MIROIRS À MARÉE BASSE d’ISABELLE BIELECKI et MARTINE ROUHART (Le Coudrier) – Une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Dans leur belle collection Sortilèges, les Editions Le Coudrier viennent de publier  ce recueil très original, joliment intitulé  « Miroirs à marée basse ».

Photo

Il y est question de la mer, à la fois dans son mystère et son évidente polysémie. Du temps aussi, de l’infini, de l’étrange poésie de la vie, des blessures d’enfance, du voyage intérieur, de l’heure qui passe, « grise et bleu ».  Les textes de Martine Rouhart et Isabelle Bielecki  se font face, page paire pour l’une ; page impaire pour l’autre. Au milieu de l’ouvrage les belles photographies de Pierre Moreau tremblent au bout des mots comme un mirage et invitent le flâneur extasié à poursuivre son  chemin entre deux mondes qui se répondent. Ces photographies sont très belles et touchent par endroit à l’art pictural (Soulignons au passage le travail magnifique de l’éditrice). Les espaces sont étirés, les êtres – hommes, chevaux ou oiseaux – minuscules, les tonalités franches et saturées ; parfois toute l’étendue semble faite d’une même  matière que seul structure le jeu des couleurs et de la lumière. Pierre Moreau tient la ligne de basse dans ce trio poétique.

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Isabelle BIELECKI

Vient Isabelle Bielecki et sa voix d’alto…
Son premier poème roule des flots mythologiques d’où jaillit cette moderne Vénus au corps  capiteux et à la « moue exquise »:

 La mer est tellement fière
Quand elle enfile ses hauts talons d’argent
Superbe se déhanchant
Elle glisse ses seins en des rouleaux
A faire damner tous les badauds 

Cette mer transfigurée se fait mystérieuse, inconstante et provocante ;  cruelle, de son cœur de pierre elle broie l’innocence. A bout de nerf, rouge de colère, pleine de bave et d’écume, elle s’arrache des bouts de chair / Avale de travers / Puis crache tout.
Gorgone et hétaïre, la mer mord des rivages qu’Isabelle Bielecki connaît bien : ceux de l’enfance martyre et de la mémoire dévastée par  une houle hystérique  qui envahit les terres   « sous l’œil absent/ D’un astre blanc »…

Une ligne mélodique sinueuse et fragile s’élève dans l’air comme un encens ; c’est la voix de Martine Rouhart :

Je voudrais entrer
dans la rêverie
d’un ciel
lisse comme la mer 

On la suit dans cette rêverie  avec cette impression douce et triste d’entrer avec elle dans le secret d’une grâce  éphémère et poignante.

La lumière cassée
les ombres élargies
le pas ralenti
un murmure
qui palpite
et puis se tait
voilà comment
finit le jour
voilà comment finissent
toutes les choses
qui vivent.

Après que nous ayons croisé au large de l’île colorée  au côtes battues par les mots,  les textes s’apaisent. Sous la plume d’Isabelle Bielecki,  une suave sensualité réconcilie les corps sinon les âmes :

La mer
Paupière
Du soleil cet indolent flâneur
Entre ses cils couleur
De miel de feu ou de lavande
Mais qu’il s’éveille ou descende
Il est l’iris il est son Rê
L’œil du cyclope son bilboquet
Son adoré volage
Qui de son eau fait des nuages
Embrase ses jupons
Ou impudent étale ses rayons
Sur celle qui joue à faire semblant
D’être la belle aux flots dormants.

Pourtant, même tranquilles, les eaux qui se retirent n’enserrent d’amour que des châteaux de sable et la petite fille goûte la caresse distraite de la vague refluant, comme une joie qui est lui est comptée.

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Martine ROUHART

Parfois les lignes mélodiques se croisent en un espoir ténu ,  la perspective à peine discernable d’une  possible consolation:

Ma voix se brise
contre les vagues
un peu de moi
est emporté
un peu de moi
renaîtra
peut-être
à marée basse.

Ce recueil est un petit bijou de polyphonie poétique.

La poésie de l’une, toute de simplicité alliant raffinement et élégance, pensée errant à la surface des flots, fuyant vers l’horizon des mots, franchit une frontière invisible et nous revient lestée d’un peu du secret du temps et de l’infini de l’existence. La poésie de l’autre bouscule, embrase, culmine dans ce surgissement aphrodisien de la mer, révèle des colères anciennes, des blessures longtemps dissimulées et multiplie dans une langue métaphorique et juste des images aux reflets changeants dans lesquels chacun peut entrer et choisir son point de vue, à l’instar du photographe Pierre Moreau qui, de loin, observe la scène.

Ce soir, je referme ce recueil avec le sentiment d’avoir conquis de nouveaux espaces intérieurs.
Dans le silence qui gagne mon quartier, je peux  «  attendre sans hâte / le point du jour/le retour de la mer / le nouveau jeu des vagues. »

Le livre sur le site du COUDRIER

 

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