous partons plus d’un siècle en arrière, à Mons, 37 rue de Nimy, chez maître Léon Losseau, esthète et érudit qui découvrit en 1901 l’édition originale d’Une Saison en enfer que l’on croyait détruite. Ode aux amoureux de la beauté et à ses découvreurs, ce texte a réveillé en moi un autre bonheur de lecture : le magnifique 37 rue de Nimy d’Alexandre Millon.

Phil :

Il y a une échappée hors de notre territoire, Academia (Belgica), un récit se déroulant à… l’Academia Belgica de Rome. Un choix qui n’a rien d’anodin et qui me semble même le point d’acmé du recueil. Par un faux paradoxe, le parc Borghese et ses pinèdes, abritent une Arche de Noé de la belgitude ou, plutôt, de la belgité. Des créateurs de tout art et de tout âge, Flamands et francophones, y assistent hébétés au Bye Bye Belgium mais, éloignés du terrain du sinistre, ils ne se querellent pas, ils se situent au-dessus des contingences, dans une humanité pure. Un très bon texte !

Jean-Pierre :

Je partage ton enthousiasme pour cette nouvelle : il s’en exhale une paradoxale douceur de l’exil. On n’emporte pas les petitesses communautaires à la semelle de ses souliers.

Phil :

Flotte sur l’ensemble du recueil une mélodie douce-amère traversée d’un frémissement d’humour, le plaisir de la déambulation n’entrave jamais la réflexion, la nostalgie laisse filtrer l’ombre du doute ou la perception des dérapages… qui pourraient mener au néant.


Les quatre recueils Belgiques de 2021

Luc DELLISSE, 137 pages

Par Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

Luc Dellisse – Cet éternel retour

Jean-Pierre :

« Il y a deux manières de voyager en train : dans le temps et dans l’espace. Chacune de ces deux expériences met en branle les grandes émotions de la vie. »

Ces deux lignes qui ouvrent la nouvelle Miroirs mobiles (1965) me semblent au cœur de la démarche de Luc Dellisse dans ce beau volume de la collection Belgiques, à mes yeux l’un de meilleurs que j’ai lus.

Phil :

Quel plaisir, toujours, de retrouver Luc Dellisse ! Mais tu attaques illico la deuxième nouvelle du recueil quand je dois insister sur un détail qui en dit long, des allures de mise en abyme : je suis conquis dès le seuil du livre ! Dès la dédicace adressée à quelqu’un que je vois moi aussi comme une figure tutélaire :

« Pour Jacques De Decker,

qui est là, avec son regard lumineux

et sa voix pleine d’avenir. »

Dès la note introductive encore :

« J’ai passé la moitié de ma vie loin de la Belgique. Elle ne m’a pas beaucoup manqué durant ce temps. Mais quand je suis revenu m’y installer, pour des raisons professionnelles, je l’ai reconnue dans ses moindres nuances. Je l’ai rendossée, avec plaisir, comme une vieille veste de tweed retrouvée au fond d’un placard, et qui épouse la forme du corps, après si longtemps. En enfonçant les mains dans les poches profondes, j’ai eu la surprise de retrouver de menus objets du passé. Ils étaient là, intacts, inchangés, attendant que ma mémoire les réactive et les replace dans leur histoire originelle. Ils disaient le temps et le sang avec une force implacable. »

Jean-Pierre :

Après la moitié d’une vie passée hors de Belgique, le retour de Luc Dellisse en terre natale suscite une remontée du temps dans le désordre chronologique apparent de quinze nouvelles qui, toutes, réactivent un moment particulier de sa vie au pays. Que l’on ne s’y méprenne pas, l’élément autobiographique n’est qu’un support à l’écriture qui, comme le précise ailleurs l’auteur, « se nourrit du passé, pour le détruire et le remonter dans un autre sens ; comme un recommencement de ce qui pourtant n’a jamais eu vraiment lieu ».

