SI JE T’OUBLIE, JÉRUSALEM de WILLIAM FAULKNER / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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JEAN-PIERRE LEGRAND

Si je t’oublie Jérusalem,
Que ma droite m’oublie !
Que ma langue s’attache à mon palais,
Si je ne me souviens de toi,
Si je ne fais de Jérusalem
Le principal sujet de ma joie.

Ce psaume CXXXVII donne son titre à ce magnifique roman de Faulkner, audacieux dans sa forme et complexe quant aux ressorts psychologiques de ses personnages.

Sous le titre générique de Si je t’oublie, Jérusalem, Faulkner entrelace deux récits : Les Palmiers sauvages et Vieux père.

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Les Palmiers sauvages retracent la passion exclusive et destructrice dans laquelle s’isolent Harry et Charlotte que nous suivons à la trace, dans un périple halluciné traversant les Etats de sud et du Middle West ; fuite autant que chute, grand saut dans la nuit qui se referme sur eux sous la forme d’un avortement qui tourne mal.

Harry est un jeune interne dans un hôpital de la Nouvelle-Orléans. Il n’a jamais connu l’amour. Charlotte est une artiste manquée qui s’étiole dans un milieu de créateurs velléitaires aux audaces convenues et auprès d’un mari complaisant et sans relief. Elle a deux enfants dont nous ne saurons rien.

La jeune femme exerce une étrange fascination. Voici comment elle apparaît à Harry la première fois qu’il la rencontre : « (…) une jeune femme de moins de vingt-cinq ans, vêtue d’une robe en coton imprimé, avec un visage qui ne prétendait pas à la beauté et n’était même pas maquillé à l’exception de la grand bouche passée au rouge et une cicatrice longue d’un pouce qui lui marquait la joue. (…) Maintenant, elle le regardait et il vit que ses yeux n’étaient pas noisettes mais jaunes, comme des yeux de chat, et qu’elle le dévisageait fixement avec un regard dont l’intensité excédait la simple effronterie, où la spéculation excédait la fixité. Il lui répondit. Puis il ajouta, sans avoir l’intention de se dire, sans même savoir qu’il allait le dire, et il lui semblait se noyer, vouloir et volonté, dans le regard jaune : « c’est mon anniversaire. J’ai vingt-sept ans ».

Le jeune interne est pétri de conformisme, avide de respectabilité : son impécuniosité est un premier prétexte pour refuser l’amour ; pas de couple respectable sans argent. Mais, il découvre un portefeuille dans une poubelle : la somme rondelette qu’il contient fait sauter l’obstacle entre cette espèce de passivité agissante qui le meut et la volonté farouche de Charlotte qui a choisi Harry comme objet d’un amour qu’elle imagine pouvoir façonner à l’image de cette œuvre d’art qu’elle poursuit sans jamais pouvoir l’atteindre. « J’aime faire l’amour et fabriquer des choses avec les mains » dit-elle. De ses doigts habiles et inlassables sortent des statuettes « bizarres, fantastiques et perverses » qui ne la satisfont jamais, échouant à saisir  le mouvement qui la fascine. Harry et Charlotte  deviennent amants et quittent tout.

Repli en une autarcie radicale hors du temps (les deux amants vivent au bord d’un lac et épuisent lentement leur réserve de boites de conserve) et tentative de réinscription dans le monde et sa temporalité sans jamais trouver de point d’équilibre, rythment cette passion étrange où s’expriment la domination furieuse de Charlotte et la passivité malléable et distanciée d’Harry, empêtré dans une logique d’échec et de culpabilité masochiste. Dépourvue de tendresse et de sensualité, cette passion exhale un parfum de mort que rappelle avec insistance le vent noir qui agite d’un bruit sec les branches des palmiers de la plage toute proche du bungalow où les deux amants viennent échouer au terme de leur périple.

Vieux père est un récit composé après coup et qui vient s’intercaler entre les différents chapitres des Palmiers sauvages. Il raconte l’odyssée d’un forçat envoyé en barque, sur les flots furieux du Mississippi, au secours d’habitants en péril lors de la grande crue de 1927.

