SPÉCIAL VÉRONIQUE BERGEN (III) par Jean-Pierre LEGRAND et Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages  de Jean-Pierre LEGRAND et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 27) de Philippe REMY-WILKIN fusionnent en ce mois d’avril 2020

 pour présenter

VÉRONIQUE BERGEN

KASPAR HAUSER de VÉRONIQUE BERGEN (Espace Nord) / Une lecture de ...

feuilleton en 3 épisodes

(III)

Un roman graphique et un essai :

 L’Anarchie et Barbarella, sous-titré Une Space Oddity.

Phil :

Deux œuvres de commande. Deux inscriptions dans des collections existantes. Qui démontrent à quel point Véronique Bergen écrit comme elle respire et n’a de cesse de déployer ses différents sillons (poétesse, philosophe, créatrice mais citoyenne, médiatrice).

Comment fait-elle ? Elle écrit pour de nombreuses revues mais elle publie sans arrêt des ouvrages aussi. On en a rassemblé 5, pour ces deux dernières années, mais sans être sûrs d’être exhaustifs, songeant à des participations collectives aussi.

Polyvalente, éclectique mais passionnée, engagée, habitée. Je n’ai jamais décelé un moment creux ! Et, d’ailleurs… Quand je dis « œuvres de commande », oui et non. Les sujets abordés se rattachent à ses prédilections, à ses engagements. L’anarchie et Barbarella, comme Marilyn ou Patty Smith, lui parlent.

 

 L’Anarchie.

En duo avec le dessinateur Winshluss, dans la collection La petite bédéthèque des savoirs, au Lombard, Bruxelles, 2019, 83 pages.

Jean-Pierre :

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND

La petite bédéthèque des savoirs, des éditions du Lombard, compte actuellement près d’une trentaine de titres. Dans un style volontairement vintage qui rappelle les vieux manuels d’école, l’idée est d’associer un spécialiste d’un domaine donné (ou à tout le moins un auteur passionné par le sujet) et un dessinateur : cela donne un ouvrage de vulgarisation, une clé pour découvrir une problématique de notre temps. Libre à celui qui le souhaite d’aller ensuite plus loin : chaque volume comprend de judicieuses suggestions bibliographiques. En somme, la version BD de la célèbre collection Que sais-je ?

 Phil :

CHRONIQUES de PHILIPPE REMY-WILKIN – LES BELLES PHRASES

Une collection où l’on trouve notamment des livres sur l’intelligence artificielle, les droits de l’homme, le burn-out, l’artiste contemporain ou le conflit israélo-palestinien. Une nouvelle manière de présenter, décortiquer un sujet. Ludique. Sous la forme d’un récit en images. Une BD, un roman graphique ? On songe à d’autres collections qui ont rythmé nos décennies, été jadis les parangons d’une présentation synthétique et percutante. Les Que sais-je ?, oui, mais les Gallimard/Découverte aussi. On songe à la toute récente Histoire de Bruxelles en BD/Doc (trois tomes) évoquée dans cette mini-revue.

Jean-Pierre :

Le volume auquel viennent de collaborer Véronique Bergen et Winshluss sent le soufre et on ne s’en étonnera pas, venant de deux personnalités qui, chacune dans son domaine, font preuve d’une grande indépendance d’esprit et se signalent par des œuvres originales et fortes. Sur les pas d’un jeune adolescent qu’oppose à ses parents un quiproquo fort drôle, nous découvrons l’histoire largement méconnue de l’anarchie. Le texte est didactique et direct, sans fioriture ni commentaire surabondant. Le style graphique de Winsshluss, mordant et agressif, ainsi qu’une colorisation franche et vive conviennent à la fois à la collection et au sujet traité.

Phil :

Un roman graphique ? Le terme roman semble un peu dévoyé car le récit (les aventures d’un adolescent en rupture qui s’évade, voyage, trouve un mentor) n’est qu’un fil rouge pour déployer des théories, des pratiques liées à l’anarchie. Parlons plutôt d’une mise en images, en situation dynamique d’une série d’informations distillées de manière synthétique, claire. Mais le comique naît au cœur d’un drame, l’incompréhension enfant/parent/système est brutale. On songera au très réaliste Family Life de Ken Loach, qui surgit en filigrane.

La petite Bédéthèque des Savoirs, Tome 29 : L'Anarchie. Théories ...