Si le terme « nouvelle » n’est pas toujours approprié pour ces textes courts nourris de fragments d’une histoire personnelle, ils ont bien la dynamique de ce genre littéraire.  Par une espèce d’astucieux collage, tous les récits ricochent les uns contre les autres et dessinent une philosophie de la vie qui habitait déjà Libre comme Robinson ou Un sang d’écrivain.

Phil :

Deux livres magnifiques auxquels nous avons tous deux consacré un long dossier (en compagnie de Julien-Paul Remy) et des articles.

Mais ici s’infiltrent des notations plus émouvantes peut-être :

« Ma mère. Ma pauvre mère, à qui je n’ai jamais pu parler à cœur ouvert, à aucun moment de sa longue vie, et qui est tombée un jour face contre terre sans avoir connu autre chose que des tâches et des rôles – et aucun mot d’amour. »

Jean-Pierre :

La reviviscence du passé excède la simple remémoration : elle ressuscite des segments d’une époque qui, par le talent de l’auteur, acquiert une visibilité qu’elle n’avait sans doute pas pour la majorité de ses contemporains ; elle offre aussi une saisie du moi qui transcende le travail du temps et l’altération du changement. Ce dernier point est particulièrement sensible dans un texte comme Une fois de trop :

« J’étais jeune, sensuel, pauvre. Cette combinaison me convenait parfaitement et ne m’empêchait pas de lire, d’écrire et de faire mon salut.  Je n’y ai jamais renoncé, sur aucun de ces termes. Je n’ai tiré aucune conclusion d’aucun ordre de mes cheveux blancs, de mes mariages successifs (…). Je resterais solitaire, sensuel et pauvre. Pour ma jeunesse, elle finirait par s’imposer, simple question de temps. »

Phil :

La dernière scène (2002) est une excellente nouvelle, à la tonalité très singulière, d’une subtilité rare. La remémoration d’un temps où notre auteur se consacrait à des mises en scène de théâtre (« les années de ma plus grande solitude » !) évite la narration large pour se focaliser sur un fragment, quelques échanges avec un vieux régisseur, une esquisse de relation très ambiguë, des malentendus, une impossibilité d’essentialisation, de définition qui ouvre sur un rapport au monde nuancé, interrogatif… avec, en sus, un rebondissement et comme un embryon de suspense, une émotion finale. Un bijou !

Jean-Pierre :

Quel que soit le millésime, on rencontre partout dans ces pages le même homme rapide, désinvolte et distrait : Luc Dellisse a trouvé le secret d’une immortalité viagère qui vaut bien l’autre, plus conjecturale.

Une dimension renforce encore le plaisir de la lecture : l’humour. Un humour comme je l’aime : discret, un brin distancié, bref un condiment précieux qui éloigne de toute pesanteur et donne leur prix à certains portraits. On pourrait en faire un florilège. On se contentera de quelques extraits.

D’un directeur de l’Administration à la fin des années septante :

« (…) parce qu’il parlait une langue clapotant et chicanière, on le disait raffiné et même vieille France. »

De lui-même :

« (…) mon cas aurait été mauvais si j’avais été libertin. Il n’en était rien. Faute d’avoir le sens du péché, j’avais celui du péril. »

Et un petit dernier sur les placements financiers :

« (…) il m’a convaincu pour toujours que les placements de père de famille sont une façon très sage de s’appauvrir. »

Toutes les nouvelles du recueil sont délectables. Il est difficile d’en recommander l’une plutôt que l’autre. Mais une triade d’entre elles m’a plus particulièrement captivé : La bourse et la vie (1974), Une fois de trop (2005) et Fantôme (2021). Deux personnages y reparaissent : Marilo, la première épouse, à laquelle l’auteur ne fut marié que quelques mois, et Charlie, le beau-père égoïste, sensuel et cynique auquel il demeura attaché. D’une beauté affolante, dolente et sensuelle, avec un détachement qui confine à l’indifférence, Marilo est une fille un peu perdue qu’il ne semble pas possible d’arracher aux griffes de ses mauvais rêves.

