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LAITIERS À KIEV

images?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYYpar Denis BILLAMBOZ

Le seul point commun entre ces deux textes est la profession des héros qui font tous les deux commerce de lait dans la région de Kiev. Tèvié, le vieux juif, vend le lait de ses quelques vaches pour essayer de marier ses sept filles avec des bons partis alors que le héros de Kourkov, homme à tout faire d’un député ambitieux mais pas très net, s’occupe de la collecte du lait maternel à la base d’une potion magique destinée à maintenir les hommes en bonne forme. Mais derrière ces deux textes  drôles et humoristiques se cache une réelle satyre de la société ukrainienne, celle qu’Aleichem a connue au début du XX° siècle et celle que Kourkov connaît bien actuellement et critique à mots à peine voilés. On peut ainsi comparer les deux époques et choisir celle qu’on aurait préférée : celle d’Aleichem pauvre mais pleine d’espoir ou celle de Kourkov cynique et plus encline au vice qu’à la vertu. A vous de lire pour choisir…

 


51%2BAEfPiPDL._SL500_SY445_.jpgTèvié le laitier

Cholem Aleichem (1859 – 1916)

images?q=tbn:ANd9GcSmdo9OkwmXn41yR2q5odjF0Q-uXRmkgQZHwz79wO8hXniXhR__OYNUbwi4

Ce livre est tout d’abord un excellent travail de traduction effectué par Edmond Fleg, il a su rendre toute la saveur du discours du vieux juif ukrainien en puisant jusqu’aux sources du français usité par les juifs alsaciens pour trouver des formules capables de restituer les propos du héros. Un langage bavard, truculent, geignard, pleurnichard, imagé, adapté à l’oralité, encombré de références bibliques et de citations de textes sacrés, un idiome un peu primaire mais tellement explicite. Le traducteur explique : « …pour rendre la saveur incomparable, il fallait chercher, plus près de nous, un jargon analogue. Ce jargon a existé : c’est le français émaillé d’hébraïsmes, de germanismes et de solécismes, que parlent peut-être encore quelques Juifs dans les milieux populaires d’Alsace. »

Dans cette langue si savoureuse, Tèvié (Tobie) raconte à Sholem Alei’hem (l’auteur ?) sa vie de misère en Ukraine, dans la région de Yehoupetz (une région qui ressemble étrangement à celle que Jonathan Safran Foer a visité pour retrouver ses origines), nom qu’il donne par dérision à la ville de Kiev. Une vie misérable qu’il gagne avec quelques vaches qui lui donnent un peu de lait pour fabriquer la crème et le fromage qu’il vend aux riches de la ville voisine. Cette vie serait supportable avec son fidèle compagnon, le vieux cheval  qui tire sa charrette, s’il n’avait pas sept filles à marier. Sept belles filles intelligentes et pleines de santé qui attirent des prétendants qui ne correspondent pas forcément à ceux que Tèvié et sa Goldè attendaient, des fiancés correspondant à leur statut, à leur manque de fortune et surtout à leur religion. Les mésalliances ne sont pas admises dans la communauté juive ukrainienne.

Et pourtant, leurs filles leur imposent des maris les plus improbables, les moins acceptables : un pauvre tailleur, un révolutionnaire, un goï, …, que Tèvié finit toujours par accepter et par faire accepter à son intransigeante épouse par une explication dont il a le secret. Il privilégie toujours  le bonheur de ses filles au détriment de la rigueur religieuse et sociale de la communauté, laissant le soin à Yavé de veiller sur le destin de ses créatures. « Voilà comme elles sont : quand une fois  elles cuisent dans quelque chose, elles cuisent avec le cœur ; et avec la peau et avec la vie elles cuisent ; et avec le corps et avec l’âme ! » Tèvié, lui, finit toujours par accepter le sort que Yavé lui réserve, se référant à la résignation et à la sagesse millénaires du peuple juif. Cette résilience pourrait être aussi une grande ouverture d’esprit, un œcuménisme biblique et, en tout cas, une belle leçon de sagesse à l’intention des intégristes et extrémistes en tout genre. « L’homme qu’est-ce qu’il a de plus que la bête ? Rien, car tout est vanité ! »

L’argent, l’envie, la cupidité, l’appât du gain, le rêve de fortune évaporé, est un autre thème récurrent dans les propos de Tèvié. « Je sors mes roubles du coffre ; trois fois je les compte et trois fois je les recompte, et trois fois je lui dis que, cet argent, c’est mon sang, et le sang de ma femme, et le sang de mes enfants ». « Bref pour vous raccourcir… ! » Tèvié sait qu’il ne sera jamais riche mais il croit toujours que sa situation pourra devenir meilleure. « Et l’espérance, alors ? Et la confiance ? Eh bien, c’est juste ainsi, pas autrement : plus qu’il y a de la misère, plus qu’il faut de la confiance ; et plus qu’il y a de la pauvreté, plus il faut de l’espérance. »

 « Il n’y a pas sur le monde une plaie qui ne se guérit jamais, une misère qui ne s’oublie jamais »,  quand Cholem Aleichem mettait ces mots pleins d’espoir dans la bouche de Tèvié, avant 1916, date de sa mort, il ne savait pas, le pauvre, que des plaies qui ne guériraient jamais et qu’on n’oublierait jamais, surviendraient bien vite.



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Andreï Kourkov (1961 – ….)