Jean-Pierre :

Venons-en à l’anarchie. Le sujet a mauvaise presse : on l’associe aux poseurs de bombes (il est vrai que plusieurs anarchistes en furent) et l’anarchisme est si radicalement opposé au mode habituel de pensée et de perpétuation des dominations que ses partisans ont toujours été persécutés ou, au minimum, calomniés par les pouvoirs en place ou par ceux aspirant à s’y substituer. L’intérêt du roman graphique de Bergen et Winshluss est de remettre en perspective, de manière simple et didactique, l’histoire incroyablement complexe des mouvements anarchistes.

 Phil :

On revisite la préhistoire et l’histoire de l’anarchie, ce qui se cache derrière des noms (Proudhon, Bakounine, etc.), on balaie des clichés ou des amalgames (anarchie et communisme), on découvre des courants extrêmement différents, non réductibles à une caricature, et, surtout, une foule d’avancées positives quand on ne retient, manipulés, que les dérives les plus violentes (attentats, etc.).

D’où cette percutante affirmation. L’anarchie, sans cesse battue, marginalisée et martyrisée, aurait vu le triomphe de nombre de ses idées et, comme gagné en souterrain de nombreuses batailles :

« Le fédéralisme… L’autogestion… La journée de travail de 8h… L’arme de la grève… L’objection de conscience…L’abolition de la peine de mort… Le droit à l’avortement…Le droit à la contraception… »

Jean-Pierre :

Histoire complexe car parcourue de courants aussi divers que l’individualisme de Stirner, le collectivisme de Kropotkine, les partisans de la lutte armée, les tenants de l’action directe et ceux de la propagande par le fait…

Deux constantes se dégagent de l’histoire de l’anarchie, que met bien en lumière le présent ouvrage.

La première, c’est que, répandus un peu partout dans le monde et s’incarnant dans un mouvement largement majoritaire au sein des forces de contestation sociale, les anarchistes ont progressivement cédé du terrain jusqu’à pratiquement disparaître. Aux premières loges de la révolution russe, qu’ils contribuèrent à sauver, ils seront ensuite impitoyablement éliminés par les bolcheviques. Rebelote lors de la guerre d’Espagne : ils sont carrément massacrés par le gouvernement républicain avec le soutien des communistes…

La seconde constante est la tension permanente entre la tentation de la lutte armée et l’exigence de légalité voire de pacifisme. La question n’est jamais clairement tranchée et continue de se poser aujourd’hui : face à un Etat qui use de la violence contre le peuple, comment se limiter aux actions pacifiques ? Cette problématique met en jeu une subtile arithmétique qui voudrait qu’un mal passager puisse justifier un bien futur. On retrouve cet enjeu dans les autres livres de Véronique Bergen – « Le mal relatif, transitoire au profit d’un bien supérieur, la justification dialectique d’un mal métabolisé en bien chez Hegel, je les vomis » écrit-elle dans « Tous doivent être sauvés ou aucun »  – avec, me semble-t-il, une évolution perceptible dans Guérilla, son dernier roman.

En fin de lecture, une contradiction saute aux yeux : un très grand nombre d’idées anarchistes ont triomphé sous la forme d’acquis sociaux alors que les mouvements anarchistes ont été laminés. A quoi tient cette défaite ? Le refus de l’autorité et des différentes formes de pouvoir ne facilite guère la structuration d’un mouvement là où d’autres pratiquent une centralisation extrême. Ceci explique que d’aucuns, comme Michel Onfray, en appellent à un post-anarchisme fondé sur une autorité immanente librement consentie et pouvant être retirée à tout moment : en somme, une forme d’action directe revue et corrigée.

J’ai appris beaucoup de choses à la lecture de cet ouvrage vivifiant. Deux très légers regrets peut- être. Même si l’affaire Sacco et Vanzetti est évoquée, de même que les martyrs de Haymarket, l’ouvrage de Bergen et Winshluss est un peu trop européo-centré au détriment de ce haut lieu de l’anarchisme que furent les Etats-Unis. Mon second regret tient à l’absence, dans l’index nominum (il est cité dans le texte, pourtant), de ce grand homme que fut Francisco Ferrer, libertaire non violent.

Toute violence me répugnant, je me sens proche du Montaigne qui, dans le troisième livre des Essais, se proclame « impatient de commander comme d’être commandé ». Un anarchisme tranquille ou, à tout le moins, une forme d’esprit libertaire qui me convient…

Phil : A moi aussi !