Phil :

La bourse et la vie est un excellent texte, en effet. Qui métaphorise, à travers Charlie, une forme faussement avenante de la financiarisation de la société, la face bon chic bon genre d’un ultra-libéralisme sans état d’âme qui détruit le monde et les êtres comme Eichmann envoyait un convoi de prisonniers juifs à la mort. Une hideur sans nom s’élève dans l’ombre d’un récit où l’allègre et l’anodin se prennent les pieds dans le tapis de la tragédie. Quant à Une fois de trop… Qui reprend des personnages et approfondit leur histoire, jusqu’à… Jusqu’à quoi ? Tenter de comprendre ce qu’on a vécu, de corriger le tir, de mesurer les ravages des années ? Mais :

« Le voyage dans le temps est un combat qu’on perd, qu’on gagne, qu’on reperd, qu’on regagne, et ainsi de suite, jusqu’à la somptueuse défaite finale. »

Dans Premiers symptômes (1979), Dellisse se raconte jeune et l’aventure d’un emploi de rédacteur polyvalent, mais il déploie surtout deux Belgique escamotées : une Belgique administrative (la « maison Belgique »), d’une insensibilité marmoréenne, et une Belgique des laissés pour compte, tragique à pleurer. Cinglant et bouleversant, tout à la fois :

« Une hausse de dix pour cent sur le Canigou pouvait entraîner leur mort. »

Je retiendrai aussi A main levée, et l’impossibilité d’une adéquation avec ses parents, son milieu d’origine, revisitée au moment où, sur le tard, l’auteur trouve un ancrage conjugal et familial.

Jean-Pierre :

L’atelier de la mémoire (2020), très émouvante aussi, est l’évocation du grand Jacques de Decker auquel le recueil est dédié, par l’intermédiaire d’un rêve où l’ami disparu n’est pas mort, une tendre promenade dans le souvenir d’une amitié solaire.

Phil :

Je suis évidemment ravi devant l’importance ainsi conférée à un personnage hors normes qui, selon moi, a beaucoup plus à nous dire sur l’étoffe de notre belgité que bien des politiques ou sportifs. Mais qui connaissait Homère ou Virgile, Chrétien de Troyes ou Shakespeare, Cervantès et Proust, Schubert ou Modigliani de leur vivant ?

Jean-Pierre :

Le Belgiques de Luc Dellisse restera en bonne place dans ma bibliothèque comme un ouvrage au style plein et nerveux, d’une grande beauté formelle et d’un propos substantiel.

Phil :

Un de nos plus belles plumes, assurément ! Et un recueil testamentaire (au sens étymologique : « qui laisse trace, indices, témoignage de son auteur ») qui pourrait bien être le plus puissamment littéraire du lot. Parce qu’il insinue un rapport à soi, au monde, une complexité de sensations et de réflexions interrogatives, le tout dans une forme ferme, fluide et exquise… Un faisceau qui renvoie sans doute à l’essence du fait littéraire ou artistique.


Tuyêt-Nga NGUYÊN, 100 pages

Par Philippe Remy-Wilkin.

Tuyêt-Nga Nguyên

Il y a peu de nouvelles : six.

La première, Les vieux amants, courte, me déçoit. Ce n’est pas une nouvelle mais un billet d’humeur sur la Belgique, où l’autrice tente de tout résumer en quelques pages. Mais, ce faisant, elle ne fait que ressasser tout ce qu’on a déjà lu mille fois dans des magazines ou des journaux : Merckx et Justine, 1830, deux peuples et trois langues, neuf ministres de la santé, l’émission By bye, Belgium

D’autres textes (Les brise-lames d’Ostende, Le parc de Wolvendael) semblent glisser vers la même impasse : un embryon de récit s’insinue dans des copiés/collés de Wikipédia sur l’histoire d’Ostende ou d’Ensor, sur le parc ucclois, etc.

