LE TEMPS APPRIS de Patrick DEVAUX (Le Coudrier)/ Une lecture de Jean-Michel AUBEVERT

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D’entrée de jeu, les aquarelles de Catherine Berael entrent en correspondance avec le ton émotionnel, pastel, du recueil. Rien de figuratif dans ces illustrations diffuses. Au reste, le premier abord du poème est graphique. Il est colonnaire. Une ligne tient d’aventure à un article, à une préposition. Ce sont de courts poèmes, de petites phrases inscrites dans une grande continuité.

Leur disposition m’évoque le « Nu descendant l’escalier » de Marcel Duchamp. Chaque marche serait une ligne qu’on aborderait de haut en bas dans le sens de la lecture en même temps qu’on en visualiserait l’ensemble dans la suite du mouvement, en quelque sorte la saisie d’un temps dans la continuité d’un moment.

Si l’auteur nous tend un miroir dont nous devrions « percer les phrases », ce sera pudiquement, derrière le paravent des mots, sur « la tendre grimace des non-dits ». Ce n’est pas au dévoilement mais à l’évocation que ce « temps appris » convie le lecteur sur les pas de l’auteur.

Ce temps n’est pas un temps compté dans l’assiette d’un chrono. D’appris, il serait alors mal appris. Ce n’est pas le temps d’une consommation. L’apprivoiser serait son maître mot, l’inscrivant dans la durée d’une maturation affective. Il faut qu’à la table des jours –et des nuits– il prenne comme un ciment qui réconcilie avec l’état de vivant dont le créateur lui-même en tant qu’Eternel n’a pas voulu, qu’il s’inscrive dans l’amour durable au risque de la perte, du « petit gravier des noms » où se taisent les tombes.

Plus que la finitude inscrite dans la continuité des jours, le deuil est le déchirement, la disparition d’un temps dont la durée fut acquise par-delà les moments, à l’image d’un film que l’œil apprivoise dans le cours d’un défilé d’instantanés.

L’auteur me permettra de coucher les mots qu’il a échelonnés en colonnes verticales comme pour y asseoir, stylite, son propos à la hauteur des sidérations.

Page 54 : « l’amour n’apprend rien du temps mais il continuera son œuvre jusqu’à ce que cendres éparpillées aux lèvres la parole soit transmise ».

Par-delà le deuil, l’amour tient la promesse de son verbe. A ses yeux, même si « le destin a plus d’un tour dans son ressac », il peut se retourner, marée.

L’épreuve d’une mauvaise passe peut déboucher sur une bonne fortune, comme la nuit dans le matin que chantent les oiseaux sur la branche, comme sans doute après l’épreuve d’avoir été accouché, le nouveau-né s’inscrit dans le regard. C’est là l’intime conviction de l’auteur, son expérience de vie que traduit son inscription en poésie. Les fenêtres peuvent « guérir », la fatalité se démentir dans (page 56) « la précieuse seconde où avec un seul regard tout peut basculer », l’amour se rencontrer.

Au reste, florales sont les images dont le poète revendique la rose, butin d’étamines. Pas plus que la fleur, on ne sait où l’on va, d’où l’on vient, du moins solidairement à l’univers. La « cosmologie d’un regard » à ses yeux nous ouvre au monde le plus présent comme une fresque paléolithique défie les ères, l’intérieur au for d’un cœur.

« Le temps appris » a néanmoins « la mémoire courte ». L’homme de paix ne peut que relever les atrocités, les faits de guerre et de cruauté qui à travers un temps non appris se perpétuent comme si, selon le mot de Talleyrand, du temps l’homme n’avait rien oublié et rien appris.

L’auteur évoque fréquemment la nuit, mais, à s’y pencher, il s’agit de plusieurs sortes de nuit. Il y a celle où cille le cœur au battement des paupières, celle de l’As de cœur à la loterie de l’existence, celle du repos où les mots se font silence, opèrent dans le sommeil, celle d’où lève le matin quand l’oiseau « paraphe le ciel », celle enfin d’Ouranos, l’étoilée, qui sidère le poète quand (page 43) dans « l’idée d’effleurer l’éternité » il associe son firmament à l’espace d’un cimetière (page 46) : « me reste l’image lointaine de cet éternel petit gravier constellé d’étoiles ».

Dans la nuit cosmique s’ouvre « un trou noir ». Rien ne répare la disparition d’un être cher « sauf de rappeler le premier regard échangé » (page 47).

L’âme dont rend compte l’écrit est au berceau des yeux. Quant à l’au-delà, dont je tiens personnellement l’existence aussi aléatoire qu’insondables les voies de la Providence, puisque la question est posée, je citerai la page 17 : « pour quelques poètes à l’au-delà facile, combien ne battent-ils pas des ailes devant l’ange qui les trie ? ».

Le poète esquisse. Esquive-t-il ? Il suggère pour mieux interpeller notre sensibilité et notre imaginaire. Il met debout son poème.

Page 74 : « pas de doute, le ciel peut attendre, il a tant menti… »

Le temps appris est d’en jouir ici même. Paradoxalement, vivre pleinement le présent, pour l’auteur dont l’enfance fut endolorie, s’apprend avec le temps.

Patrick Devaux, Le temps appris, aquarelles et préface : Catherine Berael, Le Coudrier, 2021, 67 p.

Le recueil sur le site du Coudrier

Les ouvrages de Patrick DEVAUX sur le site du Coudrier

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