PS de Phil :

Imprimé en Pologne ! Curieux, on a de si bons imprimeurs en Belgique, et une tradition…

Le livre sur le site du Lombard 

 

Barbarella, sous-titré Une Space Oddity, essai, Les Impressions Nouvelles, collection La Fabrique des héros, Bruxelles, 2020, 125 pages.

 

Phil :

La collection est dirigée par Tanguy Habrand et Dick Tomasovic. Un concept branché, moderne, qui se conjugue au mode haut de gamme (écriture et analyses).

Le sous-titre du présent ouvrage renvoie au côté rock and roll de l’autrice, qui est pourtant académicienne, occasion de rappeler que NOTRE académie est bien plus sympathique que la française, décloisonnée, éclectique, représentative. Véronique Bergen a d’ailleurs écrit des livres consacrés à Monroe ou Patty Smith. Comme elle écrit sur Deleuze ou Visconti.

Jean-Pierre :

Je rebondis sur l’allusion à Deleuze, auquel Véronique Bergen s’est beaucoup intéressée et qui m’a captivé voici quelques années. On retrouve dans le présent essai de multiples références à ce philosophe et pas mal de traces de concepts parfaitement identifiables comme ceux de territoire, d’agencement, de lignes de fuite et même de ritournelle. Le texte de Bergen est sans doute le plus deleuzien des ouvrages ici présentés même si Nietzsche y a aussi la part belle. Pour ceux que cela intéresse, je me permets de renvoyer au très intéressant Abécédaire de Gilles Deleuze, documentaire paru en DVD et qui consiste en une série d’entretiens entre le philosophe et son élève Claire Parnet.

Barbarella - Une Space Oddity - broché - Véronique Bergen, Livre ...

Phil :

Ma lecture est pénalisée par mon manque de références. Je n’ai pas lu les albums BD de Jean-Claude Forest (parus en 1964 puis 74, 77, 82) et mes souvenirs du film (l’adaptation de Roger Vadim, en 1968, avec Jane Fonda… jouant Barbarella… inspirée par Brigitte Bardot) s’estompent. Barbarella, pour moi ? Une fille des années 60, emblématique d’une certaine libération sexuelle, d’une réappropriation du corps. Je revois Jane Fonda se dénudant en apesanteur. Un scandale pour l’establishment du temps.

Jean-Pierre :

Je pâtis du même manque. Cela me permet néanmoins de suivre notre guide en toute innocence en ces contrées, pour moi, totalement inexplorées.

Phil :

Me frappent d’emblée les noms des éditeurs des quatre livres : Terrain Vague (64), Kesselring (74), Pierre Horay (77) et Fromage (82). Sans aller y voir plus loin, j’en déduis une démarche underground, choisie, ou imposée par les circonstances. Barbarella n’est pas parue chez Casterman ou Glénat, Dupuis ou Lombard, Fluide Glacial…

Jean-Pierre

Underground et provocation assortis d’une démarche très politique et structurée. Le contraire de la provocation à la petite semaine qui vivote de nos jours.

Phil :

Je REdécouvre l’héroïne : elle m’inspire la plus grande sympathie, véhicule des valeurs, un engagement. Elle vit dans un univers de science-fiction, où les mythes antiques s’invitent détournés, et passe son temps à voyager à travers l’espace pour « panser une blessure sentimentale ». « Fille de la vitesse », elle « choisit le présent, l’inédit, l’inconnu », « elle n’est pas de celles qui s’accrochent au passé », elle est la force vitale positive, elle possède le « goût du nouveau, de l’intense ».

« Les sirènes de la mort, l’attrait pour le néant lui sont étrangers ». D’ailleurs, icône des années pop, elle n’en partage pas tous les symboles : elle ne se drogue pas, n’est pas accro à une philosophie orientale, etc. Par contre, elle arbore pacifisme, mythe de la Route, liberté sexuelle, refus de l’autorité (ce qui crée un pont entre ce livre et celui sur l’anarchie). Elle part aussi du postulat que la toute-puissance des armes, de la terreur n’est pas invulnérable. Le temps d’une voyoucratie est nécessairement compté.  Son arme favorite n’est pas la guerre, mais la paix, sa diplomatie est érotique, incarnation du Peace and Love du Flower Power. Elle court d’un point à l’autre de l’univers, d’une exoplanète à une autre pour libérer un peuple, combattre un tyran, incorruptible. D’où, en filigrane, un engagement de l’auteur contre les dérives de nos sociétés.