Pourtant, l’autrice écrit bien. Surtout, elle émeut lors de ses évocations les plus personnelles (Aubes claires, Pèlerinage(s)). Quand il est question de l’émigration vietnamienne, de son amont dramatique – guerre, camps de rééducation, boat people – et de son aval – l’accueil en Belgique, la manière dont des étrangers au vécu si différent et si intense perçoivent notre pays, ses habitants, ses lieux, ses distorsions communautaires. Cette dimension-là, qui apporte un judicieux contrepoint à la collection, aurait dû parcourir l’ensemble du recueil et pu alors le transformer en incontournable.

Me frappe, ainsi, la réflexion émise à la page 40 :

« (…) je n’arrête pas de penser à cette histoire de séparatisme qui menace la Belgique et que tu imputes aux différences de langues, de cultures et d’identités entre le Nord et le Sud. Eh bien, chez nous, on a partout la même langue, la même culture, la même identité, et cela ne nous a pas empêchés de nous battre pendant vingt ans avec des millions de morts à la clé (…). »

Mon texte préféré est pourtant Sunday Blues, une histoire de mari disparu mystérieusement dans la foulée des attentats islamistes qui ont secoué Bruxelles. La douleur discrète mais aigue de l’épouse doublement désemparée (par l’absence, par son énigme), rendue avec sobriété et subtilité, laisse soudain entrevoir un art mal exploité dans d’autres parties du recueil.


Colette NYS-MAZURE, 151 pages

Par Jean-Pierre Legrand, à la présentation, et Philippe Remy-Wilkin, au contrepoint.

Colette Nys-Mazure


Jean-Pierre :

Quelle bonne idée ont eue les éditions Ker d’inviter Colette Nys-Mazure à rejoindre leur précieuse collection Belgiques ! Essayiste, romancière, auteure de nouvelles mais avant tout poétesse, elle nous offre un recueil de textes à la jointure de ces genres. L’œuvre s’ouvre et se referme sur un poème et, sous la fiction à la dimension souvent autobiographique, perce une véritable leçon de vie : quoi qu’il advienne, demeurons attentifs à la beauté des jours.

L’écriture est subtile et précise. Les phrases, courtes, par l’alliance du rythme et de la métaphore, emmènent le lecteur au cœur de la scène décrite. Ainsi, en fin de journée, dans un train, dont les voyageurs sont captivés par leur écran :

« (…) à moins qu’ils ne dorment, tête dodelinant en d’inconfortables positions. Peu de paroles. Le poids du jour, indiscutable. Rien à voir avec l’allant de l’aube, les départs des guerriers casqués sur le qui-vive. »

Par petites touches sont suggérés les paysages de l’enfance, l’ombre d’un cerisier l’été dans un jardin retiré, un vieux clapier au bois rêche où se cachent les enfants. Colette Nys Mazure possède cette qualité que Mauriac chérissait : elle a « de la campagne » ; les sentiers bordés de groseilliers à maquereaux, la prairie plantée de pruniers et de noyers, elle les a parcourus avant qu’ils ne refleurissent sous sa plume.

Tissés dans la chair du quotidien, des destins ordinaires se dessinent, qui partagent le lot de tous les humains : « naître, croître, aimer, créer, souffrir, vieillir, mourir… ».  Célébration de la vie, ces pages sont aussi imprégnées de la mort mais sans que celle-ci n’altère le patient travail d’une existence en parturition d’elle-même : au plus profond du deuil ou du malheur, rien ne suggère « l’inconvénient d’être né ». Jamais la perte n’annihile ce surcroit de vie qui la réenchante, « rien n’est jamais perdu, ce qui a été demeure ». Sans aucun doute, la foi (que je n’ai pas) et l’espérance d’un amour qui ne nous quitte jamais peuvent-elles aider dans ce cheminement. Mais la spiritualité n’est pas réservée aux religions et, à la lecture des poèmes qui parsèment ce Belgiques, on mesure combien, selon la belle formule d’Hélène Cixous, faire œuvre, « c’est extraire un élément précieux, vrai et secret de chaque chose » : la poésie, omniprésente dans le recueil, touche au mystère des choses et à la transcendance.