En Ukraine, dans la région de Kiev,  après la Révolution Orange, quand  le pays était encore agité par les soubresauts du communisme, qu’une classe de nouveaux riches se ruait sur le pouvoir pour bâtir des fortunes colossales, quand la corruption, la fraude, les arnaques les plus invraisemblables, étaient encore la règle pour mieux vivre, quelques citoyens moyens dispersés dans trois histoires parallèles cherchaient un chemin vers un avenir plus concret.

Une jeune mère célibataire qui vend son lait pour élever sa fille avec l’aide de sa grand-mère,  rencontre un milicien lassé de la solitude qui voudrait construire une vie tranquille avec femme et enfants. Un maître-chien qui inspecte les bagages à l’aéroport avec son fidèle équipier, est obligé par des camarades bagagistes de détourner une valise qui semble contenir des produits faciles à revendre. Un homme à tout faire d’un député ambitieux, atteint de somnambulisme, vit une autre vie la nuit sous le regard de son ami qu’il a chargé de le surveiller pour connaître ce qu’il fait effectivement au cours de ses escapades nocturnes.

Le lait maternel, gage de jouvence, et la potion magique d’un pharmacien qui donne du courage aux pleutres et de la férocité aux chats, sont les deux carburants qui alimentent ces trois épopées en forme d’allégorie des manipulations politiciennes drainant des troupes dévouées derrière des politiciens ambitieux. « En politique, le plus important c’est d’avoir un teint de jeune fille, une mine de porcelet bien nourri, au sens naturel du terme. C’est pour des gens comme ça qu’on vote le mieux. »

A travers cette fiction, à mi-chemin du roman fantastique et du roman réaliste, Andreï Kourkov construit un monde irréel mais peut-être plus vrai que le monde réel qui existait en Ukraine à cette époque. Il cherche à mettre en évidence tous les abus du pouvoir en place, et de ceux qui voudraient le prendre, pour rappeler à ses concitoyens que le respect des valeurs fondamentales : sagesse, humanisme, solidarité, charité, humilité, …, est certainement  le meilleur moyen de sortir de cette situation où la violence et l’argent ont force de loi. « Les gens normaux doivent se soutenir. Se soutenir et s’entraider ».

On peut aussi y voir, après l’irruption du capitalisme et du libéralisme sauvage dans un monde qui n’a connu que le communisme le plus austère pendant des décennies, un message de résignation, d’acceptation de son sort, de soumission au Seigneur, aux forces surnaturelles qui guident notre vie sans que nous soyons obligés de nous écharper pour espérer une vie meilleure. «Il se sentit telle une simple créature du Seigneur, qui n’avait pour seul désir que de vivre et de jouir de la vie, en confiant son sort aux forces toutes-puissantes du ciel et en se plaçant sous leur protection. »

Ce texte est construit sur la dualité du jour et de la nuit, du bien et du mal, de la vie et de la mort, de la conscience et de l’inconscience, de la réalité et du fantastique, de la vie et des apparences de la vie, comme pour mettre en évidence ce qui est et ce qui pourrait être. L’intention est très louable, le projet est intéressant mais le texte assez moyen, il contient des phrases et des expressions un peu approximatives, à la limite de la correction, dont le traducteur ne peut pas totalement s’exonérer. L’auteur a, hélas, au moins dans ce livre, plus d’imagination que de talent littéraire et de style.

 

City trips, strips & slips

City trips

Il était si amoureux des villes étrangères que lorsqu’une fille indigène lui donnait rendez-vous il devait consulter son agenda pour l’intercaler entre deux city trips. 

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City strips

 Elle revenait toujours dans le plus simple appareil Ryan Air de ses city strips.

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City slips

Il n’entrait jamais dans les slips des villes, bien trop étroits pour ses envies de voyage surdimensionnées. Sans parler des strings à paillettes des sites touristiques…

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Les villes intériorisées

images?q=tbn:ANd9GcSRxVk1n1bQJ9pPy9gXFoCR7rnebaCOOIGec8GxAoIEykR9b7WN9_2zdsV-Quand il avait vu, visité, ressenti dans sa chair une ville, il fallait qu’il se l’assimilât. Au terme d’un exercice de méditation urbaine, il identifiait la ville à un organe. Ainsi Venise devint son foie et Istanbul son cœur. Budapest se partagea ses reins et Fez ses poumons.  Shanghai prit possession de sa vésicule biliaire tandis que Le Caire occupait le cerveau. L’estomac fut placé sous protectorat viennois et le pancréas devint new-yorkais. Barcelone hérita de la rate et Bruges de l’intestin grêle. Il réussit à fourbir Saint-Pétersbourg à l’œsophage et Amsterdam à la trachée qui parfois lui remontait à la gorge. Pêle-mêle les nerfs et les veines accueillirent encore dans tout l’organisme quelques métropoles lointaines : Bombay, Bangkok, Tokyo…
images?q=tbn:ANd9GcSUD5r8VJMh81UybrBzDRwW8RzNYWyb6SNbykXs9TJXvhrNUk_MBNoQX7ILes opérations étaient irréversibles, elles ne souffraient aucun utilisateur après lui.  Quand il mourut des suites d’un cancer généralisé, à son enterrement, des délégations de toutes les villes étaient là avec personnel politique, matériel médical et ingénierie à pied d’œuvre pour rendre toutes les villes spoliées, rongées par la maladie, au monde dont l’activité touristique avait été mise entre parenthèses durant l’intense et ruineuse existence de ce singulier voyageur.