Jean-Pierre :

Ce qui me plaît chez Barbarella, c’est le contre-pied systématique qu’elle inflige à tout qui serait tenté de l’enfermer dans une catégorie. Dotée d’une plastique affolante, elle est le contraire d’une vamp ; impliquée dans toutes les guérillas galactiques, elle fuit le pouvoir ; ne croyant en rien et tournant le dos à toute transcendance elle échappe à l’accusation « tout terrain » de nihilisme. De ce dernier point de vue, elle est l’illustration parfaite de ce que les véritables nihilistes sont en fait les tenants des pouvoirs en place, qui aliènent les forces vitales, et tous ces fanatiques de la transcendance qui, au nom d’outre-mondes, diffament le nôtre lorsqu’ils ne le saccagent pas…

Phil :

Marquantes, son ouverture face à l’altérité (l’homme n’est plus la mesure de toute chose, il n’est qu’un possible parmi d’autres), son absence de raideur, de peur, de fléchage (de téléologie, dit VB), ses aventures ne sont pas accolées à un objectif en surplomb, elle erre.

 Jean-Pierre :

Effectivement. Plus qu’une voyageuse de l’espace, Barbarella est une errante, une étrangère par vocation dans le sens où sa passion de l’ailleurs « l’arrache aux figures antithétiques de l’ancrage, du chez soi et de l’exil ». Détaché de toute finalité, son art du voyage est parent de celui de Montaigne qui, « s’’il ne fait pas beau à droite, prend à gauche » et ne trace jamais aucune ligne déterminée, « ni droite ni courbe ».  Rien à voir avec L’Odyssée d’Homère qui, de ce point de vue, est une sorte d’antivoyage, obsédé qu’il est par son point de départ et le retour.

Davantage qu’une qualité native, l’ouverture à l’altérité de Barbarella est quasiment une conséquence inéluctable de son errance. Parcourant l’espace en tous sens, elle découvre l’extraordinaire hétérogénéité des univers qui le peuplent : la seule loi naturelle qui leur soit commune semble bien être celle de la pluralité des temps. On comprend bien que, dans ce contexte, un homme créé à l’image de Dieu relève de la mauvaise blague. La vision déiste ne résiste pas mieux : « aucun grand horloger ne règle une infinité de mondes ». Le cosmos est le cosmos, une immanence immense.

Phil :

Fascinante, son allergie à l’héroïsation. Elle refuse tout sacre : un libérateur peut basculer tyran. Ce qui me renvoie à la figure adulée de mon enfance : Cincinnatus, ce Romain, guerrier/général d’exception qui accepte de prendre la tête des troupes pour sauver son univers puis, victoire obtenue, refuse gloire et honneurs, pour retourner cultiver son champ. Un principe que j’avais moi-même incarné dans une pièce écrite durant mes années universitaires, Prométhée. Postulant qu’un homme doit poser un acte majeur pour la société mais savoir s’extraire de la chaîne aliénante des responsabilités pour vivre sa vie ENSUITE.

Elle est insensible à la flatterie, au culte de la personnalité. Allergique aux gourous, aux Bibles diverses (de Mao, etc.). Son identité est sans cesse renouvelée, en devenir. Ce qui s’avère moderne et positif en ces temps d’identités meurtrières.

Jean-Pierre :

Barbarella est une forme d’allégorie de la mobilité, de la disponibilité à l’événement. Jamais sa pensée ne se sédimente en une idéologie, pas plus que sa soif de jouissance ne tourne à l’érotomanie. Bergen nous décrit la démarche de son héroïne en termes très deleuziens : « L’emboîtement d’agencements hétérogènes, de séries divergentes promet une intensification du régime de l’être.  L’hétérogénéité conforte la subjectivité en la poussant à travers des variations énergétiques qui font vibrer son intériorité ; d’autre part, elle illimite la subjectivité en la branchant sur le dehors, en lui offrant une sensation océanique de dissolution des frontières du moi ». Chez Barbarella, les agencements n’ont plus de limites. Elle intensifie donc en permanence sa puissance d’exister et accueille chaque expérience (en particulier ses aventures érotiques) comme un hapax qui échappe à toute comparaison et donc à la dialectique du « plus » ou du « moins » . Et Bergen de conclure : « Son être au monde lui évite le retournement d’un toujours plus en un toujours moins ».