Il arrive qu’une vision poétique du monde s’accompagne d’une forme de mièvrerie. Ici, il n’en est rien.  Le propos n’est pas de voiler la réalité ni même de l’édulcorer. A tout âge de la vie, son lot de malheurs.  La sérénité qui se dégage n’est pas une niaise adhésion à l’inévitable : sans cesse elle se conquiert. Ainsi, la vieille Mélanie isolée par la covid dans sa séniorie : entre l’affaiblissement continu du corps, la disparition des proches, la dépression du grand âge qui guette, « elle laisse passer le voile noir et cherche appui dans les évocations familiales, la poésie, la musique, une bière d’Orval… ».

J’aime particulièrement le double mouvement qui anime les nouvelles : celui qui nous dirige vers les autres, symbolisé par Elvira qui aime si « violemment » les trains, lieu d’échanges et de correspondances ; celui de l’approfondissement de soi, tout au long d’une vie qui est à la fois enrichissement sans fin et progressif épurement des lignes. Si la vieillesse évoque l’hiver, c’est que, comme l’écrit Colette Nys-Mazure citant Norge, « l’hiver est la saison où les arbres sont en bois ».

Phil :

Me frappe, dans ton évocation, qu’elle se situe en surplomb du recueil, qu’elle concerne sa matière, son étoffe sans s’appesantir sur telle ou telle nouvelle. Ton analyse renvoie à une réalité. L’autrice n’a pas distillé de véritables petites histoires, de véritables nouvelles, sa création se situe dans un registre plus impressionniste, une manière de rendre compte qui se goûte à la page et n’a que faire des limites officielles des textes.

Ceci dit, je vais quant à moi distinguer une des nouvelles, De chutes en traces vives, dont le début décrit quasi idéalement mon propre état d’esprit du mois de décembre récent, quand je sortais le l’opération Lisez-vous le belge ? et du jury du prix du roman, entre autres :

« Je croule.

Les livres me tombent des mains. Je suis excédée.

Elle se sent dangereusement menacée par la pile de ceux qu’elle n’a pas choisis. Ils lui ont été imposés par les jurys littéraires auxquels elle participe, offerts par des connaissances, des inconnus. Pas un jour sans un livre tombant dans sa boîte. Elle aurait tort de se plaindre. La mariée n’est jamais trop belle.

Et puis, à force, j’ai mal aux yeux.

Je suis injuste, ingrate.

Le plus souvent, ce sont ces radeaux de papier qui me sauvent et m’aèrent. »

Encore ceci. Lisant Colette Nys-Mazure, j’ai soudain songé à la grande Marie Gevers, que nous avons déjà évoquée en duo. A sa prose poétique, son impressionnisme littéraire.


Laurent DEMOULIN, 142 pages

Par Philippe Remy-Wilkin.

Laurent Demoulin – L’union fait la douceur

Le recueil est sous-titré L’union fait la douceur. Un intitulé qui en dit long sur le rapport de l’auteur à la belgitude, à la nation, etc. Oui, mais pas n’importe comment ni avec n’importe qui ou à n’importe quel prix. Même si on pourrait objecter que Laurent Demoulin prête une connotation négative à une « force » qui n’est pas nécessairement guerrière ou virile.

L’auteur se fend d’avertissements qui insistent sur la nature du recueil. Un thème parcourt les neuf textes mais ceux-ci seront traités fort diversement (comme des variations – TRES – libres ?) :

« Ils peuvent être aussi bien satiriques que poétiques, parodiques que réalistes, modernes et déconstruits que conventionnels dans leur narration, nostalgiques que moqueurs et fictionnels qu’autofictionnels. Ils relèvent là de la nouvelle, ici du conte ou encore de la fable, du poème en prose, du récit d’anticipation, du roman policier à énigmes, de la pièce de théâtre… »

La variation concernera la tonalité mais le gabarit aussi, de quatre pages pour Questions flamandes à trente-trois pour Rencart avec la mort rue Américaine.