En s’ouvrant sur les mots « Il était une fois », l’épopée du forçat sur le « Père des eaux », a d’emblée la connotation d’un mythe, d’une nouvelle genèse, la grande crue prenant les allures du déluge biblique : « Il faisait nuit noire maintenant. C’est-à-dire que la nuit était complètement tombée, le ciel gris s’était dissous et évaporé, et cependant, par une sorte de renversement pervers, la visibilité de la surface des eaux s’était accrue d’autant, comme si la lumière de l’air que la pluie de l’après-midi avait balayée s’était rassemblée sur les eaux comme l’avait fait la pluie elle-même, si bien que maintenant le flot jaune s’étalait devant lui, presque phosphorescent, jusqu’au point même où cessait la vision ».

Voulu par Faulkner comme un contrepoint au premier récit, Vieux Père m’apparaît davantage comme une sorte de basse continue ou même une sorte de « storyboard » métaphorique des Palmiers sauvages.

Les deux récits témoignent d’une double malédiction.
Tout d’abord celle des deux amants : lui en nouvel Adam (« Alors, Adam ? dit-elle ») ; elle, en Lilith d’un nouveau genre (« J’ai été attiré dans un paradis d’imbécile par une vieille putain ; j’ai été étouffé et dépouillé de ma force et de ma volonté pour la vieille et lasse Lilith de l’année »).

Cette allusion à l’un des personnages les plus fugaces de l’Ancien testament (Une ligne dans le livre d’Isaïe) n’est pas gratuite. Lilith est un démon féminin de la tradition juive. Dans les légendes sémites, elle est présentée comme la première femme d’Adam D’après la Kabbale, elle refusait dans l’acte sexuel qu’Adam fut au-dessus d’elle. Devant l’obstination machiste d’Adam elle quitta le Paradis terrestre. Dieu la condamna à voir mourir chaque jour une centaine de ses enfants (la gueuse était très prolifique). Rendue enragée par ce cruel verdict, Lilith se jura de dévorer tous les nouveau-nés qu’elle pourrait. Charlotte est bien une nouvelle Lilith : dominatrice dans ses rapports sexuels avec Harry, sa conception d’un amour parfait et absolu oppose passion et génération et confine à un désir de mort et d’anéantissement, un refus de la vie. « Lorsque les gens s’aiment fort, s’aiment vraiment, ils n’ont pas d’enfants, la semence se consume dans l’amour, la passion ».

Maudit, notre forçat dont nous ne connaîtrons jamais le nom l’est également. Alors qu’il erre sur les flots du Père des eaux depuis de longs jours, notre nouveau Noé aperçoit un cerf émergeant de l’eau et se mettant à courir : « Terre croassa-t-il ? » Faisant écho au corbeau de la genèse, cet oiseau noir se nourrissant de charogne, cette exclamation est pour moi le signe que la victoire apparente du forçat sur les éléments n’augure pas une nouvelle alliance : comme le souligne la théologie, ce croassement « figure une  représentation des pensées les plus obscures de notre vie qui ne font qu’aller et venir, se nourrissant des ordures d’un monde en putréfaction ».

Magnifiquement écrit, ce chef d’œuvre de Faulkner s’ouvre puis se referme sur une même nuit, dans le sifflement et le bruissement sec des palmiers de la plage et l’odeur de la mer apportée par le vent noir mêlé de sable. Le style est éblouissant et on mesure à la lecture tout ce qu’un Claude Simon que j’admire également doit à Faulkner: les deux écrivains affectionnent les longues phrases indécises, procédant par accumulation, nourries de métaphores, coupées de parenthèses et bifurquant brusquement en associations d’idées.

Si je t’oublie Jérusalem est probablement l’un des romans est plus sombres de Faulkner, par moment douloureux à lire.
On termine sa lecture légèrement fourbu et vide d’espoir à l’image de son personnage Harry : « Pas même des traces d’amour dit-il. Rien de cet accord tendre et sauvage, de la course des pieds nus vers le lit dans la pénombre, des couvertures qui ne s’ouvrent pas assez vite. Rien que le grincement symptomatique du sommier, le soulagement prostatique matinal de dix ans de mariage »

Si je t’oublie, Jérusalem dans la collection L’Imaginaire

Les ouvrages de William FAULKNER chez Gallimard (Folio compris)

William FAULKNER dans La Pléiade 

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