Phil :

VB, intellectuelle cultivée, nous explicite les notions de kairos (la faculté de repérer l’occasion à saisir, le moment opportun qu’il ne faut pas laisser passer), de barbaros (Barbarella est la petite étrangère), de clinamen (il décrit l’écart, la déviation spontanée des atomes lorsqu’ils chutent dans le vide, ce qui renvoie à la liberté humaine) et d’attracteur (un ensemble ou un espace vers lequel un système évolue de façon irréversible en l’absence de perturbations, ce qui renvoie à des contraintes déterministes), distingue potestas/pouvoir et potentia/puissance (l’autorité inique contre l’affirmation des désirs d’un peuple, d’une communauté).

Jean-Pierre :

En philosophe qu’elle est aussi, Bergen développe toute une réflexion sur le pouvoir et la puissance, aussi bien dans l’acception de la philosophie antique que dans le sens que leur a donné Nietzsche qui eût pu contresigner ceci concernant Barbarella : « Au désir de pouvoir, elle oppose le désir de puissance ».

Phil :

VB est très engagée, très à gauche. Elle dénonce, comme Forrest, la destruction de la Terre, le Tout à la consommation, la pollution, le désastre écologique.

Le chapitre sur l’opposition Wonder Woman/Barbarella est très intéressant, Un micro-essai sur l’abus de pouvoir, le danger de substituer une domination à une autre. C’est le mécanisme qu’il faut abolir. Fi donc d’un féminisme anti-hommes.

J’ai songé à cet activiste noir des droits civiques aux States… qui était contre l’émancipation de sa femme. Il est clair que Barbarella devient un point d’appui pour l’expression d’une philosophie, celle de VB :

« Barbarella entraîne le lecteur dans la traversée de devenirs, échos de ceux qu’elle expérimente en roue libre. Son théorème est celui de l’ouverture à tout ce qui amplifie les puissances d’exister.

(…) Anti-conquistador, anticolonialiste, elle décolonise les esprits sans recourir à la promesse, au prêche où à la position d’autorité éclairée. En phase avec l’esprit du free jazz, avec l’art de l’improvisation, adepte de l’expression spontanée et de la déconstruction des codes hérités, se tenant du côté des luttes, du mouvement pour les droits civiques en faveur de toutes les formes du vivant, ses aventures délivrent des jam sessions érotiques et libertaires. La note que laisse Barbarella est celle de l’avant-garde esthétique et de l’avant-garde écopolitique. »

 Jean-Pierre :

Hymne à la pluralité, les aventures de Barbarella ont pour toile de fond la multiplicité des mondes, des climats, des populations, de la faune, de la flore, des régimes politiques, des cultures, des langues : toutes choses qui, ramenées à l’échelle de notre planète, semblent aujourd’hui gravement menacées. Bergen ne pouvait donc qu’enfourcher son cheval écopolique, le plus souvent avec bonheur, parfois avec cet excès que n’évite pas toujours son engagement sincère. Ainsi, concernant l’anéantissement des langues régionales Bergen a le plus souvent raison mais, n’est-ce pas céder au plaisir un peu vain de la formule que d’écrire que « monocultures linguistiques et monocultures agricoles marchent main dans la main » ?

Corollaire de cet hymne à la pluralité, les aventures de Barbarella et, plus encore, le commentaire qu’en fait Bergen sonnent comme une condamnation sans appel de la volonté de toute-puissance, où qu’elle aille se nicher : toute puissance-politique, toute-puissance du consommateur, toute-puissance de la raison. De toutes, cette dernière est sans doute à la fois la plus insidieuse et la plus dangereuse, l’idéal de raison étant à la fois le plus légitime et le plus susceptible de se renverser en son contraire.

Le moyen le plus expédient d’éviter ces renversements est de pratiquer ce que Deleuze appelle la ligne de fuite : fuir dans le sens deleuzien, c’est aussi bien faire fuir quelque chose, faire fuir un système, « comme on crève un tuyau ». N’est-ce pas là exactement la principale activité politique de notre héroïne ? Crever des tuyaux…

 

PS de Phil :

Imprimé aux… Etats-Unis !

 

Jean-Pierre LEGRAND et Philippe REMY-WILKIN.

 

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