Dès La fille aux deux noms, je suis sous le charme d’une écriture. « Ecriture » ! A ne pas comprendre en son sens étriqué : « il écrit bien », « il a un riche vocabulaire », etc. Non, une véritable écriture, ça implique une texture riche, qui peut intégrer, comme ici, un vocabulaire précis ou rare, une maîtrise de la langue (l’emploi des subjonctifs tangue entre nostalgie et ironie : « commençassions », tinssions »), une qualité de la phrase mais aussi une sensibilité, une capacité à juxtaposer ou mêler des informations de nature différente, à émouvoir ou faire réfléchir, informer, etc. de manière naturelle ou inventive, sans sur-soulignage :

« Quand j’étais belge, c’est que j’étais enfant. »

Et l’enfance, pour lui, dans un milieu qu’on perçoit ouvert et intelligent, se termine avec la relation de l’assassinat de Lumumba : elle déchire un drapeau trop clinquant pour le hisser vers une identité « pleine mais multiple, indifférente et imprécise ». Le dépucelage mental se poursuit avec une petite fille, Béatrice, qui l’intrigue, tantôt appelée Wilkin (sic !), tantôt Delaheid. Derrière une esquisse de romance enfantine et un embryon de suspense romanesque se faufile une recréation d’un temps si proche et si loin tout à la fois, où la misogynie et l’abus de pouvoir règnent sans coup férir, où les deux sexes ne sont pas censés se fréquenter, où la rencontre de l’altérité permet pourtant l’initiation à la réalité : Béatrice critique une institutrice, double tabou parce que femme, comme la mère idole, et autorité, mais cet éclair embrase l’intelligence assoupie du narrateur, qui se laisse à son tour envahir par le doute et la mise en question, décryptant le comportement ignoble de deux de ses instituteurs :

« Puis, doucement, il ouvrit la porte : celle-ci donnait sur une cour de récréation inconnue de nous, dans laquelle nous aperçûmes, criant, riant, courant, une nuée de petites filles.

  • Si vous ne travaillez pas mieux, je vous mets une jupette et je vous jette là ! Vous vous retrouverez avec elles ! 

(…)

Il fit monter Pablo sur l’estrade (…), il s’empara d’un foulard rouge, feignit de l’introduire dans l’oreille gauche de notre condisciple puis de le ressortir par l’oreille droite. (…) il imprima un mouvement de va-et-vient sur le tissu (…).

  • Vous voyez, expliqua-t-il, Pablo ne travaille pas assez ! Comme il n’étudie pas, il n’y a rien dans son cerveau ! C’est vide ! »

Dans la suite du livre, le lecteur éprouve de nombreux plaisirs du mot (« labiles »), de l’image, de la réplique (drôle, poétique, philosophique, sociologique) :

« J’envisage les visages plus que je ne les dévisage » ;

« Quelles jolies jambes ! A quelle heure ouvrent-elles ? » ;

« Qu’est-ce qui est premier chez l’être humain ? L’attraction charnelle ou l’angoisse de la mort ? » ;

« Pourquoi un Wallon ne serait-il pas capable de voter pour un Flamand dont il partage les idées ? »

Avec cette particularité d’une tension entre les normes (d’une langue et d’une narration) et leur contournement, ce qui tend l’ensemble vers le post-modernisme, me précipite dans des souvenirs de lectures de Rossano Rosi ou Thierry Horguelin. Principalement dans les deux fausses nouvelles policières, Le labyrinthe des rendez-vous et Rencontre avec la mort rue Américaine. Qui sont de petites perles de surréalisme. La première avance le pion d’un personnage se trompant de fête et de siècle sinon de récit, narre les amours d’une princesse belge en mal de mâle, tiraillée entre un militaire caserné et un migrant du parc (emblématique) Maximilien. La deuxième confronte deux policiers séparés par une rivalité de promotion aux crimes d’un tueur en série, à une énigme faisant écho à l’univers de Simenon.

Les deux dernières nouvelles, Le jour du référendum et Questions flamandes, portent sur la belgitude politique, plus particulièrement. La première, qui donne la parole à une série de personnes devant de prononcer sur l’indépendance de la Flandre, présente en son sein un fragment dialectique où le duo d’amis en disputaille Claude/Vincent rappelle délicieusement Les philosophes amateurs (une fausse nouvelle) et le théâtre du regretté Jacques De Decker.

In fine, le recueil offre un feu d’artifices littéraire. Où l’auteur s’autorise toutes les licences. Intervenir pour avouer qu’il délire, redémarrer plusieurs fois un récit avec de subtiles variations, critiquer la famille royale (coupée des réalités du monde) et sa neutralité de façade (tous les conseillers du roi sont catholiques et issus du même parti), multiplier les genres et les tonalités, etc. Tout en insinuant des leçons de logique et de sens critique, en déstabilisant les idées toutes faites, le rattachement à certaines positions dogmatisées, la manière dont on juxtapose les causes et les conséquences, etc.

Une révélation ! J’avais beau avoir lu Robinson, le livre qui a valu le prix Rossel à Laurent Demoulin, je prends ici un pur talent en pleine figure ou en plein esprit. Et une collection telle que Belgiques prend tout son sens, un cahier de charges, la contrainte poussant les meilleurs à reculer les limites de leur imagination.


Une réflexion en surplomb sur les 7 recueils

Phil :

Si on lit ou relit les sept recueils, les deux salves, on est frappé par la manière ô combien contrastée dont les auteurs/autrices ont géré le cahier de charges initial.

Une Véronique Bergen partage son intimité mais des interrogations majeures aussi dans une véritable prospection à travers l’espace et le temps belges. Un Michel Torrekens suit le même trajet mais avec une accentuation plus forte sur l’essence de la thématique : d’où vient le Belge et où va-t-il ? Leur investissement est conséquent et chacun des deux auteurs nous offre une perle. Une Marianne Sluszny élit la voie d’un resserrement sur un moment-clé de notre histoire tout en y mêlant un focus sur la condition féminine. Colette Nys-Mazure et Luc Dellisse privilégient le plus souvent une autofiction coulée dans un simple décor. Tuyêt-Nga Nguyên oscille entre les deux pôles : dire le thème de manière élargie (mais elle bascule alors dans le cliché) ou à travers une interaction originale (qui fait réfléchir et émeut). Quant à Laurent Demoulin, il raconte SA Belgique, celle qui enrobe son propre parcours de vie, mais il réussit la gageure d’orchestrer un fond narratif et des tonalités qui renvoient à la matière même de notre de la belgité.

Jean-Pierre :

Je partage ton avis. Il est très intéressant d’observer le parti contrasté que chaque auteur tire d’une même contrainte éditoriale. Le résultat est fascinant. Juste un sentiment qui demanderait peut-être de ma part une seconde lecture pour être éclairci : il m’a semblé que la Flandre était peu présente dans cette belgité.

Phil :

Du moins, chez certains….

Pour en savoir davantage sur la collection Belgiques

Le Carnet a évoqué les plus récents :

. Luc DELLISSE (par Frédéric Saenen) :

. Laurent DEMOULIN (par Michel Zumkir) :

. Colette NYS-MAZURE (par Michel Torrekens) :

. Tuyêt-Nga NGUYÊN (par Thierry Detienne) :

Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

PS

Chroniques de Jean-Pierre Legrand dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/category/au-fil-des-pages-par-jean-pierre-legrand/

Chroniques de Philippe Remy-Wilkin dans Les Belles Phrases :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/category/chroniques-de-philippe-remy-wilkin/

D’autres articles des deux mais aussi d’Éric Allard, Julien-Paul Remy et Paul Guiot pour une opération dédiée aux Lettres belges :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/category/lisez-vous-le-belge/

Mais encore…

Nous revisitons différemment notre dialogue sur la collection Belgiques lors des Rencontres littéraires de Radio Ai-Libre, au micro de Guy Stuckens, le lundi 14 février. Pour nous écouter (87.7 MHz) :

http://www.radioairlibre.be/emissions.html